The Project Gutenberg EBook of Actes et Paroles, vol. I, by Victor Hugo
#8 in our series by Victor Hugo

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Title: Actes et Paroles, vol. I

Author: Victor Hugo

Release Date: May, 2005 [EBook #8186]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on June 27, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-Latin-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ACTES ET PAROLES, VOL. I ***




Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze, Marc D'Hooghe
and the Online Distributed Proofreading Team





OEUVRES COMPLTES DE VICTOR HUGO


ACTES ET PAROLES I





LE DROIT ET LA LOI


I

Toute l'loquence humaine dans toutes les assembles de tous les
peuples et de tous les temps peut se rsumer en ceci: la querelle du
droit contre la loi. Cette querelle, et c'est l tout le phnomne du
progrs, tend de plus en plus  dcrotre. Le jour o elle cessera, la
civilisation touchera  son apoge, la jonction sera faite entre ce
qui doit tre et ce qui est, la tribune politique se transformera en
tribune scientifique; fin des surprises, fin des calamits et des
catastrophes; on aura doubl le cap des temptes; il n'y aura
pour ainsi dire plus d'vnements; la socit se dveloppera
majestueusement selon la nature; la quantit d'ternit possible  la
terre se mlera aux faits humains et les apaisera.

Plus de disputes, plus de fictions, plus de parasitismes; ce sera le
rgne paisible de l'incontestable; on ne fera plus les lois, on les
constatera; les lois seront des axiomes, on ne met pas aux voix deux
et deux font quatre, le binme de Newton ne dpend pas d'une majorit,
il y a une gomtrie sociale; on sera gouvern par l'vidence; le code
sera honnte, direct, clair; ce n'est pas pour rien qu'on appelle la
vertu la droiture; cette rigidit fait partie de la libert; elle
n'exclut en rien l'inspiration, les souffles et les rayons sont
rectilignes. L'humanit a deux ples, le vrai et le beau; elle sera
rgie, dans l'un par l'exact, dans l'autre par l'idal. Grce 
l'instruction substitue  la guerre, le suffrage universel arrivera 
ce degr de discernement qu'il saura choisir les esprits; on aura pour
parlement le concile permanent des intelligences; l'institut sera le
snat. La Convention, en crant l'institut, avait la vision, confuse,
mais profonde, de l'avenir.

Cette socit de l'avenir sera superbe et tranquille. Aux batailles
succderont les dcouvertes; les peuples ne conquerront plus, ils
grandiront et s'claireront; on ne sera plus des guerriers, on sera
des travailleurs; on trouvera, on construira, on inventera; exterminer
ne sera plus une gloire. Ce sera le remplacement des tueurs par les
crateurs. La civilisation qui tait toute d'action sera toute de
pense; la vie publique se composera de l'tude du vrai et de la
production du beau; les chefs-d'oeuvre seront les incidents; on sera
plus mu d'une Iliade que d'un Austerlitz. Les frontires s'effaceront
sous la lumire des esprits. La Grce tait trs petite, notre
presqu'le du Finistre, superpose  la Grce, la couvrirait; la
Grce tait immense pourtant, immense par Homre, par Eschyle, par
Phidias et par Socrate. Ces quatre hommes sont quatre mondes. La Grce
les eut; de l sa grandeur. L'envergure d'un peuple se mesure  son
rayonnement. La Sibrie, cette gante, est une naine; la colossale
Afrique existe  peine. Une ville, Rome, a t l'gale de l'univers;
qui lui parlait parlait  toute la terre. _Urbi et orbi_.

Cette grandeur, la France l'a, et l'aura de plus en plus. La France a
cela d'admirable qu'elle est destine  mourir, mais  mourir comme
les dieux, par la transfiguration. La France deviendra Europe.
Certains peuples finissent par la sublimation comme Hercule ou par
l'ascension comme Jsus-Christ. On pourrait dire qu' un moment donn
un peuple entre en constellation; les autres peuples, astres de
deuxime grandeur, se groupent autour de lui, et c'est ainsi
qu'Athnes, Rome et Paris sont pliades. Lois immenses. La Grce s'est
transfigure, et est devenue le monde paen; Rome s'est transfigure,
et est devenue le monde chrtien; la France se transfigurera et
deviendra le monde humain. La rvolution de France s'appellera
l'volution des peuples. Pourquoi? Parce que la France le mrite;
parce qu'elle manque d'gosme, parce qu'elle ne travaille pas pour
elle seule, parce qu'elle est cratrice d'esprances universelles,
parce qu'elle reprsente toute la bonne volont humaine, parce que l
o les autres nations sont seulement des soeurs, elle est mre. Cette
maternit de la gnreuse France clate dans tous les phnomnes
sociaux de ce temps; les autres peuples lui font ses malheurs, elle
leur fait leurs ides. Sa rvolution n'est pas locale, elle est
gnrale; elle n'est pas limite, elle est indfinie et infinie. La
France restaure en toute chose la notion primitive, la notion vraie.
Dans la philosophie elle rtablit la logique, dans l'art elle rtablit
la nature, dans la loi elle rtablit le droit.

L'oeuvre est-elle acheve? Non, certes. On ne fait encore qu'entrevoir
la plage lumineuse et lointaine, l'arrive, l'avenir.

En attendant on lutte.

Lutte laborieuse.

D'un ct l'idal, de l'autre l'incomplet.

Avant d'aller plus loin, plaons ici un mot, qui claire tout ce que
nous allons dire, et qui va mme au del.

La vie et le droit sont le mme phnomne. Leur superposition est
troite.

Qu'on jette les yeux sur les tres crs, la quantit de droit est
adquate  la quantit de vie.

De l, la grandeur de toutes les questions qui se rattachent  cette
notion, le Droit.


II

Le droit et la loi, telles sont les deux forces; de leur accord nat
l'ordre, de leur antagonisme naissent les catastrophes. Le droit
parle et commande du sommet des vrits, la loi rplique du fond des
ralits; le droit se meut dans le juste, la loi se meut dans le
possible; le droit est divin, la loi est terrestre. Ainsi, la libert,
c'est le droit; la socit, c'est la loi. De l deux tribunes; l'une
o sont les hommes del'ide, l'autre o sont les hommes du fait; l'une
qui est l'absolu, l'autre qui est le relatif. De ces deux tribunes, la
premire est ncessaire, la seconde est utile. De l'une  l'autre il
y a la fluctuation des consciences. L'harmonie n'est pas faite encore
entre ces deux puissances, l'une immuable, l'autre variable, l'une
sereine, l'autre passionne. La loi dcoule du droit, mais comme le
fleuve dcoule de la source, acceptant toutes les torsions et toutes
les impurets des rives. Souvent lapratique contredit la rgle,
souvent le corollaire trahit le principe, souvent l'effet dsobit 
la cause; telle est la fatale condition humaine. Le droit et la loi
contestent sans cesse; et de leur dbat, frquemment orageux, sortent,
tantt les tnbres, tantt la lumire. Dans le langage parlementaire
moderne, on pourrait dire: le droit, chambre haute; la loi, chambre
basse.

L'inviolabilit de la vie humaine, la libert, la paix, rien
d'indissoluble, rien d'irrvocable, rien d'irrparable; tel est le
droit.

L'chafaud, le glaive et le sceptre, la guerre, toutes les varits de
joug, depuis le mariage sans le divorce dans la famille jusqu' l'tat
de sige dans la cit; telle est la loi.

Le droit: aller et venir, acheter, vendre, changer.

La loi: douane, octroi, frontire.

Le droit: l'instruction gratuite et obligatoire, sans empitement sur
la conscience de l'homme, embryonnaire dans l'enfant, c'est--dire
l'instruction laque.

La loi: les ignorantins.

Le droit: la croyance libre.

La loi: les religions d'tat.

Le suffrage universel, le jury universel, c'est le droit; le suffrage
restreint, le jury tri, c'est la loi.

La chose juge, c'est la loi; la justice, c'est le droit.

Mesurez l'intervalle.

La loi a la crue, la mobilit, l'envahissement et l'anarchie de l'eau,
souvent trouble; mais le droit est insubmersible.

Pour que tout soit sauv, il suffit que le droit surnage dans une
conscience.

On n'engloutit pas Dieu.

La persistance du droit contre l'obstination de la loi; toute
l'agitation sociale vient de l.

Le hasard a voulu (mais le hasard existe-t-il?) que les premires
paroles politiques de quelque retentissement prononces  titre
officiel par celui qui crit ces lignes, aient t d'abord, 
l'institut, pour le droit, ensuite,  la chambre des pairs, contre la
loi.

Le 2 juin 1841, en prenant sance  l'acadmie franaise, il glorifia
la rsistance  l'empire; le 12 juin 1847, il demanda  la chambre
des pairs [Footnote: Et obtint. Voir page 151 de _Avant l'exil_.] la
rentre en France de la famille Bonaparte, bannie.

Ainsi, dans le premier cas, il plaidait pour la libert, c'est--dire
pour le droit; et, dans le second cas, il levait la voix contre la
proscription, c'est--dire contre la loi.

Ds cette poque une des formules de sa vie publique a t: _Pro jure
contra legem_.

Sa conscience lui a impos, dans ses fonctions de lgislateur, une
confrontation permanente et perptuelle de la loi que les hommes font
avec le droit qui fait les hommes.

Obir  sa conscience est sa rgle; rgle qui n'admet pas d'exception.

La fidlit  cette rgle, c'est l, il l'affirme, ce qu'on trouvera
dans ces trois volumes, _Avant l'exil, Pendant l'exil, Depuis l'exil_.


III

Pour lui, il le dclare, car tout esprit doit loyalement indiquer son
point de dpart, la plus haute expression du droit, c'est la libert.

La formule rpublicaine a su admirablement ce qu'elle disait et ce
qu'elle faisait; la gradation de l'axiome social est irrprochable.
Libert, galit, Fraternit. Rien  ajouter, rien  retrancher. Ce
sont les trois marches du perron suprme. La libert, c'est le droit,
l'galit, c'est le fait, la fraternit, c'est le devoir. Tout l'homme
est l.

Nous sommes frres par la vie, gaux par la naissance et par la mort,
libres par l'me.

Otez l'me, plus de libert.

Le matrialisme est auxiliaire du despotisme.

Remarquons-le en passant,  quelques esprits, dont plusieurs sont mme
levs et gnreux, le matrialisme fait l'effet d'une libration.

trange et triste contradiction, propre  l'intelligence humaine,
et qui tient  un vague dsir d'largissement d'horizon. Seulement,
parfois, ce qu'on prend pour largissement, c'est rtrcissement.

Constatons, sans les blmer, ces aberrations sincres. Lui-mme, qui
parle ici, n'a-t-il pas t, pendant les quarante premires annes de
sa vie, en proie  une de ces redoutables luttes d'ides qui ont pour
dnouement, tantt l'ascension, tantt la chute?

Il a essay de monter. S'il a un mrite, c'est celui-l.

De l les preuves de sa vie. En toute chose, la descente est douce
et la monte est dure. Il est plus ais d'tre Sieys que d'tre
Condorcet. La honte est facile, ce qui la rend agrable  de certaines
mes.

N'tre pas de ces mes-l, voil l'unique ambition de celui qui crit
ces pages.

Puisqu'il est amen  parler de la sorte, il convient peut-tre
qu'avec la sobrit ncessaire il dise un mot de cette partie du pass
 laquelle a t mle la jeunesse de ceux qui sont vieux aujourd'hui.
Un souvenir peut tre un claircissement. Quelquefois l'homme qu'on
est s'explique par l'enfant qu'on a t.


IV

Au commencement de ce sicle, un enfant habitait, dans le quartier le
plus dsert de Paris, une grande maison qu'entourait et qu'isolait un
grand jardin. Cette maison s'tait appele, avant la rvolution, le
couvent des Feuillantines. Cet enfant vivait l seul, avec sa mre
et ses deux frres et un vieux prtre, ancien oratorien, encore tout
tremblant de 93, digne vieillard perscut jadis et indulgent
maintenant, qui tait leur clment prcepteur, et qui leur enseignait
beaucoup de latin, un peu de grec et pas du tout d'histoire. Au fond
du jardin, il y avait de trs grands arbres qui cachaient une ancienne
chapelle  demi ruine. Il tait dfendu aux enfants d'aller jusqu'
cette chapelle. Aujourd'hui ces arbres, cette chapelle et cette
maison ont disparu. Les embellissements qui ont svi sur le jardin du
Luxembourg se sont prolongs jusqu'au Val-de-Grce et ont dtruit
cette humble oasis. Une grande rue assez inutile passe l. Il ne reste
plus des Feuillantines qu'un peu d'herbe et un pan de mur dcrpit
encore visible entre deux hautes btisses neuves; mais cela ne vaut
plus la peine d'tre regard, si ce n'est par l'oeil profond du
souvenir. En janvier 1871, une bombe prussienne a choisi ce coin
de terre pour y tomber, continuation des embellissements, et M. de
Bismark a achev ce qu'avait commenc M. Haussmann. C'est dans cette
maison que grandissaient sous le premier empire les trois jeunes
frres. Ils jouaient et travaillaient ensemble, bauchant la vie,
ignorant la destine, enfances mles au printemps, attentifs aux
livres, aux arbres, aux nuages, coutant le vague et tumultueux
conseil des oiseaux, surveills par un doux sourire. Sois bnie,  ma
mre!

On voyait sur les murs, parmi les espaliers vermoulus et dclous, des
vestiges de reposoirs, des niches de madones, des restes de croix, et
 et l cette inscription: _Proprit nationale_.

Le digne prtre prcepteur s'appelait l'abb de la Rivire. Que son
nom soit prononc ici avec respect.

Avoir t enseign dans sa premire enfance par un prtre est un fait
dont on ne doit parler qu'avec calme et douceur; ce n'est ni la faute
du prtre ni la vtre. C'est, dans des conditions que ni l'enfant
ni le prtre n'ont choisies, une rencontre malsaine de deux
intelligences, l'une petite, l'autre rapetisse, l'une qui grandit,
l'autre qui vieillit. La snilit se gagne. Une me d'enfant peut se
rider de toutes les erreurs d'un vieillard.

En dehors de la religion, qui est une, toutes les religions sont des 
peu prs; chaque religion a son prtre qui enseigne  l'enfant son
 peu prs. Toutes les religions, diverses en apparence, ont une
identit vnrable; elles sont terrestres par la surface, qui est
le dogme, et clestes par le fond, qui est Dieu. De l, devant les
religions, la grave rverie du philosophe qui, sous leur chimre,
aperoit leur ralit. Cette chimre, qu'elles appellent articles de
foi et mystres, les religions la mlent  Dieu, et l'enseignent.
Peuvent-elles faire autrement? L'enseignement de la mosque et de la
synagogue est trange, mais c'est innocemment qu'il est funeste; le
prtre, nous parlons du prtre convaincu, n'en est pas coupable; il
est  peine responsable; il a t lui-mme anciennement le patient de
cet enseignement dont il est aujourd'hui l'oprateur; devenu matre,
il est rest esclave. De l ses leons redoutables. Quoi de plus
terrible que le mensonge sincre? Le prtre enseigne le faux, ignorant
le vrai; il croit bien faire.

Cet enseignement a cela de lugubre que tout ce qu'il fait pour
l'enfant est fait contre l'enfant; il donne lentement on ne sait
quelle courbure  l'esprit; c'est de l'orthopdie en sens inverse;
il fait torse ce que la nature a fait droit; il lui arrive, affreux
chefs-d'oeuvre, de fabriquer des mes difformes, ainsi Torquemada; il
produit des intelligences inintelligentes, ainsi Joseph de Maistre;
ainsi tant d'autres, qui ont t les victimes de cet enseignement
avant d'en tre les bourreaux.

troite et obscure ducation de caste et de clerg qui a pes sur nos
pres et qui menace encore nos fils!

Cet enseignement inocule aux jeunes intelligences la vieillesse des
prjugs, il te  l'enfant l'aube et lui donne la nuit, et il aboutit
 une telle plnitude du pass que l'me y est comme noye, y devient
on ne sait quelle ponge de tnbres, et ne peut plus admettre
l'avenir.

Se tirer de l'ducation qu'on a reue, ce n'est pas ais. Pourtant
l'instruction clricale n'est pas toujours irrmdiable. Preuve,
Voltaire.

Les trois coliers des Feuillantines taient soumis  ce prilleux
enseignement, tempr, il est vrai, par la tendre et haute raison
d'une femme; leur mre.

Le plus jeune des trois frres, quoiqu'on lui fit ds lors peler
Virgile, tait encore tout  fait un enfant.

Cette maison des Feuillantines est aujourd'hui son cher et religieux
souvenir. Elle lui apparat couverte d'une sorte d'ombre sauvage.
C'est l qu'au milieu des rayons et des roses se faisait en lui la
mystrieuse ouverture de l'esprit. Rien de plus tranquille que cette
haute masure fleurie, jadis couvent, maintenant solitude, toujours
asile. Le tumulte imprial y retentissait pourtant. Par intervalles,
dans ces vastes chambres d'abbaye, dans ces dcombres de monastre,
sous ces votes de clotre dmantel, l'enfant voyait aller et venir,
entre deux guerres dont il entendait le bruit, revenant de l'arme
et repartant pour l'arme, un jeune gnral qui tait son pre et un
jeune colonel qui tait son oncle; ce charmant fracas paternel
l'blouissait un moment; puis,  un coup de clairon, ces visions de
plumets et de sabres s'vanouissaient, et tout redevenait paix et
silence dans cette ruine o il y avait une aurore.

Ainsi vivait, dj srieux, il y a soixante ans, cet enfant, qui tait
moi.

Je me rappelle toutes ces choses, mu.

C'tait le temps d'Eylau, d'Ulm, d'Auersaedt et de Friedland, de
l'Elbe forc, de Spandau, d'Erfurt et de Salzbourg enlevs, des
cinquante et un jours de tranche de Dantzick, des neuf cents bouches
 feu vomissant cette victoire norme, Wagram; c'tait le temps des
empereurs sur le Nimen, et du czar saluant le csar; c'tait le
temps o il y avait un dpartement du Tibre, Paris chef-lieu de Rome;
c'tait l'poque du pape dtruit au Vatican, de l'inquisition dtruite
en Espagne, du moyen ge dtruit dans l'agrgation germanique, des
sergents faits princes, des postillons faits rois, des archiduchesses
pousant des aventuriers; c'tait l'heure extraordinaire;  Austerlitz
la Russie demandait grce,  Ina la Prusse s'croulait,  Essling
l'Autriche s'agenouillait, la confdration du Rhin annexait
l'Allemagne  la France, le dcret de Berlin, formidable, faisait
presque succder  la droute de la Prusse la faillite de
l'Angleterre, la fortune  Potsdam livrait l'pe de Frdric 
Napolon qui ddaignait de la prendre, disant: _J'ai la mienne_. Moi,
j'ignorais tout cela, j'tais petit.

Je vivais dans les fleurs.

Je vivais dans ce jardin des Feuillantines, j'y rdais comme un
enfant, j'y errais comme un homme, j'y regardais le vol des papillons
et des abeilles, j'y cueillais des boutons d'or et des liserons, et
je n'y voyais jamais personne que ma mre, mes deux frres et le bon
vieux prtre, son livre sous le bras. Parfois, malgr la dfense, je
m'aventurais jusqu'au hallier farouche du fond du jardin; rien n'y
remuait que le vent, rien n'y parlait que les nids, rien n'y vivait
que les arbres; et je considrais  travers les branches la vieille
chapelle dont les vitres dfonces laissaient voir la muraille
intrieure bizarrement incruste de coquillages marins. Les oiseaux
entraient et sortaient par les fentres. Ils taient l chez eux. Dieu
et les oiseaux, cela va ensemble.

Un soir, ce devait tre vers 1809, mon pre tait en Espagne,
quelques visiteurs taient venus voir ma mre, vnement rare aux
Feuillantines. On se promenait dans le jardin; mes frres taient
rests  l'cart. Ces visiteurs taient trois camarades de mon pre;
ils venaient apporter ou demander de ses nouvelles; ces hommes taient
de haute taille; je les suivais, j'ai toujours aim la compagnie des
grands; c'est ce qui, plus tard, m'a rendu facile un long tte--tte
avec l'ocan.

Ma mre les coutait parler, je marchais derrire ma mre.

Il y avait fte ce jour-l, une de ces vastes ftes du premier empire.
Quelle fte? je l'ignorais. Je l'ignore encore. C'tait un soir d't;
la nuit tombait, splendide. Canon des Invalides, feu d'artifice,
lampions; une rumeur de triomphe arrivait jusqu' notre solitude; la
grande ville clbrait la grande arme et le grand chef; la cit avait
une aurole, comme si les victoires taient une aurore; le ciel bleu
devenait lentement rouge; la fte impriale se rverbrait jusqu'au
znith; des deux dmes qui dominaient le jardin des Feuillantines,
l'un, tout prs, le Val-de-Grce, masse noire, dressait une flamme 
son sommet et semblait une tiare qui s'achve en escarboucle; l'autre,
lointain, le Panthon gigantesque et spectral, avait autour de sa
rondeur un cercle d'toiles, comme si, pour fter un gnie, il se
faisait une couronne des mes de tous les grands hommes auxquels il
est ddi.

La clart de la fte, clart superbe, vermeille, vaguement sanglante,
tait telle qu'il faisait presque grand jour dans le jardin.

Tout en se promenant, le groupe qui marchait devant moi tait parvenu,
peut-tre un peu malgr ma mre, qui avait des vellits de s'arrter
et qui semblait ne vouloir pas aller si loin, jusqu'au massif d'arbres
o tait la chapelle.

Ils causaient, les arbres taient silencieux, au loin le canon de la
solennit tirait de quart d'heure en quart d'heure. Ce que je vais
dire est pour moi inoubliable.

Comme ils allaient entrer sous les arbres, un des trois interlocuteurs
s'arrta, et regardant le ciel nocturne plein de lumire, s'cria:

--N'importe! cet homme est grand.

Une voix sortit de l'ombre et dit:

--Bonjour, Lucotte[1], bonjour, Drouet[2], bonjour, Tilly[3].

Et un homme, de haute stature aussi lui, apparut dans le clair-obscur
des arbres.

Les trois causeurs levrent la tte.

--Tiens! s'cria l'un d'eux.

Et il parut prt  prononcer un nom.

Ma mre, ple, mit un doigt sur sa bouche.

Ils se turent.

Je regardais, tonn.

L'apparition, c'en tait une pour moi, reprit:

--Lucotte, c'est toi qui parlais.

--Oui, dit Lucotte.

--Tu disais: cet homme est grand.

--Oui.

--Eh bien, quelqu'un est plus grand que Napolon.

--Qui?

--Bonaparte.

Il y eut un silence. Lucotte le rompit.

--Aprs Marengo?

L'inconnu rpondit:

--Avant Brumaire.

Le gnral Lucotte, qui tait jeune, riche, beau, heureux, tendit la
main  l'inconnu et dit:

--Toi, ici! je te croyais en Angleterre.

L'inconnu, dont je remarquais la face svre, l'oeil profond et les
cheveux grisonnants, repartit:

--Brumaire, c'est la chute.

--De la rpublique, oui.

--Non, de Bonaparte.

Ce mot, Bonaparte, m'tonnait beaucoup. J'entendais toujours dire
l'empereur. Depuis, j'ai compris ces familiarits hautaines de
la vrit. Ce jour-l, j'entendais pour la premire fois le grand
tutoiement de l'histoire.

Les trois hommes, c'taient trois gnraux, coutaient stupfaits et
srieux.

Lucotte s'cria:

--Tu as raison. Pour effacer Brumaire, je ferais tous les sacrifices.
La France grande, c'est bien; la France libre, c'est mieux.

--La France n'est pas grande si elle n'est pas libre.

--C'est encore vrai. Pour revoir la France libre, je donnerais ma
fortune. Et toi?

--Ma vie, dit l'inconnu.

Il y eut encore un silence. On entendait le grand bruit de Paris
joyeux, les arbres taient roses, le reflet de la fte clairait les
visages de ces hommes, les constellations s'effaaient au-dessus de
nos ttes dans le flamboiement de Paris illumin, la lueur de Napolon
semblait remplir le ciel.

Tout  coup l'homme si brusquement apparu se tourna vers moi qui avais
peur et me cachais un peu, me regarda fixement, et me dit:

--Enfant, souviens-toi de ceci: avant tout, la libert.

Et il posa sa main sur ma petite paule, tressaillement que je garde
encore.

Puis il rpta:

--Avant tout la libert.

Et il rentra sous les arbres, d'o il venait de sortir.

Qui tait cet homme?

Un proscrit.

Victor Fanneau de Lahorie tait un gentilhomme breton ralli  la
rpublique. Il tait l'ami de Moreau, breton aussi. En Vende, Lahorie
connut mon pre, plus jeune que lui de vingt-cinq ans. Plus tard, il
fut son ancien  l'arme du Rhin; il se noua entre eux une de ces
fraternits d'armes qui font qu'on donne sa vie l'un pour l'autre.
En 1801 Lahorie fut impliqu dans la conspiration de Moreau contre
Bonaparte. Il fut proscrit, sa tte fut mise  prix, il n'avait pas
d'asile; mon pre lui ouvrit sa maison; la vieille chapelle des
Feuillantines, ruine, tait bonne  protger cette autre ruine, un
vaincu. Lahorie accepta l'asile comme il l'et offert, simplement; et
il vcut dans cette ombre, cach.

Mon pre et ma mre seuls savaient qu'il tait l.

Le jour o il parla aux trois gnraux, peut-tre fit-il une
imprudence.

Son apparition nous surprit fort, nous les enfants. Quant au vieux
prtre, il avait eu dans sa vie une quantit de proscription
suffisante pour lui ter l'tonnement. Quelqu'un qui tait cach,
c'tait pour ce bonhomme quelqu'un qui savait  quel temps il avait
affaire; se cacher, c'tait comprendre.

Ma mre nous recommanda le silence, que les enfants gardent si
religieusement. A dater de ce jour, cet inconnu cessa d'tre
mystrieux dans la maison. A quoi bon la continuation du mystre,
puisqu'il s'tait montr? Il mangeait  la table de famille, il allait
et venait dans le jardin, et donnait  et l des coups de bche, cte
 cte avec le jardinier; il nous conseillait; il ajoutait ses leons
aux leons du prtre; il avait une faon de me prendre dans ses bras
qui me faisait rire et qui me faisait peur; il m'levait en l'air, et
me laissait presque retomber jusqu' terre. Une certaine scurit,
habituelle  tous les exils prolongs, lui tait venue. Pourtant il ne
sortait jamais. Il tait gai. Ma mre tait un peu inquite, bien que
nous fussions entours de fidlits absolues.

Lahorie tait un homme simple, doux, austre, vieilli avant l'ge,
savant, ayant le grave hrosme propre aux lettrs. Une certaine
concision dans le courage distingue l'homme qui remplit un devoir de
l'homme qui joue un rle; le premier est Phocion, le second est Murat.
Il y avait du Phocion dans Lahorie.

Nous les enfants, nous ne savions rien de lui, sinon qu'il tait mon
parrain. Il m'avait vu natre; il avait dit  mon pre: _Hugo est un
mot du nord, il faut l'adoucir par un mot du midi, et complter le
germain par le romain_. Et il me donna le nom de Victor, qui du reste
tait le sien. Quant  son nom historique, je l'ignorais. Ma mre lui
disait _gnral_, je l'appelais _mon parrain_ Il habitait toujours la
masure du fond du jardin, peu soucieux de la pluie et de la neige qui,
l'hiver, entraient par les croises sans vitres; il continuait dans
cette chapelle son bivouac. Il avait derrire l'autel un lit de
camp, avec ses pistolets dans un coin, et un Tacite qu'il me faisait
expliquer.

J'aurai toujours prsent  la mmoire le jour o il me prit sur ses
genoux, ouvrit ce Tacite qu'il avait, un in-octavo reli en parchemin,
dition Herhan, et me lut cette ligne: _Urbem Romam a principio reges
habuere_.

Il s'interrompit et murmura  demi-voix:

--Si Rome et gard ses rois, elle n'et pas t Rome.

Et, me regardant tendrement, il redit cette grande parole:

--Enfant, avant tout la libert.

Un jour il disparut de la maison. J'ignorais alors pourquoi.[4] Des
vnements survinrent, il y eut Moscou, la Brsina, un commencement
d'ombre terrible. Nous allmes rejoindre mon pre en Espagne. Puis
nous revnmes aux Feuillantines. Un soir d'octobre 1812, je passais,
donnant la main  ma mre, devant l'glise Saint-Jacques-du-Haut-Pas.
Une grande affiche blanche tait placarde sur une des colonnes du
portail, celle de droite; je vais quelquefois revoir cette colonne.
Les passants regardaient obliquement cette affiche, semblaient en
avoir un peu peur, et, aprs l'avoir entrevue, doublaient le pas.
Ma mre s'arrta, et me dit: Lis. Je lus. Je lus ceci: --Empire
franais.--Par sentence du premier conseil de guerre, ont t fusills
en plaine de Grenelle, pour crime de conspiration contre l'empire
et l'empereur, les trois ex-gnraux Malet, Guidal et Lahorie.
--Lahorie, me dit ma mre. Retiens ce nom.

Et elle ajouta:

--C'est ton parrain.


Notes:

[1] Depuis comte de Sopetran.

[2] Depuis comte d'Erlon.

[3] Depuis gouverneur de Sgovie.

[4] Voir le livre _Victor Hugo racont par un tmoin de sa vie_.


V

Tel est le fantme que j'aperois dans les profondeurs de mon enfance.

Cette figure est une de celles qui n'ont jamais disparu de mon
horizon.

Le temps, loin de la diminuer, l'a accrue.

En s'loignant, elle s'est augmente, d'autant plus haute qu'elle
tait plus lointaine, ce qui n'est propre qu'aux grandeurs morales.

L'influence sur moi a t ineffaable.

Ce n'est pas vainement que j'ai eu, tout petit, de l'ombre de proscrit
sur ma tte, et que j'ai entendu la voix de celui qui devait mourir
dire ce mot du droit et du devoir: Libert.

Un mot a t le contre-poids de toute une ducation.

L'homme qui publie aujourd'hui ce recueil, _Actes et Paroles_, et qui
dans ces volumes, _Avant l'exil, Pendant l'exil, Depuis l'exil_, ouvre
 deux battants sa vie  ses contemporains, cet homme a travers
beaucoup d'erreurs. Il compte, si Dieu lui en accorde le temps, en
raconter les pripties sous ce titre: _Histoire des rvolutions
intrieures d'une conscience honnte_. Tout homme peut, s'il est
sincre, refaire l'itinraire, variable pour chaque esprit, du chemin
de Damas. Lui, comme il l'a dit quelque part, il est fils d'une
vendenne, amie de madame de la Rochejaquelein, et d'un soldat de la
rvolution et de l'empire, ami de Desaix, de Jourdan et de Joseph
Bonaparte; il a subi les consquences d'une ducation solitaire et
complexe o un proscrit rpublicain donnait la rplique  un proscrit
prtre. Il y a toujours eu en lui le patriote sous le venden; il a
t napolonien en 1813, bourbonnien en 1814; comme presque tous les
hommes du commencement de ce sicle, il a t tout ce qu'a t le
sicle; illogique et probe, lgitimiste et voltairien, chrtien
littraire, bonapartiste libral, socialiste  ttons dans la royaut;
nuances bizarrement relles, surprenantes aujourd'hui; il a t de
bonne foi toujours; il a eu pour effort de rectifier son rayon visuel
au milieu de tous ces mirages; toutes les approximations possibles
du vrai ont tent tour  tour et quelquefois tromp son esprit; ces
aberrations successives, o, disons-le, il n'y a jamais eu un pas en
arrire, ont laiss trace dans ses oeuvres; on peut en constater  et
l l'influence; mais, il le dclare ici, jamais, dans tout ce qu'il
a crit, mme dans ses livres d'enfant et d'adolescent, jamais on ne
trouvera une ligne contre la libert. Il y a eu lutte dans son me
entre la royaut que lui avait impose le prtre catholique et la
libert que lui avait recommande le soldat rpublicain; la libert a
vaincu.

L est l'unit de sa vie.

Il cherche  faire en tout prvaloir la libert. La libert, c'est,
dans la philosophie, la Raison, dans l'art, l'Inspiration, dans la
politique, le Droit.


VI

En 1848, son parti n'tait pas pris sur la forme sociale dfinitive.
Chose singulire, on pourrait presque dire qu' cette poque la
libert lui masqua la rpublique. Sortant d'une srie de monarchies
essayes et mises au rebut tour  tour, monarchie impriale, monarchie
lgitime, monarchie constitutionnelle, jet dans des faits inattendus
qui lui semblaient illogiques, oblig de constater  la fois dans les
chefs guerriers qui dirigeaient l'tat l'honntet et l'arbitraire,
ayant malgr lui sa part de l'immense dictature anonyme qui est le
danger des assembles uniques, il se dcida  observer, sans adhsion,
ce gouvernement militaire o il ne pouvait reconnatre un gouvernement
dmocratique, se borna  protger les principes quand ils lui parurent
menacs et se retrancha dans la dfense du droit mconnu. En 1848, il
y eut presque un dix-huit fructidor; les dix-huit fructidor ont cela
de funeste qu'ils donnent le modle et le prtexte aux dix-huit
brumaire, et qu'ils font faire par la rpublique des blessures  la
libert; ce qui, prolong, serait un suicide. L'insurrection de juin
fut fatale, fatale par ceux qui l'allumrent, fatale par ceux qui
l'teignirent; il la combattit; il fut un des soixante reprsentants
envoys par l'assemble aux barricades. Mais, aprs la victoire,
il dut se sparer des vainqueurs. Vaincre, puis tendre la main aux
vaincus, telle est la loi de sa vie. On fit le contraire. Il y a bien
vaincre et mal vaincre. L'insurrection de 1848 fut mal vaincue. Au
lieu de pacifier, on envenima; au lieu de relever, on foudroya;
on acheva l'crasement; toute la violence soldatesque se dploya;
Cayenne, Lambessa, dportation sans jugement; il s'indigna; il prit
fait et cause pour les accabls; il leva la voix pour toutes ces
pauvres familles dsespres; il repoussa cette fausse rpublique de
conseils de guerre et d'tat de sige. Un jour,  l'assemble, le
reprsentant Lagrange, homme vaillant, l'aborda et lui dit: Avec qui
tes-vous ici? il rpondit: Avec la libert.--Et que faites-vous?
reprit Lagrange; il rpondit: J'attends.

Aprs juin 1848, il attendait; mais, aprs juin 1849, il n'attendit
plus.

L'clair qui jaillit des vnements lui entra dans l'esprit. Ce genre
d'clair, une fois qu'il a brill, ne s'efface pas. Un clair qui
reste, c'est l la lumire du vrai dans la conscience.

En 1849, cette clart dfinitive se fit en lui.

Quand il vit Rome terrasse au nom d la France, quand il vit la
majorit, jusqu'alors hypocrite, jeter tout  coup le masque par la
bouche duquel, le 4 mai 1848, elle avait dix-sept fois cri: Vive la
rpublique! quand il vit, aprs le 13 juin, le triomphe de toutes les
coalitions ennemies du progrs, quand il vit cette joie cynique,
il fut triste, il comprit, et, au moment o toutes les mains des
vainqueurs se tendaient vers lui pour l'attirer dans leurs rangs, il
sentit dans le fond de son me qu'il tait un vaincu. Une morte tait
 terre, on criait: c'est la rpublique! il alla  cette morte, et
reconnut que c'tait la libert. Alors il se pencha vers ce cadavre,
et il l'pousa. Il vit devant lui la chute, la dfaite, la ruine,
l'affront, la proscription, et il dit: C'est bien.

Tout de suite, le 15 juin, il monta  la tribune, et il protesta.
A partir de ce jour, la jonction fut faite dans son me entre la
rpublique et la libert. A partir de ce jour, sans trve, sans
relche, presque sans reprise d'haleine, opinitrment, pied  pied,
il lutta pour ces deux grandes calomnies. Enfin, le 2 dcembre 1851,
ce qu'il attendait, il l'eut; vingt ans d'exil.

Telle est l'histoire de ce qu'on a appel son apostasie.


VII

1849. Grande date pour lui.

Alors commencrent les luttes tragiques.

Il y eut de mmorables orages; l'avenir attaquait, le pass rsistait.

A cette trange poque le pass tait tout-puissant. Il tait
omnipotent, ce qui ne l'empchait pas d'tre mort. Effrayant fantme
combattant.

Toutes les questions se prsentrent; indpendance nationale, libert
individuelle, libert de conscience, libert de pense, libert de
parole, libert de tribune et de presse, question du mariage dans
la femme, question de l'ducation dans l'enfant, droit au travail 
propos du salaire, droit  la patrie  propos de la dportation, droit
 la vie  propos de la rforme du code, pnalit dcroissante par
l'ducation croissante, sparation de l'glise et de l'tat, la
proprit des monuments, glises, muses, palais dits royaux, rendue
 la nation, la magistrature restreinte, le jury augment, l'arme
europenne licencie par la fdration continentale, l'impt de
l'argent diminu, l'impt du sang aboli, les soldats retirs au champ
de bataille et restitus au sillon comme travailleurs, les douanes
supprimes, les frontires effaces, les isthmes coups, toutes
les ligatures disparues, aucune entrave  aucun progrs, les ides
circulant dans la civilisation comme le sang dans l'homme. Tout cela
fut dbattu, propos, impos parfois. On trouvera ces luttes dans ce
livre.

L'homme qui esquisse en ce moment sa vie parlementaire, entendant un
jour les membres de la droite exagrer le droit du pre, leur jeta
ce mot inattendu, _le droit de l'enfant_. Un autre jour, sans cesse
proccup du peuple et du pauvre, il les stupfia par cette
affirmation: _On peut dtruire la misre_.

C'est une vie violente que celle des orateurs. Dans les assembles
ivres de leur triomphe et de leur pouvoir, les minorits tant les
trouble-fte sont les souffre-douleurs. C'est dur de rouler cet
inexorable rocher de Sisyphe, le droit; on le monte, il retombe. C'est
l l'effort des minorits.

La beaut du devoir s'impose; une fois qu'on l'a comprise, on lui
obit, plus d'hsitation; le sombre charme du dvouement attire les
consciences, et l'on accepte les preuves avec une joie svre.
L'approche de la lumire a cela de terrible qu'elle devient flamme.
Elle claire d'abord, rchauffe ensuite, et dvore enfin. N'importe,
on s'y prcipite. On s'y ajoute. On augmente cette clart du
rayonnement de son propre sacrifice; brler, c'est briller; quiconque
souffre pour la vrit la dmontre.

Huer avant de proscrire, c'est le procd ordinaire des majorits
furieuses; elles prludent  la perscution matrielle par la
perscution morale, l'imprcation commence ce que l'ostracisme
achvera; elles parent la victime pour l'immolation avec toute la
rhtorique de l'injure; et elles l'outragent, c'est leur faon de la
couronner.

Celui qui parle ici traversa ces diverses faons d'agir, et n'eut
qu'un mrite, le ddain. Il fit son devoir, et, ayant pour salaire
l'affront, il s'en contenta.

Ce qu'taient ces affronts, on le verra en lisant ce recueil de
vrits insultes.

En veut-on quelques exemples?

Un jour, le 17 juillet 1851, il dnona  la tribune la conspiration
de Louis Bonaparte, et dclara que le prsident voulait se faire
empereur. Une voix lui cria:

--Vous tes un infme calomniateur!

Cette voix a depuis prt serment  l'empire moyennant trente mille
francs par an.

Une autre fois, comme il combattait la froce loi de dportation, une
voix lui jeta cette interruption:

--Et dire que ce discours cotera vingt-cinq francs  la France!

Cet interrupteur-l aussi a t snateur de l'empire.

Une autre fois, on ne sait qui, snateur galement plus tard,
l'apostrophait ainsi:

--Vous tes l'adorateur du soleil levant!

Du soleil levant de l'exil, oui.

Le jour o il dit  la tribune ce mot que personne encore n'y avait
prononc: _les tats-Unis d'Europe_, M. Mol fut remarquable. Il leva
les yeux au ciel, se dressa debout, traversa toute la salle, fit signe
aux membres de la majorit de le suivre, et sortit. On ne le suivit
pas, il rentra. Indign.

Parfois les hues et les clats de rire duraient un quart d'heure.
L'orateur qui parle ici en profitait pour se recueillir.

Pendant l'insulte, il s'adossait au mur de la tribune et mditait.

Ce mme 17 juillet 1851 fut le jour o il pronona le mot: Napolon
le Petit. Sur ce mot, la fureur de la majorit fut telle et clata en
de si menaantes rumeurs, que cela s'entendait du dehors et qu'il y
avait foule sur le pont de la Concorde pour couter ce bruit d'orage.

Ce jour-l, il monta  la tribune, croyant y rester vingt minutes, il
y resta trois heures.

Pour avoir entrevu et annonc le coup d'tat, tout le futur snat du
futur empire le dclara calomniateur. Il eut contre lui tout le
parti de l'ordre et toutes les nuances conservatrices, depuis M. de
Falloux, catholique, jusqu' M. Vieillard, athe.

tre un contre tous, cela est quelquefois laborieux.

Il ripostait dans l'occasion, tchant de rendre coup pour coup.

Une fois  propos d'une loi d'ducation clricale cachant
l'asservissement des tudes sous cette rubrique, _libert de
l'enseignement_, il lui arriva de parler du moyen ge, de
l'inquisition, de Savonarole, de Giordano Bruno, et de Campanella
appliqu vingt-sept fois  la torture pour ses opinions philosophiques,
les hommes de la droite lui crirent:

--A la question!

Il les regarda fixement, et leur dit:

--Vous voudriez bien m'y mettre.

Cela les fit taire.

Un autre jour, je rpliquais  je ne sais quelle attaque d'un
Montalembert quelconque, la droite entire s'associa  l'attaque, qui
tait, cela va sans dire, un mensonge, quel mensonge? je l'ai oubli,
on trouvera cela dans ce livre; les cinq cents myopes de la majorit
s'ajoutrent  leur orateur, lequel n'tait pas du reste sans quelque
valeur, et avait l'espce de talent possible  une me mdiocre; on me
donna l'assaut  la tribune, et j'y fus quelque temps comme aboy
par toutes les vocifrations folles et pardonnables de la colre
inconsciente; c'tait un vacarme de meute; j'coutais ce tumulte
avec indulgence, attendant que le bruit cesst pour continuer ce que
j'avais  dire; subitement, il y eut un mouvement au banc des
ministres; c'tait le duc de Montebello, ministre de la marine, qui se
levait; le duc quitta sa place, carta frntiquement les huissiers,
s'avana vers moi et me jeta une phrase qu'il comprenait peut-tre et
qui avait videmment la volont d'tre hostile; c'tait quelque chose
comme: _Vous tes un empoisonneur public!_ Ainsi caractris  bout
portant et effleur par cette intention de meurtrissure, je fis un
signe de la main, les clameurs s'interrompirent, on est furieux mais
curieux, on se tut, et, dans ce silence d'attente, de ma voix la plus
polie, je dis:

--Je ne m'attendais pas, je l'avoue,  recevoir le coup de pied de....

Le silence redoubla et j'ajoutai:

--....monsieur de Montebello.

Et la tempte s'acheva par un rire qui, cette fois, ne fut pas contre
moi.

Ces choses-l ne sont pas toujours au _Moniteur_. Habituellement la
droite avait beaucoup de verve.

--Vous ne parlez pas franais!--Portez cela  la Porte-Saint-Martin!--
Imposteur!--Corrupteur! --Apostat!--Rengat!--Buveur de sang!--Bte
froce!--Pote!

Tel tait le crescendo.

Injure, ironie, sarcasme, et  et l la calomnie, S'en fcher,
pourquoi? Washington, trait par la presse hostile d'_escroc_ et de
_filou_ (pick-pocket), en rit dans ses lettres. Un jour, un clbre
ministre anglais; clabouss  la tribune de la mme faon, donna une
chiquenaude  sa manche, et dit: _Cela se brosse_. Il avait raison.
Les haines, les noirceurs, les mensonges, boue aujourd'hui, poussire
demain.

Ne rpondons pas  la colre par la colre.

Ne soyons pas svres pour des ccits.

Ils ne savent ce qu'ils font, a dit quelqu'un sur le calvaire. Ils
ne savent ce qu'ils disent, n'est pas moins mlancolique ni moins
vrai. Le crieur ignore son cri. L'insulteur est-il responsable de
l'insulte? A peine.

Pour tre responsable il faut tre intelligent.

Les chefs comprenaient jusqu' un certain point les actions qu'ils
commettaient; les autres, non. La main est responsable, la fronde
l'est peu, la pierre ne l'est pas.

Fureurs, injustices, calomnies, soit.

Oublions ces brouhaha.


VIII

Et puis, car il faut tout dire, c'est si bon la bonne foi, dans les
collisions d'assemble rappeles ici, l'orateur n'a-t-il rien  se
reprocher? Ne lui est-il jamais arriv de se laisser conduire par le
mouvement de la parole au del de sa pense? Avouons-le, c'est dans
la parole qu'il y a du hasard. On ne sait quel trpied est ml  la
tribune, ce lieu sonore est un lieu mystrieux, on y sent l'effluve
inconnu, le vaste esprit de tout un peuple vous enveloppe et s'infiltre
dans votre esprit, la colre des irrits vous gagne, l'injustice des
injustes vous pntre, vous sentez monter en vous la grande indignation
sombre, la parole va et vient de la conviction fixe et sereine  la
rvolte plus ou moins mesure contre l'incident inattendu. De l des
oscillations redoutables. On se laisse entraner, ce qui est un danger,
et emporter, ce qui est un tort. On fait des fautes de tribune.
L'orateur qui se confesse ici n'y a point chapp.

En dehors des discours purement de rplique et de combat, tous les
discours de tribune qu'on trouvera dans ce livre ont t ce
qu'on appelle improviss. Expliquons-nous sur l'improvisation.
L'improvisation, dans les graves questions politiques, implique la
prmditation, _provisam rem_, dit Horace. La prmditation fait
que, lorsqu'on parle, les mots ne viennent pas malgr eux; la longue
incubation de l'ide facilite l'closion immdiate de l'expression.
L'improvisation n'est pas autre chose que l'ouverture subite et 
volont de ce rservoir, le cerveau, mais il faut que le rservoir
soit plein. De la plnitude de la pense rsulte l'abondance de la
parole. Au fond, ce que vous improvisez semble nouveau  l'auditoire,
mais est ancien chez vous. Celui-l parle bien qui dpense la
mditation d'un jour, d'une semaine, d'un mois, de toute sa vie
parfois, en une parole d'une heure. Les mots arrivent aisment surtout
 l'orateur qui est crivain, qui a l'habitude de leur commander et
d'tre servi par eux, et qui, lorsqu'il les sonne, les fait venir.
L'improvisation, c'est la veine pique, l'ide jaillit. Mais cette
facilit mme est un pril. Toute rapidit est dangereuse. Vous avez
chance et vous courez risque de mettre la main sur l'exagration et
de la lancer  vos ennemis. Le premier mot venu est quelquefois un
projectile. De l l'excellence des discours crits.

Les assembles y reviendront peut-tre.

Est-ce qu'on peut tre orateur avec un discours crit? On a fait cette
question. Elle est trange. Tous les discours de Dmosthne et de
Cicron sont des discours crits. _Ce discours sent l'huile_, disait
le zole quelconque de Dmosthne. Royer-Collard, ce pdant charmant,
ce grand esprit troit, tait un orateur; il n'a prononc que des
discours crits; il arrivait, et posait son cahier sur la tribune. Les
trois quarts des harangues de Mirabeau sont des harangues crites, qui
parfois mme, et nous le blmons de ceci, ne sont pas de Mirabeau;
il dbitait  la tribune, comme de lui, tel discours qui tait de
Talleyrand, tel discours qui tait de Malouet, tel discours qui tait
de je ne sais plus quel suisse dont le nom nous chappe. Danton
crivait souvent ses discours; on en a retrouv des pages, toutes de
sa main, dans son logis de la cour du Commerc. Quant  Robespierre,
sur dix harangues, neuf sont crites. Dans les nuits qui prcdaient
son apparition  la tribune, il crivait ce qu'il devait dire,
lentement, correctement, sur sa petite table de sapin, avec un Racine
ouvert sous les yeux.

L'improvisation a un avantage, elle saisit l'auditoire; elle saisit
aussi l'orateur, c'est l son inconvnient; Elle le pousse  ces excs
de polmique oratoire qui sont comme le pugilat de la tribune. Celui
qui parle ici, rserve faite de la mditation pralable, n'a prononc
dans les assembles que des discours improviss. De l des violences
de paroles, de l des fautes. Il s'en accuse.


IX

Ces hommes des anciennes majorits ont fait tout le mal qu'ils ont
pu. Voulaient-ils faire le mal? Non; ils trompaient, mais ils se
trompaient, c'est l leur circonstance attnuante. Ils croyaient avoir
la vrit, et ils mentaient au service de la vrit. Leur piti pour
la socit tait impitoyable pour le peuple. De l tant de lois et
tant d'actes aveuglment froces. Ces hommes, plutt cohue que snat,
assez innocents au fond, criaient ple-mle sur leurs bancs, ayant des
ressorts qui les faisaient mouvoir, huant ou applaudissant selon le
fil tir, proscrivant au besoin, pantins pouvant mordre. Ils avaient
pour chefs les meilleurs d'entre eux, c'est--dire les pires.
Celui-ci, ancien libral ralli aux servitudes, demandait qu'il n'y
et plus qu'un seul journal, _le Moniteur_, ce qui faisait dire  son
voisin l'vque Parisis: _Et encore!_ Cet autre, pesamment lger,
acadmicien de l'espce qui parle bien et crit mal. Cet autre,
habit noir, cravate blanche, cordon rouge, gros souliers, prsident,
procureur, tout ce qu'on veut, qui et pu tre Cicron s'il n'avait
t Guy-Patin, jadis avocat spirituel, le dernier des lches. Cet
autre, homme de simarre et grand juge de l'empire  trente ans,
remarquable maintenant par son chapeau gris et son pantalon de nankin,
snile dans sa jeunesse, juvnile dans sa vieillesse, ayant commenc
comme Lamoignon et finissant comme Brummel. Cet autre, ancien hros
dform, interrupteur injurieux, vaillant soldat devenu clrical
trembleur, gnral devant Abd-el-Kader, caporal derrire Nonotte et
Patouillet, se donnant, lui si brave, la peine d'tre bravache, et
ridicule par o il et d tre admir, ayant russi  faire de sa trs
relle renomme militaire un pouvantail postiche, lion qui coupe
sa crinire et s'en fait une perruque. Cet autre, faux orateur, ne
sachant que lapider avec des grossirets, et n'ayant de ce qui tait
dans la bouche de Dmosthne que les cailloux. Celui-ci, dj nomm,
d'o tait sortie l'odieuse parole _Expdition de Rome  l'intrieur_,
vanit du premier ordre, parlant du nez par lgance, jargonnant, le
lorgnon  l'oeil, une petite loquence impertinente, homme de bonne
compagnie un peu poissard, mlant la halle  l'htel de Rambouillet,
jsuite longtemps chapp dans la dmagogie, abhorrant le czar en
Pologne et voulant le knout  Paris, poussant le peuple  l'glise et
 l'abattoir, berger de l'espce bourreau. Cet autre, insulteur aussi,
et non moins zl serviteur de Rome, intrigant du bon Dieu, chef
paisible des choses souterraines, figure sinistre et douce avec le
sourire de la rage. Cet autre ...--Mais je m'arrte. A quoi bon ce
dnombrement? _Et caetera_, dit l'histoire. Tous ces masques sont dj
des inconnus. Laissons tranquille l'oubli reprenant ce qui est 
lui. Laissons la nuit tomber sur les hommes de nuit. Le vent du soir
emporte de l'ombre, laissons-le faire. En quoi cela nous regarde-t-il,
un effacement de silhouette  l'horizon?

Passons.

Oui, soyons indulgents. S'il y a eu pour plusieurs d'entre nous
quelque labeur et quelque preuve, une tempte plus ou moins longue,
quelques jets d'cume sur l'cueil, un peu de ruine, un peu d'exil,
qu'import si la fin est bonne pour toi, France, pour toi, peuple!
qu'importe l'augmentation de souffrance de quelques-uns s'il y a
diminution de souffrance pour tous! La proscription est dure, la
calomnie est noire, la vie loin de la patrie est une insomnie lugubre,
mais qu'importe si l'humanit grandit et se dlivre! qu'importe nos
douleurs si les questions avancent, si les problmes se simplifient,
si les solutions mrissent, si  travers la claire-voie des impostures
et des illusions on aperoit de plus en plus distinctement la vrit!
qu'importe dix-neuf ans de froide bise  l'tranger, qu'importe
l'absence mal reue au retour, si devant l'ennemi Paris charmant
devient Paris sublime, si la majest de la grande nation s'accrot par
le malheur, si la France mutile laisse couler par ses plaies de la
vie pour le monde entier! qu'importe si les ongles repoussent  cette
mutile, et si l'heure de la restitution arrive! qu'importe si, dans
un prochain avenir, dj distinct et visible, chaque nationalit
reprend sa figure naturelle, la Russie jusqu' l'Inde, l'Allemagne
jusqu'au Danube, l'Italie jusqu'aux Alpes, la France jusqu'au Rhin,
l'Espagne ayant Gibraltar, et Cuba ayant Cuba; rectifications
ncessaires  l'immense amiti future des nations! C'est tout cela que
nous avons voulu. Nous l'aurons.

Il y a des saisons sociales, il y a pour la civilisation des
traverses climatriques, qu'importe notre fatigue dans l'ouragan! et
qu'est-ce que cela fait que nous ayons t malheureux si c'est pour le
bien, si dcidment le genre humain passe de son dcembre  son avril,
si l'hiver des despotismes et des guerres est fini, s'il ne nous neige
plus de superstitions et de prjugs sur la tte, et si, aprs toutes
les nues vanouies, fodalits, monarchies, empires, tyrannies,
batailles et carnages, nous voyons enfin poindre  l'horizon ros cet
blouissant floral des peuples, la paix universelle!


X

Dans tout ce que nous disons ici, nous n'avons qu'une prtention,
affirmer l'avenir dans la mesure du possible.

Prvoir ressemble quelquefois  errer; le vrai trop lointain fait
sourire.

Dire qu'un oeuf a des ailes, cela semble absurde, et cela est pourtant
vritable.

L'effort du penseur, c'est de mditer utilement.

Il y a la mditation perdue qui est rverie, et la mditation fconde
qui est incubation. Le vrai penseur couve.

C'est de cette incubation que sortent,  des heures voulues, les
diverses formes du progrs destines  s'envoler dans le grand
possible humain, dans la ralit, dans la vie.

Arrivera-t-on  l'extrmit du progrs?

Non.

Il ne faut pas rendre la mort inutile. L'homme ne sera complet
qu'aprs la vie.

Approcher toujours, n'arriver jamais; telle est la loi. La
civilisation est une asymptote.

Toutes les formes du progrs sont la Rvolution.

La Rvolution, c'est l ce que nous faisons, c'est l ce que nous
pensons, c'est l ce que nous parlons, c'est l ce que nous avons dans
la bouche, dans la poitrine, dans l'me,

La Rvolution, c'est la respiration nouvelle de l'humanit.

La Rvolution, c'est hier, c'est aujourd'hui, et c'est demain.

De l, disons-le, la ncessit et l'impossibilit d'en faire
l'histoire.

Pourquoi?

Parce qu'il est indispensable de raconter hier et parce qu'il est
impossible de raconter demain.

On ne peut que le dduire et le prparer. C'est ce que nous tchons de
faire.

Insistons, cela n'est jamais inutile, sur cette immensit de la
Rvolution.


XI

La Rvolution tente tous les puissants esprits, et c'est  qui s'en
approchera, les uns, comme Lamartine, pour la peindre, les autres,
comme Michelet, pour l'expliquer, les autres, comme Quinet, pour la
juger, les autres, comme Louis Blanc, pour la fconder.

Aucun fait humain n'a eu de plus magnifiques narrateurs, et pourtant
cette histoire sera toujours offerte aux historiens comme  faire.

Pourquoi? Parce que toutes les histoires sont l'histoire du pass,
et que, rptons-le, l'histoire de la Rvolution est l'histoire de
l'avenir. La Rvolution a conquis en avant, elle a dcouvert et
annonc le grand Chanaan de l'humanit, il y a dans ce qu'elle nous 
apport encore plus de terre promise que de terrain gagn, et  mesure
qu'une de ces conqutes faites d'avance entrera dans le domaine
humain,  mesure qu'une de ces promesses se ralisera, un nouvel
aspect de la Rvolution se rvlera, et son histoire sera renouvele.
Les histoires actuelles n'en seront pas moins dfinitives, chacune
 son point de vue, les historiens contemporains domineront mme
l'historien futur, comme Mose domine Cuvier, mais leurs travaux se
mettront en perspective et feront partie de l'ensemble complet. Quand
cet ensemble sera-t-il complet? Quand le phnomne sera termin,
c'est--dire quand la rvolution de France sera devenue, comme nous
l'avons indiqu dans les premires pages de cet crit, d'abord
rvolution d'Europe, puis rvolution de l'homme; quand l'utopie
se sera consolide en progrs, quand l'bauche aura abouti au
chef-d'oeuvre; quand  la coalition fratricide des rois aura succd
la fdration fraternelle des peuples, et  la guerre contre tous, la
paix pour tous. Impossible,  moins d'y ajouter le rve, de complter
ds aujourd'hui ce qui ne se compltera que demain, et d'achever
l'histoire d'un fait inachev, surtout quand ce fait contient une
telle vgtation d'vnements futurs. Entre l'histoire et l'historien
la disproportion est trop grande.

Rien de plus colossal. Le total chappe. Regardez ce qui est dj
derrire nous. La Terreur est un cratre, la Convention est un sommet.
Tout l'avenir est en fermentation dans ces profondeurs. Le peintre
est effar par l'inattendu des escarpements. Les lignes trop vastes
dpassent l'horizon. Le regard humain a des limites, le procd divin
n'en a pas. Dans ce tableau  faire vous vous borneriez  un seul
personnage, prenez qui vous voudrez, que vous y sentiriez l'infini.
D'autres horizons sont moins dmesurs. Ainsi, par exemple,  un
moment donn de l'histoire, il y a d'un ct Tibre et de l'autre
Jsus. Mais le jour o Tibre et Jsus font leur jonction dans un
homme et s'amalgament dans un tre formidable ensanglantant la terre
et sauvant le monde, l'historien romain lui-mme aurait un frisson, et
Robespierre dconcerterait Tacite. Par moments on craint de finir par
tre forc d'admettre une sorte de loi morale mixte qui semble se
dgager de tout cet inconnu. Aucune des dimensions du phnomne
ne s'ajuste  la ntre. La hauteur est inoue et se drobe 
l'observation. Si grand que soit l'historien, cette normit le
dborde. La Rvolution franaise raconte par un homme, c'est un
volcan expliqu par une fourmi.


XII

Que conclure? Une seule chose. En prsence de cet ouragan norme, pas
encore fini, entr'aidons-nous les uns les autres.

Nous ne sommes pas assez hors de danger pour ne point nous tendre la
main.

O mes frres, rconcilions-nous.

Prenons la route immense de l'apaisement. On s'est assez ha. Trve.
Oui, tendons-nous tous la main. Que les grands aient piti des petits,
et que les petits fassent grce aux grands. Quand donc comprendra-t-on
que nous sommes sur le mme navire, et que le naufrage est
indivisible? Cette mer qui nous menace est assez grande pour tous, il
y a de l'abme pour vous comme pour moi. Je l'ai dit dj ailleurs,
et je le rpte. Sauver les autres, c'est se sauver soi-mme. La
solidarit est terrible, mais la fraternit est douce. L'une engendre
l'autre. O mes frres, soyons frres!

Voulons-nous terminer notre malheur? renonons  notre colre.
Rconcilions-nous. Vous verrez comme ce sourire sera beau.

Envoyons aux exils lointains la flotte lumineuse du retour, restituons
les maris aux femmes, les travailleurs aux ateliers, les familles aux
foyers, restituons-nous  nous-mmes ceux qui ont t nos ennemis.
Est-ce qu'il n'est pas enfin temps de s'aimer? Voulez-vous qu'on ne
recommence pas? finissez. Finir, c'est absoudre. En svissant, on
perptue. Qui tue son ennemi fait vivre la haine. Il n'y a qu'une
faon d'achever les vaincus, leur pardonner. Les guerres civiles
s'ouvrent par toutes les portes et se ferment par une seule, la
clmence. La plus efficace des rpressions, c'est l'amnistie. O femmes
qui pleurez, je voudrais vous rendre vos enfants.

Ah! je songe aux exils. J'ai par moments le coeur serr. Je songe
au mal du pays. J'en ai eu ma part peut-tre. Sait-on de quelle nuit
tombante se compose la nostalgie? Je me figure la sombre me d'un
pauvre enfant de vingt ans qui sait  peine ce que la socit lui
veut, qui subit pour ou ne sait quoi, pour un article de journal, pour
une page fivreuse crite dans la folie, ce supplice dmesur, l'exil
ternel, et qui, aprs une journe de bagne, le crpuscule venu,
s'assied sur la falaise svre, accabl sous l'normit de la guerre
civile et sous la srnit des toiles! Chose horrible, le soir et
l'ocan  cinq mille lieues de sa mre!

Ah! pardonnons!

Ce cri de nos mes n'est pas seulement tendre, il est raisonnable. La
douceur n'est pas seulement la douceur, elle est l'habilet. Pourquoi
condamner l'avenir au grossissement des vengeances gonfles de pleurs
et  la sinistre rpercussion des rancunes! Allez dans les bois,
coutez les chos, et songez aux reprsailles; cette voix obscure et
lointaine qui vous rpond, c'est votre haine qui revient contre vous.
Prenez garde, l'avenir est bon dbiteur, et votre colre, il vous la
rendra. Regardez les berceaux, ne leur noircissez pas la vie qui les
attend. Si nous n'avons pas piti des enfants, des autres, ayons piti
de nos enfants. Apaisement! apaisement! Hlas! nous coutera-t-on?

N'importe, persistons, nous qui voulons qu'on promette et non qu'on
menace, nous qui voulons qu'on gurisse et non qu'on mutile, nous qui
voulons qu'on vive et non qu'on meure. Les grandes lois d'en haut sont
avec nous. Il y a un profond paralllisme entre la lumire qui nous
vient du soleil et la clmence qui nous vient de Dieu. Il y aura une
heure de pleine fraternit, comme il y a une heure de plein midi. Ne
perds pas courage,  piti! Quant  moi, je ne me lasserai pas, et ce
que j'ai crit dans tous mes livres, ce que j'ai attest par tous mes
actes, ce que j'ai dit  tous les auditoires,  la tribune des pairs
comme dans le cimetire des proscrits,  l'assemble nationale de
France comme  la fentre lapide de la place des Barricades de
Bruxelles, je l'attesterai, je l'crirai, et je le dirai sans cesse:
il faut s'aimer, s'aimer, s'aimer! Les heureux doivent avoir pour
malheur les malheureux. L'gosme social est un commencement de
spulcre. Voulons-nous vivre, mlons nos curs, et soyons l'immense
genre humain. Marchons en avant, remorquons en arrire. La prosprit
matrielle n'est pas la flicit morale, l'tourdissement n'est pas
la gurison, l'oubli n'est pas le paiement. Aidons, protgeons,
secourons, avouons la faute publique et rparons-la. Tout ce qui
souffre accuse, tout ce qui pleure dans l'individu saigne dans
la socit, personne n'est tout seul, toutes les fibres vivantes
tressaillent ensemble et se confondent, les petits doivent tre sacrs
aux grands, et c'est du droit de tous les faibles que se compose le
devoir de tous les forts. J'ai dit.

Paris, juin 1875.




ACTES ET PAROLES


AVANT L'EXIL

1841-1851

_Institut.--Chambre des Pairs Runions lectorales.--Enterrements.--
Cour d'assises Conseils de guerre.--Congrs de la Paix Assemble
constituante.--Assemble lgislative Le Deux dcembre 1851_.


ACADMIE FRANAISE

1841-1844


DISCOURS DE RCEPTION

2 JUIN 1841.

[Note: M. Victor Hugo fut nomm membre de l'acadmie franaise, par 18
voix contre 16, le 7 janvier 1841. Il prit sance le 2 juin.]

Messieurs,

Au commencement de ce sicle, la France tait pour les nations un
magnifique spectacle. Un homme la remplissait alors et la faisait si
grande qu'elle remplissait l'Europe. Cet homme, sorti de l'ombre, fils
d'un pauvre gentilhomme corse, produit de deux rpubliques, par sa
famille de la rpublique de Florence, par lui-mme de la rpublique
franaise, tait arriv en peu d'annes  la plus haute royaut qui
jamais peut-tre ait tonn l'histoire. Il tait prince par le
gnie, par la destine et par les actions. Tout en lui indiquait le
possesseur lgitime d'un pouvoir providentiel. Il avait eu pour lui
les trois conditions suprmes, l'vnement, l'acclamation et la
conscration. Une rvolution l'avait enfant, un peuple l'avait
choisi, un pape l'avait couronn. Des rois et des gnraux, marqus
eux-mmes par la fatalit, avaient reconnu en lui, avec l'instinct que
leur donnait leur sombre et mystrieux avenir, l'lu du destin. Il
tait l'homme auquel Alexandre de Russie, qui devait prir  Taganrog,
avait dit: _Vous tes prdestin du ciel_; auquel Klber, qui devait
mourir en Egypte, avait dit: _Vous tes grand comme le monde_; auquel
Desaix, tomb  Marengo, avait dit: _Je suis le soldat et vous tes le
gnral_; auquel Valhubert, expirant  Austerlitz, avait dit: _Je vais
mourir, mais vous allez rgner_. Sa renomme militaire tait immense,
ses conqutes taient colossales.

Chaque anne il reculait les frontires de son empire au del mme des
limites majestueuses et ncessaires que Dieu a donnes  la France. Il
avait effac les Alpes comme Charlemagne, et les Pyrnes comme Louis
XIV; il avait pass le Rhin comme Csar, et il avait failli franchir
la Manche comme Guillaume le Conqurant. Sous cet homme, la France
avait cent trente dpartements; d'un ct elle touchait aux bouches de
l'Elbe, de l'autre elle atteignait le Tibre. Il tait le souverain de
quarante-quatre millions de franais et le protecteur de cent millions
d'europens. Dans la composition hardie de ses frontires, il avait
employ comme matriaux deux grands-duchs souverains, la Savoie et la
Toscane, et cinq anciennes rpubliques, Gnes, les tats romains, les
tats vnitiens, le Valais et les Provinces-Unies. Il avait construit
son tat au centre de l'Europe comme une citadelle, lui donnant pour
bastions et pour ouvrages avancs dix monarchies qu'il avait fait
entrer  la fois dans son empire et dans sa famille. De tous les
enfants, ses cousins et ses frres, qui avaient jou avec lui dans la
petite cour de la maison natale d'Ajaccio, il avait fait des ttes
couronnes. Il avait mari son fils adoptif  une princesse de Bavire
et son plus jeune frre  une princesse de Wurtemberg. Quant  lui,
aprs avoir t  l'Autriche l'empire d'Allemagne qu'il s'tait  peu
prs arrog sous le nom de Confdration du Rhin, aprs lui avoir pris
le Tyrol pour l'ajouter  la Bavire et l'Illyrie pour la runir  la
France, il avait daign pouser une archiduchesse. Tout dans cet homme
tait dmesur et splendide. Il tait au-dessus de l'Europe comme
une vision extraordinaire. Une fois on le vit au milieu de quatorze
personnes souveraines, sacres et couronnes, assis entre le csar et
le czar sur un fauteuil plus lev que le leur. Un jour il donna 
Talma le spectacle d'un parterre de rois. N'tant encore qu' l'aube
de sa puissance, il lui avait pris fantaisie de toucher au nom de
Bourbon dans un coin de l'Italie et de l'agrandir  sa manire; de
Louis, duc de Parme, il avait fait un roi d'trurie. A la mme poque,
il avait profit d'une trve, puissamment impose par son influence et
par ses armes, pour faire quitter aux rois de la Grande-Bretagne ce
titre de _rois de France_ qu'ils avaient usurp quatre cents ans, et
qu'ils n'ont pas os reprendre depuis, tant il leur fut alors bien
arrach. La rvolution avait effac les fleurs de lys de l'cusson de
France; lui aussi, il les avait effaces, mais du blason d'Angleterre;
trouvant ainsi moyen de leur faire honneur de la mme manire dont on
leur avait fait affront. Par dcret imprial il divisait la Prusse
en quatre dpartements, il mettait les Iles Britanniques en tat de
blocus, il dclarait Amsterdam troisime ville de l'empire,--Rome
n'tait que la seconde,--ou bien il affirmait au monde que la maison
de Bragance avait cess de rgner. Quand il passait le Rhin, les
lecteurs d'Allemagne, ces hommes qui avaient fait des empereurs,
venaient au-devant de lui jusqu' leurs frontires dans l'esprance
qu'il les ferait peut-tre rois. L'antique royaume de Gustave Wasa,
manquant d'hritier et cherchant un matre, lui demandait pour
prince un de ses marchaux. Le successeur de Charles-Quint,
l'arrire-petit-fils de Louis XIV, le roi des Espagnes et des Indes,
lui demandait pour femme une de ses soeurs. Il tait compris, grond
et ador de ses soldats, vieux grenadiers familiers avec leur empereur
et avec la mort. Le lendemain des batailles, il avait avec eux de ces
grands dialogues qui commentent superbement les grandes actions et qui
transforment l'histoire en pope. Il entrait dans sa puissance comme
dans sa majest quelque chose de simple, de brusque et de formidable.
Il n'avait pas, comme les empereurs d'Orient, le doge de Venise pour
grand chanson, ou, comme les empereurs d'Allemagne, le duc de Bavire
pour grand cuyer; mais il lui arrivait parfois de mettre aux arrts
le roi qui commandait sa cavalerie. Entre deux guerres, il creusait
des canaux, il perait des routes, il dotait des thtres, il
enrichissait des acadmies, il provoquait des dcouvertes, il fondait
des monuments grandioses, ou bien il rdigeait des codes dans un salon
des Tuileries, et il querellait ses conseillers d'tat jusqu' ce
qu'il et russi  substituer, dans quelque texte de loi, aux routines
de la procdure, la raison suprme et nave du gnie. Enfin, dernier
trait qui complte  mon sens la configuration singulire de cette
grande gloire, il tait entr si avant dans l'histoire par ses actions
qu'il pouvait dire et qu'il disait: _Mon prdcesseur l'empereur
Charlemagne_; et il s'tait par ses alliances tellement ml  la
monarchie, qu'il pouvait dire et qu'il disait: _Mon oncle le roi Louis
XVI_.

Cet homme tait prodigieux. Sa fortune, messieurs, avait tout
surmont. Comme je viens de vous le rappeler, les plus illustres
princes sollicitaient son amiti, les plus anciennes races royales
cherchaient son alliance, les plus vieux gentilshommes briguaient son
service. Il n'y avait pas une tte, si haute ou si fire qu'elle ft,
qui ne salut ce front sur lequel la main de Dieu, presque visible,
avait pos deux couronnes, l'une qui est faite d'or et qu'on appelle
la royaut, l'autre qui est faite de lumire et qu'on appelle le gnie.
Tout dans le continent s'inclinait devant Napolon, tout,--except six
potes, messieurs,--permettez-moi de le dire et d'en tre fier dans
cette enceinte,--except six penseurs rests seuls debout dans
l'univers agenouill; et ces noms glorieux, j'ai hte de les prononcer
devant vous, les voici: DUCIS, DELILLE, Mme DE STAEL, BENJAMIN CONSTANT,
CHATEAUBRIAND, LEMERCIER.

Que signifiait cette rsistance? Au milieu de cette France qui avait
la victoire, la force, la puissance, l'empire, la domination, la
splendeur; au milieu de cette Europe merveille et vaincue qui,
devenue presque franaise, participait elle-mme du rayonnement de la
France, que reprsentaient ces six esprits rvolts contre un gnie,
ces six renommes indignes contre la gloire, ces six potes irrits
contre un hros? Messieurs, ils reprsentaient en Europe la seule
chose qui manqut alors  l'Europe, l'indpendance; ils reprsentaient
en France la seule chose qui manqut alors  la France, la libert.

A Dieu ne plaise que je prtende jeter ici le blme sur les esprits
moins svres qui entouraient alors le matre du monde de leurs
acclamations! Cet homme, aprs avoir t l'toile d'une nation, en
tait devenu le soleil. On pouvait sans crime se laisser blouir.
Il tait plus malais peut-tre qu'on ne pense, pour l'individu que
Napolon voulait gagner, de dfendre sa frontire contre cet
envahisseur irrsistible qui savait le grand art de subjuguer un
peuple et qui savait aussi le grand art de sduire un homme. Que
suis-je, d'ailleurs, messieurs, pour m'arroger ce droit de critique
suprme? Quel est mon titre? N'ai-je pas bien plutt besoin moi-mme
de bienveillance et d'indulgence  l'heure o j'entre dans cette
compagnie, mu de toutes les motions ensemble, fier des suffrages qui
m'ont appel, heureux des sympathies qui m'accueillent, troubl par
cet auditoire si imposant et si charmant, triste de la grande perte
que vous avez faite et dont il ne me sera pas donn de vous consoler,
confus enfin d'tre si peu de chose dans ce lieu vnrable que
remplissent  la fois de leur clat serein et fraternel d'augustes
morts et d'illustres vivants? Et puis, pour dire toute ma pense, en
aucun cas je ne reconnatrais aux gnrations nouvelles ce droit de
blme rigoureux envers nos anciens et nos ans. Qui n'a pas combattu
a-t-il le droit de juger? Nous devons nous souvenir que nous tions
enfants alors, et que la vie tait lgre et insouciante pour nous
lorsqu'elle tait si grave et si laborieuse pour d'autres. Nous
arrivons aprs nos pres; ils sont fatigus, soyons respectueux. Nous
profitons  la fois des grandes ides qui ont lutt et des grandes
choses qui ont prvalu. Soyons justes envers tous, envers ceux qui ont
accept l'empereur pour matre comme envers ceux qui l'ont accept
pour adversaire. Comprenons l'enthousiasme et honorons la rsistance.
L'un et l'autre ont t lgitimes.

Pourtant, redisons-le, messieurs, la rsistance n'tait pas seulement
lgitime; elle tait glorieuse.

Elle affligeait l'empereur. L'homme qui, comme il l'a dit plus tard 
Sainte-Hlne, _et fait Pascal snateur et Corneille ministre_, cet
homme-l, messieurs, avait trop de grandeur en lui-mme pour ne pas
comprendre la grandeur dans autrui. Un esprit vulgaire, appuy sur la
toute-puissance, et ddaign peut-tre cette rbellion du talent;
Napolon s'en proccupait. Il se savait trop historique pour ne point
avoir souci de l'histoire; il se sentait trop potique pour ne pas
s'inquiter des potes. Il faut le reconnatre hautement, c'tait un
vrai prince que ce sous-lieutenant d'artillerie qui avait gagn sur la
jeune rpublique franaise la bataille du dix-huit brumaire et sur les
vieilles monarchies europennes la bataille d'Austerlitz. C'tait un
victorieux, et, comme tous les victorieux, c'tait un ami des lettres.
Napolon avait tous les gots et tous les instincts du trne,
autrement que Louis XIV sans doute, mais autant que lui. Il y avait
du grand roi dans le grand empereur. Rallier la littrature  son
sceptre, c'tait une de ses premires ambitions. Il ne lui suffisait
pas d'avoir musel les passions populaires, il et voulu soumettre
Benjamin Constant; il ne lui suffisait pas d'avoir vaincu trente
armes, il et voulu vaincre Lemercier; il ne lui suffisait pas
d'avoir conquis dix royaumes, il et voulu conqurir Chateaubriand.

Ce n'est pas, messieurs, que tout en jugeant le premier consul ou
l'empereur chacun sous l'influence de leurs sympathies particulires,
ces hommes-l contestassent ce qu'il y avait de gnreux, de rare et
d'illustre dans Napolon. Mais, selon eux, le politique ternissait
le victorieux, le hros tait doubl d'un tyran, le Scipion se
compliquait d'un Cromwell; une moiti de sa vie faisait  l'autre
moiti des rpliques amres. Bonaparte avait fait porter aux drapeaux
de son arme le deuil de Washington; mais il n'avait pas imit
Washington. Il avait nomm La Tour d'Auvergne premier grenadier de la
rpublique; mais il avait aboli la rpublique. Il avait donn le dme
des Invalides pour spulcre au grand Turenne; mais il avait donn le
foss de Vincennes pour tombe au petit-fils du grand Cond.

Malgr leur fire et chaste attitude, l'empereur n'hsita devant
aucune avance. Les ambassades, les dotations, les hauts grades de la
lgion d'honneur, le snat, tout fut offert, disons-le  la gloire de
l'empereur, et, disons-le  la gloire de ces nobles rfractaires, tout
fut refus.

Aprs les caresses, je l'ajoute  regret, vinrent les perscutions.
Aucun ne cda. Grce  ces six talents, grce  ces six caractres,
sous ce rgne qui supprima tant de liberts et qui humilia tant de
couronnes, la dignit royale de la pense libre fut maintenue.

Il n'y eut pas que cela, messieurs, il y eut aussi service rendu 
l'humanit. Il n'y eut pas seulement rsistance au despotisme, il y
eut aussi rsistance  la guerre. Et qu'on ne se mprenne pas ici sur
le sens et sur la porte de mes paroles, je suis de ceux qui pensent
que la guerre est souvent bonne. A ce point de vue suprieur d'o l'on
voit toute l'histoire comme un seul groupe et toute la philosophie
comme une seule ide, les batailles ne sont pas plus des plaies faites
au genre humain que les sillons ne sont des plaies faites  la terre.
Depuis cinq mille ans, toutes les moissons s'bauchent par la charrue
et toutes les civilisations par la guerre. Mais lorsque la guerre tend
 dominer, lorsqu'elle devient l'tat normal d'une nation, lorsqu'elle
passe  l'tat chronique, pour ainsi dire, quand il y a, par exemple,
treize grandes guerres en quatorze ans, alors, messieurs, quelque
magnifiques que soient les rsultats ultrieurs, il vient un moment o
l'humanit souffre. Le ct dlicat des moeurs s'use et s'amoindrit au
frottement des ides brutales; le sabre devient le seul outil de la
socit; la force se forge un droit  elle; le rayonnement divin de la
bonne foi, qui doit toujours clairer la face des nations, s'clipse 
chaque instant dans l'ombre o s'laborent les traits et les partages
de royaumes; le commerce, l'industrie, le dveloppement radieux des
intelligences, toute l'activit pacifique disparat; la sociabilit
humaine est en pril. Dans ces moments-l, messieurs, il sied qu'une
imposante rclamation s'lve; il est moral que l'intelligence dise
hardiment son fait  la force; il est bon qu'en prsence mme de leur
victoire et de leur puissance, les penseurs fassent des remontrances
aux hros, et que les potes, ces civilisateurs sereins, patients
et paisibles, protestent contre les conqurants, ces civilisateurs
violents.

Parmi ces illustres protestants, il tait un homme que Bonaparte avait
aim, et auquel il aurait pu dire, comme un autre dictateur  un autre
rpublicain: _Tu quoque!_ Cet homme, messieurs, c'tait M. Lemercier.
Nature probe, rserve et sobre; intelligence droite et logique;
imagination exacte et, pour ainsi dire, algbrique jusque dans ses
fantaisies; n gentilhomme, mais ne croyant qu' l'aristocratie du
talent; n riche, mais ayant la science d'tre noblement pauvre;
modeste d'une sorte de modestie hautaine; doux, mais ayant dans sa
douceur je ne sais quoi d'obstin, de silencieux et d'inflexible;
austre dans les choses publiques, difficile  entraner, offusqu de
ce qui blouit les autres, M. Lemercier, dtail remarquable dans un
homme qui avait livr tout un ct de sa pense aux thories, M.
Lemercier n'avait laiss construire son opinion politique que par les
faits. Et encore voyait-il les faits  sa manire. C'tait un de ces
esprits qui donnent plus d'attention aux causes qu'aux effets, et qui
critiqueraient volontiers la plante sur sa racine et le fleuve sur sa
source. Ombrageux et sans cesse prt  se cabrer, plein d'une haine
secrte et souvent vaillante contre tout ce qui tend  dominer, il
paraissait avoir mis autant d'amour-propre  se tenir toujours de
plusieurs annes en arrire des vnements que d'autres en mettent
 se prcipiter en avant. En 1789, il tait royaliste, ou, comme on
parlait alors, _monarchien_, de 1785; en 93 il devint, comme il l'a
dit lui-mme, libral de 89; en 1804, au moment o Bonaparte se trouva
mr pour l'empire, Lemercier se sentit mr pour la rpublique.

Comme vous le voyez, messieurs, son opinion politique, ddaigneuse de
ce qui lui semblait le caprice du jour, tait toujours mise  la mode
de l'an pass.

Veuillez me permettre ici quelques dtails sur le milieu dans lequel
s'coula la jeunesse de M. Lemercier. Ce n'est qu'en explorant
les commencements d'une vie qu'on peut tudier la formation d'un
caractre. Or, quand on veut connatre  fond ces hommes qui rpandent
de la lumire, il ne faut pas moins s'clairer de leur caractre que
de leur gnie. Le gnie, c'est le flambeau du dehors; le caractre,
c'est la lampe intrieure.

En 1793, au plus fort de la terreur, M. Lemercier, tout jeune homme
alors, suivait avec une assiduit remarquable les sances de la
Convention nationale. C'tait l, messieurs, un sujet de contemplation
sombre, lugubre, effrayant, mais sublime. Soyons justes, nous le
pouvons sans danger aujourd'hui, soyons justes envers ces choses
augustes et terribles qui ont pass sur la civilisation humaine et qui
ne reviendront plus! C'est,  mon sens, une volont de la providence
que la France ait toujours  sa tte quelque chose de grand. Sous les
anciens rois, c'tait un principe; sous l'empire, ce fut un homme;
pendant la rvolution, ce fut une assemble. Assemble qui a bris le
trne et qui a sauv le pays, qui a eu un duel avec la royaut comme
Cromwell et un duel avec l'univers comme Annibal, qui a eu  la fois
du gnie comme tout un peuple et du gnie comme un seul homme, en un
mot, qui a commis des attentats et qui a fait des prodiges, que nous
pouvons dtester, que nous pouvons maudire, mais que nous devons
admirer!

Reconnaissons-le nanmoins, il se fit en France, dans ce temps-l,
une diminution de lumire morale, et par consquent,--remarquons-le,
messieurs,--une diminution de lumire intellectuelle. Cette espce de
demi-jour ou de demi-obscurit qui ressemble  la tombe de la nuit
et qui se rpand sur de certaines poques, est ncessaire pour que la
providence puisse, dans l'intrt ultrieur du genre humain, accomplir
sur les socits vieillies ces effrayantes voies de fait qui, si elles
taient commises par des hommes, seraient des crimes, et qui, venant
de Dieu, s'appellent des rvolutions.

Cette ombre, c'est l'ombre mme que fait la main du Seigneur quand
elle est sur un peuple.

Comme je l'indiquais tout  l'heure, 93 n'est pas l'poque de
ces hautes individualits que leur gnie isole. Il semble, en ce
moment-l, que la providence trouve l'homme trop petit pour ce qu'elle
veut faire, qu'elle le relgue sur le second plan, et qu'elle entre en
scne elle-mme. Eu effet, en 93, des trois gants qui ont fait de la
rvolution franaise, le premier, un fait social, le deuxime, un fait
gographique, le dernier, un fait europen, l'un, Mirabeau, tait
mort; l'autre, Sieys, avait disparu dans l'clipse, il _russissait
 vivre_, comme ce lche grand homme l'a dit plus tard; le troisime,
Bonaparte, n'tait pas n encore  la vie historique. Sieys laiss
dans l'ombre et Danton peut-tre except, il n'y avait donc pas
d'hommes du premier ordre, pas d'intelligences capitales dans la
Convention, mais il y avait de grandes passions, de grandes luttes,
de grands clairs, de grands fantmes. Cela suffisait, certes, pour
l'blouissement du peuple, redoutable spectateur inclin sur la
fatale assemble. Ajoutons qu' cette poque o chaque jour tait une
journe, les choses marchaient si vite, l'Europe et la France, Paris
et la frontire, le champ de bataille et la place publique avaient
tant d'aventures, tout se dveloppait si rapidement, qu' la tribune
de la Convention nationale l'vnement croissait pour ainsi dire sous
l'orateur  mesure qu'il parlait, et, tout en lui donnant le vertige,
lui communiquait sa grandeur. Et puis, comme Paris, comme la France,
la Convention se mouvait dans cette clart crpusculaire de la fin du
sicle qui attachait des ombres immenses aux plus petits hommes, qui
prtait des contours indfinis et gigantesques aux plus chtives
figures, et qui, dans l'histoire mme, rpand sur cette formidable
assemble je ne sais quoi de sinistre et de surnaturel.

Ces monstrueuses runions d'hommes ont souvent fascin les potes
comme l'hydre fascine l'oiseau. Le Long-Parlement absorbait Milton,
la Convention attirait Lemercier. Tous deux plus tard ont illumin
l'intrieur d'une sombre pope avec je ne sais quelle vague
rverbration de ces deux pandmoniums. On sent Cromwell dans _le
Paradis perdu_, et 93 dans la _Panhypocrisiade_. La Convention, pour
le jeune Lemercier, c'tait la rvolution faite vision et runie tout
entire sous son regard. Tous les jours il venait voir l, comme il
l'a dit admirablement, _mettre les lois hors la loi_. Chaque matin
il arrivait  l'ouverture de la sance et s'asseyait  la tribune
publique parmi ces femmes tranges qui mlaient je ne sais quelle
besogne domestique aux plus terribles spectacles, et auxquelles
l'histoire conservera leur hideux surnom de _tricoteuses_. Elles
le connaissaient, elles l'attendaient et lui gardaient sa place.
Seulement il y avait dans sa jeunesse, dans le dsordre de ses
vtements, dans son attention effare, dans son anxit pendant les
discussions, dans la fixit profonde de son regard, dans les paroles
entrecoupes qui lui chappaient par moments, quelque chose de si
singulier pour elles, qu'elles le croyaient priv de raison. Un jour,
arrivant plus tard qu' l'ordinaire, il entendit une de ces femmes
dire  l'autre: _Ne te mets pas l, c'est la place de l'idiot_.

Quatre ans plus tard, en 1797, l'idiot donnait  la France
_Agamemnon_.

Est-ce que par hasard cette assemble aurait fait faire au pote cette
tragdie? Qu'y a-t-il de commun entre gisthe et Danton, entre
Argos et Paris, entre la barbarie homrique et la dmoralisation
voltairienne? Quelle trange ide de donner pour miroir aux attentats
d'une civilisation dcrpite et corrompue les crimes nafs et simples
d'une poque primitive, de faire errer, pour ainsi dire,  quelques
pas des chafauds de la rvolution franaise, les spectres grandioses
de la tragdie grecque, et de confronter au rgicide moderne, tel que
l'accomplissent les passions populaires, l'antique rgicide tel que le
font les passions domestiques! Je l'avouerai, messieurs, en songeant
 cette remarquable poque du talent de M. Lemercier, entre les
discussions de la Convention et les querelles des Atrides, entre ce
qu'il voyait et ce qu'il rvait, j'ai souvent cherch un rapport,
je n'ai trouv tout au plus qu'une harmonie. Pourquoi, par quelle
mystrieuse transformation de la pense dans le cerveau, _Agamemnon_
est-il n ainsi? C'est l un de ces sombres caprices de l'inspiration
dont les potes seuls ont le secret. Quoi qu'il en soit, _Agamemnon_
est une oeuvre, une des plus belles tragdies de notre thtre, sans
contredit, par l'horreur et par la piti  la fois, par la simplicit
de l'lment tragique, par la gravit austre du style. Ce svre
pome a vraiment le profil grec. On sent, en le considrant, que c'est
l'poque o David donne la couleur aux bas-reliefs d'Athnes et
o Talma leur donne la parole et le mouvement. On y sent plus que
l'poque, on y sent l'homme. On devine que le pote a souffert en
l'crivant. En effet, une mlancolie profonde, mle  je ne sais
quelle terreur presque rvolutionnaire, couvre toute cette grande
oeuvre. Examinez-la,--elle le mrite, messieurs,--voyez l'ensemble et
les dtails, Agamemnon et Strophus, la galre qui aborde au port, les
acclamations du peuple, le tutoiement hroque des rois. Contemplez
surtout Clytemnestre, la ple et sanglante figure, l'adultre dvoue
au parricide, qui regarde  ct d'elle sans les comprendre et, chose
terrible! sans en tre pouvante, la captive Cassandre et le petit
Oreste; deux tres faibles en apparence, en ralit formidables!
L'avenir parle dans l'un et vit dans l'autre. Cassandre, c'est la
menace sous la forme d'une esclave; Oreste, c'est le chtiment sous
les traits d'un enfant.--

Comme je viens de le dire,  l'ge o l'on ne souffre pas encore et o
l'on rve  peine, M. Lemercier souffrit et cra. Cherchant  composer
sa pense, curieux de cette curiosit profonde qui attire les esprits
courageux aux spectacles effrayants, il s'approcha le plus prs qu'il
put de la Convention, c'est--dire de la rvolution. Il se pencha sur
la fournaise pendant que la statue de l'avenir y bouillonnait encore,
et il y vit flamboyer et il y entendit rugir, comme la lave dans le
cratre, les grands principes rvolutionnaires, ce bronze dont sont
faites aujourd'hui toutes les bases de nos ides, de nos liberts
et de nos lois. La civilisation future tait alors le secret de la
providence, M. Lemercier n'essaya pas de le deviner. Il se borna 
recevoir en silence, avec une rsignation stoque, son contrecoup de
toutes les calamits. Chose digne d'attention, et sur laquelle je ne
puis m'empcher d'insister, si jeune, si obscur, si inaperu encore,
perdu dans cette foule qui, pendant la terreur, regardait les
vnements traverser la rue conduits par le bourreau, il fut frapp
dans toutes ses affections les plus intimes par les catastrophes
publiques. Sujet dvou et presque serviteur personnel de Louis XVI,
il vit passer le fiacre du 21 janvier; filleul de madame de Lamballe,
il vit passer la pique du 2 septembre; ami d'Andr Chnier, il vit
passer la charrette du 7 thermidor. Ainsi,  vingt ans, il avait dj
vu dcapiter, dans les trois tres les plus sacrs pour lui aprs son
pre, les trois choses de ce monde les plus rayonnantes aprs Dieu, la
royaut, la beaut et le gnie!

Quand ils ont subi de pareilles impressions, les esprits tendres et
faibles restent tristes toute leur vie, les esprits levs et fermes
demeurent srieux. M. Lemercier accepta donc la vie avec gravit. Le
9 thermidor avait ouvert pour la France cette re nouvelle qui est la
seconde phase de toute rvolution. Aprs avoir regard la socit
se dissoudre, M. Lemercier la regarda se reformer. Il mena la vie
mondaine et littraire. Il tudia et partagea, en souriant parfois,
les moeurs de cette poque du directoire qui est aprs Robespierre ce
que la rgence est aprs Louis XIV, le tumulte joyeux d'une nation
intelligente chappe  l'ennui ou  la peur, l'esprit, la gat et
la licence protestant par une orgie, ici, contre la tristesse d'un
despotisme dvot, l, contre l'abrutissement d'une tyrannie puritaine.
M. Lemercier, clbre alors par le succs d'_Agamemnon_, rechercha
tous les hommes d'lite de ce temps, et en fut recherch. Il connut
couchard-Lebrun chez Ducis, comme il avait connu Andr Chnier chez
madame Pourat. Lebrun l'aima tant, qu'il n'a pas fait une seule
pigramme contre lui. Le duc de Fitz-James et le prince de Talleyrand,
madame de Lameth et M. de Florian, la duchesse d'Aiguillon et madame
Tallien, Bernardin de Saint-Pierre et madame de Stal lui firent fte
et l'accueillirent. Beaumarchais voulut tre son diteur, comme vingt
ans plus tard Dupuytren voulut tre son professeur. Dj plac trop
haut pour descendre aux exclusions de partis, de plain-pied avec tout
ce qui tait suprieur, il devint en mme temps l'ami de David qui
avait jug le roi et de Delille qui l'avait pleur. C'est ainsi qu'en
ces annes-l, de cet change d'ides avec tant de natures diverses,
de la contemplation des moeurs et de l'observation des individus,
naquirent et se dvelopprent dans M. Lemercier, pour faire face 
toutes les rencontres de la vie, deux hommes,--deux hommes libres,--un
homme politique indpendant, un homme littraire original.

Un peu avant cette poque, il avait connu l'officier de fortune qui
devait succder plus tard au directoire. Leur vie se ctoya pendant
quelques annes. Tous deux taient obscurs. L'un tait ruin, l'autre
tait pauvre. On reprochait  l'un sa premire tragdie qui tait un
essai d'colier, et  l'autre sa premire action qui tait un exploit
de jacobin. Leurs deux renommes commencrent en mme temps par un
sobriquet. On disait _M. Mercier-Mlagre_ au mme instant o l'on
disait le _gnral Vendmiaire_. Loi trange qui veut qu'en France le
ridicule s'essaye un moment  tous les hommes suprieurs! Quand madame
de Beauharnais songea  pouser le protg de Barras, elle consulta M.
Lemercier sur cette msalliance. M. Lemercier, qui portait intrt au
jeune artilleur de Toulon, la lui conseilla. Puis tous deux, l'homme
de lettres et l'homme de guerre, grandirent presque paralllement. Ils
remportrent en mme temps leurs premires victoires. M. Lemercier fit
jouer _Agamemnon_ dans l'anne d'Arcole et de Lodi, et _Pinto_ dans
l'anne de Marengo. Avant Marengo, leur liaison tait dj troite.
Le salon de la rue Chantereine avait vu M. Lemercier lire sa tragdie
gyptienne d'_Ophis_ au gnral en chef de l'arme d'gypte; Klber
et Desaix coutaient assis dans un coin. Sous le consulat, la liaison
devint de l'amiti. A la Malmaison, le premier consul, avec cette
gat d'enfant propre aux vrais grands hommes, entrait brusquement la
nuit dans la chambre o veillait le pote, et s'amusait  lui teindre
sa bougie, puis il s'chappait en riant aux clats. Josphine avait
confi  M. Lemercier son projet de mariage; le premier consul lui
confia son projet d'empire. Ce jour-l, M. Lemercier sentit qu'il
perdait un ami. Il ne voulut pas d'un matre. On ne renonce pas
aisment  l'galit avec un pareil homme. Le pote s'loigna
firement. On pourrait dire que, le dernier en France, il tutoya
Napolon. Le 14 floral an XII, le jour mme o le snat donnait pour
la premire fois  l'lu de la nation le titre imprial: _Sire_, M.
Lemercier, dans une lettre mmorable, l'appelait encore familirement
de ce grand nom: _Bonaparte!_

Cette amiti,  laquelle la lutte dut succder, les honorait l'un et
l'autre. Le pote n'tait pas indigne du capitaine. C'tait un rare et
beau talent que M. Lemercier. On a plus de raisons que jamais de
le dire aujourd'hui que son monument est termin, aujourd'hui que
l'difice construit par cet esprit a reu cette fatale dernire pierre
que la main de Dieu pose toujours sur tous les travaux de l'homme.
Vous n'attendez certes pas de moi, messieurs, que j'examine ici page
 page cette oeuvre immense et multiple qui, comme celle de Voltaire,
embrasse tout, l'ode, l'ptre, l'apologue, la chanson, la parodie, le
roman, le drame, l'histoire et le pamphlet, la prose et le vers, la
traduction et l'invention, l'enseignement politique, l'enseignement
philosophique et l'enseignement littraire; vaste amas de volumes et
de brochures que couronnent avec quelque majest dix pomes, douze
comdies et quatorze tragdies; riche et fantasque architecture,
parfois tnbreuse, parfois vivement claire, sous les arceaux
de laquelle apparaissent, trangement mls dans un clair-obscur
singulier, tous les fantmes imposants de la fable, de la bible et de
l'histoire, Atride, Ismal, le lvite d'phram, Lycurgue, Camille,
Clovis, Charlemagne, Baudouin, saint Louis, Charles VI, Richard III,
Richelieu, Bonaparte, domins tous par ces quatre colosses symboliques
sculpts sur le fronton de l'oeuvre, Mose, Alexandre, Homre et
Newton; c'est--dire par la lgislation, la guerre, la posie et la
science. Ce groupe de figurs et d'ides que le pote avait dans
l'esprit et qu'il a pos largement dans notre littrature, ce groupe,
messieurs, est plein de grandeur. Aprs avoir dgag la ligne
principale de l'oeuvre, permettez-moi d'en signaler quelques dtails
saillants et caractristiques; cette comdie de la rvolution
portugaise, si vive, si spirituelle, si ironique et si profonde; ce
_Plaute_, qui diffre de l'_Harpagon_ de Molire en ce que, comme le
dit ingnieusement l'auteur lui-mme, _le sujet de Molire, c'est un
avare gui perd un trsor; mon sujet  moi, c'est Plaute qui trouve un
avare_; ce _Christophe Colomb_, o l'unit de lieu est tout  la fois
si rigoureusement observe, car l'action se passe sur le pont d'un
vaisseau, et si audacieusement viole, car ce vaisseau--j'ai presque
dit ce drame--va de l'ancien monde au nouveau; cette _Frdgonde_,
conue comme un rve de Crbillon, excute comme une pense de
Corneille; cette _Atlantiade_, que la nature pntre d'un assez vif
rayon, quoiqu'elle y soit plutt interprte peut-tre selon la
science que selon la posie; enfin, ce dernier pome, l'homme donn
par Dieu en spectacle aux dmons, cette _Panhypocrisiade_ qui est
tout ensemble une pope, une comdie et une satire, sorte de chimre
littraire, espce de monstre  trois ttes qui chante, qui rit et qui
aboie.

Aprs avoir travers tous ces livres, aprs avoir mont et descendu
la double chelle, construite par lui-mme pour lui seul peut-tre, 
l'aide de laquelle ce penseur plongeait dans l'enfer ou pntrait dans
le ciel, il est impossible, messieurs, de ne pas se sentir au coeur
une sympathie sincre pour cette noble et travailleuse intelligence
qui, sans se rebuter, a courageusement essay tant d'ides  ce
superbe got franais si difficile  satisfaire; philosophe selon
Voltaire, qui a t parfois un pote selon Shakespeare; crivain
prcurseur qui ddiait des popes  Dante  l'poque o Dorat
refleurissait sous le nom de Demoustier; esprit  la vaste envergure,
qui a tout  la fois une aile dans la tragdie primitive et une aile
dans la comdie rvolutionnaire, qui touche par _Agamemnon_ au pote
de Promthe et par _Pinto_ au pote de Figaro.

Le droit de critique, messieurs, parat au premier abord dcouler
naturellement du droit d'apologie. L'oeil humain--est-ce perfection?
est-ce infirmit?--est ainsi fait qu'il cherche toujours le ct
dfectueux de tout. Boileau n'a pas lou Molire sans restriction.

Cela est-il  l'honneur de Boileau? Je l'ignore, mais cela est. Il y
a deux cent trente ans que l'astronome Jean Fabricius a trouv des
taches dans le soleil; il y a deux mille deux cents ans que le
grammairien Zole en avait trouv dans Homre. Il semble donc que
je pourrais ici, sans offenser vos usages et sans manquer  la
respectable mmoire qui m'est confie, mler quelques reproches 
mes louanges et prendre de certaines prcautions conservatoires dans
l'intrt de l'art. Je ne le ferai pourtant pas, messieurs. Et
vous-mmes, en rflchissant que si, par hasard, moi qui ne peux
tre que fidle  des convictions hautement proclames toute ma vie,
j'articulais une restriction au sujet de M. Lemercier, cette
restriction porterait peut-tre principalement sur un point dlicat et
suprme, sur la condition qui, selon moi, ouvre ou ferme aux crivains
les portes de l'avenir, c'est--dire sur le style, en songeant  ceci,
je n'en doute pas, messieurs, vous comprendrez ma rserve et
vous approuverez mon silence. D'ailleurs, et ce que je disais en
commenant, ne dois-je pas le rpter ici surtout? qui suis-je? qui
m'a donn qualit pour trancher des questions si complexes et
si graves? Pourquoi la certitude que je crois sentir en moi se
rsoudrait-elle en autorit pour autrui? La postrit seule--et c'est
l encore une de mes convictions  le droit dfinitif de critique et
de jugement envers les talents suprieurs. Elle seule, qui voit leur
oeuvre dans son ensemble, dans sa proportion et dans sa perspective,
peut dire o ils ont err et dcider o ils ont failli. Pour prendre
ici devant vous le rle auguste de la postrit, pour adresser un
reproche ou un blme  un grand esprit, il faudrait au moins tre
ou se croire un contemporain minent. Je n'ai ni le bonheur de ce
privilge, ni le malheur de cette prtention.

Et puis, messieurs, et c'est toujours l qu'il en faut revenir quand
on parle de M. Lemercier, quel que soit son clat littraire, son
caractre tait peut-tre plus complet encore que son talent.

Du jour o il crut de son devoir de lutter contre ce qui lui semblait
l'injustice faite gouvernement, il immola  cette lutte sa fortune,
qu'il avait retrouve aprs la rvolution et que l'empire lui reprit,
son loisir, son repos, cette scurit extrieure qui est comme la
muraille du bonheur domestique, et, chose admirable dans un pote,
jusqu'au succs de ses ouvrages. Jamais pote n'a fait combattre des
tragdies et des comdies avec une plus hroque bravoure. Il envoyait
ses pices  la censure comme un gnral envoie ses soldats 
l'assaut. Un drame supprim tait immdiatement remplac par un autre
qui avait le mme sort. J'ai eu, messieurs, la triste curiosit de
chercher et d'valuer le dommage caus par cette lutte  la renomme
de l'auteur d'_Agamemnon_. Voulez-vous savoir le rsultat?--Sans
compter _le Lvite d'phram_ proscrit par le comit de salut public,
comme dangereux pour la philosophie, _le Tartuffe rvolutionnaire_
proscrit par la Convention, comme contraire  la rpublique, _la
Dmence de Charles VI_ proscrite par la restauration, comme hostile 
la royaut; sans m'arrter au _Corrupteur_, siffl, dit-on, en 1823,
par les gardes du corps; en me bornant aux actes de la censure
impriale, voici ce que j'ai trouv: _Pinto_, jou vingt fois, puis
dfendu; _Plaute_, jou sept fois, puis dfendu; _Christophe Colomb_,
jou onze fois militairement devant les bayonnettes, puis dfendu;
_Charlemagne_, dfendu; _Camille_, dfendu. Dans cette guerre,
honteuse pour le pouvoir, honorable pour le pote, M. Lemercier eut en
dix ans cinq grands drames tus sous lui.

Il plaida quelque temps pour son droit et pour sa pense par
d'nergiques rclamations directement adresses  Bonaparte lui-mme.
Un jour, au milieu d'une discussion dlicate et presque blessante, le
matre, s'interrompant, lui dit brusquement: _Qu'avez-vous donc? vous
devenez tout rouge_.--_Et vous tout ple_, rpliqua firement M.
Lemercier; _c'est notre manire  tous deux quand quelque chose nous
irrite, vous ou moi. Je rougis et vous plissez_. Bientt il cessa
tout  fait de voir l'empereur. Une fois pourtant, en janvier 1812,
 l'poque culminante des prosprits de Napolon, quelques semaines
aprs la suppression arbitraire de son _Camille_, dans un moment o il
dsesprait de jamais faire reprsenter aucune de ses pices tant que
l'empire durerait, il dut, comme membre de l'institut, se rendre aux
Tuileries. Ds que Napolon l'aperut, il vint droit  lui.--_Eh bien,
monsieur Lemercier, quand nous donnerez-vous une belle tragdie_? M.
Lemercier regarda l'empereur fixement et dit ce seul-mot: _Bientt.
J'attends_. Mot terrible! mot de prophte plus encore que de pote!
mot qui, prononc au commencement de 1812, contient Moscou, Waterloo
et Sainte-Hlne!

Tout sentiment sympathique pour Bonaparte n'tait cependant pas teint
dans ce coeur silencieux et svre. Vers ces derniers temps, l'ge
avait plutt rallum qu'touff l'tincelle. L'an pass, presque 
pareille poque, par une belle matine de mai, le bruit se rpandit
dans Paris que l'Angleterre, honteuse enfin de ce qu'elle a fait
 Sainte-Hlne, rendait  la France le cercueil de Napolon. M.
Lemercier, dj souffrant et malade depuis prs d'un mois, se fit
apporter le journal. Le journal, en effet, annonait qu'une frgate
allait mettre  la voile pour Sainte-Hlne. Ple et tremblant, le
vieux pote se leva, une larme brilla dans son oeil, et au moment o
on lui lut que le gnral Bertrand irait chercher l'empereur son
matre....--_Et moi_, s'cria-t-il, _si j'allais chercher mon ami le
premier consul!_

Huit jours aprs, il tait parti.

_Hlas!_ me disait sa respectable veuve en me racontant ces douloureux
dtails, _il ne l'est pas all chercher, il a fuit davantage, il l'est
all rejoindre_.

Nous venons de parcourir du regard toute cette noble vie; tirons-en
maintenant l'enseignement qu'elle renferme.

M. Lemercier est un de ces hommes rares qui obligent l'esprit 
se poser et aident la pense  rsoudre ce grave et beau
problme:--Quelle doit tre l'attitude de la littrature vis--vis
de la socit, selon les poques, selon les peuples et selon les
gouvernements?

Aujourd'hui, vieux trne de Louis XIV, gouvernement des assembles,
despotisme de la gloire, monarchie absolue, rpublique tyrannique,
dictature militaire, tout cela s'est vanoui. A mesure que nous,
gnrations nouvelles, nous voguons d'anne en anne vers l'inconnu,
les trois objets immenses que M. Lemercier rencontra sur sa route,
qu'il aima, contempla et combattit tour  tour, immobiles et morts
dsormais, s'enfoncent peu  peu dans la brume paisse du pass. Les
rois de la branche ane ne sont plus que des ombres, la Convention
n'est plus qu'un souvenir, l'empereur n'est plus qu'un tombeau.

Seulement, les ides qu'ils contenaient leur ont survcu. La mort et
l'croulement ne servent qu' dgager cette valeur intrinsque et
essentielle des choses qui en est comme l'me. Dieu met quelquefois
des ides dans certains faits et dans certains hommes comme des
parfums dans des vases. Quand le vase tombe, l'ide se rpand.

Messieurs, la race ane contenait la tradition historique, la
Convention contenait l'expansion rvolutionnaire, Napolon contenait
l'unit nationale. De la tradition nat la stabilit, de l'expansion
nat la libert, de l'unit nat le pouvoir. Or la tradition, l'unit
et l'expansion, en d'autres termes, la stabilit, le pouvoir et
la libert, c'est la civilisation mme. La racine, le tronc et le
feuillage, c'est tout l'arbre.

La tradition, messieurs, importe  ce pays. La France n'est pas une
colonie violemment faite nation; la France n'est pas une Amrique.
La France fait partie intgrante de l'Europe. Elle ne peut pas plus
briser avec le pass que rompre avec le sol. Aussi,  mon sens, c'est
avec un admirable instinct que notre dernire rvolution, si grave, si
forte, si intelligente, a compris que, les familles couronnes tant
faites pour les nations souveraines,  de certains ges des races
royales, il fallait substituer  l'hrdit de prince  prince
l'hrdit de branche  branche; c'est avec un profond bon sens
qu'elle a choisi pour chef constitutionnel un ancien lieutenant
de Dumouriez et de Kellermann qui tait petit-fils de Henri IV et
petit-neveu de Louis XIV; c'est avec une haute raison qu'elle a
transform en jeune dynastie une vieille famille, monarchique et
populaire  la fois, pleine de pass par son histoire et pleine
d'avenir par sa mission.

Mais si la tradition historique importe  la France, l'expansion
librale ne lui importe pas moins. L'expansion des ides, c'est le
mouvement qui lui est propre. Elle est par la tradition et elle vit
par l'expansion. A Dieu ne plaise, messieurs, qu'en vous rappelant
tout  l'heure combien la France tait puissante et superbe il y a
trente ans, j'aie eu un seul moment l'intention impie d'abaisser,
d'humilier ou de dcourager, par le sous-entendu d'un prtendu
contraste, la France d' prsent! Nous pouvons le dire avec calme, et
nous n'avons pas besoin de hausser la voix pour une chose si simple et
si vraie, la France est aussi grande aujourd'hui qu'elle l'a jamais
t. Depuis cinquante annes qu'en commenant sa propre transformation
elle a commenc le rajeunissement de toutes les socits vieillies,
la France semble avoir fait deux parts gales de sa tche et de son
temps. Pendant vingt-cinq ans elle a impos ses armes  l'Europe;
depuis vingt-cinq ans elle lui impose ses ides. Par sa presse, elle
gouverne les peuples; par ses livres, elle gouverne les esprits. Si
elle n'a plus la conqute, cette domination par la guerre, elle a
l'initiative, cette domination par la paix. C'est elle qui rdige
l'ordre du jour de la pense universelle. Ce qu'elle propose est 
l'instant mme mis en discussion par l'humanit tout entire; ce
qu'elle conclut fait loi. Son esprit s'introduit peu  peu dans les
gouvernements, et les assainit. C'est d'elle que viennent toutes les
palpitations gnreuses des autres peuples, tous les changements
insensibles du mal au bien qui s'accomplissent parmi les hommes en ce
moment et qui pargnent aux tats des secousses violentes. Les nations
prudentes et qui ont souci de l'avenir tchent de faire pntrer dans
leur vieux sang l'utile fivre des ides franaises, non comme une
maladie, mais, permettez-moi cette expression, comme une vaccine qui
inocule le progrs et qui prserve des rvolutions. Peut-tre les
limites matrielles de la France sont-elles momentanment restreintes,
non, certes, sur la mappemonde ternelle dont Dieu a marqu les
compartiments avec des fleuves, des ocans et des montagnes, mais sur
cette carte phmre, bariole de rouge et de bleu, que la victoire
ou la diplomatie refont tous les vingt ans. Qu'importe! Dans un temps
donn, l'avenir remet toujours tout dans le moule de Dieu. La forme de
la France est fatale. Et puis, si les coalitions, les ractions et les
congrs ont bti une France, les potes et les crivains en ont fait
une autre. Outre ses frontires visibles, la grande nation a des
frontires invisibles qui ne s'arrtent que l o le genre humain
cesse de parler sa langue, c'est--dire aux bornes mmes du monde
civilis.

Encore quelques mots, messieurs, encore quelques instants de votre
bienveillante attention, et j'ai fini.

Vous le voyez, je ne suis pas de ceux qui dsesprent. Qu'on me
pardonne cette faiblesse, j'admire mon pays et j'aime mon temps. Quoi
qu'on en puisse dire, je ne crois pas plus  l'affaiblissement graduel
de la France qu' l'amoindrissement progressif de la race humaine. Il
me semble que cela ne peut tre dans les desseins du Seigneur, qui
successivement a fait Rome pour l'homme ancien et Paris pour l'homme
nouveau. Le doigt ternel, visible, ce me semble, en toute chose,
amliore perptuellement l'univers par l'exemple des nations choisies
et les nations choisies par le travail des intelligences lues. Oui,
messieurs, n'en dplaise  l'esprit de diatribe et de dnigrement, cet
aveugle qui regarde, je crois en l'humanit et j'ai foi en mon sicle;
n'en dplaise  l'esprit de doute et d'examen, ce sourd qui coute, je
crois en Dieu et j'ai foi en sa providence.

Rien donc, non, rien n'a dgnr chez nous. La France tient toujours
le flambeau des nations. Cette poque est grande, je le pense,--moi
qui ne suis rien, j'ai le droit de le dire!--elle est grande par la
science, grande par l'industrie, grande par l'loquence, grande par la
posie et par l'art. Les hommes des nouvelles gnrations, que cette
justice tardive leur soit du moins rendue par le moindre et le dernier
d'entre eux, les hommes des nouvelles gnrations ont pieusement et
courageusement continu l'oeuvre de leurs pres. Depuis la mort du
grand Goethe, la pense allemande est rentre dans l'ombre; depuis la
mort de Byron et de Walter Scott, la posie anglaise s'est teinte;
il n'y a plus  cette heure dans l'univers qu'une seule littrature
allume et vivante, c'est la littrature franaise. On ne lit plus que
des livres franais de Ptersbourg  Cadix, de Calcutta  New-York. Le
monde s'en inspire, la Belgique en vit. Sur toute la surface des trois
continents, partout o germe une ide un livre franais a t sem.
Honneur donc aux travaux des jeunes gnrations! Les puissants
crivains, les nobles potes, les matres minents qui sont parmi
vous, regardent avec douceur et avec joie de belles renommes surgir
de toutes parts dans le champ ternel de la pense. Oh! qu'elles se
tournent avec confiance vers cette enceinte! Comme vous le disait il
y a onze ans, en prenant sance parmi vous, mon illustre ami. M. de
Lamartine, _vous n'en laisserez aucune sur le seuil!_

Mais que ces jeunes renommes, que ces beaux talents, que ces
continuateurs de la grande tradition littraire franaise ne
l'oublient pas:  temps nouveaux, devoirs nouveaux. La tche de
l'crivain aujourd'hui est moins prilleuse qu'autrefois, mais n'est
pas moins auguste. Il n'a plus la royaut  dfendre contre l'chafaud
comme en 93, ou la libert  sauver du billon comme en 1810, il a la
civilisation  propager. Il n'est plus ncessaire qu'il donne sa tte,
comme Andr Chnier, ni qu'il sacrifie son oeuvre, comme Lemercier, il
suffit qu'il dvoue sa pense.

Dvouer sa pense,--permettez-moi de rpter ici solennellement ce
que j'ai dit toujours, ce que j'ai crit partout, ce qui, dans la
proportion restreinte de mes efforts, n'a jamais cess d'tre ma
rgle, ma loi, mon principe et mon but;--dvouer sa pense au
dveloppement continu de la sociabilit humaine; avoir les populaces
en ddain et le peuple en amour; respecter dans les partis, tout en
s'cartant d'eux quelquefois, les innombrables formes qu'a le droit de
prendre l'initiative multiple et fconde de la libert; mnager dans
le pouvoir, tout en lui rsistant au besoin, le point d'appui, divin
selon les uns, humain selon les autres, mystrieux et salutaire selon
tous, sans lequel toute socit chancelle; confronter de temps en
temps les lois humaines avec la loi chrtienne et la pnalit avec
l'vangile; aider la presse par le livre toutes les fois qu'elle
travaille dans le vrai sens du sicle; rpandre largement ses
encouragements et ses sympathies sur ces gnrations encore couvertes
d'ombre qui languissent faute d'air et d'espace, et que nous entendons
heurter tumultueusement de leurs passions, de leurs souffrances et de
leurs ides les portes profondes de l'avenir; verser par le thtre
sur la foule,  travers le rire et les pleurs,  travers les
solennelles leons de l'histoire,  travers les hautes fantaisies de
l'imagination, cette motion tendre et poignante qui se rsout dans
l'me, des spectateurs en piti pour la femme et en vnration pour le
vieillard; faire pntrer la nature dans l'art comme la sve mme de
Dieu; en un mot, civiliser les hommes par le calme rayonnement de la
pense sur leurs ttes, voil aujourd'hui, messieurs, la mission, la
fonction et la gloire du pote.

