The Project Gutenberg EBook of Actes et Paroles, vol. 3, by Victor Hugo
#10 in our series by Victor Hugo

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Title: Actes et Paroles, vol. 3

Author: Victor Hugo

Release Date: July, 2005 [EBook #8454]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on July 12, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ACTES ET PAROLES, VOL. 3 ***




Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe
and the Online Distributed Proofreaders




ACTES ET PAROLES III par VICTOR HUGO




PARIS ET ROME



I


Cette trilogie, _Avant l'Exil, Pendant l'Exil, Depuis l'Exil_, n'est
pas de moi, elle est de l'empereur Napolon III. C'est lui qui a
partag ma vie de cette faon; que l'honneur lui en revienne. Il faut
rendre  Csar ce qui est  Bonaparte.

La trilogie est trs bien faite; et l'on pourrait dire selon les
rgles de l'art. Chacun de ces trois volumes contient un exil; dans le
premier il y a l'exil de France, dans le deuxime l'exil de Jersey,
dans le troisime l'exil de Belgique.

Une rectification pourtant. L'exil, pour les deux derniers pays, est
un mot impropre; le mot vrai est expulsion. Il n'y a d'exil que de la
patrie.

Une vie tout entire est dans ces trois volumes. Elle y est complte.
Dix ans dans le tome premier; dix-neuf ans dans le tome second; six
ans dans le tome troisime. Cela va de 1841  1876. On peut dans ces
pages relles tudier jour par jour la marche d'un esprit vers la
vrit; sans jamais un pas en arrire; l'homme qui est dans ce livre
l'a dit et le rpte.

Ce livre, c'est quelque chose comme l'ombre d'un passant fixe sur le
sol.

Ce livre a la forme vraie d'un homme.

On remarquera peut-tre que ce livre commence (tome Ier, Institut,
juin 1841) par un conseil de rsistance et se termine (tome III,
Snat, mai 1876) par un conseil de clmence. Rsistance aux tyrans,
clmence aux vaincus. C'est l en effet toute la loi de la conscience.
Trente-cinq annes sparent dans ce livre le premier conseil du
second; mais le double devoir qu'ils imposent est indiqu, accept et
pratiqu dans toutes les pages de ces trois volumes.

L'auteur n'a plus qu'une chose  faire: continuer et mourir.

Il a quitt son pays le 11 dcembre 1851; il y est revenu le 5
septembre 1870.

A son retour, il a trouv l'heure plus sombre et le devoir plus grand
que jamais.




II


La patrie a cela de poignant qu'en sortir est triste, et qu'y rentrer
est quelquefois plus triste encore. Quel proscrit romain n'et mieux
aim mourir comme Brutus que voir l'invasion d'Attila? Quel proscrit
franais n'et prfr l'exil ternel  l'effondrement de la France
sous la Prusse, et  l'arrachement de Metz et de Strasbourg?

Revenir dans son foyer natal le jour des catastrophes; tre ramen par
des vnements qui vous indignent; avoir longtemps appel la patrie
dans sa nostalgie et se sentir insult par la complaisance du destin
qui vous exauce en vous humiliant; tre tent de souffleter la fortune
qui mle un vol  une restitution; retrouver son pays, _dulces Argos_,
sous les pieds de deux empires, l'un en triomphe, l'autre en droute;
franchir la frontire sacre  l'heure o l'tranger la viole; ne
pouvoir que baiser la terre en pleurant; avoir  peine la force
de crier: France! dans un touffement de sanglots; assister 
l'crasement des braves; voir monter  l'horizon de hideuses fumes,
gloire de l'ennemi faite de votre honte; passer o le carnage vient de
passer; traverser des champs sinistres o l'herbe sera plus paisse
l'anne prochaine; voir se prolonger  perte de vue,  mesure qu'on
avance, dans les prs, dans les bois, dans les vallons, dans les
collines, cette chose que la France n'aime pas, la fuite; rencontrer
des dispersions farouches de soldats accabls; puis rentrer dans
l'immense ville hroque qui va subir un monstrueux sige de cinq
mois; retrouver la France, mais gisante et sanglante, revoir Paris,
mais affam et bombard, certes, c'est l une inexprimable douleur.

C'est l'arrive des barbares; eh bien, il y a une autre attaque non
moins funeste, c'est l'arrive des tnbres.

Si quelque chose est plus lugubre que le pitinement de nos sillons
par les talons de la landwehr, c'est l'envahissement du dix-neuvime
sicle par le moyen ge. Crescendo outrageant. Aprs l'empereur, le
pape; aprs Berlin, Rome.

Aprs avoir vu triompher le glaive, voir triompher la nuit!

La civilisation, cette lumire, peut tre teinte par deux modes
de submersion; deux invasions lui sont dangereuses, l'invasion des
soldats et l'invasiondes prtres.

L'une menace notre mre, la patrie; l'autre menace notre enfant,
l'avenir.




III


Deux inviolabilits sont les deux plus prcieux biens d'un peuple
civilis, l'inviolabilit du territoire et l'inviolabilit de la
conscience. Le soldat viole l'une, le prtre viole l'autre.

Il faut rendre justice  tout, mme au mal; le soldat croit bien
faire, il obit  sa consigne; le prtre croit bien faire, il obit
 son dogme; les chefs seuls sont responsables. Il n'y a que deux
coupables, Csar et Pierre; Csar qui tue, Pierre qui ment.

Le prtre peut tre de bonne foi; il croit avoir une vrit  lui,
diffrente de la vrit universelle. Chaque religion a sa vrit,
distincte de la vrit d' ct. Cette vrit ne sort pas de la
nature, entache de panthisme aux yeux des prtres; elle sort d'un
livre. Ce livre varie. La vrit qui sort du talmud est hostile  la
vrit qui sort du koran. Le rabbin croit autrement qu'e le marabout,
le fakir contemple un paradis que n'aperoit pas le caloyer, et le
Dieu visible au capucin est invisible au derviche. On me dira que le
derviche en voit un autre; je l'accorde, et j'ajoute que c'est le
mme; Jupiter, c'est Jovis, qui est Jova, qui est Jhovah; ce qui
n'empche pas Jupiter de foudroyer Jhovah, et Jhovah de damner
Jupiter; F excommunie Brahm, et Brahm anathmatise Allah; tous les
dieux se revomissent les uns les autres; toute religion dment la
religion d'en face; les clergs flottent dans tout cela, se hassant,
tous convaincus,  peu prs; il faut les plaindre et leur conseiller
la fraternit. Leur pugilat est pardonnable. On croit ce qu'on peut,
et non ce qu'on veut. L est l'excuse de tous les clergs; mais ce qui
les excuse les limite. Qu'ils vivent, soit; mais qu'ils n'empitent
pas. Le droit au fanatisme existe,  la condition de ne pas sortir de
chez lui; mais ds que le fanatisme se rpand au dehors, ds qu'il
devient vda, pentateuque ou syllabus, il veut tre surveill. La
cration s'offre  l'tude de l'homme; le prtre dteste cette tude
et tient la cration pour suspecte; la vrit latente dont le prtre
dispose contredit la vrit patente que l'univers propose. De l un
conflit entre la foi et la raison. De l, si le clerg est le plus
fort, une voie de fait du fanatisme sur l'intelligence. S'emparer de
l'ducation, saisir l'enfant, lui remanier l'esprit, lui reptrir le
cerveau, tel est le procd; il est redoutable. Toutes les religions
ont ce but: prendre de force l'me humaine.

C'est  cette tentative de viol que la France est livre aujourd'hui.

Essai de fcondation qui est une souillure. Faire  la France un faux
avenir; quoi de plus terrible?

L'intelligence nationale en pril, telle est la situation actuelle.

L'enseignement des mosques, des synagogues et des presbytres, est le
mme; il a l'identit de l'affirmation dans la chimre; il substitue
le dogme, cet empirique,  la conscience, cet avertisseur. Il fausse
la notion divine inne; la candeur de la jeunesse est sans dfense, il
verse dans cette candeur l'imposture, et, si on le laisse faire, il en
arrive  ce rsultat de crer chez l'enfant une pouvantable bonne foi
dans l'erreur.

Nous le rptons, le prtre est ou peut tre convaincu et sincre.
Doit-on le blmer? non. Doit-on le combattre? oui.

Discutons, soit.

Il y a une ducation  faire, le clerg le croit du moins, l'ducation
de la civilisation; le clerg nous la demande. Il veut qu'on lui
confie cet lve, le peuple franais. La chose vaut la peine d'tre
examine.

Le prtre, comme matre d'cole, travaille dans beaucoup de pays.
Quelle ducation donne-t-il? Quels rsultats obtient-il? Quels sont
ses produits? l est toute la question.

Celui qui crit ces lignes a dans l'esprit deux souvenirs; qu'on lui
permette de les comparer, il en sortira peut-tre quelque lumire.
Dans tous les cas, il n'est jamais inutile d'crire l'histoire.




IV


En 1848, dans les tragiques journes de juin, une des places de Paris
fut brusquement envahie par les insurgs.

Cette place, ancienne, monumentale, sorte de forteresse carre ayant
pour muraille un quadrilatre de hautes maisons en brique et eu
pierre, avait pour garnison un bataillon command par un brave
officier nomm Tombeur. Les redoutables insurgs de juin s'en
emparrent avec la rapidit irrsistible des foules combattantes.

Ici, trs brivement, mais trs nettement, expliquons-nous sur le
droit d'insurrection.

L'insurrection de juin avait-elle raison?

On serait tent de rpondre oui et non.

Oui, si l'on considre le but, qui tait la ralisation de la
rpublique; non, si l'on considre le moyen, qui tait le meurtre de
la rpublique. L'insurrection de juin tuait ce qu'elle voulait sauver.
Mprise fatale.

Ce contre-sens tonne, mais l'tonnement cesse si l'on considre que
l'intrigue bonapartiste et l'intrigue lgitimiste taient mles 
la sincre et formidable colre du peuple. L'histoire aujourd'hui le
sait, et la double intrigue est dmontre par deux preuves, la lettre
de Bonaparte  Rapatel, et le drapeau blanc de la rue Saint-Claude.

L'insurrection de juin faisait fausse route.

En monarchie, l'insurrection est un pas en avant; en rpublique, c'est
un pas en arrire.

L'insurrection n'est un droit qu' la condition d'avoir devant elle
la vraie rvolte, qui est la monarchie. Un peuple se dfend contre un
homme, cela est juste.

Un roi, c'est une surcharge; tout d'un ct, rien de l'autre; faire
contrepoids  cet homme excessif est ncessaire; l'insurrection n'est
autre chose qu'un rtablissement d'quilibre.

La colre est de droit dans les choses quitables; renverser la
Bastille est une action violente et sainte.

L'usurpation appelle la rsistance; la rpublique, c'est--dire la
souverainet de l'homme sur lui-mme, et sur lui seul, tant le
principe social absolu, toute monarchie est une usurpation; ft-elle
lgalement proclame; car il y a des cas, nous l'avons dit [note:
Prface du tme Ier, Avant l'exil.], o la loi est tratre au droit.
Ces rbellions de la loi doivent tre rprimes, et ne peuvent l'tre
que par l'indignation du peuple. Royer-Collard disait: _Si vous faites
cette loi, je jure de lui dsobir_.

La monarchie ouvre le droit  l'insurrection.

La rpublique le ferme.

En rpublique, toute insurrection est coupable.

C'est la bataille des aveugles.

C'est l'assassinat du peuple par le peuple. En monarchie, l'insurrection
c'est la lgitime dfense; en rpublique, l'insurrection c'est le suicide.

La rpublique a le devoir de se dfendre, mme contre le peuple; car
le peuple, c'est la rpublique d'aujourd'hui, et la rpublique, c'est
le peuple d'aujourd'hui, d'hier et de demain.

Tels sont les principes.

Donc l'insurrection de juin 1848 avait tort.

Hlas! ce qui la fit terrible, c'est qu'elle tait vnrable. Au fond
de cette immense erreur on sentait la souffrance du peuple. C'tait
la rvolte des dsesprs. La rpublique avait un premier devoir,
rprimer cette insurrection, et un deuxime devoir, l'amnistier.
L'Assemble nationale fit le premier devoir, et ne fit pas le second.
Faute dont elle rpondra devant l'histoire.

Nous avons d en passant dire ces choses parce qu'elles sont vraies
et que toutes les vrits doivent tre dites, et parce qu'aux poques
troubles il faut des ides claires; maintenant nous reprenons le
rcit commenc.

Ce fut par la maison n 6 que les insurgs pntrrent dans la place
dont nous avons parl. Cette maison avait une cour qui, par une porte
de derrire, communiquait avec une impasse donnant sur une des grandes
rues de Paris. Le concierge, nomm Desmasires, ouvrit cette porte aux
insurgs, qui, par l, se rurent dans la cour, puis dans la place.
Leur chef tait un ancien matre d'cole destitu par M. Guizot. Il
s'appelait Gobert, et il est mort depuis, proscrit,  Londres. Ces
hommes firent irruption dans cette cour, orageux, menaants, en
haillons, quelques-uns pieds nus, arms des armes que le hasard donne
 la fureur, piques, haches, marteaux, vieux sabres, mauvais fusils,
avec tous les gestes inquitants de la colre et du combat; ils
avaient ce sombre regard des vainqueurs qui se sentent vaincus. En
entrant dans la cour, un d'eux cria: C'est ici la maison du pair
de France! Alors ce bruit se rpandit dans toute la place chez les
habitants effars: _Ils vont piller le n 6!_

Un des locataires du no. 6 tait, en effet, un ancien pair de France
qui tait  cette poque membre de l'Assemble constituante. Il tait
absent de la maison, et sa famille aussi. Son appartement, assez
vaste, occupait tout le second tage, et avait  l'une de ses
extrmits une entre sur le grand escalier, et,  l'autre extrmit,
une issue sur un escalier de service.

Cet ancien pair de France tait en ce moment-l mme un des
soixante reprsentants envoys par la Constituante pour rprimer
l'insurrection, diriger les colonnes d'attaque et maintenir l'autorit
de l'Assemble sur les gnraux. Le jour o ces faits se passaient, il
faisait face  l'insurrection dans une des rues voisines, second par
son collgue et ami le grand statuaire rpublicain David d'Angers.

--Montons chez lui! crirent les insurgs.

Et la terreur fut au comble dans toute la maison.

