The Project Gutenberg EBook of Atar-Gull, Un Corsaire, Le Parisien en Mer,
Voyages et Aventures sur Mer de Narcisse Gelin., by Eugne Sue

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Title: Atar-Gull, Un Corsaire, Le Parisien en Mer, Voyages et Aventures sur Mer de Narcisse Gelin.
       romans maritimes.

Author: Eugne Sue

Release Date: December 2, 2009 [EBook #30582]

Language: French

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ROMANS,

NOUVELLES ET HISTOIRES

MARITIMES.

Deuxime Srie.

IMPRIM PAR BTHUNE ET PLON.

ATAR GULL.

Un Corsaire,

Le Parisien en Mer,

Voyages et Aventures sur Mer, de Narcisse Gelin.

Romans maritimes,

PAR EUGNE SUE.

_NOUVELLE DITION._

PARIS.

LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN

_DITEUR DE LA BIBLIOTHQUE D'LITE_,

9, RUE SAINT-GERMAIN-DES-PRS.

MDCCCXLI.




TABLE.


Ddicace.

 M. Fenimore Cooper.


ATAR-GULL.


LIVRE I.

CHAP. I.--La _Catherine_.

     II.--L'Ouragan.

    III.--Le Courtier.

     IV.--La Vente.


LIVRE II.

CHAP. I.--L'Inconnue.

     II.--La Hyne.

    III.--Monsieur Brulart.

     IV.--Arthur et Marie.

      V.--Que le bon Dieu vous punit de faire la traite.


LIVRE III.

CHAP. I.--Le Faux Pont.

     II.--Atar-Gull.

    III.--Mystre.

     IV.--Opium.

     Songe.


LIVRE IV.

CHAP. I.--La Frgate.

     II.--Une Ruse.

    III.--Le Colon.

     IV.--Le Pre et le Fils.


LIVRE V.

CHAP. I.--Fte.

     II.--Les Empoisonneurs.

    III.--La veille des Noces.

     IV.--Le Dpart.

      V.--Rencontre.

     VI.--Songe.


LIVRE VI.

CHAP. I.--La rue Tirechape.

     II.--Atar-Gull.

    III.--Le Baptme.

     IV.--Le Prix de Vertu.


UN CORSAIRE.


LE PARISIEN EN MER.

CHAP. I.

     II.

    III.

     IV.


VOYAGES ET AVENTURES SUR MER DE NARCISSE GELIN.

CHAP. I.

     II.

    III.


FIN DE LA TABLE.




ATAR-GULL.


                  
             LA MMOIRE DE
             MON GRAND-PRE,
      FEU M. LE CHEVALIER JOSEPH SUE,
  PROFESSEUR  L'COLE ROYALE DE PEINTURE
              ET SCULPTURE,
       MEMBRE DE L'ACADMIE ROYALE
             DES BEAUX-ARTS,
      CONSEILLER ET CENSEUR ROYAL.

EUGNE SUE.




 MONSIEUR

FENIMORE COOPER.


Me pardonnez-vous, Monsieur, de rpondre publiquement  la lettre si
flatteuse que vous avez bien voulu m'crire au sujet de mon premier
ouvrage?

Cette vanit de jeune homme impatient de mettre tout le monde dans la
confidence de sa bonne fortune littraire est sans doute blmable; mais,
sentant le besoin de donner quelques explications sur ce nouveau livre,
j'ai pens qu'elles acquerraient bien plus d'importance et de valeur en
vous tant adresses,  vous, Monsieur, qui avez cr le _roman
maritime_ d'une manire si originale et si puissante, et qui partagez
avec Gothe, Byron, Schiller et Walter-Scott le rare et prcieux
privilge d'tre un des _types_ de la littrature trangre et
contemporaine.

Je suis persuad comme vous, Monsieur, que si l'esprit gnral de notre
nation pouvait arriver peu  peu  comprendre tout ce qu'il y a de
forces, de ressources, de moyens de dfense ou de conqutes commerciales
dans la marine, la France pourrait devenir l'gale de toute puissance
europenne sur l'Ocan.

C'est aussi cette conviction profonde, Monsieur, qui m'a donn le
courage de publier quelques essais maritimes; car, venant aprs vous,
il fallait un tel mobile pour oser entreprendre une tche aussi
prilleuse.

J'ai long-temps agit la question de savoir si je ne devais pas choisir
pour sujet de romans quelques-uns de ces merveilleux faits d'armes si
nombreux dans nos annales maritimes; mais j'ai estim qu'il tait mieux
de dbuter modestement comme peintre de _genre_.

Et puis aussi que le public, plus familiaris avec l'idiome, la langue,
les habitudes des marins par mes premires esquisses, pourrait prter
une attention moins distraite alors par l'tranget de ses moeurs,  une
fabulation toute historique, d'une porte plus large et d'un intrt
plus national.

Vous trouverez peut-tre, Monsieur, que j'ai bien abus, dans
_Atar-Gull_, de cette licence que vous nous accordez, de commettre des
meurtres flagrants et atroces pour exciter la sensibilit du lecteur;
mais je me dbattais en vain sous la fatale influence de l'effrayant
sujet que j'avais embrass, et, comme _Macbeth_, de Shakespeare, ma
_frocit_ n'a pas eu de bornes, parce qu'un crime tait la consquence,
la dduction logique d'un autre crime.

Aussi, Monsieur, j'ai une terrible crainte de passer pour un _homme
abominable_, faisant de l'horreur  plaisir.

Et pourtant,  la faveur de cette peinture trop exacte (je le crois) de
la traite des noirs, de leur esclavage et de ses rsultats, j'ai voulu,
non lever une polmique btarde et use sur des droits que plusieurs
contestent, mais bien poser des faits, des chiffres, au moyen desquels
chaque partie adverse pourra tablir ses comptes.--L'addition seulement
reste  faire.

Maintenant, Monsieur, je vais vous soumettre le plan que j'ai cru devoir
suivre pour parfaire ce livre.

Permettez-moi seulement une question.

Ne vous est-il pas souvent arriv de rencontrer par hasard, dans le
monde, un homme que vous ne connaissiez pas, et que vous regardiez
pourtant avec une curieuse attention, tant sa physionomie vous frappait?

La tournure originale, incisive de quelques phrases, vous tonnait, et
vous coutiez avidement...--Alors, tombant sous le charme d'une
conversation rapide, tincelante, anime, n'prouviez-vous pas je ne
sais quelle sympathie pour cet tre si singulier qui, apparaissant l
comme isol au milieu de ce monde bruyant et tumultueux, semblait
presque fantastique, tant il y avait d'imprvu, de charme et de mystre
dans cette rencontre?...

Et puis, malheur! un importun vous frappait sur l'paule, vous
dtourniez la tte avec humeur... et malheur... car l'inconnu tait
peut-tre Byron, Chteaubriand, Bonaparte?

Et il avait disparu... et vous ne le revoyiez plus... plus jamais....
Aussi y pensiez vous toujours avec un sentiment de tristesse douce et de
regrets.... En un mot, cette soire, cette heure de conversation
_datait_ dans votre vie, n'est-ce pas?

Et laissez-moi, Monsieur, citer  l'appui de ceci deux faits personnels;
il ne s'agit ici ni de Byron, ni de Chteaubriand, ni de Bonaparte, mais
d'hommes qui ne manquaient pas de supriorit.

Un jour, j'tais  Saint-Pierre (_Martinique_), et comme notre frgate
devait mettre le lendemain  la voile, j'allai le soir faire mes adieux
 une excellente et digne famille, dont les soins touchants et
empresss m'avaient arrach  une mort cruelle;--j'arrivai, et, aprs
quelques moments d'une causerie amicale, on annona le cur de ***.

Figurez-vous, Monsieur, un homme jeune encore, ple, le front saillant,
des yeux vifs et noirs, une parole sobre et austre, et le ton de la
meilleure compagnie.

On parla politique.--Je ne sais par quel misrable prjug je
m'attendais  une discussion troite et hargneuse, ou  un ddaigneux
mutisme de la part du prtre.--Point: le prtre causa long-temps, et sa
conversation pre et nerveuse, ses ides claires, fortes et neuves sur
les affaires du temps, m'tonnrent  un point extrme.

--On parla beaux-arts, musique, peinture: mme supriorit, mme science
toujours nave, saine et vigoureuse.... Et je me souviens qu'il nous
fit, entre autres choses, une curieuse et potique dissertation sur
l'influence du polythisme et du christianisme dans les arts, tout 
l'avantage de la dernire croyance.

On parla statique, gomtrie, mcanique; il en raisonna comme un habile
praticien, et le colon chez lequel je me trouvai lui demanda mme
pourquoi il ne faisait pas excuter en grand l'admirable moulin  sucre
qu'il avait invent.

Enfin, Monsieur, vaincu par les sollicitations de mon hte, qui
jouissait de ma stupfaction, nous allmes au presbytre. Il tait, je
crois, minuit.

Ici, le prtre nous chanta de sa musique, nous montra de sa peinture,
voulut bien nous lire un de ses livres, un manuscrit remarquable sur la
libert des cultes, nous expliqua ses machines  moudre les cannes
singulirement simplifies.

Que vous dirai-je, Monsieur? ce prtre rsumait en lui tous les prodiges
de l'intelligence et du savoir. Simple, pauvre et bon, d'une infatigable
activit d'esprit, ne dormant presque pas, et passant sa vie  fouiller
les racines de l'arbre de la science; en un mot c'tait presqu'un
_Faust_,  la damnation prs (je le suppose du moins).

Enfin, Monsieur, ces heures rapides passrent; je restai sous le charme
jusqu' trois heures du matin;  cinq heures, j'tais en route pour la
Jamaque, et je ne devais plus revoir ce prtre singulier, je ne l'ai
plus revu; peut-tre a-t-il fini ses jours sous le ciel brlant des
tropiques, car sa sant tait faible et use par l'tude... peut-tre ce
gnie ardent et inconnu est enseveli sous une pierre obscure.

Une autre fois, en Grce, quelques jours avant le combat de Navarin, je
vis pendant une heure,  Anti-Paros, un descendant du clbre Panajotti,
favori du visir Kropoli; cet intrpide vieillard avait puissamment
contribu au soulvement de son pays, connu Byron, gal Canaris; d'une
finesse d'esprit exquise, d'un jugement droit et prouv, il me parla
longuement de la Grce, et jamais la position vraie de ce malheureux
pays, son avenir, ses ressources, n'ont t plus potiquement exposs
que par ce vieux Grec  longs cheveux blancs, au costume pittoresque,
assis sur un fragment de marbre aux sculptures effaces, prophtisant
l'avenir de cette nation, qui fut toujours un prtexte dans les mains
des puissances europennes.

Je quittai, et ne vis plus qu'une fois cet homme extraordinaire: ce fut
le lendemain du combat du 20 octobre: il passait rapidement dans un
canot le long de notre vaisseau, et se rendait, je crois, auprs de
l'amiral, comme envoy du gouvernement grec.

Cette longue et fatigante digression, Monsieur, tend  tablir ceci, que
souvent des tres, tantt remarquables par une grande puissance
d'organisation, tantt par des vices ou des vertus ports  l'excs...
mais toujours frappants, saillants, d'une espce  part, traversent
notre existence, rapides et phmres; comme ces mtores que nous ne
voyons qu'un moment, et qui s'teignent pour toujours.

Or, Monsieur, je me suis demand pourquoi, dans les romans maritimes,
surtout, dont le cercle est immense, dont les scnes sont souvent
spares entre elles par des milliers de lieues, on ne tenterait pas de
jeter cet imprvu, ces apparitions soudaines qui brillent un instant et
s'effacent pour ne plus reparatre.

Pourquoi, au lieu de suivre cette svre unit d'intrt distribu sur
un nombre voulu de personnages qui, partant du commencement du livre,
doivent, bon gr, malgr, arriver  la fin pour contribuer au dnoment
chacun pour sa quote-part;

Pourquoi, dis-je, en admettant une ide philosophique, ou un fait
historique qui traverserait tout le livre, on ne grouperait pas autour
des personnages qui, ne servant pas de cortge oblig  l'abstraction
morale qui serait le pivot de l'ouvrage, pourraient tre abandonns en
route, suivant l'opportunit ou l'exigeante logique des vnements.

Alors, Monsieur, le lecteur prouverait peut-tre cette impression que
j'ai tch de rendre sensible, cette impression qui rsulte de la
subite apparition d'un homme extraordinaire que l'on ne voit qu'une fois
et dont on se souvient toujours.

Je sais, Monsieur, qu'il faudrait un prodigieux talent pour arriver  ce
rsultat, d'attacher l'intrt du lecteur sur un personnage pendant le
tiers de l'action, je suppose, puis de faire disparatre ce personnage
et renverser l'intrt sur celui qui le remplace, afin d'arriver ainsi
au dnoment de l'ouvrage.

Mais s'il tait possible de russir, je crois qu'on aurait surmont
l'cueil invitable que les romans maritimes semblent offrir par les
distances et les vnements qui doivent ncessairement rendre l'unit
d'intrt et de lieu au moins bien difficile.

Car enfin, Monsieur, un navire est en route; avant d'arriver  sa
destination, il touche dans dix pays diffrents: l, des moeurs
trangres, insolites, qui n'offrent aucun rapport entre elles, et
peut-tre l dix actions, dix puissants motifs d'intrt, de quoi faire
un beau livre; le vaisseau part, on ne se revoit plus, les amitis
commenantes sont brises, l'amour brusquement tranch  sa premire
phase. Adieu l'unit d'intrt.

Somme toute, ainsi qu'on l'a dj dit, n'est-ce pas aussi une unit
d'intrt qu'un fait ou une ide morale, qui, traversant tout un livre,
sert de pivot, de lien, aux vnements ou aux personnages qui gravitent
autour?

Et le roman de marine surtout ne peut-il pas vivre d'pisodes qui
seraient dplacs dans tout autre genre de composition?

Je sais qu'il tait donn  un talent tel que le vtre, Monsieur,
d'encadrer, de resserrer dans le cycle de l'unit, les scnes immenses
que vous avez dcrites, et de rsoudre un problme insoluble pour tout
autre; mais c'est parce que je reconnais l'impossibilit d'atteindre 
cette hauteur que je tche de faire excuser le systme contraire que
j'ai adopt.

J'ose croire, Monsieur, que vous ne verrez dans tout ceci la moindre
ide de fonder, d'tablir une thorie quelconque; je vais seulement
au-devant de la critique qui pourrait,  juste titre, me reprocher
d'avoir essay de mettre en relief dans ce livre trois personnages au
lieu d'un, sur lequel toute l'attention du lecteur devait tre
concentre.

Je ne terminerai pas cette trop longue lettre, Monsieur, sans vous
exprimer encore toute ma reconnaissance pour les encouragements que vous
avez daign donner  des bauches bien imparfaites sans doute.

EUGNE SUE.

Paris, ce 15 mai 1831.




ATAR-GULL.




LIVRE I.




CHAPITRE I.

    Jamais d'enfants, jamais d'pouse!
    Nul coeur prs du mien n'a battu;
    Jamais une bouche jalouse
    Ne m'a demand: D'o viens-tu?

    VICTOR HUGO.--Ode XXI, t. 2.

    --O peut-on tre mieux
    Qu'au sein de sa famille?

    _Vieil air._

LA CATHERINE.


Voyez ce brick, il glisse bien timidement sur la mer des Tropiques, car
c'est  peine si cette brise lgre et folle peut gonfler ses larges
voiles grises.

coutez le murmure sourd et mlancolique de l'Ocan; on dirait le bruit
confus d'une grande cit qui s'veille; voyez comme les vagues se
soulvent  de longs intervalles et droulent avec calme leurs immenses
anneaux; quelquefois, une mousse blanche et frmissante jaillit du
sommet diaphane des deux lames qui se rencontrent, se heurtent,
s'lvent ensemble et retombent en poussire humide aprs un lger
choc.

Oh! qu'elle est scintillante et nacre cette frange d'cume qui se
dcoupe sur les flancs bruns du navire! comme le cuivre de la carne
tincelle en reflets d'or au milieu de ces eaux vertes et limpides! que
le soleil brille doucement au travers de ces voiles arrondies qui
projettent au loin leurs ombres tremblantes!

Et par l'auge de saint Pierre, c'est un vaillant brick que celui-ci,
qui, mollement berc sur une mer paresseuse, semble s'y jouer comme une
dorade par le beau temps.

Au souffle de cette petite brise, il continue honntement son chemin
vers le sud-est, arrivant sans doute d'Europe o il se sera dfait de
toute sa cargaison, car il navigue sur son lest et montre presque deux
pieds de cuivre hors de l'eau.

Il fait  bord une chaleur excessive, et le soleil ardent de l'quateur
calcine le pont, malgr la double tente qui couvre la dunette.

Dans ce navire, tout tait propre, luisant, frott il y rgnait un ordre
admirable, un arrangement minutieux des plus petits dtails; on et dit
un de ces comptoirs d'acajou soigneusement cirs, qui font la gloire et
le bonheur d'un respectable fabricant de bonneteries.

Les fentres ouvertes  la brise laissaient pntrer dans la dunette un
courant d'air vif et frais qui soulevait de jolis rideaux de toile de
Perse, et une vaste moustiquaire dont les plis lgers entouraient un
lit suspendu.

L'ameublement de cette petite cabine tait fort simple, deux chaises,
quelques instruments de mathmatiques, un porte-voix, une malle, une
table  roulis, et sur la table deux verres et une cruche de genivre.

Au-dessus, le portrait d'une femme grasse et rebondie, souriant  un
gros enfant joufflu qui lui offrait une rose, je crois, et dans le fond
du tableau un chat angora, l'oeil vif, la patte en l'air, jouant avec une
bobine de coton.

Quel portrait! quelle femme! quel enfant! quelle rose! quel chat!

Tout cela fade et blanc, faux et lourd, laid, guind, pltr et pourtant
on y trouvait je ne sais quelle navet d'expression qui n'tait pas
sans charmes: on reconnaissait dans cette peinture informe une bonne
nature de femme heureuse et gaie, et jusqu' ce gros enfant rouge comme
sa rose; tout semblait respirer le bonheur et la joie.--Et puis
au-dessus du tableau pendait, soigneusement accroche  un clou, une
vieille couronne de bleuets toute fane.

L'quipage du brick, accabl par la chaleur, s'tait sans doute retir
dans le faux pont, et tout dormait  bord, except le marin qui maniait
le gouvernail et trois matelots couchs au pied du grand mt.

Le timonier fit alors tinter huit fois une petite cloche place prs de
lui, et cria d'une voix forte:

--Allons, vous autres, relevez le quart.

Le bruit caus par cette manoeuvre rveilla sans doute l'habitant de la
dunette, car la moustiquaire s'agita, on entendit tousser, remuer,
grogner, et un homme en sortit, aprs s'tre frott vingt fois les yeux
en billant d'une trange manire.

C'tait M. Benot (Claude-Borrome-Martial), capitaine et propritaire
du brick la _Catherine_, de trois cents tonneaux, doubl et chevill en
cuivre (le brick).

M. Benot (Claude-Borrome-Martial) tait court, replet, fortement
color, un peu chauve, avait le nez gros et rouge, les lvres paisses,
le menton rentr, les joues pleines et lisses, et de petits yeux d'un
bleu clair qui exprimaient une parfaite quitude; en somme, c'tait bien
la plus honnte physionomie du monde. Une veste et un pantalon de toile
raye composaient toute sa toilette; et lorsqu'aprs avoir entour son
cou d'un madras, couvert sa tte grisonnante d'un grand chapeau de
paille, il sortit de sa dunette la figure calme et repose, l'air
souriant, satisfait, les mains croises derrire le dos,... vrai,
n'eussent t les feux dvorants de l'quateur qui faisaient tinceler
l'Ocan comme un miroir au soleil, la chaleur touffante et le plancher
mobile du brick,... on et pris M. Benot pour un bon campagnard humant
l'air parfum du matin dans son bosquet de tilleuls fleuris, et allant
s'asseoir sur le frais gazon pour respirer  son aise la bonne odeur de
ses jasmins tout brillants de gouttes de rose.

--Eh bien, garon--dit-il au timonier en lui pinant joyeusement
l'oreille--la _Catherine_ file donc devant la brise comme une demoiselle
respectueuse devant sa mre? (car les comparaisons de M. Benot taient
toujours chastes.)

--Oui, capitaine; mais elle se tortille comme une dhanche, la vilaine.
Tenez... quel coup de roulis... et cet autre....

--Ah dam, mon garon, si nous avions quelques quinteaux de fer dans
notre cale, elle serait appuye, cette pauvre _Catherine_; mais arrive
notre chargement, et tu la verras ne pas plus broncher que l'armoire 
linge que j'ai  Nantes dans ma petite salle  manger, o je reois mes
amis--disait navement le bon capitaine en touffant un soupir de
regret.

 ce moment, un grand homme, brun et dcharn, descendit des haubans de
misaine et sauta sur le pont.

--Je ne l'ai plus revue--dit-il au capitaine Benot en lui rendant sa
lunette--il faut qu'elle soit cache dans la brume, car elle paissit
diablement, la brume,... et le soleil, hein... est-il fonc?...

--Le fait est, Simon, que le soleil a l'air du four de campagne que
_Catherine_ faisait rougir au feu pour dorer le macaroni que j'aimais
tant... (Ici nouveau soupir.) Mais, dis-moi, cette golette... elle me
tracasse.

--Disparue, capitaine, disparue; j'avais d'abord craint que ce ne ft
une golette de guerre, mais non; un grement tenu comme la teignasse
d'un mousse malpropre, des mts de hune, et des flches de perroquet 
faire chavirer le bon Dieu, s'il s'embarquait  bord,... et....

--Simon,... Simon,... tu recommences, je n'aime pas  t'entendre
blasphmer comme un paen; tu fais le philosophe, et a te jouera un
tour... tu verras.

--Allons, bon, motus; mais je vous le dis, cette golette n'est point un
btiment de guerre pour sr; d'ailleurs, les croiseurs anglais ou
franais ne visitent jamais ce ct de la ligne; ainsi ne craignez rien.

--Je ne crains rien non plus; j'ai, exprs, choisi ce ct de la ligne,
parce que je n'ai pas de concurrents; mes affaires n'en vont pas plus
mal; encore un ou deux jours, et nous verrons le pre Van-Hop.... Il
devient retors en diable; par exemple, le _bois d'bne_[1] renchrit.
Ah! il est pass ce bon temps o, pour quelques caisses de
quincailleries, j'en chargeais mon brick  ne savoir o mettre les
pieds....

--Alors--dit Simon--on se moquait pas mal du dchet.

--Un tiers, Simon, toujours un tiers de dchet, parce qu'il faut,
vois-tu, que le bois d'bne fasse son jeu dans le faux pont,  cause de
l'humidit et de la chaleur.

--Aussi, capitaine, ce qui reste est fameux!! et on peut le vendre  la
Jamaque pour en faire des pioches et des chariots, sans craindre qu'il
clate--rpondit Simon en riant.

--Farceur,... et pourtant c'est une partie toujours _trs-demande_ par
ces messieurs des colonies.

--Cordieu! capitaine, si vous croyez qu'il ne faut pas plus de temps au
chanvre pour pousser que pour s'user une fois qu'il est tress en
cordage,... et que le bon Dieu n'a qu' souffler pour....

--Ah a, Simon, encore! tu ne veux donc pas finir?... Silence donc, tu
vas nous attirer quelque chose de l-haut; tais-toi, viens plutt causer
de _Catherine_ et boire une gorge de _gyn_.

Le capitaine et son second entrrent dans la dunette et s'attablrent.

--Tiens, Simon--dit Benot en montrant le portrait qui ornait sa petite
chambre--vois donc, on croirait que _Catherine_ nous regarde, et
_Thomas_, donc,... est-il ressemblant! Jusqu' _Moumouth_ qui a l'air de
me reconnatre avec sa patte leve; et puis c'est cette couronne-l
qu'ils m'ont donne le jour de ma fte...  la saint Claude.... Pauvres
chers amours; allez,... je pense  vous.--Et il soupira profondment.
Le digne homme!...

--Le fait est, capitaine, que vous pouvez vous vanter de faire un crne
pre de famille--dit l'autre avec l'accent d'une intime conviction.

--Aussi une fois cette campagne finie--reprit Benot--je plante mes
choux; car, aprs tout, qu'est-ce que je veux, moi? je n'ai pas
d'ambition. Ah! mon Dieu! une petite maison blanche, des volets verts,
et un rond d'acacias sous lequel on dne avec une paire d'amis et sa
chre _Catherine_,... sa chre _pouse_.--Et les yeux du capitaine
Benot ptillaient de plaisir en contemplant avec amour le portrait de
ce qu'il appelait son _pouse_.

--C'est qu'aussi, capitaine, votre pouse... ah! votre pouse est digne
d'tre aime,... elle a, sacredieu! une paire de _bossoirs_, que....

--Simon, ah! Simon....

--Pardon, capitaine; c'est le gyn, il est fameux, et a monte;  propos
de gyn, capitaine.... Mais voyez donc quel calme, quel beau temps! a
rjouit le coeur.  propos de gyn, on dit, et j'en suis sr, qu'il n'y a
rien de bon pour la sant comme de faire bouillir dans du tafia une
pomme de pin pique d'une douzaine de piments enrags, et gros comme le
poing de poivre de Cayenne; on mle a avec le rhum ou le genivre, et
mordieu, capitaine, c'est  regretter de n'avoir pas le gosier large,
large comme une manche  vent, pour s'en abreuver  flots.

--Bigre! a doit gratter un peu--dit Benot en hochant la
tte--(pardonnez-lui ce juron: _bigre_ avec _fichtre_, c'taient les
seuls qu'il se permit).

--Du tout, capitaine, c'est un velours, c'est doux comme le duvet d'une
jeune mouette, un baume pour l'estomac.... J'ai connu un
quartier-matre-voilier, un nomm _Bquet_, qui s'est guri avec a d'un
affreux catarrhe qu'il avait pris  _Terre-Neuve_ sur un banc de glaces.

--a, c'est vrai comme _Catherine_ n'a qu'un oeil. Simon,  ta sant, mon
garon.

--Ne me croyez pas si vous voulez....  la vtre, capitaine. Mais voyez
donc quel temps!

--Au fait, Simon, quel joli calme! il fait presque frais; oh! le beau
soleil!...  ta sant.... Un temps comme celui-l, vois-tu, a donne
envie de boire.

--Capitaine, ceci est physique.... Mettez une ponge imbibe au soleil,
et vous verrez la chose.  la vtre....

--Ah! Simon... c'est toi qui me fais l'effet de l'ponge, car tu
t'imbibes joliment--rpondit matre Benot, qui commenait  tre fort
gai, trs-gai, on ne peut plus gai.

--Dis donc, Simon....

--Capitaine....

--Si tu es raisonnable et que le pre Van-Hop ne m'corche pas trop en
revenant de la Jamaque... nous relcherons quelque part.

Et en parlant de parcourir ainsi presque le quart du globe, le bonhomme
n'y mettait pas plus d'importance que s'il et dit:--En revenant du
faubourg, si j'ai fait un bon march, nous entrerons prendre quelque
chose dans une taverne.

--Vrai... bien vrai?

--Foi d'homme! Simon, et alors... deux ou trois bonnes journes.... Des
farces--dit  voix basse et mystrieusement Benot en couvrant  moiti
sa bouche avec sa main gauche.

--C'est a, capitaine, des folies, nous rirons, je dpense ma solde en
deux jours; allez donc, des voitures, des femmes, des oranges, des
gants, des bas, des chanes de montres, un castor en poil et des
bretelles! Allez donc... tout le tremblement  la voile!

--Et c'est vrai, et allez donc--rptait Benot  moiti gris, en
frappant sur la table avec son gobelet de fer-blanc.--Et allez donc...
nous nous amuserons joliment.... Quel beau temps!... Ah! ouf! mais il ne
faudra pas que Catherine sache... bigre!!!!

--Pardieu... capitaine... je le crois bien....  sa sant.... Nous
relcherons  Cadix.... Ah! capitaine... capitaine, je vous vois dj
sur la place San-Antonio.... Tonnerre du diable!... C'est l qu'il y a
des femmes! des yeux grands comme les cubiers d'une frgate, des
dents... comme des rteliers de tournage, et puis comme dit la chanson:

    Y una popa,
    Caramba!
    Como un bergantin.

Ah! bah! faut jouir de la vie; au bout du mt la hune.

--C'est vrai Simon, d'un jour  l'autre on peut avaler sa gaffe[2]...
et, bigre! on a raison de!...

 ce moment, le capitaine fut interrompu par un bruit infernal, et le
brick donna une telle bande sur babord, que les bouts-dehors des basses
vergues plongrent d'un pied dans l'eau.

_Benot_ et _Simon_ s'attendaient si peu  cette effroyable secousse,
qu'ils furent jets sur la cloison.

--C'est une saute de vent[3]--cria Benot tout--fait dgris et se
prcipitant hors de la dunette.

--Ce qui nous annonce un ouragan.... Ainsi nous allons rire--dit Simon
en suivant son capitaine.




CHAPITRE II.

    Et la moiti du ciel plissait, et la brise
    Dfaillait dans la voile, immobile et sans voix,
    Et les ombres couraient, et sous leur teinte grise,
    Tout, sur le ciel et l'eau, s'effaait  la fois.

    Et dans mon me aussi, plissant  mesure,
    Tous les bruits d'ici-bas tombaient avec le jour,
    Et quelque chose en moi, comme dans la nature,
    Pleurait, priait, souffrait, bnissait tour  tour.

    DE LAMARTINE.--_Harmonies_, liv. II, h. II .

    Hlas! quand la mer roule sur des catholiques,
    c'est qu'ils sont obligs d'attendre
    plusieurs semaines qu'une messe leur te
    un boisseau de charbons ardents du purgatoire;
    car, tant qu'on ignore ce qu'ils
    sont devenus, les gens ne veulent pas risquer
    leur argent pour les mes des morts;
    il en cote trois francs pour faire dire une
    messe!

    BYRON.--_Don Juan_, ch. II , st. LVI .

L'OURAGAN.


Heureux matelot! ta vie est accidente d'une manire si piquante; tout 
l'heure du calme, du soleil, un balancement doux comme celui qu'une
jeune Indienne imprime  l'rable rouge festonn de guirlandes d'apios,
qui cache parmi ses fleurs le berceau de son fils.

Alors l'insouciance, la molle paresse, une causerie sans suite,
capricieuse et vagabonde; alors tes gais souvenirs de terre, le vieux
chant de ton pays, et une bouteille de ce genivre poivr qui rjouit
tant le coeur et y verse la posie  flots; car la posie  toi, bon
marin, c'est l'esprance!... L'esprance de voir dans l'avenir des
combats dont tu sors vainqueur, une grosse orgie, un ancrage sr o ton
navire puisse dormir pendant que tu smes  terre les piastres, les
gourdes, les onces, les modors, que sais-je, moi? car en vrit tu as
des monnaies de toutes sortes, brave homme; le ciel sait o tu les
prends.... Enfin, le genivre te montre tout cela  travers son prisme
jaune et brillant comme la topaze. Tu poignardes ton ennemi, tu serres
ton or, tu baises les joues d'une joyeuse fille.... Tiens, des sequins;
tiens, des peziques... en voici! cordieu! en voici, achte des robes 
falbalas comme la femme d'un amiral, fais-toi belle et donne-moi le
bras....

Mais tout--coup le ciel se couvre, l'Ocan mugit, le vent gronde;
laisse l ton verre  moiti plein, n'achve ni ton projet, ni ta
chanson, ni ton sourire, et brave la mort, car elle est menaante....

Or, aussi  bord de la _Catherine_, on tait gnralement d'avis qu'elle
menaait.

L'quipage monta sur le pont, triste, silencieux, car on n'tait pas
encore au fort du pril, on l'attendait, on le voyait arriver, et cette
conscience d'un danger prochain, invitable, avait assombri toutes les
figures.

Le brick s'tait firement redress, quoiqu'il et perdu son petit mt
de hune dans la bourrasque. Mais les vagues commencrent  s'enfler, et
le ciel se couvrit de vapeurs glauques et rougetres comme la fume d'un
incendie, qui, se refltant sur les eaux, voilrent d'une teinte grise
et lugubre cet Ocan tantt si frais et si bleu.

--C'est un chantillon de ce que l'ouragan nous promet, et il
tiendra--avait dit Benot qui s'y connaissait; aussi,  peine les
huniers taient-ils amens qu'un mugissement sourd se fit entendre, et
une large zone de nuages sombres, noirs, qui semblait unir le ciel et la
mer, s'avana rapidement du nord-ouest en chassant devant elle un banc
d'cume bouillonnante, effroyable preuve de la fureur des vagues qui
accouraient avec la tempte....

Benot et Simon se serrrent la main, en changeant un coup d'oeil
sublime.

Ces physionomies, nagure insignifiantes comme la brise folle qui se
jouait dans les cordages du vaisseau, parurent sortir d'un sommeil
lthargique; ces hommes vulgaires, ces nains pendant le calme
grandirent... grandirent avec l'ouragan, et se dressrent gants
intrpides au premier choc de la tempte.

Ce qu'il y avait de mesquin et de plat dans la figure du capitaine
disparut; ce front tout  l'heure stupide se releva brillant d'une
incroyable audace qui semblait dfier le ciel! ce regard terne devint
clatant, et un sourire de ddain et de supriorit donna une admirable
expression  cette bouche si niaise.

C'est qu'aussi, en prsence de ces instants dcisifs, de ces imminentes
questions de vie ou de mort, les petits dtails de beaut
conventionnelle s'effacent, l'me seule se reflte sur le visage, et si,
au moment du pril, cette me s'est rveille puissante et vigoureuse,
elle imprimera toujours un caractre noble et grandiose aux traits de
l'homme qui osera lutter contre la nature en furie.

--Enfants,--cria le capitaine, car dj l'ouragan hurlait plus fort que
le tonnerre,--enfants, ne craignez rien, ne n'est que de l'eau et du
vent, dpassez le mt de hune qui nous reste; toi, Simon, cours 
l'avant, nous essaierons de tenir la cape avec la grand'voile au bas
ris, tche de la faire amurer... et toi, timonier, veille bien  la
barre, mettez-vous deux, trois s'il le faut, pour gouverner; car je
crois que le vent va s'entter contre le brick comme un enfant mutin
contre son pre... aussi, mes garons, ne lui cdons pas... c'est d'un
mauvais exemple.

 peine Benot achevait-il ces mots, que l'ouragan tombait  bord.

La _Catherine_ tourbillonna long-temps sur des lames affreuses qui se
brisaient entre elles, et disparut mme au milieu d'une pluie d'cume
souleve par la violence de la tempte qui sifflait dans les manoeuvres,
pendant que les craquements de la membrure se succdaient secs et
prcipits, comme le bruit d'un marteau sur une enclume; inond par
d'normes masses d'eau qui, s'abattant sur le pont avec un horrible
fracas, le balayaient dans toute sa longueur; soulev sur le dos
monstrueux des vagues, et lanc dans un abme sans fond, le malheureux
brick semblait devoir s'engloutir  chaque instant.

--Tenez-vous aux haubans et aux rteliers--criait Benot--ce n'est rien,
a rafrachit, il fait si chaud!... et puis la propret de _Catherine_
sera faite pour demain... et vous, loffez... loffez... ou sinon....

Il ne put achever, une montagne d'eau qui s'levait  la hauteur des
hunes, dferlant contre la dunette, se droula sur le pont, le couvrit
de dbris et se retira par la proue en emportant deux hommes qui
disparurent au milieu des flots; ces deux hommes venaient, je crois,
d'pouser les deux soeurs, deux Nantaises fraches et roses; ils
s'aimaient beaucoup, une forte amiti de matelots; toujours de quart
ensemble, toujours ivres ensemble, toujours se battant ensemble, l'un
s'tait mari pour faire comme l'autre, l'autre se jeta  l'eau pour
sauver son ami ou faire comme lui,--se noyer.--Or, ils finirent ainsi
qu'ils avaient commenc:--ensemble!

Simon s'tait fortement accroch  une drisse; quand la vague fut
coule, il se releva firement, le front intrpide, ruisselant d'eau,
ses cheveux colls sur ses joues.

Un matelot, jet violemment sur la drme par cette dernire lame,
s'tait cass le bras, et hurlait trs-fort.

--Veux-tu fermer la bouche, braillard--lui dit Simon--ou tu avaleras la
premire _baleine_[4] qui tombera  bord.

Les cris redoublaient.

--Aprs tout, je m'en moque--dit Simon--fais la pompe si a t'amuse....

Il fallait bien tcher de consoler et d'gayer ce pauvre bless.

--Et toi, mon bon _Caiot_--disait le capitaine Benot au
timonier--attention....

--Oh! capitaine--rpondit celui-ci en s'essuyant le front--tant que le
navire gouvernera, _n'y a pas de soin_, a balance, c'est, sauf respect,
comme le tape-cul qui est  Nantes au _Panier fleuri_; autant jouer  a
qu' autre chose, et on n'a pas  craindre les plats-dos....

--Dfiez-vous... dfiez-vous, capitaine--cria Simon, car il vit arriver
avec fracas une norme lame qui, se dressant menaante, resta immobile
pendant cet espace si court o le sommet est tenu en quilibre sur sa
base... mais la violence du vent la fit pencher; elle plia sur
elle-mme, se droula pesamment en poussant devant elle une nappe d'eau
blanchissante, vint s'abattre avec fracas sur l'arrire du brick, et il
disparut encore sous cette vague qui tonnait comme la foudre....

La commotion fut si violente, que le safran du gouvernail, heurt par le
travers, donna une affreuse secousse  la barre: Les trois hommes qui
la tenaient furent renverss sur le pont, et par suite de ce malheureux
accident, le brick venant au vent, la grande voile faceilla et fut
masque en grand.

Benot sortait alors de dessous la vague qui venait de se retirer, et
tenait embrass le portrait de sa femme, qu'il avait repch au milieu
des dbris de la dunette:

--Je ne laisse pas comme cela enlever Catherine...--disait-il--car ma
pauvre pouse....

Il ne put achever, en voyant la position critique du navire.

--Nous sommes perdus--s'cria-t-il, et d'un bond il se prcipita sur la
barre pour laisser arriver et tcher de dmasquer.

Impossible... il tait trop tard....

Le grand mt rsista,  peine deux secondes, plia... cria... se rompit
avec un bruit clatant, brisa le grement qui se tenait du ct du vent,
tomba sur le bastingage du babord... et de l dans la mer, en entranant
les haubans, qui l'attachaient toujours au navire.

Ce qu'il y avait d'horrible dans cette position, c'est que ce mt,
pouss par les lames furieuses, allait et revenait contre le brick
auquel il tenait encore par une partie de ses manoevres, et, agissant
comme un blier sur ses flancs, menaait d'y faire une troue qui l'et
coul  fond.

Une seule chose restait  faire, c'tait de couper les cordages qui
liaient cette poutre au brick[5].

--Il n'y a pas  balancer, c'est dangereux, mais il y va de notre
peau--dit Benot, en s'amarrant aussitt au bout d'une manoeuvre, et d'un
saut il fut  cheval sur le bastingage, sa hache  la main.

--_Catherine_ et _Thomas_--dit le brave homme, en enjambant le
plat-bord--c'est pour vous....

Il s'lana....

Mais une main de fer saisit la corde au moment o il allait sauter, et
le digne Benot fut un instant suspendu en l'air, puis hal  bord par
son ami Simon.

--Ah! gredin--s'cria Benot--tu veux donc faire sombrer le brick? et il
dirigea sa hache sur Simon, qui vita le coup....

--Diable! vous devenez vif, capitaine, je voulais vous dire que ce n'est
pas l votre place.... Pour cette besogne vous ne verriez pas assez
clair, Catherine et Thomas vous brouilleraient la vue....

Et il sauta sur le bastingage.

--Mon bon Simon--dit Benot en l'arrtant par la jambe--jure-moi....

--Sacr mille tonnerres, mille millions, de diables, voulez-vous me
lcher?... sacr....

--Ce n'est pas comme a que je voulais te faire jurer, mais amarre-toi,
pour l'amour de Dieu... amarre-toi....

Simon ne l'entendait plus, il s'tait dj jet  la mer, afin
d'atteindre le mt et de s'y cramponner pour le dbarrasser de son
grement.

Le vent se calmait, mais la houle tait toujours trs-forte.

--Pauvre Simon... il est cuit--dit Benot, en voyant son second, tchant
de se tenir  cheval sur cette poutre ronde qui roulait  chaque lame et
s'avanait vers le flanc du brick.

La position de Simon tait horriblement dangereuse, car il risquait 
tout moment d'tre cras contre le navire.

--Encore un coup de hache, Simon--criait Benot--et nous sommes pars.
Ah... mon Dieu... Simon... Simon... dfie la vague...  la mer...
jette-toi  la mer... tu vas... Simon... Ah!...

Et le capitaine poussa un cri affreux en mettant la main devant ses
yeux.

Simon avait eu la tte broye entre le mt et le brick; mais aussi,
grce  son intrpide sang-froid, le navire tait sauv d'une position
bien critique, je vous assure.

L'ouragan s'apaisait peu  peu comme toutes les bourrasques des mers des
Tropiques qui tombent aussi rapidement qu'elles s'lvent; le vent se
rgla, les nuages chassrent rapidement vers le sud.

Quand Benot eut accord quelques moments  sa douleur et  ses regrets,
il fit nettoyer le pont des dbris de manoeuvre et de charpente qui
l'encombraient, amurer la misaine, et, profitant d'un vent bon frais,
mit le cap au sud-est.

Comme on le pense bien, l'expression grandiose de M. Benot sembla
disparatre avec le danger et la tempte;--une fois la brise rgle, le
navire en route... il redevint l'homme grossier, vulgaire, niais, mais
honnte, faisant la traite des ngres avec autant de conscience et de
probit qu'il est possible d'en mettre dans les affaires, et ne croyant
pas agir plus mal que s'il et vendu des bestiaux ou des denres
coloniales, ne pensant enfin qu' s'amasser une fortune indpendante
pour vivre tranquillement le reste de ses jours et assurer l'avenir de
sa petite famille. Le digne pre!

Il veilla toute la nuit et pensa mme plus  Simon qu' sa chre
Catherine: Simon naviguait avec lui depuis si long-temps! Simon
connaissait ses habitudes, lui tait dvou, s'occupait des minutieux
dtails de l'emmnagement des ngres  bord, avec une patience, une
humanit qui charmaient le capitaine; jamais les noirs ne manquaient de
vivres, et, sauf le _dchet_, qu'on ne pouvait viter, la cargaison
arrivait toujours aux colonies, grce  cette paternelle administration,
arrivait, dis-je, toujours saine et bien portante. Simon tait son
factotum.  Nantes il menait promener Thomas ou allait au march avec
madame Benot, un panier au bras; enfin, Simon tait pour le capitaine
un tre inapprciable, un ami vritable et dvou.

Aussi, en attendant le jour, M. Benot s'essuya-t-il plus d'une fois les
yeux.

Il tait encore plong dans ses douloureux regrets, lorsque le matelot
de vigie cria:--terre  babord.

--Dj--dit Benot, en montant sur son banc de quart--je ne me croyais
pas si prs des ctes, heureusement elles sont aores. Toi, timonier,
tiens cette montagne ouverte d'un quart, avec ce bouquet de palmiers,
jusqu' ce que tu arrives  l'embouchure de la rivire Rouge.

--Enfin nous y voil--dit le capitaine--pourvu que le pre Van-Hop ait
de quoi me radouber et me regrer.... Je ne parle pas du bois
d'bne,... c'est le plus fin courtier de la cte d'Afrique, et il
connat les bons endroits, le compre... mais, il va m'corcher. Ah! si
mon pauvre Simon tait l au moins... mais non... plus jamais!... Ah!
mon Dieu, plus jamais!... comme c'est triste!...

Et le bon homme mouilla son troisime mouchoir  tabac  carreaux bleus,
prcieusement marqu, par sa chre Catherine, d'un C et d'un B en coton
rouge.




CHAPITRE III.

    Born dans sa nature; infini dans ses voeux,
    L'homme est un dieu tomb qui se souvient des cieux,
    soit que, dshrit de son antique gloire,
    De ses destins perdus il garde la mmoire,
    Soit que de ses dsirs l'immense profondeur
    Lui prsage de loin sa future grandeur.

    DE LAMARTINE.--_Mditation_ II.

    Le commerce, ah! Monsieur, le commerce!
    c'est le lien des Nations, la fraternit de la
    grande famille, la providence du pauvre, la scurit
    du riche, ah!... Monsieur, le commerce!

    WANDRYK, _Essai d'conomie politique pratique._

LE COURTIER.


Le soleil se levant pur, radieux, caraissait la surface de l'Ocan,
comme pour le consoler de la tempte de la nuit, et le sourd murmure des
vagues encore agites par un reste de houle, ressemblait aux derniers
grondements d'un chien qui s'apaise  la vue de son matre.

La _Catherine_ entra dans la rivire des _Poissons_, situe vers le sud
de la cte occidentale de l'Afrique, et, remorque par sa chaloupe,
commena de remonter le courant pour gagner une petite anse dessine par
un des contours du fleuve.

Ce fleuve coulait lentement au travers d'une majestueuse fort, et ses
eaux tranquilles refltaient un ciel bleu, des arbres verts chargs
d'oiseaux et de fruits de toutes couleurs.

Ici le mimosa aux feuilles grles et denteles, l'bnier avec ses
lgantes girandoles jaunes, les sabris aux gousses rouges appuys sur
des abricotiers sauvages; l des saules courbs par le courant qui
entranait leur longue chevelure lisse et argente, tandis que des
lianes flexibles les entouraient d'un rseau de fleurs pourpres.

Quelquefois un large et brusque rayon de soleil, perant ce sombre
feuillage, l'illuminait en partie, de sorte qu'on pouvait voir la tte
et le col orang d'un _didrick_ briller vivement clairs, pendant
qu'une ombre capricieuse, venant durement trancher ce coloris clatant,
voilait d'une terne demi-teinte le reste de son corps et les longues
plumes blanches de sa queue.

Ainsi, lorsqu'un rapide jet de lumire, pntrant par une troite
entre, traverse une salle obscure, on voit aussitt tourbillonner au
milieu de l'axe de ce rayon une foule d'atomes scintillants.

Ainsi tout ce qui, dans le bois, se trouvait inond de cette nappe de
clart resplendissante, tincelait de mille feux; c'taient des
perroquets rouges agitant leurs ailes d'un noir velout, des flamands
roses, des colibris nuancs d'or et d'azur, et des cardinaux incarnats
avec leur aigrette ondoyante et soyeuse.

Et puis le beau rayon s'arrtait  la surface du fleuve, s'y
rflchissait, jouait un instant, sur des nnufars blancs, des
campanules bleues, asiles parfums et flottants d'une myriade d'insectes
dont les corselets diaprs chatoyaient comme autant de rubis et
d'meraudes. Enfin il s'teignait comme  regret, le beau rayon, en
laissant sur la surface du fleuve une blouissante aurole qui
contrastait avec les ombres vertes et transparentes, projetes par
l'paisseur des arbres de la rive.

Quand le brik eut atteint l'endroit dsign pour son mouillage, un petit
canot, mont par trois marins, remonta plus  l'est le courant du
fleuve, et arriva bientt  une partie du rivage qui paraissait mieux
fraye.

--Sciez... sciez... mes garons--s'cria Benot, en se levant du banc de
l'arrire o il tait assis, et donnant une lgre impulsion  la barre
il profita du reste de l'erre de l'embarcation pour accoster.

--Mouille un grappin, _Caiot_--dit-il ensuite  un jeune
quartier-matre--et si je ne suis pas revenu dans une heure, retourne 
bord et viens demain matin me prendre ici.

Puis, au moyen d'une planche jete de la yole au rivage, M. Benot
descendit  terre et se mit  suivre un petit sentier dont il paraissait
connatre parfaitement les dtours.

--Pourvu--pensait le digne homme en s'ventant avec les vastes bords de
son chapeau de paille,--pourvu que ce diable de _Van-Hop_ soit encore 
son habitation; il doit pourtant savoir que c'est l'poque  laquelle je
ne manque jamais de venir... quinze jours plus tt ou plus
tard...--C'est un drle de corps que ce pre _Van-Hop_, il vit l au
milieu des bois comme s'il tait chez lui; il n'a rien chang de ses
anciennes habitudes; a faisait tant, tant rire ce pauvre Simon... ah...
enfin il faut se faire une raison....

On entendit aboyer un chien.

--Bon!--dit Benot--je reconnais la voix du vieux Csar, l'ancien doit
encore tre dans sa cassine.

Les aboiements du chien se rapprochrent, et l'on distingua en outre une
voix aigre et perante, qui disait en grondant:--Ici, Csar, ici, ne
vas-tu pas prendre un homme pour une panthre?

Le sentier que suivait le capitaine de la _Catherine_ faisait en cet
endroit un coude assez brusque, aussi se trouva-t-il tout--coup devant
une maison btie en pierre rougetre et recouverte d'un toit de plomb;
de fortes grilles de fer protgeaient les fentres, et une large
palissade semblait dfendre l'entre de cette demeure.

--Eh bien, bonjour, bonjour, pre _Van-Hop_--criait Benot, en tendant
amicalement la main au propritaire de cet difice; mais celui-ci ne
bougea, et se recula au contraire d'un air maussade comme pour barrer sa
porte.

Figurez-vous un petit homme sec, grle, qui ressemblait  une fouine,
mais propre, mais soign, mais tir, comme on dit,  quatre pingles;
quand il ta son chapeau de feutre, luisant de vtust, on vit une
petite perruque blonde minutieusement peigne: il portait une sorte de
houppelande grise,  collet, un gilet chocolat  boutons de mtal, et
une culotte de velours fonc, enfin des bottes  revers, un peu
poudreuses, du linge fort blanc, et de volumineux cachets en graines
d'Amrique compltaient sa parure.

Il restait l sur le seuil de sa porte, calme et sans crainte, je vous
le jure; seulement il tenait par contenance un excellent fusil  deux
coups, avec lequel il badinait, tout en armant et faisant craquer la
batterie.

Puis il siffla son chien qui s'tait mis en arrt sur matre Benot.

--Comment--dit ce dernier--comment, pre _Van-Hop_, vous ne me
reconnaissez pas? mais c'est moi... c'est Benot... votre ami Benot...
eh bigre... mettez donc vos lunettes....

Ce que fit prudemment le vieillard; aprs quoi il s'cria avec un accent
hollandais fortement prononc....

--Eh! c'est vous, compre Benot... mais vous arrivez bientt... ce
n'est pas un reproche au moins, au contraire, je suis enchant de vous
rendre mes devoirs... mais par quel hasard....

--Un hasard... un hasard de nord-ouest, qui m'a dmt de mon grand mt,
et m'a pouss chez vous comme si le diable et souffl dans ma
voilure....

--Dsol, mon cher capitaine, dsol; mais ne restez pas  vous rtir au
soleil, entrez donc, entrez donc, vous prendrez quelque chose, un pied
d'lphant... une tranche de bosse de bison... ou un filet de girafe....
Hol... hol... _Cham, Stropp_, allons donc, paresseux, servez-nous.

Et  ces cris deux multres qui dormaient sur une natte se levrent
lentement pour obir  leur matre.

Aprs quelques faons crmonieuses, telles que--aprs vous...--non, je
suis chez moi...--je n'en ferai rien, etc., etc.--_Van-Hop_ et Benot
entrrent dans une maison parfaitement propre et tenue  l'europenne.

Les deux vieux amis s'tant placs devant une table de bois rouge
soigneusement cire et honntement garnie, la conversation s'engagea.

--Vous dites donc, capitaine Benot, que votre grand mt?...

--Absent, pre Van-Hop, absent; mais ce que je regrette plus que toute
ma mture, c'est ce pauvre Simon, vous savez....

--Eh bien... ce que vous appelez _ce pauvre Simon_ est....

--Mort  la mer... mort comme un brave marin, en sauvant le brick....
Ah!....

Ici, le pre Van-Hop articula une espce d'exclamation sourde et
caverneuse qu'on pourrait, je crois, formuler ainsi--_Peuh_--mais qui
exprimait la plus entire indiffrence; c'tait son habitude quand il
avait entendu faire une question ou narrer un fait qui ne mritait, 
son avis, ni intrt ni rponse....

--_Peuh_--fit donc Van-Hop--faute d'un homme le navire ne reste pas en
panne... mais faute d'un grand mt, c'est diffrent.... Aussi ne pouvant
remplacer votre Simon, je pourrais toujours, je le crois du moins, vous
fournir un bon mt... voyons... un peu.

Et il tira lentement d'un grand casier un volumineux registre qu'il
feuilleta quelque temps, puis il posa son doigt dcharn sur une des
pages et continua.

--Oui, j'ai votre affaire, mon brave capitaine, c'est le bas mt d'un
brick golette anglais que le vent a jet  la cte il y a quelque
temps, je l'ai en magasin... nous mettrons cela  mille francs... hein?
c'est donn....

--Bigre! donn... donn... mais vous avez donc un magasin maintenant.

--Peuh--reprit Van-Hop en souriant avec modestie--quand je dis un
magasin... voyez-vous, je veux dire mon enclos, un coin, o j'ai mis ce
que j'ai pu retirer de ces dbris; j'ai de l'ordre, vous le savez, et
chez moi tout est cas et tiquet, et puis j'ai pens que quelqu'une de
mes pratiques pourrait en avoir besoin, il ne faut pas songer qu' soi.

--C'est dlicat, et en outre, dans l'occasion, a rapporte mille
francs... au moins.

--Peuh--fit le courtier....

--Mais dites-moi, pre Van-Hop, une fois mon navire rpar, il me faut
aussi un chargement.

Alors les petits yeux fauves du vieillard brillrent de plaisir, son nez
pointu sembla s'agiter d'un mouvement de merveilleuse olfaction. Il fut
encore chercher un autre registre cot T N, n 2, et aprs l'avoir
parcouru un instant, il dit en souriant:

--J'ai ce qu'il vous faut, capitaine; mais je ne voulais pas vous
l'assurer avant d'avoir consult mon carnet, car j'ai aussi promis un
chargement  M. Drake, un capitaine anglais, qui doit m'arriver dans une
quinzaine, et je tiens  remplir mes engagements avec tout le monde....
Vous ne connaissez pas M. Drake... capitaine?

--Non....

--C'est un fort aimable garon; par exemple, il est roux, et il louche
un peu, mais le coeur sur la main, un galant homme, qui ne regarde pas 
deux noirs de plus ou de moins; il a de la fortune, et fait la traite en
amateur... parce qu'aprs tout il faut bien s'occuper  quelque
chose....

--Payer sa dette  son pays--ajouta Benot--mais revenons  mon
chargement.

--Eh bien! digne capitaine, ce chargement est la meilleure, la plus
favorable occasion du monde; depuis trois mois, les _grands et petits
Namaquois_ se font une guerre continue, et le roi des grands
_Namaquois_, mon voisin,  qui j'ai parl de vous, et qui dsire avoir
l'avantage de faire votre connaissance, capitaine--dit Van-Hop en se
levant de sa chaise et saluant avec grce.

--Vous tes trop honnte...  lui rendre mes devoirs--rpondit Benot
qui savait vivre.

--Le roi _Taroo_ donc a une admirable partie de petits Namaquois de la
rivire _Rouge_, dont il se dfera au meilleur march possible; ce sont
des ngres tous jeunes,... pas trop jeunes pourtant, de vingt 
trente... des paules... des poitrails... il faut voir cela, et ensuite
se nourrissant trs-bien, ce qui est rare, et puis trs-doux, trs-doux;
mon Dieu! on les mnerait avec un fouet  lanires simples... de vrais
agneaux... enfin c'est une affaire d'or... a vous va, n'est-ce pas?

--Y aura-t-il une commission pour vous comme la dernire fois?

--Peuh--fit le courtier--comme je vous attendais d'un moment  l'autre,
j'ai t au _Kraal_ (village) de _Taroo_, et je l'ai engag, dans notre
intrt commun,  bien diriger ses prisonniers,  les bien soigner, 
les entretenir le mieux possible; et, vrai, j'ai t dernirement les
voir dans leurs parcs... ils sont magnifiques, gras  lard, les
compres; par exemple, j'ai engag _Taroo_ a les mettre aux bourgeons de
calebasse, a rafrachit, et donne un beau lustre  la peau.

--Les bourgeons de calebasse ne sont pas mprisables; mais voyez-vous,
pre Van-Hop, de temps en temps deux ou trois figues de Barbarie et un
grand verre d'eau frache, a vaut peut-tre encore mieux... mais il
faut surtout ne pas oublier le grand verre d'eau aprs; sans cela, a
chauffe horriblement; et puis  terre, il n'est pas mal non plus de les
faire suer, a te la mauvaise graisse, comme dit le proverbe, _ngre
gras ne va pas_.

--Possible, capitaine, chacun tond son chien comme il l'entend--reprit
Van-Hop d'un air piqu.

--Oh! pre Van-Hop.... ce n'est pas que je veuille dire que votre
recette est mauvaise; au contraire, vous vous y entendez... et
trs-bien... vous tes un malin....

--_Peuh_--que voulez-vous, capitaine, le gouverneur du Cap m'a chass
pour une misre; oblig, par la sentence, de m'en loigner de cinquante
lieues, je me suis tabli dans cette habitation que j'ai achete d'un
colon qui redoutait l'entourage; moi, au contraire, au moyen de quelques
cadeaux, je suis parfaitement avec les hordes voisines; elles n'ont
aucun intrt  me faire du mal, puisque je les aide  se dbarrasser de
leurs prisonniers, et aprs tout je rends service  tout ce monde-l;
autrefois ils se mangeaient comme des btes froces, et les _Namaquois_
de la _rivire Rouge_ font encore de ces plaisanteries-l, parce qu'ils
n'ont aucun moyen d'exportation.

--Bien--se dit Benot _ parte_--j'ai furieusement envie de rder par
l.... C'est une terre promise, j'y aurai le bois d'bne pour rien,
j'en suis sr.

Et il reprit haut:--Comment! ils se mangent? brrrrr... brrrrr... a fait
frmir.

--Je le crois bien, aussi il faut voir comme les _grands Namaquois_ se
dfendent, se tuent mme, plutt que de se rendre  leurs ennemis.

--Il faut pourtant esprer que les _petits Namaquois_ finiront par se
civiliser--observa judicieusement Benot--par se vendre....

--Parbleu! au moins a profite  quelqu'un.

C'est ce que je me tue  leur expliquer; en Europe, s'ils ne se
vendaient pas, on n'en achterait pas.... Sortez de l si vous pouvez.

--Tenez, voyez-vous, capitaine, dans votre Europe, ils sont cent fois
plus sauvages que les ngres.... Ah a... que m'apportez-vous en
change?

--Comme  l'ordinaire, des quincailleries, des verroteries, de la
poudre, des fusils, du plomb en saumon et du fer en barre.

--Trs-bien; alors, mon ami, nous nous occuperons d'abord de mettre
votre brick en tat; pendant ce temps-l, j'irai prvenir le roi Taroo
d'amener ses noirs. Ah a, vous me restez  souper et  coucher. Demain,
au point du jour, vous retournerez  votre btiment, et moi j'irai au
Kraal.... C'est convenu... vous le savez, je suis rond en affaire.

Les deux ngociants causrent longuement, souprent bien, et furent se
coucher un peu ivres.




CHAPITRE IV.

    Qu'ils sont doux, mais qu'ils sont rapides
    les moments que les frres et les soeurs passent
    dans leurs jeunes annes, runis sous
    l'aile de leurs vieux parents! La famille de
    l'homme n'est que d'un jour;--le souffle de
    Dieu la disperse comme une fume:  peine
    le fils connat-il le pre, le frre la soeur.
    Le chne voit germer ses glands autour de
    lui: il n'en est pas ainsi des enfants des
    hommes!

    CHATEAUBRIAND.--_Ren_.

    --Foi de Dieu, compre, la gnisse et le
    veau cinquante cus marqus?

    --Non, cinquante-cinq....