Ce que je dis du pote solitaire, ce que je dis de l'crivain isol,
si j'osais, je le dirais de vous-mmes, messieurs. Vous avez sur
les coeurs et sur les mes une influence immense. Vous tes un des
principaux centres de ce pouvoir spirituel qui s'est dplac
depuis Luther et qui, depuis trois sicles, a cess d'appartenir
exclusivement  l'glise. Dans la civilisation actuelle deux domaines
relvent de vous, le domaine intellectuel et le domaine moral. Vos
prix et vos couronnes ne s'arrtent pas au talent, ils atteignent
jusqu' la vertu. L'acadmie franaise est en perptuelle communion
avec les esprits spculatifs par ses philosophes, avec les esprits
pratiques par ses historiens, avec la jeunesse, avec les penseurs et
avec les femmes par ses potes, avec le peuple par la langue qu'il
fait et qu'elle constate en la rectifiant. Vous tes placs entre les
grands corps de l'tat et  leur niveau pour complter leur action,
pour rayonner dans toutes les ombres sociales, et pour faire pntrer
la pense, cette puissance subtile et, pour ainsi dire, respirable, l
o ne peut pntrer le code, ce texte rigide et matriel. Les autres
pouvoirs assurent et rglent la vie extrieure de la nation, vous
gouvernez la vie intrieure. Ils font les lois, vous faites les
moeurs.

Cependant, messieurs, n'allons pas au del du possible. Ni dans les
questions religieuses, ni dans les questions sociales, ni mme dans
les questions politiques, la solution dfinitive n'est donne 
personne Le miroir de la vrit s'est bris au milieu des socits
modernes. Chaque parti en a ramass un morceau. Le penseur cherche 
rapprocher ces fragments, rompus la plupart selon les formes les plus
tranges, quelques-uns souills de boue, d'autres, hlas! tachs de
sang. Pour les rajuster tant bien que mal et y retrouver,  quelques
lacunes prs, la vrit totale, il suffit d'un sage; pour les souder
ensemble et leur rendre l'unit, il faudrait Dieu.

Nul n'a plus ressembl  ce sage,--souffrez, messieurs, que je
prononce en terminant un nom vnrable pour lequel j'ai toujours eu
une pit particulire,--nul n'a plus ressembl  ce sage que ce
noble Malesherbes qui fut tout  la fois un grand lettr, un grand
magistrat, un grand ministre et un grand citoyen. Seulement il est
venu trop tt. Il tait plutt l'homme qui ferme les rvolutions que
l'homme qui les ouvre. L'absorption insensible des commotions de
l'avenir par les progrs du prsent, l'adoucissement des moeurs,
l'ducation des masses par les coles, les ateliers et les
bibliothques, l'amlioration graduelle de l'homme par la loi et par
l'enseignement, voil le but srieux que doit se proposer tout bon
gouvernement et tout vrai penseur; voil la tche que s'tait donne
Malesherbes durant ses trop courts ministres. Ds 1776, sentant venir
la tourmente qui, dix-sept ans plus tard, a tout arrach, il s'tait
ht de rattacher la monarchie chancelante  ce fond solide. Il et
ainsi sauv l'tat et le roi si le cble n'avait pas cass. Mais--et
que cecien courage quiconque voudra l'imiter--si Malesherbes lui-mme
a pri, son souvenir du moins est rest indestructible dans la mmoire
orageuse de ce peuple en rvolution qui oubliait tout, comme reste au
fond de l'ocan,  demi enfouie sous le sable, la vieille ancre de fer
d'un vaisseau disparu dans la tempte!




RPONSE DE M. VICTOR HUGO

DIRECTEUR DE L'ACADMIE FRANAISE

AU DISCOURS DE M. SAINT-MARC GIRARDIN

16 janvier 1845.


Monsieur,

Votre pense a devanc la mienne. Au moment o j'lve la voix dans
cette enceinte pour vous rpondre, je ne puis matriser une profonde
et douloureuse motion. Vous la comprenez, monsieur; vous comprenez
que mon premier mouvement ne saurait se porter d'abord vers vous, ni
mme vers le confrre honorable et regrett auquel vous succdez.
En cet instant o je parle au nom de l'acadmie entire, comment
pourrais-je voir une place vide dans ses rangs sans songer  l'homme
minent et rare qui devrait y tre assis,  cet intgre serviteur de
la patrie et des lettres, puis par ses travaux mmes, hier en
butte  tant de haines, aujourd'hui entour de cette respectueuse et
universelle sympathie, qui n'a qu'un tort, c'est de toujours attendre,
pour se dclarer en faveur des hommes illustres, l'heure suprme du
malheur? Laissez-moi, monsieur, vous parler de lui un moment. Ce qu'il
est dans l'estime de tous, ce qu'il est dans cette acadmie, vous le
savez, le matre de la critique moderne, l'crivain lev, loquent,
gracieux et svre, le juste et sage esprit dvou  la ferme et
droite raison, le confrre affectueux, l'ami fidle et sr; et il
m'est impossible de le sentir absent d'auprs de moi aujourd'hui sans
un inexprimable serrement de coeur. Cette absence, n'en doutons pas,
aura un terme; il nous reviendra. Confions-nous  Dieu, qui tient dans
sa main nos intelligences et nos destines, mais qui ne cre pas
de pareils hommes pour qu'ils laissent leur tche inacheve. Homme
excellent et cher! il partageait sa vie noble et srieuse entre les
plus hautes affaires et les soins les plus touchants. Il avait l'me
aussi inpuisable que l'esprit. Son loge, on pourrait le faire avec
un mot. Le jour o cela fut ncessaire, il se trouva que dans ce grand
lettr, dans cet homme public, dans cet orateur, dans ce ministre, il
y avait une mre!

Au milieu de ces regrets unanimes qui se tournent vers lui, je sens
plus vivement que jamais toute sa valeur et toute mon insuffisance.
Que ne me remplace-t-il  cette heure! S'il avait pu tre donn 
l'acadmie, s'il avait pu tre donn  cet auditoire si illustre et si
charmant qui m'environne, de l'entendre en cette occasion parler de la
place o je suis, avec quelle sret degot, avec quelle lvation de
langage, avec quelle autorit de bon sens il aurait su apprcier vos
mrites, monsieur, et rendre hommage au talent de M. Campenon!

M. Campenon, en effet, avait une de ces natures d'esprit qui rclament
le coup d'oeil du critique le plus exerc et le plus dlicat. Ce
travail d'analyse intelligente et attentive, vous me l'avez rendu
facile, monsieur, en le faisant vous-mme, et, aprs votre excellent
discours, il me reste peu de chose  dire de l'auteur de _l'Enfant
Prodigue_ et de _la Maison des Champs_. tudier M. Campenon comme je
l'ai fait, c'est l'aimer; l'expliquer comme vous l'avez fait, c'est le
faire aimer. Pour le bien lire, il faut le bien connatre. Chez lui,
comme dans toutes les natures franches et sincres, l'crivain drive
du philosophe, le pote drive de l'homme, simplement, aisment, sans
dviation, sans effort. De son caractre on peut conclure sa posie,
et de sa vie ses pomes. Ses ouvrages sont tout ce qu'est son esprit.
Il tait doux, facile, calme, bienveillant, plein de grce dans sa
personne et d'amnit dans sa parole, indulgent  tout homme, rsign
 toute chose; il aimait la famille, la maison, le foyer domestiqu,
le toit paternel; il aimait la retraite, les livres, le loisir comme
un pote, l'intimit comme un sage; il aimait les champs, mais comme
il faut aimer les champs, pour eux-mmes, plutt pour les fleurs qu'il
y trouvait que pour les vers qu'il y faisait, plutt en bonhomme qu'en
acadmicien, plutt comme La Fontaine que comme Delille. Rien ne
dpassait l'excellence de son esprit, si ce n'est l'excellence de son
coeur. Il avait le got de l'admiration; il recherchait les grandes
amitis littraires, et s'y plaisait. Le ciel ne lui avait pas donn
sans doute la splendeur du gnie, mais il lui avait donn ce qui
l'accompagne presque toujours, ce qui en tient lieu quelquefois, la
dignit de l'me. M. Campenon tait sans envie devant les grandes
intelligences comme sans ambition devant les grandes destines. Il
tait, chose admirable et rare, du petit nombre de ces hommes du
second rang qui aiment les hommes du premier.

Je le rpte, son caractre une fois connu, on connat son talent, et
en cela il participait de ce noble privilge de rvlation de soi-mme
qui semble n'appartenir qu'au gnie. Chacune de ses oeuvres est comme
une production ncessaire, dont on retrouve la racine dans quelque
coin de son coeur. Son amour pour la famille engendre ce doux et
touchant pome de _l'Enfant Prodigue_; son got pour la campagne fait
natre _la Maison des Champs_, cette gracieuse idylle; son culte pour
les esprits minents dtermine les _tudes sur Ducis_, livre curieux
et intressant au plus haut degr, par tout ce qu'il fait voir et par
tout ce qu'il laisse entrevoir; portrait fidle et soigneux d'une
figure isole, peinture involontaire de toute une poque.

Vous le voyez, le lettr refltant l'homme, le talent, miroir de
l'me, le coeur toujours troitement ml  l'imagination, tel fut
M. Campenon. Il aima, il songea, il crivit. Il fut rveur dans sa
jeunesse, il devint pensif dans ses vieux jours. Maintenant,  ceux
qui nous demanderaient s'il fut grand et s'il fut illustre, nous
rpondrons: il fut bon et il fut heureux!

Un des caractres du talent de M. Campenon, c'est la prsence de la
femme dans toutes ses oeuvres. En 1810, il crivait dans une lettre
 M. Legouv, auteur du _Mrite des femmes_, ces paroles
remarquables:--Quand donc les gens de lettres comprendront-ils le
parti qu'ils pourraient tirer dans leurs vers des qualits infinies et
des grces de la femme, qui a tant de soucis et si peu de vritable
bonheur ici-bas? Ce serait honorable pour nous, littrateurs et
philosophes, de chercher dans nos ouvrages  veiller lintrt en
faveur des femmes, un peu dshrites par les hommes, convenons-en,
dans lordre de socit que nous avons fait pour nous plutt que pour
elles. Vous avez ddi aux femmes tout un pome; je leur ddierais
volontiers toute ma posie. Il y a, dans ce peu de lignes, une
lumire jete sur cette nature tendre, compatissante et affectueuse.
Toutes ses compositions, en effet, sont pour ainsi dire doucement
claires par une figure de femme, belle et lumineuse, penche comme
une muse sur le front souffrant et douloureux du pote. Cest lonore
dans son pome du _Tasse_, malheureusement inachev; cest, dans ses
lgies, la jeune fille malade, la juive de Cambrai, Marie Stuart,
mademoiselle de la Vallire; ailleurs, madame de Svign. Toi,
Svign, dit-il,

    Toi qui fus mre et ne fus pas auteur.

Cest, dans la parabole de _lEnfant Prodigue_, cette intervention de
la mre que vous lui avez dailleurs, monsieur, justement reproche;
anachronisme dun coeur irrflchi et bon, qui se montre chrtien et
moderne l o il faudrait tre juif et antique; et qui reste indulgent
dans un sujet svre; faute relle, mais charmante.

Quant  moi, je ne puis, je lavoue, lire sans un certain
attendrissement ce voeu touchant de M. Campenon en faveur de la femme
_qui a_, je redis ses propres paroles, _tant de soucis et si peu de
bonheur ici-bas_. Cet appel aux crivains vient, on le sent, du plus
profond de son me. Il l'a souvent rpt  et l, sous des formes
varies, dans tous ses ouvrages, et chaque fois qu'on retrouve
ce sentiment, il plait et il meut, car rien ne charme comme de
rencontrer dans un livre des choses douces qui sont en mme temps des
choses justes.

Oh! que ce voeu soit entendu! que cet appel ne soit pas fait en vain!
Que le pote et le penseur achvent de rendre de plus en plus sainte
et vnrable aux yeux de la foule, trop prompte  l'ironie et trop
dispose  l'insouciance, cette pure et noble compagne de l'homme, si
forte quelquefois, souvent si accable, toujours si rsigne, presque
gale  l'homme par la pense, suprieure  l'homme par tous les
instincts mystrieux de la tendresse et du sentiment, n'ayant pas 
un aussi haut degr, si l'on veut, la facult virile de crer par
l'esprit, mais sachant mieux aimer, moins grande intelligence
peut-tre, mais  coup sr plus grand coeur. Les esprits lgers la
blment et la raillent aisment; le vulgaire est encore paen dans
tout ce qui la touche, mme dans le culte grossier qu'il lui rend;
les lois sociales sont rudes et avares pour elle; pauvre, elle est
condamne au labeur; riche,  la contrainte; les prjugs, mme en ce
qu'ils ont de bon et d'utile, psent plus durement sur elle que sur
l'homme; son coeur mme, si lev et si sublime, n'est pas toujours
pour elle une consolation et un asile; comme elle aime mieux, elle
souffre davantage; il semble que Dieu ait voulu lui donner en ce monde
tous les martyres, sans doute parce qu'il lui rserve ailleurs toutes
les couronnes. Mais aussi quel rle elle joue dans l'ensemble des
faits providentiels d'o rsulte l'amlioration continue du genre
humain! Comme elle est grande dans l'enthousiasme srieux des
contemplateurs et des potes, la femme de la civilisation chrtienne;
figure anglique et sacre, belle  la fois de la beaut physique et
de la beaut morale, car la beaut extrieure n'est que la rvlation
et le rayonnement de la beaut intrieure; toujours prte 
dvelopper, selon l'occasion ou une grce qui nous charme ou une
perfection qui nous conseille; acceptant tout du malheur, except
le fiel, devenant plus douce  mesure qu'elle devient plus triste;
sanctifie enfin,  chaque ge de la vie, jeune fille, par
l'innocence, pouse, par le devoir, mre, par le dvouement!

M. Campenon faisait partie de l'universit; l'acadmie, pour le
remplacer, a cherch ce que l'universit pouvait lui offrir de plus
distingu; son choix, monsieur, s'est naturellement fix sur vous.
Vos travaux littraires sur l'Allemagne, vos recherches sur l'tat de
l'instruction intermdiaire dans ce grand pays, vous recommandaient
hautement aux suffrages de l'acadmie. Dj un _Tableau de la
littrature franaise au seizime sicle_, plein d'aperus ingnieux,
un remarquable _loge de Bossuet_, crit d'un style vigoureux, vous
avaient mrit deux de ses couronnes. L'acadmie vous avait compt
parmi ses laurats les plus brillants; aujourd'hui elle vous admet
parmi les juges.

Dans cette position nouvelle, votre horizon, monsieur, s'agrandira.
Vous embrasserez d'un coup d'oeil  la fois plus ferme et plus tendu
de plus vastes espaces. Les esprits comme le vtre se fortifient en
s'levant. A mesure que leur point de vue se hausse, leur pense
monte. De nouvelles perspectives, dont peut-tre vous serez surpris
vous-mme, s'ouvriront  votre regard. C'est ici, monsieur, une rgion
sereine. En entrant dans cette compagnie sculaire que tant de grands
noms ont honore, o il y a tant de gloire et par consquent tant de
calme, chacun dpose sa passion personnelle, et prend la passion de
tous, la vrit. Soyez le bienvenu, monsieur. Vous ne trouverez pas
ici l'cho des controverses qui meuvent les esprits au dehors, et
dont le bruit n'arrive pas jusqu' nous. Les membres de cette acadmie
habitent la sphre des ides pures. Qu'il me soit permis de leur
rendre cette justice,  moi, l'un des derniers d'entre eux par le
mrite et par l'ge. Ils ignorent tout sentiment qui pourrait troubler
la paix inaltrable de leur pense. Bientt, monsieur, appel  leurs
assembles intrieures, vous les connatrez, vous les verrez tels
qu'ils sont, affectueux, bienveillants, paisibles, tous dvous aux
mmes travaux et aux mmes gots; honorant les lettrs, cultivant les
lettres, les uns avec plus de penchant pour le pass, les autres
avec plus de foi dans l'avenir; ceux-ci soigneux surtout de puret,
d'ornement et de correction, prfrant Racine, Boileau et Fnelon;
ceux-l, proccups de philosophie et d'histoire, feuilletant
Descartes, Pascal, Bossuet et Voltaire; ceux-l encore, pris des
beauts hardies et mles du gnie libre, admirant avant tout la Bible,
Homre, Eschyle, Dante, Shakespeare et Molire; tous d'accord, quoique
divers; mettant en commun leurs opinions avec cordialit et bonne foi;
cherchant le parfait, mditant le grand; vivant ensemble enfin, frres
plus encore que confrres, dans l'tude des livres et de la nature,
dans la religion du beau et de l'idal, dans la contemplation des
matres ternels.

Ce sera pour vous-mme, monsieur, un enseignement intrieur qui
profitera, n'en doutez pas,  votre enseignement du dehors. Mme votre
intelligence si cultive, mme votre parole si vive, si varie, si
spirituelle et si justement applaudie, pourront se nourrir et se
fortifier au commerce de tant d'esprits hauts et tranquilles, et en
particulier de ces nobles vieillards, vos anciens et vos matres, qui
sont tout  la fois pleins d'autorit et de douceur, de gravit et de
grce, qui savent le vrai et qui veulent le bien.

Vous, monsieur, vous apporterez aux dlibrations de l'acadmie
vos lumires, votre rudition, votre esprit ingnieux, votre riche
mmoire, votre langage lgant. Vous recevrez et vous donnerez.

Flicitez-vous des forces nouvelles que vous acquerrez ainsi prs de
vos vnrables confrres pour votre dlicate et difficile mission.
Quoi de plus efficace et de plus lev qu'un enseignement littraire
pntr de l'esprit si impartial, si sympathique et si bienveillant,
qui anime  l'heure o nous sommes cette antique et illustre
compagnie! Quoi de plus utile qu'un enseignement littraire, docte,
large, dsintress, digne d'un grand corps comme l'institut et d'un
grand peuple comme la France, sujet d'tude pour les intelligences
neuves, sujet de mditation pour les talents faits et les esprits
mrs! Quoi de plus fcond que des leons pareilles qui seraient
composes de sagesse autant que de science, qui apprendraient tout aux
jeunes gens, et quelque chose aux vieillards!

Ce n'est pas une mdiocre fonction, monsieur, de porter le poids d'un
grand enseignement public dans cette mmorable et illustre poque, o
de toutes parts l'esprit humain se renouvelle. A une gnration de
soldats ce sicle a vu succder une gnration d'crivains. Il a
commenc par les victoires de l'pe, il continue par les victoires de
la pense. Grand spectacle!

A tout prendre, en jugeant d'un point de vue lev l'immense
travail qui s'opre de tous cts, toutes critiques faites, toutes
restrictions admises, dans le temps o nous sommes, ce qui est au
fond des intelligences est bon. Tous font leur tche et leur devoir,
l'industriel comme le lettr, l'homme de presse comme l'homme de
tribune, tous, depuis l'humble ouvrier, bienveillant et laborieux, qui
se lve avant le jour dans sa cellule obscure, qui accepte la socit
et qui la sert, quoique plac en bas, jusqu'au roi, sage couronn, qui
du haut de son trne laisse tomber sur toutes les nations les graves
et saintes paroles de la concorde universelle!

A une poque aussi srieuse, il faut de srieux conseils. Quoiqu'il
soit presque tmraire d'entreprendre une pareille tche,
permettez-moi, monsieur,  moi qui n'ai jamais eu le bonheur d'tre du
nombre de vos auditeurs, et qui le regrette, de me reprsenter, tel
qu'il doit tre, tel qu'il est sans nul doute, et d'essayer de faire
parler un moment en votre prsence, ainsi que je le comprendrais, du
moins  son point de dpart, ce haut enseignement de l'tat, toujours
recueilli, j'insiste sur ce point, comme une leon par la foule
studieuse et par les jeunes gnrations, parfois mme mritant
l'insigne honneur d'tre accept comme un avertissement par l'rudit,
par le savant, par le publiciste, par le talent qui fertilise le vieux
sillon littraire, mme par ces hommes minents et solitaires qui
dominent toute une poque, appuys  la fois sur l'ide dont Dieu a
compos leur sicle et sur l'ide dont Dieu a compos leur esprit.

Lettrs! vous tes l'lite des gnrations, l'intelligence des
multitudes rsume en quelques hommes, la tte mme de la nation.
Vous tes les instruments vivants, les chefs visibles d'un pouvoir
spirituel redoutable et libre. Pour n'oublier jamais quelle est votre
responsabilit, n'oubliez jamais quelle est votre influence. Regardez
vos aeux, et ce qu'ils ont fait; car vous avez pour anctres tous
les gnies qui depuis trois mille ans ont guid ou gar, clair ou
troubl le genre humain. Ce qui se dgage de tous leurs travaux, ce
qui rsulte de toutes leurs preuves, ce qui sort de toutes leurs
oeuvres, c'est l'ide de leur puissance. Homre a fait plus
qu'Achille, il a fait Alexandre; Virgile a calm l'Italie aprs les
guerres civiles; Dante l'a agite; Lucain tait l'insomnie de Nron;
Tacite a fait de Capre le pilori de Tibre. Au moyen ge, qui tait,
aprs Jsus-Christ, la loi des intelligences? Aristote. Cervants
a dtruit la chevalerie; Molire a corrig la noblesse par la
bourgeoisie, et la bourgeoisie par la noblesse; Corneille a vers de
l'esprit romain dans l'esprit franais; Racine, qui pourtant est mort
d'un regard de Louis XIV, a fait descendre Louis XIV du thtre;
on demandait au grand Frdric quel roi il craignait en Europe, il
rpondit: _Le roi Voltaire_. Les lettrs du XVIIIe sicle, Voltaire en
tte, ont battu en brche et jet bas la socit ancienne; les lettrs
du XIXe peuvent consolider ou branler la nouvelle. Que vous dirai-je
enfin? le premier de tous les livres et de tous les codes, la Bible,
est un pome. Partout et toujours ces grands rveurs qu'on nomme les
penseurs et les potes se mlent  la vie universelle, et, pour ainsi
parler,  la respiration mme de l'humanit. La pense n'est qu'un
souffle, mais ce souffle remue le monde.

Que les crivains donc se prennent au srieux. Dans leur action
publique, qu'ils soient graves, modrs, indpendants et dignes. Dans
leur action littraire, dans les libres caprices de leur inspiration,
qu'ils respectent toujours les lois radicales de la langue qui est
l'expression du vrai, et du style qui est la forme du beau. En l'tat
o sont aujourd'hui les esprits, le lettr doit sa sympathie  tous
les malaises individuels, sa pense  tous les problmes sociaux, son
respect  toutes les nigmes religieuses. Il appartient  ceux qui
souffrent,  ceux qui errent,  ceux qui cherchent. Il faut qu'il
laisse aux uns un conseil, aux autres une solution,  tous une parole.
S'il est fort, qu'il pse et qu'il juge; s'il est plus fort encore,
qu'il examine et qu'il enseigne; s'il est le plus grand de tous, qu'il
console. Selon ce que vaut l'crivain, la table o il s'accoude,
et d'o il parle aux intelligences, est quelquefois un tribunal,
quelquefois une chaire. Le talent est une magistrature; le gnie est
un sacerdoce.

crivains qui voulez tre dignes de ce noble titre et de cette
fonction svre, augmentez chaque jour, s'il vous est possible, la
gravit de votre raison; descendez dans les entrailles de toutes les
grandes questions humaines; posez sur votre pense, comme des fardeaux
sublimes, l'art, l'histoire, la science, la philosophie. C'est beau,
c'est louable, et c'est utile. En devenant plus grands, vous devenez
meilleurs. Par une sorte de double travail divin et mystrieux, il se
trouve qu'en amliorant en vous ce qui pense, vous amliorez aussi ce
qui aime.

La hauteur des sentiments est en raison directe de la profondeur de
l'intelligence. Le coeur et l'esprit sont les deux plateaux d'une
balance. Plongez l'esprit dans l'tude, vous levez le coeur dans les
cieux.

Vivez dans la mditation du beau moral, et, par la secrte puissance
de transformation qui est dans votre cerveau, faites-en, pour les yeux
de tous, le beau potique et littraire, cette chose rayonnante et
splendide! N'entendez pas ces mots, le _beau moral_, dans le sens
troit et petit, comme les interprte la pdanterie scolastique ou
la pdanterie dvote; entendez-les grandement, comme les entendaient
Shakespeare et Molire, ces gnies si libres  la surface, au fond si
austres.

Encore un mot, et j'ai fini.

Soit que sur le thtre vous rendiez visible, pour l'enseignement
de la foule, la triple lutte, tantt ridicule, tantt terrible, des
caractres, des passions et des vnements; soit que dans l'histoire
vous cherchiez, glaneur attentif et courb, quelle est l'ide qui
germe sous chaque fait; soit que, par la posie pure, vous rpandiez
votre me dans toutes les mes pour sentir ensuite tous les coeurs se
verser dans votre coeur; quoi que vous fassiez, quoi que vous disiez,
rapportez tout  Dieu. Que dans votre intelligence, ainsi que dans la
cration, tout commence  Dieu, _ab Jove_. Croyez en lui comme les
femmes et comme les enfants. Faites de cette grande foi toute simple
le fond et comme le sol de toutes vos oeuvres. Qu'on les sente marcher
fermement sur ce terrain solide. C'est Dieu, Dieu seul! qui donne au
gnie ces profondes lueurs du vrai qui nous blouissent. Sachez-le
bien, penseurs! depuis quatre mille ans qu'elle rve, la sagesse
humaine n'a rien trouv hors de lui. Parce que, dans le sombre et
inextricable rseau des philosophies inventes par l'homme, vous
voyez rayonner  et l quelques vrits ternelles, gardez-vous d'en
conclure qu'elles ont mme origine, et que ces vrits sont nes de
ces philosophies. Ce serait l'erreur de gens-qui apercevraient les
toiles  travers des arbres, et qui s'imagineraient que ce sont l
les fleurs de ces noirs rameaux.




RPONSE DE M. VICTOR HUGO

DIRECTEUR DE L'ACADMIE FRANAISE

AU DISCOURS DE M. SAINTE-BEUVE

27 fvrier 1845.


Monsieur,

Vous venez de rappeler avec de dignes paroles un jour que n'oubliera
aucun de ceux qui l'ont vu. Jamais regrets publics ne furent plus
vrais et plus unanimes que ceux qui accompagnrent jusqu' sa dernire
demeure le pote minent dont vous venez aujourd'hui occuper la place.
Il faut avoir bien vcu, il faut avoir bien accompli son oeuvre et
bien rempli sa tche pour tre pleur ainsi. Ce serait une chose
grande et morale que de rendre  jamais prsentes  tous les esprits
ces graves et touchantes funrailles. Beau et consolant spectacle, en
effet! cette foule qui encombrait les rues, aussi nombreuse qu'un jour
de fte, aussi dsole qu'un jour de calamit publique; l'affliction
royale manifeste en mme temps que l'attendrissement populaire;
toutes les ttes nues sur le passage du pote, malgr le ciel
pluvieux, malgr la froide journe d'hiver; la douleur partout, le
respect partout; le nom d'un seul homme dans toutes les bouches, le
deuil d'une seule famille dans tous les coeurs!

C'est qu'il nous tait cher  tous! c'est qu'il y avait dans son
talent cette dignit srieuse, c'est qu'il y avait dans ses oeuvres
cette empreinte de mditation svre qui appelle la sympathie, et qui
frappe de respect quiconque a une conscience, depuis l'homme du peuple
jusqu' l'homme de lettres, depuis l'ouvrier jusqu'au penseur, cet
autre ouvrier! C'est que tous, nous qui tions enfants lorsque M.
Delavigne tait homme, nous qui tions obscurs lorsqu'il tait
clbre, nous qui luttions lorsqu'on le couronnait, quelle que
ft l'cole, quel que ft le parti, quel que ft le drapeau, nous
l'estimions et nous l'aimions! C'est que, depuis ses premiers jours
jusqu'aux derniers, sentant qu'il honorait les lettres, nous avions,
mme en restant fidles  d'autres ides que les siennes, applaudi du
fond du coeur  tous ses pas dans sa radieuse carrire, et que nous
l'avions suivi de triomphe en triomphe avec cette joie profonde
qu'prouve toute me leve et honnte  voir le talent monter au
succs et le gnie monter  la gloire!

Vous avez apprci, monsieur, selon la varit d'aperus et
l'excellent tour d'esprit qui vous est propre, cette riche nature,
ce rare et beau talent. Permettez-moi de le glorifier  mon tour,
quoiqu'il soit dangereux d'en parler aprs vous.

Dans M. Casimir Delavigne il y avait deux potes, le pote lyrique et
le pote dramatique. Ces deux formes du mme esprit se compltaient
l'une par l'autre. Dans tous ses pomes, dans toutes ses messniennes,
il y a de petits drames; dans ses tragdies, comme chez tous les
grands potes dramatiques, on sent  chaque instant passer le souffle
lyrique. Disons-le  cette occasion, ce ct par lequel le drame est
lyrique, c'est tout simplement le ct par lequel il est humain.
C'est, en prsence des fatalits qui viennent d'en haut, l'amour qui
se plaint, la terreur qui se rcrie, la haine qui blasphme, la piti
qui pleure, l'ambition qui aspire, la virilit qui lutte, la jeunesse
qui rve, la vieillesse qui se rsigne; c'est le moi de chaque
personnage qui parle. Or, je le rpte, c'est l le ct humain du
drame. Les vnements sont dans la main de Dieu; les sentiments et les
passions sont dans le coeur de l'homme. Dieu frappe le coup, l'homme
pousse le cri. Au thtre, c'est le cri surtout que nous voulons
entendre. Cri humain et profond qui meut une foule comme une seule
me; douloureux dans Molire quand il se fait jour  travers les
rires, terrible dans Shakespeare quand il sort du milieu des
catastrophes!

Nul ne saurait calculer ce que peut, sur la multitude assemble et
palpitante, ce cri de l'homme qui souffre sous la destine. Extraire
une leon utile de cette motion poignante, c'est le devoir rigoureux
du pote. Cette premire loi de la scne, M. Casimir Delavigne l'avait
comprise ou, pour mieux dire, il l'avait trouve en lui-mme. Nous
devenons artistes ou potes par les choses que nous trouvons en nous.
M. Delavigne tait du nombre de ces hommes vrais ou probes, qui savent
que leur pense peut faire le mal ou le bien, qui sont fiers parce
qu'ils se sentent libres, et srieux parce qu'ils se sentent
responsables. Partout, dans les treize pices qu'il a donnes au
thtre, on sent le respect profond de son art et le sentiment
profond de sa mission. Il sait que tout lecteur commente, et que tout
spectateur interprte; il sait que, lorsqu'un pote est universel,
illustre et populaire, beaucoup d'hommes en portent au fond de leur
pense un exemplaire qu'ils traduisent dans les conseils de leur
conscience et dans les actions de leur vie. Aussi lui, le pote
intgre et attentif, il tire de chaque chose un enseignement et une
explication; Il donne un sens philosophique et moral  la fantaisie,
dans _la Princesse Aurlie_ et _le Conseiller rapporteur_; 
l'observation, dans _les Comdiens_; aux rcits lgendaires, dans _la
Fille du Cid_; aux faits historiques, dans _les Vpres siciliennes_,
dans _Louis XI,_ dans _les Enfants d'douard_, dans _Don Juan
d'Autriche_, dans _la Famille au temps de Luther_. Dans _le Paria_, il
conseille les castes; dans _la Popularit_, il conseille le peuple.
Frapp de tout ce que l'ge peut amener de disproportion et de prils
dans la lutte de l'homme avec la vie, de l'me avec les passions,
proccup un jour du ct ridicule des choses et le lendemain de leur
ct terrible, il fit deux fois _l'cole des Vieillards_; la premire
fois il l'appela _l'cole des Vieillards_, la seconde fois il
l'intitula _Marino Faliero_.

Je n'analyse pas ces compositions excellentes, je les cite. A quoi
bon analyser ce que tous ont lu et applaudi? numrer simplement ces
titres glorieux, c'est rappeler  tous les esprits de beaux ouvrages
et  toutes les mmoires de grands triomphes.

Quoique la facult du beau et de l'idal ft dveloppe  un rare
degr chez M. Delavigne, l'essor de la grande ambition littraire, en
ce qu'il peut avoir parfois de tmraire et de suprme, tait arrt
en lui et comme limit par une sorte de rserve naturelle, qu'on peut
louer ou blmer, selon qu'on prfre dans les productions de l'esprit
le got qui circonscrit ou le gnie qui entreprend, mais qui tait une
qualit aimable et gracieuse, et qui se traduisait en modestie dans
son caractre et en prudence dans ses ouvrages. Son style avait toutes
les perfections de son esprit, l'lvation, la prcision, la maturit,
la dignit, l'lgance habituelle, et, par instants, la grce, la
clart continue, et, par moments, l'clat. Sa vie tait mieux que la
vie d'un philosophe, c'tait la vie d'un sage. Il avait, pour ainsi
dire, trac un cercle autour de sa destine, comme il en avait trac
un autour de son inspiration. Il vivait comme il pensait, abrit.
Il aimait son champ, son jardin, sa maison, sa retraite; le soleil
d'avril sur ses roses, le soleil d'aot sur ses treilles. Il tenait
sans cesse prs de son coeur, comme pour le rchauffer, sa famille,
son enfant, ses frres, quelques amis. Il avait ce got charmant de
l'obscurit qui est la soif de ceux qui sont clbres. Il composait
dans la solitude ces pomes qui plus tard remuaient la foule. Aussi
tous ses ouvrages, tragdies, comdies, messniennes, clos dans tant
de calme, couronns de tant de succs, conservent-ils toujours, pour
qui les lit avec attention, je ne sais quelle fracheur d'ombre et
de silence qui les suit mme dans la lumire et dans le bruit.
Appartenant  tous et se rservant pour quelques-uns, il partageait
son existence entre son pays, auquel il ddiait toute son
intelligence, et sa famille,  laquelle il donnait toute son me.
C'est ainsi qu'il a obtenu la double palme, l'une bien clatante,
l'autre bien douce; comme pote, la renomme, comme homme, le bonheur.

Cette vie pourtant, si sereine au dedans, si brillant eau dehors, ne
fut ni sans preuves, ni sans traverses. Tout jeune encore, M. Casimir
Delavigne eut  lutter par le travail contre la gne. Ses premires
annes furent rudes et svres. Plus tard son talent lui fit des amis,
son succs lui fit un public, son caractre lui fit une autorit. Par
la hauteur de son esprit, il tait, ds sa jeunesse mme, au niveau
des plus illustres amitis. Deux hommes minents, vous l'avez dit,
monsieur, le recherchrent et eurent la joie, qui est aujourd'hui
une gloire, de l'aider et de le servir, M. Franais de Nantes sous
l'empire, M. Pasquier sous la restauration. Il put ainsi se livrer
paisiblement  ses travaux, sans inquitude, sans trop de souci de la
vie matrielle, heureux, admir, entour de l'affection publique, et,
en particulier, de l'affection populaire. Un jour arriva cependant o
une injuste et impolitique dfaveur vint frapper ce pote dont le nom
europen faisait tant d'honneur  la France; il fut alors noblement
recueilli et soutenu par le prince dont Napolon a dit: Le duc
d'Orlans est toujours rest national; grand et juste esprit qui
comprenait ds lors comme prince, et qui depuis a reconnu comme roi,
que la pense est une puissance et que le talent est une libert.

Quand la mditation se fixe sur M. Casimir Delavigne, quand on tudie
attentivement cette heureuse nature, on est frapp du rapport troit
et intime qui existe entre la qualit propre de son esprit, qui tait
la clart, et le principal trait de son caractre, qui tait la
douceur. La douceur, en effet, est une clart de l'me qui se rpand
sur les actions de la vie. Chez M. Delavigne, cette douceur ne s'est
jamais dmentie. Il tait doux  toute chose,  la vie, au succs, 
la souffrance; doux  ses amis, doux  ses ennemis. En butte, surtout
dans ses dernires annes,  de violentes critiques,  un dnigrement
amer et passionn, il semblait, c'est son frre qui nous l'apprend
dans une intressante biographie, il semblait ne pas s'en douter. Sa
srnit n'en tait pas altre un instant. Il avait toujours le mme
calme, la mme expansion, la mme bienveillance, le mme sourire. Le
noble pote avait cette candide ignorance de la haine qui est propre
aux mes dlicates et fires. Il savait d'ailleurs que tout ce qui est
bon, grand, fcond, lev, utile, est ncessairement attaqu; et il
se souvenait du proverbe arabe: _On ne jette de pierres qu'aux arbres
chargs de fruits d'or_.

Tel tait, monsieur, l'homme justement admir que vous remplacez dans
cette compagnie.

Succder  un pote que toute une nation regrette, quand cette nation
s'appelle la France et quand ce pote s'appelle Casimir Delavigne,
c'est plus qu'un honneur qu'on accepte, c'est un engagement qu'on
prend. Grave engagement envers la littrature, envers la renomme,
envers le pays! Cependant, monsieur, j'ai hte de rassurer votre
modestie. L'acadmie peut le proclamer hautement, et je suis heureux
de le dire en son nom, et le sentiment de tous sera ici pleinement
d'accord avec elle, en vous appelant dans son sein, elle a fait un
utile et excellent choix. Peu d'hommes ont donn plus de gages que
vous aux lettres et aux graves labeurs de l'intelligence. Pote, dans
ce sicle o la posie est si haute, si puissante et si fconde, entre
la messnienne pique et l'lgie lyrique, entre Casimir Delavigne
qui est si noble et Lamartine qui est si grand, vous avez su dans le
demi-jour dcouvrir un sentier qui est le vtre et crer une lgie
qui est vous-mme. Vous avez donn  certains panchements de l'me
un accent nouveau. Votre vers, presque toujours douloureux, souvent
profond, va chercher tous ceux qui souffrent, quels qu'ils soient,
honors ou dchus, bons ou mchants. Pour arriver jusqu' eux, votre
pense se voile, car vous ne voulez pas troubler l'ombre o vous
allez les trouver. Vous savez, vous pote, que ceux qui souffrent se
retirent et se cachent avec je ne sais quel sentiment farouche et
inquiet qui est de la honte dans les mes tombes et de la pudeur dans
les mes pures. Vous le savez, et, pour tre un des leurs, vous vous
enveloppez comme eux. De l, une posie pntrante et timide  la
fois, qui touche discrtement les fibres mystrieuses du coeur. Comme
biographe, vous avez, dans vos _Portraits de femmes_, ml le charme
 l'rudition, et laiss entrevoir un moraliste qui gale parfois la
dlicatesse de Vauvenargues et ne rappelle jamais la cruaut de La
Rochefoucauld. Comme romancier, vous avez sond des cts inconnus
de la vie possible, et dans vos analyses patientes et neuves on sent
toujours cette force secrte qui se cache dans la grce de voire
talent. Comme philosophe vous avez confront tous les systmes; comme
critique, vous avez tudi toutes les littratures. Un jour vous
complterez et vous couronnerez ces derniers travaux qu'on ne peut
juger aujourd'hui, parce que, dans votre esprit mme, ils sont encore
inachevs; vous constaterez, du mme coup d'oeil, comme conclusion
dfinitive, que, s'il y a toujours, au fond de tous les systmes
philosophiques, quelque chose d'humain, c'est--dire de vague et
d'indcis, en mme temps il y a toujours dans l'art, quel que soit le
sicle, quelle que soit la forme, quelque chose de divin, c'est--dire
de certain et d'absolu; de sorte que, tandis que l'tude de toutes les
philosophies mne au doute, l'tude de toutes les posies conduit 
l'enthousiasme.

Par vos recherches sur la langue, par la souplesse et la varit de
votre esprit, par la vivacit de vos ides toujours fines, souvent
fcondes, par ce mlange d'rudition et d'imagination qui fait qu'en
vous le pote ne disparat jamais tout  fait sous le critique, et le
critique ne dpouille jamais entirement le pote, vous rappelez 
l'acadmie un de ses membres les plus chers et les plus regretts, ce
bon et charmant Nodier, qui tait si suprieur et si-doux. Vous
lui ressemblez par le ct ingnieux, comme lui-mme ressemblait 
d'autres grands esprits par le ct insouciant. Nodier nous rendait
quelque chose de La Fontaine; vous nous rendrez quelque chose de
Nodier.

Il tait impossible, monsieur, que, par la nature de vos travaux et la
pente de votre talent enclin surtout  la curiosit biographique et
littraire, vous n'en vinssiez pas  arrter quelque jour vos
regards sur deux groupes clbres de grands esprits qui donnent au
dix-septime sicle ses deux aspects les plus originaux, l'htel de
Rambouillet et Port-Royal. L'un a ouvert le dix-septime sicle,
l'autre l'a accompagn et ferm. L'un a introduit l'imagination dans
la langue, l'autre y a introduit l'austrit. Tous deux, placs pour
ainsi dire aux extrmits opposes de la pense humaine, ont rpandu
une lumire diverse. Leurs influences se sont combattues heureusement,
et combines plus heureusement encore; et dans certains chefs-d'oeuvre
de notre littrature, placs en quelque sorte  gale distance de l'un
et de l'autre, dans quelques ouvrages immortels qui satisfont tout
ensemble l'esprit dans son besoin d'imagination et l'me dans son
besoin de gravit, on voit se mler et se confondre leur double
rayonnement.

De ces deux grands faits qui caractrisent une poque illustre et qui
ont si puissamment agi en France sur les lettres et sur les moeurs, le
premier, l'htel de Rambouillet, a obtenu de vous,  et l, quelques
coups de pinceau vifs et spirituels; le second, Port-Royal, a veill
et fix votre attention. Vous lui avez consacr un excellent livre,
qui, bien que non termin, est sans contredit le plus important de
vos ouvrages. Vous avez bien fait, monsieur. C'est un digne sujet de
mditation et d'tude que cette grave famille de solitaires qui a
travers le dix-septime sicle, perscute et honore, admire et
hae, recherche par les grands et poursuivie par les puissants,
trouvant moyen d'extraire de sa faiblesse et de son isolement mme je
ne sais quelle imposante et inexplicable autorit, et faisant servir
les grandeurs de l'intelligence  l'agrandissement de la foi. Nicole,
Lancelot, Lemaistre, Sacy, Tillemont, les Arnauld, Pascal, gloires
tranquilles, noms vnrables, parmi lesquels brillent chastement trois
femmes, anges austres, qui ont dans la saintet cette majest que les
femmes romaines avaient dans l'hrosme! Belle et savante cole qui
substituait, comme matre et docteur de l'intelligence, saint Augustin
 Aristote, qui conquit la duchesse de Longueville, qui forma le
prsident de Harlay, qui convertit Turenne, et qui avait puis tout
ensemble dans saint Franois de Sales l'extrme douceur et dans l'abb
de Saint-Cyran l'extrme svrit! A vrai dire, et qui le sait mieux
que vous, monsieur (car dans tout ce que je dis en ce moment, j'ai
votre livre prsent  l'esprit)? l'oeuvre de Port-Royal ne fut
littraire que par occasion, et de ct, pour ainsi parler; le
vritable but de ces penseurs attrists et rigides tait purement
religieux. Resserrer le lien de l'glise au dedans et  l'extrieur
par plus de discipline chez le prtre et plus de croyance chez le
fidle; rformer Rome en lui obissant; faire  l'intrieur et avec
amour ce que Luther avait tent au dehors et avec colre; crer
en France, entre le peuple souffrant et ignorant et la noblesse
voluptueuse et corrompue, une classe intermdiaire, saine, stoque et
forte, une haute bourgeoisie intelligente et chrtienne; fonder une
glise modle dans l'glise, une nation modle dans la nation, telle
tait l'ambition secrte, tel tait le rve profond de ces hommes
qui taient illustres alors par la tentative religieuse et qui sont
illustres aujourd'hui par le rsultat littraire. Et pour arriver 
ce but, pour fonder la socit selon la foi, entre les vrits
ncessaires, la plus ncessaire  leurs yeux, la plus lumineuse, la
plus efficace, celle que leur dmontraient le plus invinciblement leur
croyance et leur raison, c'tait l'infirmit de l'homme prouve par la
tache originelle, la ncessit d'un Dieu rdempteur, la divinit du
Christ. Tous leurs efforts se tournaient de ce ct, comme s'ils
devinaient que l tait le pril. Ils entassaient livres sur livres,
preuves sur preuves, dmonstrations sur dmonstrations. Merveilleux
instinct de prescience qui n'appartient qu'aux srieux esprits!
Comment ne pas insister sur ce point? Ils btissaient cette grande
forteresse  la hte, comme s'ils pressentaient une grande attaque. On
et dit que ces hommes du dix-septime sicle prvoyaient les hommes
du dix-huitime. On et dit que, penchs sur l'avenir, inquiets et
attentifs, sentant  je ne sais quel branlement sinistre qu'une
lgion inconnue tait en marche dans les tnbres, ils entendaient
de loin venir dans l'ombre la sombre et tumultueuse arme de
l'Encyclopdie, et qu'au milieu de cette rumeur obscure ils
distinguaient dj confusment la parole triste et fatale de
Jean-Jacques et l'effrayant clat de rire de Voltaire!

On les perscutait, mais ils y songeaient  peine. Ils taient plus
occups des prils de leur foi dans l'avenir que des douleurs de leur
communaut dans le prsent. Ils ne demandaient rien, ils ne
voulaient rien, ils n'ambitionnaient rien; ils travaillaient et ils
contemplaient. Ils vivaient dans l'ombre du monde et dans la clart de
l'esprit. Spectacle auguste et qui meut l'me en frappant la pense!
Tandis que Louis XIV domptait l'Europe, que Versailles merveillait
Paris, que la cour applaudissait Racine, que la ville applaudissait
Molire; tandis que le sicle retentissait d'un bruit de fte et de
victoire; tandis que tous les yeux admiraient le grand roi et tous les
esprits le grand rgne, eux, ces rveurs, ces solitaires, promis 
l'exil,  la captivit,  la mort obscure et lointaine, enferms dans
un clotre dvou  la ruine et dont la charrue devait effacer
les derniers vestiges, perdus dans un dsert  quelques pas de ce
Versailles, de ce Paris, de ce grand rgne, de ce grand roi,
laboureurs et penseurs, cultivant la terre, tudiant les textes,
ignorant ce que faisaient la France et l'Europe, cherchant dans
l'criture sainte les preuves de la divinit de Jsus, cherchant dans
la cration la glorification du crateur, l'oeil fix uniquement sur
Dieu, mditaient les livres sacrs et la nature ternelle, la bible
ouverte dans l'glise et le soleil panoui dans les cieux!

Leur passage n'a pas t inutile. Vous l'avez dit, monsieur, dans le
livre remarquable qu'ils vous ont inspir, ils ont laiss leur trace
dans la thologie, dans la philosophie, dans la langue, dans la
littrature, et, aujourd'hui encore, Port-Royal est, pour ainsi dire,
la lumire intrieure et secrte de quelques grands esprits. Leur
maison a t dmolie, leur champ a t ravag, leurs tombes ont t
violes, mais leur mmoire est sainte, mais leurs ides sont debout,
mais des choses qu'ils ont semes, beaucoup ont germ dans les mes,
quelques-unes ont germ dans les coeurs. Pourquoi cette victoire 
travers ces calamits? Pourquoi ce triomphe malgr cette perscution?
Ce n'est pas seulement parce qu'ils taient suprieurs, c'est aussi,
c'est surtout parce qu'ils taient sincres! C'est qu'ils croyaient,
c'est qu'ils taient convaincus, c'est qu'ils allaient  leur but
pleins d'une volont unique et d'une foi profonde. Aprs avoir lu
et mdit leur histoire, on serait tent de s'crier:--Qui que vous
soyez, voulez-vous avoir de grandes ides et faire de grandes choses?
Croyez! ayez foi! Ayez une foi religieuse, une foi patriotique,
une foi littraire. Croyez  l'humanit, au gnie,  l'avenir, 
vous-mmes. Sachez d'o vous venez pour savoir o vous allez. La foi
est bonne et saine  l'esprit. Il ne suffit pas de penser, il faut
croire. C'est de foi et de conviction que sont faites en morale les
actions saintes et en posie les ides sublimes.

Nous ne sommes plus, monsieur, au temps de ces grands dvouements 
une pense purement religieuse. Ce sont l de ces enthousiasmes sur
lesquels Voltaire et l'ironie ont pass. Mais, disons-le bien haut, et
ayons quelque fiert de ce qui nous reste, il y a place encore dans
nos mes pour des croyances efficaces, et la flamme gnreuse n'est
pas teinte en nous. Ce don, une conviction, constitue aujourd'hui
comme autrefois l'identit mme de l'crivain. Le penseur, en ce
sicle, peut avoir aussi sa foi sainte, sa foi utile, et croire, je le
rpte,  la patrie,  l'intelligence,  la posie,  la libert. Le
sentiment national, par exemple, n'est-il pas  lui seul toute une
religion? Telle heure peut sonner o la foi au pays, le sentiment
patriotique, profondment exalt, fait tout  coup, d'un jeune homme
qui s'ignorait lui-mme, un Tyrte, rallie d'innombrables mes avec
le cri d'une seule, et donne  la parole d'un adolescent l'trange
puissance d'mouvoir tout un peuple.

Et  ce propos, puisque j'y suis naturellement amen par mon sujet,
permettez-moi, au moment de terminer, de rappeler, aprs vous,
monsieur, un souvenir.

Il est une poque, une poque fatale, que n'ont pu effacer de nos
mmoires quinze ans de luttes pour la libert, quinze ans de luttes
pour la civilisation, trente annes d'une paix fconde. C'est le
moment o tomba celui qui tait si grand que sa chute parut tre la
chute mme de la France. La catastrophe fut dcisive et complte. En
un jour tout fut consomm. La Rome moderne fut livre aux hommes du
nord comme l'avait t la Rome ancienne; l'arme de l'Europe entra
dans la capitale du monde; les drapeaux de vingt nations flottrent
dploys au milieu des fanfares sur nos places publiques; nagure ils
venaient aussi chez nous, mais ils changeaient de matres en route.
Les chevaux des cosaques broutrent l'herbe des Tuileries. Voil ce
que nos yeux ont vu! Ceux d'entre nous qui taient des hommes se
souviennent de leur indignation profonde; ceux d'entre nous qui
taient des enfants se souviennent de leur tonnement douloureux.

L'humiliation tait poignante. La France courbait la tte dans le
sombre silence de Niob. Elle venait de voir tomber,  quatre journes
de Paris, sur le dernier champ de bataille de l'empire, les vtrans
jusque-l invincibles qui rappelaient au monde ces lgions romaines
qu'a glorifies Csar et cette infanterie espagnole dont Bossuet a
parl. Ils taient morts d'une mort sublime, ces vaincus hroques,
et nul n'osait prononcer leurs noms. Tout se taisait; pas un cri de
regret; pas une parole de consolation. Il semblait qu'on et peur du
courage et qu'on et honte de la gloire.

Tout  coup, au milieu de ce silence, une voix s'leva, une voix
inattendue, une voix inconnue, parlant  toutes les mes avec un
accent sympathique, pleine de foi pour la patrie et de religion pour
les hros. Cette voix honorait les vaincus, et disait:

    Parmi des tourbillons de flamme et de fume,
    O douleur! quel spectacle  mes yeux vient s'offrir?
    Le bataillon sacr, seul devant une arme,
              S'arrte pour mourir!

Cette voix relevait la France abattue, et disait:

    Malheureux de ses maux et fier de ses victoires,
    Je dpose  ses pieds ma joie et mes douleurs;
         J'ai des chants pour toutes ses gloires,
         Des larmes pour tous ses malheurs!

Qui pourrait dire l'inexprimable effet de ces douces et fires
paroles? Ce fut dans toutes les mes un enthousiasme lectrique et
puissant, dans toutes les bouches une acclamation frmissante qui
saisit ces nobles strophes au passage avec je ne sais quel mlange de
colre et d'amour, et qui fit en un jour d'un jeune homme inconnu un
pote national. La France redressa la tte, et,  dater de ce moment,
en ce pays qui fait toujours marcher de front sa grandeur militaire
et sa grandeur littraire, la renomme du pote se rattacha dans la
pense de tous  la catastrophe mme, comme pour la voiler et
l'amoindrir. Disons-le, parce que c'est glorieux  dire, le lendemain
du jour o la France inscrivit dans son histoire ce mot nouveau et
funbre, _Waterloo_, elle grava dans ses fastes ce nom jeune et
clatant, _Casimir Delavigne_.

Oh! que c'est l un beau souvenir pour le gnreux pote, et une
gloire digne d'envie! Quel homme de gnie ne donnerait pas sa plus
belle oeuvre pour cet insigne honneur d'avoir fait battre alors d'un
mouvement de joie et d'orgueil le coeur de la France accable et
dsespre? Aujourd'hui que la belle me du pote a disparu derrire
l'horizon d'o elle nous envoie encore tant de lumire, rappelons-nous
avec attendrissement son aube si blouissante et si pure. Qu'une
pieuse reconnaissance s'attache  jamais  cette noble posie qui fut
une noble action! Qu'elle suive Casimir Delavigne, et qu'aprs avoir
fait une couronne  sa vie, elle fasse une aurole  son tombeau!
Envions-le et aimons-le! Heureux le fils dont on peut dire: Il a
consol sa mre! Heureux le pote dont on peut dire: Il a consol la
patrie!




CHAMBRE DES PAIRS

1845-1848


I

LA POLOGNE


[Note: Dans la discussion du projet de loi relatif aux dpenses
secrtes M. de Montalembert vint plaider la cause de la Pologne et
adjurer le Gouvernement de sortir de sa politique goste. M. Guizot
rpondit que le gouvernement du roi persistait et persisterait
dans les deux rgles de conduite qu'il s'tait imposes: la
non-intervention dans les affaires de Pologne; les secours, l'asile
offert aux malheureux polonais. L'opposition, disait M. Guizot, peut
tenir le langage qui lui plat; elle peut, sans rien faire, sans rien
proposer, donner  ses reproches toute l'amertume,  ses esprances
toute la latitude qui lui conviennent. Il y a, croyez-moi, bien
autant, et c'est par gard que je ne dis pas bien plus, de moralit,
de dignit, de vraie charit mme envers les polonais,  ne promettre
et  ne dire que ce qu'on fait rellement.--En somme, M. Guizot
tenait le dbat engag pour inutile et ne pensait pas que la
discussion des droits de la Pologne, que l'expression du jugement de
la France pussent produire aucun effet heureux pour la reconstitution
de la nationalit polonaise. Le gouvernement franais, selon M.
Guizot, devait remplir son devoir de neutralit _en contenant, pour
obir  l'intrt lgitime de son pays, les sentiments qui s'levaient
aussi dans son me_.--Aprs M. le prince de la Moskowa qui rpondit 
M. Guizot, M. Victor Hugo monta  la tribune. Ce discours, le premier
discours politique qu'ait prononc Victor Hugo, fut trs froidement
accueilli. (_Note de l'diteur_.)]


19 mars 1846.

Messieurs,

Je dirai trs peu de mots. Je cde  un sentiment irrsistible qui
m'appelle  cette tribune.

La question qui se dbat en ce moment devant cette noble assemble
n'est pas une question ordinaire, elle dpasse la porte habituelle
des questions politiques; elle runit dans une commune et universelle
adhsion les dissidences les plus dclares, les opinions les plus
contraires, et l'on peut dire, sans craindre d'tre dmenti, que
personne dans cette enceinte, personne, n'est tranger  ces nobles
motions,  ces profondes sympathies.

D'o vient ce sentiment unanime? Est-ce que vous ne sentez pas tous
qu'il y a une certaine grandeur dans la question qui s'agite? C'est la
civilisation mme qui est compromise, qui est offense par certains
actes que nous avons vu s'accomplir dans un coin de l'Europe. Ces
actes, messieurs, je ne veux pas les qualifier, je n'envenimerai pas
une plaie vive et saignante. Cependant je le dis, et je le dis trs
haut, la civilisation europenne recevrait une srieuse atteinte, si
aucune protestation ne s'levait contre le procd du gouvernement
autrichien envers la Gallicie.

Deux nations entre toutes, depuis quatre sicles, ont jou dans la
civilisation europenne un rle dsintress; ces deux nations sont la
France et la Pologne. Notez ceci, messieurs: la France dissipait les
tnbres, la Pologne repoussait la barbarie; la France rpandait les
ides, la Pologne couvrait la frontire. Le peuple franais a t le
missionnaire de la civilisation en Europe; le peuple polonais en a t
le chevalier.

Si le peuple polonais n'avait pas accompli son oeuvre, le peuple
franais n'aurait pas pu accomplir la sienne. A un certain jour, 
une certaine heure, devant une invasion formidable de la barbarie, la
Pologne a eu Sobieski comme la Grce avait eu Lonidas.

Ce sont l, messieurs, des faits qui ne peuvent s'effacer de la
mmoire des nations. Quand un peuple a travaill pour les autres
peuples, il est comme un homme qui a travaill pour les autres hommes,
la reconnaissance de tous l'entoure, la sympathie de tous lui est
acquise, il est glorifi dans sa puissance, il est respect dans son
malheur, et si, par la duret des temps, ce peuple, qui n'a jamais eu
l'gosme pour loi, qui n'a jamais consult que sa gnrosit, que
les nobles et puissants instincts qui le portaient  dfendre la
civilisation, si ce peuple devient un petit peuple, il reste une
grande nation.

C'est l, messieurs, la destine de la Pologne. Mais la Pologne,
messieurs les pairs, est grande encore parmi vous; elle est grande
dans les sympathies de la France; elle est grande dans les respects de
l'Europe! Pourquoi? C'est qu'elle a servi la communaut europenne;
c'est qu' certains jours, elle a rendu  toute l'Europe de ces
services qui ne s'oublient pas.

Aussi, lorsque, il y a quatrevingts ans, cette nation a t raye du
nombre des nations, un sentiment douloureux, un sentiment de profond
respect s'est manifest dans l'Europe entire.

En 1773, la Pologne est condamne; quatrevingts ans ont pass, et
personne ne pourrait dire que ce fait soit accompli. Au bout de
quatrevingts ans, ce grave fait de la radiation d'un peuple, non, ce
n'est point un fait accompli! Avoir dmembr la Pologne, c'tait le
remords de Frdric II; n'avoir pas relev la Pologne, c'tait le
regret de Napolon.

Je le rpte, lorsqu'une nation a rendu au groupe des autres nations
de ces services clatants, elle ne peut plus disparatre; elle vit,
elle vit  jamais! Opprime ou heureuse, elle rencontre la sympathie;
elle la trouve toutes les fois qu'elle se lve.

Certes, je pourrais presque me dispenser de le dire, je ne suis pas de
ceux qui appellent les conflits des puissances et les conflagrations
populaires. Les crivains, les artistes, les potes, les philosophes,
sont les hommes de la paix. La paix fait fructifier les ides en mme
temps que les intrts. C'est un magnifique spectacle depuis trente
ans que cette immense paix europenne, que cette union profonde des
nations dans le travail universel de l'industrie, de la science et de
la pense. Ce travail, c'est la civilisation mme.

Je suis heureux de la part que mon pays prend  cette paix fconde, je
suis heureux de sa situation libre et prospre sous le roi illustre
qu'il s'est donn; mais je suis fier aussi des frmissements gnreux
qui l'agitent quand l'humanit est viole, quand la libert est
opprime sur un point quelconque du globe; je suis fier de voir, au
milieu de la paix de l'Europe, mon pays prendre et garder une
attitude  la fois sereine et redoutable, sereine parce qu'il espre,
redoutable parce qu'il se souvient.

Ce qui fait qu'aujourd'hui j'lve la parole, c'est que le
frmissement gnreux de la France, je le sens comme vous tous; c'est
que la Pologne ne doit jamais appeler la France en vain; c'est que je
sens la civilisation offense par les actes rcents du gouvernement
autrichien. Dans ce qui vient de se faire en Gallicie, les paysans
n'ont pas t pays, on le nie du moins; mais ils ont t provoqus
et encourags, cela est certain. J'ajoute que cela est fatal. Quelle
imprudence! s'abriter d'une rvolution politique dans une rvolution
sociale! Redouter des rebelles et crer des bandits!

Que faire maintenant? Voil la question qui nat des faits eux-mmes
et qu'on s'adresse de toutes parts. Messieurs les pairs, cette tribune
a un devoir. Il faut qu'elle le remplisse. Si elle se taisait, M. le
ministre des affaires trangres, ce grand esprit, serait le premier,
je n'en doute pas,  dplorer son silence.

Messieurs, les lments du pouvoir d'une grande nation ne se composent
pas seulement de ses flottes, de ses armes, de la sagesse de ses
lois, de l'tendue de son territoire. Les lments du pouvoir d'une
grande nation sont, outre ce que je viens de dire, son influence
morale, l'autorit de sa raison et de ses lumires, son ascendant
parmi les nations civilisatrices.

Eh bien, messieurs, ce qu'on vous demande, ce n'est pas de jeter la
France dans l'impossible et dans l'inconnu; ce qu'on vous demande
d'engager dans cette question, ce ne sont pas les armes et les
flottes de la France, ce n'est pas sa puissance continentale et
militaire, c'est son ascendant moral, c'est l'autorit qu'elle a si
lgitimement parmi les peuples, cette grande nation qui fait au profit
du monde entier depuis trois sicles toutes les expriences de la
civilisation et du progrs.

Mais qu'est-ce que c'est, dira-t-on, qu'une intervention morale?
Peut-elle avoir des rsultats matriels et positifs?

Pour toute rponse, un exemple.

Au commencement du dernier sicle, l'inquisition espagnole tait
encore toute-puissante. C'tait un pouvoir formidable qui dominait
la royaut elle-mme, et qui, des lois, avait presque pass dans les
moeurs. Dans la premire moiti du dix-huitime sicle, de 1700 
1750, le saint-office n'a pas fait moins de douze mille victimes, dont
seize cents moururent sur le bcher. Eh bien, coutez ceci. Dans la
seconde moiti du mme sicle, cette mme inquisition n'a fait que
quatrevingt-dix-sept victimes. Et, sur ce nombre, combien de bchers
a-t-elle dresss? Pas un seul. Pas un seul! Entre ces deux chiffres,
douze mille et quatrevingt-dix-sept, seize cents bchers et pas un
seul, qu'y a-t-il? Y a-t-il une guerre? y a-t-il intervention directe
et arme d'une nation? y a-t-il effort de nos flottes et de nos
armes, ou mme simplement de notre diplomatie? Non, messieurs, il
n'y a eu que ceci, une intervention morale. Voltaire et la France ont
parl, l'inquisition est morte.

Aujourd'hui comme alors une intervention morale peut suffire. Que la
presse et la tribune franaises lvent la voix, que la France parle,
et, dans un temps donn, la Pologne renatra.

Que la France parle, et les actes sauvages que nous dplorons seront
impossibles, et l'Autriche et la Russie seront contraintes d'imiter
le noble exemple de la Prusse, d'accepter les nobles sympathies de
l'Allemagne pour la Pologne.

Messieurs, je ne dis plus qu'un mot. L'unit des peuples s'incarne de
deux faons, dans les dynasties et dans les nationalits. C'est de
cette manire, sous cette double forme, que s'accomplit ce difficile
labeur de la civilisation, oeuvre commune de l'humanit; c'est de
cette manire que se produisent les rois illustres et les peuples
puissants. C'est en se faisant nationalit ou dynastie que le pass
d'un empire devient fcond et peut produire l'avenir. Aussi c'est une
chose fatale quand les peuples brisent des dynasties; c'est une chose
plus fatale encore quand les princes brisent des nationalits.

Messieurs, la nationalit polonaise tait glorieuse; elle et d tre
respecte. Que la France avertisse les princes, qu'elle mette un terme
et qu'elle fasse obstacle aux barbaries. Quand la France parle,
le monde coute; quand la France conseille, il se fait un travail
mystrieux dans les esprits, et les ides de droit et de libert,
d'humanit et de raison, germent chez tous les peuples.

Dans tous les temps,  toutes les poques, la France a jou dans
la civilisation ce rle considrable, et ceci n'est que du pouvoir
spirituel, c'est le pouvoir qu'exerait Rome au moyen ge. Rome tait
alors un tat de quatrime rang, mais une puissance de premier ordre.
Pourquoi? C'est que Rome s'appuyait sur la religion des peuples, sur
une chose d'o toutes les civilisations dcoulent.

Voil, messieurs, ce qui a fait Rome catholique puissante,  une
poque o l'Europe tait barbare.

Aujourd'hui la France a hrit d'une partie de cette puissance
spirituelle de Rome; la France a, dans les choses de la civilisation,
l'autorit que Rome avait et a encore dans les choses de la religion.

Ne vous tonnez pas, messieurs, de m'entendre mler ces mots,
civilisation et religion; la civilisation, c'est la religion
applique.

La France a t et est encore plus que jamais la nation qui prside au
dveloppement des autres peuples.

Que de cette discussion il rsulte au moins ceci: les princes qui
possdent des peuples ne les possdent pas comme matres, mais comme
pres; le seul matre, le vrai matre est ailleurs; la souverainet
n'est pas dans les dynasties, elle n'est pas dans les princes,
elle n'est pas dans les peuples non plus, elle est plus haut; la
souverainet est dans toutes les ides d'ordre et de justice, la
souverainet est dans la vrit.

Quand un peuple est opprim, la justice souffre, la vrit, la
souverainet du droit, est offense; quand un prince est injustement
outrag ou prcipit du trne, la justice souffre galement, la
civilisation souffre galement. Il y a une ternelle solidarit entre
les ides de justice qui font le droit des peuples et les ides de
justice qui font le droitdes princes. Dites-le aujourd'hui aux ttes
couronnes comme vous le diriez aux peuples dans l'occasion.

Que les hommes qui gouvernent les autres hommes le sachent, le pouvoir
moral de la France est immense. Autrefois, la maldiction de Rome
pouvait placer un empire en dehors du monde religieux; aujourd'hui
l'indignation de la France peut jeter un prince en dehors du monde
civilis.

Il faut donc, il faut que la tribune franaise,  cette heure,
lve en faveur de la nation polonaise une voix dsintresse et
indpendante; qu'elle proclame, en cette occasion, comme en toutes,
les ternelles ides d'ordre et de justice, et que ce soit au nom des
ides de stabilit et de civilisation qu'elle dfende la cause de la
Pologne opprime. Aprs toutes nos discordes et toutes nos guerres,
les deux nations dont je parlais en commenant, cette France qui a
lev et mri la civilisation de l'Europe, cette Pologne qui l'a
dfendue, ont subi des destines diverses; l'une a t amoindrie, mais
elle est reste grande; l'autre a t enchane, mais elle est reste
fire. Ces deux nations aujourd'hui doivent s'entendre, doivent avoir
l'une pour l'autre cette sympathie profonde de deux soeurs qui ont
lutt ensemble. Toutes deux, je l'ai dit et je le rpte, ont beaucoup
fait pour l'Europe; l'une s'est prodigue, l'autre s'est dvoue.

Messieurs, je me rsume et je finis par un mot. L'intervention de la
France dans la grande question qui nous occupe, cette intervention ne
doit pas tre une intervention matrielle, directe, militaire, je ne
le pense pas. Cette intervention doit tre une intervention purement
morale; ce doit tre l'adhsion et la sympathie hautement exprimes
d'un grand peuple, heureux et prospre, pour un autre peuple opprim
et abattu. Rien de plus, mais rien de moins.


II

CONSOLIDATION ET DFENSE DU LITTORAL


[Note: Dans la sance du 27 juin, un incident fut soulev, par M. de
Boissy, sur l'ordre du jour. La chambre avait  discuter deux projets
de loi: le premier tait relatif  des travaux  excuter dans
diffrents ports de commerce, le second dcrtait le rachat du havre
de Courseulles. M. de Boissy voulait que la discussion du premier de
ces projets, qui emportait 13 millions de dpense, ft remise aprs le
vote du budget des recettes. La proposition de M. de Boissy, combattue
par M. Dumon, le ministre des travaux publics et par M. Tupinier,
rapporteur de la commission qui avait examin les projets de loi, fut
rejete aprs ce discours de M. Victor Hugo. La discussion eut lieu
dans la sance du 29. (_Note de l'diteur_.)]


27 juin et 1er juillet 1846.

Messieurs,

Je me runis aux observations prsentes par M. le ministre des
travaux publics. Les dgradations auxquelles il s'agit d'obvier
marchent, il faut le dire, avec une effrayante rapidit. Il y a pour
moi, et pour ceux qui ont tudi cette matire, il y a urgence. Dans
mon esprit mme, le projet de loi a une porte plus grande que dans
la pense de ses auteurs. La loi qui vous est prsente n'est qu'une
parcelle d'une grande loi, d'une grande loi possible, d'une grande loi
ncessaire; cette loi, je la provoque, je dclare que je voudrais
la voir discuter par les chambres, je voudrais la voir prsenter et
soutenir par l'excellent esprit et l'excellente parole de l'honorable
ministre qui tient en ce moment le portefeuille des travaux publics.

L'objet de cette grande loi dont je dplore l'absence, le voici:
maintenir, consolider et amliorer au double point de vue militaire
et commercial la configuration du littoral de la France. (_Mouvement
d'attention._)

Messieurs, si on venait vous dire: Une de vos frontires est menace;
vous avez un ennemi qui,  toute heure, en toute saison, nuit et jour,
investit et assige une de vos frontires, qui l'envahit sans cesse,
qui empite sans relche, qui aujourd'hui vous drobe une langue de
terre, demain une bourgade, aprs-demain une ville frontire; si
l'on vous disait cela,  l'instant mme cette chambre selverait et
trouverait que ce n'est pas trop de toutes les forces du pays pour le
dfendre contre un pareil danger. Eh bien, messieurs les pairs, cette
frontire, elle existe, c'est votre littoral; cet ennemi, il existe,
c'est l'ocan. (_Mouvement._) Je ne veux rien exagrer. M. le ministre
des travaux publics sait comme moi que les dgradations des ctes de
France sont nombreuses et rapides; il sait, par exemple, que cette
immense falaise, qui commence  l'embouchure de la Somme et qui
finit  l'embouchure de la Seine, est dans un tat de dmolition
perptuelle. Vous n'ignorez pas que la mer agit incessamment sur
les ctes; de mme que l'action de l'atmosphre use les montagnes,
l'action de la mer use les ctes. L'action atmosphrique se complique
d'une multitude de phnomnes. Je demande pardon  la chambre si
j'entre dans ces dtails, mais je crois qu'ils sont utiles pour
dmontrer l'urgence du projet actuel et l'urgence d'une plus grande
loi sur cette matire. (_De toutes parts: Parlez! parlez!_)

Messieurs, je viens de le dire, l'action de l'atmosphre qui agit sur
les montagnes se complique d'une multitude de phnomnes; il faut des
milliers d'annes  l'action atmosphrique pour dmolir une muraille
comme les Pyrnes, pour crer une ruine comme le cirque de Gavarnie,
ruine qui est en mme temps le plus merveilleux des difices. Il faut
trs peu de temps aux flots de la mer pour dgrader une cte; un
sicle ou deux suffisent, quelquefois moins de cinquante ans,
quelquefois un coup d'quinoxe. Il y a la destruction continue et la
destruction brusque.

Depuis l'embouchure de la Somme jusqu' l'embouchure de la Seine, si
l'on voulait compter toutes les dgradations quotidiennes qui ont
lieu, on serait effray. tretat s'croule sans cesse; le Bourgdault
avait deux villages il y a un sicle, le village du bord de la mer,
et le village du haut de la cte. Le premier a disparu, il n'existe
aujourd'hui que le village du haut de la cte. Il y avait une glise,
l'glise d'en bas, qu'on voyait encore il y a trente ans, seule et
debout au milieu des flots comme un navire chou; un jour l'ouragan a
souffl, un coup de mer est venu, l'glise a sombr. (_Mouvement._) Il
ne reste rien aujourd'hui de cette population de pcheurs, de ce petit
port si utile. Messieurs, vous ne l'ignorez pas, Dieppe s'encombre
tous les jours; vous savez que tous nos ports de la Manche sont dans
un tat grave, et pour ainsi dire atteints d'une maladie srieuse et
profonde.

Vous parlerai-je du Havre, dont l'tat doit vous proccuper au plus
haut degr? J'insiste sur ce point; je sais que ce port n'a pas t
mis dans la loi, je voudrais cependant qu'il fixt l'attention de M.
le ministre des travaux publics. Je prie la chambre de me permettre de
lui indiquer rapidement quels sont les phnomnes qui amneront, dans
un temps assez prochain, la destruction de ce grand port, qui est 
l'Ocan ce que Marseille est  la Mditerrane. (_Parlez! parlez!_)

Messieurs, il y a quelques jours on discutait devant vous, avec une
remarquable lucidit de vues, la question de la marine; cette question
a t traite dans une autre enceinte avec une gale supriorit. La
puissance maritime d'une nation se fonde sur quatre lments: les
vaisseaux, les matelots, les colonies et les ports; je cite celui-ci
le dernier, quoiqu'il soit le premier. Eh bien, la question des
vaisseaux et des matelots a t approfondie, la question des colonies
a t effleure; la question des ports n'a pas t traite, elle n'a
pas mme t entrevue. Elle se prsente aujourd'hui, c'est le moment
sinon de la traiter  fond, au moins de l'effleurer aussi. (_Oui!
oui!_)

C'est du gouvernement que doivent venir les grandes impulsions; mais
c'est des chambres, c'est de cette chambre en particulier, que doivent
venir les grandes indications. (_Trs bien!_)

Messieurs, je touche ici  un des plus grands intrts de la France,
je prie la chambre de s'en pntrer. Je le rpte et j'y insiste,
maintenir, consolider et amliorer, au profit de notre marine
militaire et marchande, la configuration de notre littoral, voil le
but qu'on doit se proposer. (_Oui, trs bien!_) La loi actuelle n'a
qu'un dfaut, ce n'est pas un manque d'urgence, c'est un manque de
grandeur. (_Sensation._)

Je voudrais que la loi ft un systme, qu'elle fit partie d'un
ensemble, que le ministre nous l'et prsente dans un grand but et
dans une grande vue, et qu'une foule de travaux importants, srieux,
considrables fussent entrepris dans ce but par la France. C'est l,
je le rpte, un immense intrt national. (_Vif assentiment._)

Voici, puisque la chambre semble m'encourager, ce qui me parat devoir
frapper son attention. Le courant de la Manche....

M. LE CHANCELIER.--J'invite l'orateur  se renfermer dans le projet en
discussion.

M. VICTOR HUGO.--Voici ce que j'aurai l'honneur de faire remarquer 
M. le chancelier. Une loi contient toujours deux points de vue, le
point de vue spcial et le point de vue gnral; le point de vue
spcial, vous venez de l'entendre traiter; le point de vue gnral, je
l'aborde.

Eh bien! lorsqu'une loi soulve des questions aussi graves, vous
voudriez que ces questions passassent devant la chambre sans tre
traites, sans tre examines par elle! (_Bruit._)

A l'heure qu'il est, la question d'urgence se discute; je crois qu'il
ne s'agit que de cette question, et c'est elle que je traite, je suis
donc dans la question. (_Plusieurs voix: Oui! oui!_) Je crois pouvoir
dmontrer  cette noble chambre qu'il y a urgence pour cette loi,
parce qu'il y a urgence pour tout le littoral.

Maintenant si, au nombre des arguments dont je dois me servir,
je prsente le fait d'une grande imminence, d'un pril dmontr,
constat, vident pour tous, et en particulier pour M. le ministre des
travaux publics, il me semble que je puis, que je dois invoquer cette
grande urgence, signaler ce grand pril, et que si je puis russir 
montrer qu'il y a l un srieux intrt public, je n'aurai pas mal
employ le temps que la chambre aura bien voulu m'accorder. (_Adhsion
sur plusieurs bancs._)

Si la question d'ordre du jour s'oppose  ce que je continue un
dveloppement que je croyais utile, je prierai la chambre de vouloir
bien me rserver la parole au moment de la discussion de cette loi
(_Sans doute! sans doute!_), car je crois ncessaire de dire  la
chambre certaines choses; mais dans ce moment-ci je ne parle que pour
soutenir l'urgence du projet de loi. J'approuve l'insistance de M. le
ministre des travaux publics; je l'appuie, je l'appuie nergiquement.

Vous nous mettez en prsence d'une petite loi; je la vote, je la vote
avec empressement; mais j'en provoque une grande.

Vous nous apportez des travaux partiels, je les approuve; mais je
voudrais des travaux d'ensemble.

J'insiste sur l'importance de la question. (_Parlez! parlez!_)

Messieurs, toute nation  la fois continentale et maritime comme la
France a toujours trois questions qui dominent toutes les autres, et
d'o toutes les autres dcoulent. De ces trois questions, la premire,
la voici: amliorer la condition de la population. Voici la seconde:
maintenir et dfendre l'intgrit du territoire. Voici la troisime:
maintenir et consolider la configuration du littoral.

Maintenir le territoire, c'est--dire surveiller l'tranger.
Consolider le littoral, c'est--dire surveiller l'ocan.

Ainsi, trois questions de premier ordre: le peuple, le territoire,
le littoral. De ces trois questions, les deux premires apparaissent
frquemment sous toutes les formes dans les dlibrations des
assembles. Lorsque l'imprvoyance des hommes les retire de l'ordre
du jour, la force des choses les y remet. La troisime question, le
littoral, semble proccuper moins vivement les corps dlibrants.
Est-elle plus obscure que les deux autres? Elle se complique,  la
vrit, d'un lment politique et d'un lment gologique, elle exige
de certaines tudes spciales; cependant elle est, comme les deux
autres, un srieux intrt public.

Chaque fois que cette question du littoral, du littoral de la France
en particulier, se prsente  l'esprit, voici ce qu'elle offre de
grave et d'inquitant: la dgradation de nos dunes et de nos falaises,
la ruine des populations riveraines, l'encombrement de nos ports,
l'ensablement des embouchures de nos fleuves, la cration des barres
et des traverses, qui rendent la navigation si difficile, la frquence
des sinistres, la diminution de la marine militaire et de la marine
marchande; enfin, messieurs, notre cte de France, nue et dsarme,
en prsence de la cte d'Angleterre, arme, garde et formidable!
(_motion_.)

Vous le voyez, messieurs, vous le sentez, et ce mouvement de la
chambre me le prouve, cette question a de la grandeur, elle est digne
d'occuper au plus haut point cette noble assemble.

Ce n'est pas cependant  la dernire heure d'une session,  la
dernire heure d'une lgislature, qu'un pareil sujet peut tre abord
dans tous ses dtails, examin dans toute son tendue. On n'explore
pas au dernier moment un si vaste horizon, qui nous apparat tout
 coup. Je me bornerai  un coup d'oeil. Je me bornerai  quelques
considrations gnrales pour fixer l'attention de la chambre,
l'attention de M. le ministre des travaux publics, l'attention du
pays, s'il est possible. Notre but, aujourd'hui, mon but  moi, le
voici en deux, mots; je l'ai dit en commenant: voter une petite loi,
et en baucher une grande.

Messieurs les pairs, il ne faut pas se dissimuler que l'tat du
littoral de la France est en gnral alarmant; le littoral de la
France est entam sur un trs grand nombre de points, menac sur
presque tous. Je pourrais citer des faits nombreux, je me bornerai
 un seul; un fait sur lequel j'ai commenc  appeler vos regards 
l'une des prcdentes sances; un fait d'une gravit considrable,
et qui fera comprendre par un seul exemple de quelle nature sont les
phnomnes qui menacent de ruiner une partie de nos ports et de
dformer la configuration des ctes de France.

Ici, messieurs, je rclame beaucoup d'attention et un peu de
bienveillance, car j'entreprends une chose trs difficile;
j'entreprends d'expliquer  la chambre en peu de mots, et en le
dpouillant des termes techniques, un phnomne  l'explication duquel
la science dpense des volumes. Je serai court et je tcherai d'tre
clair.

Vous connaissez tous plus ou moins vaguement la situation grave du
Havre; vous rendez-vous tous bien compte du phnomne qui produit
cette situation, et de ce qu'est cette situation? Je vais tcher de le
faire comprendre  la chambre.

Les courants de la Manche s'appuient sur la grande falaise de
Normandie, la battent, la minent, la dgradent perptuellement; cette
colossale dmolition tombe dans le flot, le flot s'en empare et
l'emporte; le courant de l'Ocan longe la cte en charriant cette
norme quantit de matires, toute la ruine de la falaise; chemin
faisant, il rencontre le Trport, Saint-Valery-en-Caux, Fcamp,
Dieppe, tretat, tous vos ports de la Manche, grands et petits, il
les encombre et passe outre. Arriv au cap de la Hve, le courant
rencontre, quoi? la Seine qui dbouche dans la mer. Voil deux forces
en prsence, le fleuve qui descend, la mer qui passe et qui monte.

Comment ces deux forces vont-elles se comporter? Une lutte s'engage;
la premire chose que font ces deux courants qui luttent, c'est de
dposer les fardeaux qu'ils apportent; le fleuve dpose ses alluvions,
le courant dpose les ruines de la cte. Ce dpt se fait, o?
Prcisment  l'endroit o la providence a plac le Havre-de-Grce.

Ce phnomne a depuis longtemps veill la sollicitude des divers
gouvernements qui se sont succd en France. En 1784 un sondage a t
ordonn, et excut par l'ingnieur Degaule. Cinquante ans plus tard,
en 1834, un autre sondage a t excut par les ingnieurs de l'tat.
Les cartes spciales de ces deux sondages existent, on peut les
confronter. Voici ce que ces deux cartes dmontrent. (_Attention
marque_.)

A l'endroit prcis o les deux courants se rencontrent, devant le
Havre mme, sous cette mer qui ne dit rien au regard, un immense
difice se btit, une construction invisible, sous-marine, une sorte
de cirque gigantesque qui s'accrot tous les jours, et qui enveloppe
et enferme silencieusement le port du Havre. En cinquante ans, cet
difice s'est accru d'une hauteur dj considrable. En cinquante ans!
Et  l'heure o nous sommes, on peut entrevoir le jour o ce cirque
sera ferm, o il apparatra tout entier  la surface de la mer, et
ce jour-l, messieurs, le plus grand port commercial de la France, le
port du Havre n'existera plus. (_Mouvement_.)

Notez ceci: dans ce mme lieu quatre ports ont exist et ont disparu,
Granville, Sainte-Adresse, Harfleur, et un quatrime, dont le nom
m'chappe en ce moment.

Oui, j'appelle sur ce point votre attention, je dis plus, votre
inquitude. Dans un temps donn le Havre est perdu, si le
gouvernement, si la science ne trouvent pas un moyen d'arrter dans
leur opration redoutable et mystrieuse ces deux infatigables
ouvriers qui ne dorment pas, qui ne se reposent pas, qui travaillent
nuit et jour, le fleuve et l'ocan!

Messieurs, ce phnomne alarmant se reproduit dans des proportions
diffrentes sur beaucoup de points de notre littoral. Je pourrais
citer d'autres exemples, je me borne  celui-ci. Que pourrais-je vous
citer de plus frappant qu'un si grand port en proie  un si grand
danger?

Lorsqu'on examine l'ensemble des causes qui amnent la dgradation de
notre littoral ...--Je demande pardon  la chambre d'introduire ici
une parenthse, mais j'ai besoin de lui dire que je ne suis pas
absolument tranger  cette matire. J'ai fait dans mon enfance,
tant destin  l'cole polytechnique, les tudes prliminaires; j'ai
depuis,  diverses reprises, pass beaucoup de temps au bord de la
mer; j'ai de plus, pendant plusieurs annes, parcouru tout notre
littoral de l'Ocan et de la Mditerrane, en tudiant, avec le
profond intrt qu'veillent en moi les intrts de la France et
les choses de la nature, la question qui vous est,  cette heure,
partiellement soumise.

Je reprends maintenant.

Ce phnomne, que je viens de tcher d'expliquer  la chambre, ce
phnomne qui menace le port du Havre, qui, dans un temps donn,
enlvera  la France ce grand port, son principal port sur la Manche,
ce phnomne se produit aussi, je le rpte, sous diverses formes, sur
divers points du littoral.

Le choc de la vague! au milieu de tout ce dsordre de causes mles,
de toute cette complication, voil un fait plein d'unit, un fait
qu'on peut saisir; la science a essay de le faire.

Amortissez, dtruisez le choc de la vague, vous sauvez la
configuration du littoral.

C'est l un vaste problme digne de rencontrer une magnifique
solution.

Et d'abord, qu'est-ce que le choc de la vague? Messieurs, l'agitation
de la vague est un fait superficiel, la cloche  plongeur l'a prouv,
la science l'a reconnu. Le fond de la mer est toujours tranquille.
Dans les redoutables ouragans de l'quinoxe, vous avez  la surface la
plus violente tempte,  trois toises au-dessous du flot, le calme le
plus profond.

Ensuite, qu'est-ce que la force de la vague? La force de la vague se
compose de sa masse. Divisez la masse, vous n'avez plus qu'une immense
pluie; la force s'vanouit.

Partant de ces deux faits capitaux, l'agitation superficielle, la
force dans la masse, un anglais, d'autres disent un franais, a pens
qu'il suffirait, pour briser le choc de la vague, de lui opposer, 
la surface de la mer, un obstacle  claire-voie,  la fois fixe et
flottant. De l l'invention du brise-lame du capitaine Taylor, car,
dans mon impartialit, je crois et je dois le dire, que l'inventeur
est anglais. Ce brise-lame n'est autre chose qu'une carcasse de
navire, une sorte de corbeille de charpente qui flotte  la surface
du flot, retenue au fond de la mer par un ancrage puissant. La vague
vient, rencontre cet appareil, le traverse, s'y divise, et la force se
disperse avec l'cume.

Vous le voyez, messieurs, si la pratique est d'accord avec la thorie,
le problme est bien prs d'tre rsolu. Vous pouvez arrter la
dgradation de vos ctes. Le choc de la vague est le danger, le
brise-lame serait le remde.

Messieurs les pairs, je n'ai aucune comptence ni aucune prtention
pour dcider de l'excellence de cette invention; mais je rends ici un
vritable, un sincre hommage  M. le ministre des travaux publics
qui a provoqu dans un port de France une exprience considrable du
brise-lame flottant. Cette exprience a eu lieu  la Ciotat. M. le
ministre des travaux publics a autoris au port de la Ciotat, port
ouvert aux vents du sud-est qui viennent y briser les navires
jusque sur le quai, il a autoris dans ce port la construction d'un
brise-lame flottant  huit sections.

L'exprience parat avoir russi. D'autres essais ont t faits en
Angleterre, et, sans qu'on puisse rien affirmer encore d'une faon
dcisive, voici ce qui s'est produit jusqu' ce jour. Toutes les fois
qu'un brise-lame flottant est install dans un port, dans une localit
quelconque, mme en pleine mer, si l'on examine dans les gros temps de
quelle faon la mer se comporte auprs de ce brise-lame, la tempte
est au del, le calme est en de.

Le problme du choc de la vague est donc bien prs d'tre rsolu.
Fconder l'invention du brise-lame, la perfectionner, voil,  mon
sens, un grand intrt public que je recommande au gouvernement.

Je ne veux pas abuser de l'attention si bienveillante de l'assemble
(_Parlez! tout ceci est nouveau!_), je ne veux pas entrer dans des
considrations plus tendues encore auxquelles donnerait lieu le
projet de loi. Je ferai remarquer seulement, et j'appelle sur ce point
encore l'attention de M. le ministre des travaux publics, qu'une
grande partie de notre littoral est dpourvue de ports de refuge. Vous
savez ce que c'est que le golfe de Gascogne, c'est un lieu redoutable,
c'est une sorte de fond de cuve o s'accumulent, sous la pression
colossale des vagues, tous les sables arrachs depuis le ple au
littoral europen. Eh bien, le golfe de Gascogne n'a pas un seul port
de refuge. La cte de la Mditerrane n'en a que deux, Bouc et Cette.
Le port de Cette a perdu une grande partie de son efficacit par
l'tablissement d'un brise-lame en maonnerie qui, en rtrcissant
la passe, a rendu l'entre extrmement difficile. M. le ministre des
travaux publics le sait comme moi et le reconnat. Il serait possible
d'tablir  Agde un port de refuge qui semble indiqu par la nature
elle-mme. Ceci est d'autant plus important que les sinistres abondent
dans ces parages. De 1836  1844, en sept ans, quatrevingt-douze
navires se sont perdus sur cette cte; un port de refuge les et
sauvs.

Voil donc les divers points sur lesquels j'appelle la sollicitude du
gouvernement: premirement, tudier dans son ensemble la question
du littoral que je n'ai pu qu'effleurer; deuximement, examiner le
systme propos par M. Bernard Fortin, ingnieur de l'tat, pour
l'embouchure des fleuves et notamment pour le Havre; troisimement,
tudier et gnraliser l'application du brise-lame; quatrimement,
crer des ports de refuge.

Je voudrais qu'un bon sens ferme et ingnieux comme celui de
l'honorable M. Dumon s'appliqut  l'tude et  la solution de ces
diverses questions. Je voudrais qu'il nous ft prsent  la session
prochaine un ensemble de mesures qui rgulariserait toutes celles
qu'on a prises jusqu' ce jour et  l'efficacit desquelles je
m'associe en grande partie. Je suis loin de mconnatre tout ce qui a
t fait, pourvu qu'on reconnaisse tout ce qui peut tre fait encore;
et pour ma part j'appuie le projet de loi. Une somme de cent cinquante
millions a t dpense depuis dix ans dans le but d'amliorer les
ports; cette somme aurait pu tre utilise dans un systme plus grand
et plus vaste; cependant cette dpense a t localement utile et a
obvi  de grands inconvnients, je suis loin de le nier. Mais ce
que je demande  M. le ministre des travaux publics, c'est l'examen
approfondi de toutes ces questions. Nous sommes en prsence de deux
phnomnes contraires sur notre double littoral. Sur l'un, nous avons
l'Ocan qui s'avance; sur l'autre, la Mditerrane qui se retire. Deux
prils galement graves. Sur la cte de l'Ocan, nos ports prissent
par l'encombrement; sur la cte de la Mditerrane, ils prissent par
l'atterrissement.

Je ne dirai plus qu'un mot, messieurs. La nature nous a fait des dons
magnifiques; elle nous a donn ce double littoral sur l'Ocan et sur
la Mditerrane. Elle nous a donn des rades nombreuses sur les deux
mers, des havres de commerce, des ports de guerre. Eh bien, il semble,
quand on examine certains phnomnes, qu'elle veuille nous les
retirer. C'est  nous de nous dfendre, c'est  nous de lutter. Par
quels moyens? Par tous les moyens que l'art, que la science, que la
pense, que l'industrie mettent  notre service. Ces moyens, je les
ignore, ce n'est pas moi qui peux utilement les indiquer; je ne peux
que provoquer, je ne peux que dsirer un travail srieux sur la
matire, une grande impulsion de l'tat. Mais ce que je sais, ce que
vous savez comme moi, ce que j'affirme, c'est que ces forces, ces
mares qui montent, ces fleuves qui descendent, ces forces qui
dtruisent, peuvent aussi crer, rparer, fconder; elles enfantent le
dsordre, mais, dans les vues ternelles de la providence, c'est pour
l'ordre qu'elles sont faites. Secondons ces grandes vues; peuple,
chambres, lgislateurs, savants, penseurs, gouvernants, ayons sans
cesse prsente  l'esprit cette haute et patriotique ide, fortifier,
fortifier dans tous les sens du mot, le littoral de la France, le
fortifier contre l'Angleterre, le fortifier contre l'Ocan! Dans ce
grand but, stimulons l'esprit de dcouverte et de nouveaut, qui est
comme l'me de notre poque. C'est l la mission d'un peuple comme la
France. Dans ce monde, c'est la mission de l'homme lui-mme, Dieu l'a
voulu ainsi; partout o il y a une force, il faut qu'il y ait une
intelligence pour la dompter. La lutte de l'intelligence humaine avec
les forces aveugles de la matire est le plus beau spectacle de la
nature; c'est par l que la cration se subordonne  la civilisation
et que l'oeuvre complte de la providence s'excute.

Je vote donc pour le projet de loi; mais je demande  M. le ministre
des travaux publics un examen approfondi de toutes les questions qu'il
soulve. Je demande que les points que je n'ai pu parcourir que trs
rapidement, j'en ai indiqu les motifs  la chambre, soient tudis
avec tous les moyens dont le gouvernement dispose, grce  la
centralisation. Je demande qu' l'une des sessions prochaines un
travail gnral, un travail d'ensemble, soit apport aux chambres.
Je demande que la question grave du littoral soit mise dsormais 
l'ordre du jour pour les pouvoirs comme pour les esprits. Ce n'est pas
trop de toute l'intelligence de la France pour lutter contre toutes
les forces de la mer. (_Approbation sur tous les bancs_.)


III

LA FAMILLE BONAPARTE


[Note: Une ptition de Jrme-Napolon Bonaparte, ancien roi de
Westphalie, demandait aux chambres la rentre de sa famille en France,
M. Charles Dupin proposait le dpt de cette ptition au bureau des
renseignements; il disait dans son rapport: C'est  la couronne qu'il
appartient de choisir le moment pour accorder, suivant le caractre et
les mrites des personnes, les faveurs qu'une tolrance claire peut
conseiller; faveurs accordes plusieurs fois  plusieurs membres de
l'ancienne famille impriale, et toujours avec l'assentiment de
la gnrosit nationale. La ptition fut renvoye au bur
des renseignements. Le soir de ce mme jour, 14 juin, le roi
Louis-Philippe, aprs avoir pris connaissance du discours de M. Victor
Hugo, dclara au marchal Soult, prsident du conseil des ministres,
qu'il entendait autoriser la famille Bonaparte  rentrer en France.
(_Note de l'diteur_.)]


14 juin 1847.

Messieurs les pairs, en prsence d'une ptition comme celle-ci, je le
dclare sans hsiter, je suis du parti des exils et des proscrits. Le
gouvernement de mon pays peut compter sur moi, toujours, partout, pour
l'aider et pour le servir dans toutes les occasions graves et dans
toutes les causes justes. Aujourd'hui mme, dans ce moment, je le
sers, je crois le servir du moins, en lui conseillant de prendre
une noble initiative, d'oser faire ce qu'aucun gouvernement, j'en
conviens, n'aurait fait avant l'poque o nous sommes, d'oser, en un
mot, tre magnanime et intelligent. Je lui fais cet honneur de le
croire assez fort pour cela.

D'ailleurs, laisser rentrer en France des princes bannis, ce serait de
la grandeur, et depuis quand cesse-t-on d'tre assez fort parce qu'on
est grand?

Oui, messieurs, je le dis hautement, dt la candeur de mes paroles
faire sourire ceux qui ne reconnaissent dans les choses humaines que
ce qu'ils appellent la ncessit politique et la raison d'tat,  mon
sens, l'honneur de notre gouvernement de juillet, le triomphe de la
civilisation, la couronne de nos trente-deux annes de paix, ce serait
de rappeler purement et simplement dans leur pays, qui est le ntre,
tous ces innocents illustres dont l'exil fait des prtendants et dont
l'air de la patrie ferait des citoyens. (_Trs bien! trs bien!_)

Messieurs, sans mme invoquer ici, comme l'a fait si dignement le
noble prince de la Moskowa, toutes les considrations spciales qui se
rattachent au pass militaire, si national et si brillant, du noble
ptitionnaire, le frre d'armes de beaucoup d'entre vous, soldat aprs
le 18 brumaire, gnral  Waterloo, roi dans l'intervalle, sans
mme invoquer, je le rpte, toutes ces considrations pourtant si
dcisives, ce n'est pas, disons-le, dans un temps comme le ntre,
qu'il peut tre bon de maintenir les proscriptions et d'associer
indfiniment la loi aux violences du sort et aux ractions de la
destine.

Ne l'oublions pas, car de tels vnements sont de hautes leons, en
fait d'lvations comme en fait d'abaissements, notre poque a vu
tous les spectacles que la fortune peut donner aux hommes. Tout peut
arriver, car tout est arriv. Il semble, permettez-moi cette figure,
que la destine, sans tre la justice, ait une balance comme elle;
quand un plateau monte, l'autre descend. Tandis qu'un sous-lieutenant
d'artillerie devenait empereur des Franais, le premier prince du sang
de France devenait professeur de mathmatiques. Cet auguste professeur
est aujourd'hui le plus minent des rois de l'Europe. Messieurs, au
moment de statuer sur cette ptition, ayez ces profondes oscillations
des existences royales prsentes  l'esprit. (_Adhsion_.)

Non, ce n'est pas aprs tant de rvolutions, ce n'est pas aprs
tant de vicissitudes qui n'ont pargn aucune tte, qu'il peut tre
impolitique de donner solennellement l'exemple du saint respect de
l'adversit. Heureuse la dynastie dont on pourra dire: Elle n'a exil
personne! elle n'a proscrit personne! elle a trouv les portes de la
France fermes  des franais, elle les a ouvertes et elle a dit:
entrez!

J'ai t heureux, je l'avoue, que cette ptition ft prsente. Je
suis de ceux qui aiment l'ordre d'ides qu'elle soulve et qu'elle
ramne. Gardez-vous de croire, messieurs, que de pareilles discussions
soient inutiles! elles sont utiles entre toutes. Elles font reparatre
 tous les yeux, elles clairent d'une vive lumire pour tous les
esprits ce ct noble et pur des questions humaines qui ne devrait
jamais s'obscurcir ni s'effacer. Depuis quinze ans, on a trait avec
quelque ddain et quelque ironie tout cet ordre de sentiments; on a
ridiculis l'enthousiasme. Posie! disait-on. On a raill ce qu'on a
appel la politique sentimentale et chevaleresque, on a diminu ainsi
dans les coeurs la notion, l'ternelle notion du vrai, du juste et
du beau, et l'on a fait prvaloir les considrations d'utilit et de
profit, les hommes d'affaires, les intrts matriels. Vous savez,
messieurs, o cela nous a conduits. (_Mouvement_.)

Quant  moi, en voyant les consciences qui se dgradent, l'argent
qui rgne, la corruption qui s'tend, les positions les plus hautes
envahies par les passions les plus basses (_mouvement prolong_), en
voyant les misres du temps prsent, je songe aux grandes choses du
temps pass, et je suis, par moments, tent de dire  la chambre,  la
presse,  la France entire: Tenez, parlons un peu de l'empereur, cela
nous fera du bien! (_Vive et profonde adhsion_.)

Oui, messieurs, remettons quelquefois  l'ordre du jour, quand
l'occasion s'en prsente, les gnreuses ides et les gnreux
souvenirs. Occupons-nous un peu, quand nous le pouvons, de ce qui
a t et de ce qui est noble et pur, illustre, fier, hroque,
dsintress, national, ne ft-ce que pour nous consoler d'tre si
souvent forcs de nous occuper d'autre chose. (_Trs bien!_)

J'aborde maintenant le ct purement politique de la question. Je
serai trs court; je prie la chambre de trouver bon que je l'effleure
rapidement en quelques mots.

Tout  l'heure, j'entendais dire  ct de moi: Mais prenez garde!
on ne provoque pas lgrement l'abrogation d'une loi de bannissement
politique; il y a danger; il peut y avoir danger. Danger! quel danger?
Quoi? Des menes? des intrigues? des complots de salon? la gnrosit
paye en conspirations et en ingratitude? Y a-t-il l un srieux
pril? Non, messieurs Le danger, aujourd'hui, n'est pas du ct des
princes. Nous ne sommes, grce  Dieu, ni dans le sicle ni dans le
pays des rvolutions de caserne et de palais. C'est peu de chose qu'un
prtendant en prsence d'une nation libre qui travaille et qui pense.
Rappelez-vous l'avortement de Strasbourg suivi de l'avortement de
Boulogne.

Le danger aujourd'hui, messieurs, permettez-moi de vous le dire en
passant, voulez-vous savoir o il est? Tournez vos regards, non du
ct des princes, mais du ct des masses,--du ct des classes
nombreuses et laborieuses, o il y a tant de courage, tant
d'intelligence, tant de patriotisme, o il y a tant de germes
utiles et en mme temps, je le dis avec douleur, tant de ferments
redoutables. C'est au gouvernement que j'adresse cet avertissement
austre. Il ne faut pas que le peuple souffre! il ne faut pas que le
peuple ait faim! L est la question srieuse, l est le danger. L
seulement, l, messieurs, et point ailleurs! (_Oui!_) Toutes les
intrigues de tous les prtendants ne feront point changer de cocarde
au moindre de vos soldats, les coups de fourche de Buzanais peuvent
ouvrir brusquement un abme! (_Mouvement_.)

J'appelle sur ce que je dis en ce moment les mditations de cette sage
et illustre assemble.

Quant aux princes bannis, sur lesquels le dbat s'engage, voici ce que
je dirai au gouvernement; j'insiste sur ceci, qui est ma conviction,
et aussi, je crois, celle de beaucoup de bons esprits: j'admets que,
dans des circonstances donnes, des lois de bannissement politique,
lois de leur nature toujours essentiellement rvolutionnaires, peuvent
tre momentanment ncessaires. Mais cette ncessit cesse; et, du
jour o elles ne sont plus ncessaires, elles ne sont pas seulement
illibrales et iniques, elles sont maladroites.

L'exil est une dsignation  la couronne, les exils sont des en-cas.
(_Mouvement_.) Tout au contraire, rendre  des princes bannis, sur
leur demande, leur droit de cit, c'est leur ter toute importance,
c'est leur dclarer qu'on ne les craint pas, c'est leur dmontrer
par le fait que leur temps est fini. Pour me servir d'expressions
prcises, leur restituer leur qualit civique, c'est leur retirer leur
signification politique. Cela me parat vident. Replacez-les donc
dans la loi commune; laissez-les, puisqu'ils vous le demandent,
laissez-les rentrer en France comme de simples et nobles franais
qu'ils sont, et vous ne serez pas seulement justes, vous serez
habiles.

Je ne veux remuer ici, cela va sans dire, aucune passion. J'ai le
sentiment que j'accomplis un devoir en montant  cette tribune. Quand
j'apporte au roi Jrme-Napolon, exil, mon faible appui, ce ne sont
pas seulement toutes les convictions de mon me, ce sont tous les
souvenirs de mon enfance qui me sollicitent. Il y a, pour ainsi dire,
de l'hrdit dans ce devoir, et il me semble que c'est mon pre,
vieux soldat de l'empire, qui m'ordonne de me lever et de parler.
(_Sensation_.) Aussi je vous parle, messieurs les pairs, comme on
parle quand on accomplit un devoir. Je ne m'adresse, remarquez-le,
qu' ce qu'il y a de plus calme, de plus grave, de plus religieux dans
vos consciences. Et c'est pour cela que je veux vous dire et que je
vais vous dire, en terminant, ma pense tout entire sur l'odieuse
iniquit de cette loi dont je provoque l'abrogation. (_Marques
d'attention._)

Messieurs les pairs, cet article d'une loi franaise qui bannit 
perptuit du sol franais la famille de Napolon me fait prouver je
ne sais quoi d'inou et d'inexprimable. Tenez, pour faire comprendre
ma pense, je vais faire une supposition presque impossible. Certes,
l'histoire des quinze premires annes de ce sicle, cette histoire
que vous avez faite, vous, gnraux, vtrans vnrables devant qui
je m'incline et qui m'coutez dans cette enceinte ... (_mouvement_),
cette histoire, dis-je, est connue du monde entier, et il n'est
peut-tre pas, dans les pays les plus lointains, un tre humain qui
n'en ait entendu parler. On a trouv en Chine, dans une pagode, le
buste de Napolon parmi les figures des dieux! Eh bien! je suppose,
c'est l ma supposition  peu prs impossible, mais vous voulez bien
me l'accorder, je suppose qu'il existe dans un coin quelconque de
l'univers un homme qui ne sache rien de cette histoire, et qui n'ait
jamais entendu prononcer le nom de l'empereur, je suppose que cet
homme vienne en France, et qu'il lise ce texte de loi qui dit: La
famille de Napolon est bannie  perptuit du territoire franais.
Savez-vous ce qui se passerait dans l'esprit de cet tranger? En
prsence d'une pnalit si terrible, il se demanderait ce que pouvait
tre ce Napolon, il se dirait qu' coup sr c'tait un grand
criminel, que sans doute une honte indlbile s'attachait  son nom,
que probablement il avait reni ses dieux, vendu son peuple, trahi son
pays, que sais-je? ... Il se demanderait, cet tranger, avec une sorte
d'effroi, par quels crimes monstrueux ce Napolon avait pu mriter
d'tre ainsi frapp  jamais dans toute sa race. (_Mouvement_.)

Messieurs, ces crimes, les voici; c'est la religion releve, c'est
le code civil rdig, c'est la France augmente au del mme de ses
frontires naturelles, c'est Marengo, Ina, Wagram, Austerlitz, c'est
la plus magnifique dot de puissance et de gloire qu'un grand homme ait
jamais apporte  une grande nation! (_Trs bien! Approbation_.)

Messieurs les pairs, le frre de ce grand homme vous implore  cette
heure. C'est un vieillard, c'est un ancien roi aujourd'hui suppliant.
Rendez-lui la terre de la patrie! Jrme-Napolon, pendant la premire
moiti de sa vie, n'a eu qu'un dsir, mourir pour la France. Pendant
la dernire, il n'a eu qu'une pense, mourir en France. Vous ne
repousserez pas un pareil voeu. (_Approbation prolonge sur tous les
bancs_.)


IV

LE PAPE PIE IX


[Note: Ce discours, du reste assez mal accueilli, fut prononc dans
la discussion de l'adresse en rponse au discours de la couronne, 
propos du paragraphe 6 de cette adresse, qui tait ainsi conu: Nous
croyons, avec votre majest, que la paix du monde est assure. Elle
est essentielle  tous les gouvernements et  tous les peuples. Cet
universel besoin est la garantie des bons rapports qui existent entre
les tats. Nos voeux accompagneront les progrs que chaque pays pourra
accomplir, dans son action propre et indpendante. Une re nouvelle
de civilisation et de libert s'ouvre pour les tats italiens. Nous
secondons de toute notre sympathie et de toutes nos esprances le
pontife magnanime qui l'inaugure avec autant de sagesse que de
courage, et les souverains qui suivent, comme lui, cette voie de
rformes pacifiques o marchent de concert les gouvernements et les
peuples. Le paragraphe ainsi rdig fut adopt  l'unanimit. A
cette poque, l'Italie criait: _Vivo, Pio nono_! Pie IX tait
rvolutionnaire. On a pu mesurer depuis la distance qu'il y avait
entre le pape des Droits de l'homme et le pape du _Syllabus_. (_Note
de l'diteur_.)]


13 janvier 1848.

Messieurs,

Les annes 1846 et 1847 ont vu se produire un vnement considrable.

Il y a,  l'heure o nous parlons, sur le trne de saint Pierre un
homme, un pape, qui a subitement aboli toutes les haines, toutes les
dfiances, je dirais presque toutes les hrsies et tous les schismes;
qui s'est fait admirer  la fois, j'adopte sur ce point pleinement
les paroles de notre noble et loquent collgue M. le comte de
Montalembert, qui s'est fait admirer  la fois, non seulement des
populations qui vivent dans l'glise romaine, mais de l'Angleterre
non catholique, mais de la Turquie non chrtienne, qui a fait faire,
enfin, en un jour, pourrait-on dire, un pas  la civilisation humaine.
Et cela comment? De la faon la plus calme, la plus simple et la plus
grande, en communiant publiquement, lui pape, avec les ides des
peuples, avec les ides d'mancipation et de fraternit. Contrat
auguste; utile et admirable alliance de l'autorit et de la libert,
de l'autorit sans laquelle il n'y a pas de socit, de la libert
sans laquelle il n'y a pas de nation. (_Mouvement_.)

Messieurs les pairs, ceci est digne de vos mditations. Approfondissez
cette grande chose.

Cet homme qui tient dans ses mains les clefs de la pense de tant
d'hommes, il pouvait fermer les intelligences, il les a ouvertes. Il
a pos l'ide d'mancipation et de libert sur le plus haut sommet o
l'homme puisse poser une lumire. Ces principes ternels que rien
n'a pu souiller et que rien ne pourra dtruire, qui ont fait notre
rvolution et lui ont survcu, ces principes de droit, d'galit,
de devoir rciproque, qui, il y a cinquante ans, taient un moment
apparus au monde, toujours grands sans doute, mais farouches,
formidables et terribles sous le bonnet rouge, Pie IX les a
transfigurs, il vient de les montrer  l'univers rayonnants de
mansutude, doux et vnrables sous la tiare. C'est que c'est l leur
vritable couronne en effet! Pie IX enseigne la route bonne et sre
aux rois, aux peuples, aux hommes d'tat, aux philosophes,  tous.
Grces lui soient rendues! Il s'est fait l'auxiliaire vanglique,
l'auxiliaire suprme et souverain, de ces hautes vrits sociales que
le continent,  notre grand et srieux honneur, appelle les ides
franaises. Lui, le matre des consciences, il s'est fait le serviteur
de la raison. Il est venu, rvolutionnaire rassurant, faire voir aux
nations,  la fois blouies et effrayes par les vnements tragiques,
les conqutes, les prodiges militaires et les guerres de gants qui
ont rempli la fin du dernier sicle et le commencement de celui-ci, il
est venu, dis-je, faire voir aux nations que, pour fconder le sillon
o germe l'avenir des peuples libres, il n'est pas ncessaire de
verser le sang, il suffit de rpandre les ides; que l'vangile
contient toutes les chartes; que la libert de tous les peuples comme
la dlivrance de tous les esclaves tait dans le coeur du Christ et
doit tre dans le coeur de l'vque; que, lorsqu'il le veut, l'homme
de paix est un plus grand conqurant que l'homme de guerre, et un
conqurant meilleur; que celui-l qui a dans l'me la vraie
charit divine, la vraie fraternit humaine, a en mme temps dans
l'intelligence le vrai gnie politique, et qu'en un mot, pour qui
gouverne les hommes, c'est la mme chose d'tre saint et d'tre grand.
(_Adhsion_.)

Messieurs, je ne parlerai jamais de l'ancienne papaut, de l'antique
papaut, qu'avec vnration et respect; mais je dis cependant que
l'apparition d'un tel pape est un vnement immense. (_Interruption_.)

Oui, j'y insiste, un pape qui adopte la rvolution franaise
(_bruit_), qui en fait la rvolution chrtienne, et qui la mle 
cette bndiction qu'il rpand du haut du balcon Quirinal sur Rome
et sur l'univers, _urbi et orbi_, un pape qui fait cette chose
extraordinaire et sublime, n'est pas seulement un homme, il est un
vnement.

vnement social, vnement politique. Social, car il en sortira toute
une phase de civilisation nouvelle; politique, car il en sortira une
nouvelle Italie.

Ou plutt, je le dis, le coeur plein de reconnaissance et de joie, il
en sortira la vieille Italie.

Ceci est l'autre aspect de ce grand fait europen. (_Interruption.
Beaucoup de pairs protestent_.)

Oui, messieurs, je suis de ceux qui tressaillent en songeant que Rome,
cette vieille et fconde Rome, cette mtropole de l'unit, aprs avoir
enfant l'unit de la foi, l'unit du dogme, l'unit de la chrtient,
entre en travail encore une fois, et va enfanter peut-tre, aux
acclamations du monde, l'unit de l'Italie. (_Mouvements divers_.)

Ce nom merveilleux, ce mot magique, l'Italie, qui a si longtemps
exprim parmi les hommes la gloire des armes, le gnie conqurant
et civilisateur, la grandeur des lettres, la splendeur des arts, la
double domination par le glaive et par l'esprit, va reprendre, avant
un quart de sicle peut-tre, sa signification sublime, et redevenir,
avec l'aide de Dieu et de celui qui n'aura jamais t mieux nomm son
vicaire, non-seulement le rsum d'une grande histoire morte, mais le
symbole d'un grand peuple vivant!

Aidons de toutes nos forces  ce dsirable rsultat. (_Interruption.
Les protestations redoublent_.) Et puis, en outre, comme une pense
patriotique est toujours bonne, ayons ceci prsent  l'esprit,
que nous, les mutils de 1815, nous n'avons rien  perdre  ces
remaniements providentiels de l'Europe, qui tendent  rendre aux
nations leur forme naturelle et ncessaire. (_Mouvement_.)

Je ne veux pas faire rentrer la chambre dans le dtail de toutes ces
questions. Au point o la discussion est arrive, avec la fatigue
de l'assemble, ce qu'on aurait pu dire hier n'est plus possible
aujourd'hui; je le regrette, et je me borne  indiquer l'ensemble de
la question, et  en marquer le point culminant. Il importe qu'il
parte de la tribune franaise un encouragement grave, srieux,
puissant,  ce noble pape, et  cette noble nation! un encouragement
aux princes intelligents qui suivent le prtre inspir, un
dcouragement aux autres, s'il est possible! (_Agitation_.)

Ne l'oublions pas, ne l'oublions jamais, la civilisation du monde a
une aeule qui s'appelle la Grce, une mre qui s'appelle l'Italie,
et une fille ane qui s'appelle la France. Ceci nous indique,  nous
chambres franaises, notre droit qui ressemble beaucoup  notre
devoir.

Messieurs les pairs, en d'autres temps nous avons tendu la main 
la Grce, tendons aujourd'hui la main  l'Italie. (_Mouvements
divers.--Aux voix! aux voix!_)




RUNIONS LECTORALES

1848-1849


I

LETTRE AUX LECTEURS

20 juin 1848.

Des lecteurs crivent  M. Victor Hugo pour lui proposer la
candidature  l'assemble nationale constituante. Il rpond:

Messieurs,

J'appartiens  mon pays, il peut disposer de moi.

J'ai un respect, exagr peut-tre, pour la libert du choix; trouvez
bon que je pousse ce respect jusqu' ne pas m'offrir.

J'ai crit trente-deux volumes, j'ai fait jouer huit pices de
thtre; j'ai parl six fois  la chambre des pairs, quatre fois en
1846, le 14 fvrier, le 20 mars, le 1er avril, le 5 juillet, une fois
en 1847, le 14 juin, une fois en 1848, le 13 janvier. Mes discours
sont au _Moniteur_.

Tout cela est au grand jour. Tout cela est livr  tous. Je n'ai rien
 y retrancher, rien  y ajouter.

Je ne me prsente pas. A quoi bon? Tout homme qui a crit une page
en sa vie est naturellement prsent par cette page s'il y a mis sa
conscience et son coeur.

Mon nom et mes travaux ne sont peut-tre pas absolument inconnus de
mes concitoyens. Si mes concitoyens jugent  propos, dans leur
libert et dans leur souverainet, de m'appeler  siger, comme leur
reprsentant, dans l'assemble qui va tenir en ses mains les destines
de la France et de l'Europe, j'accepterai avec recueillement cet
austre mandat. Je le remplirai avec tout ce que j'ai en moi de
dvouement, de dsintressement et de courage.

S'ils ne me dsignent pas, je remercierai le ciel, comme ce spartiate,
qu'il se soit trouv dans ma patrie neuf cents citoyens meilleurs que
moi.

En ce moment, je me tais, j'attends et j'admire les grandes actions
que fait la providence.

Je suis prt,--si mes concitoyens songent  moi et m'imposent ce grand
devoir public,  rentrer dans la vie politique;--sinon,  rester dans
la vie littraire.

Dans les deux cas, et quel que soit le rsultat, je continuerai 
donner, comme je le fais depuis vingt-cinq ans, mon coeur, ma pense,
ma vie et mon me  mon pays.

Recevez, messieurs, l'assurance fraternelle de mon dvouement et de ma
cordialit.


II

PLANTATION DE L'ARBRE DE LA LIBERT

PLACE DES VOSGES

C'est avec joie que je me rends  l'appel de mes concitoyens et que je
viens saluer au milieu d'eux les esprances d'mancipation, d'ordre
et de paix qui vont germer, mles aux racines de cet arbre de la
libert. C'est un beau et vrai symbole pour la libert qu'un arbre! La
libert a ses racines dans le coeur du peuple, comme l'arbre dans le
coeur de la terre; comme l'arbre, elle lve et dploie ses rameaux
dans le ciel; comme l'arbre, elle grandit sans cesse et couvre les
gnrations de son ombre. (_Acclamations_.)

Le premier arbre de la libert a t plant, il y a dix-huit cents
ans, par Dieu mme sur le Golgotha. (_Acclamations_.) Le premier arbre
de la libert, c'est cette croix sur laquelle Jsus-Christ s'est
offert en sacrifice pour la libert, l'galit et la fraternit du
genre humain. (_Bravos et longs applaudissements_.)