Ils montrent au second tage. Ils emplissaient le grand escalier
et la cour. Une vieille femme qui gardait le logis en l'absence des
matres leur ouvrit, perdue. Ils entrrent ple-mle, leur chef
en tte. L'appartement, dsert, avait le grave aspect d'un lieu de
travail et de rverie.

Au moment de franchir le seuil, Gobert, le chef, ta sa casquette et
dit:

--Tte nue!

Tous se dcouvrirent.

Une voix cria:

--Nous avons besoin d'armes.

Une autre ajouta:

--S'il y en a ici, nous les prendrons.

--Sans doute, dit le chef.

L'antichambre tait une grande pice svre, claire,  une
encoignure, d'une troite et longue fentre, et meuble de coffres de
bois le long des murs,  l'ancienne mode espagnole.

Ils y pntrrent.

--En ordre! dit le chef.

Ils se rangrent trois par trois, avec toutes sortes de bourdonnements
confus.

--Faisons silence, dit le chef.

Tous se turent.

Et le chef ajouta:

--S'il y a des armes, nous les prendrons.

La vieille femme, toute tremblante, les prcdait. Ils passrent de
l'antichambre  la salle  manger.

--Justement! cria l'un d'eux.

--Quoi? dit le chef.

--Voici des armes.

Au mur de la salle  manger tait applique, en effet, une sorte de
panoplie en trophe. Celui qui avait parl reprit:

--Voici un fusil.

Et il dsignait du doigt un ancien mousquet  rouet, d'une forme rare.

--C'est un objet d'art, dit le chef.

Un autre insurg, en cheveux gris, leva la voix:

--En 1830, nous en avons pris de ces fusils-l, au muse d'artillerie.

Le chef repartit:

--Le muse d'artillerie appartenait au peuple.

Ils laissrent le fusil en place.

A ct du mousquet  rouet pendait un long yatagan turc dont la lame
tait d'acier de Damas, et dont la poigne et le fourreau, sauvagement
sculpts, taient en argent massif.

--Ah! par exemple, dit un insurg, voil une bonne arme. Je la prends.
C'est un sabre.

--En argent! cria la foule.

Ce mot suffit. Personne n'y toucha.

Il y avait dans cette multitude beaucoup de chiffonniers du faubourg
Saint-Antoine, pauvres hommes trs indigents.

Le salon faisait suite  la salle  manger. Ils y entrrent.

Sur une table tait jete une tapisserie aux coins de laquelle on
voyait les initiales du matre de la maison.

--Ah a mais pourtant, dit un insurg, il nous combat!

--Il fait son devoir, dit le chef.

L'insurg reprit:

--Et alors, nous, qu'est-ce que nous faisons?

Le chef rpondit:

--Notre devoir aussi.

Et il ajouta:

--Nous dfendons nos familles; il dfend la patrie.

Des tmoins, qui sont vivants encore, ont entendu ces calmes et
grandes paroles.

L'envahissement continua, si l'on peut appeler envahissement le lent
dfil d'une foule silencieuse. Toutes les chambres furent visites
l'une aprs l'autre. Pas un meuble ne fut remu, si ce n'est un
berceau. La matresse de la maison avait eu la superstition maternelle
de conserver  ct de son lit le berceau de son dernier enfant. Un
des plus farouches de ces dguenills s'approcha et poussa doucement
le berceau, qui sembla pendant quelques instants balancer un enfant
endormi.

Et cette foule s'arrta et regarda ce bercement avec un sourire.

A l'extrmit de l'appartement tait le cabinet du matre de la
maison, ayant une issue sur l'escalier de service. De chambre en
chambre ils y arrivrent.

Le chef fit ouvrir l'issue, car, derrire les premiers arrivs,
la lgion des combattants matres de la place encombrait tout
l'appartement, et il tait impossible de revenir sur ses pas.

Le cabinet avait l'aspect d'une chambre d'tude d'o l'on sort et o
l'on va rentrer. Tout y tait pars, dans le tranquille dsordre
du travail commenc. Personne, except le matre de la maison, ne
pntrait dans ce cabinet; de l une confiance absolue. Il y avait
deux tables, toutes deux couvertes des instruments de travail de
l'crivain. Tout y tait ml, papiers et livres, lettres dcachetes,
vers, prose, feuilles volantes, manuscrits bauchs. Sur l'une des
tables taient rangs quelques objets prcieux; entre autres la
boussole de Christophe Colomb, portant la date 1489 et l'inscription
_la Pinta_.

Le chef, Gobert, s'approcha, prit cette boussole, l'examina
curieusement, et la reposa sur la table en disant:

--Ceci est unique. Cette boussole a dcouvert l'Amrique.

A ct de cette boussole, on voyait plusieurs bijoux, des cachets
de luxe, un en cristal de roche, deux en argent, et un en or, joyau
cisel par le merveilleux artiste Froment-Meurice.

L'autre table tait haute, le matre de la maison ayant l'habitude
d'crire debout.

Sur cette table taient les plus rcentes pages de son oeuvre
interrompue,[note: Les Misrables.] et sur ces pages tait jete une
grande feuille dplie charge de signatures. Cette feuille tait une
ptition des marins du Havre, demandant la revision des pnalits, et
expliquant les insubordinations d'quipages par les cruauts et les
iniquits du code maritime. En marge de la ptition taient crites
ces lignes de la main du pair de France reprsentant du peuple:
Appuyer cette ptition. Si l'on venait en aide  ceux qui souffrent,
si l'on allait au-devant des rclamations lgitimes, si l'on rendait
au peuple ce qui est d au peuple, en un mot, si l'on tait juste, on
serait dispens du douloureux devoir de rprimer les insurrections.

Ce dfil dura prs d'une heure. Toutes les misres et toutes les
colres passrent l, en silence. Ils entraient par une porte et
sortaient par l'autre. On entendait au loin le canon.

Tous s'en retournrent au combat.

Quand ils furent partis, quand l'appartement fut vide, on constata que
ces pieds nus n'avaient rien insult et que ces mains noires de poudre
n'avaient touch  rien. Pas un objet prcieux ne manquait, pas un
papier n'avait t drang. Une seule chose avait disparu, la ptition
des marins du Havre.

[Note: Cette disparition s'est explique depuis. Le chef, Gobert,
avait emport cette ptition annote comme on vient de le voir, afin
de montrer aux combattants  quel point l'habitant de cette maison,
tout en faisant contre l'insurrection sa mission de reprsentant,
tait un ami vrai du peuple.]

Vingt ans aprs, le 27 mai 1871, voici ce qui se passait dans une
autre grande place; non plus  Paris, mais  Bruxelles, non plus le
jour, mais la nuit.

Un homme, un aeul, avec une jeune mre et deux petits enfants,
habitait la maison numro 3 de cette place, dite place des Barricades;
c'tait le mme qui avait habit le numro 6 de la place Royale 
Paris; seulement il n'tait plus qualifi ancien pair de France,
mais ancien proscrit; promotion due au devoir accompli.

Cet homme tait en deuil. Il venait de perdre son fils. Bruxelles le
connaissait pour le voir passer dans les rues, toujours seul, la tte
penche, fantme noir en cheveux blancs.

Il avait pour logis, nous venons de le dire, le numro 3 de la place
des Barricades.

Il occupait, avec sa famille et trois servantes, toute la maison.

Sa chambre  coucher, qui tait aussi son cabinet de travail, tait
au premier tage et avait une fentre sur la place; au-dessous, au
rez-de-chausse, tait le salon, ayant de mme une fentre sur la
place; le reste de la maison se composait des appartements des femmes
et des enfants. Les tages taient fort levs; la porte de la maison
tait contigu  la grande fentre du rez-de-chausse. De cette porte
un couloir menait  un petit jardin entour de hautes murailles au
del duquel tait un deuxime corps de logis, inhabit  cette poque
 cause des vides qui s'taient faits dans la famille.

La maison n'avait qu'une entre et qu'une issue, la porte sur la
place.

Les deux berceaux des petits enfants taient prs du lit de la jeune
mre, dans la chambre du second tage donnant sur la place, au-dessus
de l'appartement de l'aeul.

Cet homme tait de ceux qui ont l'me habituellement sereine. Ce
jour-l, le 27 mai, cette srnit tait encore augmente en lui par
la pense d'une chose fraternelle qu'il avait faite le matin mme.
L'anne 1871, on s'en souvient, a t une des plus fatales de
l'histoire; on tait dans un moment lugubre. Paris venait d'tre viol
deux fois; d'abord par le parricide, la guerre de l'tranger contre la
France, ensuite par le fratricide, la guerre des franais contre les
franais. Pour l'instant la lutte avait cess; l'un des deux partis
avait cras l'autre; on ne se donnait plus de coups de couteau, mais
les plaies restaient ouvertes; et  la bataille avait succd cette
paix affreuse et gisante que font les cadavres  terre et les flaques
de sang fig.

Il y avait des vainqueurs et des vaincus; c'est--dire d'un ct nulle
clmence, de l'autre nul espoir.

Un unanime _vae victis_ retentissait dans toute l'Europe. Tout ce qui
se passait pouvait se rsumer d'un mot, une immense absence de piti.
Les furieux tuaient, les violents applaudissaient, les morts et les
lches se taisaient. Les gouvernements trangers taient complices de
deux faons; les gouvernements tratres souriaient, les gouvernements
abjects fermaient aux vaincus leur frontire. Le gouvernement
catholique belge tait un de ces derniers. Il avait, ds le 26
mai, pris des prcautions contre toute bonne action; et il avait
honteusement et majestueusement annonc dans les deux Chambres que les
fugitifs de Paris taient au ban des nations, et que, lui gouvernement
belge, il leur refusait asile.

Ce que voyant, l'habitant solitaire de la place des Barricades avait
dcid que cet asile, refus par les gouvernements  des vaincus, leur
serait offert par un exil.

Et, par une lettre rendue publique le 27 mai, il avait dclar que,
puisque toutes les portes taient fermes aux fugitifs, sa maison 
lui leur tait ouverte, qu'ils pouvaient s'y prsenter, et qu'ils
y seraient les bienvenus, qu'il leur offrait toute la quantit
d'inviolabilit qu'il pouvait avoir lui-mme, qu'une fois entrs chez
lui personne ne les toucherait sans commencer par lui, qu'il associait
son sort au leur, et qu'il entendait ou tre en danger avec eux, ou
qu'ils fussent en sret avec lui.

Cela fait, le soir venu, aprs sa journe ordinaire de promenade
solitaire, de rverie et de travail, il rentra dans sa maison. Tout le
monde tait dj couch dans le logis. Il monta au deuxime tage, et
couta  travers une porte la respiration gale des petits enfants.
Puis il redescendit au premier dans sa chambre, il s'accouda quelques
instants  sa croise, songeant aux vaincus, aux accabls, aux
dsesprs, aux suppliants, aux choses violentes que font les hommes,
et contemplant la cleste douceur de la nuit.

Puis il ferma sa fentre, crivit quelques mots, quelques vers, se
dshabilla rveur, envoya encore une pense de piti aux vainqueurs
aussi bien qu'aux vaincus, et, en paix avec Dieu, il s'endormit.

Il fut brusquement rveill. A travers les profonds rves du premier
sommeil, il entendit un coup de sonnette; il se dressa. Aprs quelques
secondes d'attente, il pensa que c'tait quelqu'un qui se trompait de
porte; peut-tre mme ce coup de sonnette tait-il imaginaire; il y a
de ces bruits dans les rves; il remit sa tte sur l'oreiller.

Une veilleuse clairait la chambre.

Au moment o il se rendormait, il y eut un second coup de sonnette,
trs opinitre et trs prolong. Cette fois il ne pouvait douter;
il se leva, mit un pantalon  pied, des pantoufles et une robe de
chambre, alla  la fentre et l'ouvrit.

La place tait obscure, il avait encore dans les yeux le trouble du
sommeil, il ne vit rien que de l'ombre, il se pencha sur cette ombre
et demanda: Qui est l?

Une voix trs basse, mais trs distincte, rpondit: Dombrowski.

Dombrowski tait le nom d'un des vaincus de Paris. Les journaux
annonaient, les uns qu'il avait t fusill, les autres qu'il tait
en fuite.

L'homme que la sonnette avait rveill pensa que ce fugitif tait
l, qu'il avait lu sa lettre publie le matin, et qu'il venait lui
demander asile. Il se pencha un peu, et aperut en effet, dans la
brume nocturne, au-dessous de lui, prs de la porte de la maison, un
homme de petite taille, aux larges paules, qui tait son chapeau
et le saluait. Il n'hsita pas, et se dit: Je vais descendre et lui
ouvrir.

Comme il se redressait pour fermer la fentre, une grosse pierre,
violemment lance, frappa le mur  ct de sa tte. Surpris, il
regarda. Un fourmillement de vagues formes humaines, qu'il n'avait pas
remarqu d'abord, emplissait le fond de la place. Alors il comprit.
Il se souvint que la veille, on lui avait dit: Ne publiez pas cette
lettre, sinon vous serez assassin. Une seconde pierre, mieux ajuste,
brisa la vitre au-dessus de son front, et le couvrit d'clats de
verre, dont aucun ne le blessa. C'tait un deuxime renseignement
sur ce qui allait tre fait ou essay. Il se pencha sur la place,
le fourmillement d'ombres s'tait rapproch et tait mass sous
sa fentre; il dit d'une voix haute  cette foule: _Vous tes des
misrables!_

Et il referma la croise.

Alors des cris frntiques s'levrent: _A mort! A la potence! A la
lanterne! A mort le brigand!_

Il comprit que le brigand c'tait lui. Pensant que cette heure
pouvait tre pour lui la dernire, il regarda sa montre. Il tait
minuit et demi.