    --Cinquante.

    --Cinquante-cinq..., c'est donn.

    --Cinquante....

    --Allons, mettons-en cinquante-deux,
    compre, et rompons la paille.... Nous demanderons
    ensuite une cruche de vin et une galette
    de bl noir.

    --Tope,... compre..., ma croix en Dieu.

    --Tope, compre, ma croix en Dieu.--Paille
    rompue, march fait.

    CONAM-HEC.--_Moeurs bretonnes_.

LA VENTE.


Deux jours aprs l'entrevue du capitaine Benot et du respectable
_Van-Hop_, la _Catherine_ se balanait sur les eaux tranquilles de la
_rivire aux Poissons_, et, grce au bas mt de la corvette anglaise
que le courant avait apport jusqu' la hauteur du brick, qui fut ainsi
remt au moyen de deux _bigues_ dresss sur les gaillards, il tait
impossible de retrouver  bord la moindre trace des ravages de
l'ouragan.

Les caillebottis et les panneaux avaient t enlevs, afin d'arer et de
sanifier la cale, pendant que l'quipage remplissait les barriques d'une
eau pure et frache. On allait en consommer une si grande quantit!!!

Il tait environ midi, et le capitaine Benot, lgrement vtu,
s'occupait  remettre sa dunette en ordre,  poser une foule de clous
dont la destination tait d'avance invariablement fixe; puis il
s'arrtait pour considrer un instant le portrait de Catherine et de
Thomas, et recommenait  ranger, frotter, tiqueter.

Malheureusement, le matelot de veille  l'avant du brick vint l'arracher
 ces touchantes et modestes occupations d'intrieur, pour lui annoncer
qu'une pirogue accostait  babord.

C'tait un des multres de _Van-Hop_, qui, saluant Benot, lui dit:

--Mon matre vous attend... capitaine....

--Enfin... il est donc arriv, le vieux serpent! Je n'y comptais plus.

--Capitaine, il revient du _Kraal_ au moment mme avec beaucoup de noirs
et le roi _Taroo_ qui les escorte; ils n'attendent que vous et les
marchandises, capitaine.

--_Caiot_--dit Benot  son quartier-matre, grand et beau garon qui
remplaait le pauvre Simon comme lieutenant du capitaine...--_Caiot_,
fais armer la chaloupe, mets-y neuf hommes, et embarque  bord les
caisses et ballots que tu trouveras dans les soutes.

--On est par--dit _Caiot_ au bout d'une demi-heure.

--Ah a, mon garon--reprit le capitaine--je te laisse  bord; fais
toujours bien arer l'entrepont, prparer les barres de justice, les
fers, les menottes; que tout cela soit propre, convenable, dcent; enfin
qu'ils se trouvent ici comme chez eux... ou  peu prs.

--_N'y a pas de soin_, capitaine, a sera gr  donner envie d'y
fourrer les pieds et mains; je vais faire balayer le lit de ces
_messieurs_, et il faudra qu'ils soient bien difficiles s'ils ne sont
pas contents, car les draps ne feront pas de plis, je vous jure.

--C'est cela, mon garon; avant tout, l'humanit, vois-tu, parce
qu'enfin ce sont des hommes comme nous, et une bonne action trouve tt
ou tard sa rcompense...--ajouta Benot de la meilleure foi du monde.

Quand les marchandises furent arrimes  bord de la chaloupe, et que
plusieurs matelots s'y furent placs, M. Benot descendit dans sa yole,
et, devanant l'autre embarcation, arriva bientt prs de M. Van-Hop,
qui l'attendait  sa porte.

--Allons donc, allons donc, capitaine; arrivez donc, flneur.

--C'est bien plutt vous, pre Van-Hop; deux jours... deux jours
entiers....

--Si vous croyez que les affaires vont vite avec ces gaillards-l, vous
vous trompez; ils sont plus adroits qu'on ne le pense, diable! Mais
enfin le roi Taroo est l dans ma case; vous allez le voir et vous
entendre avec lui.... Mais vos marchandises!

--Ma chaloupe les apporte; j'ai laiss un homme dans la yole pour
montrer le chemin aux autres et les conduire ici.

--Avec les marchandises?

--Sans doute... soyez tranquille....

--Bien... trs-bien.... Maintenant je vais vous prsenter  Sa
Majest....

--Dites-moi donc, compre, je ne suis gure en toilette pour me
prsenter devant Sa Majest... j'ai une barbe de sapeur... et puis une
veste....

Allez donc, allez donc... ne voulez-vous pas lui donner dans l'oeil...
vieux coquet?--dit plaisamment le courtier en poussant Benot dans
l'intrieur de la maison.

Le roi Taroo, majestueusement assis sur la table (au grand dplaisir de
Van-Hop), les jambes croises comme un tailleur, fumait dans une grande
pipe.

C'tait un fort vilain ngre de quelque quarante ans, par de son mieux,
firement coiff d'un vieux chapeau  trois cornes charg de petites
plaques de cuivre, et portant pour tout vtement une grande canne 
pomme argente et un lambeau de ceinture rouge qui lui ceignait  peine
les reins.

Comme le courtier parlait fort agrablement namaquois, il servit
d'interprte; et, aprs une heure de vive et chaleureuse discussion, on
convint de se fier aux lumires de Van-Hop, qui devait rdiger les bases
du trait consenti de part et d'autre. Il tira donc une critoire de
corne d'un secrtaire de noyer, tailla soigneusement une plume qu'il
approcha vingt fois de ses yeux, et qu'il imbiba d'encre,  la grande
satisfaction de Benot, dont la patience tait  bout.

Puis il lut lentement ce qui suit  Benot, aprs l'avoir pralablement
traduit, au roi Taroo.

_Sur l'habitation de l'Anse aux Prs, e... etc._

_Moi, Paul Van-Hop, agissant au nom de... Taroo_ (nom de baptme en
blanc), _chef du Kraal de Kanti-Opow, tribu des grands Namaquois, je
vends au nom dudit Taroo,  M. Benot... (Claude-Borrome-Martial),
capitaine du brick la_ Catherine, _savoir:_

_Trente-deux ngres, race de petits Namaquois, sains, vigoureux et bien
constitus, de l'ge de vingt  trente ans; ci contre_. 32 _ngres_.

Item: _Dix-neuf ngresses  peu prs du mme ge, dont deux pleines et
une ayant un petit de quelques mois... que le vendeur donne, noblement
par dessus le march; ci-contre_. 19 _ngresses_.

Item: _Onze ngrillons et ngrillonnes de neuf  douze ans; ci-contre_.
11 _ngrillons_.

_Total_, 32 _ngres_, 19 _ngresses_, 11 _ngrillons_.

Et le courtier accentuait son addition comme s'il et dit:

Total: 32 livres 19 sous 11 deniers.

_Lesquels il livre audit Benot (Claude-Borrome-Martial) moyennant_...

Ici le courtier fut interrompu...

--Mon bon Van-Hop--dit le capitaine--ajoutez: et  dame _Catherine
Brigitte Loupot_, son pouse, comme tant en communaut de biens,
meubles et immeubles....

--Ce n'est pas la peine... M. Benot.

--Si fait, car je dois bien a...  ma pauvre pouse....

--Comme vous voudrez....

Le chef Taroo, s'tant fait expliquer par Van-Hop le sujet de la
discussion, et n'y comprenant rien du tout, but deux verres de rhum.

Le courtier continua aprs avoir accd au dsir de Benot, et mentionna
dame Catherine-Brigitte Loupot. Il reprit:

_Moyennant:_

_Vingt-trois fusils complets, garnis de leur baguette, batterie et
baonnette;_

--_Cinq quintaux de poudre  tirer_;

--_Vingt quintaux de fer en barre;_

--_Quinze quintaux de plomb en saumon,_

_Et six caisses de verroteries, colliers, bracelets en cuivre et en fil
de laiton, qu'il s'oblige  remettre  moi, Van-Hop (Paul), agissant au
nom et place du chef_ Taroo.

Item: _Pour mes frais de commission, dplacement, etc., ledit Benot
s'engage  me remettre, dans les vingt-quatre heures, la somme de mille
livres en argent monnoy et ayant cours, sans prjudice du march fait,
pour lui avoir fourni les matriaux ncessaires pour radouber et remter
son brick._

_Fait double entre nous, etc._[6]

Ceci lu et entendu, le chef Taroo agita la tte, et, levant un bras en
signe d'acquiescement, pina le nez de l'poux de Catherine, qui
rpondit  cette royale faveur par un salut fort courtois.

--Voici la plume, capitaine--dit Van-Hop--maintenant: signez.

--Tout cela est bel et bon, mais avant de signer, je voudrais voir nos
_messieurs_ et nos _madames_.

--Rien de plus juste, capitaine, je ne suis pas de ces gens qui, comme
on dit conseillent d'acheter chat en poche... venez par ici... vous les
examinerez tout  votre aise.

Ils s'approchrent alors de l'enclos o l'on avait provisoirement
renferm les noirs.

Hommes, femmes, enfants, taient tendus  terre, les mains lies
derrire le dos par une corde qui, leur entourant aussi les pieds de
noeuds assez lches pour qu'ils pussent marcher, remontait encore faire
le tour du col et se rattachait enfin au gros palmier qu'on leur faisait
porter en route sur les paules, par mesure de prudence.

Benot examina ces noirs en fin connaisseur.

Il leur fit craquer leurs articulations pour juger de la souplesse des
membres, puis ouvrir la bouche afin de voir l'tat des dents, du palais
et des gencives;

lever et abaisser les paupires dans le but de s'assurer si le globe de
l'oeil tait pur et limpide;

Regarda la plante de leurs pieds pour y tre certain qu'il n'y avait
aucune trace de _chiques_ ou insectes malfaisants qui dposent leurs
oeufs sous l'piderme, et causent ainsi du violentes maladies...
quelquefois le ttanos... par exemple;

Leur frappa doucement le sternum et couta si la poitrine rsonnait _bon
creux_;

Leur mit le genoux sur l'estomac, sans appuyer trop fort... (oh non
certes, le cher homme!) mais seulement pour juger si, malgr cette
pression, la respiration s'chappait facile et sonore....

Enfin, il s'occupa encore long-temps d'apprcier ou de dcouvrir une
foule de dfauts ou de qualits qu'il nous est impossible d'numrer
ici.

Pendant ce long et consciencieux examen, que nous venons de dcrire en
partie, Benot avait quelquefois souri d'un air de satisfaction: deux
fois mme,  la vue d'une belle et forte nature d'homme, il allongea ses
lvres en faisant entendre un lger sifflement admiratif; d'autres fois,
au contraire, ses sourcils s'taient contracts, et un nergique hum,
hum, ou une forte inclination de la tte sur la clavicule gauche avaient
tmoign de son mcontentement.

Pourtant aprs quelques rflexions, employes sans doute  supputer les
chances probables de son march, il dit  Van-Hop:--J'accepte, compre,
et vous faites une affaire d'or....

--Peuh... mais, capitaine, avant de partir, examinez donc un peu, je
vous prie, ce gaillard que le chef _Taroo_ ma donn pour pingles. C'est
un des plus beaux ngres que j'aie vendus de ma vie; voyez, c'est fort
comme un bison, grand comme une girafe; mais, par exemple, il est si
ttu, si ttu, qu'aprs l'avoir rou de coups, pour l'engager  se
servir de ses jambes, le roi Taroo a t rduit  le faire apporter ici
comme un jeune taureau rcalcitrant, tenez... plutt....

Et il lui montrait un ngre qu'on pouvait juger d'une haute et puissante
stature quoiqu'il ft courb en deux, ayant les pieds et les mains
joints et attachs ensemble.

--C'est, je crois, continua Van-Hop, le chef du Kraal ennemi, un petit
Namaquois; il s'entte, mais quinze jours de rgime du bord et des
colonies, il deviendra doux comme une gazelle.

Taroo, qui les avait suivis, aprs s'tre ingr de glorieuses rasades
d'eau-de-vie, s'approcha, et la vue de son ennemi rallumant sans doute
sa colre et sa haine, il se mit  injurier et menacer bien
grossirement le petit Namaquois, mais celui-ci fermait les yeux avec
une dignit stoque, et ne rpondait  ces invectives que par un chant
triste et doux.

Ce sang-froid irrita fort le chef Taroo, qui lana une pierre au
malheureux noir, mais comme elle ne l'atteignit pas, il allait sans
doute recommencer, lorsque Van-Hop le prit par le bras et lui dit, en
bon namaquois:

--Doucement, doucement, grand chef, ce prisonnier est  moi maintenant,
et vous allez me le dtriorer... ne confondons pas, s'il vous plat.

Taroo continua ses cris et ses menaces; ces mots surtout: ATAR-GULL,
revenaient sans cesse au milieu de ses hurlements sauvages.

--Que diable chante-t-il l? demanda Benot.

--C'est son nom... il l'appelle  ce qu'il parat ATAR-GULL.

--Drle de nom, le premier petit chat qui natra de _Moumouth_, c'est le
chat angora de ma femme, pre Van-Hop... je l'appellerai... comment
dites-vous?

--ATAR-GULL... Dites comme moi... tenez: Atar....

--Atar....

--Bien, trs-bien;... Atar... Gull....

--Atar... Gull... Atar Gull....

--Parfait....

--Je le dirai comme a jusqu' demain: Atar-Gull; Atar-Gull, c'est gal
c'est un bien drle de nom.... Ah a, combien voulez-vous du compre?...

--Voyons, pour vous, et  cause de votre pouse, mettons cent piastres.

--Cent piastres!... et moi que gagnerais-je donc? Mon Dieu... cent
piastres... cent piastres!

--Vous le vendrez trois cents  la Jamaque.... Tenez, comme c'est bti!
quelles paules! quels bras! il est un peu maigre, mais quand il aura
repris.... Vous verrez... d'abord je vous jure qu'il a du fond....

--Quatre-vingts piastres, et c'est une affaire arrange, pre Van-Hop,
et vraiment c'est une folie; mais tenez, pour le dire entre nous,
j'emploierai mon gain a acheter des marabouts et un cachemire que je
destine  madame Benot, et puis  faire construire un petit canot pour
Thomas, qui est fou de marine.

--Allons.... Ah... vous faites de moi tout ce que vous voulez, mais vous
tes si bon mari, si bon pre... qu'on ne peut rien vous refuser... va
pour quatre-vingts gourdes.... C'est donn.

Enfin l'affaire conclue, les marchandises livres  Van-Hop, car Taroo,
 force de goter le rhum, tait tomb ivre mort; les ngres rafrachis,
Benot obtint que l'escorte du chef de Kraal se joindrait  ses huit
matelots pour conduire par terre les ngres vendus jusqu'au mouillage
de la _Catherine_; l, ils devaient tre embarqus ou hisss  bord,
selon la bonne volont ou la rsistance de chacun.

Quant  _Atar-Gull_, un fin _serpent_, comme avait dit le chef _Taroo_,
Benot le fit porter  bord de la chaloupe, et le recommanda
particulirement  la surveillance du patron.

Toutes ces petites dispositions prises, l'argent compt, les changes
faites, Benot et Van-Hop n'avaient plus qu' se sparer, jusqu' la
premire traite, d'autant plus que le capitaine voulait profiter de la
mare et d'une bonne brise d'est; or, suivant ce sage axiome, _que le
vent n'attend personne_, il tendit cordialement la main au courtier:

--Allons, pre Van-Hop... au revoir.

--Et Dieu fasse que ce soit bientt, digne capitaine.

--Encore une poigne de main; c'est plaisir que de traiter avec vous,
pre Van-Hop.

Ce bon capitaine, a me fend le coeur de vous voir partir; mais tenez,
encore deux ou trois ans de sjour sur la cte, et aprs vous
m'emmnerez avec vous en Europe....

--Bien vrai... ce sera une fameuse partie, nous rirons, allez... mais je
bavarde, et je devrais dj tre  mon bord.... Adieu, adieu, mon
vieux....

Et ils s'embrassrent  s'touffer, c'tait  arracher des larmes, 
attendrir un coeur de roche.

Tenez, pre Van-Hop, avec ces btises-l vous me feriez pleurer comme un
veau.... Adieu--dit brusquement Benot--et d'un saut il fut dans sa
yole qui descendit le courant du fleuve avec rapidit.

--Encore adieu, digne capitaine--criait Van-Hop, en le saluant de la
main--bien des choses  madame Benot, bon voyage....

--Au revoir, compre--rpondait Benot, qui de son ct agita son
chapeau de paille tant qu'il put apercevoir le courtier sur le rivage.

Deux heures aprs tous les noirs taient dment embarqus, arrims,
encaqus dans le faux pont de la _Catherine_, les ngres  babord et les
ngresses  tribord; quant aux ngrillons, on les laissa libres.

Atar-Gull fut sparment mis aux fers.

Il est inutile de dire que pendant toutes ces manoeuvres, les noirs
s'taient laiss prendre, mener, hisser et enchaner  bord avec une
insensibilit stupide: ne pensant pas qu'on pt avoir d'autre but que
celui de les dvorer, ils mettaient, selon la coutume, tout leur courage
 rester impassibles.

Avant de lever l'ancre, M. Benot fit faire une bonne distribution de
morue, de biscuit, et d'eau mle d'un peu de rhum.

Mais presqu'aucun ngre n'y voulut toucher, ce qui n'tonna pas le digne
capitaine, car les noirs, on le sait, restent ordinairement les cinq ou
six premiers jours du voyage  peu prs sans manger; aussi c'est alors
que le _dchet_ est le plus  craindre; ce moment pass, sauf quelques
fcheux rsultats de la chaleur et de l'humidit, la proportion des
pertes est fort minime.

Enfin il mit  la voile par un joli vent frais de sud-est, vers les
trois heures du soir, et  six heures..... au coucher du soleil, la cte
d'Afrique ne se dessinait plus au loin que comme une ligne brumeuse et
troite.




LIVRE II.




CHAPITRE I.

    Si mon songe de bonheur fut vif,
    il fut de courte dure.

    CHTEAUBRIAND.--_Atala_.

    --Vous voulez tre riche?

    Elle l'tait, la coquine, deux fois
    plus qu'elle ne le mritait.

    --Et vous le serez: puisque c'est
    l'or que vous aimez, il faut aller vous
    chercher de l'or.

    DIDEROT.--_Ceci n'est pas un
    conte_.--Vol. VII.

L'INCONNUE.


Dors, va, dors en paix, brave capitaine; allonge tes membres engourdis
sur la toile fine et blanche tisse par ta Catherine. La vois-tu assise
au coin d'un feu ptillant, dans les longues soires d'hiver, l'oeil
fixe, humide; elle quitte quelquefois le travail pour attacher un long
regard sur ton portrait, tout en jouant avec l'paisse et rude chevelure
de _Thomas_, pendant que _Moumouth_, grave et silencieux, lche et polit
sa fourrure soyeuse et bigarre.

Alors elle calcule sans doute avec angoisse le terme de ton voyage, la
vertueuse pouse! C'est qu'aussi tu l'aimes tant, ta digne femme! pour
elle, tu braves des dangers sans nombre; pour elle, capitaine Benot, tu
te voues corps et me  un mtier atroce, tu passes pour un brigand,
pour un ignoble vendeur de chair humaine, toi... toi, dont l'me est si
nave et si pure! Tu devras rendre, il est vrai, un bien effrayant
compte devant Dieu!... mais tu auras au moins procur  Catherine une
douce et paresseuse existence. Tu seras tout consol, brave homme, et tu
grimaceras encore ton honnte sourire au milieu des flammes de Lucifer,
en voyant peut-tre Catherine, assise dans le ciel, ple-mle avec les
blonds chrubins aux ailes de moire et d'azur.

Comment aussi le retour d'un pareil mari ne ferait-il pas poque dans
une famille?

Je ne saurais pourtant vous dire au juste si Catherine espre ou redoute
ce bienheureux retour... peut-tre le sait-il... ce grand canonnier de
marine tendu complaisamment dans le fauteuil unique de M. Benot,
coiff de la _gorra_ de M. Benot, fumant enfin, dans la meilleure pipe
de M. Benot, du tabac de M. Benot; alors, que Thomas et Moumouth
regardent par moments cet intrus d'un air craintif et colre.

Eh! mais j'y pense; si, pendant que le brave capitaine trafique avec le
pre Van-Hop, affronte les temptes... Catherine... le?...

Bah... bah... dors, va; dors, Claude; dors, Martial; dors, Borrome;
rve, rve le bonheur et la fidlit de ta femme... Un songe heureux,
vois-tu, frre, c'est encore ce qu'il y a de plus positif dans notre
tant joyeuse existence... dors, la brise frachit, ton autre Catherine
est en route (et elle est double et cheville en cuivre, celle-ci!...)

Bonne! bonne _Catherine_, elle n'est pas coquette non plus celle-ci. Oh!
mon Dieu, tous les ans, une pauvre couche de goudron, quelques voiles
neuves, un coup de peigne dans son grement, et la voil pimpante et
proprette, toujours douce, soumise, obissante... Ah! digne Benot,
c'est  celle-ci que tu devrais borner tes amours... Au lieu de ton gros
Thomas, tu te serais donn un joli petit sloop, vif, lger, hardi, qui
et voltig autour de ton brick comme un jeune Alcyon auprs de sa mre.

Cette Catherine-ci aurait reu dix, vingt, trente canonniers... que tu
n'en eusses pas t jaloux... Certainement non, au contraire, comme vont
le prouver les vnements.

Enfin, dors toujours... le soleil va se lever pur et radieux, si j'en
crois cette lgre vapeur et cette teinte de pourpre qui lutte 
l'orient contre les dernires ombres de la nuit, et fait plir les
toiles.

Dors, capitaine; ton second, ton autre Simon, ton fidle _Caiot_ veille
pour toi, veille pour tous...

Depuis quelques instants, lui et sa longue-vue, incessamment braqus
vers le sud-est, observaient dans cette direction avec une infatigable
curiosit.

--Je donnerais mon quart de vin pendant huit jours--se disait
Caiot--pour que le soleil ft haut... Par tous les saints du
calendrier, il me semble pourtant voir quelque chose... non... si...
diable de brume... une fois le soleil lev, je serais sr... allons
encore... ah! voici enfin une clart de crpuscule; gueux de fanal, sors
donc... sors donc... ah! enfin le voil... est-il rouge ce matin!...
mais oui... oui... je distingue parfaitement.... c'est une golette tout
au plus  un mille de nous... ah a... mais... je n'ai jamais vu de
voilure comme la sienne.... quelles basses voiles... quels huniers!
quelle mture penche sur l'arrire!...

Et en numrant ces singulires qualits, la figure de Caiot prenait peu
 peu une expression d'tonnement nuance d'une lgre teinte de
frayeur.

--Mais--reprit-il en braquant de nouveau sa lunette--elle a l'air
d'avoir le mme cap que nous! on dirait qu'elle navigue dans nos eaux,
_n'y a pas de soin_; mais il faut toujours prvenir le capitaine.

D'un bond, Caiot fut  la porte de la dunette; et, aprs sept minutes
d'un bruit  rveiller un chanoine, la porte s'ouvrit lentement, et M.
Benot apparut sur le pont, tout tonn, dbraill, bouriff, se
tordant les bras, se frottant les yeux encore lourds de son bon gros
sommeil, et entremlant cette expressive pantomime de oh!... de brrrr...
de ah!... il fait frais... brrrr... etc.

--Bigre de Caiot--dit enfin le capitaine qui commenait  avoir des
ides claires et lucides.

Or, je ne suis pas superstitieux; mais il me semble peu convenable de
saluer le soleil par un quasi juron, par--bigre de Caiot--car je me
rappelle toujours en tremblant le sort de ce pauvre Simon (que les
flammes de l'enfer ne lui soient pas trop ardentes!)

--Bigre de Caiot--fit donc le capitaine--je dormais si bien... Enfin,
que me viens-tu chanter?

--Je crains que ce ne soit une drle de ronde.... capitaine; c'est une
golette qui parat vouloir...

--Ah! mon Dieu... une golette... c'est peut-tre celle que nous deux ce
pauvre Simon nous avions dj signale!

--C'est possible, capitaine; voici la longue-vue...

--Donne... donne, mon garon..., ah! mais... oui... bigre... c'est bien
cela; et tu dis qu'elle a l'air de nous suivre?

--Voyez plutt, capitaine.

--a ne dit rien, on peut faire la mme route sans pour cela suivre les
gens comme des voleurs  la piste.

--Si vous m'en croyez, capitaine, nous laisserons porter un quart de
plus, nous virerons de bord s'il le faut; et si elle imite en tout notre
manoeuvre, nous serons bien srs alors qu'elle veut nous appuyer une
chasse. Hein?

--Pourquoi faire? nous chasser! ce n'est pas un btiment de guerre
prpos pour empcher la traite, c'est tenu comme une piguire; si c'est
un pirate, il doit bien voir  notre air d'o nous venons, et qu'il n'y
a rien  faire ici pour lui...

--Dam, capitaine... voyez... mais elle approche... elle nous gagne...
c'est celle-l qui a des jambes... bon, voil qu'elle gre ses
catacos... et toujours le cap sur nous; c'est l que je reconnais
l'enttement?--dit Caiot en agitant son index.

--coute, garon, fais venir un peu au vent, aprs laisse arriver;
virons enfin de bord... et si elle nous suit toujours, nous lui
demanderons ce qu'elle nous veut; n'est-ce pas?... c'est plus franc...

D'aprs cette dcision, la _Catherine_ se mit  louvoyer.

Vous vous tes quelquefois trouv la nuit, par un ciel voil, dans une
de ces longues rues de Cordoue si sombres et si troites, errant avec
insouciance et entendant sans l'couter le bruit sonore et cadenc de
vos pas, qui retentissait sur les larges dalles des trottoirs.

Abm dans une douce et amoureuse pense; vous marchiez toujours; mais
votre imagination s'garait ailleurs, soulevait peut-tre cette jalousie
verte, ces lourds rideaux de soie... que sais-je, moi?

Lorsqu'un autre bruit de pas qui semblait tre l'cho de votre marche,
cho d'abord lointain, puis plus proche, puis enfin tout prs de vous,
appelait votre attention, et vous tirait d'une ravissante rverie, sans
doute.

Alors, redressant la tte, levant votre cape sur vos yeux, et cherchant
dans votre poche la crosse mignonne et cisele d'un pistolet,
chef-d'oeuvre d'Ortiz pre, doyen des armuriers de Tolde, vous
ralentissiez firement le pas...

On ralentissait le pas derrire vous.

Vous le doubliez...

On le doublait.

Vous quittiez le trottoir gauche...

On quittait le trottoir gauche.

Vous alliez  droite...

On allait  droite...

Vous reveniez  gauche..

On revenait  gauche...

Las enfin, et prenant le milieu de la rue, car, en Espagne, les entres
de porte sont dangereuses, vous vous retourniez bravement en disant au
fcheux:--Seigneur cavalier; que veut votre grce?

Et sa grce pouvait voire luire dans l'ombre le canon damasquin du
chef-d'oeuvre d'Ortiz pre.

--Alors ici le drame se simplifiait ou se compliquait singulirement.

Eh bien! la _Catherine_ avait exactement agi sur l'Ocan comme vous
aviez agi dans la rue de Cordoue; elle avait
louvoy,--vir,--tourn;--la damne golette avait
louvoy,--vir,--tourn.

Or le capitaine Benot, ne conservant plus aucun doute sur les
intentions de ce navire, n'imita pas votre impertinente fanfaronnade;
d'abord parce qu'il n'avait pas de canons  bord, et qu'il s'tait
aperu, dans les diffrentes manoeuvres excutes par la golette,
qu'elle avait des canons et beaucoup.

Et puis l'ge et l'exprience avaient mri cette vieille tte grise;
aussi ordonna-t-il simplement  Caiot de mettre dehors toutes les voiles
du brick, et de tcher d'chapper par la fuite  cet infernal curieux.

C'tait, vous voyez, un moyen que vous pouviez encore employer pour
dnouer le drame de la rue de Cordoue.

Le brick marchait comme un poisson; mais la golette volait comme un
oiseau, et on voyait mme qu'elle ne dployait pas encore toutes ses
ressources, se contentant d'observer toujours une honnte distance entre
elle et le brick.

Celui-ci se couvrit de toile; elle, sans efforts, avec calme, sans
paratre augmenter sa voilure... doubla sa vitesse et se maintint
toujours  la mme porte.

--C'est infernal--disait Benot qui, ne comprenant rien  cette
manoeuvre, voyait l'immense supriorit de la golette sur son
brick...--Puisqu'elle marche mieux que moi, pourquoi ne pas profiter de
son avantage, et me dire tout de suite ce qu'elle veut... au lieu de
s'amuser avec _Catherine_ comme un chat avec une souris.

Il ne croyait pas dire si juste, le pauvre homme.

--Capitaine... tenez... tenez, la voil qui ouvre la bouche--dit Caiot
en voyant l'clair qui prcde un coup de canon...--_n'y a pas de
soin_--dit-il en levant la tte au long sifflement qui cria dans les
cordages.

--C'est  boulet!

--Ah a, mais est-elle bte?--dit Benot rouge de colre.--Qu'est-ce que
ces bigres de sauvages-l? et pas un canon  mon bord...--hurlait le
capitaine en se rongeant les pouces;--aussi a-t-on jamais vu un ngrier
attaqu par un pirate, car ce ne peut tre que a...

Un second clair brilla, et ce ne fut point un sifflement, mais bien un
bruit sourd et mat que l'on entendit; c'tait un boulet qui se logeait
dans la prceinte.

--Ah! bigre... bigre... bigre de golette... elle va me couler comme une
outre...

--Capitaine--fit Caiot, ple et blme comme tout l'quipage que ces
salves ritres avaient attir sur le pont, et qui devisait fort agit
sur tout ceci--capitaine, elle veut peut-tre vous prier de mettre en
panne?

--J'y pensais, mais c'est bien dur. Allons, allons, brassez tribord, la
barre sous le vent.

L'effet des voiles se neutralisant, le brick resta immobile; alors aussi
le feu cessa  bord de la golette qui s'approcha tout prs de la
_Catherine_, et on entendit ces mots s'chapper de l'orifice d'un large
porte-voix:

--_Oh! du brick, envoyez une embarcation  bord avec le capitaine
dedans._

--_Avec le capitaine dedans!_--rpta ironiquement Benot;--plus souvent
que j'irai... est-ce qu'il se fiche de moi? sans pavillon, sans signe
de reconnaissance, avec sa tournure de flibustier? ah! oui... pas
mal... Pauvre Catherine, va, si tu savais que dans ce moment...

Le monologue de Benot fut interrompu par le porte-voix de la golette,
qui rpta avec le mme accent, la mme mesure:

--_Oh! du brick, envoyez une embarcation  bord avec le capitaine
dedans._

Et puis aussi on vit briller un boute-feu sur les passe-avants de
l'inconnue.

--Bigre de scie... je t'entends bien--dit Benot; et tchant d'luder la
question, il rpondit  son tour avec volubilit:

--Oh de la golette, d'o venez-vous?--Que voulez-vous du
capitaine?--Pourquoi ne hissez-vous pas votre pavillon?--De quelle
nation tes-vous?--Je ne vous connais pas.--Je suis Franais.--Je vais
de Nantes  la Jamaque.--Je n'ai rencontr aucun navire.

Le porte-voix de la golette, dont on voyait toujours la large gueule,
laissa dborder ce flux de paroles et de questions; et, aprs un moment
de silence, la grosse voix rpta avec le mme accent, avec la mme
mesure:

--_Oh! du brick, envoyez une embarcation  bord avec le capitaine
dedans._

Et un coup de canon, qui ne blessa personne, partit avec le dernier mot
de la phrase, en manire de proraison.

--Le chien, est il taquin!--dit Benot.--Allons, il faut y mordre. Oh!
mon pauvre Simon, Simon, o es-tu?... La yole  la mer, Caiot, et quatre
hommes pour y nager.

--Capitaine--dit Caiot--dfiez-vous; a m'a l'air d'un flibustier.

--Que diable veux-tu qu'il me prenne; il a peut-tre besoin d'eau ou de
vivres...

--C'est encore possible... le canot est par, capitaine...

Et le malheureux Benot y descendit  peine vtu; sans armes, sans
chapeau... au moment o le maudit porte-voix rptait encore, avec le
mme accent, avec la mme mesure:

--_Oh! du brick, envoyez une embarcation  bord avec le capitaine
dedans._

--_Le capitaine dedans..._ _le capitaine dedans..._ Il y est, bigre
d'animal, _dedans..._ On y va... Un instant donc, fichtre!!!!--gromelait
Benot comme un domestique rcalcitrant qui rpond  la vibrante et
infatigable sonnette d'un matre asthmatique et goutteux.

--Allons toujours donner la pte aux moricauds--dit Caiot--car ils
crient comme des chacals.




CHAPITRE II.

    Hlas! chaque heure dans la socit
    ouvre un tombeau, et fait couler une
    larme.

    CHTEAUBRIAND.--_Ren_.

    .....Cette scne avait quelque chose
    d'trange qui tonnerait l'me la plus assure.

    CHARLES NODIER.--_Roi de Bohme_.

    C'est une trange sensation que produit
    sur l'oreille le bruit qu'on fait en
    armant un pistolet, quand vous savez
    que le moment d'aprs votre sein va
    tre vis  douze toises de distance ou 
    peu prs;--cent, n'est-ce pas une distance
    honorable?

    BYRON.--_Don Juan_, ch. IV, XLI.

LA HYNE.


Plus Benot approchait de la golette, plus il concevait de dfiance et
de soupons, surtout lorsqu'arriv tout prs, il put distinguer les
tranges compagnons qui, appuys sur les bastingages, suivaient
curieusement les manoeuvres de son petit canot.

Ce fut aussi avec un imperceptible battement de coeur que le capitaine
de _la Catherine_ remarqua deux petits nuages d'une fume bleutre
qui,--tourbillonnant au-dessus des caronades,--attestaient des
dispositions encore hostiles de ce singulier navire.

Enfin, Claude-Borrome-Martial accosta la golette.

(Ce fut, je crois, un vendredi du mois de juillet 18.....  sept heures
vingt-neuf minutes du matin.)

Au moment o Benot se disposait  monter  bord, un coup de sifflet
aigu, modul, retentit fortement; cette marque de dfrence qui, dans la
civilit nautique, signale toujours l'arrive d'un personnage de
distinction, rassura un peu notre bon capitaine.

--Ils ne sont pas encore si sauvages qu'ils en ont l'air--dit-il en se
hissant au moyen de tire-veilles qu'on lui avait jetes avec galanterie.

Il arriva sur le pont de la _Hyne_ (la golette s'appelait _la Hyne_).

L, ma foi, n'et t la grce toute courtoise avec laquelle on avait
siffl pendant qu'il grimpait  bord, l, Benot et senti une bien
poignante inquitude, croyez-moi; car il put considrer  loisir ce
hideux quipage.

Quelles figures, bon Dieu!

Certes, l'quipage de _la Catherine_ n'tait pas tout compos de timides
adolescents qui venaient de se sparer pour la premire fois d'une bonne
vieille mre, en emportant sa sainte bndiction, qui s'essuyaient les
yeux au seul souvenir de ses cheveux blancs si vnrables, qu'ils
baisaient chaque matin avec respect et joie en disant:--Bonjour, mre!

Avant le dpart, tous n'avaient pas t murmurer une humble prire  la
bonne Vierge qui protge les pauvres marins, et puis offrir navement
sur son autel une modeste couronne de paquerettes des bois.

Et lorsque le soleil, disparaissant le soir sous un immense dais de
pourpre et d'or, semblait changer la mer en un ocan de feu, et inondait
encore le brick d'une clart flamboyante, certes, bien peu allaient
d'habitude se prosterner sur le pont et unir leurs voix reconnaissantes
en un religieux cantique, dont les touchantes paroles se mlaient aux
majestueuses et sublimes harmonies de la nature.

Ce n'taient pas non plus de chastes et d'honntes penses qui venaient
sourire  leur ardente imagination, et dont ils se beraient le soir en
s'endormant balancs dans un hamac.

Certes, ils n'avaient pas de ces visages frais, roses et candides, de
ces fronts blancs et purs qui se colorent d'une si voluptueuse rougeur
au premier regard d'une femme; ils ne soulevaient pas timidement de ces
beaux yeux voils de longs cils de soie, de ces yeux qui disent  seize
ans, avec une mlancolie si douce:--Oh!... comme j'aimerais une femme
qui voudrait de moi... mais, mon Dieu, quelle femme voudra de moi?...

Revenons aux marins de Benot; non certes, ils n'taient pas ainsi; je
l'avouerai mme, ils se montraient un peu blasphmateurs,--un peu
buveurs,--un peu querelleurs,--un peu tueurs,--un peu joueurs,--un peu
voleurs,--un peu adonns aux ngresses, aux Espagnoles, aux Indiennes,
aux Japonaises, aux Amricaines, aux Hatiennes, mme aux Namaquoises,
grandes ou petites, cela dpendait de la route qu'ils suivaient.

Mais, grand Dieu! quelle diffrence avec l'quipage de _la Hyne_; quels
hommes! ou plutt quels dmons!

Laids, sales, dchirs, couverts de mchants haillons, noirs de poudre
et de fange, basans, cuivrs, bronzs, cicatriss; les cheveux et la
barbe longs, malpropres, les yeux farouches et creux, les ongles
crochus, et des jurements! des plaisanteries! ah!

C'tait  donner la chair de poule  l'honnte Benot, qui, aprs tout,
faisait, si vous voulez, un petit trafic que quelques personnes
rprouvent; mais au moins le faisait-il honntement, en conscience, et,
aprs tout, comme il le disait avec beaucoup de justesse d'esprit: Pour
soutenir les colonies; car, sans colonies, adieu sucre, adieu caf,
adieu indigo, etc.

Ces rflexions, je vous le dis, vinrent en foule assaillir le capitaine
Benot, lorsqu'il fut sur le pont de _la Hyne_.

Et ce pont avait aussi, comme tous ces atroces visages, une expression,
une physionomie particulire.

C'taient des manoeuvres mles et confondues, des armes jetes  et l,
pour qu'on pt les trouver toujours prtes; un plancher humide et
boueux, couvert, en quelques endroits, de larges taches d'un rouge noir;
des canons en tat de faire feu, mais remplis de crasse et de rouille;
puis, sur quelques affts, encore des traces de ce mme rouge noir,
mles de certains dbris membraneux schs et racornis au soleil, que
Benot reconnut en frissonnant pour tre des restes de lambeaux de chair
humaine!

Oh! c'est alors qu'il regretta le pont de son brick, si blanc, si
propre, si net! son grement lisse et peign, les jalousies vertes de sa
petite chambre, ses jolis rideaux de toile perse, bigarrs et maills
de fleurs comme un parterre... et sa moustiquaire diaphane... et son lit
o il dormait si bien... et son verre de gyn, hum lentement en
compagnie de ce pauvre Simon, tout en causant de Catherine et de Thomas,
de ses riants projets pour l'avenir, de sa modeste ambition et de son
espoir de finir ses jours par une belle soire d'automne,  l'ombre des
acacias qu'il avait plants, entour de deux ou trois gnrations de
petits Benot.

Oh! mon Dieu, Montaigne a bien raison! _Comme la fatalit nous masche!_

--Tu as b.... rencl pour venir au lof, vieux marsouin--lui dit un
homme  figure repoussante, et qui n'avait qu'un oeil; cet intrigant
tait  peine vtu d'un pantalon dchir, d'une vieille, vieille chemise
de laine rouge, sale et grasse, et ceint d'une corde au travers de
laquelle passait la lame d'un grand couteau  manche de bois.

Ici Benot rassembla sa dignit, son courage, et rpondit sans motion:

--Vous aviez seize canons et je n'en avais pas un... c'est pas cher
d'amariner les gens  ce prix-l, bigre!

--C'est pour cela, mon gros souffleur, qu'il faut gouverner droit, parce
que la raison est toujours du ct des canons... et tu vois si nous
sommes raisonnables...

Dit le gentilhomme, en lui faisant observer que les gaillards taient
parfaitement garnis...

--Enfin--reprit Benot avec impatience--vous m'avez hl; que
voulez-vous de moi? je perds la brise; est-ce que vous allez m'embter
encore long-temps comme a?

--N'y a que le commandant qui puisse te rpondre; en attendant, sois
calme et ronge ton cble, a t'empchera de grincer des gencives...

--Le commandant! ah! vous avez un commandant ici, a doit tre du
propre--dit imprudemment Benot, avec une sorte de moue ddaigneuse.

--Mords ta langue, vieille carogne, ou je te l'arrache pour la jeter aux
requins!

--Mais, bigre d'enfer...--s'cria le malheureux capitaine...--enfin que
me voulez-vous?... est-ce de l'eau ou des vivres?

--De l'eau et des vivres, toujours de l'eau et des vivres, mme du rhum,
a ne peut jamais nuire.

--Dites donc cela tout de suite... Oh!... toi, Jean-Louis--cria Benot
 un de ses canotiers--rallie le bord et apporte dans la yole...

--Toi--dit l'interlocuteur de Benot en s'adressant au matelot
prcit--toi, Jean-Louis, je _t'infuse_ deux balles dans les reins si tu
fais mine de pousser au large.

--Oh! quelle bigre, bigre de scie!... vous ne voulez donc ni eau ni
vivres?

--Nous irons nous-mmes en chercher  ton bord, vieille bte...

--Comme je danse--fit Benot.

--Tu verras, que je te dis.... et sans toi encore.

Ici, le capitaine de _la Catherine_, au lieu de rpondre, clignota des
yeux, enfla sa joue gauche en la soulevant avec sa langue, et tapa
lgrement sur cette prominence du bout de son index.

Cette pantomime bien inoffensante, vous le voyez, parut pourtant
insultante au gentilhomme; car, d'un revers de sa large main, noire et
velue, il tendit le pauvre Benot sur le pont, en disant:

--Est-ce que tu prends _le Borgne_ pour un mousse, dis donc...
attachez-moi cet animal-l par les pattes, vous autres...

Ce qui fut fait malgr les _bigres_ et les _fichtres_ ritrs de
Benot.

Les matelots de son embarcation taient tenus en respect par _le Borgne_
et ses honntes amis.

Une grosse tte, hideuse et crpue, sortit du panneau en criant:

--_Le Borgne_... _le Borgne_, le commandant demande ce qu'on dralingue
sur le pont.

--C'est le vieux caman qui gouverne le brick _que l'on fait se
taire_...

La grosse tte disparut.

Puis elle reparut.

--Eh!--dit le vilain mousse--eh! _le Borgne_, le commandant ordonne
qu'on lui apporte le _monsieur_.

Et, bon gr mal gr, l'honnte Benot fut affal par le panneau, et se
trouva auprs d'une petite porte qui donnait dans la cabine du seigneur
et matre de _la Hyne_.

L, le misrable entendit une voix, oh! une voix de tonnerre qui
hurlait:

--Mais qu'on le coupe en deux comme une pastque, ce vieux gueux-l...
s'il se rebiffe... Ah! on l'a apport!... eh bien! qu'on lui dlie les
quilles, et qu'il entre... nous allons nous voir le blanc des yeux.

       *       *       *       *       *

Ici, Claude-Martial-Borrome pensa  Catherine et  Thomas, boutonna sa
veste, passa la main dans ses cheveux gris, toussa deux fois... se
moucha... Et entra...




CHAPITRE III.

    Peut-tre, messieurs, ne savez-vous
    pas ce que c'est que le pal?...

    JULES JANIN.--_L'ne mort._

    Je frissonnai, et je crus que ma
    dernire heure tait arrive.

    P. MRIME.--_L'Enlvement de la redoute._

MONSIEUR BRULART.


En vrit, il mritait bien de commander _la Hyne_ et son hideux
quipage.

Telle fut la premire rflexion du capitaine Benot, lorsqu'il se trouva
face  face avec ce personnage.

Figurez-vous un homme d'une taille athltique, avec un visage ple et
plomb, un front pliss, un nez long et mince, d'pais sourcils d'un
noir de jais, et des yeux d'un bleu clair et vitreux d'une fixit
insupportable; un menton large et carr, des joues creuses, recouvertes
d'une barbe paisse  moiti longue, et puis enfin une bouche borde de
lvres minces et blafardes, agites par un tremblement convulsif presque
continuel qui, par exemple, laissaient voir, pourquoi ne l'avouerait-on
pas, de fort belles dents parfaitement ranges.

Pour tout vtement, il portait une grosse chemise bleue  moiti use
qu'il attachait ordinairement autour de ses reins avec un bout de
bitord; aussi Benot put-il admirer  son aise la force puissante de ses
membres musculeux, bruns et velus.

Seulement ses mains, toutes malpropres, toutes noires qu'elles taient,
tmoignaient, par leur forme longue et effile, par la dlicatesse de
leurs contours, tmoignaient, dis-je, d'une grande distinction de
race...

Le commandant Brulart, car il avait un nom et s'appelait Brulart, mme
aucuns disent un nom ancien, un nom historique, qui, dj illustre sous
Franois Ier, fit plir plus d'une fois les gnraux de
Charles-Quint; quant  moi, je ne crois gure  ces dires; toujours
est-il que M. Brulart tait assis sur un vieux coffre, et avait devant
lui une petite table tache de graisse et de vin sur laquelle il
s'appuya quand il vit entrer Benot.

Ce fut donc la tte dans ses mains, les coudes sur la table, son regard
clair et perant attach sur le bon homme, qu'il s'apprta  engager la
conversation.

Benot, voulant lui pargner la peine de commencer, prit la parole avec
dignit:

--Saurai-je enfin pourquoi...--mais M. Brulart l'interrompit de sa
grosse voix:

--_Pourquoi toi-mme!_ chien; au lieu de m'interroger, rponds....
pourquoi as-tu t si long-temps  mettre ton _ourque_ en panne?

 ces mots, le front de M. Benot se colora d'une vive et lgitime
indignation; il ft peut-tre rest impassible pour une injure adresse
 lui personnellement, mais insulter son brick... _sa Catherine!_
appeler son joli navire une _ourque!_ c'tait plus qu'il n'en pouvait
supporter; aussi reprit-il vivement:

--Mon brick n'est pas une _ourque_, entendez-vous, malhonnte, et si je
n'avais pas un bas mt trop pesant, je rendrais les huniers  votre
bateau...

Ici M. Brulart fit trembler la golette aux clats de son gros rire, et
continua sans changer de position.

--Tu mriterais bien, vieille carcasse dmte, que je te fisse amarrer
 une ligne de lock, et que je te f....  la mer...  la remorque de ma
golette... pour que tu puisses juger si elle file bien;... mais je te
rserve mieux que a... oui, mon vieux, mieux que a--dit Brulart en
voyant l'air tonn de Benot.--Mais ce n'est pas encore l'heure;
dis-moi, d'o viens-tu?

--Je viens de la cte d'Afrique, je fais la traite, j'ai mon chargement,
et je vais  la Jamaque pour y vendre mes noirs...

--Je savais tout cela mieux que toi, je te le demandais pour voir si tu
mentirais...

--Vous le saviez?...

--Je te suis depuis Gore...

--C'est donc vous... que j'ai vu avant l'ouragan... dans la brume...

--Un peu... ainsi touche-l, confrre, salut!...--dit Brulart en tirant
une mche de ses pais cheveux noirs, comme si c'et t la corne d'un
chapeau; ah!... nous faisons la traite! et moi aussi... j'en suis
enchant.

--J'tais sr que nous nous entendrions--dit Benot un peu rassur par
cette parit d'tat.

--Mais, dis-moi, tes noirs, o les as-tu pris? car l'ouragan nous a
spars, et je ne t'ai retrouv que cette nuit.

--Sur la cte...  l'embouchure de la _rivire des Poissons_; ils m'ont
t vendus par un chef de _Kraal_, des grands _Namaquois_, c'est une
partie de _petits Namaquois_ qui provenait d'une prise faite pendant la
guerre.

--Ah! vraiment...

--Mon Dieu, oui, et j'avais mme eu l'ide, si mon chargement n'et pas
t complet, de descendre jusqu'au _fleuve Rouge_, qui est  peu prs 
trente lieues dans le sud de la rivire des Poissons.

--Pour?

--Pour complter mon chargement avec des _grands Namaquois_, car ils se
sont fait des prises des deux cts; et si les grands Namaquois vendent
les petits, les petits mangent les grands Namaquois.

--Ah! ils les mangent!

--Ils les mangent  la croque-au-sel...--rpta Benot tout--fait
rassur, en faisant l'agrable--ainsi, commandant, vous voyez que
puisqu'ils les mangent, ils les vendraient peut-tre, et  bon march
aussi, et je vous enseigne cet endroit comme _un bon coin_.

--Oh! moi, je prends mes cargaisons de noirs ailleurs.... c'est une
combinaison  part.... une espce de tontine dans laquelle _j'amortis_
beaucoup...

--Ah!--fit Benot ouvrant ses petits yeux--c'est une tontine...
pourrais-je en tre?

--Comment! mon brave, tu y es dj!...

--Dj....--dit Benot, qui n'y comprenait rien.

--Dj.... Mais, dis-moi, tu as quitt la rivire des Poissons?

--Hier soir... mais cette tontine...

--Bien;--ton estime t'loigne de la rivire?...

--De vingt lieues environ.... et cette tontine que?...

--Et tu es sr que les _petits Namaquois du fleuve Rouge_ ont aussi fait
prisonniers des _grands Namaquois_?

--Sr, sr, c'est leur chef _Taroo_ qui me l'a dit; mais vous voyez,
commandant, que je m'amuse aux lanternes; tout ce que je puis faire pour
vous, c'est de vous donner six tonnes d'eau et deux barils de biscuit;
vous concevez qu'avec prs de quatre-vingts noirs  bord et vingt hommes
d'quipage, c'est beaucoup;... mais nous causerons de la tontine, et
vrai, comme Catherine est mon pouse, je me _saigne_ pour vous.

--C'est le mot--dit Brulart, en souriant d'une faon singulire.

--Je ne puis pas faire un fifrelin de plus--ajouta Benot d'un air
dcid.

--Je te jure pourtant, moi, par tous les reins que j'ai briss!...--cria
Brulart. Et il leva sa tte d'entre ses mains.

--Par tous les crnes que j'ai fendus.--Et il se dressa debout.

--Par tous les gosiers que j'ai chancrs!--Et il marcha sur Benot.

--Par tous les navires que j'ai pills.--Et il regarda le malheureux
capitaine sous le nez.

--Que tu feras davantage pour moi, _monsieur des grands Namaquois_.

--Me trahirais-tu?--demanda Benot ple comme la mort.

--Si je-te-tra-his?...

Et  peine Brulart avait-il termin ces mots, qui furent accentus
lentement, qu'un rire tout homrique ou plutt tout mphistophltique,
ou mieux encore, un vrai rire de hyne, souleva sa large poitrine.

--Ah! gredin... bigre de forban...--dit l'honnte Benot en lui sautant
au cou....

Mais Brulart, saisissant les deux bras de Benot, les emprisonna dans
son poignet de fer, tandis que de l'autre main il dnoua la corde qui
lui servait de ceinture, et en quelques minutes Benot fut ficel, li,
enchevtr, de manire  ne pouvoir faire le plus lger mouvement; aprs
quoi Brulart le posa en travers sur son grand coffre, en lui disant:

-- tout  l'heure, nous allons rire... _confrre_.

Et il monta sur le pont au bruit des imprcations, des injures, des
bigres, des hurlements du malheureux Benot, qui sautait par soubresauts
sur son coffre comme un poisson sur le sable.




CHAPITRE IV.

    Oh!... lui dit-il en mourant; oh! mon
    Anna, coupe les boucles de mes longs cheveux
    qui ressemblent aux tiens...

    --Au moins, se dit  part la douce fille, je
    pourrai donner des bagues  mes amants,
    sans dgarnir ma chevelure.--Ils me suivront
    au tombeau... qui, je te le jure, est entr'ouvert,
    mon ador...--reprit-elle tout
    haut.

    Une larme brilla dans les yeux ardents
    du moribond.

    _(Historique.)_

    Ils auraient d vivre invisibles dans l'paisseur
    des bois, comme les rossignols mlodieux;
    ils n'auraient jamais d habiter
    ces vastes solitudes appeles socit, o tout
    est vice et haine: chaque crature ne libre
    se plat dans un secret asile. Les oiseaux les
    plus doux ne nichent qu'avec une compagne,
    l'aigle prend seul son essor, la
    mouette et les corbeaux se runissent en
    troupes sur les cadavres, comme font les
    mortels.
    BYRON.--_Don Juan_, ch. IV, XXIX.

ARTHUR ET MARIE.


Pour en finir une bonne fois avec tous les antcdents, vrais ou faux,
attribus  Brulart, nous rapportons ici l'anecdote suivante.

 peine g de vingt-sept ans, le comte Arthur de Valbelle avait dj
men une existence passablement orageuse; dou par la nature d'une
puissance physique et intellectuelle extraordinaire, jeune encore, il
s'tait livr avec emportement  tous les excs,  toutes les dbauches,
et consquemment beaucoup diminu le patrimoine considrable que lui
avait lgu son pre.

Il vit par hasard dans le monde, o il allait trs-peu, une jeune fille
fort belle, mais sans fortune...

Par hasard aussi il en devint perdment amoureux; c'tait son premier
amour vritable. Or, un premier amour de dbauch, c'est, on le sait, la
passion la plus frntique, la plus violente qu'on puisse imaginer.

La jeune fille, fort belle, rpondit bien  la passion frntique, mais
comme elle tait aussi sage que jolie, mais comme sa tante, qui l'avait
leve, s'tait marie quatre fois et possdait naturellement une
prodigieuse exprience de ce bas monde, on n'accorda ni un baiser, ni un
serrement de main avant l'union civile et religieuse.

Arthur avait remarqu dans Marie (la fille fort belle s'appelait Marie)
une tte ardente, des ides exaltes, et surtout un profond instinct du
confortable qui n'attendait que la jouissance d'une fortune brillante
pour se dvelopper.

Or, avant de signer le contrat, il lui dit  peu prs ceci:

--Marie, j'ai des vices, des dfauts, et mme des ridicules....

La jeune fille sourit... en montrant deux ranges de petites perles
blanches.

--Marie, je suis violent, emport, querelleur, et jusqu' prsent
malheureux en duels comme en amour.

La jeune fille soupira, en le regardant avec, un air de compassion
touchant et sincre. Mais il fallait voir quels yeux!... et comme les
soupirs allaient bien  cette gorge de vierge!

--Marie, j'avais beaucoup d'argent, beaucoup; les chevaux, les chiens,
la table et les femmes m'en ont absorb une furieuse quantit.

La jeune fille sourit avec indiffrence... en levant ses jolies paules
rondes....

--Marie, il me reste, je crois, trois cents et quelques mille francs,
vous avez dix-neuf ans, des motions toutes fraches  satisfaire; la
vie est neuve pour vous; le luxe, les plaisirs, le tourbillon enivrant
d'une grande ville, vous sont inconnus... et, par consquent, doivent
vous faire grande envie. Pour rpondre  tous ces besoins, j'ai peu
d'argent, et beaucoup de dfauts; mais enfin voulez-vous de moi?

La jeune fille lui ferma la bouche avec sa main mignonne et potele.

Arthur l'pousa donc; De quoi ses amis rirent beaucoup. Sa femme,
jusqu'alors froide et rserve, se livra  tout le dlire d'une premire
passion; brune, jeune, ardente, elle sympathisa vite avec l'me
brlante, le caractre fougueux de son mari.

Chose trange! la possession n'affaiblit par leur ivresse, et les
plaisirs du jour naissaient des souvenirs de la veille.

On l'a dit, quoique le patrimoine du comte et singulirement maigri, il
avait encore une honnte rotondit de cent mille cus au moment du
mariage.

Mais, comme avant tout, le comte adorait son idole, son dieu, sa Marie,
son dieu resplendissait de pierreries, ne foulait que le satin et le
cachemire, et n'aventurait jamais ses petits pieds sur le pav des rues
ou la poussire des promenades.

Et le malheureux patrimoine desschait, fondait  vue d'oeil que c'tait
piti!!!

Or un jour, sur les trois heures du soir, quatre mois aprs leur
mariage, et le lendemain du retour du comte, qui avait fait une lgre
absence, ils taient couchs tous deux, beaux de leur pleur, de leurs
traits fatigus:

--Arthur--disait Marie, en peignant ses longs cheveux noirs qu'elle
avait si beaux, avec ses jolis doigts blancs un peu amaigris--Arthur...
encore un mois de pareil bonheur... et puis mourir... dis, mon ange,
nous aurons us tous les plaisirs, depuis la molle et douce extase
jusqu'au spasme nerveux et convulsif, et pourtant notre ivresse est
toujours renaissante.... Nous sommes trop heureux... il est impossible
que cela dure... devanons l'heure des regrets qui viendrait peut-tre!
veux-tu, dis, mon amour?... veux-tu mourir bientt... un charbon
parfum, ma bouche sur ta bouche, et nous nous en irons comme
toujours... ensemble....

Et la dlicieuse crature, sa tte entre les mains, ses coudes 
mignonnes fossettes, appuys sur les riches dentelles de son oreiller,
attachait ses grands yeux battus et voils sur la ple figure de son
mari.

Arthur se dressa de toute la hauteur de son buste, son regard
flamboyait, et une incroyable expression d'tonnement et de joie,
rayonnait sur son front.... Il tait plong dans une ravissante
batitude... cette ide lui tait venue  lui... cinq jours avant, et au
fait:

 vingt-huit ans, il avait vcu autant qu'il est possible de vivre avec
un corps de fer, une me de feu, et des tonnes d'or;--cette passion
qu'il prouvait pour sa femme semblait rsumer toutes ses passions, car
il l'aimait de tout l'amour qu'il avait eu pour les chevaux, les chiens,
le jeu, le vin et les filles d'opra ou d'ailleurs.

Et puis aussi le misrable patrimoine tait devenu si tique, si
souffreteux, si chtif, si diaphane, qu'on voyait la misre au travers.

Et puis aussi, l'accord parfait qui avait exist jusque-l entre
_pouvoir_ et _volont_ (et dit Scudry) avait disparu... qu'aurait-il
regrett?...

Aussi Arthur ne rpondit rien. Il est de ces sensations qu'aucune
langue humaine ne peut exprimer;--deux grosses larmes roulrent sur ses
joues fltries... ce fut sa seule, son unique rponse....

Mais le dvoment de Marie eut une si inconcevable influence sur cet
tre nergique, qu'il l'exalta pour quelque temps encore  un degr de
puissance inoue et presque surnaturelle... il faut avouer que cette
influence magique ne s'tendit pourtant pas jusqu'au patrimoine, car
quinze jours aprs il tait dfunt. Le patrimoine! Oh! bien dfunt... et
lui donc... _Bone Deus!_ pauvre Arthur!.....

       *       *       *       *       *

--C'est donc aujourd'hui--disait Marie, toujours belle, quoiqu'amincie,
car avant son mariage elle tait un peu grasse, un peu colore....

--C'est ce soir....--rpondit-il tendrement.

--As-tu crit?...--demanda-t-elle.

--Sois tranquille, on n'inquitera personne, chre et bonne Marie--et
ils arrivrent calmes et joyeux dans les bois de Ville-d'Avray, car ils
avaient abandonn l'ide de l'asphyxie; c'est commun, au lieu qu'avec un
bon poison rapide comme la foudre, on peut quitter la vie sous un bel
ombrage frais et riant; justement on tait en juillet.

--Ce n'est pas une femme, c'est un ange--disait Arthur, en voyant Marie
dboucher toute heureuse, toute souriante, un petit flacon de cristal
mince, friable, et rempli d'une belle liqueur limpide, verte comme
l'meraude.

Ils s'tendirent tous deux sous un chne magnifique, dans un pais
taillis, dsert et recul; l'air tait tide, le ciel pur, le soleil 
son dclin.

--Devine, cher ador... comment nous allons partager cette douce
liqueur?--dit la jeune femme, en jetant son bras blanc et potel autour
du cou de son mari, et le baisant au front.