La signification de cet arbre n'a point chang depuis dix-huit
sicles; seulement, ne l'oublions pas,  temps nouveaux devoirs
nouveaux. La rvolution que nos pres ont faite il y a soixante ans a
t grande par la guerre, la rvolution que vous faites aujourd'hui
doit tre grande par la paix. La premire a dtruit, la seconde doit
organiser. L'oeuvre d'organisation est le complment ncessaire de
l'oeuvre de destruction; c'est l ce qui rattache intimement 1848 
1789. Fonder, crer, produire, pacifier; satisfaire  tous les droits,
dvelopper tous les grands instincts de l'homme, pourvoir  tous les
besoins des socits; voil la tche de l'avenir. Or, dans les temps
o nous sommes, l'avenir vient vite. (_Applaudissements_.)

On pourrait presque dire que l'avenir n'est plus demain, il commence
ds aujourd'hui. (_Bravo!_) A l'oeuvre donc,  l'oeuvre, travailleurs
par le bras, travailleurs par l'intelligence, vous tous qui m'coutez
et qui m'entourez! mettez  fin cette grande oeuvre de l'organisation
fraternelle de tous les peuples, conduits au mme but, rattachs  la
mme ide, et vivant du mme coeur. Soyons tous des hommes de bonne
volont, ne mnageons ni notre peine ni nos sueurs. Rpandons sur le
peuple qui nous entoure, et de l sur le monde entier, la sympathie,
la charit et la fraternit. Depuis trois sicles, le monde imite la
France. Depuis trois sicles, la France est la premire des nations.
Et savez-vous ce que veut dire ce mot, la premire des nations? Ce
mot veut dire, la plus grande; ce mot veut dire aussi, la meilleure.
(_Acclamations_.)

Mes amis, mes frres, mes concitoyens, tablissons dans le monde
entier, par la grandeur de nos exemples, l'empire de nos ides! Que
chaque nation soit heureuse et fire de ressembler  la France!
(_Bravo!_)

Unissons-nous dans une pense commune, et rptez avec moi ce cri:
Vive la libert universelle! Vive la rpublique universelle! (_Vive la
rpublique! Vive Victor Hugo!--Longues acclamations_.)


III

RUNION DES AUTEURS DRAMATIQUES

Je suis profondment touch des sympathies qui m'environnent. Des voix
aimes, des confrres clbres m'ont glorifi bien au del du peu que
je vaux. Permettez-moi de les remercier de cette cordiale loquence
 laquelle je dois les applaudissements qui ont accueilli mon nom;
permettez-moi, en mme temps, de m'abstenir de tout ce qui pourrait
ressembler  une sollicitation de suffrages. Puisque la nation est
en train de chercher son idal, voici quel serait le mien en fait
d'lections. Je voudrais les lections libres et pures; libres, en ce
qui touche les lecteurs; pures, en ce qui touche les candidats.

Personnellement, je ne me prsente pas. Mes raisons, vous les
connaissez, je les ai publies; elles sont toutes puises dans mon
respect pour la libert lectorale. Je dis aux lecteurs: Choisissez
qui vous voudrez et comme vous voudrez; quant  moi, j'attends, et
j'applaudirai au rsultat quel qu'il soit. Je serai fier d'tre
choisi, satisfait d'tre oubli. (_Approbation_.)

Ce n'est pas que je n'aie aussi, moi, mes ambitions. J'ai une ambition
pour mon pays,--c'est qu'il soit puissant, heureux, riche, prospre,
glorieux, sous cette simple formule, _Libert, galit, fraternit_;
c'est qu'il soit le plus grand dans la paix, comme il a t le plus
grand dans la guerre. (_Bravo! bravo!_) Et puis, j'ai une ambition
pour moi,--c'est de rester crivain libre et simple citoyen.

Maintenant, s'il arrive que mon pays, connaissant ma pense et ma
conscience qui sont publiques depuis vingt-cinq ans, m'appelle, dans
sa confiance,  l'assemble nationale et m'assigne un poste o il
faudra veiller et peut-tre combattre, j'accepterai son vote comme
un ordre et j'irai o il m'enverra. Je suis  la disposition de mes
concitoyens. Je suis candidat  l'assemble nationale comme tout
soldat est candidat au champ de bataille. (_Acclamations_.)

Le mandat de reprsentant du peuple sera  la fois un honneur et un
danger; il suffit que ce soit un honneur pour que je ne le sollicite
pas, il suffit que ce soit un danger pour que je ne le refuse pas.
(_Longues acclamations_.)

Vous m'avez compris. Maintenant je vais vous parler de vous.

Il y a, en ce moment, en France,  Paris, deux classes d'ouvriers qui,
toutes deux, ont droit  tre reprsentes dans l'assemble nationale.
L'une ...  Dieu ne plaise que je parle autrement qu'avec la plus
cordiale effusion de ces braves ouvriers qui ont fait de si grandes
choses et qui en feront de plus grandes encore. Je ne suis pas de ceux
qui les flattent, mais je suis de ceux qui les aiment. Ils sauront
complter la haute ide qu'ils ont donne au monde de leur bon sens
et de leur vertu. Ils ont montr le courage pendant le combat, ils
montreront la patience aprs la victoire. Cette classe d'ouvriers,
dis-je, a fait de grandes choses, elle sera noblement et largement
reprsente  l'assemble constituante, et, pour ma part, je rserve
aux ouvriers de Paris dix places sur mon bulletin.

Mais je veux, je veux pour l'honneur de la France, que l'autre classe
d'ouvriers, les ouvriers de l'intelligence, soit aussi noblement et
largement reprsente. Le jour o l'on pourrait dire: Les crivains,
les potes, les artistes, les hommes de la pense, sont absents de la
reprsentation nationale, ce serait une sombre et fatale clipse, et
l'on verrait diminuer la lumire de la France! (_Bravo_!)

Il faut que tous les ouvriers aient leurs reprsentants  l'assemble
nationale, ceux qui font la richesse du pays et ceux qui font sa
grandeur; ceux qui remuent les pavs et ceux qui remuent les esprits!
(_Acclamations_.)

Certes, c'est quelque chose que d'avoir construit les barricades de
fvrier sous la mousqueterie et la fusillade, mais c'est quelque chose
aussi que d'tre sans cesse, sans trve, sans relche, debout sur
les barricades de la pense, expos aux haines du pouvoir et  la
mitraille des partis. (_Applaudissements_.)Les ouvriers, nos frres,
ont lutt trois jours; nous, travailleurs de l'intelligence, nous
avons lutt vingt ans.

Avisez donc  ce grand intrt. Que l'un de vous parle pour vous, que
votre drapeau, qui est le drapeau mme de la civilisation, soit tenu
au milieu de la mle par une main ferme et illustre. Faites prvaloir
les ides! Montrez que la gloire est une force! (_Bravo!_) Mme quand
les rvolutions ont tout renvers, il y a une puissance qui reste
debout, la pense. Les rvolutions brisent les couronnes, mais
n'teignent pas les auroles. (_Longs applaudissements_.)

Un des auteurs prsents ayant demand  M. Victor Hugo ce qu'il ferait
si un club marchait sur l'assemble constituante, M. Victor Hugo
rplique:

Je prie M. Thodore Muret de ne point oublier que je ne me prsente
pas; je vais lui rpondre cependant, mais je lui rpondrai comme
lecteur et non comme candidat. (_Mouvement d'attention_.) Dans un
moment o le systme lectoral le plus large et le plus libral que
les hommes aient jamais pu, je ne dis pas raliser, mais rver,
appelle tous les citoyens  dposer leur vote, tous, depuis le premier
jusqu'au dernier,--je me trompe, il n'y a plus maintenant ni premier,
ni dernier,--tous, veux-je dire, depuis ce qu'on appelait autrefois le
premier jusqu' ce qu'on appelait autrefois le dernier; dans un
moment o de tous ces votes runis va sortir l'assemble dfinitive,
l'assemble suprme qui sera, pour ainsi dire, la majest visible
de la France, s'il tait possible qu' l'heure o ce snat prendra
possession de la plnitude lgitime de son autorit souveraine, il
existt dans un coin quelconque de Paris une fraction, une coterie, un
groupe d'hommes, je ne dirai pas assez coupables, mais assez insenss,
pour oser, dans un paroxysme d'orgueil, mettre leur petite volont
face  face et de front avec la volont auguste de cette assemble qui
sera le pays mme, je me prcipiterais au-devant d'eux, et je leur
crierais: Malheureux! arrtez-vous, vous allez devenir de mauvais
citoyens! (_Bravo! bravo!_) Et s'il ne m'tait pas donn de les
retenir, s'ils persistaient dans leur tentative d'usurpation impie,
oh! alors je donnerais, s'il le fallait, tout le sang que j'ai dans
les veines, et je n'aurais pas assez d'imprcations dans la voix, pas
assez d'indignation dans l'me, pas assez de colre dans le coeur,
pour craser l'insolence des dictatures sous la souverainet de la
nation! (_Immenses acclamations_.)


IV

VICTOR HUGO A SES CONCITOYENS

Mes concitoyens,

Je rponds  l'appel des soixante mille lecteurs qui m'ont
spontanment honor de leurs suffrages aux lections de la Seine. Je
me prsente  votre libre choix.

Dans la situation politique telle qu'elle est, on me demande toute ma
pense. La voici:

Deux rpubliques sont possibles.

L'une abattra le drapeau tricolore sous le drapeau rouge, fera des
gros sous avec la colonne, jettera bas la statue de Napolon
et dressera la statue de Marat, dtruira l'institut, l'cole
polytechnique et la lgion d'honneur, ajoutera  l'auguste devise:
_Libert, galit, Fraternit_, l'option sinistre: _ou la Mort_; fera
banqueroute, ruinera les riches sans enrichir les pauvres, anantira
le crdit, qui est la fortune de tous, et le travail, qui est le pain
de chacun, abolira la proprit et la famille, promnera des ttes sur
des piques, remplira les prisons par le soupon et les videra par le
massacre, mettra l'Europe en feu et la civilisation en cendre, fera de
la France la patrie des tnbres, gorgera la libert, touffera les
arts, dcapitera la pense, niera Dieu; remettra en mouvement ces
deux, machines fatales qui ne vont pas l'une sans l'autre, la planche
aux assignats et la bascule de la guillotine; en un mot, fera
froidement ce que les hommes de 93 ont fait ardemment, et, aprs
l'horrible dans le grand que nos pres ont vu, nous montrera le
monstrueux dans le petit.

L'autre sera la sainte communion de tous les franais ds  prsent,
et de tous les peuples un jour, dans le principe dmocratique; fondera
une libert sans usurpations et sans violences, une galit qui
admettra la croissance naturelle de chacun, une fraternit, non
de moines dans un couvent, mais d'hommes libres; donnera  tous
l'enseignement comme le soleil donne la lumire, gratuitement;
introduira la clmence dans la loi pnale et la conciliation dans la
loi civile; multipliera les chemins de fer, reboisera une partie du
territoire, en dfrichera une autre, dcuplera la valeur du sol;
partira de ce principe qu'il faut que tout homme commence par le
travail et finisse par la proprit, assurera en consquence la
proprit comme la reprsentation du travail accompli, et le travail
comme l'lment de la proprit future; respectera l'hritage, qui
n'est autre chose que la main du pre tendue aux enfants  travers le
mur du tombeau; combinera pacifiquement, pour rsoudre le glorieux
problme du bien-tre universel, les accroissements continus de
l'industrie, de la science, de l'art et de la pense; poursuivra,
sans quitter terre pourtant et sans sortir du possible et du vrai, la
ralisation sereine de tous les grands rves des sages; btira le
pouvoir sur la mme base que la libert, c'est--dire sur le droit;
subordonnera la force  l'intelligence; dissoudra l'meute et la
guerre, ces deux formes de la barbarie; fera de l'ordre la loi des
citoyens, et de la paix la loi des nations; vivra et rayonnera;
grandira la France, conquerra le monde; sera, en un mot, le majestueux
embrassement du genre humain sous le regard de Dieu satisfait.

De ces deux rpubliques, celle-ci s'appelle la civilisation, celle-l
s'appelle la terreur. Je suis prt  dvouer ma vie pour tablir l'une
et empcher l'autre.


V

SEANCE DES CINQ ASSOCIATIONS

D'ART ET D'INDUSTRIE

29 mai 1848.

M. VICTOR HUGO.--Il y a un mois, j'avais cru devoir, par respect pour
l'initiative lectorale, m'abstenir de toute candidature personnelle;
mais en mme temps, vous vous le rappelez, j'ai dclar que, le
jour o le danger apparatrait sur l'assemble nationale, je me
prsenterais. Le danger s'est montr, je me prsente. (_On
applaudit_.)

Il y a un mois, l'un de vous me fit cette question que j'acceptai avec
douleur:--S'il arrivait que des insenss osassent violer l'assemble
nationale, que pensez-vous qu'il faudrait faire? J'acceptai, je
le rpte, la question avec douleur, et je rpondis sans hsiter,
sur-le-champ: Il faudrait se lever tous comme un seul homme, et--ce
furent mes propres paroles--_craser l'insolence des dictatures sous
la souverainet de la nation._

Ce que je demandais il y a un mois, trois cent mille citoyens arms
l'ont fait il y a quinze jours.

Avant cet vnement, qui est un attentat et qui est une catastrophe,
s'offrir  la candidature, ce n'tait qu'un droit, et l'on peut
toujours s'abstenir d'un droit. Aujourd'hui c'est un devoir, et l'on
n'abdique pas le devoir. Abdiquer le devoir, c'est dserter. Vous le
voyez, je ne dserte pas. (_Adhsion_.)

Depuis l'poque dont je vous parle, en quelques semaines, les
linaments confus des questions politiques se sont claircis, les
vnements ont brusquement clair d'un jour providentiel l'intrieur
de toutes les penses, et,  l'heure qu'il est, la situation est d'une
clatante simplicit. Il n'y a plus que deux questions: la vie ou la
mort. D'un ct, il y a les hommes qui veulent la libert, l'ordre,
la paix, la famille, la proprit, le travail, le crdit, la scurit
commerciale, l'industrie florissante, le bonheur du peuple, la
grandeur de la patrie, en un mot, la prosprit de tous compose du
bien-tre de chacun. De l'autre ct, il y a les hommes qui veulent
l'abme. Il y a les hommes qui ont pour rve et pour idal d'embarquer
la France sur une espce de radeau de la Mduse o l'on se dvorerait
en attendant la tempte et la nuit! (_Mouvement_.)

Je n'ai pas besoin de vous dire que je ne suis pas de ces hommes-l,
que je n'en serai jamais! (_Non! non!_ _nous le savons!_) Je lutterai
de front jusqu' mon dernier souffle contre ces mauvais citoyens qui
voudraient imposer la guerre  la France par l'meute et la dictature
au peuple par la terreur. Ils me trouveront toujours l, debout,
devant eux, comme citoyen  la tribune, ou comme soldat dans la rue.
(_Trs bien! trs bien!_)

Ce que je veux, vous le savez. Je l'ai dit il y a peu de jours. Je
l'ai dit  mon pays tout entier. Je l'ai dit en prenant toutes mes
convictions dans mon me, en essayant d'arracher du coeur de tous les
honntes gens la parole que chacun pense et que personne n'ose dire.
Eh bien, cette parole, je l'ai dite! Mon choix est fait; vous le
connaissez. Je veux une rpublique qui fasse envie  tous les peuples,
et non une rpublique qui leur fasse horreur! Je veux, moi, et vous
aussi vous voulez une rpublique si noble, si pure, si honnte, si
fraternelle, si pacifique que toutes les nations soient tentes de
l'imiter et de l'adopter. Je veux une rpublique si sainte et si
belle que, lorsqu'on la comparera  toutes les autres formes de
gouvernement, elle les fasse vanouir rien que par la comparaison.
Je veux une rpublique telle que toutes les nations en regardant la
France ne disent pas seulement: Qu'elle est grande! mais disent
encore: Qu'elle est heureuse! (_Applaudissements_.)

Ne vous y trompez pas,--et je voudrais que mes paroles dpassassent
cette enceinte troite, et peut-tre la dpasseront-elles,--la
propagande de la rpublique est toute dans la beaut de son
dveloppement rgulier, et la propagande de la rpublique, c'est sa
vie mme. Pour que la rpublique s'tablisse a jamais en France, il
faut qu'elle s'tablisse hors de France, et pour qu'elle s'tablisse
hors de France il faut qu'elle se fasse accepter par la conscience du
genre humain. (_Bravo! bravo!_)

Vous connaissez maintenant le fond de mon coeur. Toute ma pense, je
pourrais la rsumer en un seul mot; ce mot, le voici: haine vigoureuse
de l'anarchie, tendre et profond amour du peuple. (_Vive et unanime
adhsion_.) J'ajoute ceci, et tout ce que j'ai crit, et tout ce que
j'ai fait dans ma vie publique est l pour le prouver, pas une page
n'est sortie de ma plume depuis que j'ai l'ge d'homme, pas un mot
n'est sorti de ma bouche qui ne soit d'accord avec les paroles que je
prononce en ce moment. (_Oui! oui! c'est vrai!_) Vous le savez tous,
vous, mes amis, mes confrres, mes frres, je suis aujourd'hui l'homme
que j'tais hier, l'avocat dvou de cette grande famille populaire
qui a souffert trop longtemps; le penseur ami des travailleurs, le
travailleur ami des penseurs; l'crivain qui veut pour l'ouvrier, non
l'aumne qui dgrade, mais le travail qui honore. (_Trs bien!_) Je
suis l'homme qui, hier, dfendait le peuple au milieu des riches, et
qui, demain, dfendrait, s'il le fallait, les riches au milieu du
peuple. (_Nouvelle adhsion_.) C'est ainsi que je comprends, avec tous
les devoirs qu'il contient, ce mot sublime qui m'apparat crit par la
main de Dieu mme, au-dessus de toutes les nations, dans la lumire
ternelle des cieux, FRATERNIT! (_Acclamations_.)

M. PAULIN regrette que le citoyen Victor Hugo, dont il admire
l'immense talent, ait cru devoir signaler le danger de l'anarchie sans
parler du danger de la raction. Il pense que la rvolution de fvrier
n'est pas une rvolution politique, mais une rvolution sociale. Il
demande au citoyen Victor Hugo s'il est d'avis que le proltariat
doive disparatre de la socit.

M. VICTOR HUGO.--Disparatre, comme l'esclavage a disparu! disparatre
 jamais! mais non en ramenant, sous une autre forme, le servage et la
mainmorte! (_Sensation_.)

Je n'ai pas deux paroles; je disais tout  l'heure que je suis
aujourd'hui l'homme que j'tais hier. Mon Dieu! bien avant de faire
partie d'un corps politique, il y a quinze ans, je disais ceci dans
un livre imprim: Si,  moi qui ne suis rien dans l'tat, la parole
m'tait donne sur les affaires du pays, je la demanderais seulement
sur l'ordre du jour, et je sommerais les gouvernements de substituer
les questions sociales aux questions politiques.

Il y a quinze ans que j'imprimais cela. Quelques annes aprs la
publication des paroles que je viens de rappeler, j'ai fait partie
d'un corps politique ... Je m'interromps, permettez-moi d'tre sobre
d'apologies rtrospectives, je ne les aime pas. Je pense d'ailleurs
que lorsqu'un homme, depuis vingt-cinq ans, a jet sur douze ou quinze
cent mille feuilles sa pense au vent, il est difficile qu'il ajoute
quelque chose  cette grande profession de foi, et quand je rappelle
ce que j'ai dit, je le fais avec une candeur entire, avec la
certitude que rien dans mon pass ne peut dmentir ce que je dis 
prsent. Cela bien tabli, je continue.

Lorsque je faisais partie de la chambre des pairs, il arriva, un jour,
qu' propos des falsifications commerciales, dans un bureau o je
sigeais, plusieurs des questions qui viennent d'tre souleves furent
agites. Voici ce que je dis alors; je cite:

Qui souffre de cet tat de choses? la France au dehors, le peuple au
dedans; la France blesse dans sa prosprit et dans son honneur, le
peuple froiss dans son existence et dans son travail. En ce moment,
messieurs, j'emploie ce mot, le peuple, dans une de ses acceptions les
plus restreintes et les plus usites, pour dsigner spcialement la
classe nombreuse et laborieuse qui fait la base mme de la socit,
cette classe si digne d'intrt parce qu'elle travaille, si digne de
respect parce qu'elle souffre. Je ne le cache pas, messieurs, et je
sais bien qu'en vous parlant ainsi je ne fais qu'veiller vos plus
gnreuses sympathies, j'prouve pour l'homme de cette classe un
sentiment cordial et fraternel. Ce sentiment, tout esprit qui pense le
partage. Tous,  des degrs divers, nous sommes des ouvriers dans la
grande oeuvre sociale. Eh bien! je le dclare, ceux qui travaillent
avec le bras et avec la main sont sous la garde de ceux qui
travaillent avec la pense. (_Applaudissements_.)

Voil de quelle manire je parlais  la chambre aristocratique dont
j'avais l'honneur de faire partie. (_Mouvements en sens divers_.) Ce
mot, _j'avais l'honneur_, ne saurait vous choquer. Vous n'attendez pas
de moi un autre langage; lorsque ce pouvoir tait debout, j'ai pu le
combattre; aujourd'hui qu'il est tomb, je le respecte. (_Trs bien!
Profonde sensation_.)

Toutes les questions qui intressent le bien-tre du peuple, la
dignit du peuple, l'ducation due au peuple, ont occup ma vie
entire. Tenez, entrez dans le premier cabinet de lecture venu,
lisez quinze pages intitules _Claude Gueux_, que je publiais il y a
quatorze ans, en 1834, et vous y verrez ce que je suis pour le peuple,
et ce que le peuple est pour moi.

Oui, le proltariat doit disparatre; mais je ne suis pas de ceux qui
pensent que la proprit disparatra. Savez-vous, si la proprit
tait frappe, ce qui serait tu? Ce serait le travail.

Car, qu'est-ce que c'est que le travail? C'est l'lment gnrateur
de la proprit. Et qu'est-ce que c'est que la proprit? C'est le
rsultat du travail. (_Oui! oui!_) Il m'est impossible de comprendre
la manire dont certains socialistes ont pos cette question. Ce que
je veux, ce que j'entends, c'est que l'accs de la proprit soit
rendu facile  l'homme qui travaille, c'est que l'homme qui travaille
soit sacr pour celui qui ne travaille plus. Il vient une heure o
l'on se repose. Qu' l'heure o l'on se repose, on se souvienne de
ce qu'on a souffert lorsqu'on travaillait, qu'on s'en souvienne pour
amliorer sans cesse le sort des travailleurs! Le but d'une socit
bien faite, le voici: largir et adoucir sans cesse la monte,
autrefois si rude, qui conduit du travail  la proprit, de
la condition pnible  la condition heureuse, du proltariat 
l'mancipation, des tnbres o sont les esclaves  la lumire o sont
les hommes libres. Dans la civilisation vraie, la marche de l'humanit
est une ascension continuelle vers la lumire et la libert!
(_Acclamation_.)

M. PAULIN n'a jamais song  attaquer les sentiments de M. Victor
Hugo, mais il aurait voulu entendre sortir de sa bouche le grand mot,
_Association_, le mot qui sauvera la rpublique et fera des hommes une
famille de frres. (_On applaudit_.)

M. VICTOR HUGO.--Ici encore,  beaucoup d'gards, nous pouvons nous
entendre. Je n'attache pas aux mots autant d'efficacit que vous. Je
ne crois pas qu'il soit donn  un mot de sauver le monde; cela n'est
donn qu'aux choses, et, entre les choses, qu'aux ides. (_C'est vrai!
trs bien!_)

Je prends donc l'association, non comme un mot, mais comme une ide,
et je vais vous dire ce que j'en pense.

J'en pense beaucoup de bien; pas tout le bien qu'on en dit, parce
qu'il n'est pas donn  l'homme, je le rpte, de rencontrer ni dans
le monde physique, ni dans le monde moral, ni dans le monde politique,
une panace. Cela serait trop vite fini si, avec une ide ou le mot
qui la reprsente, on pouvait rsoudre toutes les questions et dire:
embrassons-nous. Dieu impose aux hommes un plus svre labeur. Il ne
suffit pas d'avoir l'ide, il faut encore en extraire le fait. C'est
l le grand et douloureux enfantement. Pendant qu'il s'accomplit,
il s'appelle rvolution; quand il est accompli, l'enfantement de la
socit, comme l'enfantement de la femme, s'appelle dlivrance.
(_Sensation_.) En ce moment, nous sommes dans la rvolution; mais, je
le pense comme vous, la dlivrance viendra! (_Bravo!_)

Maintenant, entendons-nous.

Remarquez que, si je n'ai pas prononc le mot _association_, j'ai
souvent prononc le mot _socit_. Or, au fond de ces deux mots,
socit, association, qu'y a-t-il? La mme ide: _fraternit_.

Je veux l'association comme vous, vous voulez la socit comme moi.
Nous sommes d'accord.

Oui, je veux que l'esprit d'association pntre et vivifie toute la
cit. C'est l mon idal; mais il y a deux manires de comprendre cet
idal.

Les uns veulent faire de la socit humaine une immense famille.

Les autres veulent en faire un immense monastre.

Je suis contre le monastre et pour la famille. (_Mouvement.
Applaudissements_.)

Il ne suffit pas que les hommes soient associs, il faut encore qu'ils
soient sociables.

J'ai lu les crits de quelques socialistes clbres, et j'ai t
surpris de voir que nous avions, au dix-neuvime sicle, en France,
tant de fondateurs de couvents. (_On rit_.)

Mais, ce que je n'aurais jamais cru ni rv, c'est que ces fondateurs
de couvents eussent la prtention d'tre populaires.

Je n'accorde pas que ce soit un progrs pour un homme de devenir un
moine, et je trouve trange qu'aprs un demi-sicle de rvolutions
faites contre les ides monastiques et fodales, nous y revenions
tout doucement, avec les interprtations du mot _association_. (_Trs
bien!_) Oui, l'association, telle que je la vois explique dans les
crits accrdits de certains socialistes,--moi crivain un peu
bndictin, qui ai feuillet le moyen ge, je la connais; elle
existait  Cluny,  Citeaux, elle existe  la Trappe. Voulez-vous en
venir l? Regardez-vous comme le dernier mot des socits humaines le
monastre de l'abb de Ranc? Ah! c'est un spectacle admirable!
Rien au monde n'est plus beau; c'est l'abngation  la plus haute
puissance, ces hommes ne faisant rien pour eux-mmes, faisant tout
pour le prochain, mieux encore, faisant tout pour Dieu! Je ne sache
rien de plus beau. Je ne sache rien de moins humain. (_Sensation_.) Si
vous voulez trancher de cette manire hroque les questions humaines,
soyez srs que vous n'atteindrez pas votre but. Quoique cela soit
beau, je crois que cela est mauvais. Oui, une chose peut  la fois
tre belle et mauvaise! et je vous invite, vous tous penseurs, 
rflchir sur ce point. Les meilleurs esprits, les plus sages en
apparence, peuvent se tromper, et, voyant une chose belle, dire: elle
est bonne. Eh bien! non, le couvent, qui est beau, n'est pas bon! non,
la vie monastique, qui est sublime, n'est pas applicable! Il ne faut
pas rver l'homme autrement que Dieu ne l'a fait. Pour lui donner des
perfections impossibles, vous lui teriez ses qualits naturelles.
(_Bravo!_) Pensez-y bien, l'homme devenu un moine, perdant son nom, sa
tradition de famille, tous ses liens de nature, ne comptant plus que
comme un chiffre, ce n'est plus un homme, car ce n'est plus un esprit,
car ce n'est plus une libert! Vous croyez l'avoir fait monter bien
haut, regardez, vous l'avez fait tomber bien bas. Sans doute, il faut
limiter l'gosme; mais, dans la vie telle que la providence l'a
faite  notre infirmit, il ne faut pas exagrer l'oubli de soi-mme.
L'oubli de soi-mme, bien compris, s'appelle abngation; mal compris,
il s'appelle abrutissement. Socialistes, songez-y! les rvolutions
peuvent changer la socit, mais elles ne changent pas le coeur
humain. Le coeur humain est  la fois ce qu'il y a de plus tendre et
ce qu'il y a de plus rsistant. Prenez garde  votre trange progrs!
il va droit contre la volont de Dieu. N'tez pas au peuple la famille
pour lui donner le monastre! (Applaudissements prolongs_.)

M. TAYLOR fait remarquer que M. Victor Hugo sera, sans nul doute,
d'autant plus dispos  dfendre ce fcond principe de l'association,
que c'est l'association qui l'a d'abord choisi pour son candidat,
qu'il parlait tout  l'heure devant une association des associations,
et que c'est, en ralit, de l'association qu'il tiendra le mandat que
les artistes et les ouvriers veulent lui confier, au nom de l'art et
du travail.

M. AUBRY.--Beaucoup de personnes que je connais, qui sont loin d'avoir
l'instruction ncessaire pour juger les causes et les effets, m'ont
demand,--lorsque je proposais le grand nom de M. Victor Hugo, que
je verrais avec bonheur  la chambre,--m'ont demand pourquoi, en
promettant de combattre les hommes qui veulent tre, il n'avait pas
parl de combattre les hommes qui ont t. Dans ce moment, la classe
ouvrire craint plus les individus qui se cachent que les individus
qui se sont montrs ... Les rpublicains qui ont attent  l'assemble
le 15 mai ... je me trompe, ce ne sont pas des rpublicains! (_Bravo!
bravo! Applaudissements_); les individus qui se montrent, on les
crase sous le poids du mpris; pour ceux qui se cachent, nous
dsirons que nos reprsentants viennent dire: Nous les combattrons.
(_Approbation_.)

M. VICTOR HUGO.--J'ai cout avec attention, et, chose remarquable,
chez un orateur si jeune qui parle avec une facilit si distingue,
qui dit si clairement sa pense, je n'ai pu la saisir tout entire.
Je vais toutefois essayer de la prciser. Il va voir avec quelle
sincrit j'aborde toutes les hypothses.

Il m'a sembl qu'il dsignait comme dangereux, j'emprunte ses propres
expressions, non-seulement ceux qui veulent tre, mais ceux qui ont
t.

Je commence par lui dire: Entendez-vous parler de la famille qui vient
d'tre brise par un mouvement populaire? Si vous dites oui, rien ne
m'est plus facile que de rpondre; remarquez que vous ne me gnez pas
du tout en disant oui.

M. AUBRY.--En parlant ainsi, je n'ai pas voulu parler des personnes,
mais des systmes; non de M. Louis-Philippe, ni de M. Blanqui
(_sourires_), mais du systme de Louis-Philippe et du systme de
Blanqui.

M. VICTOR HUGO.--Vous me mettez trop  mon aise. S'il ne s'agit que
des systmes, je rpondrai par des faits.

J'ai t trois ans pair de France; j'ai parl six fois comme pair;
j'ai donn, dans une lettre que les journaux ont publie, les dates de
mes discours. Pourquoi ai-je donn ces dates? C'est afin que chacun
pt recourir au _Moniteur_. Pourquoi ai-je donn avec une tranquillit
profonde ces six dates aux millions de lecteurs des journaux de Paris
et de la France? C'est que je savais que pas une des paroles que j'ai
prononces alors ne serait hors de propos aujourd'hui; c'est que
les six discours que j'ai prononcs devant les pairs de France, je
pourrais les redire tous demain devant l'assemble nationale. L tait
le secret de ma tranquillit.

Voulez-vous plus de dtails? Voulez-vous que je vous dise quels ont
t les sujets de ces six discours?

(_De toutes parts: Oui! oui!_)

Le premier discours, prononc le 14 fvrier 1846, a t consacr aux
ouvriers, au peuple, dont nous voyons ici une honorable et grave
dputation. Une loi avait t prsente qui tendait  nier le
droit que l'artiste industriel a sur son oeuvre. J'ai combattu la
disposition mauvaise que cette loi contenait; je l'ai fait rejeter.

Le second discours a t prononc le 20 mars de la mme anne, les
journaux l'ont cit il y a quelques jours; c'tait pour la Pologne. Le
1er avril suivant, j'ai parl pour la troisime fois. C'tait encore
pour le peuple; c'tait sur la question de la probit commerciale, sur
les marques de fabrique. Deux mois aprs, les 2 et 5 juillet, j'ai
repris la parole; c'tait pour la dfense et la protection de notre
littoral; je signalais aux chambres ce fait grave que les ctes
d'Angleterre sont hrisses de canons, et que les ctes de France sont
dsarmes.

Le cinquime discours date du 14 juin 1847. Ce jour-l,  propos de la
ptition d'un proscrit, je me suis lev pour dire au gouvernement du
roi Louis-Philippe ce que je regrette de n'avoir pu dire ces jours
passs au gouvernement de la rpublique: que c'est une chose odieuse
de bannir et de proscrire ceux que la destine a frapps. J'ai demand
hautement--il n'y a pas encore un an de cela--que la famille de
l'empereur rentrt en France. La chambre me l'a refus, la providence
me l'a accord. (_Mouvement prolong_.)

Le sixime discours, prononc le 13 janvier dernier, tait sur
l'Italie, sur l'unit de l'Italie, sur la rvolution franaise, mre
de la rvolution italienne. Je parlais  trois heures de l'aprs-midi;
j'affirmais qu'une grande rvolution allait s'accomplir dans la
pninsule italienne. La chambre des pairs disait non, et,  la mme
minute, le 13 janvier,  trois heures, pendant que je parlais,
le premier tocsin de l'insurrection sonnait  Palerme. (_Nouveau
mouvement._) C'est la dernire fois que j'ai parl.

L'indpendance de ma pense s'est produite sous bien d'autres formes
encore; je rappelle un souvenir que les auteurs dramatiques n'ont
peut-tre pas oubli. Dans une circonstance mmorable pour moi,
c'tait la premire fois que je recueillais des gages de la sympathie
populaire, dans un procs intent  propos du drame _le Roi s'amuse_,
dont le gouvernement avait suspendu les reprsentations, je pris la
parole. Personne n'a attaqu avec plus d'nergie et de rsolution le
gouvernement d'alors; vous pouvez relire mon discours.

Voil des faits. Passerons-nous aux personnes? Vous me donnez bien de
la force. Non, je n'attaquerai pas les personnes; non, je ne ferai pas
cette lchet de tourner le dos  ceux qui s'en vont, et de tourner
le visage  ceux qui arrivent; jamais, jamais! personne ne me verra
suivre, comme un vil courtisan, les flatteurs du peuple, moi qui n'ai
pas suivi les flatteurs des rois! (_Explosion de bravos._) Flatteurs
de rois, flatteurs du peuple, vous tes les mmes hommes, j'ai pour
vous un mpris profond.

Je voudrais que ma voix ft entendue sur le boulevard, je voudrais que
ma parole parvnt aux oreilles de tout ce loyal peuple rpandu en ce
moment dans les carrefours, qui ne veut pas de proscription, lui qui a
t proscrit si longtemps! Depuis un mois, il y a deux jours o j'ai
regrett de ne pas tre de l'assemble nationale; le 15 mai, pour
m'opposer au crime de lse-majest populaire commis par l'meute,  la
violation du domicile de la nation; et le 25 mai, pour m'opposer au
dcret de bannissement. Je n'tais pas l lorsque cette loi inique et
inutile a t vote par les hommes mmes qui soutenaient la dynastie
il y a quatre mois! Si j'y avais t, vous m'auriez vu me lever,
l'indignation dans l'me et la pleur au front. J'aurais dit: Vous
faites une loi de proscription! mais votre loi est invalide! mais
votre loi est nulle! Et, tenez, la providence met l, sous vos yeux,
la preuve clatante de la misre de cette espce de lois. Vous avez
ici deux princes,--je dis princes  dessein,--vous avez deux princes
de la famille Bonaparte, et vous tes forcs de les appeler  voter
sur cette loi, eux qui sont sous le coup d'une-loi pareille! et,
en votant sur la loi nouvelle, ils violent, Dieu soit lou, la loi
ancienne! Et ils sont l au milieu de vous comme une protestation
vivante de la toute-puissance divine contre cette chose faible et
violente qu'on appelle la toute-puissance humaine! (_Acclamation_.)

Voil ce que j'aurais dit. Je regrette de n'avoir pu le dire; et,
soyez tranquilles, si l'occasion se reprsente, je la saisirai; j'en
prends  la face du peuple l'engagement. Je ne permettrai pas qu'en
votre nom on fasse des actions honteuses. Je fltrirai les actes et
je dmasquerai les hommes. (_Bravo!_) Non, je n'attaquerai jamais les
personnes d'aucun parti malheureux! Je n'attaquerai jamais les
vaincus! J'ai l'habitude de traiter les questions par l'amour et non
par la haine. (_Sensation_.) J'ai l'instinct de chercher le ct
noble, doux et conciliant, et non le ct irritant des choses. Je n'ai
jamais manqu  cette habitude de ma vie entire, je n'y manquerai pas
aujourd'hui. Et pourquoi y manquerais-je? dans quel but? Dans un but
de candidature! Est-ce que vous croyez que j'ai l'ambition d'tre
dput  l'assemble nationale? J'ai l'ambition du pompier qui voit
une maison qui brle, et qui dit: Donnez-moi un seau d'eau! (_Bravo!
bravo!_)

M. AUBRAY.--Ce que mes amis demandent, c'est prcisment de voir
stigmatiser ces mmes individus qui ont vot la loi de proscription,
dont nous ne voulons pas. S'ils ont proscrit la famille de
Louis-Philippe, c'est qu'ils craignent de la voir revenir, eux qui lui
doivent tout, et qui se sont montrs si ingrats. Ces hommes devraient
tre marqus d'un fer rouge  l'paule. Nous n'en voulons pas, parce
qu'ils ont un systme tnbreux. Ils en ont donn la preuve en votant
cette loi.

M. VICTOR HUGO.--Je ferai ce que j'ai fait, toujours fait, je resterai
indpendant, duss-je rester isol. Je ne suis rien qu'un esprit
pensif, solitaire et srieux. L'homme qui aime la solitude ne craint
pas l'isolement.

Je suis rsolu  toujours agir selon cette lumire qui est dans mon
me, et qui me montre le juste et le vrai. Soyez tranquilles, je ne
serai jamais ni dupe ni complice des folies d'aucun parti. J'ai bien
assez, nous avons tous bien assez des fautes personnelles qui tiennent
 notre humanit, sans prendre encore le fardeau et la responsabilit
des fautes d'autrui. Ce que je sais de pire au monde, c'est la faute
en commun. Vous me verrez me jeter sans le moindre calcul tantt
au-devant des nouveaux partis qui veulent refaire un mauvais pass,
tantt au-devant des vieux partis qui veulent, eux aussi, refaire un
pass pire encore! (_motion et adhsion_.)

Je ne veux pas plus d'une politique qui a abaiss la France, que je ne
veux d'une politique qui l'a ensanglante. Je combattrai l'intrigue
comme la violence, de quelque part qu'elles viennent; et, quant 
ce que vous appelez la raction, je repousse la raction comme je
repousse l'anarchie. (_Applaudissements_.)

En ce moment, les vritables ennemis de la chose publique sont ceux
qui disent: Il faut entretenir l'agitation dans la rue, faire une
meute dsarme et indfinie, que le marchand ne vende plus, que
l'acheteur n'achte plus, que le consommateur ne consomme plus, que
les faillites prives amnent la faillite publique, que les boutiques
se ferment, que l'ouvrier chme, que le peuple soit sans travail et
sans pain, qu'il mendie, qu'il trane sa dtresse sur le pav des
rues; alors tout s'croulera!--Non, ce plan affreux ne russira pas!
non, la France ne prira pas de misre! un tel sort n'est pas fait
pour elle! Non, la grande nation qui a survcu  Waterloo n'expirera
pas dans une banqueroute! (_motion profonde. Bravo! bravo!_)

UN MEMBRE.--Que M. Victor Hugo dise: Je ne suis pas un rpublicain
rouge, ni un rpublicain blanc, mais un rpublicain tricolore.

M. VICTOR HUGO.--Ce que vous me dites, je l'ai imprim il y a trois
jours.

Il me semble qu'il est impossible d'tre plus clair et plus net que
dans cette publication. Je ne voudrais pas qu'un seul de vous crivt
mon nom sur son bulletin et dit le lendemain: je me suis tromp.
Savez-vous pourquoi je ne crie pas bien haut: je suis rpublicain?
C'est parce que beaucoup trop de gens le crient. Savez-vous pourquoi
j'ai une sorte de pudeur et de scrupule  faire cet talage de
rpublicanisme? C'est que je vois des gens qui ne sont rien moins que
rpublicains faire plus de bruit que vous qui tes convaincus. Il y a
une chose sur laquelle je dfie qui que ce soit, c'est le sentiment
dmocratique. Il y a vingt ans que je suis dmocrate. Je suis un
dmocrate de la veille. Est-ce que vous aimeriez mieux le mot que
la chose? Moi, je vous donne la chose, qui vaut mieux que le mot!
(_Applaudissements_.)

M. MARLET, au nom des artistes-peintres, demande l'appui de M.
Victor Hugo dans toutes les questions qui intressent l'lection, le
concours, les droits des artistes et les franchises de l'art.

M. VICTOR HUGO dclare qu'ici encore son pass rpond de son avenir,
et que pour dfendre les liberts et les droits de l'art et des
artistes depuis vingt ans il n'a pas attendu qu'on le lui demandt. Il
continuera d'tre ce qu'il a toujours t, le dfenseur et l'ami des
artistes. Ils peuvent compter sur lui.

L'assemble proclame,  l'unanimit, Victor Hugo candidat des
associations runies.


VI

SANCE DES ASSOCIATIONS

APRS LE MANDAT ACCOMPLI

Mai 1849.

Je vous rapporte un double mandat, le mandat de prsident de
l'association que vous voultes bien, il y a un an, me confier 
l'unanimit, le mandat de reprsentant que vos votes, galement
unanimes, m'ont confr  la mme poque. Je rappelle cette unanimit
qui est pour moi un cher et glorieux souvenir.

Messieurs, nous venons de traverser une anne laborieuse. Grce  la
toute-puissante volont de la nation, nettement signifie aux partis
par le suffrage universel, un gouvernement srieux, rgulier, normal,
fonctionnant selon la libert et la loi, peut dsormais tout faire
refleurir parmi nous, le travail, la paix, le commerce, l'industrie,
l'art; c'est--dire remettre la France en pleine possession de tous
les lments de la civilisation.

C'est l, messieurs, un grand pas en avant; mais ce pas ne s'est point
accompli sans peine et sans labeur. Il n'est pas un bon citoyen qui
n'ait pouss  la roue dans ce retour  la vie sociale; tous l'ont
fait, avec des forces ingales sans doute, mais avec une gale bonne
volont. Quant  moi, l'humble part que j'ai prise dans les grands
vnements survenus depuis un an, je ne vous la dirai pas; vous la
savez, votre bienveillance mme se l'exagre. Ce sera ma gloire, un
jour, de n'avoir pas t tranger  ces grands faits,  ces grands
actes. Toute ma conduite politique depuis une anne peut se rsumer en
un seul mot; j'ai dfendu nergiquement, rsolument, de ma poitrine
comme de ma parole, dans les douloureuses batailles de la rue comme
dans les luttes amres de la tribune, j'ai dfendu l'ordre contre
l'anarchie, et la libert contre l'arbitraire. (_Oui! oui! c'est
vrai!_)

Cette double loi, qui, pour moi, est une loi unique, cette double loi
de ma conduite, dont je n'ai pas dvi un seul instant, je l'ai puise
dans ma conscience, et il me semble aussi, messieurs, que je l'ai
puise dans la vtre! (_Unanime adhsion_.) Permettez-moi de dire
cela, car l'unanimit de vos suffrages il y a un an, et l'unanimit de
vos adhsions en ce moment, nous fait en quelque sorte,  vous, les
mandants, et  moi, le mandataire, une me commune. (_Oui! oui!_) Je
vous rapporte mon mandat rempli loyalement. J'ai fait de mon mieux,
j'ai fait, non tout ce que j'ai voulu, mais tout ce que j'ai pu, et je
reviens au milieu de vous avec la grave et austre srnit du devoir
accompli. (_Applaudissements_.)




ASSEMBLE CONSTITUANTE

1848


I

ATELIERS NATIONAUX


[Note: Ce discours fut prononc quatre jours avant la fatale
insurrection du 24 juin. Il ouvrit la discussion sur le dcret
suivant, qui fut adopt par l'assemble.

ART. 1. L'allocation de 3 millions demande par M. le ministre
des travaux publics pour les ateliers nationaux lui est accorde
d'urgence.

ART. 2. Chaque allocation nouvelle affecte au mme emploi ne pourra
excder le chiffre de 1 million.

ART. 3. Les pouvoirs de la commission charge de l'examen du prsent
dcret sont continus jusqu' ce qu'il en soit autrement ordonn par
l'assemble.]


20 juin 1848.

Messieurs,

Je ne monte pas  cette tribune pour ajouter de la passion aux
dbats qui vous agitent, ni de l'amertume aux contestations qui vous
divisent. Dans un moment o tout est difficult, o tout peut tre
danger, je rougirais d'apporter volontairement des embarras au
gouvernement de mon pays. Nous assistons  une solennelle et dcisive
exprience; j'aurais honte de moi s'il pouvait entrer dans ma pense
de troubler par des chicanes, dans l'heure si difficile de son
tablissement, cette majestueuse forme sociale, la rpublique, que nos
pres ont vue grande et terrible dans le pass, et que nous voulons
tous voir grande et bienfaisante dans l'avenir. Je tcherai donc, dans
le peu que j'ai  dire  propos des ateliers nationaux, de ne point
perdre de vue cette vrit, qu' l'poque dlicate et grave o
nous sommes, s'il faut de la fermet dans les actes, il faut de la
conciliation dans les paroles.

La question des ateliers nationaux a dj t traite  diverses
reprises devant vous avec une remarquable lvation d'aperus et
d'ides. Je ne reviendrai pas sur ce qui a t dit. Je m'abstiendrai
des chiffres que vous connaissez tous. Dans mon opinion, je le dclare
franchement, la cration des ateliers nationaux a pu tre, a t une
ncessit; mais le propre des hommes d'tat vritables, c'est de tirer
bon parti des ncessits, et de convertir quelquefois les fatalits
mmes d'une situation en moyens de gouvernement. Je suis oblig de
convenir qu'on n'a pas tir bon parti de cette ncessit-ci.

Ce qui me frappe au premier abord, ce qui frappe tout homme de bon
sens dans cette institution des ateliers nationaux, telle qu'on l'a
faite, c'est une norme force dpense en pure perte. Je sais que M.
le ministre des travaux publics annonce des mesures; mais, jusqu'
ce que la ralisation de ces mesures ait srieusement commenc, nous
sommes bien obligs de parler de ce qui est, de ce qui menace d'tre
peut-tre longtemps encore; et, dans tous les cas, notre contrle  le
droit de remonter aux fautes faites, afin d'empcher, s'il se peut,
les fautes  faire.

Je dis donc que ce qu'il y a de plus clair jusqu' ce jour dans les
ateliers nationaux, c'est une norme force dpense en pure perte; et
 quel moment? Au moment o la nation puise avait besoin de toutes
ses ressources, de la ressource des bras autant que de la ressource
des capitaux. En quatre mois, qu'ont produit les ateliers nationaux?
Rien.

Je ne veux pas entrer dans la nomenclature des travaux qu'il tait
urgent d'entreprendre, que le pays rclamait, qui sont prsents  tous
vos esprits; mais examinez ceci. D'un ct une quantit immense
de travaux possibles, de l'autre ct une quantit immense de
travailleurs disponibles. Et le rsultat? nant! (_Mouvement_.)

Nant, je me trompe; le rsultat n'a pas t nul, il a t fcheux;
fcheux doublement, fcheux au point de vue des finances, fcheux au
point de vue de la politique.

Toutefois, ma svrit admet des tempraments; je ne vais pas jusqu'au
point o vont ceux qui disent avec une rigueur trop voisine peut-tre
de la colre pour tre tout  fait la justice:--Les ateliers nationaux
sont un expdient fatal. Vous avez abtardi les vigoureux enfants du
travail, vous avez t  une partie du peuple le got du labeur, got
salutaire qui contient la dignit, la fiert, le respect de soi-mme
et la sant de la conscience. A ceux qui n'avaient connu jusqu'alors
que la force gnreuse du bras qui travaille, vous avez appris la
honteuse puissance de la main tendue; vous avez dshabitu les paules
de porter le poids glorieux du travail honnte, et vous avez accoutum
les consciences  porter le fardeau humiliant de l'aumne. Nous
connaissions dj le dsoeuvr de l'opulence, vous avez cr le
dsoeuvr de la misre, cent fois plus dangereux pour lui-mme et
pour autrui. La monarchie avait les oisifs, la rpublique aura les
fainants.--(_Assentiment marqu_.)

Ce langage rude et chagrin, je ne le tiens pas prcisment, je ne vais
pas jusque-l. Non, le glorieux peuple de juillet et de fvrier ne
s'abtardira pas. Cette fainantise fatale  la civilisation est
possible en Turquie; en Turquie et non pas en France. Paris ne copiera
pas Naples; jamais, jamais Paris ne copiera Constantinople. Jamais,
le voult-on, jamais on ne parviendra  faire de nos dignes et
intelligents ouvriers qui lisent et qui pensent, qui parlent et qui
coutent, des lazzaroni en temps de paix et des janissaires pour le
combat. Jamais! (_Sensation_.)

Ce mot _le voult-on_, je viens de le prononcer; il m'est chapp.
Je ne voudrais pas que vous y vissiez une arrire-pense, que vous y
vissiez une accusation par insinuation. Le jour o je croirai devoir
accuser, j'accuserai, je n'insinuerai pas. Non, je ne crois pas, je
ne puis croire, et je le dis en toute sincrit, que cette pense
monstrueuse ait pu germer dans la tte de qui que ce soit, encore
moins d'un ou de plusieurs de nos gouvernants, de convertir l'ouvrier
parisien en un condottiere, et de crer dans la ville la plus
civilise du monde, avec les lments admirables dont se compose la
population ouvrire, des prtoriens de l'meute au service de la
dictature. (_Mouvement prolong_.)

Cette pense, personne ne l'a eue, cette pense serait un crime de
lse-majest populaire! (_C'est vrai!_) Et malheur  ceux qui la
concevraient jamais! malheur  ceux qui seraient tents de la mettre
 excution! car le peuple, n'en doutez pas, le peuple, qui a de
l'esprit, s'en apercevrait bien vite, et ce jour-l il se lverait
comme un seul homme contre ces tyrans masqus en flatteurs, contre ces
despotes dguiss en courtisans, et il ne serait pas seulement svre,
il serait terrible. (_Trs bien! trs bien!_)

Je rejette cet ordre d'ides, et je me borne  dire qu'indpendamment
de la funeste perturbation que les ateliers nationaux font peser sur
nos finances, les ateliers nationaux tels qu'ils sont, tels qu'ils
menacent de se perptuer, pourraient,  la longue,--danger qu'on
vous a dj signal, et sur lequel j'insiste,--altrer gravement le
caractre de l'ouvrier parisien.

Eh bien, je suis de ceux qui ne veulent pas qu'on altre le caractre
de l'ouvrier parisien; je suis de ceux qui veulent que cette noble
race d'hommes conserve sa puret; je suis de ceux qui veulent qu'elle
conserve sa dignit virile, son got du travail, son courage  la fois
plbien et chevaleresque; je suis de ceux qui veulent que cette noble
race, admire du monde entier, reste admirable.

Et pourquoi est-ce que je le veux? Je ne le veux pas seulement pour
l'ouvrier parisien, je le veux pour nous; je le veux  cause du rle
que Paris remplit dans l'oeuvre de la civilisation universelle.

Paris est la capitale actuelle du monde civilis....

UNE VOIX.--C'est connu! (_On rit_.)

M. VICTOR HUGO.--Sans doute, c'est connu! J'admire l'interruption! il
serait rare et curieux que Paris ft la capitale du monde et que le
monde n'en st rien. (_Trs bien!--On rit_.) Je poursuis. Ce que Rome
tait autrefois, Paris l'est aujourd'hui. Ce que Paris conseille,
l'Europe le mdite; ce que Paris commence, l'Europe le continue. Paris
a une fonction dominante parmi les nations. Paris a le privilge
d'tablir  certaines poques, souverainement, brusquement
quelquefois, de grandes choses: la libert de 89, la rpublique de 92,
juillet 1830, fvrier 1848; et ces grandes choses, qui est-ce qui les
fait? Les penseurs de Paris qui les prparent, et les ouvriers de
Paris qui les excutent. (_Interruptions diverses_.)

Voil pourquoi je veux que l'ouvrier de Paris reste ce qu'il est, un
noble et courageux travailleur, soldat de l'ide au besoin, de
l'ide et non de l'meute (_sensation_), l'improvisateur quelquefois
tmraire des rvolutions, mais l'initiateur gnreux, sens,
intelligent et dsintress des peuples. C'est l le grand rle de
l'ouvrier parisien. J'carte donc de lui avec indignation tout ce qui
peut le corrompre.

De l mon opposition aux ateliers nationaux.

Il est ncessaire que les ateliers nationaux se transforment
promptement d'une institution nuisible en une institution utile.

QUELQUES VOIX.--Les moyens?

M. VICTOR HUGO.--Tout  l'heure, en commenant, ces moyens, je vous
les ai indiqus; le gouvernement les numrait hier, je vous demande
la permission de ne pas vous les rpter.

PLUSIEURS MEMBRES.--Continuez! continuez!

M. VICTOR HUGO.--Trop de temps dj a t perdu; il importe que les
mesures annonces soient le plus tt possible des mesures accomplies.
Voil ce qui importe. J'appelle sur ce point l'attention de
l'assemble et de ses dlgus au pouvoir excutif.

Je voterai le crdit sous le bnfice de ces observations.

Que demain il nous soit annonc que les mesures dont a parl M. le
ministre des travaux publics sont en pleine excution, que cette voie
soit largement suivie, et mes critiques disparaissent. Est-ce que vous
croyez qu'il n'est pas de la plus haute importance de stimuler le
gouvernement lorsque le temps se perd, lorsque les forces de la France
s'puisent?

En terminant, messieurs, permettez-moi d'adresser du haut de cette
tribune,  propos des ateliers nationaux...--ceci est dans le sujet,
grand Dieu! et les ateliers nationaux ne sont qu'un triste dtail d'un
triste ensemble...--permettez-moi d'adresser du haut de cette tribune
quelques paroles  cette classe de penseurs svres et convaincus
qu'on appelle les socialistes (_Oh! oh!--coutez! coutez!_) et de
jeter avec eux un coup d'oeil rapide sur la question gnrale qui
trouble,  cette heure, tous les esprits et qui envenime tous les
vnements, c'est--dire sur le fond rel de la situation actuelle.

La question,  mon avis, la grande question fondamentale qui saisit la
France en ce moment et qui emplira l'avenir, cette question n'est pas
dans un mot, elle est dans un fait. On aurait tort de la poser dans
le mot _rpublique_, elle est dans le fait _dmocratie_; fait
considrable, qui doit engendrer l'tat dfinitif des socits
modernes et dont l'avnement pacifique est, je le dclare, le but de
tout esprit srieux.

C'est parce que la question est dans le fait _dmocratie_ et non dans
le mot _rpublique_, qu'on a eu raison de dire que ce qui se dresse
aujourd'hui devant nous avec des menaces selon les uns, avec des
promesses selon les autres, ce n'est pas une question politique, c'est
une question sociale.

Reprsentants du peuple, la question est dans le peuple. Je le disais
il y a un an  peine dans une autre enceinte, j'ai bien le droit de le
redire aujourd'hui ici; la question, depuis longues annes dj, est
dans les dtresses du peuple, dans les dtresses des campagnes qui
n'ont point assez de bras, et des villes qui en ont trop, dans
l'ouvrier qui n'a qu'une chambre o il manque d'air, et une industrie
o il manque de travail, dans l'enfant qui va pieds nus, dans la
malheureuse jeune fille que la misre ronge et que la prostitution
dvore, dans le vieillard sans asile,  qui l'absence de la providence
sociale fait nier la providence divine; la question est dans ceux qui
souffrent, dans ceux qui ont froid et qui ont faim. La question est
l. (_Oui! oui!_)

Eh bien,--socialiste moi-mme, c'est aux socialistes impatients que
je m'adresse,--est-ce que vous croyez que ces souffrances ne nous
prennent pas le coeur? est-ce que vous croyez qu'elles nous laissent
insensibles? est-ce que vous croyez qu'elles n'veillent pas en nous
le plus tendre respect, le plus profond amour, la plus ardente et
la plus poignante sympathie? Oh! comme vous vous tromperiez!
(_Sensation._) Seulement, en ce moment, au moment o nous sommes,
voici ce que nous vous disons.

Depuis le grand vnement de fvrier, par suite de ces branlements
profonds qui ont amen des croulements ncessaires, il n'y a plus
seulement la dtresse de cette portion de la population qu'on appelle
plus spcialement le peuple, il y a la dtresse gnrale de tout
le reste de la nation. Plus de confiance, plus de crdit, plus
d'industrie, plus de commerce; la demande a cess, les dbouchs se
ferment, les faillites se multiplient, les loyers et les fermages ne
se payent plus, tout a flchi  la fois; les familles riches sont
gnes, les familles aises sont pauvres, les familles pauvres sont
affames.

A mon sens, le pouvoir rvolutionnaire s'est mpris. J'accuse
les fausses mesures, j'accuse aussi et surtout la fatalit des
circonstances.

Le problme social tait pos. Quant  moi, j'en comprenais ainsi la
solution: n'effrayer personne, rassurer tout le monde, appeler les
classes jusqu'ici dshrites, comme on les nomme, aux jouissances
sociales,  l'ducation, au bien-tre,  la consommation abondante, 
la vie  bon march,  la proprit rendue facile....

PLUSIEURS MEMBRES.--Trs bien!

DE TOUTES PARTS.--Nous sommes d'accord, mais par quels moyens?

M. VICTOR HUGO.--En un mot, faire descendre la richesse. On a fait le
contraire; on a fait monter la misre.

Qu'est-il rsult de l? Une situation sombre o tout ce qui n'est pas
en perdition est en pril, o tout ce qui n'est pas en pril est
en question; une dtresse gnrale, je le rpte, dans laquelle la
dtresse populaire n'est plus qu'une circonstance aggravante, qu'un
pisode dchirant du grand naufrage.

Et ce qui ajoute encore  mon inexprimable douleur, c'est que d'autres
jouissent et profitent de nos calamits. Pendant que Paris se dbat
dans ce paroxysme, que nos ennemis, ils se trompent! prennent pour
l'agonie, Londres est dans la joie, Londres est dans les ftes, le
commerce y a tripl, le luxe, l'industrie, la richesse s'y sont
rfugis. Oh! ceux qui agitent la rue, ceux qui jettent le peuple sur
la place publique, ceux qui poussent au dsordre et  l'insurrection,
ceux qui font fuir les capitaux et fermer les boutiques, je puis bien
croire que ce sont de mauvais logiciens, mais je ne puis me rsigner 
penser que ce sont dcidment de mauvais franais, et je leur dis, et
je leur crie: En agitant Paris, en remuant les masses, en provoquant
le trouble et l'meute, savez-vous ce que vous faites? Vous
construisez la force, la grandeur, la richesse, la puissance,
la prosprit et la prpondrance de l'Angleterre. (_Mouvement
prolong_.)

Oui, l'Angleterre,  l'heure o nous sommes, s'assied en riant au bord
de l'abme o la France tombe. (_Sensation_.) Oh! certes, les misres
du peuple nous touchent; nous sommes de ceux qu'elles meuvent le plus
douloureusement. Oui, les misres du peuple nous touchent, mais
les misres de la France nous touchent aussi! Nous avons une piti
profonde pour l'ouvrier avarement et durement exploit, pour l'enfant
sans pain, pour la femme sans travail et sans appui, pour les familles
proltaires depuis si longtemps lamentables et accables; mais nous
n'avons pas une piti moins grande pour la patrie qui saigne sur la
croix des rvolutions, pour la France, pour notre France sacre qui,
si cela durait, perdrait sa puissance, sa grandeur et sa lumire, aux
yeux de l'univers. (_Trs bien!_) Il ne faut pas que cette agonie se
prolonge; il ne faut pas que la ruine et le dsastre saisissent tour 
tour et renversent toutes les existences dans ce pays.

UNE VOIX.--Le moyen?

M. VICTOR HUGO.--Le moyen, je viens de le dire, le calme dans la rue,
l'union dans la cit, la force dans le gouvernement, la bonne volont
dans le travail, la bonne foi dans tout. (_Oui! c'est vrai!_)

Il ne faut pas, dis-je, que cette agonie se prolonge; il ne faut pas
que toutes les existences soient tour  tour renverses. Et  qui cela
profiterait-il chez nous? Depuis quand la misre du riche est-elle
la richesse du pauvre? Dans un tel rsultat je pourrais bien voir la
vengeance des classes longtemps souffrantes, je n'y verrais pas leur
bonheur. (_Trs bien!_)

Dans cette extrmit, je m'adresse du plus profond et du plus sincre
de mon coeur aux philosophes initiateurs, aux penseurs dmocrates,
aux socialistes, et je leur dis: Vous comptez parmi vous des coeurs
gnreux, des esprits puissants et bienveillants, vous voulez comme
nous le bien de la France et de l'humanit. Eh bien, aidez-nous!
aidez-nous! Il n'y a plus seulement la dtresse des travailleurs, il y
a la dtresse de tous. N'irritez pas l o il faut concilier, n'armez
pas une misre contre une misre, n'ameutez pas un dsespoir contre un
dsespoir. (_Trs bien!_)

Prenez garde! deux flaux sont  votre porte, deux monstres attendent
et rugissent l, dans les tnbres, derrire nous et derrire vous, la
guerre civile et la guerre servile (_agitation_), c'est--dire le lion
et le tigre; ne les dchanez pas! Au nom du ciel, aidez-nous!

Toutes les fois que vous ne mettez pas en question la famille et la
proprit, ces bases saintes sur lesquelles repose toute civilisation,
nous admettons avec vous les instincts nouveaux de l'humanit;
admettez avec nous les ncessits momentanes des socits.
(_Mouvement_.)

M. FLOCON, _ministre de l'agriculture et du commerce_.--Dites les
ncessits permanentes.

UNE VOIX.--Les ncessits ternelles.

M. VICTOR HUGO.--J'entends dire les ncessits ternelles. Mon
opinion, ce me semble, tait assez claire pour tre comprise. (_Oui!
oui!_) Il va sans dire que l'homme qui vous parle n'est pas un homme
qui nie et met en doute les ncessits ternelles des socits.
J'invoque la ncessit momentane d'un pril immense et imminent, et
j'appelle autour de ce grand pril tous les bons citoyens, quelle que
soit leur nuance, quelle que soit leur couleur, tous ceux qui veulent
le bonheur de la France et la grandeur du pays, et je dis  ces
penseurs auxquels je m'adressais tout  l'heure: Puisque le peuple
croit en vous, puisque vous avez ce doux et cher bonheur d'tre aims
et couts de lui, oh! je vous en conjure, dites-lui de ne point se
hter vers la rupture et la colre, dites-lui de ne rien prcipiter,
dites-lui de revenir  l'ordre, aux ides de travail et de paix, car
l'avenir est pour tous, car l'avenir est pour le peuple! Il ne faut
qu'un peu de patience et de fraternit; et il serait horrible que,
par une rvolte d'quipage, la France, ce premier navire des nations,
sombrt en vue de ce port magnifique que nous apercevons tous dans la
lumire et qui attend le genre humain. (_Trs bien! trs bien!_)


II

POUR LA LIBERT DE LA PRESSE

CONTRE L'ARRESTATION DES CRIVAINS


[Note: M. Crespel-Delatouche avait interpell le gouvernement sur
la suppression de onze journaux frapps d'interdit le 25 juin, sur
l'arrestation et la dtention au secret, dix jours durant, du
directeur de l'un des journaux supprims, M. mile de Girardin, etc.
Les mesures attaques furent dfendues par le ministre de la justice;
elles furent combattues par les reprsentants Vesin, Valette, Dupont
(de Bussac), Germain Sarrut et Lenglet. Le gnral Cavaignac, aprs le
discours de Victor Hugo, dclara qu'il ne voulait entrer dans aucune
explication et qu'il laissait  l'assemble le soin de le dfendre
ou de l'accuser. L'assemble dclara la discussion close et passa 
l'ordre du jour. (Note de l'diteur.)]


M. VICTOR HUGO.--Je sens que l'assemble est impatiente de clore le
dbat, aussi ne dirai-je que quelques mots. (_Parlez! parlez!_)

Je suis de ceux qui pensent aujourd'hui plus que jamais, depuis hier
surtout, que le devoir d'un bon citoyen, dans les circonstances
actuelles, est de s'abstenir de tout ce qui peut affaiblir le pouvoir
dont l'ordre social a un tel besoin. (_Trs bien!_)

Je renonce donc  entrer dans ce que cette discussion pourrait avoir
d'irritant, et ce sacrifice m'est d'autant plus facile que j'ai le
mme but que vous, le mme but que le pouvoir excutif; ce but que
vous comprenez, il peut se rsumer en deux mots, armer l'ordre social
et dsarmer ses ennemis. (_Adhsion_.)

Ma pense est, vous le voyez, parfaitement claire, et je demande au
gouvernement la permission de lui adresser une question; car il est
rsult un doute dans mon esprit des paroles de M. le ministre de la
justice.

Sommes-nous dans l'tat de sige, ou sommes-nous dans la dictature?
C'est l,  mon sens, la question.

Si nous sommes dans l'tat de sige, les journaux supprims ont le
droit de reparatre en se conformant aux lois. Si nous sommes dans la
dictature, il en est autrement.

M. DMOSTHNE OLLIVIER.--Qui donc aurait donn la dictature?

M. VICTOR HUGO.--Je demande au chef du pouvoir excutif de
s'expliquer.

Quant  moi, je pense que la dictature a dur justement, lgitimement,
par l'imprieuse ncessit des circonstances, pendant quatre jours.
Ces quatre jours passs, l'tat de sige suffisait.

L'tat de sige, je le dclare, est ncessaire, mais l'tat de sige
est une situation lgale et dfinie, et il me parat impossible de
concder au pouvoir excutif la dictature indfinie, lorsque vous
n'avez prtendu lui donner que l'tat de sige.

Maintenant, si le pouvoir excutif ne croit pas l'autorit dont
l'assemble l'a investi suffisante, qu'il le dclare et que
l'assemble avise. Quant  moi, dans une occasion o il s'agit de la
premire et de la plus essentielle de nos liberts, je ne manquerai
pas  la dfense de cette libert. Dfendre aujourd'hui la socit,
demain la libert, les dfendre l'une avec l'autre, les dfendre
l'une par l'autre, c'est ainsi que je comprends mon mandat comme
reprsentant, mon droit comme citoyen et mon devoir comme crivain.
(_Mouvement_.)

Si le pouvoir donc dsire tre investi d'une autorit dictatoriale,
qu'il le dise, et que l'assemble dcide.

LE GNRAL CAVAIGNAC, _chef du pouvoir excutif, prsident du
conseil_.--Ne craignez rien, monsieur, je n'ai pas besoin de tant de
pouvoir; j'en ai assez, j'en ai trop de pouvoir; calmez vos craintes.
(_Marques d'approbation_.)

M. VICTOR HUGO.--Dans votre intrt mme, permettez-moi de vous
le dire,  vous homme du pouvoir, moi homme de la pense....
(_Interruption prolonge_.)

J'ai besoin d'expliquer une expression sur laquelle l'assemble
pourrait se mprendre.

Quand je dis homme de la pense, je veux dire homme de la presse, vous
l'avez tous compris. (_Oui! oui!_)

Eh bien, dans l'intrt de l'avenir encore plus que dans l'intrt du
prsent, quoique l'intrt du prsent me proccupe autant qu'aucun
de vous, croyez-le bien, je dis au pouvoir excutif: Prenez garde!
l'immense autorit dont vous tes investi....

LE GNRAL CAVAIGNAC.--Mais non!

UN MEMBRE A GAUCHE.--Faites une proposition. (_Rumeurs diverses_.)

M. LE PRSIDENT.--Il est impossible de continuer  discuter si l'on se
livre  des interpellations particulires.

M. VICTOR HUGO.--Que le pouvoir me permette de le lui dire,--je
rponds  l'interruption de l'honorable gnral Cavaignac,--dans les
circonstances actuelles, avec la puissance considrable dont il est
investi, qu'il prenne garde  la libert de la presse, qu'il respecte
cette libert! Que le pouvoir se souvienne que la libert de la presse
est l'arme de cette civilisation que nous dfendons ensemble.
La libert de la presse tait avant vous, elle sera aprs vous.
(_Agitation_.)

Voil ce que je voulais rpondre  l'interruption de l'honorable
gnral Cavaignac.

Maintenant je demande au pouvoir de se prononcer sur la manire dont
il entend user de l'autorit que nous lui avons confie. Quant  moi,
je crois que les lois existantes, nergiquement appliques, suffisent.
Je n'adopte pas l'opinion de M. le ministre de la justice, qui semble
penser que nous nous trouvons dans une sorte d'interrgne lgal, et
qu'il faut attendre, pour user de la rpression judiciaire, qu'une
nouvelle loi soit faite par vous. Si ma mmoire ne me trompe pas, le
24 juin, l'honorable procureur gnral prs la cour d'appel de Paris a
dclar obligatoire la loi sur la presse du 16 juillet 1828. Remarquez
cette contradiction. Y a-t-il pour la presse une lgislation en
vigueur? Le procureur gnral dit oui, le ministre de la justice dit
non. (_Mouvement_.) Je suis de l'avis du procureur gnral.

La presse,  l'heure qu'il est, et jusqu'au vote d'une loi nouvelle,
est sous l'empire de la lgislation de 1828. Dans ma pense, si l'tat
de sige seul existe, si nous ne sommes pas en pleine dictature, les
journaux supprims ont le droit de reparatre en se conformant  cette
lgislation. (_Agitation_.) Je pose la question ainsi et je demande
qu'on s'explique sur ce point. Je rpte que c'est une question de
libert, et j'ajoute que les questions de libert doivent tre dans
une assemble nationale, dans une assemble populaire comme celle-ci,
traites, je ne dis pas avec mnagement, je dis avec respect.
(_Adhsion_.)

Quant aux journaux, je n'ai pas  m'expliquer sur leur compte, je n'ai
pas d'opinion  exprimer sur eux, cette opinion serait peut-tre pour
la plupart d'entre eux trs svre. Vous comprenez que plus elle est
svre, plus je dois la taire; je ne veux pas prendre la parole
pour les attaquer quand ils n'ont pas la parole pour se dfendre.
(_Mouvement_.) Je me sers  regret de ces termes, _les journaux
supprims_; l'expression _supprims_ ne me parait ni juste, ni
politique; _suspendus_ tait le vritable mot dont le pouvoir excutif
aurait d se servir. (_Signe d'assentiment de M. le ministre de la
justice_.) Je n'attaque pas en ce moment le pouvoir excutif, je
le conseille. J'ai voulu et je veux rester dans les limites de la
discussion la plus modre. Les discussions modres sont les
discussions utiles. (_Trs bien!_)

J'aurais pu dire, remarquez-le, que le pouvoir avait attent  la
proprit,  la libert de la pense,  la libert de la personne d'un
crivain; qu'il avait tenu cet crivain neuf jours au secret, onze
jours dans un tat de dtention qui est rest inexpliqu. (_Mouvements
divers_.)

Je n'ai pas voulu entrer et je n'entrerai pas dans ce ct irritant,
je le rpte, de la question. Je dsire simplement obtenir une
explication, afin que les journaux puissent savoir,  l'issue de cette
sance, ce qu'ils peuvent attendre du pouvoir qui gouverne le pays.

Dans ma conviction, les laisser reparatre sous l'empire rigide de la
loi, ce serait  la fois une mesure de vraie justice et une mesure de
bonne politique; de justice, cela n'a pas besoin d'tre dmontr; de
bonne politique, car il est vident pour moi qu'en prsence de l'tat
de sige, et sous la pression des circonstances actuelles, ces
journaux modreraient d'eux-mmes la premire explosion de leur
libert. Or c'est cette explosion qu'il serait utile d'amortir dans
l'intrt de la paix publique. L'ajourner, ce n'est que la rendre plus
dangereuse par la longueur mme de la compression. (_Mouvement_.)
Pesez ceci, messieurs.

Je demande formellement  l'honorable gnral Cavaignac de vouloir
bien nous dire s'il entend que les journaux interdits peuvent
reparatre immdiatement sous l'empire des lois existantes, ou s'ils
doivent, en attendant une lgislation nouvelle, rester dans l'tat o
ils sont, ni vivants ni morts, non pas seulement entravs par l'tat
de sige, mais confisqus par la dictature. (_Mouvement prolong_.)


III

L'TAT DE SIGE


[Note: Le reprsentant Lichtenberger avait fait une proposition
relative  la leve de l'tat de sige avant la discussion sur le
projet de constitution. Le comit de la justice, par l'organe de
son rapporteur, disait qu'il n'y avait pas lieu de prendre en
considration la proposition. Le reprsentant Ledru-Rollin la
dfendit, le reprsentant Saureau la dfendit galement, le
reprsentant Demanet parla dans le mme sens. Le gnral Cavaignac,
prsident du conseil, prsenta dans ce dbat des considrations  la
suite desquelles Victor Hugo demanda la parole. La discussion fut
close aprs son discours. La proposition du reprsentant Lichtenberger
ne fut pas adopte. (_Note de l'diteur_.)]


2 septembre 1848.

M. VICTOR HUGO.--Au point o la discussion est arrive, il semblerait
utile de remettre la continuation del discussion  lundi. (_Non! non!
Parlez! parlez!_) Je crois que l'assemble ne voudra pas fermer la
discussion avant qu'elle soit puise. (_Non! non!_)

Je ne veux, dis-je, rpondre qu'un mot au chef du pouvoir excutif,
mais il me parat impossible de ne pas replacer la question sur son
vritable terrain.

Pour que la constitution soit sainement discute, il faut deux
choses: que l'assemble soit libre, et que la presse soit libre.
(_Interruption._)

Ceci est,  mon avis, le vritable point de la question; l'tat de
sige implique-t-il la suppression de la libert de la presse? Le
pouvoir excutif dit oui; je dis non. Qui a tort? Si l'assemble
hsite  prononcer, l'histoire et l'avenir jugeront.

L'assemble nationale a donn au pouvoir excutif l'tat de sige pour
comprimer l'insurrection, et des lois pour rprimer la presse. Lorsque
le pouvoir excutif confond l'tat de sige avec la suspension des
lois, il est dans une erreur profonde, et il importe qu'il soit
averti. (_A gauche: Trs bien!_)

Ce que nous avons  dire au pouvoir excutif, le voici:

L'assemble nationale a prtendu empcher la guerre civile, mais non
interdire la discussion; elle a voulu dsarmer les bras, mais non
billonner les consciences. (_Approbation  gauche._)

Pour pacifier la rue, vous avez l'tat de sige; pour contenir la
presse, vous avez les tribunaux. Mais ne vous servez pas de l'tat
de sige contre la presse; vous vous trompez d'arme, et, en croyant
dfendre la socit, vous blessez la libert. (_Mouvement._)

Vous combattez pour des principes sacrs, pour l'ordre, pour la
famille, pour la proprit; nous vous suivrons, nous vous aiderons
dans le combat; mais nous voulons que vous combattiez avec les lois.

Une voix.--Qui, nous?

M. VICTOR HUGO.--Nous, l'assemble tout entire. (_A gauche: Trs
bien! trs bien!_)

Il m'est impossible de ne pas rappeler que la distinction a t faite
plusieurs fois et comprise et accueillie par vous tous, entre l'tat
de sige et la suspension des lois.

L'tat de sige est un tat dfini et lgal, on l'a dit dj; la
suspension des lois est une situation monstrueuse dans laquelle la
chambre ne peut pas vouloir placer la France (_mouvement_), dans
laquelle une grande assemble ne voudra jamais placer un grand peuple!
(_Nouveau mouvement_.)

Je ne puis admettre que le pouvoir excutif comprenne ainsi son
mandat. Quant  moi, je le dclare, j'ai prtendu lui donner l'tat
de sige, je l'ai arm de toute la force sociale pour la dfense de
l'ordre, je lui ai donn toute la somme de pouvoir que mon mandat me
permettait de lui confrer; mais je ne lui ai pas donn la dictature,
mais je ne lui ai pas livr la libert de la pense, mais je n'ai pas
prtendu lui attribuer la censure et la confiscation! (_Approbation
sur plusieurs bancs. Rclamations sur d'autres_.) C'est la censure et
la confiscation qui,  l'heure qu'il est, psent sur les organes de
la pense publique. (_Oui! trs bien!_) C'est l une situation
incompatible avec la discussion de la constitution. Il importe, je le
rpte, que la presse soit libre, et la libert de la presse n'importe
pas moins  la bont et  la dure de la constitution que la libert
de l'assemble elle-mme.

Pour moi, ces deux points sont indivisibles, sont insparables, et je
n'admettrais pas que l'assemble elle-mme ft suffisamment libre,
c'est--dire suffisamment claire (_exclamations_) si la presse
n'tait pas libre  ct d'elle, et si la libert des opinions
extrieures ne mlait pas sa lumire  la libert de vos
dlibrations.

Je demande que M. le prsident du conseil vienne nous dire de quelle
faon il entend dfinitivement l'tat de sige (_Il l'a dit!_); que
l'on sache si M. le prsident du conseil entend par tat de sige
la suspension des lois. Quant  moi, qui crois l'tat de sige
ncessaire, si cependant il tait dfini de cette faon, je voterais
 l'instant mme contre son maintien, car je crois qu' la pla
d'un pril passager, l'meute, nous mettrions un immense malheur,
l'abaissement de la nation. (_Mouvement._) Que l'tat de sige soit
maintenu et que la loi soit respecte, voil ce que je demande, voil
ce que veut la socit qui entend conserver l'ordre, voil ce que veut
la conscience publique qui entend conserver la libert. (_Aux voix! La
clture!_)


IV

LA PEINE DE MORT


[Note: Ce discours fut prononc dans la discussion de l'article 5 du
projet de constitution. Cet article tait ainsi conu: _La peine de
mort est abolie en matire politique_. Les reprsentants Coquerel,
Koenig et Buvignier proposaient par amendement de rdiger ainsi
cet article 5: _La peine de mort est abolie_. Dans la sance du 18
septembre cet amendement fut repouss par 498 voix contre 216.]


15 septembre 1848.

Je regrette que cette question, la premire de toutes peut-tre,
arrive au milieu de vos dlibrations presque  l'improviste, et
surprenne les orateurs non prpars.

Quant  moi, je dirai peu de mots, mais, ils partiront du sentiment
d'une conviction profonde et ancienne.

Vous venez de consacrer l'inviolabilit du domicile, nous vous
demandons de consacrer une inviolabilit plus haute et plus sainte
encore, l'inviolabilit de la vie humaine.

Messieurs, une constitution, et surtout une constitution faite par
la France et pour la France, est ncessairement un pas dans la
civilisation. Si elle n'est point un pas dans la civilisation, elle
n'est rien. (_Trs bien! trs bien!_)

Eh bien, songez-y, qu'est-ce que la peine de mort? La peine de mort
est le signe spcial et ternel de la barbarie. (_Mouvement._) Partout
o la peine de mort est prodigue, la barbarie domine; partout o la
peine de mort est rare, la civilisation rgne. (_Sensation_.)

Messieurs, ce sont l des faits incontestables. L'adoucissement de
la pnalit est un grand et srieux progrs. Le dix-huitime sicle,
c'est l une partie de sa gloire, a aboli la torture; le dix-neuvime
sicle abolira la peine de mort. (_Vive adhsion. Oui! oui!_)

Vous ne l'abolirez pas peut-tre aujourd'hui; mais, n'en doutez
pas, demain vous l'abolirez, ou vos successeurs l'aboliront. (_Nous
l'abolirons!--Agitation._)

Vous crivez en tte du prambule de votre constitution: En prsence
de Dieu, et vous commenceriez par lui drober,  ce Dieu, ce droit
qui n'appartient qu' lui, le droit de vie et de mort. (_Trs bien!
trs bien!_) Messieurs, il y a trois choses qui sont  Dieu et
qui n'appartiennent pas  l'homme: l'irrvocable, l'irrparable,
l'indissoluble. Malheur  l'homme s'il les introduit dans ses lois!
(_Mouvement_.) Tt ou tard elles font plier la socit sous leur
poids, elles drangent l'quilibre ncessaire des lois et des moeurs,
elles tent  la justice humaine ses proportions; et alors il arrive
ceci, rflchissez-y, messieurs, que la loi pouvante la conscience.
(_Sensation_.)

Je suis mont  cette tribune pour vous dire un seul mot, un mot
dcisif, selon moi; ce mot, le voici. (_coutez! coutez!_)

Aprs fvrier, le peuple eut une grande pense, le lendemain du jour
o il avait brl le trne, il voulut brler l'chafaud. (_Trs
bien!--D'autres voix: Trs mal!_)

Ceux qui agissaient sur son esprit alors ne furent pas, je le regrette
profondment,  la hauteur de son grand coeur. (_A gauche: Trs
bien!_) On l'empcha d'excuter cette ide sublime.

Eh bien, dans le premier article de la constitution que vous votez,
vous venez de consacrer la premire pense du peuple, vous avez
renvers le trne. Maintenant consacrez l'autre, renversez l'chafaud.
(_Applaudissements  gauche. Protestations  droite_.)

Je vote l'abolition pure, simple et dfinitive de la peine de mort.


V

POUR LA LIBERT DE LA PRESSE ET CONTRE L'TAT DE SIGE


[Note: L'tat de sige fut lev le lendemain de ce discours.]


11 octobre 1848.

Si je monte  la tribune, malgr l'heure avance, malgr les signes
d'impatience d'une partie de l'assemble (_Non! non! Parlez!_), c'est
que je ne puis croire que, dans l'opinion de l'assemble, la question
soit juge. (_Non! elle ne l'est pas!_) En outre, l'assemble
considrera le petit nombre d'orateurs qui soutiennent en ce moment la
libert de la presse, et je ne doute pas que ces orateurs ne soient
protgs, dans cette discussion, par ce double respect que ne peuvent
manquer d'veiller, dans une assemble gnreuse, un principe si grand
et une minorit si faible. (_Trs bien!_)

Je rappellerai  l'honorable ministre de la justice que le comit de
lgislation avait mis le voeu que l'tat de sige ft lev, afin que
la presse ft ce que j'appelle mise en libert.

M. ABBATUCCI.--Le comit n'a pas dit cela.

M. VICTOR HUGO.--Je n'irai pas aussi loin que votre comit de
lgislation, et je dirai  M. le ministre de la justice qu'il serait,
 mon sens, d'une bonne politique d'allger peu  peu l'tat de sige,
et de le rendre de jour en jour moins pesant, afin de prparer la
transition, et d'amener par degrs insensibles l'heure o l'tat
de sige pourrait tre lev sans danger. (_Adhsion sur plusieurs
bancs_.)

Maintenant, j'entre dans la question de la libert de la presse, et
je dirai  M. le ministre de la justice que, depuis la dernire
discussion, cette question a pris des aspects nouveaux. Pour ma part,
plus nous avanons dans l'oeuvre de la constitution, plus je suis
frapp de l'inconvnient de discuter la constitution en l'absence de
la libert de la presse. (_Bruit et interruptions diverses_.)

Je dis dans l'absence de la libert de la presse, et je ne puis
caractriser autrement une situation dans laquelle les journaux ne
sont point placs et maintenus sous la surveillance et la sauvegarde
des lois, mais laisss  la discrtion du pouvoir excutif. (_C'est
vrai!_)

Eh bien, messieurs, je crains que, dans l'avenir, la constitution que
vous discutez ne soit moralement amoindrie. (_Dngation. Adhsion sur
plusieurs bancs_.)

M. DUPIN (de la Nivre).--Ce ne sera pas faute d'amendements et de
critiques.

M. VICTOR HUGO.--Vous avez pris, messieurs, deux rsolutions graves
dans ces derniers temps; par l'une,  laquelle je ne me suis point
associ, vous avez soumis la rpublique  cette prilleuse preuve
d'une assemble unique; par l'autre,  laquelle je m'honore d'avoir
concouru, vous avez consacr la plnitude de la souverainet du
peuple, et vous avez laiss au pays le droit et le soin de choisir
l'homme qui doit diriger le gouvernement du pays. (_Rumeurs._) Eh
bien, messieurs, il importait dans ces deux occasions que l'opinion
publique, que l'opinion du dehors pt prendre la parole, la prendre
hautement et librement, car c'taient l,  coup sr, des questions
qui lui appartenaient. (_Trs bien!_) L'avenir, l'avenir immdiat
de votre constitution amne d'autres questions graves. Il serait
malheureux qu'on put dire que, tandis que tous les intrts du pays
lvent la voix pour rclamer ou pour se plaindre, la presse est
billonne. (_Agitation_.)

Messieurs, je dis que la libert de la presse importe  la bonne
discussion de votre constitution. Je vais plus loin (_coutez!
coutez!_), je dis que la libert de la presse importe  la libert
mme de l'assemble. (_Trs bien!_) C'est l une vrit....
(_Interruption_.)

LE PRSIDENT.--coutez, messieurs, la question est des plus graves.

M. VICTOR HUGO.--Il me semble que, lorsque je cherche  dmontrer 
l'assemble que sa libert, que sa dignit mme sont intresses  la
plnitude de la libert de la presse, les interrupteurs pourraient
faire silence. (_Trs bien!_)

Je dis que la libert de la presse importe  la libert de cette
assemble, et je vous demande la permission d'affirmer cette vrit
comme on affirme une vrit politique, en la gnralisant.

Messieurs, la libert de la presse est la garantie de la libert des
assembles. (_Oui! oui!_)

Les minorits trouvent dans la presse libre l'appui qui leur est
souvent refus dans les dlibrations intrieures. Pour prouver ce que
j'avance, les raisonnements abondent, les faits abondent galement.
(_Bruit_.)

VOIX A GAUCHE.--Attendez le silence! C'est un parti pris!

M. VICTOR HUGO.--Je dis que les minorits trouvent dans la presse
libre ...--et, messieurs, permettez-moi de vous rappeler que toute
majorit peut devenir minorit, ainsi respectons les minorits (_vive
adhsion_);--les minorits trouvent dans la presse libre l'appui qui
leur manque souvent dans les dlibrations intrieures. Et voulez-vous
un fait? Je vais vous en citer un qui est certainement dans la mmoire
de beaucoup d'entre vous.

Sous la restauration, un jour, un orateur nergique de la gauche,
Casimir Prier, osa jeter  la chambre des dputs cette parole
hardie: Nous sommes six dans cette enceinte et trente millions au
dehors. (_Mouvement_.)

Messieurs, ces paroles mmorables, ces paroles qui contenaient
l'avenir, furent couvertes, au moment o l'orateur les pronona,
par les murmures de la chambre entire, et le lendemain par les
acclamations de la presse unanime. (_Trs bien! trs bien! Mouvement
prolong_.)

Eh bien, voulez-vous savoir ce que la presse libre a fait pour
l'orateur libre? (_coutez!_) Ouvrez les lettres politiques de
Benjamin Constant, vous y trouverez ce passage remarquable:

En revenant  son banc, le lendemain du jour o il avait parl ainsi,
Casimir Prier me dit: Si l'unanimit de la presse n'avait pas fait
contre-poids  l'unanimit de la chambre, j'aurais peut-tre t
dcourag.

Voil ce que peut la libert de la presse, voil l'appui qu'elle peut
donner! c'est peut-tre  la libert de la presse que vous avez d cet
homme courageux qui, le jour o il le fallut, sut tre bon serviteur
de l'ordre parce qu'il avait t bon serviteur de la libert.

Ne souffrez pas les empitements du pouvoir; ne laissez pas se faire
autour de vous cette espce de calme faux qui n'est pas le calme, que
vous prenez pour l'ordre et qui n'est pas l'ordre; faites attention
 cette vrit que Cromwell n'ignorait pas, et que Bonaparte savait
aussi: Le silence autour des assembles, c'est bientt le silence dans
les assembles. (_Mouvement_.)

Encore un mot.

Quelle tait la situation de la presse  l'poque de la terreur?...
(_Interruption_.)

Il faut bien que je vous rappelle des analogies, non dans les poques,
mais dans la situation de la presse. La presse alors tait, comme
aujourd'hui, libre de droit, esclave de fait. Alors, pour faire taire
la presse, on menaait de mort les journalistes; aujourd'hui on menace
de mort les journaux. (_Mouvement_.) Le moyen est moins terrible, mais
il n'est pas moins efficace.

Qu'est-ce que c'est que cette situation? c'est la censure.
(_Agitation_.) C'est la censure, c'est la pire, c'est la plus
misrable de toutes les censures; c'est celle qui attaque l'crivain
dans ce qu'il a de plus prcieux au monde, dans sa dignit mme; celle
qui livre l'crivain aux ttonnements, sans le mettre  l'abri des
coups d'tat. (_Agitation croissante_.) Voil la situation dans
laquelle vous placez la presse aujourd'hui.

M. FLOCON.--Je demande la parole.

M. VICTOR HUGO.--Eh quoi! messieurs, vous raturez la censure dans
votre constitution et vous la maintenez dans votre gouvernement! A une
poque comme celle o nous sommes, o il y a tant d'indcision dans
les esprits.... (_Bruit_.)

LE PRSIDENT.--Il s'agit d'une des liberts les plus chres au pays;
je rclame pour l'orateur le silence et l'attention de l'assemble.
(_Trs bien! trs bien!_)

M. VICTOR HUGO.--Je fais remarquer aux honorables membres qui
m'interrompent en ce moment qu'ils outragent deux liberts  la fois,
la libert de la presse, que je dfends, et la libert de la tribune,
que j'invoque.

Comment! il n'est pas permis de vous faire remarquer qu'au moment o
vous venez de dclarer que la censure tait abolie, vous la maintenez!
(_Bruit. Parlez! parlez!_) Il n'est pas permis de vous faire remarquer
qu'au moment o le peuple attend des solutions, vous lui donnez des
contradictions! Savez-vous ce que c'est que les contradictions en
politique? Les contradictions sont la source des malentendus, et les
malentendus sont la source des catastrophes. (_Mouvement_.)

Ce qu'il faut en ce moment aux esprits diviss, incertains de tout,
inquiets de tout, ce ne sont pas des hypocrisies, des mensonges, de
faux semblants politiques, la libert dans les thories, la censure
dans la pratique; non, ce qu'il faut  tous dans ce doute et dans
cette ombre o sont les consciences, c'est un grand exemple en haut,
c'est dans le gouvernement, dans l'assemble nationale, la grande et
fire pratique de la justice et de la vrit! (_Agitation prolonge_.)

M. le ministre de la justice invoquait tout  l'heure la ncessit.
Je prends la libert de lui faire observer que la ncessit est
l'argument des mauvaises politiques; que, dans tous les temps, sous
tous les rgimes, les hommes d'tat, condamns par une insuffisance,
qui ne venait pas d'eux quelquefois, qui venait des circonstances
mmes, se sont appuys sur cet argument de la ncessit. Nous avons vu
dj, et souvent, sous le rgime antrieur, les gouvernants recourir
 l'arbitraire, au despotisme, aux suspensions de journaux, aux
incarcrations d'crivains. Messieurs, prenez garde! vous faites
respirer  la rpublique le mme air qu' la monarchie. Souvenez-vous
que la monarchie en est morte. (_Mouvement_.)

Messieurs, je ne dirai plus qu'un mot.... (_Interruption_.)

L'assemble me rendra cette justice que des interruptions
systmatiques ne m'ont pas empch de protester jusqu'au bout en
faveur de la libert de la presse.

Messieurs, des temps inconnus s'approchent; prparons-nous  les
recevoir avec toutes les ressources runies de l'tat, du peuple,
de l'intelligence, de la civilisation franaise, et de la bonne
conscience des gouvernants. Toutes les liberts sont des forces; ne
nous laissons pas plus dpouiller de nos liberts que nous ne nous
laisserions dpouiller de nos armes la veille du combat.

Prenons garde aux exemples que nous donnons! Les exemples que
nous donnons sont invitablement, plus tard, nos ennemis ou nos
auxiliaires; au jour du danger, ils se lvent et ils combattent pour
nous ou contre nous.

Quant  moi, si le secret de mes votes valait la peine d'tre
expliqu, je vous dirais: J'ai vot l'autre jour contre la peine de
mort; je vote aujourd'hui pour la libert.

Pourquoi? C'est que je ne veux pas revoir 93! c'est qu'en 93 il y
avait l'chafaud, et il n'y avait pas la libert.

J'ai toujours t, sous tous les rgimes, pour la libert, contre la
compression. Pourquoi? C'est que la libert rgle par la loi produit
l'ordre, et que la compression produit l'explosion. Voil pourquoi je
ne veux pas de la compression et je veux de la libert. (_Mouvement.
Longue agitation_).


VI

QUESTION DES ENCOURAGEMENTS AUX LETTRES ET AUX ARTS

10 novembre 1848.

M. LE PRSIDENT.--L'ordre du jour appelle la discussion du budget
rectifi de 1848.

M. VICTOR HUGO.--Personne plus que moi, messieurs (_Plus haut! plus
haut!_), n'est pntr de la ncessit, de l'urgente ncessit
d'allger le budget; seulement,  mon avis, le remde  l'embarras
de nos finances n'est pas dans quelques conomies chtives et
dtestables; ce remde serait, selon moi, plus haut et ailleurs; il
serait dans une politique intelligente et rassurante, qui donnerait
confiance  la France, qui ferait renatre l'ordre, le travail et le
crdit ... (_agitation_) et qui permettrait de diminuer, de supprimer
mme les normes dpenses spciales qui rsultent des embarras de la
situation. C'est l, messieurs, la vritable surcharge du budget,
surcharge qui, si elle se prolongeait et s'aggravait encore, et si
vous n'y preniez garde, pourrait, dans un temps donn, faire crouler
l'difice social.

Ces rserves faites, je partage, sur beaucoup de points, l'avis de
votre comit des finances.

J'ai dj vot, et je continuerai de voter la plupart des rductions
proposes,  l'exception de celles qui me paratraient tarir les
sources mmes de la vie publique, et de celles qui,  ct d'une
amlioration financire douteuse, me prsenteraient une faute
politique certaine.

C'est dans cette dernire catgorie que je range les rductions
proposes par le comit des finances sur ce que j'appellerai le budget
spcial des lettres, des sciences et des arts.

Ce budget devrait, pour toutes les raisons ensemble, tre runi dans
une seule administration et tenu dans une seule main. C'est un vice de
notre classification administrative que ce budget soit rparti
entre deux ministres, le ministre de l'instruction publique et le
ministre de l'intrieur.

Ceci m'obligera, dans le peu que j'ai  dire, d'effleurer quelquefois
le ministre de l'intrieur. Je pense que l'assemble voudra bien me
le permettre, pour la clart mme de la dmonstration. Je le ferai, du
reste, avec une extrme rserve.

Je dis, messieurs, que les rductions proposes sur le budget spcial
des sciences, des lettres et des arts sont mauvaises doublement. Elles
sont insignifiantes au point de vue financier, et nuisibles  tous les
autres points de vue.

Insignifiantes au point de vue financier. Cela est d'une telle
vidence, que c'est  peine si j'ose mettre sous les yeux de
l'assemble le rsultat d'un calcul de proportion que j'ai fait. Je
ne voudrais pas veiller le rire de l'assemble dans une question
srieuse; cependant, il m'est impossible de ne pas lui soumettre
une comparaison bien triviale, bien vulgaire, mais qui a le mrite
d'clairer la question et de la rendre pour ainsi dire visible et
palpable.

Que penseriez-vous, messieurs, d'un particulier qui aurait 1,500
francs de revenu, qui consacrerait tous les ans  sa culture
intellectuelle, pour les sciences, les lettres et les arts, une somme
bien modeste, 5 francs, et qui, dans un jour de rforme, voudrait
conomiser sur son intelligence six sous? (_Rire approbatif_.)

Voil, messieurs, la mesure exacte de l'conomie propose. (_Nouveau
rire_.) Eh bien! ce que vous ne conseilleriez pas  un particulier, au
dernier des habitants d'un pays civilis, on ose le conseiller  la
France. (_Mouvement_.)

Je viens de vous montrer  quel point l'conomie serait petite; je
vais vous montrer maintenant combien le ravage serait grand.

Pour vous difier sur ce point, je ne sache rien de plus loquent
que la simple nomenclature des institutions, des tablissements, des
intrts que les rductions proposes atteignent dans le prsent et
menacent dans l'avenir.

J'ai dress cette nomenclature; je demande  l'assemble la permission
de la lui lire, cela me dispensera de beaucoup de dveloppements. Les
rductions proposes atteignent:

    Le collge de France,
    Le musum,
    Les bibliothques,
    L'cole des chartes,
    L'cole des langues orientales,
    La conservation des archives nationales,
    La surveillance de la librairie  l'tranger ... (Ruine
      complte de notre librairie, le champ livr  la contrefaon!)
    L'cole de Rome,
    L'cole des beaux-arts de Paris,
    L'cole de dessin de Dijon,
    Le conservatoire,
    Les succursales de province,
    Les muses des Thermes et de Cluny,
    Nos muses de peinture et de sculpture,
    La conservation des monuments historiques.
    Les rformes menacent pour l'anne prochaine:
    Les facults des sciences et des lettres,
    Les souscriptions aux livrs,
    Les subventions aux socits savantes,
    Les encouragements aux beaux-arts.

En outre,--ceci touche au ministre de l'intrieur, mais la chambre
me permettra de le dire, pour que le tableau soit complet,--les
rductions atteignent ds  prsent et menacent pour l'an prochain les
thtres. Je ne veux vous en dire qu'un mot en passant. On propose la
suppression d'un commissaire sur deux; j'aimerais mieux la suppression
d'un censeur et mme de deux censeurs. (_On rit_.)

UN MEMBRE.--Il n'y a plus de censure!

UN MEMBRE,  gauche.--Elle sera bientt rtablie!

M. VICTOR HUGO.--Enfin le rapport rserve ses plus dures paroles
et ses menaces les plus srieuses pour les indemnits et secours
littraires. Oh! voil de monstrueux abus! Savez-vous, messieurs,
ce que c'est que les indemnits et les secours littraires? C'est
l'existence de quelques familles pauvres entre les plus pauvres,
honorables entre les plus honorables.

Si vous adoptiez les rductions proposes, savez-vous ce qu'on
pourrait dire? On pourrait dire: Un artiste, un pote, un crivain
clbre travaille toute sa vie, il travaille sans songer  s'enrichir,
il meurt, il laisse  son pays beaucoup de gloire  la seule condition
de donner  sa veuve et  ses enfants un peu de pain. Le pays garde la
gloire et refuse le pain. (_Sensation_.)

Voil ce qu'on pourrait dire, et voil ce qu'on ne dira pas; car,
 coup sr, vous n'entrerez pas dans ce systme d'conomies qui
consternerait l'intelligence et qui humilierait la nation. (_C'est
vrai!_)

Vous le voyez, ce systme, comme vous le disait si bien notre
honorable collgue M. Charles Dupin, ce systme attaque tout; ce
systme ne respecte rien, ni les institutions anciennes, ni les
institutions modernes; pas plus les fondations librales de Franois
Ier que les fondations librales de la Convention. Ce systme
d'conomies branle d'un seul coup tout cet ensemble d'institutions
civilisatrices qui est, pour ainsi dire, la base du dveloppement de
la pense franaise.

Et quel moment choisit-on? C'est ici,  mon sens, la faute politique
grave que je vous signalais en commenant; quel moment choisit-on pour
mettre en question toutes ces institutions  la fois? Le moment o
elles sont plus ncessaires que jamais, le moment o, loin de les
restreindre, il faudrait les tendre et les largir.

Eh! quel est, en effet, j'en appelle  vos consciences, j'en appelle
 vos sentiments  tous, quel est le grand pril de la situation
actuelle? L'ignorance. L'ignorance encore plus que la misre.
(_Adhsion_.)

L'ignorance qui nous dborde, qui nous assige, qui nous investit de
toutes parts. C'est  la faveur de l'ignorance que certaines doctrines
fatales passent de l'esprit impitoyable des thoriciens dans le
cerveau confus des multitudes. Le communisme n'est qu'une forme de
l'ignorance. Le jour o l'ignorance disparatrait, les sophismes
s'vanouiraient. Et c'est dans un pareil moment, devant un pareil
danger, qu'on songerait  attaquer,  mutiler,  branler toutes ces
institutions qui ont pour but spcial de poursuivre, de combattre, de
dtruire l'ignorance!

Sur ce point, j'en appelle, je le rpte, au sentiment de l'assemble.
Quoi! d'un ct la barbarie dans la rue, et de l'autre le vandalisme
dans le gouvernement! (_Mouvement_.) Messieurs, il n'y a pas que
la prudence matrielle au monde, il y a autre chose que ce que
j'appellerai la prudence brutale. Les prcautions grossires, les
moyens de police ne sont pas, Dieu merci, le dernier mot des socits
civilises.

On pourvoit  l'clairage des villes, on allume tous les soirs, et on
fait trs bien, des rverbres dans les carrefours, dans les places
publiques; quand donc comprendra-t-on que la nuit peut se faire aussi
dans le monde moral, et qu'il faut allumer des flambeaux pour les
esprits? (_Approbation et rires_.)

Puisque l'assemble m'a interrompu, elle me permettra d'insister sur
ma pense.

Oui, messieurs, j'y insiste. Un mal moral, un mal moral profond nous
travaille et nous tourmente. Ce mal moral, cela est trange  dire,
n'est autre chose que l'excs des tendances matrielles. Eh bien,
comment combattre le dveloppement des tendances matrielles? Par le
dveloppement des tendances intellectuelles. Il faut ter au corps et
donner  l'me. (_Oui! oui! Sensation_.)

Quand je dis: il faut ter au corps et donner  l'me, vous ne vous
mprenez pas sur mon sentiment. (_Non! non!_) Vous me comprenez tous;
je souhaite passionnment, comme chacun de vous, l'amlioration du
sort matriel des classes souffrantes; c'est l, selon moi, le grand,
l'excellent progrs auquel nous devons tous tendre de tous nos voeux
comme hommes et de tous nos efforts comme lgislateurs.

Mais si je veux ardemment, passionnment, le pain de l'ouvrier, le
pain du travailleur, qui est mon frre,  ct du pain de la vie je
veux le pain de la pense, qui est aussi le pain de la vie. Je veux
multiplier le pain de l'esprit comme le pain du corps. (_Interruption
au centre_.)

Il me semble, messieurs, que ce sont l les questions que soulve
naturellement ce budget de l'instruction publique discut en ce
moment. (_Oui! oui!_)

Eh bien, la grande erreur de notre temps, c'a t de pencher, je dis
plus, de courber, l'esprit des hommes vers la recherche du bien-tre
matriel, et de le dtourner par consquent du bien-tre religieux et
du bien-tre intellectuel. (_C'est vrai!_) La faute est d'autant plus
grande que le bien-tre matriel, quoi qu'on fasse, quand mme tous
les progrs qu'on rve, et que je rve aussi, moi, seraient raliss,
le bien-tre matriel ne peut et ne pourra jamais tre que le partage
de quelques-uns, tandis que le bien-tre religieux, c'est--dire la
croyance, le bien-tre intellectuel, c'est--dire l'ducation, peuvent
tre donns  tous.

D'ailleurs le bien-tre matriel ne pourrait tre le but suprme de
l'homme en ce monde qu'autant qu'il n'y aurait pas d'autre vie, et
c'est l une affirmation dsolante, c'est l un mensonge affreux qui
ne doit pas sortir des institutions sociales. (_Trs bien!--Mouvement
prolong_.)

Il importe, messieurs, de remdier au mal; il faut redresser, pour
ainsi dire, l'esprit de l'homme; il faut, et c'est l la grande
mission, la mission spciale du ministre de l'instruction publique,
il faut relever l'esprit de l'homme, le tourner vers Dieu, vers la
conscience, vers le beau, le juste et le vrai, vers le dsintress
et le grand. C'est l, et seulement l, que vous trouverez la paix de
l'homme avec lui-mme, et par consquent la paix de l'homme avec la
socit. (_Trs bien!_)

Pour arriver  ce but, messieurs, que faudrait-il faire? Prcisment
tout le contraire de ce qu'ont fait les prcdents gouvernements;
prcisment tout le contraire de ce que vous propose votre comit des
finances. Outre l'enseignement religieux, qui tient le premier rang
parmi les institutions librales, il faudrait multiplier les coles,
les chaires, les bibliothques, les muses, les thtres, les
librairies.

Il faudrait multiplier les maisons d'tudes pour les enfants, les
maisons de lecture pour les hommes, tous les tablissements, tous les
asiles o l'on mdite, o l'on s'instruit, o l'on se recueille, o
l'on apprend quelque chose, o l'on devient meilleur; en un mot, il
faudrait faire pntrer de toutes parts la lumire dans l'esprit du
peuple; car c'est par les tnbres qu'on le perd. (_Trs bien!_)

Ce rsultat, vous l'aurez quand vous voudrez. Quand vous le voudrez,
vous aurez en France un magnifique mouvement intellectuel; ce
mouvement, vous l'avez dj; il ne s'agit que de l'utiliser et de le
diriger; il ne s'agit que de bien cultiver le sol.

La question de l'intelligence, j'appelle sur ce point l'attention de
l'assemble, la question de l'intelligence est identiquement la mme
que la question de l'agriculture.

L'poque o vous tes est une poque riche et fconde; ce ne sont pas,
messieurs, les intelligences qui manquent, ce ne sont pas les talents,
ce ne sont pas les grandes aptitudes; ce qui manque, c'est l'impulsion
sympathique, c'est l'encouragement enthousiaste d'un grand
gouvernement. (_C'est vrai!_)

Ce gouvernement, j'aurais souhait que la monarchie le ft; elle
n'a pas su l'tre. Eh bien, ce conseil affectueux que je donnais
loyalement  la monarchie, je le donne loyalement  la rpublique.
(_Mouvement_.)

Je voterai contre toutes les rductions que je viens de vous signaler,
et qui amoindriraient l'clat utile des lettres, des arts et des
sciences.

Je ne dirai plus quun mot aux honorables auteurs du rapport. Vous
tes tombs dans une mprise regrettable; vous avez cru faire une
conomie d'argent, c'est une conomie de gloire que vous faites.
(_Nouveau mouvement._) Je la repousse pour la dignit de la France, je
la repousse pour l'honneur de la rpublique. (_Trs bien! Trs bien!_)


VII

LA SPARATION DE L'ASSEMBLE


[Note: L'assemble constituante discutait sur les propositions
relatives soit  la convocation de l'assemble lgislative, soit  la
modification du dcret du 15 dcembre concernant les lois organiques.
Jules Favre venait de prononcer un discours trs loquent, trs
vhment, pour prouver que l'assemble constituante avait droit et
devoir de rester runie, quand Victor Hugo monta  la tribune. La
dissolution fut vote.]


29 janvier 1849.

J'entre immdiatement dans le dbat, et je le prends au point o le
dernier orateur l'a laiss.

L'heure s'avance, et j'occuperai peu de temps cette tribune.

Je ne suivrai pas l'honorable orateur dans les considrations
politiques de diverse nature qu'il a successivement parcourues; je
m'enfermerai dans la discussion du droit de cette assemble  se
maintenir ou  se dissoudre. Il a cherch  passionner le dbat, je
chercherai  le calmer. (_Chuchotements  gauche_.)

Mais si, chemin faisant, je rencontre quelques-unes des questions
politiques qui touchent  celles qu'il a souleves, l'honorable et
loquent orateur peut tre assur que je ne les viterai pas.

N'en dplaise  l'honorable orateur, je suis de ceux qui pensent que
cette assemble a reu un mandat tout  la fois illimit et limit.
(_Exclamations_.)

M. LE PRSIDENT.--J'invite tous les membres de l'assemble au silence.
On doit couter M. Victor Hugo comme on a cout M. Jules Favre.

M. VICTOR HUGO.--Illimit quant  la souverainet, limit quant 
l'oeuvre  accomplir. (_Trs bien! Mouvement._) Je suis de ceux qui
pensent que l'achvement de la constitution puise le mandat, et que
le premier effet de la constitution vote doit tre, dans la logique
politique, de dissoudre la constituante.

Et, en effet, messieurs, qu'est-ce que c'est qu'une assemble
constituante? c'est une rvolution agissant et dlibrant avec
un horizon indfini devant elle. Et qu'est-ce que c'est qu'une
constitution? C'est une rvolution accomplie et dsormais
circonscrite. Or peut-on se figurer une telle chose: une rvolution 
la fois termine par le vote de la constitution et continuant par la
prsence de la constituante? C'est--dire, en d'autres termes, le
dfinitif proclam et le provisoire maintenu; l'affirmation et la
ngation en prsence? Une constitution qui rgit la nation et qui
ne rgit pas le parlement! Tout cela se heurte et s'exclut.
(_Sensation_.)

Je sais qu'aux termes de la constitution vous vous tes attribu la
mission de voter ce qu'on a appel les lois organiques. Je ne dirai
donc pas qu'il ne faut pas les faire; je dirai qu'il faut en faire le
moins possible. Et pourquoi? Les lois organiques font-elles partie
de la constitution? participent-elles de son privilge et de son
inviolabilit? Oh! alors votre droit et votre devoir est de les faire
toutes. Mais les lois organiques ne sont que des lois ordinaires; les
lois organiques ne sont que des lois comme toutes les autres, qui
peuvent tre modifies, changes, abroges sans formalits spciales,
et qui, tandis que la constitution, arme par vous, se dfendra,
peuvent tomber au premier choc de la premire assemble lgislative.
Cela est incontestable. A quoi bon les multiplier, alors, et les faire
toutes dans des circonstances o il est  peine possible de les faire
viables? Une assemble constituante ne doit rien faire qui ne porte le
caractre de la ncessit. Et, ne l'oublions pas, l o une assemble
comme celle-ci n'imprime pas le sceau de sa souverainet, elle imprime
le sceau de sa faiblesse.

Je dis donc qu'il faut limiter  un trs petit nombre les lois
organiques que la constitution vous impose le devoir de faire.

J'aborde, pour la traverser rapidement, car, dans les circonstances o
nous sommes, il ne faut pas irriter un tel dbat, j'aborde la question
dlicate que j'appellerai la question d'amour-propre, c'est--dire le
conflit qu'on cherche  lever entre le ministre et l'assemble 
l'occasion de la proposition Rteau. Je rpte que je traverse cette
question rapidement; vous en comprenez tous le motif, il est puis
dans mon patriotisme et dans le vtre. Je dis seulement, et je me
borne  ceci, que cette question ainsi pose, que ce conflit, que
cette susceptibilit, que tout cela est au-dessous de vous.
(_Oui! oui!--Adhsion_.) Les grandes assembles comme celle-ci ne
compromettent pas la paix du pays par susceptibilit, elles se meuvent
et se gouvernent par des raisons plus hautes. Les grandes assembles,
messieurs, savent envisager l'heure de leur abdication politique avec
dignit et libert; elles n'obissent jamais, soit au jour de leur
avnement, soit au jour de leur retraite, qu' une seule impulsion,
l'utilit publique. C'est l le sentiment que j'invoque et que je
voudrais veiller dans vos mes.

J'carte donc comme renverss par la discussion les trois arguments
puiss, l'un dans la nature de notre mandat, l'autre dans la ncessit
de voter les lois organiques, et le troisime dans la susceptibilit
de l'assemble en face du ministre.

J'arrive  une dernire objection qui, selon moi, est encore entire,
et qui est au fond du discours remarquable que vous venez d'entendre.
Cette objection, la voici:

Pour dissoudre l'assemble, nous invoquons la ncessit politique.
Pour la maintenir, on nous oppose la ncessit politique. On nous
dit: Il faut que l'assemble constituante reste  son poste; il faut
qu'elle veille sur son oeuvre; il importe qu'elle ne livre pas la
dmocratie organise par elle, qu'elle ne livre pas la constitution 
ce courant qui emporte les esprits vers un avenir inconnu.

Et l-dessus, messieurs, on voque je ne sais quel fantme d'une
assemble menaante pour la paix publique; on suppose que la prochaine
assemble lgislative (car c'est l le point rel de la question, j'y
insiste, et j'y appelle votre attention), on suppose que la prochaine
assemble lgislative apportera avec elle les bouleversements et les
calamits, qu'elle perdra la France au lieu de la sauver.

C'est l toute la question, il n'y en a pas d'autre; car si vous
n'aviez pas cette crainte et cette anxit, vous mes collgues de la
majorit, que j'honore et auxquels je m'adresse, si vous n'aviez pas
cette crainte et cette anxit, si vous tiez tranquilles sur le
sort de la future assemble,  coup sr votre patriotisme vous
conseillerait de lui cder la place.

C'est donc l,  mon sens, le point vritable de la question. Eh bien,
messieurs, j'aborde cette objection. C'est pour la combattre que je
suis mont  cette tribune. On nous dit: Savez-vous ce que sera,
savez-vous ce que fera la prochaine assemble lgislative? Et l'on
conclut, des inquitudes qu'on manifeste, qu'il faut maintenir
l'assemble constituante.

Eh bien, messieurs, mon intention est de vous montrer ce que valent
ces arguments comminatoires; je le ferai en trs peu de paroles, et
par un simple rapprochement, qui est maintenant de l'histoire, et
qui,  mon sens, claire singulirement tout ce ct de la question.
(_coutez! coutez!--Profond silence_.)

Messieurs, il y a moins d'un an, en mars dernier, une partie du
gouvernement provisoire semblait croire  la ncessit de se
perptuer. Des publications officielles, placardes au coin des rues,
affirmaient que l'ducation politique de la France n'tait pas faite,
qu'il tait dangereux de livrer au pays, dans l'tat des choses,
l'exercice de sa souverainet, et qu'il tait indispensable que le
pouvoir qui tait alors debout prolonget sa dure. En mme temps, un
parti, qui se disait le plus avanc, une opinion qui se proclamait
exclusivement rpublicaine, qui dclarait avoir fait la rpublique, et
qui semblait penser que la rpublique lui appartenait, cette opinion
jetait le cri d'alarme, demandait hautement l'ajournement des
lections, et dnonait aux patriotes, aux rpublicains, aux bons
citoyens, l'approche d'un danger immense et imminent. Cet immense
danger qui approchait, messieurs,--c'tait vous. (_Trs bien! trs
bien!_) C'tait l'assemble nationale  laquelle je parle en ce
moment. (_Nouvelle approbation_.)

Ces lections fatales, qu'il fallait ajourner  tout prix pour le
salut public, et qu'on a ajournes, ce sont les lections dont vous
tes sortis. (_Profonde sensation_.)

Eh bien, messieurs, ce qu'on disait, il y a dix mois, de l'assemble
constituante, on le dit aujourd'hui de l'assemble lgislative.

Je laisse vos esprits conclure, je vous laisse interroger vos
consciences, et vous demander  vous-mmes ce que vous avez t, et
ce que vous avez fait. Ce n'est pas ici le lieu de dtailler tous vos
actes; mais ce que je sais, c'est que la civilisation, sans vous, et
t perdue, c'est que la civilisation a t sauve par vous. Or sauver
la civilisation, c'est sauver la vie  un peuple. Voil ce que vous
avez fait, voil comment vous avez rpondu aux prophties sinistres
qui voulaient retarder votre avnement. (_Vive et universelle
approbation_.)

Messieurs, j'insiste. Ce qu'on disait, avant, de vous, on le dit
aujourd'hui de vos successeurs; aujourd'hui, comme alors, on fait de
l'assemble future un pril; aujourd'hui, comme alors, on se dfie de
la France, on se dfie du peuple, on se dfie du souverain. D'aprs ce
que valaient les craintes du pass, jugez ce que valent les craintes
du prsent. (_Mouvement_.)

On peut l'affirmer hautement, l'assemble lgislative rpondra aux
prvisions mauvaises comme vous y avez rpondu vous-mmes, par son
dvouement au bien public.