Abrgeons. Il y eut un assaut furieux. On en verra le dtail dans
ce livre. Qu'on se figure cette douce maison endormie, et ce rveil
pouvant. Les femmes se levrent en sursaut, les enfants eurent peur,
les pierres pleuvaient, le fracas des vitres et des glaces brises
tait inexprimable. On entendait ce cri: _A mort! A mort!_ Cet assaut
eut trois reprises et dura sept quarts d'heure, de minuit et demi 
deux heures un quart. Plus de cinq cents pierres furent lances dans
la chambre; une grle de cailloux s'abattit sur le lit, point de mire
de cette lapidation. La grande fentre fut dfonce; les barreaux du
soupirail du couloir d'entre furent tordus; quant  la chambre, murs,
plafond, parquet, meubles, cristaux, porcelaines, rideaux arrachs par
les pierres, qu'on se reprsente un lieu mitraill. L'escalade fut
tente trois fois, et l'on entendit des voix crier: Une chelle!
L'effraction fut essaye, mais ne put disloquer la doublure de fer des
volets du rez-de-chausse. On s'effora de crocheter la porte; il y
eut un gros verrou qui rsista. L'un des enfants, la petite fille,
tait malade; elle pleurait, l'aeul l'avait prise dans ses bras; une
pierre lance  l'aeul passa prs de la tte de l'enfant. Les femmes
taient en prire; la jeune mre, vaillante, monte sur le vitrage
d'une serre, appelait au secours; mais autour de la maison en
danger la surdit tait profonde, surdit de terreur, de complicit
peut-tre. Les femmes avaient fini par remettre dans leurs berceaux
les deux enfants effrays, et l'aeul, assis prs d'eux, tenait leurs
mains dans ses deux mains; l'an, le petit garon, qui se souvenait
du sige de Paris, disait  demi-voix, en coutant le tumulte sauvage
de l'attaque: _C'est des prussiens_. Pendant deux heures les cris
de mort allrent grossissant, une foule effrne s'amassait dans la
place. Enfin il n'y eut plus qu'une seule clameur: _Enfonons la
porte_!

Peu aprs que ce cri fut pouss, dans une rue voisine, deux hommes
portant une longue poutre, propre  battre les portes des maisons
assiges, se dirigeaient vers la place des Barricades, vaguement
entrevus comme dans un crpuscule de la Fort-Noire.

Mais en mme temps que la poutre le soleil arrivait; le jour se leva.
Le jour est un trop grand regard pour de certaines actions; la bande
se dispersa. Ces fuites d'oiseaux de nuit font partie de l'aurore.




V


Quel est le but de ce double rcit? le voici: mettre en regard deux
faons diffrentes d'agir, rsultant de deux ducations diffrentes.

Voil deux foules, l'une qui envahit la maison n 6 de la place
Royale,  Paris; l'autre qui assige la maison n 3 de la place des
Barricades,  Bruxelles; laquelle de ces deux foules est la populace?

De ces deux multitudes, laquelle est la vile?

Examinons-les.

L'une est en guenilles; elle est sordide, poudreuse, dlabre,
hagarde; elle sort d'on ne sait quels logis qui, si l'on pense aux
btes craintives, font songer aux tanires, et, si l'on pense aux
btes froces, font songer aux repaires; c'est la houle de la tempte
humaine; c'est le reflux trouble et indistinct du bas-fond populaire;
c'est la tragique apparition des faces livides; cela apporte
l'inconnu. Ces hommes sont ceux qui ont froid et qui ont faim. Quand
ils travaillent, ils vivent  peu prs; quand ils chment, ils meurent
presque; quand l'ouvrage manque, ils rvent accroupis dans des trous
avec ce que Joseph de Maistre appelle leurs femelles et leurs petits,
ils entendent des voix faibles et douces crier: Pre, du pain! ils
habitent une ombre peu distincte de l'ombre pnale; quand leur
fourmillement, aux heures fatales comme juin 1845, se rpand hors de
cette ombre, un clair, le sombre clair social, sort de leur cohue;
ayant tous les besoins, ils ont presque droit  tous les apptits;
ayant toutes les souffrances, ils ont presque droit  toutes les
colres. Bras nus, pieds nus. C'est le tas des misrables.

L'autre multitude, vue de prs, est lgante et opulente; c'est
minuit, heure d'amusement; ces hommes sortent des salons o l'on
chante, des cafs o l'on soupe, des thtres o l'on rit; ils sont
bien ns,  ce qu'il parat, et bien mis; quelques-uns ont  leurs
bras de charmantes femmes, curieuses de voir des exploits. Ils sont
pars comme pour une fte; ils ont tous les ncessaires, c'est--dire
toutes les joies, et tous les superflus, c'est--dire toutes les
vanits; l't ils chassent, l'hiver ils dansent; ils sont jeunes et,
grce  ce bel ge, ils n'ont pas encore ce commencement d'ennui qui
est l'achvement des plaisirs. Tout les flatte, tout les caresse, tout
leur sourit; rien ne leur manque. C'est le groupe des heureux.

En quoi,  l'heure o nous les observons, ces deux foules, les
misrables et les heureux, se ressemblent-elles? en ce qu'elles sont
l'une et l'autre pleines de colre.

Les misrables ont en eux la sourde rancune sociale; les souffrants
finissent par tre les indigns; ils ont toutes les privations, les
autres ont toutes les jouissances. Les souffrants ont sur eux toutes
ces sangsues, les parasitismes; cette succion les puise. La misre
est une fivre; de l ces aveugles accs de fureur qui, en haine de la
loi passagre, blessent le droit ternel. Une heure vient o ceux qui
ont raison peuvent se donner tort. Ces affams, ces dguenills, ces
dshrits deviennent brusquement tumultueux. Ils crient: Guerre! ils
prennent tout ce qui leur tombe sous la main, le fusil, la hache, la
pique; ils se jettent sur ce qui est devant eux, sur l'obstacle, quel
qu'il soit; c'est la rpublique, tant pis! ils sont perdus; ils
rclament leur droit au travail, dtermins  vivre et rsolus 
mourir. Ils sont exasprs et dsesprs, et ils ont en eux l'outrance
farouche de la bataille. Une maison se prsente; ils l'envahissent;
c'est la maison d'un homme que la violente langue du moment appelle
un aristocrate. C'est la maison d'un homme qui en cet instant-l
mme leur rsiste et leur tient tte; ils sont les matres; que
vont-ils faire? saccager la maison de cet homme? Une voix leur crie:
Cet homme fait son devoir! Ils s'arrtent, se taisent, se dcouvrent,
et passent.

Aprs l'meute des pauvres, voici l'meute des riches. Ceux-ci aussi
sont furieux! Contre un ennemi? non. Contre un combattant? non. Ils
sont furieux contre une bonne action; action toute simple sans aucun
doute, mais videmment juste et honnte. Tellement simple cependant
que, sans leur colre, ce ne serait pas la peine d'en parler.
Cette chose juste a t commise le matin mme. Un homme a os tre
fraternel; dans un moment qui fait songer aux autodafs et aux
dragonnades, il a pens  l'vangile du bon samaritain; dans un
instant o l'on semble ne se souvenir que de Torquemada, il a os
se souvenir de Jsus-Christ; il a lev la voix pour dire une chose
clmente et humaine; il a entre-bill une porte de refuge  ct de
la porte toute grande ouverte du spulcre, une porte blanche  ct
de la porte noire; il n'a pas voulu qu'il ft dit que pas un coeur
n'tait misricordieux pour ceux qui saignent, que pas un foyer
n'tait hospitalier pour ceux qui tombent;  l'heure o l'on achve
les mourants, il s'est fait ramasseur de blesss; cet homme de 1871,
qui est le mme que l'homme de 1848, pense qu'il faut combattre les
insurrections debout et les amnistier tombes; c'est pourquoi il a
commis ce crime, ouvrir sa maison aux vaincus, offrir un asile
aux fugitifs. De l l'exaspration des vainqueurs. Qui dfend les
malheureux indigne les heureux. Ce forfait doit tre chti. Et sur
l'humble maison solitaire, o il y a deux berceaux, une foule s'est
rue, criant tous les cris du meurtre, et ayant l'ignorance dans le
cerveau, la haine au coeur, et aux mains des pierres, de la boue et
des gants blancs.

L'assaut a manqu, point par la faute des assigeants. Si la porte n'a
pas t enfonce, c'est que la poutre est arrive trop tard; si un
enfant n'a pas t tu, c'est que la pierre n'a point pass assez
prs; si l'homme n'a pas t massacr, c'est que le soleil s'est lev.

Le soleil a t le trouble-fte.

Concluons.

Laquelle de ces deux foules est la populace? Entre ces deux
multitudes, les misrables de Paris et les heureux de Bruxelles, quels
sont les misrables?

Ce sont les heureux.

Et l'homme de la place des Barricades avait raison de leur jeter ce
mot mprisant au moment o l'assaut commenait.

Maintenant, entre ces deux sortes d'hommes, ceux de Paris et ceux de
Bruxelles, quelle diffrence y a-t-il?

Une seule.

L'ducation.

Les hommes sont gaux au berceau. A un certain point de vue
intellectuel, il y a des exceptions, mais des exceptions qui
confirment la rgle. Hors de l, un enfant vaut un enfant. Ce qui, de
tous ces enfants gaux, fait plus tard des hommes diffrents, c'est la
nourriture. Il y a deux nourritures; la premire, qui est bonne,
c'est le lait de la mre; la deuxime, qui peut tre mauvaise, c'est
l'enseignement du matre.

De l, la ncessit de surveiller cet enseignement.




VI


On pourrait dire que dans notre sicle il y a deux coles. Ces deux
coles condensent et rsument en elles les deux courants contraires
qui entranent la civilisation en sens inverse, l'un vers l'avenir,
l'autre vers le pass; la premire de ces deux coles s'appelle Paris,
l'autre s'appelle Rome. Chacune de ces deux coles a son livre; le
livre de Paris, c'est la Dclaration des Droits de l'Homme; le livre
de Rome, c'est le Syllabus. Ces deux livres donnent la rplique au
Progrs. Le premier lui dit Oui; le second lui dit Non.

Le progrs, c'est le pas de Dieu.

Les rvolutions, bien qu'elles aient parfois l'allure de l'ouragan,
sont voulues d'en haut.

Aucun vent ne souffle que de la bouche divine.

Paris, c'est Montaigne, Rabelais, Pascal, Corneille, Molire,
Montesquieu, Diderot, Rousseau, Voltaire, Mirabeau, Danton.

Rome, c'est Innocent III, Pie V, Alexandre VI, Urbain VIII, Arbuez,
Cisneros, Lainez, Grillandus, Ignace.

Nous venons d'indiquer les coles. A prsent voyons les lves.
Confrontons.

Regardez ces hommes; ils sont, j'y insiste, ceux qui n'ont rien; ils
portent tout le poids de la socit humaine; un jour ils perdent
patience, sombre rvolte des cariatides; ils s'insurgent, ils se
tordent sous le fardeau, ils livrent bataille. Tout  coup, dans la
fauve ivresse du combat, une occasion d'tre injustes se prsente; ils
s'arrtent court. Ils ont en eux ce grand instinct, la rvolution, et
cette grande lumire, la vrit; ils ne savent pas tre en colre
au del de l'quit; et ils donnent au monde civilis ce spectacle
sublime qu'tant les accabls, ils sont les modrs, et qu'tant les
malheureux, ils sont les bons.

Regardez ces autres hommes; ils sont ceux qui ont tout. Les autres
sont en bas, eux ils sont en haut. Une occasion se prsente d'tre
lches et froces; ils s'y prcipitent. Leur chef est le fils d'un
ministre; leur autre chef est le fils d'un snateur; il y a un prince
parmi eux. Ils s'engagent dans un crime, et ils y vont aussi avant que
la brivet de la nuit le leur permet. Ce n'est pas leur faute s'ils
ne russissent qu' tre des bandits, ayant rv d'tre des assassins.
Qui a fait les premiers? Paris.

Qui a fait les seconds? Rome.

Et, je le rpte, avant l'enseignement, ils se valaient. Enfants
riches et enfants pauvres, ils taient dans l'aurore les mmes ttes
blondes et roses; ils avaient le mme bon sourire; ils taient cette
chose sacre, les enfants; par la faiblesse presque aussi petits que
la mouche, par l'innocence presque aussi grands que Dieu.

Et les voil changs, maintenant qu'ils sont hommes; les uns sont
doux, les autres sont barbares. Pourquoi? c'est que leur me s'est
ouverte, c'est que leur esprit s'est satur d'influences dans des
milieux diffrents; les uns ont respir Paris, les autres ont respir
Rome.

L'air qu'on respire, tout est l. C'est de cela que l'homme dpend.
L'enfant de Paris, mme inconscient, mme ignorant, car, jusqu'au jour
o l'instruction obligatoire existera, il a sur lui une ignorance
voulue d'en haut, l'enfant de Paris respire, sans s'en douter et sans
s'en apercevoir, une atmosphre qui le fait probe et quitable. Dans
cette atmosphre il y a toute notre histoire; les dates mmorables,
les belles actions et les belles oeuvres, les hros, les potes, les
orateurs, _le Cid_, _Tartuffe_, _le Dictionnaire philosophique_,
_l'Encyclopdie_, la tolrance, la fraternit, la logique, l'idal
littraire, l'idal social, la grande me de la France. Dans
l'atmosphre de Rome il y a l'inquisition, l'index, la censure, la
torture, l'infaillibilit d'un homme substitue  la droiture de Dieu,
la science nie, l'enfer ternel affirm, la fume des encensoirs
complique de la cendre des bchers. Ce que Paris fait, c'est le
peuple; ce que Rome fait, c'est la populace. Le jour o le fanatisme
russirait  rendre Rome respirable  la civilisation, tout serait
perdu; l'humanit entrerait dans de l'ombre.

C'est Rome qu'on respire  Bruxelles. Les hommes qu'on vient de voir
travailler place des Barricades sont des disciples du Quirinal; ils
sont tellement catholiques qu'ils ne sont plus chrtiens. Ils sont
trs forts; ils sont devenus merveilleusement reptiles et tortueux;
ils savent le double itinraire de Mandrin et d'Escobar; ils ont
tudi toutes les choses nocturnes, les procds du banditisme et les
doctrines de l'encyclique; ce serait des chauffeurs si ce n'tait
des jsuites; ils attaquent avec perfection une maison endormie;
ils utilisent ce talent au service de la religion; ils dfendent
la socit  la faon des voleurs de grand chemin; ils compltent
l'oraison jaculatoire par l'effraction et l'escalade; ils glissent du
bigotisme au brigandage; et ils dmontrent combien il est ais aux
lves de Loyola d'tre les plagiaires de Schinderhannes.

Ici une question.

Est-ce que ces hommes sont mchants?

Non.

Que sont-ils donc?

Imbciles.

tre froce n'est point difficile; pour cela l'imbcillit suffit.

Sont-ils donc ns imbciles?

Point.

On les a faits; nous venons de le dire.

Abrutir est un art.

Les prtres des divers cultes appellent cet art Libert
d'enseignement.