--Je ne sais, mon ange--rpondit Arthur avec insouciance, en comptant
sous ses lvres les palpitations du coeur de Marie.

--Eh bien!--dit-elle avec un regard ardent et passionn, pendant qu'un
frisson voluptueux semblait courir par tout son corps--eh bien! mon
Arthur, nous mettrons ce mince cristal  moiti entre nos dents... et
nous le briserons au milieu d'un de ces baisers dlirants... tu sais....

--Oh! viens... donc....--dit Arthur.....

       *       *       *       *       *

Le soleil se coucha.

Le lendemain,  la nuit, le comte sortit comme d'un affreux sommeil, la
langue rude et sche... le gosier brlant, et des battements d'artres 
lui rompre le crne....

Il tait  la mme place que la veille. Il sentit aussi mille pointes
aigus lui dchirer les entrailles.

Pour lors il se tordit, cria, mordit la terre, car il souffrait des
douleurs atroces....

Dans un moment de calme, il chercha le cadavre de Marie avec angoisse.

Elle n'y tait plus....

Les douleurs le reprenant, il se tordit de nouveau, hurla tant et si
bien, qu'un honnte garde-chasse le recueillit, l'emmena dans sa maison
et le soigna comme un fils.

L'incroyable force de temprament du comte rsista  cette violente
secousse, et au bout de quinze jours il fut presque hors de danger.

Mais qu'tait devenue Marie? c'est ce qu'il ne put savoir.

Un matin le brave garde-chasse apporta avec _sa petite note pour les
bons soins donns  Monsieur_ (ce qui cotait l'humanit du garde-chasse
 dix francs par jour), apporta, pour distraire son hte, un numro de
l'honnte _Journal de Paris_.

Le comte se mit  le lire, et sa figure prit une expression bien
trange.

_Deux cents francs de rcompense  qui ramnera chez M. M***, rue***, un
lvrier blanc, de grande taille, marqu de taches jaunes aux oreilles,
fort mchant, et mordant au nom de_ Vairdaw.

Ce n'est pourtant pas cela qui pouvait faire craquer si violemment les
dents du comte les unes contre les autres... continuons:

_Le nomm Chavard a t condamn  cinq ans de travaux forcs et  la
marque, pour avoir vol avec effraction, escalade nocturne, et  main
arme, cinq choux et un lapin blanc; mais, vu les circonstances
attnuantes (Chavard jouissait, avant ce crime, d'une bonne rputation,
et veuf, pre de cinq petits enfants, vivait d'une industrie qui renait
d'tre dtruite par l'invention d'une nouvelle machine  vapeur fort
conomique, employe par un banquier millionnaire)._

_Vu ces circonstances, on lui fait remise de la marque, etc., etc._

Ce n'tait pourtant pas non plus cette consquence d'une civilisation
trs-avance qui faisait plir le comte et rouler ses yeux sanglants
dans leur orbite; voyons autre chose, nous y sommes, je crois:

_Depuis quinze jours environ, le comte Arthur de *** a disparu de son
domicile; il y a tout lieu de croire qu'un suicide a mis fin  ses
jours, et que des affaires dranges et des chagrins domestiques
l'auront pouss  cette extrmit, d'autant plus que l'on assure que
madame la comtesse de *** est partie la veille mme ou le lendemain de
la disparition de son mari, avec le fils d'un des plus riches banquiers
de la capitale; ils ont pris, dit-on, la route de Marseille._

C'est cela pour sur qui terrifia le comte et le fit tomber sur son lit
sans connaissance. Pendant cet vanouissement douloureux et poignant
comme un cauchemar par une nuit d't, lourde et chaude, il lui sembla
voir des tres fantastiques, hideux et flamboyants, qui, en se
rapprochant les uns des autres, formaient un sens, comme s'ils eussent
t les signes anims d'une langue inconnue.

Et il lut les mots suivants qui tincelaient et tournaient rapides,
rapides comme la roue d'un moulin: Une jeune et jolie femme ne renonce
jamais au luxe et aux plaisirs....

Pour se tuer, surtout....

Elle t'a jou, sot....

Elle a aim ton or, quand tu avais de l'or....

Elle a aim ta jeunesse et ta beaut, quand tu avais de la jeunesse et
de la beaut....

L'orange est suce, adieu l'corce....

Elle en aime un autre qui a de l'or, comme tu avais de l'or; de la
beaut, comme tu avais de la beaut....

Elle a voulu se dbarrasser de toi....

Elle a compt sur ta niaise exaltation....

Et puis sur ta ruine....

Et puis sur son sang-froid et son adresse pendant que tu te livrerais 
un dernier transport frntique et convulsif....

Et elle rit de toi avec son amant--son amant--son amant....

Car elle te croit mort--mort--mort...

Ici le comte fit un bond affreux, se rveilla, se dressa raide sur ses
pieds, tout d'une pice, la bouche cumante, et tomba en travers de son
lit, les yeux grands, ouverts, fixes, presque sans pouls et faisant
entendre un rlement sourd et touff....

Ce fut encore le bon garde-chasse qui le tira de cette nouvelle crise,
qui le combla de nouveaux soins, toujours  dix francs la journe
d'affection et d'attachement.

Quand le comte put se lever et marcher, il lui donna un diamant pour
aller le vendre, le paya sur le prix, et disparut.

Onc depuis le bon garde-chasse n'en entendit parler.

S'il et pourtant lu le _Smaphore_ de Marseille, il et t peut-tre
frapp du paragraphe qui suit:

_Un crime affreux vient de jeter la consternation dans nos murs; depuis
quelque temps, madame la comtesse veuve de *** tait arrive ici avec M.
***: cette dame voyageait, dit-on, pour sa sant; hier, au coucher du
soleil, des cris affreux partent de l'appartement de cette dame, qui est
loge sur le port, htel des Ambassadeurs. On enfonce la porte et on la
trouve baigne dans son sang, perce de plusieurs coups de poignard;
elle n'a pu dire que ces mots  son compagnon de voyage:--Je le croyais
mort, il ne l'est pas, il vient de m'assassiner... crains tout de lui...
je n'ai aim que toi, amour...--Et elle expira._

_Ses obsques ont eu lieu ce matin dans l'glise de Saint-Joseph; on
est  la recherche de l'assassin, qui est, dit-on, le mari de cette
dame, le comte Arthur de *** qu'on avait cru mort; mais on n'espre pas
le dcouvrir, car plusieurs tmoins affirment avoir vu, avant-hier soir,
peu de temps aprs le meurtre, un homme marchant fort vite se dirigeant
vers le port, et dans la soire, on sait qu'un mistic sous pavillon
sarde a mis  la voile. Mais les plus fortes prsomptions portent 
croire que ce monstre de jalousie a termin sa vie dans les flots; voici
le signalement affich  la prfecture: Taille, cinq pieds dix
pouces,--trs-maigre,--figure longue et ple,--sourcils noirs, barbe
noire, cheveux noirs, yeux bleus trs-clairs,--dents blanches,--menton
carr,--vtu d'une redingote verte et d'un chapeau rond_.

Or, le comte Arthur de Varbelle c'tait Brulart!

       *       *       *       *       *

Brulart monta donc sur le pont, laissant l'honnte Benot maugrer  son
aise, tendu sur le grand coffre.




CHAPITRE V.

    ....._Aliquis providet_.....

    Marche au flambeau de l'esprance
    Jusque dans l'ombre du trpas,
    Assur que ma providence
    Ne tend point de pige  tes pas:
    chaque aurore la justifie,
    L'univers entier s'y confie,
    Et l'homme seul en a dout;
    Mais ma vengeance paternelle
    Confondra le doute Infidle
    Dans l'abme de ma bont.

    DE LAMARTINE .--_Mditation_ VIII.

QUE LE BON DIEU VOUS PUNIT DE FAIRE LA TRAITE.


Lorsque M. Brulart parut sur le pont de _la Hyne_, tous les entretiens
particuliers cessrent comme par enchantement.

Et de fait, si ce personnage n'tait pas affable et gracieux, il tait
au moins imposant et terrible aux yeux de son quipage.

Sa chemise ouverte laissait voir son cou bruni, ses membres nerveux et
endurcis aux fatigues. Il s'appuyait sur une norme barre de chne qu'il
faisait tournoyer de temps en temps, comme si c'et t le plus mince
roseau.

--O est le _Borgne_, canailles?--demanda-t-il. Le _Borgne_ s'approcha.

--Fais armer la chaloupe en guerre, prends quinze hommes, deux pierriers
 pivots, et va amariner le bateau de _ce monsieur_; quant  ces chiens
qui sont dans le canot, mne-les aussi  bord, et mets-les aux fers avec
les noirs et le reste de l'quipage du brick.  vous quinze vous pourrez
manoeuvrer ce btiment: imite mes mouvements, et navigue dans mes eaux...
tu commanderas ce navire... veille aussi  la nourriture des ngres...
allons, file.

Les ordres de M. Brulart furent excuts  la lettre; seulement, lorsque
_Caiot_ vit arriver l'embarcation arme qui venait s'emparer de _la
Catherine_, il eut le fol enttement de vouloir rsister un peu; aussi
lui et deux autres, je crois, furent tus, et le _Borgne_ pensa
judicieusement que ce serait autant de moins  garder et  nourrir.
Bientt _la Hyne_ orienta ses voiles, et, serrant le vent au plus prs,
mit le cap au sud, comme pour regagner la cte d'Afrique....

Benot sentit alors, aux secousses du navire et au bruit qu'on faisait
sur le pont, que la golette se remettait en route.

La brise frachit, et la marche de _la Hyne_ se trouvait tellement
suprieure qu'elle fut oblige d'amener ses huniers pour que _la
Catherine_ pt la suivre, et pourtant son nouveau commandant, le
_Borgne_, la couvrait de voiles....

--Toi, timonier, le cap  l'est-sud-est--dit Brulart--et veille aux
embardes, ou je te cogne;--puis il descendit retrouver son prisonnier.

--Ah! brigand... forban, gredin....--cria celui-ci ds qu'il le vit--ah!
si j'avais eu des canons et mon brave Simon... tu ne m'aurais pas pris
comme un congre dans son trou....

--Tout de mme, papa....

--Non!... bigre... non... fichtre!...

--Comme tu voudras... mais il fait solidement soif....

Brulart prit alors sa barre de chne, et frappa le plancher.

Le mousse  la vilaine tte reparut, et  peine M. Brulart eut-il ferm
ses doigts moins le pouce, qu'il tendit vers sa bouche en haussant le
coude... qu'une grosse cruche de rhum tait sur la petite table.

Le capitaine de _la Catherine_, toujours amarr sur son coffre, se
trouvait dans l'impossibilit de faire un mouvement.

--Dis donc, confrre--reprit Brulart, aprs s'tre ingr un norme
verre de cette liqueur alcoolique;--dis donc, pour passer le temps,
jouons  un jeu, veux-tu?  _pigeon vole_... non, tu es attach;  mon
_corbillon_... c'est bien fade;  _M. le cur n'aime pas les os_... a
sent le blasphme; tiens, j'y suis, jouons  deviner; je te prviendrai
quand tu _brleras_, comme nous disions au lyce Bonaparte... voyons,
devine... devine... ah! tiens, devine ce que je vais faire de toi et de
ton quipage.

--Bigre, ce n'est pas malin! nous piller, sclrat....

--Non, va toujours....

--Nous faire prisonniers... monstre....

--Non, va toujours.

--Eh bien donc! nous massacrer, car tu es capable de tout....

--Tu brles... mais ce n'est pas a tout--fait.

--Ah bigre de fichtre! tre l immobile, amarr comme une ancre au
capon... c'est  se dvorer la langue....

--Tu donnes ta langue au chien... c'est--dire que tu renonces, que tu
ne devines pas.... Eh bien! coute.

Il but encore un grand verre, et Benot ferma les yeux....

Mais se ravisant:--Je ne veux pas t'entendre, vilain
gueux--s'cria-t-il--je t'empcherai bien de parler... tu vas voir....

Et Claude-Borrome-Martial se mit  crier,  vocifrer,  chanter, 
hurler, pour couvrir la voix de M. Brulart et ne pas our ses atroces
plaisanteries.

Deux ou trois matelots, pouvants de ce bruit infernal, se
prcipitrent  la porte de la cabine, croyant qu'on s'y gorgeait....

--Voulez-vous retourner l haut, canailles--dit Brulart--ne voyez-vous
pas que c'est monsieur qui s'amuse  chanter des romances namaquoises!
Ah! sclrat de musicien, va!

Et le pauvre Benot de continuer ses ah! ah! ses oh! oh! sur tous les
tons pour s'tourdir et couvrir la voix de son hte.

--Ah oui! mais a m'embte--dit Brulart--c'est bon un moment, et puis tu
t'enroueras....

En deux tours, Benot fut billonn... ses yeux devinrent rouges comme
du sang, et lui sortaient de la tte....

-- la bonne heure, sois gentil, et on causera avec toi; pour la peine,
je vais t'apprendre ce que je vais faire de ta seigneurie et de ton
quipage. Je te dirai d'abord que j'avais autrefois la sottise d'aller
acheter des noirs  la cte: tel bon march qu'ils soient, c'est encore
trop cher.... Un jour que nous avions, moi et mes agneaux, dpens
jusqu'au dernier quart le fruit d'une assez bonne opration, j'eus
l'ide de la _tontine_ dont je t'ai parl.... Allons, reste donc
tranquille--tu te feras du mal.... Or, je flane le long de la cte... et
quand j'aperois un ngrier que je suppose charg--crac... je mets son
chargement dans ma _tontine_... et lui et son quipage, je les _amortis_
comme j'ai eu l'honneur de te le dire... de cette faon les noirs ne me
cotent que la nourriture, que la _faon_, et je puis les donner aux
colonies  meilleur march que mes confrres: ainsi tu vois la chose;
mais en t'entendant parler des _grands_ et _petits Namaquois_, il m'est
bien venu, pardieu, une autre ide... tu vas rire.

Benot plit...

--Vois-tu, nous avons le cap  l'est-sud-est... c'est--dire que nous
portons un peu au nord de la rivire Rouge, o nous allons, autrement
dit, chez les _petits Namaquois_ dont tu as achet les frres, parents
et amis.

Benot fit un mouvement brusque et convulsif.

--Comprends-tu?... j'ai un de mes agneaux qui parle trs-bien caffre et
namaquois; je le mets dans ma chaloupe avec toi et ton quipage, et je
vous expdie  terre... en faisant bien expliquer aux petits Namaquois
que tu es l'homme blanc qui depuis long-temps les achte quand ils sont
faits prisonniers par leur ennemi, le chef des _grands Namaquois_, et tu
juges s'ils seront contents de se venger sur toi et les tiens du sort
affreux que l'on fait endurer  leurs compatriotes.

Les yeux de Benot tincelrent, et on entendit un gmissement touff.

-- la bonne heure, tu commences  comprendre.... Ainsi donc, mon Caffre
va trouver le chef du Kraal des _petits Namaquois_ et lui dit  peu prs
ceci:

--Grand chef! mon matre, un homme blanc respectable, vient de donner la
chasse  un autre blanc; mais cet autre blanc est un misrable, le
voici... ce monstre a achet  votre ennemi, le chef des _grands
Namaquois_, tous les prisonniers qu'il vous a faits dans la dernire
bataille... tmoin, ce cadavre de l'un d'eux... qu'il a sans doute
gorg. C'est, vois-tu, confrre--dit Brulart en souriant d'une manire
infernale et se penchant prs de Benot--c'est un de tes noirs que _nous
prparons_, c'est--dire que nous noyons  cet effet, pour prouver que
c'est la vrit, parce que s'il tait en vie il pourrait jaser....

Les yeux de Benot s'ouvrirent d'une affreuse manire... et ils
semblrent lancer des clairs.

--Tu y es, n'est-ce pas, mon frre?--continua Brulart;--mon Caffre
ajoute....

--Nous n'avons donc trouv, grand et digne chef, que ce cadavre; ils
avaient sans doute jet les autres  la mer pour tromper la vigilance de
mon matre, qui poursuit sans relche ces atroces marchands de chair
humaine... et n'tre pas surpris en flagrant dlit. Mais heureusement ce
petit Namaquois est revenu  la surface de l'eau, comme pour donner une
preuve de leur crime... car Dieu est Dieu!... Or, grand chef, mon matre
livre ce blanc et son quipage  ta justice et  ta svrit, ne
demandant en change, et pour leur faire subir la loi du talion, que
vingt ou trente de vos prisonniers, compatriotes de ces _grands
Namaquois_ qui ont si indignement vendu tes frres  ce misrable; et,
d'ailleurs, si vous destinez vos ennemis  tre dvors, ttez du blanc,
et vous verrez que c'est un manger fort dlicat.

Ici le linge qui billonnait Benot se teignit peu  peu de sang... et
ses yeux se fermrent.... Le malheureux capitaine venait de se rompre
une artre par la violence de sa colre et de sa rage si long-temps
comprimes....

Brulart le fit revenir  lui, au moyen de quelques gouttes de rhum qu'il
lui introduisit charitablement dans les yeux.

--Oh! piti... piti....--dit Benot d'une voix faible et
entrecoupe....

--Je ne comprends pas--rpondit Brulart en ricanant....

--Piti!--rpta le capitaine de _la Catherine_....

--Je n'entends que le franais... mais je continue, tu juges de la joie
du chef de _Kraal_ et des siens de tenir des blancs! ceux qui ont achet
les ngres leurs frres... ils ne marchandent pas, ils nous donnent en
change de vous autres des _grands Namaquois_  remuer  la pelle... et
quant  toi et aux tiens... voil o est la farce; on vous scalpelle...
on vous roue... on vous brle... on vous mange, un tas de folies,
quoi... et moi qui garde ton brick, je me trouve avoir par le fait deux
charmants navires, je charge ma golette des _grands Namaquois_ qu'on me
troque pour toi et les tiens. Je mets le cap sur les Antilles; je vends
mes noirs  bon compte, et j'ai fait ainsi le bonheur des colons, de
mon quipage, mais par dessus tout j'ai puni un infme ngrier comme
toi, qui vend ses frres ainsi que des bestiaux.

Dis donc, aprs cela, qu'il n'y a pas une Providence, mon gros compre!
ouf... et pour proraison Brulart absorba deux verres de rhum coup sur
coup....

Le malheureux Benot restait cras sous le poids de cette horrible
loquence, et ne pouvait placer une parole.... Quand le corsaire eut
fini, il se recueillit un instant et dit avec un calme affect que
dmentait le tremblement de sa voix:

--Il est impossible qu'un projet aussi affreux puisse entrer dans la
tte d'un homme... je ne croyais pas encore qu'on put voler un
ngrier... mais enfin, volez mon brick, mes noirs... mais, au lieu de me
jeter sur la rive du fleuve Rouge, menez-moi  la rivire des Poissons,
au moins l... j'ai des amis... je ne serai pas massacr... c'est encore
moins pour moi que pour mon quipage, je vous le jure... la preuve,
c'est que je vous le demande  genoux... tuez-moi... mais ne les exposez
pas  un sort aussi horrible, ces malheureux ont des familles, des
femmes, des enfants!...

--Juste.... Je suis fabricant de veuves et d'orphelins, c'est aussi ma
partie.

--Capitaine--reprit le commandant de _la Catherine_, avec des larmes
dans la voix... Dieu me punit de mtier que je fais, mais il m'est
tmoin que c'est toujours avec humanit que j'ai exerc... et puis,
capitaine, oh! capitaine, j'ai une femme et un enfant... qui n'ont que
moi... prenez tout... mais, par grce, laissez-moi la vie... oh! la vie!
que je revoie mon enfant.

--Voyez-vous le volage! tout  l'heure il voulait la mort! arrange-toi
donc....

--Oh! grce... pour mon quipage et pour moi! c'est une cruaut inutile.

--Comment, diable, inutile... j'y gagne un brick et un chargement de
noirs....

--Mon Dieu, mon Dieu, que faire?... ma pauvre femme... mon pauvre
enfant....--disait Benot en pleurant  chaudes larmes....

--Bien, des larmes, bien, je voudrais, vois-tu, voir pleurer du sang...
oh! j'ai eu aussi, moi, d'atroces douleurs dans ma vie; il faut que
l'homme me paie ce que l'homme m'a fait souffrir, sang pour sang,
torture pour torture... et j'y perds....--dit Brulart avec une sombre
expression que ses traits durs et moqueurs n'avaient pas encore rvle,
mais qui disparut bientt.

--Mais, au nom du ciel, est-ce ma faute?... je ne vous ai jamais fait de
mal... moi....

--Tant mieux, ta souffrance sera plus affreuse.

--Commandant... grce... grce....

--Tu me fais rire... mais je vais m'assoupir, ainsi remets ta langue au
croc, ou, bien mieux, je vais te remettre ton billon, ce sera sr.

Ce qu'il fit.

Puis il s'assoupit jusqu' ce que son mousse _Cartahut_ ft descendu et
l'et secou fortement; ledit _Cartahut_ reut de Brulart un vigoureux
coup de poing pour son message et reprit, en se frottant la tte:

--C'est la terre qu'on voit...

--Ah! chien... bien vrai, mort de Dieu, je rvais que je voyais rtir ce
b---- l--dit Brulart en montant sur le pont...

--Mais tu es donc un monstre... un cannibale--criait sourdement Benot
malgr son billon; sa voix s'teignit...

Brulart, arriv sur le pont, reconnut en effet les hautes montagnes
sches et rougetres qui cernent cette partie de la cte, et,  l'aide
de sa longue-vue, il distingua quelques cases  l'embouchure de la
rivire Rouge.

Il est inutile de rpter ce qu'on a dj dit; qu'il suffise de savoir
que le projet si complaisamment dvoil  Benot fut excut  la lettre
avec le plus grand bonheur, la russite la plus complte.

Le ngre noy, le Caffre interprte, rien n'y manqua; seulement Benot
ayant suppli Brulart de se charger d'une lettre que le malheureux homme
crivait en France pour prvenir Catherine et Thomas de ne plus
l'attendre... plus jamais...--et puis Benot ayant enfin demand 
Brulart comme grce dernire de lui laisser embrasser encore une fois ce
mauvais portrait et cette couronne fane qui lui taient si
prcieux;--on assure que le capitaine de _la Hyne_ refusa et fit mme
sur cette peinture les plus horribles plaisanteries.

Enfin la soir mme, M. Brulart passa  bord du brick, et donna le
commandement de la golette  son second, le _Borgne_.

Son chargement se composait des cinquante-un noirs du capitaine Benot
sans compter _Atar-Gull_, et de vingt-trois _grands Namaquois_ qu'il
avait eut en change de M. Benot et de l'quipage de _la Catherine_,
lesquels noirs furent aussi mis aux fers et embarqus  bord de la
golette...

On ne sait ce que devinrent Benot et ses compagnons, seulement le
Caffre qui avait conduit cette ngociation apprit a l'quipage de la
golette que tout le _Kraal_ des _petits Namaquois_, femmes, enfants,
hommes, vieillards, semblaient transports d'une joie dlirante, et que
dsignant l'quipage de Benot et ce malheureux capitaine, garrotts et
couchs par terre, ils chantaient en se caressant l'estomac:--Nous les
ensevelirons l, noble tombeau, noble tombeau pour les hommes ples,
nous les ensevelirons l, et nous donnerons leurs yeux et leurs dents au
grand _Tommaw-Owouh_.....

       *       *       *       *       *

--Maintenant--dit Brulart--laissons porter sur la Jamaque... que sur
prs de cent noirs, il m'en reste seulement trente,  deux mille francs
pice... pour ce que a me cote... c'est une affaire d'or...

Et, selon son habitude, il se retira dans sa chambre, en faisant la
dfense accoutume:

Le premier qui osera entrer ici avant demain--_ la mer_!

Que faisait-il ainsi chaque nuit?

Pourquoi cet isolement? cette lumire qui brlait sans cesse?

C'est ce que l'quipage de _la Hyne_ ne pouvait savoir.




LIVRE III.




CHAPITRE I.

    Le mal rgna ds lors dans son immense empire;
    Ds lors tout ce qui pense et tout ce qui respire
        Commena de souffrir;
    Et la terre, et le ciel, et l'me, et la matire,
    Tout gmit; et la voix de la nature entire
        Ne fut qu'un long soupir.

    DE  LAMARTINE .--_Mditations_.

    L'homme est un animal bizarre, et fait
    un singulier usage de sa nature et des
    arts qu'il invente; il se tue, il se vend;
    l'un fabrique des nez artificiels, un autre
    invente la guillotine, celui-l vous casse
    les os, celui-ci vous les remet en place;--mais
    la vaccine a t certainement un excellent
    antidote des fuses  la Congrve.

    BYRON .--_Don Juan_, chant I, CXXIX.

LE FAUX PONT.


On le sait, le capitaine Brulart fit embarquer  bord de _la Catherine_
tout son mobilier, c'est--dire sa table tache de graisse et de vin,
son vieux coffre o il n'y avait rien du tout, la chemise bleue, sale et
troue qu'il portait sur lui, son gros bton (ou son ventail 
bourrique, comme il disait plaisamment), et son grand pot d'tain qui
tenait trois pintes.

Mais une fois entr dans la dunette du malheureux Benot, il fut
merveill des richesses qu'elle contenait. Il s'empara d'abord du
chapeau de paille et de la vieille couronne de bluets qu'il planta sur
sa tte, puis d'une veste et d'un pantalon dont il se revtit
insolemment. Tout cela, il est vrai, lui tait fort court et fort
troit; aussi ne mnageait-il pas les imprcations et les injures contre
l'ancien propritaire. Aprs tout, il n'y regardait pas de si prs, et
s'en trouva fort bien; aussi le lendemain matin,  son rveil, il dit en
se mirant avec complaisance dans la petite glace de la dunette:

--Il n'y a rien de tel que la toilette pour refaire un homme.

Puis il djena de bon apptit d'une dalle de morue sche, d'un fromage
de Hollande, de trois galons d'eau-de-vie, et aprs boire, fut inspecter
les ngres et descendit dans le faux pont.

Les _grands Namaquois_ avaient t un peu ngligs, un peu oublis
depuis la veille; mais que voulez-vous, il s'tait pass tant
d'vnements, tant de choses, qu'on ne pouvait penser  tout.

Donc, sur les midi, le capitaine Brulart arriva dans le faux pont,
singulirement espac aux dpens de la cale; car, de l'trave 
l'tambord, le faux pont avait, je crois, trente-cinq pieds, et son
grand beau  peu prs quinze pieds, autrement dit, trente-cinq pieds de
long sur quinze de large; la hauteur tait de dix. La lumire ne
pouvait passer que par le grand panneau grill et regrill.

Brulart commena son inspection par tribord.

Oh! de ce ct ce n'taient que des enfants, de frles et pauvres
cratures qui, servant d'appoint dans ces marchs de chair humaine,
formaient pour ainsi dire la _monnaie_ de ce trafic.

Ces enfants jouaient l comme ils eussent jou sur les bords frais et
ombrags du _fleuve Rouge_.

Mon Dieu, pour eux, rien n'tait chang; seulement, au lieu du ciel pur
qui leur souriait la veille, c'tait le lourd plafond du brick; au lieu
du soleil blouissant qui les inondait de chaleur et de lumire, c'tait
le panneau carr du faux pont qui suintait  travers ses barreaux un
jour douteux et un air pais. Seulement, en montrant le plafond et le
panneau, ils se demandaient, dans leur naf langage, pourquoi ce ciel
tait si noir et si prs, et ce soleil si ple et si froid;... et puis
pourquoi ces vilains cercles de fer enchevtraient leurs petits pieds
dj endoloris et gonfls; et puis aussi pourquoi ils ne voyaient pas
leur mre depuis trois jours, leur mre qui justement leur avait promis
un joli collier de plumes de colibris, et une pagne plus brillante 
elle seule que tous les cailloux de la _rivire Rouge_.

Enfin, las de se questionner, de pleurer, ils se roulaient et se
battaient entre eux pour attendre plus patiemment sans doute l'heure de
manger; car, depuis deux jours, on les avait un peu oublis, et ils
avaient bien faim.

Brulart passa, et, sans le faire exprs, le capitaine crasa presque la
jambe d'un de ces enfants sous son pied large et massif.

C'est qu'il faisait si sombre dans ce faux pont.

Le pauvre petit poussa un cri bien dchirant.

--Mets des sabots, mauvais rat d'Afrique--dit Brulart....

Et il continua sa promenade jusqu'au milieu du brick, fort mcontent de
ces ngrillons que l'on vend si mal.... Par exemple, arriv l, sa
mauvaise humeur fit place  un sourire de satisfaction qui rida ses
lvres.

Car l commenait la _section des mles_, comme il disait....

La clart du grand panneau tombant d'aplomb sur cet endroit, il put
facilement les examiner.

C'taient des hommes forts et vigoureux; aussi le ngrier contemplait-il
avec une curieuse avidit ces vastes poitrines, ces bras nerveux, ces
paules larges et dcoupes, ces reins souples, cambrs et musculeux, et
encore, enchans qu'ils taient, on ne pouvait juger de toute la
puissance de ces tres sains et jeunes, car le plus vieux n'avait pas
trente ans.

Ces ngres, par exemple, n'imitaient pas l'heureuse et nave insouciance
des enfants; car eux, je crois, comprenaient mieux leur situation.

Souvent dans leur Kraal, assis autour d'un bon feu de palmier et d'alos
qui rpandait une fume si odorante et une flamme si blanche, souvent
ils avaient entendu raconter par un vieillard que dans le Nord,
quelques tribus, au lieu de manger leurs prisonniers, les vendaient aux
hommes blancs qui les emmenaient dans leur pays... bien loin... bien
loin.... Ici, les renseignements s'arrtaient, et la crainte
s'augmentait de cette ignorance; aussi, nous l'avons dit, les
_Namaquois_ de feu (hlas! on peut bien, je crois, dire de feu...) le
capitaine Benot taient sombres et tristes.

Les uns assis, la tte penche sur la poitrine et le bout de leurs pieds
dans leurs mains, avaient les yeux fixes, ternes, et restaient dans un
tat d'immobilit parfaite...

D'autres raidissaient leurs bras, serraient fortement leurs dents, et
faisaient je ne sais quel mouvement buccal intrieur; mais de temps en
temps leurs joues s'enflaient, leurs yeux devenaient sanglants, et on
entendait une sorte de crpitation sourde et saccade s'chapper de leur
poitrine haletante.

Ils cherchaient ceux-l, on peut le prsumer du moins,  avaler leur
langue; espce de mort, dit-on, assez commune chez les sauvages.

D'autres, couchs en long, semblaient fort calmes; mais de temps en
temps ils imprimaient  leurs jambes une violente et affreuse secousse,
comme pour les arracher de l'anneau qui les treignait; ce qui tait
absurde, et prouvait bien la stupide ignorance des sauvages; car ces
anneaux, rivs avec la barre, n'avaient, comme on le pense bien, aucune
lasticit...

Ceux-ci enfin, et c'tait le plus grand nombre, tourns sur le ct,
dormaient d'un sommeil souvent interrompu par quelques mouvements
convulsifs, quelques tiraillements de l'estomac, ou quelque joyeux
souvenir des rivages du fleuve Rouge.

Comme le souvenir d'une bonne danse _namaquoise_, si vive et si preste,
au son du _jnoumjnoum_, sous des mimosas qui secouent leurs ptales
roses et font mystrieusement bruire leur dentelle de verdure, alors que
le soleil couchant illumine le sommet des arbres, que les oiseaux du
ciel chantent leur chanson du soir, que les legouanes murmurent un cri
plaintif, et que le ramage des didriks et des moineaux du Cap se mle
aux sourds et lointains rugissements des lions et des panthres....

Alors que le monstreux hippopotame, comme la vieille divinit de ce
fleuve africain, fendant l'onde bouillonnante, montre son corps noir et
cuirass tout ruisselant d'eau, de joncs verts et de nnufars, dont les
fleurs bleues se dtachent sur les larges plis d'argent de la rivire.

Alors enfin que c'est fte au Kraal, et que le chef a promis pour le
lendemain une grande chasse  l'lphant.

Danse alors, vaillant Caffre, danse, tes flches sont acres, ta hache
est luisante, et ton arc est verni; danse, car le soleil se couche! mais
la lune brille, et Narina l'aime tant! la ple clart de la lune!

Je vous le dis, c'tait le rve de quelques-uns... car autant la figure
de ceux qui veillaient devenait sombre et chagrine, autant celle d'un
bon nombre de dormeurs s'panouissait rayonnante et heureuse; un
surtout, Atar-Gull, un grand jeune ngre aux cheveux friss, dilatait
son bon et franc visage que c'tait plaisir de voir ses joues s'enfler,
ses sourcils s'carter, ses oreilles remuer; ses mains battre la mesure,
et un inconcevable frmissement de bonheur courir par tout son corps; de
voir enfin deux ranges de belles dents blanches qu'il montrait en
ouvrant la bouche sans parler... le pauvre garon, tant il tait content
de son rve!

--Je vais te faire me rire au nez, f---- noireau--dit Brulart, que cette
gat hors de saison importunait, et d'un coup de son bton de chne il
veilla le dormeur en sursaut.

Alors vraiment c'tait  fendre le coeur de voir cet homme, je veux dire
ce ngre, tout  l'heure si gai, si content, conserver un instant encore
l'expression de cette joyeuset factice, puis, baissant les yeux sur ses
fers, s'entourer, tout  coup d'un morne dsespoir, et laisser couler
deux grosses larmes le long de ses joues.

C'est qu'il revoyait sa position actuelle dans son vrai jour, et que,
comme les autres, il avait grand faim, car on les avait aussi un peu
oublis.

Brulart passa, et arriva au bout du brick, prs l'avant.

C'est l que les femmes taient parques.

--Ah, ah!--dit le forban--voici le srail, mille tonnerres de diable! il
faut voir clair ici. _Cartahut_, va me chercher un fanal, dit-il  son
mousse, la lumire vint, et Brulart regarda....

Vrai, si je n'avais eu un de mes grands-oncles chanoine de Rheims, un
bien saint homme! je vous rvlerais, sur ma parole, un gracieux et
rotique tableau.

Figurez-vous une vingtaine de ngresses ayant presque toutes l'ge d'un
vieux boeuf, non de ces Caffres rabougries d'un brun terne, sales,
huiles, graisses, avec une vilaine tte laineuse et crpue; non!

C'taient de sveltes et grandes jeunes filles, fortes et charnues, au
nez droit et mince, au front haut et voil par d'pais cheveux noirs,
lisses comme l'aile d'un corbeau. Et quels yeux! des yeux d'Espagnoles,
longs et troits, avec une prunelle veloute qui luit sur un fond si
limpide, si transparent qu'il parat bleutre.... Pour la bouche,
c'tait de l'bne, de l'ivoire et du corail....

Et si vous les aviez vues l, mordieu, toutes ces _Namaquoises_,
bizarrement claires par le fanal de Brulart...

Si vous aviez vu cette lumire vacillante courir et jouer sur ces corps,
tant souples, tant gracieux, qu'elle semblait dorer....

Les unes,  moiti couvertes d'une pagne aux vives couleurs, laissaient
 nu leurs paules rondes et poteles, les autres croisaient leurs beaux
bras sur une gorge ferme et bondissante; celles-ci....

Ah! si je n'avais eu un de mes grands-oncles chanoine de Rheims, un bien
saint homme!...

On aime, je le sais, une peau frache, lastique et satine, qui
frissonne et devient rude sous une bouche caressante. On aime  entourer
un joli cou blanc, d'une chevelure soyeuse et dore qui se joue sur des
veines d'azur.

On aime  clore sous un baiser les paupires roses, les longs cils d'un
oeil bleu, doux et riant comme le ciel de mai.

On aime autant, je le sais, la pourpre et les perles incrustes dans
l'ivoire que dans l'bne.

On aime ce maintien timide, cette allure modeste qui font si doucement
tressaillir une robe de vierge.... On aime encore  voir un petit pied
au travers de la lgre broderie d'un bas de soie encadr dans le satin.

Mais pourquoi dire anathme, cordieu, sur ces beauts noires et
fougueuses comme une cavale africaine, farouches et emportes comme une
jeune tigresse...

Oh! si vous les aviez vues pares pour le harem d'Ibrahim, avec leurs
voiles rouges tresss d'argent, leurs anneaux d'or, leurs chanes de
pierreries qui tincelaient sur le sombre mail de leur peau comme un
clair au milieu d'une obscure nue d'orage!...

Oh! si vous les aviez vues, furieuses, cheveles, les narines
sifflantes, le sein dress, ouvrir, fermer  demi, et ouvrir encore des
yeux nageants, qui regardent sans voir, et dardent au hasard un long jet
de flamme...

Si vous aviez senti leurs dlirantes morsures, entendu leurs cris de
rage convulsifs.... Si....

Ah! mon Dieu! j'oubliais mon grand-oncle le chanoine, un bien saint
homme, et le capitaine Brulart...

En somme, Brulart s'tait sans doute fait  lui-mme cette comparaison
(que je lui emprunte, croyez-le, je vous prie), des beauts noires et
beauts blanches; car il dit  _Cartahut_:--Mne l-haut ces deux
cocottes;--et autant pour les rveiller que pour les dsigner, il donna
 chacune un coup de son bton....

L'effet fut aussi prompt qu'il l'avait espr, _Cartahut_ ouvrit le
cadenas, et les chassa devant lui, toutes tristes, toutes honteuses et 
moiti nues; les pauvres filles.

Et en les voyant monter les troites marches de l'chelle, le regard
vitreux du capitaine Brulart s'claira sourdement, et brilla comme une
chandelle au travers de la corne transparente d'une lanterne.

Il remonta aussi; mais, en arrivant prs du panneau de l'arrire, il
s'arrta tout--coup  la vue d'un spectacle trange et hideux...




CHAPITRE II.

    En aucune chose l'homme ne sait
    s'arrter au point de son besoin de volupt,
    de richesse, de puissance, il embrasse
    plus qu'il ne peut estreindre,
    son avidit est incapable de modration.

    MONTAIGNE.--Liv. II, ch. XII.

    Il y a des hros en mal comme en bien.

    LAROCHEFOUCAULD.

ATAR-GULL.


On se souvient, je crois, du beau grand ngre que feu M. Benot avait
achet du courtier, d'Atar-Gull enfin, rveill si brusquement tout 
l'heure par Brulart, parce que, disait-il, ce noireau lui riait au
nez.--C'tait lui qui excitait encore l'attention du capitaine.

Spar, je sais bien pourquoi, des autres noirs, on l'avait tendu en
travers de la porte d'une petite cabine, situe  l'arrire du brick.

En repassant auprs de lui, matre Brulart glissa, trbucha, et finit
par tomber en jurant comme un paen.

En se relevant, il vit ses mains toutes taches de sang, et _Atar-Gull_
presque sans haleine.

Il s'approcha, et aprs un mr examen, il s'aperut que le malheureux
s'tait ouvert les veines du bras... avec ses dents!!!

Les morsures encore saignantes le prouvaient assez.

--Ah! chien!--s'cria le ngrier--tu t'amuses  me faire perdre deux
cents gourdes; une fois rengraiss, ton compte sera bon.

Puis, passant la tte hors du panneau,--hol! _Cartahut_--s'cria-t-il,
et le mousse descendit.

--Tu vas aller dans le coffre l-haut, tu prendras les deux mouchoirs 
tabac de cette vieille bte que l'on est probablement en train de
mastiquer sur les bords du fleuve Rouge; il doit tre coriace en diable,
le chien; mais ces _petits Namaquois_ ont de bonnes dents.... Enfin
grand bien lui fasse! a le regarde.--Tu vas toujours m'apporter ses
mouchoirs, et en outre une chique que tu trouveras dans un vieux soulier
accroch  bbord prs du porte-voix, car il faut bien que je fasse le
mdecin ici.

Hlas! le capitaine Brulart n'avait point de chirurgien, par une raison
bien simple: un homme tait-il bless  son bord, dans un combat, par
exemple... il avait vingt-quatre heures pour se gurir, et au bout de ce
temps s'il ne l'tait pas,--_ la mer_.--

Quant  ces rhumes lgers qui soulvent  bonds prcipits le sein de
nos jolies femmes, toutes enveloppes de schals de cachemires et de
dentelles, de soie et de fourrures; quant  ces petites toux gracieuses
et coquettes, et que l'on calme  grand'peine en puisant une guimauve
blanche et parfume dans un drageoir d'or...

Quant  ces spasmes nerveux,  cette douce et triste mlancolie qui
voilent l'clat de deux beaux yeux et les cernent d'une aurole
azure... on ne les connaissait pas  bord de _la Hyne_.

C'tait quelquefois, souvent mme un homme couvert de guenilles et de
fange, ivre mort, gorg de lard et de morue, que Brulart faisait pendre
la tte en bas pendant qu'on lui administrait comme digestif une
vigoureuse bastonnade.

Ou bien un autre qui recevait d'un ami intime, d'un frre, au milieu
d'une innocente discussion sur le vol droit ou anguleux d'un goland,
sur l'avantage du poignard droit ou du poignard recourb; qui recevait,
dis-je, un coup de barre de fer sur la tte... lequel coup Brulart
gurissait encore au moyen d'une forte application de sa bastonnade
digestive  la plante des pieds, parce qu'une douleur chasse l'autre,
disait-il...

Et puis, pour rtablir l'quilibre, on finissait la cure en ritrant
l'application sur les reins, parce qu'alors la douleur, quittant la tte
pour les pieds, et les pieds pour les reins, devait avoir perdu toute
son intensit dans ces voyages successifs.--Sinon, comme il paraissait
patent qu'on ne pouvait jamais gurir, et que Brulart n'avait pas besoin
de bouches inutiles  son bord,--_ la mer_.

On le voit, le capitaine pouvait fort bien se passer de chirurgiens,
puisqu'il runissait des connaissances d'un effet aussi sr et aussi
prompt; pourtant, lorsque _Cartahut_ descendit, Brulart enveloppa avec
une merveilleuse adresse les deux bras d'_Atar-Gull_; aprs avoir
appliqu sur l'ouverture des veines ouvertes deux chiques pralablement
mches par _Cartahut_, qui ret cinq coups de pieds  irriter un
lphant, pour ne pas mastiquer assez vite le topique.

--Maintenait--dit Brulart  deux des siens--attachez-moi les mains de ce
moricaud-l, et montez-le en haut, sur le pont; il a besoin d'air....

On emporta _Atar-Gull_ presque inanim; alors le vent qui circulait plus
vif lui fit ouvrir les yeux.

C'tait, on le sait, un homme d'une haute et puissante stature, en un
mot, aussi colossal dans son espce que Brulart l'tait dans la sienne.

 un geste du capitaine, tout l'quipage reflua sur l'avant, et il resta
seul  contempler son prisonnier.

_Atar-Gull_, de son ct, ne le quittait pas du regard, et tenait arrt
sur lui un coup-d'oeil fixe et intuitif.

Entre ces deux hommes, il existait je ne sais quelle affinit cache,
quels secrets rapports, quelle bizarre sympathie naissant de leur
conformation physique; involontairement ils s'admiraient tous deux, car
tous deux avaient prototype dans tous leurs traits cette apparence de
vigueur, de force et de caractre indomptable qui est l'idal de la
beaut des sauvages.

Ces deux hommes devaient s'aimer ou se har, s'aimer, non de cette
amiti timide et menteuse que nous connaissons dans nos brillants
htels, que l'on prouve par un peu d'or, qui s'effraie d'un mot, d'un
adultre ou d'un soufflet, mais de cette amiti large et puissante qui
donne coup pour coup, du sang pour du sang, qui se montre au milieu du
meurtre et du carnage quand le canon tonne et que la mer mugit, et qui
veut qu'on s'embrasse les lvres noires de poudre et les bras rougis...
et puis... si Pylade est bless  mort,--un nergique adieu, un bon coup
de poignard pour terminer une lente agonie, un serment d'atroce
vengeance que l'on tient, peut-tre une larme,--et Oreste est en paix
avec lui-mme.

Voil comme Brulart et _Atar-Gull_ devaient s'aimer, s'aimer ainsi ou se
har  la mort, car tout devait tre extrme chez ces deux hommes.

Ils se harent...--Cette impression fut lectrique et simultane... mais
elle se traduisit bien diffremment chez chacun d'eux; les yeux de
Brulart tincelrent et ses lvres plirent.--_Atar-Gull_, au contraire,
resta calme, froid, et un sourire d'une inimitable douceur vint errer
sur sa bouche;--son regard, tout  l'heure fixe et arrt, devint
suppliant et craintif, et c'est avec une expression de soumission
profonde que le ngre tendit ses bras  Brulart....

Et pourtant la haine d'_Atar-Gull_ tait implacable, mais la subtile
intelligence du sauvage lui apprenait que, pour arriver  satisfaire
cette haine, il fallait se traner par de longs et obscurs dtours. Et
la dissimulation qui se trouve aussi savante, aussi instinctive dans
l'tat de nature que dans l'tat de civilisation la plus avance, vint
merveilleusement le servir.

--C'est un lche... il me craint, et il me demande grce--avait dit
Brulart--je croyais qu'il valait mieux que a; au fait, c'est trop brute
pour avoir de la colre et de la haine.

Cette conviction perdait Brulart; de ce jour _Atar-Gull_ avait sur lui
un avantage immense.

Le capitaine, ne le jugeant donc pas digne de son animosit, lui tourna
le dos.

Et ses penses prirent une autre direction; il vint  se souvenir que
ses noirs n'avaient rien pris depuis la veille, et appelant le _Malais_,
qui parlait caffre et avait servi d'interprte dans l'change du
malheureux Benot, il lui donna ses ordres.

Une heure aprs, les _grands Namaquois_ reurent une portion d'eau, de
morue et de biscuit, puis vinrent par fractions de douze ou quinze humer
un peu d'air sur l'avant du brick.

Ils s'panouissaient aux bienfaisants rayons du soleil, ces pauvres
ngres; ils oubliaient la vapeur paisse et humide de la cale, et
riaient de leur rire stupide, en revoyant ce ciel bleu... qu'ils se
montraient les uns aux autres.

Le _Malais_ remonta comme la troisime fraction de femmes descendait...
car les femmes que nous avons vues dans le faux pont participaient aussi
 cette bienfaisante promenade--Capitaine...--dit le _Malais_  Brulart
(et il lui parla bas  l'oreille).

--Tout  l'heure, dans ce moment je suis en affaire--rpondit le
capitaine qui paraissait courrouc.--Viens ici, toi, le _Grand-Sec_, il
s'adressait  un matelot qu'on avait, je ne sais pourquoi, surnomm le
_Grand-Sec_, car il tait gros et petit.

--Viens ici--reprit-il--et pourquoi, carogne, as-tu os _toucher_  une
de _ces dames_ qui viennent de descendre; ne sais-tu pas mon ordre... et
que c'est sacr?...

--Oh! sacr... sacr....

Et il allait ajouter je ne sais quel horrible blasphme, que la large
main de Brulart fit brusquement rentrer dans sa vilaine bouche.

--Et vous croyez que l'on a une cargaison pour votre plaisir! et que
vous la gaspillerez, et que vous vous passerez toutes les douceurs de la
vie?

--Vous en avez bien deux dans votre dunette, excusez... alors c'est
diffrent, y parat que a vous va, et que a ne nous va pas!--dit
l'incorrigible _Grand-Sec_, aprs avoir ramass deux de ses dents et
tanch le sang qui coulait  flots de sa bouche.

--Ah! tu raisonnes, mignon?... tu la veux... et bien, tu l'auras....

--La ngresse...--fit le _Grand-Sec_....

--Oui!!!

Et dans ce _oui_ il y avait une horrible ironie qui fit, malgr lui,
tressaillir le matelot.

--Mais d'abord... il faut faire une petite promenade, mon garon... a
t'ouvrira l'apptit pour souper.... Mettez-le  cheval--dit Brulart en
montrant le malheureux _Grand-Sec_.--Et ce fut une grande joie  bord du
brick.

Car si l'on comptait trouver parmi ces gens piti ou commisration,
c'tait faute.

Une punition, a aidait  passer le temps, car les cris du condamn
gayaient un peu... mais tout cela ne valait pas une mort.... Oh! une
mort!... parce que, voyez-vous,  une mort on hritait... ce n'tait pas
tous les jours fte!

Enfin, dix minutes aprs, le _Grand-Sec faisait sa promenade  cheval_.

C'est--dire qu'on lui avait mis une barre de Cabestan entre les jambes,
aprs l'avoir exhauss de manire  ce que ses pieds ne touchassent pas
 terre; de plus, pendaient  chaque jambe,  dfaut de boulets, un des
lourds pierriers de feu M. Benot, et enfin, selon l'ordre du capitaine,
on imprima au cabestan un mouvement rapide de rotation  peu prs comme
celui d'un jeu de bague, la seule diffrence consistait en ceci, qu'au
lieu d'avoir les pieds appuys sur des triers, le _Grand-Sec_ les avait
tiraills par deux poids de cent livres chaque.

Ainsi les articulations commenaient  craquer et  se dtendre, comme
s'il et t cartel....

Il criait... il criait, et ses plaintes taient aigus, convulsives et
saccades....

--Vois-tu, _Grand-Sec_--dit l'un en riant aux larmes,--tu es dans ta
croissance....

--Hue... hue donc, pique donc ton cheval, _Grand-Sec_,... tu as pourtant
de fameux perons...--disait un autre, en montrant les deux masses de
bronze qui allaient arracher et sparer la jambe de la cuisse....

--Tu t'engageras comme tambour-major de cavalerie, car, vrai, tu as
grandi de deux pouces--criait un troisime....

Enfin c'tait un feu crois de quolibets et de hurlements de douleur
atroce.

Brulart reprit sa conversation avec le _Malais_.

--Tu dis donc qu'il y a deux moricaudes qui ne veulent pas monter?

--Je ne dis pas _veulent_, capitaine, je dis _peuvent_,... vu qu'elles
sont mortes....

--Diable... et est-ce des bonnes?

--Il y en a une qui n'tait pas mauvaise... l'autre comme a... un peu
maigrotte...

--Et le troisime jour... dj... tonnerre du diable! qu'elles n'aillent
pas se mettre  jouer ce jeu-l... est-ce de chaleur ou de faim?

--Je crois que c'est de chaleur _et_ de faim.

--Dbarrasse a tout de suite du faux pont, a me gterait les autres.

--Et c'est bien vu, capitaine, car elles commencent dj a s'avarier.....

       *       *       *       *       *

Dix minutes aprs, deux matelots parurent sur le pont, portant les
cadavres des ngresses... envelopps ou  peu prs dans une pagne....

On allait les jeter par dessus le bord....

--Un instant--dit Brulart....

Et on les laissa tomber sur le pont qui rsonna sourdement.

Un cri plaintif et faible sembla sortir d'un des linceuls....

Ls matelots se regardrent...

--Ce b---- de _Malais_ s'est sans doute tromp--dit Brulart--il l'aura
cru finie, et elle n'est peut-tre qu'_en train_... voyons....

Et il tira violemment la pagne qui entourait  peine une des deux
ngresses....

Un tout jeune enfant tomba du sein de sa mre o il tait attach....

(C'tait une des deux ngresses ayant un _petit_ port sur la facture de
Van-Hop, vous savez...)

Cette frle et chtive crature redoublait ses faibles cris... et
s'accrochait au corps de sa pauvre mre qui ne pouvait plus
l'entendre!...

Brulart eut l'air presque attendri...

--Toi, le _Malais_--dit-il--va chercher en bas l'autre ngresse qui a un
enfant, et monte-les ici.

Et il prit le ngrillon dans ses larges et grandes mains....

La ngresse monta toute tremblante, croyant qu'on allait la battre, et
serrant son fils entre ses bras...

Quand elle vit les deux cadavres, elle poussa un cri triste et doux,
s'agenouilla et se prit  chanter quelques paroles d'une mlodie
singulire...

--Toi, le _Malais_--dit Brulart--apprends-lui qu'elle n'est pas l pour
seriner des antiennes, mais pour prendre ce ngrillon et le nourrir avec
le sien...

Le _Malais_ lui prsentant l'enfant:--Tiens--lui dit-il en
caffre....--le chef ple t'ordonne de partager ton lait entre ton fils
et celui-ci.

La jeune femme le regarda avec tonnement, et rpondit en secouant la
tte...

--Oh! non, je ne puis, cet enfant, vois-tu, est le premier n d'une
vierge...

--Qu'est-ce que cela fait?...

--Oh! non, je ne puis... sa mre est morte... elle est alle au grand
Kraal de l haut! Il faut que son enfant meure avec elle... sans cela...
qui la servirait au grand Kraal... la pauvre mre... si ce n'est son
enfant?... il faut qu'il meure! le premier fils d'une vierge jamais ne
doit quitter sa mre...

Et la jeune femme reprit son chant triste et doux, puis baisa le petit
enfant qui lui souriait... en lui tendant ses bras.

--Le Malais traduisit cette conversation  Brulart...

--Ah! bah... tout a m'embte, va au grand Kraal alors... a vaut mieux
pour toi....

Et le ngrillon voltigea au-dessus du bord et disparut!...

--Quant  elle, pour m'avoir rsist, fais-lui un peu tambouriner les
reins.

On se mit  battre la pauvre ngresse, et quoiqu'elle avant les bras
en avant pour garantir son ngrillon des atteintes du fouet, il en reut
quelques coups, et la mre, je vous jure, criait plus pour lui que pour
elle....

Ses cris se mlrent  ceux du _Grand-Sec_,  la grande joie de
l'quipage, qui trouvait le concert complet.

Enfin, comme l'homme  cheval perdait connaissance, on arrta.

On le descendit.

Mais on le coucha sur le pont, car il ne pouvait se tenir debout.

--Il est plus fatigu que s'il avait fait dix lieues... le bon
cavalier--dit un plaisant--il n'a pourtant pas t secou.

--Silence,--dit Brulart...

On fit silence...

Le brick et la golette marchaient toujours de conserve, la brise tait
frache et le soleil se couchait tincelant, pas un nuage, un ciel pur
et chaud, une mer douce et calme...

--Vous avez tous vu--continua le capitaine--ce _monsieur_ qui vient de
descendre de cheval; il avait manqu  mon ordre, et vous savez de quel
bois je paie ordinairement ces fautes-l... aujourd'hui je veux tre bon
enfant.

L'quipage frmit....

--Je veux, au lieu de le punir, le rcompenser....

Les matelots se regardrent, et trois des plus intrpides plirent....

--Et que a vous serve d'exemple: coute, toi, _Grand-Sec_....

Le _Grand-Sec_ leva pniblement la tte et souleva des yeux teints.

--Tu as voulu tter des ngresses....

Le malheureux poussa un long soupir... il n'y pensait plus, je vous
jure....

--C'est une ide comme une autre; d'ailleurs tu es dans l'ge des
amours, aussi je ne t'en veux pas pour cela; pour te le prouver, au lieu
d'une... je t'en donne deux... mon bon homme!

L'infortun ne comprit pas... mais l'quipage saisit parfaitement
l'intention, et fut d'abord comme atterr d'une atrocit si calme...
mais aprs, voyant le ct plaisant de l'aventure, il se drida, et un
sourire, qui gagna de proche en proche, vint claircir ces figures un
instant assombries....

--Qu'on l'amarre sur une cage  poules avec ces deux charognes... et--_
la mer_.

--Vivant?--demanda avec anxit le Malais, qui tait intime du Grand-Sec
et l'aimait de tout son coeur.....

--a va sans dire--reprit Brulart en regagnant sa dunette...

       *       *       *       *       *

On entendit quelques mots entrecoups, des imprcations, des blasphmes,
des prires  attendrir un inquisiteur, des rires, des sanglots,
d'affreuses plaisanteries, des cris perants... puis enfin un bruit
sourd qui fit rejaillir l'eau sur le pont.

Alors Brulart se pencha sur le plat-bord, et, montrant  son quipage la
cage  poules qu'ils laissaient dj derrire eux, et le misrable
_Grand-Sec_... dont les yeux flamboyaient... et qui, se tordant sur les
cadavres malgr les cordes qui l'treignaient... poussait des hurlements
de rage qui n'avaient rien d'humain.

--Que a vous serve d'exemple, mes agneaux... et encore--ajouta-t-il en
souriant...--il ne mourra pas de faim!

Dix minutes aprs, la cage  poules ne paraissait plus qu'un point
lumineux au milieu de l'Ocan, car le soleil couchant la colorait
fortement de ses rayons... puis elle s'effaa tout--fait quand le
soleil disparut dans la brume... et que la nuit fut venue.

Alors, on vit poindre une lumire dans la dunette de Brulart: c'est
cette lumire et cette retraite qui intriguaient si fortement
l'quipage; que faisait-il ainsi toutes les nuits? et pourquoi
s'enfermer ainsi soigneusement, car  bord du brick, comme  bord de sa
golette, il avait dfendu, sous peine de mort (et il tenait sa
promesse), il avait dfendu d'approcher de sa cabine,  moins d'un cas
imprvu et imminent, et encore s'tait-il rserv le droit de juger
aprs, si le cas tait rellement imminent; or, si malheureusement il ne
le croyait pas tel,--_ la mer_,--celui qui, oubliant ses ordres, se ft
approch de sa cabine avant huit heures.




CHAPITRE III.

    Je n'y puis rien comprendre.
      _Musique de Boieldieu_.

MYSTRE.


Brulart avait soigneusement ferm, verrouill, cadenass la porte de sa
dunette.

Au dehors, pas le plus lger bruit, quelquefois le sifflement des
cordages... le frlement des voiles... le clapotis des vagues qui
battaient doucement la poupe du brick, et s'ouvraient au sciage
phosphorescent du navire, voil tout.

Il couta encore, regarda bien si personne ne l'piait,... et s'avana
vers son grand coffre.

Il l'ouvrit.

On aurait cru d'abord que ce vieux bahut ne contenait rien... mais, en
l'examinant attentivement, on y dcouvrait un double fond.

Il le leva.

Et dans un coin de cette cachette il prit un coffret recouvert de cuir
de Russie.

Cette petite caisse, richement orne, portait un bel cusson armori.

C'tait le blason de Brulart...

Brulart ferma hermtiquement les rideaux de la dunette; et posa le
prcieux coffret sur sa petite table sale et graisseuse qu'il approcha
du lit...

Il se coucha  demi tendu, aprs avoir ddaigneusement jet le chapeau,
la couronne et la veste de feu M. Benot....

Alors il leva le couvercle de l'tui, et ses yeux brillaient d'un feu
singulier...

Sa figure, ordinairement rude, sauvage, semblait se dpouiller de cette
corce paisse, et ses traits, fortement caractriss, paraissaient
vraiment beaux, tant une subite et inimitable expression de douceur s'y
tait rvle.... Il secoua son paisse chevelure, comme un lion qui se
dbarrasse de sa crinire, carta ses longs cheveux, et tira
respectueusement du coffret un petit flacon de cristal miraculeusement
sculpt et presque cach sous l'or et les pierreries qui l'ornaient...

Puis il approcha ce merveilleux bijou de sa lampe fumeuse et ftide, et,
 sa lueur rougetre, contempla ce qu'il contenait.

C'tait une liqueur paisse, visqueuse, d'une teinte plus colore, plus
brillante que celle du caf. Il parat qu'elle tait pour lui d'un bien
haut prix, car ses yeux rayonnrent d'une joie cleste quand il
s'aperut que le prcieux flacon tait encore aux trois quarts plein.

--Il le baisa avec onction et amour, comme on baise la main d'une
vierge, et le dposa, non sur la vilaine table; oh! non, mais sur un
petit coussinet de velours bleu, tout brod d'argent et de perles...

Il tira aussi du coffret une petite coupe d'or et un assez grand flacon
de mme mtal.

Mais, pendant toute cette crmonie, il y avait, sur les traits de
Brulart, autant de recueillement et d'adoration que sur le visage d'un
prtre qui retire le calice du tabernacle...

Et, ouvrant dlicatement la petite fiole, il versa goutte  goutte la
sduisante liqueur qui tombait en perles brillantes comme des rubis.

Il en compta vingt... puis il remplit la coupe d'une autre liqueur
limpide et claire comme le cristal, qui prit alors une teinte rouge et
dore.