Messieurs, dans les faits que je viens de citer, dans le rapprochement
que je viens de faire, dans beaucoup d'autres actes que je ne veux pas
rappeler, car j'apporte  cette discussion une modration profonde
(_C'est vrai._), dans beaucoup d'autres actes, qui sont dans toutes
les mmoires, il n'y a pas seulement la rfutation d'un argument, il
y a une vidence, il y a un enseignement. Cette vidence, cet
enseignement, les voici: c'est que depuis onze mois, chaque fois qu'il
s'agit de consulter le pays, on hsite, on recule, on cherche des
faux-fuyants. (_Oui! oui! non! non!_)

M. DE LAROCHEJAQUELEIN.--On insulte constamment au suffrage universel.

UN MEMBRE.--Mais on a avanc l'poque de l'lection du prsident.

M. VICTOR HUGO.--Je suis certain qu'en ce moment je parle  la
conscience de l'assemble.

Et savez-vous ce qu'il y a au fond de ces hsitations? Je le dirai.
(_Rumeurs.--Parlez! parlez!_) Mon Dieu, messieurs, ces murmures ne
m'tonnent ni ne m'intimident. (_Exclamations_.)

Ceux qui sont  cette tribune y sont pour entendre des murmures, de
mme que ceux qui sont sur ces bancs y sont pour entendre des vrits.
Nous avons cout vos vrits, coutez les ntres. (_Mouvement
prolong_.)

Messieurs, je dirai ce qu'il y avait au fond de ces hsitations, et je
le dirai hautement, car la libert de la tribune n'est rien sans la
franchise de l'orateur. Ce qu'il y a au fond de tout cela, de tous
ces actes que je rappelle, ce qu'il y a, c'est une crainte secrte du
suffrage universel.

Et, je vous le dis,  vous qui avez fond le gouvernement rpublicain
sur le suffrage universel,  vous qui avez t longtemps le pouvoir
tout entier, je vous le dis: il n'y a rien de plus grave en politique
qu'un gouvernement qui tient en dfiance son principe. (_Profonde
sensation_.)

Il vous appartient et il est temps de faire cesser cet tat de choses.
Le pays veut tre consult. Montrez de la confiance au pays, le pays
vous rendra de la confiance. C'est par ces mots de conciliation que
je veux finir. Je puise dans mon mandat le droit et la force
vous conjurer, au nom de la France qui attend et s'inquite ...
(_exclamations diverses_), au nom de ce noble et gnreux peuple de
Paris, qu'on entrane de nouveau aux agitations politiques....

UNE voix.--C'est le gouvernement qui l'agite!

M. VICTOR HUGO.--Au nom de ce bon et gnreux peuple de Paris, qui
a tant souffert et qui souffre encore, je vous conjure de ne pas
prolonger une situation qui est l'agonie du crdit, du commerce, de
l'industrie et du travail. (_C'est vrai!_) Je vous conjure de fermer
vous-mmes, en vous retirant, la phase rvolutionnaire, et d'ouvrir la
priode lgale. Je vous conjure de convoquer avec empressement,
avec confiance, vos successeurs. Ne tombez pas dans la faute du
gouvernement provisoire. L'injure que les partis passionns vous ont
faite avant votre arrive, ne la faites pas, vous lgislateurs,
 l'assemble lgislative! Ne souponnez pas, vous qui avez t
souponns; n'ajournez pas, vous qui avez t ajourns! (_Mouvement_.)
La majorit comprendra, je n'en doute pas, que le moment est enfin
venu o la souverainet de cette assemble doit rentrer et s'vanouir
dans la souverainet de la nation.

S'il en tait autrement, messieurs, s'il tait possible, ce que dans
mon respect pour l'assemble je suis loin de conjecturer, s'il tait
possible que cette assemble se dcidt  prolonger indfiniment son
mandat ... (_rumeurs et dngations_); s'il tait possible, dis-je,
que l'assemble prolonget--vous ne voulez pas indfiniment,
soit!--prolonget un mandat dsormais discut; s'il tait possible
qu'elle ne fixt pas de date et de terme  ses travaux; s'il tait
possible qu'elle se maintnt dans la situation o elle est aujourd'hui
vis--vis du pays,--il est temps encore de vous le dire, l'esprit de
la France, qui anime et vivifie cette assemble, se retirerait d'elle.
(_Rclamations_.) Cette assemble ne sentirait plus battre dans son
sein le coeur de la nation. Il pourrait lui tre encore donn de
durer, mais non de vivre. La vie politique ne se dcrte pas.
(_Mouvement prolong_.)


VIII

LA LIBERT DU THATRE


[Note: Ce discours fut prononc dans la discussion du budget, aprs
un discours dans lequel le reprsentant Jules Favre demanda pour les
thtres l'abolition de toute censure.]


3 avril 1849.

Je regrette que cette grave question, qui divise les meilleurs
esprits, surgisse d'une manire si inopine. Pour ma part, je l'avoue
franchement, je ne suis pas prt  la traiter et  l'approfondir comme
elle devrait tre approfondie; mais je croirais manquer  un de mes
plus srieux devoirs, si je n'apportais ici ce qui me parat tre la
vrit et le principe.

Je n'tonnerai personne dans cette enceinte en dclarant que je suis
partisan de la libert du thtre.

Et d'abord, messieurs, expliquons-nous sur ce mot. Qu'entendons-nous
par l? Qu'est-ce que c'est que la libert du thtre?

Messieurs,  proprement parler, le thtre n'est pas et ne peut jamais
tre libre. Il n'chappe  une censure que pour retomber sous une
autre, car c'est l le vritable noeud de la question, c'est sur ce
point que j'appelle spcialement l'attention de M. le ministre de
l'intrieur. Il existe deux sortes de censures. L'une, qui est ce que
je connais au monde de plus respectable et de plus efficace, c'est la
censure exerce au nom des ides ternelles d'honneur, de dcence et
d'honntet, au nom de ce respect qu'une grande nation a toujours
pour elle-mme, c'est la censure exerce par les moeurs publiques.
(_Mouvements en sens divers. Agitation_.)

L'autre censure, qui est, je ne veux pas me servir d'expressions trop
svres, qui est ce qu'il y a de plus malheureux et de plus maladroit,
c'est la censure exerce par le pouvoir.

Eh bien! quand vous dtruisez la libert du thtre, savez-vous ce
que vous faites? Vous enlevez le thtre  la premire de ces deux
censures, pour le donner  la seconde.

Croyez-vous y avoir gagn?

Au lieu de la censure du public, de la censure grave, austre,
redoute, obie, vous avez la censure du pouvoir, la censure
dconsidre et brave. Ajoutez-y le pouvoir compromis. Grave
inconvnient.

Et savez-vous ce qui arrive encore? C'est que, par une raction toute
naturelle, l'opinion publique, qui serait si svre pour le thtre
libre, devient trs indulgente pour le thtre censur. Le thtre
censur lui fait l'effet d'un opprim. (_C'est vrai! c'est vrai!_)

Il ne faut pas se dissimuler qu'en France, et je le dis  l'honneur
de la gnrosit de ce pays, l'opinion publique finit toujours tt ou
tard par prendre parti pour ce qui lui parat tre une libert en
souffrance.

Eh bien, je ne dis pas seulement il n'est pas moral, je dis il n'est
pas adroit, il n'est pas habile, il n'est pas politique de mettre le
public du ct des licences thtrales; le public, mon Dieu! il a
toujours dans l'esprit un fonds d'opposition, l'allusion lui plat,
l'pigramme l'amuse; le public se met en riant de moiti dans les
licences du thtre.

Voil ce que vous obtenez avec la censure. La censure, en retirant au
public sa juridiction naturelle sur le thtre, lui retire en mme
temps le sentiment de son autorit et de sa responsabilit; du moment
o il cesse d'tre juge, il devient complice. (_Mouvement_.)

Je vous invite, messieurs,  rflchir sur les inconvnients de
la censure ainsi considre. Il arrive que le public finit trs
promptement par ne plus voir dans les excs du thtre que des malices
presque innocentes, soit contre l'autorit, soit contre la censure
elle-mme; il finit par adopter ce qu'il aurait rprouv, et par
protger ce qu'il aurait condamn. (_C'est vrai!_)

J'ajoute ceci: la rpression pnale n'est plus possible, la socit
est dsarme, son droit est puis, elle ne peut plus rien contre les
dlits qui peuvent se commettre pour ainsi dire  travers la censure.
Il n'y a plus, je le rpte, de rpression pnale. Le propre de la
censure, et ce n'est pas l son moindre inconvnient, c'est de briser
la loi en s'y substituant. Le manuscrit une fois censur, tout est
dit, tout est fini. Le magistrat n'a rien  faire o le censeur a
travaill. La loi ne passe pas o la police a pass.

Quant  moi, ce que je veux, pour le thtre comme pour la presse,
c'est la libert, c'est la lgalit.

Je rsume mon opinion en un mot que j'adresse aux gouvernants et aux
lgislateurs: par la libert, vous placez les licences et les excs
du thtre sous la censure du public; par la censure, vous les mettez
sous sa protection. Choisissez. (_Longue agitation_.)




ASSEMBLE LGISLATIVE 1849-1851


I

LA MISRE

[Note: M. de Melun avait propos  l'assemble lgislative, au dbut
de ses travaux, de nommer dans les bureaux une commission de trente
membres, pour prparer et examiner les lois relatives  la prvoyance
et  l'assistance publique. Le rapport sur cette proposition fut
dpos  la sance du 23 juin 1849. La discussion s'ouvrit le 9
juillet suivant.

Victor Hugo prit le premier la parole. Il parla en faveur de la
proposition, et demanda que la pense en ft largie et tendue.

Ce dbat fut caractris par un incident utile  rappeler. Victor Hugo
avait dit: Je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu'on peut
dtruire la misre. Son assertion souleva de nombreuses dngations
sur les bancs du cot droit. M. Poujoulat interrompit l'orateur:
C'est une erreur profonde! s'cria-t-il. Et M. Benoit d'Azy soutint,
aux applaudissements de la droite et du centre, qu'il tait impossible
de faire disparatre la misre.

La proposition de M. de Melun fut vote  l'unanimit. (Note de
l'diteur.)]


9 juillet 1849.

Messieurs, je viens appuyer la proposition de l'honorable M. de Melun.
Je commence par dclarer qu'une proposition qui embrasserait l'article
13 de la constitution tout entier serait une oeuvre immense sous
laquelle succomberait la commission qui voudrait l'entreprendre; mais
ici, il ne s'agit que de prparer une lgislation qui organise la
prvoyance et l'assistance publique, c'est ainsi que l'honorable
rapporteur a entendu la proposition, c'est ainsi que je la comprends
moi-mme, et c'est  ce titre que je viens l'appuyer.

Qu'on veuille bien me permettre,  propos des questions politiques que
soulve cette proposition, quelques mots d'claircissement.

Messieurs, j'entends dire  tout instant, et j'ai entendu dire encore
tout  l'heure autour de moi, au moment o j'allais monter  cette
tribune, qu'il n'y a pas deux manires de rtablir l'ordre. On disait
que dans les temps d'anarchie il n'y a de remde souverain que la
force, qu'en dehors de la force tout est vain et strile, et que la
proposition de l'honorable M. de Melun et toutes autres propositions
analogues doivent tre tenues  l'cart, parce qu'elles ne sont,
je rpte le mot dont on se servait, que du socialisme dguis.
(_Interruption  droite_.)

Messieurs, je crois que des paroles de cette nature sont moins
dangereuses dites en public,  cette tribune, que murmures
sourdement; et si je cite ces conversations, c'est que j'espre amener
 la tribune, pour s'expliquer, ceux qui ont exprim les ides que je
viens de rapporter. Alors, messieurs, nous pourrons les combattre au
grand jour. (_Murmures  droite_.)

J'ajouterai, messieurs, qu'on allait encore plus loin.
(_Interruption_.)

VOIX A DROITE.--Qui? qui? Nommez qui a dit cela!

M. VICTOR HUGO.--Que ceux qui ont ainsi parl se nomment eux-mmes,
c'est leur affaire. Qu'ils aient  la tribune le courage de leurs
opinions de couloirs et de commissions. Quant  moi, ce n'est pas mon
rle de rvler des noms qui se cachent. Les ides se montrent, je
combats les ides; quand les hommes se montreront, je combattrai les
hommes. (_Agitation._) Messieurs, vous le savez, les choses qu'on ne
dit pas tout haut sont souvent celles qui font le plus de mal. Ici les
paroles publiques sont pour la foule, les paroles secrtes sont pour
le vote. Eh bien, je ne veux pas, moi, de paroles secrtes quand il
s'agit de l'avenir du peuple et des lois de mon pays. Les paroles
secrtes, je les dvoile; les influences caches, je les dmasque;
c'est mon devoir. (_L'agitation redouble._) Je continue donc. Ceux qui
parlaient ainsi ajoutaient que faire esprer au peuple un surcroit de
bien-tre et une diminution de malaise, c'est promettre l'impossible;
qu'il n'y a rien  faire, en un mot, que ce qui a dj t fait par
tous les gouvernements dans toutes les circonstances semblables; que
tout le reste est dclamation et chimre, et que la rpression
suffit pour le prsent et la compression pour l'avenir. (_Violents
murmures.--De nombreuses interpellations sont adresses  l'orateur
par des membres de la droite et du centre, parmi lesquels nous
remarquons MM. Denis Benoist et de Dampierre._)

Je suis heureux, messieurs, que mes paroles aient fait clater une
telle unanimit de protestations.

M. LE PRSIDENT DUPIN.--L'assemble a en effet manifest son
sentiment. Le prsident n'a rien  ajouter. (_Trs bien! trs bien!_)

M. VICTOR HUGO.--Ce n'est pas l ma manire de comprendre le
rtablissement de l'ordre.... (_Interruption  droite_.)

UNE VOIX.--Ce n'est la manire de personne.

M. NOEL PARFAIT.--On l'a dit dans mon bureau. (_Cris  droite_.)

M. DUFOURNEL, _ M. Parfait_.--Citez! dites qui a parl ainsi!

M. DE MONTALEMBERT.--Avec la permission de l'honorable M. Victor Hugo,
je prends la libert de dclarer.... (_Interruption_.)

VOIX NOMBREUSES.--A la tribune!  la tribune!

M. DE MONTALEMBERT, _ la tribune_.--Je prends la libert de dclarer
que l'assertion de l'honorable M. Victor Hugo est d'autant plus mal
fonde que la commission a t unanime pour approuver la proposition
de M. de Melun, et la meilleure preuve que j'en puisse donner, c'est
qu'elle a choisi pour rapporteur l'auteur mme de la proposition.
(_Trs bien! trs bien!_)

M. VICTOR HUGO.--L'honorable M. de Montalembert rpond  ce que je
n'ai pas dit. Je n'ai pas dit que la commission n'et pas t unanime
pour adopter la proposition; j'ai seulement dit, et je le maintiens,
que j'avais entendu souvent, et notamment au moment o j'allais monter
 la tribune, les paroles auxquelles j'ai fait allusion, et que, comme
pour moi les objections occultes sont les plus dangereuses, j'avais
le droit et le devoir d'en faire des objections publiques, ft-ce en
dpit d'elles-mmes, afin de pouvoir les mettre  nant. Vous voyez
que j'ai eu raison, car ds le premier mot, la honte les prend et
elles s'vanouissent. (_Bruyantes rclamations  droite. Plusieurs
membres interpellent vivement l'orateur au milieu du bruit._)

M. LE PRSIDENT.--L'orateur n'a nomm personne en particulier, mais
ses paroles ont quelque chose de personnel pour tout le monde, et
je ne puis voir dans l'interruption qui se produit qu'un dmenti
universel de cette assemble. Je vous engage  rentrer dans la
question mme.

M. VICTOR HUGO.--Je n'accepterai le dmenti de l'assemble que
lorsqu'il me sera donn par les actes et non par les paroles. Nous
verrons si l'avenir me donne tort; nous verrons si l'on fera autre
chose que de la compression et de la rpression; nous verrons si la
pense qu'on dsavoue aujourd'hui ne sera pas la politique qu'on
arborera demain. En attendant et dans tous les cas, il me semble que
l'unanimit mme que je viens de provoquer dans cette assemble est
une chose excellente.... (_Bruit.--Interruption._)

Eh bien, messieurs, transportons cette nature d'objections au dehors
de cette enceinte, et dsintressons les membres de cette assemble.
Et maintenant, ceci pos, il me sera peut-tre permis de dire que,
quant  moi, je ne crois pas que le systme qui combine la rpression
avec la compression, et qui s'en tient l, soit l'unique manire, soit
la bonne manire de rtablir l'ordre. (_Nouveaux murmures._)

J'ai dit que je dsintresse compltement les membres de
l'assemble.... (_Bruit_.)

M. LE PRSIDENT.--L'assemble est dsintresse; c'est une
objection que l'orateur se fait  lui-mme et qu'il va rfuter.
(_Rires.--Rumeurs_.)

M. VICTOR HUGO.--M. le prsident se trompe. Sur ce point encore j'en
appelle  l'avenir. Nous verrons. Du reste, comme ce n'est pas l le
moins du monde une objection que je me fais  moi-mme, il me suffit
d'avoir provoqu la manifestation unanime de l'assemble, en esprant
que l'assemble s'en souviendra, et je passe  un autre ordre d'ides.

J'entends dire galement tous les jours.... (_Interruption_.)
Ah! messieurs, sur ce ct de la question, je ne crains aucune
interruption, car vous reconnatrez vous-mmes que c'est l
aujourd'hui le grand mot de la situation; j'entends dire de toutes
parts que la socit vient encore une fois de vaincre,--et qu'il faut
profiter de la victoire. (_Mouvement_.) Messieurs, je ne surprendrai
personne dans cette enceinte en disant que c'est aussi l mon
sentiment.

Avant le 13 juin, une sorte de tourmente agitait cette assemble;
votre temps si prcieux se perdait en de striles et dangereuses
luttes de paroles; toutes les questions, les plus srieuses, les plus
fcondes, disparaissaient devant la bataille  chaque instant livre
 la tribune et offerte dans la rue. (_C'est vrai!_) Aujourd'hui le
calme s'est fait, le terrorisme s'est vanoui, la victoire est
complte. Il faut en profiter. Oui, il faut en profiter! Mais
savez-vous comment?

Il faut profiter du silence impos aux passions anarchiques pour
donner la parole aux intrts populaires. (_Sensation_.) Il faut
profiter de l'ordre reconquis pour relever le travail, pour crer sur
une vaste chelle la prvoyance sociale, pour substituer  l'aumne
qui dgrade (_dngations  droite_) l'assistance qui fortifie, pour
fonder de toutes parts, et sous toutes les formes, des tablissements
de toute nature qui rassurent le malheureux et qui encouragent le
travailleur, pour donner cordialement, en amliorations de toutes
sortes aux classes souffrantes, plus, cent fois plus que leurs faux
amis ne leur ont jamais promis! Voil comment il faut profiter de la
victoire. (_Oui! oui! Mouvement prolong_.)

Il faut profiter de la disparition de l'esprit de rvolution pour
faire reparatre l'esprit de progrs! Il faut profiter du calme pour
rtablir la paix, non pas seulement la paix dans les rues, mais la
paix vritable, la paix dfinitive, la paix faite dans les esprits et
dans les coeurs! Il faut, en un mot, que la dfaite de la dmagogie
soit la victoire du peuple! (_Vive adhsion_.)

Voil ce qu'il faut faire de la victoire, et voil comment il faut en
profiter. (_Trs bien! trs bien!_)

Et, messieurs, considrez le moment o vous tes. Depuis dix-huit
mois, on a vu le nant de bien des rves. Les chimres qui taient
dans l'ombre en sont sorties, et le grand jour les a claires; les
fausses thories ont t sommes de s'expliquer, les faux systmes ont
t mis au pied du mur; qu'ont-ils produit? Rien. Beaucoup d'illusions
se sont vanouies dans les masses, et, en s'vanouissant, ont
fait crouler les popularits sans base et les haines sans motif.
L'claircissement vient peu  peu; le peuple, messieurs, a l'instinct
du vrai comme il a l'instinct du juste, et, ds qu'il s'apaise, le
peuple est le bon sens mme; la lumire pntre dans son esprit; en
mme temps la fraternit pratique, la fraternit qu'on ne dcrte pas,
la fraternit qu'on n'crit pas sur les murs, la fraternit qui nat
du fond des choses et de l'identit relle des destines humaines,
commence  germer dans toutes les mes, dans l'me du riche comme dans
l'me du pauvre; partout, en haut, en bas, on se penche les uns vers
les autres avec cette inexprimable soif de concorde qui marque la fin
des dissensions civiles. (_Oui! oui!_) La socit veut se remettre
en marche aprs cette halte au bord d'un abme. Eh bien! messieurs,
jamais, jamais moment ne fut plus propice, mieux choisi, plus
clairement indiqu par la providence pour accomplir, aprs tant de
colres et de malentendus, la grande oeuvre qui est votre mission, et
qui peut, tout entire, s'exprimer dans un seul mot: Rconciliation.
(_Sensation prolonge_.)

Messieurs, la proposition de M. de Melun va droit  ce but.

Voil, selon moi, le sens vrai et complet de cette proposition, qui
peut, du reste, tre modifie en bien et perfectionne.

Donner  cette assemble pour objet principal l'tude du sort des
classes souffrantes, c'est--dire le grand et obscur problme pos par
Fvrier, environner cette tude de solennit, tirer de cette tude
approfondie toutes les amliorations pratiques et possibles;
substituer une grande et unique commission de l'assistance et de la
prvoyance publique  toutes les commissions secondaires qui ne
voient que le dtail et auxquelles l'ensemble chappe; placer cette
commission trs haut, de manire  ce qu'on l'aperoive du pays
entier (_mouvement_); runir les lumires parses, les expriences
dissmines, les efforts divergents, les dvouements, les documents,
les recherches partielles, les enqutes locales, toutes les bonnes
volonts en travail, et leur crer ici un centre, un centre o
aboutiront toutes les ides et d'o rayonneront toutes les solutions;
faire sortir pice  pice, loi  loi, mais avec ensemble, avec
maturit, des travaux de la lgislature actuelle le code coordonn et
complet, le grand code chrtien de la prvoyance et de l'assistance
publique; en un mot, touffer les chimres d'un certain socialisme
sous les ralits de l'vangile (_vive approbation_); voil,
messieurs, le but de la proposition de M. de Melun, voil pourquoi
je l'appuie nergiquement. (_M. de Melun fait un signe d'adhsion 
l'orateur._)

Je viens de dire: les chimres d'un certain socialisme, et je ne veux
rien retirer de cette expression, qui n'est pas mme svre, qui n'est
que juste. Messieurs, expliquons-nous cependant. Est-ce  dire que,
dans cet amas de notions confuses, d'aspirations obscures, d'illusions
inoues, d'instincts irrflchis, de formules incorrectes, qu'on
dsigne sous ce nom vague et d'ailleurs fort peu compris de
_socialisme_, il n'y ait rien de vrai, absolument rien de vrai?

Messieurs, s'il n'y avait rien de vrai, il n'y aurait aucun danger.
La socit pourrait ddaigner et attendre. Pour que l'imposture ou
l'erreur soient dangereuses, pour qu'elles pntrent dans les masses,
pour qu'elles puissent percer jusqu'au coeur mme de la socit,
il faut qu'elles se fassent une arme d'une partie quelconque de la
ralit. La vrit ajuste aux erreurs, voil le pril. En pareille
matire, la quantit de danger se mesure  la quantit de vrit
contenue dans les chimres. (_Mouvement_.)

Eh bien, messieurs, disons-le, et disons-le prcisment pour trouver
le remde, il y a au fond du socialisme une partie des ralits
douloureuses de notre temps et de tous les temps (_chuchotements_);
il y a le malaise ternel propre  l'infirmit humaine; il y a
l'aspiration  un sort meilleur, qui n'est pas moins naturelle 
l'homme, mais qui se trompe souvent de route en cherchant dans ce
monde ce qui ne peut tre trouv que dans l'autre. (_Vive et unanime
adhsion._) Il y a des dtresses trs vives, trs vraies, trs
poignantes, trs gurissables. Il y a enfin, et ceci est tout  fait
propre  notre temps, il y a cette attitude nouvelle donne  l'homme
par nos rvolutions, qui ont constat si hautement et plac si haut la
dignit humaine et la souverainet populaire; de sorte que l'homme du
peuple aujourd'hui souffre avec le sentiment double et contradictoire
de sa misre rsultant du fait et de sa grandeur rsultant du droit.
(_Profonde sensation_.)

C'est tout cela, messieurs, qui est dans le socialisme, c'est tout
cela qui s'y mle aux passions mauvaises, c'est tout cela qui en fait
la force, c'est tout cela qu'il faut en ter.

VOIX NOMBREUSES.--Comment?

M. VICTOR HUGO.--En clairant ce qui est faux, en satisfaisant ce
qui est juste. (_C'est vrai!_) Une fois cette opration faite, faite
consciencieusement, loyalement, honntement, ce que vous redoutez dans
le socialisme disparat. En lui retirant ce qu'il a de vrai, vous lui
retirez ce qu'il a de dangereux. Ce n'est plus qu'un informe nuage
d'erreurs que le premier souffle emportera. (_Mouvements en sens
divers_.)

Trouvez bon, messieurs, que je complte ma pense. Je vois 
l'agitation de l'assemble que je ne suis pas pleinement compris. La
question qui s'agite est grave. C'est la plus grave de toutes celles
qui peuvent tre traites devant vous.

Je ne suis pas, messieurs, de ceux qui croient qu'on peut supprimer la
souffrance en ce monde, la souffrance est une loi divine, mais je suis
de ceux qui pensent et qui affirment qu'on peut dtruire la misre.
(_Rclamations.--Violentes dngations  droite_.)

Remarquez-le bien, messieurs, je ne dis pas diminuer, amoindrir,
limiter, circonscrire, je dis dtruire. (_Nouveaux murmures 
droite_.) La misre est une maladie du corps social comme la lpre
tait une maladie du corps humain; la misre peut disparatre comme la
lpre a disparu. (_Oui! oui!  gauche_.) Dtruire la misre! oui, cela
est possible. Les lgislateurs et les gouvernants doivent y songer
sans cesse; car, en pareille matire, tant que le possible n'est pas
fait, le devoir n'est pas rempli. (_Sensation universelle._)

La misre, messieurs, j'aborde ici le vif de la question, voulez-vous
savoir o elle en est, la misre? Voulez-vous savoir jusqu'o elle
peut aller, jusqu'o elle va, je ne dis pas en Irlande, je ne dis pas
au moyen ge, je dis en France, je dis  Paris, et au temps o nous
vivons? Voulez-vous des faits?

Il y a dans Paris ... (_L'orateur s'interrompt._)

Mon Dieu, je n'hsite pas  les citer, ces faits. Ils sont tristes,
mais ncessaires  rvler; et tenez, s'il faut dire toute ma pense,
je voudrais qu'il sortit de cette assemble, et au besoin j'en ferai
la proposition formelle, une grande et solennelle enqute sur la
situation vraie des classes laborieuses et souffrantes en France. Je
voudrais que tous les faits clatassent au grand jour. Comment veut-on
gurir le mal si l'on ne sonde pas les plaies? (_Trs bien! trs
bien!_)

Voici donc ces faits.

Il y a dans Paris, dans ces faubourgs de Paris que le vent de l'meute
soulevait nagure si aisment, il y a des rues, des maisons, des
cloaques, o des familles, des familles entires, vivent ple-mle,
hommes, femmes, jeunes filles, enfants, n'ayant pour lits, n'ayant
pour couvertures, j'ai presque dit pour vtements, que des monceaux
infects de chiffons en fermentation, ramasss dans la fange du coin
des bornes, espce de fumier des villes, o des cratures humaines
s'enfouissent toutes vivantes pour chapper au froid de l'hiver.
(_Mouvement_.)

Voil un fait. En voici d'autres. Ces jours derniers, un homme, mon
Dieu, un malheureux homme de lettres, car la misre n'pargne pas plus
les professions librales que les professions manuelles, un malheureux
homme est mort de faim, mort de faim  la lettre, et l'on a constat,
aprs sa mort, qu'il n'avait pas mang depuis six jours. (_Longue
interruption_.) Voulez-vous quelque chose de plus douloureux encore?
Le mois pass, pendant la recrudescence du cholra, on a trouv une
mre et ses quatre enfants qui cherchaient leur nourriture dans
les dbris immondes et pestilentiels des charniers de Montfaucon!
(_Sensation_.)

Eh bien, messieurs, je dis que ce sont l des choses qui ne doivent
pas tre; je dis que la socit doit dpenser toute sa force, toute
sa sollicitude, toute son intelligence, toute sa volont, pour que de
telles choses ne soient pas! Je dis que de tels faits, dans un pays
civilis, engagent la conscience de la socit tout entire; que je
m'en sens, moi qui parle, complice et solidaire (_mouvement_), et que
de tels faits ne sont pas seulement des torts envers l'homme, que ce
sont des crimes envers Dieu! (_Sensation prolonge_.)

Voil pourquoi je suis pntr, voil pourquoi je voudrais pntrer
tous ceux qui m'coutent de la haute importance de la proposition qui
vous est soumise. Ce n'est qu'un premier pas, mais il est dcisif. Je
voudrais que cette assemble, majorit et minorit, n'importe, je ne
connais pas, moi, de majorit et de minorit en de telles questions;
je voudrais que cette assemble n'et qu'une seule me pour marcher 
ce grand but,  ce but magnifique,  ce but sublime, l'abolition de la
misre! (_Bravo!--Applaudissements_.)

Et, messieurs, je ne m'adresse pas seulement  votre gnrosit, je
m'adresse  ce qu'il y a de plus srieux dans le sentiment politique
d'une assemble de lgislateurs. Et,  ce sujet, un dernier mot, je
terminerai par l.

Messieurs, comme je vous le disais tout  l'heure, vous venez, avec
le concours de la garde nationale, de l'arme et de toutes les forces
vives du pays, vous venez de raffermir l'tat branl encore une fois.
Vous n'avez recul devant aucun pril, vous n'avez hsit devant aucun
devoir. Vous avez sauv la socit rgulire, le gouvernement lgal,
les institutions, la paix publique, la civilisation mme. Vous avez
fait une chose considrable ... Eh bien! vous n'avez rien fait!
(_Mouvement_.)

Vous n'avez rien fait, j'insiste sur ce point, tant que l'ordre
matriel raffermi n'a point pour base l'ordre moral consolid! (_Trs
bien! trs bien!--Vive et unanime adhsion_.) Vous n'avez rien fait
tant que le peuple souffre! (_Bravos  gauche_.) Vous n'avez rien fait
tant qu'il y a au-dessous de vous une partie du peuple qui dsespre!
Vous n'avez rien fait, tant que ceux qui sont dans la force de l'ge
et qui travaillent peuvent tre sans pain! tant que ceux qui sont
vieux, et qui ont travaill peuvent tre sans asile! tuant que l'usure
dvore nos campagnes, tant qu'on meurt de faim dans nos villes
(_mouvement prolong_), tant qu'il n'y a pas des lois fraternelles,
des lois vangliques qui viennent de toutes parts en aide aux pauvres
familles honntes, aux bons paysans, aux bons ouvriers, aux gens de
coeur! (_Acclamation._) Vous n'avez rien fait, tant que l'esprit de
rvolution a pour auxiliaire la souffrance publique! Vous n'avez rien
fait, rien fait, tant que, dans cette oeuvre de destruction et de
tnbres qui se continue souterrainement, l'homme mchant a pour
collaborateur fatal l'homme malheureux!

Vous le voyez, messieurs, je le rpte en terminant, ce n'est pas
seulement  votre gnrosit que je m'adresse, c'est  votre sagesse,
et je vous conjure d'y rflchir. Messieurs, songez-y, c'est
l'anarchie qui ouvre les abmes, mais c'est la misre qui les creuse.
(_C'est vrai! c'est vrai!_) Vous avez fait des lois contre l'anarchie,
faites maintenant des lois contre la misre! (_Mouvement prolong
sur tous les bancs.--L'orateur descend de la tribune et reoit les
flicitations de ses collgues._)


II

L'EXPDITION DE ROME


[Note: Le triste pisode de l'expdition contre Rome est trop connu
pour qu'il soit ncessaire de donner un long sommaire  ce discours.
Tout le monde se rappelle que l'assemble constituante avait vot un
crdit de 1,200,000 francs pour les premires dpenses d'un corps
expditionnaire en destination de l'Italie, sur la dclaration
expresse du pouvoir excutif que cette force devait protger la
pninsule contre les envahissements de l'Autriche. On se rappelle
aussi qu'en apprenant l'attaque de Rome par les troupes franaises
sous les ordres du gnral Oudinot, l'assemble constituante vota un
ordre du jour qui prescrivait au pouvoir excutif de ramener  sa
pense primitive l'expdition dtourne de son but.

Ds que l'assemble lgislative, dont la majorit tait sympathique 
la destruction de la rpublique romaine, fut runie, ordre fut
donn au gnral Oudinot d'attaquer Rome et de l'enlever _cote que
cote_.--La ville fut prise, et le pape restaur.

Le prsident de la Rpublique franaise crivit  son aide de camp, M.
Edgar Ney, une lettre, qui fut rendue publique, o il manifestait son
dsir d'obtenir du pape des institutions en faveur de la population
des tats romains.

Le pape ne tint aucun compte de la recommandation de son restaurateur,
et publia une bulle qui consacrait le despotisme le plus absolu du
gouvernement clrical dans son domaine temporel.

La question romaine, dj dbattue plusieurs fois dans le soin de
l'assemble lgislative, y fut agite de nouveau,  propos d'une
demande de crdits supplmentaires, dans les sances du 18 et du 19
octobre 1849.

C'est dans cette discussion que M. Thuriot de la Rosire soutint que
Rome et la papaut taient _la proprit indivise de la catholicit._

Victor Hugo soutint, au contraire, la thse si chre  l'Italie,
dit-il, de la scularisation et de la nationalit. (Note de
l'diteur.)]


15 octobre 1849.

M. VICTOR HUGO. (_Profond silence._)--Messieurs, j'entre tout de suite
dans la question.

Une parole de M. le ministre des affaires trangres qui interprtait
hier, en dehors de la ralit, selon moi, le vote de l'assemble
constituante, m'impose le devoir,  moi qui ai vot l'expdition
romaine, de rtablir d'abord les faits. Aucune ombre ne doit tre
laisse par nous, volontairement du moins, sur ce vote qui a entran
et qui entranera encore tant d'vnements. Il importe d'ailleurs,
dans une affaire aussi grave, et je pense en cela comme l'honorable
rapporteur de la commission, de bien prciser le point d'o nous
sommes partis, pour faire mieux juger le point o nous sommes arrivs.

Messieurs, aprs la bataille de Novare, le projet de l'expdition
de Rome fut apport  l'assemble constituante. M. le gnral de
Lamoricire monta  cette tribune, et nous dit: L'Italie vient de
perdre sa bataille de Waterloo,--je cite ici en substance des paroles
que tous vous pouvez retrouver dans _le Moniteur_,--l'Italie vient de
perdre sa bataille de Waterloo, l'Autriche est matresse de l'Italie,
matresse de la situation; l'Autriche va marcher sur Rome comme elle a
march sur Milan, elle va faire  Rome ce qu'elle a fait  Milan, ce
qu'elle a fait partout, proscrire, emprisonner, fusiller, excuter.
Voulez-vous que la France assiste les bras croiss  ce spectacle?
Si vous ne le voulez pas, devancez l'Autriche, allez  Rome.--M. le
prsident du conseil s'cria: La France doit aller  Rome pour y
sauvegarder la libert et l'humanit. --M. le gnral de Lamoricire
ajouta: Si nous ne pouvons y sauver la rpublique, sauvons-y du moins
la libert.--L'expdition romaine fut vote.

L'assemble constituante n'hsita pas, messieurs. Elle vota
l'expdition de Rome dans ce but d'humanit et de libert que lui
montrait M. le prsident du conseil; elle vota l'expdition romaine
afin de faire contre-poids  la bataille de Novare; elle vota
l'expdition romaine afin de mettre l'pe de la France l o allait
tomber le sabre de l'Autriche (_mouvement_); elle vota l'expdition
romaine....--j'insiste sur ce point, pas une autre explication ne
fut donne, pas un mot de plus ne fut dit; s'il y eut des votes avec
restriction mentale, je les ignore (_on rit_);--...l'assemble
constituante vota, nous votmes l'expdition romaine, afin qu'il ne
ft pas dit que la France tait absente, quand, d'une part,
l'intrt de l'humanit, et, d'autre part, l'intrt de sa grandeur
l'appelaient, afin d'abriter en un mot contre l'Autriche Rome et les
hommes engags dans la rpublique romaine, contre l'Autriche qui, dans
cette guerre qu'elle fait aux rvolutions, a l'habitude de dshonorer,
toutes ses victoires, si cela peut s'appeler des victoires, par
d'inqualifiables indignits! (_Longs applaudissements  gauche.
Violents murmures  droite.--L'orateur, se tournant vers la droite_).

Vous murmurez! Cette expression trop faible, vous la trouvez
trop forte! Ah! de telles interruptions me font sortir du coeur
l'indignation que j'y refoulais! Comment! la tribune anglaise a fltri
ces indignits aux applaudissements de tous les partis, et la tribune
de France serait moins libre que la tribune d'Angleterre! (_coutez!
coutez!_) Eh bien! je le dclare, et je voudrais que ma parole, en
ce moment, empruntt  cette tribune un retentissement europen, les
exactions, les extorsions d'argent, les spoliations, les fusillades,
les excutions en masse, la potence dresse pour des hommes hroques,
la bastonnade donne  des femmes, toutes ces infamies mettent
le gouvernement autrichien au pilori de l'Europe! (_Tonnerre
d'applaudissements_.)

Quant  moi, soldat obscur, mais dvou, de l'ordre et de la
civilisation, je repousse de toutes les forces de mon coeur indign
ces sauvages auxiliaires, ces Radetzki et ces Haynau (_mouvement_),
qui prtendent, eux aussi, servir cette sainte cause, et qui font  la
civilisation cette abominable injure de la dfendre par les moyens de
la barbarie! (_Nouvelles acclamations_.)

Je viens de vous rappeler, messieurs, dans quel sens l'expdition
de Rome fut vote. Je le rpte, c'est un devoir que j'ai rempli.
L'assemble constituante n'existe plus, elle n'est plus l pour se
dfendre; son vote est, pour ainsi dire, entre vos mains,  votre
discrtion; vous pouvez attacher  ce vote telles consquences qu'il
vous plaira. Mais s'il arrivait, ce qu' Dieu ne plaise, que ces
consquences fussent dcidment fatales  l'honneur de mon pays,
j'aurais du moins rtabli, autant qu'il tait en moi, l'intention
purement humaine et librale de l'assemble constituante, et la
pense de l'expdition protestera contre le rsultat de l'expdition.
(_Bravos_.)

Maintenant, comment l'expdition a dvi de son but, vous le savez
tous; je n'y insiste pas, je traverse rapidement des faits accomplis
que je dplore, et j'arrive  la situation.

La situation, la voici:

Le 2 juillet, l'arme est entre dans Rome. Le pape a t restaur
purement et simplement; il faut bien que je le dise. (_Mouvement_.) Le
gouvernement clrical, que pour ma part je distingue profondment du
gouvernement pontifical tel que les esprits levs le comprennent, et
tel que Pie IX un moment avait sembl le comprendre, le gouvernement
clrical a ressaisi Rome. Un triumvirat en a remplac un autre. Les
actes de ce gouvernement clrical, les actes de cette commission des
trois cardinaux, vous les connaissez, je ne crois pas devoir les
dtailler ici; il me serait difficile de les numrer sans les
caractriser, et je ne veux pas irriter cette discussion. (_Rires
ironiques  droite_.)

Il me suffira de dire que ds ses premiers pas l'autorit clricale,
acharne aux ractions, anime du plus aveugle, du plus funeste et du
plus ingrat esprit, blessa les coeurs gnreux et les hommes sages, et
alarma tous les amis intelligents du pape et de la papaut. Parmi
nous l'opinion s'mut. Chacun des actes de cette autorit fanatique,
violente, hostile  nous-mmes, froissa dans Rome l'arme et en France
la nation. On se demanda si c'tait pour cela que nous tions alls
 Rome, si la France jouait l un rle digne d'elle, et les regards
irrits de l'opinion commencrent  se tourner vers notre
gouvernement. (_Sensation._)

C'est en ce moment qu'une lettre parut, lettre crite par le prsident
de la rpublique  l'un de ses officiers d'ordonnance envoy par lui 
Rome en mission.

M. DESMOUSSEAUX DE GIVR.--Je demande la parole. (_On rit_.)

M. VICTOR HUGO.--Je vais, je crois, satisfaire l'honorable M. de
Givr. Messieurs, pour dire ma pense tout entire, j'aurais prfr 
cette lettre un acte de gouvernement dlibr en conseil.

M. DESMOUSSEAUX DE GIVR.--Non pas! non pas! Ce n'est pas l ma
pense! (_Nouveaux rires prolongs._)

M. VICTOR HUGO.--Eh bien! je dis ma pense et non la vtre. J'aurais
donc prfr  cette lettre un acte du gouvernement.--Quant  la
lettre en elle-mme, je l'aurais voulue plus mrie et plus mdite,
chaque mot devait y tre pes; la moindre trace de lgret dans un
acte grave cre un embarras; mais, telle qu'elle est, cette lettre,
je le constate, fut un vnement. Pourquoi? Parce que cette lettre
n'tait autre chose qu'une traduction de l'opinion, parce qu'elle
donnait une issue au sentiment national, parce qu'elle rendait  tout
le monde le service de dire trs haut ce que chacun pensait, parce
qu'enfin cette lettre, mme dans sa forme incomplte, contenait toute
une politique. (_Nouveau mouvement_.)

Elle donnait une base aux ngociations pendantes; elle donnait au
saint-sige, dans son intrt, d'utiles conseils et des indications
gnreuses; elle demandait les rformes et l'amnistie; elle traait au
pape, auquel nous avons rendu le service, un peu trop grand peut-tre,
de le restaurer sans attendre l'acclamation de son peuple...
(_sensation prolonge_) elle traait au pape le programme srieux d'un
gouvernement de libert. Je dis gouvernement de libert, car, moi, je
ne sais pas traduire autrement le mot _gouvernement libral_. (_Rires
d'approbation_.)

Quelques jours aprs cette lettre, le gouvernement clrical, ce
gouvernement que nous avons rappel, rtabli, relev, que nous
protgeons et que nous gardons  l'heure qu'il est, qui nous doit
d'tre en ce moment, le gouvernement clrical publiait sa rponse.

Cette rponse, c'est le _Motu proprio_, avec l'amnistie pour
post-scriptum.

Maintenant, qu'est-ce que c'est que le _Motu proprio_? (_Profond
silence_.)

Messieurs, je ne parlerai, en aucun cas, du chef de la chrtient
autrement qu'avec un respect profond; je n'oublie pas que, dans une
autre enceinte, j'ai glorifi son avnement; je suis de ceux qui ont
cru voir en lui,  cette poque, le don le plus magnifique que la
providence puisse faire aux nations, un grand homme dans un pape.
J'ajoute que maintenant la piti se joint au respect. Pie IX,
aujourd'hui, est plus malheureux que jamais; dans ma conviction, il
est restaur, mais il n'est pas libre. Je ne lui impute pas l'acte
inqualifiable man de sa chancellerie, et c'est ce qui me donne le
courage de dire  cette tribune, sur le _Motu proprio_, toute ma
pense. Je le ferai en deux mots.

L'acte de la chancellerie romaine a deux faces, le ct politique
qui rgle les questions de libert, et ce que j'appellerai le ct
charitable, le ct chrtien, qui rgle la question de clmence. En
fait de libert politique, le saint-sige n'accorde rien. En fait de
clmence, il accorde moins encore; il octroie une proscription en
masse. Seulement il a la bont de donner  cette proscription le nom
d'amnistie. (_Rires et longs applaudissements_.)

Voil, messieurs, la rponse faite par le gouvernement clrical  la
lettre du prsident de la rpublique.

Un grand vque a dit, dans un livre fameux, que le pape a ses deux
mains toujours ouvertes, et que de l'une dcoule incessamment sur le
monde la libert, et de l'autre la misricorde. Vous le voyez, le pape
a ferm ses deux mains. (_Sensation prolonge_.)

Telle est, messieurs, la situation. Elle est toute dans ces deux
faits, la lettre du prsident et le _Motu proprio_, c'est--dire la
demande de la France et la rponse du saint-sige.

C'est entre ces deux faits que vous allez prononcer. Quoi qu'on fasse,
quoi qu'on dise pour attnuer la lettre du prsident, pour largir
le _Motu proprio_, un intervalle immense les spare. L'une dit oui,
l'autre dit non. (_Bravo! bravo!--On rit._) Il est impossible de sortir
du dilemme pos par la force des choses, il faut absolument donner
tort  quelqu'un. Si vous sanctionnez la lettre, vous rprouvez le
_Motu proprio_; si vous acceptez le _Motu proprio_, vous dsavouez la
lettre. (_C'est cela!_) Vous avez devant vous, d'un ct, le prsident
de la rpublique rclamant la libert du peuple romain au nom de la
grande nation qui, depuis trois sicles, rpand  flots la lumire et
la pense sur le monde civilis; vous avez, de l'autre, le cardinal
Antonelli refusant au nom du gouvernement clrical. Choisissez!

Selon le choix que vous ferez, je n'hsite pas  le dire, l'opinion de
la France se sparera de vous ou vous suivra. (_Mouvement_.) Quant 
moi, je ne puis croire que votre choix soit douteux. Quelle que soit
l'attitude du cabinet, quoi que dise le rapport de la commission, quoi
que semblent penser quelques membres influents de la majorit, il
est bon d'avoir prsent  l'esprit que le _Motu proprio_ a paru peu
libral au cabinet autrichien lui-mme, et il faut craindre de se
montrer plus satisfait que le prince de Schwartzenberg. (_Longs clats
de rire_.) Vous tes ici, messieurs, pour rsumer et traduire en actes
et en lois le haut bon sens de la nation; vous ne voudrez pas attacher
un avenir mauvais  cette grave et obscure question d'Italie; vous
ne voudrez pas que l'expdition de Rome soit, pour le gouvernement
actuel, ce que l'expdition d'Espagne a t pour la restauration.
(_Sensation_.)

Ne l'oublions pas, de toutes les humiliations, celles que la France
supporte le plus malaisment, ce sont celles qui lui arrivent 
travers la gloire de notre arme. (_Vive motion._) Dans tous les cas,
je conjure la majorit d'y rflchir, c'est une occasion dcisive
pour elle et pour le pays, elle assumera par son vote une haute
responsabilit politique.

J'entre plus avant dans la question, messieurs. Rconcilier Rome avec
la papaut, faire rentrer, avec l'adhsion populaire, la papaut
dans Rome, rendre cette grande me  ce grand corps, ce doit tre l
dsormais, dans l'tat o les faits accomplis ont amen la question,
l'oeuvre de notre gouvernement, oeuvre difficile, sans nul doute, 
cause des irritations et des malentendus, mais possible, et utile  la
paix du monde. Mais pour cela, il faut que la papaut, de son ct,
nous aide et s'aide elle-mme. Voil trop longtemps dj qu'elle
s'isole de la marche de l'esprit humain et de tous les progrs du
continent. Il faut qu'elle comprenne son peuple et son sicle....
(_Explosion de murmures  droite.--Longue et violente interruption_.)

M. VICTOR HUGO.--Vous murmurez! vous m'interrompez....

A DROITE.--Oui! Nous nions ce que vous dites.

M. VICTOR HUGO.--Eh bien! je vais dire ce que je voulais taire! A vous
la faute! (_Frmissement d'attention dans l'assemble._) Comment!
mais, messieurs, dans Rome, dans cette Rome qui a si longtemps guid
les peuples lumineusement, savez-vous o en est la civilisation? Pas
de lgislation, ou, pour mieux dire, pour toute lgislation, je
ne sais quel chaos de lois fodales et monacales, qui produisent
fatalement la barbarie des juges criminels et la vnalit des
juges civils. Pour Rome seulement, quatorze tribunaux d'exception.
(_Applaudissements.--Parlez! parlez!_) Devant ces tribunaux, aucune
garantie d'aucun genre pour qui que ce soit! les dbats sont secrets,
la dfense orale est interdite. Des juges ecclsiastiques jugent les
causes laques et les personnes laques. (_Mouvement prolong_.)

Je continue.

La haine du progrs en toute chose. Pie VII avait cr une commission
de vaccine, Lon XII l'a abolie. Que vous dirai-je? La confiscation
loi de l'tat, le droit d'asile en vigueur, les juifs parqus et
enferms tous les soirs comme au quinzime sicle, une confusion
inoue, le clerg ml  tout! Les curs font des rapports de police.
Les comptables des deniers publics, c'est leur rgle, ne doivent pas
de compte au trsor, _mais  Dieu seul_. (_Longs clats de rire._) Je
continue. (_Parlez! parlez!_)

Deux censures psent sur la pense, la censure politique et la censure
clricale; l'une garrotte l'opinion, l'autre billonne la conscience.
(_Profonde sensation._) On vient de rtablir l'inquisition. Je sais
bien qu'on me dira que l'inquisition n'est plus qu'un nom; mais c'est
un nom horrible et je m'en dfie, car  l'ombre d'un mauvais nom il
ne peut y avoir que de mauvaises choses! (_Explosion d'applaudissements_.)
Voil la situation de Rome. Est-ce que ce n'est pas l un tat de choses
monstrueux? (_Oui! oui! oui!_)

Messieurs, si vous voulez que la rconciliation si dsirable de Rome
avec la papaut se fasse, il faut que cet tat de choses finisse; il
faut que le pontificat, je le rpte, comprenne son peuple, comprenne
son sicle; il faut que l'esprit vivant de l'vangile pntre et brise
la lettre morte de toutes ces institutions devenues barbares. Il
faut que la papaut arbore ce double drapeau cher  l'Italie:
_Scularisation_ et _nationalit!_

Il faut que la papaut, je ne dis pas prpare ds  prsent, mais du
moins ne se comporte pas de faon  repousser  jamais les
hautes destines qui l'attendent le jour, le jour invitable, de
l'affranchissement et de l'unit de l'Italie. (_Explosion de bravos_.)
Il faut enfin qu'elle se garde de son pire ennemi; or, son pire
ennemi, ce n'est pas l'esprit rvolutionnaire, c'est l'esprit
clrical. L'esprit rvolutionnaire ne peut que la rudoyer, l'esprit
clrical peut la tuer. (_Rumeurs  droite.--Bravos  gauche_.)

Voil, selon moi, messieurs, dans quel sens le gouvernement franais
doit influer sur les dterminations du gouvernement romain. Voil dans
quel sens je souhaiterais une clatante manifestation de l'assemble,
qui, repoussant le _Motu proprio_ et adoptant la lettre du prsident,
donnerait  notre diplomatie un inbranlable point d'appui. Aprs
ce qu'elle a fait pour le saint-sige, la France a quelque droit
d'inspirer ses ides. Certes, on aurait  moins le droit de les
imposer. (_Protestation  droite.--Voix diverses: Imposer vos ides!
Ah! ah! essayez!_)

Ici l'on m'arrte encore. Imposer vos ides! me dit-on; y pensez-vous?
Vous voulez donc contraindre le pape? Est-ce qu'on peut contraindre le
pape? Comment vous y prendrez-vous pour contraindre le pape?

Messieurs, si nous voulions contraindre et violenter le pape en effet,
l'enfermer au chteau Saint-Ange ou l'amener  Fontainebleau ...
(_longue interruption, chuchotements_) ... l'objection serait srieuse
et la difficult considrable.

Oui, j'en conviens sans nulle hsitation, la contrainte est malaise
vis--vis d'un tel adversaire; la force matrielle choue et avorte en
prsence de la puissance spirituelle. Les bataillons ne peuvent
rien contre les dogmes; je dis ceci pour un ct de l'assemble, et
j'ajoute, pour l'autre ct, qu'ils ne peuvent rien non plus contre
les ides. (_Sensation_.) Il y a deux chimres galement absurdes,
c'est l'oppression d'un pape et la compression d'un peuple. (_Nouveau
mouvement_.)

Certes, je ne veux pas que nous essayions la premire de ces chimres;
mais n'y a-t-il pas moyen d'empcher le pape de tenter la seconde?

Quoi! messieurs, le pape livre Rome au bras sculier! L'homme qui
dispose de l'amour et de la foi a recours  la force brutale, comme
s'il n'tait qu'un malheureux prince temporel! Lui, l'homme de
lumire, il veut replonger son peuple dans la nuit! Ne pouvez-vous
l'avertir? On pousse le pape dans une voie fatale; on le conseille
aveuglment pour le mal; ne pouvons-nous le conseiller nergiquement
pour le bien? (_C'est vrai!_)

Il y a des occasions, et celle-ci en est une, o un grand gouvernement
doit parler haut. Srieusement, est-ce l contraindre le pape? est-ce
l le violenter? (_Non! non!  gauche.--Si! si!  droite_.)

Mais vous-mmes, vous qui nous faites l'objection, vous n'tes
contents qu' demi, aprs tout; le rapport de la commission en
convient, il vous reste beaucoup de choses  demander au saint-pre.
Les plus satisfaits d'entre vous veulent une amnistie. S'il refuse,
comment vous y prendrez-vous? Exigerez-vous cette amnistie?
l'imposerez-vous, oui ou non? (_Sensation_.)

UNE VOIX A DROITE.--Non! (_Mouvement_.)

M. VICTOR HUGO.--Non? Alors vous laisserez les gibets se dresser dans
Rome, vous prsents,  l'ombre du drapeau tricolore? (_Frmissement
sur toits les bancs.--A la droite_.) Eh bien! je le dis  votre
honneur, vous ne le ferez pas! Cette parole imprudente, je ne
l'accepte pas; elle n'est pas sortie de vos coeurs. (_Violent tumulte
 droite_.)

LA MME VOIX.--Le pape fera ce qu'il voudra, nous ne le contraindrons
pas!

M. VICTOR HUGO.--Eh bien! alors, nous le contraindrons, nous! Et s'il
refuse l'amnistie, nous la lui imposerons. (_Longs applaudissements 
gauche_.)

Permettez-moi, messieurs, de terminer par une considration qui vous
touchera, je l'espre, car elle est puise uniquement dans l'intrt
franais. Indpendamment du soin de notre honneur, indpendamment du
bien que nous voulons faire, selon le parti o nous inclinons, soit
au peuple romain, soit  la papaut, nous avons un intrt  Rome, un
intrt srieux, pressant, sur lequel nous serons tous d'accord, et
cet intrt, le voici: c'est de nous en aller le plus tt possible.
(_Dngations  droite_.)

Nous avons un intrt immense  ce que Rome ne devienne pas pour la
France une espce d'Algrie (_Mouvement.--A droite: Bah!_), avec
tous les inconvnients de l'Algrie sans la compensation d'tre une
conqute et un empire  nous; une espce d'Algrie, dis-je, o nous
enverrions indfiniment nos soldats et nos millions, nos soldats, que
nos frontires rclament, nos millions, dont nos misres ont besoin
(_Bravo!  gauche.--Murmures  droite_), et o nous serions forcs de
bivouaquer, jusques  quand? Dieu le sait! toujours en veil,
toujours en alerte, et  demi paralyss au milieu des complications
europennes. Notre intrt, je le rpte, sitt que l'Autriche aura
quitt Bologne, est de nous en aller de Rome le plus tt possible.
(_C'est vrai! c'est vrai!  gauche.--Dngations  droite_.)

Eh bien! pour pouvoir vacuer Rome, quelle est la premire condition?
C'est d'tre srs que nous n'y laissons pas une rvolution derrire
nous. Qu'y a-t-il donc  faire pour ne pas laisser la rvolution
derrire nous? C'est de la terminer pendant que nous y sommes. Or
comment termine-t-on une rvolution? Je vous l'ai dj dit une fois et
je vous le rpte, c'est en l'acceptant dans ce qu'elle a de vrai, en
la satisfaisant dans ce qu'elle a de juste. (_Mouvement_.)

Notre gouvernement l'a pens, et je l'en loue, et c'est dans ce
sens qu'il a pes sur le gouvernement du pape. De l la lettre du
prsident. Le saint-sige pense le contraire; il veut, lui aussi,
terminer la rvolution, mais par un autre moyen, par la compression,
et il a donn le _Motu proprio_. Or qu'est-il arriv? Le _Motu
proprio_ et l'amnistie, ces calmants si efficaces, ont soulev
l'indignation du peuple romain;  l'heure qu'il est, une agitation
profonde trouble Rome, et, M. le ministre des affaires trangres
ne me dmentira pas, demain, si nous quittions Rome, sitt la porte
referme derrire le dernier de nos soldats, savez-vous ce qui
arriverait? Une rvolution claterait, plus terrible que la premire,
et tout serait  recommencer. (_Oui! oui!  gauche.--Non! non! 
droite_.)

Voil, messieurs, la situation que le gouvernement clrical s'est
faite et nous a faite.

Vraiment! est-ce que vous n'avez pas le droit d'intervenir, et
d'intervenir nergiquement, encore un coup, dans une situation qui
est la vtre aprs tout? Vous voyez que le moyen employ par le
saint-sige pour terminer les rvolutions est mauvais; prenez-en un
meilleur, prenez le seul bon, je viens de vous l'indiquer. C'est 
vous de voir si vous tes d'humeur et si vous vous sentez de force 
avoir hors de chez vous, indfiniment, un tat de sige sur les bras!
C'est  vous de voir s'il vous convient que la France soit au Capitole
pour y recevoir la consigne du parti prtre!

Quant  moi, je ne le veux pas, je ne veux ni de cette humiliation
pour nos soldats, ni de cette ruine pour nos finances, ni de cet
abaissement pour notre politique. (_Sensation_.)

Messieurs, deux systmes sont en prsence: le systme des concessions
sages, qui vous permet de quitter Rome; le systme de compression, qui
vous condamne  y rester. Lequel prfrez-vous?

Un dernier mot, messieurs. Songez-y, l'expdition de Rome,
irrprochable  son point de dpart, je crois l'avoir dmontr, peut
devenir coupable par le rsultat. Vous n'avez qu'une manire de
prouver que la constitution n'est pas viole, c'est de maintenir la
libert du peuple romain. (_Mouvement prolong_.)

Et, sur ce mot libert, pas d'quivoque. Nous devons laisser dans
Rome, en nous retirant, non pas telle ou telle quantit de franchises
municipales, c'est--dire ce que presque toutes les villes d'Italie
avaient au moyen ge, le beau progrs vraiment! (_On rit.--Bravo_!)
mais la libert vraie, la libert srieuse, la libert propre au
dix-neuvime sicle, la seule qui puisse tre dignement garantie par
ceux qui s'appellent le peuple franais  ceux qui s'appellent le
peuple romain, cette libert qui grandit les peuples debout et
qui relve les peuples tombs, c'est--dire la libert politique.
(_Sensation_.)

Et qu'on ne nous dise pas, en se bornant  des affirmations et sans
donner de preuves, que ces transactions librales, que ce systme
de concessions sages, que cette libert fonctionnant en prsence du
pontificat, souverain dans l'ordre spirituel, limit dans l'ordre
temporel, que tout cela n'est pas possible!

Car alors je rpondrai: Messieurs, ce qui n'est pas possible, ce n'est
pas cela! ce qui n'est pas possible, je vais vous le dire. Ce qui
n'est pas possible, c'est qu'une expdition entreprise, rrous
disait-on, dans un but d'humanit et de libert, aboutisse au
rtablissement du saint-office! Ce qui n'est pas possible, c'est
que nous n'ayons pas mme secou sur Rome ces ides gnreuses et
librales que la France porte partout avec elle dans les plis de son
drapeau! Ce qui n'est pas possible, c'est qu'il ne sorte de notre sang
vers ni un droit ni un pardon! c'est que la France soit alle  Rome,
et qu'aux gibets prs, ce soit comme si l'Autriche y avait pass!
Ce qui n'est pas possible, c'est d'accepter le _Motu proprio_ et
l'amnistie du triumvirat des cardinaux! c'est de subir cette
ingratitude, cet avortement, cet affront! c'est de laisser souffleter
la France par la main qui devait la bnir! (_Longs applaudissements_.)

Ce qui n'est pas possible, c'est que cette France ait engag une des
choses les plus grandes et les plus sacres qu'il y ait dans le monde,
son drapeau; c'est qu'elle ait engag ce qui n'est pas moins grand
ni moins sacr, sa responsabilit morale devant les nations; c'est
qu'elle ait prodigu son argent, l'argent du peuple qui souffre; c'est
qu'elle ait vers, je le rpte, le glorieux sang de ses soldats;
c'est qu'elle ait fait tout cela pour rien!.... (_Sensation
inexprimable._) Je me trompe, pour de la honte!

Voil ce qui n'est pas possible!

(_Explosion de bravos et d'applaudissements. L'orateur descend de la
tribune et reoit les flicitations d'une foule de reprsentants,
parmi lesquels on remarque MM. Dupin, Cavaignac et Larochejaquelein.
La sance est suspendue vingt minutes_.)


III

RPONSE A M. DE MONTALEMBERT

20 octobre 1849.

M. VICTOR HUGO. (_Un profond silence s'tablit_.)--Messieurs, hier,
dans un moment o j'tais absent, l'honorable M. de Montalembert a
dit que les applaudissements d'une partie de cette assemble, des
applaudissements sortis de coeurs mus par les souffrances d'un noble
et malheureux peuple, que ces applaudissements taient mon chtiment.
Ce chtiment, je l'accepte (_sensation_), et je m'en honore. (_Longs
applaudissements  gauche_.)

Il est d'autres applaudissements que je laisse  qui veut les prendre.
(_Mouvement  droite_.) Ce sont ceux des bourreaux de la Hongrie et
des oppresseurs de l'Italie. (_Bravo! bravo!  gauche_.)

Il fut un temps, que M. de Montalembert me permette de le lui dire
avec un profond regret pour lui-mme, il fut un temps o il employait
mieux son beau talent. (_Dngations  droite._) Il dfendait la
Pologne comme je dfends l'Italie. J'tais avec lui alors; il est
contre moi aujourd'hui. Cela tient  une raison bien simple, c'est
qu'il a pass du ct de ceux qui oppriment, et que, moi, je reste du
ct de ceux qui sont opprims. (_Applaudissements  gauche_.)


IV

LA LIBERT DE L'ENSEIGNEMENT


[Note: Le parti catholique, en France, avait obtenu de M. Louis
Bonaparte que le ministre de l'instruction publique ft confi  M.
de Falloux.

L'assemble lgislative, o le parti du pass arrivait en majorit,
tait  peine runie que M. de Falloux prsentait un projet de loi
sur l'enseignement. Ce projet, sous prtexte d'organiser la libert
d'enseigner, tablissait, en ralit, le monopole de l'instruction
publique en faveur du clerg. Il avait t prpar par une commission
extra-parlementaire choisie par le gouvernement, et o dominait
l'lment catholique. Une commission de l'assemble, inspire du mme
esprit, avait combin les innovations de la loi de telle faon que
l'enseignement laque disparaissait devant l'enseignement catholique.

La discussion sur le principe gnral de la loi s'ouvrit le 14 janvier
1850.--Toute la premire sance et la moiti de la seconde journe
du dbat furent occupes par un trs habile discours de M. Barthlemy
Saint-Hilaire.

Aprs lui, M. Parisis, vque de Langres, vint  la tribune donner son
assentiment  la loi propose, sous quelques rserves toutefois, et
avec certaines restrictions.

M. Victor Hugo, dans cette mme sance, rpondit au reprsentant du
parti catholique.

C'est dans ce discours que le mot _droit de l'enfant_ a t prononc
pour la premire fois. (_Note de l'diteur._)]



15 janvier 1850.

Messieurs, quand une discussion est ouverte qui touche  ce qu'il y
a de plus srieux dans les destines du pays, il faut aller tout de
suite, et sans hsiter, au fond de la question.

Je commence par dire ce que je voudrais, je dirai tout  l'heure ce
que je ne veux pas.

Messieurs,  mon sens, le but, difficile  atteindre et lointain
sans doute, mais auquel il faut tendre dans cette grave question de
l'enseignement, le voici. (_Plus haut! plus haut!_)

Messieurs, toute question a son idal. Pour moi, l'idal de cette
question de l'enseignement, le voici. L'instruction gratuite et
obligatoire. Obligatoire au premier degr seulement, gratuite 
tous les degrs. (_Murmures  droite.--Applaudissements  gauche,_)
L'instruction primaire obligatoire, c'est le droit de l'enfant,
(_mouvement_) qui, ne vous y trompez pas, est plus sacr encore que le
droit du pre et qui se confond avec le droit de l'tat.

Je reprends. Voici donc, selon moi, l'idal de la question.
L'instruction gratuite et obligatoire dans la mesure que je viens de
marquer. Un grandiose enseignement public, donn et rgl par l'tat,
partant de l'cole de village et montant de degr en degr jusqu'au
collge de France, plus haut encore, jusqu' l'institut de France.
Les portes de la science toutes grandes ouvertes  toutes les
intelligences. Partout o il y a un champ, partout o il y a un
esprit, qu'il y ait un livre. Pas une commune sans une cole, pas une
ville sans un collge, pas un chef-lieu sans une facult. Un
vaste ensemble, ou, pour mieux dire, un vaste rseau d'ateliers
intellectuels, lyces, gymnases, collges, chaires, bibliothques,
mlant leur rayonnement sur la surface du pays, veillant partout les
aptitudes et chauffant partout les vocations. En un mot, l'chelle de
la connaissance humaine dresse fermement par la main de l'tat, pose
dans l'ombre des masses les plus profondes et les plus obscures, et
aboutissant  la lumire. Aucune solution de continuit. Le coeur du
peuple mis en communication avec le cerveau de la France. (_Longs
applaudissements_.)

Voil comme je comprendrais l'ducation publique nationale. Messieurs,
 ct de cette magnifique instruction gratuite, sollicitant les
esprits de tout ordre, offerte par l'tat, donnant  tous, pour rien,
les meilleurs matres et les meilleures mthodes, modle de science
et de discipline, normale, franaise, chrtienne, librale, qui
lverait, sans nul doute, le gnie national  sa plus haute somme
d'intensit, je placerais sans hsiter la libert d'enseignement,
la libert d'enseignement pour les instituteurs privs, la libert
d'enseignement pour les corporations religieuses, la libert
d'enseignement pleine, entire, absolue, soumise aux lois gnrales
comme toutes les autres liberts, et je n'aurais pas besoin de lui
donner le pouvoir inquiet de l'tat pour surveillant, parce que je lui
donnerais l'enseignement gratuit de l'tat pour contre-poids. (_Bravo!
 gauche.--Murmures  droite_.)

Ceci, messieurs, je le rpte, est l'idal de la question. Ne vous en
troublez pas, nous ne sommes pas prs d'y atteindre, car la solution
du problme contient une question financire considrable, comme tous
les problmes sociaux du temps prsent.

Messieurs, cet idal, il tait ncessaire de l'indiquer, car il faut
toujours dire o l'on tend. Il offre d'innombrables points de vue,
mais l'heure n'est pas venue de le dvelopper. Je mnage les instants
de l'assemble, et j'aborde immdiatement la question dans sa ralit
positive actuelle. Je la prends o elle en est aujourd'hui au point
relatif de maturit o les vnements d'une part, et d'autre part la
raison publique, l'ont amene.

A ce point de vue restreint, mais pratique, de la situation actuelle,
je veux, je le dclare, la libert de l'enseignement, mais je veux la
surveillance de l'tat, et comme je veux cette surveillance effective,
je veux l'tat laque, purement laque, exclusivement laque.
L'honorable M. Guizot l'a dit avant moi, en matire d'enseignement,
l'tat n'est pas et ne peut pas tre autre chose que laque.

Je veux, dis-je, la libert de l'enseignement sous la surveillance
de l'tat, et je n'admets, pour personnifier l'tat dans cette
surveillance si dlicate et si difficile, qui exige le concours de
toutes les forces vives du pays, que des hommes appartenant sans doute
aux carrires les plus graves, mais n'ayant aucun intrt, soit de
conscience, soit de politique, distinct de l'unit nationale. C'est
vous dire que je n'introduis, soit dans le conseil suprieur de
surveillance, soit dans les conseils secondaires, ni vques, ni
dlgus d'vques. J'entends maintenir, quant  moi, et au besoin
faire plus profonde que jamais, cette antique et salutaire sparation
de l'glise et de l'tat qui tait l'utopie de nos pres, et cela dans
l'intrt de l'glise comme dans l'intrt de l'tat. (_Acclamation 
gauche.--Protestation  droite_.)

Je viens de vous dire ce que je voudrais. Maintenant, voici ce que je
ne veux pas:

Je ne veux pas de la loi qu'on vous apporte.

Pourquoi?

Messieurs, cette loi est une arme.

Une arme n'est rien par elle-mme, elle n'existe que par la main qui
la saisit.

Or quelle est la main qui se saisira de cette loi?

L est toute la question. Messieurs, c'est la main du parti clrical.
(_C'est vrai!--Longue agitation_.)

Messieurs, je redoute cette main, je veux briser cette arme, je
repousse ce projet.

Cela dit, j'entre dans la discussion.

J'aborde tout de suite, et de front, une objection qu'on fait aux
opposants placs  mon point de vue, la seule objection qui ait une
apparence de gravit.

On nous dit: Vous excluez le clerg du conseil de surveillance de
l'tat; vous voulez donc proscrire l'enseignement religieux?

Messieurs, je m'explique. Jamais on ne se mprendra, par ma faute, ni
sur ce que je dis, ni sur ce que je pense.

Loin que je veuille proscrire l'enseignement religieux, entendez-vous
bien? il est, selon moi, plus ncessaire aujourd'hui que jamais. Plus
l'homme grandit, plus il doit croire. Plus il approche de Dieu, mieux
il doit voir Dieu. (_Mouvement_.)

Il y a un malheur dans notre temps, je dirais presque il n'y a qu'un
malheur, c'est une certaine tendance  tout mettre dans cette vie.
(_Sensation_.) En donnant  l'homme pour fin et pour but la vie
terrestre et matrielle, on aggrave toutes les misres par la ngation
qui est au bout, on ajoute  l'accablement des malheureux le poids
insupportable du nant, et de ce qui n'tait que la souffrance,
c'est--dire la loi de Dieu, on fait le dsespoir, c'est--dire la
loi de l'enfer. (_Long mouvement_.) De l de profondes convulsions
sociales. (_Oui! oui!_)

Certes je suis de ceux qui veulent, et personne n'en doute dans cette
enceinte, je suis de ceux qui veulent, je ne dis pas avec sincrit,
le mot est trop faible, je veux avec une inexprimable ardeur, et par
tous les moyens possibles, amliorer dans cette vie le sort matriel
de ceux qui souffrent; mais la premire des amliorations, c'est de
leur donner l'esprance. (_Bravos  droite._) Combien s'amoindrissent
nos misres finies quand il s'y mle une esprance infinie! (_Trs
bien! trs bien!_)

Notre devoir  tous, qui que nous soyons, les lgislateurs comme les
vques, les prtres comme les crivains, c'est de rpandre, c'est de
dpenser, c'est de prodiguer, sous toutes les formes, toute l'nergie
sociale pour combattre et dtruire la misre (_Bravo!  gauche_), et
en mme temps de faire lever toutes les ttes vers le ciel (_Bravo! 
droite_), de diriger toutes les mes, de tourner toutes les attentes
vers une vie ultrieure o justice sera faite et o justice sera
rendue. Disons-le bien haut, personne n'aura injustement ni
inutilement souffert. La mort est une restitution. (_Trs bien! 
droite.--Mouvement_.) La loi du monde matriel, c'est l'quilibre; la
loi du monde moral, c'est l'quit. Dieu se retrouve  la fin de
tout. Ne l'oublions pas et enseignons-le  tous, il n'y aurait aucune
dignit  vivre et cela n'en vaudrait pas la peine, si nous devions
mourir tout entiers. Ce qui allge le labeur, ce qui sanctifie le
travail, ce qui rend l'homme fort, bon, sage, patient, bienveillant,
juste,  la fois humble et grand, digne de l'intelligence, digne de
la libert, c'est d'avoir devant soi la perptuelle vision d'un monde
meilleur rayonnant  travers les tnbres de cette vie. (_Vive et
unanime approbation_.)

Quant  moi, puisque le hasard veut que ce soit moi qui parle en ce
moment et met de si graves paroles dans une bouche de peu d'autorit,
qu'il me soit permis de le dire ici et de le dclarer, je le proclame
du haut de cette tribune, j'y crois profondment,  ce monde meilleur;
il est pour moi bien plus rel que cette misrable chimre que nous
dvorons et que nous appelons la vie; il est sans cesse devant mes
yeux; j'y crois de toutes les puissances de ma conviction, et, aprs
bien des luttes, bien des tudes et bien des preuves, il est la
suprme certitude de ma raison, comme il est la suprme consolation de
mon me. (_Profonde sensation_.)

Je veux donc, je veux sincrement, fermement, ardemment,
l'enseignement religieux, mais je veux l'enseignement religieux de
l'glise et non l'enseignement religieux d'un parti. Je le veux
sincre et non hypocrite. (_Bravo! bravo!_) Je le veux ayant pour but
le ciel et non la terre. (_Mouvement._) Je ne veux pas qu'une chaire
envahisse l'autre, je ne veux pas mler le prtre au professeur. Ou,
si je consens  ce mlange, moi lgislateur, je le surveille, j'ouvre
sur les sminaires et sur les congrgations enseignantes l'oeil de
l'tat, et, j'y insiste, de l'tat laque, jaloux uniquement de sa
grandeur et de son unit.

Jusqu'au jour, que j'appelle de tous mes voeux, o la libert complte
de l'enseignement pourra tre proclame, et en commenant je vous ai
dit  quelles conditions, jusqu' ce jour-l, je veux l'enseignement
de l'glise en dedans de l'glise et non au dehors. Surtout je
considre comme une drision de faire surveiller, au nom de l'tat,
par le clerg l'enseignement du clerg. En un mot, je veux, je le
rpte, ce que voulaient nos pres, l'glise chez elle et l'tat chez
lui. (_Oui! oui!_)

L'assemble voit dj clairement pourquoi je repousse le projet de
loi; mais j'achve de m'expliquer.

Messieurs, comme je vous l'indiquais tout  l'heure, ce projet est
quelque chose de plus, de pire, si vous voulez, qu'une loi politique,
c'est une loi stratgique. (_Chuchotements_.)

Je m'adresse, non, certes, au vnrable vque de Langres, non 
quelque personne que ce soit dans cette enceinte, mais au parti qui a,
sinon rdig, du moins inspir le projet de loi,  ce parti  la fois
teint et ardent, au parti clrical. Je ne sais pas s'il est dans le
gouvernement, je ne sais pas s'il est dans l'assemble (_mouvement_);
mais je le sens un peu partout. (_Nouveau mouvement_.) Il a l'oreille
fine, il m'entendra. (_On rit_.) Je m'adresse donc au parti clrical,
et je lui dis: Cette loi est votre loi. Tenez, franchement, je me
dfie de vous. Instruire, c'est construire. (_Sensation_.) Je me dfie
de ce que vous construisez. (_Trs bien! trs bien!_)

Je ne veux pas vous confier l'enseignement de la jeunesse, l'me des
enfants, le dveloppement des intelligences neuves qui s'ouvrent  la
vie, l'esprit des gnrations nouvelles, c'est--dire l'avenir de la
France. Je ne veux pas vous confier l'avenir de la France, parce que
vous le confier, ce serait vous le livrer. (_Mouvement_.)

Il ne me suffit pas que les gnrations nouvelles nous succdent,
j'entends qu'elles nous continuent. Voil pourquoi je ne veux ni de
votre main, ni de votre souffle sur elles. Je ne veux pas que ce qui a
t fait par nos pres soit dfait par vous. Aprs cette gloire, je ne
veux pas de cette honte. (_Mouvement prolong_.)

Votre loi est une loi qui a un masque. (_Bravo!_)

Elle dit une chose et elle en ferait une autre. C'est une pense
d'asservissement qui prend les allures de la libert. C'est une
confiscation intitule donation. Je n'en veux pas. (_Applaudissements
 gauche_.)

C'est votre habitude. Quand vous forgez une chane, vous dites: Voici
une libert! Quand vous faites une proscription, vous criez: Voil une
amnistie! (_Nouveaux applaudissements_.)

Ah! je ne vous confonds pas avec l'glise, pas plus que je ne confonds
le gui avec le chne. Vous tes les parasites de l'glise, vous tes
la maladie de l'glise. (_On rit_.) Ignace est l'ennemi de Jsus.
(_Vive approbation  gauche_.) Vous tes, non les croyants, mais les
sectaires d'une religion que vous ne comprenez pas. Vous tes les
metteurs en scne de la saintet. Ne mlez pas l'glise  vos
affaires,  vos combinaisons,  vos stratgies,  vos doctrines,  vos
ambitions. Ne l'appelez pas votre mre pour en faire votre servante.
(_Profonde sensation_.) Ne la tourmentez pas sous le prtexte de lui
apprendre la politique. Surtout ne l'identifiez pas avec vous. Voyez
le tort que vous lui faites. M. l'vque de Langres vous l'a dit. (_On
rit_.)

Voyez comme elle dprit depuis qu'elle vous a! Vous vous faites si
peu aimer que vous finiriez par la faire har! En vrit, je vous
le dis (_on rit_), elle se passera fort bien de vous. Laissez-la en
repos. Quand vous n'y serez plus, on y reviendra. Laissez-la, cette
vnrable glise, cette vnrable mre, dans sa solitude, dans son
abngation, dans son humilit. Tout cela compose sa grandeur! Sa
solitude lui attirera la foule, son abngation est sa puissance, son
humilit est sa majest. (_Vive adhsion_.)

Vous parlez d'enseignement religieux! Savez-vous quel est le vritable
enseignement religieux, celui devant lequel il faut se prosterner,
celui qu'il ne faut pas troubler? C'est la soeur de charit au chevet
du mourant. C'est le frre de la Merci rachetant l'esclave. C'est
Vincent de Paul ramassant l'enfant trouv. C'est l'vque de Marseille
au milieu des pestifrs. C'est l'archevque de Paris abordant avec
un sourire ce formidable faubourg Saint-Antoine, levant son crucifix
au-dessus de la guerre civile, et s'inquitant peu de recevoir la
mort, pourvu qu'il apporte la paix. (_Bravo!_) Voil le vritable
enseignement religieux, l'enseignement religieux rel, profond,
efficace et populaire, celui qui, heureusement pour la religion et
l'humanit, fait encore plus de chrtiens que vous n'en dfaites!
(_Longs applaudissements  gauche_.)

Ah! nous vous connaissons! nous connaissons le parti clrical. C'est
un vieux parti qui a des tats de service. (_On rit._) C'est lui qui
monte la garde  la porte de l'orthodoxie. (_On rit._) C'est lui qui
a trouv pour la vrit ces deux tais merveilleux, l'ignorance et
l'erreur. C'est lui qui fait dfense  la science et au gnie d'aller
au del du missel et qui veut clotrer la pense dans le dogme. Tous
les pas qu'a faits l'intelligence de l'Europe, elle les a faits malgr
lui. Son histoire est crite dans l'histoire du progrs humain, mais
elle est crite au verso. (_Sensation._) Il s'est oppos  tout. (_On
rit_.)

C'est lui qui a fait battre de verges Prinelli pour avoir dit que
les toiles ne tomberaient pas. C'est lui qui a appliqu Campanella
vingt-sept fois  la question pour avoir affirm que le nombre des
mondes tait infini et entrevu le secret de la cration. C'est lui qui
a perscut Harvey pour avoir prouv que le sang circulait. De par
Josu, il a enferm Galile; de par saint Paul, il a emprisonn
Christophe Colomb. (_Sensation._) Dcouvrir la loi du ciel, c'tait
une impit; trouver un monde, c'tait une hrsie. C'est lui qui a
anathmatis Pascal au nom de la religion, Montaigne au nom de la
morale, Molire au nom de la morale et de la religion. Oh! oui,
certes, qui que vous soyez, qui vous appelez le parti catholique et
qui tes le parti clrical, nous vous connaissons. Voil longtemps
dj que la conscience humaine se rvolte contre vous et vous demande:
Qu'est-ce que vous me voulez? Voil longtemps dj que vous essayez de
mettre un billon  l'esprit humain. (_Acclamations  gauche_.)

Et vous voulez tre les matres de l'enseignement! Et il n'y a pas un
pote, pas un crivain, pas un philosophe, pas un penseur, que vous
acceptiez! Et tout ce qui a t crit, trouv, rv, dduit, illumin,
imagin, invent par les gnies, le trsor de la civilisation,
l'hritage sculaire des gnrations, le patrimoine commun des
intelligences, vous le rejetez! Si le cerveau de l'humanit tait l
devant vos yeux,  votre discrtion, ouvert comme la page d'un livre,
vous y feriez des ratures! (_Oui! oui!_) Convenez-en! (_Mouvement
prolong_.)

Enfin, il y a un livre, un livre qui semble d'un bout  l'autre une
manation suprieure, un livre qui est pour l'univers ce que le koran
est pour l'islamisme, ce que les vdas sont pour l'Inde, un livre
qui contient toute la sagesse humaine claire par toute la sagesse
divine, un livre que la vnration des peuples appelle le Livre, la
Bible! Eh bien! votre censure a mont jusque-l! Chose inoue! des
papes ont proscrit la Bible! Quel tonnement pour les esprits sages,
quelle pouvante pour les coeurs simples, de voir l'index de Rome pos
sur le livre de Dieu! (_Vive adhsion  gauche._)

Et vous rclamez la libert d'enseigner! Tenez, soyons sincres,
entendons-nous sur la libert que vous rclamez; c'est la libert de
ne pas enseigner. (_Applaudissements  gauche.--Vives rclamations 
droite_.)

Ah! vous voulez qu'on vous donne des peuples  instruire! Fort
bien.--Voyons vos lves. Voyons vos produits. (_On rit_.) Qu'est-ce
que vous avez fait de l'Italie? Qu'est-ce que vous avez fait de
l'Espagne? Depuis des sicles vous tenez dans vos mains,  votre
discrtion,  votre cole, sous votre frule, ces deux grandes
nations, illustres parmi les plus illustres; qu'en avez-vous fait?
(_Mouvement_.)

Je vais vous le dire. Grce  vous, l'Italie, dont aucun homme qui
pense ne peut plus prononcer le nom qu'avec une inexprimable douleur
filiale, l'Italie, cette mre des gnies et des nations, qui a rpandu
sur l'univers toutes les plus blouissantes merveilles de la posie
et des arts, l'Italie, qui a appris  lire au genre humain, l'Italie
aujourd'hui ne sait pas lire! (_Profonde sensation_.)

Oui, l'Italie est de tous les tats de l'Europe celui o il y a
le moins de natifs sachant lire! (_Rclamations  droite.--Cris
violents_.)

L'Espagne, magnifiquement dote, l'Espagne, qui avait reu des romains
sa premire civilisation, des arabes sa seconde civilisation, de la
providence, et malgr vous, un monde, l'Amrique; l'Espagne a perdu,
grce  vous, grce  votre joug d'abrutissement, qui est un joug
de dgradation et d'amoindrissement (_applaudissements  gauche_),
l'Espagne a perdu ce secret de la puissance qu'elle tenait des
romains, ce gnie des arts qu'elle tenait des arabes, ce monde qu'elle
tenait de Dieu, et, en change de tout ce que vous lui avez fait
perdre, elle a reu de vous l'inquisition. (_Mouvement_.)

L'inquisition, que certains hommes du parti essayent aujourd'hui de
rhabiliter avec une timidit pudique dont je les honore. (_Longue
hilarit  gauche.--Rclamations  droite_.) L'inquisition, qui
a brl sur le bcher ou touff dans les cachots cinq millions
d'hommes! (_Dngations  droite_.) Lisez l'histoire! L'inquisition,
qui exhumait les morts pour les brler comme hrtiques (_C'est
vrai!_), tmoin Urgel et Arnault, comte de Forcalquier. L'inquisition,
qui dclarait les enfants des hrtiques, jusqu' la deuxime
gnration, infmes et incapables d'aucuns honneurs publics, en
exceptant seulement, ce sont les propres termes des arrts, _ceux qui
auraient dnonc leur pre_! (_Long mouvement_.) L'inquisition, qui,
 l'heure o je parle, tient encore dans la bibliothque vaticane les
manuscrits de Galile clos et scells sous le scell de l'index!
(_Agitation._) Il est vrai que, pour consoler l'Espagne de ce que vous
lui tiez et de ce que vous lui donniez, vous l'avez surnomme la
Catholique! (_Rumeurs  droite_.)

Ah! savez-vous? vous avez arrach  l'un de ses plus grands hommes ce
cri douloureux qui vous accuse: J'aime mieux qu'elle soit la Grande
que la Catholique! (_Cris  droite. Longue interruption.--Plusieurs
membres interpellent violemment l'orateur_.)

Voil vos chefs-d'oeuvre! Ce foyer qu'on appelait l'Italie, vous
l'avez teint. Ce colosse qu'on appelait l'Espagne, vous l'avez min.
L'une est en cendres, l'autre est en ruine. Voil ce que vous avez
fait de deux grands peuples. Qu'est-ce que vous voulez faire de la
France? (_Mouvement prolong_.)

Tenez, vous venez de Rome; je vous fais compliment. Vous avez eu l un
beau succs, (_Rires et bravos  gauche_.) Vous venez de billonner le
peuple romain; maintenant vous voulez billonner le peuple franais.
Je comprends, cela est encore plus beau, cela tente. Seulement,
prenez garde! c'est malais. Celui-ci est un lion tout  fait vivant.
(_Agitation_.)

A qui en voulez-vous donc? Je vais vous le dire. Vous en voulez  la
raison humaine. Pourquoi? Parce qu'elle fait le jour. (_Oui! oui! Non!
non!_)

Oui, voulez-vous que je vous dise ce qui vous importune? C'est cette
norme quantit de lumire libre que la France dgage depuis trois
sicles, lumire toute faite de raison, lumire aujourd'hui plus
clatante que jamais, lumire qui fait de la nation franaise la
nation clairante, de telle sorte qu'on aperoit la clart de la
France sur la face de tous les peuples de l'univers. (_Sensation._) Eh
bien, cette clart de la France, cette lumire libre, cette lumire
directe, cette lumire qui ne vient pas de Rome, qui vient de
Dieu, voil ce que vous voulez teindre, voil ce que nous voulons
conserver! (_Oui! oui!--Bravos  gauche._)

Je repousse votre loi. Je la repousse parce qu'elle confisque
l'enseignement primaire, parce qu'elle dgrade l'enseignement
secondaire, parce qu'elle abaisse le niveau de la science, parce
qu'elle diminue mon pays. (_Sensation_.)

Je la repousse, parce que je suis de ceux qui ont un serrement de
coeur et la rougeur au front toutes les fois que la France subit, pour
une cause quelconque, une diminution, que ce soit une diminution
de territoire, comme par les traits de 1815, ou une diminution de
grandeur intellectuelle, comme par votre loi! (_Vifs applaudissements
 gauche_.)

Messieurs, avant de terminer, permettez-moi d'adresser ici, du haut de
la tribune, au parti clrical, au parti qui nous envahit (_coutez!
coutez!_), un conseil srieux. (_Rumeurs  droite_.)

Ce n'est pas l'habilet qui lui manque. Quand les circonstances
l'aident, il est fort, trs fort, trop fort! (_Mouvement._) Il sait
l'art de maintenir une nation dans un tat mixte et lamentable, qui
n'est pas la mort, mais qui n'est plus la vie. (_C'est vrai!_) Il
appelle cela gouverner. (_Rires._) C'est le gouvernement par la
lthargie. (_Nouveaux rires_.)

Mais qu'il y prenne garde, rien de pareil ne convient  la France.
C'est un jeu redoutable que de lui laisser entrevoir, seulement
entrevoir,  cette France, l'idal que voici: la sacristie souveraine,
la libert trahie, l'intelligence vaincue et lie, les livres
dchirs, le prne remplaant la presse, la nuit faite dans les
esprits par l'ombre des soutanes, et les gnies mats par les bedeaux!
(_Acclamations  gauche.--Dngations furieuses  droite_.)

C'est vrai, le parti clrical est habile; mais cela ne l'empche pas
d'tre naf. (_Hilarit._) Quoi! il redoute le socialisme! Quoi! il
voit monter le flot,  ce qu'il dit, et il lui oppose,  ce flot qui
monte, je ne sais quel obstacle  claire-voie! Il voit monter le flot,
et il s'imagine que la socit sera sauve parce qu'il aura combin,
pour la dfendre, les hypocrisies sociales avec les rsistances
matrielles, et qu'il aura mis un jsuite partout o il n'y a pas un
gendarme! (_Rires et applaudissements._) Quelle piti!

Je le rpte, qu'il y prenne garde, le dix-neuvime sicle lui est
contraire. Qu'il ne s'obstine pas, qu'il renonce  matriser cette
grande poque pleine d'instincts profonds et nouveaux, sinon il ne
russira qu' la courroucer, il dveloppera imprudemment le ct
redoutable de notre temps, et il fera surgir des ventualits
terribles. Oui, avec ce systme qui fait sortir, j'y insiste,
l'ducation de la sacristie et le gouvernement du confessionnal....
(_Longue interruption. Cris: A l'ordre! Plusieurs membres de la droite
se lvent. M. le prsident et M. Victor Hugo changent un colloque gui
ne parvient pas jusqu' nous. Violent tumulte. L'orateur reprend, en
se tournant vers la droite:_)

Messieurs, vous voulez beaucoup, dites-vous, la libert de
l'enseignement; tchez de vouloir un peu la libert de la tribune.
(_On rit. Le bruit s'apaise_.)

Avec ces doctrines qu'une logique inflexible et fatale entrane,
malgr les hommes eux-mmes, et fconde pour le mal, avec ces
doctrines qui font horreur quand on les regarde dans l'histoire....
(_Nouveaux cris: A l'ordre. L'orateur s'interrompant_:) Messieurs, le
parti clrical, je vous l'ai dit, nous envahit. Je le combats, et au
moment o ce parti se prsente une loi  la main, c'est mon droit
de lgislateur d'examiner cette loi et d'examiner ce parti. Vous ne
m'empcherez pas de le faire. (_Trs bien!_) Je continue.

Oui, avec ce systme-l, cette doctrine-l et cette histoire-l, que
le parti clrical le sache, partout o il sera, il engendrera des
rvolutions; partout, pour viter Torquemada, on se jettera dans
Robespierre. (_Sensation_.) Voil ce qui fait du parti qui s'intitule
parti catholique un srieux danger public. Et ceux qui, comme moi,
redoutent galement pour les nations le bouleversement anarchique et
l'assoupissement sacerdotal, jettent le cri d'alarme. Pendant qu'il en
est temps encore, qu'on y songe bien! (_Clameurs  droite_.)

Vous m'interrompez. Les cris et les murmures couvrent ma voix.
Messieurs, je vous parle, non en agitateur, mais en honnte homme!
(_coutez! coutez!_) Ah , messieurs, est-ce que je vous serais
suspect, par hasard?

CRIS A DROITE.--Oui! oui!

M. VICTOR HUGO.--Quoi! je vous suis suspect! Vous le dites?

CRIS A DROITE.--Oui! oui!

(_Tumulte inexprimable. Une partie de la droite se lve et interpelle
l'orateur impassible  la tribune_.)

Eh bien! sur ce point, il faut s'expliquer. (_Le silence se
rtablit_.) C'est en quelque sorte un fait personnel. Vous couterez,
je le pense, une explication que vous avez provoque vous-mmes. Ah!
je vous suis suspect! Et de quoi? Je vous suis suspect! Mais l'an
dernier, je dfendais l'ordre en pril comme je dfends aujourd'hui
la libert menace! comme je dfendrai l'ordre demain, si le danger
revient de ce ct-l. (_Mouvement_.)

Je vous suis suspect! Mais vous tais-je suspect quand j'accomplissais
mon mandat de reprsentant de Paris, en prvenant l'effusion du sang
dans les barricades de juin? (_Bravos  gauche. Nouveaux cris 
droite. Le tumulte recommence_.)

Eh bien! vous ne voulez pas mme entendre une voix qui dfend
rsolument la libert! Si je vous suis suspect, vous me l'tes aussi.
Entre nous le pays jugera. (_Trs bien! trs bien!_)

Messieurs, un dernier mot. Je suis peut-tre un de ceux qui ont eu le
bonheur de rendre  la cause de l'ordre, dans les temps difficiles,
dans un pass rcent, quelques services obscurs. Ces services, on a pu
les oublier, je ne les rappelle pas. Mais au moment o je parle, j'ai
le droit de m'y appuyer. (_Non! non!--Si! si!_)

Eh bien! appuy sur ce pass, je le dclare, dans ma conviction, ce
qu'il faut  la France, c'est l'ordre, mais l'ordre vivant, qui est
le progrs; c'est l'ordre tel qu'il rsulte de la croissance normale,
paisible, naturelle du peuple; c'est l'ordre se faisant  la fois dans
les faits et dans les ides par le plein rayonnement de l'intelligence
nationale. C'est tout le contraire de votre loi! (_Vive adhsion 
gauche_.)

Je suis de ceux qui veulent pour ce noble pays la libert et non la
compression, la croissance continue et non l'amoindrissement, la
puissance et non la servitude, la grandeur et non le nant! (_Bravo!
 gauche_.) Quoi! voil les lois que vous nous apportez! Quoi! vous
gouvernants, vous lgislateurs, vous voulez vous arrter! vous voulez
arrter la France! Vous voulez ptrifier la pense humaine, touffer
le flambeau divin, matrialiser l'esprit! (_Oui! oui! Non! non!_) Mais
vous ne voyez donc pas les lments mmes du temps o vous tes. Mais
vous tes donc dans votre sicle comme des trangers! (_Profonde
sensation_.)

Quoi! c'est dans ce sicle, dans ce grand sicle des nouveauts,
des avnements, des dcouvertes, des conqutes, que vous rvez
l'immobilit! (_Trs bien!_) C'est dans le sicle de l'esprance que
vous proclamez le dsespoir! (_Bravo!_) Quoi! vous jetez 
terre, comme des hommes de peine fatigus, la gloire, la pense,
l'intelligence, le progrs, l'avenir, et vous dites: C'est assez!
n'allons pas plus loin; arrtons-nous! (_Dngations  droite_.) Mais
vous ne voyez donc pas que tout va, vient, se meut, s'accrot, se
transforme et se renouvelle autour de vous, au-dessus de vous,
au-dessous de vous! (_Mouvement_.)

Ah! vous voulez vous arrter! Eh bien! je vous le rpte avec une
profonde douleur, moi qui hais les catastrophes et les croulements,
je vous avertis la mort dans l'me (_on rit  droite_), vous ne voulez
pas du progrs? vous aurez les rvolutions! (_Profonde agitation._)
Aux hommes assez insenss pour dire: L'humanit ne marchera pas, Dieu
rpond par la terre qui tremble!

(_Longs applaudissements  gauche. L'orateur, descendant de la
tribune, est entour par une foule de membres qui le flicitent.
L'assemble se spare en proie  une vive motion_.)


V

LA DPORTATION


[Note: Par son message du 31 octobre 1849, M. Louis Bonaparte avait
congdi un ministre indpendant et charg un ministre subalterne de
l'excution de sa pense.

Quelques jours aprs, M. Rouher, ministre de la justice, prsenta un
projet de loi sur la dportation.

Ce projet contenait deux dispositions principales, la dportation
simple dans l'le de Pamanzi et les Marquises, et la dportation
complique de la dtention dans une enceinte fortifie, la citadelle
de Zaoudzi, prs l'le Mayotte.

La commission nomme par l'assemble adopta la pense du projet,
l'emprisonnement dans l'exil. Elle l'aggrava mme en ce sens qu'elle
autorisait l'application rtroactive de la loi aux condamns
antrieurement  sa promulgation. Elle substitua l'le de Noukahiva 
l'le de Pamanzi, et la forteresse de Vaithau, les Marquises,  la
citadelle de Zaoudzi.

C'tait bien l ce que le dport Tronon-Ducoudray avait qualifi _la
guillotine sche._

M. Victor Hugo prit la parole contre cette loi dans la sance du 5
avril 1850.

Le lendemain du jour o ce discours fut prononc, une souscription
fut faite pour le rpandre dans toute la France. M. Emile de Girardin
demanda qu'une mdaille ft frappe  l'effigie de l'orateur, et
portt pour inscription la date, _5 avril 1850_, et ces paroles
extraites du discours:

Quand les hommes mettent dans une loi l'injustice, Dieu y met la
justice, et il frappe avec cette loi ceux qui l'ont faite.

Le gouvernement permit la mdaille, mais dfendit l'inscription.
(_Note de l'diteur._)]


5 avril 1850.

Messieurs, parmi les journes de fvrier, journes qu'on ne peut
comparer  rien dans l'histoire, il y eut un jour admirable, ce fut
celui o cette voix souveraine du peuple qui,  travers les rumeurs
confuses de la place publique, dictait les dcrets du gouvernement
provisoire, pronona cette grande parole: La peine de mort est abolie
en matire politique. (_Trs bien!_) Ce jour-l, tous les coeurs
gnreux, tous les esprits srieux tressaillirent. Et en effet, voir
le progrs sortir immdiatement, sortir calme et majestueux d'une
rvolution toute frmissante; voir surgir au-dessus des masses
mues le Christ vivant et couronn; voir du milieu de cet immense
croulement de lois humaines se dgager dans toute sa splendeur la loi
divine (_Bravo!_); voir la multitude se comporter comme un sage; voir
toutes ces passions, toutes ces intelligences, toutes ces mes, la
veille encore pleines de colre, toutes ces bouches qui venaient de
dchirer des cartouches, s'unir et se confondre dans un seul cri,
le plus beau qui puisse tre pouss par la voix humaine: Clmence!
c'tait l, messieurs, pour les philosophes, pour les publicistes,
pour l'homme chrtien, pour l'homme politique, ce fut pour la
France et pour l'Europe un magnifique spectacle. Ceux mmes que les
vnements de fvrier froissaient dans leurs intrts, dans leurs
sentiments, dans leurs affections, ceux mmes qui gmissaient, ceux
mmes qui tremblaient, applaudirent et reconnurent que les rvolutions
peuvent mler le bien  leurs explosions les plus violentes, et
qu'elles ont cela de merveilleux qu'il leur suffit d'une heure sublime
pour effacer toutes les heures terribles. (_Sensation_.)

Du reste, messieurs, ce triomphe subit et blouissant, quoique
partiel, du dogme qui prescrit l'inviolabilit de la vie humaine,
n'tonna pas ceux qui connaissent la puissance des ides. Dans les
temps ordinaires, dans ce qu'on est convenu d'appeler les temps
calmes, faute d'apercevoir le mouvement profond qui se fait sous
l'immobilit apparente de la surface, dans les poques dites poques
paisibles, on ddaigne volontiers les ides; il est de bon got de les
railler. Rve, dclamation, utopie! s'crie-t-on. On ne tient compte
que des faits, et plus ils sont matriels, plus ils sont estims. On
ne fait cas que des gens d'affaires, des esprits _pratiques_, comme on
dit dans un certain jargon (_Trs bien!_), et de ces hommes positifs,
qui ne sont, aprs tout, que des hommes ngatifs. (_C'est vrai!_)

Mais qu'une rvolution clate, les hommes d'affaires, les gens
habiles, qui semblaient des colosses, ne sont plus que des nains;
toutes les ralits qui n'ont plus la proportion des vnements
nouveaux s'croulent et s'vanouissent; les faits matriels tombent,
et les ides grandissent jusqu'au ciel. (_Mouvement_.)

C'est ainsi, par cette soudaine force d'expansion que les ides
acquirent en temps de rvolution, que s'est faite cette grande chose,
l'abolition de la peine de mort en matire politique.

Messieurs, cette grande chose, ce dcret fcond qui contient en germe
tout un code, ce progrs, qui tait plus qu'un progrs, qui tait un
principe, l'assemble constituante l'a adopt et consacr. Elle l'a
plac, je dirais presque au sommet de la constitution, comme une
magnifique avance faite par l'esprit de la rvolution  l'esprit de
la civilisation, comme une conqute, mais surtout comme une promesse,
comme une sorte de porte ouverte qui laisse pntrer, au milieu des
progrs obscurs et incomplets du prsent, la lumire sereine de
l'avenir.

Et en effet, dans un temps donn, l'abolition de la peine capitale
en matire politique doit amener et amnera ncessairement, par la
toute-puissance de la logique, l'abolition pure et simple de la peine
de mort! (_Oui! oui!_)

Eh bien, messieurs, cette promesse, il s'agit aujourd'hui de la
retirer! cette conqute, il s'agit d'y renoncer! ce principe,
c'est--dire la chose qui ne recule pas, il s'agit de le briser! cette
journe mmorable de fvrier, marque par l'enthousiasme d'un grand
peuple et par l'enfantement d'un grand progrs, il s'agit de la rayer
de l'histoire! Sous le titre modeste de _loi sur la dportation_, le
gouvernement nous apporte et votre commission vous propose d'adopter
un projet de loi que le sentiment public, qui ne se trompe pas, a dj
traduit et rsum en une seule ligne, que voici: _La peine de mort
est rtablie en matire politique._ (_Bravos  gauche.--Dngations 
droite.--Il n'est pas question de cela!--On comble une lacune_ _du
code! voil tout.--C'est pour remplacer la peine capitale!_)

Vous l'entendez, messieurs, les auteurs du projet, les membres de
la commission, les honorables chefs de la majorit se rcrient et
disent:--Il n'est pas question de cela le moins du monde. Il y a une
lacune dans le code pnal, on veut la remplir, rien de plus; on veut
simplement remplacer la peine de mort.--N'est-ce pas? C'est bien l ce
qu'on a dit? On veut donc simplement remplacer la peine de mort, et
comment s'y prend-on? On combine le climat ... Oui, quoi que vous
fassiez, messieurs, vous aurez beau chercher, choisir, explorer, aller
des Marquises  Madagascar, et revenir de Madagascar aux Marquises,
aux Marquises, que M. l'amiral Bruat appelle _le tombeau des
europens_, le climat du lieu de dportation sera toujours, compar
 la France, un climat meurtrier, et l'acclimatement, dj trs
difficile pour des personnes libres, satisfaites, places dans les
meilleures conditions d'activit et d'hygine, sera impossible,
entendez-vous bien? absolument impossible pour de malheureux dtenus.
(_C'est vrai!_)

Je reprends. On veut donc simplement remplacer la peine de mort. Et
que fait-on? On combine le climat, l'exil et la prison. Le climat
donne sa malignit, l'exil son accablement, la prison son dsespoir;
au lieu d'un bourreau on en a trois. La peine de mort est remplace.
(_Profonde sensation._) Ah! quittez ces prcautions de paroles,
quittez cette phrasologie hypocrite; soyez du moins sincres, et
dites avec nous: La peine de mort est rtablie! (_Bravo!  gauche._)

Oui, rtablie; oui, c'est la peine de mort! et, je vais vous le
prouver tout  l'heure, moins terrible en apparence, plus horrible en
ralit! (_C'est vrai! c'est cela._)

Mais, voyons, discutons froidement. Apparemment vous ne voulez pas
faire seulement une loi svre, vous voulez faire aussi une loi
excutable, une loi qui ne tombe pas en dsutude le lendemain de sa
promulgation? Eh bien! pesez ceci:

Quand vous dposez un excs de svrit dans la loi, vous y dposez
l'impuissance. (_Oui! oui! c'est vrai!_) Vouloir faire rendre trop 
la svrit de la loi, c'est le plus sr moyen de ne lui faire rendre
rien. Savez-vous pourquoi? C'est parce que la peine juste a, au fond
de toutes les consciences, de certaines limites qu'il n'est pas au
pouvoir du lgislateur de dplacer. Le jour o, par votre ordre, la
loi veut transgresser cette limite, cette limite sacre, cette limite
trace dans l'quit de l'homme par le doigt mme de Dieu, la loi
rencontre la conscience qui lui dfend de passer outre. D'accord avec
l'opinion, avec l'tat des esprits, avec le sentiment public, avec les
moeurs, la loi peut tout. En lutte avec ces forces vives de la socit
et de la civilisation, elle ne peut rien. Les tribunaux hsitent,
les jurys acquittent, les textes dfaillent et meurent sous l'oeil
stupfait des juges. (_Mouvement._) Songez-y, messieurs, tout ce que
la pnalit construit en dehors de la justice s'croule promptement,
et, je le dis pour tous les partis, eussiez-vous bti vos iniquits en
granit,  chaux et  ciment, il suffira pour les jeter  terre d'un
souffle (_Oui! oui!_), de ce souffle qui sort de toutes les bouches
et qu'on appelle l'opinion. (_Sensation._) Je le rpte, et voici la
formule du vrai dans cette matire: Toute loi pnale a de moins en
puissance ce qu'elle a de trop en svrit. (_C'est vrai!_)

Mais je suppose que je me trompe dans mon raisonnement, raisonnement,
remarquez-le bien, que je pourrais appuyer d'une foule de preuves.
J'admets que je me trompe. Je suppose que cette nouveaut pnale ne
tombera pas immdiatement en dsutude. Je vous accorde qu'aprs
avoir vot une pareille loi, vous aurez ce grand malheur de la voir
excute. C'est bien. Maintenant, permettez-moi deux questions: O est
l'opportunit d'une telle loi? o en est la ncessit? L'opportunit?
nous dit-on. Oubliez-vous les attentats d'hier, de tous les jours, le
15 mai, le 23 juin, le 13 juin? La ncessit? Mais est-ce qu'il n'est
pas ncessaire d'opposer  ces attentats, toujours possibles, toujours
flagrants, une rpression norme, une immense intimidation? La
rvolution de fvrier nous a t la guillotine. Nous faisons comme
nous pouvons pour la remplacer; nous faisons de notre mieux.
(_Mouvement prolong_.)

Je m'en aperois. (_On rit_.)

Avant d'aller plus loin, un mot d'explication.

Messieurs, autant que qui que ce soit, et j'ai le droit de le dire, et
je crois l'avoir prouv, autant que qui que ce soit, je repousse et je
condamne, sous un rgime de suffrage universel, les actes de rbellion
et de dsordre, les recours  la force brutale. Ce qui convient  un
grand peuple souverain de lui-mme,  un grand peuple intelligent, ce
n'est pas l'appel aux armes, c'est l'appel aux ides. (_Sensation_.)
Pour moi, et ce doit tre, du reste, l'axiome de la dmocratie, le
droit de suffrage abolit le droit d'insurrection. C'est en cela que
le suffrage universel rsout et dissout les rvolutions.
(_Applaudissements_.)

Voil le principe, principe incontestable et absolu; j'y insiste.
Pourtant, je dois le dire, dans l'application pnale, les incertitudes
naissent. Quand de funestes et dplorables violations de la paix
publique donnent lieu  des poursuites juridiques, rien n'est plus
difficile que de prciser les faits et de proportionner la peine au
dlit. Tous nos procs politiques l'ont prouv.

Quoi qu'il en soit, la socit doit se dfendre. Je suis sur ce point
pleinement d'accord avec vous. La socit doit se dfendre, et vous
devez la protger. Ces troubles, ces meutes, ces insurrections, ces
complots, ces attentats, vous voulez les empcher, les prvenir, les
rprimer. Soit; je le veux comme vous.

Mais est-ce que vous avez besoin d'une pnalit nouvelle pour cela?
Lisez le code. Voyez-y la dfinition de la dportation. Quel immense
pouvoir pour l'intimidation et pour le chtiment!

Tournez-vous donc vers la pnalit actuelle! remarquez tout ce qu'elle
remet de terrible entre vos mains!

Quoi! voil un homme, un homme que le tribunal spcial a condamn!
un homme frapp pour le plus incertain de tous les dlits, un dlit
politique, par la plus incertaine de toutes les justices, la justice
politique!.... (_Rumeurs  droite.--Longue interruption_.)

Messieurs, je m'tonne de cette interruption. Je respecte toutes les
juridictions lgales et constitutionnelles; mais quand je qualifie la
justice politique en gnral comme je viens de le faire, je ne fais
que rpter ce qu'a dit dans tous les sicles la philosophie de tous
les peuples, et je ne suis que l'cho de l'histoire.

Je poursuis.

Voil un homme que le tribunal spcial a condamn.

Cet homme, un arrt de dportation vous le livre. Remarquez ce que
vous pouvez en faire, remarquez le pouvoir que la loi vous donne! Je
dis le code pnal actuel, la loi actuelle, avec sa dfinition de la
dportation.

Cet homme, ce condamn, ce criminel selon les uns, ce hros selon les
autres, car c'est l le malheur des temps.... (_Explosion de murmures
 droite_.)

M. LE PRSIDENT.--Quand la justice a prononc, le criminel est
criminel pour tout le monde, et ne peut tre un hros que pour ses
complices. (_Bravos  droite_.)

M. VICTOR HUGO.--Je ferai remarquer ceci  monsieur le prsident
Dupin: le marchal Ney, jug en 1815, a t dclar criminel par la
justice. Il est un hros, pour moi, et je ne suis pas son complice.
(_Longs applaudissements  gauche._)

Je reprends. Ce condamn, ce criminel selon les uns, ce hros selon
les autres, vous le saisissez; vous le saisissez au milieu de sa
renomme, de son influence, de sa popularit; vous l'arrachez  tout,
 sa femme,  ses enfants,  ses amis,  sa famille,  sa patrie;
vous le dracinez violemment de tous ses intrts et de toutes ses
affections; vous le saisissez encore tout plein du bruit qu'il faisait
et de la clart qu'il rpandait, et vous le jetez dans les tnbres,
dans le silence,  on ne sait quelle distance effrayante du sol natal.
(_Sensation._) Vous le tenez l, seul, en proie  lui-mme,  ses
regrets, s'il croit avoir t un homme ncessaire  son pays;  ses
remords, s'il reconnat avoir t un homme fatal. Vous le tenez l,
libre, mais gard, nul moyen d'vasion, gard par une garnison qui
occupe l'le, gard par un stationnaire qui surveille la cte, gard
par l'ocan, qui ouvre entre cet homme et la patrie un gouffre de
quatre mille lieues. Vous tenez cet homme l, incapable de nuire, sans
chos autour de lui, rong par l'isolement, par l'impuissance et par
l'oubli, dcouronn, dsarm, bris, ananti!

Et cela ne vous suffit pas! (_Mouvement._)

Ce vaincu, ce proscrit, ce condamn de la fortune, cet homme politique
dtruit, cet homme populaire terrass, vous voulez l'enfermer! Vous
voulez faire cette chose sans nom qu'aucune lgislation n'a encore
faite, joindre aux tortures de l'exil les tortures de la prison!
multiplier une rigueur par une cruaut! (_C'est vrai!_) Il ne vous
suffit pas d'avoir mis sur cette tte la vote du ciel tropical,
vous voulez y ajouter encore le plafond du cabanon! Cet homme, ce
malheureux homme, vous voulez le murer vivant dans une forteresse qui,
 cette distance, nous apparat avec un aspect si funbre, que vous
qui la construisez, oui, je vous le dis, vous n'tes pas srs de ce
que vous btissez l, et que vous ne savez pas vous-mmes si c'est un
cachot ou si c'est un tombeau! (_Mouvement prolong._)

Vous voulez que lentement, jour par jour, heure par heure,  petit
feu, cette me, cette intelligence, cette activit,--cette ambition,
soit!--ensevelie toute vivante, toute vivante, je le rpte,  quatre
mille lieues de la patrie, sous ce soleil touffant, sous l'horrible
pression de cette prison-spulcre, se torde, se creuse, se dvore,
dsespre, demande grce, appelle la France, implore l'air, la vie,
la libert, et agonise et expire misrablement! Ah! c'est monstrueux!
(_Profonde sensation._) Ah! je proteste d'avance au nom de l'humanit!
Ah! vous tes sans piti et sans coeur! Ce que vous appelez une
expiation, je l'appelle un martyre; et ce que vous appelez une
justice, je l'appelle un assassinat! (_Acclamations  gauche_.)

Mais levez-vous donc, catholiques, prtres, vques, hommes de la
religion qui sigez dans cette assemble et que je vois au milieu de
nous! levez-vous, c'est votre rle! Qu'est-ce que vous faites sur
vos bancs? Montez  cette tribune, et venez, avec l'autorit de vos
saintes croyances, avec l'autorit de vos saintes traditions, venez
dire  ces inspirateurs de mesures cruelles,  ces applaudisseurs
de lois barbares,  ceux qui poussent la majorit dans cette voie
funeste, dites-leur que ce qu'ils font l est mauvais, que ce qu'ils
font l est dtestable, que ce qu'ils font l est impie! (_Oui! oui!_)
Rappelez-leur que c'est une loi de mansutude que le Christ est venu
apporter au monde, et non une loi de cruaut; dites-leur que le jour
o l'Homme-Dieu a subi la peine de mort, il l'a abolie (_Bravo! 
gauche_); car il a montr que la folle justice humaine pouvait frapper
plus qu'une tte innocente, qu'elle pouvait frapper une tte divine!
(_Sensation_.)

Dites aux auteurs, dites aux dfenseurs de ce projet, dites  ces
grands politiques que ce n'est pas en faisant agoniser des misrables
dans une cellule,  quatre mille lieues de leur pays, qu'ils
apaiseront la place publique; que, bien au contraire, ils crent un
danger, le danger d'exasprer la piti du peuple et de la changer en
colre. (_Oui! oui!_) Dites  ces hommes d'tre humains; ordonnez-leur
de redevenir chrtiens; enseignez-leur que ce n'est pas avec des
lois impitoyables qu'on dfend les gouvernements et qu'on sauve les
socits; que ce qu'il faut aux temps douloureux que nous traversons,
aux coeurs et aux esprits malades, ce qu'il faut pour rsoudre une
situation qui rsulte surtout de beaucoup de malentendus et de
beaucoup de dfinitions mal faites, ce ne sont pas des mesures de
reprsailles, de raction, de rancune et d'acharnement, mais des lois
gnreuses, des lois cordiales, des lois de concorde et de sagesse,
et que le dernier mot de la crise sociale o nous sommes, je ne me
lasserai pas de le rpter, non! ce n'est pas la compression, c'est la
fraternit; car la fraternit, avant d'tre la pense du peuple, tait
la pense de Dieu! (_Nouvelles acclamations._)

Vous vous taisez!--Eh bien! je continue. Je m'adresse  vous,
messieurs les ministres, je m'adresse  vous, messieurs les membres
de la commission. Je presse de plus prs encore l'ide de votre
citadelle, ou de votre forteresse, puisqu'on choque votre sensibilit
en appelant cela une citadelle. (_On rit_.)

Quand vous aurez institu ce pnitentiaire des dports, quand vous
aurez cr ce cimetire, avez-vous essay de vous imaginer ce qui
arriverait l-bas? Avez-vous la moindre ide de ce qui s'y passera?
Vous tes-vous dit que vous livriez les hommes frapps par la justice
politique  l'inconnu et  ce qu'il y a de plus horrible dans
l'inconnu? tes-vous entrs avec vous-mmes dans le dtail de tout
ce que renferme d'abominable cette ide, cette affreuse ide de la
rclusion dans la dportation? (_Murmures  droite_.)

Tenez, en commenant, j'ai essay de vous indiquer et de caractriser
d'un mot ce que serait ce climat, ce que serait cet exil, ce que
serait ce cabanon. Je vous ai dit que ce seraient trois bourreaux. Il
y en a un quatrime que j'oubliais, c'est le directeur du pnitencier.
Vous tes-vous rappel Jeannet, le bourreau de Sinnamari? Vous
tes-vous rendu compte de ce que serait, je dirais presque
ncessairement, l'homme quelconque qui acceptera,  la face du monde
civilis, la charge morale de cet odieux tablissement des les
Marquises, l'homme qui consentira  tre le fossoyeur de cette prison
et le gelier de cette tombe? (_Long mouvement_.)

Vous tes-vous figur, si loin de tout contrle et de tout
redressement, dans cette irresponsabilit complte, avec une autorit
sans limite et des victimes sans dfense, la tyrannie possible d'une
me mchante et basse? Messieurs, les Sainte-Hlne produisent les
Hudson Lowe. (_Bravo!_) Eh bien! vous tes-vous reprsent toutes les
tortures, tous les raffinements, tous les dsespoirs qu'un homme qui
aurait le temprament de Hudson Lowe pourrait inventer pour des hommes
qui n'auraient pas l'aurole de Napolon?