Ils n'y mettent aucune mauvaise intention, ayant eux-mmes t soumis
 la mutilation d'intelligence qu'ils voudraient pratiquer aprs
l'avoir subie.

Le castrat faisant l'eunuque, cela s'appelle l'Enseignement libre.

Cette opration serait tente sur nos enfants, s'il tait donn suite
 la loi d'ailleurs peu viable qu'a vote l'assemble dfunte.

Le double rcit qu'on vient de lire est une simple note en marge de
cette loi.




VII


Qui dit ducation dit gouvernement; enseigner, c'est rgner; le
cerveau humain est une sorte de cire terrible qui prend l'empreinte du
bien ou du mal selon qu'un idal le touche ou qu'une griffe le saisit.

L'ducation par le clerg, c'est le gouvernement par le clerg. Ce
genre de gouvernement est jug. C'est lui qui sur la cime auguste
de la glorieuse Espagne a mis cet effroyable autel de Moloch, le
quemadero de Sville. C'est lui qui a superpos  la Rome romaine la
Rome papale, monstrueux touffement de Caton sous Borgia.

La dialectique a une double loi, voir de haut et serrer de prs. Les
gouvernements-prtres ne rsistent  aucune de ces deux formes du
raisonnement; de prs, on voit leurs dfauts; de haut, on voit leurs
crimes.

La griffe est sur l'homme et la patte est sur l'enfant. L'histoire
faite par Torquemada est raconte par Loriquet.

Sommet, le despotisme; base, l'ignorance.




VIII


Rome a beaucoup de bras. C'est l'antique hcatonchire. On a cru cette
bte fabuleuse jusqu'au jour o la pieuvre est apparue dans l'ocan
et la papaut dans le moyen ge. La papaut s'est d'abord appele
Grgoire VII, et elle a fait esclaves les rois; puis elle s'est
appele Pie V, et elle a fait prisonniers les peuples. La rvolution
franaise lui a fait lcher prise; la grande pe rpublicaine a coup
toutes ces ligatures vivantes enroules autour de l'me humaine, et a
dlivr le monde de ces noeuds malsains, _arctis nodis relligionum_,
dit Lucrce; mais les tentacules ont repouss, et aujourd'hui voil
que de nouveau les cent bras de Rome sortent des profondeurs et
s'allongent vers les agrs frissonnants du navire en marche,
saisissement redoutable qui pourrait faire sombrer la civilisation.

A cette heure, Rome tient la Belgique; mais qui n'a pas la France
n'a rien. Rome voudrait tenir la France. Nous assistons  ce sinistre
effort.

Paris et Rome sont aux prises.

Rome nous veut.

Les tnbres gonflent toutes leurs forces autour de nous.

C'est l'pouvantable rut de l'abme.




IX


Autour de nous se dresse toute la puissance multiple qui peut sortir
du pass, l'esprit de monarchie, l'esprit de superstition, l'esprit
de caserne et de couvent, l'habilet des menteurs, et l'effarement de
ceux qui ne comprennent pas. Nous avons contre nous la tmrit, la
hardiesse, l'effronterie, l'audace et la peur.

Nous n'avons pour nous que la lumire.

C'est pourquoi nous vaincrons.

Si trange que semble le moment prsent, quelque mauvaise apparence
qu'il ait, aucune me srieuse ne doit dsesprer. Les surfaces sont
ce qu'elles sont, mais il y a une loi morale dans la destine, et les
courants sous-marins existent. Pendant que le flot s'agite, eux, ils
travaillent. On ne les voit pas, mais ce qu'ils font finit toujours
par sortir tout  coup de l'ombre, l'inaperu construit l'imprvu.
Sachons comprendre l'inattendu de l'histoire. C'est au moment o
le mal croit triompher qu'il s'effondre; son entassement fait son
croulement.

Tous les vnements rcents, dans leurs grands comme dans leurs petits
dtails, sont pleins de ces surprises. En veut-on un exemple? en voici
un:

Si c'est une digression, qu'on nous la permette; car elle va au but.




X


Les Assembles ont un meuble qu'on appelle la tribune. Quand les
Assembles seront ce qu'elles doivent tre, la tribune sera en marbre
blanc, comme il sied au trpied de la pense et  l'autel de la
conscience, et il y aura des Phidias et des Michel-Ange pour la
sculpter. En attendant que la tribune soit en marbre, elle est en
bois, et, en attendant qu'elle soit un trpied et un autel, elle est,
nous venons de le dire, un meuble. C'est moins encombrant pour les
coups d'tat; un meuble, cela se met au grenier. Cela en sort aussi.
La tribune actuelle du snat a eu cette aventure.

Elle est en bois; pas mme en chne; en acajou, avec pilastres et
cuivres dors,  la mode du directoire, et au lieu de Michel-Ange
et de Phidias elle a eu pour sculpteur Ravrio. Elle est vieille,
quoiqu'elle semble neuve. Elle n'est pas vierge. Elle a t la tribune
du conseil des anciens, et elle a vu l'entre factieuse des grenadiers
de Bonaparte. Puis, elle a t la tribune du snat de l'empire. Elle
l'a t deux fois; d'abord aprs le 18 Brumaire, ensuite aprs le 2
Dcembre. Elle a subi le dfil des loquences des deux empires;
elle a vu se dresser au-dessus d'elle ces hautes et inflexibles
consciences, d'abord l'inaccessible Cambacrs, puis l'infranchissable
Troplong; elle a vu succder la chastet de Baroche  la pudeur de
Fouch; elle a t le lieu o l'on a pu,  cinquante ans d'intervalle,
comparer  ces fiers snateurs, les Sieys et les Fontanes, ces autres
snateurs non moins altiers, les Mrime et les Sainte-Beuve. Sur elle
ont rayonn Suin, Fould, Delangle, Espinasse, M. Nisard.

Elle a eu devant elle un banc d'vques dont aurait pu tre
Talleyrand, et un banc de gnraux dont a t Bazaine. Elle a vu le
premier empire commencer par l'illusion d'Austerlitz, et le deuxime
empire s'achever par le rveil du dmembrement. Elle a possd Fialin,
Vieillard, Plissier, Saint-Arnaud, Dupin. Aucune illustration ne lui
a t pargne. Elle a assist  des glorifications inoues,  la
clbration de Puebla,  l'hosanna de Sadowa,  l'apothose de
Mentana. Elle a entendu des personnages comptents affirmer qu'on
sauvait la socit, la famille et la religion en mitraillant les
promeneurs sur le boulevard. Elle a eu tel homme que la lgion
d'honneur n'a plus. Elle a, pour nous borner au dernier empire, t,
pendant dix-neuf ans, illumine par la pliade de toutes les hontes;
elle a entendu une sorte de long cantique, psalmodi par les dvots
athes aussi bien que par les dvots catholiques, en l'honneur du
parjure, du guet-apens et de la trahison; pas une lchet ne lui
a manqu; pas une platitude ne lui a fait dfaut; elle a eu
l'inviolabilit officielle; elle a t si parfaitement auguste qu'elle
en a profit pour tre compltement immonde; elle a entendu on ne sait
qui confier l'pe de la France  un aventurier pour on ne sait quoi,
qui tait Sedan; cette tribune a eu un tressaillement de gloire et de
joie  l'approche des catastrophes; ce morceau de bois d'acajou a t
quelque chose comme le proche parent du trne imprial, qui du reste,
on le sait, et l'on a l'aveu de Napolon, n'tait que sapin; les
autres tribunes sont faites pour parler, celle-ci avait t faite pour
tre muette; car c'est tre muet que de taire au peuple le devoir, le
droit, l'honneur, l'quit. Eh bien! un jour est venu o cette tribune
a brusquement pris la parole, pour dire quoi? La ralit.

Oui, et c'est l une de ces surprises que nous fait la logique
profonde des vnements, un jour on s'est aperu que cette tribune,
successivement occupe par toutes les corruptions adorant l'iniquit
et par toutes les complicits soutenant le crime, tait faite pour que
la justice montt dessus;  une certaine heure, le 22 mai 1876, un
passant, le premier venu, n'importe qui,--mais n'importe qui, c'est
l'histoire,--a mis le pied sur cette chose qui n'avait encore servi
qu' l'empire, et ce passant a dli la langue des faits; il a employ
ce sommet de la gloire impriale  pilorier Csar; sur la tribune mme
o avait t chant le Tedeum pour le crime, il a donn  ce Tedeum
le dmenti de la conscience humaine, et, insistons-y, c'est l
l'inattendu de l'histoire, du haut de ce pidestal du mensonge, la
vrit a parl.

Les deux empires avaient pourtant triomph bien longtemps. Et quant
au dernier, il s'tait dclar providentiel, qui est l' peu prs
d'ternel.

Que ceci fasse rflchir les conspirateurs actuels du despotisme.
Quand Csar est mort, Pierre est malade.




XI


Paris vaincra Rome.

Toute la question humaine est aujourd'hui dans ces trois mots.

Rome ira dcroissant et Paris ira grandissant.

Nous ne parlons pas ici des deux cits, qui sont toutes deux galement
augustes, mais des deux principes; Rome signifiant la foi et Paris la
raison.

L'me de la vieille Rome est aujourd'hui dans Paris. C'est Paris qui a
le Capitole; Rome n'a plus que le Vatican.

On peut dire de Paris qu'il a des vertus de chevalier; il est sans
peur et sans reproche. Sans peur, il le prouve devant l'ennemi; sans
reproche, il le prouve devant l'histoire. Il a eu parfois la colre;
est-ce que le ciel n'a pas le vent? Comme les grands vents, les
colres de Paris sont assainissantes. Aprs le 14 juillet, il n'y a
plus de Bastille; aprs le 10 aot, il n'y a plus de royaut. Orages
justifis par l'largissement de l'azur.

De certaines violences ne sont pas le fait de Paris. L'histoire
constatera, par exemple, que ce qu'on reproche au 18 Mars n'est
pas imputable au peuple de Paris; il y a l une sombre culpabilit
partageable entre plusieurs hommes; et l'histoire aura  juger de quel
ct a t la provocation, et de quelle nature a t la rpression.
Attendons la sentence de l'histoire.

En attendant, tous, qui que nous soyons, nous avons des obligations
austres; ne les oublions pas.

L'homme a en lui Dieu, c'est--dire la conscience; le catholicisme
retire  l'homme la conscience, et lui met dans l'me le prtre  la
place de Dieu; c'est l le travail du confessionnal; le dogme, nous
l'avons dit, se substitue  la raison; il en rsulte cette profonde
servitude, croire l'absurde; _credo quia absurdum_.

Le catholicisme fait l'homme esclave, la philosophie le fait libre.

De l de plus grands devoirs.

Les dogmes sont ou des lisires ou des bquilles. Le catholicisme
traite l'homme tantt en enfant, tantt en vieillard. Pour la
philosophie l'homme est un homme. L'clairer c'est le dlivrer. Le
dlivrer du faux, c'est l'assujettir au vrai.

Disons les vrits svres.



XII


Tout ce qui augmente la libert augmente la responsabilit. tre
libre, rien n'est plus grave; la libert est pesante, et toutes les
chanes qu'elle te au corps, elle les ajoute  la conscience; dans la
conscience, le droit se retourne et devient devoir. Prenons garde  ce
que nous faisons; nous vivons dans des temps exigeants. Nous rpondons
 la fois de ce qui fut et de ce qui sera. Nous avons derrire nous ce
qu'ont fait nos pres et devant nous ce que feront nos enfants. Or 
nos pres nous devons compte de leur tradition et  nos enfants de
leur itinraire. Nous devons tre les continuateurs rsolus des uns
et les guides prudents des autres. Il serait puril de se dissimuler
qu'un profond travail se fait dans les institutions humaines et
que des transformations sociales se prparent. Tchons que ces
transformations soient calmes et s'accomplissent, dans ce qu'on
appelle ( tort, selon moi) le haut et le bas de la socit, avec
un fraternel sentiment d'acceptation rciproque. Remplaons les
commotions par les concessions. C'est ainsi que la civilisation
avance. Le progrs n'est autre chose que la rvolution faite 
l'amiable.

Donc, lgislateurs et citoyens, redoublons de sagesse, c'est--dire de
bienveillance. Gurissons les blessures, teignons les animosits; en
supprimant la haine nous supprimons la guerre; que pas une tempte
ne soit de notre faute. Quatrevingt-neuf a t une colre utile.
Quatrevingt-treize a t une fureur ncessaire; mais il n'y a plus
dsormais ni utilit ni ncessit aux violences; toute acclration
de circulation serait maintenant un trouble; tons aux fureurs et aux
colres leur raison d'tre; ne laissons couver aucun ferment terrible.
C'est dj bien assez d'entrer dans l'inconnu! Je suis de ceux qui
esprent dans cet inconnu, mais  la condition que nous y mlerons
ds  prsent toute la quantit de pacification dont nous disposons.
Agissons avec la bont virile des forts. Songeons  ce qui est fait et
 ce qui reste  faire. Tchons d'arriver en pente douce l o nous
devons arriver; calmons les peuples par la paix, les hommes par la
fraternit, les intrts par l'quilibre. N'oublions jamais que nous
sommes responsables de cette dernire moiti du dix-neuvime sicle,
et que nous sommes placs entre ce grand pass, la rvolution de
France, et ce grand avenir, la rvolution d'Europe.

Paris, juillet 1876.





DEPUIS L'EXIL


PREMIRE PARTIE

DU RETOUR EN FRANCE A L'EXPULSION DE BELGIQUE




PARIS




I

RENTREE A PARIS


Le 4 septembre 1870, pendant que l'arme prussienne victorieuse
marchait sur Paris, la rpublique fut proclame; le 5 septembre, M.
Victor Hugo, absent depuis dix-neuf ans, rentra. Pour que sa rentre
ft silencieuse et solitaire, il prit celui des trains de Bruxelles
qui arrive la nuit. Il arriva  Paris  dix heures du soir. Une foule
considrable l'attendait  la gare du Nord. Il adressa au peuple
l'allocution qu'on va lire:

Les paroles me manquent pour dire  quel point m'meut l'inexprimable
accueil que me fait le gnreuxpeuple de Paris.

Citoyens, j'avais dit: Le jour o la rpublique rentrera, je
rentrerai. Me voici.

Deux grandes choses m'appellent. La premire, la rpublique. La
seconde, le danger.

Je viens ici faire mon devoir.

Quel est mon devoir?