Et il porta la coupe  ses lvres avides, but avec lenteur en fermant
les yeux et appuyant sa large main sur sa poitrine; aprs quoi, il
resserra coupe, flacon dans le petit coffre, et le petit coffre dans le
grand bahut, avec la mme mesure, le mme soin, le mme recueillement...

Et quand il se redressa, vous eussiez baiss les yeux devant ce regard
inspir... qui faisait presque plir la lumire de sa lampe: il tait
beau, grandiose, admirable ainsi; ses guenilles, sa longue barbe, tout
cela disparaissait devant l'incroyable conscience de bonheur qui
clatait sur ce front tout  l'heure sombre et fronc... maintenant
lisse et pur comme celui d'une jeune fille...

--Adieu, terre!...  moi le ciel...

       *       *       *       *       *

Dit-il en s'lanant sur son lit.

--Dix minutes, aprs, il tait profondment endormi.

       *       *       *       *       *

Il venait de prendre la dose d'OPIUM qu'il buvait chaque soir.

Or, par une bizarrerie que l'effet et l'habitude constante de cet
exalirant peuvent facilement expliquer, il avait fini par prendre
l'existence factice qu'il se procurait au moyen de l'opium, ses
crations si potiques, si merveilleuses, ses dlirants prestiges, ses
ravissantes visions, pour sa vie _vraie_, _relle_, dont le souvenir
vague et confus venait tinceler par moment  son esprit, dans le jour,
parmi des scnes affreuses, comme la conscience d'une journe de bonheur
vient quelquefois dilater notre coeur, mme au milieu d'un songe
horrible.

Tandis qu'il considrait sa _vie vraie_, sa vie qu'il menait au milieu
de ses brigands, du meurtre et du vol,  peu prs comme un songe, un
cauchemar pnible auquel il se laissait entraner avec insouciance, et
qu'il poussait machinalement  l'horrible, selon le besoin, le dsir du
moment, sans rflexion, sans remords, et mme avec une secrte
jouissance, comme ces gens qui se disent vaguement au milieu d'un rve
affreux...--Que m'importe... je me rveillerai toujours bien!

C'tait en un mot--la vie renverse.

Le fantastique mis  la place du positif.

Un rve  la place d'une ralit.

C'est obscur; je le sais.

Mais essayez de l'opium, et vous me comprendrez...

Croyez d'ailleurs un homme d'_exprience_.




CHAPITRE IV.

    Rien n'est vrai, rien n'est faux;
    Tout est songe et mensonge.

    DE  LAMARTINE .--_Harmonies_.

    coutez, mes enfants, cette effrayante histoire,
    Comme d'un saint avis gardez-en la mmoire;
    Un jour vous la direz  vos petits neveux
    Quand la neige des ans blanchira vos cheveux.

    DELPHINE  GAT .--_La Tour du Prodige_.

OPIUM.


 douce et ravissante ivresse de l'opium, ivresse pure et suave, ivresse
toute morale, leve, potique!

 ct de la vie relle, triste, due, douloureuse, tu improvises une
vie fantastique, brillante et colore!

L, jamais un chagrin; mollement berc de rve en rve, on jouit sans
regret... c'est un long jour de fte sans lendemain, un amour sans
larmes... un printemps sans hiver.

Tantt c'est un gai voyage sur ce beau lac, domin par l'antique
habitation de vos aeux et encadr d'un gazon vert que foulent en
dansant de jeunes filles aux robes flottantes.

C'est une sduisante causerie sous un ombrage sculaire o l'on se
parle si bas, si prs, que les lvres se touchent et frmissent.

Ou bien encore, c'est la demoiselle au corselet d'meraude, aux ailes de
nacre et de moire que l'on poursuit en chantant la vieille chanson
qu'une mre vous a apprise autrefois.

Et puis souvent, pour contraster avec ces tableaux si frais, si jeunes,
si parfums, surgit une bizarre vision, quelque chose d'horrible et
d'trange... qui vous terrifie et vous glace un moment...

Alors c'est comme la peur qu'on prouve au milieu d'une paisible veille
d'automne, quand l'aeul raconte quelque lugubre et sanglante chronique.

Mais aussi que cette folle terreur d'un instant donne un charme plus vif
aux voluptueuses caresses de ces femmes ples, douces, ariennes qui
ralisent tous les songes de votre ardente jeunesse; vous savez! quand
le regard sec, haletant sur votre couche solitaire, vous appeliez en
vain l'tre mystrieux et inconnu que l'on rve toujours  quinze ans.

Oh! qu'alors elle semble vulgaire cette ivresse du punch, malgr ses
mille flammes bleutres et nacres, ses tincelantes aigrettes d'opale
et de feu, qui frissonnent, ptillent en courant sur les bords d'une
large coupe.

Oubliez le vin de Champagne au milieu des glaons; laissez bouillonner
sa mousse; laissez-la dborder et couler  longs flots sur le cristal
des carafes.

--Aprs tout, que serait cette ivresse? quelque lourde et grossire
orgie, des ides sans suite, une tte pesante, une raison teinte ou
hbte.

Au lieu que l'opium! tenez... voyez ce Brulart! si vous saviez ce qu'il
rve.

C'est un homme trange que cet homme! Froce et crapuleux, c'est  force
de vices et de crimes qu'il a pris un imprieux et irrsistible
ascendant sur une tourbe d'tres dgrads et infmes; jamais une pense
noble ou consolante; on dirait que c'est en riant, d'un rire satanique,
qu'il creuse dans la fange pour voir jusqu' quel point d'ignominie peut
aller la dgradation humaine.

Cette vie, c'est sa vie apparente de chaque jour, sa vie physique, sa
vie de brigand, de ngrier, de pirate, d'assassin... sa vie qui le fera
pendre...

Maintenant il rve: l'esprit, l'me a quitt son ignoble enveloppe...
c'est son autre existence qui commence... son existence aussi  lui,
belle, riante, pare, avec des fleurs et des femmes, des palais
somptueux, des chants de gloire et d'amour, son existence  vous
dsesprer tous, oui, cent fois oui, car l'ivresse de l'opium l'lve 
un degr de puissance inoue. Les trsors du monde, le pouvoir des rois
ne pourraient jamais, dans votre vie relle, vous donner la millime
partie des jouissances ineffables que gote ce brigand en guenilles.

--Et ce n'est pas une heure, un jour, une anne... mais la moiti de sa
vie qu'il passe dans cette sphre divine, o il est presque dieu; quant
 sa vie relle, ce n'est pour lui, je l'ai dit, qu'un cauchemar qu'il
pousse  l'horrible autant qu'il le peut, car, vus d'aussi haut, en
prsence de tels souvenirs... que sont les hommes? mon Dieu!... de la
matire  contrastes, de la boue qu'on jette  ct d'un diamant pour en
faire briller plus vives les tincelantes facettes....

Ainsi du moins pensait Brulart....

Tenez, suivez d'ailleurs le rve qui rpand sur ses traits cette
incroyable expression de plaisir et d'extase.




SONGE.


C'tait une merveilleuse villa qui se mirait aux flots bleus de
l'Adriatique, avec ses arbres verts, ses majestueuses colonnades et ses
escaliers de marbre blanc, baigns par une mer indolente...

--Une foule de gondoles aux riches dorures, recouvertes de tentes et de
rideaux de pourpre se balanaient amarres aux dalles, et, impatientes,
battaient l'eau de leurs deux grandes ailes satines qui, chose trange,
leur tenaient lieu de rames et de voiles.

--On entendit une musique mlodieuse... des sons vibrants et sonores
comme ceux de l'harmonica,... ariens comme ceux des harpes oliennes.

Et puis de belles filles ples, avec des yeux noirs, des cheveux noirs
et un ineffable sourire sur leurs lvres roses, se placrent dans les
barques en jouant d'une lyre d'bne.

Et cette harmonie suave et mlancolique remplissait les yeux de
larmes,... de larmes douces comme celles qu'on rpand  la vue d'un ami
retrouv.

Alors les gondoles s'animrent, tendirent leurs ailes argentes  une
brise odorante, qui, traversant de vastes bois d'orangers et de jasmins,
apportait une senteur dlicieuse, et la petite flotte s'loigna
doucement.

 l'arrire de chaque gondole une place tait rserve, et les jeunes
filles y jetaient incessamment des fleurs qu'elles effeuillaient en
chantant  voix basse je ne sais quelles mystrieuses paroles dont la
mlodie faisait pourtant battre le coeur.

Mais les gondoles frmirent de joie, agitrent tout  coup leurs grandes
ailes, et, formant un demi-cercle, volrent avec rapidit au-devant d'un
petit esquif aux voiles blanches, manoeuvr par un seul homme.

Cet homme, c'tait Brulart, c'tait le comte, c'tait Arthur... mais
beau, mais noble, mais par....

D'un bond il fit disparatre son canot, sauta dans une des gondoles, et
regagna le palais de marbre escort par les filles ples aux yeux noirs,
qui continuaient leurs chants d'une harmonie ravissante.

--Et s'tendant avec dlices sur les fleurs qu'elles avaient
effeuilles, il attira une des jeunes femmes sur ses genoux:

--Oh! viens; que j'aime la douceur de ta voix, que j'aime ton sourire...
dnoue tes cheveux au vent... que je les sente caresser mon front...
donne... Oh! donne un baiser de ta bouche amoureuse... j'en ai besoin,
j'ai tant souffert! Oui, au lieu de vous, mes soeurs, j'ai vu en songe
des tres noirs et difformes! au lieu de notre beau lac limpide, de ses
rivages fleuris... une mer triste et brumeuse, un ciel gris et sombre!
puis un vaisseau sans pourpre, sans dorure et sans femmes... un homme
qui se tordait sur des cadavres, en poussant des cris horribles... au
lieu de cette mlodie, de ce langage pur et doux, j'ai entendu je ne
sais quels clats rauques et discordants!...

Et puis, horreur!... je me voyais, moi, couvert de haillons, me jetant
a et l, au milieu de cette bizarre et trange tourbe d'hommes affreux,
parlant leur langue, riant de leur rire, tuant avec leur poignard...
moi, moi, si noble et si fier...

Oh! quel rve, quel rve!... oublions-le... oui... ces souvenirs dj
lointains s'effacent tout--fait....  moi, mes femmes!  moi, mes
soeurs! franchissons ces degrs; entrons sous cette coupole tincelante
de lumire... mettons-nous  cette table couverte de vermeil, de
cristaux et de fleurs....

Tout disparaissait.

       *       *       *       *       *

Et il se trouvait au milieu d'un immense jardin, rempli d'arbres
courbant sous le poids de leurs fruits.

Il avait bien soif... sa langue tait sche et rude, son gosier brlant.

--Il prit une orange couverte d'une peau vermeille et fine et tenta de
la lui ter....

Mais  chaque morceau d'corce qu'il enlevait, l'orange saignait comme
une blessure frache....

C'tait du vrai sang, du sang noir, pais et chaud.

--Il continua... ses mains taient toutes ensanglantes...

--Il arracha le dernier lambeau...

--Mais,  l'instant, il se sentit mordu au doigt, mordu avec rage, comme
par une bouche humaine, comme par des dents aigus, convulsivement
serres.

--Et il se prit  fuir.

--Et il secouait sa main toujours mordue par l'orange, qui, s'tant
attache  son doigt, le mchait... le mchait...

--Et il sentait les dents froides, arrivant jusqu' l'os, glisser et
crier sur sa membrane luisante.

--Et les dents firent rouler cet os entre elles comme entre deux lames
de scie.

L'os se divisa...

Alors le contact des dents glaciales avec la moelle fit circuler un
horrible frisson dans tous les membres de Brulart...

Et la moelle fut aussi divise... comme l'os...

       *       *       *       *       *

--Alors il sentit l'impression frache et humide d'une bouche de femme
effleurer ses lvres brlantes... et une voix bien connue murmurait 
son oreille:--Ne crains rien, je veille sur toi... attends-moi...

Et tout disparut encore.

Alors il tait dans une vaste chambre, toute tapisse de soie amarante
broche d'or, claire par l'invisible foyer d'une lumire gale et
pure.

Au fond, se dressait un lit de bois de sandal magnifiquement incrust de
nacre et d'ivoire, couvert d'une riche dentelle et entour d'lgants
rideaux rouges qui laissaient pntrer dans l'alcve une lueur faible,
rose et mystrieuse.

Puis, de lgers tourbillons d'une vapeur embaume, s'chappant de riches
cassolettes d'or, adoucissaient le vif et brillant clat de dlicieuses
peintures qu'ils semblaient voiler.

Et ces tableaux voluptueux faisaient battre les artres et porter le
sang au visage...

On entendit marcher... et lui se cacha dans un petit rduit, proche
l'alcve.

Mais de l il pouvait tout voir...

_Elle_ entra suivie de ses femmes...

C'tait peut-tre une reine, car elle portait un blouissant diadme sur
son beau et noble front.

Et, apercevant un lis qu'_il_ avait pos sur sa toilette, elle
sourit....

Mais bientt, impatiente, emporte, elle gronda ses femmes, car chaque
fleur, chaque diamant, chaque bijou, tombait avec une lenteur bien
cruelle!...

Enfin, sa lourde robe bleue, toute raide d'or et de pierreries, glissant
 ses pieds, laissa nues ses paules d'albtre, larges et rondes, avec
une petite fossette au milieu.

Et l'on vit son cou gracieux, et cet endroit si blanc, si doux, o nat
une chevelure brune, lisse et paisse, lgamment releve, peigne,
lustre....

Elle se retourna.

Sa figure d'un parfait ovale avait une expression rayonnante... ses
grands yeux bleus tincelaient humides et brillants, sous des sourcils
chtains, troits et bien arqus que ses dsirs haletants fronaient un
peu...

Sa gorge bondissait d'une faon trange et faisait craquer son corset...

Elle croisa sa jolie jambe sur son genou, et dnoua, ou plutt rompit
avec violence les longs cordons de soie qui attachaient un tout petit
soulier de satin.

Et puis enfin elle renvoya ses femmes, et voulut, quel caprice! les
suivre jusqu'au bout d'une galerie qui communiquait  son appartement.

Aprs avoir soigneusement ferm la porte de cette galerie, rapide comme
un oiseau, elle vola dans sa chambre.

--Oh! mon amour, mon seul amour--murmura-t-elle en tombant dans ses
bras,  lui qui, debout, la soutenait en sentant avec ivresse le contact
lectrique de ce corps, d'admirables proportions.

--Tiens--disait-elle tout bas...--aujourd'hui... partout les louanges,
partout on disait ton nom, mon ador; partout on disait ton courage, ton
noble caractre, ta beaut... et heureuse, fire, je me disais:--Ce
courage, ce noble coeur, cette beaut, tout est  moi...  moi... mon
Arthur!

--Oh! Marie... quel doux rveil.... N'ai-je pas rv, mon ange... que tu
m'avais trahi... tu... que sais-je, moi? Me pardonnes-tu, dis?

--Non, non... tu mourras palpitant sous mes baisers--dit-elle en
bondissant comme une jeune panthre, et lui mordant les lvres avec une
amoureuse frnsie....

--Oh! viens, viens--dit-il, et l'on entendit crier les anneaux d'or des
rideaux soyeux de l'alcve....

       *       *       *       *       *

--Mais, mille millions de tonnerres de diable--hurlait _le Malais_  la
porte de la dunette, qu'il branlait de toutes ses forces--il est donc
mort... capitaine... c'est la golette qui est  poupe, et matre _le
Borgne_ qui dit que nous sommes chasss... capitaine... capitaine!

Cet infernal bruit tira Brulart de son sommeil
fantastique.--Dj...--s'cria-t-il douloureusement (je le crois) en
regardant  travers les joints de ses persiennes.

Et tout avait fui avec le rveil, il ne lui restait qu'un vague et
confus souvenir qui ne faisait que l'accabler davantage.

Le dieu retombait brigand.

Et, sans se donner la peine d'ouvrir sa porte verrouille et ferme,
d'un effroyable coup de tte il la dfona au moment o _le Malais_
frappait encore; celui-ci fut rouler  vingt pieds....

Fort heureusement, car Brulart l'et tu.

Mais que devint le capitaine, lorsqu'il vit la golette en panne, et
qu'il entendit le Borgne lui crier:

--Ah a, vous tes donc sourd, capitaine, voil une heure que je
m'gosille  vous hler; nous sommes chasss, et par une frgate, je
crois; il n'y a pas  lanterner... je vais aller vous trouver, et nous
causerons... vite... car elle a bonne brise, et c'est un vilain jeu 
jouer.... Tenez... voyez-vous ce signal qu'elle vient de faire encore!

--F....--dit Brulart.




LIVRE IV.




CHAPITRE I.

    Vienge par mer al duc den k'il ara boen vent:
    Tt sa navie amaint, si n'i demort noient.

    ROBERT  WACE .--_Roman du Rou et des ducs de Normandie_.

LA FRGATE.


--Mais, sacredieu, c'est une horreur!...--cria le premier lieutenant de
la frgate qui devait intriguer si fortement le Borgne et Brulart.

--Le coeur me manque, et ma tante qui m'a dfendu les motions
fortes--dit d'une voix flte le commissaire du bord, petit jeune homme
fris, musqu, cambr, qui portait des gants, mme  table....

--C'est  interrompre la digestion la mieux commence--soupira le
docteur, frais, vermeil, fort obse, et gourmand comme une femme de
quarante ans qui a deux amants ou plus....

--C'est  carteler un brigand de cette espce! Si on le
rencontre...--reprit le lieutenant;--mais voyons, ne crains rien...
raconte-nous a en dtail... veux-tu _reboire_, mon garon?...

--Je n'y tiendrais pas... ce serait  m'vanouir... les jambes me
flageolent dj... heureusement j'ai mon vinaigre et mon
ther....--s'cria le commissaire en se sauvant du _carr_ de la
frgate.

--Moi, je reste--dit le docteur--maintenant que le coup est port... je
n'en digrerai ni plus ni moins... je ne vous quitte pas, mon cher
Pleyston....--ajouta-t-il en serrant le bras du lieutenant avec
cordialit.

--Voyons maintenant... parle--reprit celui-ci; il s'adressait, en
franais,  un homme ple, dcharn, qui tremblait encore de frayeur et
de froid.

C'tait le _Grand-Sec_, que le _Cambrian_, frgate anglaise de
quarante-quatre canons, avait rencontr sur une cage  poules, avec les
deux ngresses mortes, et que l'on avait humainement recueilli  bord le
lendemain de son accident.

Il tait temps, je vous assure.

La scne se passait dans le _carr_, ou _grande chambre_ du btiment, et
les interlocuteurs taient, comme nous l'avons dit, le docteur et le
_lieutenant en pied_ de la frgate.

Le _Grand-Sec_ reprit la parole en regardant toujours autour de lui,
d'un air effar:

--Oui, mon lieutenant, voici la chose... pour lors, il a vol le
ngrier, pris les ngres, le navire, a troqu le capitaine et l'quipage
pour des noirs, et pour lors, finalement, l'a laiss dans une _patrie_
ous'qu'on l'a dvor lui et ses matelots... avec leurs pantalons, leurs
souliers, leurs vestes, et tout; car ces gens-l est trop sauvage pour
les avoir pluchs....

--Et a devait tre d'un dur...--fit le mdecin....

--Taisez-vous donc, docteur...--reprit le lieutenant;--continue mon
garon....

--Pour lors, mon lieutenant, voil que quand nous avons fait la chose de
prendre le brick, notre capitaine  nous y porte son bazar, et s'y
installe... bon... pour lors, voil qu'un jour, on fait monter les
noirauds pour chiquer leur _ration d'air et de soleil_... bon... pour
lors voil que lorsque les femelles s'affalent en bas pour rallier leur
coucher... c'tait, mon lieutenant, l'histoire de rire... pour lors j'en
arrte une par les cheveux et je l'embrasse... bon... je la
rembrasse... bon... mais pour lors, voil... le... capit... aine
(_Grand-Sec_ tremblait encore  ce souvenir, et ses dents
s'entre-choquaient), voil le capit... aine... qui... me... voit... et
comme... il... l'avait... d... fendu, il me fait mettre  cheval sur
une barre de cabestan avec des pierriers  chaque jambe... et puis
aprs... amarrer sur une cage  poules avec les... deux....

Ici le pauvre garon ne put continuer, et perdit connaissance.

--Allons, allons, docteur,...  votre pharmacie.

--Faites-le coucher, c'est moral, purement moral, de l'eau de fleur
d'orange, des calmants....

--Je vous le laisse, mon ami--dit le lieutenant--je monte chez le
_Pacha_[7] pour causer de tout cela avec lui....

Arriv dans la batterie, le lieutenant Pleyston se dirigea vers
l'arrire, dit deux mots  un factionnaire qui montait la garde prs la
porte de l'appartement du commandant, et entra.

Comme  bord de toutes les frgates, il traversa la salle du conseil,
laissa la chambre  coucher  droite, l'office  gauche, et arriva dans
la galerie ou salon situ sous le couronnement.

L se trouvait le commandant, sir Edward Burnett.

Cette galerie avait tout  la fois l'air d'une bibliothque et d'un
muse, partout des peintures, des livres, des cartes, enfin un asile de
savant et d'artiste. Couch sur un moelleux sopha, un jeune homme de
trente ans, vtu d'un lgant uniforme brod... feuilletait un volume de
Shakespeare... autour de lui, sur son tapis de Perse, taient ouverts a
et l d'autres livres, Volney, Sterne, Swift, Montesquieu, Corneille,
Moore, Byron, etc... et on voyait que le lecteur avait butin a et l
une pense, une ide, une anecdote... agissant en vritable picurien
qui gote de tout avec choix et friandise.

Quand le lieutenant entra, sir Burnett leva la tte, et l'on vit une
charmante figure de brillant et fashionable officier....

--Ah... bonjour, mon cher Pleyston--dit-il en se levant et tendant la
main  son second avec la plus exquise politesse;--eh bien... quelles
nouvelles... asseyez-vous l... prenez donc un verre de vin de Madre
avec moi....

--Il sonna, son matre d'htel servit et se retira.

--Toujours du Madre, commandant, et pour moi seul, car vous ne buvez
que de l'eau... jamais de pipe... jamais une pauvre chique...--ajouta
Pleyston en dissimulant la sienne.

--Mais vous voyez que j'ai du vin, mon bon lieutenant; et quant au
tabac... j'en possde aussi de parfait....

--Pour nous autres... comme le Madre....

--Ne parlons plus de a, qu'avons-nous de nouveau?...

--Commandant, il y a de nouveau que ce malheureux que l'on a repch
confirme tout ce qu'il nous avait d'abord dit....

--C'est inconcevable... c'est d'une cruaut inoue... mais quelle route
suit ce forban?...

--Il fait voile pour la Jamaque, commandant....

--Nous devons le rencontrer en courant la mme borde; faites, je vous
prie, grer les bonnettes, couvrez la frgate de toile... il est
possible que nous l'atteignions avant la nuit... nous ferons alors une
bonne et prompte justice de ce misrable... rien de plus... Pleyston....

--Non, commandant....

--Oh! quel ennuyeux mtier, chasser des ngriers, c'est  prir de
monotonie....

--Ah! commandant, pardieu, vous aimeriez mieux retourner dans votre
Londres... aux courses de New-Markett.... Dame... riche et jeune... joli
garon... le cble file sans qu'on y regarde....

--Non, non, mon cher lieutenant, j'aimerais mieux une bonne campagne de
guerre....

--Vous tes pay pour cela...  trente ans deux combats, cinq blessures,
et capitaine de frgate... a donne envie....

--Non, mon ami, cela donne des regrets, surtout quand on voit des
vtrans comme vous rester aussi long-temps dans les bas grades... mais
vous savez que je me suis charg de vous faire rendre justice, et....

Un nouveau personnage entra bruyamment... figure commune, quarante ans,
grand, gros, lourd, l'air niais et brutal.

C'tait un de ces officiers sans mrite qui, ayant langui dans les
emplois infrieurs  cause de leur stupide ignorance, nourrissent une
haine d'instinct et d'envie contre tout ce qui est jeune et d'une porte
suprieure. Le grand refrain de cette espce est celui-ci:--Je suis
vieux, donc j'ai des droits.--Quant au mrite,  la capacit, aux
services rendus, on n'en parle pas.

--Je crois--dit le nouveau venu, presque sans saluer son suprieur--je
crois qu'on voit les deux navires que vous avez fait chasser depuis ce
matin, mais la nuit viendra avant qu'on ait pu les rallier... aussi,
cordieu, c'est votre faute, commandant.

--Vous oubliez, monsieur, que le temps tait trop forc pour nous
permettre de faire plus de voile....

--Non... on pouvait faire plus de voile; d'ailleurs, c'est mon opinion,
et les opinions sont libres... nous ne sommes pas des esclaves; des
anciens comme nous peuvent dire ce qu'ils pensent... et leur opinion....

--C'est un droit que je ne vous conteste pas, monsieur, je reois avec
reconnaissance les conseils de gens expriments, mais j'ai agi comme je
croyais devoir agir, et je viens de donner l'ordre au lieutenant en pied
de grer les bonnettes.

--C'est trop tard, je puis bien trouver que c'est trop tard, c'est mon
opinion.

--Monsieur Jacquey--reprit le commandant avec un mouvement
d'impatience--depuis quelque temps vous prenez avec moi de singulires
licences, je suis seul chef ici, j'agis comme bon me semble, monsieur,
et je vous engage  y songer.

--Commandant--dit Pleyston tout bas--vous savez qu'il est bourru et bte
comme un ne.

--Mon cher lieutenant, veuillez, je vous prie, faire excuter mes
ordres--dit le commandant.

Pleyston sortit.

--Monsieur Jacquey, vous avez de l'humeur; il est pnible, je le
conois,  votre ge, de n'occuper qu'un grade infrieur... mais vos
camarades... Pleyston lui-mme... un officier rempli de mrite.

--C'est un brosseur, vous dites cela parce qu'il vous flatte....

--Vous me manquez en parlant ainsi d'un officier qui m'approche,
monsieur.

--Je suis fch, c'est mon opinion... je suis un ancien... un franc
marin... et je dis ce que je pense.

--On peut, monsieur, tre  la fois ancien marin et calomniateur en
accusant  faux un brave et loyal camarade... j'en suis fch, mais vous
m'obligez  vous infliger une punition, vous garderez les arrts huit
jours, monsieur.

--Mille temptes, tre puni par un enfant... par un mousse....

Le commandant plit, ses lvres se contractrent, mais il rpondit avec
le plus grand calme.

--Monsieur, vous perdez la tte, vous oubliez que chacun de mes grades a
t achet par une blessure ou une action qu'on a bien voulu
remarquer... ne me faites donc pas rougir, en m'obligeant  parler ainsi
de moi.... Vous n'tes pas gnreux, monsieur, vous savez que le temps,
le lieu et ma position ne me permettent pas de rpondre  votre injure,
mais comme avant tout je suis commandant de cette frgate, vous garderez
les arrts forcs pendant un mois, monsieur, et je suis indulgent; car
vous m'avez injuri chez moi, et je pouvais vous faire passer  un
conseil. Je dsire tre seul, monsieur.

Et le commandant se remit froidement  lire.

--Mais tonnerre de....

--Monsieur--dit le jeune officier en se levant--je serais dsol de
finir par appeler le capitaine d'armes....

Et le lieutenant Jacquey, vaincu par cette fermet, sortit en maugrant.

--Je suis fch de tout a--dit sir Edwards--mais parce qu'ils sont
vieux et ignorants... il faudrait tout leur passer, c'est impossible....

Les ordres furent excuts; et, les bonnettes donnant une nouvelle
vitesse au _Cambrian_, cette belle frgate ne se trouvait gure qu'
douze milles du brick et de la golette de Brulart, au coucher du
soleil.

Tout l'tat-major tait mont sur le pont, attir par la curiosit; car
l'histoire du _Grand-Sec_ s'tait rpandue, et l'on attendait avec une
incroyable impatience le moment o l'on s'emparerait de ces deux
navires, et de l'infme Brulart surtout.

Pourtant l'quipage ne montrait pas la mme horreur que les officiers
pour ces mfaits, et les marins du _Cambrian_ parlaient de Brulart comme
les femmes parlent de ce qu'on appelle vulgairement:--_les mauvais
sujets_.

--C'est a un crne ngociant--disait l'un--quel toupet!...

--C'est gal--reprenait un autre--il doit tre _chenu_, c'est pas un
combat ou une tempte qui lui ferait cligner l'oeil  celui-l....

--Enfin, on le pendrait que a serait bien juste... mais tout de mme a
me pincerait le ventre... parce qu'aprs tout on regrette toujours un
brave....--disait un troisime.

Quand le soleil fut couch, on continua d'observer _la Catherine_ et _la
Hyne_ au moyen de longues-vues de nuit qui permettaient de suivre leurs
manoeuvres....

--Allons-nous souper, Pleyston?--dit le docteur--j'ai un apptit de
vautour... nous avons, entre autres choses, un endaubage d'_Appert_, des
perdreaux farcis... qui ont une mine... une mine...  en devenir
amoureux...  se mettre  genoux devant,  ne les manger que
respectueusement dcouvert... tte nue....

--Ah... vieux... vieux docteur, va... tu prends pour toi tous les
apptits que tu dfends  tes malades! quel coffre! c'est une vraie
calle aux vivres! Allons, commissaire, allons donc... que
faites-vous-l?

--Ce que je fais?... mon Dieu, je tche de voir ces deux infmes
btiments; il n'y a aucun danger, n'est-ce pas, lieutenant? Quelle
figure ils doivent avoir.... Dieu! si ma tante savait  quoi l'on
m'expose....

--Ah! est-il drle, le commissaire, avec sa tante! Tenez... vous devriez
mettre une cornette et du rouge... et vous lui ressembleriez  votre
tante; soyez donc homme, cordieu! mais vous ne savez donc pas qu'une
fois les navires amarins, c'est vous qui serez charg d'aller  bord
faire l'inventaire des ngres et des pirates?

--Dieu du ciel...  bord... mais ce doit tre infect.... Non... non, je
n'irai pas... pour attraper une bonne maladie... ma tante m'a bien dit
d'tre prudent!

--Pleyston... tu te feras tuer--disait le docteur  moiti descendu, et
dont on ne voyait plus que la joyeuse figure qui rayonnait au-dessus du
grand panneau...  ton premier coup de grog... je te soignerai....

--Je te suis, vieux... Allons, madame, voulez-vous ma main?--dit le
lieutenant d'un air goguenard au commissaire.

--Monsieur, toujours route  l'ouest-nord-ouest, et avertissez-moi ds
que nous serons  porte de canon de ces pirates--dit le commandant 
l'officier de quart en rentrant chez lui.




CHAPITRE II.

    Gueule Dieu! c'est lui qui nous pousse
    cans, et il nous plante l au milieu de
    la besogne!

    VICTOR  HUGO .--_Notre Dame de Paris_.

    Oh! oh! le rus compre... voil de
    quoi nous faire rire le soir  la veille.

    BURKE .--LA FEMME FOLLE.

UNE RUSE.


Le matin, sur les quatre heures, la frgate tait au plus  un mille de
_la Catherine_ et de _la Hyne_; mais ses grandes voiles blanches et ses
feux, qui tincelaient au milieu d'une de ces nuits des tropiques si
claires et si transparentes, avaient merveilleusement aid le Borgne 
dcouvrir l'ennemi qui le poursuivait.

Les deux navires de Brulart venaient de mettre en panne, et le Borgne
s'tait rendu  bord du brick.

Lui, Brulart et le Malais tenaient conseil sur l'arrire de la dunette.

--Il n'y a qu'une chose  faire--disait le Borgne...--c'est de filer....

--Filons...--rpta le Malais.

--Anes, chiens que vous tes--cria Brulart--la frgate vous laissera
faire, n'est-ce pas?... car elle m'a l'air de marcher comme une
autruche, ce n'est pas a... rponds, _le Borgne_, combien peut-il tenir
de noirs... en plus dans la golette?

--Mais, en les serrant un peu... vingt....

--Pas plus?...

--Non, car ils n'aurient pas mme leurs coudes franches. Il faudra les
arimer de ct....

--Mettons quarante; ils ne sont pas ici au bal pour faire les beaux bras
et les jolis coeurs.

--Bah! quand il y a de la place pour quarante, il y en a bien pour
cinquante!--dit le Borgne.

--Alors mettons soixante... que tu vas choisir ici, parmi les grands
Namaquois; tu les amarreras d'un ct et les petits Namaquois de
l'autre, pour qu'ils ne se dvorent pas... tu m'entends?

--Oui, capitaine.

--Pendant ce temps-l, toi, le Malais, tu prendras tout ce qui nous
reste de poudre  bord de la golette, moins un baril, et tu
l'apporteras ici... tu m'entends?...

--Oui, capitaine.

--Et dpchons, car je vous cognerai si dans une demi-heure tout n'est
pas par....

Le Borgne descendit dans le faux pont du brick, choisit  peu prs
cinquante ngres ou ngresses, y compris Atar-Gull... doubla leurs fers
et les fit embarquer  mesure par section de dix, dans un canot qui les
transportait  bord de la golette;... l, on les dposait
provisoirement sur le pont... bien et dment enchans.

De son ct, le Malais ouvrit la soute aux poudres de _la Hyne_, fort
honntement garnie, et fit apporter sur le pont de _la Catherine_
environ trois cents kilogrammes de poudre renferms dans de petits
barils.

Pendant ce temps, Brulart fixait son regard pntrant, qui semblait
percer l'obscurit de la nuit, sur la frgate qui avanait toujours,...
et  une lueur qui clata tout  coup (c'tait sans doute un signal), il
put juger srement de la distance qui le sparait d'elle...

--Sacr mille tonnerres de diable--cria-t-il--c'est juste ce qui nous
reste de temps pour prendre de l'air... le Borgne... le Borgne... ici,
chien, ici...

Le Borgne accourut....

--Fais embarquer tout l'quipage  bord de la golette, y compris les
noirs.

--Les noirs y sont dj...

--Bien... tu resteras ici seul avec moi et le Malais....

Le Borgne frmit...

--Et dis  un vieux matelot de tout parer pour prendre le large sitt
que nous retournerons  bord de _la Hyne_.

Ces ordres furent excuts avec une merveilleuse rapidit, et au bout
d'un quart d'heure _Brulart_, _le Borgne_ et _le Malais_ restaient seuls
sur le pont de _la Catherine_ qui se balanait silencieuse sur
l'Ocan...

_La Hyne_, aussi toujours en panne, n'attendait que la prsence de
Brulart et de ses deux acolytes pour mettre  la voile...

Le Borgne et le Malais changeaient de frquents regards, et des
mouvements d'yeux expressifs en considrant Brulart qui, appuy sur son
gros bton, semblait mditer profondment.

Cet infernal trio avait une singulire expression, clair  moiti par
la clart du fanal que _Cartahut_ balanait machinalement.

La figure de Brulart, reflte au plafond par cette lumire rougetre,
avait une horrible expression de mchancet; on voyait aux rides qui, se
croisant dans tous les sens sur son large front, s'effaaient, allaient
et revenaient, qu'il tait sous l'influence d'une ide fixe, cherchant
sans doute la solution d'un projet quelconque...

Enfin... frappant un grand coup de bton sur le dos de _Cartahut_, il
s'cria, joyeux et triomphant:

--J'y suis... j'y suis. Ah! dame frgate, tu veux manger dans ma
gamelle... eh bien! tu vas goter de ma soupe...

--Et vous autres--dit-il  le Borgne et au Malais qui causaient  voix
basse de je ne sais quel meurtre ou quel vol, vous autres, imitez-moi...
prenez des haches... mais d'abord descendons ces barils de poudre dans
le faux pont....

Ce qui fut fait... puis ils enlevrent avec prcaution le dessus de
chaque baril de poudre....

Puis ils agglomrrent ces barils en les entourant de trois ou quatre
tours de cbles et de chanes... afin de les faire clater avec une
incroyable violence.

Puis Brulart mit au-dessus d'un des barils un pistolet arm et charg,
dont le canon plongeait dans la poudre.

Puis il attacha une longue corde  la dtente de ce pistolet.

Pendant cette dlicate opration, ses deux confrres se regardaient en
frissonnant, il fallait un geste, un rien pour les faire sauter. Mais
Brulart avait tant de sang-froid et d'adresse!...

--Montons l-haut--reprit-il en emportant le bout de la grande corde qui
rpondait au pistolet--et toi, _Cartahut_, tu resteras ici...

Le malheureux mousse jeta un cri d'effroi.

--Allons--dit Brulart, non, je ne t'y laisserai pas tout- fait,
seulement, ferme et calfate bien l'entre du petit panneau.... Nous
allons t'attendre sur le pont...--et il poussait du coude ses acolytes
comme pour les prvenir d'une intention plaisante.

J'oubliais de dire qu'il restait une ou deux douzaines de ngres dans le
faux pont, de ceux que le Borgne n'avait pas dsigns comme devant aller
 bord de la golette....

Cartahut ferma, verrouilla le petit panneau, et sortit par le grand....

Alors Brulart, avant de recouvrir cette ouverture avec la planche carre
destine  cet effet, attacha au-dessous de cette planche, du ct qui
donnait dans le faux pont, attacha, dis-je, la corde qui rpondait 
son ptard, et replaa ce couvercle sur le panneau  demi ouvert.

--Comprenez-vous?--dit-il aux deux autres qui suivaient ses mouvements
avec une impatiente curiosit.

--Non... capitaine....

--Vous tes des btes... je... mais nous causerons de a  bord de _la
Hyne_; toi, le Borgne, laisse le brick amure comme il l'est, laisse-le
en panne et suis-moi.

Or tous trois descendirent dans la yole amarre aux flancs du brick,
suivis de _Cartahut_ qui l'avait chapp belle... ma foi, et le Malais
et le Borgne ramant avec ardeur, ils atteignent _la Hyne_ en un
instant....

 peine Brulart fut-il sur le pont, que, de sa grosse et tonnante voix,
il cria....

--Brassez bbord, laissez arriver vent arrire, amurez toutes les
voiles, toutes,  chavirer s'il le faut... mais filons vite, car la
camarade... nous apprte une chasse.

Et la nuit devenant plus claire, il montrait la frgate qui tait  deux
ou trois portes de canon....

_La Hyne_ sentit bientt cette augmentation de voiles, et vola avec une
inconcevable rapidit sur la surface de la mer, favorise par une bonne
brise....

--Eh bien... vous abandonnez donc le brick, capitaine--crirent le
Borgne et le Malais.

--Je le crois bien... mais voici la chose: comme vous voyez, il reste en
panne dans l'air de vent de la frgate; nous sommes deux navires, elle
est seule, il faut choisir, elle pique d'abord droit au cul lourd, au
btiment en panne, ou ne se dfie pas de a, un vrai bateau marchand;
elle s'approche  petite porte de voix... et se met  hler... pas un
mot de rponse; embte de a, elle envoie du monde  bord, on
monte,--personne...--on va au petit panneau... ferm, verrouill, on va
au grand.... Bon--font-ils, il est  moiti ouvert, ils veulent l'ouvrir
tout--fait, ils soulvent le couvercle, la corde raidit, la dtente
part... et allez donc, six cents livres de poudre en feu. Avis aux
amateurs!

--Quel homme...--se dirent des yeux le Borgne et le Malais....

--Vous voyez la chose, le brlot clate, dsempare la frgate ou  peu
prs, lui tue un monde fou, si proche, c'est une bndiction! elle ne
pense pas  nous poursuivre; nous profitons de a pour filer, et dans
deux jours nous sommes  la Jamaque...  boire....

Et il se dit en lui-mme: _quel vilain rve_.

Le pont de _la Hyne_ offrait un singulier spectacle: encombr de ngres
et de matelots, charg de plus du double de monde qu'il n'en pouvait
contenir; vrai, c'tait  faire piti que de voir ces noirs, enchans,
battus, fouls aux pieds pendant les manoeuvres, ne sachant o se mettre,
et rous de coups par les marins.

--Avant qu'il soit dix minutes--murmura Brulart--vous verrez l'effet de
ma mcanique.

 peine achevait-il ces mots, qu'une immense clart illumina le ciel et
l'Ocan, une norme colonne de fume blanche et compacte se droula en
larges volutes, et la golette trembla dans sa membrure au bruit d'une
pouvantable dtonation.

...C'tait cette pauvre _Catherine_ qui sautait en l'air, en couvrant
sans doute la frgate _le Cambrian_ de ses dbris enflamms, tuant
peut-tre son jeune et brave commandant, son bon et gourmand docteur,
son petit commissaire, malgr sa tante... que sais-je, moi?

Pauvre _Catherine_, adieu! laissez-moi lui donner un regret!

Adieu, c'en est donc fait; aussi bien tu devais suivre la destine de
ton capitaine, du bon et digne Benot, car sans lui que serais-tu
devenu, pauvre cher brick?... quelque infme btiment pirate.... Toi,
accoutum aux jurons si chastes, si candides de Claude-Borrome-Martial,
tu aurais peut-tre retenti d'ignobles et crapuleux blasphmes!
d'infmes orgies eussent souill la blancheur virginale de ton plancher,
tes mts en auraient frmi d'indignation, et, au lieu de voir pendre 
tes jolies vergues luisantes l'habit et le pantalon _habill_ de ton bon
capitaine qui soignait si bien sa modeste garde-robe, on les aurait
peut-tre vues flchir, ces jolies vergues, sous les balancements de
cadavres pendus a et l.

Ainsi, repose en paix, _Catherine_, tu as trouv un tombeau digne de
toi, mieux vaut cent fois pour tombe la profondeur transparente de
l'Ocan, que les lourds et chauds estomacs des _petits Namaquois_....

Et certes, Benot le dirait, s'il vivait, s'il n'avait pas t digr;
le pauvre homme....

Adieu donc encore... adieu, _Catherine_... que les vagues te soient
lgres.

       *       *       *       *       *

On ne peut se faire une ide du transport, du dlire que cet vnement
excita  bord de _la Hyne_: c'taient des cris, des battements de mains
 la faire sombrer; Brulart surtout ne se possdait pas de joie, il
sautait, gambadait, tonnait, ravi de voir la russite de sa _ruse_....

Au lever du soleil il avait perdu la frgate de vue.

Le surlendemain, sur les quatre heures du soir, il dbarquait ses ngres
 la Jamaque, prs de l'anse Carbet... sur l'habitation de M. Wil,
brave colon, une de ses plus anciennes pratiques.

Par exemple, sur les noirs sauvs du brick, il n'en restait que dix-sept
et Atar-Gull. La cargaison de la golette avait moins souffert, il en
restait les deux tiers, somme toute:--il jouissait de quarante-sept
ngres ou ngresses qu'il vendit, l'un dans l'autre, quinze cents francs
pice, c'tait donn....

Tom Wil le paya comptant, mais il l'engagea  ne pas faire un long
sjour dans la colonie, par mesure de prudence....

Brulart gota d'autant plus cet avis qu'il se souvenait de l'espiglerie
faite  la frgate; or, il mit bientt  la voile pour Saint-Thomas, en
se proposant de renouveler _sa tontine_ s'il en trouvait l'occasion, car
Tom Wil lui avait appris que, comptant marier sa fille, il lui faudrait
alors monter l'atelier qu'il lui donnait en dot, et que lui, Brulart,
tant raisonnable, il voulait le charger de cette fourniture.

Brulart partit donc, et de quelque temps on n'en entendit plus parler.




CHAPITRE III.

    Sucre, caf, coton, indigo, rhum,
    tafia.--Exportation.--0000000000.
    --Frais bruts.--0000000000.--Gain.
    --00000.

    B. POIVRE .--_conomie politique_.

    C'est qu'il y a certains personnages
    dont on s'est fait une habitude de rire,
    et qu'on ne plaint de rien.

    DIDEROT .--_Romans_.

LE COLON.


C'tait un digne et honnte homme que ce bon M. Wil, un des plus riches
colons de la Jamaque: il tait riche, puisque ses plantations
s'tendaient depuis la pointe de l'Acoma jusqu'au Carbet; il tait bon,
car ses voisins le taxaient de faiblesse envers ses noirs.

Le fait est que M. Wil recevait _le Times_; aussi l'esprit ngrophile de
cette feuille avait-il dvelopp en lui des sentiments de philanthropie
qui seraient peut-tre rests enfouis au fond de son coeur, si leur germe
n'avait t fcond par la lecture de cette estimable feuille; lecture
que le colon comparait potiquement  la bienfaisante rose qui fait
poindre et clore les cannes  sucre, car le colon avait quelques
lettres, et lisait bien autre chose que le _code noir_ ou la
_mercuriale_ de la Jamaque.

Or, un matin, environ deux mois aprs la visite de Brulart, M. Wil fut
inspecter sa sucrerie de l'Anse aux Bananiers, dont les ateliers taient
presque tous monts avec les noirs de feu le capitaine Benot. Grands et
petits Namaquois y vivaient en bonne intelligence, la _rigoise_ du
commandeur avant teint toutes les haines, nivel tous les caractres.

M. Wil partit donc un matin; devant lui deux ngres arms de coutelas
marchaient pieds nus; ces fidles serviteurs, couverts de simples
caleons de toile, devaient, en abattant des haziers pineux, frayer un
chemin plus facile  la mule de leur matre, carter des ronces qui
l'auraient bless, et surtout dtruire les reptiles, si nombreux dans
cette partie de la colonie, qui pouvaient piquer mortellement cette
belle bte, que M. Wil n'et pas donne pour trois cents gourdes, tant
elle avait de bonnes et franches allures.

On arriva.--Le commandeur de l'habitation fouettait un ngre, attach 
un poteau.

--Hol! Tomy--dit M. Wil--qu'a fait cet esclave?

--Matre, il arrive de la Geole, il s'tait enfui _marron_[8]. Son
_droit_ est de cinquante coups de fouet, mais comme vous avez t assez
bon pour rduire toutes les peines de moiti, a ne nous fait que
vingt-cinq, et je suis au douzime....

--Continue...--dit le Titus--et il s'en fut aux acclamations de ses
ngres, rellement fiers d'avoir un si doux matre.

Il entra dans le moulin  sucre: cette machine se compose de deux
normes cylindres de pierre, qui tournent sur leur axe, en laissant
entre eux deux un troit intervalle, dans lequel on introduit des bottes
de cannes  sucre, que l'on avance  mesure que le mouvement de rotation
les attire et les broie....

Comme le colon marchait sur des feuilles de palmier, dont on avait
jonch le sol, il ne fut point entendu d'une jeune ngresse qui
prsentait des cannes au moulin.

Mais ce n'tait pas le moulin que regardait la pauvre fille!

Ses yeux taient tourns vers un jeune, beau, grand ngre... aux yeux
vifs, aux dents blanches...  la peau noire et luisante....

Or, _Atar-Gull_, car c'tait lui, s'approchait quelquefois pour
effleurer les lvres vermeilles de la ngresse; mais elle baissait la
tte, et la bouche de son amant ne rencontrait que ses cheveux longs et
doux.

Alors elle riait aux clats, la pauvre fille... et les deux cylindres
attiraient toujours les bottes de cannes, et elle, suivant leur
mouvement, approchait de la meule sans y penser, occupe qu'elle tait
des tendres propos de son amant.

Le pre Wil voyait tout cela et se mourait d'envie de chtier un peu ces
fainants; mais il contint sa colre...

--Karina--disait _Atar-Gull_ dans sa belle langue caffre, si suave, si
expressive--Karina, tu me refuses un baiser, et pourtant je t'ai fait de
beaux colliers avec les graines rouges du catier; pour toi, j'ai
souvent surpris l'anoli aux cailles bleues et dores, je t'ai donn un
madras qui et fait envie  la plus belle multresse de la Basse-Terre;
vingt fois, j'ai port tes fardeaux; ces cicatrices profondes prouvent
que j'ai reu pour toi la punition que tu mritais, quand tu laissais
chapper le ramier favori du matre... et pour tout cela un baiser... un
seul....

Karina n'tait pas ingrate, non; aussi elle avanait en souriant ses
lvres de corail... lorsqu'elle poussa un cri horrible, un cri qui fit
retourner le colon, car il cherchait dj le commandeur pour livrer 
son fouet la ngresse indolente et rieuse.

Toute  son amour, avanant toujours machinalement, sa main vers le
moulin, la malheureuse ne s'tait pas aperue qu'il ne restait plus de
cannes  moudre, et au moment o _Atar-Gull_ l'embrassait... elle
engageait sa main entre les deux cylindres qui, continuant leur
mouvement d'attraction, l'eurent bientt crase; l'avant-bras suivait
la main, lorsque le ngre sauta sur la hache de salut[9], et d'un coup
spara le bras de l'avant-bras, qui disparut broy entre les deux
meules....

Le commandeur accourut aux cris du bonhomme Wil, et  ceux des noirs....

On transporta Karina  l'infirmerie o elle fut parfaitement soigne.

Avec un matre moins humain que le colon, elle et reu une vigoureuse
correction  sa convalescence, car enfin elle ne perdait  tout cela
qu'un bras, le propritaire y perdait au moins cent gourdes....

--Que dcidez-vous de ce gaillard?--demanda le commandeur--il mrite
quelque chose pour avoir retard la fabrication et dtrior une de vos
esclaves?

--Sa conduite?

--Pour ce qui est de cela, monsieur Wil, excellente: travailleur comme
un bison, un peu taciturne, mais doux comme un agneau, pas plus de fiel
qu'un pigeon....

--Vraiment; pardieu, alors je l'emmne avec moi... justement cet animal
de Cham,  qui j'ai donn la direction de mes chiens, se nglige de jour
en jour... je te l'enverrai pour remplacer celui-ci  l'atelier....
Parle-t-il un peu anglais?

--Quelques mots de patois, il commence; mais il entend trs-bien les
signes.

--Allons, c'est dit, je le prends... mais avant, pour ne pas encourager
de telles dgradations, fais-lui administrer quelque chose... un rien...
pour l'exemple, et fais vite... car ma femme et Jenny m'attendent pour
djeuner, et je veux rentrer avant la chaleur....

--Alors, monsieur Wil, la douzaine....

--Comment! la douzaine?

--Oui, monsieur--rpondit le commandeur en agitant son fouet....

--Ah!... je n'y tais, ma foi, pas du tout; oui, oui, la douzaine... et
envoie-le-moi tout de suite....

Atar-Gull fut donc attach et fouett.

Son calme, son sourire doux ne l'abandonnrent pas un instant; pas une
plainte, pas un gmissement; c'tait plutt avec une expression de joie
et de contentement qu'il recevait les coups....

Et au fait, le pauvre garon, tout le servait  souhait; depuis une
certaine aventure, il n'avait eu qu'un but, celui de se rapprocher de M.
Wil, d'tre autant que possible admis dans son intrieur, car il vivait
maintenant de deux haines bien distinctes:--Brulart et le colon.

Et encore la haine qu'il portait  Brulart tait-elle ple et froide
auprs de celle qu'il avait voue au bon homme Wil.

Aussi sa conduite sage, laborieuse, rgle, soumise, portait dj son
fruit; car, avant la correction, et comme pour la lui faire endurer plus
patiemment, le commandeur lui avait expliqu qu'il allait suivre le
colon, et que c'tait  sa bonne conduite qu'il devait cette faveur
inespre.

Comment, aprs cela, n'et-il pas bni cent fois les coups! n'et-il pas
bais les lanires qui le dchiraient!

Quand on eut fini, Atar-Gull fit un paquet du peu qu'il possdait, et
courut tenir l'trier de M. Wil qui, flatt de son activit et de son
peu de rancune, lui tapa lgrement la joue d'un air riant et paternel.

Atar-Gull partit sans mme voir Karina.... Il s'agissait bien d'amour
vraiment....

Qu'est-ce que l'amour, dites-moi, en prsence d'une bonne haine
africaine, profonde et vivace?

Quand le colon arriva prs du Carbet, le soleil tait fort ardent; aussi
commenait-il  regretter son grand parasol, et  se tourmenter sur sa
mule, lorsqu'une voix bien connue le fit tressaillir....

Il parcourait une longue avenue d'pais tamarins, entours de lianes et
de haziers, lorsque d'un des cts accourut, toute gaie, toute
palpitante, toute rose, une ravissante jeune fille....

C'tait Jenny....

Et puis derrire elle, un beau jeune homme qui portait le parasol tant
dsir... et donnait le bras  une femme  cheveux gris, un peu
courbe....

C'tait Thodrick et madame Wil....

--Prends garde, prends garde, ma Jenny--dit le colon...--tu vas faire
craser tes petits pieds par la _biche_ (c'tait le nom de sa mule).

Et au fait, la jeune folle se prcipitait sur la main de son pre
qu'elle baisait avec tendresse, sans craindre les atteintes de la
_biche_; et, comme son grand chapeau de paille tomba, ses jolis yeux
disparurent presque sous ses beaux cheveux blonds tout boucls....

--Pauvre pre--dit-elle en attachant sur le colon un regard tendre et
inquiet--comme il a chaud... et nous avions oubli ce parasol... c'est
la faute de Thodrick aussi....

--Ah!... Jenny... tu vas gronder ton Thodrick.

Madame Wil approcha....

--Eh bien! mon ami, tu dois tre fatigu....

--Voulez-vous descendre de mule, monsieur Wil?--demanda Thodrick avec
intrt.

--Non, mes enfants, non, je me trouve trs-bien... quelle est la fatigue
qui ne s'oublierait pas avec une rception aussi cordiale?... Pourtant
j'aime mieux finir la route  pied... avec vous....

Et le colon descendit de sa monture, la flatta un peu de sa grosse main,
et la remit  un des ngres qui l'avaient suivi.

--Quel est ce nouveau venu?--demanda madame Wil en montrant Atar-Gull.

--Un diamant... un vrai diamant,  ce que m'a assur Jacob... je vais
lui donner la place de ce paresseux de Cham[10]....

--Tu es bien sr au moins de cet esclave, mon ami....

--Tu sais que Jacob s'y connat.... Allons, allons, marchons vite, je me
sens en apptit....

--Vous aurez de quoi le satisfaire, monsieur--dit d'un air srieusement
comique madame Wil--je crois que Tony s'est surpass... vous avez des
langoustes au piment, un chou-palmiste au coulis, des....

--Tais-toi, tais-toi, ne me dis pas, madame Wil, tu m'tes la
surprise.... Mais vois donc Jenny et Thodrick! chers enfants... ils
sont bien faits l'un pour l'autre... qu'ils sont beaux; regarde donc
cette taille, hein... ma Jenny n'est-elle pas une des plus jolies filles
de la Jamaque?...

--Dites donc notre Jenny, s'il vous plat, monsieur Wil--reprit madame
Wil.

Le colon embrassa joyeusement sa femme pour toute rponse....

On arriva enfin dans une salle  manger, frache et spacieuse, et toute
cette bonne et honnte famille s'attabla gament autour d'un splendide
djener.

--Faites appeler Cham--dit M. Wil quand il eut pris son th.

Au bout d'un quart d'heure, Cham se prsenta tout tremblant.

Le colon  demi couch sur son canap, tenait un superbe fusil de chasse
dont il s'amusait  faire jouer les ressorts.--Cham--dit le matre--je
m'aperois de plus en plus de ta ngligence; d'abord, tu maigris, tandis
qu'un bon esclave doit toujours tre bien portant pour faire honneur 
son matre, et reprsenter le plus d'argent qu'il peut;--mes chiens de
chasse dprissaient aussi, je t'en ai t la surveillance;--je t'avais
donn la direction de la purgerie, tu t'en acquittes fort mal. Or, tu ne
mettras plus les pieds chez moi, dans la matresse case, tu partageras
les travaux des autres esclaves; c'est Atar-Gull--dit-il en montrant le
noir qui, dj install dans son poste, tait assis aux pieds du colon,
et le rafrachissait avec un ventail;--c'est Atar-Gull qui te
remplacera....

Le pauvre Cham baissa tristement la tte en disant  voix basse:

--Pardon, matre, pardon, pardon, il y a seulement neuf jours que je
nglige mes devoirs, jusque-l....

--Jusque-l, c'est vrai, tu t'tais montr un digne serviteur--dit le
colon en jetant un morceau de sucre  Atar-Gull qui le disputa  un
superbe pagneul--mais depuis il a fallu ma bont pour ne pas te laisser
mourir sous le fouet du commandeur, car Dieu me damne si je sais  quoi
attribuer ce changement dans ta conduite.

Alors Cham, comme s'il ft sorti d'un combat qu'il se livrait
intrieurement, articula avec peine et angoisse:--C'est que, depuis
neuf jours, mon fils a disparu, et je ne puis penser qu' cette perte
cruelle; je l'aimais tant, mon premier n!

--Ton fils a disparu!--s'cria l'honnte Wil en se levant sur son sant
et ajustant Cham avec son fusil qui, heureusement, n'tait pas charg
(Cham valait au moins trois cents gourdes)--ton fils a disparu,
misrable! un ngrillon Congo de la plus belle espce! Non content de
laisser dprir mes chiens, de maigrir toi-mme, tu _me_ perds ton fils!
mais tu veux donc me ruiner, misrable! songes-y bien!... si, demain, 
pareille heure, ton fils n'est pas retrouv; si, dans quinze jours, tu
ne commences pas  avoir un embonpoint convenable, tu seras chti
d'importance; va-t'en, que je ne te voie plus; et toi, mon fidle
Atar-Gull, tiens, voici une montre que je destinais  cette brute; que
ce soit une rcompense et un encouragement; et toi, Cham... sors, ou,
pardieu, tu connatras ce que pse la crosse de mon fusil.

Cham sortit en jetant un furieux regard sur son rival qui se livrait 
une joie d'enfant en approchant la montre de son oreille pour couter le
bruit du mouvement.

Voici donc Atar-Gull en faveur chez le colon.




CHAPITRE IV.

    Il y a une grande diffrence, voyez-vous,
    entre un capital productif et un capital improductif.

    Car un capital employ _productivement_
    est un des trois grands _agents de la production_,
    et prend part aux profits de cette _production_.

    Employer un capital dans la _production_,
    c'est avancer les _frais de production_. _La
    valeur du produit_ qui en rsulte rembourse
    cette avance.

    J.-B. SAY.--_conomie politique_,
    tome II , p. 255.

    --Sais-tu ce que c'est que ce supplice que
    vous font subir durant de longues nuits vos
    artres qui bouillonnent, votre coeur qui
    crve, votre tte qui rompt, vos dents qui
    mordent vos mains; tourmenteurs acharns
    qui vous retournent sans relche
    comme sur un gril ardent?...

    VICTOR HUGO,--_Notre-Dame de Paris_.

LE PRE ET LE FILS.


Il est, je crois, ncessaire d'expliquer le motif de la haine que
portait Atar-Gull a M. Wil, qui, par sa conduite, ne parat peut-tre
pas, comme le capitaine Brulart, devoir inspirer cet affreux sentiment 
son esclave.

Voici le fait:

C'tait quelques vingt jours aprs l'arrive des _grands_ et _petits
Namaquois_ dans la colonie. M. Wil dnait ce jour-l chez M. Beufry,
riche et industrieux planteur.

Quand vint le dessert, l'heure des confidences, les femmes s'en
allrent, et furent remplaces chacune par une respectable bouteille
d'un excellent et vieux vin de madre... c'tait le seul moyen de
compenser la retraite du beau sexe.

La conversation vint  tomber sur les ngres, les habitations, les
chances, les pertes, les bnfices, et M. Wil et M. Beufry occuprent
bientt l'attention gnrale, car on avait une entire confiance dans
leurs lumires et dans leur longue exprience.


BEUFRY.

Eh bien, dites-moi, Wil, tes-vous content de votre acquisition? comment
vont les nouveaux... se font-ils un peu?...


WIL.

Trs-bien... trs-bien... ce diable de Brulart a la main heureuse, il
les choisit  ravir... je n'en ai perdu que cinq....


BEUFRY.

Par exemple, que Dieu me damne si je sais comment il y trouve son compte
en les donnant  ce prix....


WIL.

Ma foi, peu m'importe, c'est la troisime fourne qu'il me procure
depuis dix-huit mois; et il ne m'a jamais tromp... c'est--dire...
si... une fois... oh! j'ai t jou... c'est un fin maquignon, allez....