Ici, du moins, en France,  Doullens, au Mont-Saint-Michel....
(_L'orateur s'interrompt. Mouvement d'attention_.)

Et puisque ce nom m'est venu  la bouche, je saisis cette occasion
pour annoncer  M. le ministre de l'intrieur que je compte
prochainement lui adresser une question sur des faits monstrueux
qui se seraient accomplis dans cette prison du Mont-Saint-Michel.
(_Chuchotements.--A gauche: Trs bien!--L'orateur reprend._) Dans nos
prisons de France,  Doullens, au Mont-Saint-Michel, qu'un abus
se produise, qu'une iniquit se tente, les journaux s'inquitent,
l'assemble s'meut, et le cri du prisonnier parvient au gouvernement
et au peuple, rpercut par le double cho de la presse et de la
tribune. Mais dans votre citadelle des les Marquises, le patient sera
rduit  soupirer douloureusement:

Ah! si le peuple le savait! (_Trs bien!_) Oui, l, l-bas,  cette
pouvantable distance, dans ce silence, dans cette solitude mure, o
n'arrivera et d'o ne sortira aucune voix humaine,  qui se plaindra
le misrable prisonnier? qui l'entendra? Il y aura entre sa plainte et
vous le bruit de toutes les vagues de l'ocan. (_Sensation profonde_.)

Messieurs, l'ombre et le silence de la mort pseront sur cet
effroyable bagne politique.

Rien n'en transpirera, rien n'en arrivera jusqu' vous, rien! ... si
ce n'est de temps en temps, par intervalles, une nouvelle lugubre qui
traversera les mers, qui viendra frapper en France et en Europe, comme
un glas funbre, sur le timbre vivant et douloureux de l'opinion, et
qui vous dira: Tel condamn est mort! (_Agitation_.)

Ce condamn, ce sera, car  cette heure suprme on ne voit plus que
le mrite d'un homme, ce sera un publiciste clbre, un historien
renomm, un crivain illustre, un orateur fameux. Vous prterez
l'oreille  ce bruit sinistre, vous calculerez le petit nombre de
mois couls, et vous frissonnerez! (_Long mouvement.--A gauche: Ils
riront!_)

Ah! vous le voyez bien! c'est la peine de mort! la peine de mort
dsespre! c'est quelque chose de pire que l'chafaud! c'est la peine
de mort sans le dernier regard au ciel de la patrie! (_Bravos rpts
 gauche_.)

Vous ne le voudrez pas! vous rejetterez la loi! (_Mouvement_.) Ce
grand principe, l'abolition de la peine de mort en matire politique,
ce gnreux principe tomb de la large main du peuple, vous ne voudrez
pas le ressaisir! Vous ne voudrez pas le reprendre furtivement  la
France, qui, loin d'en attendre de vous l'abolition, en attend de vous
le complment! Vous ne voudrez pas raturer ce dcret, l'honneur de la
rvolution de fvrier! Vous ne voudrez pas donner un dmenti  ce qui
tait plus mme que le cri de la conscience populaire,  ce qui tait
le cri de la conscience humaine! (_Vive adhsion  gauche.--Murmures 
droite_.)

Je sais, messieurs, que toutes les fois que nous tirons de ce mot, la
conscience, tout ce qu'on en doit tirer, selon nous, nous avons le
malheur de faire sourire de bien grands politiques. (_A droite: C'est
vrai!--A gauche: Ils en conviennent!_) Dans le premier moment, ces
grands politiques ne nous croient pas incurables, ils prennent piti
de nous, ils consentent  traiter cette infirmit dont nous sommes
atteints, la conscience, et ils nous opposent avec bont la raison
d'tat. Si nous persistons, oh! alors ils se fchent, ils nous
dclarent que nous n'entendons rien aux affaires, que nous n'avons pas
le sens politique, que nous ne sommes pas des hommes srieux, et ...
comment vous dirai-je cela? ma foi! ils nous disent un gros mot, la
plus grosse injure qu'ils puissent trouver, ils nous appellent potes!
(_On rit_.)

Ils nous affirment que tout ce que nous croyons trouver dans notre
conscience, la foi au progrs, l'adoucissement des lois et des moeurs,
l'acceptation des principes dgags par les rvolutions, l'amour
du peuple, le dvouement  la libert, le fanatisme de la grandeur
nationale, que tout cela, bon en soi sans doute, mne, dans
l'application, droit aux dceptions et aux chimres, et que, sur
toutes ces choses, il faut s'en rapporter, selon l'occasion et la
conjoncture,  ce que conseille la raison d'tat. La raison d'tat!
ah! c'est l le grand mot! et tout  l'heure je le distinguais au
milieu d'une interruption.

Messieurs, j'examine la raison d'tat, je me rappelle tous les mauvais
conseils qu'elle a dj donns. J'ouvre l'histoire, je vois dans tous
les temps toutes les bassesses, toutes les indignits, toutes les
turpitudes, toutes les lchets, toutes les cruauts que la raison
d'tat a autorises ou qu'elle a faites. Marat l'invoquait aussi
bien que Louis XI; elle a fait le deux septembre aprs avoir fait la
Saint-Barthlemy; elle a laiss sa trace dans les Cvennes, et elle
l'a laisse  Sinnamari; c'est elle qui a dress les guillotines
de Robespierre, et c'est elle qui dresse les potences de Haynau!
(_Mouvement_.)

Ah! mon coeur se soulve! Ah! je ne veux, je ne veux, moi, ni de la
politique de la guillotine, ni de la politique de la potence, ni
de Marat, ni de Haynau, ni de votre loi de dportation! (_Bravos
prolongs_.) Et quoi qu'on fasse, quoi qu'il arrive, toutes les fois
qu'il s'agira de chercher une inspiration ou un conseil, je suis de
ceux qui n'hsiteront jamais entre cette vierge qu'on appelle la
conscience et cette prostitue qu'on appelle la raison d'tat.
(_Immense acclamation  gauche_.)

Je ne suis qu'un pote, je le vois bien!

Messieurs, s'il tait possible, ce qu' Dieu ne plaise, ce que
j'loigne pour ma part de toutes mes forces, s'il tait possible que
cette assemble adoptt la loi qu'on lui propose, il y aurait, je le
dis  regret, il y aurait un spectacle douloureux  mettre en regard
de la mmorable journe que je vous rappelais en commenant. Ce serait
une poque de calme dfaisant  loisir ce qu'a fait de grand et de
bon, dans une sorte d'improvisation sublime, une poque de tempte.
(_Trs bien!_) Ce serait la violence dans le snat, contrastant avec
la sagesse dans la place publique. (_Bravo  gauche_.) Ce serait les
hommes d'tat se montrant aveugles et passionns l o les hommes du
peuple se sont montrs intelligents et justes! (_Murmures  droite_.)
Oui, intelligents et justes! Messieurs, savez-vous ce que faisait le
peuple de fvrier en proclamant la clmence? Il fermait la porte
des rvolutions. Et savez-vous ce que vous faites en dcrtant les
vengeances? Vous la rouvrez. (_Mouvement prolong_.)

Messieurs, cette loi, dit-on, n'aura pas d'effet rtroactif et est
destine  ne rgir que l'avenir. Ah! puisque vous prononcez ce mot,
l'avenir, c'est prcisment sur ce mot et sur ce qu'il contient que je
vous engage  rflchir. Voyons, pour qui faites-vous cette loi? Le
savez-vous? (_Agitation sur tous les bancs_.)

Messieurs de la majorit, vous tes victorieux en ce moment, vous
tes les plus forts, mais tes-vous srs de l'tre toujours? (_Longue
rumeur  droite_.)

Ne l'oubliez pas, le glaive de la pnalit politique n'appartient pas
 la justice, il appartient au hasard. (_L'agitation redouble_.)
Il passe au vainqueur avec la fortune. Il fait partie de ce hideux
mobilier rvolutionnaire que tout coup d'tat heureux, que toute
meute triomphante trouve dans la rue et ramasse le lendemain de la
victoire, et il a cela de fatal, ce terrible glaive, que chaque parti
est destin tour  tour  le tenir dans sa main et  le sentir sur sa
tte. (_Sensation gnrale_.)

Ah! quand vous combinez une de ces lois de vengeance (_Non! non! 
droite_), que les partis vainqueurs appellent lois de justice dans la
bonne foi de leur fanatisme (_mouvement_), vous tes bien imprudents
d'aggraver les peines et de multiplier les rigueurs. (_Nouveau
mouvement_.) Quant  moi, je ne sais pas moi-mme, dans cette poque
de trouble, l'avenir qui m'est rserv. Je plains d'une piti
fraternelle toutes les victimes actuelles, toutes les victimes
possibles de nos temps rvolutionnaires. Je hais et je voudrais briser
tout ce qui peut servir d'arme aux violences. Or cette loi que vous
faites est une loi redoutable qui peut avoir d'tranges contre-coups,
c'est une loi perfide dont les retours sont inconnus. Et peut-tre, au
moment o je vous parle, savez-vous qui je dfends contre vous? C'est
vous! (_Profonde sensation_.)

Oui, j'y insiste, vous ne savez pas vous-mmes ce qu' un jour donn,
ce que, dans des circonstances possibles, votre propre loi fera de
vous! (_Agitation inexprimable. Les interruptions se croisent_.)

Vous vous rcriez de ce ct, vous ne croyez pas  mes paroles. (_A
droite: Non! non!_) Voyons. Vous pouvez fermer les yeux  l'avenir;
mais les fermerez-vous au pass? L'avenir se conteste, le pass ne se
rcuse pas. Eh bien! tournez la tte, regardez  quelques annes en
arrire. Supposez que les deux rvolutions survenues depuis vingt
ans aient t vaincues par la royaut, supposez que votre loi de
dportation et exist alors, Charles X aurait pu l'appliquer  M.
Thiers, et Louis-Philippe  M. Odilon Barrot. (_Applaudissements 
gauche_.)

M. ODILON BARROT, se levant.--Je demande  l'orateur la permission de
l'interrompre.

M. VICTOR HUGO.--Volontiers.

M. ODILON BARROT.--Je n'ai jamais conspir; j'ai soutenu le dernier la
monarchie; je ne conspirerai jamais, et aucune justice ne pourra pas
plus m'atteindre dans l'avenir qu'elle n'aurait pu m'atteindre dans le
pass. (_Trs bien!  droite_.)

M. VICTOR HUGO.--M. Odilon Barrot, dont j'honore le noble caractre,
s'est mpris sur le sens de mes paroles. Il a oubli qu'au moment o
je parlais, je ne parlais pas de la justice juste, mais de la justice
injuste, de la justice politique, de la justice des partis. Or la
justice injuste frappe l'homme juste, et pouvait et peut encore
frapper M. Odilon Barrot. C'est ce que j'ai dit, et c'est ce que je
maintiens. (_Rclamations  droite_.)

Quand je vous parle des revanches de la destine et de tout ce qu'une
pareille loi peut contenir de contrecoups, vous murmurez. Eh bien!
j'insiste encore! et je vous prviens seulement que, si vous murmurez
maintenant, vous murmurerez contre l'histoire. (_Le silence se
rtablit.--coutez!_)

De tous les hommes qui ont dirig le gouvernement ou domin l'opinion
depuis soixante ans, il n'en est pas un, pas un, entendez-vous bien?
qui n'ait t prcipit, soit avant, soit aprs. Tous les noms qui
rappellent des triomphes rappellent aussi des catastrophes; l'histoire
les dsigne par des synonymes o sont empreintes leurs disgrces,
tous, depuis le captif d'Olmutz, qui avait t La Fayette, jusqu'au
dport de Sainte-Hlne, qui avait t Napolon. (_Mouvement._)

Voyez et rflchissez. Qui a repris le trne de France en 1814?
L'exil de Hartwell. Qui a rgn aprs 1830? Le proscrit de Reichenau,
redevenu aujourd'hui le banni de Claremont. Qui gouverne en ce moment?
Le prisonnier de Ham. (_Profonde sensation._) Faites des lois de
proscription maintenant! (_Bravo!  gauche._)

Ah! que ceci vous instruise! Que la leon des uns ne soit pas perdue
pour l'orgueil des autres!

L'avenir est un difice mystrieux que nous btissons nous-mmes de
nos propres mains dans l'obscurit, et qui doit plus tard nous servir
 tous de demeure. Un jour vient o il se referme sur ceux qui l'ont
bti. Ah! puisque nous le construisons aujourd'hui pour l'habiter
demain, puisqu'il nous attend, puisqu'il nous saisira sans nul doute,
composons-le donc, cet avenir, avec ce que nous avons de meilleur dans
l'me, et non avec ce que nous avons de pire; avec l'amour, et non
avec la colre!

Faisons-le rayonnant et non tnbreux! faisons-en un palais et non une
prison!

Messieurs, la loi qu'on vous propose est mauvaise, barbare, inique.
Vous la repousserez. J'ai foi dans votre sagesse et dans votre
humanit. Songez-y au moment du vote. Quand les hommes mettent dans
une loi l'injustice, Dieu y met la justice, et il frappe avec cette
loi ceux qui l'ont faite. (_Mouvement gnral et prolong._)

Un dernier mot, ou, pour mieux dire, une dernire prire, une dernire
supplication.

Ah! croyez-moi, je m'adresse  vous tous, hommes de tous les partis
qui sigez dans cette enceinte, et parmi lesquels il y a sur tous
ces bancs tant de coeurs levs et tant d'intelligences gnreuses,
croyez-moi, je vous parle avec une profonde conviction et une profonde
douleur, ce n'est pas un bon emploi de notre temps que de faire des
lois comme celle-ci! (_Trs bien! c'est vrai!_) Ce n'est pas un bon
emploi de notre temps que de nous tendre les uns aux autres des
embches dans une pnalit terrible et obscure, et de creuser pour nos
adversaires des abmes de misre et de souffrance o nous tomberons
peut-tre nous-mmes! (_Agitation._)

Mon Dieu! quand donc cesserons-nous de nous menacer et de nous
dchirer? Nous avons pourtant autre chose  faire! Nous avons autour
de nous les travailleurs qui demandent des ateliers, les enfants qui
demandent des coles, les vieillards qui demandent des asiles, le
peuple qui demande du pain, la France qui demande de la gloire!
(_Bravo!  gauche.--On rit  droite._)

Nous avons une socit nouvelle  faire sortir des entrailles de la
socit ancienne, et, quant  moi, je suis de ceux qui ne veulent
sacrifier ni l'enfant ni la mre. (_Mouvement._) Ah! nous n'avons pas
le temps de nous har! (_Nouveau mouvement._)

La haine dpense de la force, et, de toutes les manires de dpenser
de la force, c'est la plus mauvaise. (_Trs bien! bravo!_) Runissons
fraternellement tous nos efforts, au contraire, dans un but commun, le
bien du pays. Au lieu d'chafauder pniblement des lois d'irritation
et d'animosit, des lois qui calomnient ceux qui les font
(_mouvement_), cherchons ensemble, et cordialement, la solution
du redoutable problme de civilisation qui nous est pos, et qui
contient, selon ce que nous en saurons faire, les catastrophes les
plus fatales ou le plus magnifique avenir. (_Bravo!  gauche._)

Nous sommes une gnration prdestine, nous touchons  une crise
dcisive, et nous avons de bien plus grands et de bien plus effrayants
devoirs que nos pres. Nos pres n'avaient que la France  servir;
nous, nous avons la France  sauver. Non, nous n'avons pas le temps de
nous har! (_Mouvement prolong._) Je vote contre le projet de loi!
(_Acclamations  gauche et longs applaudissements.--La sance est
suspendue, pendant que tout le ct gauche en masse descend et vient
fliciter l'orateur au pied de la tribune._)


VI

LE SUFFRAGE UNIVERSEL

[Note: Ce discours fut prononc durant la discussion du projet qui
devint la funeste loi du 31 mai 1850. Ce projet avait t prpar, de
complicit avec M. Louis Bonaparte, par une commission spciale de
dix-sept membres. (_Note de l'diteur._)]


20 mai 1850.

Messieurs, la rvolution de fvrier, et, pour ma part, puisqu'elle
semble vaincue, puisqu'elle est calomnie, je chercherai toutes les
occasions de la glorifier dans ce qu'elle a fait de magnanime et de
beau (_Trs bien! trs bien!_), la rvolution de fvrier avait eu deux
magnifiques penses. La premire, je vous la rappelais l'autre jour,
ce fut de monter jusqu'aux sommets de l'ordre politique et d'en
arracher la peine de mort; la seconde, ce fut d'lever subitement les
plus humbles rgions de l'ordre social au niveau des plus hautes et
d'y installer la souverainet.

Double et pacifique victoire du progrs qui, d'une part, relevait
l'humanit, qui, d'autre part, constituait le peuple, qui emplissait
de lumire en mme temps le monde politique et le monde social, et qui
les rgnrait et les consolidait tous deux  la fois, l'un par la
clmence, l'autre par l'galit. (_Bravo!  gauche._)

Messieurs, le grand acte, tout ensemble politique et chrtien, par
lequel la rvolution de fvrier fit pntrer son principe jusque dans
les racines mmes de l'ordre social, fut l'tablissement du suffrage
universel, fait capital, fait immense, vnement considrable qui
introduisit dans l'tat un lment nouveau, irrvocable, dfinitif.
Remarquez-en, messieurs, toute la porte. Certes, ce fut une grande
chose de reconnatre le droit de tous, de composer l'autorit
universelle de la somme des liberts individuelles, de dissoudre
ce qui restait des castes dans l'unit auguste d'une souverainet
commune, et d'emplir du mme peuple tous les compartiments du vieux
monde social; certes, cela fut grand. Mais, messieurs, c'est surtout
dans son action sur les classes qualifies jusqu'alors classes
infrieures qu'clate la beaut du suffrage universel. (_Rires
ironiques  droite._)

Messieurs, vos rires me contraignent d'y insister. Oui, le merveilleux
ct du suffrage universel, le ct efficace, le ct politique, le
ct profond, ce ne fut pas de lever le bizarre interdit lectoral qui
pesait, sans qu'on pt deviner pourquoi,--mais c'tait la sagesse des
grands hommes d'tat de ce temps-l (_on rit  gauche_),--qui sont
les mmes que ceux de ce temps-ci....--(_nouveaux rires approba
 gauche_); ce ne fut pas, dis-je, de lever le bizarre interdit
lectoral qui pesait sur une partie de ce qu'on nommait la classe
moyenne, et mme de ce qu'on nommait la classe leve; ce ne fut pas
de restituer son droit  l'homme qui tait avocat, mdecin, lettr,
administrateur, officier, professeur, prtre, magistrat, et qui
n'tait pas lecteur;  l'homme qui tait jur, et qui n'tait pas
lecteur;  l'homme qui tait membre de l'institut, et qui n'tait
pas lecteur;  l'homme qui tait pair de France, et qui n'tait pas
lecteur; non, le ct merveilleux, je le rpte, le ct profond,
efficace, politique du suffrage universel, ce fut d'aller chercher
dans les rgions douloureuses de la socit, dans les bas-fonds, comme
vous dites, l'tre courb sous le poids des ngations sociales, l'tre
froiss qui, jusqu'alors, n'avait eu d'autre espoir que la rvolte, et
de lui apporter l'esprance sous une autre forme (_Trs bien!_), et de
lui dire: Vote! ne te bats plus! (_Mouvement._) Ce fut de rendre sa
part de souverainet  celui qui jusque-l n'avait eu que sa part de
souffrance! Ce fut d'aborder dans ses tnbres matrielles et morales
l'infortun qui, dans les extrmits de sa dtresse, n'avait d'autre
arme, d'autre dfense, d'autre ressource que la violence, et de lui
retirer la violence, et de lui remettre dans les mains,  la place de
la violence, le droit! (_Bravos prolongs._)

Oui, la grande sagesse de cette rvolution de fvrier qui, prenant
pour base de la politique l'vangile (_ droite: Quelle impit!_),
institua le suffrage universel, sa grande sagesse, et en mme temps sa
grande justice, ce ne fut pas seulement de confondre et de dignifier
dans l'exercice du mme pouvoir souverain le bourgeois et le
proltaire; ce fut d'aller chercher dans l'accablement, dans le
dlaissement, dans l'abandon, dans cet abaissement qui conseille si
mal, l'homme de dsespoir, et de lui dire: Espre! l'homme de colre,
et de lui dire: Raisonne! le mendiant, comme on l'appelle, le
vagabond, comme on l'appelle, le pauvre, l'indigent, le dshrit, le
malheureux, le misrable, comme on l'appelle, et de le sacrer citoyen!
(_Acclamation  gauche._)

Voyez, messieurs, comme ce qui est profondment juste est toujours en
mme temps profondment politique. Le suffrage universel, en donnant
un bulletin  ceux qui souffrent, leur te le fusil. En leur donnant
la puissance, il leur donne le calme. Tout ce qui grandit l'homme
l'apaise. (_Mouvement._)

Le suffrage universel dit  tous, et je ne connais pas de plus
admirable formule de la paix publique: Soyez tranquilles, vous tes
souverains. (_Sensation._)

Il ajoute: Vous souffrez? eh bien! n'aggravez pas vos souffrances,
n'aggravez pas les dtresses publiques par la rvolte. Vous souffrez?
eh bien! vous allez travailler vous-mmes, ds  prsent, au grand
oeuvre de la destruction de la misre, par des hommes qui seront 
vous, par des hommes en qui vous mettrez votre me, et qui seront, en
quelque sorte, votre main. Soyez tranquilles.

Puis, pour ceux qui seraient tents d'tre rcalcitrants, il dit:

--Avez-vous vot? Oui. Vous avez puis votre droit, tout est dit.
Quand le vote a parl, la souverainet a prononc. Il n'appartient pas
 une fraction de dfaire ni de refaire l'oeuvre collective. Vous tes
citoyens, vous tes libres, votre heure reviendra, sachez l'attendre.
En attendant, parlez, crivez, discutez, enseignez, clairez;
clairez-vous, clairez les autres. Vous avez  vous, aujourd'hui,
la vrit, demain la souverainet, vous tes forts. Quoi! deux modes
d'action sont  votre disposition, le droit du souverain et le rle du
rebelle, vous choisiriez le rle du rebelle! ce serait une sottise et
ce serait un crime. (_Applaudissements  gauche._)

Voil les conseils que donne aux classes souffrantes le suffrage
universel. (_Oui! oui!  gauche--Rires  droite._) Messieurs,
dissoudre les animosits, dsarmer les haines, faire tomber la
cartouche des mains de la misre, relever l'homme injustement abaiss
et assainir l'esprit malade par ce qu'il y a de plus pur au monde, le
sentiment du droit librement exerc, reprendre  chacun le droit de
force, qui est le fait naturel, et lui rendre en change la part de
souverainet, qui est le fait social, montrer aux souffrances une
issue vers la lumire et le bien-tre, loigner les chances
rvolutionnaires et donner  la socit, avertie, le temps de s'y
prparer, inspirer aux masses cette patience forte qui fait les grands
peuples, voil l'oeuvre du suffrage universel (_sensation profonde_),
oeuvre minemment sociale au point de vue de l'tat, minemment morale
au point de vue de l'individu.

Mditez ceci, en effet: sur cette terre d'galit et de libert, tous
les hommes respirent le mme air et le mme droit. (_Mouvement._) Il y
a dans l'anne un jour o celui qui vous obit se voit votre pareil,
o celui qui vous sert se voit votre gal, o chaque citoyen, entrant
dans la balance universelle, sent et constate la pesanteur spcifique
du droit de cit, et o le plus petit fait quilibre au plus grand.
(_Bravo!  gauche.--On rit  droite._) Il y a un jour dans l'anne o
le gagne-pain, le journalier, le manoeuvre, l'homme qui trane des
fardeaux, l'homme qui casse des pierres au bord des routes, juge le
snat, prend dans sa main, durcie par le travail, les ministres, les
reprsentants, le prsident de la rpublique, et dit: La puissance,
c'est moi! Il y a un jour dans l'anne o le plus imperceptible
citoyen, o l'atome social participe  la vie immense du pays tout
entier, o la plus troite poitrine se dilate  l'air vaste des
affaires publiques; un jour o le plus faible sent en lui la grandeur
de la souverainet nationale, o le plus humble sent en lui l'me de
la patrie! (_Applaudissements  gauche.--Rires et bruit  droite._)
Quel accroissement de dignit pour l'individu, et par consquent de
moralit! Quelle satisfaction, et par consquent quel apaisement!
Regardez l'ouvrier qui va au scrutin. Il y entre, avec le front triste
du proltaire accabl, il en sort avec le regard d'un souverain.
(_Acclamations  gauche.--Murmures  droite._)

Or qu'est-ce que tout cela, messieurs? C'est la fin de la violence,
c'est la fin de la force brutale, c'est la fin de l'meute, c'est
la fin du fait matriel, et c'est le commencement du fait moral.
(_Mouvement_) C'est, si vous permettez que je rappelle mes propres
paroles, le droit d'insurrection aboli par le droit de suffrage.
(_Sensation._)

Eh bien! vous, lgislateurs chargs par la providence de fermer les
abmes et non de les ouvrir, vous qui tes venus pour consolider
et non pour branler, vous, reprsentants de ce grand peuple de
l'initiative et du progrs, vous, hommes de sagesse et de raison, qui
comprenez toute la saintet de votre mission, et qui, certes, n'y
faillirez pas, savez-vous ce que vient faire aujourd'hui cette loi
fatale, cette loi aveugle qu'on ose si imprudemment vous prsenter?
(_Profond silence._)

Elle vient, je le dis avec un frmissement d'angoisse, je le dis avec
l'anxit douloureuse du bon citoyen pouvant des aventures o l'on
prcipite la patrie, elle vient proposer  l'assemble l'abolition du
droit de suffrage pour les classes souffrantes, et, par consquent,
je ne sais quel rtablissement abominable et impie du droit
d'insurrection. (_Mouvement prolong._)

Voil toute la situation en deux mots. (_Nouveau mouvement._)

Oui, messieurs, ce projet, qui est toute une politique, fait deux
choses, il fait une loi, et il cre une situation.

Une situation grave, inattendue, nouvelle, menaante, complique,
terrible.

Allons au plus press. Le tour de la loi, considre en elle-mme,
viendra. Examinons d'abord la situation.

Quoi! aprs deux annes d'agitation et d'preuves, insparables, il
faut bien le dire, de toute grande commotion sociale, le but tait
atteint!

Quoi! la paix tait faite! Quoi! le plus difficile de la solution, le
procd, tait trouv, et, avec le procd, la certitude. Quoi! le
mode de cration pacifique du progrs tait substitu au mode violent;
les impatiences et les colres avaient dsarm; l'change du droit
de rvolte contre le droit de suffrage tait consomm; l'homme des
classes souffrantes avait accept, il avait doucement et noblement
accept. Nulle agitation, nulle turbulence. Le malheureux s'tait
senti rehauss par la confiance sociale. Ce nouveau citoyen, ce
souverain restaur, tait entr dans la cit avec une dignit sereine.
(_Applaudissements  gauche.--Depuis quelques instants, un bruit
presque continuel, venant de certains bancs de la droite, se mle  la
voix de l'orateur. M. Victor Hugo s'interrompt et se tourne vers la
droite._)

Messieurs, je sais bien que ces interruptions calcules et
systmatiques (_dngations  droite.--Oui! oui!  gauche_) ont pour
but de dconcerter la pense de l'orateur (_C'est vrai!_) et de lui
ter la libert d'esprit, ce qui est une manire de lui ter la
libert de la parole. (_Trs bien!_) Mais c'est l vraiment un triste
jeu, et peu digne d'une grande assemble. (_Dngations  droite._)
Quant  moi, je mets le droit de l'orateur sous la sauvegarde de la
majorit vraie, c'est--dire de tous les esprits gnreux et justes
qui sigent sur tous les bancs et qui sont toujours les plus nombreux
parmi les lus d'un grand peuple. (_Trs bien!  gauche. --Silence 
droite._)

Je reprends. La vie publique avait saisi le proltaire sans l'tonner
ni l'enivrer. Les jours d'lection taient pour le pays mieux que
des jours de fte, c'taient des jours de calme. (_C'est vrai!_) En
prsence de ce calme, le mouvement des affaires, des transactions,
du commerce, de l'industrie, du luxe, des arts, avait repris; les
pulsations de la vie rgulire revenaient. Un admirable rsultat tait
obtenu. Un imposant trait de paix tait sign entre ce qu'on appelle
encore le haut et le bas de la socit. (_Oui! oui!_)

Et c'est l le moment que vous choisissez pour tout remettre en
question! Et ce trait sign, vous le dchirez! (_Mouvement._) Et
c'est prcisment cet homme, le dernier sur l'chelle de vie, qui,
maintenant, esprait remonter, peu  peu et tranquillement, c'est
ce pauvre, c'est ce malheureux, nagure redoutable, maintenant
rconcili, apais, confiant, fraternel, c'est lui que votre loi va
chercher! Pourquoi? Pour faire une chose insense, indigne, odieuse,
anarchique, abominable! pour lui reprendre son droit de suffrage!
pour l'arracher aux ides de paix, de conciliation, d'esprance, de
justice, de concorde, et, par consquent, pour le rendre aux ides
de violence! Mais quels hommes de dsordre tes-vous donc? (_Nouveau
mouvement._)

Quoi! le port tait trouv, et c'est vous qui recommencez les
aventures! Quoi! le pacte tait conclu, et c'est vous qui le violez!

Et pourquoi cette violation du pacte? pourquoi cette agression en
pleine paix? pourquoi ces emportements? pourquoi cet attentat?
pourquoi cette folie? Pourquoi? je vais vous le dire. C'est parce
qu'il a plu au peuple, aprs avoir nomm qui vous vouliez, ce que vous
avez trouv fort bon, de nommer qui vous ne vouliez pas, ce que vous
trouvez mauvais. C'est parce qu'il a jug dignes de son choix des
hommes que vous jugiez dignes de vos insultes. C'est parce qu'il est
prsumable qu'il a la hardiesse de changer d'avis sur votre compte
depuis que vous tes le pouvoir, et qu'il peut comparer les actes aux
programmes, et ce qu'on avait promis avec ce qu'on a tenu. (_C'est
cela!_) C'est parce qu'il est probable qu'il ne trouve pas votre
gouvernement compltement sublime. (_Trs bien!--On rit._) C'est parce
qu'il semble se permettre de ne pas vous admirer comme il convient.
(_Trs bien! trs bien!--Mouvement._) C'est parce qu'il ose user de
son vote  sa fantaisie, ce peuple, parce qu'il parat avoir cette
audace inoue de s'imaginer qu'il est libre, et que, selon toute
apparence, il lui passe par la tte cette autre ide trange qu'il est
souverain. (_Trs bien!_) C'est, enfin, parce qu'il a l'insolence de
vous donner un avis sous cette forme pacifique du scrutin et de ne pas
se prosterner purement et simplement  vos pieds. (_Mouvement._) Alors
vous vous indignez, vous vous mettez en colre, vous dclarez la
socit en danger, vous vous criez: Nous allons te chtier, peuple!
Nous allons te punir, peuple! Tu vas avoir affaire  nous, peuple!--Et
comme ce maniaque de l'histoire, vous battez de verges l'ocan!
(_Acclamation  gauche._)

Que l'assemble me permette ici une observation qui, selon moi,
claire jusqu'au fond, et d'un jour vrai et rassurant, cette grande
question du suffrage universel.

Quoi! le gouvernement veut restreindre, amoindrir, monder, mutiler le
suffrage universel! Mais y a-t-il bien rflchi? Mais voyons, vous,
ministres, hommes srieux, hommes politiques, vous rendez-vous
bien compte de ce que c'est que le suffrage universel? le suffrage
universel vrai, le suffrage universel sans restrictions, sans
exclusions, sans dfiances, comme la rvolution de fvrier l'a tabli,
comme le comprennent et le veulent les hommes de progrs? (_Au banc
des ministres: C'est de l'anarchie. Nous ne voulons pas de a!_)

Je vous entends, vous me rpondez:--Nous n'en voulons pas! c'est le
mode de cration de l'anarchie!--(_Oui! oui!  droite._) Eh bien!
c'est prcisment tout le contraire. C'est le mode de cration du
pouvoir. (_Bravo!  gauche._) Oui, il faut le dire et le dire bien
haut, et j'y insiste, ceci, selon moi, devrait clairer toute cette
discussion: ce qui sort du suffrage universel, c'est la libert, sans
nul doute, mais c'est encore plus le pouvoir que la libert!

Le suffrage universel, au milieu de toutes nos oscillations orageuses,
cre un point fixe. Ce point fixe, c'est la volont nationale
lgalement manifeste; la volont nationale, robuste amarre de l'tat,
ancre d'airain qui ne casse pas et que viennent battre vainement tour
 tour le flux des rvolutions et le reflux des ractions! (_Profonde
sensation._)

Et, pour que le suffrage universel puisse crer ce point fixe, pour
qu'il puisse dgager la volont nationale dans toute sa plnitude
souveraine, il faut qu'il n'ait rien de contestable (_C'est vrai!
c'est cela!_); il faut qu'il soit bien rellement le suffrage
universel, c'est--dire qu'il ne laisse personne, absolument personne
en dehors du vote; qu'il fasse de la cit la chose de tous, sans
exception; car, en pareille matire, faire une exception, c'est
commettre une usurpation (_Bravo!  gauche_); il faut, en un mot,
qu'il ne laisse  qui que ce soit le droit redoutable de dire  la
socit: Je ne te connais pas! (_Mouvement prolong._)

A ces conditions, le suffrage universel produit le pouvoir, un pouvoir
colossal, un pouvoir suprieur  tous les assauts, mme les plus
terribles; un pouvoir qui pourra tre attaqu, mais qui ne pourra tre
renvers, tmoin le 15 mai, tmoin le 23 juin (_C'est vrai! c'est
vrai!_); un pouvoir invincible parce qu'il pose sur le peuple, comme
Ante parce qu'il pose sur la terre! (_Applaudissements  gauche._)
Oui, grce au suffrage universel, vous crez et vous mettez au service
de l'ordre un pouvoir o se condense toute la force de la nation; un
pouvoir pour lequel il n'y a qu'une chose qui soit impossible,
c'est de dtruire son principe, c'est de tuer ce qui l'a engendr.
(_Nouveaux applaudissements  gauche._)

Grce au suffrage universel, dans notre poque o flottent et
s'croulent toutes les fictions, vous trouvez le fond solide de la
socit. Ah! vous tes embarrasss du suffrage universel, hommes
d'tat! ah! vous ne savez que faire du suffrage universel! Grand Dieu!
c'est le point d'appui, l'inbranlable point d'appui qui suffirait 
un Archimde politique pour soulever le monde! (_Longue acclamation 
gauche._)

Ministres, hommes qui nous gouvernez, en dtruisant le caractre
intgral du suffrage universel, vous attentez au principe mme du
pouvoir, du seul pouvoir possible aujourd'hui! Comment ne voyez-vous
pas cela?

Tenez, voulez-vous que je vous le dise? Vous ne savez pas vous-mmes
ce que vous tes ni ce que vous faites. Je n'accuse pas vos
intentions, j'accuse votre aveuglement. Vous vous croyez, de bonne
foi, des conservateurs, des reconstructeurs de la socit, des
organisateurs? Eh bien! je suis fch de dtruire votre illusion; 
votre insu, candidement, innocemment, vous tes des rvolutionnaires!
(_Longue et universelle sensation._)

Oui! et des rvolutionnaires de la plus dangereuse espce, des
rvolutionnaires de l'espce nave! (_Hilarit gnrale._) Vous avez,
et plusieurs d'entre vous l'ont dj prouv, ce talent merveilleux de
faire des rvolutions sans le voir, sans le vouloir et sans le savoir
(_nouvelle hilarit_), en voulant faire autre chose! (_On rit.--Trs
bien! trs bien!_) Vous nous dites: Soyez tranquilles! Vous saisissez
dans vos mains, sans vous douter de ce que cela pse, la France, la
socit, le prsent, l'avenir, la civilisation, et vous les laissez
tomber sur le pav par maladresse! Vous faites la guerre  l'abme en
vous y jetant tte baisse! (_Long mouvement.--M. d'Hautpoul rit._)

Eh bien! l'abme ne s'ouvrira pas! (_Sensation._) Le peuple ne
sortira pas de son calme! Le peuple calme, c'est l'avenir sauv.
(_Applaudissements  gauche.--Rumeurs  droite._)

L'intelligente et gnreuse population parisienne sait cela,
voyez-vous, et, je le dis sans comprendre que de telles paroles
puissent veiller des murmures, Paris offrira ce grand et instructif
spectacle que si le gouvernement est rvolutionnaire, le peuple sera
conservateur. (_Bravo! bravo!--Rires  droite._)

Il a  conserver, en effet, ce peuple, non-seulement l'avenir de la
France, mais l'avenir de toutes les nations! Il a  conserver le
progrs humain dont la France est l'me, la dmocratie dont la France
est le foyer, et ce travail magnifique que la France fait et qui, des
hauteurs de la France, se rpand sur le monde, la civilisation par la
libert! (_Explosion de bravos._) Oui, le peuple sait cela, et
quoi qu'on fasse, je le rpte, il ne remuera pas. Lui qui a la
souverainet, il saura aussi avoir la majest. (_Mouvement._) Il
attendra, impassible, que son jour, que le jour infaillible, que
le jour lgal se lve! Comme il le fait dj depuis huit mois, aux
provocations quelles qu'elles soient, aux agressions quelles qu'elles
soient, il opposera la formidable tranquillit de la force, et il
regardera, avec le sourire indign et froid du ddain, vos pauvres
petites lois, si furieuses et si faibles, dfier l'esprit du sicle,
dfier le bon sens public, dfier la dmocratie, et enfoncer leurs
malheureux petits ongles dans le granit du suffrage universel!
(_Acclamation prolonge  gauche._)

Messieurs, un dernier mot. J'ai essay de caractriser la situation.
Avant de descendre de cette tribune, permettez-moi de caractriser la
loi.

Cette loi, comme brandon rvolutionnaire, les hommes du progrs
pourraient la redouter; comme moyen lectoral, ils la ddaignent.

Ce n'est pas qu'elle soit mal faite, au contraire. Tout inefficace
qu'elle est et qu'elle sera, c'est une loi savante, c'est une loi
construite dans toutes les rgles de l'art. Je lui rends justice. (_On
rit._)

Tenez, voyez, chaque dtail est une habilet. Passons, s'il vous
plat, cette revue instructive. (_Nouveaux rires.--Trs bien!_)

A la simple rsidence dcrte par la constituante, elle substitue
sournoisement le domicile. Au lieu de six mois, elle crit trois ans,
et elle dit: C'est la mme chose. (_Dngations  droite._) A la place
du principe de la permanence des listes, ncessaire  la sincrit
de l'lection, elle met, sans avoir l'air d'y toucher (_on rit_), le
principe de la permanence du domicile, attentatoire au droit de
l'lecteur. Sans en dire un mot, elle biffe l'article 104 du code
civil, qui n'exige pour la constatation du domicile qu'une
simple dclaration, et elle remplace cet article 104 par le cens
indirectement rtabli, et,  dfaut du cens, par une sorte
d'assujettissement lectoral mal dguis de l'ouvrier au patron, du
serviteur au matre, du fils au pre. Elle cre ainsi, imprudence
mle  tant d'habilets, une sourde guerre entre le patron et
l'ouvrier, entre le domestique et le matre, et, chose coupable, entre
le pre et le fils. (_Mouvement.--C'est vrai!_)

Ce droit de suffrage, qui, je crois l'avoir dmontr, fait partie de
l'entit du citoyen, ce droit de suffrage sans lequel le citoyen n'est
pas, ce droit qui fait plus que le suivre, qui s'incorpore  lui, qui
respire dans sa poitrine, qui coule dans ses veines avec son sang, qui
va, vient et se meut avec lui, qui est libre avec lui, qui nat avec
lui pour ne mourir qu'avec lui, ce droit imperdable, essentiel,
personnel, vivant, sacr (_on rit  droite_), ce droit, qui est le
souffle, la chair et l'me d'un homme, votre loi le prend  l'homme
et le transporte  quoi? A la chose inanime, au logis, au tas de
pierres, au numro de la maison! Elle attache l'lecteur  la glbe!
(_Bravos  gauche.--Murmures  droite._)

Je continue.

Elle entreprend, elle accomplit, comme la chose la plus simple du
monde, cette normit, de faire supprimer par le mandataire le titre
du mandant. (_Mouvement._) Quoi encore? Elle chasse de la cit lgale
des classes entires de citoyens, elle proscrit en masse de certaines
professions librales, les artistes dramatiques, par exemple, que
l'exercice de leur art contraint  changer de rsidence  peu prs
tous les ans.

A DROITE.--Les comdiens dehors! Eh bien! tantmieux.

M. VICTOR HUGO.--Je constate, et le _Moniteur_ constatera que, lorsque
j'ai dplor l'exclusion d'une classe de citoyens digne entre toutes
d'estime et d'intrt, de ce ct on a ri et on a dit: Tant mieux!

A DROITE.--Oui! oui!

M. TH. BAC.--C'est l'excommunication qui revient. Vos pres jetaient
les comdiens hors de l'glise, vous faites mieux, vous les jetez hors
de la socit. (_Trs bien!  gauche._)

A DROITE.--Oui! oui!

M. VICTOR HUGO.--Passons. Je continue l'examen de votre loi. Elle
assimile, elle identifie l'homme condamn pour dlit commun et
l'crivain frapp pour dlit de presse. (_A droite: Elle fait bien!_)
Elle les confond dans la mme indignit et dans la mme exclusion. (_A
droite: Elle a raison!_) De telle sorte que si Voltaire vivait, comme
le prsent systme, qui cache sous un masque d'austrit transparente
son intolrance religieuse et son intolrance politique (_mouvement_),
ferait certainement condamner Voltaire pour offense  la morale
publique et religieuse.... (_A droite: Oui! oui! et l'on ferait trs
bien!...--M. Thiers et M. de Montalembert s'agitent sur leur banc._)

M. TH. BAC.--Et Branger! il serait indigne!

AUTRES voix.--Et M. Michel Chevalier!

M. VICTOR HUGO.--Je n'ai voulu citer aucun vivant. J'ai pris un des
plus grands et des plus illustres noms qui soient parmi les peuples,
un nom qui est une gloire de la France, et je vous dis: Voltaire
tomberait sous votre loi, et vous auriez sur la liste des exclusions
et des indignits le repris de justice Voltaire. (_Long mouvement._)

A DROITE.--Et ce serait trs bien! (_Inexprimable agitation sur tous
les bancs._)

M. VICTOR HUGO _reprend_:--Ce serait trs bien, n'est-ce pas? Oui,
vous auriez sur vos listes d'exclus et d'indignes le repris de justice
Voltaire (_nouveau mouvement_), ce qui ferait grand plaisir  Loyola!
(_Applaudissements  gauche et longs clats de rire._)

Que vous dirai-je? Cette loi construit, avec une adresse funeste, tout
un systme de formalits et de dlais qui entranent des dchances.
Elle est pleine de piges et de trappes o se perdra le droit de trois
millions d'hommes! (_Vive sensation._) Messieurs, cette loi viole,
ceci rsume tout, ce qui est antrieur et suprieur  la constitution,
la souverainet de la nation. (_Oui! oui!_)

Contrairement au texte formel de l'article premier de cette
constitution, elle attribue  une fraction du peuple l'exercice de la
souverainet qui n'appartient qu' l'universalit des citoyens, et
elle fait gouverner fodalement trois millions d'exclus par six
millions de privilgis. Elle institue des ilotes (_mouvement_),
fait monstrueux! Enfin, par une hypocrisie qui est en mme temps une
suprme ironie, et qui, du reste, complte admirablement l'ensemble
des sincrits rgnantes, lesquelles appellent les proscriptions
romaines amnisties, et la servitude de l'enseignement libert
(_Bravo!_), cette loi continue de donner  ce suffrage restreint, 
ce suffrage mutil,  ce suffrage privilgi,  ce suffrage des
domicilis, le nom de suffrage universel! Ainsi, ce que nous discutons
en ce moment, ce que je discute, moi,  cette tribune, c'est la loi du
suffrage universel! Messieurs, cette loi, je ne dirai pas,  Dieu ne
plaise! que c'est Tartuffe qui l'a faite, mais j'affirme que c'est
Escobar qui l'a baptise. (_Vifs applaudissements et hilarit sur tous
les bancs._)

Eh bien! j'y insiste, avec toute cette complication de finesses, avec
tout cet enchevtrement de piges, avec tout cet entassement de ruses,
avec tout cet chafaudage de combinaisons et d'expdients, savez-vous
si, par impossible, elle est jamais applique, quel sera le rsultat
de cette loi? Nant. (_Sensation._)

Nant pour vous qui la faites. (_A droite: C'est notre affaire!_)

C'est que, comme je vous le disais tout  l'heure, votre projet de loi
est tmraire, violent, monstrueux, mais il est chtif. Rien n'gale
son audace, si ce n'est son impuissance. (_Oui! c'est vrai!_) Ah! s'il
ne faisait pas courir  la paix publique l'immense risque que je viens
de signaler  cette grande assemble, je vous dirais: Mon Dieu! qu'on
le vote! il ne pourra rien et il ne fera rien. Les lecteurs maintenus
vengeront les lecteurs supprims. La raction aura recrut pour
l'opposition. Comptez-y. Le souverain mutil sera un souverain
indign. (_Vive approbation  gauche._)

Allez, faites! retranchez trois millions d'lecteurs, retranchez-en
quatre, retranchez-en huit millions sur neuf. Fort bien! Le rsultat
sera le mme pour vous, sinon pire. (_Oui! oui!_) Ce que vous ne
retrancherez pas, ce sont vos fautes (_mouvement_); ce sont tous les
contre-sens de votre politique de compression; c'est votre incapacit
fatale (_rires au banc des ministres_); c'est votre ignorance du pays
actuel; c'est l'antipathie qu'il vous inspire et l'antipathie que vous
lui inspirez. (_Nouveau mouvement._) Ce que vous ne retrancherez pas,
c'est le temps qui marche, c'est l'heure qui sonne, c'est la terre qui
tourne, c'est le mouvement ascendant des ides, c'est la progression
dcroissante des prjugs, c'est l'cartement de plus en plus profond
entre le sicle et vous, entre les jeunes gnrations et vous, entre
l'esprit de libert et vous, entre l'esprit de philosophie et vous.
(_Trs bien! trs bien!_)

Ce que vous ne retrancherez pas, c'est ce fait invincible, que,
pendant que vous allez d'un ct, la nation va de l'autre, que ce qui
est pour vous l'orient est pour elle le couchant, et que vous tournez
le dos  l'avenir, tandis que ce grand peuple de France, la face tout
inonde de lumire par l'aube de l'humanit nouvelle qui se lve,
tourne le dos au pass! (_Explosion de bravos  gauche._)

Tenez, faites-en votre sacrifice! que cela vous plaise ou non, le
pass est le pass. (_Bravos._) Essayez de raccommoder ses vieux
essieux et ses vieilles roues, attelez-y dix-sept hommes d'tat si
vous voulez. (_Rire universel._) Dix-sept hommes d'tat de renfort!
(_Nouveaux rires prolongs._) Tranez-le au grand jour du temps
prsent, eh bien! quoi! ce sera toujours le pass! On verra mieux
sa dcrpitude, voil tout. (_Rires et applaudissements 
gauche.--Murmures  droite._)

Je me rsume et je finis.

Messieurs, cette loi est invalide, cette loi est nulle, cette loi
est morte mme avant d'tre ne. Et savez-vous ce qui la tue? C'est
qu'elle ment! (_Profonde sensation._) C'est qu'elle est hypocrite dans
le pays de la franchise, c'est qu'elle est dloyale dans le pays de
l'honntet! C'est qu'elle n'est pas juste, c'est qu'elle n'est pas
vraie, c'est qu'elle cherche en vain  crer une fausse justice et une
fausse vrit sociales! Il n'y a pas deux justices et deux vrits.
Il n'y a qu'une justice, celle qui sort de la conscience, et il n'y a
qu'une vrit, celle qui vient de Dieu! Hommes qui nous gouvernez,
savez-vous ce qui tue votre loi? C'est qu'au moment o elle vient
furtivement drober le bulletin, voler la souverainet dans la poche
du faible et du pauvre, elle rencontre le regard svre, le regard
terrible de la probit nationale! lumire foudroyante sous laquelle
votre oeuvre de tnbres s'vanouit. (_Mouvement prolong._)

Tenez, prenez-en votre parti. Au fond de la conscience de
tout citoyen, du plus humble comme du plus grand, au fond de
l'me--j'accepte vos expressions--du dernier mendiant, du dernier
vagabond, il y a un sentiment sublime, sacr, indestructible,
incorruptible, ternel, le droit! (_sensation_) ce sentiment, qui est
l'lment de la raison de l'homme; ce sentiment, qui est le granit de
la conscience humaine; le droit, voil le rocher sur lequel viennent
chouer et se briser les iniquits, les hypocrisies, les mauvais
desseins, les mauvaises lois, les mauvais gouvernements! Voil
l'obstacle cach, invisible, obscurment perdu au plus profond des
esprits, mais incessamment prsent et debout, auquel vous vous
heurterez toujours, et que vous n'userez jamais, quoi que vous
fassiez! (_Non! non!_) Je vous le dis, vous perdez vos peines. Vous ne
le dracinerez pas! vous ne l'branlerez pas! Vous arracheriez
plutt l'cueil du fond de la mer que le droit du coeur du peuple!
(_Acclamations  gauche._)

Je vote contre le projet de loi. (_La sance est suspendue au milieu
d'une inexprimable agitation._)


VII

RPLIQUE A M. DE MONTALEMBERT

23 mai 1850.

M. VICTOR HUGO.--Je demande la parole pour un fait personnel.
(_Mouvement._)

M. LE PRSIDENT.--M. Victor Hugo a la parole.

M. VICTOR HUGO, _ la tribune_. (_Profond silence._)

--Messieurs, dans des circonstances graves comme celles que nous
traversons, les questions personnelles ne sont bonnes, selon moi, qu'
faire perdre du temps aux assembles, et si trois honorables orateurs,
M. Jules de Lasteyrie, un deuxime dont le nom m'chappe (_on rit
 gauche, tous les regards se portent sur M. Bchard_), et M. de
Montalembert, n'avaient pas tous les trois, l'un aprs l'autre,
dirig contre moi, avec une persistance singulire, la mme trange
allgation, je ne serais certes pas mont  cette tribune.

J'y monte en ce moment pour n'y dire qu'un mot. Je laisse de ct
les attaques passionnes qui m'ont fait sourire. L'honorable gnral
Cavaignac a dit noblement hier qu'il ddaignait de certains loges; je
ddaigne, moi, de certaines injures (_sensation_), et je vais purement
et simplement au fait.

L'honorable M. de Lasteyrie a dit, et les deux honorables orateurs ont
rpt aprs lui, avec des formes varies, que j'avais glorifi plus
d'un pouvoir, et que par consquent mes opinions taient mobiles, et
que j'tais aujourd'hui en contradiction avec moi-mme.

Si mes honorables adversaires entendent faire allusion par l aux vers
royalistes, inspirs du reste par le sentiment le plus candide et le
plus pur, que j'ai faits dans mon adolescence, dans mon enfance mme,
quelques-uns avant l'ge de quinze ans, ce n'est qu'une purilit,
et je n'y rponds pas. (_Mouvement._) Mais si c'est aux opinions de
l'homme qu'ils s'adressent, et non  celles de l'enfant (_Trs bien! 
gauche.--Rires  droite_), voici ma rponse (_coutez! coutez!_):

Je vous livre  tous,  tous mes adversaires, soit dans cette
assemble, soit hors de cette assemble, je vous livre, depuis l'anne
1827, poque o j'ai eu ge d'homme, je vous livre tout ce que j'ai
crit, vers ou prose; je vous livre tout ce que j'ai dit  toutes les
tribunes, non seulement  l'assemble lgislative, mais  l'assemble
constituante, mais aux runions lectorales, mais  la tribune de
l'institut, mais  la tribune de la chambre des pairs. (_Mouvement._)

Je vous livre, depuis cette poque, tout ce que j'ai crit partout o
j'ai crit, tout ce que j'ai dit partout o j'ai parl, je vous livre
tout, sans rien retenir, sans rien rserver, et je vous porte  tous,
du haut de cette tribune, le dfi de trouver dans tout cela, dans ces
vingt-trois annes de l'me, de la vie et de la conscience d'un homme,
toutes grandes ouvertes devant vous, une page, une ligne, un mot,
qui, sur quelque question de principes que ce soit, me mette en
contradiction avec ce que je dis et avec ce que je suis aujourd'hui!
(_Bravo! bravo!--Mouvement prolong._)

Explorez, fouillez, cherchez, je vous ouvre tout, je vous livre tout;
imprimez mes anciennes opinions en regard de mes nouvelles, je vous en
dfie. (_Nouveau mouvement._)

Si ce dfi n'est pas relev, si vous reculez devant ce dfi, je le dis
et je le dclare une fois pour toutes, je ne rpondrai plus  cette
nature d'attaques que par un profond ddain, et je les livrerai  la
conscience publique, qui est mon juge et le vtre! (_Acclamations 
gauche._)

M. de Montalembert a dit,--en vrit j'prouve quelque pudeur 
rpter de telles paroles,--il a dit que j'avais flatt toutes les
causes et que je les avais toutes renies. Je le somme de venir dire
ici quelles sont les causes que j'ai flattes et quelles sont les
causes que j'ai renies.

Est-ce Charles X dont j'ai honor l'exil au moment de sa chute,
en 1830, et dont j'ai honor la tombe aprs sa mort, en 1836?
(_Sensation._)

VOIX A DROITE.--Antithse!

M. VICTOR HUGO.--Est-ce madame la duchesse de Berry, dont j'ai fltri
le vendeur et condamn l'acheteur? (_Tous les yeux se tournent vers M.
Thiers._)

M. LE PRSIDENT, _s'adressant  la gauche_.--Maintenant, vous tes
satisfaits; faites silence. (_Exclamations  gauche._)

M. VICTOR HUGO.--Monsieur Dupin, vous n'avez pas dit cela  la droite
hier, quand elle applaudissait.

M. LE PRSIDENT.--Vous trouvez mauvais quand on rit, mais vous trouvez
bon quand on applaudit. L'un et l'autre sont contraires au rglement.
(_Les applaudissements de la gauche redoublent._)

M. DE LA MOSKOWA.--Monsieur le prsident, rappelez-vous le principe de
la libre dfense des accuss.

M. VICTOR HUGO.--Je continue l'examen des causes que j'ai flattes et
que j'ai renies.

Est-ce Napolon, pour la famille duquel j'ai demand la rentre sur
le sol de la patrie, au sein de la chambre des pairs, contre des amis
actuels de M. de Montalembert, que je ne veux pas nommer, et qui, tout
couverts des bienfaits de l'empereur, levaient la main contre le nom
de l'empereur? (_Tous les regards cherchent M. de Montebello._)

Est-ce, enfin, madame la duchesse d'Orlans dont j'ai, l'un des
derniers, le dernier peut-tre, sur la place de la Bastille, le 24
fvrier,  deux heures de l'aprs-midi, en prsence de trente mille
hommes du peuple arms, proclam la rgence, parce que je me souvenais
de mon serment de pair de France? (_Mouvement._) Messieurs, je suis en
effet un homme trange, je n'ai prt dans ma vie qu'un serment, et je
l'ai tenu! (_Trs bien! trs bien!_)

Il est vrai que depuis que la rpublique est tablie, je n'ai pas
conspir contre la rpublique; est-ce l ce qu'on me reproche?
(_Applaudissements  gauche._) Messieurs, je dirai  l'honorable M. de
Montalembert: Dites donc quelles sont les causes que j'ai renies; et,
quant  vous, je ne dirai pas quelles sont les causes que vous avez
flattes et que vous avez renies, parce que je ne me sers pas
lgrement de ces mots-l. Mais je vous dirai quels sont les drapeaux
que vous avez, tristement pour vous, abandonns. Il y en a deux: le
drapeau de la Pologne et le drapeau de la libert. (_A gauche: Trs
bien! trs bien!_)

M. JULES DE LASTEYRIE.--Le drapeau de la Pologne, nous l'avons
abandonn le 15 mai.

M. VICTOR HUGO.--Un dernier mot.

L'honorable M. de Montalembert m'a reproch hier amrement le crime
d'absence. Je lui rponds:--Oui, quand je serai puis de fatigue par
une heure et demie de luttes contre MM. les interrupteurs ordinaires
de la majorit (_cris  droite_), qui recommencent, comme vous voyez!
(_Rires  gauche._)

Quand j'aurai la voix teinte et brise, quand je ne pourrai plus
prononcer une parole, et vous voyez que c'est  peine si je puis
parler aujourd'hui (_la voix de l'orateur est, en effet, visiblement
altre_); quand je jugerai que ma prsence muette n'est pas
ncessaire  l'assemble; surtout quand il ne s'agira que de luttes
personnelles, quand il ne s'agira que de vous et de moi, oui, monsieur
de Montalembert, je pourrai vous laisser la satisfaction de me
foudroyer  votre aise, moi absent, et je me reposerai pendant ce
temps-l.

(_Longs clats de rire  gauche et applaudissements._) Oui, je pourrai
n'tre pas prsent! Mais attaquez, par votre politique, vous et le
parti clrical (_mouvement_), attaquez les nationalits opprimes,
la Hongrie supplicie, l'Italie garrotte, Rome crucifie (_profonde
sensation_); attaquez le gnie de la France par votre loi
d'enseignement; attaquez le progrs humain par votre loi de
dportation; attaquez le suffrage universel par votre loi de
mutilation; attaquez la souverainet du peuple, attaquez la
dmocratie, attaquez la libert, et vous verrez, ces jours-l, si je
suis absent!

(_Explosion de bravos.--L'orateur, en descendant de la tribune, est
entour d'une foule de membres qui le flicitent, et regagne sa place,
suivi par les applaudissements de toute la gauche.--La sance est un
moment suspendue._)


VIII

LA LIBERT DE LA PRESSE


[Note: Depuis le 24 fvrier 1848, les journaux taient affranchis de
l'impt du timbre.

Dans l'espoir de tuer, sous une loi d'impt, la presse rpublicaine,
M. Louis Bonaparte fit prsenter  l'assemble une loi fiscale, qui
rtablissait le timbre sur les feuilles priodiques.

Une entente cordiale, scelle par la loi du 31 mai, rgnait alors
entre le prsident de la rpublique et la majorit de la lgislative.
La commission nomme par la droite donna un assentiment complet  la
loi propose.

Sous l'apparence d'une simple disposition fiscale, le projet soulevait
la grande question de la libert de la presse.

C'est l'poque o M. Rouher disait: _la catastrophe de Fvrier._
(_Note de l'diteur._)]


9 juillet 1850.

Messieurs, quoique les vrits fondamentales, qui sont la base de toute
dmocratie, et en particulier de la grande dmocratie franaise, aient
reu le 31 mai dernier une grave atteinte, comme l'avenir n'est jamais
ferm, il est toujours temps de les rappeler  une assemble lgislative.
Ces vrits, selon moi, les voici:

La souverainet du peuple, le suffrage universel, la libert de la
presse, sont trois choses identiques, ou, pour mieux dire, c'est
la mme chose sous trois noms diffrents. A elles trois, elles
constituent notre droit public tout entier; la premire en est le
principe, la seconde en est le mode, la troisime en est le verbe. La
souverainet du peuple, c'est la nation  l'tat abstrait, c'est l'me
du pays. Elle se manifeste sous deux formes; d'une main, elle crit,
c'est la libert de la presse; de l'autre, elle vote, c'est le
suffrage universel.

Ces trois choses, ces trois faits, ces trois principes, lis d'une
solidarit essentielle, faisant chacun leur fonction, la souverainet
du peuple vivifiant, le suffrage universel gouvernant, la presse
clairant, se confondent dans une troite et indissoluble unit, et
cette unit, c'est la rpublique.

Et voyez comme toutes les vrits se retrouvent et se rencontrent,
parce qu'ayant le mme point de dpart elles ont ncessairement le
mme point d'arrive! La souverainet du peuple cre la libert, le
suffrage universel cre l'galit, la presse, qui l'ait le jour dans
les esprits, cre la fraternit. Partout ou ces trois principes,
souverainet du peuple, suffrage universel, libert de la presse,
existent dans leur puissance et dans leur plnitude, la rpublique
existe, mme sous le mot monarchie. L, o ces trois principes sont
amoindris dans leur dveloppement, opprims dans leur action, mconnus
dans leur solidarit, contests dans leur majest, il y a monarchie ou
oligarchie, mme sous le mot rpublique.

Et c'est alors, comme rien n'est plus dans l'ordre, qu'on peut voir
ce phnomne monstrueux d'un gouvernement reni par ses propres
fonctionnaires. Or, d'tre reni  tre trahi il n'y a qu'un pas.

Et c'est alors que les plus fermes coeurs se prennent  douter des
rvolutions, ces grands vnements maladroits qui font sortir de
l'ombre en mme temps de si hautes ides et de si petits hommes
(_applaudissements_) des rvolutions, que nous proclamons des
bienfaits quand nous voyons leurs principes, mais qu'on peut,
certes, appeler des catastrophes quand on voit leurs ministres!
(_Acclamations_.)

Je reviens, messieurs,  ce que je disais.

Prenons-y garde et ne l'oublions jamais, nous lgislateurs, ces trois
principes, peuple souverain, suffrage universel, presse libre, vivent
d'une vie commune. Aussi voyez comme ils se dfendent rciproquement!
La Libert de la presse est-elle en pril, le suffrage universel se
lve et la protge. Le suffrage universel est-il menac, la presse
accourt et le dfend. Messieurs, toute atteinte  la libert de la
presse, toute atteinte au suffrage universel est un attentat contre
la souverainet nationale. La libert mutile, c'est la souverainet
paralyse. La souverainet du peuple n'est pas, si elle ne peut agir
et si elle ne peut parler. Or, entraver le suffrage universel, c'est
lui ter l'action; entraver la libert de la presse, c'est lui ter la
parole.

Eh bien, messieurs, la premire moiti de cette entreprise redoutable
(_mouvement_) a t faite le 31 mai dernier. On veut aujourd'hui faire
la seconde. Tel est le but de la loi propose. C'est le procs de la
souverainet du peuple qui s'instruit, qui se poursuit et qu'on veut
mener  fin. (_Oui! oui! c'est cela!_) Il m'est impossible, pour ma
part, de ne pas avertir l'assemble.

Messieurs, je l'avouerai, j'ai cru un moment que le cabinet
renoncerait  cette loi.

Il me semblait, en effet, que la libert de la presse tait dj toute
livre au gouvernement. La jurisprudence aidant, on avait contre la
pense tout un arsenal d'armes parfaitement inconstitutionnelles,
c'est vrai, mais parfaitement lgales. Que pouvait-on dsirer de plus
et de mieux? La libert de la presse n'tait-elle pas saisie au collet
par des sergents de ville dans la personne du colporteur? traque
dans la personne du crieur et de l'afficheur? mise  l'amende dans la
personne du vendeur? perscute dans la personne du libraire?
destitue dans la personne de l'imprimeur? emprisonne dans la
personne du grant? Il ne lui manquait qu'une chose, malheureusement
notre sicle incroyant se refuse  ce genre de spectacles utiles,
c'tait d'tre brle vive en place publique, sur un bon bcher
orthodoxe, dans la personne de l'crivain. (_Mouvement_.)

Mais cela pouvait venir. (_Rire approbatif  gauche_.)

Voyez, messieurs, o nous en tions, et comme c'tait bien arrang! De
la loi des brevets d'imprimerie, sainement comprise, on faisait une
muraille entre le journaliste et l'imprimeur. crivez votre journal,
soit; on ne l'imprimera pas. De la loi sur le colportage, dment
interprte, on faisait une murailleentre le journal et le public.
Imprimez votre journal, soit; on ne le distribuera pas. (_Trs bien!_)

Entre ces deux murailles, double enceinte construite autour de la
pense, on disait  la presse: Tu es libre! (_On rit_.) Ce qui
ajoutait aux satisfactions de l'arbitraire les joies de l'ironie.
(_Nouveaux rires_.)

Quelle admirable loi en particulier que cette loi des brevets
d'imprimeur! Les hommes opinitres qui veulent absolument que les
constitutions aient un sens, qu'elles portent un fruit, et qu'elles
contiennent une logique quelconque, ces hommes-l se figuraient que
cette loi de 1814 tait virtuellement abolie par l'article 8 de la
constitution, qui proclame ou qui a l'air de proclamer la libert de
la presse. Ils se disaient, avec Benjamin Constant, avec M. Eusbe
Salverte, avec M. Firmin Didot, avec l'honorable M. de Tracy, que
cette loi des brevets tait dsormais un non-sens; que la libert
d'crire, c'tait la libert d'imprimer ou ce n'tait rien; qu'en
affranchissant la pense, l'esprit de progrs avait ncessairement
affranchi du mme coup tous les procds matriels dont elle se sert,
l'encrier dans le cabinet de l'crivain, la mcanique dans l'atelier
de l'imprimeur; que, sans cela, ce prtendu affranchissement de la
pense serait une drision. Ils se disaient que toutes les manires de
mettre l'encre en contact avec le papier appartiennent  la libert;
que l'critoire et la presse, c'est la mme chose; que la presse,
aprs tout, n'est que l'critoire leve  sa plus haute puissance;
ils se disaient que la pense a t cre par Dieu pour s'envoler en
sortant du cerveau de l'homme, et que les presses ne font que lui
donner ce million d'ailes dont parle l'criture. Dieu l'a faite aigle,
et Gutenberg l'a faite lgion. (_Applaudissements._) Que si cela est
un malheur, il faut s'y rsigner; car, au dix-neuvime sicle, il
n'y a plus pour les socits humaines d'autre air respirable que la
libert. Ils se disaient enfin, ces hommes obstins, que, dans un
temps qui doit tre une poque d'enseignement universel, que, pour le
citoyen d'un pays vraiment libre,-- la seule condition de mettre 
son oeuvre la marque d'origine, avoir une ide dans son cerveau, avoir
une critoire sur sa table, avoir une presse dans sa maison, c'taient
l trois droits identiques; que nier l'un, c'tait nier les deux
autres; que sans doute tous les droits s'exercent sous la rserve de
se conformer aux lois, mais que les lois doivent tre les tutrices et
non les gelires de la libert. (_Vive approbation  gauche._)

Voil ce que se disaient les hommes qui ont cette infirmit de
s'entter aux principes, et qui exigent que les institutions d'un
pays soient logiques et vraies. Mais, si j'en crois les lois que vous
votez, j'ai bien peur que la vrit ne soit une dmagogue, que la
logique ne soit une rouge (_rires_), et que ce ne soient l des
opinions et un langage d'anarchistes et de factieux.

Voyez eu regard le systme contraire! Comme tout s'y enchane et
s'y tient! Quelle bonne loi, j'y insiste, que cette loi des brevets
d'imprimeur, entendue comme on l'entend, et pratique comme on la
pratique! Quelle excellente chose que de proclamer en mme temps la
libert de l'ouvrier et la servitude de l'outil, de dire: La plume est
 l'crivain, mais l'critoire est  la police; la presse est libre,
mais l'imprimerie est esclave!

Et, dans l'application, quels beaux rsultats! quels phnomnes
d'quit! Jugez-en. Voici un exemple:

Il y a un an, le 13 juin, une imprimerie est saccage. (_Mouvement
d'attention_.) Par qui? Je ne l'examine pas en ce moment, je cherche
plutt  attnuer le fait qu' l'aggraver; il y a eu deux imprimeries
visites de cette faon, mais pour l'instant je me borne  une seule.
Une imprimerie donc est mise  sac, dvaste, ravage de fond en
comble.

Une commission, nomme par le gouvernement, commission dont l'homme
qui vous parle tait membre, vrifie les faits, entend des rapports
d'experts, dclare qu'il y a lieu  indemnit, et propose, si je ne
me trompe, pour cette imprimerie spcialement, un chiffre de 75,000
francs. La dcision rparatrice se fait attendre. Au bout d'un an,
l'imprimeur victime du dsastre reoit enfin une lettre du ministre.
Que lui apporte cette lettre? L'allocation de son indemnit? Non, le
retrait de son brevet. (_Sensation_.)

Admirez ceci, messieurs! Des furieux dvastent une imprimerie.
Compensation: le gouvernement ruine l'imprimeur. (_Nouveau
mouvement.--En ce moment l'orateur s'interrompt. Il est trs ple et
semble souffrant. On lui crie de toutes parts: Reposez-vous! M. de
Larochejaquelein lui passe un flacon. Il le respire, et reprend au
bout de quelques instants_.)

Est-ce que tout cela n'tait pas merveilleux? Est-ce qu'il ne se
dgageait pas, de l'ensemble de tous ces moyens d'action placs dans
la main du pouvoir, toute l'intimidation possible? Est-ce que tout
n'tait pas puis l en fait d'arbitraire et de tyrannie, et y
avait-il quelque chose au del?

Oui, il y avait cette loi.

Messieurs, je l'avoue, il m'est difficile de parler avec sang-froid de
ce projet de loi. Je ne suis rien, moi, qu'un homme accoutum, depuis
qu'il existe,  tout devoir  cette sainte et laborieuse libert de la
pense, et, quand je lis cet inqualifiable projet de loi, il me semble
que je vois frapper ma mre. (_Mouvement_.)

Je vais essayer pourtant d'analyser cette loi froidement.

Ce projet, messieurs, c'est l son caractre, cherche  faire obstacle
de toute part  la pense. Il fait peser sur la presse politique,
outre le cautionnement ordinaire, un cautionnement d'un nouveau genre,
le cautionnement ventuel, le cautionnement discrtionnaire, le
cautionnement de bon plaisir (_rires et bravos_), lequel,  la
fantaisie du ministre public, pourra brusquement s'lever  des
sommes monstrueuses, exigibles dans les trois jours. Au rebours de
toutes les rgles du droit criminel, qui prsume toujours l'innocence,
ce projet prsume la culpabilit, et il condamne d'avance  la
ruine un journal qui n'est pas encore jug. Au moment o la feuille
incrimine franchit le passage de la chambre d'accusation  la salle
des assises, le cautionnement ventuel est l comme une sorte de muet
apost qui l'trangle entre les deux portes. (_Sensation profonde_.)
Puis, quand le journal est mort, il le jette aux jurs, et leur dit:
Jugez-le! (_Trs bien_!)

Ce projet favorise une presse aux dpens de l'autre, et met
cyniquement deux poids et deux mesures dans la main de la loi.

En dehors de la politique, ce projet fait ce qu'il peut pour diminuer
la gloire et la lumire de la France. Il ajoute des impossibilits
matrielles, des impossibilits d'argent, aux difficults innombrables
dj qui gnent en France la production et l'avnement des talents. Si
Pascal, si La Fontaine, si Montesquieu, si Voltaire, si Diderot, si
Jean-Jacques, sont vivants, il les assujettit au timbre. Il n'est pas
une page illustre qu'il ne fasse salir par le timbre. Messieurs,
ce projet, quelle honte! pose la griffe malpropre du fisc sur la
littrature! sur les beaux livres! sur les chefs-d'oeuvre! Ah! ces
beaux livres, au sicle dernier, le bourreau les brlait, mais il ne
les tachait pas. Ce n'tait plus que de la cendre; mais cette cendre
immortelle, le vent venait la chercher sur les marches du palais de
justice, et il l'emportait, et il la jetait dans toutes les mes,
comme une semence de vie et de libert! (_Mouvement prolong._)

Dsormais les livres ne seront plus brls, mais marqus. Passons.

Sous peine d'amendes folles, d'amendes dont le chiffre, calcul par le
_Journal des Dbats_ lui-mme, peut varier de 2,500,000 francs  10
millions pour une seule contravention (_violentes dngations au banc
de la commission et au banc des ministres_); je vous rpte que ce
sont les calculs mmes du _Journal des Dbats_, que vous pouvez les
retrouver dans la ptition des libraires, et que ces calculs, les
voici. (_L'orateur montre un papier qu'il tient  la main._) Cela
n'est pas croyable, mais cela est!--Sous la menace de ces amendes
extravagantes (_nouvelles dngations au banc de la commission:--Vous
calomniez la loi_), ce projet condamne au timbre toute dition publie
par livraisons, quelle qu'elle soit, de quelque ouvrage que ce soit,
de quelque auteur que ce soit, mort ou vivant; en d'autres termes, il
tue la librairie. Entendons-nous, ce n'est que la librairie franaise
qu'il tue, car, du contrecoup, il enrichit la librairie belge. Il met
sur le pav notre imprimerie, notre librairie, notre fonderie, notre
papeterie, il dtruit nos ateliers, nos manufactures, nos usines; mais
il fait les affaires de la contre-faon; il te  nos ouvriers leur
pain et il le jette aux ouvriers trangers. (_Sensation profonde._)

Je continue.

Ce projet, tout empreint de certaines rancunes, timbre toutes les
pices de thtre sans exception, Corneille aussi bien que Molire. Il
se venge du _Tartuffe sur Polyeucte. (Rires et applaudissements_.)

Oui, remarquez-le bien, j'y insiste, il n'est pas moins hostile  la
production littraire qu' la polmique politique, et c'est l ce qui
lui donne son cachet de loi clricale. Il poursuit le thtre autant
que le journal, et il voudrait briser dans la main de Beaumarchais le
miroir o Basile s'est reconnu. (_Bravos  gauche_.)

Je poursuis.

Il n'est pas moins maladroit que malfaisant. Il supprime d'un coup, 
Paris seulement, environ trois cents recueils spciaux, inoffensifs
et utiles, qui poussaient les esprits vers les tudes sereines et
calmantes. (_C'est vrai! c'est vrai!_)

Enfin, ce qui complte et couronne tous ces actes de
lse-civilisation, il rend impossible cette presse populaire des
petits livres, qui est le pain  bon march des intelligences.
(_Bravo!  gauche.--A droite: Plus de petits livres! tant mieux! tant
mieux!_)

En revanche, il cre un privilge de circulation au profit de cette
misrable coterie ultramontaine  laquelle est livre dsormais
l'instruction publique. (_Oui! oui!_) Montesquieu sera entrav, mais
le pre Loriquet sera libre.

Messieurs, la haine pour l'intelligence, c'est l le fond de ce
projet. Il se crispe, comme une main d'enfant en colre, sur quoi? Sur
la pense du publiciste, sur la pense du philosophe, sur la pense du
pote, sur le gnie de la France. (_Bravo! bravo!_)

Ainsi, la pense et la presse opprimes sous toutes les formes, le
journal traqu, le livre perscut, le thtre suspect, la littrature
suspecte, les talents suspects, la plume brise entre les doigts
de l'crivain, la librairie tue, dix ou douze grandes industries
nationales dtruites, la France sacrifie  l'tranger, la contrefaon
belge protge, le pain t aux ouvriers, le livre t aux
intelligences, le privilge de lire vendu aux riches et retir aux
pauvres (_mouvement_), l'teignoir pos sur tous les flambeaux du
peuple, les masses arrtes, chose impie! dans leur ascension vers la
lumire, toute justice viole, le jury destitu et remplac par les
chambres d'accusation, la confiscation rtablie par l'normit des
amendes, la condamnation et l'excution avant le jugement, voil ce
projet! (_Longue acclamation._)

Je ne le qualifie pas, je le raconte. Si j'avais  le caractriser,
je le ferais d'un mot: c'est tout le bcher possible aujourd'hui.
(_Mouvement.--Protestations  droite._)

Messieurs, aprs trente-cinq annes d'ducation du pays par la libert
de la presse; alors qu'il est dmontr par l'clatant exemple des
tats-Unis, de l'Angleterre et de la Belgique, que la presse libre est
tout  la fois le plus vident symptme et l'lment le plus certain
de la paix publique; aprs trente-cinq annes, dis-je, de possession
de la libert de la presse; aprs trois sicles de toute-puissance
intellectuelle et littraire, c'est l que nous en sommes! Les
expressions me manquent, toutes les inventions de la restauration sont
dpasses; en prsence d'un projet pareil, les lois de censure sont
de la clmence, _la loi de justice et d'amour_ est un bienfait, je
demande qu'on lve une statue  M. de Peyronnet! (_Rires et bravos 
gauche.--Murmures  droite._)

Ne vous mprenez pas! ceci n'est pas une injure, c'est un hommage. M.
de Peyronnet a t laiss en arrire de bien loin par ceux qui ont
sign sa condamnation, de mme que M. Guizot a t bien dpass par
ceux qui l'ont mis en accusation. (_Oui, c'est vrai!  gauche._) M. de
Peyronnet, dans cette enceinte, je lui rends cette justice, et je n'en
doute pas, voterait contre cette loi avec indignation, et, quant 
M. Guizot, dont le grand talent honorerait toutes les assembles, si
jamais il fait partie de celle-ci, ce sera lui, je l'espre, qui
dposera sur cette tribune l'acte d'accusation de M. Baroche.
(_Acclamation prolonge._)

Je reprends.

Voil donc ce projet, messieurs, et vous appelez cela une loi! Non!
ce n'est pas l une loi! Non! et j'en prends  tmoin l'honntet des
consciences qui m'coutent, ce ne sera jamais l une loi de mon pays!
C'est trop, c'est dcidment trop de choses mauvaises et trop de
choses funestes! Non! non! cette robe de jsuite jete sur tant
d'iniquits, vous ne nous la ferez pas prendre pour la robe de la loi!
(_Bravos._)

Voulez-vous que je vous dise ce que c'est que cela, messieurs? c'est
une protestation de notre gouvernement contre nous-mmes, protestation
qui est dans le coeur de la loi, et que vous avez entendue hier sortir
du coeur du ministre! (_Sensation._) Une protestation du ministre et
de ses conseillers contre l'esprit de notre sicle et l'instinct de
notre pays; c'est--dire une protestation du fait contre l'ide, de ce
qui n'est que la matire du gouvernement contre ce qui en est la vie,
de ce qui n'est que le pouvoir contre ce qui est la puissance, de
ce qui doit passer contre ce qui doit rester; une protestation de
quelques hommes chtifs, qui n'ont pas mme  eux la minute qui
s'coule, contre la grande nation et contre l'immense avenir!
(_Applaudissements._)

Encore si cette protestation n'tait que purile, mais c'est qu'elle
est fatale! Vous ne vous y associerez pas, messieurs, vous en
comprendrez le danger, vous rejetterez cette loi!

Je veux l'esprer, quant  moi. Les clairvoyants de la majorit,--et,
le jour o ils voudront se compter srieusement, ils s'apercevront
qu'ils sont les plus nombreux,--les clairvoyants de la majorit
finiront par l'emporter sur les aveugles, ils retiendront  temps
un pouvoir qui se perd; et, tt ou tard, de cette grande assemble,
destine  se retrouver un jour face  face avec la nation, on verra
sortir le vrai gouvernement du pays.

Le vrai gouvernement du pays, ce n'est pas celui qui nous propose de
telles lois. (_Non! non!--A droite: Si! si!_)

Messieurs, dans un sicle comme le ntre, pour une nation comme la
France, aprs trois rvolutions qui ont fait surgir une foule de
questions capitales de civilisation dans un ordre inattendu, le vrai
gouvernement, le bon gouvernement est celui qui accepte toutes les
conditions du dveloppement social, qui observe, tudie, explore,
exprimente, qui accueille l'intelligence comme un auxiliaire et
non comme une ennemie, qui aide la vrit  sortir de la mle des
systmes, qui fait servir toutes les liberts  fconder toutes les
forces, qui aborde de bonne foi le problme de l'ducation pour
l'enfant et du travail pour l'homme! Le vrai gouvernement est celui
auquel la lumire qui s'accrot ne fait pas mal, et auquel le peuple
qui grandit ne fait pas peur! (_Acclamation  gauche._)

Le vrai gouvernement est celui qui met loyalement  l'ordre du jour,
pour les approfondir et pour les rsoudre sympathiquement, toutes
ces questions si pressantes et si graves de crdit, de salaire, de
chmage, de circulation, de production et de consommation, de
colonisation, de dsarmement, de malaise et de bien-tre, de richesse
et de misre, toutes les promesses de la constitution, la grande
question du peuple, en un mot!

Le vrai gouvernement est celui qui organise, et non celui qui
comprime! celui qui se met  la tte de toutes les ides, et non celui
qui se met  la suite de toutes les rancunes! Le vrai gouvernement de
la France au dix-neuvime sicle, non, ce n'est pas, ce ne sera jamais
celui qui va en arrire! (_Sensation._)

Messieurs, en des temps comme ceux-ci, prenez garde aux pas en
arrire!

On vous parle beaucoup de l'abme, de l'abme qui est l, bant,
ouvert, terrible, de l'abme o la socit peut tomber.

Messieurs, il y a un abme, en effet; seulement il n'est pas devant
vous, il est derrire vous.

Vous n'y marchez pas, vous y reculez. (_Applaudissements  gauche._)

L'avenir o une raction insense nous conduit est assez prochain
et assez visible pour qu'on puisse en indiquer ds  prsent les
redoutables linaments. Ecoutez! il est temps encore de s'arrter.
En 1829, on pouvait viter 1830. En 1847, on pouvait viter 1848. Il
suffisait d'couter ceux qui disaient aux deux monarchies entranes:
Voil le gouffre!

Messieurs, j'ai le droit de parler ainsi. Dans mon obscurit, j'ai t
de ceux qui ont fait ce qu'ils ont pu, j'ai t de ceux qui ont
averti les deux monarchies, qui l'ont fait loyalement, qui l'ont fait
inutilement, mais qui l'ont fait avec le plus ardent et le plus
sincre _dsir de les sauver_. (_Clameurs et dngations  droite._)

Vous le niez! Eh bien! je vais vous citer une date. Lisez mon discours
du 12 juin 1847  la chambre des pairs; M. de Montebello, lui, doit
s'en souvenir.

(_M. de Montebello baisse la tte et garde le silence. Le calme se
rtablit._)

C'est la troisime fois que j'avertis; sera-ce la troisime fois que
j'chouerai? Hlas! je le crains.

Hommes qui nous gouvernez, ministres!--et en parlant ainsi je
m'adresse non-seulement aux ministres publics que je vois l sur ce
banc, mais aux ministres anonymes, car en ce moment il y a deux sortes
de gouvernants, ceux qui se montrent et ceux qui se cachent (_rires et
bravos_), et nous savons tous que M. le prsident de la rpublique
est un Numa qui a dix-sept Egries (_explosion de rires_), [Note: La
commission qui proposait la loi, de connivence avec le prsident, se
composait de dix-sept membres.]--ministres! ce que vous faites, le
savez-vous? O vous allez, le voyez-vous? Non!

Je vais vous le dire.

Ces lois que vous nous demandez, ces lois que vous arrachez  la
majorit, avant trois mois, vous vous apercevrez d'une chose, c'est
qu'elles sont inefficaces, que dis-je inefficaces? aggravantes pour la
situation.

La premire lection que vous tenterez, la premire preuve que vous
ferez de votre suffrage remani, tournera, on peut vous le prdire,
et de quelque faon que vous vous y preniez,  la confusion de la
raction. Voil pour la question lectorale.

Quant  la presse, quelques journaux ruins ou morts enrichiront de
leurs dpouilles ceux qui survivront. Vous trouvez les journaux trop
irrits et trop forts. Admirable effet de votre loi! dans trois mois,
vous aurez doubl leur force. Il est vrai que vous aurez doubl aussi
leur colre. (_Oui! oui!--Profonde sensation._) O hommes d'tat! (_On
rit._)

Voil pour les journaux.

Quant au droit de runion, fort bien! les assembles populaires seront
rsorbes par les socits secrtes. Vous ferez rentrer ce qui veut
sortir. Rpercussion invitable. Au lieu de la salle Martel et de
la salle Valentino, o vous tes prsents dans la personne de votre
commissaire de police, au lieu de ces runions en plein air o tout
s'vapore, vous aurez partout de mystrieux foyers de propagande o
tout s'aigrira, o ce qui n'tait qu'une ide deviendra une passion,
o ce qui n'tait que de la colre deviendra de la haine.

Voil pour le droit de runion.

Ainsi, vous vous serez frapps avec vos propres lois, vous vous serez
blesss avec vos propres armes!

Les principes se dresseront de toutes parts contre vous; perscuts,
ce qui les fera forts; indigns, ce qui les fera terribles!
(_Mouvement._)

Vous direz: Le pril s'aggrave.

Vous direz: Nous avons frapp le suffrage universel, cela n'a rien
fait. Nous avons frapp le droit de runion, cela n'a rien fait. Nous
avons frapp la libert de la presse, cela n'a rien fait. Il faut
extirper le mal dans sa racine.

Et alors, pousss irrsistiblement, comme de malheureux hommes
possds, subjugus, trans par la plus implacable de toutes les
logiques, la logique des fautes qu'on a faites (_Bravo!_), sous la
pression de cette voix fatale qui vous criera: Marchez! marchez
toujours!--que ferez-vous?

Je m'arrte. Je suis de ceux qui avertissent, mais je m'impose silence
quand l'avertissement peut sembler une injure. Je ne parle en ce
moment que par devoir et avec affliction. Je ne veux pas sonder un
avenir qui n'est peut-tre que trop prochain. (_Sensation._) Je
ne veux pas presser douloureusement et jusqu' l'puisement des
conjectures les consquences de toutes vos fautes commences. Je
m'arrte. Mais je dis que c'est une pouvante pour les bons citoyens
de voir le gouvernement s'engager sur une pente connue au bas de
laquelle il y a le prcipice.

Je dis qu'on a dj vu plus d'un gouvernement descendre cette pente,
mais qu'on n'en a vu aucun la remonter. Je dis que nous en avons
assez, nous qui ne sommes pas le gouvernement, qui ne sommes que
la nation, des imprudences, des provocations, des ractions, des
maladresses qu'on fait par excs d'habilet et des folies qu'on fait
par excs de sagesse! Nous en avons assez des gens qui nous perdent
sous prtexte qu'ils sont des sauveurs! Je dis que nous ne voulons
plus de rvolutions nouvelles. Je dis que, de mme que tout le monde
a tout  gagner au progrs, personne n'a plus rien  gagner aux
rvolutions. (_Vive et profonde adhsion._)

Ah! il faut que ceci soit clair pour tous les esprits! il est temps
d'en finir avec ces ternelles dclamations qui servent de prtexte
 toutes les entreprises contre nos droits, contre le suffrage
universel, contre la libert de la presse, et mme, tmoin certaines
applications du rglement, contre la libert de la tribune. Quant 
moi, je ne me lasserai jamais de le rpter, et j'en saisirai toutes
les occasions, dans l'tat o est aujourd'hui la question politique,
s'il y a des rvolutionnaires dans l'assemble, ce n'est pas de ce
ct. (_L'orateur montre la gauche_.)

Il est des vrits sur lesquelles il faut toujours insister et qu'on
ne saurait remettre trop souvent sous les yeux du pays;  l'heure
o nous sommes, les anarchistes, ce sont les absolutistes; les
rvolutionnaires, ce sont les ractionnaires! (_Oui! oui! 
gauche.--Une inexprimable agitation rgne dans l'assemble._)

Quant  nos adversaires jsuites, quant  ces zlateurs
de l'inquisition, quant  ces terroristes de l'glise
(_applaudissements_), qui ont pour tout argument d'objecter 93 aux
hommes de 1850, voici ce que j'ai  leur dire:

Cessez de nous jeter  la tte la terreur et ces temps o l'on disait:
Divin coeur de Marat! divin coeur de Jsus! Nous ne confondons pas
plus Jsus avec Marat que nous ne le confondons avec vous! Nous ne
confondons pas plus la Libert avec la Terreur que nous ne confondons
le christianisme avec la socit de Loyola; que nous ne confondons la
croix du Dieu-agneau et du Dieu-colombe avec la sinistre bannire de
saint Dominique; que nous ne confondons le divin supplici du Golgotha
avec les bourreaux des Cvennes et de la Saint-Barthlemy, avec les
dresseurs de gibets de la Hongrie, de la Sicile et de la Lombardie
(_agitation_); que nous ne confondons la religion, notre religion de
paix et d'amour, avec cette abominable secte, partout dguise et
partout dvoile, qui, aprs avoir prch le meurtre des rois, prche
l'oppression des nations (_Bravo! bravo!_); qui assortit ses infamies
aux poques qu'elle traverse, faisant aujourd'hui par la calomnie ce
qu'elle ne peut plus faire par le bcher, assassinant les renommes
parce qu'elle ne peut brler les hommes, diffamant le sicle parce
qu'elle ne peut plus dcimer le peuple, odieuse cole de despotisme,
de sacrilge et d'hypocrisie, qui dit batement des choses horribles,
qui mle des maximes de mort  l'vangile et qui empoisonne le
bnitier! (_Mouvement prolong.--Une voix  droite: Envoyez l'orateur
 Bictre!_)

Messieurs, rflchissez dans votre patriotisme, rflchissez dans
votre raison. Je m'adresse en ce moment  cette majorit vraie, qui
s'est plus d'une fois fait jour sous la fausse majorit,  cette
majorit qui n'a pas voulu de la citadelle ni de la rtroactivit dans
la loi de dportation,  cette majorit qui vient de mettre  nant la
loi des maires. C'est  cette majorit qui peut sauver le pays que je
parle. Je ne cherche pas  convaincre ici ces thoriciens du pouvoir
qui l'exagrent, et qui, en l'exagrant, le compromettent, qui font de
la provocation en artistes, pour avoir le plaisir de faire ensuite de
la compression (_rires et bravos_); et qui, parce qu'ils ont arrach
quelques peupliers du pav de Paris, s'imaginent tre de force 
draciner la presse du coeur du peuple! (_Bravo! bravo!_)

Je ne cherche pas  convaincre ces hommes d'tat du pass, infiltrs
depuis trente ans de tous les vieux virus de la politique, ni ces
personnages fervents qui excommunient la presse en masse, qui ne
daignent mme pas distinguer la bonne de la mauvaise, et qui affirment
que le meilleur des journaux ne vaut pas le pire des prdicateurs.
(_Rires._)

Non, je me dtourne de ces esprits extrmes et ferms. C'est vous que
j'adjure, vous lgislateurs ns du suffrage universel, et qui, malgr
la funeste loi rcemment vote, sentez la majest de votre origine, et
je vous conjure de reconnatre et de proclamer par un vote solennel,
par un vote qui sera un arrt, la puissance et la saintet de la
pense. Dans cette tentative contre la presse, tout le pril est pour
la socit. (_Oui! oui!_) Quel coup prtend-on porter aux ides
avec une telle loi, et que leur veut-on? Les comprimer? Elles sont
incompressibles. Les circonscrire? Elles sont infinies. Les touffer?
Elles sont immortelles. (_Longue sensation._) Oui! elles sont
immortelles! Un orateur de ce ct l'a ni un jour, vous vous en
souvenez, dans un discours o il me rpondait; il s'est cri que ce
n'taient pas les ides qui taient immortelles, que c'taient les
dogmes, parce que les ides sont humaines, disait-il, et que les
dogmes sont divins. Ah! les ides aussi sont divines! et, n'en
dplaise  l'orateur clrical.... (_Violente interruption 
droite.--M. de Montalembert s'agite._)

A DROITE.--A l'ordre! c'est intolrable. (_Cris._)

M. LE PRSIDENT.--Est-ce que vous prtendez que M. de Montalembert
n'est pas reprsentant au mme titre que vous? (_Bruit._) Les
personnalits sont dfendues.

UNE VOIX A GAUCHE.--M. le prsident s'est rveill.

M. CHARRAS.--Il ne dort que lorsqu'on attaque la rvolution.

UNE VOIX A GAUCHE.--Vous laissez insulter la rpublique!

M. LE PRSIDENT.--La rpublique ne souffre pas et ne se plaint pas.

M. VICTOR HUGO.--Je n'ai pas suppos un instant, messieurs, que cette
qualification pt sembler une injure  l'honorable orateur auquel
je l'adressais. Si elle lui semble une injure, je m'empresse de la
retirer.

M. LE PRSIDENT.--Elle m'a paru inconvenante.

(_M. de Montalembert se lve pour rpondre._)

VOIX A DROITE.--Parlez! parlez!

A GAUCHE.--Ne vous laissez pas interrompre, monsieur Victor Hugo!

M. LE PRSIDENT.--Monsieur de Montalembert, laissez achever le
discours; n'interrompez pas. Vous parlerez aprs.

VOIX A DROITE.--Parlez! parlez!

VOIX A GAUCHE.--Non! non!

M. LE PRSIDENT, _ M. Victor Hugo_.--Consentez-vous  laisser parler
M. de Montalembert?

M. VICTOR HUGO.--J'y consens.

M. LE PRSIDENT.--M. Victor Hugo y consent.

M. CHARRAS, _et autres membres_.--A la tribune!

M. LE PRSIDENT.--Il est en face de vous!

M. DE MONTALEMBERT, _de sa place_.--J'accepte pour moi, monsieur le
prsident, ce que vous disiez tout  l'heure de la rpublique. A
travers tout ce discours, dirig surtout contre moi, je ne souffre de
rien et ne me plains de rien. (_Approbation  droite.--Rclamations 
gauche._)

M. VICTOR HUGO.--L'honorable M. de Montalembert se trompe quand il
suppose que c'est  lui que s'adresse ce discours. Ce n'est pas  lui
personnellement que je m'adresse; mais, je n'hsite pas  le dire,
c'est  son parti; et quant  son parti, puisqu'il me provoque
lui-mme  cette explication, il faut bien que je le lui dise....
(_Rires bruyants  droite._)

M. PISCATORY.--Il n'a pas provoqu.

M. LE PRSIDENT.--Il n'a pas provoqu du tout.

M. VICTOR HUGO.--Vous ne voulez donc pas que je rponde?.... (_A
gauche: Non! ils ne veulent pas! c'est leur tactique._)

M. VICTOR HUGO.--Combien avez-vous de poids et de mesures?
Voulez-vous, oui ou non, que je rponde? (_Parlez!_) Eh! bien, alors,
coutez!

VOIX DIVERSES A DROITE.--On ne vous a rien dit, et nous ne voulons pas
que vous disiez qu'on vous a provoqu.

A GAUCHE.--Si! si! parlez, monsieur Victor Hugo!

M. VICTOR HUGO.--Non, je n'aperois pas M. de Montalembert au milieu
des dangers de ma patrie, j'aperois son parti tout au plus; et, quant
 son parti, puisqu'il veut que je le lui dise, il faut bien qu'il
sache.... (_Interruption  droite._)

QUELQUES VOIX A DROITE.--Il ne vous l'a pas demand.

M. VICTOR HUGO.--Puisqu'il veut que je le lui dise, il faut bien qu'il
sache.... (_Nouvelle interruptions._)

M. LE PRSIDENT.--M. de Montalembert n'a rien demand, vous n'avez
donc rien  rpondre!

A GAUCHE.--Les voil qui reculent maintenant! ils ont peur que vous ne
rpondiez. Parlez!

M. VICTOR HUGO.--Comment! je consens  tre interrompu, et vous ne me
laissez pas rpondre? Mais c'est un abus de majorit, et rien de plus.

Que m'a dit M. de Montalembert? Que c'tait contre lui que je parlais.
(_Interruption  droite_.)

Eh bien! je lui rponds, j'ai le droit de lui rpondre, et vous, vous
avez le devoir de m'couter.

VOIX A DROITE.--Comment donc!

M. VICTOR HUGO.--Sans aucun doute, c'est votre devoir. (_Marques
d'assentiment de tous les cts_.)

J'ai le droit de lui rpondre que ce n'est pas  lui que je
m'adressais, mais a son parti; et, quant  son parti, il faut bien
qu'il le sache, les temps o il pouvait tre un danger public sont
passs.

VOIX A DROITE.--Eh bien! alors, laissez-le tranquille.

M. LE PRSIDENT, _ l'orateur_.--Vous n'tes plus du tout dans la
discussion de la loi.

UN MEMBRE A L'EXTRME GAUCHE.--Le prsident trouble l'orateur.

M. LE PRSIDENT.--Le prsident fait ce qu'il peut pour ramener
l'orateur  la question. (_Vives dngations  gauche_.)

M. VICTOR HUGO.--C'est une oppression! La majorit m'a invit 
rpondre; veut-elle, oui ou non, que je rponde? (_Parlez donc!_) Ce
serait dj fait.

Il m'est impossible d'accepter la question pose ainsi. Que j'aie
fait un discours contre M. de Montalembert, non. Je veux et je dois
expliquer que ce n'est pas contre M. de Montalembert que j'ai parl,
mais contre son parti.

Maintenant, je dois dire, puisque j'y suis provoqu....

A DROITE.--Non! non!--A GAUCHE.--Si! si!

M. VICTOR HUGO.--Je dois dire, puisque j'y suis provoqu....

A DROITE.--Non! non!--A GAUCHE.--Si! si!

M. LE PRSIDENT, _s'adressant  la droite_.--a ne finira pas! Il est
vident que c'est vous qui tes dans ce moment-ci les indisciplinables
de l'assemble. Vous tes intolrables de ce ct-ci maintenant.

PLUSIEURS MEMBRES A DROITE.--Non! non!

M. VICTOR HUGO, _s'adressant  la droite_.--Exigez-vous, oui ou non,
que je reste sous le coup d'une inculpation de M. de Montalembert?

A DROITE.--Il n'a rien dit!

M. VICTOR HUGO.--Je rpte pour la troisime, pour la quatrime fois
que je ne veux pas accepter cette situation que M. de Montalembert
veut me faire. Si vous voulez m'empcher, de force, de rpondre, il le
faudra bien, je subirai la violence et je descendrai de cette tribune;
mais autrement, vous devez me laisser m'expliquer, et ce n'est pas une
minute de plus ou de moins qui importe.

Eh bien! j'ai dit  M. de Montalembert que ce n'tait pas  lui que
je m'adressais, mais  son parti. Et quant  ce parti.... (_Nouvelle
interruption  droite._)--Vous tairez-vous?

(_Le silence se rtablit. L'orateur reprend:_)

Et quant au parti jsuite, puisque je suis provoqu  m'expliquer sur
son compte (_bruit  droite_); quant  ce parti qui,  l'insu mme de
la raction, est aujourd'hui l'me de la raction;  ce parti aux
yeux duquel la pense est une contravention, la lecture un dlit,
l'criture un crime, l'imprimerie un attentat (_bruit_)! quant  ce
parti qui ne comprend rien  ce sicle, dont il n'est pas; qui
appelle aujourd'hui la fiscalit sur notre presse, la censure sur nos
thtres, l'anathme sur nos livres, la rprobation sur nos ides, la
rpression sur nos progrs, et qui, en d'autres temps, et appel
la proscription sur nos ttes (_C'est cela! bravo!_),  ce parti
d'absolutisme, d'immobilit, d'imbcillit, de silence, de tnbres,
d'abrutissement monacal;  ce parti qui rve pour la France, non
l'avenir de la France, mais, le pass de l'Espagne; il a beau rappeler
complaisamment ses titres historiques  l'excration des hommes; il a
beau remettre  neuf ses vieilles doctrines rouilles de sang humain;
il a beau tre parfaitement capable de tous les guet-apens sur tout ce
qui est la justice et le droit; il a beau tre le parti qui a toujours
fait les besognes souterraines et qui a toujours accept dans tous les
temps et sur tous les chafauds la fonction de bourreau masqu; il a
beau se glisser tratreusement dans notre gouvernement, dans notre
diplomatie, dans nos coles, dans notre urne lectorale, dans nos
lois, dans toutes nos lois, et en particulier dans celle qui nous
occupe; il a beau tre tout cela et faire tout cela, qu'il le
sache bien, et je m'tonne d'avoir pu moi-mme croire un moment le
contraire, oui, qu'il le sache bien, les temps o il pouvait tre un
danger public sont passs! (_Oui! oui!_).

Oui, nerv comme il l'est, rduit  la ressource des petits hommes
et  la misre des petits moyens, oblig d'user pour nous attaq
de cette libert de la presse qu'il voudrait tuer, et qui le tue
(_applaudissements_)! hrtique lui-mme dans les moyens qu'il
emploie, condamn  s'appuyer, dans la politique, sur des voltairiens
qui le raillent, et dans la banque sur des juifs qu'il brlerait de si
bon coeur (_explosion de rire et d'applaudissements_)! balbutiant en
plein dix-neuvime sicle son infme loge de l'inquisition, au milieu
des haussements d'paules et des clats de rire, le parti jsuite ne
peut plus tre parmi nous qu'un objet d'tonnement, un accident, un
phnomne, une curiosit (_rires_), un miracle, si c'est l le mot qui
lui plat (_rire universel_), quelque chose d'trange et de hideux
comme une orfraie qui volerait en plein midi (_vive sensation_), rien
de plus. Il fait horreur, soit; mais il ne fait pas peur! Qu'il sache
cela, et qu'il soit modeste! Non, il ne fait pas peur! Non, nous ne
le craignons pas! Non, le parti jsuite n'gorgera pas la libert, il
fait trop grand jour pour cela. (_Longs applaudissements._)

Ce que nous craignons, ce dont nous tremblons, ce qui nous fait peur,
c'est le jeu redoutable que joue le gouvernement, qui n'a pas les
mmes intrts que ce parti et qui le sert, et qui emploie contre les
tendances de la socit toutes les forces de la socit.

Messieurs, au moment de voter sur ce projet insens, considrez ceci.

Tout, aujourd'hui, les arts, les sciences, les lettres, la
philosophie, la politique, les royaumes qui se font rpubliques, les
nations qui tendent  se changer en familles, les hommes d'instinct,
les hommes de foi, les hommes de gnie, les masses, tout aujourd'hui
va dans le mme sens, au mme but, par la mme route, avec une vitesse
sans cesse accrue, avec une sorte d'harmonie terrible qui rvle
l'impulsion directe de Dieu. (_Sensation._)

Le mouvement au dix-neuvime sicle, dans ce grand dix-neuvime
sicle, n'est pas seulement le mouvement d'un peuple, c'est le
mouvement de tous les peuples. La France va devant, et les nations la
suivent. La providence nous dit: Allez! et sait o nous allons.

Nous passons du vieux monde au monde nouveau. Ah! nos gouvernants, ah!
ceux qui rvent d'arrter l'humanit dans sa marche et de barrer le
chemin  la civilisation, ont-ils bien rflchi  ce qu'ils font? Se
sont-ils rendu compte de la catastrophe qu'ils peuvent amener, de
l'effroyable Fampoux [Note: On se rappelle la catastrophe de chemin
de fer  Fampoux.] social qu'ils prparent, quand, au milieu du plus
prodigieux mouvement d'ides qui ait encore emport le genre humain,
au moment o l'immense et majestueux convoi passe  toute vapeur, ils
viennent furtivement, chtivement, misrablement mettre de pareilles
lois dans les roues de la presse, cette formidable locomotive de la
pense universelle! (_Profonde motion._)

Messieurs, croyez-moi, ne nous donnez pas le spectacle de la lutte des
lois contre les ides. (_Bravo!  gauche.--Une voix  droite: Et ce
discours cotera 25 francs  la France!_)

Et,  ce propos, comme il faut que vous connaissiez pleinement quelle
est la force  laquelle s'attaque et se heurte le projet de loi, comme
il faut que vous puissiez juger des chances de succs que peut avoir,
dans ses entreprises contre la libert, le parti de la peur,--car il y
a en France et en Europe un parti de la peur (_sensation_), c'est
lui qui inspire la politique de compression, et, quant  moi, je ne
demande pas mieux que de n'avoir pas  le confondre avec le parti de
l'ordre,--comme il faut que vous sachiez o l'on vous mne, 
quel duel impossible on vous entrane, et contre quel adversaire,
permettez-moi un dernier mot.

Messieurs, dans la crise que nous traversons, crise salutaire, aprs
tout, et qui se dnouera bien, c'est ma conviction, on s'crie de
tous les cts: Le dsordre moral est immense, le pril social est
imminent.

On cherche autour de soi avec anxit, on se regarde, et l'on se
demande:

Qui est-ce qui fait tout ce ravage? Qui est-ce qui fait tout le mal?
quel est le coupable? qui faut-il punir? qui faut-il frapper?

Le parti de la peur, en Europe, dit: C'est la France. En France, il
dit: C'est Paris. A Paris, il dit: C'est la presse. L'homme froid qui
observe et qui pense dit: Le coupable, ce n'est pas la presse, ce
n'est pas Paris, ce n'est pas la France; le coupable, c'est l'esprit
humain! (_Mouvement._)

C'est l'esprit humain. L'esprit humain qui a fait les nations ce
qu'elles sont; qui, depuis l'origine des choses, scrute, examine,
discute, dbat, doute, contredit, approfondit, affirme et poursuit
sans relche la solution du problme ternellement pos  la crature
par le crateur. C'est l'esprit humain qui, sans cesse perscut,
combattu, comprim, refoul, ne disparat que pour reparatre, et,
passant d'une besogne  l'autre, prend successivement de sicle en
sicle la figure de tous les grands agitateurs! C'est l'esprit humain
qui s'est nomm Jean Huss, et qui n'est pas mort sur le bcher de
Constance (_Bravo!_); qui s'est nomm Luther, et qui a branl
l'orthodoxie; qui s'est nomm Voltaire, et qui a branl la foi;
qui s'est nomm Mirabeau, et qui a branl la royaut! (_Longue
sensation._) C'est l'esprit humain qui, depuis que l'histoire existe,
a transform les socits et les gouvernements selon une loi de
plus en plus acceptable par la raison, qui a t la thocratie,
l'aristocratie, la monarchie, et qui est aujourd'hui la dmocratie.
(_Applaudissements._) C'est l'esprit humain qui a t Babylone, Tyr,
Jrusalem, Athnes, Rome, et qui est aujourd'hui Paris; qui a t
tour  tour, et quelquefois tout ensemble, erreur, illusion, hrsie,
schisme, protestation, vrit; c'est l'esprit humain qui est le grand
pasteur des gnrations, et qui, en somme, a toujours march vers le
juste, le beau et le vrai, clairant les multitudes, agrandissant les
mes, dressant de plus en plus la tte du peuple vers le droit et la
tte de l'homme vers Dieu. (_Explosion de bravos._)

Eh bien! je m'adresse au parti de la peur, non dans cette chambre,
mais partout o il est en Europe, et je lui dis: Regardez bien ce que
vous voulez faire; rflchissez  l'oeuvre que vous entreprenez, et,
avant de la tenter, mesurez-la. Je suppose que vous russissiez.
Quand vous aurez dtruit la presse, il vous restera quelque chose 
dtruire, Paris. Quand vous aurez dtruit Paris, il vous restera
quelque chose  dtruire, la France. Quand vous aurez dtruit la
France, il vous restera quelque chose  tuer, l'esprit humain.
(_Mouvement prolong_.)

Oui, je le dis, que le grand parti europen de la peur mesure
l'immensit de la tche que, dans son hrosme, il veut se donner.
(_Rires et bravos_.) Il aurait ananti la presse jusqu'au dernier
journal, Paris jusqu'au dernier pav, la France jusqu'au dernier
hameau, il n'aurait rien fait. (_Mouvement_.) Il lui resterait encore
 dtruire quelque chose qui est toujours debout, au-dessus des
gnrations et en quelque sorte entre l'homme et Dieu, quelque chose
qui a crit tous les livres, invent tous les arts, dcouvert tous
les mondes, fond toutes les civilisations; quelque chose qui reprend
toujours, sous la forme rvolution, ce qu'on lui refuse sous la forme
progrs; quelque chose qui est insaisissable comme la lumire et
inaccessible comme le soleil, et qui s'appelle l'esprit humain!
(_Acclamations prolonges_.)

(_Un grand nombre de membres de la gauche quittent leurs places et
viennent fliciter l'orateur. La sance est suspendue._)


IX

RVISION DE LA CONSTITUTION


[Note: M. Louis Bonaparte, voulant se perptuer, proposait la rvision
de la constitution. M. Victor Hugo la combattit.

Ce discours fut prononc aprs la belle harangue de M. Michel (de
Bourges) sur la mme question.

Les dbats semblaient puiss par le discours du reprsentant du
Cher; M. Victor Hugo les ranima en imprimant un nouveau tour  la
discussion. M. Michel (de Bourges) avait us de mnagements infinis;
il avait t cout avec calme. M. Victor Hugo, laissant de ct les
prcautions oratoires, entra dans le vif de la question. Il attaqua la
raction de face. Aprs lui, la discussion, dtourne de son terrain
par M. Baroche, fut close.

La proposition de rvision fut rejete. (_Note de l'diteur._)]


17 juillet 1851.

M. Victor Hugo (_profond silence_).--Messieurs, avant d'accepter ce
dbat, il m'est impossible de ne pas renouveler les rserves dj
faites par d'autres orateurs. Dans la situation actuelle, la loi du
31 mai tant debout, plus de quatre millions d'lecteurs tant
rays,--rsultat que je ne veux pas qualifier  cette tribune, car
tout ce que je dirais serait trop faible pour moi et trop fort pour
vous, mais qui finira, nous l'esprons, par inquiter, par clairer
votre sagesse,--le suffrage universel, toujours vivant de droit, tant
supprim de fait, nous ne pouvons que dire aux auteurs des diverses
propositions qui investissent en ce moment la tribune:

Que nous voulez-vous?

Quelle est la question?

Que demandez-vous?

La rvision de la constitution?

Par qui?

Par le souverain!

O est-il?

Nous ne le voyons pas. Qu'en a-t-on fait? (_Mouvement._)

Quoi! une constitution a t faite par le suffrage universel, et vous
voulez la faire dfaire par le suffrage restreint!

Quoi! ce qui a t difi par la nation souveraine, vous voulez le
faire renverser par une fraction privilgie!

Quoi! cette fiction d'un pays lgal, tmrairement pos en face de la
majestueuse ralit du peuple souverain, cette fiction chtive, cette
fiction fatale, vous voulez la rtablir, vous voulez la restaurer,
vous voulez vous y confier de nouveau!

Un pays lgal, avant 1848, c'tait imprudent. Aprs 1848, c'est
insens! (_Sensation._)

Et puis, un mot.

Quel peut tre, dans la situation prsente, tant que la loi du 31 mai
n'est pas abroge, purement et simplement abroge, entendez-vous bien,
ainsi que toutes les autres lois de mme nature et de mme porte qui
lui font cortge et qui lui prtent main-forte, loi du colportage, loi
contre le droit de runion, loi contre la libert de la presse,--quel
peut tre le succs de vos propositions?

Qu'en attendez-vous?

Qu'en esprez-vous?

Quoi! c'est avec la certitude d'chouer devant le chiffre immuable de
la minorit, gardienne inflexible de la souverainet du peuple, de la
minorit, cette fois constitutionnellement souveraine et investie
de tous les droits de la majorit, de la minorit, pour mieux dire,
devenue elle-mme majorit! quoi! c'est sans aucun but ralisable
devant les yeux, car personne ne suppose la violation de l'article
111, personne ne suppose le crime ... (_mouvements divers_) quoi!
c'est sans aucun rsultat parlementaire possible que vous, qui vous
dites des hommes pratiques, des hommes positifs, des hommes srieux,
qui faites  votre modestie cette violence de vous dcerner 
vous-mmes, et  vous seuls, le titre d'hommes d'tat; c'est sans
aucun rsultat parlementaire possible, je le rpte, que vous vous
obstinez  un dbat si orageux et si redoutable! Pourquoi? pour les
orages du dbat! (_Bravo! bravo!_) Pour agiter la France, pour faire
bouillonner les masses, pour rveiller les colres, pour paralyser
les affaires, pour multiplier les faillites, pour tuer le commerce et
l'industrie! Pour le plaisir! (_Profonde sensation._)

Fort bien! le parti de l'ordre a la fantaisie de faire du dsordre,
c'est un caprice qu'il se passe. Il est le gouvernement, il a la
majorit dans l'assemble, il lui plat de troubler le pays, il veut
quereller, il veut discuter, il est le matre!

Soit! Nous protestons; c'est du temps perdu, un temps prcieux; c'est
la paix publique gravement trouble. Mais puisque cela vous plat,
puisque vous le voulez, que la faute retombe sur qui s'obstine  la
commettre. Soit, discutons.

J'entre immdiatement dans le dbat. (_Rumeur  droite. Cris: La
clture! M. Mol, assis au fond de la salle, se lve, traverse tout
l'hmicycle, fait signe  la droite, et sort. On ne le suit pas. Il
rentre. On rit  gauche. L'orateur continue._)

Messieurs, je commence par le dclarer, quelles que soient les
protestations de l'honorable M. de Falloux, les protestations de
l'honorable M. Berryer, les protestations de l'honorable M. de
Broglie, quelles que soient ces protestations tardives, qui ne peuvent
suffire pour effacer tout ce qui a t dit, crit et fait depuis deux
ans,--je le dclare,  mes yeux, et, je le dis sans crainte d'tre
dmenti, aux yeux de la plupart des membres qui sigent de ce ct
(_l'orateur dsigne la gauche_), votre attaque contre la rpublique
franaise est une attaque contre la rvolution franaise!

Contre la rvolution franaise tout entire, entendez-vous bien;
depuis la premire heure qui a sonn en 1789 jusqu' l'heure o nous
sommes! (_A gauche: Oui! oui! c'est cela!_)

Nous ne distinguons pas, nous. A moins qu'il n'y ait pas de logique au
monde, la rvolution et la rpublique sont indivisibles. L'une est
la mre, l'autre est la fille. L'une est le mouvement humain qui se
manifeste, l'autre est le mouvement humain qui se fixe. La rpublique,
c'est la rvolution fonde. (_Vive approbation._).

Vous vous dbattez vainement contre ces ralits; on ne spare pas 89
de la rpublique, on ne spare pas l'aube du soleil. (_Interruption
 droite.--Bravos  gauche._) Nous n'acceptons donc pas vos
protestations. Votre attaque contre la rpublique, nous la tenons pour
une attaque contre la rvolution, et c'est ainsi, quant  moi, que
j'entends la qualifier  la face du pays. Non, nous ne prenons pas le
change! Je ne sais pas si, comme on l'a dit, il y a des masques dans
cette enceinte [note: Mot de M. de Morny.], mais j'affirme qu'il n'y
aura pas de dupes! (_Rumeurs  droite._)

Cela dit, j'aborde la question.

Messieurs, en admettant que les choses, depuis 1848, eussent suivi
un cours naturel et rgulier dans le sens vrai et pacifique de la
dmocratie s'largissant de jour en jour et du progrs, aprs trois
annes d'essai loyal de la constitution, j'aurais compris qu'on dt:

--La constitution est incomplte. Elle fait timidement ce qu'il
fallait faire rsolment. Elle est pleine de restrictions et de
dfinitions obscures. Elle ne dclare aucune libert entire. Elle n'a
fait faire, en matire pnale, de progrs qu' la pnalit politique
elle n'a aboli qu'une moiti de la peine de mort. Elle contient en
germe les empitements du pouvoir excutif, la censure pour certains
travaux de l'esprit, la police entravant le penseur et gnant le
citoyen. Elle ne dgage pas nettement la libert individuelle. Elle
ne dgage pas nettement la libert de l'industrie. (_A gauche: C'est
cela!--Murmures  droite._)

Elle a maintenu la magistrature inamovible et nomme par le pouvoir
excutif, c'est--dire la justice sans racines dans le peuple.
(_Rumeurs  droite._)

Que signifient ces murmures? Comment! vous discutez la rpublique,
et nous ne pourrions pas discuter la magistrature! Vous discutez le
peuple, vous discutez le suprieur, et nous ne pourrions pas discuter
l'infrieur! vous discutez le souverain, nous ne pourrions pas
discuter le juge!

M. LE PRSIDENT.--Je fais remarquer que ce qui est permis cette
semaine ne le sera pas la semaine prochaine; mais c'est la semaine de
la tolrance. (_Rires d'approbation  droite._)

M. DE PANAT.--C'est la semaine des saturnales!

M. VICTOR HUGO.--Monsieur le prsident, ce que vous venez de dire
n'est pas srieux. (_A gauche: Trs bien!_)

Je reprends, et j'insiste.

J'aurais donc compris qu'on dt: La constitution a des fautes et des
lacunes; elle maintient la magistrature inamovible et nomme par le
pouvoir excutif, c'est--dire, je le rpte, la justice sans racines
dans le peuple. Or il est de principe que toute justice mane du
souverain.