C'est le vtre, c'est celui de tous.

Dfendre Paris, garder Paris.

Sauver Paris, c'est plus que sauver la France, c'est sauver le monde.

Paris est le centre mme de l'humanit. Paris est la ville sacre.

Qui attaque Paris attaque en masse tout le genre humain.

Paris est la capitale de la civilisation, qui n'est ni un royaume, ni
un empire, et qui est le genre humain tout entier dans son pass et
dans son avenir. Et savez-vous pourquoi Paris est la ville de la
civilisation? C'est parce que Paris est la ville de la rvolution.

Qu'une telle ville, qu'un tel chef-lieu, qu'un tel foyer de lumire,
qu'un tel centre des esprits, des coeurs et des mes, qu'un tel
cerveau de la pense universelle puisse tre viol, bris, pris
d'assaut, parqui? par une invasion sauvage? cela ne se peut. Cela ne
sera pas. Jamais, jamais, jamais!

Citoyens, Paris triomphera, parce qu'il reprsente l'ide humaine et
parce qu'il reprsente l'instinct populaire.

L'instinct du peuple est toujours d'accord avec l'idal de la
civilisation.

Paris triomphera, mais  une condition: c'est que vous, moi, nous tous
qui sommes ici, nous ne serons qu'une seule me; c'est que nous ne
serons qu'un seul soldat et un seul citoyen, un seul citoyen pour
aimer Paris, un seul soldat pour le dfendre.

A cette condition, d'une part la rpublique une, d'autre part le
peuple unanime, Paris triomphera.

Quant  moi, je vous remercie de vos acclamations mais je les rapporte
toutes  cette grande angoisse qui remue toutes les entrailles, la
patrie en danger.

Je ne vous demande qu'une chose, l'union!

Par l'union, vous vaincrez.

touffez toutes les haines, loignez tous les ressentiments, soyez
unis, vous serez invincibles.

Serrons-nous tous autour de la rpublique en face de l'invasion, et
soyons frres. Nous vaincrons.

C'est par la fraternit qu'on sauve la libert.

Reconduit par le peuple jusqu' l'avenue Frochot qu'il allait habiter,
chez son ami M. Paul Meurice, et rencontrant partout la foule sur son
passage, M. Victor Hugo, en arrivant rue de Laval, remercia encore une
fois le peuple de Paris et dit:

Vous me payez en une heure dix-neuf ans d'exil.




II

AUX ALLEMANDS


Cependant, l'arme allemande avanait et menaait. Il semblait qu'il
ft temps encore d'lever la voix entre les deux nations. M. Victor
Hugo publia, en franais et en allemand, l'appel que voici:

Allemands, celui qui vous parle est un ami.

II y a trois ans,  l'poque de l'Exposition de 1867, du fond de
l'exil, je vous souhaitais la bienvenue dans votre ville.

Quelle ville?

Paris.

Car Paris ne nous appartient pas  nous seuls. Paris est  vous
autant qu' nous. Berlin, Vienne; Dresde, Munich, Stuttgart, sont vos
capitales; Paris est votre centre. C'est  Paris que l'on sent vivre
l'Europe. Paris est la ville des villes. Paris est la ville des
hommes. Il y a eu Athnes, il y a eu Rome, et il y a Paris.

Paris n'est autre chose qu'une immense hospitalit. Aujourd'hui vous y
revenez. Comment?

En frres, comme il y a trois ans?

Non, en ennemis.

Pourquoi?

Quel est ce malentendu sinistre?

Deux nations ont fait l'Europe. Ces deux nations sont la France et
l'Allemagne. L'Allemagne est pour l'occident ce que l'Inde est pour
l'orient, une sorte de grande aeule. Nous la vnrons. Mais que se
passe-t-il donc? et qu'est-ce que cela veut dire? Aujourd'hui, cette
Europe, que l'Allemagne a construite par son expansion et la France
par son rayonnement, l'Allemagne veut la dfaire.

Est-ce possible?

L'Allemagne dferait l'Europe en mutilant la France.

L'Allemagne dferait l'Europe en dtruisant Paris.

Rflchissez.

Pourquoi cette invasion? Pourquoi cet effort sauvage contre un peuple
frre?

Qu'est-ce que nous vous avons fait?

Cette guerre, est-ce qu'elle vient de nous? c'est l'empire qui l'a
voulue, c'est l'empire qui l'a faite. Il est mort. C'est bien.

Nous n'avons rien de commun avec ce cadavre.

Il est le pass, nous sommes l'avenir.

Il est la haine, nous sommes la sympathie.

Il est la trahison, nous sommes la loyaut.

Il est Capoue et Gomorrhe, nous sommes la France.

Nous sommes la Rpublique franaise; nous avons pour devise: _Libert,
galit, Fraternit_; nous crivons sur notre drapeau: _tats-Unis
d'Europe_. Nous sommes le mme peuple que vous. Nous avons eu
Vercingtorix comme vous avez eu Arminius. Le mme rayon fraternel,
trait d'union sublime, traverse le coeur allemand et l'me franaise.

Cela est si vrai que nous vous disons ceci:

Si par malheur votre erreur fatale vous poussait aux suprmes
violences, si vous veniez nous attaquer dans cette ville auguste
confie en quelque sorte par l'Europe  la France, si vous donniez
l'assaut  Paris, nous nous dfendrons jusqu' la dernire extrmit,
nous lutterons de toutes nos forces contre vous; mais, nous vous
le dclarons, nous continuerons d'tre vos frres; et vos blesss,
savez-vous o nous les mettrons? dans le palais de la nation. Nous
assignons d'avance pour hpital aux blesss prussiens les Tuileries.
L sera l'ambulance de vos braves soldats prisonniers. C'est l que
nos femmes iront les soigner et les secourir. Vos blesss seront nos
htes, nous les traiterons royalement, et Paris les recevra dans son
Louvre.

C'est avec cette fraternit dans le coeur que nous accepterons votre
guerre.

Mais cette guerre, allemands, quel sens a-t-elle? Elle est finie,
puisque l'empire est fini. Vous avez tu votre ennemi qui tait le
ntre. Que voulez-vous de plus?

Vous venez prendre Paris de force! Mais nous vous l'avons toujours
offert avec amour. Ne faites pas fermer les portes par un peuple qui
de tout temps vous a tendu les bras. N'ayez pas d'illusions sur Paris.
Paris vous aime, mais Paris vous combattra. Paris vous combattra avec
toute la majest formidable de sa gloire et de son deuil. Paris,
menac de ce viol brutal, peut devenir effrayant.

Jules Favre vous l'a dit loquemment, et tous nous vous le rptons,
attendez-vous  une rsistanceindigne.

Vous prendrez la forteresse, vous trouverez l'enceinte; vous prendrez
l'enceinte, vous trouverez la barricade; vous prendrez la barricade,
et peut-tre alors, qui sait ce que peut conseiller le patriotisme
en dtresse? vous trouverez l'gout min faisant sauter des rues
entires. Vous aurez  accepter celte condamnation terrible; prendre
Paris pierre par pierre, y gorger l'Europe sur place, tuer la France
en dtail, dans chaque rue, dans chaque maison; et cette grande
lumire, il faudra l'teindre me par me. Arrtez-vous.

Allemands, Paris est redoutable. Soyez pensifs devant Paris. Toutes
les transformations lui sont possibles. Ses mollesses vous donnent la
mesure de ses nergies; on semblait dormir, on se rveille; on tire
l'ide du fourreau comme l'pe, et cette ville qui tait hier Sybaris
peut tre demain Saragosse.

Est-ce que nous disons ceci pour vous intimider? Non, certes! On ne
vous intimide pas, allemands. Vous avez eu Galgacus contre Rome et
Koerner contre Napolon. Nous sommes le peuple de la _Marseillaise_,
mais vous tes le peuple des _Sonnets cuirasss_ et du _Cri de
l'pe_. Vous tes cette nation de penseurs qui devient au besoin une
lgion de hros. Vos soldats sont dignes des ntres; les ntres sont
la bravoure impassible, les vtres sont la tranquillit intrpide.

coutez pourtant.

Vous avez des gnraux russ et habiles, nous avions des chefs
ineptes; vous avez fait la guerre adroite plutt que la guerre
clatante; vos gnraux ont prfr l'utile au grand, c'tait leur
droit; vous nous avez pris par surprise; vous tes venus dix contre
un; nos soldats se sont laiss stoquement massacrer par vous qui
aviez mis savamment toutes les chances de votre ct; de sorte
que, jusqu' ce jour, dans cette effroyable guerre, la Prusse a la
victoire, mais la France a la gloire.

A prsent, songez-y, vous croyez avoir un dernier coup  faire, vous
ruer sur Paris, profiter de ce que notre admirable arme, trompe et
trahie, est  cette heure presque tout entire tendue morte sur le
champ de bataille, pour vous jeter, vous sept cent mille soldats, avec
toutes vos machines de guerre, vos mitrailleuses, vos canons d'acier,
vos boulets Krupp, vos fusils Dreyse, vos innombrables cavaleries, vos
artilleries pouvantables, sur trois cent mille citoyens debout sur
leur rempart, sur des pres dfendant leur foyer, sur une cit pleine
de familles frmissantes, o il y a des femmes, des soeurs, des
mres, et o,  cette heure, moi qui vous parle, j'ai mes deux
petits-enfants, dont un  la mamelle. C'est sur cette ville innocente
de cette guerre, sur cette cit qui ne vous a rien fait que vous
donner sa clart, c'est sur Paris isol, superbe et dsespr, que
vous vous prcipiteriez, vous, immense flot de tuerie et de bataille!
ce serait l votre rle, hommes vaillants, grands soldats, illustre
arme de la noble Allemagne! Oh! rflchissez!

Le dix-neuvime sicle verrait cet affreux prodige, une nation, de
police devenue sauvage, abolissant la ville des nations; l'Allemagne
teignant Paris; la Germanie levant la hache sur la Gaule! Vous,
les descendants des chevaliers teutoniques, vous feriez la guerre
dloyale, vous extermineriez le groupe d'hommes et d'ides dont
le monde a besoin, vous anantiriez la cit organique, vous
recommenceriez Attila et Alaric, vous renouvelleriez, aprs Omar,
l'incendie de la bibliothque humaine, vous raseriez l'Htel de Ville
comme les huns ont ras le Capitole, vous bombarderiez Notre-Dame
comme les turcs ont bombard le parthnon; vous donneriez au monde ce
spectacle, les allemands redevenus les vandales, et vous seriez la
barbarie dcapitant la civilisation!

Non, non, non!

Savez-vous ce que serait pour vous cette victoire? ce serait le
dshonneur.

Ah! certes, personne ne peut songer  vous effrayer, allemands,
magnanime arme, courageux peuple! mais on peut vous renseigner. Ce
n'est pas,  coup sr, l'opprobre que vous cherchez; eh bien, c'est
l'opprobreque vous trouveriez; et moi, europen, c'est--dire ami de
Paris, moi parisien, c'est--dire ami des peuples, je vous avertis du
pril o vous tes, mes frres d'Allemagne, parce que je vous admire
et je vous honore, et parce que je sais bien que, si quelque chose
peut vous faire reculer, ce n'est pas la peur, c'est la honte.

Ah! nobles soldats, quel retour dans vos foyers! Vous seriez des
vainqueurs la tte basse; et qu'est-ce que vos femmes vous diraient?

La mort de Paris, quel deuil!

L'assassinat de Paris, quel crime!

Le monde aurait le deuil, vous auriez le crime.

N'acceptez pas cette responsabilit formidable. Arrtez-vous.

Et puis, un dernier mot. Paris pouss  bout, Paris soutenu par toute
la France souleve, peut vaincre et vaincrait; et vous auriez tent en
pure perte cette voie de fait qui dj indigne le monde. Dans tous
les cas, effacez de ces lignes crites en hte les mots _destruction,
abolition, mort_. Non, on ne dtruit pas Paris. Parvnton, ce qui est
malais,  le dmolir matriellement, on le grandirait moralement. En
ruinant Paris, vous le sanctifieriez. La dispersion des pierres
ferait la dispersion des ides. Jetez Paris aux quatre vents, vous
n'arriverez qu' faire de chaque grain de cette cendre la semence de
l'avenir. Ce spulcre criera Libert, galit, Fraternit! Paris est
ville, mais Paris est me. Brlez nos difices, ce ne sont que nos
ossements; leur fume prendra forme, deviendra norme et vivante,
et montera jusqu'au ciel, et l'on verra  jamais, sur l'horizon des
peuples, au-dessus de nous, au-dessus de vous, au-dessus de tout et de
tous, attestant notre gloire, attestant votre honte, ce grand spectre
fait d'ombre et de lumire, Paris.

Maintenant, j'ai dit. Allemands, si vous persistez, soit, vous tes
avertis. Faites, allez, attaquez la muraille de Paris. Sous vos bombes
et vos mitrailles, elle se dfendra. Quant  moi, vieillard, j'y
serai, sans armes. Il me convient d'tre avec les peuples qui meurent,
je vous plains d'tre avec les rois qui tuent.

Paris, 9 septembre 1870.




III

AUX FRANAIS


Aux paroles de M. Victor Hugo la presse fodale allemande avait
rpondu par des cris de colre. [Note: Pendez le pote au haut du
mt.--_Haengt den Dichter an den Mast auf_.] L'arme allemande
continuait sa marche. Il ne restait plus d'espoir que dans la leve en
masse. Crier aux armes tait le devoir de tout citoyen. Aprs l'appel
de paix, l'appel de guerre.

Nous avons fraternellement averti l'Allemagne.

L'Allemagne a continu sa marche sur Paris.

Elle est aux portes.

L'empire a attaqu l'Allemagne comme il avait attaqu la rpublique, 
l'improviste, en tratre; et aujourd'hui l'Allemagne, de cette guerre
que l'empire lui a faite, se venge sur la rpublique.

Soit. L'histoire jugera.

Ce que l'Allemagne fera maintenant la regarde; mais nous France,
nous avons des devoirs envers les nations et envers le genre humain.
Remplissons-les.

Le premier des devoirs est l'exemple.

Le moment o nous sommes est une grande heure pour les peuples.

Chacun va donner sa mesure.

La France a ce privilge, qu'a eu jadis Rome, qu'a eu jadis la Grce,
que son pril va marquer l'tiage de la civilisation.

O en est le monde? Nous allons le voir.