BEUFRY ET LES CONVIVES.

Contez-nous a, monsieur Wil, c'est utile....


WIL.

Eh bien, car je n'y mets pas d'amour-propre, il y a trois mois, il m'a
fourr, au milieu de son avant-dernire fourniture, un vieux, vieux
ngre, auquel il avait teint les cheveux avec du charbon, et qu'il avait
sans doute engraiss avec de la farine, ou je ne sais quoi.--Enfin...
trois jours aprs son dpart, j'envoie faire baigner mes noirs  la mer,
et mon vieil animal me revient les cheveux tout blancs; au bout de cinq
jours, cette graisse factice tombe, car il tait souffl, et je
m'aperois aux dents, aux plis du front et des yeux, que c'est un homme
d'au moins soixante ans, et si faible, si faible, qu'il est, depuis ce
temps-l incapable de me rendre aucun service, et pourtant le sclrat
mange comme un vautour; aussi c'est un cheval  l'curie.... a fait le
cinquime que je nourris  rien faire... et quand on les a pays des
quinze cents, des deux mille francs, ce n'est pas gai....


BEUFRY.

C'est un voleur que votre Brulart; mais moi j'ai un moyen bien commode,
non seulement d'viter la nourriture de mes vieux ngres hors de
service, mais encore de rentrer dans mes fonds, et au-del....


WIL ET LES CONVIVES.

Contez-nous a... c'est un miracle.


BEUFRY.

Du tout, c'est bien simple, vous savez que le gouvernement donne deux
mille francs de tout ngre supplici pour assassinat ou pour vol, afin
que le propritaire n'essaie pas de soustraire les coupables  la
justice, dans la crainte de perdre une valeur....


WIL.

Eh bien?...


BEUFRY.

Eh bien... les gueux de noirs, arrivs surtout  un ge trs-avanc, ont
bien toujours quelques peccadilles sur la conscience, c'est impossible
autrement; ainsi, on est toujours sr de ne pas se tromper; on aposte
donc deux tmoins qui affirment l'avoir vu voler, par exemple. Les
preuves ne manquent pas; on l'envoie  la gele, et s'il est trouv
coupable, ce qui arrive ordinairement, on le pend... et en change, on
vous compte deux mille francs cus....


WIL, _avec rpugnance_.

Diable... diable....


BEUFRY.

N'allez-vous pas faire la petite bouche; au lieu d'un capital
improductif qui vous absorbe encore un intrt quelconque... vous avez,
par mon procd... un capital productif qui peut vous rapporter sept et
huit pour cent... c'est hors de toute proportion.


WIL.

Oui, mais c'est un peu dur... de... (_Faisant le geste de pendre_.)


BEUFRY.

Ah! pardieu, s'il s'agissait d'un homme, je ne vous dirais pas un mot de
cela, mes principes sont connus, je crois avoir prouv dans ce dernier
incendie que j'avais quelque humanit....


WIL.

C'est vrai; non content d'avoir sauv ce pauvre Colstrop et ses deux
enfants, vous l'avez aid  rebtir sa cafeyrie de vos propres
deniers... mais faire pendre... hum....


BEUFRY.

Ah! mon Dieu, avez-vous la tte dure.... Supposez qu'une loi vous
dise:--_Chaque mulet atteint de la morve_ (par exemple) _sera dtruit,
mais on indemnisera le propritaire en lui en comptant la valeur_;
est-ce que, si vous pouviez faire passer pour morveux un vieux mulet qui
croupit  rien faire dans votre curie, vous ne le feriez pas? prfrant
avoir deux cents bonnes gourdes bien sonnantes qui vous en
rapporteraient quinze ou vingt,  garder un animal infirme qui vous en
dpense la moiti sans vous rendre aucun service? Que diable! soyez donc
consquent; pourquoi ne pas faire pour un ngre ce que vous feriez pour
un mulet?...


PLUSIEURS VOIX.

Il a raison,--c'est clair comme deux et deux font quatre....


WIL.

Pardieu, je le sais bien, je n'aime pas plus qu'un autre  avoir de
l'argent _en friche_, et puisque _Beufry_ s'est servi de cette
combinaison... puisque vous autres ne la dsapprouvez pas....


PLUSIEURS VOIX.

Mais au contraire... nous ferions de mme.


WIL.

Au fait: je ne vois pas pourquoi je m'amuserais  jeter de l'argent par
les fentres.... Ce qui me retenait, voyez-vous, c'tait le respect
humain... parce qu'avant tout, on tient  l'opinion de la socit, et,
quand ou est pre de famille, quand depuis quarante ans on mne une
conduite irrprochable... on n'aime pas  la voir ternir....


BEUFRY.

Je ne puis mieux faire que de me citer pour exemple....


WIL.

Je me rends, mon ami, je me rends; j'tais un fou. Mais dites-moi, le
tmoignage de deux blancs suffit-il?


BEUFRY.

Deux blancs suffisent... et on vous dbarrasse de votre _capital
improductif_... aprs quoi, le greffier vous _rembourse_ le pendu en
espces sonnantes.


WIL.

Pas plus tard que demain, j'en essaierai....


BEUFRY.

Ah a, messieurs, c'est assez parler d'affaires; ces dames doivent
s'ennuyer, un dernier verre de vin de Porto, et allons les rejoindre
dans la galerie.... Wil, je vous retiens pour ma partie de tric-trac....


WIL.

C'est donc une revanche que vous voulez... vous l'aurez...  vos
ordres... mais nous ne jouerons pas tard, car j'ai ma fille un peu
souffrante.

(_Ils sortent_.)

       *       *       *       *       *

Cinq jours aprs cette conversation, le bonhomme Wil comptait, en
soupirant un peu, dix piles de quarante gourdes chacune.... (Oh! dans ce
doux pays les excutions et les procdures marchent grand train, grce 
la justice coloniale.)

Mais la cabane du vieux Job tait dserte....

Seulement deux ou trois petits enfants pleuraient assis  la porte, car
le pauvre vieux Job, qui ne pouvait plus travailler, aimait  s'asseoir
au soleil et  faire des jouets en bois de palmier pour tous les
ngrillons de son voisinage... qui sautaient de joie et battaient des
mains  son approche... en criant:--Voil le pre Job... h! bon Job....

Aussi ils pleuraient le vieux ngre, dont le cadavre se balanait,
accroch au gibet de la savane, et qui ainsi ne cotait plus rien  son
matre.

Le lendemain de l'excution, il tait nuit, mais une nuit des tropiques,
une belle nuit claire et transparente, inonde de la molle clart de la
lune.

Les noirs s'taient agenouills au dernier coup de cloche, car M. Wil,
sa femme et sa fille leur avaient donn l'exemple, en commenant la
prire commune  haute voix.

Et c'tait un grand et noble spectacle que de voir le matre et
l'esclave gaux devant le Crateur, se courbant ensemble, prier de la
mme prire sous la vote azure du firmament, toute tincelante du feu
des toiles.

Autour d'eux... pas le plus lger bruit... on n'entendait que la voix
grave et sonore du colon, et par instant le timbre pur et argentin de
celle de Jenny, qui rptait une phrase sainte avec sa mre.

Les palmiers agitaient en silence leurs grandes feuilles vernisses, et
les fleurs du cafyer, s'ouvrant  la fracheur de la nuit, rpandaient
une senteur dlicieuse.

Aprs la prire, les ngres allrent se reposer ou errer dans les
savanes, car on leur accordait cette permission.

Atar-Gull ne pouvait dormir la nuit lui....

Oh! la nuit, il aimait  errer seul, c'tait l'unique instant o il
pouvait quitter son masque d'humble et basse soumission, son doux et
tendre sourire.

Il fallait alors le voir bondir, haletant, crisp, furieux, se rouler en
rugissant comme un lion, et mordre la terre avec rage, en pensant aux
outrages, aux coups de chaque jour!

En pensant  Brulart, qu'il esprait revoir tt ou tard; au colon qui
l'avait fait battre, et avait pour lui une piti insultante, un
attachement d'homme  bte, de matre  chien! Alors ses yeux
tincelaient dans l'ombre, ses dents s'entre-choquaient.

Et voyez quelle puissance il avait sur lui-mme!... avec ce caractre
indomptable et sauvage, cette nergie dvorante, dans le jour, il
souriait  chaque coup qu'il recevait, et baisait la main qui le
frappait.

Il fallait pour arriver  ce rsultat incroyable une ide fixe, arrte,
immuable,  laquelle le ngre fait tous les sacrifices:

La vengeance!

Et encore cette vengeance n'tait motive que par la brutalit de
Brulart, et la rage de se voir esclave; mais  quel degr d'intensit
arriva-t-elle, mon Dieu! quand il sut ce que vous allez savoir.

Entran dans une course rapide, ce malheureux bondissait a et l comme
pour s'chapper  lui-mme....

En vain l'air pur et embaum, la douce solitude de la nuit venaient
rafrachir ses sens.

Toujours courant, il arriva prs d'une savane dserte, que la lune
couvrait d'une nappe de ple lumire.

Au milieu s'levait un gibet.

Aprs le gibet tait accroch un noir, c'tait le vieux Job.

Atar-Gull, sortant des alles sombres et obscures qui entouraient cet
espace nu et dcouvert, fut comme bloui de cette clart resplendissante
qui argentait les longues herbes de la savane, et le rideau de tamarins
et de mangotiers qui l'ombrageaient.

Mais bientt il fut saisi d'un inexplicable sentiment de douleur en
voyant ce gibet noir et ce corps noir, qui se dressaient et se
dcoupaient si sombres sur les feuilles brillantes et nacres de la
fort.

Il s'approcha plus prs....

Plus prs encore....

Ses jambes flchirent... il tomba... la face contre terre....

Aprs tre rest quelques minutes dans cette position, il se releva, et
s'lanant comme un tigre, sauta d'un bond sur la fourche du gibet.

Arriv l, il poussa un cri... un cri dont vous comprendrez l'expression
quand vous saurez que le malheureux venait de reconnatre....

SON PRE!!!

Son pre, le vieux Job! vendu comme lui, victime de la traite, et vol
peut-tre par Brulart  quelque autre Benot.

Atar-Gull ne conserva plus aucun doute quand il eut vu une espce de
talisman ou de ftiche que le vieillard portait au cou....

Couper la corde qui attachait le cadavre  la potence, le prendre sur
ses paules et fuir dans les bois avec ce prcieux fardeau, ce fut
l'affaire d'un moment pour Atar-Gull.

--Il est de ces douleurs qui ont besoin d'ombre et de profonde
solitude....

       *       *       *       *       *

Le lendemain, au premier coup de cloche, Atar-Gull tait dj rendu 
l'atelier, toujours avec sa bonne figure ouverte et franche, son ternel
sourire qui laissait voir ses dents blanches et aigus....

Et voil pourquoi M. Wil partageait avec Brulart le privilge d'occuper
incessamment l'imagination d'Atar-Gull, d'autant plus que Cham, auquel
Atar-Gull avait fait sa confidence, que Cham, auquel cinq ans de sjour
dans la colonie et dans l'intrieur du colon avaient donn quelque
habitude et quelque connaissance des spculations des planteurs, mit
charitablement Atar-Gull au fait des causes et rsultats de la mort de
son pre....

--Quant au cadavre du vieux Job, on ne le retrouva plus, et on pensa sur
l'habitation que les _empoisonneurs_ s'en taient empars pour
quelques-unes de leurs oprations magiques.

On conoit maintenant, je crois, la haine du noir pour cet estimable
colon, et quelle dut tre sa joie lorsqu'il put souponner que son
service presque intime le mettrait  mme de se venger; aussi, pendant
cinq mois qui servirent d'essai, d'preuves, il tonna tellement M. Wil
par son zle, par son dvoment, son activit, que le colon le proclama
le modle des bons serviteurs, l'leva  la dignit de valet de
chambre, et mit en lui sa plus entire confiance.

Cet engouement est d'ailleurs un des traits caractristiques des colons.

Ainsi Atar-Gull fut charg de surveiller les prparatifs de la fte qui
devait prcder les fianailles de la jolie Jenny et de Thodrick.




LIVRE V.




CHAPITRE I.

    Les treintes caressantes, le frmissement
    de leurs mains enlaces, l'expression si
    loquente de leurs regards, qui disaient
    tout, et ne disaient jamais trop; ce langage,
    semblable  celui des oiseaux, connu des
    amants, ou du moins n'ayant un sens que
    pour eux, ces phrases qui font sourire,
    et qui sembleraient absurdes  ceux qui ont
    cess de les entendre, ou qui ne les ont
    jamais entendues.--Tels taient leurs plaisirs.--Car
    c'taient encore deux enfants.

    BYRON.--_Don Juan_, chap. IV, st. XIV.

    Cette me tomba dans une nuit profonde,
    la mlancolie du misrable devint incurable
    et complte.

    VICTOR HUGO.--_Notre-Dame de Paris_.

FTE.


Heureux Thodrick!... heureuse Jenny! voici donc enfin ce jour de
fianailles si impatiemment dsir.... Ne baisse pas tes beaux yeux...
Jenny... laisses-y briller tout le bonheur que tu prouves, cette
expression rayonnante le rend si heureux, ton amant... qui, retir dans
un coin obscur des immenses salons du bonhomme Wil, ne te quitte pas du
regard.

Si tu savais comme son coeur se dilate, s'panouit en voyant les hommages
qui t'environnent, et l'influence que ta beaut, que ta douceur exercent
sur cette foule toujours envieuse ou injuste!

Il se dit:--Mon avenir est  jamais fix! c'est une longue suite de
jours riants et paisibles. _Elle_ et _moi_, ma vie se rsume dans ces
deux mots; vrai, je suis trop heureux.

Et ses yeux se mouillaient de larmes en la contemplant avec amour et
reconnaissance.

Or, cette impression douce et pleine de charmes fut comme sympathique...
car au mme instant Jenny fixa sur lui ses deux grands yeux humides
aussi...

Mais un troisime regard, se bifurquant, pour ainsi dire, se partageait
entre les deux fiancs.

C'tait celui d'_Atar-Gull_.

Plac dans l'embrasure d'une fentre, tout en activant le service des
ngres, sa bouche conservait toujours ce sourire strotyp que vous
connaissez... et il regardait Thodrick et Jenny d'un air joyeux.

--Oh!--pensait-il en lui-mme--que les voil satisfaits, riches, beaux
et jeunes... et leur pre... lui aussi est heureux de leur bonheur... un
pre!--un pre... c'est pour ce blanc, un ami tendre, un homme qui lui
donne de l'or et une belle jeune fille... une riche habitation et
beaucoup d'esclaves.

Pour moi... un pre, c'est un cadavre pendu  un gibet!...

Pour eux la vie, ce sont des instants qui fuient rapides... car ils
comptent le temps, non par heures, mais par plaisirs...

Pour moi la vie, c'est l'esclavage, le travail et les coups....

Oh! mais aussi j'ai un bonheur, moi; c'est de tenir ces brillantes et
joyeuses destines dans ma main d'esclave, au bout de mon couteau! c'est
de pouvoir me dire:-- l'instant, si je veux, je fais un cercueil de ce
lit nuptial, une orpheline de cette fille, un veuf de ce jeune homme,
des larmes de ces rires...

Mon bonheur! c'est de me dire:--Et ce sera un jour, un jour! par moi,
moi seul! cette famille sera extermine! et pourtant le dernier me
serrera encore la main, en me disant: brave et digne serviteur, je te
bnis.

Et il continuait son bon et touchant regard, de telle faon que
Thodrick et Jenny, le rencontrant fix sur eux, se dirent d'un coup
d'oeil:--Brave Atar-Gull!... voil un esclave sr et dvou...

--Allons donc, allons donc, paresseux--dit le bonhomme Wil en prenant
doucement le ngre par l'oreille--le service languit par l... on voit
bien que tu n'y es pas....

_Atar-Gull_, saluant, disparut vite, et obit avec une admirable
activit...

Tous les colons de la Jamaque semblaient s'tre donn rendez-vous dans
la maison vaste et commode du pre de Jenny, et c'est  peine si la
belle habitation pouvait contenir cette foule de visiteurs....

Au milieu de la grande galerie boise de cdre et d'acap, claire par
mille bougies odorantes, des ngres richement habills offraient tour 
tour les ananas et les pastques sortant des glacires, les longues
bananes si douces au got, l'avocat ou beurre vgtal qui renferme une
crme parfume, la goiave, le gingembre, la pomme rose, et une foule de
fruits cristalliss dans un sucre brillant et candi, qui tincelaient
comme des diamants; et puis deux matres d'htel multres faisaient
circuler de larges jattes de punch au rhum et au tafia, que l'on servait
avec de petites tranches de choux-palmistes saupoudres de sucre et de
vanille; vrai, c'tait alors un lyse que le salon du bonhomme Wil.

L se pressaient, se heurtaient de fringantes croles aux yeux noirs et
brillants, rieuses, souples et lgres comme les filles de Grenade; 
leur gai sourire, au piquant abandon de leur toilette, on reconnaissait
les brunes Jamaquaises.

Les unes, couches dans des hamacs de mille couleurs qui pendaient au
plafond d'une galerie, se laissaient mollement balancer, et, rapides,
effleurant le sol de leurs jolis pieds, agitaient en riant les plumes
bigarres de leurs ventails.

Les autres, runies ensemble, se faisaient de ces naves et joyeuses
confidences de femmes; c'taient des petits clats de rire doux et
frais, un peu comprims par la prsence des graves parents.

Et puis, si un indiscret et hardi jeune homme s'approchait de ce
ravissant groupe de figures malignes et vives, de blanches paules, de
cheveux parfums, de gazes, de rubans et de fleurs... tout cela se
divisait, disparaissait, fuyait comme une vole de tourterelles 
l'approche d'un milan.

Et le bonhomme Wil et sa femme allaient et venaient, recevaient les
flicitations de chacun avec franchise et cordialit... ivres qu'ils
taient du bonheur de leur enfant.

--Votre fte est charmante, mon cher Wil--lui dit le colon Beufry
(l'homme qui faisait pendre ses ngres pour 1500 francs)--mais
permettez-moi de vous prsenter M. Pleyston, lieutenant en pied de la
frgate _le Cambrian_, qui vient de mouiller dans notre rade; M. _Peel_,
mdecin du mme navire, et M. _Delly_, commissaire du bord.

--Messieurs, soyez les bienvenus, votre prsence ne peut que m'tre
infiniment agrable, et surtout dans un jour comme celui-ci.

C'tait une partie de l'tat-major de la frgate que Brulart avait tent
de faire sauter au moyen de la pauvre _Catherine_, qu'il avait installe
en brlot, comme on sait.

Aprs quelques civilits... le colon, s'adressant au commissaire, dont
la petite voix et l'air fminin lui inspiraient plus de confiance:

--Pardon, monsieur, de l'indiscrtion; mais mon correspondant de
Portsmouth m'avait annonc qu'un des officiers les plus distingus de
notre marine, sir Edwards Burnett, commandait _le Cambrian_, et j'aurais
mme quelques commissions pour lui... ne le verrons-nous donc pas
aujourd'hui?

--Hlas! monsieur--dit le petit jeune homme en plissant, je vous en
supplie... par piti... parlons d'autres choses... tenez, voyez... comme
je suis agit... seulement que de penser  cet horrible vnement.

Et, au fait, le pauvre commissaire tremblait de tous ses membres.

--Mon Dieu! je suis dsol, monsieur,--reprit l'honnte colon--d'avoir,
sans y songer, veill sans doute de pnibles souvenirs.... Est-ce qu'un
malheur serait arriv ....

--Grce... monsieur... ne m'en parlez pas...--dit le jeune homme, qui se
perdit au milieu de la foule....

Diable!--se dit Wil--cela m'inquite.... Voyons, il faut en interroger
un autre qui soit moins nerveux,--et justement il avisa la figure pleine
et vermeille du docteur Peel, qui causait avec Beufry, tenant d'une main
un verre de punch, et de l'autre une tranche de chou-palmiste.

--Ah! monsieur--rpondit l'Esculape aprs avoir entendu la question du
colon--ah! monsieur,--et il vida son verre avec un long et bruyant
soupir, essuya sa bouche, et prit Wil par le bras--c'est une bien
affreuse histoire: coutez-la donc, vous frmirez....

Sachez que nous rencontrmes, il y a environ cinq mois,  cinquante
lieues de la Jamaque, un matelot attach sur deux cadavres de
ngresses, et abandonn en pleine mer sur une cage  poules....

--C'est affreux--dit Wil.

--Ne m'interrompez pas, s'il vous plat. Nous recueillons ce misrable,
et il nous apprend qu'un infme pirate,  bord duquel il tait
d'ailleurs engag, que l'infme pirate, dis-je, pour le punir d'une
lgre infraction  ses ordres, l'a fait jeter  la mer, ainsi que vous
savez, et que le forban a le cap sur la Jamaque.... Notre pauvre
commandant, un digne et brave jeune homme, fait tenir la mme route....
Or, la nuit mme, sur les quatre heures... on signale deux voiles 
bbord... et bientt on les reconnat pour le brick et la golette
monts par cet infme sclrat et par un de ses acolytes....

Nous faisons force de voiles, et au point du jour nous n'en tions qu'
deux portes de canon.

Alors... que voyons-nous? la golette, mte d'une inconcevable hauteur,
filer vent arrire... mais d'une vitesse... d'une vitesse dont on n'a
pas d'ide... laissant le brick en panne. Il n'y avait pas  balancer,
il fallait choisir entre l'une ou l'autre, comme vous pensez....

Le commandant fit donc tenir le travers, afin de mettre garnison  bord
du brick pour pouvoir continuer de donner la chasse  la golette.

Nous nous approchons  porte de fusil, et l'on envoie quarante hommes
bien arms dans la chaloupe, sous la conduite d'un lieutenant, pour
s'emparer du brick, qui ne bougeait pas plus qu'un poisson mort.

Mon Dieu! je les vois comme si j'y tais: ils accostent et montent tous
sur le pont de l'infernal btiment, quatre hommes seulement restent dans
la chaloupe; le lieutenant, arriv sur les passe-avant, divisa son monde
en deux escouades, et, entendant des cris dans le faux pont, ordonna 
la premire d'y descendre par le petit panneau; on essaie en vain, il
tait verrouill en dedans....

Un jeune aspirant s'cria:--Lieutenant, le grand panneau est  moiti
ouvert.

--Eh bien! ouvrez-le tout--fait...--dit l'officier. Le pauvre enfant se
baisse, attire la lourde planche...--Ah! monsieur...--dit le docteur en
plissant.

--Eh bien!... eh bien!--fit l'honnte Wil.

--Eh bien! monsieur, une effroyable dtonation se fait entendre, nous
sommes  l'instant couverts de dbris, de flammes et de feu; le pont de
la frgate est jonch de cadavres, d'clats de mts et de vergues; notre
beaupr et notre guibre sont fracasss, et notre brave et jeune
commandant cras sous une norme poutre lance en l'air par l'explosion
du brick.

--Dieu du ciel!... c'tait donc un brlot?

--Hlas! oui, que cet infme ngrier avait laiss l, esprant qu'
l'aide de cette horrible, infernale invention, il aurait le temps de
disparatre. Le monstre ne se trompait malheureusement pas; nous emes
cinquante blesss, trente-cinq morts, sans compter notre jeune
commandant... un officier d'une si haute et si brillante exprience....

Enfin, le misrable pirate nous chappa, comme bien vous pouvez penser;
nous fmes relcher  Porto-Rico, dont nous tions heureusement prs,
pour nous radouber, et nous venons ici faire de l'eau et repartir pour
l'Angleterre.

Voil, monsieur, tout ce que je puis vous apprendre sur notre brave et
malheureux sir Edwards--dit le docteur en essuyant une larme et en
demandant un verre de punch.

--D'aprs tout ce que je vois--se dit le colon--ce gredin n'est autre
que Brulart, c'est un de ses tours.... Mais aussi pourquoi diable
s'avisent-ils d'empcher la traite?... C'est le bon Dieu qui les
punit....

Peu  peu les invits de M. Wil se sparrent, et avant minuit il
restait seul avec sa femme, Thodrick et Jenny....

Suivant son antique et respectable coutume, il baisa sa fille au front,
et la bnit aprs la prire du soir, qu'ils firent ensemble.

Bientt toute cette honnte famille dormait profondment, berce par
l'esprance du lendemain, car le lendemain tait la veille du jour de
noces, du beau jour de noces de Thodrick et de Jenny.

--Atar-Gull--avait dit le bon Wil avant de s'endormir--comme tu t'es
surpass aujourd'hui, voici pour toi....

Et il lui donna une fort belle chane de montre....

Le ngre se jeta aux pieds de son matre, qu'il baisa en sanglotant....

--Allons, va--reprit le colon--va dormir, mon garon, car tu dois avoir
besoin de repos....

_Atar-Gull_ se retira....

Et sortant de l'habitation avec mystre, il se dirigea vers le bois du
_Morne aux Loups_, car c'est l que les _empoisonneurs_ tenaient leurs
sances cette nuit mme.

Il arriva bientt au pied du ravin et des rochers qui servent de base 
cette montagne.




CHAPITRE II.

      C'est l que sont les angoisses toujours
    nouvelles qui se multiplient jusqu'
    ce que leur nombre mme endurcisse
    l'homme qui voit l'agonie sous
    tant de formes diverses.--Ici, l'un gmit;
    l, un autre se roule dans la
    poussire, et un troisime tourne dans
    leur orbite ses yeux d'une terne blancheur.

    BYRON.--_Don Juan_, chap. VIII, liv. 13.

    Oh! dans ce monde auguste o rien n'est phmre,
    Dans ces flots de bonheur que ne trouble aucun fiel,
    Enfant! loin du sourire et des pleurs de ta mre,
          N'es-tu pas orphelin au ciel?

    VICTOR HUGO.--_Ode_ XVI.

LES EMPOISONNEURS[11].


Il tait nuit, on n'entendait que le bruissement des longues flches des
palmiers balancs par la brise du soir, les cris aigus des anolis ou le
chant plaintif des ramiers et des jerrys.

_Atar-Gull_ gravissait pniblement les rochers  pic qui forment la base
de la Soufrire, montagne situe vers le nord-ouest de la Jamaque.

Tantt il s'accrochait aux lianes qui flottaient sur les masses de
granit rouge; tantt,  l'aide d'un bton ferr dont il se servait avec
une adresse singulire, il s'lanait d'un quartier de roche  un autre,
et vous auriez pli de le voir suspendu au-dessus de ces prcipices sans
fond.

Une fois, puis de fatigue, glissant sur la pente rapide d'un ravin,
cherchant un point d'appui et croyant voir se balancer prs de lui un de
ces beaux cactus aux fleurs rouges et bleues, il le saisit haletant...
mais tout  coup il rejette avec horreur ce corps froid et visqueux...
c'tait un long serpent qui se jouait au clair de lune.

Atar-Gull roule alors et bondit sur la roche, mais dans sa chute il
rencontre une large touffe de raquettes fortes et paisses, s'y
cramponne, aperoit un sentier  dix pieds, au-dessous de lui, se laisse
glisser, tombe, et reconnat un chemin qui devait le mener plus
directement au sommet de la montagne. Enfin, aprs des efforts inous,
Atar-Gull, meurtri, sanglant, arriva.

Elle tait, dans cet endroit, couverte de palmiers, d'alos, de
bananiers qui n'avaient pas encore t mutils par le fer, et dont la
vgtation forte et vigoureuse tait si serre que le ngre n'aurait
jamais pu pntrer  travers ces milliers de plantes qui se croisaient
et s'treignaient en tous sens, s'il n'avait eu l'aide de son bon
coutelas qui lui fraya bientt un passage au milieu de cet pais fourr.

Et comme il commenait  apercevoir au loin une lueur rougetre qui
clairait les hasiers, il se prit  sourire d'une trange faon,
s'arrta, remit son couteau  sa ceinture, et prta l'oreille....

On n'entendait que le cri des anolis ou le chant plaintif des
ramiers....

Atar-Gull se trouvait dans une espce de chemin fray; il le suivit
assez long-temps, coutant toujours avec attention.

Il distingua bientt un chant bizarre et solennel, mais faible et
loign.... Il doubla le pas.

Le chant devint plus distinct.... Atar-Gull avanait toujours avec
rapidit.

Tout  coup on cessa de chanter, il se fit un moment de silence....

Puis on entendit comme des cris d'enfant d'abord horriblement aigus,
ensuite mourants et convulsifs.

Et le chant bizarre et solennel devenait de plus en plus clatant, et
Atar-Gull courait toujours vers la lueur rougetre qui teignait de
pourpre une partie des arbres gigantesques de la fort, tandis que les
autres se dessinaient noirs sur ce fond enflamm.

Le ngre arriva enfin, se fit reconnatre  un signe mystrieux qui
consistait  se mordre les deux index, tandis que le petit doigt de
chaque main revenait se poser sur le coin de l'oeil.

Il s'assit  sa place, attendit son tour, et regarda.

Au milieu d'une vaste clairire, taient rassembls une assez grande
quantit de ngres, tous accroupis, les bras croiss, les yeux ardemment
fixs sur trois noirs qui entouraient une cuve d'airain pose sur un
brasier ardent.

Auprs, pose au bout d'un long roseau, tait une tte frache et
saignante.

C'tait la tte du fils de Cham qu'Atar-Gull avait remplac dans les
bonnes grces du colon, depuis que la perte de son enfant lui avait fait
si cruellement oublier ses devoirs.

Le reste du jeune ngrillon bouillait dans la chaudire.

Car, outre deux pintades blanches, cinq ttes de serpents mles, trois
verts palmistes, un ramier noir, un bon nombre de plantes vnneuses,
pour que le filtre ft complet, il avait bien fallu se procurer le corps
d'un enfant de cinq ans, ni plus ni moins, cinq ans juste...

Aussi, les empoisonneurs s'taient-ils empars du pauvre petit un jour
qu'gar, au coucher du soleil, il poursuivait de belles perruches
bleues sur les bords dserts du lac _Sal_.

Les trois noirs ayant fini leur opration retirrent la cuve du feu et
se placrent sur les blocs de rochers....

Atar-Gull s'avana....

--Que veux-tu, mon fils?--dit un des trois ngres, dont le front tait
presque cach sous des cheveux blancs et crpus.

--Mort et ruine sur l'habitation de l'anse Nelson, mort sur les
bestiaux, ruine sur les rcoltes et les btiments.

--Mais on dit que le colon Wil est humain pour ses noirs.... Songe, mon
fils, que les empoisonneurs sont justes dans leurs vengeances....

--Aussi, mon pre--dit _Atar-Gull_, qui avait prvu l'espce d'intgrit
sauvage qui a de tout temps prsid  ces terribles associations du
faible contre le fort, depuis les chrtiens jusqu'aux carbonari--

Aussi, mon pre, je ne demande pas mort sur ses habitants. Le matre est
bon, nos cases sont saines et propres, les fruits de nos jardins sont 
nous, et jamais on ne spare nos femmes de leurs enfants avant qu'ils
aient atteint leur douzime anne.

La morue sche et le manioc se distribuent abondamment, et tous les
dimanches il fait beau nous voir sauter et bondir sur le bord de la mer,
ou plonger au fond de l'eau pour rapporter les gourdes que le matre
abandonne au plus adroit nageur.

Quant au fouet du commandeur--dit Atar-Gull avec son sourire--nos
enfants s'en servent pour retourner les tortues sur la grve, et vingt
d'entre nous ont refus l'affranchissement pour rester avec un aussi
bon matre.

--Que veux-tu donc alors?--dit le vieux ngre avec impatience.

--M'y voici, mon digne pre: le planteur Wil est riche; maintenant il
veut, dit-on, retourner en Europe; alors l'habitation sera peut-tre
achete par un mauvais blanc qui ferait remettre des lanires neuves au
fouet du bourreau; aussi les noirs de l'anse de Nelson m'envoient vers
toi pour demander de frapper notre bon matre dans ses rcoltes et ses
bestiaux, afin de le ruiner assez, ce bon matre, pour qu'il ne puisse
quitter l'le et que nous le conservions encore long-temps, ce matre
chri.

Il y avait dans tout ceci une consquence logique. _Atar-Gull_ jouait
prudemment son rle, car, mme au milieu des ennemis les plus acharns
des blancs, il pouvait se glisser un espion, un tratre. En appelant de
cette faon la terrible et sre vengeance des empoisonneurs sur son
matre, _Atar-Gull_ se rservait encore un moyen de dfense auprs du
colon; il pouvait trouver une excuse dans son attachement sauvage et
goste, il est vrai, mais qui, aprs tout, prouvait sa violence mme
par l'tranget des moyens qu'il employait; c'est encore pour cela qu'il
n'avait pas parl du meurtre de son pre, on pouvait y voir un
ressentiment personnel.

Alors le vieux ngre poussa un cri singulier que ses deux compagnons
rptrent avec recueillement; il s'cria:

--Comme rien n'est aussi rare qu'un bon blanc, qu'un bon matre, et que
nos frres sont exposs, par le dpart du colon Wil,  voir remplacer
cet homme humain par un homme cruel, nous consentons  envoyer la ruine
et la mort sur ses habitations et ses bestiaux, pour l'empcher de
quitter la colonie. Les bons sont trop rares, on doit  tout prix les
garder.

Puis il fit agenouiller _Atar-Gull_, et lui dit:--Jures-tu par la lune
qui nous claire, par le sein de ta mre et les yeux de ton pre, de
garder le silence sur ce que tu as vu?

--Je le jure....

--Sais-tu qu' la moindre rvlation tu tomberas sous le couteau des
fils du Morne aux Loups?

--Je le sais.

--T'engages-tu par serment  servir la haine de tes frres, mme sur ta
femme et les enfants, s'il fallait en arriver l pour se venger plus
srement d'un colon injuste et cruel?

--Je le jure.

--Va donc, et que justice soit faite.

Alors un des deux ngres qui taient auprs du vieillard alla chercher
plusieurs paquets de plantes vnneuses d'un effet sr et rapide.

Le ngre les trempa dans la chaudire, les retira aussitt, et les remit
 _Atar-Gull_ en lui expliquant leurs proprits....

Puis, trempant un roseau dans la chaudire, il le stigmatisa aux yeux,
au front et  la poitrine,

En lui disant:

--Grce  ce charme, l'effet de tes poisons est sr.... Adieu, fils....
Justice et force... nous t'aiderons, et le bon matre sera ruin.

--Justice et force--dirent les ngres en choeur. Alors le brasier ne
jetait plus qu'une lueur ple et incertaine; les ngres se sparrent en
se donnant rendez-vous  dix-sept jours de l, et Atar-Gull regagna
l'habitation du bonhomme Wil.

--Enfin la vengeance approche--disait le noir en rugissant comme un
chacal:--je te frappe d'abord dans ta richesse, car il faut que tu
restes ici, ici, que je voie tomber tes larmes une  une, que la misre
t'atteigne devant moi, que tes noirs meurent, que tes bestiaux meurent,
que tes btiments s'croulent incendis, et que tu arrives enfin  ce
point de malheur de n'avoir plus que moi, moi seul, pour brave et dvou
serviteur, et alors....

Ici Atar-Gull poussa un horrible cri de joie infernale....

Et le soleil s'annonait dj par une clatante lueur lorsque le ngre
arriva prs de la maison du colon.




CHAPITRE III.

    J'oubliai de cacher le trouble de mon me;
    Il le vit, et ses yeux, pleins d'une douce flamme,
    Pour m'en rcompenser, l'excitaient tendrement,
    Et mon coeur se perdait dans cet enchantement.
    Toi-mme, en souriant, contemplais mon supplice
    D'un regard  la fois maternel et complice.

    DELPHINE GAY.--_Essais potiques_.

    Seulement de temps  autre il levait le rideau
    rouge pour s'assurer si quelqu'un ne venait pas
    voler ses morts!

    JULES JANIN.--_L'ne mort_.

LA VEILLE DES NOCES.


Quand Atar-Gull atteignit la dernire rampe de la montagne, le soleil
tait dj lev, et les rochers de la Soufrire projetaient au loin
leurs grandes ombres.

Comme il allait entrer dans une espce de bassin form par plusieurs
normes blocs de granit qui entouraient une petite pelouse verte
traverse par un filet d'eau dont le courant se perdait sous de hautes
herbes, il entendit le sifflement aigu d'un serpent, et s'arrta.

Un bruit sourd et prcipit lui fit aussi lever la tte, et il vit un
_secretaris_[12] qui, dcrivant dans son vol de larges cercles
au-dessus du reptile, s'en approchait ainsi peu  peu....

Le serpent sentit l'ingalit de ses forces, et employa pour fuir, et
regagner son trou qui tait proche, cette prudence adroite, cette
agilit calme qu'on lui connat.

Mais l'oiseau, devinant son intention, s'abattit tout  coup, d'un saut
se jeta au-devant de sa retraite, et l'arrta court en lui prsentant
une de ses grandes ailes termines par une protubrance osseuse dont il
se servait  la fois comme d'une massue et d'un bouclier.

Alors le serpent se dressa furieux, les couleurs vives et bigarres de
sa peau tincelrent au soleil comme des anneaux d'or et d'azur... sa
tte se gonfla de rage et de venin, ses yeux rougirent, et il ouvrit Une
gueule menaante en poussant d'affreux sifflements....

Le _secretaris_ tendit une de ses ailes, et s'avana de cot contre son
ennemi qui le guignait de l'oeil, et faisait osciller son corps  droite
ou  gauche, suivant ainsi les mouvements et les attaques de l'oiseau.

 un saut que fit ce dernier... le serpent s'abaissa tout--coup, et
tenta de le mordre et de l'envelopper....

Mais le _secretaris_, livrant le bout osseux de ses ailes aux dents
aigus du reptile, le saisit dans ses serres, et d'un effroyable coup de
bec lui ouvrit le crne....

Le serpent agita violemment sa queue... en battit la terre... se
roula... se tordit... finit par rester sans mouvement... et mourut.

Alors l'oiseau, revenant  la charge, lui dchiquetait la tte avec
fureur, lorsqu'un coup de feu l'abattit....

Atar-Gull tressaillit, se retourna et vit au-dessus de lui, sur une
roche, Thodrick, son fusil  la main....

--Eh bien! Atar-Gull--dit le jeune homme en se laissant glisser du
sommet du rocher--voil de l'adresse, qu'en dis-tu?

--Bien tu, bien tu, matre; mais c'est dommage, car les _secretaris_
nous dbarrassent de ces mauvais serpents... tenez, voyez plutt
celui-ci....

Et le noir montrait le reptile mort qu'il tenait par la queue, et qui
pouvait avoir sept  huit pieds de long et quatre pouces de diamtre...

--Diable!... j'en suis fch... car nous sommes infects de ces animaux,
et je donnerais bien mille gourdes... pour qu'il n'y en et pas un dans
toute l'le...

--Vous avez raison, matre... car les bestiaux sont souvent mortellement
piqus...

--Oui, Atar-Gull, d'abord, et puis c'est que ma Jenny a encore une
effroyable peur de ces animaux, moins pourtant qu'autrefois; car alors
le nom seul la faisait plir comme une morte, la pauvre enfant... son
pre, sa mre, moi, nous avons tout tent pour faire passer cette
frayeur... nous avons cent fois mis des serpents, empaills, morts, sur
son passage... aussi maintenant elle commence  les moins redouter....

--C'est le seul moyen, matre--dit Atar-Gull;--dans nos Kraals, c'est
ainsi que nous habituons nos enfants et nos femmes  ne rien craindre.
Mais j'y pense... en voici un... si vous l'employiez, matre--dit
Atar-Gull, dont les yeux prirent une singulire expression qui disparut
aussi vite que la pense--mais il lui faut couper la tte, quoiqu'il
soit mort.... On ne saurait prendre trop de prcautions....

--Brave homme!--dit Thodrick....

Et aidant le noir  sparer la tte du corps, afin que son innocente
plaisanterie ft sans aucun danger, la tte tomba.

--Bien--se dit Atar-Gull en lui-mme--_c'est une femelle_....

--Allons--dit Thodrick--dpchons-nous d'arriver  l'habitation, afin
qu'on ne nous voie pas... porte le serpent, Atar-Gull, et suis-moi....

L'habitation tait tout proche, Thodrick marchait le premier, et le
noir, tenant le serpent par la queue, le tranait sur la savane qui
s'affaissait et formait un lger sillon ensanglant sous le poids du
cadavre de ce reptile.

Ils arrivrent...

La maison du bon homme Wil, comme toutes les demeures des colons,
n'avait qu'un rez-de-chausse et un premier tage.

Au rez-de-chausse taient les chambres de M. et de madame Wil et de
Jenny.

Une double persienne et une jalousie les dfendaient de la chaleur
dvorante du ciel des tropiques.

Thodrick... s'approcha sur la pointe du pied, souleva un coin de la
jalousie, car il trouva la persienne  demi ouverte...

Jenny n'tait pas dans sa chambre, elle priait sans doute avec sa
mre...

Alors Thodrick cartant le store enjamba la plinthe de la fentre, prit
le serpent des mains d'Atar-Gull, qui, par une dernire mesure de
prcaution, voulut encore craser le cou du reptile sur les dalles qui
servaient d'appui au chambranle.

Puis Thodrick cacha le serpent, dont les vives couleurs taient dj
ternies par la mort, sous une petite table, remit la jalousie, la
persienne et le store en place, puis se retira.

Comme il se retournait vers Atar-Gull, qui suivait tous ses mouvements
avec une singulire attention... on lui saisit violemment le bras....

--Ah! je vous y prends, monsieur le sducteur--dit une bonne grosse voix
avec un bruyant clat de rire. C'tait le colon....

--Plus bas, M. Wil, plus bas--dit Thodrick--Jenny peut nous
entendre....

--Eh bien... monsieur l'amoureux?

--Eh bien, il ne le faut pas, je viens de faire ce que nous avons fait
vingt fois... pour la gurir de sa malheureuse frayeur...

--Vrai... un serpent, oh! la bonne farce! ah! nous allons rire, mais il
n'y a rien  craindre au moins...

--La tte coupe... et crase en deux endroits... monsieur Wil...

--Je suis tranquille, mon garon... viens, nous allons nous cacher
derrire la porte de la chambre, la bien tenir, et nous entendrons ses
cris de _Mlusine_,--dit le bon homme en tchant de marcher
lgrement... pour gagner sans bruit la galerie sur laquelle donnait une
des portes de l'appartement de Jenny...

L'autre porte donnait chez sa mre....

Et suspendant leur respiration, serrant le bouton de la serrure,
changeant de joyeux regards, ils attendirent...

Atar-Gull sourit plus que d'habitude en se rendant  son service.

C'tait un ravissant rduit que la petite chambre de Jenny!

Oh voyait bien que la tendresse maternelle avait pass par l.--L'amour,
l'idoltrie que cette belle et douce fille inspirait  son pre et  sa
mre, taient signs partout, dans les moindres dtails, dans les plus
minutieux arrangements de cet asile lgant et complet d'un vritable
_enfant gt_, comme on dit.

Suivant l'usage, aucune tapisserie ne cachait les murailles nues, mais
l'enduit qui les couvrait tait d'un stuc si pur, si poli, si luisant,
qu'on l'et dit du plus beau marbre de Paros....

Dans le fond se dressait un petit lit de bois de citronnier, blanc,
virginal, entour d'une gaze transparente, soutenue par quatre
colonnettes de cuivre cisel.

Et puis, tout autour de l'appartement, on avait dispos des caisses
d'acajou, assez profondes, supportes sur des pieds de bronze et
remplies d'une foule de ces beaux camlias sans odeur que l'on peut
conserver prs de soi, pendant la nuit...

Enfin de jolies chaises, tisses d'une prcieuse corce d'arbres,
reposaient sur une natte faite des joncs les plus fins et les plus
varis dans leurs couleurs vives et brillantes qui l'maillaient comme
un parterre.

Le jour n'arrivait que faible et douteux au travers des jalousies, des
persiennes et des stores de soie... seulement la fentre tait
entr'ouverte  cause de la chaleur.

Il rgnait dans cette jolie pice je ne sais quelle suave et douce
senteur, quel parfum de jeune fille, quel aspect candide, qui
rjouissaient l'me.

Ce petit lit, si frais, si blanc, ces murs polis et ces fleurs
tincelantes, cette douce obscurit, cette harpe silencieuse, ces
vtements de fte jets  et l, ce petit miroir et cette croix sainte,
ces rubans et ce rameau bni, ces simples bijoux, en un mot tous ces
riens qui sont si prcieux pour une jeune fille, tout cela disait une
vie de bonheur, d'innocence et d'amour...

La porte s'ouvrit, et Jenny entra.

Sa mre qui l'accompagnait avait tendrement li son bras  la souple et
gracieuse taille de sa fille, qui, tout en marchant, appuyait sa tte
sur le sein maternel...

--Allons, recouche-toi--dit madame Wil--nous avons pri; il est encore
de bonne heure, et tes yeux sont un peu battus... je suis sre que tu as
mal dormi...

Et elle fit asseoir sa fille sur le lit, et se mit prs d'elle...

--C'est vrai, maman, j'ai peu dormi... car le bonheur, vois-tu...
empche de dormir... je l'aime tant... il est si bon pour toi, pour mon
pre... mon Thodrick--dit la jeune fille d'une voix argentine et pure,
en baisant les cheveux gris de sa mre qu'elle mlait en souriant aux
grosses boucles de sa belle chevelure blonde.

--Finis donc, Jenny, tu me dcoiffes toute...

--Tiens, maman, je voudrais avoir tes cheveux, et que tu eusses les
miens...

--Oh! la folle... je vais la battre--disait la bonne mre en tapant
lgrement les jolies paules blanches de Jenny  moiti dcouvertes.

--Mais oui, maman, car alors tu serais jeune.... moi, je serais
vieille,... et ainsi, je mourrais avant, toi....

Et ses deux bras caressants attiraient sa mre, qui dtournait la tte
pour que sa fille ne vit pas les larmes de tendresse qui roulaient dans
ses yeux...

--Ah! maman... tu pleures... mon Dieu, t'aurais-je fait de la peine?...

Et Jenny, les yeux suppliants, les mains tendues, regardait sa mre avec
anxit.

--Cher, cher enfant ador...--murmura madame Wil, en couvrant sa fille
de ces baisers maternels qu'on paierait par des annes de souffrance...
quand on n'a plus de mre!...

Cette expansion un peu calme, madame Wil se retira en ordonnant  sa
fille de dormir encore un peu...

--Je dors, maman--rpondit-elle en s'tendant sur son lit et en fermant
tout--coup ses beaux yeux; mais un malin sourire qui errait sur sa
bouche dvoilait son vilain mensonge.

La porte de la chambre de sa mre se referma...

Alors Jenny ouvrit un oeil attentif, puis l'autre, dressa sa jolie
tte... son corps... couta... les yeux grands, grands ouverts, comme
ceux d'une jeune biche aux aguets, et n'entendant rien, fut d'un bond
auprs d'un petit meuble surmont d'une glace.

Puis elle prit, dans ce meuble, des rubans, des fleurs, de la gaze...
et chantant  demi-voix la chanson que Thodrick aimait tant, elle
essayait la coiffure qui plaisait aussi  Thodrick.

--Voyons--disait-elle--il faut qu'aujourd'hui je me fasse belle; mais
demain... oh! demain.... Quel beau jour... quel bonheur... et pourtant
le coeur me bat bien fort quand j'y pense, mais ce n'est pas de
frayeur... non... je ne crois pas...  mon Thodrick! serai-je bien
comme cela, dis?...

Et elle s'approchait si prs, si prs du petit miroir, pour juger de
l'effet de la fleur, de la gaze qui devaient tant plaire  son amant,
que sa pure et frache haleine ternit, d'une lgre vapeur, la surface
brillante de la glace...

Alors, elle, promenant son joli doigt blanc sur cette humide rose... y
traait, rveuse et souriante, le nom de son Thodrick.

Un lger frlement qu'elle entendit du ct de la fentre la fit
tressaillir... elle tourna vivement la tte... les joues colores, toute
honteuse de se voir peut-tre surprise dans ses secrets les plus
chers...

Mais tout--coup ses lvres plirent... elle jeta violemment ses mains
en avant... essaya de se lever... mais ne le put....

Elle retomba sur sa chaise, agite d'un affreux tremblement....

La malheureuse enfant venait de voir la tte hideuse d'un monstrueux
serpent qui se glissait  travers la jalousie et les persiennes,
soulevait le store et s'avanait en rampant...

Il se cacha un moment dans la caisse de fleurs qui encadrait la fentre.

La disparition momentane de cet affreux reptile semblant donner des
forces  Jenny, elle se prcipita vers la porte de la galerie, s'y
cramponna, tcha de l'ouvrir en criant:--Au secours! ma mre... au
secours!... un serpent....

Impossible....

Son pre, sa mre et son amant tenaient cette porte en dehors, et Jenny
entendit la joyeuse voix du bonhomme Wil qui disait:

--Oui, oui, crie bien, crie bien, a t'apprendra  avoir peur... petite
folle... il ne te mangera pas... sois donc raisonnable... mon Dieu! que
tu es enfant!

--Prends cela sur toi, ma Jenny--dit sa bonne mre--une fois gurie de
la peur c'est pour toujours.... Allons, sois gentille...

Jusqu' son Thodrick qui ajouta:--C'est moi, ma Jenny, c'est moi qui ai
tout fait, et tu me donneras pourtant un beau baiser pour ma peine, car
c'est pour ton bien, ange de toute ma vie....

Ils croyaient, eux autres, qu'il s'agissait du serpent mort qu'ils
avaient mis l pour habituer la pauvre enfant, comme ils disaient....

Jenny poussa un horrible cri et tomba au pied de la porte....

Le serpent venait de dborder la caisse, et sa queue tait encore au
milieu des fleurs, que sa gueule entr'ouverte, qui bavait l'cume,
bait sur Jenny....

Il s'approcha... vit sa femelle morte... crase sous la petite table,
et poussa un long sifflement sourd et caverneux.

Il entoura, avec une inconcevable rapidit, les jambes, le corps, les
paules de Jenny, qui s'tait vanouie....

Le col visqueux et froid du reptile se collait sur le sein de la jeune
fille.

Et l, se repliant sur lui-mme, il la mordit  la gorge....

La malheureuse, rappele  elle par cette atroce blessure, ouvrit les
yeux et ne vit que la tte grise, sanglante du serpent, et ses yeux,
gonfls de rage... qui flamboyaient.

--Ma mre,  ma mre!...--cria-t-elle d'une voix teinte et mourante.

 ce cri de mort, convulsif, rlant, saccad, un clat de rire, faible
et strident, rpondit....

Et l'on put voir l'affreuse figure d'Atar-Gull qui soulevait un coin du
store comme avait fait le serpent.

Il riait, le noir!!!

       *       *       *       *       *

Jenny ne criait plus... elle tait morte....

--Ouvrons-lui... car la peur, trop prolonge, pourrait devenir
dangereuse...--dit le bonhomme Wil, cdant aux sollicitations de
Thodrick et de sa femme....

Il voulut ouvrir....

Il ne pouvait... le corps de sa fille gnait....

Il donna une violente secousse, et le coeur lui manquait... lorsqu'il se
prcipita dans la chambre, suivi de sa femme et de Thodrick, tous deux
dans un effroyable tat d'agitation...

Ils virent leur fille... morte...

Et comme ils entraient, le serpent disparaissait par la fentre...

       *       *       *       *       *

_N. B._ Il reste  expliquer ce fait historique, d'ailleurs, et la part
qu'Atar-Gull eut  cet vnement tragique.

Connaissant, comme tous ces ngres, les habitudes des animaux de la
contre, il eut un rayon d'espoir quand il proposa  Thodrick de porter
le serpent mort dans la chambre de Jenny.

Il savait que ces animaux s'accouplaient toujours, et que le mle,
rentrant dans son trou et ne trouvant plus sa femelle, la chercherait et
suivrait peut-tre sa piste.

Aussi eut-il le soin, comme on l'a dit, de prendre la femelle par la
queue,  cette fin que la partie saignante, crase, trane par terre,
laisst une trace, un fumet, capables de guider le mle....

Ce qui arriva....

Le mle, en entrant dans son trou, et ne trouvant pas sa femelle,
suivit la piste; arriva au pied de la fentre du rez-de-chausse o le
ngre, par un excs d'infernale prvision, avait encore cras une
partie du corps, grimpa, souleva la jalousie... entra dans la chambre,
trangla Jenny et regagna son antre.

Atar-Gull avait calcul juste, la haine se trompa rarement.




CHAPITRE IV.

    Ah! j'en perdrai la vie
    Par la douleur que j'ai....

    E. SCRIBE.

LE DPART.


C'tait deux mois aprs la mort de Jenny, le soleil se couchait, et ses
rayons obliques, traversant les jalousies de la chambre de madame Wil,
inondaient cette pice d'une lumire vive et dore.

Au fond, une femme tait couche dans un lit soigneusement entour d'une
moustiquaire, et un vieillard, vtu de deuil, soutenait la tte de la
malade en lui faisant respirer un cordial.

Un ngre, arm d'un long ventail de plumes, chassait les insectes qui
auraient pu importuner madame Wil.

Car c'tait elle qu'une bien affreuse maladie, cause par ses chagrins,
avait rduite  cet tat effrayant de maigreur et de marasme.

Elle ouvrit les yeux... et son premier regard fut pour son mari,
l'honnte Wil, qui attachait sur elle un oeil attentif et inquiet.

--Je me sens mieux, quoique bien faible, mon ami--dit-elle d'une voix
basse et creuse...  son mari--du courage.

Mais le colon, au lieu de lui rpondre, baissa tristement la tte en
signe d'approbation et serra la main tremblante de sa femme.

C'est que le malheureux avait prouv une commotion si violente  la vue
de sa fille morte, qu'il n'avait pu jeter un cri; lors de cet affreux
vnement, sa langue avait t frappe de paralysie, depuis il tait
rest muet.

Madame Wil comprit son regard, car elle reprit:--Du courage,
pourquoi?... la mort, mon Dieu, ne m'effraie plus... je la dsire, au
contraire... car au moins je pourrai revoir bientt... Jenny....--Et en
prononant ce nom, la pauvre mre poussa un cri perant, un cri aigu,
qui sembla user le reste de ses forces.

M. Wil, aid d'Atar-Gull qui pleurait, eut encore recours  son flacon.

Elle revint  elle...

--Pardon, mon bon Wil, je t'avais promis de ne plus prononcer le nom de
notre fille, je sais quel mal cela te fait, ainsi qu' ce digne
serviteur... je veux dire ce digne ami, Wil, car un ami seul peut rendre
de tels services: vingt et un jours sans dormir, et veiller, sans
compter les prils qu'il a courus en allant  la recherche de
Thodrick.... Et ta blessure va-t-elle mieux, Atar-Gull?--demanda madame
Wil, d'une voix faible...

--Bien, trs-bien, ma bonne matresse... mais ne parlez pas... a vous
fatigue...

--Et dire--murmura-t-elle--que Thodrick a disparu sans qu'on puisse
savoir comment, depuis le jour fatal o il s'est prcipit hors de la
chambre  la poursuite de cet affreux serpent!

Le colon, agenouill prs du lit de sa femme, priait, la tte cache
dans ses mains.

Il fut tir de cet tat douloureux par un cri du noir.

--Matre... matre... la matresse se meurt.

La pauvre mre, en effet, s'affaiblissait  vue d'oeil, tous les ressorts
de cette me si tendre et si aimante avaient t briss par la mort de
sa fille.

Elle touchait  son dernier moment.

Elle fit signe qu'elle dsirait parler.

Le colon et le ngre coutrent silencieux,  genoux.

--Mon ami--dit-elle d'une voix teinte et mourante--quittez l'le... les
pertes normes que la mort de presque tous vos bestiaux, d'une partie de
vos esclaves, vous ont causes, rendent ce dpart ncessaire... ne
songez pas  y rtablir votre fortune... trop d'amers souvenirs vous
tueraient ici... ralisez le peu qui vous reste de notre bien... et
partez... emmenez Atar-Gull... c'est un ami dvou... allez en Europe...
Wil... c'est la prire d'une mourante... ne me refusez pas... jurez,
promettez-le-moi... au nom, de ma Jenny...

Elle avait au plus encore une minute  vivre.

Le colon tenait ses lvres colles sur la main de sa femme dj glace,
et sanglotait.

 un mouvement que fit madame Wil, Atar-Gull s'approcha d'elle pour
relever le chevet de sa matresse.

Et il se remit  genoux pour soutenir le corps dfaillant de madame Wil,
en disant tout haut:--Pauvre bonne matresse... pauvre matresse....

Mais une horrible expression de joie, qu'il n'avait pu cacher en
regardant sa matresse mourante, terrifia madame Wil, et l'admirable
instinct de son coeur lui rvla tout--coup l'atroce hypocrisie que
cette joie venait de trahir.

Aussi la malheureuse femme ouvrit affreusement les yeux... se dressa
raide sur son sant, et cria d'une voix strangule en jetant ses bras en
avant avec un indfinissable accent de terreur:

--Wil... Wil... Atar-Gull... ne... Jenny....--Ses forces la trahissant,
elle ne put achever.

M. Wil fit un signe d'approbation, croyant qu'il s'agissait encore de la
promesse d'emmener Atar-Gull.

--Pre, pre--dit bas Atar-Gull--les victimes ne te manqueront pas
l-haut; la vengeance commence.

On arracha M. Wil de la chambre de sa femme.

Atar-Gull fit pour lui ce qu'il avait fait pour madame Wil, le veilla,
le soigna avec tant de zle, d'abngation de lui-mme, que le
gouverneur--voulant lui donner une marque d'estime probante--ajouta de
sa main, sur son acte d'affranchissement, qui fut demand par le colon,
les louanges les plus flatteuses sur son zle et son vertueux
attachement pour ses matres.

Enfin--deux mois aprs la mort de sa femme--M. Wil ralisa le peu qui
lui restait, paya ses dettes, et s'embarqua avec son fidle noir pour
Portsmouth, sur la frgate _le Cambrian_, qui retournait en Angleterre.




CHAPITRE V.

    Un bienfait n'est jamais perdu.
        _Proverbe populaire_.

RENCONTRE.


--Allons, allons, que diable, un peu de courage, monsieur Wil.--disait
le docteur au silencieux et taciturne colon.--Prenez un peu sur vous, je
sais que tout cela est affreux, mais enfin a est, ainsi soyez
raisonnable; si le temps nous favorise, dans un mois nous serons 
Portsmouth; depuis cinq jours que nous avons quitt la Jamaque, le
temps nous favorise... la brise est faite, nous entrons dans les vents
aliss... et tenez, un beau temps, un beau ciel, une mer comme celle-ci,
a donne espoir et courage.... Quant  votre infirmit, a ne peut pas
durer, votre mutisme cessera... c'est une motion forte qui l'a caus,
il y a toujours du remde.--Ainsi parlait le bon et jovial docteur du
_Cambrian_, en montrant  M. Wil le sciage rapide de la frgate, qui
prouvait la vrit de son assertion, car ils taient assis sur le
couronnement et passaient le temps  faire ce que d'aucuns font si
souvent  bord,  regarder passer l'eau.

Le colon tendit les mains au docteur, le remercia d'un regard, et secoua
tristement la tte en montrant le ciel et en s'essuyant les yeux au
souvenir de sa femme et de sa fille.

Et le docteur allait recommencer toutes ses banales consolations, quand
Atar-Gull parut sur le pont, portant une petite thire....

--Tenez, matre--dit-il respectueusement au colon--voici le tilleul et
le tamarin qu'on vous a ordonns.

M. Wil fit signe qu'il n'avait pas soif.

--C'est gal, matre--dit le noir, avec cette intonation grondeuse qui
sied si bien aux serviteurs dvous--c'est gal... a vous fera du
bien... n'est-il pas vrai, monsieur le docteur?

--Certainement... buvez... buvez, monsieur Wil.

Et le colon but la potion, forc d'obir  cette coalition de volonts,
et remercia du geste son fidle serviteur.