En monarchie, la justice mane du roi; en rpublique, la justice doit
maner du peuple. (_Sensation._)

Par quel procd? Par le suffrage universel choisissant librement les
magistrats parmi les licencis en droit. J'ajoute qu'en rpublique il
est aussi impossible d'admettre le juge inamovible que le lgislateur
inamovible. (_Mouvement prolong._)

J'aurais compris qu'on dt: La constitution s'est borne  affirmer
la dmocratie; il faut la fonder. Il faut que la rpublique soit en
sret dans la constitution, comme dans une citadelle. Il faut au
suffrage universel des extensions et des applications nouvelles.
Ainsi, par exemple, la constitution cre l'omnipotence d'une assemble
unique, c'est--dire d'une majorit, et nous en voyons aujourd'hui
le redoutable inconvnient, sans donner pour contre-poids  cette
omnipotence la facult laisse  la minorit de dfrer, dans de
certains cas graves et selon des formes faciles  rgler d'avance,
une sorte d'arbitrage dcisoire entre elle et la majorit au suffrage
universel directement invoqu, directement consult; mode d'appel au
peuple beaucoup moins violent et beaucoup plus parfait que l'ancien
procd monarchique constitutionnel, qui consistait  briser le
parlement.

J'aurais compris qu'on dt.... (_Interruption et rumeurs  droite._)

Messieurs, il m'est impossible de ne pas faire une remarque que
je soumets  la conscience de tous. Votre attitude, en ce moment,
contraste trangement avec l'attitude calme et digne de ce ct de
l'assemble (_la gauche_). (_Vives rclamations sur les bancs de la
majorit.--Allons donc! Allons donc!--La clture! La clture!--Le
silence se rtablit. L'orateur reprend:_)

J'aurais compris qu'on dt: Il faut proclamer plus compltement et
dvelopper plus logiquement que ne le fait la constitution les
quatre droits essentiels du peuple: Le droit  la vie matrielle,
c'est--dire, dans l'ordre conomique, le travail assur....

M. GRESLAN.--C'est le droit au travail!

M. VICTOR HUGO _continuant_.--... L'assistance organise, et, dans
l'ordre pnal, la peine de mort abolie;

Le droit  la vie intellectuelle et morale, c'est--dire
l'enseignement gratuit, la conscience libre, la presse libre, la
parole libre, l'art et la science libres (_Bravos_);

Le droit  la libert, c'est--dire l'abolition de tout ce qui est
entrave au mouvement et au dveloppement moral, intellectuel, physique
et industriel de l'homme;

Enfin, le droit  la souverainet, c'est--dire le suffrage universel
dans toute sa plnitude, la loi faite et l'impt vot par des
lgislateurs lus et temporaires, la justice rendue par des juges lus
et temporaires.... (_Exclamations  droite._)

A GAUCHE.--coutez! coutez!

PLUSIEURS MEMBRES A DROITE.--Parlez! parlez!

M. VICTOR HUGO _reprenant_.--... La commune administre par des
magistrats lus et temporaires; le jury progressivement tendu, largi
et dvelopp; le vote direct du peuple entier, par oui ou par non,
dans de certaines grandes questions politiques ou sociales, et cela
aprs discussion pralable et approfondie de chaque question au sein
de l'assemble nationale plaidant alternativement, par la voix de la
majorit et par la voix de la minorit, le oui et le non devant
le peuple, juge souverain. (_Rumeurs  droite.--Longue et vive
approbation  gauche._)

Messieurs, en supposant que la nation et son gouvernement fussent
vis--vis l'un de l'autre dans les conditions correctes et normales
que j'indiquais tout  l'heure, j'aurais compris qu'on dt cela, et
qu'on ajoutt:

La constitution de la rpublique franaise doit tre la charte mme
du progrs humain au dix-neuvime sicle, le testament immortel de la
civilisation, la bible politique des peuples. Elle doit approcher
aussi prs que possible de la vrit sociale absolue. Il faut rviser
la constitution.

Oui, cela, je l'aurais compris.

Mais qu'en plein dix-neuvime sicle, mais qu'en face des nations
civilises, mais qu'en prsence de cet immense regard du genre humain,
qui est fix de toutes parts sur la France, parce que la France porte
le flambeau, on vienne dire: Ce flambeau que la France porte et
qui claire le monde, nous allons l'teindre!.... (_Dngations 
droite._)

Qu'on vienne dire: Le premier peuple du monde a fait trois rvolutions
comme les dieux d'Homre faisaient trois pas. Ces trois rvolutions
qui n'en font qu'une, ce n'est pas une rvolution locale, c'est la
rvolution humaine; ce n'est pas le cri goste d'un peuple, c'est la
revendication de la sainte quit universelle, c'est la liquidation
des griefs gnraux de l'humanit depuis que l'histoire existe (_Vive
approbation  gauche.--Rires  droite_); c'est, aprs les sicles
de l'esclavage, du servage, de la thocratie, de la fodalit, de
l'inquisition, du despotisme sous tous les noms, du supplice humain
sous toutes les formes, la proclamation auguste des droits de l'homme!
(_Acclamation._)

Aprs de longues preuves, cette rvolution a enfant en France
la rpublique; en d'autres termes, le peuple franais, en pleine
possession de lui-mme et dans le majestueux exercice de sa
toute-puissance, a fait passer de la rgion des abstractions dans
la rgion des faits, a constitu et institu, et dfinitivement et
absolument tabli la forme de gouvernement la plus logique et la plus
parfaite, la rpublique, qui est pour le peuple une sorte de
droit naturel comme la libert pour l'homme. (_Murmures 
droite.--Approbation  gauche._) Le peuple franais a taill dans
un granit indestructible et pos au milieu mme du vieux continent
monarchique la premire assise de cet immense difice de l'avenir, qui
s'appellera un jour les tats-Unis d'Europe! (_Mouvement. Long clat
de rire  droite.)


[Note: Ce mot, les _tats-Unis d'Europe_, fit un effet d'tonnement.
Il tait nouveau. C'tait la premire fois qu'il tait prononc 
la tribune. Il indigna la droite, et surtout l'gaya. Il y eut une
explosion de rires, auxquels se mlaient des apostrophes de toutes
sortes. Le reprsentant Bancel en saisit au passage quelques-unes, et
les nota. Les voici:

_M. de Montalembert_.--Les tats-Unis d'Europe! C'est trop fort. Hugo
est fou.

_M. Mol_.--Les tats-Unis d'Europe! Voil une ide! Quelle
extravagance!

_M. Quentin-Bauchard.--Ces potes! (_Note de l'diteur._)]


Cette rvolution, inoue dans l'histoire, c'est l'idal des grands
philosophes ralis par un grand peuple, c'est l'ducation des nations
par l'exemple de la France. Son but, son but sacr, c'est le bien
universel, c'est une sorte de rdemption humaine. C'est l're entrevue
par Socrate, et pour laquelle il a bu la cigu; c'est l'oeuvre faite
par Jsus-Christ, et pour laquelle il a t mis en croix! (_Vives
rclamations  droite.--Cris: A l'ordre!--Applaudissements rpts 
gauche. Longue et gnrale agitation._)

M. DE FONTAINE ET PLUSIEURS AUTRES.--C'est un blasphme!

M. DE HEECKEREN [Note: Plus tard snateur de l'empire,  30,000 francs
par an.].--On devrait avoir le droit de siffler, si on applaudit des
choses comme celles-l!

M. VICTOR HUGO.--Messieurs, qu'on dise ce que je viens de dire ou du
moins qu'on le voie,--car il est impossible de ne pas le voir, la
rvolution franaise, la rpublique franaise, Bonaparte l'a dit,
c'est le soleil!--qu'on le voie donc et qu'on ajoute: Eh bien! nous
allons dtruire tout cela, nous allons supprimer cette rvolution,
nous allons jeter bas cette rpublique, nous allons arracher des mains
de ce peuple le livre du progrs et y raturer ces trois dates: 1792,
1830, 1848; nous allons barrer le passage  cette grande insense, qui
fait toutes ces choses sans nous demander conseil, et qui s'appelle
la providence. Nous allons faire reculer la libert, la philosophie,
l'intelligence, les gnrations; nous allons faire reculer la France,
le sicle, l'humanit en marche; nous allons faire reculer Dieu!
(_Profonde sensation._) Messieurs, qu'on dise cela, qu'on rve cela,
qu'on s'imagine cela, voil ce que j'admire jusqu' la stupeur, voil
ce que je ne comprends pas. (_A gauche: Trs bien! trs bien!--Rires 
droite._)

Et qui tes-vous pour faire de tels rves? Qui tes-vous pour tenter
de telles entreprises? Qui tes-vous pour livrer de telles batailles?
Comment vous nommez-vous? Qui tes-vous?

Je vais vous le dire.

Vous vous appelez la monarchie, et vous tes le pass.

La monarchie!

Quelle monarchie? (_Rires et bruit  droite._)

M. MILE DE GIRARDIN, _au pied de la tribune_.--coutez donc,
messieurs! nous vous avons couts hier.

M. VICTOR HUGO.--Messieurs, me voici dans la ralit ardente du dbat.

Ce dbat, ce n'est pas nous qui l'avons voulu, c'est vous. Vous devez,
dans votre loyaut, le vouloir entier, complet, sincre. La question
rpublique ou monarchie est pose. Personne n'a plus le pouvoir,
personne n'a plus le droit de l'luder. Depuis plus de deux ans, cette
question, sourdement et audacieusement agite, fatigue la rpublique;
elle pse sur le prsent, elle obscurcit l'avenir. Le moment est venu
de s'en dlivrer. Oui, le moment est venu de la regarder en face, le
moment est venu de voir ce qu'elle contient. Cartes sur table! Disons
tout. (_coutez! coutez!--Profond silence._)

Deux monarchies sont en prsence. Je laisse de ct tout ce qui, aux
yeux mmes de ceux qui le proposent ou le sous-entendent, ne serait
que transition et expdient. La fusion a simplifi la question. Deux
monarchies sont en prsence.--Deux monarchies seulement se croient en
posture de demander la rvision  leur bnfice, et d'escamoter  leur
profit la souverainet du peuple.

Ces deux monarchies sont: la monarchie de principe, c'est--dire la
lgitimit; et la monarchie de gloire, comme parlent certains journaux
privilgis (_rires et chuchotements_), c'est--dire l'empire.

Commenons par la monarchie de principe. A l'anciennet d'abord.

Messieurs, avant d'aller plus loin, je le dis une fois pour toutes,
quand je prononce, dans cette discussion, ce mot monarchie, je mets
 part et hors du dbat les personnes, les princes, les exils, pour
lesquels je n'ai au fond du coeur que la sympathie qu'on doit  des
franais et le respect qu'on doit  des proscrits; sympathie et
respect qui seraient bien plus profonds encore, je le dclare, si ces
exils n'taient pas un peu proscrits par leurs amis. (_Trs bien!
trs bien!_)

Je reprends. Dans cette discussion, donc, c'est uniquement de la
monarchie principe, de la monarchie dogme, que je parle; et une fois
les personnes mises  part, n'ayant plus en face de moi que le dogme
royaut, j'entends le qualifier, moi lgislateur, avec toute la
libert de la philosophie et toute la svrit de l'histoire.

Et d'abord, entendons-nous sur ces mots, dogme et principe. Je nie que
la monarchie soit ni puisse tre un principe ni un dogme. Jamais la
monarchie n'a t qu'un fait. (_Rumeurs sur plusieurs bancs._)

Oui, je le rpte en dpit des murmures, jamais la possession d'un
peuple par un homme ou par une famille n'a t et n'a pu tre autre
chose qu'un fait. (_Nouvelles rumeurs._)

Jamais,--et, puisque les murmures persistent, j'insiste,--jamais ce
soi-disant dogme en vertu duquel,--et ce n'est pas l'histoire du moyen
ge que je vous cite, c'est l'histoire presque contemporaine, celle
sur laquelle un sicle n'a pas encore pass,--jamais ce soi-disant
dogme en vertu duquel il n'y a pas quatrevingts ans de cela, un
lecteur de Hesse vendait des hommes tant par tte au roi d'Angleterre
pour les faire tuer dans la guerre d'Amrique (_dngations
irrites_), les lettres existent, les preuves existent, on vous les
montrera quand vous voudrez ... (_le silence se rtablit_) jamais,
dis-je, ce prtendu dogme n'a pu tre autre chose qu'un fait, presque
toujours violent, souvent monstrueux. (_A gauche: C'est vrai! c'est
vrai!_)

Je le dclare donc, et je l'affirme au nom de l'ternelle moralit
humaine, la monarchie est un fait, rien de plus. Or, quand le fait
n'est plus, il n'en survit rien, et tout est dit. Il en est autrement
du droit. Le droit, mme quand il ne s'appuie plus sur le fait, mme
quand il n'a plus l'autorit matrielle, conserve l'autorit morale,
et il est toujours le droit. C'est ce qui fait que d'une rpublique
touffe il reste un droit, tandis que d'une monarchie croule il
ne reste qu'une ruine. (_Applaudissements._) Cessez donc, vous
lgitimistes, de nous adjurer au point de vue du droit. Vis--vis du
droit du peuple, qui est la souverainet, il n'y pas d'autre droit que
le droit de l'homme, qui est la libert. (_Trs bien!_) Hors de l,
tout est chimre. Dire _le droit du roi_, dans le grand sicle o nous
sommes, et  cette grande tribune o nous parlons, c'est prononcer un
mot vide de sens.

Mais, si vous ne pouvez parler au nom du droit, parlerez-vous au nom
du fait? Invoquerez-vous l'utilit? C'est beaucoup moins superbe,
c'est quitter le langage du matre pour le langage du serviteur; c'est
se faire bien petit. Mais soit! Examinons. Direz-vous que la stabilit
politique nat de l'hrdit royale? Direz-vous que la dmocratie est
mauvaise pour un tat, et que la royaut est meilleure? Voyons, je ne
vais pas me mettre  feuilleter ici l'histoire, la tribune n'est pas
un pupitre  in-folio;--je reste dans les faits vivants, actuels,
prsents  toutes les mmoires. Parlez, quels sont vos griefs contre
la rpublique de 1848? Les meutes? Mais la monarchie avait les
siennes. L'tat des finances? Mon Dieu! je n'examine pas, ce n'est pas
le moment, si depuis trois ans les finances de la rpublique ont t
bien dmocratiquement conduites....

A DROITE.--Non! fort heureusement pour elles!

M. VICTOR HUGO.--... Mais la monarchie constitutionnelle cotait fort
cher; mais les gros budgets, c'est la monarchie constitutionnelle
qui les a invents. Je dis plus, car il faut tout dire, la monarchie
proprement dite, la monarchie de principe, la monarchie lgitime,
qui se croit ou se prtend synonyme de stabilit, de scurit, de
prosprit, de proprit, la vieille monarchie historique de
quatorze sicles, messieurs, faisait quelquefois, faisait volontiers
banqueroute! (_Rires et applaudissements._)

Sous Louis XIV, je vous cite la belle poque, le grand sicle, le
grand rgne, sous Louis XIV, on voit de temps en temps _plir_, c'est
Boileau qui le dit, _le rentier_

    A l'aspect d'un arrt qui retranche un quartier.

Or, quels que soient les euphmismes d'un crivain satirique qui
flatte un roi, un arrt qui retranche un quartier aux rentiers,
messieurs, c'est la banqueroute. (_A gauche: Trs bien!--Rumeurs 
droite.--Et les assignats?_)

Sous le rgent, la monarchie empoche, ce n'est pas le mot noble, c'est
le mot vrai (_on rit_), empoche trois cent cinquante millions par
l'altration des monnaies; c'tait le temps o on pendait une servante
pour cinq sous. Sous Louis XV, neuf banqueroutes en soixante ans.

UNE VOIX AU FOND A DROITE.--Et les pensions des potes!

_M. Victor Hugo s'arrte._

A GAUCHE.--Mprisez cela! Ddaignez! Ne rpondez pas!

M. VICTOR HUGO.--Je rpondrai  l'honorable interrupteur que, tromp
par certains journaux, il fait allusion  une pension qui m'a t
offerte par le roi Charles X, et que j'ai refuse.

M. DE FALLOUX.--Je vous demande pardon, vous l'aviez sur la cassette
du roi. (_Rumeurs  gauche._)

M. BAC.--Mprisez ces injures!

M. DE FALLOUX.--Permettez-moi de dire un mot.

M. VICTOR HUGO.--Vous voulez que je raconte le fait? il m'honore; je
le veux bien.

M. DE FALLOUX.--Je vous demande pardon.... (_A gauche: C'est de la
personnalit!--On cherche le scandale!--Laissez parler!--N'interrompez
pas!--A l'ordre!  l'ordre!_)

M. DE FALLOUX.--L'assemble a pu observer que je n'ai pas cess,
depuis le commencement de la sance, de garder moi-mme le plus
profond silence, et mme, de temps en temps, d'engager mes amis  le
garder comme moi. Je demande seulement la permission de rectifier un
fait matriel.

M. VICTOR HUGO.--Parlez!

M. DE FALLOUX.--L'honorable M. Victor Hugo a dit: Je n'ai jamais
touch de pension de la monarchie.....

M. VICTOR HUGO.--Non, je n'ai pas dit cela. (_Vives rclamations 
droite, mles d'applaudissements et de rires ironiques._)

PLUSIEURS MEMBRES A GAUCHE, _ M. Victor Hugo_.--Ne rpondez pas!

M. SOUBIES, _ la droite_.--Attendez les explications, au moins; vos
applaudissements sont indcents!

M. FRICHON, _ M. de Falloux_.--Ancien ministre de la rpublique, vous
la trahissez.

M. LAMARQUE.--C'est le venin des jsuites!

M. VICTOR HUGO, _s'adressant  M. de Falloux, au milieu du bruit_:--Je
prie M. de Falloux d'obtenir de ses amis qu'ils veuillent bien
permettre qu'on lui rponde. (_Bruit confus._)

M. DE FALLOUX.--Je fais ce que je puis.

A L'EXTRME GAUCHE.--Faites donc faire silence  droite, monsieur le
prsident!

M. LE PRSIDENT.--On fait du bruit des deux cts. (_A l'orateur._)
Vous voulez toujours tirer parti,  votre avantage, des interruptions;
je les condamne, mais je constate qu'il y a autant de bruit  gauche
qu' droite. (_Violentes rclamations et protestations  l'extrme
gauche.--Les membres assis sur les bancs infrieurs de la gauche font
des efforts pour ramener le silence._)

UN MEMBRE A GAUCHE.--Vous n'avez d'oreilles que pour notre ct.

M. LE PRSIDENT.--On interrompt des deux cts. (_Non! non!--Si! si!_)
Je vois, je constate.... (_Nouvelles exclamations bruyantes sur les
mmes bancs  gauche._)

Je constate que, depuis cinq minutes, M. Schoelcher et M. Grvy
rclament le silence. (_Exclamations et protestations nouvelles 
gauche.--M. Schoelcher prononce quelques mots que le bruit nous
empche de saisir._)

Je constate que vous-mmes rclamez le silence depuis plusieurs
minutes, monsieur Schoelcher et monsieur Grvy, je vous rends cette
justice.

M. SCHOELCHER.--Nous le rclamons, parce que nous nous sommes promis
de tout entendre.

UN MEMBRE A L'EXTRME GAUCHE.--Le _Moniteur_ rpondra  M. le
prsident.

M. LE PRSIDENT.--On peut nier un fait qui se passe dans un
bureau, mais on ne peut pas nier un fait qui se passe  la face de
l'assemble. (_De vives apostrophes sont adresses de la gauche  M.
le prsident._)

Il vous tarde de prendre vos allures accoutumes! (_Exclamations 
l'extrme gauche._)

UN MEMBRE.--C'est  vous qu'il tarde de reprendre les vtres....

D'AUTRES MEMBRES.--Ce sont des provocations.

M. LE PRSIDENT.--Je demande le silence des deux cts.

M. ARNAUD (de l'Arige.)--Ce sont des personnalits.

M. SAVATIER-LAROCHE.--Ce sont des provocations qu'on cherche  rendre
injurieuses.

M. LE PRSIDENT.--Voulez-vous faire silence et couter l'orateur? (_Le
silence se rtablit._)

M. VICTOR HUGO.--Je remercie l'honorable M. de Falloux. Je ne
cherchais pas l'occasion de parler de moi. Il me la donne  propos
d'un fait qui m'honore. (_A la droite._) coutez ce que j'ai  vous
dire. Vous avez ri les premiers; vous tes loyaux, je le pense, et je
vous prdis que vous ne rirez pas les derniers. (_Sensation._)

UN MEMBRE A L'EXTRME DROITE.--Si!

M. VICTOR HUGO, _ l'interrupteur_.--En ce cas vous ne serez pas
loyal. (_Bravos  gauche.--Un profond silence s'tablit._)

J'avais dix-neuf ans....

UN MEMBRE A DROITE.--Ah! bon, j'tais si jeune! (_Longs murmures 
gauche.--Cris: C'est indcent!_)

M. VICTOR HUGO, _se tournant vers l'interrupteur_.--L'homme capable
d'une si inqualifiable interruption doit avoir le courage de
se nommer. Je le somme de se nommer. (_Applaudissements 
gauche.--Silence  droite.--Personne ne se nomme._)

Il se tait. Je le constate.

(_Les applaudissements de la gauche redoublent.--Silence constern 
droite._)

M. VICTOR HUGO, _reprenant_.--J'avais dix-neuf ans; je publiai un
volume en vers. Louis XVIII, qui tait un roi lettr, vous le savez,
le lut et m'envoya une pension de deux mille francs. Cet acte fut
spontan de la part du roi, je le dis  son honneur et au mien; je
reus cette pension sans l'avoir demande. La lettre que vous avez
dans les mains, monsieur de Falloux, le prouve. (_M. de Falloux fait
un signe d'assentiment.--Mouvement  droite._)

M. DE LAROCHEJAQUELEIN.--C'est trs bien, monsieur Victor Hugo!

M. VICTOR HUGO.--Plus tard, quelques annes aprs, Charles X rgnait,
je fis une pice de thtre, _Marion de Lorme_; la censure interdit
la pice, j'allai trouver le roi, je lui demandai de laisser jouer ma
pice, il me reut avec bont, mais refusa de lever l'interdit. Le
lendemain, rentr chez moi, je reus de la part du roi l'avis que,
pour me ddommager de cet interdit, ma pension tait leve de deux
mille francs  six mille. Je refusai. (_Long mouvement._) J'crivis
au ministre que je ne voulais rien que ma libert de pote
mon indpendance d'crivain. (_Applaudissements prolongs 
gauche.--Sensation mme  droite._)

C'est l la lettre que vous tenez entre les mains. (_Bravo! bravo!_)
Je dis dans cette lettre que je n'offenserai jamais le roi Charles X.
J'ai tenu parole, vous le savez. (_Profonde sensation._)

M. DE LAROCHEJAQUELEIN.--C'est vrai! dans de bien admirables vers!

M. VICTOR HUGO, _ la droite_.--Vous voyez, messieurs, que vous ne
riez plus et que j'avais raison de remercier M. de Falloux. (_Oui!
oui! Long mouvement.--Un membre rit au fond de la salle._)

A GAUCHE.--Allons donc! c'est indcent!

PLUSIEURS MEMBRES DE LA DROITE, _ M. Victor Hugo_.--Vous avez bien
fait.

M. SOUBIES.--Celui qui a ri aurait accept le tout.

M. VICTOR HUGO.--Je disais donc que la monarchie faisait quelquefois
banqueroute. Je rappelais que, sous le rgent, la monarchie avait
empoch trois cent cinquante millions par l'altration des monnaies.
Je continue. Sous Louis XV, neuf banqueroutes.

Voulez-vous que je vous rappelle celles qui me viennent  l'esprit?
Les deux banqueroutes Desmaretz, les deux banqueroutes des frres
Pris, la banqueroute du Visa et la banqueroute du Systme.... Est-ce
assez de banqueroutes comme cela? Vous en faut-il encore? (_Longue
hilarit  gauche._)

En voici d'autres du mme rgne; la banqueroute du cardinal Fleury, la
banqueroute du contrleur gnral Silhouette, la banqueroute de l'abb
Terray! Je nomme ces banqueroutes de la monarchie du nom des ministres
qu'elles dshonorent dans l'histoire. Messieurs, le cardinal Dubois
dfinissait la monarchie: _Un gouvernement fort, parce qu'il fait
banqueroute quand il veut._ (_Nouveaux rires._)

Eh bien! la rpublique de 1848, elle, a-t-elle fait banqueroute? Non,
quoique, du ct de ce que je suis bien forc d'appeler la monarchie,
on le lui ait peut-tre un peu conseill. (_On rit encore  gauche, et
mme  droite._)

Messieurs, la rpublique, qui n'a pas fait banqueroute, et qui, on
peut l'affirmer, si on la laisse dans sa franche et droite voie de
probit populaire, ne fera pas, ne fera jamais banqueroute (_A gauche:
Non! non!_), la rpublique de 1848 a-t-elle fait la guerre europenne?
Pas davantage.

Son attitude a peut-tre t mme un peu trop pacifique, et, je le dis
dans l'intrt mme de la paix, son pe  demi tire et suffi pour
faire rengainer bien des grands sabres.

Que lui reprochez-vous donc, messieurs les chefs des partis
monarchiques, qui n'avez pas encore russi, qui ne russirez jamais 
laver notre histoire contemporaine tout clabousse de sang par 1815?
(_Mouvement._) On a parl de 1793, j'ai le droit de parler de 1815!
(_Vive approbation  gauche._)

Que lui reprochez-vous donc,  la rpublique de 1848? Mon Dieu! il y a
des accusations banales qui tranent dans tous vos journaux, et qui
ne sont pas encore uses,  ce qu'il parat, et que je retrouv
ce matin mme dans une circulaire pour la rvision totale, les
commissaires de M. Ledru-Rollin! les quarante-cinq centimes! les
confrences socialistes du Luxembourg!--Le Luxembourg! ah! oui, le
Luxembourg! voil le grand grief! Tenez, prenez garde au Luxembourg;
n'allez pas trop de ce ct-l, vous finiriez par y rencontrer le
spectre du marchal Ney! (_Longue acclamation.--Applaudissements
prolongs  gauche._)

M. DE RESSGUIER.--Vous y trouveriez votre fauteuil de pair de France!

M. LE PRSIDENT.--Vous n'avez pas la parole, monsieur de Ressguier.

UN MEMBRE A DROITE.--La Convention a guillotin vingt-cinq gnraux!

M. DE RESSGUIER.--Votre fauteuil de pair de France! (_Bruit._)

M. LE PRSIDENT.--N'interrompez pas.

M. VICTOR HUGO.--Je crois, Dieu me pardonne, que M. de Ressguier me
reproche d'avoir sig parmi les juges du marchal Ney! (_Exclamations
 droite.--Rires ironiques et approbatifs  gauche._)

M. DE RESSGUIER.--Vous vous mprenez....

M. LE PRSIDENT.--Veuillez vous asseoir; gardez le silence, vous
n'avez pas la parole.

M. DE RESSGUIER, _s'adressant  l'orateur_.--Vous vous mprenez
formellement....

M. LE PRSIDENT.--Monsieur de Ressguier, je vous rappelle  l'ordre
formellement.

M. DE RESSGUIER.--Vous vous mprenez avec intention.

M. LE PRSIDENT.--Je vous rappellerai  l'ordre avec inscription au
procs-verbal, si vous mprisez tous mes avertissements.

M. VICTOR HUGO.--Hommes des anciens partis, je ne triomphe pas de ce
qui est votre malheur, et, je vous le dis sans amertume, vous ne jugez
pas votre temps et votre pays avec une vue juste, bienveillante et
saine. Vous vous mprenez aux phnomnes contemporains. Vous criez 
la dcadence. Il y a une dcadence en effet, mais, je suis bien forc
de vous l'avouer, c'est la vtre. (_Rires  gauche.--Murmures 
droite._)

Parce que la monarchie s'en va, vous dites: La France s'en va! C'est
une illusion d'optique. France et monarchie, c'est deux. La France
demeure, la France grandit, sachez cela! (_Trs bien!--Rires 
droite._)

Jamais la France n'a t plus grande que de nos jours; les trangers
le savent, et, chose triste  dire et que vos rires confirment, vous
l'ignorez!

Le peuple franais a l'ge de raison, et c'est prcisment le moment
que vous choisissez pour taxer ses actes de folie. Vous reniez ce
sicle tout entier, son industrie vous semble matrialiste, sa
philosophie vous semble immorale, sa littrature vous semble
anarchique. (_Rires ironiques  droite.--Oui! oui!_) Vous voyez,
vous continuez de confirmer mes paroles. Sa littrature vous semble
anarchique, et sa science vous parat impie. Sa dmocratie, vous la
nommez dmagogie. (_Oui! oui!  droite._)

Dans vos jours d'orgueil, vous dclarez que notre temps est mauvais,
et que, quant  vous, vous n'en tes pas. Vous n'tes pas de ce
sicle. Tout est l. Vous en tirez vanit. Nous en prenons acte.

Vous n'tes pas de ce sicle, vous n'tes plus de ce monde, vous tes
morts! C'est bien! je vous l'accorde! (_Rires et bravos._)

Mais, puisque vous tes morts, ne revenez pas, laissez tranquilles les
vivants. (_Rire gnral._)

M. DE TINGUY, _ l'orateur_.--Vous nous supposez morts! monsieur le
vicomte?

M. LE PRSIDENT.--Vous ressuscitez, vous, monsieur de Tinguy!

M. DE TINGUY.--Je ressuscite le vicomte!

M. VICTOR HUGO, _croisant les bras et regardant la droite en
face_.--Quoi! vous voulez reparatre! (_Nouvelle explosion d'hilarit
et de bravos!_)

Quoi! vous voulez recommencer! Quoi! ces expriences redoutables qui
dvorent les rois, les princes, le faible comme Louis XVI, l'habile et
le fort comme Louis-Philippe, ces expriences lamentables qui dvorent
les familles nes sur le trne, des femmes augustes, des veuves
saintes, des enfants innocents, vous n'en avez pas assez! il vous en
faut encore. (_Sensation._)

Mais vous tes donc sans piti et sans mmoire!! Mais, royalistes,
nous vous demandons grce pour ces infortunes familles royales!

Quoi! vous voulez rentrer dans cette srie de faits ncessaires, dont
toutes les phases sont prvues et pour ainsi dire marques d'avance
comme des tapes invitables! Vous voulez rentrer dans ces engrenages
formidables de la destine! (_Mouvement._) Vous voulez rentrer dans
ce cycle terrible, toujours le mme, plein d'cueils, d'orages et de
catastrophes, qui commence par des rconciliations pltres de peuple
 roi, par des restaurations, par les Tuileries rouvertes, par des
lampions allums, par des harangues et des fanfares, par des sacres
et des ftes; qui se continue par des empitements du trne sur le
parlement, du pouvoir sur le droit, de la royaut sur la nation, par
des luttes dans les chambres, par des rsistances dans la presse, par
des murmures dans l'opinion, par des procs o le zle emphatique et
maladroit des magistrats qui veulent plaire avorte devant l'nergie
des crivains (_vifs applaudissements  gauche_); qui se continue par
des violations de chartes o trempent les majorits complices (_Trs
bien!_), par des lois de compression, par des mesures d'exception, par
des exactions de police d'une part, par des socits secrtes et des
conspirations de l'autre,--et qui finit....--Mon Dieu! cette place que
vous traversez tous les jours pour venir  ce palais ne vous dit donc
rien? (_Interruption.--A l'ordre!  l'ordre!_) Mais frappez du pied ce
pav qui est  deux pas de ces funestes Tuileries que vous convoitez
encore; frappez du pied ce pav fatal, et vous en ferez sortir, 
votre choix, l'chafaud qui prcipite la vieille monarchie dans la
tombe, ou le fiacre qui emporte la royaut nouvelle dans l'exil!
(_Applaudissements prolongs  gauche.--Murmures. Exclamations._)

M. LE PRSIDENT.--Mais qui menacez-vous donc l? Est-ce que vous
menacez quelqu'un? cartez cela!

M. VICTOR HUGO.--C'est un avertissement.

M. LE PRSIDENT.--C'est un avertissement sanglant; vous passez toutes
les bornes, et vous oubliez la question de la rvision. C'est une
diatribe, ce n'est pas un discours.

M. VICTOR HUGO.--Comment! il ne me sera pas permis d'invoquer
l'histoire!

UNE VOIX A GAUCHE, _s'adressant au prsident_.--On met la constitution
et la rpublique en question, et vous ne laissez pas parler!

M. LE PRSIDENT.--Vous tuez les vivants et vous voquez les morts;
ce n'est pas de la discussion. (_Interruption prolonge.--Rires
approbatifs  droite._)

M. VICTOR HUGO.--Comment, messieurs, aprs avoir fait appel, dans les
termes les plus respectueux,  vos souvenirs; aprs vous avoir parl
de femmes augustes, de veuves saintes, d'enfants innocents; aprs
avoir fait appel  votre mmoire, il ne me sera pas permis, dans cette
enceinte, aprs ce qui a t entendu ces jours passs, il ne me sera
pas permis d'invoquer l'histoire comme un avertissement, entendez-le
bien, mais non comme une menace? il ne me sera pas permis de dire que
les restaurations commencent d'une manire qui semble triomphante et
finissent d'une manire fatale? il ne me sera pas permis de vous dire
que les restaurations commencent par l'blouissement d'elles-mmes, et
finissent par ce qu'on a appel des catastrophes, et d'ajouter que si
vous frappez du pied ce pav fatal qui est  deux pas de vous,  deux
pas de ces funestes Tuileries que vous convoitez encore, vous en ferez
sortir,  votre choix, l'chafaud qui prcipite la vieille monarchie
dans la tombe, ou le fiacre qui emporte la royaut nouvelle dans
l'exil! (_Rumeurs  droite.--Bravos  gauche_) il ne me sera pas
permis de dire cela! Et on appelle cela une discussion libre! (_Vive
approbation et applaudissements  gauche._)

M. EMILE DE GIRARDIN.--Elle l'tait hier!

M. VICTOR HUGO.--Ah! je proteste! Vous voulez touffer ma voix; mais
on l'entendra cependant.... (_Rclamations  droite._) On l'entendra.

Les hommes habiles qui sont parmi vous, et il y en a, je ne fais nulle
difficult d'en convenir....

UNE VOIX A DROITE.--Vous tes bien bon!

M. VICTOR HUGO.--Les hommes habiles qui sont parmi vous se croient
forts en ce moment, parce qu'ils s'appuient sur une coalition des
intrts effrays. trange point d'appui que la peur! mais, pour faire
le mal, c'en est un.--Messieurs, voici ce que j'ai  dire  ces
hommes habiles. Avant peu, et quoi que vous fassiez, les intrts se
rassureront; et,  mesure qu'ils reprendront confiance, vous la
perdrez.

Oui, avant peu, les intrts comprendront qu' l'heure qu'il est,
qu'au dix-neuvime sicle, aprs l'chafaud de Louis XVI....

M. DE MONTEBELLO.--Encore!

M. VICTOR HUGO.--... Aprs l'croulement de Napolon, aprs l'exil
de Charles X, aprs la chute de Louis-Philippe, aprs la rvolution
franaise, en un mot, c'est--dire aprs le renouvellement complet,
absolu, prodigieux, des principes, des croyances, des opinions, des
situations, des influences et des faits, c'est la rpublique qui
est la terre ferme, et c'est la monarchie qui est l'aventure.
(_Applaudissements._)

Mais l'honorable M. Berryer vous disait hier: Jamais la France ne
s'accommodera de la dmocratie!

A DROITE.--Il n'a pas dit cela!

UNE VOIX A DROITE.--Il a dit de la rpublique.

M. DE MONTEBELLO.--C'est autre chose.

M. MATHIEU BOURDON.--C'est tout diffrent.

M. VICTOR HUGO.--Cela m'est gal! j'accepte votre version. M. Berryer
nous a dit: Jamais la France ne s'accommodera de la rpublique.

Messieurs, il y a trente-sept ans, lors de l'octroi de la charte de
Louis XVIII, tous les contemporains l'attestent, les partisans de
la monarchie pure, les mmes qui traitaient Louis XVIII de
rvolutionnaire et Chateaubriand de jacobin (_hilarit_), les
partisans de la monarchie pure s'pouvantaient de la monarchie
reprsentative, absolument comme les partisans de la monarchie
reprsentative s'pouvantent aujourd'hui de la rpublique.

On disait alors: C'est bon pour l'Angleterre! exactement comme M.
Berryer dit aujourd'hui: C'est bon pour l'Amrique! (_Trs bien! trs
bien!_)

On disait: La libert de la presse, les discussions de la tribune, des
orateurs d'opposition, des journalistes, tout cela, c'est du dsordre;
jamais la France ne s'y fera! Eh bien! elle s'y est faite!

M. DE TINGUY.--Et dfaite.

M. VICTOR HUGO.--La France s'est faite au rgime parlementaire, elle
se fera de mme au rgime dmocratique. C'est un pas en avant. Voil
tout. (_Mouvement._)

Aprs la royaut reprsentative, on s'habituera au surcrot de
mouvement des moeurs dmocratiques, de mme qu'aprs la royaut
absolue on avait fini par s'habituer au surcrot d'excitation des
moeurs librales, et la prosprit publique se dgagera  travers
les agitations rpublicaines, comme elle se dgageait  travers les
agitations constitutionnelles; elle se dgagera agrandie et affermie.
Les aspirations populaires se rgleront comme les passions bourgeoises
se sont rgles. Une grande nation comme la France finit toujours par
retrouver son quilibre. Sa masse est l'lment de sa stabilit.

Et puis, il faut bien vous le dire, cette presse libre, cette tribune
souveraine, ces comices populaires, ces multitudes faisant cercle
autour d'une ide, ce peuple, auditoire tumultueux et tribunal
patient, ces lgions de votes gagnant des batailles l o l'meute en
perdait, ces tourbillons de bulletins qui couvrent la France  un jour
donn, tout ce mouvement qui vous effraye n'est autre chose que la
fermentation mme du progrs (_Trs bien!_), fermentation utile,
ncessaire, saine, fconde, excellente! Vous prenez cela pour la
fivre? C'est la vie. (_Longs applaudissements._)

Voil ce que j'ai  rpondre  M. Berryer.

Vous le voyez, messieurs, ni l'utilit, ni la stabilit politique, ni
la scurit financire, ni la prosprit publique, ni le droit, ni le
fait, ne sont du ct de la monarchie dans ce dbat.

Maintenant, car il faut bien en venir l, quelle est la moralit de
cette agression contre la constitution, qui masque une agression
contre la rpublique?

Messieurs, j'adresse ceci en particulier aux anciens, aux chefs
vieillis, mais toujours prpondrants, du parti monarchique actuel,
 ces chefs qui ont fait, comme nous, partie de l'assemble
constituante,  ces chefs avec lesquels je ne confonds pas, je le
dclare, la portion jeune et gnreuse de leur parti, qui ne les suit
qu' regret.

Du reste, je ne veux certes offenser personne, j'honore tous les
membres de cette assemble, et s'il m'chappait quelque parole qui pt
froisser qui que ce soit parmi mes collgues, je la retire d'avance.
Mais enfin, pourtant, il faut bien que je le dise, il y a eu des
royalistes autrefois....

M. CALLET.--Vous en savez quelque chose. (_Exclamations 
gauche.--N'interrompez pas!_)

M. CHARRAS, _ M. Victor Hugo_.--Descendez de la tribune.

M. VICTOR HUGO.--C'est vident! il n'y a plus de libert de tribune!
(_Rclamations  droite._)

M. LE PRSIDENT.--Demandez  M. Michel (de Bourges) si la libert de
la tribune est supprime.

M. SOUBIES.--Elle doit exister pour tous et non pour un seul.

M. LE PRSIDENT.--Monsieur, l'assemble est la mme; les orateurs
changent. C'est  l'orateur  faire l'auditeur, on vous l'a dit
avant-hier; c'est M. Michel (de Bourges) qui vous l'a dit.

M. LAMARQUE.--Il a dit le contraire.

M. LE PRSIDENT.--C'est ma variante.

M. MICHEL (de Bourges), _de sa place_.--Monsieur le prsident,
voulez-vous me permettre un mot? (_Signe d'assentiment de M. le
prsident._)

Vous avez chang les termes de ce que j'ai dit hier. Ce que j'ai dit
ne vient pas de moi; c'est le plus grand orateur du dix-septime
sicle qui l'a dit, c'est Bossuet. Il n'a pas dit que l'orateur
faisait l'auditeur; il a dit que c'tait l'auditeur qui faisait
l'orateur. (_A gauche: Trs bien! trs bien!_)

M. LE PRSIDENT.--En renversant les termes de la proposition, il y a
une vrit qui est la mme; c'est qu'il y a une raction ncessaire
de l'orateur sur l'assemble et de l'assemble sur l'orateur. C'est
Royer-Collard lui-mme qui, dsesprant de faire couter certaines
choses, disait aux orateurs: Faites qu'on vous coute.

Je dclare qu'il m'est impossible de procurer le mme silence  tous
les orateurs, quand ils sont aussi dissemblables. (_Hilarit bruyante
sur les bancs de la majorit.--Rumeurs et interpellations diverses 
gauche._)

M. MILE DE GIRARDIN.--Est-ce que l'injure est permise?

M. CHARRAS.--C'est une impertinence.

M. VICTOR HUGO.--Messieurs,  la citation de Royer-Collard que vient
de me faire notre honorable prsident, je rpondrai par une citation
de Sheridan, qui disait:--Quand le prsident cesse de protger
l'orateur, c'est que la libert de la tribune n'existe plus.
--(_Applaudissements rpts  gauche._)

M. ARNAUD (de l'Arige).--Jamais on n'a vu une pareille partialit.

M. VICTOR HUGO.--Eh bien! messieurs, que vous disais-je? Je vous
disais,--et je rattache cela  l'agression dirige aujourd'hui contre
la rpublique, et je prtends tirer la moralit de cette agression--je
vous disais: Il y a eu des royalistes autrefois. Ces royalistes-l,
dont des hasards de famille ont pu mler des traditions  l'enfance de
plusieurs d'entre nous,  la mienne en particulier, puisqu'on me le
rappelle sans cesse; ces royalistes-l, nos pres les ont connus,
nos pres les ont combattus. Eh bien! ces royalistes-l, quand ils
confessaient leurs principes, c'tait le jour du danger, non le
lendemain! (_A gauche.--Trs bien! trs bien!_)

M. VICTOR HUGO.--Ce n'taient pas des citoyens, soit; mais c'taient
des chevaliers. Ils faisaient une chose odieuse, insense, abominable,
impie, la guerre civile; mais ils la faisaient, ils ne la provoquaient
pas! (_Vive approbation  gauche._)

Ils avaient devant eux, debout, toute jeune, toute terrible, toute
frmissante, cette grande et magnifique et formidable rvolution
franaise qui envoyait contre eux les grenadiers de Mayence, et qui
trouvait plus facile d'avoir raison de l'Europe que de la Vende.

M. DE LA ROCHEJAQUELEIN.--C'est vrai!

M. VICTOR HUGO.--Ils l'avaient devant eux, et ils lui tenaient tte.
Ils ne rusaient pas avec elle, ils ne se faisaient pas renards devant
le lion! (_Applaudissements  gauche.--M. de la Rochejaquelein fait un
signe d'assentiment._)

M. VICTOR HUGO, _ M. de la Rochejaquelein_.--Ceci s'adresse  vous et
 votre nom; c'est un hommage que je rends aux vtres.

Ils ne venaient pas lui drober,  cette rvolution, l'un aprs
l'autre, et pour s'en servir contre elle, ses principes, ses
conqutes, ses armes! ils cherchaient  la tuer, non  la voler!
(_Bravos  gauche._)

Ils jouaient franc jeu, en hommes hardis, en hommes convaincus, en
hommes sincres qu'ils taient; et ils ne venaient pas en plein midi,
en plein soleil, ils ne venaient pas en pleine assemble de la nation,
balbutier: Vive le roi! aprs avoir cri vingt-sept fois dans un
seul jour: Vive la Rpublique! (_Acclamations  gauche.--Bravos
prolongs._)

M. EMILE DE GIRARDIN.--Ils n'envoyaient pas d'argent pour les blesss
de Fvrier.

M. VICTOR HUGO.--Messieurs, je rsume d'un mot tout ce que je viens de
dire. La monarchie de principe, la lgitimit, est morte en France.
C'est un fait qui a t et qui n'est plus.

La lgitimit restaure, ce serait la rvolution  l'tat chronique,
le mouvement social remplac par les commotions priodiques. La
rpublique, au contraire, c'est le progrs fait gouvernement.
(_Approbation._)

Finissons de ce ct.

M. LO DE LABORDE.--Je demande la parole. (_Mouvement prolong._)

M. MATHIEU BOURDON.--La lgitimit se rveille.

(_M. de Falloux se lve._)

A GAUCHE.--Non! non! n'interrompez pas! n'interrompez pas!

(_M. de Falloux s'approche de la tribune.--Agitation bruyante._)

A GAUCHE, _ l'orateur_.--Ne laissez pas parler! ne laissez pas
parler!

M. VICTOR HUGO.--Je ne permets pas l'interruption.

(_M. de Falloux monte au bureau auprs du prsident, et change avec
lui quelques paroles._)

M. VICTOR HUGO.--L'honorable M. de Falloux oublie tellement les
droits de l'orateur, que ce n'est plus  l'orateur qu'il demande la
permission de l'interrompre, c'est au prsident.

M. DE FALLOUX, _revenant au pied de la tribune_.--Je vous demande la
permission de vous interrompre.

M. VICTOR HUGO.--Je ne vous la donne pas.

M. LE PRSIDENT.--Vous avez la parole, monsieur Victor Hugo.

M. VICTOR HUGO.--Mais des publicistes d'une autre couleur, des
journaux d'une autre nuance, qui expriment bien incontestablement
la pense du gouvernement, car ils sont vendus dans les rues avec
privilge et  l'exclusion de tous les autres, ces journaux nous
crient:

--Vous avez raison; la lgitimit est impossible, la monarchie de
droit divin et de principe est morte; mais l'autre, la monarchie
de gloire, l'empire, celle-l est non-seulement possible, mais
ncessaire.

Voil le langage qu'on nous tient.

Ceci est l'autre ct de la question monarchie. Examinons.

Et d'abord, la monarchie de gloire, dites-vous! Tiens! vous avez de la
gloire? Montrez-nous-la! (_Hilarit._) Je serais curieux de voir de
la gloire sous ce gouvernement-ci! (_Rires et applaudissements 
gauche._)

Voyons! votre gloire, o est-elle? Je la cherche. Je regarde autour de
moi. De quoi se compose-t-elle?

M. LEPIC.--Demandez  votre pre!

M. VICTOR HUGO.--Quels en sont les lments? Qu'est-ce que j'ai devant
moi? Qu'est-ce que nous avons devant les yeux? Toutes nos liberts
prises au pige l'une aprs l'autre et garrottes; le suffrage
universel trahi, livr, mutil; les programmes socialistes aboutissant
 une politique jsuite; pour gouvernement, une immense intrigue
(_mouvement_), l'histoire dira peut-tre un complot ... (_vive
sensation_) je ne sais quel sous-entendu inou qui donne  la
rpublique l'empire pour but, et qui fait de cinq cent mille
fonctionnaires une sorte de franc-maonnerie bonapartiste au milieu
de la nation! toute rforme ajourne ou bafoue, les impts
improportionnels et onreux au peuple maintenus ou rtablis, l'tat de
sige pesant sur cinq dpartements, Paris et Lyon mis en surveillance,
l'amnistie refuse, la transportation aggrave, la dportation vote,
des gmissements  la kasbah de Bone, des tortures  Belle-Isle, des
casemates o l'on ne veut pas laisser pourrir des matelas, mais o on
laisse pourrir des hommes! ... (_sensation_) la presse traque, le
jury tri, pas assez de justice et beaucoup trop de police, la misre
en bas, l'anarchie en haut, l'arbitraire, la compression, l'iniquit!
au dehors, le cadavre de la rpublique romaine! (_Bravos  gauche._)

VOIX A DROITE.--C'est le bilan de la rpublique.

M. LE PRSIDENT.--Laissez donc; n'interrompez pas. Cela constate que
la tribune est libre. Continuez. (_Trs bien! trs bien!  gauche._)

M. CHARRAS.--Libre malgr vous.

M. VICTOR HUGO.--... La potence, c'est--dire l'Autriche
(_mouvement_), debout sur la Hongrie, sur la Lombardie, sur Milan, sur
Venise; la Sicile livre aux fusillades; l'espoir des nationalits
dans la France dtruit; le lien intime des peuples rompu; partout
le droit foul aux pieds, au nord comme au midi,  Cassel comme 
Palerme; une coalition de rois latente et qui n'attend que l'occasion;
notre diplomatie muette, je ne veux pas dire complice; quelqu'un qui
est toujours lche devant quelqu'un qui est toujours insolent; la
Turquie laisse sans appui contre le czar et force d'abandonner les
proscrits; Kossuth, agonisant dans un cachot de l'Asie Mineure; voil
o nous en sommes! La France baisse la tte, Napolon tressaille
de honte dans sa tombe, et cinq ou six mille coquins crient: Vive
l'empereur! Est-ce tout cela que vous appelez votre gloire, par
hasard? (_Profonde agitation._)

M. DE LADEVANSAYE.--C'est la rpublique qui nous a donn tout cela!

M. LE PRSIDENT.--C'est aussi au gouvernement de la rpublique qu'on
reproche tout cela!

M. VICTOR HUGO.--Maintenant, votre empire, causons-en, je le veux
bien. (_Rires  gauche._)

M. VIEILLARD [Note: Snateur, sous l'empire,  30,000 francs par
an.]--Personne n'y songe, vous le savez bien.

M. VICTOR HUGO.--Messieurs, des murmures tant que vous voudrez, mais
pas d'quivoques. On me crie: Personne ne songe  l'empire. J'ai pour
habitude d'arracher les masques.

Personne ne songe  l'empire, dites-vous? Que signifient donc ces cris
pays de: Vive l'empereur? Une simple question: Qui les paye?

Personne ne songe  l'empire, vous venez de l'entendre! Que signifient
donc ces paroles du gnral Changarnier, ces allusions aux prtoriens
en dbauche applaudies par vous? Que signifient ces paroles de M.
Thiers, galement applaudies par vous: L'empire est fait?

Que signifie ce ptitionnement ridicule et mendi pour la prolongation
des pouvoirs?

Qu'est-ce que la prolongation, s'il vous plat? C'est le consulat 
vie. O mne le consulat  vie? A l'empire! Messieurs, il y a l une
intrigue! Une intrigue, vous dis-je! J'ai le droit de la fouiller. Je
la fouille. Allons! le grand jour sur tout cela!

Il ne faut pas que la France soit prise par surprise et se trouve,
un beau matin, avoir un empereur sans savoir pourquoi! (_Applaudissements._)

Un empereur! Discutons un peu la prtention.

Quoi! parce qu'il y a eu un homme qui a gagn la bataille de Marengo,
et qui a rgn, vous voulez rgner, vous qui n'avez gagn que la
bataille de Satory! (_Rires._)

A GAUCHE.--Trs bien! trs bien!--Bravo!

M. MILE DE GIRARDIN.--Il l'a perdue.

M. FERDINAND BARROT [Note: Snateur de l'empire,  30,000 francs par
an.]--Il y a trois ans qu'il gagne une bataille, celle de l'ordre
contre l'anarchie.

M. VICTOR HUGO.--Quoi! parce que, il y a dix sicles de cela,
Charlemagne, aprs quarante annes de gloire, a laiss tomber sur la
face du globe un sceptre et une pe tellement dmesurs que personne
ensuite n'a pu et n'a os y toucher,--et pourtant il y a eu dans
l'intervalle des hommes qui se sont appels Philippe-Auguste, Franois
Ier, Henri IV, Louis XIV! Quoi! parce que, mille ans aprs, car il
ne faut pas moins d'une gestation de mille annes  l'humanit pour
reproduire de pareils hommes, parce que, mille ans aprs, un autre
gnie est venu, qui a ramass ce glaive et ce sceptre, et qui s'est
dress debout sur le continent, qui a fait l'histoire gigantesque dont
l'blouissement dure encore, qui a enchan la rvolution en France
et qui l'a dchane en Europe, qui a donn  son nom, pour synonymes
clatants, Rivoli, Ina, Essling, Friedland, Montmirail! Quoi!
parce que, aprs dix ans d'une gloire immense, d'une gloire presque
fabuleuse  force de grandeur, il a,  son tour, laiss tomber
d'puisement ce sceptre et ce glaive qui avaient accompli tant de
choses colossales, vous venez, vous, vous voulez, vous, les ramasser
aprs lui, comme il les a ramasss, lui, Napolon, aprs Charlemagne,
et prendre dans vos petites mains ce sceptre des titans, cette pe
des gants! Pour quoi faire? (_Longs applaudissements._) Quoi! aprs
Auguste, Augustule! Quoi! parce que nous avons eu Napolon le Grand,
il faut que nous ayons Napolon le Petit! (_La gauche applaudit, la
droite crie. La sance est interrompue pendant plusieurs minutes.
Tumulte inexprimable._)

A GAUCHE.--Monsieur le prsident, nous avons cout M. Berryer; la
droite doit couter M. Victor Hugo. Faites taire la majorit.

M. SAVATIER-LAROCHE.--On doit le respect aux grands orateurs. (_A
gauche: Trs bien!_)

M. DE LA MOSKOWA [Note: Snateur de l'empire,  30,000 francs par
an.]--M. le prsident devrait faire respecter le gouvernement de la
rpublique dans la personne du prsident de la rpublique.

M. LEPIC [Note: Plus tard, aide de camp de l'empereur.]--On dshonore
la rpublique!

M. DE LA MOSKOWA.--Ces messieurs crient: _Vive la rpublique!_ et
insultent le prsident.

M. ERNEST DE GIRARDIN.--Napolon Bonaparte a eu six millions de
suffrages; vous insultez l'lu du peuple! (_Vive agitation au banc des
ministres.--M. le prsident essaye en vain de se faire entendre au
milieu du bruit._)

M. DE LA MOSKOWA.--Et, sur les bancs des ministres, pas un mot
d'indignation n'clate  de pareilles paroles!

M. BAROCHE, _ministre des affaires trangres_ [Note: Prsident du
conseil d'tat de l'empire,  150,000 francs par an.]--Discutez, mais
n'insultez pas.

M. LE PRSIDENT.--Vous avez le droit de contester l'abrogation
de l'art. 45 en termes de droit, mais vous n'avez pas le droit
d'insulter! (_Les applaudissements de l'extrme gauche redoublent et
couvrent la voix de M. le prsident._)

M. LE MINISTRE DES AFFAIRES TRANGRES.--Vous discutez des projets
qu'on n'a pas, et vous insultez! (_Les applaudissements de l'extrme
gauche continuent._)

UN MEMBRE DE L'EXTRME GAUCHE.--Il fallait dfendre la rpublique hier
quand on l'attaquait!

M. LE PRSIDENT.--L'opposition a affect de couvrir d'applaudissements
et mon observation et celle de M. le ministre, que la mienne avait
prcde.

Je disais  M. Victor Hugo qu'il a parfaitement le droit de contester
la convenance de demander la rvision de l'art. 45 en termes de droit,
mais qu'il n'a pas le droit de discuter, sous une forme insultante,
une candidature personnelle qui n'est pas en jeu.

VOIX A L'EXTRME GAUCHE.--Mais si, elle est en jeu.

M. CHARRAS.--Vous l'avez vue vous-mme  Dijon, face  face.

M. LE PRSIDENT.--Je vous rappelle  l'ordre ici, parce que je suis
prsident;  Dijon, je respectais les convenances, et je me suis tu.

M. CHARRAS.--On ne les a pas respectes envers vous.

M. VICTOR HUGO.--Je rponds  M. le ministre et  M. le prsident, qui
m'accusent d'offenser M. le prsident de la rpublique, qu'ayant le
droit constitutionnel d'accuser M. le prsident de la rpublique, j'en
userai le jour o je le jugerai convenable, et je ne perdrai pas mon
temps  l'offenser; mais ce n'est pas l'offenser que de dire qu'il
n'est pas un grand homme. (_Vives rclamations sur quelques bancs de
la droite._)

M. BRIFFAUT.--Vos insultes ne peuvent aller jusqu' lui.

M. DE CAULAINCOURT.--Il y a des injures qui ne peuvent l'atteindre,
sachez-le bien!

M. LE PRSIDENT.--Si vous continuez aprs mon avertissement, je vous
rappellerai  l'ordre.

M. VICTOR HUGO.--Voici ce que j'ai  dire, et M. le prsident ne
m'empchera pas de complter mon explication. (_Vive agitation._)

Ce que nous demandons  M. le prsident responsable de la rpublique,
ce que nous attendons de lui, ce que nous avons le droit d'attendre
fermement de lui, ce n'est pas qu'il tienne le pouvoir en grand homme,
c'est qu'il le quitte en honnte homme.

A GAUCHE.--Trs bien! trs bien!

M. CLARY [Note: Snateur de l'empire,  30,000 francs par an.] Ne le
calomniez pas, en attendant.

M. VICTOR HUGO.--Ceux qui l'offensent, ce sont ceux de ses amis qui
laissent entendre que le deuxime dimanche de mai il ne quittera pas
le pouvoir purement et simplement, comme il le doit,  moins d'tre un
sditieux.

VOIX A GAUCHE.--Et un parjure!

M. VIEILLARD [Note: Snateur de l'empire.]--Ce sont l des calomnies,
M. Victor Hugo le sait bien.

M. VICTOR HUGO.--Messieurs de la majorit, vous avez supprim la
libert de la presse; voulez-vous supprimer la libert de la tribune?
(_Mouvement._) Je ne viens pas demander de la faveur, je viens
demander de la franchise. Le soldat qu'on empche de faire son devoir
brise son pe; si la libert de la tribune est morte, dites-le-moi,
afin que je brise mon mandat. Le jour o la tribune ne sera plus
libre, j'en descendrai pour n'y plus remonter. (_A droite: Le beau
malheur!_) La tribune sans libert n'est acceptable que pour l'orateur
sans dignit. (_Profonde sensation._)

Eh bien! si la tribune est respecte, je vais voir. Je continue.

Non! aprs Napolon le Grand, je ne veux pas de Napolon le Petit!

Allons! respectez les grandes choses. Trve aux parodies! Pour qu'on
puisse mettre un aigle sur les drapeaux, il faut d'abord avoir un
aigle aux Tuileries! O est l'aigle? (_Longs applaudissements._)

M. LON FAUCHER.--L'orateur insulte le prsident de la rpublique.
(_Oui! oui!  droite._)

M. LE PRESIDENT.--Vous offensez le prsident de la rpublique. (_Oui!
oui!  droite.--M. Abbatucci_ [Note: Ministre de la justice de
l'empire, 120,000 francs par an.] _gesticule vivement._)

M. VICTOR HUGO.--Je reprends.

Messieurs, comme tout le monde, comme vous tous, j'ai tenu dans mes
mains ces journaux, ces brochures, ces pamphlets imprialistes ou
csaristes, comme on dit aujourd'hui. Une ide me frappe, et il m'est
impossible de ne pas la communiquer  l'assemble. (_Agitation.
L'orateur poursuit:_) Oui, il m'est impossible de ne pas la laisser
dborder devant cette assemble. Que dirait ce soldat, ce grand soldat
de la France, qui est couch l, aux Invalides, et  l'ombre duquel on
s'abrite, et dont on invoque si souvent et si trangement le nom? que
dirait ce Napolon qui, parmi tant de combats prodigieux, est all, 
huit cents lieues de Paris, provoquer la vieille barbarie moscovite 
ce grand duel de 1812? que dirait ce sublime esprit qui n'entrevoyait
qu'avec horreur la possibilit d'une Europe cosaque, et qui, certes,
quels que fussent ses instincts d'autorit, lui prfrait l'Europe
rpublicaine? que dirait-il, lui! si, du fond de son tombeau, il
pouvait voir que son empire, son glorieux et belliqueux empire, a
aujourd'hui pour pangyristes, pour apologistes, pour thoriciens
et pour reconstructeurs, qui? des hommes qui, dans notre poque
rayonnante et libre, se tournent vers le nord avec un dsespoir qui
serait risible, s'il n'tait monstrueux? des hommes qui, chaque
fois qu'ils nous entendent prononcer les mots dmocratie, libert,
humanit, progrs, se couchent  plat ventre avec terreur et se
collent l'oreille contre terre pour couter s'ils n'entendront pas
enfin venir le canon russe!

(_Longs applaudissements  gauche. Clameurs  droite.--Toute la
droite se lve et couvre de ses cris les dernires paroles de
l'orateur.--A l'ordre!  l'ordre!  l'ordre._)

(_Plusieurs ministres se lvent sur leurs bancs et protestent avec
vivacit contre les paroles de l'orateur. Le tumulte va croissant. Des
apostrophes violentes sont lances  l'orateur par un grand nombre de
membres. MM. Bineau [Note: Snateur, 30,000 francs, et ministre des
finances de l'empire, 120,000 francs; total, 150,000 francs par an.],
le gnral Gourgaud et plusieurs autres reprsentants sigeant sur les
premiers bancs de la droite se font remarquer par leur animation._)

M. LE MINISTRE DES AFFAIRES TRANGRES. [Note: Le mme Baroche.]
--Vous savez bien que cela n'est pas vrai! Au nom de la France, nous
protestons!

M. DE RANC. [Note: Commissaire gnral de police de l'empire, 
40,000 francs par an.]--Nous demandons le rappel  l'ordre.

M. DE CROUSEILHES, _ministre de l'instruction publique_. [Note:
Snateur de l'empire,  30,000 francs par an.]--Faites une application
personnelle de vos paroles! A qui les appliquez-vous? Nommez! nommez!

M. LE PRSIDENT.--Je vous rappelle  l'ordre, monsieur Yictor Hugo,
parce que, malgr mes avertissements, vous ne cessez pas d'insulter.

QUELQUES VOIX A DROITE.--C'est un insulteur  gages!

M. CHAPOT.--Que l'orateur nous dise  qui il s'adresse.

M. DE STAPLANDE.--Nommez ceux que vous accusez, si vous en avez le
courage! (_Agitation tumultueuse._)

VOIX DIVERSES A DROITE.--Vous tes un infme calomniateur.--C'est une
lchet et une insolence. (_A l'ordre!  l'ordre!_)

M. LE PRSIDENT.--Avec le bruit que vous faites, vous avez empch
d'entendre le rappel  l'ordre que j'ai prononc.

M. VICTOR HUGO.--Je demande  m'expliquer. (_Murmures bruyants et
prolongs._)

M. DE HEECKEREN [Note: Snateur de l'empire.]--Laissez, laissez-le
jouer sa pice!

M. LON FAUCHER, _ministre de l'intrieur_.--L'orateur....
(_Interruption  gauche._) L'orateur....

A GAUCHE.--Vous n'avez pas la parole!

M. LE PRSIDENT.--Laissez M. Victor Hugo s'expliquer. Il est rappel 
l'ordre.

M. LE MINISTRE DE L'INTRIEUR.--Comment! messieurs, un orateur pourra
insulter ici le prsident de la rpublique.... (_Bruyante interruption
 gauche._)

M. VICTOR HUGO.--Laissez-moi m'expliquer! je ne vous cde pas la
parole.

M. LE PRSIDENT.--Vous n'avez pas la parole. Ce n'est pas  vous 
faire la police de l'assemble. M. Victor Hugo est rappel  l'ordre;
il demande  s'expliquer; je lui donne la parole, et vous rendrez la
police impossible si vous voulez usurper mes fonctions.

M. VICTOR HUGO.--Messieurs, vous allez voir le danger des
interruptions prcipites. (_Plus haut! plus haut!_) J'ai t rappel
 l'ordre, et un honorable membre que je n'ai pas l'honneur de
connatre....

UN MEMBRE _sort des bancs de la droite, vient jusqu'au pied de la
tribune et dit_:

--C'est moi.

M. VICTOR HUGO.--Qui, vous?

L'INTERRUPTEUR.--Moi!

M. VICTOR HUGO.--Soit. Taisez-vous.

L'INTERRUPTEUR.--Nous n'en voulons pas entendre davantage. La mauvaise
littrature fait la mauvaise politique. Nous protestons au nom de
la langue franaise et de la tribune franaise. Portez tout a  la
Porte-Saint-Martin, monsieur Victor Hugo.

M. VICTOR HUGO.--Vous savez mon nom,  ce qu'il parat, et moi je ne
sais pas le vtre. Comment vous appelez-vous?

L'INTERRUPTEUR.--Bourbousson.

M. VICTOR HUGO.--C'est plus que je n'esprais. (_Long clat de rire
sur tous les bancs. L'interrupteur regagne sa place._)

M. VICTOR HUGO, _reprenant_ ...--Donc, monsieur Bourbousson dit qu'il
faudrait m'appliquer la censure.

VOIX A DROITE.--Oui! oui!

M. VICTOR HUGO.--Pourquoi? Pour avoir qualifi comme c'est mon droit,
... (_dngations  droite_) pour avoir qualifi les auteurs des
pamphlets csaristes ... (_Rclamations  droite.--M. Victor Hugo se
penche vers le stnographe du_ Moniteur _et lui demande communication
immdiate de la phrase de son discours qui a provoqu l'motion de
rassemble._)

VOIX A DROITE.--M. Victor Hugo n'a pas le droit de faire changer la
phrase au _Moniteur_.

M. LE PRSIDENT.--L'assemble s'est souleve contre les paroles qui
ont d tre recueillies par le stnographe du _Moniteur_. Le rappel 
l'ordre s'applique  ces paroles, telles que vous les avez prononces,
et qu'elles resteront certainement. Maintenant, en vous expliquant, si
vous les changez, l'assemble sera juge.

M. VICTOR HUGO.--Comme le stnographe du _Moniteur_ les a recueillies
de ma bouche ... (_Interruptions diverses._)

PLUSIEURS MEMBRES.--Vous les avez changes!--Vous avez parl au
stnographe! (_Bruit confus._)

M. DE PANAT, _questeur, et autres membres_.--Vous n'avez rien 
craindre. Les paroles paratront au _Moniteur_ comme elles sont
sorties de la bouche de l'orateur.

M. VICTOR HUGO.--Messieurs, demain, quand vous lirez le _Moniteur_ ...
(_rumeurs  droite_) quand vous y lirez cette phrase que vous avez
interrompue et que vous n'avez pas entendue, cette phrase dans
laquelle je dis que Napolon s'tonnerait, s'indignerait de voir que
son empire, son glorieux empire, a aujourd'hui pour thoriciens et
pour reconstructeurs, qui? des hommes qui, chaque fois que nous
prononons les mots _dmocratie, libert, humanit, progrs_, se
couchent  plat ventre avec terreur, et se collent l'oreille contre
terre pour couter s'ils n'entendront pas enfin venir le canon
russe....

VOIX A DROITE.--A qui appliquez-vous cela?

M. VICTOR HUGO.--J'ai t rappel  l'ordre pour cela!

M. DE TRVENEUC.--A quel parti vous adressez-vous? VOIX A GAUCHE.--A
Romieu! au _Spectre rouge_!

M. LE PRSIDENT, _ M. Victor Hugo_.--Vous ne pouvez pas isoler une
phrase de votre discours entier. Et tout cela est venu  la suite
d'une comparaison insultante entre l'empereur qui n'est plus et le
prsident de la rpublique qui existe. (_Agitation prolonge.--Un
grand nombre de membres descendent dans l'hmicycle; ce n'est qu'avec
peine que, sur l'ordre de M. le prsident, les huissiers font
reprendre les places et ramnent un peu de silence._)

M. VICTOR HUGO.--Vous reconnatrez demain la vrit de mes paroles.

VOIX A DROITE.--Vous avez dit: _Vous_.

M. VICTOR HUGO.--Jamais, et je le dis du haut de cette tribune, jamais
il n'est entr dans mon esprit un seul instant de s'adresser  qui que
ce soit dans l'assemble. (_Rclamations et rires bruyants  droite._)

M. LE PRSIDENT.--Alors l'insulte reste tout entire pour M. le
prsident de la rpublique.

M. DE HEECKEREN [Footnote: Snateur.].--S'il ne s'agit pas de nous,
pourquoi nous le dire, et ne pas rserver la chose pour _l'vnement_?

M. VICTOR HUGO, _se tournant vers M. le prsident_. --Vous voyez bien
que la majorit se prtend insulte. Ce n'est pas du prsident de la
Rpublique qu'il s'agit maintenant!

M. LE PRSIDENT.--Vous l'avez tran aussi bas que possible....

M. VICTOR HUGO.--Ce n'est pas l la question!

M. LE PRSIDENT.--Dites que vous n'avez pas voulu insulter M. le
prsident de la rpublique dans votre parallle,  la bonne heure!
(_L'agitation continue; des apostrophes d'une extrme violence, sont
adresses  l'orateur et changes entre plusieurs membres de droite
et de gauche. M. Lefebvre-Durufl, s'approchant de la tribune, remet 
l'orateur une feuille de papier qu'il le prie de lire._)

M. VICTOR HUGO, _aprs avoir lu_.--On me transmet l'observation que
voici, et  laquelle je vais donner immdiatement satisfaction. Voici:

Ce qui a rvolt l'assemble, c'est que vous avez dit _vous_, et que
vous n'avez pas parl indirectement.

L'auteur de cette observation reconnatra demain, en lisant le
_Moniteur_, que je n'ai pas dit _vous_, que j'ai parl indirectement,
que je ne me suis adress  personne directement dans l'assemble. Et
je rpte que je ne m'adresse  personne.

Faisons cesser ce malentendu.

VOIX A DROITE.--Bien! bien! Passez outre.

M. LE PRSIDENT.--Faites sortir l'assemble de l'tat o vous l'avez
mise.

Messieurs, veuillez faire silence.

M. VICTOR HUGO.--Vous lirez demain le _Moniteur_ qui a recueilli mes
paroles, et vous regretterez votre prcipitation. Jamais je n'ai song
un seul instant  un seul membre de cette assemble, je le dclare, et
je laisse mon rappel  l'ordre sur la conscience de M. le prsident.
(_Mouvement.--Trs bien! trs bien!_)

Encore un instant, et je descends de la tribune.

(_Le silence se rtablit sur tous les bancs. L'orateur se tourne vers
la droite._)

Monarchie lgitime, monarchie impriale! qu'est-ce que vous nous
voulez? Nous sommes les hommes d'un autre ge. Pour nous, il n'y a
de fleurs de lys qu' Fontenoy, et il n'y a d'aigles qu' Eylau et 
Wagram.

Je vous l'ai dj dit, vous tes le pass. De quel droit mettez-vous
le prsent en question? qu'y a-t-il de commun entre vous et lui?
Contre qui et pour qui vous coalisez-vous? Et puis, que signifie cette
coalition? Qu'est-ce que c'est que cette alliance? Qu'est-ce que c'est
que cette main de l'empire que je vois dans la main de la lgitimit?
Lgitimistes, l'empire a tu le duc d'Enghien! Imprialistes, la
lgitimit a fusill Murat! (_Vive impression._)

Vous vous touchez les mains; prenez garde, vous mlez des taches de
sang! (_Sensation._)

Et puis qu'esprez-vous? dtruire la rpublique? Vous entreprenez l
une besogne rude. Y avez-vous bien song? Quand un ouvrier a travaill
dix-huit heures, quand un peuple a travaill dix-huit sicles, et
qu'ils ont enfin l'un et l'autre reu leur payement, allez donc
essayer d'arracher  cet ouvrier son salaire et  ce peuple sa
rpublique!

Savez-vous ce qui fait la rpublique forte? savez-vous ce qui la fait
invincible? savez-vous ce qui la fait indestructible? Je vous l'ai dit
en commenant, et en terminant je vous le rpte, c'est qu'elle est la
somme du labeur des gnrations, c'est qu'elle est le produit accumul
des efforts antrieurs, c'est qu'elle est un rsultat historique
autant qu'un fait politique, c'est qu'elle fait pour ainsi dire partie
du climat actuel de la civilisation, c'est qu'elle est la forme
absolue, suprme, ncessaire, du temps o nous vivons, c'est qu'elle
est l'air que nous respirons, et qu'une fois que les nations ont
respir cet air-l, prenez-en votre parti, elles ne peuvent plus en
respirer d'autre! Oui, savez-vous ce qui fait que la rpublique est
imprissable? C'est qu'elle s'identifie d'un ct avec le sicle, et
de l'autre avec le peuple! elle est l'ide de l'un et la couronne de
l'autre!

Messieurs les rvisionnistes, je vous ai demand ce que vous vouliez.
Ce que je veux, moi, je vais vous le dire. Toute ma politique, la
voici en deux mots. Il faut supprimer dans l'ordre social un certain
degr de misre, et dans l'ordre politique une certaine nature
d'ambition. Plus de pauprisme et plus de monarchisme. La France ne
sera tranquille que lorsque, par la puissance des institutions qui
donneront du travail et du pain aux uns et qui teront l'esprance aux
autres, nous aurons vu disparatre du milieu de nous tous ceux
qui tendent la main, depuis les mendiants jusqu'aux prtendants.
(_Explosion d'applaudissements.Cris et murmures  droite._)

M. LE PRSIDENT.--Laissez donc finir, pour l'amour de Dieu! (_On
rit._)

M. BELIN.--Pour l'amour du dner.

M. LE PRSIDENT.--Allons! de grce! de grce!

M. VICTOR HUGO.--Messieurs, il y a deux sortes de questions, les
questions fausses et les questions vraies.

L'assistance, le salaire, le crdit, l'impt, le sort des classes
laborieuses ...--eh! mon Dieu! ce sont l des questions toujours
ngliges, toujours ajournes! Souffrez qu'on vous en parle de
temps en temps! Il s'agit du peuple, messieurs! Je continue.--Les
souffrances des faibles, du pauvre, de la femme, de l'enfant,
l'ducation, la pnalit, la production, la consommation, la
circulation, le travail, qui contient le pain de tous, le suffrage
universel, qui contient le droit de tous, la solidarit entre hommes
et entre peuples, l'aide aux nationalits opprimes, la
fraternit franaise produisant par son rayonnement la fraternit
europenne,--voil les questions vraies.

La lgitimit, l'empire, la fusion, l'excellence de la monarchie
sur la rpublique, les thses philosophiques qui sont grosses de
barricades, le choix entre les prtendants,--voil les fausses
questions.

Eh bien! il faut bien vous le dire, vous quittez les questions vraies
pour les fausses questions; vous quittez les questions vivantes pour
les questions mortes. Quoi! c'est l votre intelligence politique!
Quoi! c'est l le spectacle que vous nous donnez! Le lgislatif et
l'excutif se querellent, les pouvoirs se prennent au collet; rien
ne se fait, rien ne va; de vaines et pitoyables disputes; les partis
tiraillent la constitution dans l'espoir de dchirer la rpublique;
les hommes se dmentent, l'un oublie ce qu'il a jur, les autres
oublient ce qu'ils ont cri; et pendant ces agitations misrables, le
temps, c'est--dire la vie, se perd!

Quoi! c'est l la situation que vous nous faites! la neutralisation
de toute autorit par la lutte, l'abaissement, et, par consquent,
l'effacement du pouvoir, la stagnation, la torpeur, quelque chose de
pareil  la mort! Nulle grandeur, nulle force, nulle impulsion.
Des tracasseries, des taquineries, des conflits, des chocs. Pas de
gouvernement!

Et cela, dans quel moment?

Au moment o, plus que jamais, une puissante initiative dmocratique
est ncessaire! au moment o la civilisation,  la veille de subir une
solennelle preuve, a, plus que jamais, besoin de pouvoirs actifs,
intelligents, fconds, rformateurs, sympathiques aux souffrances du
peuple, pleins d'amour et, par consquent, pleins de force! au moment
o les jours troubls arrivent! au moment o tous les intrts
semblent prts  entrer en lutte contre tous les principes! au moment
o les problmes les plus formidables se dressent devant la socit
et l'attendent avec des sommations  jour fixe! au moment o 1852
s'approche, masqu, effrayant, les mains pleines de questions
redoutables! au moment o les philosophes, les publicistes, les
observateurs srieux, ces hommes qui ne sont pas des hommes d'tat,
qui ne sont que des hommes sages, attentifs, inquiets, penchs sur
l'avenir, penchs sur l'inconnu, l'oeil fix sur toutes ces obscurits
accumules, croient entendre distinctement le bruit monstrueux de
la porte des rvolutions qui se rouvre dans les tnbres. (_Vive et
universelle motion. Quelques rires  droite._)

Messieurs, je termine. Ne nous le dissimulons pas, cette discussion,
si orageuse qu'elle soit, si profondment qu'elle remue les masses,
n'est qu'un prlude.

Je le rpte, l'anne 1852 approche. L'instant arrive o vont
reparatre, rveilles et encourages par la loi fatale du 31 mai,
armes par elle pour leur dernier combat contre le suffrage universel
garrott, toutes ces prtentions dont je vous ai parl, toutes ces
lgitimits antiques qui ne sont que d'antiques usurpations! L'instant
arrive o une mle terrible se fera de toutes les formes dchues,
imprialisme, lgitimisme, droit de la force, droit divin, livrant
ensemble l'assaut au grand droit dmocratique, au droit humain!
Ce jour-l, tout sera, en apparence, remis en question. Grce aux
revendications opinitres du pass, l'ombre couvrira de nouveau ce
grand et illustre champ de bataille des ides et du progrs qu'on
appelle la France. Je ne sais pas ce que durera cette clipse, je ne
sais pas ce que durera ce combat; mais ce que je sais, ce qui est
certain, ce que je prdis, ce que j'affirme, c'est que le droit ne
prira pas! c'est que, quand le jour reparatra, on ne retrouvera
debout que deux combattants, le peuple et Dieu! (_Immense
acclamation.--Tous les membres de la gauche reoivent l'orateur au
pied de la tribune, et lui serrent la main. La sance est suspendue
pendant dix minutes, malgr la voix de M. Dupin et les cris des
huissiers._)




CONGRS DE LA PAIX

A PARIS


I

DISCOURS D'OUVERTURE

2l aot 1849.

M. Victor Hugo est lu prsident. M. Cobden est lu vice-prsident. M.
Victor Hugo se lve et dit:

Messieurs, beaucoup d'entre vous viennent des points du globe les
plus loigns, le coeur plein d'une pense religieuse et sainte. Vous
comptez dans vos rangs des publicistes, des philosophes, des ministres
des cultes chrtiens, des crivains minents, plusieurs de ces hommes
considrables, de ces hommes publics et populaires qui sont les
lumires de leur nation. Vous avez voulu dater de Paris les
dclarations de cette runion d'esprits convaincus et graves, qui ne
veulent pas seulement le bien d'un peuple, mais qui veulent le bien
de tous les peuples. (_Applaudissements._) Vous venez ajouter aux
principes qui dirigent aujourd'hui les hommes d'tat, les gouvernants,
les lgislateurs, un principe suprieur. Vous venez tourner en quelque
sorte le dernier et le plus auguste feuillet de l'vangile, celui qui
impose la paix aux enfants du mme Dieu, et, dans cette ville qui n'a
encore dcrt que la fraternit des citoyens, vous venez proclamer la
fraternit des hommes.

Soyez les bienvenus! (_Long mouvement._)

En prsence d'une telle pense et d'un tel acte, il ne peut y avoir
place pour un remerciement personnel. Permettez-moi donc, dans les
premires paroles que je prononce devant vous, d'lever mes regards
plus haut que moi-mme, et d'oublier, en quelque sorte, le grand
honneur que vous venez de me confrer, pour ne songer qu' la grande
chose que vous voulez faire.

Messieurs, cette pense religieuse, la paix universelle, toutes les
nations lies entre elles d'un lien commun, l'vangile pour loi
suprme, la mdiation substitue  la guerre, cette pense religieuse
est-elle une pense pratique? cette ide sainte est-elle une ide
ralisable? Beaucoup d'esprits positifs, comme on parle aujourd'hui,
beaucoup d'hommes politiques vieillis, comme on dit, dans le maniement
des affaires, rpondent: Non. Moi, je rponds avec vous, je rponds
sans hsiter, je rponds: Oui! (_applaudissements_) et je vais essayer
de le prouver tout  l'heure.

Je vais plus loin; je ne dis pas seulement: C'est un but ralisable,
je dis: C'est un but invitable; on peut en retarder ou en hter
l'avnement, voil tout. La loi du monde n'est pas et ne peut pas
tre distincte de la loi de Dieu. Or, la loi de Dieu, ce n'est pas la
guerre, c'est la paix. (_Applaudissements._) Les hommes ont commenc
par la lutte, comme la cration par le chaos. (_Bravo! bravo!_) D'o
viennent-ils? De la guerre; cela est vident. Mais o vont-ils? A la
paix; cela n'est pas moins vident.

Quand vous affirmez ces hautes vrits, il est tout simple que votre
affirmation rencontre la ngation; il est tout simple que votre foi
rencontre l'incrdulit; il est tout simple que, dans cette heure de
nos troubles et de nos dchirements, l'ide de la paix universelle
surprenne et choque presque comme l'apparition de l'impossible et de
l'idal; il est tout simple que l'on crie  l'utopie; et, quant  moi,
humble et obscur ouvrier dans cette grande oeuvre du dix-neuvime
sicle, j'accepte cette rsistance des esprits sans qu'elle m'tonne
ni me dcourage. Est-il possible que vous ne fassiez pas dtourner les
ttes et fermer les yeux dans une sorte d'blouissement, quand,
au milieu des tnbres qui psent encore sur nous, vous ouvrez
brusquement la porte rayonnante de l'avenir? (_Applaudissements._)

Messieurs, si quelqu'un, il y a quatre sicles,  l'poque o la
guerre existait de commune  commune, de ville  ville, de province
 province, si quelqu'un et dit  la Lorraine,  la Picardie,  la
Normandie,  la Bretagne,  l'Auvergne,  la Provence, au Dauphin, 
la Bourgogne: Un jour viendra o vous ne vous ferez plus la guerre, un
jour viendra o vous ne lverez plus d'hommes d'armes les uns contre
les autres, un jour viendra o l'on ne dira plus:--Les normands ont
attaqu les picards, les lorrains ont repouss les bourguignons. Vous
aurez bien encore des diffrends  rgler, des intrts  dbattre,
des contestations  rsoudre, mais savez-vous ce que vous mettrez  la
place des hommes d'armes? savez-vous ce que vous mettrez  la place
des gens de pied et de cheval, des canons, des fauconneaux, des
lances, des piques, des pes? Vous mettrez une petite bote de sapin
que vous appellerez l'urne du scrutin, et de cette bote il sortira,
quoi? une assemble! une assemble en laquelle vous vous sentirez
tous vivre, une assemble qui sera comme votre me  tous, un concile
souverain et populaire qui dcidera, qui jugera, qui rsoudra tout
en loi, qui fera tomber le glaive de toutes les mains et surgir la
justice dans tous les coeurs, qui dira  chacun: L finit ton
droit, ici commence ton devoir. Bas les armes! vivez en paix!
(_Applaudissements._) Et ce jour-l, vous vous sentirez une pense
commune, des intrts communs, une destine commune; vous vous
embrasserez, vous vous reconnatrez fils du mme sang et de la mme
race; ce jour-l, vous ne serez plus des peuplades ennemies, vous
serez un peuple; vous ne serez plus la Bourgogne, la Normandie, la
Bretagne, la Provence, vous serez la France. Vous ne vous appellerez
plus la guerre, vous vous appellerez la civilisation.

Si quelqu'un et dit cela  cette poque, messieurs, tous les hommes
positifs, tous les gens srieux, tous les grands politiques d'alors se
fussent cris:--Oh! le songeur! Oh! le rve-creux! Comme cet homme
connat peu l'humanit! Que voil une trange folie et une absurde
chimre!--Messieurs, le temps a march, et cette chimre, c'est la
ralit. (_Mouvement._)

Et, j'insiste sur ceci, l'homme qui et fait cette prophtie sublime
et t dclar fou par les sages, pour avoir entrevu les desseins de
Dieu! (_Nouveau mouvement._)

Eh bien! vous dites aujourd'hui, et je suis de ceux qui disent
avec vous, tous, nous qui sommes ici, nous disons  la France, 
l'Angleterre,  la Prusse,  l'Autriche,  l'Espagne,  l'Italie,  la
Russie, nous leur disons:

Un jour viendra o les armes vous tomberont des mains,  vous aussi!
Un jour viendra o la guerre paratra aussi absurde et sera aussi
impossible entre Paris et Londres, entre Ptersbourg et Berlin, entre
Vienne et Turin, qu'elle serait impossible et qu'elle paratrait
absurde aujourd'hui entre Rouen et Amiens, entre Boston et
Philadelphie. Un jour viendra o vous France, vous Russie, vous
Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du
continent, sans perdre vos qualits distinctes et votre glorieuse
individualit, vous vous fondrez troitement dans une unit
suprieure, et vous constituerez la fraternit europenne, absolument
comme la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne, la Lorraine, l'Alsace,
toutes nos provinces, se sont fondues dans la France. Un jour viendra
o il n'y aura plus d'autres champs de bataille que les marchs
s'ouvrant au commerce et les esprits s'ouvrant aux ides. Un jour
viendra o les boulets et les bombes seront remplacs par les votes,
par le suffrage universel des peuples, par le vnrable arbitrage d'un
grand snat souverain qui sera  l'Europe ce que le parlement est 
l'Angleterre, ce que la dite est  l'Allemagne, ce que l'assemble
lgislative est  la France! (_Applaudissements._) Un jour viendra o
l'on montrera un canon dans les muses comme on y montre aujourd'hui
un instrument de torture, en s'tonnant que cela ait pu tre! (_Rires
et bravos._) Un jour viendra o l'on verra ces deux groupes
immenses, les tats-Unis d'Amrique, les tats-Unis d'Europe
(_applaudissements_), placs en face l'un de l'autre, se tendant la
main par-dessus les mers, changeant leurs produits, leur commerce,
leur industrie, leurs arts, leurs gnies, dfrichant le globe,
colonisant les dserts, amliorant la cration sous le regard du
crateur, et combinant ensemble, pour en tirer le bien-tre de tous,
ces deux forces infinies, la fraternit des hommes et la puissance de
Dieu! (_Longs applaudissements._)

Et ce jour-l, il ne faudra pas quatre cents ans pour l'amener,
car nous vivons dans un temps rapide, nous vivons dans le courant
d'vnements et d'ides le plus imptueux qui ait encore entran
les peuples, et,  l'poque o nous sommes, une anne fait parfois
l'ouvrage d'un sicle.

Et franais, anglais, belges, allemands, russes, slaves, europens,
amricains, qu'avons-nous  faire pour arriver le plus tt possible 
ce grand jour? Nous aimer. (_Immenses applaudissements._)

Nous aimer! Dans cette oeuvre immense de la pacification, c'est la
meilleure manire d'aider Dieu!

Car Dieu le veut, ce but sublime! Et voyez, pour y atteindre, ce qu'il
fait de toutes parts! Voyez que de dcouvertes il fait sortir du gnie
humain, qui toutes vont  ce but, la paix! Que de progrs, que de
simplifications! Comme la nature se laisse de plus en plus dompter
par l'homme! comme la matire devient de plus en plus l'esclave de
l'intelligence et la servante de la civilisation! comme les causes de
guerre s'vanouissent avec les causes de souffrance! comme les peuples
lointains se touchent! comme les distances se rapprochent! Et le
rapprochement, c'est le commencement de la fraternit.

Grce aux chemins de fer, l'Europe bientt ne sera pas plus grande
que ne l'tait la France au moyen ge! Grce aux navires  vapeur, on
traverse aujourd'hui l'Ocan plus aisment qu'on ne traversait
autrefois la Mditerrane! Avant peu, l'homme parcourra la terre comme
les dieux d'Homre parcouraient le ciel, en trois pas. Encore quelques
annes, et le fil lectrique de la concorde entourera le globe et
treindra le monde. (_Applaudissements._)

Ici, messieurs, quand j'approfondis ce vaste ensemble, ce vaste
concours d'efforts et d'vnements, tous marqus du doigt de Dieu;
quand je songe  ce but magnifique, le bien-tre des hommes, la
paix; quand je considre ce que la providence fait pour et ce que la
politique fait contre, une rflexion douloureuse s'offre  mon esprit.

Il rsulte des statistiques et des budgets compars que les nations
europennes dpensent tous les ans, pour l'entretien de leurs armes,
une somme qui n'est pas moindre de deux milliards, et qui, si l'on y
ajoute l'entretien du matriel des tablissements de guerre, s'lve
 trois milliards. Ajoutez-y encore le produit perdu des journes de
travail de plus de deux millions d'hommes, les plus sains, les plus
vigoureux, les plus jeunes, l'lite des populations, produit que vous
ne pouvez pas valuer  moins d'un milliard, et vous arrivez  ceci
que les armes permanentes cotent annuellement  l'Europe quatre
milliards. Messieurs, la paix vient de durer trente-deux ans, et en
trente-deux ans la somme monstrueuse de cent vingt-huit milliards a
t dpense pendant la paix pour la guerre! (_Sensation._) Supposez
que les peuples d'Europe, au lieu de se dfier les uns des autres, de
se jalouser, de se har, se fussent aims; supposez qu'ils se fussent
dit qu'avant mme d'tre franais, ou anglais, ou allemand, on est
homme, et que, si les nations sont des patries, l'humanit est une
famille. Et maintenant, cette somme de cent vingt-huit milliards, si
follement et si vainement dpense par la dfiance, faites-la dpenser
par la confiance! ces cent vingt-huit milliards donns  la haine,
donnez-les  l'harmonie! ces cent vingt-huit milliards donns  la
guerre, donnez-les  la paix! (_Applaudissements._) donnez-les
au travail,  l'intelligence,  l'industrie, au commerce
la navigation,  l'agriculture, aux sciences, aux arts, et
reprsentez-vous le rsultat. Si, depuis trente-deux ans, cette
gigantesque somme de cent vingt-huit milliards avait t dpense de
cette faon, l'Amrique, de son ct, aidant l'Europe, savez-vous
ce qui serait arriv? La face du monde serait change! les isthmes
seraient coups, les fleuves creuss, les montagnes perces, les
chemins de fer couvriraient les deux continents, la marine marchande
du globe aurait centupl, et il n'y aurait plus nulle part ni landes,
ni jachres, ni marais; on btirait des villes l o il n'y a encore
que des solitudes; on creuserait des ports l o il n'y a encore que
des cueils; l'Asie serait rendue  la civilisation, l'Afrique serait
rendue  l'homme; la richesse jaillirait de toutes parts de toutes
les veines du globe sous le travail de tous les hommes, et la misre
vanouirait! Et savez-vous ce qui s'vanouirait avec la misre? Les
rvolutions. (_Bravos prolongs_.) Oui, la face du monde serait
change! Au lieu de se dchirer entre-soi, on se rpandrait
pacifiquement sur l'univers! Aulieu de faire des rvolutions, on
ferait des colonies! Aulieu d'apporter la barbarie  la civilisation,
on apporterait la civilisation  la barbarie! (_Nouveaux
applaudissements_.)

Voyez, messieurs, dans quel aveuglement la proccupation de la guerre
jette les nations et les gouvernants; si les cent vingt-huit milliards
qui ont t donns par l'Europe depuis trente-deux ans  la guerre qui
n'existait pas avaient t donns  la paix qui existait, disons-le,
et disons-le bien haut, on n'aurait rien vu en Europe de ce qu'on y
voit en ce moment; le continent, au lieu d'tre un champ de bataille,
serait un atelier; et, au lieu de ce spectacle douloureux et terrible,
le Pimont abattu, Rome, la ville ternelle, livre aux oscillations
misrables de la politique humaine, la Hongrie et Venise qui se
dbattent hroquement, la France inquite, appauvrie et sombre, la
misre, le deuil, la guerre civile, l'obscurit sur l'avenir; au lieu
de ce spectacle sinistre, nous aurions sous les yeux l'esprance, la
joie, la bienveillance, l'effort de tous vers le bien-tre commun,
et nous verrions partout se dgager de la civilisation en travail le
majestueux rayonnement de la concorde universelle. (_Bravo! bravo!
--Applaudissements._)

Chose digne de mditation! ce sont nos prcautions contre la guerre
qui ont amen les rvolutions. On a tout fait, on a tout dpens
contre le pril imaginaire. On a aggrav ainsi la misre, qui tait le
pril rel. On s'est fortifi contre un danger chimrique, on a tourn
ses regards du ct o n'tait pas le point noir, on a vu les
guerres qui ne venaient pas, et l'on n'a pas vu les rvolutions qui
arrivaient. (_Longs applaudissements._)

Messieurs, ne dsesprons pas pourtant. Au contraire, esprons
plus que jamais! Ne nous laissons pas effrayer par des commotions
momentanes, secousses ncessaires peut-tre des grands enfantements.
Ne soyons pas injustes pour les temps o nous vivons, ne voyons
pas notre poque autrement qu'elle n'est. C'est une prodigieuse et
admirable poque aprs tout, et le dix-neuvime sicle sera, disons-le
hautement, la plus grande page de l'histoire. Comme je vous le
rappelais tout  l'heure, tous les progrs s'y rvlent et s'y
manifestent  la fois, les uns amenant les autres; chute des
animosits internationales, effacement des frontires sur la carte et
des prjugs dans les coeurs, tendance  l'unit, adoucissement des
moeurs, lvation du niveau de l'enseignement et abaissement du
niveau des pnalits, domination des langues les plus littraires,
c'est--dire les plus humaines; tout se meut en mme temps, conomie
politique, science, industrie, philosophie, lgislation, et converge
au mme but, la cration du bien-tre et de la bienveillance,
c'est--dire, et c'est l pour ma part le but auquel je tendrai
toujours, extinction de la misre au dedans, extinction de la guerre
au dehors. (_Applaudissements._)

Oui, je le dis en terminant, l're des rvolutions se ferme, l're
des amliorations commence. Le perfectionnement des peuples quitte la
forme violente pour prendre la forme paisible. Le temps est venu o
la providence va substituer  l'action dsordonne des agitateurs
l'action religieuse et calme des pacificateurs. (_Oui! oui!_)

Dsormais, le but de la politique grande, de la politique vraie, le
voici: faire reconnatre toutes les nationalits, restaurer l'unit
historique des peuples et rallier cette unit  la civilisation par la
paix, largir sans cesse le groupe civilis, donner le bon exemple
aux peuples encore barbares, substituer les arbitrages aux batailles;
enfin, et ceci rsume tout, faire prononcer par la justice le dernier
mot que l'ancien monde faisait prononcer par la force. (_Profonde
sensation._)

Messieurs, je le dis en terminant, et que cette pense nous encourage,
ce n'est pas d'aujourd'hui que le genre humain est en marche dans
cette voie providentielle. Dans notre vieille Europe, l'Angleterre
a fait le premier pas, et par son exemple sculaire elle a dit aux
peuples: Vous tes libres. La France a fait le second pas, et elle a
dit aux peuples: Vous tes souverains. Maintenant faisons le troisime
pas, et tous ensemble, France, Angleterre, Belgique, Allemagne,
Italie, Europe, Amrique, disons aux peuples: Vous tes frres!
(_Immense acclamation.--L'orateur se rassied au milieu des
applaudissements._)


II

CLOTURE DU CONGRS DE LA PAIX

24 aot 1849.

Messieurs, vous m'avez permis de vous adresser quelques paroles de
bienvenue; permettez-moi de vous adresser quelques paroles d'adieu.

Je serai trs court, l'heure est avance, j'ai prsent  l'esprit
l'article 3 du rglement, et, soyez tranquilles, je ne m'exposerai pas
 me faire rappeler  l'ordre par le prsident. (_On rit._)

Nous allons nous sparer, mais nous resterons unis de coeur. (_Oui!
oui!_) Nous avons dsormais une pense commune, messieurs; et
une commune pense, c'est, en quelque sorte, une commune patrie.
(_Sensation._) Oui,  dater de ce jour, nous tous qui sommes ici, nous
sommes compatriotes! (_Oui! oui!_)

Vous avez pendant trois jours dlibr, discut, approfondi, avec
sagesse et dignit, de graves questions, et  propos de ces questions,
les plus hautes que puisse agiter l'humanit, vous avez pratiqu
noblement les grandes moeurs des peuples libres.

Vous avez donn aux gouvernements des conseils, des conseils amis
qu'ils entendront, n'en doutez pas! (_Oui! oui!_) Des voix loquentes
se sont leves parmi vous, de gnreux appels ont t faits  tous
les sentiments magnanimes de l'homme et du peuple; vous avez
dpos dans les esprits, en dpit des prjugs et des inimitis
internationales, le germe imprissable de la paix universelle.

Savez-vous ce que nous voyons, savez-vous ce que nous avons sous les
yeux depuis trois jours? C'est l'Angleterre serrant la main de la
France, c'est l'Amrique serrant la main de l'Europe, et quant 
moi, je ne sache rien de plus grand et de plus beau! (_Explosion
d'applaudissements_.)

Retournez maintenant dans vos foyers, rentrez dans vos pays le coeur
plein de joie, dites-y que vous venez de chez vos compatriotes de
France. (_Mouvement.--Longue acclamation._) Dites que vous y avez jet
les bases de la paix du monde, rpandez partout cette bonne nouvelle,
et semez partout cette grande pense.

Aprs les voix considrables qui se sont fait entendre, je ne
rentrerai pas dans ce qui vous a t expliqu et dmontr, mais
permettez-moi de rpter, pour clore ce congrs solennel, les paroles
que je prononais en l'inaugurant. Ayez bon espoir! ayez bon courage!
L'immense progrs dfinitif qu'on dit que vous rvez, et que je dis
que vous enfantez, se ralisera. (_Bravo! bravo!_) Songez  tous les
pas qu'a dj faits le genre humain! Mditez le pass, car le pass
souvent claire l'avenir. Ouvrez l'histoire et puisez-y des forces
pour votre foi.

Oui, le pass et l'histoire, voil nos points d'appui.

Tenez, ce matin,  l'ouverture de cette sance, au moment o un
respectable orateur chrtien [note: M. l'abb Deguerry, cur de la
Madeleine.] tenait vos mes palpitantes sous la grande et pntrante
loquence de l'homme cordial et du prtre fraternel, en ce moment-l,
un membre de cette assemble, dont j'ignore le nom, lui a rappel
que le jour o nous sommes, le 24 aot, est l'anniversaire de la
Saint-Barthlemy. Le prtre catholique a dtourn sa tte vnrable et
a repouss ce lamentable souvenir. Eh bien! ce souvenir, je l'accepte,
moi! (_Profonde et universelle impression._) Oui, je l'accepte!
(_Mouvement prolong._)

Oui, cela est vrai, il y a de cela deux cent soixante et dix-sept
annes,  pareil jour, Paris, ce Paris o vous tes, s'veillait
pouvant au milieu de la nuit. Une cloche, qu'on appelait la cloche
d'argent, tintait au palais de justice, les catholiques couraient
aux armes, les protestants taient surpris dans leur sommeil, et un
guetapens, un massacre, un crime o taient mles toutes les haines,
haines religieuses, haines civiles, haines politiques, un crime
abominable s'accomplissait. Eh bien! aujourd'hui, dans ce mme jour,
dans cette mme ville, Dieu donne rendez-vous  toutes ces haines
et leur ordonne de se convertir en amour. (_Tonnerred'applaudissements._)
Dieu retire  ce funbre anniversaire sasignification sinistre; o il
y avait une tache de sang, il met un rayon de lumire (_long mouvement_);
 la place de l'ide de vengeance, de fanatisme et de guerre, il met
l'ide de rconciliation, de tolrance et de paix; et, grce  lui, par
sa volont, grce aux progrs qu'il amne et qu'il commande, prcisment
 cette date fatale du 24 aot, et pour ainsi dire presque  l'ombre de
cette tour encore debout qui a sonn la Saint-Barthlemy, non seulement
anglais et franais, italiens et allemands, europens et amricains, mais
ceux qu'on nommait les papistes et ceux qu'on nommait les huguenots se
reconnaissent frres (_mouvement prolong_) et s'unissent dans un
troit et dsormais indissoluble embrassement. (_Explosion de bravos
et d'applaudissements.--M. l'abb Deguerry et M. le pasteur Coquerel
s'embrassent devant le fauteuil du prsident.--Les acclamations
redoublent dans l'assemble et dans les tribunes publiques.--M. Victor
Hugo reprend.)

Osez maintenant nier le progrs! (_Nouveaux applaudissements._) Mais,
sachez-le bien, celui qui nie le progrs est un impie, celui qui nie
le progrs nie la providence, car providence et progrs c'est la mme
chose, et le progrs n'est qu'un des noms humains du Dieu ternel!
(_Profonde et universelle sensation.--Bravo! bravo!_)

Frres, j'accepte ces acclamations, et je les offre aux gnrations
futures. (_Applaudissements rpts._) Oui, que ce jour soit un jour
mmorable, qu'il marque la fin de l'effusion du sang humain, qu'il
marque la fin des massacres et des guerres, qu'il inaugure le
commencement de la concorde et de la paix du monde, et qu'on dise:--Le
24 aot 1572 s'efface et disparat sous le 24 aot 1849! (_Longue et
unanime acclamation.--L'motion est  son comble; les bravos clatent
de toutes parts; les anglais et les amricains se lvent en agitant
leurs mouchoirs et leurs chapeaux vers l'orateur, et, sur un signe de
M. Cobden, ils poussent sept hourras._)




COUR D'ASSISES

1851


POUR CHARLES HUGO


[Note: Un braconnier de la Nivre, Montcharmont, condamn  mort,
fut conduit, pour y tre excut, dans le petit village o avait t
commis le crime.

Le patient tait dou d'une grande force physique; le bourreau et ses
aides ne purent l'arracher de la charrette. L'excution fut suspendue;
il fallut attendre du renfort. Quand les excuteurs furent en nombre,
le patient fut ramen devant l'chafaud, enlev du tombereau, port
sur la bascule, et pouss sous le couteau.

M. Charles Hugo, dans l'_vnement_, raconta ce fait avec horreur. Il
fut traduit devant la cour d'assises de la Seine, sous l'inculpation
d'avoir manqu au respect d  la loi.

Il fut dfendu par son pre. Il fut condamn. (_Note de l'diteur_.)]


LA PEINE DE MORT

COUR D'ASSISES DE LA SEINE (Procs de _l'vnement_)

11 juin 1851.

Messieurs les jurs, aux premires paroles que M. l'avocat gnral a
prononces, j'ai cru un moment qu'il allait abandonner l'accusation.
Cette illusion n'a pas longtemps dur. Aprs avoir fait de vains
efforts pour circonscrire et amoindrir le dbat, le ministre public
a t entran, par la nature mme du sujet,  des dveloppements qui
ont rouvert tous les aspects de la question, et, malgr lui, la
question a repris toute sa grandeur. Je ne m'en plains pas.

J'aborde immdiatement l'accusation. Mais, auparavant, commenons par
bien nous entendre sur un mot. Les bonnes dfinitions font les
bonnes discussions. Ce mot respect d aux lois, qui sert de base 
l'accusation, quelle porte a-t-il? que signifie-t-il? quel est son
vrai sens? videmment, et le ministre public lui-mme me parat
rsign  ne point soutenir le contraire, ce mot ne peut signifier
suppression, sous prtexte de respect, de la critique des lois. Ce mot
signifie tout simplement respect de l'excution des lois. Pas autre
chose. Il permet la critique, il permet le blme, mme svre, nous
en voyons des exemples tous les jours, et mme  l'endroit de la
constitution, qui est suprieure aux lois. Ce mot permet l'invocation
au pouvoir lgislatif pour abolir une loi dangereuse. Il permet enfin
qu'on oppose  la loi un obstacle moral. Mais il ne permet pas qu'on
lui oppose un obstacle matriel. Laissez excuter une loi, mme
mauvaise, mme injuste, mme barbare, dnoncez-la  l'opinion,
dnoncez-la au lgislateur, mais laissez-la excuter. Dites qu'elle
est mauvaise, dites qu'elle est injuste, dites qu'elle est barbare,
mais laissez-la excuter. La critique, oui; la rvolte, non. Voil le
vrai sens, le sens unique de ce mot, respect des lois.

Autrement, messieurs, pesez ceci. Dans cette grave opration de
l'laboration des lois, opration qui comprend deux fonctions, la
fonction de la presse, qui critique, qui conseille, qui claire, et
la fonction du lgislateur, qui dcide,--dans cette grave opration,
dis-je, la premire fonction, la critique, serait paralyse, et par
contre-coup la seconde. Les lois ne seraient jamais critiques, et,
par consquent, il n'y aurait pas de raison pour qu'elles fussent
jamais amliores, jamais rformes, l'assemble nationale lgislative
serait parfaitement inutile. Il n'y aurait plus qu' la fermer. Ce
n'est pas l ce qu'on veut, je suppose. (_On rit._)

Ce point clairci, toute quivoque dissipe sur le vrai sens du mot
respect d aux lois, j'entre dans le vif de la question.

Messieurs les jurs, il y a, dans ce qu'on pourrait appeler le
vieux code europen, une loi que, depuis plus d'un sicle, tous les
philosophes, tous les penseurs, tous les vrais hommes d'tat, veulent
effacer du livre vnrable de la lgislation universelle; une loi que
Beccaria a dclare impie et que Franklin a dclare abominable, sans
qu'on ait fait de procs  Beccaria ni  Franklin; une loi qui, pesant
particulirement sur cette portion du peuple qu'accablent encore
l'ignorance et la misre, est odieuse  la dmocratie, mais qui n'est
pas moins repousse par les conservateurs intelligents; une loi dont
le roi Louis-Philippe, que je ne nommerai jamais qu'avec le respect d
 la vieillesse, au malheur et  un tombeau dans l'exil, une loi dont
le roi Louis-Philippe disait: _Je l'ai dteste toute ma vie_; une loi
contre laquelle M. de Broglie a crit, contre laquelle M. Guizot a
crit; une loi dont la chambre des dputs rclamait par acclamation
l'abrogation, il y a vingt ans, au mois d'octobre 1830, et qu' la
mme poque le parlement demi-sauvage d'Otahiti rayait de ses codes;
une loi que l'assemble de Francfort abolissait il y a trois ans, et
que l'assemble constituante de la rpublique romaine, il y a deux
ans, presque  pareil jour, a dclare abolie _ jamais_, sur
la proposition du dput Charles Bonaparte; une loi que notre
constituante de 1848 n'a maintenue qu'avec la plus douloureuse
indcision et la plus poignante rpugnance; une loi qui,  l'heure o
je parle, est place sous le coup de deux propositions d'abolition,
dposes sur la tribune lgislative; une loi enfin dont la Toscane ne
veut plus, dont la Russie ne veut plus, et dont il est temps que
la France ne veuille plus. Cette loi devant laquelle la conscience
humaine recule avec une anxit chaque jour plus profonde, c'est la
peine de mort.

Eh bien! messieurs, c'est cette loi qui fait aujourd'hui ce procs;
c'est elle qui est notre adversaire. J'en suis fch pour M. l'avocat
gnral, mais je l'aperois derrire lui! (_Long mouvement._)

Je l'avouerai, depuis une vingtaine d'annes, je croyais, et moi qui
parle j'en avais fait la remarque dans des pages que je pourrais vous
lire, je croyais,--mon Dieu! avec M. Lon Faucher, qui, en 1836,
crivait dans un recueil, la _Revue de Paris_, ceci (je cite):

L'chafaud n'apparat plus sur nos places publiques qu' de rares
intervalles, et comme un spectacle que la justice a honte de donner.
(_Mouvement._)

Je croyais, dis-je, que la guillotine, puisqu'il faut l'appeler par
son nom, commenait  se rendre justice  elle-mme, qu'elle se
sentait rprouve, et qu'elle en prenait son parti. Elle avait renonc
 la place de Grve, au plein soleil,  la foule, elle ne se faisait
plus crier dans les rues, elle ne se faisait plus annoncer comme un
spectacle. Elle s'tait mise  faire ses exemples le plus obscurment
possible, au petit jour, barrire Saint-Jacques, dans un lieu dsert,
devant personne. Il me semblait qu'elle commenait  se cacher, et je
l'avais flicite de cette pudeur. (_Nouveau mouvement._)

Eh bien! messieurs, je me trompais, M. Lon Faucher se trompait. (_On
rit._) Elle est revenue de cette fausse honte. La guillotine sent
qu'elle est une institution sociale, comme on parle aujourd'hui. Et
qui sait? peut-tre mme rve-t-elle, elle aussi, sa restauration.
(_On rit._)

La barrire Saint-Jacques, c'est la dchance. Peut-tre allons-nous
la voir un de ces jours reparatre place de Grve, en plein midi,
en pleine foule, avec son cortge de bourreaux, de gendarmes et de
crieurs publics, sous les fentres mmes de l'htel de ville, du haut
desquelles on a eu un jour, le 24 fvrier, l'insolence de la fltrir
et de la mutiler!

En attendant, elle se redresse. Elle sent que la socit branle a
besoin, pour se raffermir, comme on dit encore, de revenir  toutes
les anciennes traditions, et elle est une ancienne tradition. Elle
proteste contre ces dclamateurs dmagogues qui s'appellent Beccaria,
Vico, Filangieri, Montesquieu, Turgot, Franklin; qui s'appellent
Louis-Philippe, qui s'appellent Broglie et Guizot (_on rit_), et qui
osent croire et dire qu'une machine  couper des ttes est de trop
dans une socit qui a pour livre l'vangile! (_Sensation._)

Elle s'indigne contre ces utopistes anarchiques. (_On rit._) Et, le
lendemain de ses journes les plus funbres et les plus sanglantes,
elle veut qu'on l'admire! Elle exige qu'on lui rende des respects! Ou,
sinon, elle se dclare insulte, elle se porte partie civile, et elle
rclame des dommages-intrts! (_Hilarit gnrale et prolonge._)

M. LE PRSIDENT.--Toute marque d'approbation est interdite, comme
toute marque d'improbation. Ces rires sont inconvenants dans une telle
question.

M. VICTOR HUGO, _reprenant_.--Elle a eu du sang, ce n'est pas assez,
elle n'est pas contente, elle veut encore de l'amende et de la prison!

Messieurs les jurs, le jour o l'on a apport chez moi pour mon
fils ce papier timbr, cette assignation pour cet inqualifiable
procs,--nous voyons des choses bien tranges dans ce temps-ci, et
l'on devrait y tre accoutum,--eh bien! vous l'avouerai-je, j'ai t
frapp de stupeur, je me suis dit:

Quoi! est-ce donc l que nous en sommes?

Quoi!  force d'empitements sur le bon sens, sur la raison, sur la
libert de pense, sur le droit naturel, nous en serions l, qu'on
viendrait nous demander, non pas seulement le respect matriel,
celui-l n'est pas contest, nous le devons, nous l'accordons, mais
le respect moral, pour ces pnalits qui ouvrent des abmes dans les
consciences, qui font plir quiconque pense, que la religion abhorre,
_abhorret a sanguine_; pour ces pnalits qui osent tre irrparables,
sachant qu'elles peuvent tre aveugles; pour ces pnalits qui
trempent leur doigt dans le sang humain pour crire ce commandement:
Tu ne tueras pas! pour ces pnalits impies qui font douter de
l'humanit quand elles frappent le coupable, et qui font douter de
Dieu quand elles frappent l'innocent! Non! non! non! nous n'en sommes
pas l! non! (_Vive et universelle sensation._)

Car, et puisque j'y suis amen, il faut bien vous le dire, messieurs
les jurs, et vous allez comprendre combien devait tre profonde mon
motion, le vrai coupable dans cette affaire, s'il y a un coupable, ce
n'est pas mon fils, c'est moi. (_Mouvement prolong._)

Le vrai coupable, j'y insiste, c'est moi, moi qui, depuis vingt-cinq
ans, ai combattu sous toutes les formes les pnalits irrparables!
moi qui, depuis vingt-cinq ans, ai dfendu en toute occasion
l'inviolabilit de la vie humaine!

Ce crime, dfendre l'inviolabilit de la vie humaine, je l'ai commis
bien avant mon fils, bien plus que mon fils. Je me dnonce, monsieur
l'avocat gnral! Je l'ai commis avec toutes les circonstances
aggravantes, avec prmditation, avec tnacit, avec rcidive!
(_Nouveau mouvement._)

Oui, je le dclare, ce reste des pnalits sauvages, cette vieille et
inintelligente loi du talion, cette loi du sang pour le sang, je l'ai
combattue toute ma vie,--toute ma vie, messieurs les jurs!--et, tant
qu'il me restera un souffle dans la poitrine, je la combattrai de tous
mes efforts comme crivain, de tous mes actes et de tous mes votes
comme lgislateur, je le dclare (_M. Victor Hugo tend le bras et
montre le christ qui est au fond de la salle, au-dessus du tribunal_)
devant cette victime de la peine de mort qui est l, qui nous regarde
et qui nous entend! Je le jure devant ce gibet o, il y a deux mille
ans, pour l'ternel enseignement des gnrations, la loi humaine a
clou la loi divine! (_Profonde et inexprimable motion._)

Ce que mon fils a crit, il l'a crit, je le rpte, parce que je le
lui ai inspir ds l'enfance, parce qu'en mme temps qu'il est mon
fils selon le sang, il est mon fils selon l'esprit, parce qu'il veut
continuer la tradition de son pre. Continuer la tradition de son
pre! Voil un trange dlit, et pour lequel j'admire qu'on soit
poursuivi! Il tait rserv aux dfenseurs exclusifs de la famille de
nous faire voir cette nouveaut! (_On rit._)

Messieurs, j'avoue que l'accusation en prsence de laquelle nous
sommes me confond.

Comment! une loi serait funeste, elle donnerait  la foule des
spectacles immoraux, dangereux, dgradants, froces, elle tendrait 
rendre le peuple cruel,  de certains jours elle aurait des effets
horribles,--et les effets horribles que produirait cette loi, il
serait interdit de les signaler! et cela s'appellerait lui manquer de
respect! et l'on en serait comptable devant la justice! et il y aurait
tant d'amende et tant de prison! Mais alors, c'est bien! fermons
la chambre, fermons les coles, il n'y a plus de progrs possible,
appelons-nous le Mogol ou le Thibet, nous ne sommes plus une nation
civilise! Oui, ce sera plus tt fait, dites-nous que nous sommes en
Asie, qu'il y a eu autrefois un pays qu'on appelait la France, mais
que ce pays-l n'existe plus, et que vous l'avez remplac par quelque
chose qui n'est plus la monarchie, j'en conviens, mais qui n'est
certes pas la rpublique! (_Nouveaux rires._)

M. LE PRSIDENT.--Je renouvelle mon observation. Je rappelle
l'auditoire au silence; autrement, je serai forc de faire vacuer la
salle.

M. VICTOR HUGO, _poursuivant_.--Mais voyons, appliquons aux faits,
rapprochons des ralits la phrasologie de l'accusation.

Messieurs les jurs, en Espagne, l'inquisition a t la loi. Eh bien!
il faut bien le dire, on a manqu de respect  l'inquisition. En
France, la torture a t la loi. Eh bien! il faut bien vous le dire
encore, on a manqu de respect  la torture. Le poing coup a t la
loi. On a manqu ...--j'ai manqu de respect au couperet! Le fer rouge
a t la loi. On a manqu de respect au fer rouge! La guillotine est
la loi. Eh bien! c'est vrai, j'en conviens, on manque de respect  la
guillotine! (_Mouvement_.)

Savez-vous pourquoi, monsieur l'avocat gnral? Je vais vous le
dire. C'est parce qu'on veut jeter la guillotine dans ce gouffre
d'excration o sont dj tombs, aux applaudissements du genre
humain, le fer rouge, le poing coup, la torture et l'inquisition!
C'est parce qu'on veut faire disparatre de l'auguste et lumineux
sanctuaire de la justice cette figure sinistre qui suffit pour le
remplir d'horreur et d'ombre, le bourreau! (_Profonde sensation._)

Ah! et parce que nous voulons cela, nous branlons la socit! Ah!
oui, c'est vrai! nous sommes des hommes trs dangereux, nous voulons
supprimer la guillotine! C'est monstrueux!