S'il arrivait, ce qui est impossible, que la France succombt, la
quantit de submersion qu'elle subirait indiquerait la baisse de
niveau du genre humain.

Mais la France ne succombera pas.

Par une raison bien simple, et nous venons de le dire. C'est qu'elle
fera son devoir.

La France doit  tous les peuples et  tous les hommes de sauver
Paris, non pour Paris, mais pour le monde.

Ce devoir, la France l'accomplira.

Que toutes les communes se lvent! que toutes les campagnes prennent
feu! que toutes les forts s'emplissent de voix tonnantes! Tocsin!
tocsin! Que de chaque maison il sorte un soldat; que le faubourg
devienne rgiment; que la ville se fasse arme. Les prussiens sont
huit cent mille, vous tes quarante millions d'hommes. Dressez-vous,
et soufflez sur eux! Lille, Nantes, Tours, Bourges, Orlans, Dijon,
Toulouse, Bayonne, ceignez vos reins. En marche! Lyon, prends ton
fusil, Bordeaux, prends ta carabine, Rouen, tire ton pe, et toi
Marseille, chante ta chanson et viens terrible. Cits, cits, cits,
faites des forts de piques, paississez vos bayonnettes, attelez vos
canons, et toi village, prends ta fourche. On n'a pas de poudre,
on n'a pas de munitions, on n'a pas d'artillerie? Erreur! on en a.
D'ailleurs les paysans suisses n'avaient que des cognes, les paysans
polonais n'avaient que des faulx, les paysans bretons n'avaient que
des btons. Et tout s'vanouissait devant eux! Tout est secourable 
qui fait bien. Nous sommes chez nous. La saison sera pour nous, la
bise sera pour nous, la pluie sera pour nous. Guerre ou Honte! Qui
veut peut. Un mauvais fusil est excellent quand le coeur est bon; un
vieux tronon de sabre est invincible quand le bras est vaillant.
C'est aux paysans d'Espagne que s'est bris Napolon. Tout de suite,
en hte, sans perdre un jour, sans perdre une heure, que chacun,
riche, pauvre, ouvrier, bourgeois, laboureur, prenne chez lui ou
ramasse  terre tout ce qui ressemble  une arme ou  un projectile.
Roulez des rochers, entassez des pavs, changez les socs en haches,
changez les sillons en fosses, combattez avec tout ce qui vous tombe
sous la main, prenez les pierres de notre terre sacre, lapidez les
envahisseurs avec les ossements de notre mre la France. O citoyens,
dans les cailloux du chemin, ce que vous leur jetez  la face, c'est
la patrie.

Que tout homme soit Camille Desmoulins, que toute femme soit
Throigne, que tout adolescent soit Barra! Faites comme Bonbonnel, le
chasseur de panthres, qui, avec quinze hommes, a tu vingt prussiens
et fait trente prisonniers. Que les rues des villes dvorent l'ennemi,
que la fentre s'ouvre furieuse, que le logis jette ses meubles, que
le toit jette ses tuiles, que les vieilles mres indignes attestent
leurs cheveux blancs. Que les tombeaux crient, que derrire toute
muraille on sente le peuple et Dieu, qu'une flamme sorte partout de
terre, que toute broussaille soit le buisson ardent! Harcelez ici,
foudroyez l, interceptez les convois, coupez les prolonges, brisez
les ponts, rompez les routes, effondrez le sol, et que la France sous
la Prusse devienne abme.

Ah! peuple! te voil accul dans l'antre. Dploie ta stature
inattendue. Montre au monde le formidable prodige de ton rveil. Que
le lion de 92 se dresse et se hrisse, et qu'on voie l'immense vole
noire des vautours  deux ttes s'enfuir  la secousse de cette
crinire!

Faisons la guerre de jour et de nuit, la guerre des montagnes, la
guerre des plaines, la guerre des bois. Levez-vous! levez-vous! Pas de
trve, pas de repos, pas de sommeil. Le despotisme attaque la libert,
l'Allemagne attente  la France. Qu' la sombre chaleur de notre
sol cette colossale arme fonde comme la neige. Que pas un point du
territoire ne se drobe au devoir. Organisons l'effrayante bataille de
la patrie. O francs-tireurs, allez, traversez les halliers, passez les
torrents, profitez de l'ombre et du crpuscule, serpentez dans les
ravins, glissez-vous, rampez, ajustez, tirez, exterminez l'invasion.
Dfendez la France avec hrosme, avec dsespoir, avec tendresse.
Soyez terribles,  patriotes! Arrtez-vous seulement, quand vous
passerez devant une chaumire, pour baiser au front un petit enfant
endormi.

Car l'enfant c'est l'avenir. Car l'avenir c'est la rpublique.

Faisons cela, franais.

Quant  l'Europe, que nous importe l'Europe! Qu'elle regarde, si
elle a des yeux. On vient  nous si l'on veut. Nous ne qutons pas
d'auxiliaires. Si l'Europe a peur, qu'elle ait peur. Nous rendons
service  l'Europe, voil tout. Qu'elle reste chez elle, si bon
lui semble. Pour le redoutable dnoment que la France accepte si
l'Allemagne l'y contraint, la France suffit  la France, et Paris
suffit  Paris. Paris a toujours donn plus qu'il n'a reu. S'il
engage les nations  l'aider, c'est dans leur intrt plus encore que
dans le sien. Qu'elles fassent comme elles voudront, Paris ne prie
personne. Un si grand suppliant, que lui tonnerait l'histoire. Sois
grande ou sois petite, Europe, c'est ton affaire. Incendiez Paris,
allemands, comme vous avez incendi Strasbourg. Vous allumerez les
colres plus encore que les maisons.

Paris a des forteresses, des remparts, des fosss, des canons, des
casemates, des barricades, des gouts qui sont des sapes; il a de la
poudre, du ptrole et de la nitro-glycrine; il a trois cent mille
citoyens arms; l'honneur, la justice, le droit, la civilisation
indigne, fermentent en lui; la fournaise vermeille de la rpublique
s'enfle dans son cratre; dj sur ses pentes se rpandent et
s'allongent des coules de lave, et il est plein, ce puissant Paris,
de toutes les explosions de l'me humaine. Tranquille et formidable,
il attend l'invasion, et il sent monter son bouillonnement. Un volcan
n'a pas besoin d'tre secouru.

Franais, vous combattrez. Vous vous dvouerez  la cause universelle,
parce qu'il faut que la France soit grande afin que la terre soit
affranchie; parce qu'il ne faut pas que tant de sang ait coul et que
tant d'ossements aient blanchi sans qu'il en sorte la libert; parce
que toutes les ombres illustres, Lonidas, Brutus, Arminius, Dante,
Rienzi, Washington, Danton, Riego, Manin, sont l souriantes et flres
autour de vous; parce qu'il est temps de montrer  l'univers que la
vertu existe, que le devoir existe et que la patrie existe; et vous ne
faiblirez pas, et vous irez jusqu'au bout, et le monde saura par vous
que, si la diplomatie est lche, le citoyen est brave; que, s'il y a
des rois, il y a aussi des peuples; que, si le continent monarchique
s'clipse, la rpublique rayonne, et que, si, pour l'instant, il n'y a
plus d'Europe, il y a toujours une France.

Paris, 17 septembre 1870.




IV

AUX PARISIENS


On demanda  M. Victor Hugo d'aller par toute la France jeter lui-mme
et reproduire sous toutes les formes de la parole ce cri de guerre. Il
avait promis de partager le sort de Paris, il resta  Paris. Bientt
Paris fut bloqu et enferm; la Prusse l'investit et l'assigea. Le
peuple tait hroque. On tait en octobre. Quelques symptmes de
division clatrent. M. Victor Hugo, aprs avoir parl aux allemands
pour la paix, puis aux franais pour la guerre, s'adressa aux
parisiens pour l'union.

Il parat que les prussiens ont dcrt que la France serait Allemagne
et que l'Allemagne serait Prusse; que moi qui parle, n lorrain, je
suis allemand; qu'il faisait nuit en plein midi; que l'Eurotas, le
Nil, le Tibre et la Seine taient des affluents de la Spre; que la
ville qui depuis quatre sicles claire le globe n'avait plus de
raison d'tre; que Berlin suffisait; que Montaigne, Rabelais,
d'Aubign, Pascal, Corneille, Molire, Montesquieu, Diderot,
Jean-Jacques, Mirabeau, Danton et la Rvolution franaise n'ont jamais
exist; qu'on n'avait plus besoin de Voltaire puisqu'on avait M. de
Bismarck; que l'univers appartient aux vaincus de Napolon le Grand
et aux vainqueurs de Napolon le Petit; que dornavant la pense,
la conscience, la posie, l'art, le progrs, l'intelligence,
commenceraient  Potsdam et finiraient  Spandau; qu'il n'y aurait
plus de civilisation, qu'il n'y aurait plus d'Europe, qu'il n'y
aurait plus de Paris; qu'il n'tait pas dmontr que le soleil ft
ncessaire; que d'ailleurs nous donnions le mauvais exemple; que nous
sommes Gomorrhe et qu'ils sont, eux, prussiens, le feu du ciel; qu'il
est temps d'en finir, et que dsormais le genre humain ne sera plus
qu'une puissance de second ordre.

Ce dcret, parisiens, on l'excute sur vous. En supprimant Paris, on
mutile le monde. L'attaque s'adresse _urbi et orbi_. Paris teint, et
la Prusse ayant seule la fonction de briller, l'Europe sera dans les
tnbres.

Cet avenir est-il possible?

Ne nous donnons pas la peine de dire non.

Rpondons simplement par un sourire. Deux adversaires sont en prsence
en ce moment. D'un ct la Prusse, toute la Prusse, avec neuf cent
mille soldats; de l'autre Paris avec quatre cent mille citoyens. D'un
ct la force, de l'autre la volont. D'un ct une arme, de l'autre
un peuple. D'un ct la nuit, de l'autre la lumire.

C'est le vieux combat de l'archange et du dragon qui recommence.

Il aura aujourd'hui la fin qu'il a eue autrefois.

La Prusse sera prcipite.

Cette guerre, si pouvantable qu'elle soit, n'a encore t que petite.
Elle va devenir grande.

J'en suis fch pour vous, prussiens, mais il va falloir changer votre
faon de faire. Cela va tre moins commode. Vous serez toujours deux
ou trois contre un, je le sais; mais il faut aborder Paris de front.
Plus de forts, plus de broussailles, plus de ravins, plus de tactique
tortueuse, plus de glissement dans l'obscurit. La stratgie des chats
ne sert pas  grand'chose devant le lion. Plus de surprises. On va
vous entendre venir. Vous aurez beau marcher doucement, la mort
coute. Elle a l'oreille fine, cette guetteuse terrible. Vous
espionnez, mais nous pions. Paris, le tonnerre en main et le doigt
sur la dtente, veille et regarde l'horizon. Allons, attaquez. Sortez
de l'ombre. Montrez vous. C'en est fini des succs faciles. Le corps 
corps commence. On va se colleter. Prenez-en votre parti. La victoire
maintenant exigera un peu d'imprudence. Il faut renoncer  cette
guerre d'invisibles,  cette guerre  distance,  cette guerre 
cache-cache, o vous nous tuez sans que nous ayons l'honneur de vous
connatre.

Nous allons voir enfin la vraie bataille. Les massacres tombant sur un
seul ct sont finis. L'imbcillit ne nous commande plus. Vous allez
avoir affaire au grand soldat qui s'appelait la Gaule du temps que
vous tiez les borusses, et qui s'appelle la France aujourd'hui que
vous tes les vandales; la France: _miles magnus_, disait Csar;
_soldat de Dieu_, disait Shakespeare.

Donc, guerre, et guerre franche, guerre loyale, guerre farouche. Nous
vous la demandons et nous vous la promettons. Nous allons juger vos
gnraux. La glorieuse France grandit volontiers ses ennemis. Mais il
se pourrait bien aprs tout que ce que nous avons appel l'habilet de
Moltke ne ft autre chose que l'ineptie de Leboeuf. Nous allons voir.

Vous hsitez, cela se comprend. Sauter  la gorge de Paris est
difficile. Notre collier est garni de pointes.

Vous avez deux ressources qui ne feront pas prcisment l'admiration
de l'Europe:

Affamer Paris.

Bombarder Paris.

Faites. Nous attendons vos projectiles. Et tenez, si une de vos
bombes, roi de Prusse, tombe sur ma maison, cela prouvera une chose,
c'est que je ne suis pas Pindare, mais que vous n'tes pas Alexandre.

On vous prte, prussiens, un autre projet. Ce serait de cerner Paris
sans l'attaquer, et de rserver toute votre bravoure contre nos
villes sans dfense, contre nos bourgades, contre nos hameaux.
Vous enfonceriez hroquement ces portes ouvertes, et vous vous
installeriez l, ranonnant vos captifs, l'arquebuse au poing. Cela
s'est vu au moyen ge. Cela se voit encore dans les cavernes. La
civilisation stupfaite assisterait  un banditisme gigantesque. On
verrait cette chose: un peuple dtroussant un autre peuple. Nous
n'aurions plus affaire  Arminius, mais  Jean l'corcheur. Non! nous
ne croyons pas cela. La Prusse attaquera Paris, mais l'Allemagne ne
pillera pas les villages. Le meurtre, soit. Le vol, non. Nous croyons
 l'honneur des peuples.

Attaquez Paris, prussiens. Bloquez, cernez, bombardez.

Essayez.

Pendant ce temps-l l'hiver viendra.

Et la France.

L'hiver, c'est--dire la neige, la pluie, la gele, le verglas, le
givre, la glace. La France, c'est--dire la flamme.

Paris se dfendra, soyez tranquilles.

Paris se dfendra victorieusement.

Tous au feu, citoyens! Il n'y a plus dsormais que la France ici et
la Prusse l. Rien n'existe que cette urgence. Quelle est la question
d'aujourd'hui? combattre. Quelle est la question de demain? vaincre.
Quelle est la question de tous les jours? mourir. Ne vous tournez pas
d'un autre ct. Le souvenir que tu dois au devoir se compose de ton
propre oubli. Union et unit. Les griefs, les ressentiments, les
rancunes, les haines, jetons a au vent. Que ces tnbres s'en aillent
dans la fume des canons. Aimons-nous pour lutter ensemble. Nous avons
tous les mmes mrites. Est-ce qu'il y a eu des proscrits? je n'en
sais rien. Quelqu'un a-t-il t en exil? je l'ignore. Il n'y a plus de
personnalits, il n'y a plus d'ambitions, il n'y a plus rien dans les
mmoires que ce mot, salut public. Nous ne sommes qu'un seul franais,
qu'un seul parisien, qu'un seul coeur; il n'y a plus qu'un seul
citoyen qui est vous, qui est moi, qui est nous tous. O sera la
brche seront nos poitrines. Rsistance aujourd'hui, dlivrance
demain; tout est l. Nous ne sommes plus de chair, mais de pierre. Je
ne sais plus mon nom, je m'appelle Patrie. Face  l'ennemi! Nous nous
appelons tous France, Paris, muraille!