--a m'a l'air d'un bien brave domestique--dit le mdecin....

Le colon leva les yeux au ciel agitant ses mains, comme s'il et
dit:--Un ange, docteur.

--Eh bien! dites donc du mal des ngres aprs cela?

Le colon haussa les paules.

Atar-Gull revint, mais cette fois ce fut pour apporter  Wil une
tabatire pleine, dans le cas o celle du colon et t vide....

Ce dernier changea un regard presque fier contre le coup d'oeil
approbateur du mdecin.

--Hein... quelles attentions!--disait l'un.

--Parfait! admirable!--rpondait l'autre.

Pendant cette muette pantomime Atar-Gull, isolant les rayons visuels en
mettant sa main au-dessus de ses yeux, regarda quelque temps  l'horizon
avec attention, et s'cria tout--coup:

--Matre, l-bas, tout l-bas, un canot....

Le docteur et le colon redressrent la tte, suivirent des yeux la
direction que le noir leur indiquait et ne virent rien.

--Tu te trompes, mon garon--dit le mdecin--mais demande une longue-vue
au timonier, nous nous en assurerons nous-mmes.

En effet, aprs deux minutes d'observation, le docteur s'cria:

--Il a pardieu raison, monsieur Wil, c'est une petite embarcation... et
si je ne me trompe, on voit un homme dedans.... Timonier... prvenez
donc l'officier de quart.

--Regardez--dit le docteur  ce nouveau venu--un canot abandonn en
pleine mer... qu'est-ce que a peut tre?

--Sans doute, le reste d'un quipage qui aura pri... il a besoin de
secours, sans doute. Je vais demander au nouveau commandant la
permission de faire porter sur lui....

L'officier descendit et remonta presque aussitt en disant au timonier:

--Laisse arriver sur ce point noir que tu aperois l-bas....

Plus la frgate approchait, plus on voyait distinctement ce petit canot;
il tait sale, presque dmembr, et l'homme qui le montait semblait
vider l'eau qui allait peut-tre le submerger.

Le _Cambrian_ mit en panne  une porte de pistolet... et le hla en
anglais.

L'homme du canot fit signe qu'il ne comprenait pas....

--Appelez ce marin qu'on a recueilli, et qui s'est engag comme matelot
avec nous--dit le _lieutenant_--il parle espagnol et franais... il le
comprendra peut-tre....

Le _Grand Sec_ monta sur le pont; on le mena sur l'arrire en lui
dsignant l'homme et le canot....

Mais le malheureux plit... bgaya... et tomba  la renverse....

Il venait de reconnatre... Brulart.

Et le bonhomme Wil aussi avait reconnu son pourvoyeur de noirs....

Et Atar-Gull aussi avait reconnu celui qui partageait avec le colon
toute sa haine africaine; mais, fidle  son systme, Atar-Gull resta
calme et froid....

Le bonhomme Wil descendit dans la grande chambre, se souciant peu de la
reconnaissance.

Or le _Grand Sec_ dsira parler en secret  l'instant mme au lieutenant
Pleyston, qui entendait le franais; et, comme il se rendait chez cet
officier, Brulart montait  bord avec l'habitude et l'agilit d'un bon
marin.

Brulart tait toujours dans son costume; mais il portait avec lui son
prcieux coffret, et fut aussitt entour par l'quipage du _Cambrian_,
qui le regardait avec curiosit....

Comme il s'apprtait  parler... il se sentit saisir par derrire.

Et il tomba sur le pont en blasphmant, et, deux minutes aprs, il tait
garrott, enchevtr, comme il avait jadis garrott ce pauvre
Claude-Borrome-Martial....

Et on le transporta, malgr ses cris, dans la grand'chambre du conseil,
o il vit l'tat-major de la frgate rang autour d'une table, et d'un
ct le _Grand Sec_, qu'il reconnut aussitt, et de l'autre le bonhomme
Wil... auquel il fit un salut amical....

--Interrogez-le--dit le commandant--et vous, commissaire, crivez ses
rponses, car heureusement voici le lieutenant Pleyston qui nous servira
d'interprte.

Le petit commissaire prpara sa plume, et demanda trois fois si le
monstre tait solidement attach.

L'interrogatoire commena....

LE LIEUTENANT.

Tu dois reconnatre, misrable forban, ce matelot que tu as si
cruellement jet  la mer?

BRULART.

C'est le _Grand Sec_, un de mes agneaux....

LE LIEUTENANT.

 la bonne heure. Mais ce que tu ne reconnais peut-tre pas, c'est cette
frgate qui t'a donn la chasse, et que tu as manqu faire couler par
ton infernal brlot....

BRULART, _avec tonnement et satisfaction_.

Ah... bah!... comment! c'est vous qui avez got de ma soupe... ah!
bon... bon... (_d'une voix sourde_)--Je comprends maintenant... mon
affaire est sre.... (_Il fait avec sa main le geste d'tre pendu_.)

LE LIEUTENANT.

Un peu.... Ainsi tu avoues....

BRULART.

Tout.... Je n'avouerais pas, que vous me pendriez la mme chose....

LE LIEUTENANT.

Comment t'es-tu trouv seul dans ton canot?...

BRULART.

Mon quipage s'est blas, fatigu de moi; en un mot, il s'est rvolt
par les conseils de mon second, un chien maudit qui s'appelait le
_Borgne_.... On m'a garrott, descendu dans ce canot avec deux jours de
vivres, un fusil et du plomb, et ils m'ont laiss en pleine mer....
C'est une plaisanterie comme j'en ai tant fait moi-mme.

LE LIEUTENANT.

Tu n'as rien  dire autre chose?

BRULART.

Ma foi non, si ce n'est de vous dpcher le plus tt possible, car c'est
un vilain rve.

LE LIEUTENANT, _ part_.

Il appelle a un rve;  la bonne heure. Alors, mon garon, lve ton
me  Dieu, car, avant le coucher du soleil, tu seras pendu.

BRULART.

Suffit....

LE LIEUTENANT.

Emmenez-le, et conduisez-le dans la cale, les fers aux pieds et aux
mains....  propos... qu'est-ce que ce coffret?... Diable! une couronne
de comte... un vol... encore?

BRULART, _riant_.

Un vol... ce sont, cordieu! bien mes armoiries  moi, mes gentilshommes!

LE LIEUTENANT.

Ah! mon Dieu! quel joli flacon.... Voyez donc ce qu'il contient,
docteur....

LE DOCTEUR.

De l'opium... c'est de l'opium....

LE LIEUTENANT.

Voudrait-il s'empoisonner?

LE DOCTEUR.

Oh! avec ceci il s'endormirait tout au plus, mais pour s'empoisonner,
diable! il en faut davantage....

BRULART.

Laissez-moi ce coffret, je n'ai que cela, vous le prendrez aprs;
d'ailleurs examinez-le, vous verrez qu'il n'y a aucune arme. On ne
refuse pas ordinairement un condamn... ainsi.

LE LIEUTENANT, _s'adressant au commandant_.

Il demande qu'on lui laisse ce coffret, le docteur assure qu'il n'y a
aucun danger.

LE COMMANDANT.

Laissez-le-lui....

LE LIEUTENANT.

Tiens, et grand bien te fasse... emmenez-le, vous autres....

On l'emmena, le commissaire lut les demandes, les rponses; on mit aux
voix, et le corsaire fut condamn  l'unanimit  tre pendu  la grande
vergue du _Cambrian_, au coucher du soleil.

On descendit Brulart dans la cale, il tait onze heures.--L'excution
tait pour six.

 trois heures il but ce qui restait dans son flacon, et retomba bientt
endormi sur le plancher froid et humide de la cale.

Et, toujours sous l'influence de l'opium, il rva.




CHAPITRE VI.

    Laisse la Thessalie, Lorenzo, rveille-toi...
    vois les rayons du soleil levant qui frappent
    la tte colossale de saint Charles.--coute
    le bruit du lac qui vient mourir sur la grve
    au pied de notre jolie maison d'Arona,--respire
    les brises du matin qui portent sur
    leurs ailes si fraches tous les parfums des
    jardins et des les, tous les murmures du jour
    naissant.

    CHARLES NODIER.--_Smarra_.

    Vous en parlez bien  votre aise, rpliqua le
    bandit, si, comme moi, vous aviez t pendu....

    --Pendu, vous?

    --Pendu....

    JULES JANIN.--_L'ne mort_.

     mon ange! veillez sur moi.

    A. M.--_Romance_.

SONGE.


Dans ce rve il tait rajeuni.

Il avait seize ans.

Une de ces ravissantes figures de jeune homme, douce et ple, avec de
grands yeux mlancoliques parfois qui s'animaient pourtant d'un feu
inconnu.

Il tait aspirant de marine, le pauvre enfant, embarqu  bord du
_Cygne_, un brick leste et joli comme son nom.

Il s'veilla en disant:

--Me pendre... me pendre... moi, pirate, moi, vieux et laid.... Ah!...
quel cauchemar!...

Et, mollement balanc dans son hamac, il ne dormait plus, il pensait 
je ne sais quelle grande et noble dame qu'il avait vue  Brest, je
crois... et cette imagination de seize ans, ardente et rveuse, se
jouait autour de cette charmante image.... C'tait sa taille de reine...
son regard imposant et ses grands sourcils noirs dont il avait peur, le
naf jeune homme.... Sa main douce et blanche qu'il toucha une fois...
une seule... et qui lui fit prouver une commotion si singulire...  la
fois voluptueuse et cruelle....

Et puis,  ce souvenir, ses artres battaient, sa tte brlait... et ses
yeux se noyaient de larmes.

--Mon Dieu! mon Dieu!--disait-il en se tordant sur son hamac--que je
suis malheureux!... Quelle existence! l'Ocan, toujours l'Ocan! des
matelots rudes et sauvages, des visages durs et repoussants, une vie de
froid goste, une vie de prtre, sans amour et sans femmes! Et pourtant
le coeur me bat dans la poitrine... et la vue d'une femme me fait
tressaillir.... J'prouve un immense besoin de souffrir, de pleurer, aux
pieds d'une femme; je n'ai plus de mre, moi!... seul, isol, il faut
bien que j'aime quelqu'un... qu'une bouche de femme me console ou me
plaigne!

Et le canon tonnait tout--coup.

Alors il se jetait  bas de son lit, prenait  la hte sa veste bleue
avec sa mince broderie d'or, son beau poignard, sa hache luisante, son
chapeau cir qui cachait sa chevelure brune, boucle comme celle d'une
jeune fille, et il courait sur le pont....

En le voyant, les vieux matelots se poussaient du coude, car c'tait un
hardi et intrpide enfant; le premier au feu,  l'abordage; oh! une me
forte et puissante bouillonnait dans cette enveloppe effmine... et
plus d'une fois son jeune bras avait paru bien lourd aux Anglais.

Et il se trouvait au milieu d'une horrible mle; le joli brick _le
Cygne_ tait attaqu par une corvette anglaise, et des grappins de fer
liaient ces deux btiments l'un  l'autre.

L'abordage... l'abordage!

Et,  travers le feu, les balles et la mitraille, l'aspirant s'lanait
une hache au poing;  sa voix, l'quipage se rallie, les rangs se
serrent, et l'ennemi abandonne l'avant du navire sur lequel il
dbordait....

Le capitaine du brick... mort,--le second, mort,--l'quipage, mort;--il
ne restait que lui, le jeune enfant et quelques matelots d'lite; il mit
le pied sur le btiment ennemi... on se presse, on se heurte, on crase
les mourants, le sang coule, le canon vomit la mitraille, l'aspirant
lui-mme... tombe au pied du grand mt de la corvette anglaise... mais
de son coup de poignard il a renvers le capitaine.

L'Anglais est pris; victoire, hourra... victoire, gloire  l'aspirant!

Mais sa blessure est grave, et l'on se dispose  rentrer dans le port,
afin de rparer le navire.

Mais le vent mugissait, la mer grondait, et une effroyable tempte
jetait le brick sur des rochers.

Une norme lame emportait l'aspirant, le prcipitait, meurtri, sanglant,
sur le rivage...

Et il se levait avec peine, et cherchait un asile dans une caverne qu'un
clair lui faisait dcouvrir.

Il avanait en rampant dans cet antre obscur, dchir par les cristaux
et les granits qui couvraient le sol.

Mais une lueur douce et rose venait tout--coup se jouer sur les
facettes des brillants stalactites.

Et bientt il se trouvait dans une grotte immense, blouissante de
diamants, de topazes et de rubis qui tincelaient, scintillaient en
gerbes, en cercles et en pyramides chatoyantes.

Sur un trne taill d'une seule meraude tait une divinit majestueuse.

Une couronne d'toiles de feu flamboyait sur ses cheveux noirs; le
zodiaque, grav sur sa ceinture d'or, tait relev par des maux
diaprs; Une tunique blanche, un voile bleu brod de fleurs d'argent et
de perles, puis des brodequins couleur d'azur formaient son noble
vtement.

--Je t'attendais--disait la divinit en faisant asseoir l'enfant prs
d'elle;--vois, cet empire est le mien, quand je le veux les temptes
grondent et mugissent, d'un mot je fais plir les marins les plus
intrpides: c'est par ma volont que ton vaisseau s'est bris sur les
rochers... je voulais te voir... car tu es mon fils... tiens, juge, et
sois fier de la puissance de ta mre.

Aussitt un bruit affreux se fait entendre, toute lumire disparat, un
froid mortel se rpand dans la caverne, la terre tremble; les votes
sont branles; c'est le vent du nord qui rugit, et dont les lugubres
sifflements retentissent d'chos en chos....

--Je veux que le calme renaisse--dit la divinit--et qu'il vienne
caresser mon fils.

Et une douce chaleur, un parfum dlicieux, une clatante lumire, un
bruissement lger comme celui du feuillage qu'une faible brise agite et
balance, remplacent cet horrible ouragan.

Un joli nuage, ressemblant  de l'air condens, mlang d'or, de pourpre
et de soleil, charg d'une poussire de roses et de jasmin, se balanait
au milieu de la grotte et s'y vaporait en merveilleuse senteur, en
blouissante clart.

Le jeune homme, entour de cette vapeur transparente et embaume, se
fondait dans un ocan de dlices; son tat d'extase se rapprochait de
toutes les sensations, de tous les sentiments, de toute espce de
jouissance.

Et la divinit se penchait  son oreille en lui disant:

--Ce bonheur ineffable n'est pourtant rien auprs de celui que tu
goteras auprs d'_elle_, car elle t'aimera.... Car tu es un de mes
fils, je te laisse sur la terre, mais je veille sur toi....

Et la divinit le baisait au front... et tout disparaissait....

       *       *       *       *       *

Et il se trouvait couch dans un lit moelleux, couvert d'dredon,
entour de glaces et de soie; sa tte reposait sur de magnifiques
dentelles, et elle tait l, celle dont le souvenir l'avait tant de fois
mis hors de lui.

Celle qui devait l'aimer--avait dit la divinit. Elle tait l, 
genoux, prs de lui, une cuillre d'or  la main, ses beaux sourcils un
peu froncs par l'inquitude, lui offrant un cordial suave et parfum.

--Oh! mon Dieu--dit-il--oh! madame, c'est vous.... Mais o suis-je?...
j'ai donc fait un rve?... cette blouissante caverne... cette
divinit....

--Pauvre enfant, remettez-vous--dit la jolie femme--un affreux coup de
vent a bris votre navire, des pcheurs vous ont trouv presque mourant
sur la cte,  l'entre d'une grotte, et vous ont apport ici, chez moi,
 Brest; mais votre blessure tait si grave, si grave que j'ai demand
comme une faveur de vous soigner.

--Ah... oui; mais en vous voyant, madame, j'avais oubli ma blessure....

Et il fallait voir quelle dlicieuse expression de candeur voilait ses
beaux yeux timidement baisss.

Et elle se disait en souriant:--Il a l'air d'une fille, et pourtant si
jeune, si joli, tout cet quipage de vieux matelots qu'il a conduit au
feu tremblait  sa voix... comme je tremble moi-mme....--pensa-t-elle
en rougissant.

--Madame... est-ce que j'aurai le bonheur de rester long-temps ici?...

--Jusqu' ce que votre gurison soit complte, mon enfant....

--Ah!...--dit-il en fixant des yeux ravis sur la belle et voluptueuse
figure de sa protectrice... mais peu  peu il plit... et perdit
connaissance.... Cet espoir de bonheur tait au-dessus de ses forces.

--Grand Dieu... il se trouve mal...--cria la jolie femme, en se pendant
 un cordon de sonnette qu'elle agita violemment.....

       *       *       *       *       *

Et quinze jours aprs, il souffrait moins, sa figure tait encore un peu
ple, mais cette pleur lui allait si bien...--disait la dame aux
sourcils noirs.

Un jour qu'il rvait, assis devant un beau portrait de cette ravissante
personne, elle entra.

Elle ne lui avait jamais sembl plus belle.

--Arthur....--lui dit-elle en se plaant sur un doux sopha--j'ai une
bonne nouvelle  vous annoncer... venez prs de moi... mais ne tremblez
pas comme toujours....

Le jeune homme n'osait lever les yeux, et son coeur battait bien fort....

--On vous accorde un cong de trois mois pour vous rtablir, et aprs
vous viendrez prendre possession de votre nouveau grade... ces trois
mois--ajouta-t-elle  voix basse--nous les passerons...  ma terre... le
voulez-vous?...

Arthur plissait et restait muet... il ne pouvait croire  tant de
bonheur.

--Comme vous n'avez ni parents, ni amis, j'ai cru pouvoir prendre cette
dcision sans vous consulter.... Allons, Arthur, ne tremblez donc pas
ainsi... ne suis-je pas votre amie... votre mre... pauvre enfant?...

Elle prit la main du jeune homme en l'attirant prs d'elle....

--Oh! oui--dit-il en tombant  ses genoux--oh! oui, vous tes tout pour
moi... vous tes la seule qui m'ayez tmoign de l'intrt.... Je vous
aime de toute la tendresse que j'ai dans le coeur, je vous aime comme une
mre, comme une soeur, comme une amie;  vous... toujours vous... vous
serez mon Dieu, ma religion, ma croyance....

Et Arthur hors de lui baisait les genoux, les mains, les pieds de la
jeune femme, dont le sein palpitait... et qui disait d'une voix
mue...--Arthur,... mon enfant... je crois  votre reconnaissance... j'y
crois... finissez... Arthur....

       *       *       *       *       *

Et il se trouvait  la terre de sa protectrice.

C'taient de fraches eaux, d'pais ombrages, une solitude profonde, un
parc entour de hautes murailles, pas d'autres valets qu'une vieille
gouvernante dvoue et un jardinier sourd.

Elle lui avait promis quelque chose qu'il attendait avec une
inconcevable impatience.

Les appartements de ce chteau taient vastes et gothiques, mais
commodes, retirs, silencieux.

Et il voyait la jeune femme  moiti couche sur un de ces antiques
fauteuils, si bons et si moelleux.

Vtue d'un blanc et frais peignoir de mousseline qui laissait voir le
bout de sa jambe fine et ronde et son joli pied chauss d'une petite
pantoufle bleue... son beau bras pass autour du cou d'Arthur, elle
abaissait sur lui son humide regard.

--Tu m'aimeras donc toujours... Arthur--lui disait-elle... en le baisant
au front.

--Oh! toujours, ma vie,  toi, ma vie...--disait l'ardent jeune homme,
en liant avec volupt ses bras  la divine taille de sa jolie soeur, mre
ou amie, comme il disait.

Elle fit un mouvement en arrire... son peigne tomba, et son admirable
chevelure noire se droula sur son cou, sur ses paules, sur ses bras,
en une multitude de boucles brunes et luisantes....

Et Arthur baisait ces beaux cheveux avec transport et ivresse, les
divisait, les nattait, en couvrait sa figure.

Et elle, palpitante et rveuse, le laissait faire, mais elle sentit
tout--coup les lvres de l'enfant frissonner sur les siennes.

Il s'tait tratreusement cach sous l'paisse chevelure de la jeune
femme, et dressant tout--coup sa jolie figure au milieu de cette fort
d'bne, qu'il partagea en deux touffes soyeuses... il avait surpris un
baiser....

--Ah!--dit-elle... avec une petite moue enchanteresse...--ah! vous me
trompiez... Arthur, je vais vous trangler....

Et approchant la tte d'Arthur de son sein qui bondissait, elle entoura
le cou du jeune homme de longues tresses de ses cheveux, et les serra en
souriant....

--Oh!--dit-il en baisant son sein d'ivoire...--mchante, tu veux me
tuer... car tu serres bien fort... c'est comme dans mon rve de cette
nuit... Mais que fais-tu? oh...  toi... ma vie... je meurs... mon
ange....

       *       *       *       *       *

C'est qu' ce moment de son rve on pendait Brulart  bord du
_Cambrian_, et que le poids de son corps, pesant sur la corde qu'on
avait passe au bout dehors de la frgate, avait opr la strangulation.

Abm dans l'tat de torpeur, de somnolence que lui avait procur sa
dose d'opium, et qui, sans tre le rveil ni le sommeil, l'avait plong
dans une espce de somnambulisme, il avait suivi machinalement ses
guide  moiti endormi, appuy sur eux, les yeux ouverts sans voir,
s'tait laiss attacher, hisser et pendre, sans y faire la plus lgre
attention, plong qu'il tait dans les dlices de ses songes
merveilleux.

Alors qu'on pendait le corps, l'esprit tait ailleurs. Somme toute, il
mourut dans une ravissante extase de plaisir.

Et le docteur remarqua comme un phnomne physiologique que la
physionomie du patient, jusque-l froide et immobile, prit, au moment de
la strangulation, une inconcevable expression de bonheur.

Cette particularit repose sur la nature du songe de Brulart, et sur des
effets propres  la pendaison. (Voir le _Dictionnaire des Sciences
mdicales_.)

Justice rendue, le corps du pirate fut jet  la mer avec deux boulets
aux pieds.

Le reste de la traverse n'offrit rien de remarquable, et _le Cambrian_
toucha les ctes d'Angleterre au bout de quarante jours de mer.

Atar-Gull dbarqua avec son matre.

Le commandant de la frgate voulut ajouter les tmoignages les plus
flatteurs en faveur du ngre, qui, par ses soins pour le malheureux Wil,
avait excit la sympathie de tout l'quipage.

Mais M. Wil ne resta pas long-temps en Angleterre, ses ressources
taient modiques, et suivant les conseils d'Atar-Gull et du docteur, qui
venait quelquefois le voir  Portsmouth, il partit pour la France, o
l'on vivait  bien meilleur march, lui disait-on.

--Enfin--se dit Atar-Gull--je touche au moment de complter ma
vengeance.... Oh!... elle sera terrible et longue surtout.... J'aurais
pu le tuer... mais la mort serait un incroyable bienfait auprs de la
vie que je lui prpare....




LIVRE VI.




CHAPITRE I.

    Il y a dans mon coeur un levain horrible de
    cruaut.--Je voudrais que ceux qui ont fait
    souffrir les autres souffrissent une fois tout ce
    qu'ils ont fait souffrir, je voudrais que cette impression
    ft dchirante, et profonde, et atroce,
    et irrsistible.--Je voudrais qu'elle saisit l'me
    comme un fer ardent; je voudrais qu'elle pntrt
    dans la moelle des os comme un plomb
    fondu; je voudrais qu'elle enveloppt tous les
    organes de la vie comme la robe dvorante du
    centaure!

    CHARLES NODIER.--_Roi de Bohme_.

    Enfin, mon enfant, ce bon serviteur, non content
    de prodiguer au vieillard les soins les plus
    touchants, le nourrissait de son pain, ce qui
    vous prouve qu'on ne doit jamais rudoyer les
    domestiques.

    _Contes  Lolo_.--PAR UN ACADMICIEN.--dition rare.

LA RUE TIRECHAPE.


Figurez-vous une de ces noires et antiques maisons du vieux Paris,
situe vers le milieu de la rue Tirechape...--Neuf tages, je crois,
couleur brune et sale, solives saillantes, fentres troites et
sombres, escalier raide, obscur, vritable labyrinthe dans lequel on ne
peut se guider qu'au moyen d'une corde  puits grasse et luisante de
vtust... puis une rpublique d'industrieux proltaires, allant,
venant, courant, montant, nichant et pullulant dans ces cellules tages
et entasses au-dessus les unes des autres, comme les cases d'une ruche
 miel.

Et pour pivot, pour centre de toutes ces existences de travail et de
fatigue, une portire vieille, dente, hargneuse, bavarde, un de ces
types si admirablement mis en relief par notre Henri Monnier.

Il tait nuit; un homme, assez g, vtu de noir, descendait pniblement
les hautes marches de l'escalier, treignant avec force la bienheureuse
corde  puits.

La portire, entendant un bruit inusit  cette heure, o tout dormait
dans la maison, ouvrit brusquement le carreau de son antre, et y passa
d'abord son vilain bras jaune, arm d'une chandelle ftide; puis sa
figure fcheuse et renfrogne....

--Qui descend l?... rpondez donc... c'est des heures indues....

--C'est moi, c'est moi... le docteur...--dit une voix de basse-taille.

Ici, le cerbre quitta son ton aigre et criard pour une espce de
glapissement amical....

--Ah! mon Dieu, c'est vous, monsieur le docteur! mais il fallait
m'appeler pour clairer.... Eh bien! comment va-t-il le vieux muet? Il
est dur  partir celui-l... en a-t-il encore pour
long-temps?--demanda-t-elle en se mettant devant le docteur, afin
d'obtenir une rponse, ou de se faire, comme on dit, passer sur le
corps.

--Comme a... il va tout doucement, madame Bougnol....

--C'est pourtant pas faute de soins--dit celle-ci d'un air
revche...--c'est qu'il s'entte alors, car il a son ngre, M. _Targu_,
que c'est une adoration d'homme, quoi, de voir comme il s'oublie pour
son matre....

--Il est vrai que c'est un bien fidle serviteur... il ne le quitte pas
d'un moment....

--a n'empche pas qu'il est encore bon enfant, le ngre, de rester
comme a domestique d'un vieux grigou qui ne lui donne rien... puisque
c'est au contraire le domestique qui nourrit son matre, c'est encore du
propre....

--C'est un vertueux domestique, madame Bougnol, et c'est un exemple que
les autres ne suivent malheureusement pas toujours....

--Et puis que a doit tre une fameuse scie... un muet... pas le moyen
de causer... Mais, aprs tout, il parlerait que a serait tout de mme,
car on dirait que son ngre a peur qu'on ne lui mange son matre;
personne ne peut l'approcher.

--C'est qu'il est apparemment jaloux de son affection--dit le mdecin,
fatigu de la longueur de la conversation, et cherchant  passer
adroitement entre le mur et la portire.

Mais celle-ci qui le guignait de l'oeil, et suivait tous ses mouvements,
faisant toujours face  l'ennemi, rendit cette tentative inutile, et
continua.

--Monsieur, quelle est donc sa maladie,  ce pauvre vieux? est-ce vrai
qu'il est fou?... Pendant les deux premiers mois qu'il est venu loger
ici, il se portait comme un charme, et voil prs d'un an qu'il est si
malingre qu'il n'est pas descendu une fois dans la rue....

--Et il n'y descendra peut-tre plus jamais--dit le docteur en secouant
tristement la tte, et essayant de forcer le passage de vive force.

--Ah! Dieu du ciel, est-ce qu'il va mourir--dit la portire avec
inquitude--c'est qu'alors il faudrait mettre criteau, voyez-vous,
monsieur le docteur; nous approchons du terme....

--Je ne vous dis pas a... mais il n'est pas bien du tout....

Et le docteur profitant d'un moment d'inattention de madame Bougnol, se
cramponna vite  la corde et se laissa glisser jusqu'en bas presque sans
toucher les marches de l'escalier, avec autant de rapidit qu'un matelot
qui s'affale le long d'un cordage.

--C'est gal--se dit la portire--je vais monter chez le vieux muet,
pour savoir quelque chose, si c'est possible.

Alors, fermant sa loge avec soin, elle commena son ascension, non sans
faire une pause  chaque tage, enfin elle atteignit le septime et se
trouva en face d'une petite porte grise.

L elle moucha sa chandelle, s'emplit le nez de tabac, et agita
timidement un cordon de sonnette termin par une patte de livre.

Un instant aprs la porte s'entr'ouvrit assez pour donner passage  une
grosse tte noire et crpue, coiffe d'une casquette rouge....

C'tait Atar-Gull....

--Que voulez-vous, madame?--demanda-t-il d'un ton brusque.

--Monsieur _Targu_--dit la Bougnol, en faisant l'agrable--je voudrais
savoir des nouvelles de votre bon matre.

--Mon matre est souffrant, trs-souffrant--dit l'honnte serviteur avec
un soupir qui fendit le coeur de la portire... et mme il essuya une
larme.

--Que voulez-vous, monsieur _Targu_, il faut bien se faire une raison;
tout le monde d'abord sait ici que vous nourrissez votre matre... et M.
le maire, qui est venu pour cet indigent de l haut, a dit qu'il
crirait de votre conduite au gouvernement, que tt ou tard un bienfait
trouve sa rcompense... et que....

--Merci--dit Atar-Gull, en poussant brusquement sa porte au nez de la
portire, qui redescendit en grondant.

Quand Atar-Gull se fut renferm, il s'arrta un moment dans la petite
pice qui donnait sur l'escalier... couta avec attention... avant que
d'entrer dans l'autre chambre qui paraissait plus grande.

Dans celle o il se trouvait, on voyait deux vieilles malles vides, une
chaise et une natte sur laquelle il se couchait....

Il poussa doucement la porte de l'autre pice, et entra.

C'tait le tableau le plus complet de la misre, mais non une misre
sale et repoussante, car le peu de meubles qui garnissaient cette
chambre nue taient propres et cirs, les carreaux nets et transparents;
puis on voyait en outre un fauteuil de paille, garni de deux minces
coussins, plac prs de la fentre ombrage par des feuilles vertes et
les fleurs rouges de hautes capucines, qui couraient sur un treillage de
corde.

Enfin sur un lit, compos d'un seul matelas et d'une paillasse, mais
soigneusement tir, rang, bord, dormait M. Wil.

Quel changement, mon Dieu! ce n'tait plus que l'ombre de lui-mme;
cette figure autrefois si riante, si joyeuse, si vermeille, tait
maintenant jaune, osseuse, allonge; ses cheveux, rares, taient tout
blancs, et mme pendant son sommeil un tremblement convulsif, presque
continuel, agitait ses sourcils et sa lvre suprieure, qui en se
retroussant laissait voir ses dents serres....

Atar-Gull debout au pied du lit, les bras croiss, le considrait avec
une inconcevable expression de joie et de haine satisfaite! car il
tait enfin satisfait... sa vengeance tait complte....

Oui! vous saurez que le cachot le plus noir, le plus infect, le plus
horrible... et t un palais, un louvre pour le colon auprs de cette
chambre froide et propre....

Oui! vous saurez que les tortures les plus lentes et les plus affreuses,
la mort la plus cruelle eussent t des dlices ineffables pour le
colon, auprs de la soumission humble et attentive de son esclave!

Jugez:

La somme que M. Wil avait ralise s'tait trouve tellement modique
qu'elle ne put, on le sait, le faire subsister en Angleterre, et qu'il
fut oblig de prendre la rsolution de venir habiter Paris....

Comme il cherchait une rue sombre, retire, pour s'y loger  bon compte,
le matre de la modeste auberge o il tait descendu l'adressa rue
Tirechape.

Wil, dont la tristesse et la mlancolie s'augmentaient de jour en jour,
insouciant et chagrin, prit ce logement parce que ce fut le premier
qu'il vit.

Il tait bien malheureux, et pourtant les soins d'Atar-Gull faisaient
parfois luire une larme de bonheur dans ses yeux, et le dvoment
incroyable de cet esclave le reposait un peu des horribles souvenirs de
la Jamaque.

Le zle du noir ne se dmentit pas pendant les deux premiers mois du
sjour de M. Wil  Paris; seulement il usa d'une adresse prodigieuse
pour loigner toutes les personnes qui auraient pu s'approcher de son
matre, ce qui lui fut d'autant plus facile que le colon n'entendait pas
un mot de franais, et qu'Atar-Gull ne savait de cette langue que juste
ce qu'il fallait pour demander les objets de premire ncessit.

Bientt je ne sais quelle banqueroute diminua tellement la modique
existence du colon que son mince revenu ne lui et pas suffi, si
Atar-Gull, en faisant dans le jour quelques commissions, en rendant de
lgers services aux locataires, n'et pas augment un peu le bien-tre
de M. Wil,  la grande dification du voisinage et du quartier.

Or, M. Wil n'avait d'autre distraction que quelques rares promenades
qu'il faisait, appuy sur le bras d'Atar-Gull, et le temps qu'il
employait, le pauvre homme,  crire une relation de ses malheurs, dans
laquelle il ne tarissait pas d'loges sur la belle conduite de son
esclave et sur les admirables soins qu'il lui prodiguait, surtout depuis
son sjour en France....

Un jour, environ deux mois aprs son arrive  Paris, il fit signe 
Atar-Gull de s'asseoir prs de son lit, et lui fit lire l'espce de
journal dont nous avons parl, qui,  chaque page, portait le nom
d'Atar-Gull pompeusement entour d'pithtes flatteuses et touchantes.

Enfin ce journal finissait par ces mots:

Au moins, aprs ma mort, mon bon serviteur gardera ce tmoignage de
mon attachement et de ma reconnaissance; car le ciel m'ayant retir ma
famille, je reste tout seul au monde, isol sur une terre trangre, et
je ne serais pleur de personne, si le fidle ami qui me sert, me
nourrit mme du peu qu'il gagne... n'tait l pour me fermer les yeux et
me donner une larme...

Quand Atar-Gull eut lu ces pages, il les prit, et les serra, d'aprs
l'ordre du colon, dans une petite cassette dont il avait seul la
clef....

Mais le lendemain il se passa dans cette chambre triste et retire,
entre ce bon et digne homme et son fidle serviteur, l'horrible scne
qu'on va lire.




CHAPITRE II.

    --Tu n'as pas reu mission de faire ce que
    tu as fait... donc que les pleurs et le sang
    retombent sur ta tte.

    ALEX. DUMAS.--_Napolon Bonaparte_.

    ...Il tremblait de mourir;
    Mourir! c'est un instant de supplices... mais vivre....

    FRDRIC SOULI.--_Christine_.

ATAR-GULL.


C'tait le soir... le jour baissait... le colon venait de terminer son
modeste repas, et comme il tait dans l'impossibilit de marcher et mme
de se servir de ses mains, tant paralys, son noir, l'ayant bien et
dment pos et encaiss dans son grand fauteuil... l'avait roul tout
prs de la fentre, d'o M. Wil aimait  voir encore les dernires
lueurs du soleil dorer les fleurs pourpres de ses capucines, et
tinceler sur ses pais carreaux....

Cette atmosphre enflamme des feux d'un soleil  son dclin, ces fleurs
ples et froides qui brillaient pour quelques minutes d'un vif et
brlant clat, rappelaient au pauvre colon son beau ciel de la Jamaque,
ses palmiers si verdoyants, ses alos parfums, ses camlias fleuris,
toute cette vgtation si puissante et si forte... et puis aussi peu 
peu venaient se grouper sous ses arbres gigantesques sa bonne et tendre
femme... sa douce Jenny... son loyal et franc Thodrick.... C'est alors
qu'il pensait avec amertume  leurs longues promenades du soir aprs la
prire,  leur joie innocente,  ces ftes tumultueuses, bruyantes,
qu'il donnait pour sa fille,  ses naves caresses,  sa gat si
folle... et enfin  tout cet avenir de bonheur, de richesse et d'amour,
fltri, tu en moins de deux ans par une si inconcevable fatalit....

Car il se voyait, lui, un des plus riches planteurs de la Jamaque,
rduit  vivre des aumnes d'un ngre, d'un esclave, qui partageait avec
lui, Tom Wil, une misrable chambre, triste et obscure, avec lui, dont
les magnifiques et vastes habitations taient autrefois couvertes
d'hommes qui tremblaient  sa voix....

Quels souvenirs!

Aussi, sa ple figure s'assombrissait de plus en plus, et les rayons
obliques du soleil, qui l'clairaient fortement, en faisaient ressortir
encore l'expression mlancolique, et lui donnaient un aspect de
tristesse indfinissable, de chagrin profond, de regret amer, qui
eussent attendri l'me la plus atroce....

Bientt des larmes coulrent de ses yeux, et il laissa tomber sa tte
chauve et vnrable dans ses mains tremblantes, puis s'ensevelit dans
une sombre mditation.

La nuit tait tout--fait venue.

Atar-Gull alla soigneusement fermer la porte qui donnait sur l'escalier,
poussa les verroux et prit la mme prcaution pour celle qui ouvrait sur
la chambre o tait son matre....

Il alluma une lampe qui ne jetait qu'une clart faible et douteuse,
s'approcha du colon, toujours absorb dans ses penses, et le contempla
un instant!...

Puis lui frappant avec force sur l'paule, de sa large et formidable
main, il l'veilla en sursaut, car l'honnte Wil avait fini par
sommeiller un peu....

Pour la premire fois le matre tressaillit  la vue de son esclave....

C'est qu'aussi la scne avait quelque chose d'effrayant et d'trange.

Au milieu de cette chambre vaste et basse,  peine claire par la
lumire vacillante et rougetre de la lampe... se dressait de toute la
hauteur de sa taille athltique, Atar-Gull... le regard flamboyant, les
bras croiss, et un affreux sourire sur ses lvres contractes qui
laissaient entendre le sourd claquement de ses dents qui
s'entre-choquaient comme celles d'un tigre qui mche  vide.

On ne voyait de ce colosse noir que deux yeux blancs fixes et arrts,
et au milieu de ce blanc un point lumineux qui brillait comme du
phosphore dans l'ombre.

C'tait aussi la premire fois que le ngre s'tait permis de frapper si
familirement sur l'paule de son matre; aussi ce dernier le
regarda-t-il avec un tonnement stupide.

--coute, blanc...--dit Atar-Gull d'une voix caverneuse--coute bien une
singulire histoire....

Ce tutoiement, cette phrase, ce ton dur et presque solennel,
bouleversrent les ides du colon qui attachait des yeux inquiets sur le
ngre, qui continua ainsi:

--Le premier blanc que j'ai ha a t cet homme que l'on a pendu  bord
de la frgate anglaise....

Il m'avait achet, battu et vendu.--Justice a t faite.

Le second blanc que j'ai ha, mais d'une haine aussi brlante que le
feu... aussi aigu que la pointe d'un couteau, aussi vivace que l'apios
qui fleurit chaque jour....

C'est toi... toi, _Tom Wil_, colon, planteur de la Jamaque...--

Le colon voulut se lever, et, faible qu'il tait, retomba sur son
fauteuil en faisant entendre un gmissement sourd....

Le ngre continua:

--Garde tes gmissements pour plus tard... ce n'est pas encore l'heure;
Tom Wil, planteur de la Jamaque... Tom Wil, qui fus riche  millions...
Tom Wil, qui fus tendre pre, heureux mari... plus tard... tu gmiras...
tu pleureras du sang....

S'il avait fallu, vois-tu, comparer la haine que je portais au ngrier
qu'on a pendu  celle que je te portais  toi, Tom Wil, j'aurais dit que
je l'aimais, lui, comme un frre....

Et pourtant mon coeur a bondi de joie en voyant son supplice....

Enfin, sais-tu ce que tu m'as fait, Tom Wil? le sais-tu?

Pour de l'or, tu as vendu mon sang... un pauvre vieillard qui ne
demandait qu'un peu de mas et de soleil pour vivre quelques jours
encore, et puis mourir;... pour de l'or... tu l'as fait supplicier du
supplice d'un voleur et d'un assassin....

C'tait mon pre... Tom Wil! le vieux Job! c'tait mon pre!
Comprends-tu maintenant?--

Et le colon... haletant... comme fascin par le regard d'Atar-Gull... le
contemplait en silence.

--Alors, vois-tu--reprit le noir--il m'a fallu dvorer ma haine qui me
tordait le coeur; le jour, le rire sur les lvres, te servir, et baiser
ta main qui me frappait, en pleurant de joie....

Et c'est de joie aussi que je pleurais, Tom Wil... car chaque coup...
chaque humiliation que j'endurais avanaient ma vengeance d'un pas....

Et j'ai eu ta confiance! ton attachement! enfin!--

Hurla le noir avec un affreux clat de rire....

--Et c'est moi qui t'ai traduit au tribunal des empoisonneurs, qui ai
fait empoisonner tes bestiaux, tes noirs, et mme le premier-n que
j'eus de _Karina_, pour loigner tout soupon de moi... bon et fidle
serviteur...--

Et Atar-Gull fit une pause, un silence, comme pour donner  chacune de
ses atroces rvlations le temps d'entrer bien douloureusement au coeur
du colon, qui croyait rver.

Puis il reprit....

--Et c'est moi, Tom Wil, qui ai incendi tes proprits en incendiant
aussi la case que tu m'avais donne, et qui ai couru au milieu du feu,
pour qu'on ne penst pas  m'accuser... moi, bon et fidle serviteur.

Ici une nouvelle pause....

--Et c'est moi, Tom Wil, qui ai presque guid par mon adresse le serpent
qui a trangl ta fille, et qui l'ai poursuivi aprs, moi, bon et fidle
serviteur...--

Par un effort surnaturel, le colon se leva debout, les yeux menaants,
et s'avana sur Atar-Gull, mais  peine eut-il fait deux pas qu'il tomba
par terre.

Atar-Gull resta debout, regardant de toute sa hauteur son matre qui,
tendu  ses pieds, se roulait, en poussant d'affreux sanglots.

Il continua....

--Et cette mort, Tom Wil, t'a rendu muet; le ciel devait bien cela  ma
vengeance... et c'est moi qui ai conduit Thodrick au Morne aux Loups...
va, va demander aux profondeurs de ces gouffres... quel est le corps
poignard et mutil qu'ils ont reu....

Et la mort de ta femme, et ta ruine, c'est moi seul qui ai tout fait...
tout fait, Tom Wil... et ce n'est rien encore... c'est maintenant que
ton supplice commence et que mon pre savoure la vengeance l haut!

coute, Tom Wil; depuis que nous sommes ici, j'ai loign tout le monde
de toi; je passe pour le serviteur le plus dvou qu'il y ait sur la
terre... tu l'as d'ailleurs crit l...--

Et il montra la cassette o tait renferm le testament du colon.

--Tu es muet... tu ne pourras me dmentir.

Tu n'criras pas... car je serai sans cesse auprs de toi, et tu es
perclus de tes mains....

Et chaque jour,  chaque heure, vois-tu... tu auras devant toi le
bourreau de ta famille... l'auteur de ta ruine....

Et la nuit je t'veillerai, et  la lueur de cette lampe, tu verras
encore le bourreau de ta famille et l'auteur de ta ruine!

Au dehors, je serai lou, montr, ft comme le modle des serviteurs,
et je te soignerai, et je soutiendrai ta vie, car elle m'est prcieuse
ta vie... plus que la mienne, vois-tu; il faut que tu vives long-temps
pour moi, pour ma vengeance... oh! bien long-temps...--l'ternit, si je
pouvais...--Et si un tranger entrait ici... ce serait pour te dire mes
louanges, te vanter mon dvoment  moi, qui ai tu... tu ta
famille... qui t'ai rendu muet et misrable... car c'est moi... c'est
moi, entends-tu, Tom Wil... c'est moi seul qui ai tout fait... moi
seul...--

Criait le ngre en rugissant comme un tigre, et bondissant dans cette
chambre en poussant des hurlements qui n'avaient rien d'humain....

       *       *       *       *       *

Quand cet accs frntique fut pass, il s'occupa du colon que cette
effrayante secousse avait fait vanouir....

Il le ramassa et le plaa avec soin sur son lit, en lui faisant respirer
un peu de vinaigre.

Tom Wil ouvrit les yeux d'un air tonn, inquiet; le pauvre homme
croyait avoir fait un mauvais rve; aussi en se retrouvant au milieu des
soins empresss de son esclave, il sourit  Atar-Gull avec une admirable
expression de reconnaissance.

Mais celui-ci avait suivi sur les traits du colon toutes ses penses, et
pour ne lui pas laisser cette consolante illusion, il reprit en lui
serrant la main violemment:

--C'est moi seul, Tom Wil, qui ai tu ta femme et ta fille... tu n'as
pas rv, Tom Wil, c'est moi....

       *       *       *       *       *

Il est plus facile d'imaginer que d'crire tout ce que dut souffrir le
malheureux colon: aussi, depuis cette poque, sa sant s'affaiblit;
mais, grce aux horribles soins d'Atar-Gull, elle se soutint
chancelante.

Une fois le colon refusa de rien prendre, voulant terminer cette vie
d'angoisse et de torture.

Alors, aid de deux locataires, Atar-Gull lui fit avaler de force
quelques cuilleres de bouillon, et le pauvre colon entendit un des
voisins s'crier:--Quelle vertu ce pauvre ngre doit-il avoir pour
servir un vieux maniaque de cette trempe-l....

Enfin, au bout de six mois de cette horrible existence, la sant du
colon s'altrant sensiblement, sa raison commena de s'garer; alors son
esclave fit demander un mdecin.

Or, c'est aprs une de ses visites que madame Bougnol venait de
l'arrter curieusement comme nous l'avons dit, afin de savoir des
nouvelles du vieux muet.

Mais la raison du colon se perdit bientt tout--fait, et sauf quelques
moments lucides, pendant lesquels son affreuse position se reprsentait
 lui dans tout son jour... il tait dans un tat de dmence complte,
et furieux parfois.... Alors Atar-Gull avait recours  la camisole de
force....

Ordinairement, aprs ces transports frntiques, succdaient quelques
moments de calme; aussi le docteur sortait-il comme un des accs du
malheureux Wil venait de finir.




CHAPITRE III.

    Un frre est un ami donn par la nature.
            LEGOUV.

LE BAPTME.


Quelques jours aprs la visite du mdecin dont nous avons parl, toute
la maison de la rue _Tirechape_ tait en moi, un inconcevable
bourdonnement allait, venait, montait d'tage en tage, et dominant sur
le tout, on entendait glapir la voix aigre de la portire... gourmandant
les uns et les autres:--Un tas de curieux imbciles--disait-elle--qui ne
laisseraient pas ce pauvre cher homme mourir en paix.

En effet, M. Wil tait au plus mal;  la suite d'un long accs de
dmence, sa paralysie s'tait porte sur l'estomac, et il se trouvait
dans un effrayant tat de faiblesse et de stupeur.

Les fentres de sa chambre avaient t ouvertes par l'ordre du mdecin,
car l'odeur des potions, des drogues, paississait encore l'atmosphre
morbide de cet appartement.

Debout au pied de son lit se tenait Atar-Gull, ses yeux constamment
fixs sur les yeux du mourant....

Il ne voulait pas perdre un seul de ses regards....

Et une inconcevable expression de tristesse ridait le front du ngre...
il voyait sa proie lui chapper, sa victime mourait.

Oh! qu'il et donn la moiti des jours qui lui restaient pour prolonger
d'autant l'existence du colon! Mais Dieu est juste....

Dans un autre coin de la chambre, le docteur tait assis, pensif,
quelquefois il levait la tte et contemplait Atar-Gull avec
admiration....

--Voil donc--disait l'Esculape--ces tres auxquels, dans notre froid et
cruel gosme, nous refusons presque le nom d'hommes... que nous
relguons  l'affreuse condition d'esclaves, de btes de somme.... Et
pourtant voyez celui-ci... quelle dlicatesse de dvoment! quels soins
attentifs... pauvre homme, quelle tristesse est empreinte sur son front,
quelle anxit dans ses regards... oh! il ne le quittera pas de l'oeil un
seul moment....  humanit!... humanit!... que tes jugements sont
faux... que tes prjugs sont cruels.

L'honnte mdecin et sans doute continu encore long-temps cette
dissertation mentale, ngro-philosophique, si un cri du noir n'et
interrompu le prcieux cours de ses penses.

Il se leva prcipitamment et s'approcha du moribond....

--Eh bien! eh bien!--lui dit-il en anglais--mon ami, comment
allons-nous?... du courage... du courage....

Le colon tourna la tte de son ct, les yeux secs, ardents, et d'un
geste aussi furieux que sa faiblesse lui permettait de le faire, montra
le noir... immobile, silencieux au pied du lit...

--Je le vois, je le vois, mon ami--dit le docteur--je sais que c'est un
digne et loyal serviteur... mais tel matre tel valet, et avec un matre
comme vous....

Les yeux du colon brillrent d'un feu inaccoutum, et il fit violemment
un geste ngatif en secouant sa tte, qui bientt retomba lourde et
pesante sur son oreiller.

--Si, si, vous tes un bon matre--reprit imperturbablement
l'Esculape--aussi bon matre qu'il est bon esclave... bon ami,
voulais-je dire.

Ici M. Wil, bris par la fivre et la douleur, ne put faire un
mouvement, seulement ses yeux s'emplirent de larmes, et il les leva au
ciel avec un regard qui semblait dire:--Mon Dieu, tu l'entends... toi,
qui sais la vrit... tonne donc.

Dieu ne tonna pas, et le docteur, interprtant  sa manire ces pleurs
et cette invocation tacite, ajouta:

--Oh! oui, pleurez de reconnaissance, et recommandez-le au ciel, ce bon
esclave... mon cher ami, c'est bien naturel... ces larmes-l sont
douces, n'est-ce pas?...

Et l'honnte mdecin tendit la main  Atar-Gull en essuyant ses yeux
humides....

--Je n'ose, monsieur le docteur--dit le ngre avec humilit....

--Allons donc, mon garon, mon ami, mais je m'honore, moi, en pressant
la main d'un modle de vertu et d'hrosme... car enfin c'est de
l'hrosme--disait le docteur en serrant Atar-Gull dans ses bras.

Ce spectacle fut au-dessus des forces du colon.

Sa figure, de ple et livide qu'elle tait, devint rose, pourpre et
violace....

Ses yeux s'ouvrirent, et la prunelle disparut sous la paupire....

Il fit entendre une espce de cri guttural, rauque et mtallique... et
sa bouche cuma... et ses membres se raidirent....

--Son accs le reprend, monsieur le docteur--dit le ngre--vite la
camisole.

Non--dit tristement le mdecin--non, c'est inutile, ce spasme, cet
rtisme vont consumer le reste de ses forces... Faible qu'il est, sa
dernire heure approche... Pourquoi vous le cacher, mon ami... dans une
heure peut-tre... vous ne verrez plus votre matre... plus jamais....
Allons... allons... du calme... faites-vous une raison...
coutez-moi....

Mais Atar-Gull ne l'coutait plus.

--Dj... dj...--hurlait-il en se tordant  terre--dj mourir, lui...
et il n'y a pas un an qu'il est ici avec moi... mais non... ce n'est
pas possible....

Et se relevant terrible, menaant, les yeux enflamms, il saisit le
docteur de sa forte et puissante main, et levant une chaise sur le crne
chauve du savant...--il s'cria furieux:

--Je ne veux pas qu'il meure encore, moi! Il n'est pas temps...
entends-tu... il n'est pas temps... et s'il meurt... je te tue.

Et il brandissait la chaise avec violence.

--Il ne mourra pas... il ne mourra pas--dit le docteur, ple et
tremblant...--je vous le promets....

Atar-Gull... laissa retomber la chaise... et s'assit par terre prs du
lit du colon, sa tte cache dans ses mains....

--Il n'y a que les ngres pour aimer ainsi--disait le mdecin en
rajustant sa cravate et son collet--c'est du dlire... mais c'est
admirable... on le dirait qu'on ne le croirait pas.... Mais il parat
pensif, absorb... je vais profiter de cela pour m'esquiver.... C'en est
fait du colon... l'agonie approche... et malgr ma promesse, je ne me
soucie pas d'assister  sa mort.

Et le bon docteur se retira _suspenso pede_, en faisant le moins de
bruit possible pour ne pas tirer le noir de sa rverie.

Il respira plus librement quand il se vit sur l'escalier, quoiqu'il et
encore  affronter le feu des questions de la Bougnol et des commres
de chaque tage....

Quand Atar-Gull revint  lui, il chercha le mdecin, et, ne le trouvant
pas, s'cria:

--Il s'en est all, il n'y a donc plus d'espoir....

Et il se dressa debout pour contempler le colon qui agonisait.

D'un geste, il tira la mince et pauvre couverture qui dessinait les
formes dj cadavreuses du malheureux Wil, comme pour ne rien perdre de
ce hideux spectacle....

Le colon tressaillait de tous ses membres, rduit  un tat de maigreur
et de marasme effrayant.

Ses mains s'agitaient en tous sens, comme pour ramener quelque chose sur
lui par un geste familier aux mourants....

--Oh! que ta mort est douce!--disait le noir--tu meurs dans un lit...
toi... tu n'as souffert que six mois... toi... tu n'as pas t oblig de
rire pendant que la haine te tordait le coeur... toi.... Comment... des
annes de soumission, de tortures, de soins, ne m'auront servi qu' le
faire souffrir huit mois... huit mois seulement! mais c'est infme; oh!
les blancs! les blancs! m'craseront-ils sous le poids de leur infernal
bonheur?

 ce moment, la porte s'ouvrit....

C'tait un prtre, deux enfants de choeur et un cortge de femmes.

--Que voulez-vous?--dit Atar-Gull.

--Aider ce chrtien  mourir...--dit le prtre--adoucir, consoler ses
derniers moments...

--Consoler ses derniers moments...--dit le noir en rugissant--Oh! non,
non... il est fou....

-- mon Dieu...--dit le prtre avec un accent de regret et de
tristesse-- mon Dieu, recevez-le toujours dans votre saint paradis....

--Et puis il est homicide, assassin; il a tu mon pre...--

Dit Atar-Gull, hors de lui... en se tordant sur le lit du colon.

--Monsieur l'abb--dit la portire--faites pas attention, ce pauvre M.
_Targu_ est fou lui-mme de chagrin de voir son matre s'en aller;
depuis un an qu'il est ici, il le soigne comme son pre, il le nourrit;
 chaque heure du jour ou de la nuit il est debout  ses cts... La
douleur l'gare... le pauvre garon.

-- monsieur--dit Atar-Gull en se prcipitant aux genoux du prtre, les
yeux baigns de larmes-- monsieur, faites qu'il vive.... On dit votre
Dieu bon et juste... qu'il vive... le colon,... qu'il vive...
voyez-vous, il le faut, il me faut sa vie... vous ne savez donc pas que
c'est par l seulement que je tiens  l'existence.... Tenez... monsieur,
qu'il vive... je foule aux pieds mes ftiches, qui furent ceux de mes
pres... et j'embrasse votre religion... mais qu'il vive... oh! qu'il
vive!... par piti qu'il vive!

--Digne et cher serviteur--dit le prtre attendri--Dieu l'appelle 
lui... la volont de l'homme n'y peut rien... mais si la religion ne
peut vous le rendre... elle vous consolera de sa perte....

--Monsieur l'abb, le locataire se meurt--dit la Bougnol...--je puis
mettre criteau, n'est-ce pas?...

L'abb se tira des mains d'Atar-Gull, et s'approcha du colon.

Le pauvre Will tait hors d'tat de rien entendre, il reut
machinalement les sacrements et mourut....

Le mdecin entrait au moment o il rendait le dernier soupir.

Le ngre tomba comme si ses jambes se fussent drobes sous lui.

Saisissons cet instant pour l'entraner hors d'ici--dit le bon
mdecin--je m'en charge....

--C'est moi...--dit l'abb--je vous en prie, monsieur, laissez-moi cette
bonne oeuvre... il m'a presque promis d'embrasser notre sainte religion.

--C'est une raison contre laquelle je ne puis rien objecter--rpondit le
docteur--mais de mon ct je vais faire mon rapport au maire de cet
arrondissement, car si de telles vertus sont rcompenses dans le ciel,
elles doivent aussi l'tre sur la terre....

Nous nous entendons, je le vois--dit le vertueux prtre en prenant la
main du mdecin.

Atar-Gull tait sans connaissance, on le transporta chez l'abb, et le
commissaire vint mettre les scells sur le misrable mobilier du colon.

On trouva dans la petite cassette l'espce de journal dont nous avons
parl, qui faisait un si pompeux loge d'Atar-Gull, et l'instituait
lgataire de tout ce que le colon possdait.

       *       *       *       *       *

Le surlendemain de la mort du pauvre Will, les passants se dcouvraient
devant le corbillard des pauvres qui se dirigeait vers le cimetire de
l'Est, suivi d'un ngre qui pleurait fort, soutenu par un prtre et un
homme  cheveux blancs (le mdecin).

Environ deux mois aprs, Atar-Gull, suffisamment instruit dans notre
religion, avait t solennellement baptis  Sainte-Genevive sous le
nom de Bernard-Augustin, et un soir, le 24 aot, le jeune et digne
prtre qui l'avait recueilli, lui parlait de je ne sais quelle imposante
crmonie o le nouveau nophite devait jouer le principal rle, grce
aux soins et dmarches du docteur, second par tous les locataires de la
rue Tirechape et les habitants du quartier, que la belle et vertueuse
conduite de M. _Targu_ pour son matre avait difis.




CHAPITRE IV.

    ...La vertu est une chose sans prix....

    M. LE MARQUIS.--_Vaudeville_.

    Une autre intention que nous pouvons tout
    aussi raisonnablement supposer au noble fondateur,
    c'est celle de convertir ces hommes
    assez malheureux pour ne pas croire  la vertu.

    _Discours de M. le baron_ CUVIER.

LE PRIX DE VERTU.


Le 25 aot ***, par un riant soleil qui inondait de clart la belle
coupole de la salle des runions solennelles de l'Institut, l'lite de
la socit de Paris se pressait sur les banquettes, impatiente de voir
face  face les immortels, et d'our quelque menue lecture de vers
allgoriques, de pomes didactiques ou de contes politiques, qui
devaient tout doucettement conduire la patiente et benote assemble
jusqu'au rapport de la commission charge de dcerner le prix de vertu
fond par feu M. de Montyon.

Et puis aussi on devait distribuer des palmes aux laurats, aux favoris
d'Apollon... aux bien-aims des Muses....

Or, pour la cent troisime fois, M. ***, bien-aim d'Apollon et favori
des Muses, vint saluer modestement la foule endormie et baiser le
prsident, qui lui mit sur les oreilles une couronne de chne vert, en
lui disant:--_Macte animo_.

Des larmes coulrent de tous les yeux, et le laurat se promit bien de
ne pas rester en si beau chemin, de s'atteler ferme et fort,
incessamment et toujours, au vermoulu char du dieu des vers, et de le
traner bon gr mal gr, friand qu'tait le pote de sa botte de
lauriers acadmiques et de sa ration de louangeuses et classiques
mlopes.

Aprs quoi, un murmure sourd et prolong circula dans la salle; chacun
s'tablit commodment pour entendre, le programme sur les genoux, les
mains croises et les yeux attentivement fixs sur le prsident qui se
prparait  lire le rapport de la commission.

Bientt le plus profond silence rgna dans l'assemble, et le prsident
commena ainsi d'une voix lente, sonore et accentue:

Messieurs,

La commission charge de l'examen des titres des concurrents qui se
prsentaient comme ayant droit au prix de vertu fond par feu M. de
Montyon, aprs s'tre occupe de ces recherches avec religion et
scrupule, a dcid  l'unanimit que le prix de dix mille francs serait
accord cette anne au sieur Bernard-Augustin _Atar-Gull_, ngre, n sur
la cte d'Afrique, g de trente ans et quelques mois.

Le rsum court et rapide de sa vie tout entire, consacre  son
matre avec un dvoment sans bornes, constatera, je l'espre,
l'impartialit de la commission.

Victime de la traite des noirs et de l'esclavage, Bernard-Augustin
Atar-Gull fut transport il y a environ cinq ans  la Jamaque, et
pourtant sa conduite sage, soumise, laborieuse, attira bientt
l'attention de son matre qui lui donna toute sa confiance.