Messieurs les jurs, vous tes les citoyens souverains d'une nation
libre, et, sans dnaturer ce dbat, on peut, on doit vous parler
comme  des hommes politiques. Eh bien! songez-y, et, puisque nous
traversons un temps de rvolutions, tirez les consquences de ce que
je vais vous dire. Si Louis XVI et aboli la peine de mort, comme
il avait aboli la torture, sa tte ne serait pas tombe. 93 et t
dsarm du couperet. Il y aurait une page sanglante de moins dans
l'histoire, la date funbre du 21 janvier n'existerait pas. Qui donc,
en prsence de la conscience publique,  la face de la France,  la
face du monde civilis, qui donc et os relever l'chafaud pour le
roi, pour l'homme dont on aurait pu dire: C'est lui qui l'a renvers!
(_Mouvement prolong._)

On accuse le rdacteur de l'_vnement_ d'avoir manqu de respect
aux lois! d'avoir manqu de respect  la peine de mort! Messieurs,
levons-nous un peu plus haut qu'un texte controversable, levons-nous
jusqu' ce qui fait le fond mme de toute lgislation, jusqu'au
for intrieur de l'homme. Quand Servan, qui tait avocat gnral
cependant,--quand Servan imprimait aux lois criminelles de son temps
cette fltrissure mmorable: Nos lois pnales ouvrent toutes les
issues  l'accusation, et les ferment presque toutes  l'accus;
quand Voltaire qualifiait ainsi les juges de Calas: _Ah! ne me parlez
pas de ces juges, moiti singes et moiti tigres!_ (_on rit_); quand
Chateaubriand, dans _le Conservateur_, appelait la loi du double vote
_loi sotte et coupable_; quand Royer-Collard, en pleine Chambre des
dputs,  propos de je ne sais plus quelle loi de censure, jetait
ce cri clbre: _Si vous faites cette loi, je jure de lui dsobir_;
quand ces lgislateurs, quand ces magistrats, quand ces philosophes,
quand ces grands esprits, quand ces hommes, les uns illustres, les
autres vnrables, parlaient ainsi, que faisaient-ils? Manquaient-ils
de respect  la loi,  la loi locale et momentane? c'est possible,
M. l'avocat gnral le dit, je l'ignore; mais ce que je sais, c'est
qu'ils taient les religieux chos de la loi des lois, de la
conscience universelle! Offensaient-ils la justice, la justice de leur
temps, la justice transitoire et faillible? je n'en sais rien; mais
ce que je sais, c'est qu'ils proclamaient la justice ternelle.
(_Mouvement gnral d'adhsion._)

Il est vrai qu'aujourd'hui, on nous a fait la grce de nous le dire au
sein mme de l'assemble nationale, on traduirait en justice l'athe
Voltaire, l'immoral Molire, l'obscne La Fontaine, le dmagogue
Jean-Jacques Rousseau! (_On rit._) Voil ce qu'on pense, voil ce
qu'on avoue, voil o on est! Vous apprcierez, messieurs les jurs!

Messieurs les jurs, ce droit de critiquer la loi, de la critiquer
svrement, et en particulier et surtout la loi pnale, qui peut si
facilement empreindre les moeurs de barbarie, ce droit de critiquer,
qui est plac  ct du devoir d'amliorer, comme le flambeau  ct
de l'ouvrage  faire, ce droit de l'crivain, non moins sacr que le
droit du lgislateur, ce droit ncessaire, ce droit imprescriptible,
vous le reconnatrez par votre verdict, vous acquitterez les accuss.

Mais le ministre public, c'est l son second argument, prtend que
la critique de _l'vnement_ a t trop loin, a t trop vive. Ah!
vraiment, messieurs les jurs, le fait qui a amen ce prtendu dlit
qu'on a le courage de reprocher au rdacteur de _l'vnement_, ce fait
effroyable, approchez-vous-en, regardez-le de prs.

Quoi! un homme, un condamn, un misrable homme, est tran un matin
sur une de nos places publiques; l, il trouve l'chafaud. Il se
rvolte, il se dbat, il refuse de mourir. Il est tout jeune encore,
il a vingt-neuf ans  peine ...--Mon Dieu! je sais bien qu'on va
me dire: C'est un assassin! Mais coutez!...--Deux excuteurs le
saisissent, il a les mains lies, les pieds lis, il repousse les deux
excuteurs. Une lutte affreuse s'engage. Le condamn embarrasse ses
pieds garrotts dans l'chelle patibulaire, il se sert de l'chafaud
contre l'chafaud. La lutte se prolonge, l'horreur parcourt la foule.
Les excuteurs, la sueur et la honte au front, ples, haletants,
terrifis, dsesprs,--dsesprs de je ne sais quel horrible
dsespoir,--courbs sous cette rprobation publique qui devrait
se borner  condamner la peine de mort et qui a tort d'craser
l'instrument passif, le bourreau (_mouvement_), les excuteurs font
des efforts sauvages. Il faut que force reste  la loi, c'est la
maxime. L'homme se cramponne  l'chafaud et demande grce. Ses
vtements sont arrachs, ses paules nues sont en sang; il rsiste
toujours. Enfin, aprs trois quarts d'heure, trois quarts d'heure!...
(_Mouvement. M. l'avocat gnral fait un signe de dngation.
M. Victor Hugo reprend._)--On nous chicane sur les minutes ...
trente-cinq minutes, si vous voulez!--de cet effort monstrueux, de
ce spectacle sans nom, de cette agonie, agonie pour tout le monde,
entendez-vous bien? agonie pour le peuple qui est l autant que pour
le condamn, aprs ce sicle d'angoisse, messieurs les jurs, on
ramne le misrable  la prison. Le peuple respire. Le peuple, qui a
des prjugs de vieille humanit, et qui est clment parce qu'il se
sent souverain, le peuple croit l'homme pargn. Point. La guillotine
est vaincue, mais elle reste debout. Elle reste debout tout le jour,
au milieu d'une population consterne. Et, le soir, on prend un
renfort de bourreaux, on garrotte l'homme de telle sorte qu'il ne soit
plus qu'une chose inerte, et,  la nuit tombante, on le rapporte
sur la place publique, pleurant, hurlant, hagard; tout ensanglant,
demandant la vie, appelant Dieu, appelant son pre et sa mre, car
devant la mort cet homme tait redevenu un enfant. (_Sensation._) On
le hisse sur l'chafaud, et sa tte tombe!--Et alors un frmissement
sort de toutes les consciences. Jamais le meurtre lgal n'avait apparu
avec plus de cynisme et d'abomination. Chacun se sent, pour ainsi
dire, solidaire de cette chose lugubre qui vient de s'accomplir,
chacun sent au fond de soi ce qu'on prouverait si l'on voyait en
pleine France, en plein soleil, la civilisation insulte par la
barbarie. C'est dans ce moment-l qu'un cri chappe  la poitrine
d'un jeune homme,  ses entrailles,  son coeur,  son me, un cri de
piti, un cri d'angoisse, un cri d'horreur, un cri d'humanit; et ce
cri, vous le puniriez! Et, en prsence des pouvantables faits que je
viens de remettre sous vos yeux, vous diriez  la guillotine: Tu as
raison! et vous diriez  la piti,  la sainte piti: Tu as tort!

Cela n'est pas possible, messieurs les jurs. (_Frmissement d'motion
dans l'auditoire._)

Tenez, monsieur l'avocat gnral, je vous le dis sans amertume, vous
ne dfendez pas une bonne cause. Vous avez beau faire, vous engagez
une lutte ingale avec l'esprit de civilisation, avec les moeurs
adoucies, avec le progrs. Vous avez contre vous l'intime rsistance
du coeur de l'homme; vous avez contre vous tous les principes 
l'ombre desquels, depuis soixante ans, la France marche et fait
marcher le monde: l'inviolabilit de la vie humaine, la fraternit
pour les classes ignorantes, le dogme de l'amlioration, qui remplace
le dogme de la vengeance! Vous avez contre vous tout ce qui claire
la raison, tout ce qui vibre dans les mes, la philosophie comme la
religion, d'un ct Voltaire, de l'autre Jsus-Christ! Vous avez beau
faire, cet effroyable service que l'chafaud a la prtention de rendre
 la socit, la socit, au fond, en a horreur et n'en veut pas! Vous
avez beau faire, les partisans de la peine de mort ont beau faire,
et vous voyez que nous ne confondons pas la socit avec eux, les
partisans de la peine de mort ont beau faire, ils n'innocenteront pas
la vieille pnalit du talion! ils ne laveront pas ces textes hideux
sur lesquels ruisselle depuis tant de sicles le sang des ttes
coupes! (_Mouvement gnral_.)

Messieurs, j'ai fini.

Mon fils, tu reois aujourd'hui un grand honneur, tu as t jug
digne de combattre, de souffrir peut-tre, pour la sainte cause de la
vrit. A dater d'aujourd'hui, tu entres dans la vritable vie virile
de notre temps, c'est--dire dans la lutte pour le juste et pour le
vrai. Sois fier, toi qui n'es qu'un simple soldat de l'ide humaine
et dmocratique, tu es assis sur ce banc o s'est assis Branger, o
s'est assis Lamennais! (_Sensation_.)

Sois inbranlable dans tes convictions, et, que ce soit l ma dernire
parole, si tu avais besoin d'une pense pour t'affermir dans ta foi
au progrs, dans ta croyance  l'avenir, dans ta religion pour
l'humanit, dans ton excration pour l'chafaud, dans ton horreur des
peines irrvocables et irrparables, songe que tu es assis sur ce
banc o s'est assis Lesurques! (_Sensation profonde et prolonge.
L'audience est comme suspendue par le mouvement de l'auditoire._)


LES PROCS DE _L'VNEMENT_

Charles Hugo alla en prison. Son frre, Franois-Victor, alla en
prison. Erdan alla en prison. Paul Meurice alla en prison. Restait
Vacquerie. _L'vnement_ fut supprim. C'tait la justice dans ce
temps-l. _L'vnement_ disparu reparut sous ce titre _l'Avnement_.
Victor Hugo adressa  Vacquerie la lettre qu'onva lire.

Cette lettre fut poursuivie et condamne. Elle valut six mois de
prison,  qui? A celui qui l'avait crite? Non,  celui qui l'avait
reue. Vacquerie alla  la Conciergerie rejoindre Charles Hugo,
Franois-Victor Hugo, Erdan et Paul Meurice.

Victor Hugo tait inviolable.

Cette inviolabilit dura jusqu'en dcembre.

En dcembre, Victor Hugo eut l'exil.

A M. AUGUSTE VACQUERIE

RDACTEUR EN CHEF DE L'_Avnement du peuple_.

Mon cher ami,

L'_vnement_ est mort, mort de mort violente, mort cribl d'amendes
et de mois de prison au milieu du plus clatant succs qu'aucun
journal du soir ait jamais obtenu. Le journal est mort, mais le
drapeau n'est pas  terre; vous relevez le drapeau, je vous tends la
main.

Vous reparaissez, vous, sur cette brche o vos quatre compagnons de
combat sont tombs l'un aprs l'autre; vous y remontez tout de suite,
sans reprendre haleine, intrpidement; pour barrer le passage  la
raction du pass contre le prsent,  la conspiration de la monarchie
contre la rpublique, pour dfendre tout ce que nous voulons, tout
ce que nous aimons, le peuple, la France, l'humanit, la pense
chrtienne, la civilisation universelle, vous donnez tout, vous livrez
tout, vous exposez tout, votre talent, votre jeunesse, votre fortune,
votre personne, votre libert. C'est bien. Je vous crie: courage! et
le peuple vous criera: bravo!

Il y avait quatre ans tout  l'heure que vous aviez fond
l'_vnement_, vous, Paul Meurice, notre cher et gnreux Paul
Meurice, mes deux fils, deux ou trois jeunes et fermes auxiliaires.
Dans nos temps de trouble, d'irritation et de malentendus, vous
n'aviez qu'une pense: calmer, consoler, expliquer, clairer,
rconcilier. Vous tendiez une main aux riches, une main aux pauvres,
le coeur un peu plus prs de ceux-ci. C'tait l la mission sainte que
vous aviez rve. Une raction implacable n'a rien voulu entendre,
elle a rejet la rconciliation et voulu le combat; vous
avez combattu. Vous avez combattu  regret, mais rsolument.
--L'_vnement_ ne s'est pas pargn, amis et ennemis lui rendent
cette justice, mais il a combattu sans se dnaturer. Aucun journal n'a
t plus ardent dans la lutte, aucun n'est rest plus calme par le
fond des ides. L'_vnement_, de mdiateur devenu combattant, a
continu de vouloir ce qu'il voulait: la fraternit civique
et humaine, la paix universelle, l'inviolabilit du droit,
l'inviolabilit de la vie, l'instruction gratuite, l'adoucissement des
moeurs et l'agrandissement des intelligences par l'ducation librale
et l'enseignement libre, la destruction de la misre, le bien-tre du
peuple, la fin des rvolutions, la dmocratie reine, le progrs par le
progrs. L'_vnement_ a demand de toutes parts et  tous les partis
politiques comme  tous les systmes sociaux l'amnistie, le pardon, la
clmence. Il est rest fidle  toutes les pages de l'vangile. Il
a eu deux grandes condamnations, la premire pour avoir attaqu
l'chafaud, la seconde pour avoir dfendu le droit d'asile. Il
semblait aux crivains de l'_vnement_ que ce droit d'asile, que le
chrtien autrefois rclamait pour l'glise, ils avaient le devoir,
eux, franais, de le rclamer pour la France. La terre de France est
sacre comme le pav d'un temple. Ils ont pens cela et ils l'ont
dit. Devant les jurys qui ont dcid de leur sort, et que couvre
l'inviolable respect d  la chose juge, ils se sont dfendus sans
concessions et ils ont accept les condamnations sans amertume. Ils
ont prouv que les hommes de douceur sont en mme temps des hommes
d'nergie.

Voil deux mille ans bientt que cette vrit clate, et nous ne
sommes rien, nous autres, auprs des confesseurs augustes qui l'ont
manifeste pour la premire fois au genre humain. Les premiers
chrtiens souffraient pour leur foi, et la fondaient en souffrant pour
elle, et ne flchissaient pas. Quand le supplice de l'un avait fini,
un autre tait prt pour recommencer. Il y a quelque chose de plus
hroque qu'un hros, c'est un martyr.

Grce  Dieu, grce  l'vangile, grce  la France, le martyre de
nos jours n'a pas ces proportions terribles, ce n'est gure que de la
petite perscution ou de la grande taquinerie; mais, tel qu'il est,
il impose toujours des souffrances et il veut toujours du courage.
Courage donc! marchez. Vous qui tes rest debout, en avant! Quand vos
compagnons seront libres, ils viendront vous rejoindre. L'_vnement_
n'est plus, l'_Avnement du peuple_ le remplacera dans les sympathies
dmocratiques. C'est un autre journal, mais c'est la mme pense.

Je vous le dis  vous, et je le dis  tous ceux qui acceptent, comme
vous, vaillamment, la sainte lutte du progrs. Allez, nobles esprits
que vous tes tous! ayez foi! Vous tes forts. Vous avez pour vous le
temps, l'avenir, l'heure qui passe et l'heure qui vient, la ncessit,
l'vidence, la raison d'ici-bas, la justice de l-haut. On vous
perscutera, c'est possible. Aprs?

Que pourriez-vous craindre et comment pourriez-vous douter? Toutes les
ralits sont avec vous.

On vient  bout d'un homme, de deux hommes, d'un million d'hommes; on
ne vient pas  bout d'une vrit. Les anciens parlements,--j'espre
que nous ne verrons jamais rien de pareil dans ce temps-ci,--* ont
quelquefois essay de supprimer la vrit par arrt; le greffier
n'avait pas achev de signer la sentence, que la vrit reparaissait
debout et rayonnante au-dessus du tribunal. Ceci est de l'histoire.
Ce qui est subsiste. On ne peut rien contre ce qui est. Il y aura
toujours quelque chose qui tournera sous les pieds de l'inquisiteur.
Ah! tu veux l'immobilit, inquisiteur! J'en suis fch, Dieu a fait
le mouvement. Galile le sait, le voit, et le dit. Punis Galile, tu
n'atteindras pas Dieu!

Marchez donc, et, je vous le rpte, ayez confiance! Les choses pour
lesquelles et avec lesquelles vous luttez sont de celles que la
violence mme du combat fait resplendir. Quand on frappe sur un homme,
on en fait jaillir du sang; quand on frappe sur la vrit, on en fait
jaillir de la lumire.

Vous dites que le peuple aime mon nom, et vous me demandez ce que vous
voulez bien appeler mon appui. Vous me demandez de vous serrer la main
en public. Je le fais, et avec effusion. Je ne suis rien qu'un homme
de bonne volont. Ce qui fait que le peuple, comme vous dites, m'aime
peut-tre un peu, c'est qu'on me hait beaucoup d'un certain ct.
Pourquoi? je ne me l'explique pas.

Vraiment, je ne m'explique pas pourquoi les hommes, aveugls la
plupart et dignes de piti, qui composent le parti du pass, me font
 moi et aux miens l'honneur d'une sorte d'acharnement spcial. Il
semble,  de certains moments, que la libert de la tribune n'existe
pas pour moi, et que la libert de la presse n'existe pas pour mes
fils. Quand je parle,  l'assemble, les clameurs font effort pour
couvrir ma voix; quand mes fils crivent, c'est l'amende et la prison.
Qu'importe! Ce sont l les incidents du combat. Nos blessures ne sont
qu'un dtail. Pardonnons nos griefs personnels. Qui que nous soyons,
fussions-nous condamns, nos juges eux-mmes sont nos frres. Ils nous
ont frapps d'une sentence, ne les frappons pas mme d'une rancune.
A quoi bon perdre vingt-quatre heures  maudire ses juges quand on a
toute sa vie pour les plaindre? Et puis maudire quelqu'un!  quoi bon?
Nous n'avons pas le temps de songer  cela, nous avons autre chose 
faire. Fixons les yeux sur le but, voyons le bien du peuple, voyons
l'avenir! On peut tre frapp au coeur et sourire.

Savez-vous? j'irai tout cet hiver dner chaque jour  la Conciergerie
avec mes enfants. Dans le temps o nous sommes, il n'y a pas de mal 
s'habituer  manger un peu de pain de prison.

Oui, pardonnons nos griefs personnels, pardonnons le mal qu'on nous
fait ou qu'on veut nous faire.--Pour ce qui est des autres griefs,
pour ce qui est du mal qu'on fait  la rpublique, pour ce qui est du
mal qu'on fait au peuple, oh! cela, c'est diffrent; je ne me sens pas
le droit de le pardonner. Je souhaite, sans l'esprer, que personne
n'ait de compte  rendre, que personne n'ait de chtiment  subir dans
un avenir prochain.

Pourtant, mon ami, quel bonheur, si, par un de ces dnouements
inattendus qui sont toujours dans les mains de la providence et qui
dsarment subitement les passions coupables des uns et les lgitimes
colres des autres; quel bonheur, si, par un de ces dnouements
possibles, aprs tout, que l'abrogation de la loi du 31 mai
permettrait d'entrevoir, nous pouvions arriver srement, doucement,
tranquillement, sans secousse, sans convulsion, sans commotion, sans
reprsailles, sans violences d'aucun ct,  ce magnifique avenir de
paix et de concorde qui est l devant nous,  cet avenir invitable
o la patrie sera grande, o le peuple sera heureux, o la rpublique
franaise crera par son seul exemple la rpublique europenne, o
nous serons tous, sur cette bien-aime terre de France, libres comme
en Angleterre, gaux comme en Amrique, frres comme au ciel!

VICTOR HUGO.

18 septembre 1851.




ENTERREMENTS

1843-1850


I

FUNRAILLES DE CASIMIR DELAVIGNE

20 dcembre 1843.

Celui qui a l'honneur de prsider en ce moment l'acadmie franaise ne
peut, dans quelque situation qu'il se trouve lui-mme, tre absent un
pareil jour ni muet devant un pareil cercueil.

Il s'arrache  un deuil personnel pour entrer dans le deuil gnral;
il fait taire un instant, pour s'associer aux regrets de tous, le
douloureux gosme de son propre malheur. Acceptons, hlas! avec
une obissance grave et rsigne les mystrieuses volonts de la
providence qui multiplient autour de nous les mres et les veuves
dsoles, qui imposent  la douleur des devoirs envers la douleur, et
qui, dans leur toute-puissance impntrable, font consoler l'enfant
qui a perdu son pre par le pre qui a perdu son enfant.

Consoler! Oui c'est le mot. Que l'enfant qui nous coute prenne pour
suprme consolation, en effet, le souvenir de ce qu'a t son pre!
Que cette belle vie, si pleine d'oeuvres excellentes, apparaisse
maintenant tout entire  son jeune esprit, avec ce je ne sais quoi de
grand, d'achev et de vnrable que la mort donne  la vie! Le jour
viendra o nous dirons, dans un autre lieu, tout ce que les lettres
pleurent ici. L'acadmie franaise honorera, par un public loge,
cette me leve et sereine, ce coeur doux et bon, cet esprit
consciencieux, ce grand talent! Mais, disons-le ds  prsent,
dussions nous tre expos  le redire, peu d'crivains ont mieux
accompli leur mission que M. Casimir Delavigne; peu d'existences ont
t aussi bien occupes malgr les souffrances du corps, aussi bien
remplies malgr la brivet des jours. Deux fois pote, dou tout
ensemble de la puissance lyrique et de la puissance dramatique,
il avait tout connu, tout obtenu, tout prouv, tout travers, la
popularit, les applaudissements, l'acclamation de la foule, les
triomphes du thtre, toujours si clatants, toujours si contests.
Comme toutes les intelligences suprieures, il avait l'oeil
constamment fix sur un but srieux; il avait senti cette vrit,
que le talent est un devoir; il comprenait profondment, et avec le
sentiment de sa responsabilit, la haute fonction que la pense exerce
parmi les hommes, que le pote remplit parmi les esprits. La fibre
populaire vibrait en lui; il aimait le peuple dont il tait, et il
avait tous les instincts de ce magnifique avenir de travail et de
concorde qui attend l'humanit. Jeune homme, son enthousiasme avait
salu ces rgnes blouissants et illustres qui agrandissent les
nations par la guerre; homme fait, son adhsion claire s'attachait 
ces gouvernements intelligents et sages qui civilisent le monde par la
paix.

Il a bien travaill. Qu'il repose maintenant! Que les petites haines
qui poursuivent les grandes renommes, que les divisions d'coles,
que les rumeurs de partis, que les passions et les ingratitudes
littraires fassent silence autour du noble pote endormi! Injustices,
clameurs, luttes, souffrances, tout ce qui trouble et agite la vie des
hommes minents s'vanouit  l'heure sacre o nous sommes. La mort,
c'est l'avnement du vrai. Devant la mort, il ne reste du pote que la
gloire, de l'homme que l'me, de ce monde que Dieu.


II

FUNRAILLES DE FRDRIC SOULI

27 septembre 1847.

Les auteurs dramatiques ont bien voulu souhaiter que j'eusse dans ce
jour de deuil l'honneur de les reprsenter et de dire en leur nom
l'adieu suprme  ce noble coeur,  cette me gnreuse,  cet esprit
grave,  ce beau et loyal talent qui se nommait Frdric Souli.
Devoir austre qui veut tre accompli avec une tristesse virile, digne
de l'homme ferme et rare que vous pleurez. Hlas! la mort est prompte.
Elle a ses prfrences mystrieuses. Elle n'attend pas qu'une tte
soit blanchie pour la choisir. Chose triste et fatale, les ouvriers de
l'intelligence sont emports avant que leur journe soit faite. Il y a
quatre ans  peine, tous, presque les mmes qui sommes ici, nous nous
penchions sur la tombe de Casimir Delavigne, aujourd'hui nous nous
inclinons devant le cercueil de Frdric Souli.

Vous n'attendez pas de moi, messieurs, la longue nomenclature des
oeuvres, constamment applaudies, de Frdric Souli. Permettez
seulement que j'essaye de dgager  vos yeux, en peu de paroles, et
d'voquer, pour ainsi dire, de ce cercueil ce qu'on pourrait appeler
la figure morale de ce remarquable crivain.

Dans ses drames, dans ses romans, dans ses pomes, Frdric Souli
a toujours t l'esprit srieux qui tend vers une ide et qui s'est
donn une mission. En cette grande poque littraire o le gnie,
chose qu'on n'avait point vue encore, disons-le  l'honneur de notre
temps, ne se spare jamais de l'indpendance, Frdric Souli tait de
ceux qui ne se courbent que pour prter l'oreille  leur conscience et
qui honorent le talent par la dignit. Il tait de ces hommes qui
ne veulent rien devoir qu' leur travail, qui font de la pense un
instrument d'honntet et du thtre un lieu d'enseignement, qui
respectent la posie et le peuple en mme temps, qui pourtant ont de
l'audace, mais qui acceptent pleinement la responsabilit de leur
audace, car ils n'oublient jamais qu'il y a du magistrat dans
l'crivain et du prtre dans le pote.

Voulant travailler beaucoup, il travaillait vite, comme s'il sentait
qu'il devait s'en aller de bonne heure. Son talent, c'tait son me,
toujours pleine de la meilleure et de la plus saine nergie. De l lui
venait cette force qui se rsolvait en vigueur pour les penseurs et en
puissance pour la foule. Il vivait par le coeur; c'est par l aussi
qu'il est mort. Mais ne le plaignons pas; il a t rcompens,
rcompens par vingt triomphes, rcompens par une grande et aimable
renomme qui n'irritait personne et qui plaisait  tous. Cher  ceux
qui le voyaient tous les jours et  ceux qui ne l'avaient jamais vu,
il tait aim et il tait populaire, ce qui est encore une des plus
douces manires d'tre aim. Cette popularit il la mritait; car il
avait toujours prsent  l'esprit ce double but qui contient tout ce
qu'il y a de noble dans l'gosme et tout ce qu'il y a de vrai dans le
dvouement: tre libre et tre utile.

Il est mort comme un sage qui croit parce qu'il pense; il est mort
doucement, dignement, avec le candide sourire d'un jeune homme, avec
la gravit bienveillante d'un vieillard. Sans doute il a d regretter
d'tre contraint de quitter l'oeuvre de civilisation que les crivains
de ce sicle font tous ensemble, et de partir avant l'heure solennelle
et prochaine peut-tre qui appellera toutes les probits et toutes les
intelligences au saint travail de l'avenir. Certes, il tait propre 
ce glorieux travail, lui qui avait dans le coeur tant de compassion
et tant d'enthousiasme, et qui se tournait sans cesse vers le peuple,
parce que l sont toutes les misres, parce que l aussi sont toutes
les grandeurs. Ses amis le savent, ses ouvrages l'attestent, ses
succs le prouvent, toute sa vie Frdric Souli a eu les yeux fixs
dans une tude svre sur les clarts de l'intelligence, sur les
grandes vrits politiques, sur les grands mystres sociaux. Il vient
d'interrompre sa contemplation, il est all la reprendre ailleurs;
il est all trouver d'autres clarts, d'autres vrits, d'autres
mystres, dans l'ombre profonde de la mort.

Un dernier mot, messieurs. Que cette foule qui nous entoure et qui
veut bien m'couter avec tant de religieuse attention; que ce peuple
gnreux, laborieux et pensif, qui ne fait dfaut  aucune de ces
solennits douloureuses et qui suit les funrailles de ses crivains
comme on suit le convoi d'un ami; que ce peuple si intelligent et si
srieux le sache bien, quand les philosophes, quand les crivains,
quand les potes viennent apporter ici,  ce commun abme de tous les
hommes, un des leurs, ils viennent sans trouble, sans ombre, sans
inquitude, pleins d'une foi inexprimable dans cette autre vie sans
laquelle celle-ci ne serait digne ni de Dieu qui la donne, ni de
l'homme qui la reoit. Les penseurs ne se dfient pas de Dieu! Ils
regardent avec tranquillit, avec srnit, quelques-uns avec joie,
cette fosse qui n'a pas de fond; ils savent que le corps y trouve une
prison, mais que l'me y trouve des ailes.

Oh! les nobles mes de nos morts regretts, ces mes qui, comme celle
dont nous pleurons en ce moment le dpart, n'ont cherch dans ce monde
qu'un but, n'ont eu qu'une inspiration, n'ont voulu qu'une rcompense
 leurs travaux, la lumire et la libert, non! elles ne tombent pas
ici dans un pige! Non! la mort n'est pas un mensonge! Non! elles ne
rencontrent pas dans ces tnbres cette captivit effroyable, cette
affreuse chane qu'on appelle le nant! Elles y continuent, dans
un rayonnement plus magnifique, leur vol sublime et leur destine
immortelle. Elles taient libres dans la posie, dans l'art, dans
l'intelligence, dans la pense; elles sont libres dans le tombeau!


III

FUNRAILLES DE BALZAC

20 aot 1850.

Messieurs,

L'homme qui vient de descendre dans cette tombe tait de ceux auxquels
la douleur publique fait cortge. Dans les temps o nous sommes,
toutes les fictions sont vanouies. Les regards se fixent dsormais
non sur les ttes qui rgnent, mais sur les ttes qui pensent, et
le pays tout entier tressaille lorsqu'une de ces ttes disparat.
Aujourd'hui, le deuil populaire, c'est la mort de l'homme de talent;
le deuil national, c'est la mort de l'homme de gnie.

Messieurs, le nom de Balzac se mlera  la trace lumineuse que notre
poque laissera dans l'avenir.

M. de Balzac faisait partie de cette puissante gnration des
crivains du dix-neuvime sicle qui est venue aprs Napolon, de
mme que l'illustre pliade du dix-septime est venue aprs
Richelieu,--comme si, dans le dveloppement de la civilisation, il
y avait une loi qui fit succder aux dominateurs par le glaive les
dominateurs par l'esprit.

M. de Balzac tait un des premiers parmi les plus grands, un des plus
hauts parmi les meilleurs. Ce n'est pas le lieu de dire ici tout ce
qu'tait cette splendide et souveraine intelligence. Tous ses livres
ne forment qu'un livre, livre vivant, lumineux, profond, o l'on voit
aller et venir et marcher et se mouvoir, avec je ne sais quoi d'effar
et de terrible ml au rel, toute notre civilisation contemporaine;
livre merveilleux que le pote a intitul comdie et qu'il aurait pu
intituler histoire, qui prend toutes les formes et tous les
styles, qui dpasse Tacite et qui va jusqu' Sutone, qui traverse
Beaumarchais et qui va jusqu' Rabelais; livre qui est l'observation
et qui est l'imagination; qui prodigue le vrai, l'intime, le
bourgeois, le trivial, le matriel, et qui par moments,  travers
toutes les ralits brusquement et largement dchires, laisse tout 
coup entrevoir le plus sombre et le plus tragique idal.

A son insu, qu'il le veuille ou non, qu'il y consente ou non, l'auteur
de cette oeuvre immense et trange est de la forte race des crivains
rvolutionnaires. Balzac va droit au but. Il saisit corps  corps la
socit moderne. Il arrache  tous quelque chose, aux uns l'illusion,
aux autres l'esprance,  ceux-ci un cri,  ceux-l un masque. Il
fouille le vice, il dissque la passion. Il creuse et sonde l'homme,
l'me, le coeur, les entrailles, le cerveau, l'abme que chacun a en
soi. Et, par un don de sa libre et vigoureuse nature, par un
privilge des intelligences de notre temps qui, ayant vu de prs les
rvolutions, aperoivent mieux la fin de l'humanit et comprennent
mieux la providence, Balzac se dgage souriant et serein de ces
redoutables tudes qui produisaient la mlancolie chez Molire et la
misanthropie chez Rousseau.

Voil ce qu'il a fait parmi nous. Voil l'oeuvre qu'il nous laisse,
oeuvre haute et solide, robuste entassement d'assises de granit,
monument! oeuvre du haut de laquelle resplendira dsormais sa
renomme. Les grands hommes font leur propre pidestal; l'avenir se
charge de la statue.

Sa mort a frapp Paris de stupeur. Depuis quelques mois, il tait
rentr en France. Se sentant mourir, il avait voulu revoir la patrie,
comme la veille d'un grand voyage on vient embrasser sa mre.

Sa vie a t courte, mais pleine; plus remplie d'oeuvres que de jours.

Hlas! ce travailleur puissant et jamais fatigu, ce philosophe, ce
penseur, ce pote, ce gnie, a vcu parmi nous de cette vie d'orages,
de luttes, de querelles, de combats, commune dans tous les temps 
tous les grands hommes. Aujourd'hui, le voici en paix. Il sort des
contestations et des haines. Il entre, le mme jour, dans la gloire
et dans le tombeau. Il va briller dsormais, au-dessus de toutes ces
nues qui sont sur nos ttes, parmi les toiles de la patrie!

Vous tous qui tes ici, est-ce que vous n'tes pas tents de l'envier?

Messieurs, quelle que soit notre douleur en prsence d'une telle
perte, rsignons-nous  ces catastrophes. Acceptons-les dans ce
qu'elles ont de poignant et de svre. Il est bon peut-tre, il est
ncessaire peut-tre, dans une poque comme la ntre, que de temps en
temps une grande mort communique aux esprits dvors de doute et de
scepticisme un branlement religieux. La providence sait ce qu'elle
fait lorsqu'elle met ainsi le peuple face  face avec le mystre
suprme, et quand elle lui donne  mditer la mort, qui est la grande
galit et qui est aussi la grande libert.

La providence sait ce qu'elle fait, car c'est l le plus haut de tous
les enseignements. Il ne peut y avoir que d'austres et srieuses
penses dans tous les coeurs quand un sublime esprit fait
majestueusement son entre dans l'autre vie, quand un de ces tres qui
ont plan longtemps au-dessus de la foule avec les ailes visibles
du gnie, dployant tout  coup ces autres ailes qu'on ne voit pas,
s'enfonce brusquement dans l'inconnu.

Non, ce n'est pas l'inconnu! Non, je l'ai dj dit dans une autre
occasion douloureuse, et je ne me lasserai pas de le rpter, non, ce
n'est pas la nuit, c'est la lumire! Ce n'est pas la fin, c'est le
commencement! Ce n'est pas le nant, c'est l'ternit! N'est-il
pas vrai, vous tous qui m'coutez? De pareils cercueils dmontrent
l'immortalit; en prsence de certains morts illustres, on sent plus
distinctement les destines divines de cette intelligence qui traverse
la terre pour souffrir et pour se purifier et qu'on appelle l'homme,
et l'on se dit qu'il est impossible que ceux qui ont t des gnies
pendant leur vie ne soient pas des mes aprs leur mort!




LE 2 DCEMBRE 1851


Un vaillant proscrit de dcembre, M. Hippolyte Magen, a publi,
pendant son exil,  Londres, en 1852 (chez Jeffs, Burlington Arcade),
un remarquable rcit des faits dont il avait t tmoin. Nous
extrayons de ce rcit les pages qu'on va lire, en faisant seulement
quelques suppressions dans les loges adresss par M. H. Magen  M.
Victor Hugo.

Le 2 dcembre,  dix heures du matin, des reprsentants du peuple
taient runis dans une maison de la rue Blanche.

Deux opinions se combattaient. La premire, mise et soutenue par
Victor Hugo, voulait qu'on fit immdiatement un appel aux armes;
la population tait oscillante, il fallait, par une impulsion
rvolutionnaire, la jeter du ct de l'assemble.

Exciter lentement les colres, entretenir longtemps l'agitation, tel
tait le moyen que Michel (de Bourges) trouvait le meilleur; pour le
soutenir il s'appuyait sur le pass. En 1830, on avait d'abord cri,
puis lanc des pierres aux gardes royaux, enfin on s'tait jet dans
la bataille, avec des passions dj fermentes; en fvrier 1848,
l'agitation de la rue avait aussi prcd le combat.

La situation actuelle n'offrait pas la moindre analogie avec ces deux
poques.

Malheureusement le systme de la temporisation l'emporta; il fut
dcid qu'on emploierait les vieux moyens, et qu'en attendant, il
serait fait un appel aux lgions de la garde nationale sur lesquelles
on avait le droit de compter. Victor Hugo, Charamaule et Forestier
acceptrent la responsabilit de ces dmarches, et rendez-vous fut
pris  deux heures, sur le boulevard du Temple, chez Bonvalet, pour
l'excution des mesures arrtes.

Tandis que Charamaule et Victor Hugo remplissaient le mandat qu'ils
avaient reu, un incident prouva que, suivant l'opinion repousse
dans la rue Blanche, le peuple attendait une impulsion vigoureuse et
rvolutionnaire. A la hauteur de la rue Meslay, Charamaule s'aperut
que la foule reconnaissait Hugo et s'paississait autour d'eux:--Vous
tes reconnu, dit-il  son collgue.--Au mme instant, quelques
jeunes gens crirent: _Vive Victor Hugo!_

Un d'eux lui demanda: Citoyen que faut-il faire?

Victor Hugo rpondit: Dchirez les affiches factieuses du coup
d'tat et criez: _Vive la constitution!_

--Et si l'on tire sur nous? lui dit un jeune ouvrier.

--Vous courrez aux armes, rpliqua Victor Hugo.

Il ajouta:--Louis Bonaparte est un rebelle; il se couvre aujourd'hui
de tous les crimes. Nous, reprsentants du peuple, nous le mettons
hors la loi; mais, sans mme qu'il soit besoin de notre dclaration,
il est hors la loi par le seul fait de sa trahison. Citoyens! vous
avez deux mains, prenez dans l'une votre droit, dans l'autre votre
fusil, et courez sur Bonaparte!

La foule poussa une acclamation.

Un bourgeois qui fermait sa boutique dit  l'orateur: Parlez moins
haut, si l'on vous entendait parler comme cela, on vous fusillerait.

--Eh bien! rpondit Hugo, vous promneriez mon cadavre, et ce serait
une bonne chose que ma mort si la justice de Dieu en sortait!

Tous crirent: _Vive Victor Hugo!_--Criez: _Vive la constitution!_
leur dit-il. Un cri formidable de _Vive la constitution! Vive la
rpublique!_ sortit de toutes les poitrines.

L'enthousiasme, l'indignation, la colre mlaient leurs clairs dans
tous les regards. C'tait l, peut-tre, une minute suprme. Victor
Hugo fut tent d'enlever toute cette foule et de commencer le combat.

Charamaule le retint et lui dit tout bas:--Vous causerez une
mitraillade inutile; tout ce monde est dsarm. L'infanterie est 
deux pas de nous, et voici l'artillerie qui arrive.

En effet, plusieurs pices de canon, atteles, dbouchaient par la
rue de Bondy, derrire le Chteau-d'Eau. Saisir un tel moment, ce
pouvait tre la victoire, mais ce pouvait tre aussi un massacre. Le
conseil de s'abstenir, donn par un homme aussi intrpide que l'a t
Charamaule pendant ces tristes jours, ne pouvait tre suspect; en
outre Victor Hugo, quel que ft son entranement intrieur, se
sentait li par la dlibration de la gauche. Il recula devant la
responsabilit qu'il aurait encourue; depuis, nous l'avons entendu
souvent rpter lui-mme: Ai-je eu raison? Ai-je eu tort?

Un cabriolet passait; Victor Hugo et Charamaule s'y jetrent. La
foule suivit quelque temps la voiture en criant: _Vive la rpublique!
Vive Victor Hugo!_

Les deux reprsentants se dirigrent vers la rue Blanche, o ils
rendirent compte de la scne du Chteau d'Eau; ils essayrent encore
de dcider leurs collgues  une action rvolutionnaire, mais la
dcision du matin fut maintenue.

Alors Victor Hugo dicta au courageux Baudin la proclamation suivante:

Louis-Napolon est un tratre.

Il a viol la constitution.

Il s'est mis hors la loi.

Les reprsentants rpublicains rappellent au peuple et  l'arme
l'article 68 et l'article 110 ainsi conus: L'assemble constituante
confie la dfense de la prsente constitution et des droits qu'elle
consacre  la garde et au patriotisme de tous les franais.

Le peuple est  jamais en possession du suffrage universel, n'a
besoin d'aucun prince pour le lui rendre, et chtiera le rebelle.

Que le peuple fasse son devoir.

Les reprsentants rpublicains marcheront  sa tte.

Aux armes! Vive la rpublique!

Michel (de Bourges), Schoelcher, le gnral Leydet, Joigneaux, Jules
Favre, Deflotte, Eugne Sue, Brives, Chauffour, Madier de Montjau,

Cassal, Breymand, Lamarque, Baudin et quelques autres se htrent de
mettre sur cette proclamation leurs noms  ct de celui de Victor
Hugo.

A six heures du soir, les membres du conciliabule de la rue Blanche,
chasss de la rue de la Cerisaie par un avis que la police marchait
sur eux, se retrouvaient au quai de Jemmapes, chez le reprsentant
Lafon;  eux s'taient joints quelques journalistes et plusieurs
citoyens dvous  la rpublique.

Au milieu d'une vive animation, un comit de rsistance fut nomm; il
se composait des citoyens:

    Victor Hugo,
    Carnot,
    Michel (de Bourges),
    Madier de Montjau,
    Jules Favre,
    Deflotte,
    Faure (du Rhne).

On attendait impatiemment trois proclamations que Xavier Durrieu
avait remises  des compositeurs de son journal. L'une d'elles sera
recueillie par l'histoire; elle s'chappa de l'me de Victor Hugo. La
voici:


PROCLAMATION A L'ARME.

Soldats!

Un homme vient de briser la constitution, il dchire le serment qu'il
avait prt au peuple, supprime la loi, touffe le droit, ensanglante
Paris, garrotte la France, trahit la Rpublique.

Soldats, cet homme vous engage dans le crime.

Il y a deux choses saintes: le drapeau qui reprsente l'honneur
militaire, et la loi qui reprsente le droit national. Soldats! le
plus grand des attentats, c'est le drapeau lev contre la loi.

Ne suivez pas plus longtemps le malheureux qui vous gare. Pour un tel
crime, les soldats franais sont des vengeurs, non des complices.

Livrez  la loi ce criminel. Soldats! c'est un faux Napolon. Un
vrai Napolon vous ferait recommencer Marengo; lui, il vous fait
recommencer Transnonain.

Tournez vos yeux sur la vraie fonction de l'arme franaise. Protger
la patrie, propager la rvolution, dlivrer les peuples, soutenir les
nationalits, affranchir le continent, briser les chanes partout,
dfendre partout le droit, voil votre rle parmi les armes d'Europe;
vous tes dignes des grands champs de bataille.

Soldats! l'arme franaise est l'avant-garde de l'humanit. Rentrez en
vous-mmes, rflchissez, reconnaissez-vous, relevez-vous. Songez
 vos gnraux arrts, pris au collet par des argousins et jets,
menottes aux mains, dans la cellule des voleurs. Le sclrat qui est 
l'lyse croit que l'arme de la France est une bande du bas-empire,
qu'on la paie et qu'on l'enivre, et qu'elle obit. Il vous fait faire
une besogne infme; il vous fait gorger, en plein dix-neuvime sicle
et dans Paris mme, la libert, le progrs, la civilisation; il vous
fait dtruire,  vous enfants de la France, ce que la France a si
glorieusement et si pniblement construit en trois sicles de lumire
et en soixante ans de rvolution! Soldats, si vous tes la grande
arme, respectez la grande nation!

Nous, citoyens, nous reprsentants du peuple et vos
reprsentants,--nous, vos amis, vos frres, nous qui sommes la loi et
le droit, nous qui nous dressons devant vous en vous tendant les bras
et que vous frappez aveuglment de vos pes, savez-vous ce qui nous
dsespre? ce n'est pas de voir notre sang qui coule, c'est de voir
votre honneur qui s'en va.

Soldats! un pas de plus dans l'attentat, un jour de plus avec Louis
Bonaparte, et vous tes perdus devant la conscience universelle.
Les hommes qui vous commandent sont hors la loi; ce ne sont pas des
gnraux, ce sont des malfaiteurs; la casaque des bagnes les attend.
Vous soldats, il en est temps encore, revenez  la patrie, revenez 
la rpublique. Si vous persistiez, savez-vous ce que l'histoire dirait
de vous? Elle dirait: Ils ont foul aux pieds de leurs chevaux et
cras sous les roues de leurs canons toutes les lois de leur
pays; eux, des soldats franais, ils ont dshonor l'anniversaire
d'Austerlitz; et, par leur faute, par leur crime, il dgoutte
aujourd'hui du nom de Napolon sur la France autant de honte qu'il en
a autrefois dcoul de gloire.

Soldats franais, cessez de prter main-forte au crime!

_Pour les reprsentants du peuple rests libres, le reprsentant
membre du comit de rsistance,_

VICTOR HUGO.

Paris, 3 dcembre.

Cette proclamation ... o brillent toutes les qualits du gnie et
du patriotisme, fut,  l'aide d'un papier bleu qui multipliait les
copies, reproduite cinquante fois; le lendemain elle tait affiche
dans les rues Charlot, de l'Homme-Arm, Rambuteau, et sur le boulevard
du Temple.

Cependant on est encore averti que la police a pris l'veil; 
travers une nuit obscure, on se dirige vers la rue Popincourt, o les
ateliers de Frdric Cournet ouvriront un asile sr.

 ... Nos amis remplissent une salle vaste et nue; il y a deux
tabourets seulement; Victor Hugo, qui va prsider la runion, en prend
un,--l'autre est donn  Baudin, qui servira de secrtaire. Dans cette
assemble, on remarquait Guiter, Gindriez, Lamarque, Charamaule,
Sartin, Arnaud de l'Arige, Schoelcher, Xavier Durrieu et Kesler son
collaborateur, etc., etc.

Aprs un instant de confusion, qu'en pareille circonstance il est
ais de concevoir, plusieurs rsolutions furent prises. On avait vu
successivement arriver Michel (de Bourges), Esquiros, Aubry (du Nord),
Bancel, Duputz, Madier de Montjau et Mathieu (de la Drme); ce dernier
ne fit qu'une courte apparition.

Victor Hugo avait pris la parole et rsumait les prils de la
situation, les moyens de rsistance et de combat.

Tout  coup, un homme en blouse se prsente, effar.

--Nous sommes perdus, s'cria-t-il; du point d'observation o l'on
m'a plac, j'ai vu se diriger vers nous une troupe nombreuse de
soldats.

--Qu'importe! a rpondu Cournet, en montrant des armes, la porte de
ma maison est troite; dans le corridor deux hommes ne marcheraient
pas de front; nous sommes ici soixante rsolus  mourir; dlibrez en
paix.

A ce terrible pisode Victor Hugo emprunte un mouvement sublime. Les
paroles de Victor Hugo ont t stnographies, sur place, par un
des assistants, et je puis les donner telles qu'il les pronona. Il
s'crie: / coutez, rendez-vous bien compte de ce que vous faites.

D'un, ct, cent mille hommes, dix-sept batteries atteles, six
mille bouches  feu dans les forts, des magasins, des arsenaux, des
munitions de quoi faire la campagne de Russie;--de l'autre, cent vingt
reprsentants, mille ou douze cents patriotes, six cents fusils, deux
cartouches par homme, pas un tambour pour battre le rappel, pas une
cloche pour sonner le tocsin, pas une imprimerie pour imprimer une
proclamation;  peine,  et l, une presse lithographique, une cave
o l'on imprimera, en hte et furtivement, un placard  la brosse;
peine de mort contre qui remuera un pav, peine de mort contre qui
s'attroupera, peine de mort contre qui sera trouv en conciliabule,
peine de mort contre qui placardera un appel aux armes; si vous tes
pris pendant le combat, la mort; si vous tes pris aprs le combat,
la dportation et l'exil.--D'un ct, une arme et le crime;--de
l'autre, une poigne d'hommes et le droit. Voil cette lutte,
l'acceptez-vous?

Ce fut un moment admirable; cette parole nergique et puissante
avait remu toutes les fibres du patriotisme; un cri subit, unanime,
rpondit: _Oui, oui, nous l'acceptons!_

Et la dlibration recommena grave et silencieuse.




NOTES


CHAMBRE DES PAIRS

1846.


NOTE 1

LA PROPRIT DES OEUVRES D'ART

Un projet de loi sur les dessins et modles de fabrique tait propos
par le gouvernement; une longue discussion s'engagea, au sein de la
chambre des pairs, sur la question de savoir quelle serait la dure
de la proprit de ces dessins et de ces modles. Le projet du
gouvernement dcrtait une dure de quinze annes. La commission qui
avait fait rapport sur le projet de loi proposait d'tendre le droit
exclusif d'exploitation d'un modle  trente ans. Quelques membres de
la chambre voulaient le maintien pur et simple de la lgislation de
1793 qui attribue  l'auteur d'un dessin ou d'un modle artistique
destin  l'industrie les mmes droits qu' l'auteur d'une statue ou
d'un tableau. Victor Hugo demanda la parole.

Messieurs,

Je n'aurai qu'une simple observation  faire sur la question la plus
importante,  mes yeux du moins, la question de dure; et j'appuierai
la proposition de la commission, en regrettant, je l'avoue mme,
l'ancienne lgislation. Je n'ai que trs peu de mots  dire, et je
n'abuserai jamais de l'attention de la chambre.

Messieurs, il ne faut pas se dissimuler que c'est un art vritable qui
est en question ici. Je ne prtends pas mettre cet art, dans lequel
l'industrie entre pour une certaine portion, sur le rang des crations
potiques ou littraires, crations purement spontanes, qui ne
relvent que de l'artiste, de l'crivain, du penseur. Cependant, il
est incontestable qu'il y a ici dans la question un art tout entier.

Et si la Chambre me permettait de citer quelques-uns des grands noms
qui se rattachent  cet art, elle reconnatrait elle-mme qu'il y a
l des gnies crateurs, des hommes d'imagination, des hommes dont la
proprit doit tre protge par la loi. Bernard de Palissy tait un
potier; Benvenuto Cellini tait un orfvre. Un pape a dsir un modle
de chandeliers d'glise; Michel-Ange et Raphal ont concouru pour ce
modle, et les deux flambeaux ont t excuts. Oserait-on dire que ce
ne sont pas l des objets d'art?

Il y a donc ici, permettez-moi d'insister, un art vritable dans la
question, et c'est ce qui me fait prendre la parole.

Jusqu' prsent cette matire a t rgie en France par une
lgislation vague, obscure, incomplte, plutt forme de jurisprudence
et d'extensions que compose de textes directs mans du lgislateur.
Cette lgislation a beaucoup de dfauts, mais elle a une qualit qui,
 mes yeux, compense tous les dfauts, elle est gnreuse.

Cette lgislation, que donnait-elle  l'art qui est ici en question?
Elle lui donnait la dure; et n'oubliez pas ceci: toutes les fois
que vous voulez que de grands artistes fassent de grandes oeuvres,
donnez-leur le temps, donnez-leur la dure, assurez-leur le respect de
leur pense et de leur proprit. Si vous voulez que la France reste 
ce point o elle est place, d'imposer  toutes les nations la loi de
sa mode, de son got, de son imagination; si vous voulez que la France
reste la matresse de ce que le monde appelle l'ornement, le luxe, la
fantaisie, ce qui sera toujours et ce qui est une richesse publique
et nationale; si vous voulez donner  cet art tous les moyens de
prosprer, ne touchez pas lgrement  la lgislation sous laquelle il
s'est dvelopp avec tant d'clat.

Notez que depuis que cette lgislation, incomplte, je le rpte, mais
gnreuse, existe, l'ascendant de la France, dans toutes les matires
d'art et d'industrie mle  l'art, n'a cess de s'accrotre.

Que demandez-vous donc  une lgislation? qu'elle produise de bons
effets, qu'elle donne de bons rsultats? Que reprochez-vous 
celle-ci? Sous son empire, l'art franais est devenu le matre et le
modle de l'art chez tous les peuples qui composent le monde civilis.
Pourquoi donc toucher lgrement  un tat de choses dont vous avez 
vous applaudir?

J'ajouterai en terminant que j'ai lu avec une grande attention
l'expos des motifs; j'y ai cherch la raison pour laquelle il tait
innov  un tat aussi excellent, je n'en ai trouv qu'une qui ne me
parat pas suffisante, c'est un dsir de mettre la lgislation qui
rgit cette matire en harmonie avec la lgislation qui rgit d'autres
matires qu'on suppose  tort analogues. C'est l, messieurs, une pure
question de symtrie. Cela ne me parat pas suffisant pour innover,
j'ose dire, aussi tmrairement.

J'ai pour M. le ministre du commerce, en particulier, la plus profonde
et la plus sincre estime; c'est un homme des plus distingus, et
je reconnais avec empressement sa haute comptence sur toutes les
matires qui sont soumises  son administration. Cependant je ne me
suis pas expliqu comment il se faisait qu'en prsence d'un beau,
noble et magnifique rsultat, on venait innover dans la loi qui a, en
partie du moins, produit cet effet.

Je le rpte, je demande de la dure. Je suis convaincu qu'un pas
sera fait en arrire le jour o vous diminuerez la dure de cette
proprit. Je ne l'assimile pas d'ailleurs, je l'ai dj dit en
commenant,  la proprit littraire proprement dite. Elle est
au-dessous de la proprit littraire; mais elle n'en est pas moins
respectable, nationale et utile. Le jour, dis-je, o vous aurez
diminu la dure de cette proprit, vous aurez diminu l'intrt des
fabricants  produire des ouvrages d'industrie de plus en plus voisins
de l'art; vous aurez diminu l'intrt des grands artistes  pntrer
de plus en plus dans cette rgion o l'industrie se relve par son
contact avec l'art.

Aujourd'hui,  l'heure o nous parlons, des sculpteurs du premier
ordre, j'en citerai un, homme d'un merveilleux talent, M. Pradier,
n'hsitent pas  accorder leur concours  ces productions qui ne sont
pour l'industrie que des consoles, des pendules, des flambeaux, et qui
sont, pour les connaisseurs, des chefs-d'oeuvre.

Un jour viendra, n'en doutez pas, o beaucoup de ces oeuvres que vous
traitez aujourd'hui de simples produits de l'industrie, et que vous
rglementez comme de simples produits de l'industrie, un jour viendra
o beaucoup de ces oeuvres prendront place dans les muses. N'oubliez
pas que vous avez ici, en France,  Paris, un muse compos
prcisment des dbris de cet art mixte qui est en ce moment en
question. La collection des vases trusques, qu'est-ce autre chose?

Si vous voulez maintenir cet art au niveau dj lev o il est
parvenu en France, si vous voulez augmenter encore ce bel essor qu'il
a pris et qu'il prend tous les jours, donnez-lui du temps.

Voil tout ce que je voulais dire.

Je voterai pour tout ce qui tendra  augmenter la dure accorde aux
propritaires de cette sorte d'oeuvres, et je dclare, en finissant,
que je ne puis m'empcher de regretter l'ancienne lgislation. (_Trs
bien! trs bien!_)


NOTE 2

LA MARQUE DE FABRIQUE

Dans la discussion du projet de loi relatif aux marques de fabrique,
deux systmes taient en prsence, celui de la marque facultative
et celui de la marque obligatoire. Analyser cette discussion nous
conduirait trop loin; nous pouvons d'ailleurs citer, sans autre
commentaire, les deux discours que Victor Hugo pronona dans ce dbat.

Messieurs,

Je viens dfendre une opinion qui, je le crains, malgr les
excellentes observations qui ont t faites, a peu de faveur dans la
chambre. J'ose cependant appeler sur cette opinion l'attention de
la noble assemble. Le projet de loi sur les dessins de fabrique
soulevait une question d'art; le projet de loi sur les marques de
fabrique soulve une question d'honneur, et toutes les fois que la loi
touche  une question d'honneur, il n'est personne qui ne se sente et
qui ne soit comptent.

Il y a deux sortes de commerce, le bon et le mauvais commerce. Le
commerce honnte et loyal, le commerce dloyal et frauduleux. Le
commerce honnte, c'est celui qui ne fraude pas; c'est celui qui livre
aux consommateurs des produits sincres; c'est celui qui cherche avant
tout, avant mme les bnfices d'argent, le plus sr, le meilleur,
le plus fcond des bnfices, la bonne renomme. La bonne renomme,
messieurs, est aussi un capital. Le mauvais commerce, le commerce
frauduleux, est celui qui a la fivre des fortunes rapides, qui jette
sur tous les marchs du monde des produits falsifis; c'est celui,
enfin, qui prfre les profits  l'estime, l'argent  la renomme.

Eh bien, de ces deux commerces que la loi actuelle met en prsence,
lequel voulez-vous protger? Il me semble que vous devez protection 
l'un, et la protection de l'un c'est la rpression de l'autre. J'ai
cherch dans le projet de loi, dans l'expos des motifs et dans le
rapport de M. le baron Charles Dupin, s'il pouvait y avoir quelque
mode de rpression prfrable au seul mode de rpression qui se soit
prsent  mon esprit, et j'avoue,  regret, n'en avoir pas trouv.
A mon avis, que je soumets  la chambre, il n'y a d'autre mode de
rpression pour le mauvais commerce, d'autre mode de protection pour
le commerce loyal et honnte, que la marque obligatoire.

Mais on dira: La marque obligatoire est contraire  la libert.
Permettez que je m'explique sur ce point, car il est dlicat et grave.

J'aime la libert, je sais qu'elle est bonne; je ne me borne pas a
dire qu'elle est bonne, je le crois, je le sais; je suis prt  me
dvouer pour cette conviction. La libert a ses abus et ses prils.
Mais  ct des abus elle a ses bienfaits,  ct des prils elle a la
gloire. J'aime donc la libert, je la crois bonne en toute occasion.
Je veux la libert du bon commerce; j'admettrais mme, s'il en tait
besoin, la libert du mauvais commerce, quoique ce soit,  mon avis,
la libert de la ronce et de l'ivraie. Mais, messieurs, je ne pense
pas que, dans la question de la marque obligatoire, la libert soit le
moins du monde compromise.

Il existe un commerce, il existe une industrie qui est soumise  la
marque obligatoire; ce commerce, je vais le nommer tout de suite,
c'est la presse, c'est la librairie. Il n'existe pas un papier
imprim, quel qu'il soit, dans quelque but que ce soit, sous quelque
dnomination que ce soit, si insignifiant qu'il puisse tre, il
n'existe pas un papier imprim qui ne doive, aux termes des lois qui
nous rgissent, porter le nom de l'imprimeur et son adresse. Qu'est-ce
que cela? C'est la marque obligatoire. Avez-vous entendu dire que
la marque obligatoire ait supprim la libert de la presse?
(_Mouvement._)

Je ne sache pas d'argument plus fort que celui-ci; car voici une
libert publique, la plus importante de toutes, la plus vitale,
qui fonctionne parmi nous sous l'empire de la marque obligatoire,
c'est--dire de cet obstacle qu'on objecte comme devant ruiner une
autre libert dans ce qu'elle a de plus essentiel et de meilleur. Il
est donc vident que puisque la marque obligatoire ne gne dans aucun
de ses dveloppements la plus prcieuse de nos liberts, elle n'aura
aucun effet funeste, ni mme aucun effet fcheux sur la libert
commerciale. J'ajoute qu' mon avis libert implique responsabilit.
La marque obligatoire, c'est la signature; la marque obligatoire,
c'est la responsabilit. Eh bien, messieurs les pairs, je suis de
ceux qui ne veulent pas qu'on jouisse de la libert sans subir la
responsabilit. (_Mouvement_.)

Je voterai pour la marque obligatoire.

       *       *       *       *       *

Je vois la chambre fatigue, je ne crois pas au succs de
l'amendement, et cependant je crois devoir insister. Messieurs, c'est
que ma conviction est profonde.

La marque facultative peut-elle avoir ce rare rsultat de sparer en
deux parts le bon et le mauvais commerce, le commerce loyal et le
commerce frauduleux? Si je le pensais, je n'hsiterais pas  me
rallier au systme du gouvernement et de la commission. Mais je ne le
pense pas.

Dans mon opinion, la marque facultative est une prcaution illusoire.
Pourquoi? Messieurs les pairs, c'est que l'industrie n'est pas libre;
non, l'industrie n'est pas libre devant le commerce. Notez ceci:
l'industrie a un intrt, le commerce croit souvent en avoir un autre.
Quel est l'intrt de l'industrie? Donner d'abord de bons produits,
et, s'il se peut, des produits excellents, et, s'il se peut, dans les
cas o l'industrie touche  l'art, des produits admirables. Ceci est
l'intrt de l'industrie, ceci est aussi l'intrt de la nation. Quel
est l'intrt du commerce? Vendre, vendre vite, vendre souvent au
hasard, souvent  bon march et  vil prix. A vil prix! c'est
fort cher. Pour cela, que faut-il au commerce, je dis au commerce
frauduleux que je voudrais dtruire? Il lui faut des produits
frelats, falsifis, chtifs, misrables, cotant peu et pouvant,
erreur fatale du reste, rapporter beaucoup. Que fait le commerce
dloyal? il impose sa loi  l'industrie. Il commande, l'industrie
obit. Il le faut bien. L'industrie n'est jamais face  face avec le
consommateur. Entre elle et le consommateur il y a un intermdiaire,
le marchand; ce que le marchand veut, le fabricant est contraint de
le vouloir. Messieurs, prenez garde! Le commerce frauduleux qui n'a
malheureusement que trop d'extension, ne voudra pas de la marque
facultative; il ne voudra aucune marque. L'industrie gmira et cdera.
La marque obligatoire serait une arme. Donnez cette arme, donnez cette
dfense  l'industrie loyale contre le commerce dloyal. Je vous
le dis, messieurs les pairs, je vous le dis en prsence des faits
dplorables que vous ont cits plusieurs nobles membres de cette
Chambre, en prsence des dbouchs qui se ferment, en prsence des
marchs trangers qui ne s'ouvrent plus, en prsence de la diminution
du salaire qui frappe l'ouvrier, et de la falsification des denres
qui frappe le consommateur; je vous le dis avec une conviction
croissante, devant la concurrence intrieure, devant la concurrence
extrieure surtout, messieurs les pairs, fondez la sincrit
commerciale! (_Mouvement._)

Mettez la marque obligatoire dans la loi.

L'industrie franaise est une richesse nationale. Le commerce loyal
tend  lever l'industrie; le commerce frauduleux tend  l'avilir et 
la dgrader. Protgez le commerce loyal, frappez le commerce dloyal.




ASSEMBLE CONSTITUANTE

1848-1849.


NOTE 3

SECOURS AUX THTRES

17 juillet 1848.


A la suite des fatales journes de juin 1848, les thtres de Paris
furent ferms. Cette clture, qui semblait devoir se prolonger
indfiniment, tait une calamit de plus ajoute aux autres calamits
publiques. La ruine des thtres tait imminente. M. Victor Hugo
sentit l'urgence de leur situation et leur vint en aide. Il convoqua
une runion spciale des reprsentants de Paris dans le 1er bureau,
leur demanda d'appuyer un projet de dcret qu'il se chargeait de
prsenter et qui allouait une subvention d'un million aux thtres,
pour les mettre  mme de rouvrir. La proposition fut vivement
dbattue. Un membre accusa l'auteur du projet de dcret de vouloir
_faire du bruit_. M. Victor Hugo s'cria:


Ce que je veux, ce n'est pas du bruit, comme vous dites, c'est du
pain! du pain pour les artistes, du pain pour les ouvriers, du pain
pour les vingt mille familles que les thtres alimentent! Ce que je
veux, c'est le commerce, c'est l'industrie, c'est le travail, vivifis
par ces ruisseaux de sve qui jaillissent des thtres de Paris! c'est
la paix publique, c'est la srnit publique, c'est la splendeur de la
ville de Paris, c'est l'clat des lettres et des arts, c'est la venue
des trangers, c'est la circulation de l'argent, c'est tout ce que
rpandent d'activit, de joie, de sant, de richesse, de civilisation,
de prosprit, les thtres de Paris ouverts. Ce que je ne veux pas,
c'est le deuil, c'est la dtresse, c'est l'agitation, c'est l'ide
de rvolution et d'pouvant que contiennent ces mots lugubres: Les
thtres de Paris sont ferms! Je l'ai dit  une autre poque et dans
une occasion pareille, et permettez-moi de le redire: Les thtres
ferms, c'est le drapeau noir dploy.

Eh bien, je voudrais que vous, vous les reprsentants de Paris, vous
vinssiez dire  cette portion de la majorit qui vous inquite:
Osez dployer ce drapeau noir! osez abandonner les thtres! Mais,
sachez-le bien, qui laisse fermer les thtres fait fermer les
boutiques! Sachez-le bien, qui laisse fermer les thtres de Paris,
fait une chose que nos plus redoutables annes n'ont pas faite; que
l'invasion n'a pas faite, que 93 n'a pas faite! Qui ferme les thtres
de Paris teint le feu qui claire, pour ne plus laisser resplendir
que le feu qui incendie! Osez prendre cette responsabilit!

Messieurs, cette question des thtres est maintenant un ct, un ct
bien douloureux, de la grande question des dtresses publiques. Ce que
nous invoquons ici, c'est encore le principe de l'assistance. Il y a
l, autour de nous, je vous le rpte, vingt mille familles qui nous
demandent de ne pas leur ter leur pain! Le plus dplorable tmoignage
de la duret des temps que nous traversons, c'est que les thtres,
qui n'avaient jamais fait partie que de notre gloire, font aujourd hui
partie de notre misre.

Je vous en conjure, rflchissez-y. Ne dsertez pas ce grand intrt.
Faites de moi ce que vous voudrez; je suis prt  monter  la tribune,
je suis prt  combattre, _ la poupe,  la proue, o l'on voudra,
n'importe_; mais ne reculons pas! Sans vous, je ne suis rien; avec
vous, je ne crains rien! Je vous supplie de ne pas repousser la
proposition.


La proposition, appuye par la presque unanimit des reprsentants de
la Seine et adopte par le comit de l'intrieur, fut accepte par
le gouvernement, qui rduisit  six cent mille francs la subvention
propose. M. Victor Hugo, nomm prsident et rapporteur d'une
commission spciale charge d'examiner le projet de dcret, et
compose de MM. Lon de Maleville, Bixio et variste Bavoux, dposa au
nom du comit de l'intrieur et lut en sance publique, le 17 juillet,
le rapport suivant:


Citoyens reprsentants,

Dans les graves conjonctures o nous sommes, en examinant le projet de
subvention aux thtres de Paris, votre comit de l'intrieur et la
commission qu'il a nomme ont eu le courage d'carter toutes les
hautes considrations d'art, de littrature, de gloire nationale, qui
viendraient si naturellement en aide au projet, que nous conservons du
reste, et que nous ferons certainement valoir  l'occasion dans des
temps meilleurs; le comit, dis-je, a eu le courage d'carter toutes
ces considrations pour ne se proccuper de la mesure propose qu'au
point de vue de l'utilit politique.

C'est  ce point de vue unique d'une grande et vidente utilit
politique et immdiate, que nous avons l'honneur de vous proposer
l'adoption de la mesure.

Les thtres de Paris sont peut-tre les rouages principaux de ce
mcanisme compliqu qui met en mouvement le luxe de la capitale et les
innombrables industries que ce luxe engendre et alimente; mcanisme
immense et dlicat, que les bons gouvernements entretiennent avec
soin, qui ne s'arrte jamais sans que la misre naisse  l'instant
mme, et qui, s'il venait jamais  se briser, marquerait l'heure
fatale o les rvolutions sociales succdent aux rvolutions
politiques.

Les thtres de Paris, messieurs, donnent une notable impulsion
 l'industrie parisienne, qui,  son tour, communique la vie 
l'industrie des dpartements. Toutes les branches du commerce
reoivent quelque chose du thtre. Les thtres de Paris font vivre
directement dix mille familles, trente ou quarante mtiers divers,
occupant chacun des centaines d'ouvriers, et versent annuellement dans
la circulation une somme qui, d'aprs des chiffres incontestables, ne
peut gure tre value  moins de vingt ou trente millions.

La clture des thtres de Paris est donc une vritable catastrophe
commerciale qui a toutes les proportions d'une calamit publique. Les
faire vivre, c'est vivifier toute la capitale. Vous avez accord, il
y a peu de jours, cinq millions  l'industrie du btiment; accorder
aujourd'hui un subside aux thtres, c'est appliquer le mme principe,
c'est pourvoir aux mmes ncessits politiques. Si vous refusiez
aujourd'hui ces six cent mille francs  une industrie utile, vous
auriez dans un mois plusieurs millions  ajouter  vos aumnes.

D'autres considrations font encore ressortir l'importance politique
de la mesure qui rouvrirait nos thtres. A une poque comme la ntre,
o les esprits se laissent entraner, dans cette espce de lassitude
et de dsoeuvrement qui suit les rvolutions,  toutes les motions,
et quelquefois  toutes les violences de la fivre politique, les
reprsentations dramatiques sont une distraction souhaitable, et
peuvent tre une heureuse et puissante diversion. L'exprience a
prouv que, pour le peuple parisien en particulier, il faut le dire
 la louange de ce peuple si intelligent, le thtre est un calmant
efficace et souverain.

Ce peuple, pareil  tant d'gards au peuple athnien, se tourne
toujours volontiers, mme dans les jours d'agitation, vers les joies
de l'intelligence et de l'esprit. Peu d'attroupements rsistent 
un thtre ouvert; aucun attroupement ne rsisterait  un spectacle
gratis.

L'utilit politique de la mesure de la subvention aux thtres est
donc dmontre. Il importe que les thtres de Paris rouvrent et
se soutiennent, et l'tat consulte un grand intrt public en leur
accordant un subside qui leur permettra de vivre jusqu' la saison
d'hiver, o leur prosprit renatra, nous l'esprons, et sera  la
fois un tmoignage et un lment de la prosprit gnrale.

Cela pos, ce grand intrt politique une fois constat, votre comit
a d rechercher les moyens d'arriver srement  ce but: faire vivre
les thtres jusqu' l'hiver. Pour cela, il fallait avant tout
qu'aucune partie de la somme vote par vous ne pt tre dtourne de
sa destination, et consacre, par exemple,  payer les dettes que les
thtres ont contractes depuis cinq mois qu'ils luttent avec le plus
honorable courage contre les difficults de la situation. Cet argent
est destin  l'avenir et non au pass. Il ne pourra tre revendiqu
par aucun crancier. Votre comit vous propose de dclarer les sommes
alloues aux thtres par le dcret incessibles et insaisissables.

Les sommes ne seraient verses aux directeurs des thtres que sous
des conditions acceptes par eux, ayant toutes pour objet la meilleure
exploitation de chaque thtre en particulier, et que les directeurs
seraient tenus d'observer sous peine de perdre leur droit 
l'allocation.

Quant aux sommes en elles-mmes, votre comit en a examin
soigneusement la rpartition. Cette rpartition a t modifie pour
quelques thtres, d'accord avec M. le ministre de l'intrieur, et
toujours dans le but d'utilit positive qui a proccup votre comit.

L'allocation de 170,000 francs a t conserve  l'Opra dont la
prosprit se lie si troitement  la paix de la capitale. La part du
Vaudeville a t porte  24,000 francs, sous la condition que les
directeurs ne ngligeront rien pour rendre  ce thtre son ancienne
prosprit, et pour y ramener la troupe excellente que tout Paris y
applaudissait dans ces derniers temps.

Un thtre oubli a t rtabli dans la nomenclature, c'est le thtre
Beaumarchais, c'est--dire le thtre spcial du 8e arrondissement et
du faubourg Saint-Antoine. L'assemble s'associera  la pense qui a
voulu favoriser la rouverture de ce thtre.

Voici cette rpartition, telle qu'elle est indique et arrte dans
l'expos des motifs qui vous a t distribu ce matin:

    Pour l'Opra, Thtre de la Nation 170,000 fr.
    Pour le Thtre de la Rpublique   105,000
    Pour l'Opra-Comique                80,000
    Pour l'Odon                        45,000
    Pour le Gymnase                     30,000
    Pour la Porte-Saint-Martin          35,000
    Pour le Vaudeville                  24,000
    Pour les Varits                   24,000
    Pour le Thtre Montansier          15,000
    Pour l'Ambigu-Comique               25,000
    Pour la Gat                       25,000
    Pour le Thtre-Historique          27,000
    Pour le Cirque                       4,000
    Pour les Folies-Dramatiques         11,000
    Pour les Dlassements-Comiques      11,000
    Pour le Thtre Beaumarchais        10,000
    Pour le Thtre Lazary               4,000
    Pour le Thtre des Funambules       5,000
    Pour le Thtre du Luxembourg        5,000
    Pour les thtres de la banlieue    10,000
    Pour l'Hippodrome                    5,000
    Pour ventualits                   10,000

  Total                                680,000 fr.

Le comit a cru ncessaire d'ajouter aux subventions rparties une
somme de 10,000 francs destine  des allocations ventuelles qu'il
est impossible de ne pas prvoir en pareille matire.

Afin de multiplier les prcautions et de rendre tout abus impossible,
votre comit, d'accord avec le ministre, vous propose d'ordonner, par
l'article 2 du dcret, que la distribution de la somme affrente 
chaque thtre sera faite de quinzaine en quinzaine, par cinquimes,
jusqu'au 1er octobre. Les deux tiers au moins de la somme seront
affects au payement des artistes, employs et gagistes des thtres.
Enfin, le ministre rendra compte de mois en mois de l'excution du
dcret  votre comit de l'intrieur.

Un dcret spcial avait t prsent pour le Thtre de la Nation; le
comit, ne voyant aucun motif  ce double emploi, a fondu les deux
dcrets en un seul.

Le crdit total allou par les deux dcrets ainsi runis s'lve 
680,000 francs.

Par toutes les considrations que nous venons d'exposer devant vous,
nous esprons, messieurs, que vous voudrez bien voter ce dcret dont
vous avez dj reconnu et dclar l'urgence. Il faut que tous les
symptmes de la confiance et de la scurit reparaissent; il faut que
les thtres rouvrent; il faut que la population reprenne sa srnit
en retrouvant ses plaisirs. Ce qui distrait les esprits les apaise.
Il est temps de remettre en mouvement tous les moteurs du luxe, du
commerce, de l'industrie, c'est--dire tout ce qui produit le travail,
tout ce qui dtruit la misre; les thtres sont un de ces moteurs.

Que les trangers se sentent rappels  Paris par le calme rtabli;
qu'on voie des passants dans les rues la nuit, des voitures qui
roulent, des boutiques ouvertes, des cafs clairs; qu'on puisse
rentrer tard chez soi; les thtres vous restitueront toutes ces
liberts de la vie parisienne, qui sont les indices mmes de la
tranquillit publique. Il est temps de rendre sa physionomie vivante,
anime, paisible,  cette grande ville de Paris, qui porte avec
accablement, depuis un mois bientt, le plus douloureux de tous les
deuils, le deuil de la guerre civile!

Et permettez au rapporteur de vous le dire en terminant, messieurs, ce
que vous ferez en ce moment sera utile pour le prsent et fcond pour
l'avenir. Ce ne sera pas un bienfait perdu; venez en aide au thtre,
le thtre vous le rendra. Votre encouragement sera pour lui un
engagement. Aujourd'hui, la socit secourt le thtre, demain le
thtre secourra la socit. Le thtre, c'est l sa fonction et son
devoir, moralise les masses en mme temps qu'il enrichit la cit. 11
peut beaucoup sur les imaginations; et, dans des temps srieux comme
ceux o nous sommes, les auteurs dramatiques, libres dsormais,
comprendront plus que jamais, n'en doutez pas, que faire du thtre
une chaire de vrit et une tribune d'honntet, pousser les coeurs
vers la fraternit, lever les esprits aux sentiments gnreux par le
spectacle des grandes choses, infiltrer dans le peuple la vertu et
dans la foule la raison, enseigner, apaiser, clairer, consoler, c'est
la plus pure source de la renomme, c'est la plus belle forme de la
gloire!

La subvention aux thtres fut vote. Les thtres rouvrirent.


NOTE 4

SECOURS AUX TRANSPORTS

14 aot 1848.

Immdiatement aprs les journes de juin, M. Victor Hugo se proccupa
du sort fait aux transports. Il appela tous les hommes de bonne
volont, dans toutes les nuances de l'assemble,  leur venir en aide.
Il organisa dans ce but une runion spciale en dehors de tous les
partis.

Voici en quels termes le fait est racont dans _la Presse_ du 14 aot
1848:


Tous les hommes politiques ne sont pas en dclin, heureusement! Au
premier rang de ceux qu'on a vus grandir par le courage qu'ils ont
dploy sous la grle des balles dans les tristes journes de juin,
par la fermet conciliante qu'ils ont apporte  la tribune, et enfin
par l'lan d'une fraternit sincre telle que nous la concevons, telle
que nous la ressentons, nous aimons  signaler un de nos illustres
amis, Victor Hugo, devant lequel plus d'une barricade s'est abaisse,
et que la libert de la presse a trouv debout  la tribune au jour
des interpellations adresses  M. le gnral Cavaignac.

M. Victor Hugo vient encore de prendre une noble initiative dont nous
ne saurions trop le fliciter. Il s'agit de visiter les dtenus de
juin. Cette proposition a motiv la runion spontane d'un certain
nombre de reprsentants dans l'un des bureaux de l'assemble
nationale; nous en empruntons les dtails au journal l'_vnement_:

La runion se composait dj de MM. Victor Hugo, Lagrange, l'vque
de Langres, Montalembert, David (d'Angers), Galy-Gazalat, Flix
Pyat, Edgar Quinet, La Rochejaquelein, Demesmay, Mauvais, de Vog,
Crmieux, de Falloux, Xavier Durrieu, Considrant, le gnral Laydet,
Vivien, Portalis, Chollet, Jules Favre, Wolowski, Babaud-Laribire,
Antony Thouret.

M. Victor Hugo a expos l'objet de la runion. Il a dit:

Qu'au milieu des runions qui se sont produites au sein de
l'assemble, et qui s'occupent toutes avec un zle louable, et selon
leur opinion consciencieuse, des grands intrts politiques du pays,
il serait utile qu'une runion se formt qui n'et aucune couleur
politique, qui rsumt toute sa pense dans le seul mot _fraternit_,
et qui et pour but unique l'apaisment des haines et le soulagement
des misres nes de la guerre civile.

Cette runion se composerait d'hommes de toutes les nuances, qui
oublieraient, en y entrant,  quel parti ils appartiennent, pour ne
se souvenir que des souffrances du peuple et des plaies de la France.
Elle aurait, sans le vouloir et sans le chercher, un but politique de
l'ordre le plus lev; car soulager les malheurs de la guerre civile
dans le prsent, c'est teindre les fureurs de la guerre civile dans
l'avenir. L'assemble nationale est anime des intentions les plus
patriotiques; elle veut punir les vrais coupables et amender les
gars, mais elle ne veut rien au del de la svrit strictement
ncessaire, et, certainement,  ct de sa svrit, elle cherchera
toujours les occasions de faire sentir sa paternit. La runion
projete provoquerait, selon les faits connus et les besoins qui se
manifesteraient, la bonne volont gnreuse de l'assemble.

Cette runion ne se compose encore que de membres qui se sont
spontanment rapprochs et qui appartiennent  toutes les opinions
reprsentes dans l'assemble; mais elle admettrait avec empressement
tous les membres qui auraient du temps  donner aux travaux de
fraternit qu'elle s'impose. Son premier soin serait de visiter les
forts, en ayant soin de ne s'immiscer dans aucune des attributions du
pouvoir judiciaire ou du pouvoir administratif. Elle se proccuperait
de tout ce qui peut, sans dsarmer, bien entendu, ni nerver l'action
de la loi, adoucir la situation des prisonniers et le sort de leurs
familles.

En ce qui touche ces malheureuses familles, la runion rechercherait
les moyens d'assurer l'excution du dcret qui leur rserve le droit
de suivre les transports, et qui, videmment n'a pas voulu que ce
droit ft illusoire ou onreux pour les familles pauvres. Le gnral
Cavaignac, consult par M. Victor Hugo, a pleinement approuv cette
pense, a compris que la prudence s'y concilierait avec l'intention
fraternelle et l'unit politique, et a promis de faciliter, par tous
les moyens en son pouvoir, l'accs et la visite des prisons aux
membres de la runion; ce sera pour eux une occupation fatigante et
pnible, mais que le sentiment du bien qu'ils pourront faire leur
rendra douce.

En terminant, M. Victor Hugo a exprim le voeu que la runion mt 
sa tte et choist pour son prsident l'homme vnrable qu'elle compte
parmi ses membres, et qui joint au caractre sacr de reprsentant
le caractre sacr d'vque, M. Parisis, vque de Langres. Ainsi le
double but vanglique et populaire sera admirablement exprim par la
personne mme de son prsident. La fraternit est le premier mot de
l'vangile et le dernier mot de la dmocratie.

La runion a compltement adhr  ces gnreuses paroles. Elle a
aussitt constitu son bureau, qui est ainsi compos:

Prsident, M. Parisis, vque de Langres; vice-prsident, M. Victor
Hugo; secrtaire, M. Xavier Durrieu.

La runion s'est spare, aprs avoir charg MM. Parisis, Victor Hugo
et Xavier Durrieu de demander au gnral Cavaignac, pour les membres
de la runion, l'autorisation de se rendre dans les forts et les
prisons de Paris.


NOTE 5.

LA QUESTION DE DISSOLUTION


En janvier 1849, la question de dissolution se posa. L'assemble
constituante discuta la proposition Rateau. Dans la discussion
pralable des bureaux, M. Victor Hugo pronona, le 15 janvier, un
discours que la stnographie a conserv. Le voici:


M. VICTOR HUGO.--Posons la question.

Deux souverainets sont en prsence.

Il y a d'un ct l'assemble, de l'autre le pays

D'un ct l'assemble. Une assemble qui a rendu  Paris,  la
France,  l'Europe, au monde entier, un service, un seul, mais il est
considrable; en juin, elle a fait face  l'meute, elle a sauv la
dmocratie. Car une portion du peuple n'a pas le droit de rvolte
contre le peuple tout entier. C'est l le titre de cette assemble.
Ce titre serait plus beau si la victoire et t moins dure. Les
meilleurs vainqueurs sont les vainqueurs clments. Pour ma part,
j'ai combattu l'insurrection anarchique et j'ai blm la rpression
soldatesque. Du reste, cette assemble, disons-le, a plutt essay de
grandes choses qu'elle n'en a fait. Elle a eu ses fautes et ses torts,
ce qui est l'histoire des assembles et ce qui est aussi l'histoire
des hommes. Un peu de bon, pas mal de mdiocre, beaucoup de mauvais.
Quant  moi, je ne veux me rappeler qu'une chose, la conduite
vaillante de l'assemble en juin, son courage, le service rendu. Elle
a bien fait son entre; il faut maintenant qu'elle fasse bien sa
sortie.

De l'autre ct, dans l'autre plateau de la balance, il y a le pays.
Qui doit l'emporter? (_Rclamations._) Oui, messieurs, permettez-moi
de le dire dans ma conviction profonde, c'est le pays qui demande
votre abdication. Je suis net, je ne cherche pas  tre nomm
commissaire, je cherche  dire la vrit. Je sais que chaque parti a
une pente  s'intituler le pays. Tous, tant que nous sommes, nous nous
enivrons bien vite de nous-mmes et nous avons bientt fait de crier:
Je suis la France! C'est un tort quand on est fort, c'est un ridicule
quand on est petit. Je tacherai de ne point donner dans ce travers,
j'userai fort peu des grands mots; mais, dans ma conviction loyale,
voici ce que je pense: L'an dernier,  pareille poque, qui est-ce
qui voulait la rforme? Le pays. Cette anne, qui est-ce qui veut la
dissolution de la chambre? Le pays. Oui, messieurs, le pays nous dit:
retirez-vous. Il s'agit de savoir si l'assemble rpondra: je reste.

Je dis qu'elle ne le peut pas, et j'ajoute qu'elle ne le doit pas.

J'ajoute encore ceci. Le pays doit du respect  l'assemble, mais
l'assemble doit du respect au pays.

Messieurs, ce mot, le pays, est un formidable argument; mais il n'est
pas dans ma nature d'abuser d'aucun argument. Vous allez voir que je
n'abuse pas de celui-ci.

Suffit-il que la nation dise brusquement, inopinment,  une
assemble,  un chef d'tat,  un pouvoir: va-t'en! pour que ce
pouvoir doive s'en aller?

Je rponds: non!

Il ne suffit pas que la nation ait pour elle la souverainet, il faut
qu'elle ait la raison.

Voyons si elle a la raison.

Il y a en rpublique deux cas, seulement deux cas o le pays peut dire
 une assemble de se dissoudre. C'est lorsqu'il a devant lui une
assemble lgislative dont le terme est arriv, ou une assemble
constituante dont le mandat est puis.

Hors de l, le pays, le pays lui-mme peut avoir la force, il n'a pas
le droit.

L'assemble lgislative dont la dure constitutionnelle n'est pas
acheve, l'assemble constituante dont le mandat n'est pas accompli
ont le droit, ont le devoir de rpondre au pays lui-mme: non! et de
continuer, l'une sa fonction, l'autre son oeuvre.

Toute la question est donc l. Je la prcise, vous voyez. La
Constituante de 1848 a-t-elle puis son mandat? a-t-elle termin son
oeuvre? Je crois que oui, vous croyez que non.

UNE VOIX.--L'assemble n'a point puis son mandat.

M. VICTOR HUGO.--Si ceux qui veulent maintenir l'assemble parviennent
 me prouver qu'elle n'a point fait ce qu'elle avait  faire, et que
son mandat n'est point accompli, je passe de leur bord  l'instant
mme.

Examinons.

Qu'est-ce que la constituante avait  faire? Une constitution.

La constitution est faite.

LE MME MEMBRE.--Mais, aprs la constitution, il faut que l'assemble
fasse les lois organiques.

M. VICTOR HUGO.--Voici le grand argument, faire les lois organiques!

Entendons-nous.

Est-ce une ncessit ou une convenance?

Si les lois organiques participent du privilge de la constitution,
si, comme la constitution, qui n'est sujette qu' une seule
rserve, la sanction du peuple et le droit de rvision, si comme la
constitution, dis-je, les lois organiques sont souveraines,
inviolables, au-dessus des assembles lgislatives, au-dessus des
codes, places  la fois  la base et au fate, oh! alors, il n'y
a pas de question, il n'y a rien  dire, il faut les faire, il y a
ncessit. Vous devez rpondre au pays qui vous presse: attendez! nous
n'avons pas fini! les lois organiques ont besoin de recevoir de
nous le sceau du pouvoir constituant. Et alors, si cela est, si nos
adversaires ont raison, savez-vous ce que vous avez fait vendredi en
repoussant la proposition Rateau? vous avez manqu  votre devoir!

Mais si les lois organiques par hasard ne sont que des lois comme les
autres, des lois modifiables et rvocables, des lois que la prochaine
assemble lgislative pourra citer  sa barre, juger et condamner,
comme le gouvernement provisoire a condamn les lois de la monarchie,
comme vous avez condamn les dcrets du gouvernement provisoire, si
cela est, o est la ncessit de les faire?  quoi bon dvorer le
temps de la France pour jeter quelques lois de plus  cet apptit de
rvocation qui caractrise les nouvelles assembles?

Ce n'est donc plus qu'une question de convenance. Mon Dieu! je suis
de bonne composition, si nous vivions dans un temps calme, et si cela
vous tait bien agrable, cela me serait gal. Oui, vous trouvez
convenable que les rdacteurs du texte soient aussi les rdacteurs du
commentaire, que ceux qui ont fait le livre fassent aussi les notes,
que ceux qui ont bti l'difice pavent aussi les rues  l'entour, que
le thorme constitutionnel fasse pntrer son unit dans tous ses
corollaires; aprs avoir t lgislateurs constituants, il vous plat
d'tre lgislateurs organiques; cela est bien arrang, cela est plus
rgulier, cela va mieux ainsi. En un mot, vous voulez faire les lois
organiques; pourquoi? pour la symtrie.

Ah! ici, messieurs, je vous arrte. Pour une assemble constituante,
o il n'y a plus de ncessit il n'y a plus de droit. Car du moment o
votre droit s'clipse, le droit du pays reparat.

Et ne dites pas que si l'on admet le droit de la nation en ce moment,
il faudra l'admettre toujours,  chaque instant et dans tous les cas,
que dans six mois elle dira au prsident de se dmettre et que dans un
an elle criera  la lgislative de se dissoudre. Non! la constitution,
une fois sanctionne par le peuple, protgera le prsident et
la lgislative. Rflchissez. Voyez l'abme qui spare les deux
situations. Savez-vous ce qu'il faut en ce moment pour dissoudre
l'assemble constituante? Un vote, une boule dans la bote du
scrutin. Et savez-vous ce qu'il faudrait pour dissoudre l'assemble
lgislative? Une rvolution.

Tenez, je vais me faire mieux comprendre encore: faites une hypothse,
reculez de quelques mois en arrire, reportez-vous  l'poque o
vous tiez en plein travail de constitution, et supposez qu'en ce
moment-l, au milieu de l'oeuvre bauche, le pays, impatient ou
gar, vous et cri: Assez! le mandant brise le mandat; retirez-vous!

Savez-vous, moi qui vous parle en ce moment, ce que je vous eusse dit
alors?

Je vous eusse dit: Rsistez!

Rsister!  qui?  la France?

Sans doute.

Notre devoir et t de dire au peuple:--Tu nous as donn un mandat,
nous ne te le rapporterons pas avant de l'avoir rempli. Ton droit
n'est plus en toi, mais en nous. Tu te rvoltes contre toi-mme; car
nous, c'est toi. Tu es souverain, mais tu es factieux. Ah! tu veux
refaire une rvolution? tu veux courir de nouveau les chances
anarchiques et monarchiques? Eh bien! puisque tu es  la fois le plus
fort et le plus aveugle, rouvre le gouffre, si tu l'oses, nous y
tomberons, mais tu y tomberas aprs nous.

Voil ce que vous eussiez dit, et vous ne vous fussiez pas spars.

Oui, messieurs, il faut savoir dans l'occasion rsister  tous
les souverains, aux peuples aussi bien qu'aux rois. Le respect de
l'histoire est  ce prix.

Eh bien! moi, qui il y a trois mois vous eusse dit: rsistez!
aujourd'hui je vous dis: cdez!

Pourquoi?

Je viens de vous l'expliquer.

Parce qu'il y a trois mois le droit tait de votre ct, et
qu'aujourd'hui il est du ct du pays.

Et ces dix ou onze lois organiques que vous voulez faire, savez-vous?
vous ne les ferez mme pas, vous les bclerez. O trouverez-vous
le calme, la rflexion, l'attention, le temps pour examiner les
questions, le temps pour les laisser mrir? Mais telle de ces lois
est un code! mais c'est la socit tout entire  refaire! Onze lois
organiques, mais il y en a pour onze mois! Vous aurez vcu presque un
an. Un an, dans des temps comme ceux-ci, c'est un sicle, c'est l une
fort belle longvit rvolutionnaire. Contentez-vous-en.

Mais on insiste, on s'irrite, on fait appel  nos fierts. Quoi! nous
nous retirons parce qu'un flot d'injures monte jusqu' nous! Nous
cdons  un _quinze mai moral!_ l'assemble nationale se laisse
chasser! Messieurs, l'assemble chasse! Comment? par qui? Non, j'en
appelle  la dignit de vos consciences, vous ne vous sentez pas
chasss! Vous n'avez pas donn les mains  votre honte! Vous vous
retirez, non devant les voies de fait des partis, non devant les
violences des factions, mais devant la souverainet de la nation.
L'assemble se laisser chasser! Ah! ce degr d'abaissement rendrait sa
condamnation lgitime, elle la mriterait pour y avoir consenti! Il
n'en est rien, messieurs, et la preuve, c'est qu'elle s'en irait
mprise, et qu'elle s'en ira respecte!

Messieurs, je crois avoir ruin les objections les unes aprs les
autres. Me voici revenu  mon point de dpart, le pays a pour lui le
droit, et il a pour lui la raison. Considrez qu'il souffre, qu'il
est, depuis un an bientt, tendu sur le lit de douleur d'une
rvolution; il veut changer de position, passez-moi cette comparaison
vulgaire, c'est un malade qui veut se retourner du ct droit sur le
ct gauche.

UN MEMBRE ROYALISTE.--Non, du ct gauche sur le ct droit.
(_Sourires._)

M. VICTOR HUGO.--C'est vous qui le dites, ce n'est pas moi. (_On
rit._) Je ne veux, moi, ni anarchie ni monarchie. Messieurs, soyons
des hommes politiques et considrons la situation. Elle nous dicte
notre conduite. Je ne suis pas de ceux qui ont fait la rpublique, je
ne l'ai pas choisie, mais je ne l'ai pas trahie. J'ai la confiance que
dans toutes mes paroles vous sentez l'honnte homme. Votre attention
me prouve que vous voyez bien que c'est une conscience qui vous parle,
je me sens le droit de m'adresser  votre coeur de bons citoyens.
Voici ce que je vous dirai: Vous avez sauv le prsent, maintenant ne
compromettez pas l'avenir! Savez-vous quel est le mal du pays en
ce moment? C'est l'inquitude, c'est l'anxit, c'est le doute du
lendemain. Eh bien, vous les chefs du pays, ses chefs momentans, mais
rels, donnez-lui le bon exemple, montrez de la confiance, dites-lui
que vous croyez au lendemain, et prouvez-le-lui! Quoi! vous aussi,
vous auriez peur! Quoi! vous aussi, vous diriez: que va-t-il arriver?
Vous craindriez vos successeurs! La constituante redouterait la
lgislative? Non, votre heure est fixe et la sienne est venue, les
temps qui approchent ne vous appartiennent pas. Sachez le comprendre
noblement. Dfrez au voeu de la France. Ne passez pas de la
souverainet  l'usurpation. Je le rpte, donnons le bon exemple,
retirons-nous  temps et  propos, et croyons tous au lendemain! Ne
disons pas, comme je l'ai entendu dclarer, que notre disparition sera
une rvolution. Comment! dmocrates, vous n'auriez pas foi dans la
dmocratie? Eh bien, moi patriote, j'ai foi dans la patrie. Je voterai
pour que l'assemble se spare au terme le plus prochain.


NOTE 6

ACHVEMENT DU LOUVRE

Fvrier 1849.

M. VICTOR HUGO.--Je suis favorable au projet. J'y vois deux choses,
l'intrt de l'tat, l'intrt de la ville de Paris.

Certes, crer dans la capitale une sorte d'difice mtropolitain de
l'intelligence, installer la pense l o tait la royaut, remplacer
une puissance par une puissance, o tait la splendeur du trne mettre
le rayonnement du gnie, faire succder  la grandeur du pass ce qui
fait la grandeur du prsent et ce qui fera la beaut de l'avenir,
conserver  cette mtropole de la pense ce nom de Louvre, qui veut
dire souverainet et gloire; c'est l, messieurs, une ide haute et
belle. Maintenant, est-ce une ide utile?

Je n'hsite pas; je rponds: Oui.

Quoi! vivifier Paris, embellir Paris, ajouter encore  la haute ide
de civilisation que Paris reprsente, donner d'immenses travaux sous
toutes les formes  toutes les classes d'ouvriers, depuis l'artisan
jusqu' l'artiste, donner du pain aux uns, de la gloire aux autres,
occuper et nourrir le peuple avec une ide, lorsque les ennemis de la
paix publique cherchent  l'occuper, je ne dis pas  le nourrir, avec
des passions, est-ce que ce n'est pas l une pense utile?

Mais l'argent? cela cotera fort cher. Messieurs, entendons-nous,
j'aime la gloire du pays, mais sa bourse me touche. Non-seulement je
ne veux pas grever le budget, mais je veux,  tout prix, l'allger.
Si le projet, quoiqu'il me semble beau et utile, devait entraner une
charge pour les contribuables, je serais le premier  le repousser.
Mais, l'expos des motifs vous le dit, on peut faire face  la dpense
par des alinations peu regrettables d'une portion du domaine de
l'tat qui cote plus qu'elle ne rapporte.

J'ajoute ceci. Cet t, vous votiez des sommes considrables pour des
rsultats nuls, uniquement dans l'intention de faire travailler
le peuple. Vous compreniez si bien la haute importance morale et
politique du travail, que la seule pense d'en donner vous suffisait.
Quoi! vous accordiez des travaux striles, et aujourd'hui vous
refuseriez des travaux utiles?

Le projet peut tre amlior. Ainsi, il faudrait conserver toutes les
menuiseries de la bibliothque actuelle, qui sont fort belles et
fort prcieuses. Ce sont l des dtails. Je signale une lacune plus
importante. Selon moi, il faudrait complter la pense du projet en
installant l'institut dans le Louvre, c'est--dire en faisant siger
le snat des intelligences au milieu des produits de l'esprit humain.
Reprsentez-vous ce que serait le Louvre alors! D'un ct une galerie
de peinture comparable  la galerie du Vatican, de l'autre une
bibliothque comparable  la bibliothque d'Alexandrie; tout prs
cette grande nouveaut des temps modernes, le palais de l'Industrie;
toute connaissance humaine runie et rayonnant dans un monument
unique; au centre l'institut, comme le cerveau de ce grand corps.

Les visiteurs de toutes les parties du monde accourraient  ce
monument comme  une Mecque de l'intelligence. Vous auriez ainsi
transform le Louvre. Je dis plus, vous n'auriez pas seulement agrandi
le palais, vous auriez agrandi l'ide qu'il contenait.

Cette cration, o l'on trouvera tous les magnifiques progrs de l'art
contemporain, dotera, sans qu'il en cote un sou aux contribuables,
d'une richesse de plus la ville de Paris, et la France d'une gloire de
plus. J'appuie le projet.


NOTE 7

SECOURS AUX ARTISTES

3 avril 1849.

Le discours sur les encouragements dus aux arts, prononc par M.
Victor Hugo, le 11 novembre 1848, fut combattu, notamment par
l'honorable M. Charlemagne, comme exagrant les besoins et les misres
des artistes et des lettrs. Peu de mois s'coulrent, la question des
arts revint devant l'assemble le 3 avril 1849, et M. Victor Hugo,
appel  la tribune par quelques mots de M. Guichard, fut amen 
dire:


Les besoins des artistes n'ont jamais t plus imprieux. Et,
messieurs, puisque je suis mont  cette tribune,--c'est l'occasion
que M. Guichard m'a offerte qui m'y a fait monter,--je ne voudrais pas
en descendre sans vous rappeler un souvenir qui aura peut-tre quelque
influence sur vos votes dans la portion de cette discussion qui touche
plus particulirement aux intrts des lettres et des arts.

Il y a quelques mois, lorsque je discutais  cette mme place et que
je combattais certaines rductions spciales qui portaient sur le
budget des arts et des lettres, je vous disais que ces rductions,
dans certains cas, pouvaient tre funestes, qu'elles pouvaient
entraner bien des dtresses, qu'elles pouvaient amener mme des
catastrophes. On trouva  cette poque qu'il y avait quelque
exagration dans mes paroles.

Eh bien, messieurs, il m'est impossible de ne pas penser en ce moment,
et c'est ici le lieu de le dire,  ce rare et clbre artiste qui
vient de disparatre si fatalement, qu'un secours donn  propos,
qu'un travail command  temps aurait pu sauver.

PLUSIEURS MEMBRES.--Nommez-le!

M. VICTOR HUGO.--Antonin Moine.

M. LON FAUCHER.--Je demande la parole.

M. VICTOR HUGO.--Oui, messieurs, j'insiste. Ceci mrite votre
attention. Ce grand artiste, je le dis avec une amre et profonde
douleur, a trouv plus facile de renoncer  la vie que de lutter
contre la misre. (_Mouvement._)

Eh bien! que ce soit l un grave et douloureux enseignement. Je le
dpose dans vos consciences. Je m'adresse  la gnrosit connue et
prouve de cette assemble. Je l'ai dj trouve, nous l'avons tous
trouve sympathique et bienveillante pour les artistes. En ce moment,
ce n'est pas un reproche que je fais  personne, c'est un fait que je
constate. Je dis que ce fait doit rester dans vos esprits, et que,
dans la suite de la discussion, quand vous aurez  voter, soit
 propos du budget de l'intrieur, soit  propos du budget de
l'instruction publique, sur certaines rductions que je ne qualifie
pas d'avance, mais qui peuvent tre mal entendues, qui peuvent tre
dplorables, vous vous souviendrez que des rductions fatales peuvent,
pour faire gagner quelques cus au trsor public, faire perdre  la
France de grands artistes. (_Sensation._)




CONSEILS DE GUERRE


NOTE 8

L'TAT DE SIGE

28 septembre 1848.

Tant que dura l'tat de sige, et  quelque poque que ce ft, M.
Victor Hugo regarda comme de son devoir de lui rsister sous quelque
forme qu'il se prsentt. Un jour, le 28 septembre 1848, il reut en
pleine sance de l'assemble constituante un ordre de comparution
comme tmoin devant un conseil de guerre, conu en ces termes:


_Cdule_.

La prsente devra tre apporte en venant dposer.

RPUBLIQUE FRANAISE.

_Libert, galit, Fraternit._

Greffe du 2e conseil de guerre permanent de la 1re division
militaire, sant  Paris, 37, rue du Cherche-Midi.

Nous, de Beurmann, capitaine-rapporteur prs le 2e conseil de
guerre de la 1re division militaire, requrons le sieur Hugo, Victor,
reprsentant du peuple, rue d'Isly, 5,  Paris, de comparatre 
l'audience du 2e conseil de guerre permanent, le 28 du courant 1848,
 midi, pour y dposer en personne sur les faits relatifs aux nomms
Turmel et Long, insurgs. Le tmoin est prvenu que, faute par lui de
se conformer  la prsente assignation, il y sera contraint par les
voies de droit.

Donn  Paris, le 20 du mois de septembre, an 1848.

_Le rapporteur_, DE BEURMANN.


La forme imprative de cette rquisition et les dernires lignes
contenant la menace d'_une contrainte par les voies de droit_,
adresse  un reprsentant inviolable, dictaient  M. Victor Hugo son
devoir. C'tait, comme il le dit quelques jours aprs au ministre de
la guerre en lui reprochant le fait, _l'tat de sige pntrant jusque
dans l'assemble_. M. Victor Hugo refusa d'obir  ce qu'il appela, le
lendemain mme, en prsence du conseil, _cette trange intimation_. Il
savait, en outre, que sa dposition ne pouvait malheureusement
tre d'aucune utilit aux accuss. Deux heures plus tard, nouvelle
injonction de comparatre apporte par un gendarme dans l'enceinte
mme de l'assemble. Nouveau refus de M. Victor Hugo. Dans la soire,
une prire de venir dposer comme tmoin lui est transmise de la part
des accuss eux-mmes. Aprs avoir constat son refus au tribunal
militaire, M. Victor Hugo se rendit au dsir des accuss, et comparut,
le lendemain, devant le conseil; mais il commena par protester contre
l'empitement que l'tat de sige s'tait permis sur l'inviolabilit
du reprsentant.

Voici en quels termes la _Gazette des Tribunaux_ rend compte de cette
audience:


2e CONSEIL DE GUERRE DE PARIS

Prsidence de M. DESTAING, colonel du 61e rgiment de ligne.

_Audience du 29 septembre._

INSURRECTION DE JUIN.--AFFAIRE DU CAPITAINE TURMEL ET DU LIEUTENANT
LONG, DE LA 7e LGION.--DPOSITION DE M. VICTOR HUGO.--INCIDENT.

Un public plus nombreux qu'hier attend l'ouverture de la salle
d'audience, appel non-seulement par l'intrt qu'inspire l'affaire
soumise au conseil, mais plus encore par l'incident soulev  la fin
de la dernire audience au sujet de la dposition de M. Victor Hugo,
qui doit comparatre aujourd'hui comme tmoin.

L'audience a t ouverte  onze heures et quelques minutes. Aprs
avoir ordonn l'introduction des deux accuss Turmel et Long, M. le
prsident demande  l'huissier d'appeler M. Victor Hugo, reprsentant
du peuple. L'huissier annonce que M. Victor Hugo ne s'est pas encore
prsent.

M. LE PRSIDENT.--M. Victor Hugo m'a fait prvenir qu'il
se prsenterait  l'ouverture de l'audience; il viendra
vraisemblablement. En attendant, monsieur le commissaire du
gouvernement, vous avez la parole.

M. d'Hennezel, substitut du commissaire du gouvernement, expose les
faits qui rsultent des dbats; et  peine a-t-il prononc quelques
phrases que l'huissier annonce l'arrive de M. Victor Hugo. M. Hugo
s'approche.

M. LE PRSIDENT.--Veuillez nous dire vos nom, prnoms, profession et
domicile.

M. VICTOR HUGO (_Marques d'attention_).--Avant de vous rpondre,
monsieur le prsident, j'ai  dire un mot. En venant dposer devant le
conseil, je suis convenu avec M. le prsident de l'assemble nationale
que j'expliquerais sous quelles rserves je me prsente. Je dois
cette explication  l'assemble nationale, dont j'ai l'honneur d'tre
membre, et au mandat de reprsentant, dont le respect doit tre impos
aux autorits constitues plus encore, s'il est possible, qu'aux
simples citoyens. Que le conseil, du reste, ne voie pas dans mes
paroles autre chose que l'accomplissement d'un devoir. Personne plus
que moi n'honore la glorieuse paulette que vous portez, et je ne
cherche pas, certes,  vous rendre plus difficile la pnible mission
que vous accomplissez.

Hier, en pleine sance, au milieu de l'assemble, au moment
d'un scrutin, j'ai reu par estafette l'injonction de me rendre
immdiatement devant le conseil. Je n'ai tenu aucun compte de cette
trange intimation. Je ne devais pas le faire, car il va sans dire
que personne n'a le droit d'enlever le reprsentant du peuple  ses
travaux. L'exercice des fonctions de reprsentant est sacr; il
constitue comme il impose un droit, un devoir inviolable. Je n'ai donc
pas tenu compte de l'injonction qui m'tait faite.

Vers la fin de la sance de l'assemble, qui s'tait prolonge au del
de celle du conseil de guerre, j'ai reu, toujours dans l'assemble,
une nouvelle sommation non moins irrgulire que la premire. Je
pouvais n'y pas rpondre, car, au moment mme o je parle, les comits
de l'assemble nationale sont runis, et c'est l qu'est ma place, et
non ici.

Je me prsente cependant, parce que la prire m'en la t faite. Je
dis la prire, en ce qui concerne les dfenseurs, dont l'intervention
m'a dcid, parce que jamais je ne ferai dfaut  la prire que l'on
m'adressera au nom de malheureux accuss. Je dois le dire, cependant,
je ne sais pas pourquoi la dfense insiste pour mon audition. Ma
dposition est absolument sans importance, et ne peut pas plus tre
utile  la dfense qu' l'accusation.

M. LE COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT.--C'est le ministre public aussi,
qui, comme la dfense, a insist; le ministre public, qui demandera 
M. le prsident la permission de vous rpondre.

M. VICTOR HUGO.--Rien n'tait plus facile que de concilier les droits
de la reprsentation nationale et les exigences de la justice, c'tait
de demander l'autorisation de M. le prsident de l'assemble, et de
s'entendre sur l'heure.

M. LE COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT.--Permettez-moi de dire un mot au
nom de la loi dont je suis l'organe et au-dessus de laquelle personne
ne peut se placer. L'article 80 du code d'instruction criminelle est
formel, absolu, personne ne peut s'y soustraire, et tout individu cit
rgulirement est oblig de se prsenter, sous peine d'amende et
mme de contrainte par corps. L'assemble, qui fait des lois, doit
assurment obissance aux lois existantes. M. Galy-Cazalat, qui avait
des devoirs  remplir non moins importants que ceux de l'illustre
pote que nous citions comme tmoin, s'est rendu ici sans arguer
d'empchements. Nous le rptons donc, la loi est une; elle doit tre
gale pour tout le monde dans ses exigences, comme elle l'est dans sa
protection.

M. VICTOR HUGO.--Les paroles de M. le commissaire du gouvernement
m'obligent  une courte rponse. La loi, si elle a des exigences,
a aussi des exceptions. Sur beaucoup de points, le reprsentant du
peuple se trouve protg par des exceptions nombreuses, et cela
dans l'unique intrt du peuple dont il rsume la souverainet. Je
maintiens donc qu'aucun pouvoir ne peut arracher le reprsentant de
son sige au moment o il dlibre et o le sort du pays peut dpendre
du vote qu'il va dposer dans l'urne.

LE DFENSEUR DES PRVENUS.--Puisque c'est moi qui, en insistant hier
pour que le tmoin ft appel devant vous, ai provoqu l'incident
qu'il plat  M. Victor Hugo de prolonger, je demande,  mon tour, au
conseil,  dire quelques mots pour revendiquer la responsabilit de ce
qui a t fait  ma prire par le ministre public, et rappeler les
vritables droits de chacun ici.

M. Victor Hugo proteste, en son nom et au nom de l'assemble
nationale, contre cet appel de votre justice, qu'il considre comme
une violation de son droit de reprsentant.

La question, dit-il, a t dj juge. C'est une erreur; elle ne l'a
jamais t, parce que dans des circonstances pareilles elle n'a
jamais t souleve. Ce qui a t jug, le voici: c'est que lorsqu'un
reprsentant ou un dput est appel pendant le cours de la session
d'une assemble lgislative  remplir d'autres fonctions qui, pendant
un long temps, l'enlveraient  ses devoirs de lgislateur, il doit
tre dispens de ces fonctions. Ainsi pour le jury, ainsi pour les
devoirs d'un magistrat qui est appel  choisir entre la chambre et
le palais. Mais lorsqu'un accus rclame un tmoignage d'o dpend sa
libert, ou son honneur peut-tre; lorsque ce tmoignage peut tre
donn dans l'intervalle qui spare le commencement d'un scrutin de sa
fin; lorsque, au pire, il retardera d'une heure un discours, important
sans doute, mais qui peut attendre, que, de par la qualit de
reprsentant, en opposant pour tout titre quatre lignes de M. le
prsident de l'assemble nationale, on puisse refuser ce tmoignage,
c'est ce que personne n'aurait soutenu, c'est ce que je m'tonne que
M. Victor Hugo ait soutenu le premier.

M. Victor Hugo, continue l'honorable dfenseur, proteste, au nom
de l'assemble nationale; moi, comme dfenseur contribuant 
l'administration de la justice, je proteste au nom de la justice mme.
Jamais je n'admettrai qu'en venant ici M. le reprsentant Victor Hugo
fasse un acte de complaisance. Nous n'acceptons pas l'aumne de son
tmoignage, la justice commande et ne sollicite pas.

M. VICTOR HUGO.--Je ne refuse point de venir ici, mais je soutiens
que personne n'a le droit d'arracher un reprsentant  ses fonctions
lgislatives; je n'admets point que l'on puisse violer ainsi la
souverainet du peuple. Je n'entends point engager ici une discussion
sur cette grave question, elle trouvera sa place dans une autre
enceinte. Je suis le premier  reconnatre l'lvation des sentiments
du dfenseur, mais ce que je veux maintenant, c'est mon droit de
reprsentant. Pour le moment, ce n'est pas un refus, ce n'est qu'une
question d'heure choisie. Je suis prt, monsieur le prsident, 
rpondre  vos questions.

LE DFENSEUR.--M. Victor Hugo a crit sur les derniers jours d'un
condamn  mort des pages qui resteront comme l'une des oeuvres les
plus belles qui soient sorties de l'esprit humain. Les angoisses des
accuss Turmel et Long ne sont pas aussi terribles que celles du
condamn, mais elles demandent aussi  n'tre pas prolonges. Eh bien!
si M. Victor Hugo, qui le pouvait comme M. Galy-Cazalat, tait venu
hier ici, les accuss auraient t jugs hier, et votre tribunal n'et
pas t dans la ncessit de s'assembler une seconde fois. Les accuss
n'auraient pas pass une nuit cruelle sous le poids d'une accusation
qui peut entraner la peine des travaux forcs.

M. VICTOR HUGO.--J'ai dit en commenant, et je regrette que le
dfenseur paraisse l'oublier, que jamais un accus ne me trouverait
sourd  son appel. Je devais maintenir, vis--vis de quelque autorit
que ce soit, l'inviolabilit des dlibrations de l'assemble, qui
tient en ses mains les destines de la France. Maintenant, j'ajoute
que, si j'avais pu penser que ma dposition servt la cause des
malheureux accuss, je n'aurais pas attendu la citation, j'aurais
demand moi-mme, et comme un droit alors, que le conseil m'entendt.
Mais ma dposition n'est d'aucune importance, comme ont pu en juger
les dfenseurs eux-mmes, qui ont lu ma dclaration crite. Je n'avais
donc point  hsiter. Je devais prfrer  une comparution absolument
inutile  l'accus l'accomplissement du plus srieux de tous les
devoirs dans la plus grave de toutes les conjonctures; je devais en
outre rsister  l'acte inqualifiable qu'avait os, vis--vis d'un
reprsentant, se permettre la justice d'exception sous laquelle Paris
est plac en ce moment.

M. LE PRSIDENT.--Permettez-moi de vous adresser la question: Quels
sont vos nom et prnoms?

M. VICTOR HUGO.--Victor Hugo.

M. LE PRSIDENT.--Votre profession?

M. VICTOR HUGO.--Homme de lettres et reprsentant du peuple.

M. LE PRSIDENT.--Votre lieu de naissance?

M. VICTOR HUGO.--Besanon.

M. LE PRSIDENT.--Votre domicile actuel?

M. VICTOR HUGO.--Rue d'Isly, 5.

M. LE PRSIDENT.--Votre domicile prcdent?

M. VICTOR HUGO.--Place Royale, 6.

M. LE PRSIDENT.--Que savez-vous sur l'accus Turmel?

M. VICTOR HUGO.--Je pourrais dire que je ne sais rien. Ma dposition
devant M. le juge d'instruction a t faite dans un moment o mes
souvenirs taient moins confus, et elle serait plus utile que mes
paroles actuelles  la manifestation de la vrit. Cependant, voil ce
que je crois me rappeler. Nous venions d'attaquer une barricade de la
rue Saint-Louis, d'o partait depuis le matin une fusillade assez vive
qui nous avait cot beaucoup de braves gens; cette barricade enleve
et dtruite, je suis all seul vers une autre barricade place en
travers de la rue Vieille-du-Temple, et trs forte. Voulant avant
tout viter l'effusion du sang, j'ai abord les insurgs; je les ai
supplis, puis somms, au nom de l'assemble nationale dont mes
collgues et moi avions reu un mandat, de mettre bas les armes; ils
s'y sont refuss.

M. Villain de Saint-Hilaire, adjoint au maire, qui a montr en cette
occasion un rare courage, vint me rejoindre  cette barricade,
accompagn d'un garde national, homme de coeur et de rsolution, et
dont je regrette de ne pas savoir le nom, pour m'engager  ne pas
prolonger des pourparlers dsormais inutiles, et dont ils craignaient
quelque rsultat funeste. Voyant que mes efforts ne russissaient pas,
je cdai  leurs prires.

Nous nous retirmes  quelque distance pour dlibrer sur les mesures
que nous avions  prendre. Nous tions derrire l'angle d'une maison.
Un groupe de gardes nationaux amena un prisonnier. Comme, depuis
quelque temps, j'avais vu beaucoup de prisonniers, je ne pourrais me
rappeler si j'ai vu celui-ci.

M. LE PRSIDENT _au tmoin_.--Regardez l'accus, le reconnaissez-vous?

(_Les deux accuss Turmel et Long se lvent et se tournent vers Victor
Hugo._)

M. VICTOR HUGO, _montrant Long_.--Je n'ai pas l'honneur de connatre
monsieur. Quant  l'autre accus, je crois le reconnatre, il tait
amen par un groupe de gardes nationaux. Il vit  mon insigne que
j'tais reprsentant.--Citoyen reprsentant, s'cria-t-il, je suis
innocent, faites-moi mettre en libert.--Mais tous furent unanimes 
me dire que c'tait un homme trs dangereux, et qu'il commandait une
des barricades qui nous faisaient face. Ce que voyant, je laissai la
justice suivre son cours, et on l'emmena.

M. LE PRSIDENT.--Vos souvenirs sont parfaitement fidles. Maintenant
vous pouvez retourner  vos travaux lgislatifs. Quant  nous, nous
avons fait notre devoir, la loi est satisfaite, personne n'a le droit
de se mettre au-dessus d'elle.