Comme elle va tre belle, notre cit! Que l'Europe s'attende  un
spectacle impossible, qu'elle s'attende  voir grandir Paris; qu'elle
s'attende  voir flamboyer la ville extraordinaire. Paris va terrifier
le monde. Dans ce charmeur il y a un hros. Cette ville d'esprit a du
gnie. Quand elle tourne le dos  Tabarin, elle est digne d'Homre. On
va voir comment Paris sait mourir. Sous le soleil couchant, Notre-Dame
 l'agonie est d'une gat superbe. Le Panthon se demande comment il
fera pour recevoir sous sa vote tout ce peuple qui va avoir droit
 son dme. La garde sdentaire est vaillante; la garde mobile est
intrpide; jeunes hommes par le visage, vieux soldats par l'allure.
Les enfants chantent mls aux bataillons. Et ds  prsent, chaque
fois que la Prusse attaque, pendant le rugissement de la mitraille,
que voit-on dans les rues? les femmes sourire. O Paris, tu as couronn
de fleurs la statue de Strasbourg; l'histoire te couronnera d'toiles!

Paris, 2 octobre 1870.




V

_LES CHATIMENTS_


L'dition parisienne des _Chtiments_ parut le 20 octobre. Paris tait
bloqu depuis plus d'un mois. Le livre fut donc,  cette poque,
enferm dans Paris comme le peuple mme. Les _Chtiments_ furent
mls  ce sige mmorable, et firent leur devoir dans Paris pendant
l'invasion, comme ils l'avaient fait hors de France pendant l'empire.

Paris, 22 octobre 1870.

Monsieur le directeur du _Sicle_,

Les _Chtiments_ n'ont jamais rien rapport  leur auteur, et il est
loin de s'en plaindre. Aujourd'hui, cependant, la vente des cinq mille
premiers exemplaires de l'dition parisienne produit un bnfice de
cinq cents francs. Je demande la permission d'offrir ces cinq cents
francs  la souscription pour les canons.

Recevez l'assurance de ma cordialit fraternelle.

VICTOR HUGO.

       *       *       *       *       *

LA SOCIT DES GENS DE LETTRES

A VICTOR HUGO

Paris, 29 octobre 1870.

Cher et honor prsident,

La Socit des gens de lettres veut offrir un canon  la dfense
nationale.

Elle a eu l'ide de faire dire par les premiers artistes de Paris
quelques-unes des pices de ce livre proscrit qui rentre en France
avec la rpublique, les _Chtiments_.

Fire de vous qui l'honorez, elle serait heureuse de devoir  votre
bienveillante confraternit le produit d'une matine tout entire
offerte  la patrie, et elle vous demande de nous laisser appeler ce
canon le _Victor Hugo_.

       *       *       *       *       *

RPONSE DE VICTOR HUGO

Paris, 30 octobre 1870.

Mes honorables et chers confrres,

Je vous flicite de votre patriotique initiative. Vous voulez bien
vous servir de moi. Je vous remercie.

Prenez les _Chtiments_, et, pour la dfense de Paris, vous et ces
gnreux artistes, vos auxiliaires, usez-en comme vous voudrez.

Ajoutons, si nous le pouvons, un canon de plus  la protection de
cette ville auguste et inviolable, qui est comme une patrie dans la
patrie.

Chers confrres, coutez une prire. Ne donnez pas mon nom  ce canon.
Donnez-lui le nom de l'intrpide petite ville qui,  cette heure,
partage l'admiration de l'Europe avec Strasbourg, qui est vaincue, et
Paris, qui vaincra.

Que ce canon se dresse sur nos murs. Une ville ouverte a t
assassine; une cit sans dfense a t mise  sac par une arme
devenue en plein dix-neuvime sicle une horde; un groupe de maisons
paisibles a t chang en un monceau de ruines. Des familles ont t
massacres dans leur foyer. L'extermination sauvage n'a pargn ni le
sexe ni l'ge. Des populations dsarmes, n'ayant d'autre ressource
que le suprme hrosme du dsespoir, ont subi le bombardement, la
mitraille, le pillage et l'incendie; que ce canon les venge! Que ce
canon venge les mres, les orphelins, les veuves; qu'il venge les fils
qui n'ont plus de pres et les pres qui n'ont plus de fils; qu'il
venge la civilisation; qu'il venge l'honneur universel; qu'il venge la
conscience humaine insulte par cette guerre abominable o la barbarie
balbutie des sophismes! Que ce canon soit implacable, fulgurant et
terrible; et, quand les prussiens l'entendront gronder, s'ils lui
demandent: Qui es-tu? qu'il rponde: Je suis le coup de foudre! et je
m'appelle _Chteaudun_!

VICTOR HUGO.

       *       *       *       *       *

AUDITION DES _Chtiments_

AU THTRE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN.

5 novembre.

Le comit de la Socit des gens de lettres fait imprimer et
distribuer l'annonce suivante:

La Socit des gens de lettres a voulu, elle aussi, donner son canon
 la dfense nationale, et elle doit consacrer  cette oeuvre le
produit d'une _Matine littraire_, dont son prsident honoraire, M.
Victor Hugo, s'est empress de fournir les lments.

L'audition aura lieu mardi prochain,  deux heures prcises, au
thtre de la Porte-Saint-Martin. Plusieurs pices des _Chtiments_ y
seront dites par l'lite des artistes de Paris.

PROGRAMME

PREMIRE PARTIE

Notre Souscription                   M. JULES CLARETIE.
Les Volontaires de l'An II           M. TAILLADE.
A ceux qui dorment                   Mlle DUGURET.
Hymne des Transports                M. LAFONTAINE.
La Caravane                          Mlle LIA FLIX.
Souvenir de la nuit du 4             M. FRDRICK-LEMAITRE.

DEUXIME PARTIE

L'Expiation                          M. BERTON.
Stella                               Mlle FAVART.
Chansons                             M. COQUELIN.
Joyeuse Vie                          Mme MARIE-LAURENT.
_Patria_, musique de BEETHOVEN  Mme GUEYMARD-LAUTERS.

A la demande de la Socit des gens de lettres, M. Raphal-Flix a
donn gratuitement la salle; tous les artistes dramatiques, ainsi que
M. Pasdeloup et son orchestre, ont tenu  honneur de prter galement
un concours dsintress  cette solennit patriotique.

       *       *       *       *       *

DISCOURS DE M. JULES CLARETIE.

Citoyennes, citoyens,

A cette heure, la plus grave et la plus terrible de notre histoire,
o la patrie est menace jusque dans son coeur, Paris,--tout homme
ressent l'pre dsir de servir un pays qu'on aime d'autant plus qu'il
est plus menac et plus meurtri.

La Socit des gens de lettres, voyant avec douleur la grande patrie
de la pense, la patrie de Rabelais, la patrie de Pascal, la patrie de
Diderot, la patrie de Voltaire, abaisse et crase sous la botte
d'un uhlan, a voulu, non seulement par chacun de ses membres, mais
en corps, affirmer son patriotisme, et, puisque le canon dnoue
aujourd'hui les batailles, puisque le courage est peu de chose quand
il n'a pas d'artillerie, la Socit des gens de lettres a voulu offrir
un canon  la patrie.

Mais comment l'offrir ce canon? Avec quoi faire le bronze ou l'acier
qui nous manquait?

Il y avait un livre qu'on n'avait publi sous l'empire qu'en se
cachant et en le drobant  l'oeil de la police; livre patriotique
qu'on se passait sous le manteau, comme s'il se ft agi d'un livre
malsain; livre superbe qui, au lendemain de dcembre,  l'heure o
Paris tait cras, o les faubourgs taient muets, o les paysans
taient satisfaits, protestait contre le succs, protestait contre
l'usurpation, protestait contre le crime, et, au nom de la conscience
humaine touffe, prononait, ds 1851, le mot de l'avenir et le mot
de l'histoire: chtiment!

Il y avait un homme qui, depuis tantt vingt ans, reprsentait le
volontaire exil, la ngation de l'empire, la revendication du droit
proscrit, un homme qui, aprs avoir chant les roses et les enfants,
plein d'amour, s'tait tout  coup senti plein de courroux et plein de
haine, un homme qui, parlant de l'homme de Dcembre, avait dit:

    Oui, tant qu'il sera l, qu'on cde ou qu'on persiste,
    O France! France aime et qu'on pleure toujours,
    Je ne reverrai pas ta terre douce et triste,
    Tombeau de mes aeux et nid de mes amours!

    Je ne reverrai pas la rive qui nous tente,
    France! hors le devoir, hlas! j'oublierai tout.
    Parmi les prouvs je planterai ma tente;
    Je resterai proscrit, voulant rester debout.

    J'accepte l'pre exil, n'et-il ni fin ni terme,
    Sans chercher  savoir et sans considrer
    Si quelqu'un a pli qu'on aurait cru plus ferme,
    Et si plusieurs s'en vont qui devraient demeurer.

    Si l'on n'est plus que mille, eh bien j'en suis! Si mme
    Ils ne sont plus que cent, je brave encor Sylla;
    S'il en demeure dix, je serai le dixime;
    Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-l!

C'est  ce livre qui avait devin l'avenir, et  ce pote qui, fidle
 l'exil, a loyalement tenu le serment jur, que nous voulions
demander, nous, Socit des gens de lettres, de nous aider dans notre
oeuvre. Victor Hugo est notre prsident honoraire. Voici la lettre que
lui adressa notre comit:

_L'orateur lit la lettre du comit et la rponse de Victor Hugo (voir
plus haut), et reprend:_

Je ne veux pas vous empcher plus longtemps d'couter les admirables
vers et les remarquables artistes que vous allez entendre. Je ne veux
pas plus longtemps vous parler de notre souscription, je ne veux que
vous faire remarquer une chose qui frappe aujourd'hui en lisant
ce livre des _Chtiments_, dont nous dtachons pour vous quelques
fragments: c'est l'tonnante prophtie de l'oeuvre. Lu  la lumire
sinistre des derniers vnements, le livre du pote acquiert une
grandeur nouvelle. Le pote a tout prvu, le pote a tout prdit. Il
avait devin dans les fusilleurs de Dcembre ces gnraux de boudoir
et d'antichambre qui tranent

    Des sabres qu'au besoin ils sauraient avaler.

Il avait devin, dans le sang du dbut, la boue du dnouement. Il
avait devin la chute de celui qu'il appelait dj Napolon le Petit.
L'histoire devait donner raison  la posie, et le destin  la
prdiction.

Oui, comme une prdiction terrible, les vers des _Chtiments_ me
revenaient au souvenir lorsque je parcourais le champ de bataille de
Sedan, et j'tais tent de les trouver trop doux lorsque je voyais ces
400 canons, ces mitrailleuses, ces drapeaux qu'emportait l'ennemi,
lorsque je regardais ces mamelons couverts de morts, ces soldats
couchs et entasss, vieux zouaves aux barbes rousses, jeunes
Saint-Cyriens encore revtus du costume de l'cole, artilleurs
foudroys  ct de leurs pices, conscrits tombs dans les fosss,
et lorsque me revenaient ces vers de Victor Hugo sur les morts du
4 dcembre, vers qui pourraient s'crire sur les cadavres du 2
septembre:

    Tous, qui que vous fussiez, tte ardente, esprit sage,
    Soit qu'en vos yeux brillt la jeunesse ou que l'ge
           Vous prt et vous courbt,
    Que le destin pour vous ft deuil, nigme ou fte,
    Vous aviez dans vos coeurs l'amour, cette tempte,
           La douleur, ce combat.

    Grce au quatre dcembre, aujourd'hui, sans pense,
    Vous gisez tendus dans la fosse glace
           Sous les linceuls pais;
    O morts, l'herbe sans bruit crot sur vos catacombes,
    Dormez dans vos cercueils! taisez-vous dans vos tombes!
           L'empire, c'est la paix.

Avec le neveu comme avec l'oncle:--l'empire, c'est l'invasion.

Il avait donc, encore un coup, devin, le grand pote, tout ce que
l'empire nous rservait de lchets et de catastrophes. Il tait le
prophte alarm de cette chute qui n'a point d'gale dans l'histoire,
de cette reddition dont une lvre franaise ne peut parler sans
frmir, il avait tout devin, et, devant le triomphe de l'abjection,
sa colre pouvait passer pour excessive. Hlas! le sort lui a donn
raison, et les _Chtiments_ restent le livre le plus clatant, le fer
rouge inoubliable, et ils consoleront la patrie de tant de honte,
aprs l'avoir venge de tant d'infamie!

Maintenant, citoyens, tout cela est pass, tout cela doit tre oubli,
tout cela doit tre effac!--Maintenant, ne songeons plus qu' la
vengeance, et, en dpit des bruits d'armistice, songeons toujours 
ces canons d'o sortira la victoire. Grce  vous, nous en avons un
aujourd'hui qui s'appellera Chteaudun et qui rappellera la mmoire de
cette hroque cit, si chre  tout coeur franais et  tout coeur
rpublicain. Mais laissez-moi esprer encore que, grce  vous,
bientt nous en pourrons avoir un second, et, cette fois, nous lui
donnerons un autre nom, si vous voulez bien. Aprs Chteaudun, qui
veut dire douleur et sacrifice, notre canon futur signifiera revanche
et victoire et s'appellera d'un grand nom, d'un beau nom,--le
Chtiment.

Puis, les dsastres vengs, la patrie refaite, la France rgnre,
la France reconquise, arrache  l'tranger, sauve et lave de ses
souillures, alors nous reprendrons notre oeuvre de fraternit aprs
avoir fait notre devoir de patriotes, et nous pourrons crire
firement, nous, et sans mensonge:

    _La rpublique, c'est la paix!_

       *       *       *       *       *

COMIT DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES

_Procs-verbal de la sance du 7 novembre._ M. Charles Valois, membre
de la commission spciale, rend compte de la recette produite par
l'audition des _Chtiments_  la Porte-Saint-Martin.