Des malheurs imprvus et cruels vinrent tout--coup fondre sur le colon
Tom Wil, et peu  peu ce malheureux perdit sa femme, sa fille, son
gendre, son immense fortune, et fut forc de quitter la Jamaque, o de
trop douloureux souvenirs l'eussent men au tombeau.

Eh bien! messieurs, au milieu de ces calamits, le colon eut
l'inestimable bonheur de rencontrer un ami sr, dvou, infatigable; ce
fut cet Atar-Gull, qui trouvait toujours de nouvelles forces dans
l'excs mme de son dvoment.

Ah! messieurs, combien d'autres esclaves,  sa place, auraient joui en
secret des peines qui venaient accabler celui qui les avait achets,
enlevs indirectement  leurs affections,  leurs pays.--Non, non,
messieurs, Atar-Gull n'avait, lui, qu'une ide fixe... l'attachement et
la reconnaissance qu'il devait  son matre, pour les bonts dont il
l'avait combl....

Et soit dit en passant, messieurs, de tels faits valent des volumes
pour rfuter la logique de ces froids et cruels sceptiques qui mettent
encore en doute le dveloppement de l'intelligence des noirs, et qui,
sous de spcieux et paradoxals prtextes, osent soutenir la ncessit,
la lgitimit de la traite, de cet infme trafic.

Mais revenons  Atar-Gull, messieurs.

Il aurait pu profiter de son acte d'affranchissement sollicit par son
matre; il ne le fit pas, et suivit le colon en Europe, en Angleterre,
en France,  Paris, avec la mme abngation, le mme dvoment.

Mais c'est  Paris surtout qu'il faut suivre tous les dveloppements de
cet attachement si nergique dans son expression et si profond dans ses
racines.

Les modiques ressources du colon taient puises; le ngre passait des
jours, des nuits  travailler, et de ce modique labeur, il soutenait un
vieillard infirme, que ses nombreux malheurs avaient amen  un tat
continuel d'irritation et de colre, bien excusable sans doute, mais
enfin dont le pauvre noir supportait les effets sans se plaindre, sans
le moindre murmure.

Que vous dirai-je? messieurs, le malheureux colon, priv de la parole,
perdit bientt l'usage de ses facults, sa raison s'gara; et, sauf
quelques moments lucides, il vcut encore un an dans un tat de dmence
complet.

Enfin le colon succomba  tant de tourments et de chagrins amers.

C'est ici, messieurs, qu'il faut voir jusqu' quel point peuvent aller
la reconnaissance et l'affection chez de tels hommes.

 peine le digne et bon mdecin, qui prodiguait au mourant les soins
les plus dsintresss, eut-il annonc au fidle serviteur la prochaine
mort de son matre, que celui-ci, dans un emportement, un dlire que
les motifs feront pardonner et admirer peut-tre, s'cria:--Je ne veux
pas qu'il meure, moi... Je ne tiens  l'existence que par sa vie... et
s'il meurt, je te tue....

Et ces paroles, ces regrets nergiques et profonds, empreints de toute
l'exaltation fougueuse d'un africain, retentiront, j'espre, dans le
coeur des gens qui, nous le rptons, s'obstinent  regarder les noirs
comme une classe  part.

Mais bientt, messieurs, toute esprance fut dtruite, et le ministre
de Dieu vint apporter ses saintes consolations au malheureux... disons
plutt  l'heureux colon; car c'est encore du bonheur, mme au milieu
des plus cruelles infortunes, que de trouver un ami, un frre, un fils
tel qu'_Atar-Gull_.

Mais voyez, messieurs, combien une me noble et leve, sous quelque
enveloppe qu'elle soit, a de secrtes affinits avec une religion dont
la porte est si haute et si puissante: c'est au nom de notre religion 
nous, de la religion du Christ, que ce noir, abjurant son idoltrie,
demande la vie de son matre!!!

Ah! messieurs, laissez couler mes larmes, elles sont bien douces, je
vous assure... et n'y a-t-il pas un plus touchant, un plus noble tableau
que celui-ci... un pauvre ngre, devinant comme par l'instinct d'une me
aimante tout ce qu'il y a de consolation et d'esprance dans une
religion qu'il ignore pourtant, mais dont l'ide confuse vient
apparatre  son esprit comme ces saintes et mystiques visions qui
venaient soudain clairer nos Pres de l'glise.

Enfin, messieurs, comme pour complter, pour clore dignement cette vie
tout entire consacre au dvoment pour son semblable, Atar-Gull,
instruit dans notre religion, s'est fait baptiser, et nous comptons un
chrtien de plus.

Ce qui a dcid, messieurs, la commission  attirer sur cet homme
estimable les regards et la reconnaissance de la socit, c'est cette
grandeur d'me, cette lvation de caractre qui ont t assez
puissantes chez Atar-Gull pour faire surmonter toute haine primitive.

Oui, messieurs, car chez un de nos concitoyens, lev dans nos moeurs,
dans nos habitudes, dans nos lois, une pareille conduite serait dj
digne des plus grands loges, digne des plus hautes rcompenses.

 quelle hauteur sera-t-elle donc leve, cette action, messieurs!
quand vous songerez que cet homme  demi sauvage, livr  toute
l'imptuosit de ses passions, sans instruction, sans croyance, sans
frein, a oubli l'affreuse distance que le fouet et la cruaut des
colons avaient mise entre lui et un blanc, pour se vouer corps et me au
service de ce blanc et lui prouver une affection toute filiale!

Alors, messieurs, je le crois, vous ne pouvez que ratifier le jugement
de la commission, et vous crier avec nous: Si l'me gnreuse de M. de
Montyon prend encore quelque connaissance de ce qui se fait sur la
terre, elle doit tre heureuse et satisfaite, car nous avons eu le
bonheur de concilier les deux ides qui l'occuprent pendant toute sa
vie, et auxquelles en mourant il a consacr toute sa fortune:

Faire du bien aux infortuns et exciter  leur en faire tous ceux qui
en ont la possibilit.

    (_Applaudissements prolongs_.)

Il nous reste, messieurs,  faire connatre les pices justificatives
qui seront dposes au secrtariat de l'Institut.

--1 Le testament olographe de M. Wil qui, par les clauses les plus
flatteuses, institue Atar-Gull lgataire universel du peu qu'il
possdait.

--2 L'acte d'affranchissement du ngre, apostill longuement par le
gouverneur de la Jamaque, qui rend un clatant hommage aux excellentes
et nobles qualits d'Atar-Gull, et cite les faits honorables qui lui ont
mrit cette faveur.

--3 Un certificat du commandant de la frgate anglaise _le Cambrian_
qui a ramen en Europe le colon et son fidle esclave, lequel
certificat, sign de tout l'tat-major, contient les plus grands loges
sur l'admirable conduite du ngre pour le colon.

--4 Une demande signe par les locataires qui habitent la maison o
tait log feu M. Wil, et appuye des attestations des principaux
habitants du quartier qui affirment que la conduite d'Atar-Gull a t
parfaite et dvoue, et qui s'intressent tous  ce qu'elle ne reste pas
sans rcompense.

--5 Des notes particulires remises par le mdecin qui a soign M. Wil
dans sa dernire maladie, et qui le premier a appel les regards de
l'autorit sur ces faits si honorables pour l'espce humaine.

--6 Une lettre de M. Duval, prtre  Saint-Genevive, qui a suivi
Atar-Gull dans tous les exercices religieux, et a t difi de sa
conduite admirable et de ses regrets sincres et touchants.

Voici, messieurs, les titres sur lesquels la commission a bas son
jugement; nous osons croire qu'elle trouvera des approbateurs, et que
l'imposante et sainte mission qui nous a t confie aura t
religieusement et consciencieusement remplie aux yeux de tous.

D'aprs ce, le prix de vertu de dix mille francs, fond par feu M. de
Montyon, est dcern  Atar-Gull Bernard-Augustin.

Il est impossible de dcrire les transports et l'ivresse que ce long
rapport excita dans l'assemble.

C'tait comme un nouveau triomphe que la civilisation remportait sur la
barbarie.

Une qute spontanment faite au profit du bon noir produisit prs de
deux mille francs, qui furent remis au prsident, et le soir, dans tout
Paris, on ne parlait que d'Atar-Gull ou le bon ngre.

FIN D'ATAR-GULL.




UN CORSAIRE.


...Ayant obtenu de mon amiral un cong de quelques mois, je visitais
alors en curieux tous les ports de la Manche, qui, dans notre dernire
guerre avec les Anglais, ont fourni une si grande quantit d'intrpides
corsaires.

J'tais fort jeune alors, et comme je n'avais jamais vu de _corsaire_,
j'aurais tout donn au monde pour en voir un, mais un _vrai_, un type,
le blasphme et la pipe  la bouche, fumant de la poudre  dfaut de
tabac, l'oeil sanglant, et le corps couvert d'un rseau de cicatrices
profondes  y fourrer le poing.

Comme dans une de mes stations sur la cte, j'exprimais ce naf dsir 
un ami de ma famille, homme fort aimable et fort spirituel, auquel
j'tais recommand, il me dit:--Eh bien! demain je vous ferai dner avec
un corsaire.

--Un corsaire!--lui fis-je.

--Un vrai corsaire--reprit-il--un corsaire comme il y en a peu, un
corsaire qui  lui seul a fait plus de prises que tous ses confrres
depuis Dunkerque jusqu' Saint-Malo.

Je ne dormis pas de la nuit, et le jour me parut dmesurment long,
quoique j'eusse essay de lire _Conrad_, de Byron, pour me prparer 
cette sainte entrevue.

 cinq heures j'arrivai chez mon ami. C'est stupide  dire, mais j'avais
presque mis de la recherche dans ma toilette. En entrant je trouvai 
mon hte un aspect soucieux qui m'effraya, et je frmis
involontairement.

--Notre corsaire ne viendra qu' la fin du dner--me dit-il--il est en
confrence avec le capitaine du port.--Hlas! j'attendrai
donc--rpondis-je--en sentant mon coeur se rassrner.

On se mit  table. J'tais plac  ct de la femme de mon hte, et, 
ma droite, j'avais un monsieur de soixante ans, qui paraissait fort
intime dans la maison, et qu'on appelait familirement Tom.

Ce monsieur, fort carrment vtu d'un habit noir qui tranchait
merveilleusement sur du linge d'une blouissante blancheur, ce monsieur,
dis-je, avait une franche et joviale figure, l'oeil vif, la joue pleine
et luisante, et un air de bonhomie pandue dans toute sa personne qui
faisait plaisir  voir. Il me fit mille rcits sur sa ville, dont il
paraissait fier, me parla des embellissements projets, de la rivalit
de l'cole des frres et de l'enseignement mutuel, et finit par
m'apprendre, avec une sorte d'orgueilleuse modestie, qu'il tait membre
du conseil municipal, capitaine de la garde nationale, et qu'il
jouissait mme d'un certain crdit  _la fabrique_. Je le crus sur
parole. Ces dtails m'eussent prodigieusement intress dans toute
autre circonstance; mais, je dois l'avouer, ils me paraissaient alors
monotones, dvor que j'tais du dsir de voir _mon_ corsaire. Et _mon_
corsaire n'arrivait pas. En vain notre hte, par une charitable
attention, et dans le but de me distraire, s'tait mis  taquiner M. Tom
sur je ne sais quelle fontaine qui tombait en ruines, quoique lui, Tom,
ft spcialement charg de la surveillance de ce quartier. Je ne retirai
de ce charitable procd de mon hte que cette conviction: que M. Tom,
au nombre de ses autres qualits sociales et municipales, joignait le
caractre le plus doux, le plus gai et le plus conciliant du monde.

On servit le dessert. Les gens se retirrent; j'tais dsespr; n'y
tenant plus, je m'adressai d'un air lamentable  l'amphitryon.--Hlas!
votre corsaire vous oublie--lui dis-je.--Quel corsaire?--dit M. Tom, qui
cassait ingnment des noisettes.--Mais le commissaire de marine que
j'avais invit--dit mon hte en riant aux clats de cette btise.

J'tais rouge comme le feu, et pardieu si colre, qu'il fallut la
prsence des deux femmes pour me contenir.

Je ne sais o ma vivacit allait m'emporter, lorsque, pour toute
rponse, je vis mon hte sourire en regardant les autres convives, qui
sourirent aussi. J'en excepte pourtant M. Tom, qui devint rouge
jusqu'aux oreilles, et baissa la tte d'un air honteux.

Il n'y a que cet honnte bourgeois qui soit indign de cette scne
ridicule--pensai-je en vouant un remercment intime au digne conseiller
municipal.

--C'est assez plaisanter, monsieur--me dit alors l'hte d'un air
srieusement affectueux;--excusez-moi si j'ai ainsi us ou abus de ma
position de vieillard pour vous mettre  l'abri des impressions
calcules  l'avance, car, grce  ces prventions, monsieur, on juge
mal, je crois, les hommes intressants. Oui, quand on les rencontre tels
qu'ils sont, au lieu de les trouver tels qu'on se les tait figurs,
votre posie s'en prend quelquefois  leur ralit, et, par dpit
d'avoir mal jug, vous les apprciez mal, ou vous persistez dans
l'illusion que vous vous tiez faite  leur gard.

Je regardai mon hte d'un air tonn. J'avais seize ans, il en avait
soixante; et puis je trouvai tant de raison et de bienveillante raison
dans ce peu de mots, que je ne savais trop comment me fcher.

--Une preuve de cela--ajouta-t-il--c'est que si tout  l'heure je vous
avais montr notre corsaire, en vous disant: Le Voici, vous eussiez,
j'en suis sr, prouv une toute autre impression que celle que vous
avez prouve, et pourtant cet intrpide dont je vous ai parl est ici
au milieu de nous, il a dn avec nous.--Je fis un mouvement.--Je vous
en donne ma parole--dit mon hte d'un air si srieux que je le crus.

Alors je promenai mes yeux sur tous ces visages, qui s'panouirent
complaisamment  ma vue, mais rien du tout de corsaire ne se rvlait.

--Regardez-nous donc bien--me dit M. Tom avec un rire singulier.

Alors mon hte me dit, en me dsignant M. Tom de la main:--J'ai
l'honneur de vous prsenter le capitaine Thomas S...--Le capitaine S...!
vous tes le brave capitaine S...?--m'criai-je, car le nom,
l'intrpidit et les miraculeux combats de l'homme m'taient bien
connus; et je restai immobile d'admiration et de surprise: mon coeur
battait vite et fort.

--Et! mon Dieu oui, je suis tout cela...  moi tout seul--me dit le
corsaire en continuant d'plucher et de grignoter ses noisettes.--Vous
tes le capitaine S...?--dis-je encore  M. Tom en le couvant des yeux,
et m'attendant presque  voir, depuis cette rvolution, le front du
conseiller municipal se couvrir tout--coup de plis menaants, son oeil
flamboyer, sa voix tonner....

Mais rien ne flamboya, ne tonna, seulement le corsaire me dit avec la
plus grande politesse:--Et je me mets  vos ordres, monsieur, pour vous
faire visiter la rade et le port.

Aprs quoi il se remit  ses noisettes. Il me parut trop aimer les
noisettes pour un corsaire.

En vrit, j'tais confondu, car, sans trop potiser, je m'tais fait
une toute autre figure de l'homme qui avait vcu de cette vie sanglante
et hasardeuse. Je ne pouvais concevoir que tant d'motions puissantes et
terribles n'eussent pas laiss une ride  ce front lisse et rayonnant,
un pli  ces joues rieuses et vermeilles.

Mon hte voyant mon tonnement dit au corsaire:--Oh! maintenant il ne
vous croira pas, Tom; pour le convaincre, parlez-lui mtier, ou mieux,
racontez-lui votre vasion de _Southampton_.

Ici le capitaine Tom fit la moue.

Sur mon observation mon hte n'insista pas, et je me mis  causer avec
le capitaine, serein et placide, de quelques-uns de ses magnifiques
combats avec lesquels nous avons t bercs, nous autres aspirants.

Cette attention de ma part flatta le capitaine Tom, la conversation
s'engagea entre nous deux; il me donna mme quelques dtails sur la
faon de combattre, mais tout cela d'un air, d'un ton doux et calme qui
faisait un singulier contraste avec la couleur tragique et sombre du
sujet de notre conversation.

Entre autres choses, je n'oublierai jamais que, lui demandant de quelle
manire il abordait l'ennemi, il me rpondit tranquillement en jouant
avec sa fourchette:--Mon Dieu! je l'abordais presque toujours de long en
long; mais j'avais une habitude que je crois bonne et que je vous
recommande dans l'occasion, car c'est bien simple--ajouta-t-il  peu
prs du ton d'une mnagre qui hasarde l'loge d'une excellente recette
pour faire les confitures;--cette habitude--reprit-il--la voici: au
moment o j'tais bord  bord de l'ennemi, je lui envoyais tout
bonnement ma vole complte de mousqueterie et d'artillerie bourre 
triple charge. Eh bien, vous n'avez pas d'ide de l'effet que a
produisait--ajouta le capitaine en se tournant  demi de mon ct et
secouant la tte d'un air de conviction.

Je pris la libert d'assurer au capitaine que je me faisais parfaitement
une ide de l'effet que devait produire cette excellente habitude qui,
dans le fait, tait bien simple.

--Bah!... Tom fait le crne comme a--dit mon hte d'un air malin--il ne
vous dit pas qu'il a peur des revenants!

--Oh! des revenants!--dit joyeusement Tom en remplissant son verre
d'excellent curaao.

--Des revenants--reprit mon hte;--enfin l'homme aux _yeux mangs_ ne
vous visite-t-il jamais, Tom?...

La figure du capitaine prit alors une bizarre expression: il rougit, son
oeil s'anima pour la premire fois, et, posant son verre vide sur la
table, il me dit en passant la main dans ses cheveux gris et dcouvrant
son large front:--Aussi bien il veut me faire raconter mon vasion de
Southampton; cette diable d'aventure s'y rattache. coutez-moi donc,
jeune homme.

--Ah , Tom, songez  ces dames--dit mon hte, en montrant sa femme et
une de ses amies.

--Ma foi--dit le capitaine--si la chaleur du rcit m'emporte,
figurez-vous bien, mesdames, qu'au lieu du mot il y a des points.

Je ne sais si ce fut une illusion, ou l'effet du curaao ragissant sur
le capitaine, ou le charme sombre et magique que jette sur tout homme ce
fier nom de corsaire qu'on lui a crit au front..., toujours est-il que,
lorsque le capitaine commena son rcit, il s'empara de l'attention par
un geste muet de commandement. Il me sembla un homme extrmement
distinct du conseiller municipal.

Le capitaine commena donc en ces termes:

C'tait dans le mois de septembre 1812, autant que je puis m'en
souvenir. Il ventait un joli frais de nord-ouest, j'avais fait une pas
trop mauvaise croisire, et je m'en revenais bien tranquillement 
Calais grand largue avec une prise, un brick de 280 tonneaux, charg de
sucre et de bois des les, lorsque mon second, qui le commandait,
signale une voile venant  nous. Je regarde; allons bien.... Je vois des
huniers grands comme une maison: c'tait une frgate du premier rang. Le
damn brick marchait comme une boue, je donne ordre  mon second de
forcer de voiles, et je commence  couvrir mon pauvre petit lougre
d'autant de toile qu'il en pouvait porter; il tait ardent comme un
dmon, et ne demandait qu' aller de l'avant: aussi voil que nous
commenons  prendre de l'air... et  filer ferme..., ce qui n'empcha
malheureusement pas la frgate d'tre dans nos eaux au bout de trois
quarts d'heure de chasse.

Pour me prier d'amener, elle m'envoya deux coups de canon qui me
turent un novice et me blessrent trois hommes.

Pour la forme, seulement pour la forme, je lui rpondis par ma vole 
mitraille, qui pina une demi-douzaine d'Anglais; c'tait toujours ,
et tout fut dit. Je fus genopp, mais par exemple trait avec les plus
grands gards par le commandant anglais qui avait entendu parler de moi;
car c'tait la troisime fois qu'on me faisait prisonnier, mais j'avais
toujours eu le bonheur de m'chapper des pontons.

Nous rallimes Portsmouth et nous y arrivmes  peu prs  l'heure 
laquelle je comptais rentrer  Calais. Oui, au lieu d'embrasser ma mre
et mon frre, de conduire ma prise au bassin et de coucher  terre,
j'allai droit vers un ponton, et peut-tre pour y rester long-temps.
C'tait dur; mais alors j'tais entreprenant; j'tais jeune et
vigoureux, j'avais une bonne ceinture remplie de guines, et par dessus
tout une _rage de France_ qui me rendait bien fort, allez. Aussi quand
le commandant, devant tout son animal d'tat-major, me fit un grand
discours, pour me dire que dsormais j'allais tre serr de prs..., mis
dans une chambre  part, surveill  chaque minute..., que c'tait ma
vie que je jouais en tentant de m'vader..., enfin une borde de paroles
superbes, je ne lui rpondis, moi, pas autre chose que je m'en...

--Tom..., Tom...--s'cria fort heureusement mon hte, car le capitaine,
dans la chaleur du rcit, avait dj fait entendre certaine consonne
sifflante qui annonait un mot des plus goudronns.

--Mais c'est que c'tait vrai, c'est comme je vous le dis, reprit le
capitaine. Je m'en....

--Tom--s'cria encore mon hte--ce n'est nullement votre vracit que
j'interromps; mais songez  ces dames, Tom!

--Ah! tiens, c'est vrai--reprit le capitaine.--Eh! bien, non, je dis au
commandant: Je m'en _moque_. Je m'vaderai tout de mme.--Nous
verrons--rpondit l'Anglais.--Je l'espre bien--lui dis-je. Et on
m'envoya  _Southampton-Lake_,  bord du ponton _la Couronne_.

Southampton-Lake est un assez grand lac, situ  environ quinze lieues
de Portsmouth; ce lac n'a d'autre issue qu'un troit chenal; ce chenal
dbouche dans un bras de mer qui court du N.-O. au S.-E., et ce bras de
mer, aprs avoir form les rades de Portsmouth, de Spithead et de
Sainte-Hlne, se jette enfin dans la Manche, aprs avoir contourn les
les Portsea, Haling et Torney.

Je ne vous donne tous ces dtails qu'afin de vous faire voir que ce
diable de lac tait une position inexpugnable, et,  cause de cela mme,
parfaitement choisie pour servir de mouillage  une douzaine de pontons
qui renfermaient alors quelques milliers de prisonniers de guerre
franais, au nombre desquels j'allais me trouver, et au nombre desquels
je me trouvai bientt, comme je vous l'ai dit,  bord de _la Couronne_,
vaisseau de 80 ras.

Ce ponton tait command par un certain manchot, nomm Rosa, un malin,
un fin matois s'il en fut, beau, jeune, et brave garon d'ailleurs, qui
avait perdu un bras  Trafalgar, et excrait autant les Franais que moi
les Anglais; c'tait de toute justice, je ne pouvais lui en vouloir pour
cela, il tait de son pays et moi du mien.

Le premier jour que je vins  bord, il me fit voir son ponton dans tous
ses dtails, ses grilles, ses serrures, ses piges, ses trappes, ses
verrous, ses barres, les rondes qu'on faisait tous les quarts d'heure,
les visites, les sondages qui ne laissaient pas une minute de repos aux
murailles de ce pauvre vieux navire. Puis il finit par m'annoncer qu'en
outre de ces prcautions, j'aurais encore  mes trousses et  mes ordres
un caporal qui ne me quitterait pas plus que mon ombre, afin, disait-il
d'un air gouailleur, que, _mes moindres dsirs fussent prvenus_.

Cependant--ajouta-t-il--si vous vouliez me donner votre _parole
d'honneur_ de ne pas chercher  vous vader, capitaine, je vous
laisserais libre d'aller  terre tous les jours, et,  bord, votre
chambre ne serait jamais visite.

Vous tes trop aimable--lui dis-je--mais je ne veux pas vous donner
cette parole-l; parce que, voyez-vous, le soir et le matin, la nuit et
le jour, je n'ai qu'une pense, qu'une ide, qu'une volont, celle de
m'vader.--Vous avez bien raison, et j'en ferais autant  votre
place--me rpondit le manchot;--seulement je vous prviens d'une chose,
c'est que vous me piquez au jeu, et que pour vous retenir _tout moyen_
me sera bon.--Mais c'est trop juste--lui dis-je--puisque _tout moyen_
me sera bon pour me sauver.

Le fait est que pour se sauver c'tait bien le diable. Figurez-vous que
tous les sabords ou ouvertures qui donnaient du jour dans les batteries
taient grills, regrills et surgrills de telle sorte, qu'on ne
pouvait songer  y passer; d'autant plus que ces barreaux taient
visits cinq  six fois par jour; et autant de fois, par nuit; en
admettant mme que vous eussiez pu passer par un de ces sabords, il
rgnait au-dessous une espce de petit parapet qui faisait tout le tour
du navire, et sur cette galerie se promenaient continuellement des
sentinelles. Or, dans le cas o vous auriez chapp  ces sentinelles,
vous n'eussiez pas chapp aux rondes de canots arms qui, la nuit, se
croisaient dans tous les sens autour des pontons. Enfin, eussiez-vous
mme eu ce bonheur, il vous fallait encore gagner  la nage, les rives
de ce lac, qui taient environ loignes d'une lieue et demie de tous
les cots du ponton.

Ce n'est pas tout, si l'eau de ce lac et t partout profonde o
guable, quoique extrmement hasardeux, un tel trajet et t possible;
mais ce qui le rendait presque impraticable, c'est que pour aller 
terre il fallait absolument traverser trois bancs d'une vase paisse,
molle et gluante, dans laquelle on ne pouvait ni nager, ni marcher....

Aussi,  vrai dire, ces bancs de vase faisaient-ils, en partie, la
sret des pontons.

L'espionnage aussi servait assez les Anglais, vu qu'il y a des gredins
partout, et plutt sur les pontons qu'ailleurs, car la misre dprave;
et sur dix vasions manques, il y en avait toujours neuf qui avortaient
par la trahison de faux frres.

Les prisonniers avaient bien essay de remdier  ces dsagrments en
massacrant, avec des circonstances bizarres, que je tairai d'ailleurs 
cause de ces dames (ajouta fort galamment le capitaine), en massacrant,
dis-je, les tratres qui les vendaient, lorsque les commandants anglais
ne les retiraient pas assez vite du bord; mais rien n'y faisait, et la
dlation allait son train, parce que les Anglais la payaient bien.

J'tais donc depuis huit jours  bord de la _Couronne_, lorsqu'un matin
on apprend qu'un nomm Dubreuil, un matelot de mon pays, assez mauvais
gueux du reste, s'tait vad pendant la nuit, ayant,  ce qu'il parat,
trouv moyen de se cacher le soir dans une grande chaloupe de ronde. Une
fois l'embarcation pousse au large, comme le temps tait noir, on le
prit pour un matelot de service; puis, quand il vit le moment favorable,
il se jeta  l'eau, plongea et disparut sans qu'on ait jamais pu
parvenir  le rejoindre.

Vous concevez si cette nouvelle irrita mon dsir de m'chapper  mon
tour: mais je ne trouvais personne de sr  qui me confier, et je ne
voulais rien hasarder par les motifs que je vous ai dit, lorsque ma
bonne toile amena, comme prisonnier  bord de _la Couronne_, un
capitaine corsaire de mes amis, gaillard solide, entreprenant..., un
_homme_ enfin.

Ds que nous nous fmes reconnus, nous comprmes tout de suite, sans
nous le dire, qu'il fallait surtout laisser ignorer cette rencontre au
commandant: aussi j'eus toujours l'air d'tre plutt mal que bien avec
Tilmont. (C'est comme a qu'il s'appelait.)

Tilmont avait avec lui un vieux matelot, nomm Jolivet, dont il tait
sr, car ils naviguaient ensemble depuis vingt ans; nous convnmes de
nos faits, et huit jours aprs la fuite de Dubreuil, jour pour jour, les
choses taient en bon train.

Le matin de ce jour-l, le manchot me fit appeler dans sa chambre; il
tait radieux, pimpant et se carrait en se frottant le menton plutt
d'un air  se faire casser les reins... que souhaiter le
bonjour.--Capitaine--me dit-il--vous avez voulu jouer gros jeu contre
moi, vous avez perdu; c'est malheureux, une autre fois choisissez mieux
vos confidents.

Comment cela?--lui dis-je sans me dconcerter.

Oui--reprit-il en poussetant son collet d'un air dgag--oui, vous
deviez vous sauver demain ou aprs par un trou fait  la muraille de la
coque du navire,  bas-bord prs du _Black Hole_; c'est un nomm Jolivet
qui faisait le trou. Vous lui aviez donn dix louis pour le faire, il
m'a demand quinze guines pour me le vendre, et je les lui ai donnes
bien vite; car, en vrit c'tait pour rien.

Comme bien vous pensez, j'tais exaspr et j'aurais trangl Jolivet,
si je l'avais tenu. Une fuite si bien mnage!--disais-je au manchot en
trpignant.--une fuite  son heure! sur le point de russir...! etc.,
etc.

--Je conois que c'est dsolant--me rpondit le sclrat d'Anglais;
mais, pour vous consoler, capitaine, buvons un verre de Madre  votre
prochaine vasion.

--Que voulez-vous--lui dis-je--c'est  refaire... heureusement qu'il
reste de la muraille  percer. Et comme aprs tout il n'y a pas de quoi
se tuer pour cela, nous bmes  la prochaine, et nous allmes nous
promener dans la batterie basse.

J'tais ou plutt j'avais l'air navr, dsespr, tandis que le manchot
n'avait jamais t plus gai; il ricanait, il sifflait, il roucoulait en
chantant faux comme un Anglais qu'il tait, enfin il ne pouvait cacher
sa joie d'avoir fait rater ma fuite, et il tait bien certainement dans
son droit.

Comme nous nous promenions depuis une demi-heure dans la partie basse,
lui toujours guilleret, moi toujours triste, un tapage infernal partit
au-dessus de notre tte, dans la batterie de 18, et interrompit notre
conversation qui n'tait pas vive.

Qu'est-ce que cela?--demanda le commandant  un aspirant qui
descendait.

--Commandant, ce sont les prisonniers qui dansent; il y a bal l-haut
comme tous les jours.

Est-ce que ne voil pas ce gueux de manchot qui s'avisa de
dire:--Faites cesser, monsieur; cette joie est inconvenante de la part
des prisonniers, le jour o l'un d'eux a vu son projet de fuite
avorter... faites cesser aujourd'hui, monsieur.

Et avant que j'aie pu l'en empcher, le chien d'aspirant remonte, et ce
bruit, qui tonnait  nous tourdir, cesse  l'instant.

Alors, je l'avoue, malgr moi je plis comme un mort, car, au moment o
la danse cessa, un lger bruit, heureusement imperceptible pour tout
autre que pour moi, se fit entendre derrire la cloison qui formait la
chambre de Tilmont, chambre sur le plafond de laquelle les danseurs
paraissaient sauter le plus volontiers. Ce lger bruit, qui ressemblait
au cri d'une scie, dura  peine une seconde aprs que la danse n'branla
plus le plancher de la batterie; mais, comme je vous l'ai dit, cette
seconde suffit pour me faire un damn mal; on m'et sci le coeur que a
n'et pas t pire.

Heureusement le manchot prit cette pleur pour celle de la colre, car
aussitt je m'criai furieux:--Et moi, monsieur, je m'oppose  cela:
punir ces pauvres gens parce que j'ai t assez sot pour me laisser
surprendre, ce n'est pas juste. Vous voulez me faire har de mes
compatriotes, c'est une lchet, monsieur, entendez-vous, une lchet;
et si vous tes homme d'honneur, vous leur permettrez de recommencer
leur danse.

--Calmez-vous, capitaine, me dit obligeamment le manchot; je vais
moi-mme leur en donner l'autorisation.

Et la brute, le sot, le triple sot de manchot d'Anglais, y alla
lui-mme... concevez-vous, lui-mme...--s'criait le capitaine en
bondissant sur sa chaise, et tapant dans ses mains avec une joie
frntique et des clats de rire qui nous stupfiaient.

--Je vais vous expliquer pourquoi je ris tant  ce
souvenir--ajouta-t-il en se calmant--c'est que vous ne savez pas une
chose.... Ces hommes qui dansaient, c'tait moi, qui, depuis huit jours,
les payais vingt sols par tte pour danser et faire un train d'enfer
au-dessus de la chambre de ce pauvre Tilmont, sous le prtexte de
l'embter, mais dans le fait afin qu'on n'entendt pas le bruit qu'il
faisait, en me creusant, pendant ce temps-l, un trou dans la muraille
du navire, qui formait un des cts de sa cabane.

C'est que la trahison de _Jolivet_ tait convenue entre lui, moi et
Tilmont, et qu'il n'avait vendu le trou qu'il m'avait fait que pour
dtourner l'attention, et renforcer nos fonds de quinze guines que le
manchot lui avait donnes pour sa trahison. C'est qu'enfin, pendant
cette nuit mme, je devais m'vader, car le trou de Tilmont tait  peu
prs fini, et les vents paraissaient devoir souffler vigoureusement du
N.-O., ce qui nous annonait une nuit sombre et orageuse.

Comme je vous l'ai dit, cela se passait huit jours aprs l'vasion de
Dubreuil; mon _faux trou_ avait t vendu, la danse avait recommenc, et
j'avais le dsespoir sur le front et la _France dans le coeur_...; car
Tilmont venait de m'avertir par un signe convenu que le trou tait
tout--fait fini.

J'allais monter sur le pont pour voir encore d'o se faisait la brise,
lorsque j'entendis le bruit du sifflet du matre, qui appelait tout le
monde en haut.

Au mme instant, un timonier vint me prvenir que le commandant me
demande sur la dunette.

Je n'y comprenais rien, je monte tout de mme; mais qu'est-ce que je
vois? l'tat-major anglais en grand uniforme, les troupes sous les
armes, les prisonniers rangs sur les gaillards, et, comme d'habitude,
sous le feu de quatre caronades charges  mitraille.

Le commandant Rosa avait un air grave et solennel que je ne lui
connaissais pas. Il se tenait debout:  ses pieds tait un hamac pos
sur le pont et recouvert d'un pavillon noir.

Le manchot ordonna de battre un ban; et quand les tambours eurent cess
de rouler, il dit en franais:

_Il y a huit jours qu'un des prisonniers de ce ponton s'est vad_.
ARRIV AUX BANCS DE VASE, _il y est rest engag. Or, voici ce qui lui
est arriv_. Puis, se tournant vers moi: _Capitaine_, me dit-il, _voyez
donc si par hasard vous ne reconnatriez pas ce camarade?_ Et en disant
ces mots, il carte d'un coup de pied le pavillon qui couvrait le hamac.
Alors je vois un cadavre tout nu, trs-gonfl et d'une couleur
verdtre; mais ce qu'il y avait d'horrible, c'tait sa figur toute
dchiquete, et surtout les orbites sanglants de ses yeux qui taient
vides; ils avaient t mangs par les corbeaux....

 voir ce visage en lambeaux, dessch par le soleil, il tait clair
que ce malheureux, enfoui dans une vase paisse et visqueuse, n'avait pu
s'en tirer; que plein de force et de vie il y avait attendu la mort
pendant des jours!! et que peut-tre  la fin de son agonie, en voyant
les oiseaux de proie tourner sur sa tte, il avait pu prvoir ce qui
l'attendait!...

Ce qu'il y a de sr, c'est qu'il m'est impossible de rendre
l'impression que fit la vue de ce cadavre sur l'quipage et sur
moi-mme. Mon sang ne fit qu'un tour, je l'avoue; car la premire pense
qui me vint fut que, pendant la nuit, j'allais avoir la mme vase 
traverser, et que le mme sort m'attendait peut-tre. Mais comme j'ai
toujours eu assez d'empire sur moi, je me contins; et quand le maudit
manchot, aprs avoir regard tout le monde pour juger de l'effet que a
produisait, se retourna de mon ct et me dit de nouveau: _Eh bien!
capitaine, reconnaissez-vous ce camarade?_

Je croisai mes mains derrire mon dos, et je lui dis d'un air dgag
(qui me cotait durement  prendre, je vous le jure):

--Je reconnais parfaitement le _camarade_, monsieur... c'est Dubreuil,
un matelot de mon pays; mais il n'y a pas grand mal, c'tait un mauvais
gueux qui battait sa mre.

Mon sang-froid dconcerta le manchot, qui, presque furieux, s'cria en
poussant du pied une des jambes de ce cadavre  moiti ronges par les
reptiles:

--Vous voyez pourtant qu'un banc de vase est une promenade fatigante,
capitaine, car on y use jusqu' sa peau.

--Oui, quand on est assez sot pour ne pas emporter de patins--lui
dis-je en ricanant malgr moi; car l'imbcile, en me montrant cette
jambe mutile, venait de me donner une ide qui tait excellente.

Il la prit pour une plaisanterie, resta court et me dit srieusement:

--Vous tes gai, capitaine?

--Trs-gai, monsieur--rpondis-je;--ainsi croyez-moi, jetez cette
charogne  la mer. Ne jouez plus  _croquemitaine_ avec moi, et
persuadez-vous bien de ceci: _c'est que le ciel du bon Dieu tomberait
sur moi, que je gratterais encore pour y faire un trou_. Sur ce...
bonsoir, monsieur.

Et je m'en fus, car je n'y tenais plus. Ce cadavre en pourriture me
rvoltait; et puis, devant m'vader la nuit mme, j'avais bien d'autres
chiens  tondre que de faire le vis--vis de M. Dubreuil.

--Et vous avez os vous vader cette nuit-l, Capitaine?--dit une de ces
dames, dont la terreur tait au comble.

--Oui, madame--reprit le capitaine d'un air grave;--et par l'enfer, ce
fut bien une mauvaise nuit que celle-l.

Et, probablement au souvenir de tout ce qu'il avait dploy de courage
et d'nergie dans cette terrible nuit, la figure du capitaine Tom rvla
une magnifique expression de force indomptable et de rsolution
dsespre. Son regard tait fixe et profond, son attitude puissante. Il
tait sublime ainsi. Un moment j'avais entrevu l'homme que je voulais
voir sous son enveloppe nave et simple.

Et le capitaine continua son rcit.

Ainsi que je vous l'ai dit, le _trou_ de Tilmont tant termin, si la
nuit devenait bonne, je devais tenter l'affaire.

Or, elle devint bonne, la nuit, et si bonne, que, vers les sept heures
du soir, il ventait dans notre lac une brise  dcorner les boeufs. Le
ciel se chargeait de grains dans le nord-ouest; il tombait une pluie
fine et glace, et le temps tournait  l'orage, que c'tait une
bndiction.

 huit heures du soir on battit la retraite. Les matelots gagnrent
leurs hamacs, les officiers leurs chambres: dix minutes aprs, tous les
feux, hormis les feux de garde, taient teints, et l'on n'entendit plus
que la marche mesure des fonctionnaires des batteries et des parapets.
Je me glissai alors  pas de loup dans la chambre de Tilmont. Jolivet
s'y trouvait. Il faut vous dire que le commandant ayant la conviction
que Tilmont ne savait pas nager, et par consquent ne pouvait songer 
s'vader, cet officier tait moins gn que nous autres.

Je me rappelle cela comme si j'y tais. Jolivet sortit pour faire le
guet en dehors; j'entrai. Tilmont tait assis sur son lit; devant lui
tait un pliant, sur ce pliant un pot d'tain, et dedans quelque chose
qui fumait.--Ah , a va-t-il toujours pour cette nuit?--me dit
Tilmont.--Toujours, mon matelot, toujours, la nuit est superbe.

L dessus Tilmont baissa un peu la planche qui cachait le trou, et il
vint dans la chambre une rafale d'air qui manqua d'teindre une petite
lampe que nous avions cache sous le lit; nous vmes alors un ciel
sombre, une nuit noire comme de l'encre, et quelques gouttes de pluie ou
d'cume, fouettes par la violence du vent, tombrent mme dans la
chambre.--Alors Tilmont replaa la planche, me regarda entre les yeux,
et me dit:

--Mais l, sans rire, sais-tu qu'il ne fait f...... pas beau, Tom?--Je
le vois, mais je m'_en f_.... (pardon, mesdames).--Mais tu y laisseras
ta peau.--Encore une fois, je m'en... _moque_. Crever l ou ailleurs,
c'est tout un.--Mais entends donc ce vent, Tom; vois donc comme il nous
bourlingue, Tom.

En effet, le damn ponton roulait comme une galiote; c'tait une jolie
tempte. Pour essayer encore de me dgoter, Tilmont baissa de nouveau
la planche du trou, et, malgr l'obscurit, nous vmes alors toute
l'tendue du lac blanchie par l'cume des lames; des lames d'un lac!...
vous jugez s'il ventait. Partout le ciel noir et un vent d'enfer.
J'avoue que c'tait une folie de s'exposer  faire deux lieues et demie
 la nage par un temps pareil; mais je m'tais dit: Je partirai; je
devais partir. Aussi je tins bon; et comme Tilmont regardait encore 
son trou:--Quand tu te mettras vingt fois le nez  la fentre, lui
dis-je, a n'y changera rien; encore un coup, je pars; foi de Tom, je
pars.

Tilmont savait bien que ds que j'avais dit _foi de Tom_, c'tait fini;
aussi me rpondit-il d'un air trs-srieux, en fermant son trou: _Adieu,
va_.--Qu'est-ce que cela--lui dis-je en regardant le fond de ce pot
d'tain fumant, qui ne sentait pas absolument mauvais?

--C'est du sucre, du rhum et du caf fondus et bouillis ensemble; il y
en a une pinte, et tu vas d'abord commencer par me boire a,
Tom.--Non--lui dis-je;--que le diable m'trangle si je fais comme ces
chiens d'Anglais, qui ne se trouvent hommes que quand ils sont
sols....--- Je te dis que tu vas me boire a, Tom...--Non.--Ah!....--Et
malgr tout, je bus, parce que quand cet enrag de Tilmont avait quelque
chose dans sa tte, il fallait que a ft comme il le voulait; mais
quoique j'eusse aval verre par verre sa diable de mcanique, j'avais le
feu dans le ventre.--Ah a, maintenant--lui dis-je--et le suif?--Je
l'ai--me dit-il; car il en avait eu six ou sept livres, comme nous en
tions convenus.

Je me mis alors nu comme la main (pardon, mesdames); et nous deux
Tilmont, nous me frottmes d'une couche de graisse d'au moins six lignes
d'paisseur; a n'est pas trs-propre, mais c'est un procd bien simple
que je vous recommande dans l'occasion, car avec a vous nageriez dans
l'eau glace comme dans l'eau tide, sans seulement vous apercevoir du
froid.

Ds que je fus suif comme une baleinire, Tilmont m'attacha au cou un
collier de guines, cousues dans une peau d'anguille; je me mis dans mon
chapeau cir une petite carte de la _Manche_, que j'avais prise dans la
gographie de l'enfant d'un sergent d'armes. J'y mis encore une
boussole, de l'amadou et un briquet; je passai mon poignard dans le
cordon de mon chapeau, que j'attachai bien ferme sur ma tte; et je
bouclai sur mes paules le petit sac de cuir qui contenait un vtement
complet pour m'habiller en sortant de l'eau.

Comme je finissais d'attacher la dernire courroie de ce sac, je sens
mon Tilmont y glisser quelque chose; c'taient vingt guines, tout ce
qu'il possdait alors.--Tilmont--lui dis-je--c'est mal; tu abuses de ta
position.--Allons, allons--me dit-il d'un air extrmement
impatient--voyons, pas de _palabres_.... et tes patins pour les bancs
de vase, o sont-ils?--L, derrire mon sac; en faisant la planche, je
pourrai les prendre et me les mettre aux pieds.--Ah a, est-ce bien
tout?--C'est bien tout.--Alors, adieu, Tom; bon voyage.--Adieu,
Tilmont.--Et il ouvrit le trou en grand. Le vent tait si fort qu'il
teignit la lampe. J'embrassai Tilmont sans y voir; je lui
dis:--Remercie bien Jolivet pour moi--et je me glissai par le
trou.--Bien des choses chez toi--me dit encore Tilmont....

Et je n'entendis plus rien, car je m'affalais en double le long d'une
corde que le vent faisait balancer. L, grce au suif, je ne m'aperus
que j'tais dans l'eau que lorsqu'elle me fouetta la figure.

En me laissant aller au ressac, je me trouvai prs des chanes du
gouvernail; et l, craignant, malgr le bruit infernal du vent et
l'agitation des vagues, d'tre entendu ou vu par les factionnaires, je
plongeai une dizaine de brasses. Quand je revins  flot, j'avais le
ponton  ma gauche; je le reconnaissais  ses trois feux, qui brillaient
comme trois toiles au milieu de la nuit.

Ce qu'il y avait de bon, c'est que le temps tait si mauvais, qu'on
n'avait pas os mettre d'embarcations dehors pour faire les rondes de
nuit. Du ct des hommes; j'tais dj tranquille; il n'y avait plus que
l'eau, le vent et la vase qui me chiffonnaient....

Aprs a, vanit  part, je nageais comme un poisson. Ce que m'avait
fait boire Tilmont me rchauffait au dedans, et le suif m'empchait de
sentir le froid au dehors. La position tait tenable, mais il faisait un
bien vilain temps tout de mme.

Quand je fus  deux cents brasses du ponton, je ne vis plus rien du
tout. Le seul horizon que je pouvais apercevoir tout autour de moi,
tait un horizon de grosses vagues noirtres qui devenaient blanches 
mesure qu'elles se brisaient sur ma poitrine. Le ciel tait couvert
d'pais nuages roux qui couraient sous le vent, et la pluie qui tombait
 verse, me fouettant le visage, m'empchait de respirer librement, ce
qui me gnait le plus.

Je nageai encore courageusement pendant une demi-heure, et puis j'eus
un moment de faiblesse.... Je rflchis que j'aurais peut-tre mieux
fait d'attendre: au lendemain; mais aprs a je pensai  ma mre,  mon
frre: alors mes forces revinrent; je me sentis comme enlev sur l'eau,
et je ne pus m'empcher de crier _hourra_. Je fis  ce moment-l,
certainement, les vingt meilleures brasses que j'aie jamais faites.
J'tais comme exaspr. Il me semble qu'alors j'aurais nag dans du feu.

Il y avait donc prs de trois quarts d'heure que j'tais  l'eau,
lorsqu'il se fit au nord-ouest une petite claircie. Je vis un peu de
bleu et quelques toiles entoures de nuages gris.  la faveur de cette
claircie, je distinguai  l'horizon le fate d'un moulin qui devait me
servir de direction pour passer les _bancs de vase_. Je m'aperus alors
que j'tais plus prs de ces bancs que je ne l'avais cru.

Et ici je ne sais comment vous avouer une chose qui vous paratra bien
bte, mais qui ne me parut pas telle  moi, car elle faillit me tuer....
C'est qu' peine j'avais eu pens  ces _bancs de vase_, que tout--coup
le souvenir de ce Dubreuil, qui avait eu les yeux mangs sur ces mmes
bancs, vint s'emparer de moi et ne me quitta plus.

Et ce souvenir tait presque une ralit, car cette diable de figure
avait fait sur moi une telle impression!... Je me la rappelais si bien,
qu'il me semblait la voir, et si bien que je la voyais....

Oui, oui, je la voyais comme je la vois encore quelquefois dans mes
rves: ce visage bruni et dchir, ces lvres noirtres et retrousses,
ces dents blanches, et surtout ces deux trous saignants o il n'y avait
plus d'yeux. Encore une fois, je voyais tout cela; et dans ce moment, au
milieu de cette nuit d'orage, voir cela, c'tait ennuyeux, croyez-moi.

J'eus beau me raidir, penser que c'tait le rhum que j'avais bu, ouvrir
les yeux les plus grands que je le pouvais, les fermer, plonger, battre
l'eau, me toucher les bras et le corps, la figure me poursuivait.
C'tait un cauchemar; j'avais la fivre, le dlire, tout ce que vous
voudrez, mais je la voyais.

 ce moment-l, vraiment, j'ai manqu devenir fou; et pour me fuir
moi-mme, ou plutt la damne figure qui s'attachait  moi, je plongeai
avec fureur; mais au bout de deux brasses je me trouvai arrt par une
substance paisse.... Le fond diminua sensiblement.... J'tais dans la
vase....

Alors, comme si le diable s'en ft ml, le vent redoubla de
sifflements, la pluie de force; la nuit devint plus paisse, et il me
sembla voir et entendre des nues de corbeaux au milieu desquels je
voyais toujours les deux yeux vides de ce s... Dubreuil qui me
regardaient. Ce fut plus fort que moi, je sentis comme une dfaillance,
et pourtant je me raidissais en criant et rlant du fond de la gorge:
_Ah! mon Dieu!_ On aurait d m'entendre du ponton, quoiqu'il y et une
lieue.  bien dire, ce fut le plus vilain moment de cette nuit l; car
aprs a je revins  moi, et je me raisonnai un peu en tirant la brasse
pour me sauver de la vase, que je n'avais heureusement qu'effleure.
Enfin, me disais-je... Tom, tu n'es pas une femme... Si tu russis,
pense que tu vas voir ta mre, ton frre. Tu as chapp  ce gredin de
manchot. Dubreuil a t rong dans la vase, c'est vrai; mais Dubreuil
tait un gueux, et tu es un honnte homme, ou, ce qui est plus clair, tu
as des patins, et il n'en avait pas... Ainsi du coeur au ventre, mordieu,
et va de l'avant...

Je m'coutai, et j'eus raison. Je fis de mon mieux; et, toujours
nageant et sondant avec mes mains les bords du banc, je trouvai un
endroit o la vase tait assez compacte pour me soutenir un instant. Je
profitai de cela pour attacher mes patins  mes pieds; et je glissai
accroupi sur cette boue liquide comme sur des roulettes. Ces patins
taient faits de deux planches de sapin trs-larges et trs-minces, qui,
par la grande surface qu'ils offraient  la vase, m'empchaient d'y
enfoncer. Je traversai ainsi le premier banc; puis je me remis  l'eau
et  nager pour gagner les autres.

Une fois que j'eus got de mes patins, je vis que ce n'tait qu'un jeu
d'enfant: aussi je traversai le second et le troisime banc sans y
penser, et je dus arriver au bord du lac environ deux heures et demie
aprs mon dpart du ponton.

C'tait bien quelque chose, mais ce n'tait pas tout: il fallait songer
 _sa toilette_: j'tais couvert de limon comme une crabe, vu que ce que
j'avais travers en dernier tait de la vase.  force de chercher, je
trouvai un ruisseau tout prs du moulin; je me dbarbouillai, et un
quart d'heure aprs j'tais mis fort dcemment en bourgeois. Je bus une
goutte de rhum  une gourde dont ce pauvre Tilmont avait prcautionn
mon sac; et, consultant ma boussole  l'aide de mon briquet, je me
dirigeai vers l'est, voulant marcher toute la nuit afin de me trouver le
matin assez loin de Southampton pour ne pas veiller les soupons.

Ce qu'il fallait  tout prix pour moi, c'tait gagner la cte, et l,
de gr ou de force, trouver un canot pour traverser la Manche.

Je ne vous dirai pas toutes les transes que j'prouvai, oblig de me
cacher le jour et de ne marcher que la nuit, payant quelquefois le
silence  prix d'or, ou l'exigeant un peu brutalement; enfin vous
jugerez des assommantes marches et contre-marches que je dus faire,
quand vous saurez que j'avais quitt le ponton depuis neuf jours et que
je ne me trouvais encore qu'aux environs de Winchelsea,  vingt-cinq ou
trente lieues de Portsmouth tout au plus.

Je commenais  me dmoraliser: tant qu'il n'y avait eu que des
obstacles  vaincre, a allait tout seul, parce que les obstacles.....
a monte; mais quand il n'y eut plus qu' se cacher comme un voleur,
qu' prendre garde, qu' avoir peur d'un schriff ou d'un watchmann, a
ne m'allait plus.

Enfin, un matin, c'tait, pardieu, un mercredi matin, j'avais march
toute la nuit, et je me trouvais auprs de Falkstone, petit port pcheur
sur la cte,  une douzaine de lieues de Douvres; j'tais harass,
presque sans argent, abattu, de mauvaise humeur; il faisait chaud et je
m'tais assis sous deux grands arbres qui ombrageaient un banc situ 
la porte d'une assez jolie maison, btie tout proche des falaises de la
cte.

J'tais donc l, mon bton entre mes jambes, rflchissant si je
n'aurais pas plus tt fait d'engager tout bonnement, le poignard sur la
gorge, le premier pcheur que je rencontrerais sur la cte,  me confier
son canot pour traverser la Manche, au lieu d'tre l  me cacher comme
un malfaiteur, lorsque j'entends chantonner derrire le mur de cette
maison: c'tait une voix de femme. Machinalement, ou par curiosit, je
monte sur le banc, et j'aperois dans ce jardin une belle jeune femme
avec un grand chapeau de paille, des cheveux noirs superbes et une robe
blanche. Elle arrangeait des fleurs et ne se doutait pas que je fusse
l; mais, au moment o elle se tourne, qu'est-ce que je vois? un bijou
de l'Inde, assez prcieux, mais surtout fort remarquable, que je
reconnais tout de suite. Ce bijou, et l'endroit de la cte o je me
trouvais, me rappelrent une chose  laquelle je ne pensais ma foi pas:
aussi d'un bond je suis sur le mur, du mur dans le jardin, et assez
prs de la belle dame pour l'arrter par le bras au moment o elle se
sauvait avec une peur horrible. La pauvre femme tremblait de tous ses
membres, et il y avait de quoi; mais je la rassurai bientt en lui
disant, en parfait anglais:--Vous tes la femme du capitaine Dulow.
Est-il ici?--Oui, monsieur.--Vous a-t-il parl du capitaine Tom S., qui
lui a donn ce bijou--lui dis-je, en lui montrant un petit poisson d'or
 cailles articules en pierrerie qu'elle portait  son cou, suspendu 
une chane avec sa montre?--Sans doute, monsieur, c'est au capitaine S.
que mon mari doit sa libert--me rpondit cette femme en me regardant
avec ses beaux grands yeux tonns.--Eh bien! madame, le capitaine
Thomas S. c'est moi, je suis prisonnier, je me sauve, cachez-moi?--Vous,
monsieur!... Ah! quel beau jour pour mon William, monsieur....
Suivez-moi.

Dulow tait  la promenade, il revint bientt, et me reut bravement,
comme j'y comptais; il me tint cach dans sa maison, dont la position
tait assez commode pour cela. Le jour je ne sortais pas, et le soir, 
la brune, nous allions nous promener sur les falaises avec sa femme et
sa soeur, excellente personne aussi.

Quand Dulow me quitta dans les temps, je l'avais trouv si bon garon,
que je l'avais pri d'accepter pour sa femme, dont il me parlait
toujours, ce bijou que j'avais rapport de l'Inde, en lui disant:

--Dulow, qu'elle le porte en souvenir d'un ami de son mari. Vous voyez
que a s'est bien trouv, car c'est  ce diable de poisson d'or que j'ai
reconnu madame Dulow. Quant  ce que j'ai fait pour Dulow, ce n'est pas
la peine de vous le dire, c'est une misre: dans ce temps-l 'avait t
beaucoup pour lui et rien pour moi; mais il s'en souvint: c'tait tout
simple,  sa place j'aurais fait tout de mme.

Par exemple, j'avais beau demander  Dulow les moyens de traverser la
Manche, il avait toujours de mauvaises raisons  me donner: c'tait
trs-difficile de trouver un canot.... Il tait impossible d'viter les
gardes-ctes.... Les vents taient contraires... et variables (ce qui
n'tait pas vrai). Enfin, je l'avoue, je commenais  douter de sa bonne
volont. C'tait dur,  trente lieues de France.

Il y avait dj dix jours que j'tais chez lui. Un soir, il dit  sa
femme et  sa belle-soeur, comme d'habitude:--Mesdames, prenez vos
chapeaux, et allons nous promener sur les dunes. J'y allai avec eux.
Nous nous promenmes assez long-temps sans rien dire; j'tais triste; le
temps se passait; j'tais inquiet de ma mre; la guerre continuait, et
je n'y tais pas; et puis enfin il me chagrinait de douter du dvouement
de Dulow, qui pourtant n'aurait pas d tre ingrat. Le soleil tait
couch et la nuit commenait  se faire noire, lorsqu'en arrivant prs
d'une petite anse, Dulow me dit, en levant le nez en l'air:--Capitaine,
que dites-vous de ce vent-l (c'tait une jolie brise de plein
nord)?--Pardieu--lui rpondis-je--il n'en faudrait pas plus  un pauvre
prisonnier, qui aurait un canot, pour se trouver, demain matin, couch
dans la maison de sa mre.--Eh bien! alors--me dit Dulow--capitaine,
embrassez ces dames et partez.--Je ne compris pas tout de suite: c'tait
trop loin de ma pense du moment.

Dulow me prit par la main en haussant les paules, et me mena derrire
un morne, o je vis un assez grand canot gr avec une grande voile, une
misaine et une trinquette amarr  une roche.--Excusez-moi--me dit alors
Dulow--si je vous ai fait attendre si long-temps; mais il fallait que
j'attendisse le tour de service du garde-cte qui croisera cette nuit
dans ces parages: il m'est dvou; il sait ce que je vous dois; cette
nuit vous pourrez passer sans crainte.

Je reconnus mon Dulow d'autrefois, et je ne m'tonnai de rien;
j'embrassai ces dames bien fort, lui aussi, et je sautai dans ce canot.

J'y trouvai des vivres, un compas, des armes, de la poudre, une
longue-vue de nuit et une mche. Je fis un dernier signe  ces dames et
 Dulow, et je dmarrai. J'tais libre....

Je courus grand large; la mer tait superbe; un temps de
petite-matresse. La longue-vue de nuit me fut bonne; car, au bout d'un
heure de marche, je distinguai une corvette, peut-tre anglaise, sur
laquelle j'avais le cap; je virai de bord et fis quelques bordes. Ce
petit accident me retarda un peu; mais le lendemain matin, au point du
jour, j'eus le bonheur de voir la terre de France sortir de la brume, et
de distinguer la jete de Calais. Il faisait un soleil magnifique, la
mer tait comme un miroir, la brise frache et toujours du nord. Dans
deux heures je devais embrasser ma mre et mon frre.

Mais ce qu'il y eut de bon, c'est que les pilotes, les marins et les
flneurs du port taient, comme d'habitude, rassembls sur la jete, et
qu'en regardant de a et de l avec leurs longues-vues, voil qu'ils
m'aperoivent dans mon bateau.--Tiens! un prisonnier qui s'chappe--dit
l'un.--Bon... si c'tait le capitaine S...--dit l'autre.--a se
pourrait--dit un troisime--Et ne voil-t-il pas qu'un mousse, au lieu
d'entendre: _si c'tait_, entend: _c'est_ le capitaine S.... Il part
comme un trait, et tombe chez ma mre et mon frre en criant comme un
sourd:--Voil le capitaine qui arrive d'Angleterre, tout seul, dans un
canot!

Heureusement que c'tait vrai, car sans cela vous concevez quel
horrible coup c'et t pour ma pauvre mre. Enfin, elle accourt avec
mon frre sur la jete d'o l'on m'avait dj reconnu; je n'tais pas 
une porte de canon du port.

Je n'ose pas vous dire comme je fus accueilli. Tous les bateaux
pcheurs et pilotes de Calais taient venus  ma rencontre, et me
convoyaient: c'taient des hommes, des femmes, des enfants; c'taient
des hourras, une joie, des cris de Vive le capitaine S...! qui me
faisaient pleurer comme une bte: et puis, au bout de tout a, sur la
jete, je voyais mon frre soutenant ma pauvre vieille mre qui avait
tout au plus la force d'agiter son mouchoir, tant elle tait mue.

Mais, comme je mettais le pied sur l'chelle pour sortir de mon canot,
en criant toujours:--Ma mre...! je me sens arrt au bas de la jete
par un pkin en noir et en charpe, flanqu de deux gendarmes, qui me
demande mon _passeport_!