M. VICTOR HUGO.--Il y a eu confusion dans l'esprit de la dfense et
du ministre public, et je regretterais de voir cette confusion
s'introduire dans l'esprit du conseil. J'ai toujours t prt, et
je l'ai prouv surabondamment,  venir clairer la justice. C'tait
simplement, s'il faut que je le dise encore, une question d'heure 
choisir. Mais j'ai toujours ni, et je nierai toujours, que quelque
autorit que ce puisse tre, autorit ncessairement infrieure
 l'assemble nationale, puisse pntrer jusqu'au reprsentant
inviolable, le saisir dans l'enceinte de l'assemble, l'arracher aux
dlibrations, et lui imposer un prtendu devoir autre que son devoir
de lgislateur. Le jour o cette monstrueuse usurpation serait
tolre, il n'y aurait plus de libert des assembles, il n'y aurait
plus de souverainet du peuple, il n'y aurait plus rien! rien que
l'arbitraire et le despotisme et l'abaissement de tout dans le pays.
Quant  moi, je ne verrai jamais ce jour-l. (_Mouvement._)

M. LE PRSIDENT.--Notre devoir est de faire excuter les lois, quelque
lev que soit le caractre des personnes appeles devant la justice.

M. VICTOR HUGO.--Ce ne serait point l excuter les lois, ce serait
les violer toutes  la fois. Je persiste dans ma protestation.

(_M. Victor Hugo se retire au milieu d'un mouvement de curiosit qui
l'accompagne au dehors de la salle d'audience._)

M. LE PRSIDENT _au commissaire du gouvernement_.--Vous avez la
parole.

M. d'Hennezel soutient l'accusation contre les deux accuss.

Mes Madier de Montjau et Briquet dfendent les accuss.

Le conseil entre dans la salle des dlibrations, et, aprs une heure
coule, M. le prsident prononce un jugement qui dclare Turmel et
Long non coupables sur la question d'attentat, mais coupables d'avoir
pris part  un mouvement insurrectionnel, tant porteurs d'armes
apparentes.

En consquence, Turmel est condamn  deux annes de prison, et Long
 une anne de la mme peine, en vertu de l'article 5 de la loi du 24
mai 1834, modifi par l'article 463 du Code pnal.

--La grave question souleve par l'honorable M. Victor Hugo devant le
conseil de guerre a t,  son retour dans le sein de l'assemble,
l'objet de discussions assez animes qui se sont engages dans la
salle des confrences. Les principes poss par M. Victor Hugo ont t
vivement soutenus par les membres les plus comptents de l'assemble.
On annonait quecet incident ferait l'objet d'une lettre que le
prsident de l'assemble devait adresser au prsident du conseil de
guerre.




CONSEIL D'TAT

1849


NOTE 9

LA LIBERT DU THTRE

En 1849, la commission du conseil d'tat, forme pour prparer la loi
sur les thtres, fit appel  l'exprience des personnes que leurs
tudes ou leur profession intressent particulirement  la prosprit
et  la dignit de l'art thtral. Six sances furent consacres
 entendre trente et une personnes, parmi lesquelles onze auteurs
dramatiques ou compositeurs, trois critiques, sept directeurs, huit
comdiens. M. Victor Hugo fut entendu dans les deux sances du 17 et
du 30 septembre. Nous donnons ici ces deux sances recueillies par la
stnographie et publies par les soins du conseil d'tat.


_Sance du 17 septembre._--Prsidence de M. Vivien.

M. VICTOR HUGO.--Mon opinion sur la matire qui se discute maintenant
devant la commission est ancienne et connue; je l'ai mme en partie
publie. J'y persiste plus que jamais. Le temps o elle prvaudra
n'est pas encore venu. Cependant, comme, dans ma conviction profonde,
le principe de la libert doit finir par triompher sur tous les
points, j'attache de l'importance  la manire srieuse dont la
commission du conseil d'tat tudie les questions qui lui sont
soumises; ce travail prparatoire est utile, et je m'y associe
volontiers. Je ne laisserai chapper, pour ma part, aucune occasion de
semer des germes de libert. Faisons notre devoir, qui est de semer
les ides; le temps fera le sien, qui est de les fconder.

Je commencerai par dire  la commission que, dans la question des
thtres, question trs grande et trs srieuse, il n'y a que deux
intrts qui me proccupent. A la vrit, ils embrassent tout. L'un
est le progrs de l'art, l'autre est l'amlioration du peuple.

J'ai dans le coeur une certaine indiffrence pour les formes
politiques, et une inexprimable passion pour la libert. Je viens
de vous le dire, la libert est mon principe, et, partout o elle
m'apparat, je plaide ou je lutte pour elle.

Cependant si, dans la question thtrale, vous trouvez un moyen qui
ne soit pas la libert, mais qui me donne le progrs de l'art et
l'amlioration du peuple, j'irai jusqu' vous sacrifier le grand
principe pour lequel j'ai toujours combattu, je m'inclinerai et je me
tairai. Maintenant, pouvez-vous arriver  ces rsultats autrement que
par la libert?

Vous touchez, dans la matire spciale qui vous occupe,  la grande,
 l'ternelle question qui reparat sans cesse, et sous toutes les
formes, dans la vie de l'humanit. Les deux grands principes qui la
dominent dans leur lutte perptuelle, la libert, l'autorit, sont en
prsence dans cette question-ci comme dans toutes les autres. Entre
ces deux principes, il vous faudra choisir, sauf ensuite  faire
d'utiles accommodements entre celui que vous choisirez et celui que
vous ne choisirez pas. Il vous faudra choisir; lequel prendrez-vous?
Examinons.

Dans la question des thtres, le principe de l'autorit a ceci pour
lui et contre lui qu'il a dj t expriment. Depuis que le thtre
existe en France, le principe d'autorit le possde. Si l'on a
constat ses inconvnients, on a aussi constat ses avantages, on les
connat. Le principe de libert n'a pas encore t mis  l'preuve.

M. LE PRSIDENT.--Il a t mis  l'preuve de 1791  1806.

M. VICTOR HUGO.--Il fut proclam en 1791, mais non ralis; on tait
en prsence de la guillotine. La libert germait alors, elle ne
rgnait pas. Il ne faut point juger des effets de la libert des
thtres par ce qu'elle a pu produire pendant la premire rvolution.

Le principe de l'autorit a pu, lui, au contraire, produire tous ses
fruits; il a eu sa ralisation la plus complte dans un systme o pas
un dtail n'a t omis. Dans ce systme, aucun spectacle ne pouvait
s'ouvrir sans autorisation. On avait t jusqu' spcifier le nombre
de personnages qui pouvaient paratre en scne dans chaque thtre,
jusqu' interdire aux uns de chanter, aux autres de parler; jusqu'
rgler, en de certains cas, le costume et mme le geste; jusqu'
introduire dans les fantaisies de la scne je ne sais quelle rigueur
hirarchique.

Le principe de l'autorit, ralis si compltement, qu'a-t-il produit?
On va me parler de Louis XIV et de son grand rgne. Louis XIV a port
le principe de l'autorit, sous toutes ses formes,  son plus haut
degr de splendeur. Je n'ai  parler ici que du thtre. Eh bien! le
thtre du dix-septime sicle et t plus grand sans la pression
du principe d'autorit. Ce principe a arrt l'essor de Corneille et
froiss son robuste gnie. Molire s'y est souvent soustrait, parce
qu'il vivait dans la familiarit du grand roi dont il avait les
sympathies personnelles. Molire n'a t si favoris que parce qu'il
tait valet de chambre tapissier de Louis XIV; il n'et point fait
sans cela le quart de ses chefs-d'oeuvre. Le sourire du matre lui
permettait l'audace. Chose bizarre  dire, c'est sa domesticit qui a
fait son indpendance; si Molire n'et pas t valet, il n'et pas
t libre.

Vous savez qu'un des miracles de l'esprit humain avait t dclar
immoral par les contemporains; il fallut un ordre formel de Louis
XIV pour qu'on jout _Tartuffe_. Voil ce qu'a fait le principe de
l'autorit dans son plus beau sicle. Je passerai sur Louis XV et
sur son temps; c'est une poque de complte dgradation pour l'art
dramatique. Je range les tragdies de Voltaire parmi les oeuvres les
plus informes que l'esprit humain ait jamais produites. Si Voltaire
n'tait pas,  ct de cela, un des plus beaux gnies de l'humanit,
s'il n'avait pas produit, entre autres grands rsultats, ce rsultat
admirable de l'adoucissement des moeurs, il serait au niveau de
Campistron.

Je ne triomphe donc pas du dix-huitime sicle; je le pourrais, mais
je m'abstiens. Remarquez seulement que le chef-d'oeuvre dramatique
qui marque la fin de ce sicle, _le Mariage de Figaro_, est d  la
rupture du principe d'autorit. J'arrive  l'empire. Alors l'autorit
avait t restaure dans toute sa splendeur, elle avait quelque chose
de plus clatant encore que l'autorit de Louis XIV, il y avait alors
un matre qui ne se contentait pas d'tre le plus grand capitaine, le
plus grand lgislateur, le plus grand politique, le plus grand prince
de son temps, mais qui voulait tre le plus grand organisateur de
toutes choses. La littrature, l'art, la pense ne pouvaient chapper
 sa domination, pas plus que tout le reste. Il a eu, et je l'en loue,
la volont d'organiser l'art. Pour cela il n'a rien pargn, il a tout
prodigu. De Moscou il organisait le Thtre-Franais. Dans le moment
mme o la fortune tournait et o il pouvait voir l'abme s'ouvrir, il
s'occupait de rglementer les soubrettes et les crispins.

Eh bien, malgr tant de soins et tant de volont, cet homme, qui
pouvait gagner la bataille de Marengo et la bataille d'Austerlitz, n'a
pu faire faire un chef-d'oeuvre. Il aurait donn des millions pour que
ce chef-d'oeuvre naqut; il aurait fait prince celui qui en aurait
honor son rgne. Un jour, il passait une revue. Il y avait l dans
les rangs un auteur assez mdiocre qui s'appelait Barjaud. Personne
ne connat plus ce nom. On dit  l'empereur:--Sire, M. Barjaud est
l.--Monsieur Barjaud, dit-il aussitt, sortez des rangs.--Et il lui
demanda ce qu'il pouvait faire pour lui.

M. SCRIBE.--M. Barjaud demanda une sous-lieutenance, ce qui ne prouve
pas qu'il et la vocation des lettres. Il fut tu peu de temps aprs,
ce qui aurait empch son talent (s'il avait eu du talent) d'illustrer
le rgne imprial.

M. VICTOR HUGO,--Vous abondez dans mon sens. D'aprs ce que l'empereur
faisait pour des mdiocrits, jugez de ce qu'il et fait pour des
talents, jugez de ce qu'il et fait pour des gnies! Une de ses
passions et t de faire natre une grande littrature. Son got
littraire tait suprieur, _le Mmorial de Sainte-Hlne_ le prouve.
Quand l'empereur prend un livre, il ouvre Corneille.

Eh bien! cette littrature qu'il souhaitait si ardemment pour en
couronner son rgne, lui ce grand crateur, il n'a pu la crer.
Qu'ont produit, dans le domaine de l'art, tant d'efforts, tant de
persvrance, tant de magnificence, tant de volont? Qu'a produit ce
principe de l'autorit, si puissamment appliqu par l'homme qui le
faisait en quelque sorte vivant? Rien.

M. SCRIBE.--Vous oubliez _les Templiers_ de M. Raynouard.

M. VICTOR HUGO.--Je ne les oublie pas. Il y a dans cette pice un beau
vers.

Voil, au point de vue de l'art sous l'empire, ce que l'autorit a
produit, c'est--dire rien de grand, rien de beau.

J'en suis venu  me dire, pour ma part, en voyant ces rsultats,
que l'autorit pourrait bien ne pas tre le meilleur moyen de faire
fructifier l'art; qu'il fallait peut-tre songer  quelque autre
chose. Nous verrons tout  l'heure  quoi.

Le point de vue de l'art puis, passons  l'autre, au point de vue
de la moralisation et de l'instruction du peuple. C'est un ct de la
question qui me touche infiniment.

Qu'a fait le principe d'autorit  ce point de vue? et que vaut-il? Je
me borne toujours au thtre. Le principe d'autorit voulait et devait
vouloir que le thtre contribut, pour sa part,  enseigner au peuple
tous les respects, les devoirs moraux, la religion, le principe
monarchique qui dominait alors, et dont je suis loin de mconnatre la
puissance civilisatrice. Eh bien, je prends le thtre tel qu'il a
t au sicle par excellence de l'autorit, je le prends dans sa
personnification franaise la plus illustre, dans l'homme que tous les
sicles et tous les temps nous envieront, dans Molire. J'observe; que
vois-je? Je vois le thtre chapper compltement  la direction que
lui donne l'autorit. Molire prche, d'un bout  l'autre de ses
oeuvres, la lutte du valet contre le matre, du fils contre le pre,
de la femme contre le mari, du jeune homme contre le vieillard, de la
libert contre la religion.

Nous disons, nous: Dans _Tartuffe_, Molire n'a attaqu que
l'hypocrisie. Tous ses contemporains le comprirent autrement.

Le but de l'autorit tait-il atteint? Jugez vous-mmes. Il tait
compltement tourn; elle avait t radicalement impuissante. J'en
conclus qu'elle n'a pas en elle la force ncessaire pour donner au
peuple, au moins par l'intermdiaire du thtre, l'enseignement le
meilleur selon elle.

Voyez, en effet. L'autorit veut que le thtre exhorte toutes les
dsobissances. Sous la pression des ides religieuses, et mme
dvotes, toute la comdie qui sort de Molire est sceptique; sous
la pression des ides monarchiques, toute la tragdie qui sort de
Corneille est rpublicaine. Tous deux, Corneille et Molire, sont
dclars, de leur vivant, immoraux, l'un par l'acadmie, l'autre par
le parlement.

Et voyez comme le jour se fait, voyez comme la lumire vient!
Corneille et Molire, qui ont fait le contraire de ce que voulait leur
imposer le principe d'autorit sous la double pression religieuse
et monarchique, sont-ils immoraux vraiment? L'acadmie dit oui, le
parlement dit oui, la postrit dit non. Ces deux grands potes ont
t deux grands philosophes. Ils n'ont pas produit au thtre la
vulgaire morale de l'autorit, mais la haute morale de l'humanit.
C'est cette morale, cette morale suprieure et splendide, qui est
faite pour l'avenir et que la courte vue des contemporains qualifie
toujours d'immoralit.

Aucun gnie n'chappe  cette loi, aucun sage, aucun juste!
L'accusation d'immoralit a successivement atteint et quelquefois
martyris tous les fondateurs de la sagesse humaine, tous les
rvlateurs de la sagesse divine. C'est au nom de la morale qu'on a
fait boire la cigu  Socrate et qu'on a clou Jsus au gibet.

Je reprends, et je rsume ce que je viens de dire.

Le principe d'autorit, seul et livr  lui-mme, a-t-il su faire
fructifier l'art? Non. A-t-il su imprimer au thtre une direction
utile dans son sens  l'amlioration du peuple? Non.

Qu'a-t-il fait donc? Rien, ou, pour mieux dire, il a comprim les
gnies, il a gn les chefs-d'oeuvre.

Maintenant, voulez-vous que je descende de cette rgion leve, o je
voudrais que les esprits se maintinssent toujours, pour traiter au
point de vue purement industriel la question que vous tudiez? Ce
point de vue est pour moi peu considrable, et je dclare que le
nombre des faillites n'est rien pour moi  ct d'un chef-d'oeuvre
cr ou d'un progrs intellectuel ou moral du peuple obtenu.
Cependant, je ne veux point ngliger compltement ce ct de la
question, et je demanderai si le principe de l'autorit a t du moins
bon pour faire prosprer les entreprises dramatiques? Non. Il n'a
pas mme obtenu ce mince rsultat. Je n'en veux pour preuve que les
dix-huit annes du dernier rgne. Pendant ces dix-huit annes,
l'autorit a tenu dans ses mains les thtres par le privilge et par
la distinction des genres. Quel a t le rsultat?

L'empereur avait jug qu'il y avait beaucoup trop de thtres dans
Paris; qu'il y en avait plus que la population de la ville n'en
pouvait porter. Par un acte d'autorit despotique, il supprima une
partie de ces thtres, il monda en bas et conserva en haut. Voil ce
que fit un homme de gnie. La dernire administration des beaux-arts
a retranch en haut et multipli en bas. Cela seul suffit pour faire
juger qu'au grand esprit de gouvernement avait succd le petit
esprit. Qu'avez-vous vu pendant les dix-huit annes de la dplorable
administration qui s'est continue, en dpit des chocs de la
politique, sous tous les ministres de l'intrieur? Vous avez vu prir
successivement ou s'amoindrir toutes les scnes vraiment littraires.

Chaque fois qu'un thtre montrait quelques vellits de littrature,
l'administration faisait des efforts inous pour le faire rentrer dans
des genres misrables. Je caractrise cette administration d'un mot:
point de dbouchs  la pense leve, multiplication des spectacles
grossiers; les issues fermes en haut, ouvertes en bas. Il suffisait
de demander  exploiter un spectacle-concert, un spectacle de
marionnettes, de danseurs de corde, pour obtenir la permission
d'attirer et de dpraver le public. Les gens de lettres, au nom
de l'art et de la littrature, avaient demand un second
Thtre-Franais; on leur a rpondu par une drision, on leur a donn
l'Odon!

Voil comment l'administration comprenait son devoir; voil comment le
principe de l'autorit a fonctionn depuis vingt ans. D'une part, il
a comprim l'essor de la pense; de l'autre, il a dvelopp l'essor,
soit des parties infimes de l'intelligence, soit des intrts purement
matriels. Il a fond la situation actuelle, dans laquelle nous avons
vu un nombre de thtres hors de toute proportion avec la population
parisienne, et crs par des fantaisies sans motifs. Je n'puise
pas les griefs. On a dit beaucoup de choses sur la manire dont on
trafiquait des privilges. J'ai peu de got  ce genre de recherches.
Ce que je constate, c'est qu'on a dvelopp outre mesure l'industrie
misrable pour refouler le dveloppement de l'art.

Maintenant qu'une rvolution est survenue, qu'arrive-t-il? C'est que,
du moment qu'elle a clat, tous ces thtres factices sortis du
caprice d'un commis, de pis encore quelquefois, sont tombs sur les
bras du gouvernement. Il faut, ou les laisser mourir, ce qui est une
calamit pour une multitude de malheureux qu'ils nourrissent, ou les
entretenir  grands frais, ce qui est une calamit pour le budget.
Voil les fruits des systmes fonds sur le principe de l'autorit.
Ces rsultats, je les ai numrs longuement. Ils ne me satisfont
gure. Je sens la ncessit d'en venir  un systme fond sur autre
chose que le principe d'autorit.

Or, ici, il n'y a pas deux solutions. Du moment o vous renoncez au
principe d'autorit, vous tes contraints de vous tourner vers le
principe de libert.

Examinons maintenant la question des thtres au point de vue de la
libert.

Je veux pour le thtre deux liberts qui sont toutes deux dans l'air
de ce sicle, libert d'industrie, libert de pense.

Libert d'industrie, c'est--dire point de privilges; libert de
pense, c'est--dire point de censure.

Commenons par la libert d'industrie; nous examinerons l'autre
question une autre fois. Le temps nous manque aujourd'hui.

Voyons comment nous pourrions organiser le systme de la libert. Ici,
je dois supposer un peu; rien n'existe.

Je suis oblig de revenir  mon point de dpart, car il ne faut pas le
perdre de vue un seul instant. La grande pense de ce sicle, celle
qui doit survivre  toutes les autres,  toutes les formes politiques,
quelles qu'elles soient, celle qui sera le fondement de toutes les
institutions de l'avenir, c'est la libert. Je suppose donc que la
libert pntre dans l'industrie thtrale, comme elle a pntr dans
toutes les autres industries, puis je me demande si elle satisfera
au progrs de l'art, si elle produira la rnovation du peuple. Voici
d'abord comment je comprendrais que la libert de l'industrie
thtrale ft proclame.

Dans la situation o sont encore les esprits et les questions
politiques, aucune libert ne peut exister sans que le gouvernement
y ait pris sa part de surveillance et d'influence. La libert
d'enseignement ne peut,  mon sens, exister qu' cette condition; il
en est de mme de la libert thtrale. L'tat doit d'autant mieux
intervenir dans ces deux questions, qu'il n'y a pas l seulement un
intrt matriel, mais un intrt moral de la plus haute importance.

Quiconque voudra ouvrir un thtre le pourra en se soumettant aux
conditions de police que voici ... aux conditions de cautionnement que
voici ... aux garanties de diverses natures que voici ... Ce sera le
cahier des charges de la libert.

Ces mesures ne suffisent pas. Je rapprochais tout  l'heure la libert
des thtres de la libert de l'enseignement; c'est que le thtre
est une des branches de l'enseignement populaire. Responsable de la
moralit et de l'instruction du peuple, l'tat ne doit point se
rsigner  un rle ngatif, et, aprs avoir pris quelques prcautions,
regarder, laisser aller. L'tat doit installer,  ct des thtres
libres, des thtres qu'il gouvernera, et o la pense sociale se fera
jour.

Je voudrais qu'il y et un thtre digne de la France pour les
clbres potes morts qui l'ont honore; puis un thtre pour les
auteurs vivants. Il faudrait encore un thtre pour le grand opra,
un autre pour l'opra-comique. Je subventionnerais magnifiquement ces
quatre thtres.

Les thtres livrs  l'industrie personnelle sont toujours forcs 
une certaine parcimonie. Une pice cote 100,000 francs  monter, ils
reculeront; vous, vous ne reculerez pas. Un grand acteur met  haut
prix ses prtentions, un thtre libre pourrait marchander et le
laisser chapper; vous, vous ne marchanderez pas. Un crivain de
talent travaille pour un thtre libre, il reoit tel droit d'auteur;
vous lui donnez le double, il travaillera pour vous. Vous aurez
ainsi dans les thtres de l'tat, dans les thtres nationaux, les
meilleures pices, les meilleurs comdiens, les plus beaux spectacles.
En mme temps, vous, l'tat, qui ne spculez pas, et qui,  la
rigueur, en prsence d'un grand but de gloire et d'utilit 
atteindre, n'tes pas forc de gagner de l'argent, vous offrirez au
peuple ces magnifiques spectacles au meilleur march possible.

Je voudrais que l'homme du peuple, pour dix sous, ft aussi bien
assis au parterre, dans une stalle de velours, que l'homme du monde 
l'orchestre, pour dix francs. De mme que je voudrais le thtre grand
pour l'ide, je voudrais la salle vaste pour la foule. De cette faon
vous auriez, dans Paris, quatre magnifiques lieux de rendez-vous, o
le riche et le pauvre, l'heureux et le malheureux, le parisien et le
provincial, le franais et l'tranger, se rencontreraient tous les
soirs, mleraient fraternellement leur me, et communieraient, pour
ainsi dire, dans la contemplation des grandes oeuvres de l'esprit
humain. Que sortirait-il de l? L'amlioration populaire et la
moralisation universelle.

Voil ce que feraient les thtres nationaux. Maintenant, que feraient
les thtres libres? Vous allez me dire qu'ils seraient crass par
une telle concurrence. Messieurs, je respecte la libert, mais je
gouverne et je tiens le niveau lev. C'est  la libert de s'en
arranger.

Les dpenses des thtres nationaux vous effrayent peut-tre; c'est 
tort. Fussent-elles normes, j'en rponds, bien que mon but ne
soit pas de crer une spculation en faveur de l'tat, le rsultat
financier ne lui sera pas dsavantageux. Les hommes spciaux vous
diraient que l'tat fera avec ces tablissements de bonnes affaires.
Il arrivera alors ce rsultat singulier et heureux qu'avec un
chef-d'oeuvre un pote pourra gagner presque autant d'argent qu'un
agent de change par un coup de bourse.

Surtout, ne l'oubliez pas, aux hommes de talent et de gnie qui
viendront  moi, je dirai:--Je n'ai pas seulement pour but de faire
votre fortune et d'encourager l'art en vous protgeant; j'ai un but
plus lev encore. Je veux que vous fassiez des chefs-d'oeuvre, s'il
est possible, mais je veux surtout que vous amlioriez le peuple de
toutes les classes. Versez dans la population des ides saines; faites
que vos ouvrages ne sortent pas d'une certaine ligne que voici, et
qui me parat la meilleure.--C'est l un langage que tout le monde
comprendra; tout esprit consciencieux, toute me honnte sentira
l'importance de la mission. Vous aurez un thtre qui attirera la
foule et qui rpandra les ides civilisatrices, l'hrosme,
le dvouement, l'abngation, le devoir, l'amour du pays parla
reproduction vraie, anime ou mme patriotiquement exalte, des grands
faits de notre histoire.

Et savez-vous ce qui arrivera? Vous n'attirerez pas seulement le
peuple  vos thtres, vous y attirerez l'tranger. Pas un homme riche
en Europe qui ne soit tenu de venir  vos thtres complter son
ducation franaise et littraire. Ce sera l une source de richesse
pour la France et pour Paris. Vos magnifiques subventions, savez-vous
qui les payera? L'Europe. L'argent de l'tranger affluera chez
vous; vous ferez  la gloire nationale, une avance que l'admiration
europenne vous remboursera.

Messieurs, au moment o nous sommes, il n'y a qu'une seule nation qui
soit en tat de donner des produits litteraires au monde entier, et
cette nation, c'est la nation franaise. Vous avez donc l un monopole
immense, un monopole que l'univers civilis subit depuis dix-huit ans.
Les ministres qui nous ont gouverns n'ont eu qu'une seule pense:
comprimer la littrature franaise  l'intrieur, la sacrifier au
dehors, la laisser systmatiquement spolier dans un royaume voisin par
la contrefaon. Je favoriserais, au contraire, cet admirable monopole
sous toutes ses formes, et je le rpandrais sur le monde entier; je
crerais  Paris des foyers lumineux qui claireraient toutes les
nations, et vers lesquels toutes les nations se tourneraient.

Ce n'est pas tout. Pour achever l'oeuvre, je voudrais des thtres
spciaux pour le peuple; ces thtres, je les mettrais  la charge,
non de l'tat, mais de la ville de Paris. Ce seraient des thtres
crs  ses frais et bien choisis par son administration municipale
parmi les thtres dj existants, et ds lors subventionns par elle.
Je les appellerais thtres municipaux.

La ville de Paris est intresse, sous tous les rapports, 
l'existence de ces thtres. Ils dvelopperaient les sentiments moraux
et l'instruction dans les classes infrieures; ils contribueraient 
faire rgner le calme dans cette partie de la population, d'o sortent
parfois des commotions si fatales  la ville.

Je l'ai dit plus haut d'une manire gnrale en me faisant le
plagiaire de l'empereur Napolon, je le rpte ici en appliquant
surtout mon assertion aux classes infrieures de la population
parisienne: le peuple franais, la population parisienne
principalement, ont beaucoup du peuple athnien; il faut quelque chose
pour occuper leur imagination. Les thtres municipaux seront des
espces de drivatifs, qui neutraliseront les bouillonnements
populaires. Avec eux, le peuple parisien lira moins de mauvais
pamphlets, boira moins de mauvais vins, hantera moins de mauvais
lieux, fera moins de rvolutions violentes.

L'intrt de la ville est patent; il est naturel qu'elle fasse les
frais de ces fondations. Elle ferait appel  des auteurs sages et
distingus, qui produiraient sur la scne des pices lmentaires,
tires surtout de notre histoire nationale. Vous avez vu une partie
de cette pense ralise par le Cirque; on a eu tort de le laisser
fermer.

Les thtres municipaux seraient rpartis entre les diffrents
quartiers de la capitale, et placs surtout dans les quartiers les
moins riches, dans les faubourgs. Ainsi,  la charge de l'tat, quatre
thtres nationaux pour la France et pour l'Europe;  la charge de la
ville, quatre thtres municipaux pour le peuple des faubourgs;  ct
de ce haut enseignement de l'tat, les thtres libres; voil mon
systme.

Selon moi, de ce systme, qui est la libert, sortiraient la grandeur
de l'art et l'amlioration du peuple, qui sont mes deux buts. Vous
avez vu ce qu'avait produit, pour ces deux grands buts, le systme
bas sur l'autorit, c'est--dire le privilge et la censure. Comparez
et choisissez.

M. LE PRSIDENT.--Vous admettez le rgime de la libert, mais vous
faites aux thtres libres une condition bien difficile. Ils seront
crass par ceux de l'tat.

M. VICTOR HUGO.--Le rle des thtres libres est loin d'tre nul 
ct des thtres de l'tat. Ces thtres lutteront avec les vtres.
Quoique vous soyez le gouvernement, vous vous trompez quelquefois. Il
vous arrive de repousser des oeuvres remarquables; les thtres libres
accueilleront ces oeuvres-l. Ils profiteront des erreurs que vous
aurez commises, et les applaudissements du public que vous entendrez
dans les salles seront pour vous des reproches et vous stimuleront.

On va me dire: Les thtres libres, qui auront peine  faire
concurrence au gouvernement, chercheront, pour russir, les moyens les
plus fcheux; ils feront appel au dvergondage de l'imagination ou aux
passions populaires; pour attirer le public, ils spculeront sur le
scandale; ils feront de l'immoralit et ils feront de la politique;
ils joueront des pices extravagantes, excentriques, obscnes, et des
comdies aristophanesques. S'il y a dans tout cela quelque chose de
criminel, on pourra le rprimer par les moyens lgaux; sinon, ne vous
en inquitez pas. Je suis un de ceux qui ont eu l'inconvnient ou
l'honneur, depuis Fvrier, d'tre quelquefois mis sur le thtre. Que
m'importe! J'aime mieux ces plaisanteries, inoffensives aprs tout,
que telles calomnies rpandues contre moi par un journal dans ses
cinquante mille exemplaires.

Quand on me met sur la scne, j'ai tout le monde pour moi; quand on
me travestit dans un journal, j'ai contre moi les trois quarts des
lecteurs. Et cependant je ne m'inquite pas de la libert de la
presse, je ne fais point de procs aux journaux qui me travestissent,
je ne leur cris pas mme de lettres avec un huissier pour facteur.
Sachez donc accepter et comprendre la libert de la pense sous toutes
ses formes, la libert du thtre comme la libert de la presse; c'est
l'air mme que vous respirez. Contentez-vous, quand les thtres
libres ne dpassent point certaines bornes que la loi peut prciser,
de leur faire une noble et puissante guerre avec vos thtres
nationaux et municipaux; la victoire vous restera.

M. SCRIBE.--Les gnreuses ides que vient d'mettre M. Victor Hugo
sont en partie les miennes; mais il me semble qu'elles gagneraient
 tre ralises dans un systme moins compliqu. Le systme de M.
Victor Hugo est double, et ses deux parties semblent se contredire.
Dans ce systme, o la moiti des thtres serait privilgie et
l'autre moiti libre, il y aurait deux choses  craindre: ou bien les
thtres du gouvernement et de la ville ne donneraient que des pices
officielles o personne n'irait, ou bien ils pourraient  leur gr
user des ressources immenses de leurs subventions; dans ce cas, les
thtres libres seraient videmment crass.

Pourquoi, alors, permettre  ceux-ci de soutenir une lutte ingale,
qui doit fatalement se terminer par leur ruine? Si le principe de
libert n'est pas bon en haut, pourquoi serait-il bon en bas? Je
voudrais, et sans invoquer d'autres motifs que ceux que vient de me
fournir M. Hugo, que tous les thtres fussent placs entre les mains
du gouvernement.

M. VICTOR HUGO.--Je ne prtends nullement tablir des thtres
privilgis; dans ma pense, le privilge disparat. Le privilge
ne cre que des thtres factices. La libert vaudra mieux; elle
fonctionnera pour l'industrie thtrale comme pour toutes les autres.
La demande rglera la production. La libert est la base de tout mon
systme, il est franc et complet; mais je veux la libert pour tout
le monde, aussi bien pour l'tat que pour les particuliers. Dans mon
systme, l'tat a tous les droits de l'individu; il peut fonder un
thtre comme il peut crer un journal. Seulement il a plus de devoirs
encore. J'ai indiqu comment l'tat, pour remplir ses devoirs, devait
user de la libert commune; voil tout.

M. LE PRSIDENT.--Voulez-vous me permettre de vous questionner sur
un dtail? Admettriez-vous dans votre systme le principe du
cautionnement?

M. VICTOR HUGO.--J'en ai dj dit un mot tout  l'heure; je
l'admettrais, et voici pourquoi. Je ne veux compromettre les intrts
de personne, principalement des pauvres et des faibles, et les
comdiens, en gnral, sont faibles et pauvres. Avec le systme de
la libert industrielle il se prsentera plus d'un aventurier qui
dira:--Je vais louer un local, engager des acteurs; si je russis, je
payerai; si je ne russis pas, je ne payerai personne.--Or c'est ce
que je ne veux point. Le cautionnement rpondra. Il aura un autre
usage, le payement des amendes qui pourront tre infliges aux
directeurs. A mon avis, la libert implique la responsabilit; c'est
pourquoi je veux le cautionnement.

M. LE PRSIDENT.--On a propos devant la commission d'tablir,
dans l'hypothse o la libert industrielle serait proclame, des
conditions qui empcheraient d'tablir, sous le nom de thtres,
de vritables choppes, conditions de construction, conditions de
dimension, etc.

M. VICTOR HUGO.--Ces conditions sont de celles que je mettrais 
l'tablissement des thtres.

M. SCRIBE.--Elles me paraissent parfaitement sages.

M. LE PRSIDENT.--On avait propos aussi d'interdire le mlange des
reprsentations thtrales avec d'autres industries, par exemple les
cafs-spectacles.

M. ALEXANDRE DUMAS.--C'est une affaire de police.

M. LE CONSEILLER DUFRESNE.--Comment seront administrs, dans le
systme de M. Hugo, les thtres subventionns?

M. VICTOR HUGO.--Vous me demandez comment je ferais administrer, dans
mon systme, les thtres subventionns, c'est--dire les thtres
nationaux et les thtres municipaux.

Je commence par vous dire que, quoi que l'on fasse, le rsultat d'un
systme est toujours au-dessous de ce que l'on en attend. Je ne vous
promets donc pas la perfection, mais une amlioration immense. Pour la
raliser, il est ncessaire de choisir avec un soin extrme les
hommes qui voudront diriger ce que j'appellerais volontiers les
_thtres-coles_. Avec de mauvais choix l'institution ne vaudrait pas
grand'chose. Il arrivera peut-tre quelquefois qu'on se trompera; le
ministre, au lieu de prendre Corneille, pourra prendre M. Campistron;
quand il choisira mal, ce seront les thtres libres qui corrigeront
le mal, et alors vous aurez le Thtre-Franais ailleurs qu'au
Thtre-Franais. Mais cela ne durera pas longtemps.

Je voudrais,  la tte des thtres du gouvernement, des directeurs
indpendants les uns des autres, surbordonns tous quatre au
directeur, ou, pour mieux dire, au ministre des arts, et se faisant,
pour ainsi dire, concurrence entre eux. Ils seraient rtribus par
le gouvernement et auraient un certain intrt dans les bnfices de
leurs thtres.

M. MLESVILLE.--Qui est-ce qui nommera et qui est-ce qui destituera
les directeurs?

M. VICTOR Huco.--Le ministre comptent les nommera, et ce sera lui
aussi qui les destituera. Il en sera pour eux comme pour les prfets.

M. MLESVILLE.--Vous leur faites l une position singulire. Supposez
un homme honorable, distingu, qui aura administr avec succs la
Comdie-Franaise; un ministre lui a demand une pice d'une certaine
couleur politique, le ministre suivant sera dfavorable  cette
couleur politique. Le directeur, malgr tout son mrite et son
service, sera immdiatement destitu.

M. ALEXANDRE DUMAS.--C'est un danger commun  tous les fonctionnaires.


Sance du 30 septembre.--Prsidence de M. Vivien.

M. LE PRSIDENT.--Un seul systme rpressif parat possible avec
le rgime lgal actuel, c'est celui qui confie la rpression aux
tribunaux ordinaires.

On a dj signal les dangers de ce systme; les juges ne peuvent
souvent saisir le dlit, parce que, pour l'apprcier en pleine
connaissance de cause, il faudrait avoir assist  la reprsentation;
puis, quand viendrait la rpression, souvent il serait trop tard;
reprsente devant douze quinze cents personnes runies ensemble, une
pice dangereuse peut avoir produit un mal irrparable, et le procs
ne ferait souvent qu'aggraver et propager le scandale. Il parat
impossible d'organiser la censure rpressive. Aussi, en Angleterre, o
la libert existe sous toutes ses formes, la censure prventive est
admise et exerce avec une grande svrit et un arbitraire absolu.

M. VICTOR HUGO.--Nulle comparaison  faire, selon moi, entre la
question du thtre en Angleterre et la question du thtre en France.

En Angleterre, le thtre,  l'heure qu'il est, n'existe plus, pour
ainsi dire. Tout le thtre anglais est dans Shakespeare, comme toute
la posie espagnole est dans le Romancero. Depuis Shakespeare, rien.
Deux thtres dfrayent Londres, qui est deux fois plus grand que
Paris. De l le peu de souci des anglais pour leur thtre. Ils l'ont
abandonn  cette espce de pruderie publique, qui est si puissante en
Angleterre, qui y gne tant de liberts, et qu'on appelle le _cant_.

Or, o Londres a deux thtres, Paris en a vingt; o l'Angleterre
n'a que Shakespeare (pardon d'employer ce diminutif pour un si grand
homme!), nous avons Molire, Corneille, Rotrou, Racine, Voltaire, Le
Sage, Regnard, Marivaux, Diderot, Beaumarchais et vingt autres. Cette
libert thtrale, qui peut n'tre pour les anglais qu'une affaire
de pruderie, doit tre pour nous une affaire de gloire. C'est bien
diffrent.

Je laisse donc l'Angleterre, et je reviens  la France.

Les esprits srieux sont assez d'accord maintenant pour convenir qu'il
faut livrer les thtres  une exploitation libre, moyennant certaines
restrictions imposes par la loi en vue de l'intrt public; mais ils
sont assez d'accord aussi pour demander le maintien de la censure
prventive en l'amliorant autant que possible.

J'espre qu'ils arriveront bientt  cette solution plus large et
plus vraie, la libert littraire des thtres  ct de la libert
industrielle.

Pour rsumer en deux mots l'tat de la lgislation littraire, je
dirai que c'est _dsordre et arbitraire_. Je voudrais arriver 
pouvoir la rsumer dans ces deux mots, _organisation et libert_. Pour
en venir l, il faudrait faire autrement qu'on n'a fait jusqu'ici. Tout
ce qui, dans notre lgislation, se rattache  la littrature, a t
trangement compris jusqu' ce jour. Vous avez entendu des hommes qui
se croient srieux dire pendant trente ans, dans nos assembles
politiques, que c'taient l des questions frivoles.

A mon avis, il n'y a pas de questions plus graves, et je voudrais
qu'on les coordonnt dans un ensemble complet, qu'on fit un code
spcial pour les choses de l'intelligence et de la pense.

Ce code rglerait d'abord la proprit littraire, car c'est une chose
inoue de penser que, seuls en France, les lettrs sont en dehors du
droit commun; que la proprit de leurs oeuvres leur est dnie par la
socit dans un temps donn et confisque sur leurs enfants.

Vous sentez l'importance et la ncessit de dfendre la proprit
aujourd'hui. Eh bien, commencez donc par reconnatre la premire et
la plus sacre de toutes, celle qui n'est ni une transmission, ni une
acquisition, mais une cration, la proprit littraire.

Cessez de traiter l'crivain comme un paria, renoncez  ce vieux
communisme que vous appelez le domaine public, cessez de voler les
potes et les artistes au nom de l'tat, rconciliez-les avec la
socit par la proprit.

Cela fait, organisez.

Il vous sera dsormais facile,  vous, l'tat, de donner  la classe
des gens de lettres, je ne dirai pas une certaine direction, mais une
certaine impulsion.

Favorisez en elle le dveloppement de cet excellent esprit
d'association, qui,  l'heure qu'il est, se manifeste partout, et qui
a dj commenc  unir les gens de lettres, et, en particulier, les
auteurs dramatiques. L'esprit d'association est l'esprit de notre
temps; il cre des socits dans la socit. Si ces socits sont
excentriques  la socit, elles l'branlent et lui nuisent; si elles
lui sont concentriques, elles la servent et la soutiennent.

Le dernier gouvernement n'a point compris ces questions. Pendant vingt
annes, il a fait tous ses efforts pour dissoudre les associations
prcieuses qui avaient commenc  se former. Il aurait d, au
contraire, faire tous ses efforts pour en tirer l'lment de
prosprit et de sagesse qu'elles renferment. Lorsque vous aurez
reconnu et organis ces associations, les dlits spciaux, les dlits
de profession qui chappent  la socit trouveront en elles une
rpression rapide et trs efficace.

Le systme actuel, le voici; il est dtestable. En principe, c'est
l'tat qui rgit la libert littraire des thtres; mais l'tat est
un tre de raison, le gouvernement l'incarne et le reprsente; mais le
gouvernement a autre chose  faire que de s'occuper des thtres, il
s'en repose sur le ministre de l'intrieur. Le ministre de l'intrieur
est un personnage bien occup; il se fait remplacer par le directeur
des beaux-arts. La besogne dplat au directeur des beaux-arts, qui la
passe au bureau de censure.

Admirez ce systme qui commence par l'tat et qui finit par un commis!
Si bien que cette espce de balayeur d'ordures dramatiques, qu'on
appelle un censeur, peut dire, comme Louis XIV: L'tat, c'est moi!

La libert de la pense dans un journal, vous la respectez en la
surveillant; vous la confiez au jury. La libert de la pense sur le
thtre, vous l'insultez en la rprimant; vous la livrez  la censure.

Y a-t-il au moins un grand intrt qui excuse cela? Point.

Quel bien la censure applique au thtre a-t-elle produit depuis
trente ans? A-t-elle empch une allusion politique de se faire jour?
Jamais. En gnral, elle a plutt veill qu'endormi l'instinct qui
pousse le public  faire, au thtre, de l'opposition en riant.

Au point de vue politique, elle ne vous a donc rendu aucun service. En
a-t-elle rendu au point de vue moral? Pas davantage.

Rappelez vos souvenirs. A-t-elle empch des thtres de s'tablir
uniquement pour l'exploitation d'un certain ct des apptits les
moins nobles de la foule? Non. Au point de vue moral, la censure n'a
t bonne  rien; au point de vue politique, bonne  rien. Pourquoi
donc y tenez-vous?

Il y a plus. Comme la censure est rpute veiller aux moeurs
publiques, le peuple abdique sa propre autorit, sa propre
surveillance, il fait volontiers cause commune avec les licences du
thtre contre les perscutions de la censure. Ainsi que je l'ai dit
un jour  l'assemble nationale, de juge il se fait complice.

La difficult mme de crer des censeurs montre combien la censure est
un labeur impossible. Ces fonctions si difficiles, si dlicates,
sur lesquelles pse une responsabilit si norme, elles devraient
logiquement tre exerces par les hommes les plus minents en
littrature. En trouverait-on parmi eux qui les accepteraient? Ils
rougiraient seulement de se les entendre proposer. Vous n'aurez donc
jamais pour les remplir que des hommes sans valeur personnelle, et
j'ajouterai, des hommes qui s'estiment peu; et ce sont ces hommes que
vous faites arbitres, de quoi? De la littrature! Au nom de quoi? De
la morale!

Les partisans de la censure nous disent:--Oui, elle a t mal exerce
jusqu'ici, mais on peut l'amliorer.--Comment l'amliorer? On
n'indique gure qu'un moyen, faire exercer la censure par des
personnages considrables, des membres de l'institut, de l'assemble
nationale, et autres, qui fonctionneront, au nom du gouvernement, avec
une certaine indpendance, dit-on, une certaine autorit, et,  coup
sr, une grande honorabilit. Il n'y a  cela qu'une petite objection,
c'est que c'est impossible.

Tenez, nous avons vu pendant dix-huit ans un corps de l'tat, trs
haut plac, remplir des fonctions beaucoup moins choquantes pour la
susceptibilit des esprits, l'institut de France jugeant d'une manire
pralable, et  un simple point de vue de convenance locale, les
ouvrages qui devaient tre prsents  l'exposition annuelle de
peinture.

Cette runion d'hommes distingus, minents, illustres, a chou  la
tche; elle n'avait aucune autorit, elle tait bafoue chaque anne,
et elle a remerci la rvolution de Fvrier, qui lui a rendu le
service de la destituer de cet emploi. Croyez-moi, n'accouplez jamais
ce mot, qui est si noble, l'institut de France, avec ce mot qui l'est
si peu, la censure.

Dans votre comit de censure mettrez-vous des membres de l'assemble
nationale lus par cette assemble? Mais d'abord j'espre que
l'assemble refuserait tout net; et puis, si elle y consentait, en
quoi elle aurait grand tort, la majorit vous enverrait des hommes de
parti qui vous feraient de belle besogne.

Pour commission de censure, vous bornerez-vous  prendre la commission
des thtres? Il y a un lment qui y serait ncessaire. Eh bien! cet
lment n'y sera pas. Je veux parler des auteurs dramatiques. Tous
refuseront, comptez-y. Que sera alors votre commission de censure? Ce
que serait une commission de marine sans marins.

Difficults sur difficults. Mais je suppose votre commission
compose, soit; fonctionnera-t-elle? Point. Vous figurez-vous un
reprsentant du peuple, un conseiller d'tat, un conseiller  la cour
de cassation, allant dans les thtres et s'occupant de savoir si
telle pice n'est pas faite plutt pour veiller des apptits sensuels
que des ides leves? Vous les figurez-vous assistant aux rptitions
et faisant allonger les jupes des danseuses? Pour ne parler que de la
censure du manuscrit, vous les figurez-vous marchandant avec l'auteur
la suppression d'un coq--l'ne ou d'un calembour?

Vous me direz: Cette commission ne jugera qu'en appel. De deux choses
l'une: ou elle jugera en appel sur tous les dtails qui feront
difficult entre l'auteur et les censeurs infrieurs, et l'auteur ne
s'entendra jamais avec les censeurs infrieurs, autant, alors, ne
faire qu'un degr; ou bien elle se bornera, sans entrer dans les
dtails,  accorder ou  refuser l'autorisation. Alors la tyrannie
sera plus grande qu'elle n'a jamais t.

Tenez, renonons  la censure et acceptons rsolument la libert.
C'est le plus simple, le plus digne et le plus sr.

En dpit de tout sophisme contraire, j'avoue qu'en prsence de la
libert de la presse, je ne puis redouter la libert des thtres. La
libert de la presse prsente,  mon avis, dans une mesure beaucoup
plus considrable, tous les inconvnients de la libert du thtre.

Mais libert implique responsabilit. A tout abus il faut la
rpression. Pour la presse, je viens de le rappeler, vous avez le
jury; pour le thtre, qu'aurez-vous?

La cour d'assises? Les tribunaux ordinaires? Impossible.

Les dlits que l'on peut commettre par la voie du thtre sont de
toutes sortes. Il y a ceux que peut commettre volontairement un auteur
en crivant dans une pice des choses contraires aux moeurs; il y a
ensuite les dlits de l'acteur, ceux qu'il peut commettre en ajoutant
aux paroles par des gestes ou des inflexions de voix un sens
rprhensible qui n'est pas celui de l'auteur.

Il y a les dlits du directeur; par exemple, des exhibitions de
nudits sur la scne; puis les dlits du dcorateur, de certains
emblmes dangereux ou sditieux mls  une dcoration; puis ceux du
costumier, puis ceux du coiffeur, oui, du coiffeur! un toupet peut
tre factieux, une paire de favoris a fait dfendre _Vautrin_. Enfin
il y a les dlits du public; un applaudissement qui accentue un vers,
un sifflet qui va plus haut que l'acteur et plus loin que l'auteur.

Comment votre jury, compos de bons bourgeois, se tirera-t-il de l?

Comment dmlera-t-il ce qui est  celui-ci et ce qui est  celui-l?
le fait de l'auteur, le fait du comdien et le fait du public?
Quelquefois le dlit sera un sourire, une grimace, un geste.
Transporterez-vous les jurs au thtre, pour en juger? Ferez-vous
siger la cour d'assises au parterre?

Supposez-vous, ce qui, du reste, ne sera pas, que les jurys en
gnral, se dfiant de toutes ces difficults, et voulant arriver
 une rpression efficace, justement parce qu'ils n'entendent pas
grand'chose aux dlits de thtre, suivront aveuglment les
indications du ministre public et condamneront sans broncher sur
ou-dire? Alors savez-vous ce que vous aurez fait? Vous aurez cr la
pire des censures, la censure de la peur. Les directeurs, tremblant
devant des arrts qui seraient leur ruine, mutileront la pense et
supprimeront la libert.

Vous tes placs entre deux systmes impossibles: la censure
prventive, que je vous dfie d'organiser convenablement; la censure
rpressive, la seule admissible maintenant, mais qui chappe aux
moyens du droit commun.

Je ne vois qu'une manire de sortir de cette double impossibilit.

Pour arriver  la solution, reprenons le systme thtral tel que
je vous l'ai indiqu. Vous avez un certain nombre de thtres
subventionns, tous les autres sont livrs  l'industrie prive; 
Paris, il y a quatre thtres subventionns par le gouvernement et
quatre par la ville.

L'tat normal de Paris ne comporte pas plus de seize thtres. Sur
ces seize thtres, la moiti sera donc sous l'influence directe du
gouvernement ou de la ville; l'autre moiti fonctionnera sous l'empire
des restrictions de police et autres, que dans votre loi vous
imposerez  l'industrie thtrale.

Pour alimenter tous ces thtres et ceux de la province, dont la
position sera analogue, vous aurez la corporation des auteurs
dramatiques, corporation compose d'environ trois cents personnes et
ayant un syndicat.

Cette corporation a le plus srieux intrt  maintenir le thtre
dans la limite o il doit rester pour ne point troubler la paix de
l'tat et l'honntet publique. Cette corporation, par la nature mme
des choses, a sur ses membres un ascendant disciplinaire considrable.
Je suppose que l'tat reconnat cette corporation, et qu'il en fait
son instrument. Chaque anne elle nomme dans son sein un conseil de
prud'hommes, un jury. Ce jury, lu au suffrage universel, se composera
de huit ou dix membres. Ce seront toujours, soyons-en srs, les
personnages les plus considrs et les plus considrables de
l'association. Ce jury, que vous appellerez _jury de blme_ ou de
tout autre nom que vous voudrez, sera saisi, soit sur la plainte de
l'autorit publique, soit sur celle de la commission dramatique
elle-mme, de tous les dlits de thtre commis par les auteurs, les
directeurs, les comdiens. Compos d'hommes spciaux, investi d'une
sorte de magistrature de famille, il aura la plus grande autorit, il
comprendra parfaitement la matire, il sera svre dans la rpression,
et il saura superposer la peine au dlit.

Le jury dramatique juge les dlits. S'il les reconnat, il les blme;
s'il blme deux fois, il y a lieu  la suspension de la pice et  une
amende considrable, qui peut, si elle est inflige  un auteur, tre
prleve sur les droits d'auteur recueillis par les agents de la
socit.

Si un auteur est blm trois fois, il y a lieu  le rayer de la liste
des associs. Cette radiation est une peine trs grave; elle n'atteint
pas seulement l'auteur dans son honneur, elle l'atteint dans sa
fortune, elle implique pour lui la privation  peu prs complte de
ses droits de province.

Maintenant, croyez-vous qu'un auteur aille trois fois devant le jury
dramatique? Pour moi, je ne le crois pas. Tout auteur traduit devant
le jury se dfendra; s'il est blm, il sera profondment affect
par ce blme, et, soyez tranquilles, je connais l'esprit de cette
excellente et utile association, vous n'aurez pas de rcidives.

Vous aurez donc ainsi, dans le sein de l'association dramatique
elle-mme, les gardiens les plus vigilants de l'intrt public.

C'est la seule manire possible d'organiser la censure rpressive.
De cette manire vous conciliez les deux choses qui font tout le
problme, l'intrt de la socit et l'intrt de la libert.

M. LE CONSEILLER BHIC.--Mais il y a des auteurs qui ne font pas
partie de l'association?

M. VICTOR HUGO.--Il y en a, tout au plus, douze ou quinze; si
l'association tait reconnue et patronne par l'tat, il n'y en aurait
plus.

M. LE CONSEILLER BHIC.--Mais si, par impossible, un auteur persistait
 se tenir en dehors de la socit, ou si un auteur blm trois fois,
et, par consquent, exclu de la socit, continuait  crire pour le
thtre, votre systme rpressif ne pourrait s'appliquer. Faudrait-il
empcher ces hommes de faire jouer leurs pices?

M. VICTOR HUGO.--Je n'irais pas jusque-l, mais dans ces cas qui
seront bien rares, je laisserais la rpression aux tribunaux
ordinaires,  la cour d'assises. _Dura lex, sed lex_. Tant pis pour
les rfractaires.

M. LE PRSIDENT.--Comment entendez-vous l'organisation de votre
socit?

M. VICTOR HUGO.--On est reu avocat aprs avoir rempli certaines
conditions. Une fois avocat, on peut commettre des dlits
professionnels assez graves, on peut se rendre, par exemple, coupable
de diffamation dans une plaidoirie, cela n'arrive mme que trop
souvent. Pour les dlits professionnels, un avocat n'est justiciable
que du conseil de l'ordre. Pourquoi n'tablirait-on pas quelque chose
d'analogue pour les auteurs dramatiques? Pour faire partie de leur
association, il faudrait videmment avoir commenc  crire; il
faudrait avoir produit un ou deux ouvrages. On maintiendrait quelque
chose d'analogue  ce qui existe maintenant. Une fois admis, l'auteur,
comme l'avocat, ne serait justiciable que du syndicat de son ordre
pour ses dlits professionnels.

M. LE PRSIDENT.--Je ferai remarquer  M. Victor Hugo que, lorsqu'un
avocat s'carte des convenances dans sa plaidoirie, il y a, eu dehors
du conseil de l'ordre, le juge qui peut le rprimander et mme le
suspendre.

M. VICTOR HUGO.--En dehors du syndicat de l'ordre des auteurs
dramatiques, il y aura aussi un juge qui veillera  la police de
l'_audience_, , la dignit de la reprsentation; ce juge ce sera le
public. Sa puissance est grande et srieuse, elle sera plus srieuse
encore quand il se sentira rellement investi d'une sorte de
magistrature par la libert mme. Ce juge a puissance de vie et de
mort; il peut faire tomber la toile, et alors tout est dit.

M. LE CONSEILLER BHIC.--L'organisation de la censure rpressive,
telle que la propose M. Victor Hugo, prsente une difficult dont je
le rends juge. On ne peut maintenant faire partie de l'association des
auteurs dramatiques qu'aprs avoir fait jouer une pice, M. Victor
Hugo propose de maintenir des conditions analogues d'incorporation.
Quel systme rpressif appliquera-t-il alors  la premire pice d'un
auteur?

M. VICTOR HUGO.--Le systme de droit commun, comme aux pices de tous
les auteurs qui ne feront pas partie de la socit, la rpression du
jury.

M. LE CONSEILLER BHIC.--J'ai une autre critique plus grave  faire au
systme de M. Victor Hugo. Toute personne qui remplit des conditions
dtermines a droit de se faire inscrire dans l'ordre des avocats.
De plus, les avocats peuvent seuls plaider. Si un certain esprit
littraire prdominait dans votre association, ne serait-il pas 
craindre qu'elle repousst de son sein les auteurs dvous  des ides
contraires, ou mme que ceux-ci ne refusassent de se soumettre  un
tribunal videmment hostile, et aimassent mieux se tenir en dehors? Ne
risque-t-on pas de voir alors, en dehors de la corporation des auteurs
dramatiques, un si grand nombre d'auteurs que son syndicat deviendrait
impuissant  raliser la mission que lui attribue M. Victor Hugo?

M. SCRIBE.--Je demande la permission d'appuyer cette objection par
quelques mots. Il y a des esprits indpendants qui refuseront d'entrer
dans notre association, prcisment parce qu'ils craindront une
justice disciplinaire,  laquelle il n'y aura pas chance d'chapper,
et ceux-l seront sans doute les plus dangereux.

Du reste, il y a dans le systme de M. Victor Hugo des ides larges et
vraies, qu'il me semble bon de conserver dans le systme prventif, le
seul qui, selon moi, puisse tre tabli avec quelque chance de succs.
Ne pourrait-on pas composer la commission d'appel de personnes
considrables de professions diverses, parmi lesquelles se
trouveraient, en certain nombre, des auteurs dramatiques lus par le
suffrage de leurs confrres?

Si ces auteurs taient dsigns par le ministre, par le directeur des
beaux-arts, ils n'accepteraient sans doute pas; mais, nomms par leurs
confrres, ils accepteront. J'avais soutenu le contraire en combattant
le principe de M. Souvestre; les paroles de M. Victor Hugo m'ont fait
changer d'opinion. Celui de nous qui serait lu ainsi ne verrait pas
de honte  exercer les fonctions de censeur.

M. VICTOR HUGO.--Personne n'accepterait. Les auteurs dramatiques
consentiront  exercer la censure rpressive, parce que c'est une
magistrature; ils refuseront d'exercer la censure prventive, parce
que c'est une police.

J'ai dit les motifs qui,  tous les points de vue, me font repousser
la censure prventive; je n'y reviens pas.

Maintenant, j'arrive  cette objection, que m'a faite M. Bhic et qu'a
appuye M. Scribe. On m'a dit qu'un grand nombre d'auteurs dramatiques
pourraient se tenir, pour des motifs divers, en dehors de la
corporation, et qu'alors mon but serait manqu.

Cette difficult est grave. Je n'essayerai point de la tourner; je
l'aborderai franchement, en disant ma pense tout entire. Pour
raliser la rforme, il faut agir vigoureusement, et mler  l'esprit
de libert l'esprit de gouvernement. Pourquoi voulez-vous que l'tat,
au moment de donner une libert considrable, n'impose pas des
conditions aux hommes appels  jouir de cette libert? L'tat
dira:--Tout individu qui voudra faire reprsenter une pice sur un
thtre du territoire franais pourra la faire reprsenter sans la
soumettre  la censure; mais il devra tre membre de la socit des
auteurs dramatiques.--Personne, de cette manire, ne restera en
dehors de la socit; personne, pas mme les nouveaux auteurs, car on
pourrait exiger pour l'entre dans la socit la composition et non la
reprsentation d'une ou plusieurs pices.

Le temps me manque ici pour dire ma pense dans toute son tendue; je
la complterai ailleurs et dans quelque autre occasion. Je voudrais
qu'on organist une corporation, non pas seulement de tous les auteurs
dramatiques, mais encore de tous les lettrs. Tous les dlits de
presse auraient leur rpression dans les jugements des tribunaux
d'honneur de la corporation. Ne sent-on pas tous les jours
l'inefficacit de la rpression par les cours d'assises?

Tout homme qui crirait et ferait publier quelque cuose serait
ncessairement compris dans la corporation des gens de lettres. A la
place de l'anarchie qui existe maintenant parmi nous, vous auriez une
autorit; cette autorit servirait puissamment  la gloire et  la
tranquillit du pays.

Aucune tyrannie dans ce systme; l'organisation. A chacun la libert
entire de la manifestation de la pense, sauf  l'astreindre  une
condition pralable de garantie qu'il serait possible  tous de
remplir.

Les ides que je viens d'exprimer, j'y crois de toute la force de mon
me; mais je pense en mme temps qu'elles ne sont pas encore mres.
Leur jour viendra, je le hterai pour ma part. Je prvois les
lenteurs. Je suis de ceux qui acceptent sans impatience la
collaboration du temps.

M. LE CONSEILLER DEFRESNE.--Ce que M. Victor Hugo et M. Souvestre
demandent, c'est tout bonnement l'tablissement d'une jurande ou
matrise littraire. Je ne dis pas cela pour les blmer. L'institution
qu'ils demandent serait une grande et utile institution; mais comme
eux, je pense qu'il n'y faut songer que pour un temps plus ou moins
loign.

M. VICTOR HUGO.--Les associations de l'avenir ne seront point celles
qu'ont vues nos pres. Les associations du pass taient bases sur le
principe de l'autorit et faites pour le soutenir et l'organiser; les
associations de l'avenir organiseront et dvelopperont la libert.

Je voudrais voir dsormais la loi organiser des groupes
d'individualits, pour aider, par ces associations, au progrs
vritable de la libert. La libert jaillirait de ces associations et
rayonnerait sur tout le pays. II y aurait libert d'enseignement avec
des conditions fortes imposes  ceux qui voudraient enseigner. Je
n'entends pas la libert d'enseignement comme ce qu'on appelle le
parti catholique. Libert de la parole avec des conditions imposes 
ceux qui en usent, libert du thtre avec des conditions analogues;
voil comme j'entends la solution du problme.

J'ajoute un dtail qui complte les ides que j'ai mises sur
l'organisation de la libert thtrale. Cette organisation, on ne
pourra gure la commencer srieusement que quand une rforme dans la
haute administration aura runi dans une mme main tout ce qui se
rapporte  la protection que l'tat doit aux arts, aux crations de
l'intelligence; et cette main, je ne veux pas que ce soit celle d'un
directeur, mais celle d'un ministre. Le pilote de l'intelligence ne
saurait tre trop haut plac. Voyez,  l'heure qu'il est, quel chaos!

Le ministre de la justice a l'imprimerie nationale; le ministre de
l'intrieur, les thtres, les muses; le ministre de l'instruction
publique, les socits savantes; le ministre des cultes, les glises;
le ministre des travaux publics, les grandes constructions nationales.
Tout cela devrait tre runi.

Un mme esprit devrait coordonner dans un vaste systme tout cet
ensemble et le fconder. Que peuvent maintenant toutes ces penses
divergentes, qui tirent chacune de leur ct? Rien, qu'empcher tout
progrs rel.

Ce ne sont point l des utopies, des rves. Il faut organiser.
L'autorit avait organis autrefois assez mal, car rien de
vritablement bon ne peut sortir d'elle seule. La libert l'a dborde
et l'a vaincue  jamais. La libert est un principe fcond; mais,
pour qu'elle produise ce qu'elle peut et doit produire, il faut
l'organiser.

Organisez donc dans le sens de la libert, et non pas dans le sens
de l'autorit. La libert, elle est maintenant ncessaire. Pourquoi,
d'ailleurs, s'en effrayer? Nous avons la libert du thtre depuis
dix-huit mois; quel grand danger a-t-elle fait courir  la France?

Et cependant elle existe maintenant sans tre entoure d'aucune des
garanties que je voudrais tablir. Il y a eu de ces pices qu'on
appelle ractionnaires; savez-vous ce qui en est rsult? C'est que
beaucoup de gens qui n'taient pas rpublicains avant ces pices le
sont devenus aprs. Beaucoup des amis de la libert ne voulaient pas
de la rpublique, parce qu'ils croyaient que l'intolrance tait dans
la nature de ce gouvernement; ces hommes-l se sont rconcilis avec
la rpublique le jour o ils ont vu qu'elle donnait un libre cours 
l'expression des opinions, et qu'on pouvait se moquer d'elle, qu'elle
tait bonne princesse, en un mot. Tel a t l'effet des pices
ractionnaires. La rpublique s'est fait honneur en les supportant.

Voyez maintenant ce qui arrive! La raction contre la raction
commence. Dernirement, on a reprsent une pice ultra-ractionnaire;
elle a t siffle. Et c'est dans ce moment que vous songeriez  vous
donner tort en rtablissant la censure! Vous relveriez  l'instant
mme l'esprit d'opposition qui est au fond du caractre national!

Ce qui s'est pass pour la politique s'est pass aussi pour la morale.
En ralit, il s'est jou depuis dix-huit mois moins de pices
dcolletes qu'il ne s'en jouait d'ordinaire sous l'empire de la
censure. Le public sait que le thtre est libre; il est plus
difficile. Voil la situation d'esprit o est le public. Pourquoi donc
vouloir faire mal ce que la foule fait bien?

Laissez l la censure, organisez; mais, je vous le rpte, organisez
la libert.




ASSEMBLE LGISLATIVE

1849-1851


NOTE 10

PILLAGE DES IMPRIMERIES

Aux journes de juin 1848, Victor Hugo, aprs avoir contribu  la
victoire, tait venu au secours des vaincus. Aprs le 13 juin 1849, il
accepta le mme devoir. La majorit tait enivre par la colre, et
voulait fermer les yeux sur les violences de son triomphe, notamment
sur les imprimeries saccages et pilles. Victor Hugo monta le 15 juin
 la tribune. L'incident fut bref, mais significatif. Le voici tel
qu'il est au _Moniteur_.


Permanence.--Sance du 15 juin 1849.

INTERPELLATION

La parole est  M. Victor Hugo.

M. VICTOR HUGO.--Messieurs, je demande  l'assemble la permission
d'adresser une question  MM. les membres du cabinet.

Cette assemble, dans sa modration et dans sa sagesse, voudra
certainement que tous les actes de dsordre soient rprims, de
quelque part qu'ils viennent. S'il faut en croire les dtails publis,
des actes de violence regrettables auraient t commis dans diverses
imprimeries. Ces actes constitueraient de vritables attentats contre
la lgalit, la libert et la proprit.

Je demande  M. le ministre de la justice, ou, en son absence,  MM.
les membres du cabinet prsents, si des poursuites ont t ordonnes,
si des informations sont commences. (_Trs bien! trs bien!_)

PLUSIEURS MEMBRES.--Contre qui?

M. DUFAURE, _ministre de l'intrieur_.--Messieurs, nous regrettons
aussi amrement que l'honorable orateur qui descend de la tribune les
actes  propos desquels il nous interpelle. Ils ont eu lieu, j'ose
l'affirmer, spontanment, au milieu des motions de la journe du 13
juin.... (_Interruptions  gauche._)

Je dis qu'ils ont eu lieu spontanment, c'est  ce sujet que j'ai t
interrompu. Rien n'avait prvenu l'autorit des actes de violence qui
devaient tre commis dans les bureaux de quelques presses de Paris; je
veux expliquer seulement comment l'autorit n'tait pas, n'a pas pu
tre prvenue, comment l'autorit n'a pas pu les empcher.

On a dit dans des journaux qu'un aide de camp du gnral Changarnier
avait prsid  cette dvastation. Je le nie hautement. Un aide de
camp du gnral Changarnier a paru sur les lieux pour rprimer
cet acte audacieux; il n'a pu le faire, tout ayant t consomm;
d'ailleurs, on ne l'coutait pas. J'ajoute qu'aussitt que nous avons
t prvenus de ces faits, ordre a t donn de faire deux choses, de
constater les dgts et d'en rechercher les auteurs. On les recherche
en ce moment, et je puis assurer  l'assemble, qu'aussitt qu'ils
seront dcouverts, le droit commun aura son empire, la loi recevra son
excution. (_Trs bien! Trs bien!_)

M. LE PRSIDENT.--L'incident est rserv.


A propos de cet incident, on lit dans le _Sicle_ du 17 juin 1848:

M. Victor Hugo tait trs vivement blm aujourd'hui par un grand
nombre de ses collgues pour la gnreuse initiative qu'il a prise
hier en fltrissant du haut de la tribune les actes condamnables
commis contre plusieurs imprimeries de journaux.--Ce n'tait pas le
moment, lui disait-on, de parler de cela, et dans tous les cas ce
n'tait pas  nous  appeler sur ces actes l'attention publique; il
fallait laisser ce soin  un membre de l'autre ct, et la chose n'et
pas eu le retentissement que votre parole lui a donn.

Nous tions loin de nous attendre  ce que l'honnte indignation
exprime par M. Victor Hugo, et la loyale rponse de M. le ministre de
l'intrieurpussent tre l'objet d'un blme mme indirect d'une partie
quelconque de l'assemble. Nous pensions que le sentiment du juste,
le respect de la proprit devaient tre au-dessus de toutes les
misrables agitations de parti. Nous nous trompions.

M. Victor Hugo racontait lui-mme aujourd'hui dans l'un des groupes
qui se formaient  et l dans les couloirs une rponse qu'il aurait
t amen  faire  l'un de ces modrs excessifs.--Si je rencontrais
un tel dans la rue, je lui brlerais la cervelle, dit celui-l.--Vous
vous calomniez vous-mme, rpondit M. Victor Hugo, vous vouliez dire
que vous feriez usage de votre arme contre lui, si vous l'aperceviez
sur une barricade.--Non, non! disait l'autre en insistant, dans la
rue, ici mme.--Monsieur, dit le pote indign, vous tes le
mme homme qui a tu le gnral Bra!--Il est difficile de dire
l'impression profonde que ce mot a cause  tous les assistants,
 l'exception de celui qui venait de provoquer cette rponse
foudroyante.


NOTE 11

PROPOSITION MELUN.--ENQUTE SUR LA MISRE

Bureaux.--Juin 1849.

M. VICTOR HUGO.--J'appuie nergiquement la proposition.

Messieurs, il est certain qu' l'heure o nous sommes, la misre pse
sur le peuple. Quelles sont les causes de cette misre? Les longues
agitations politiques, les lacunes de la prvoyance sociale,
l'imperfection des lois, les faux systmes, les chimres poursuivies
et les ralits dlaisses, la faute des hommes, la force des choses.
Voil, messieurs, de quelles causes est sortie la misre. Cette
misre, cette immense souffrance publique, est aujourd'hui toute la
question sociale, toute la question politique. Elle engendre  la fois
le malaise matriel et la dgradation intellectuelle; elle torture le
peuple par la faim et elle l'abrutit par l'ignorance.

Cette misre, je le rpte, est aujourd'hui la question d'tat.
Il faut la combattre, il faut la dissoudre, il faut la dtruire,
non-seulement parce que cela est humain, mais encore parce que cela
est sage. La meilleure habilet aujourd'hui, c'est la fraternit. Le
grand homme politique d' prsent serait un grand homme chrtien.

Rflchissez, en effet, messieurs.

Cette misre est l, sur la place publique. L'esprit d'anarchie passe
et s'en empare. Les partis violents, les hommes chimriques, le
communisme, le terrorisme surviennent, trouvent la misre publique 
leur disposition, la saisissent et la prcipitent contre la socit.
Avec de la souffrance, on a sitt fait de la haine! De l ces coups de
main redoutables ou ces effrayantes insurrections, le 15 mai, le 24
juin. De l ces rvolutions inconnues et formidables qui arrivent,
portant dans leurs flancs le mystre de la misre.

Que faire donc en prsence de ce danger? Je viens de vous le dire.
Oter la misre de la question. La combattre, la dissoudre, la
dtruire.

Voulez-vous que les partis ne puissent pas s'emparer de la misre
publique? Emparez-vous-en. Ils s'en emparent pour faire le mal,
emparez-vous-en pour faire le bien. Il faut dtruire le faux
socialisme par le vrai. C'est l votre mission.

Oui, il faut que l'assemble nationale saisisse immdiatement la
grande question des souffrances du peuple. Il faut qu'elle cherche
le remde, je dis plus, qu'elle le trouve! Il y a l une foule de
problmes qui veulent tre mris et mdits. Il importe,  mon sens,
que l'assemble nomme une grande commission centrale, permanente,
mtropolitaine,  laquelle viendront aboutir toutes les recherches,
toutes les enqutes, tous les documents, toutes les solutions. Toutes
les spcialits conomiques, toutes les opinions mme, devront
tre reprsentes dans cette commission, qui fera les travaux
prparatoires; et,  mesure qu'une ide praticable se dgagera de ses
travaux, l'ide sera porte  l'assemble qui en fera une loi. Le code
de l'assistance et de la prvoyance sociale se construira ainsi pice
 pice avec des solutions diverses, mais avec une pense unique. Il
ne faut pas disperser les tudes; tout ce grand ensemble veut
tre coordonn. Il ne faut pas surtout sparer l'assistance de la
prvoyance, il ne faut pas tudier  part les questions d'hospices,
d'hpitaux de refuges, etc. Il faut mler le travail  l'assistance,
ne rien laisser dgnrer en aumne. Il y a aujourd'hui dans les
masses de la souffrance; mais il y a aussi de la dignit. Et c'est un
bien. Le travailleur veut tre trait, non comme un pauvre, mais comme
un citoyen. Secourez-les en les levant.

C'est l, messieurs, le sens de la proposition de M. de Melun, et je
m'y associe avec empressement.

Un dernier mot. Vous venez de vaincre; maintenant savez-vous ce qu'il
faut que vous fassiez? Il faut, vous majorit, vous assemble, montrer
votre coeur  la nation, venir en aide aux classes souffrantes par
toutes les lois possibles, sous toutes les formes, de toutes les
faons, ouvrir les ateliers et les coles, rpandre la lumire et
le bien-tre, multiplier les amliorations matrielles et morales,
diminuer les charges du pauvre, marquer chacune de vos journes par
une mesure utile et populaire; en un mot, dire  tous ces malheureux
gars qui ne vous connaissaient pas et qui vous jugeaient mal:--Nous
ne sommes pas vos vainqueurs, nous sommes vos frres.


NOTE 12

LA LOI SUR L'ENSEIGNEMENT

Bureaux.--Juin 1849.

M. VICTOR HUGO.--Je parle _sur_ la loi. Je l'approuve en ce qu'elle
contient un progrs. Je la surveille en ce qu'elle peut contenir un
pril.

Le progrs, le voici. Le projet installe dans l'enseignement deux
choses qui y sont nouvelles et qui sont bonnes, l'autorit de l'tat
et la libert du pre de famille. Ce sont l deux sources vives et
fcondes d'impulsions utiles.

Le pril, je l'indiquerai tout  l'heure.

Messieurs, deux corporations redoutables, le clerg jusqu' notre
rvolution, depuis notre rvolution, l'universit, ont successivement
domin l'instruction publique dans notre pays, je dirais presque ont
fait l'ducation de la France.

Universit et clerg ont rendu d'immenses services; mais,  ct de
ces grands services, il y a eu de grandes lacunes. Le clerg, dans sa
vive ardeur pour l'unit de la foi, avait fini par se mprendre, et en
tait venu,--ce fut l son tort du temps de nos pres,-- contrarier
la marche de l'intelligence humaine et  vouloir teindre l'esprit
de progrs qui est le flambeau mme de la France. L'universit,
excellente par ses mthodes, illustre par ses services, mais enferme
peut-tre dans des traditions trop troites, n'a pas en elle-mme
cette largeur d'ides qui convient aux grandes poques que nous
traversons, et n'a pas toujours fait pntrer dans l'enseignement
toute la lumire possible. Elle a fini par devenir, elle aussi, un
clerg.

Les dernires annes de la monarchie disparue ont vu une lutte
acharne entre ces deux puissances, l'universit et l'glise, qui se
disputaient l'esprit des gnrations nouvelles.

Messieurs, il est temps que cette guerre finisse et se change en
mulation. C'est l le sens, c'est l le but du projet actuel. Il
maintient l'universit dans l'enseignement, et il introduit l'glise
par la meilleure de toutes les portes, par la porte de la
libert. Comment ces deux puissances vont-elles se comporter? Se
rconcilieront-elles? De quelle faon vont-elles combiner leurs
influences? Comment vont-elles comprendre l'enseignement, c'est--dire
l'avenir? C'est l, messieurs, la question. Chacun de ces deux clergs
a ses tendances, tendances auxquelles il faut marquer une limite. Les
esprits ombrageux, et en matire d'enseignement je suis de ce nombre,
pourraient craindre qu'avec l'universit seule l'instruction ne ft
pas assez religieuse, et qu'avec l'glise seule l'instruction ne ft
pas assez nationale. Or religion et nationalit, ce sont l les deux
grands instincts des hommes, ce sont l les deux grands besoins de
l'avenir. Il faut donc, je parle en laque et en homme politique,
il faut au-dessus de l'glise et de l'universit quelqu'un pour les
dominer, pour les conseiller, pour les encourager, pour les retenir,
pour les dpartager. Qui? l'tat.

L'tat, messieurs, c'est l'unit politique du pays, c'est la tradition
franaise, c'est la communaut historique et souveraine de tous les
citoyens, c'est la plus grande voix qui puisse parler en France,
c'est le pouvoir suprme, qui aie droit d'imposer  l'universit
l'enseignement religieux, et  l'glise l'esprit national.

Le projet actuel installe l'tat au sommet de la loi. Le conseil
suprieur d'enseignement, tel que le projet le compose, n'est pas
autre chose. C'est en cela qu'il me convient.

Je regrette diverses lacunes dans le projet, l'enseignement suprieur
dont il n'est pas question, l'enseignement professionnel, qui
est destin  reclasser les masses aujourd'hui dclasses. Nous
reviendrons sur ces graves questions.

Somme toute, tel qu'il est, en maintenant l'universit, en acceptant
le clerg, le projet fait l'enseignement libre et fait l'tat juge. Je
me rserve de l'examiner encore.

M. de Melun, qui soutint la prdominance de l'glise dans
l'enseignement, fut nomm commissaire par 20 voix contre 18 donnes 
M. Victor Hugo.


NOTE 13

DEMANDE EN AUTORISATION DE POURSUITES CONTRE LES REPRSENTANTS SOMMIER
ET RICHARDET

Bureaux.--31 juillet 1849.

M. VICTOR HUGO.--Messieurs, on invoque les ides d'ordre, le respect
de l'autorit qu'il faut raffermir, la protection que l'assemble doit
au pouvoir, pour appuyer la demande en autorisation de poursuites.
J'invoque les mmes ides pour la combattre.

Et en effet, messieurs, quelle est la question? La voici:

Un dlit de presse aurait t commis, il y a quatre mois, dans un
dpartement loign, dans une commune obscure, par un journal ignor.
Depuis cette poque, les auteurs prsums de ce dlit ont t nomms
reprsentants du peuple. Aujourd'hui on vous demande de les traduire
en justice.

De deux choses l'une: ou vous accorderez l'autorisation, ou vous la
refuserez. Examinons les deux cas.

Si vous accordez l'autorisation, de ce fait inconnu de la France,
oubli de la localit mme o il s'est produit, vous faites un
vnement. Le fait tait mort, vous le ressuscitez; bien plus, vous
le grossissez du retentissement d'un procs, de l'clat d'un dbat
passionn, de la plaidoirie des avocats, des commentaires de
l'opposition et de la presse. Ce dlit, commis dans le champ de foire
d'un village, vous le jetez sur toutes les places publiques de France.
Vous donnez au petit journal de province tous les grands journaux de
Paris pour porte-voix. Cet outrage au prsident de la rpublique, cet
article que vous jugez venimeux, vous le multipliez, vous le versez
dans tous les esprits, vous tirez l'offense  huit cent mille
exemplaires.

Le tout pour le plus grand avantage de l'ordre, pour le plus grand
respect du pouvoir et de l'autorit.

Si vous refusez l'autorisation, tout s'vanouit, tout s'teint. Le
fait est mort, vous l'ensevelissez, voil tout.

Eh bien! messieurs, je vous le demande, qui est-ce qui comprend mieux
les intrts de l'ordre et de l'autorit et le raffermissement du
pouvoir, de nos adversaires qui accordent l'autorisation, ou de nous
qui la refusons?

Cette question d'intrt social vide et carte, permettez-moi de
m'lever  des considrations d'une autre nature.

Dans quelle situation tes-vous?

Vous tes une majorit immense, compacte, triomphante, en prsence
d'une minorit vaincue et dcime. Je constate la situation et je la
livre  votre apprciation politique. Le 13 juin a cr pour vous ce
que vous appelez des ncessits; en tout cas, ce sont des ncessits
bien fatales et bien douloureuses. Le 13 juin est un fait
considrable, terrible, mystrieux, au fond duquel il vous importe,
dites-vous, que la justice pntre, que le jour se fasse. Il faut, en
effet, que le pays connaisse dans toute sa profondeur cet vnement
d'o a failli sortir une rvolution. Vous avez pu aider la justice.
Ce qu'elle vous a demand en fait de poursuites, vous avez pu le lui
accorder. Vous avez t prodigues, c'est mon sentiment.

Mais enfin, de ce ct, tout est fini. Trente-huit reprsentants,
c'est assez! c'est trop! Est-ce que le moment n'est pas venu d'tre
gnreux? Est-ce qu'ici la gnrosit n'est pas de la sagesse? Quoi!
livrer encore deux reprsentants, non plus pour les ncessits de
l'instruction de juin, mais pour un fait ignor, prescrit, oubli!
Messieurs, je vous en conjure, moi qui ai toujours dfendu l'ordre,
gardez-vous de tout ce qui semblerait violence, raction, rancune,
parti-pris, coup de majorit! Il faut savoir se refuser  soi-mme les
dernires satisfactions de la victoire. C'est  ce prix que, de la
situation de vainqueurs, on passe  la condition de gouvernants. Ne
soyez pas seulement une majorit nombreuse, soyez une majorit grande!

Tenez, voulez-vous rassurer pleinement le pays? prouvez-lui votre
force. Et savez-vous quelle est la meilleure preuve de la force? c'est
la mesure. Le jour o l'opinion publique dira: Ils sont vraiment
modrs, la conscience des partis rpondra: C'est qu'ils sont vraiment
forts!

Je refuse l'autorisation de poursuites.

M. Amable Dubois combattit M. Victor Hugo. M. Amable Dubois fut nomm
rapporteur par 14 voix contre 11 donnes  M. Victor Hugo.


NOTE 14.

DOTATION DE M. BONAPARTE.

Bureaux.--6 fvrier 1851.

En janvier 1851, immdiatement aprs le vote de dfiance, M. Louis
Bonaparte tendit la main  cette assemble qui venait de le frapper,
et lui demanda trois millions. C'tait une vritable dotation
princire. L'assemble dbattit cette prtention, d'abord dans les
bureaux, puis en sance publique. La discussion publique ne dura qu'un
jour et fut peu remarquable. La discussion pralable des bureaux, qui
eut lieu le 6 fvrier, avait vivement excit l'attention publique, et,
quand la question arriva au grand jour, elle avait t comme puise
par ce dbat prliminaire.

Dans le 12e bureau particulirement, le dbat fut vif et prolong. A
deux heures et demie, malgr la sance commence, la discussion durait
encore. Une grande partie des membres de l'assemble, groups derrire
les larges portes vitres du 12e bureau, assistaient du dehors 
cette lutte o furent successivement entendus MM. Lon Faucher,
Sainte-Beuve, auteur de la rdaction de dfiance, Michel (de Bourges)
et Victor Hugo.

M. Combarel de Leyval prit la parole le premier; M. Lon Faucher
et aprs lui M. Bineau, tous deux anciens ministres de Bonaparte,
soutinrent vivement le projet de dotation. Le discours passionn de M.
Lon Faucher amena dans le dbat M. Victor Hugo.

M. VICTOR HUGO.--Ce que dit M. Lon Faucher m'oblige  prendre
la parole. Je ne dirai qu'un mot. Je ne dsire pas tre nomm
commissaire; je suis trop souffrant encore pour pouvoir aborder la
tribune, et mon intention n'tait pas de parler, mme ici.

Selon moi, l'assemble, en votant la dotation il y a dix mois, a
commis une premire faute; en la votant de nouveau aujourd'hui, elle
commettrait une seconde faute, plus grave encore.

Je n'invoque pas seulement ici l'intrt du pays, les dtresses
publiques, la ncessit d'allger le budget et non de l'aggraver;
j'invoque l'intrt bien entendu de l'assemble, j'invoque l'intrt
mme du pouvoir excutif, et je dis qu' tous ces points de vue, aux
points de vue les plus restreints comme aux points de vue les plus
gnraux, voter ce qu'on vous demande serait une faute considrable.

Et en effet, messieurs, depuis le vote de la premire dotation, la
situation respective des deux pouvoirs a pris un aspect inattendu. On
tait en paix, on est en guerre. Un srieux conflit a clat.

Ce conflit, au dire de ceux-l mmes qui soutiennent le plus
nergiquement le pouvoir excutif, ce conflit est une cause de
dsordre, de trouble, d'agitation dont souffrent tous les intrts; ce
conflit a presque les proportions d'une calamit publique.

Or, messieurs, sondez ce conflit. Qu'y a-t-il au fond? La dotation.

Oui, sans la dotation, vous n'auriez pas eu les voyages, les
harangues, les revues, les banquets de sous-officiers mls aux
gnraux, Satory, la place du Havre, la socit du Dix-Dcembre, les
cris de _vive l'Empereur!_ et les coups de poing. Vous n'auriez pas
eu ces tentatives prtoriennes qui tendaient  donner  la rpublique
l'empire pour lendemain. Point d'argent, point d'empire.

Vous n'auriez pas eu tous ces faits tranges qui ont si profondment
inquit le pays, et qui ont d irrsistiblement veiller le pouvoir
lgislatif et amener le vote de ce qu'on a appel la coalition,
coalition qui n'est au fond qu'une juxtaposition.

Rappelez-vous ce vote, messieurs; les faits ont t apports devant
vous, vous les avez jugs dans votre conscience, et vous avez
solennellement dclar votre dfiance.

La dfiance du pouvoir lgislatif contre le pouvoir excutif!

Or, comment le pouvoir excutif, votre subordonn aprs tout, a-t-il
reu cet avertissement de l'assemble souveraine?

Il n'en a tenu aucun compte. Il a mis  nant votre vote. Il a dclar
excellent ce cabinet que vous aviez dclar suspect. Rsistance qui a
aggrav le conflit et qui a augment votre dfiance.

Et aujourd'hui que fait-il?

Il se tourne vers vous, et il vous demande les moyens d'achever quoi?
Ce qu'il avait commenc. Il vous dit:--Vous vous dfiez de moi. Soit!
payez toujours, je vais continuer.

Messieurs, en vous faisant de telles demandes, dans un tel moment, le
pouvoir excutif coute peu sa dignit. Vous couterez la vtre et
vous refuserez.

Ce qu'a dit M. Faucher des intrts du pays, lorsqu'il a nomm
M. Bonaparte, est-il vrai? Moi qui vous parle, j'ai vot pour M.
Bonaparte. J'ai, dans la sphre de mon action, favoris son lection.
J'ai donc le droit de dire quelques mots des sentiments de ceux qui
ont fait comme moi, et des miens propres. Eh bien! non, nous n'avons
pas vot pour Napolon, en tant que Napolon; nous avons vot pour
l'homme qui, mri par la prison politique, avait crit, en faveur des
classes pauvres, des livres remarquables. Nous avons vot pour lui,
enfin, parce qu'en face de tant de prtentions monarchiques nous
trouvions utile qu'un prince abdiqut ses titres en recevant du pays
les fonctions de prsident de la rpublique.

Et puis, remarquez encore ceci, ce prince, puisqu'on attache tant
d'importance  rappeler ce titre, tait un prince rvolutionnaire, un
membre d'une dynastie parvenue, un prince sorti de la rvolution,
et qui, loin d'tre la ngation de cette rvolution, en tait
l'affirmation. Voil pourquoi nous l'avions nomm. Dans ce condamn
politique, il y avait une intelligence; dans ce prince, il y avait un
dmocrate. Nous avons espr en lui.

Nous avons t tromps dans nos esprances. Ce que nous attendions de
l'homme, nous l'avons attendu en vain; tout ce que le prince pouvait
faire, il l'a fait, et il continue en demandant la dotation. Tout
autre,  sa place, ne le pourrait pas, ne le voudrait pas, ne
l'oserait pas. Je suppose le gnral Changarnier au pouvoir. Il
suivrait probablement la mme politique que M. Bonaparte, mais il ne
songerait pas  venir vous demander 2 millions  ajouter  1,200,000
francs, par cette raison fort simple qu'il ne saurait rellement, lui,
simple particulier avant son lection, que faire d'une pareille liste
civile. M. Changarnier n'aurait pas besoin de faire crier _vive
l'Empereur!_ autour de lui. C'est donc le prince, le prince seul,
qui a besoin de 2 millions. Le premier Napolon lui-mme, dans une
position analogue, se contenta de 500,000 francs, et, loin de faire
des dettes, il payait trs noblement, avec cette somme, celles de ses
gnraux.

Arrtons ces dplorables tendances; disons par notre vote: Assez!
assez!

Qui a rouvert ce dbat? Est-ce vous? Est-ce nous? Si ranimer cette
discussion, c'est faire acte de mauvais citoyen, comme on vient de
le dire, est-ce  nous qu'on peut adresser ce reproche? Non, non! Le
mauvais citoyen, s'il y en a un, est ailleurs que dans l'assemble.

Je termine ici ces quelques observations. Quand la majorit a vot la
dotation la premire fois, elle ne savait pas ce qui tait derrire.

Aujourd'hui vous le savez. La voter alors, c'tait de l'imprudence; la
voter aujourd'hui, ce serait de la complicit.

Tenez, messieurs du parti de l'ordre, voulez-vous faire de l'ordre?
acceptez la rpublique. Acceptez-la, acceptons-la tous purement,
simplement, loyalement. Plus de princes, plus de dynasties, plus
d'ambitions extra-constitutionnelles; je ne veux pas dire: plus de
complots, mais je dirai plus de rves. Quand personne ne rvera plus,
tout le monde se calmera. Croyez-vous que ce soit un bon moyen de
rassurer les intrts et d'apaiser les esprits que de dire sans
cesse tout haut:--Cela ne peut durer; et tout bas:--Prparons autre
chose!--Messieurs, finissons-en. Toutes ces allures princires,
ces dotations tristement demandes et fcheusement dpenses, ces
esprances qui vont on ne sait o, ces aspirations  un lendemain
dictatorial et par consquent rvolutionnaire, c'est de l'agitation,
c'est du dsordre. Acceptons la rpublique. L'ordre, c'est le
dfinitif.

On sait que l'assemble refusa la dotation.


NOTE 15.

LE MINISTRE BAROCHE ET VICTOR HUGO

Sance du 18 juillet 1851.

Aprs le discours du 17 juillet, Louis Bonaparte, stigmatis par
Victor Hugo d'un nom que la postrit lui conservera, _Napolon le
Petit_, sentit le besoin de rpondre. Son ministre, M. Baroche, se
chargea de la rponse. Il ne trouva rien de mieux  opposer  Victor
Hugo qu'une citation falsifie. Victor Hugo monta  la tribune pour
rpliquer au ministre et rtablir les faits et les textes. La droite,
encore tout cumante de ses rages de la veille et redoutant un nouveau
discours, lui coupa la parole et ne lui permit pas d'achever. On ne
croirait pas  de tels faits, si nous ne mettions sous les yeux du
lecteur l'extrait de la sance mme du 18 juillet. Le voici:

M. BAROCHE, _ministre des affaires trangres_.--Je voudrais ne pas
entrer dans cette partie de la discussion qu'a aborde hier M. Victor
Hugo.

Mais l'attaque est si agressive, si injurieuse pour un homme dont
je m'honore d'tre le ministre, que je me reprocherais de ne pas la
repousser. (_Trs bien! trs bien!  droite._)

Et d'abord, une observation. La sance d'hier a offert un douloureux
contraste avec les sances prcdentes. Jusque-l, tous les orateurs,
l'honorable gnral Cavaignac, M. Michel (de Bourges) et mme M.
Pascal Duprat, malgr la vivacit de son langage, s'taient efforcs
de donner  la discussion un caractre de calme et de dignit qu'elle
n'aurait jamais d perdre.

C'est hier seulement qu'un langage tout nouveau, tout personnel....

M. VICTOR HUGO.--Je demande la parole. (_Mouvement._)

M. BAROCHE.--... est venu jeter l'irritation. Eh bien! puisque l'on
nous attaque, il faut bien que nous examinions la valeur de celui qui
nous attaque.

C'est le mme homme qui a conquis les suffrages des lecteurs de la
Seine par des circulaires de ce genre.

(_M. le ministre droule une feuille de papier et lit:_)

Deux rpubliques sont possibles:

L'une abattra le drapeau tricolore sous le drapeau rouge, fera des
gros sous avec la colonne, jettera bas la statue de Napolon
et dressera la statue de Marat; dtruira l'institut, l'cole
polytechnique et la lgion d'honneur; ajoutera  l'auguste devise:
_Libert, galit, Fraternit_ l'option sinistre: _ou la mort!_ fera
banqueroute, ruinera les riches sans enrichir les pauvres, anantira
le crdit, qui est la fortune de tous, et le travail, qui est le pain
de chacun; abolira la proprit et la famille, promnera des ttes sur
des piques, remplira les prisons par le soupon et les videra par le
massacre, mettra l'Europe en feu et la civilisation en cendres, fera
de la France la patrie des tnbres, gorgera la libert, touffera
les arts, dcapitera la pense, niera Dieu; remettra en mouvement ces
deux machines fatales, qui ne vont pas l'une sans l'autre, la planche
aux assignats et la bascule de la guillotine; en un mot, fera
froidement ce que les hommes de 93 ont fait ardemment, et, aprs
l'horrible dans le grand, que nos pres ont vu, nous montrera le
monstrueux dans le petit....

M. VICTOR HUGO, _se levant_.--Lisez tout!

M. BAROCHE _reprend_.--Voil, messieurs, un langage qui contraste
singulirement avec celui que vous avez entendu hier....

M. VICTOR HUGO.--Mais lisez donc tout!

M. BAROCHE, _continuant_.--Voil l'homme qui reprochait  cette
majorit de ruser comme le renard, pour combattre le lion
rvolutionnaire. Voil l'homme qui, dans des paroles qu'il a vainement
cherch  rtracter, accusait la majorit, une partie du moins de
cette majorit, de se mettre  plat ventre et d'couter si elle
n'entendait pas venir le canon russe.

       *       *       *       *       *

M. VICTOR HUGO, _ la tribune_.--Je dclare que M. Baroche n'a
articul que d'infmes calomnies; qu'il a, malgr mes sommations de
tout lire, tronqu honteusement une citation. J'ai le droit de lui
rpondre. (_A gauche: Oui! oui!--A droite: Non! non!_)

A GAUCHE.--Parlez! parlez! (_Bruit prolong._)

M. LE PRSIDENT.--Quand un orateur n'est pas ml au dbat, et qu'un
autre implique sa personne dans la discussion, il peut demander la
parole et dire: Pourquoi vous adressez-vous  moi? Mais quand un
orateur inscrit a parl  son tour pendant trois heures et demie,
et qu'on prononce son nom en lui rpondant, il n'y a pas l
fait personnel, il ne peut exiger la parole sur cela. (_Rumeurs
nombreuses._)

M. JULES FAVRE.--Je demande la parole.

M. LE PRSIDENT.--La parole appartient  M. Dufaure, je ne puis vous
la donner.

M. JULES FAVRE.--J'ai demand la parole pour un rappel au rglement.
Je n'ai  faire qu'une simple observation (_Parlez! parlez!_), j'ai le
droit d'tre entendu.

L'art. 45 du rglement, qui accorde la parole pour un fait personnel,
est un article absolu qui protge l'honneur de tous les membres de
l'assemble. Il n'admet pas la distinction qu'a voulu tablir M. le
prsident; je soutiens que M. Victor Hugo a le droit d'tre entendu.

VOIX NOMBREUSES, _ Victor Hugo_.--Parlez! parlez!

M. VICTOR HUGO.--La rponse que j'ai  faire  M. Baroche porte sur
deux points.

Le premier point porte sur un document qui n'a t lu qu'en partie;
l'autre est relatif  un fait qui s'est pass hier dans l'assemble.

L'assemble doit remarquer que ce n'a t que lorsqu'une agression
personnelle m'a t adresse pour la troisime fois que j'ai enfin
exig, comme j'en ai le droit, la parole. (_A gauche: Oui! oui!_)

Messieurs, entre le 15 mai et le 23 juin, dans un moment o une sorte
d'effroi bien justifi saisissait les coeurs les plus profondment
dvous  la cause populaire, j'ai adress  mes concitoyens la
dclaration que je vais vous lire.

Rappelez-vous que des tentatives anarchiques avaient t faites contre
le suffrage universel, sigeant ici dans toute sa majest; j'ai
toujours combattu toutes les tentatives contre le suffrage universel,
et,  l'heure qu'il est, je les repousse encore en combattant cette
fatale loi du 31 mai. (_Vifs applaudissements  gauche._)

Entre le 15 mai et le 23 juin donc, je fis afficher sur les murailles
de Paris la dclaration suivante adresse aux lecteurs, dclaration
dont M. Baroche a lu la premire partie, et dont, malgr mon
insistance, il n'a pas voulu lire la seconde; je vais la lire....
(_Interruption  droite._)

VOIX NOMBREUSES A DROITE.--Lisez tout! tout! Lisez-la tout entire!

UN MEMBRE A DROITE, _avec insistance_.--Tout ou rien! tout ou rien.

M. VICTOR HUGO.--Vous avez dj entendu la premire partie, elle est
prsente  tous vos esprits. Du reste rien n'est plus simple; je veux
bien relire ce qui a t lu. Ce n'est que du temps perdu.

M. LEBOEUF.--Nous exigeons tout! tout ou rien!

M. VICTOR HUGO, _ M. Leboeuf_.--Ah! vous prtendez me dicter ce que
je dois tre et ce que je dois faire  cette tribune! En ce cas c'est
diffrent. Puisque vous exigez, je refuse. (_A gauche: Trs bien! vous
avez raison._) Je lirai seulement ce que M. Baroche a eu l'indignit
de ne pas lire. (_Trs bien! Trs bien!_)

(_Un long dsordre rgne dans l'assemble; la sance reste interrompue
pendant quelques instants._)

M. VICTOR HUGO.--Je lis donc: Deux rpubliques sont
possibles....--M. Baroche a lu ce qui tait relatif  la premire de
ces rpubliques; dans ma pense, c'est la rpublique qu'on pouvait
redouter  cette poque du 15 mai et du 23 juin ... (_Interruption._)
Je reprends la lecture o M. Baroche l'a laisse.... (_Interruption._)

A DROITE.--Non! non! tout!

M. LE. PRSIDENT.--La gauche est silencieuse; faites comme elle,
coutez!

M. VICTOR HUGO.--coutez donc, messieurs, un homme qui, visiblement,
et grce  vos violences d'hier (_A gauche: Trs bien! Trs
bien!_), peut  peine parler. (_La voix de l'orateur est, en effet,
profondment altre par la fatigue.--Rires  droite.--L'orateur
reprend._)

Le silence serait seulement de la pudeur. (_Murmures  droite._)

M. MORTIMER-TERNAUX.--C'est le mot de Marat  la Convention.

M. LE PRSIDENT, _ la droite_.--C'est vous qui avez donn la parole 
l'orateur; coutez-le.

VOIX NOMBREUSES.--Parlez! parlez!

M. VICTOR HUGO, _lisant_.--... L'autre sera la sainte communion de
tous les franais ds  prsent et de tous les peuples un jour dans
le principe dmocratique; fondera la libert sans usurpations et sans
violences, une galit qui admettra la croissance naturelle de chacun,
une fraternit non de moines dans un couvent, mais d'hommes libres;
donnera  tous l'enseignement, comme le soleil donne la lumire,
gratuitement; introduira la clmence dans la loi pnale et la
conciliation dans la loi civile; multipliera les chemins de fer,
reboisera une partie du territoire, en dfrichera une autre; dcuplera
la valeur du sol; partira de ce principe qu'il faut que tout homme
commence par le travail et finisse par la proprit; assurera, en
consquence, la proprit comme la reprsentation du travail accompli,
et le travail comme l'lment de la proprit future, respectera
l'hritage, qui n'est autre chose que la main du pre tendue aux
enfants  travers le mur du tombeau; combinera pacifiquement,
pour rsoudre le glorieux problme du bien-tre universel, les
accroissements continus de l'industrie, de la science, de l'art et de
la pense; poursuivra, sans quitter terre pourtant et sans sortir du
possible et du vrai, la ralisation srieuse de tous les grands
rves des sages; btira le pouvoir sur la mme base que la libert,
c'est--dire sur le droit; subordonnera la force  l'intelligence;
dissoudra l'meute et la guerre, ces deux formes de la barbarie; fera
de l'ordre la loi du citoyen et de la paix la loi des nations; vivra
et rayonnera; grandira la France, conquerra le monde; sera, en un mot,
le majestueux embrassement du genre humain sous le regard de Dieu
satisfait.

De ces deux rpubliques, celle-ci s'appelle la civilisation, celle-l
s'appelle la terreur. Je suis prt  dvouer ma vie pour tablir l'une
et empcher l'autre.

26 mai 1848.

VICTOR HUGO.

A GAUCHE EN MASSE.--Bravo! bravo!

M. VICTOR HUGO.--Voil ma profession de foi lectorale, et c'est 
cause de cette profession de foi--je n'en ai pas fait d'autre--que
j'ai t nomm.

M. A. DE KENDREL an.--Tous les dmocrates ont vot contre vous.

(_Bruit._)

UN MEMBRE.--Qu'en savez-vous?

M. BRIVES.--Il y a bien eu des dmocrates qui ont vot pour M.
Baroche. (_Hilarit._)

M. VICTOR HUGO.--C'est  cause de cette profession de foi que j'ai t
nomm reprsentant. Cette profession de foi, c'est ma vie entire,
c'est tout ce que j'ai dit, crit et fait depuis vingt-cinq ans.

Je dfie qui que ce soit de prouver que j'ai manqu  une seule des
promesses de ce programme. Et voulez-vous que je vous dise qui aurait
le droit de m'accuser?.... (_Interruption  droite._)

Si j'avais accept l'expdition romaine;

Si j'avais accept la loi qui confisque l'enseignement et qui l'a
donn aux jsuites;

Si j'avais accept la loi de dportation qui rtablit la peine de mort
en matire politique;

Si j'avais accept la loi contre le suffrage universel, la loi contre
la libert de la presse;

Savez-vous qui aurait eu le droit de me dire: Vous tes un apostat?
(_Montrant la droite._) Ce n'est pas ce ct-ci (_montrant la
gauche_); c'est celui-l. (_Sensation.--Trs bien! trs bien!_)

J'ai t fidle  mon mandat. (_Interruption._)

A DROITE.--Monsieur le prsident, c'est un nouveau discours. Ne
laissez pas continuer l'orateur.

M. LE PRSIDENT.--Votre explication est complte.

M. VICTOR HUGO.--Non! j'ai  rpondre aux calomnies de M. Baroche.

CRIS A DROITE.--L'ordre du jour! Assez! ne le laissez pas achever!

A GAUCHE.--C'est indigne! Parlez!

M. VICTOR HUGO.--Quoi! hier la violence morale, aujourd'hui la
violence matrielle! (_Tumulte._)

M. LE PRSIDENT.--Je consulte l'assemble sur l'ordre du jour. (_La
droite se lve en masse._)

A GAUCHE.--Nous protestons! c'est un scandale odieux!

L'ordre du jour est adopt.

M. VICTOR HUGO.--On accuse et on interdit la dfense. Je dnonce 
l'indignation publique la conduite de la majorit. Il n'y a plus de
tribune. Je proteste.

(_L'orateur quitte la tribune.--Agitation prolonge.--Protestation 
gauche._)


NOTE 16.

LE RAPPEL DE LA LOI DU 31 MAI

Runion Lemardelay.--11 novembre 1851.

Les membres de toutes les nuances de l'opposition rpublicaine
s'taient runis, au nombre de plus de deux cents, dans les salons
Lemardelay, pour dlibrer sur la conduite  tenir  propos de la
proposition du rappel de la loi du 31 mai.

Le bureau tait occup par MM. Michel (de Bourges), Victor Hugo et
Rigal.

MM. Schoelcher, Laurent (de l'Ardche), Bac, Mathieu (de la Drme),
Madier de Montjau, mile de Girardin ont parl les premiers.

La question tait celle-ci: De quelle faon la gauche, unanime sur le
fond, devait-elle gouverner cette grave discussion? Convenait-il de
procder, pour le rappel de la loi du 31 mai, comme on avait procd
pour la rvision de la constitution? les orateurs devaient-ils avoir
le champ libre? ou valait-il mieux que l'opposition, gardant dans son
ensemble le silence de la force, dfrt la parole  un seul de ses
orateurs, pour protester simplement et solennellement, au nom du droit
et au nom du peuple?

La question de libert devait-elle primer la question de conduite?

--Oui, dit M. Charras avec chaleur, oui, la libert, la libert tout
entire. Laissons le champ libre  la discussion. Savez-vous ce qui
est advenu du libre et franc-parler sur la rvision? Les discours de
Michel (de Bourges) et de Victor Hugo ont port partout la lumire.
Une question dont les habitants des compagnes, les paysans, n'auraient
jamais connu l'nonc, est dsormais claire, nette, simple pour eux.
Libert de discussion; en consquence, libert illimite. J'en appelle
 M. Victor Hugo lui-mme; ne vaut-elle pas mieux que toute prcaution?
Ne l'a-t-il pas recommande quand il s'est agi de la rvision de la loi
fondamentale?

M. Dupont (de Bussac) soutient un avis diffrent:--Agir! n'est-ce pas
le mot mme de la situation? Est-ce que la discussion n'est point
puise? Ne faisons pas de discours, faisons un acte. Pas de menace 
la droite;  quoi bon? Dans de telles conjonctures, la vraie menace
c'est le silence. Que l'opposition en masse se taise; mais qu'elle
fasse expliquer son silence par une voix, par un orateur, et que cet
orateur fasse entendre contre la loi du 31 mai, en peu de mots dignes,
svres, contenus, non pas la critique d'un seul, mais la protestation
de tous. La situation est solennelle; l'attitude de la gauche doit
tre solennelle. En prsence de ce calme, le peuple applaudira et la
majorit rflchira.

Aprs MM. Jules Favre et Mathieu (de la Drme), M. Victor Hugo prend
la parole.

Il dclare qu'il se lve pour appuyer la proposition de M. Dupont (de
Bussac). Il ajoute:

La responsabilit des orateurs dans une telle situation est immense;
tout peut tre compromis par un mot, par un incident de sance; il
importe de tout dire et de ne rien hasarder. D'un ct, il y a le
peuple qu'il faut dfendre, et de l'autre l'assemble qu'il ne faut
pas brusquer.

M. Victor Hugo peint  grands traits la situation faite  l'avenir par
la loi du 31 mai, et il la rsume d'un mot, qui a fait tressaillir
l'auditoire.

_Depuis que l'histoire existe_, dit-il, _c'est la premire fois que la
loi donne rendez-vous  la guerre civile_.

Puis il reprend:

Que devons-nous faire? Dans un discours, dans un seul, rsumer tout
ce que le silence, tout ce que l'abstention du peuple prsagent,
annoncent de dtermin, de rsolu, d'invitable.

Montrer du doigt le spectre de 1852, sans menaces.

Il ne faut pas que la majorit puisse dire: On nous menace,

Il ne faut pas que le peuple puisse dire: On me dserte.

M. Victor Hugo termine ainsi:

Je me rsume.

Je pense qu'il est sage, qu'il est politique, qu'il est ncessaire
qu'un orateur seulement parle en notre nom  tous. Comme l'a fort bien
dit M. Dupont (de Bussac), pas de discours, un acte!

Maintenant, quel est l'orateur qui parlera? Prenez qui vous voudrez.
Choisissez. Je n'en exclus qu'un seul, c'est moi. Pourquoi? Je vais
vous le dire.

La droite, par ses violences, m'a contraint plus d'une fois  des
reprsailles  la tribune qui, dans cette occasion, feraient de moi
pour elle un orateur irritant. Or, ce qu'il faut aujourd'hui, ce n'est
pas l'orateur qui passionne, c'est l'orateur qui concilie. Eh bien! je
le dclare en prsence de la loi du 31 mai, je ne rpondrais pas de
moi.

Oui, en voyant reparatre devant nous cette loi que, pour ma part,
j'ai dj hautement fltrie  la tribune, en voyant, si l'abrogation
est refuse, se dresser dans un prochain avenir l'invitable conflit
entre la souverainet du peuple et l'autorit du parlement, en voyant
s'entter dans leur oeuvre les hommes funestes qui ont aveuglment
prpar pour 1852 je ne sais quelle rencontre  main arme du pays
lgal et du suffrage universel, je ne sais quel duel de la loi, forme
prissable, contre le droit, principe ternel! oui! en prsence de la
guerre civile possible, en prsence du sang prt  couler ... je
ne rpondrais pas de me contenir, je ne rpondrais pas de ne point
clater en cris d'indignation et de douleur; je ne rpondrais pas
de ne point fouler aux pieds toute cette politique coupable, qui se
rsume dans la date sinistre du 31 mai; je ne rpondrais pas de rester
calme. Je m'exclus.

La runion adopte  la presque unanimit la proposition de M. Dupont
(de Bussac), appuye par M. Victor Hugo.


M. Michel (de Bourges) est dsign pour parler au nom de la gauche.



TABLE


LE DROIT ET LA LOI

ACTES ET PAROLES

AVANT L'EXIL


ACADMIE FRANAISE.--1841-1844.

I.   Discours de rception

II.  Rponse de M. Victor Hugo, directeur de l'acadmie
     franaise, au discours de Saint-Marc Girardin

III. Rponse de M. Victor Hugo, directeur de l'acadmie
     franaise, au discours de M. Sainte-Beuve


CHAMBRE DES PAIRS.--1845-1848

I.   La Pologne

II.  Consolidation et dfense du littoral

III. La famille Bonaparte

IV.  Le pape Pie IX


RUNIONS LECTORALES.--1848-1849.

I.   Lettre aux lecteurs

II.  Plantation de l'arbre de la libert, place des Vosges

III. Runion des auteurs dramatiques

IV.  Victor Hugo  ses concitoyens

V.   Sance des cinq associations d'art et d'industrie

VI.  Sance des associations, aprs le mandat accompli


ASSEMBLE CONSTITUANTE.--1848.

I.   Ateliers nationaux

II.  Pour la libert de la presse et contre l'arrestation
     des crivains

III. L'tat de sige

IV.  La peine de mort

V.   Pour la libert de la presse et contre l'tat de sige

VI.  Budget rectifi de 1848.--Question des encouragements
     aux lettres et aux arts

VII. La sparation de l'assemble

VIII.La libert du thtre


ASSEMBLE LGISLATIVE.--1849-1851.

I.   La misre

II.  Affaire de Rome

III. Rponse  M. de Montalembert

IV.  La libert de l'enseignement

V.   La dportation

VI.  Le suffrage universel

VII. Rplique  M. de Montalembert

VIII.La libert de la presse

IX.  Rvision de la constitution


CONGRS DE LA PAIX A PARIS.--1849.

I.   Discours d'ouverture

II.  Discours de clture


COUR D'ASSISES.--1851.

I.   Pour Charles Hugo. La peine de mort

II.  Les procs de l'_vnement_


ENTERREMENTS.--1843-1850.

I.   Funrailles de Casimir Delavigne

II.  Funrailles de Frdric Souli

III. Funrailles de Balzac


LE DEUX DCEMBRE 1851.

Proclamations et Discours


NOTES.

CHAMBRE DES PAIRS.--1846.

1. La proprit des oeuvres d'art

2. La marque de fabrique


ASSEMBLE CONSTITUANTE.--1848-1849.

3. Secours aux thtres

4. Secours aux transports

5. La question de dissolution

6. Achvement du Louvre

7. Secours aux artistes


CONSEILS DE GUERRE.--1848.

8. L'tat de sige (28 septembre)


CONSEIL D'TAT.--1849.

9. La libert du thtre


ASSEMBLE LGISLATIVE.--1849-1851.

10. Pillage des imprimeries

11. Enqute sur la misre

12. Loi sur l'enseignement

13. Demande en autorisation de poursuite contre les reprsentants
    Sommier et Richardet

14. Dotation de M. Bonaparte

15. Le ministre Baroche et Victor Hugo

16. La proposition de rappel de la loi du 31 mai

FIN.





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ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03

Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90

Just search by the first five letters of the filename you want,
as it appears in our Newsletters.


Information about Project Gutenberg (one page)

We produce about two million dollars for each hour we work.  The
time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
searched and analyzed, the copyright letters written, etc.   Our
projected audience is one hundred million readers.  If the value
per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
files per month:  1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
If they reach just 1-2% of the world's population then the total
will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.

The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
which is only about 4% of the present number of computer users.

Here is the briefest record of our progress (* means estimated):

eBooks Year Month

    1  1971 July
   10  1991 January
  100  1994 January
 1000  1997 August
 1500  1998 October
 2000  1999 December
 2500  2000 December
 3000  2001 November
 4000  2001 October/November
 6000  2002 December*
 9000  2003 November*
10000  2004 January*


The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.

We need your donations more than ever!

As of February, 2002, contributions are being solicited from people
and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
Virginia, Wisconsin, and Wyoming.

We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
that have responded.

As the requirements for other states are met, additions to this list
will be made and fund raising will begin in the additional states.
Please feel free to ask to check the status of your state.

In answer to various questions we have received on this:

We are constantly working on finishing the paperwork to legally
request donations in all 50 states.  If your state is not listed and
you would like to know if we have added it since the list you have,
just ask.

While we cannot solicit donations from people in states where we are
not yet registered, we know of no prohibition against accepting
donations from donors in these states who approach us with an offer to
donate.

International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
ways.

Donations by check or money order may be sent to:

Project Gutenberg Literary Archive Foundation
PMB 113
1739 University Ave.
Oxford, MS 38655-4109

Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
method other than by check or money order.

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
[Employee Identification Number] 64-622154.  Donations are
tax-deductible to the maximum extent permitted by law.  As fund-raising
requirements for other states are met, additions to this list will be
made and fund-raising will begin in the additional states.

We need your donations more than ever!

You can get up to date donation information online at:

http://www.gutenberg.net/donation.html


***

If you can't reach Project Gutenberg,
you can always email directly to:

Michael S. Hart <hart@pobox.com>

Prof. Hart will answer or forward your message.

We would prefer to send you information by email.


**The Legal Small Print**


(Three Pages)

***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
They tell us you might sue us if there is something wrong with
your copy of this eBook, even if you got it for free from
someone other than us, and even if what's wrong is not our
fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
disclaims most of our liability to you. It also tells you how
you may distribute copies of this eBook if you want to.

*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
sending a request within 30 days of receiving it to the person
you got it from. If you received this eBook on a physical
medium (such as a disk), you must return it with your request.

ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
through the Project Gutenberg Association (the "Project").
Among other things, this means that no one owns a United States copyright
on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
distribute it in the United States without permission and
without paying copyright royalties. Special rules, set forth
below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.

Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
any commercial products without permission.

To create these eBooks, the Project expends considerable
efforts to identify, transcribe and proofread public domain
works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
medium they may be on may contain "Defects". Among other
things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged
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If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
you paid for it by sending an explanatory note within that
time to the person you received it from. If you received it
on a physical medium, you must return it with your note, and
such person may choose to alternatively give you a replacement
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receive it electronically.

THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
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the exclusion or limitation of consequential damages, so the
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You may distribute copies of this eBook electronically, or by
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"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
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[1]  Only give exact copies of it.  Among other things, this
     requires that you do not remove, alter or modify the
     eBook or this "small print!" statement.  You may however,
     if you wish, distribute this eBook in machine readable
     binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
     including any form resulting from conversion by word
     processing or hypertext software, but only so long as
     *EITHER*:

     [*]  The eBook, when displayed, is clearly readable, and
          does *not* contain characters other than those
          intended by the author of the work, although tilde
          (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
          be used to convey punctuation intended by the
          author, and additional characters may be used to
          indicate hypertext links; OR

     [*]  The eBook may be readily converted by the reader at
          no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
          form by the program that displays the eBook (as is
          the case, for instance, with most word processors);
          OR

     [*]  You provide, or agree to also provide on request at
          no additional cost, fee or expense, a copy of the
          eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
          or other equivalent proprietary form).

[2]  Honor the eBook refund and replacement provisions of this
     "Small Print!" statement.

[3]  Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
     gross profits you derive calculated using the method you
     already use to calculate your applicable taxes.  If you
     don't derive profits, no royalty is due.  Royalties are
     payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
     the 60 days following each date you prepare (or were
     legally required to prepare) your annual (or equivalent
     periodic) tax return.  Please contact us beforehand to
     let us know your plans and to work out the details.

WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
public domain and licensed works that can be freely distributed
in machine readable form.

The Project gratefully accepts contributions of money, time,
public domain materials, or royalty free copyright licenses.
Money should be paid to the:
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If you are interested in contributing scanning equipment or
software or other items, please contact Michael Hart at:
hart@pobox.com

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when distributed free of all fees.  Copyright (C) 2001, 2002 by
Michael S. Hart.  Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
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they hardware or software or any other related product without
express permission.]

*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*