C'tait pourtant le commissaire, qui tait assez bte pour me demander
mon passeport! Mon passeport! l'animal! comme si j'arrivais dans sa
ville par la grande route et en vinaigrette. Demander son passeport au
capitaine Tom, qui s'chappait pour la troisime fois des pontons
d'Angleterre! C'tait  en devenir commissaire soi-mme! Un chien qui
venait me parler de passeport quand je voyais ma mre  vingt pieds
au-dessus de moi! Aussi, comme il faisait mine de se mettre en travers
de l'chelle, je l'envoyai, lui et ses gendarmes, se rafrachir dans le
port; d'un saut je fus sur la jete, et vous jugez si je fus embrass
par ma mre et mon frre. Mais ce qu'il y eut de fameux, c'est que ces
diables de marins taient furieux, et qu'ils ne voulaient plus laisser
sortir de l'eau le commissaire et ses deux gendarmes, qui barbottaient
d'un canot  l'autre en criant comme trois caniches en dtresse--ajouta
le capitaine, qui riait encore de souvenir.--Voil, messieurs--nous dit
enfin Tom--de quelle faon je suis revenu cette fois-l d'Angleterre;
mais il ne se passe vraiment pas de semaine que je ne pense  ce
misrable Dubreuil, et que je ne voie en rve sa damne figure avec ses
deux trous sans yeux, qui ont manqu me jouer un si bte de tour.

       *       *       *       *       *

Il me serait impossible de dire l'impression que me fit prouver cette
narration, de dpeindre l'pre nergie des gestes du capitaine,
l'inflexion de sa voix brve ou sonore, qui se modifiait, qui se pliait
si bien  toutes les exigences de ce rcit anim.

Je n'ai rien omis, rien chang: mais quelle diffrence! que cela
maintenant me parat froid, ple, dcolor,  moi qui l'ai entendu, 
moi qui l'ai vu!

Et puis, ce qu'il y avait encore de merveilleux, c'tait ce mlange
bizarre de deux hommes: l'un grandiose, nergique, bouillant et
intrpide, dur comme l'acier, puisant sa force dans la rsistance, ayant
vingt fois brav la mort, les horreurs du carnage et de la tempte; et
puis l'homme doux, simple et bon, ayant l'air, pour ainsi dire, d'avoir
assist seulement comme spectateur  cette imposante et terrible partie
de sa vie, et de s'en souvenir comme d'un sombre et magnifique drame
qu'il aurait vu jouer jadis et qu'il sait par coeur. Ce qui m'avait
encore frapp dans ce rcit, c'tait ce dvouement admirable des marins
les uns pour les autres; ces services o il s'agit  chaque pas de vie
et de libert, et qu'ils se rendent avec une insouciance si sublime. Et
cela sans se dire _merci, frre!_ car ils ne se disent pas merci entre
eux. Mais, si un jour le plomb vous atteint au milieu d'une grle de
mitraille, si les vagues cumantes sont sur le point de vous engloutir,
vous sentirez une main amie ou reconnaissante vous arracher  son tour 
une mort certaine. Et puis, quand vous reviendrez  la vie, peut-tre
cette main reconnaissante sera-t-elle glace; mais c'est comme cela
qu'elle vous aura dit _merci_, c'est comme cela qu'une autre fois vous
direz _merci_  d'autres.

       *       *       *       *       *

FIN D'UN CORSAIRE.




LE PARISIEN EN MER.

    PARISIEN, s. m. Sottise la plus grande, la plus injurieuse  un
    matelot. Dsignation, dans les btiments, d'un pauvre sujet, et
    quelquefois d'un mauvais sujet....

    VILLAUMEZ.--_Dict. de marine_, 438.




I.


Mathieu Guichard tait fils de Jean Guichard, serrurier, dans la rue
Saint-Benot.

Mathieu Guichard avait environ dix-sept ans; il tait d'une taille
moyenne, maigre, nerveux et ple; ses yeux taient gris, ses cheveux
chtain clair et soyeux; sa figure annonait un singulier mlange
d'astuce et de niaiserie, d'insolence et de vivacit; son teint plomb,
hve, avait cette couleur tiole, maladive, fltrie, particulire aux
enfants de Paris ns dans une classe pauvre et laborieuse. Voil pour le
physique de Mathieu Guichard.

Au moral, si toutefois Mathieu avait un moral, Mathieu tait insolent,
moqueur, taquin, lascif, paresseux et gourmand; sournois et rageur,
parce que la force physique lui manquait; ni incrdule, ni croyant, ni
sceptique, mais indiffrent en diable en matire de religion, et
n'invoquant jamais le nom de Dieu que d'une manire si dtestable, qu'il
et mieux valu ne pas l'invoquer du tout. Mais, en vrit, il ne faut
pas en vouloir au pauvre enfant; les premiers mots que son pre, Jean
Guichard, ancien canonnier, lui apprit  bgayer, furent des jurons les
plus pouvantables qu'on puisse imaginer.

Ceci tait le dlassement, la joie du vieux soldat; le soir, aprs sa
journe de fatigue, il trouvait un souverain plaisir  s'asseoir auprs
de sa forge teinte, et l, mettant Mathieu sur son rude tablier de
cuir, il s'amusait comme un bienheureux  entendre des blasphmes de
rengat sortir de cette bouche enfantine, et il rpondait  sa femme,
qui osait quelquefois parler de prires, de bonne Vierge et d'Enfant
Jsus:--Je n'ai t ni baptis, ni n'ai communi, ni rien du tout; je ne
t'ai pouse qu'au civil, et je ne veux pas que mon fils soit un calotin
et un jsuite.

Or, Mathieu ne trompait point les voeux de son excellent pre: il ne fut
pas jsuite, le digne enfant!

 dix ans il donnait des coups de pied  sa mre, insultait les
vieillards, volait des clous pour les aller vendre, ne faisait rien 
l'tabli, recevait de glorieuses gourmades de monsieur son pre, et
passait des journes dehors.

 douze ans, Mathieu avait, comme on dit, _connu l'amour_, cass des
carreaux, battu la garde, et tait devenu un des coryphes de
l'amphithtre de l'Ambigu et des Funambules. Le cours de ces normits
ne fit que s'augmenter, et le torrent de ces dsordres devint tel, qu'il
menaait d'engloutir la rputation, l'honneur et les conomies de Jean
Guichard, qui, en manire de digue, avait en vain oppos audit torrent
une multitude de btons d'orme ou de frne, qui s'taient briss en
clat sur le dos de Mathieu, sans rien changer  ses habitudes de
forcen. Mais, heureusement, Jean Guichard se souvint d'une nave
tradition populaire assez commune en France, et surtout  Paris, qui
consiste  regarder la marine comme une espce de bagne ou d'got dans
lequel on peut jeter toutes les fanges sociales. Ainsi, qu'un fils de
famille commette quelqu'une de ces ravissantes sottises qu'on ne fait
malheureusement qu' l'aurore de la vie, les grands parents
s'assemblent, et prononcent avec gravit qu'il faut _embarquer_ le don
Juan, et l'envoyer _aux les pour manger de la vache enrage_. Si un
polisson des rues, devenu l'effroi du quartier, ne met plus aucun terme
 ses dbordements, aprs l'avoir menac du commissaire, de la prison,
des galres, on finit cet effrayant _crescendo_ en disant: Il n'y a qu'
le faire _mousse_. Ce qui ne laisse pas de prouver qu'il tait
gnralement au fait de cette profession. Or, un matin, le pre Guichard
entra dans la mansarde de son fils, qui, par je ne sais quel hasard ou
quel drglement de conduite, se trouvait avoir couch sous le toit
paternel.

En ouvrant les yeux, Mathieu frmit, lui; car il vit que son pre ne
portait pas de bton.

--Il va m'trangler, pensa le misrable.

--coute Mathieu--dit tranquillement le pre--tu as quinze ans, tu es le
plus mauvais sujet que je connaisse, les coups n'y font rien, tu
finiras par la guillotine.

J'ai t soldat, je suis honnte homme, ainsi a ne peut pas aller comme
a: tu vas venir avec moi au Hvre.

--Quand a!

--Tout de suite, habille-toi.

Mathieu ne dit mot, s'habilla, jeta un regard en dessous du ct de la
porte, fit deux pas, et d'un bond fut sur la premire marche de
l'escalier; mais l'auteur de ses jours avait suivi ses mouvements, et
Mathieu se sentit treindre dans les larges mains du serrurier.

--Pas si vite, mon garon--dit ce dernier.--Et il prcda son fils dans
la boutique, envoya sa femme qui sanglotait chercher un cabriolet, y
monta avec son fils Mathieu, qui sentit une larme rouler dans ses yeux
quand il vit sa mre  genoux prs de la forge, en pleurant..., mais
pleurant  fendre l'me.

--Cocher, aux diligences--dit Jean Guichard.

Du cabriolet, Mathieu passa dans la diligence, accompagn de son pre
qui ne le quittait pas d'une seconde.

Le lendemain l'on tait au Hvre.

Il y a dans chaque port de mer marchand des matres de taverne qui
nourrissent et hbergent  crdit les matelots sans emploi.... Quand ils
trouvent  naviguer ils paient ce qu'ils doivent  leur hte, et, s'ils
s'embarquent, ils reviennent manger chez lui ce qu'ils ont amass dans
leur campagne; puis le crdit succde au comptant; et c'est 
recommencer jusqu' ce qu'une lame du cap Horn ou un grain blanc des
tropiques mette un terme  cette alternative de bons et de mauvais
jours....

C'est donc dans cette taverne que les officiers de la marine marchande
viennent recruter leurs quipages.

Le conducteur de la diligence,  qui Jean Guichard avait fait part de
ses projets, l'adressa en consquence au matre de la taverne du _Cble
sans bout_, en lui donnant quelques instructions. On enferma
pralablement Mathieu dans une petite chambre dment verrouille, qui ne
s'ouvrit que le lendemain sur les neuf heures du matin.

--Voil le _bon sujet_--dit en entrant Jean Guichard  un assez gros
homme trapu, brun, et fort haut en couleur, en lui montrant son fils.

--Ce n'est que a--dit le gros homme;--mais ce fachien-l ne serait pas
bon pour allumer la pipe de mon mousse, si mon mousse fumait....

--Vous m'avez promis, capitaine.

--J'ai promis, et je tiendrai; la brise est faite: je pars  onze
heures, il en est neuf; allons, file.... Parisien, t'es bien nomm...
mais je te dbaptiserai, moi, et dans deux jours on t'appellera
l'reint....

Mathieu Guichard comprit parfaitement ce qui lui tait rserv. Il
chercha avec une merveilleuse rapidit les chances qu'il avait de fuir
ou de s'opposer aux volonts de son pre, et, n'en trouvant aucune, il
se rsigna.

Jean Guichard lui dit:--Allons, Mathieu, corrige-toi, embrasse-moi,
deviens bon sujet, et tu nous reverras.

--Jamais, rpondit Mathieu en se drobant  un dernier embrassement de
son pre, et se mettant  siffler _Tu n'auras pas ma rose_, en marchant
sur les talons du capitaine.

--Mais s'il n'allait plus revenir--pensa le
serrurier.--Bah!--reprit-il--pigeon gar revient toujours au
colombier.--Nanmoins Jean Guichard fut long-temps bien triste.




II.


_La Charmante-Louise_, brick de 180 tonneaux charg pour Fernambourg,
tait partie du Hvre depuis cinq jours, emportant l'unique hritier de
la famille Guichard.

Car Mathieu avait t dment embarqu mousse  bord.

Cet tre type et prototype de la population parisienne, qu'on a dit, je
ne sais pourquoi, _si badaude_ et si tonne, ne s'tonna de rien, parce
qu'il trouvait des analogies  tout. Quand un matelot lui montra le
grand mt du brick, en disant:--Ce n'est pas toi, Parisien, qui te
guinderais l-haut. Mathieu rpondit d'un air mprisant:--_Connu!_ J'ai
vingt fois grimp  un mt de cocagne tout frott de savon, et c'est
bien autre chose que de monter aprs toutes ces cordes.

Comme on paraissait mettre son agilit en doute, le Parisien monta  la
pointe du grand mt avec l'agilit d'un cureuil, sans passer par le
trou au chat, et redescendit par l'tai du grand mt, aussi fier qu'un
acrobate.

--Qu'est-ce que m'a donc chant son animal de pre?--se demanda le
capitaine, en voyant l'adresse de Mathieu; mais il n'a pas dj l'air
si mauvais, M. son fils...

La brise tait frache, et la houle assez forte: les matelots
s'attendaient  voir le _Parisien compter ses chemises_. Point: le
Parisien n'eut pas la plus lgre atteinte du mal de mer; il grignota
son biscuit, dchira son boeuf avec des dents d'acier, but deux boujarons
de vin, parce qu'il en vola un  un des matelots de son plat, et fut sur
l'avant fumer sa pipe.

--Mais le roulis ne te fait donc rien, sauvage?--lui dit un marin...
fort piqu, car il comptait non-seulement jouir de la vue des
contorsions du Parisien, mais encore boire son vin pendant qu'il serait
abattu par le mal de mer.

--_Connu!_...--rpondit froidement Mathieu entre deux bouffes de
tabac--j'ai trop souvent jou au tape-cul des Champs-lyses, et  la
balanoire russe, pour que a me fasse quelque chose....

Et cette rponse fut accompagne d'normes tourbillons de fume, qui
cachrent un instant le Parisien  tous les yeux.

Quand la fume fut dissipe, la figure du capitaine apparut souriante:
il avait tout entendu, et s'tait dit:--Dcidment-ce pre est un vieux
imbcile, et son fils vaut mieux que lui. Aussi, s'adressant  Mathieu:

--D'aujourd'hui, mon garon, tu ne seras plus mousse, mais novice.

--Comme vous voudrez--dit Mathieu avec indiffrence.

Le lendemain, le capitaine, qui voyait tout, n'apercevant que les cinq
matelots de quart sur le pont, descendit dans le faux pont, suspendit sa
marche en approchant de l'avant, car il entendit un grand bruit de voix:
c'tait encore le Parisien.

--Ce gredin-l a pass novice tout de suite, c'est injuste; il aura la
cale... la cale...

--Je l'aurai, si vous voulez--dit le Parisien avec d'pouvantables
blasphmes--mais je me vengerai; je suis seul, mais c'est gal...,
n'approchez pas....

--Mais, gueux que tu es--dit un orateur--pourquoi fais-tu le genre de ne
pas avoir le mal de mer, et de te planquer au haut d'un mt aussi vite
que nous..., hein?... C'est un fil pour flatter les chefs.

--Oui--dirent les autres en choeur--il le fait exprs.

--coutez--dit le Parisien--si l'un de vous, un seul, veut avoir affaire
 moi, prenons chacun une de ces choses de fer pointues (il montrait des
pissoirs), et arrangeons-nous comme de jolis garons.

--a va...--dit l'orateur.

--C'est dcidment le pre qui mriterait d'avoir la cale--pensa le
capitaine--et le fils est un excellent sujet.

Et, le chef interposant son autorit, la discussion cessa; mais le soir
le combat eut lieu, et fut  l'avantage du Parisien.

S'tant aussi bien tir de ces preuves ritres, le Parisien ne fut
plus dsormais inquit  bord, et jouit _de l'estime de ses chefs et
de l'amiti de ses camarades_.




III.


Si le capitaine de Mathieu Guichard avait t dou de quelque facult
analytique, il et certainement trouv moyen de l'exercer en tudiant le
caractre de son matelot; mais l'excellent capitaine n'analysait gure,
n'analysait mme pas du tout; il se contentait d'abattre Mathieu ou de
le _combler de faveurs_, selon que Mathieu avait bien ou mal mrit de
lui. Sans s'amuser  remonter des effets aux causes, aprs avoir
apprci le rsultat, il faisait le compte, comme il disait, et trouvait
pour total un coup de poing ou un verre de grog.

Or, depuis que Mathieu tait embarqu sur la _Charmante-Louise_, il et
t difficile de savoir au juste si la balance tait en faveur du coup
de poing ou du verre de grog; et, en effet, ce diable d'homme n'avait ni
gagn ni perdu, car une me plonge jeune dans l'air desschant de Paris
s'y bronze et garde  jamais son pli.

Aussi Mathieu avait-il apport et conserv l cette paresse insouciante
et cette activit nerveuse, instantane, qui caractrise sa race; cette
exaltation fivreuse qui ferait franchir un norme foss, mais non cette
force patiente et continue qui ferait gravir une montagne.

S'agissait-il d'une manoeuvre pnible, par un beau temps, oh! le
Parisien tait mou, fainant, taciturne; mais le vent sifflait-il dans
les voiles, le tonnerre grondait-il, on et dit que l'orage, ragissant
sur cette organisation si irritable, en centuplait les forces et
l'nergie: alors le Parisien tait au boute-hors des vergues, aux
empointures; car ce n'tait l ni un poids  soulever, ni un aviron 
manier pniblement, il n'y avait qu'un cordage  couper;  la vrit, il
y allait de la vie, mais ce _n'tait pas fatigant_, et le Parisien tait
l calme, aussi paisible qu'un vieux matelot.

Le beau temps revenu, le Parisien redevenait ce qu'il tait, ce qu'il
est, ce qu'il sera toujours, paresseux, insolent, railleur, parce qu'il
avait ce pittoresque et vif esprit de nos rues; rus, parce qu'il tait
faible, quoiqu'il et pris un singulier ascendant sur l'quipage et sur
le capitaine lui-mme par sa _gouaille_. (Qu'on me pardonne cette
vulgarit, mais cette expression peut rendre ce sarcasme populaire si
bouffon, si mordant, si nergique.)

Aussi avait-on beau mettre le damn Parisien aux fers, dans les haubans;
le rouer de coups, il n'en perdait pas un quolibet, ni une bouche, ni
une heure de sommeil.

Le misrable contrefaisait tout le monde. Voulez-vous voir le capitaine?
Voil le capitaine avec sa voix rauque, son oeil  demi ferm, son juron
de prdilection; prtez au Parisien la houppelande grise et le chapeau
cir du capitaine, et vous aurez le portrait frappant.

Voulez-vous voir le matre coq? Voil le matre coq; c'est lui; c'est sa
jambe torse, son bgaiement stupide!

Et les chansons  boire! et les romances! et les bribes de scnes de
comdie, de mlodrames, d'opra-comique, que le Parisien dbitait 
ravir en imitant le ton, le geste et la voix des acteurs!

Aussi les matelots et le capitaine riaient aux larmes, et n'avaient que
la force de dire: S... Parisien, va... t'es bien nomm!!!

C'tait  n'y pas tenir: on oubliait la manoeuvre, le timonier gouvernait
tout de travers, on ne dormait plus  bord: quand le Parisien parlait,
les hamacs devenaient dserts; et il fallait voir les bonnes et noires
figures des matelots, accroupis en cercle, l'air attentif, coutant avec
une imperturbable gravit les contes et les mensonges du Parisien.

Et puis le Parisien continuait  ne s'tonner de rien. Les matelots
l'avaient _attendu_ aux colonies; ils comptaient sur l'effet des noirs,
des palmiers, des cocotiers..., de la canne  sucre, que sais-je?
Point.... L'ternel _connu!_ vint renverser d'aussi sages prvisions. Le
Parisien avait vu des ngres  Robinson, des palmiers au jardin des
Plantes, achet pour deux sous de canne  sucre sur le Pont-Neuf, et
creus un coco pour faire une tasse  sa matresse. Que faire avec une
organisation aussi encyclopdique?.... Se taire et admirer, c'est ce que
faisait l'quipage.




IV.


Ce jour-l tait un dimanche; la _Charmante-Louise_, qui se bornait
ordinairement au voyage des Antilles, aprs une assez bonne campagne,
avait t frte pour Cadix; elle apportait des vins de Bordeaux, et
devait remporter des vins de Xrs.

Le Parisien, blas sur les colonies, les ngresses et les multresses,
ne fut pas fch de _changer un peu_, comme il le dit lui-mme, et 
peine le brick eut-il t amarr, bord  quai, prs la porte de Mer, que
mon damn Mathieu, riche de trente francs, fut  bord d'un seul bond,
crnement coiff d'un petit chapeau de paille  forme et  bords
trs-bas, et vtu d'un pantalon blanc et d'une veste bleue  boutons 
ancres, le col de la chemise retenu par une colossale graine d'Amrique,
don d'amour d'une de ces dames du Fort-Royal, Martinique.

Il est impossible de ne pas dclarer que le Parisien tait dou d'une
prodigieuse facult philologique. Son procd tait simple et le mettait
 mme de rsoudre toutes les difficults, sans exception de langues ou
d'idiomes.

Voici quelle tait sa mthode: avait-il  demander sa route  un
Anglais, le Parisien, imitant assez bien le ridicule palois que l'on
prte aux insulaires dans toutes nos farces, disait bravement: _J
vodrais savoir l chmin  moi_. S'adressait-il  un Allemand, l'accent
suivait une lgre modification;  un Italien,  un Amricain, la mme
chose. Il est vrai de dire que cette mthode restait quelquefois
incomplte, que souvent mme les trangers, qui l'eussent peut-tre
compris s'il et parl clairement franais, devenaient sourds  ce
bavardage inintelligible.

Alors le Parisien assurait qu'il y avait enttement, mauvaise ducation
ou rivalit nationale. Toujours est-il que Mathieu n'avait point prouv
cet embarras, cette timidit qu'un tranger ressent toujours lorsqu'il
se trouve dans un pays dont il ignore le langage.

Aussi le Parisien marchait-il aussi ferme, aussi droit en passant sous
la porte de Mer,  Cadix, que s'il et pli sept ans sur la grammaire de
Rodriguez y Berna, ou  Badajoz,  Tolde.

Mathieu se trouva sur la place aux Poissons; le coup-d'oeil lui plut:
cette multitude anime, ces costumes pittoresques, ces hommes  petits
chapeaux et  longs manteaux bruns, ces femmes du peuple chausses de
satin ou de soie, ces petits pieds, ces jupons courts, ces basquines
collantes aux hanches, ces fleurs naturelles jetes avec got dans des
cheveux noirs et pais; enfin, que dirai-je? l'allure, la marche, le
_solero_, tout cela excitait fortement l'attention du Parisien, qui
comparait mentalement ces beauts andalouses aux filles de couleur des
Antilles..., et ne se pressait pas de terminer ses parallles, les
preuves lui manquant.

Comme il passait au bas de l'escalier qui conduit aux remparts, il leva
les yeux, et vit au milieu de cette _escala_ une femme qui montait fort
vite les dernires marches; cette ascension rapide permettant au
Parisien d'entrevoir une jambe faite au tour et un pied andalou, il
monta l'escalier avec autant de prestesse; et comme il avait plus
d'assurance que de timidit, il s'approcha familirement et regarda la
jeune fille, car c'tait une jeune fille, regarda la jolie fille sous le
nez; et ne sachant pas de quelle manire dnaturer sa langue pour en
faire un patois espagnol, il se contenta d'un infinitif, et lui dit:
_Espagnole, vous tre belle femme_. La jeune fille rougit, se prit 
sourire, et doubla le pas en abaissant sa mante.

--O diable aurais-je appris l'espagnol?--se demanda le Parisien,
certain d'avoir t compris, et suivant  grands pas sa nouvelle
conqute. Presque en face de la douane, sa conqute descendit, tourna la
tte, regarda le Parisien, et traversa la petite place de la Torre pour
entrer dans la rue de Tideo.

Le Parisien, anim, exalt, enthousiasm, charm, suivit.... Il allait
traverser la rue, lorsque des chants d'glise se firent entendre, et une
longue file de pnitents blancs dboucha d'une rue voisine.

 la tte du cortge taient de longues lanternes, puis des bannires,
puis des reliques, puis des chsses, puis des fleurs, puis le
Saint-Sacrement, puis le gouverneur.

C'tait enfin une procession solennelle  l'effet de demander au ciel
quelque peu d'eau; car la scheresse tait effrayante en l'an de grce
1829.

Le Parisien, au lieu de se joindre  la multitude, fit un affreux
blasphme; car la procession lui barrait le passage, et il tremblait de
perdre de vue son Andalouse  l'oeil si noir.

La populace se dcouvrit au premier cri de la crcelle d'un moine blanc
qui ouvrait la marche.

Le Parisien garda son chapeau, se dressa sur la pointe des pieds, tendit
le cou, mit sa main en abat-jour, et ne vit rien, ni mante noire, ni
oeillet bleu et blanc plac sur le ct d'une grosse touffe de cheveux
d'bne. Vint un autre moine, mais gris, portant une lanterne sur les
vitraux de laquelle taient peintes des figures d'hommes au milieu des
flammes. Il la montrait d'une main, et de l'autre agitait une tirelire
pour les _mes du purgatoire_.

Les assistants s'agenouillrent; quelques-uns donnrent, mais beaucoup
chuchotrent en se montrant le Parisien qui s'appuyait sur le dos de
l'homme  la lanterne pour tcher de se hausser, et voir s'il
n'apercevrait pas son Andalouse.

 ce moment une magnifique chsse d'or tincelante de pierreries, et
renfermant le bras de saint Serono, excita l'attention et le
recueillement gnral. Il n'y eut que le Parisien qui, rest debout,
interrompit le silence religieux de cette foule par un de ces cris
particuliers  la populace parisienne, et que l'on entend quelquefois
glapir aux thtres des boulevards.

C'est que le Parisien avait cru distinguer la mante et l'oeillet blanc et
bleu, et il appelait  sa faon. Ce cri sauvage, guttural, inusit,
sacrilge, fit redresser toutes les ttes  la fois; alors on s'aperut
que le Parisien tait rest debout, couvert, devant le bras de saint
Serono, et ce fut une rumeur d'indignation, rumeur d'abord sourde, mais
qui devint bientt effrayante quand le peuple vit le Parisien prendre un
air d'impudence et d'audace.

Le Saint-Sacrement avanait, et dj l'on voyait les crpines d'or
reluire au soleil, le panache ondoyait, l'encens parfumait l'air, la
musique retentissait au loin, et les voix sonores des moines de la
Merced accentuaient vigoureusement cette belle posie biblique. Le temps
pressait; le Parisien exalt tenait bon, enfonait son chapeau sur sa
tte, y appuyait ses deux mains, et jurait avec d'effroyables blasphmes
qu'on n'avait pas le droit de le faire agenouiller. Le Saint-Sacrement
tait tout proche; comme une lutte s'engageait entre le Parisien et un
Andalou d'une norme stature, le Parisien fait un bond en arrire, va
tomber aux pieds de l'archevque, et le heurte violemment. Alors on crie
au sacrilge,  l'impit, au Franais; le tumulte devient affreux, et,
malgr l'intervention du prtre, la mle prend un caractre de rage:
les couteaux luisent, et... c'en est fait du Parisien.

FIN DU PARISIEN EN MER.




VOYAGES

ET

AVENTURES SUR MER

DE NARCISSE GELIN,

PARISIEN.




AVENTURES DE NARCISSE GELIN.




CHAPITRE I.

Comment Narcisse Gelin eut l'ide de voir la mer, en regardant
un moulin  vent.


Narcisse Gelin tait un bon jeune homme, bien doux et bien honnte; son
pre, Bernard Gelin, qui tenait un magasin de merceries, rue du Cadran,
lui fit donner une ducation librale.

Aussi  dix-neuf ans trois mois et un jour, Narcisse Gelin, ayant
termin sa philosophie, aurait pu, s'il eut voulu, raisonner fort
proprement sur l'me et les ides innes; mais Narcisse prfra ne pas
raisonner du tout.

Dou d'une imagination ardente, vagabonde, puissante et dsordonne,
sentant bouillonner en lui l'me d'un pote, il dit  son pre Bernard
Gelin:--Je serai pote... je suis pote.--Sois donc pote--dit Bernard,
qui excrait ses voisins et adorait son fils.--D'autant
plus--ajouta-t-il--que a vexera Jamot, l'picier, dont le fils n'est
qu'un homme de lettres.

Et voil comment Narcisse fut pote.

Du jour o Narcisse fut pote, il allait en coucou chercher la posie
aux Batignolles,  Vincennes et aux Prs-St-Gervais. Il se pmait devant
les arbres poudreux des grandes routes, s'extasiait devant les moulins 
vent, _dont la meule insouciante broie galement le froment du riche et
du pauvre, et dont les ailes agites par le vent ressemblent aux voiles
d'un navire_....

 cette pense de navire, Narcisse Gelin, qui n'avait jamais vu de
navire, tressaillit. Tout--coup une pense soudaine l'illumina. La
vritable posie n'est pas, dcidment, sur terre--se dit-il--elle est
sur mer: l, une vie rude et nergique; l, des temptes; l, des
combats; l, des hommes forts; l, des hommes pres; l, des hommes 
part....--Je verrai la mer, j'irai sur mer.

Et, retournant  la boutique paternelle, il tourmenta, obsda, taquina,
tortura tant et si bien Bernard Gelin, que le bonhomme fit une petite
pacotille d'objets qui devaient parfaitement se vendre aux colonies.--Il
ajouta cinquante louis, quelques larmes et sa bndiction, embrassa
Narcisse et le conduisit  la diligence de Brest.

Or, il avait choisi Brest comme lieu d'embarquement, parce qu'un cousin
de sa mre tait crivain du port.

Narcisse, arrivant  Brest, fut droit chez le cousin, lui exposa ses
dsirs, sa volont de pote et lui demanda ses conseils.

Le cousin tait justement l'intime du capitaine de la _Cauchoise_, jolie
golette en chargement pour la Martinique.

Le coussin arrta le passage de Narcisse Gelin sur la _Cauchoise_.
Narcisse et voulu un nom peut-tre plus potique, plus sonore. La
_Cauchoise_ lui paraissait assez vulgaire; pourtant il se dcida, le
choix tant trs-born dans ce port militaire. Mais en vrit, il et
bien donn dix louis de plus pour que la golette se ft nomme
l'_Ondine_ ou la _Pheb_. Il fallut donc se rsigner, d'ailleurs il
comptait se ddommager sur le nom du capitaine, car le capitaine devait
s'appeler au moins d'_Artimon_ ou _Stribord_.--Point, le capitaine
s'appelait Hochard!!!--Malgr son bon naturel, ce fut un tort que
Narcisse ne lui pardonna jamais.

On attendait un vent favorable pour sortir du goulet, et ce fut un beau
jour pour Narcisse, que le jour o son cousin lui dit:--Il faut pourtant
faire connaissance avec votre navire, allons  bord.

Ils s'embarqurent  _Recouvrance_ dans un bateau de passage, et se
dirigrent vers la _Cauchoise_, mouille en grande rade, pour faciliter
son appareillage.--La houle tait forte; le canot, petit et conduit par
un _Plougastel_, roulait d'une affreuse manire.--Narcisse comptait sur
un accident, une motion forte. Il n'eut que mal au coeur.

On accosta la golette.--Narcisse faillit tomber deux fois  l'eau, mais
avec l'aide du cousin, il se guinda sur le pont.

En le parcourant, d'un air effar, il cherchait des visages rudes,
marqus, bronzs, des ttes de forban.--Il vit trois Bas-Normands
blonds, frais et roses qui buvaient du cidre sur l'avant et jouaient 
la drogue.

Deux autres marins lavaient et tendaient du linge sur l'avant du
navire.

--Il ne leur manque plus que de repasser pour tre de parfaites
blanchisseuses--pensa Narcisse avec une cruelle rpugnance. Narcisse fut
introduit chez le capitaine _Hochard_; le capitaine n'tait pas seul, il
fit signe aux nouveau-venus de s'asseoir et continua la conversation
qu'il avait commence avec un homme d'un embonpoint extraordinaire, qui
se tenait debout devant lui.

Narcisse put  son aise examiner le lieu o il se trouvait: c'tait une
petite chambre boise comme  terre, un canap comme  terre; des
chaises, une table, un plafond, une fentre, des gravures encadres,
tout cela comme  terre.

Narcisse soupira, et avant d'abaisser ses regards sur le capitaine, il
se figura, par la pense, l'homme qui devait commander  la tempte,
braver les lments en furie.

--Il devait avoir six pieds, un crne de granit et des yeux
flamboyants.--Il regarda et vit M. Hochard: c'tait un homme de quarante
ans  peu prs, d'une taille moyenne, maigre, d'une physionomie
insignifiante, fort poli; des manires communes, mais prvenantes; de
plus, il portait une perruque blonde, des boucles d'oreilles, une
redingote marron, un gilet noir, un pantalon bleu, des bas blancs et des
souliers  boucles. Il est impossible de se rendre compte de l'affreux
serrement de coeur qu'prouva Narcisse quand il eut complt cet ignoble
et prosaque signalement.

De ce moment, il se proposa de demander au cousin s'il n'y aurait pas
moyen de dbarquer en accordant une indemnit au capitaine.

Pour se distraire il se prit  examiner l'interlocuteur de M. Hochard.

On l'a dit, l'interlocuteur tait fort gros, d'une haute taille, chauve
et trs-color; deux petits yeux gris toujours en mouvement donnaient
une rare expression de vivacit  sa bonne et joviale figure; son
costume tait celui d'un homme du peuple: une veste et un
pantalon.--Allons, allons, monsieur le capitaine--disait le gros
homme--soyez raisonnable, ne ranonnez pas un pauvre diable comme moi;
en vrit 600 francs pour moi et mes caisses..., c'est aussi par trop
cher....--Comme vous voudrez--rpondit le capitaine--mais je n'ai qu'un
prix, et je ne fais pas marchander mes chalands....

--Ses chalands!....--Narcisse n'y tenait plus, il se croyait assis prs
du comptoir paternel de la rue du Cadran.

Mais enfin--disait le gros homme--que fait un homme de plus ou de moins
sur un quipage comme le vtre... monsieur le capitaine?

--Cela fait un dixime, voil tout.

--Eh bien!... dix au lieu de neuf, puisque je ne demande qu' manger
avec vos matelots, monsieur le capitaine.

--Je n'ai pas deux prix, je vous l'ai dj dit--rpondit
imperturbablement le froid M. Hochard.--Je ne surfais jamais.

Ces dbats faisaient bouillir l'me de pote de Narcisse.

--Allons donc puisqu'il faut en passer par l--dit le gros homme avec un
profond soupir;--mais une dernire condition, monsieur le capitaine; mes
caisses ont besoin d'air, je ne voudrais pas qu'elles fussent descendues
dans la calle au moins. Tous savez ce qu'elles contiennent, et
l'humidit les pourrait gter.

--On les placera dans le faux-pont.

--Et je pourrai les visiter quand il me plaira, monsieur le capitaine?

--Quand il vous plaira....

--Voil votre argent, c'est chose faite, monsieur le capitaine--dit le
gros homme en tirant un sac de sa poche. Il paya en or, salua et sortit
en trbuchant.

--En voil un qui n'a pas le pied marin--dit le cousin.

--C'est un pauvre diable; il va faire voir des figures de cire aux
Antilles--dit le capitaine....

--Mais, mon cher, sa pacotille fondra au soleil--riposta ingnieusement
le cousin.

--Ma foi, a le regarde.--Puis saluant Narcisse, M. Hochard continua
avec sa voix monotone:

--Mais nous ne fondrons pas, nous autres, je l'espre bien; aussi je
suis enchant, monsieur, de faire votre connaissance, j'ose croire que
nous nous entendrons bien; vous serez ici comme chez vous, comme 
terre, mon Dieu... pas la moindre diffrence. Je vous le rpte... comme
 terre.

Ici une grimace significative de Narcisse Gelin.

--Nous sommes au mois de juillet, nous appareillerons avec une brise
faite, nous gagnons les Aores, les vents alizs, et nous arrivons  la
Martinique... comme sur des roulettes.

Narcisse tait dsespr....

Pourtant, capitaine--dit-il--on n'a jamais vu de traverse sans
tempte.... Sans....

--Bon Dieu! que dites-vous l, mon cher monsieur? Je suis  ma vingt et
unime anne de navigation, et except quelques petits coups de vent
par-ci par-l, j'ai toujours t favoris de temps superbes... de temps
magnifiques.

Que le diable t'trangle, toi et tes temps superbes--pensa Narcisse,
malgr le peu de logique de ce souhait.

--Si nous partions au mois de fvrier ou mars, je ne dis pas, nous
aurions bien  craindre quelque petite queue d'quinoxe, mais au mois de
juillet!...--ajouta-t-il avec air de joyeuse et intime conviction,--ah!
mon Dieu... au mois de juillet... vous ne vous apercevez seulement pas
que vous avez quitt la terre.

--Comme c'est agrable--pensa Narcisse. Aussi, prenant son parti
violemment:--Ne pourrai-je pas dbarquer de votre bord,
monsieur?--demanda-t-il au capitaine.

--Dieu du ciel! et pourquoi? O trouverez-vous un meilleur navire,
monsieur? Et quel quipage! Des Bas-Normands doux et rangs comme des
filles! a se mne avec un fil; jamais un mot plus haut que l'autre,
c'est sage et tranquille, jamais a ne jure.... Voyez-vous, pour la
morale ou non, j'ai mes principes l-dessus, et je m'en suis bien
trouv; aussi est-ce moi qui ai toujours  passer les religieuses que le
gouvernement envoie aux colonies, et je vous assure que les saintes
filles n'ont jamais eu  rougir d'un mot inconvenant....

--Allons... il ne manquait plus que cela--dit imptueusement Narcisse.

--Sans doute, monsieur, je vous le rpte, pour les gards, la sret,
la tranquillit et les bonnes moeurs, vous ne trouverez jamais mieux que
_la Cauchoise_. Aussi croyez-moi, restez-y.

D'ailleurs, votre passage est arrt, pay d'avance, sign: il me serait
impossible de vous rendre un sou de ce que vous m'avez donn.--C'est la
loi maritime. Si vous voulez voir les ordonnances....

--Non, monsieur, c'est inutile--dit Narcisse atterr, foudroy.

--Le mal est fait, je le subirai, mais c'est une leon dont je
profiterai....--Et comme le capitaine Hochard allait recommencer ses
litanies sur la sret, les gards et la politesse..., Narcisse remonta
courrouc sur le pont, descendit furieux dans son canot et ne reparut 
bord de _la Cauchoise_ que le jour de l'appareillage. Ce jour-l, il
avait rencontr sur le port l'homme aux figures de cire qui lui avait
propos de prendre une chaloupe  eux deux pour porter leurs bagages.

Narcisse y consentit, serra le cousin dans ses bras et lui dit, les
larmes aux yeux:--Vous le voyez, cousin, vous le voyez... un temps
magnifique, un petit vent de nord-est, une mer superbe.... Comme c'est
amusant!.... Embarquez-vous donc aprs cela..., cherchez donc des
motions, des moeurs tranches! oh! si c'tait  refaire!...

L'homme aux figures de cire interrompit ses lamentations en faisant
observer que la golette avait dj fait deux fois le signal de venir 
bord.

Narcisse se prcipita dans la chaloupe en maugrant.

--Vous n'avez jamais navigu, monsieur--lui demanda le gros homme.

--Non; et vous?

--Moi, mon Dieu, non, pas plus que vous, mon bon monsieur; je m'en vais
aux _les_ pour montrer ces figures-l... et tcher de gagner mon pauvre
pain.

--Que reprsentent vos figures--demanda machinalement Narcisse.

--Cette caisse-l...--rpondit le gros homme, en montrant une des deux
botes (elles avaient chacune  peu prs six pieds de long sur quatre de
large et d'paisseur); celle-l reprsente la passion de notre Seigneur.
Mon bon monsieur, en celle-ci le grand Napolon, un Albinos aux yeux
rouges, et sa saintet le Pape, mon bon monsieur.

--a m'est bien gal, pourquoi me dites-vous cela--rpondit Narcisse,
enchant de faire tomber sa mauvaise humeur sur quelqu'un.

--Je vous dis cela--dit le gros homme avec soumission--parce que vous me
le demandez, mon bon monsieur.

--Laissez moi tranquille, je ne vous parle pas, entendez-vous,
intrigant--hurla Narcisse qui rugissait en voyant les rayons d'un beau
soleil de juillet tinceler sur les vagues.

On accosta la golette.... Le gros homme lit monter ses caisses  bord
avec des prcautions inoues, et surveilla lui-mme leur emmnagement.
Du reste, il amusa beaucoup les matelots bas-normands par la maladresse
avec laquelle il descendait les chelles des panneaux, et les bonnes
gens riaient aux larmes en lui nommant les mts et les manoeuvres dont il
corchait les noms de la faon du monde la plus grotesque.

Le soir,  cinq heures un quart, _la Cauchoise_ donna dans la panne,
sortit du goulet, et suivit le cap  l'ouest-sud-ouest, par un joli
frais du nord-est.

Narcisse resta sur le pont jusqu'au coucher du soleil, et au moment o
cet admirable spectacle _rallumait en lui le flambeau de la posie_,
comme il allait savourer cet imposant tableau, qu'il regardait comme une
compensation bien due  ses ternelles dceptions, il fut pris du mal de
mer, et deux matelots le descendirent dans sa couchette.

L'homme aux figures de cire resta sur le pont jusqu'au soir et continua
d'amuser les quatre marins de quart par son ignorance nautique.

Seulement, au moment de descendre dans le faux pont passant prs du
taquet, qui retenait l'coute de grande voile, il s'aperut que cette
manoeuvre n'tait pas assez serre, et regardant bien si personne ne
l'observait, il raidit ce cordage, en le tournant en croix autour du
taquet avec l'habilet d'un marin consomm; puis il alla voir ses
caisses.




CHAPITRE II.

Des choses surprenantes que vit Narcisse Gelin dans l'entrepont
de la golette.


Narcisse Gelin ne dormait pas, Narcisse Gelin invoquait--je ne dirai pas
Dieu, car Narcisse avait reu une ducation librale, et le beau de
l'ducation librale est de ne pas croire en Dieu;--mais Narcisse
invoquait Apollon et les muses. Le bon jeune homme croyait aux muses....
Muses--disait-il--envoyez-moi, s'il vous plat, un vnement, une
tempte, un naufrage, quoi que ce soit... mais de la posie, pour Dieu
de la posie! J'ai quitt la boutique paternelle, mon foyer domestique,
Paris, mon dpartement, mon pays! la France! ma belle France, et vous
comprenez bien, muses, que ce n'est pas pour vivre avec des commerants,
entendre parler commerce et marchs, poivre et sucre... que l'on
s'abandonne aux caprices des flots, au souffle dvorant de la
tempte.... Ainsi de la posie...  muses!... quelque chose de tranch,
de heurt, de bizarre, de terrible, s'il vous plat.--Je ne sais si les
muses l'entendirent; mais il se passa tout--coup quelque chose de fort
singulier dans l'entrepont de la golette.

Le _Cadre_ (ou lit) de Narcisse tait suspendu  l'arrire de cet
entrepont au milieu d'un petit entourage en toile qu'on lui avait
galamment install; mais cette toile ne joignant pas juste au plafond,
un espace restait vide, et  travers cette lucarne improvise Narcisse
put jeter un coup d'oeil investigateur dans le faux pont.

Cet entrepont tait faiblement clair par la lueur d'un fanal plac
prs de l'archipompe, et cette lueur donnait en plein sur les deux
caisses de l'lve de Curtius, poses droites et appuyes sur la
muraille du navire.

Tout--coup Narcisse aperut une masse qui lui parut d'abord informe,
mais qui se dessina bientt. Dans cette masse, il reconnut le gros
homme, l'homme aux figures de cire.--Le vil industriel vient voir ses
caisses--pensa Narcisse.--Va! butor  l'me vnale, pense  ton
commerce, penses-y, au lieu de rester sur le pont, puisque tu es assez
heureux, assez robuste pour ne pas prouver le mal de mer, au lieu de te
laisser aller au doux _far niente_ de tes rveries,  voir trembler dans
la mer les toiles du ciel,  entendre....--Mais Narcisse interrompit
tout--coup sa priode, ouvrit des yeux normes, suspendit sa
respiration. Il crut rver.--L'homme aux figures de cire s'tait
approch de ses caisses, et, aprs un moment d'incertitude, il avait
pouss un ressort.--Le couvercle de la premire caisse s'abaissait, et 
la lueur incertaine du fanal, Narcisse aperut dans le fond trois
figures: quelles figures! et ce n'tait ni un Albinos, ni le grand
Napolon, ni sa saintet le Pape.

--C'est sans doute la caisse  la passion--pensa Narcisse;--mais je ne
vois pas le Christ.

En effet, il n'y avait pas de Christ non plus.

--Aprs tout--pensa encore le fils du mercier--il ne les a pas habills
pour la route de peur d'abimer leurs costumes.

Mais voici que la scne change.

 un mot que dit le gros homme, les trois figures quittent le fond de la
bote, en sortent, et s'avancent empeses, droites et raides.

--Cet homme-l est un sorcier ou un furieux mcanicien--se dit Narcisse
en sentant le froid lui gagner les reins.

Mais voici que les trois figures tendent les bras, se dtirent, se
secouent, et rajustent les haillons dont elles sont couvertes.

--Pour le coup, ceci devient trop potique: c'est forc; _ce n'est pas
nature_--pensa Narcisse en retombant glac sur son oreiller.

Mais il voulut voir, jusqu' la fin, le dnouement de cette scne. Son
me de pote se tendit, fit effort, et Narcisse Gelin se redressa et
continua de regarder. Quand il se remit  sa lucarne, le gros homme
avait sans doute ouvert aussi la bote _ la passion_, car, au lieu de
trois, ils taient six, sans compter l'industriel, six arms jusqu'aux
dents,--et la lumire du fanal luisait, tincelait sur les lames de
longs poignards, dont ils assuraient la garde dans leurs larges mains.

--Sommes nous pars?--dit le gros homme  voix basse.

--Oui....

--Adieu!--Va! fit le Curtius.--Et lestes et adroits comme des chats
sauvages, ils se hissrent par les deux panneaux entr'ouverts.

Narcisse Gelin n'eut pas la force de pousser un cri; la sueur ruisselait
de son front: il commenait  comprendre que ce pouvait bien tre des
pirates.

Et ce doute se changea en conviction, lorsque, aprs quelques cris
touffs, quelques trpignements sur le pont, il y eut un moment de
silence  bord de _la Cauchoise_, et puis qu'un immense et retentissant
_hourra_ branla la golette jusque dans sa membrure.

Tout--fait fix sur la moralit du gros homme, Narcisse le considra
ds lors comme un chef de pirates, et l'Albinos, le grand Napolon, sa
saintet le Pape, Jsus-Christ et les acteurs de la passion, comme des
sclrats de sa troupe qui pouvaient avoir jet  l'eau le capitaine
Hochard et ses matelots, les estimables Bas-Normands, qui avaient de si
bonnes moeurs.

Il y avait du vrai dans ses conjectures; et, par une singulire
fatalit, par un tonnant caprice de notre organisation, cet vnement
qui devait le mettre en liesse et joie, puisqu'il lui promettait une vie
rude et forte, des moeurs tranches, heurtes; cet vnement, dis-je, le
trouva froid et prosaque: on et dit que son me de pote avait t
frappe du mme coup de poignard qui frappa au coeur l'honorable
capitaine.

Et Narcisse Gelin commena de trouver le pauvre M. Hochard un tre assez
potique, il le regretta mme: il le potisa aux dpens du gros lve de
Curtius; il potisa tout, jusqu'aux matelots Bas-Normands, qu'il avait
maudits: eux si roses, eux si frais, eux si bonnes gens; il vit une
belle opposition entre ces hommes si simples et les prils continuels
qui les assigeaient. Cette bonhomie au milieu de la tempte lui parut
sublime; cette golette transportant tout  l'heure d'un monde  l'autre
cette petite colonie simple, bonne, nave comme un tableau de Tniers,
lui parut avoir aussi sa posie  elle, une posie qu'il prfrait de
beaucoup  celle de _la Cauchoise_, maintenant monte par une
demi-douzaine de sclrats, allant porter partout le meurtre et le
pillage.

Et il se fit aussi une singulire rvolution dans ses sympathies
littraires. Il se prit  adorer Gessner et ses _Idylles_, ses jolies
moutons si blancs, son gazon si frais, ses arbres si verts, ses fleurs
si parfumes: oh! qu'il regrettait ses bergers, et leurs fltes, et
leurs danses, et leurs chants, et la violette, et le corset des jeunes
filles, et la cloche du soir, et le blement des troupeaux, et la nuit
paisible et pure du joli village qui se mire aux eaux limpides du
lac!...

--Oh!--disait Narcisse en se roulant dans sa couverture avec un frisson
prodigieux--oh! voil une posie vraie, douce et consolante! Oh! que je
donnerais maintenant les vagues les plus monstrueuses pour un petit
ruisseau qui glisse sur le sable, les figures les plus tannes, les plus
cicatrises, pour une douce et gracieuse figure d'enfant ou de jeune
fille,... un ciel noir, orageux, ft-il sillonn de mille clairs et
dchir par les clats de la foudre, pour le ciel pur et riant du mois
de mai, au lever d'un beau soleil.

De penses en penses, de peurs en peurs, de regrets en regrets,
Narcisse gagna le point du jour. Il commenait  voir la position en
face.--Que vont-ils faire de moi?--se disait-il....

Il allait peut-tre se rpondre  lui-mme, lorsqu'un coup de canon
retentit longuement sur l'immensit de la mer....

--Qu'est-ce que cela?--pensa Narcisse--je n'ai pas vu de canon 
bord....

Un bruit sec, accompagn d'un sifflement assez aigu, l'tonna bien
davantage, surtout quand il vit un boulet d'une jolie taille entrer par
le flanc du btiment, ricocher sur le plancher, du plancher au plafond,
et du plafond aller se loger  moiti dans le bord oppos....

--Je suis perdu--dit le pote, les dents serres, s'vanouissant de
terreur.




CHAPITRE III.

Ce qui advint  Narcisse Gelin, et comment il eut de terribles
sujets de stupfaction.


Quand Narcisse Gelin revint  lui, il tait au grand air, sur le pont de
la golette, les fers aux pieds et aux mains, plac entre deux marins
vtus d'un pantalon blanc, d'une veste bleue, et d'un petit chapeau
couvert d'une coiffe blanche, fort propre; chacun tait arm d'un sabre.

Il tourna la tte, le malheureux, et il vit l'homme aux figures de cire,
accommod comme lui, et ses six compagnons verrouills et cadenasss de
la mme faon, soumis  la mme surveillance.

Puis  une encablure de la golette, un beau brick de guerre, troit,
hardi, allong, pour le moment en panne, et portant  sa corne un large
pavillon bleu,  croix rouge et blanche dans un de ses angles.

--C'tait le pavillon anglais.

--Pourriez-vous me dire, monsieur--dit Narcisse en s'adressant au gros
homme--ce que tout cela signifie?

--Tiens, cet autre!.... Je n'y pensais plus.... Cela signifie, mon
garon, que dans un quart d'heure.... Mais, dis-moi, tu vois bien les
vergues de ce brick....

--Qu'entendez-vous par les vergues?--fit gravement Narcisse....

--Ah! l'animal....--Ce bton qui croise le mt en travers....
Comprends-tu?

--Je comprends.

--C'est heureux.--Vois-tu au bout de cela un homme accroupi,  cheval
sur ce bton?....

--Je vois l'homme accroupi.

--Sais-tu ce qu'il fait?

--Je ne sais ce qu'il fait?

--Il arrange une corde.

--Pour?....

--Pour... nous pendre.

--C'est--dire... pour _vous_ pendre... _vous!_ mais pas moi.

--Ah! c'te farce..., toi comme nous, donc; tiens, est-il bgueule
celui-l!

--Je ne suis pas bgueule, mais vous comprenez bien, mon cher ami, que
cela ne peut pas tre: vous tes des pirates,  la bonne heure, mais je
ne suis pas pirate, moi; je m'appelle Narcisse Gelin, pote connu et
domicili  Paris, passager  bord, et pas du tout de votre bande....

--Alors, dis-leur... c'est trop juste....

--C'est ce que je compte faire... Heureusement voici venir un officier.

Prenant alors l'air aussi digne que possible, tempr pourtant par une
nuance de soumission, Narcisse Gelin commena en ces termes:

--Je dois clairer votre conscience, monsieur l'officier;--parti comme
passager  bord de _la Cauchoise_, c'est un heureux hasard que je n'aie
pas partag le sort de l'infortun capitaine et de ses malheureux
ma....

L'officier l'interrompit alors en anglais d'un air irrit, et donna dans
cette langue un ordre aux matelots, qui serrrent les pouces de Narcisse
de faon  les briser....

--Eh bien!--reprit le gros homme--sais-tu ce qu'il vient de dire?

--Mon Dieu, non...--reprit Narcisse, tout tremblant, en regardant ses
pouces.

--Il vient de dire:--Billonnez ce chien, et voil....

--Mais il n'entend donc pas le franais?

--Pas un mot, ni lui, ni les autres.

--Mais, Dieu du ciel, vous savez l'anglais, vous....

--Comme ma langue propre..., mon fils.

--Mais alors, dites-lui... tout... bien vite.

--Du tout... tu m'as appel _intrigant_ dans la chaloupe.--Tu seras
pendu, a t'apprendra....

Narcisse allait rpliquer, mais le billon l'en empcha.

Il fit quelques gestes assez dmonstratifs, mais cette pantomime toucha
peu les Anglais.

--Pour te consoler--lui dit le gros homme--je vais t'expliquer tout
cela: il est bien juste que tu saches pourquoi l'on te pend.

--Je m'appelle Benard, depuis vingt ans je fais la course. Il y a
environ six mois je montai un lougre, et quel lougre, mon fils!--Je
rencontre un brick anglais marchand, qui revenait de Lima, charg de
gourdes, je l'attaque et le prends.--Comme il tait mauvais marcheur, je
le coule lui et son quipage, je garde les gourdes et je file.... Ce
gredin de brick que tu vois l... me pince au vent le lendemain, je lui
parais suspect, il vient  mon bord, visite tout, trouve les gourdes,
quelques paperasses du capitaine que l'on avait btement gardes, et il
comprend l'histoire.

Au lieu de nous faire tous pendre, comme il en avait le droit, et comme
il va le faire tout  l'heure, il nous met tous aux fers, et nous mne
en Angleterre pour faire un exemple.

Ma foi, l, je me tortille tant des pieds et des mains, que je drape du
ponton, je file  la cte, je fais march avec un contrebandier qui me
dbarque  Calais. De Calais je viens  Brest.--Je vois cette jolie
golette en armement, je fais mon plan avec des amis que j'embauche; la
malice des figures ne va pas mal; cette nuit, nous envoyons le capitaine
d'ici par-dessus le bord avec ses dix fa-chiens de Normands; tout va
bien, trs-bien, et il faut qu'au petit jour nous ayons pour
rveil-matin une visite de ce gueux d'Anglais.--Le mme de la fois du
lougre, c'est un enttement ridicule de la part du bon Dieu; enfin
l'Anglais, ce gueux de _mme_ Anglais est venu  bord, a visit les
papiers, m'a reconnu, et comme j'ai tout avou, vu que sans cela
j'aurais t pendu tout de mme, il va faire notre affaire tout de
suite, pour que a ne soit pas remis indfiniment, nous souquer  tous
un bout du filin autour du cou, car il est bien sr du ne pas rencontrer
parmi nous un cardinal ou un vque.--Je te parie que dans une heure,
quoique tu m'aies l'air d'un chanteur, tu auras la respiration si gne,
que tu ne pourras seulement pas chanter: _J'ai du bon tabac_.... Ah!
mais voil le signal, pavillon rouge en berne, c'est la danse.... Adieu,
mon agneau.... Aussi, pourquoi diable m'as-tu appel intrigant!

Il tait moralement et physiquement impossible  Narcisse Gelin de
rpondre un mot; il se rsigna, se confia  la Providence, ferma les
yeux et sentit son coeur faillir.

Il ne pensait plus du tout  la posie, et tout ceci tait potique
pourtant, ce beau ciel, cette mer bleue, ces pirates garrotts, ces
costumes pittoresques, cette justice si franche et si brutale, ce Benard
avec sa force colossale, sa vie errante, ses crimes, sa piraterie.

Il faut l'avouer  la honte du fils du mercier, rien de tout cela ne
trouva cho dans son me; il ne pensait qu' une chose,  la corde qui
allait lui serrer le cou, et d'avance son gosier se contractait
tellement qu'il n'aurait pu avaler une goutte d'eau. Le pirate Benard
avait merveilleusement devin le phnomne physiologique: ainsi qu'il
l'avait annonc  Narcisse Gelin, ce dernier et t dans l'entire
impossibilit de chanter: _J'ai du bon tabac_....

On passa les pirates l'un aprs l'autre  bord du brick. L'un aprs
l'autre on les hissa au bout-dehors de la grande vergue et au bout d'un
cartahut, en rservant Benard pour la _bonne bouche_, comme il disait
plaisamment.

Narcisse Gelin et Benard restaient tous deux seuls:

--Aprs vous--lui dit Benard en ricanant;--et quand le fils du mercier
se sentit guinder au bout du cordage, les derniers mots qu'il entendit
furent:--Ah! je suis un intrigant!

Plaignez le pote.

--C'est tout de mme vexant de manquer une aussi belle
affaire--murmurait Benard  moiti chemin de la vergue.

Quand sa tte toucha la bouline:--Ah! dit-il--voil que je vais faire
_couic_....

Et puis ce fut tout. Les corps des forbans furent jets  la mer.

On mit un quipage  bord de la golette, qui gagna Portsmouth avec le
brick.

       *       *       *       *       *

Le pre de Narcisse Gelin dit quelquefois d'un air de supriorit  son
voisin Jamot l'picier: Mon fils le pote est _aux les_... il doit y
faire une fameuse fortune.

Depuis trois mois il attend une lettre de NARCISSE.

FIN.

       *       *       *       *       *


NOTES:

[1] Les ngriers appellent ainsi les chargements de noirs qu'ils
prennent sur la cte.

[2] Mourir.

[3] On donne ce nom  un changement subit de plusieurs quarts dans le
vent rgnant. Les marins expriments jugent du moment o le vent doit
sauter par le calme qui prcde, ce qui est important pour ne pas perdre
des mts ou des voiles, car les sautes de vent arrivent avec une
furieuse violence.

[4] La premire lame.

[5] Mais le danger tait immense, car on ne pouvait oprer cette
scission qu'en se jetant  la mer, afin de s'accrocher au _chouque_ du
mt;... l seulement les haubans n'taient pas en chanes de fer, comme
cette partie du grement qui tient au porte-haubans.

[6] Tout ce trait est historique et existe en double au greffe du
tribunal de Saint-Pierre (Martinique), comme pice  l'appui d'un procs
fait  un ngrier.

[7] On appelle ainsi le commandant, en style familier.

[8] On appelle ngres marrons ceux qui se sauvent des habitations pour
se cacher dans les bois.

[9] Une hache attache dans chaque moulin est destine  remdier ainsi
 ces accidents qui arrivent frquemment.

[10] On ne doit pas s'tonner de voir des ngres porter des noms
bibliques ou mythologiques.--Sitt qu'une fourne de ngres arrive dans
la colonie, on les baptise; ainsi tous les noirs d'une habitation ont
des noms tels que Job, Cham, Japhet, etc.--Ceux d'une autre portent ceux
d'Apollon, de Mars, de Vulcain, etc., etc., selon le caprice du matre.

[11] Il existait encore en 1822, dans toutes les Antilles franaises et
anglaises, la secte des empoisonneurs; cette espce de tribunal secret,
compos de ngres marrons, s'assemblait  poques fixes dans des
retraites inaccessibles, connues seulement des esclaves de l'le.

L, chaque noir apportait son sujet de plainte, dduisait ses motifs de
vengeance, et, aprs avoir prt le serment ncessaire, on lui donnait
le poison dont il pouvait avoir besoin pour dtruire les bestiaux ou les
blancs.

Les derniers empoisonneurs furent supplicis  la Guadeloupe, en 1823.
Les dtails qu'on va lire, tels affreux qu'ils soient, sont en partie
extraits des procs-verbaux, rvlations ou actes d'accusations dposs
au greffe de Saint-Pierre (Martinique).

[12] Espce d'aigle marin.





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Mer, Voyages et Aventures sur Mer de Narcisse Gelin., by Eugne Sue

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     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
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     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
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     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

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forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