Recette et qute: 7,577 fr. 50 c.; frais: 577 fr.

Il n'a t prlev sur la recette que les frais rigoureusement
exigibles, pompiers, ouvreuses, clairage, chauffage.

La commission spciale annonce qu'elle a demand  M. Victor Hugo
l'autorisation de donner une deuxime audition des _Chtiments_, dans
le mme but national et patriotique. M. Paul Meurice apporte au comit
l'autorisation de M. Victor Hugo.

       *       *       *       *       *

DEUXIME AUDITION DES _Chtiments_ AU THTRE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN

13 novembre

La note et le programme suivants ont t publis par les journaux et
distribus au public:

L'effet produit par la premire audition des _Chtiments_ de Victor
Hugo a t si grand, qu'une seconde sance est demande  la Socit
des gens de lettres.

Le comit a rpondu  cet appel.La nouvelle audition, dont le
produit donnera un autre canon  la dfense nationale:

LE CHATIMENT

aura lieu dimanche prochain, 13 novembre,  7 heures 1/2 prcises, au
thtre de la Porte-Saint-Martin.

PROGRAMME

PREMIRE PARTIE

Notre deuxime canon               M. EUGNE MULLER.
_Ultima Verba_                     M. TAILLADE.
Jersey                             Mlle LIA FLIX.
Hymne des Transports              M. LAFONTAINE.
Aux femmes                         Mlle ROUSSEIL.
Jricho                            M. CHARLY.
Le Manteau imprial                Mme MARIE-LAURENT.
Souvenir de la nuit du 4           M. FRDRICK-LEMAITRE.

DEUXIME PARTIE

L'Expiation                        M. BERTON.
Chansons                           Mme V. LAFONTAINE.
Orientale                          M. LACRESSONNIRE.
Pauline Rolland                    Mlle PRIGA.
Paroles d'un conservateur          M. COQUELIN.
Stella                             Mlle FAVART.
Au moment de rentrer en France     M. MAUBANT.

       *       *       *       *       *

COMIT DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES

_Procs-verbal de la sance du 14 novembre_

Rapport de M. Charles Valois sur le rsultat de la deuxime audition
des _Chtiments_.

Recette et qute, 8,281 fr. 90 c.; frais, 892 fr. 30 c.

Le produit net, 7,389 fr., ajout  celui du 6 novembre, forme pour
les deux auditions un total de 14,272 fr. 50 c.

Une commission est nomme pour aller officiellement remercier M.
Victor Hugo.

       *       *       *       *       *

TROISIME AUDITION DES _Chtiments_

_Sance du 17 novembre_

La Socit des gens de lettres demande  M. Victor Hugo, par
l'intermdiaire de son Comit, une troisime audition des
_Chtiments_. M. Victor Hugo rpond:

Mes chers confrres, donnons-la au peuple cette troisime lecture des
_Chtiments_, donnons-la-lui gratuitement; donnons-la-lui dans la
vieille salle royale et impriale, dans la salle de l'Opra, que nous
lverons  la dignit de salle populaire. On fera l qute dans des
casques prussiens, et le cuivre des gros sous du peuple de Paris fera
un excellent bronze pour nos canons contre la Prusse.

Votre confrre et votre ami,

VICTOR HUGO.

       *       *       *       *       *

NOTE PUBLIE PAR LES JOURNAUX DES 26 ET 27 NOVEMBRE:

La Socit des gens de lettres, d'accord avec M. Victor Hugo,
organise pour lundi 28 novembre,  une heure, dans la salle de
l'Opra, une audition des _Chtiments_,  laquelle ne seront admis que
des spectateurs _non payants_.

Sans nul doute la foule s'empressera d'assister  cette solennit
populaire offerte par l'illustre pote, avec l'autorisation du
ministre qui dispose du thtre de l'Opra.

Cette affluence pourrait occasionner une grande fatigue  ceux qui
ne parviendraient  entrer qu'aprs une longue attente, en mme temps
qu'un plus grand nombre devraient se retirer dsappoints aprs avoir
fait queue pendant plusieurs heures.

Pour viter ces inconvnients et assurer nanmoins aux plus diligents
la satisfaction d'entendre rciter par d'minents artistes les
vers qui ont dj t acclams dans plusieurs reprsentations, la
distribution des 2,400 billets,  raison de 120 par mairie, sera faite
dans les vingt mairies de Paris, le dimanche 27,  midi, par les
socitaires dlgus du comit des gens de lettres.

Ces billets ne pourront tre l'objet d'aucune faveur et seront
rigoureusement attribus  ceux qui viendront, les premiers, les
prendre le dimanche aux mairies. Le lundi, jour de la solennit, il ne
sera dlivr aucun billet au thtre. La salle ne sera ouverte qu'aux
seuls porteurs de billets pris la veille aux mairies; les places
appartiendront, sans distinction, aux premiers occupants, porteurs de
billets.

       *       *       *       *       *

THTRE NATIONAL DE L'OPRA

AUDITION GRATUITE DES _Chtiments_

PROGRAMME

PREMIRE PARTIE

Ouverture de la _Muette_, d'AUBER

Les _Chtiments_                        TONY RVILLON.
Pauline Rolland                         Mlle PRIGA.
Cette nuit-l                           M. DESRIEUX.
Aux Femmes                              Mlle ROUSSEIL.
Floral                                 Mlle SARAH BERNHARDT.
Hymne des transports                   M. LAFONTAINE.
Le Manteau imprial                     Mme MARIE LAURENT.
La nuit du 4 Dcembre                   M. FRDRICK-LEMAITRE.

DEUXIME PARTIE

Ouverture de _Zampa_, d'HROLD

Stella                                  Mlle FAVART.
Joyeuse vie                             M. DUMAINE.
Il faut qu'il vive                      Mme LIA FLIX.
Paroles d'un conservateur               M. COQUELIN.
Chansons                                Mme V. LAFONTAINE.
_Patria_, musique de BEETHOVEN          Mme UGALDE.
L'Expiation                             M. TAILLADE.
Lux                                     Mme MARIE-LAURENT.

L'orchestre de l'Opra sera dirig par M. GEORGES HAINL

Pendant les entr'actes de la reprsentation populaire, les belles
et gnreuses artistes qui y contribuaient ont fait la qute, comme
Victor Hugo l'avait annonc, dans des casques pris aux prussiens. Les
sous du peuple sont tombs dans ces casques et ont produit la somme de
_quatre cent soixante-huit francs cinquante centimes_.

A la fin de la reprsentation, il a t jet sur la scne une couronne
de laurier dore avec un papier portant cette inscription: _A notre
pote, qui a voulu donner aux pauvres le pain de l'esprit_.

       *       *       *       *       *

COMIT DES GENS DE LETTRES

_Sances des 18 et 19 novembre_

Il est vers au Trsor, par les soins de la commission, 10,600 francs,
somme indique par M. Dorian comme prix de deux canons. La commission
informe le comit de la difficult qui s'oppose  ce que le nom de
_Chteaudun_ soit donn  l'une de nos deux pices, ce nom ayant t
antrieurement retenu par d'autres souscripteurs. Le comit dcide que
le nom _Victor Hugo_ sera substitu  celui de _Chteaudun_, et qu'en
outre les deux canons porteront pour exergue: _Socit des gens de
lettres_.

       *       *       *       *       *

En rponse  l'envoi fait au ministre des travaux publics du reu des
10,600 francs verss au Trsor, M. Dorian crit au comit:

Paris, 22 novembre 1870.

Messieurs, par une lettre du 17 de ce mois, rpondant  celle que
j'ai eu l'honneur de vous crire le 14 novembre prcdent, vous
m'adressez le rcpiss du versement, fait par vous  la caisse
centrale du Trsor public, d'une somme de 10,600 francs destine  la
confection de deux canons offerts par la Socit des gens de lettres
au gouvernement de la dfense nationale; vous m'exprimez en mme temps
le dsir que sur l'un de ces canons soit grav le mot Chtiment,
sur l'autre Victor Hugo, et sur tous les deux, en exergue, les mots
Socit des gens de lettres.

Je vous renouvelle, messieurs, au nom du gouvernement, l'expression
de ses remercments pour cette souscription patriotique.

Des mesures vont tre prises pour que les canons dont il s'agit
soient mis immdiatement en fabrication, et je n'ai pas besoin
d'ajouter que le dsir de la Socit, en ce qui concerne les
inscriptions  graver, sera ponctuellement suivi.

Vous serez informs, ainsi que je vous l'ai promis, du jour o auront
lieu les essais, afin que la Socit puisse s'y faire reprsenter si
elle le dsire.

Enfin, j'aurai l'honneur de vous faire parvenir un duplicata de la
facture du fondeur.

Recevez, messieurs, l'assurance de ma considration distingue.

_Le ministre des travaux publics_,

DORIAN.

       *       *       *       *       *

SOCIT DES GENS DE LETTRES

A VICTOR HUGO

Paris, le 26 janvier 1871.

Illustre et cher collgue,

Le comit, dduction faite des frais et de la somme de 10,600 francs
employe  la fabrication des deux canons le _Victor Hugo_ et le
_Chtiment_, offerts  la dfense nationale, est dpositaire de
la somme de 3,470 francs, reliquat de la recette produite par les
lectures publiques des _Chtiments_.

Le comit a cherch, sans y russir, l'application de ce reliquat 
des engins de guerre.

Il ne croit pas pouvoir conserver cette somme dans la caisse sociale.
En consquence, il m'a charg de la remettre entre vos mains, parce
que vous avez seul le droit d'en disposer.

Veuillez agrer, cher et illustre collgue, l'expression respectueuse
de notre cordiale affection.

Pour le comit:

_Le prsident de la sance_,

ALTAROCHE.

_Le dlgu du comit_,

EMMANUEL GONZALS.

AUDITIONS DES _CHATIMENTS_

COMPTE RENDU


1re, 2e et 3e sances                                 16,817 fr. 90

_Dpenses:_

Frais gnraux des reprsentations,
suivant dtail                        2,747 fr. 90}
                                                      13,347     90
Versement au Trsor pour deux canons,
suivant reu                         10,600 fr.   }
                                                      ______________
Solde                                                  3,470 fr.

M. Victor Hugo a pri le comit de garder cette somme et de l'employer
 secourir les victimes de la guerre, nombreuses parmi les gens de
lettres que le comit reprsente.

       *       *       *       *       *

Concurremment avec ces reprsentations, le Thtre-Franais a donn,
le 25 novembre, une matine littraire, dramatique et musicale, o
Mlle Favart a jou doa Sol (cinquime acte d'_Hernani_), et Mme
Laurent, Lucrce Borgia (cinquime acte de _Lucrce Borgia_), o Mme
Ugalde a chant _Patria_.--_Booz endormi (Lgende des sicles); le
Revenant (Contemplations)_, les _Paroles d'un conservateur  propos
d'un perturbateur (Chtiments)_ ont complt cette sance, qui a
produit, au bnfice des victimes de la guerre, une recette de 6,000
francs.

       *       *       *       *       *

M. Victor Hugo n'a assist  aucune de ces reprsentations.

       *       *       *       *       *

Indpendamment des reprsentations et des lectures dont on vient de
voir le dtail et le rsultat, les _Chtiments_ et toutes les oeuvres
de Victor Hugo furent pour les thtres, pendant le sige de Paris,
une sorte de proprit publique. Quiconque voulait organiser une
lecture pour une caisse de secours quelconque n'avait qu' parler, et
l'auteur abandonnait immdiatement son droit. Les reprsentations
et les lectures des _Chtiments_, de _Napolon le Petit_, des
_Contemplations_, de la _Lgende des sicles_, etc., au bnfice des
canons ou des ambulances, durrent sans interruption et tous les
jours, sur tous les thtres  la fois, jusqu'au moment o il ne fut
plus possible d'clairer et de chauffer les salles.

On n'a pu noter ces innombrables reprsentations. Parmi celles dont le
souvenir est rest, on peut citer le concert Pasdeloup, o M. Taillade
disait les _Volontaires de l'an II (Chtiments); les Pauvres Gens
(Lgende des sicles)_ dits par M. Nol Parfait, au bnfice de la
ville de Chteaudun; les deux soires de lectures organises par M.
Bonvalet, maire du 5e arrondissement, l'une pour les blesss, l'autre
pour les orphelins et les veuves; la soire de Mlle Thurel, directrice
d'une ambulance, pour les malades; les reprsentations donnes par
le club Drouot pour les orphelins et les veuves; par le commandant
Fourdinois pour les blesss; par les carabiniers parisiens pour les
blesss; les soires o Mlle Suzanne Lagier chantait, sur la musique
de M. Darcier, _Petit, petit (Chtiments)_ au profit des ambulances;
la reprsentation du Comit des artistes dramatiques pour un canon;
celle du 18e arrondissement pour la bibliothque populaire; celle de
M. Dumaine,  la Gat, pour les blesss; celle de Mme Raucourt, au
thtre Beaumarchais, pour contribuer  l'quipement des compagnies de
marche; celle de la mairie de Montmartre, pour les pauvres; celle de
la mairie de Neuilly, pour les pauvres; celle du 5e arrondissement,
pour son ouvroir municipal; la soire donne le 25 dcembre au
Conservatoire pour la caisse de secours de la Socit des victimes de
la guerre; les diverses lectures des _Chtiments_ organises, pour
les canons et les blesss, par la lgion d'artillerie et par dix-huit
bataillons de la garde nationale, qui sont les 7e, 24e, 64e, 90e, 92e,
93e, 95e, 96e, 100e, 109e, 134e, 144e, (deux reprsentations), 152e,
153e, 166e, 194e, 239e, 247e.

Pour toutes ces reprsentations, M. Victor Hugo a fait l'abandon de
son droit d'auteur.

Ces reprsentations ont cess par la force majeure en janvier, les
thtres n'ayant plus de bois pour le chauffage ni de gaz pour
l'clairage.

       *       *       *       *       *

Le 30 octobre, vers minuit, M. Victor Hugo, rentrant chez lui,
rencontra, rue Drouot, M. Gustave Chaudey, sortant de la mairie dont
il tait adjoint. Il tait accompagn de M. Philibert Audebrand. M.
Victor Hugo avait connu M. Gustave Chaudey  Lausanne, au congrs de
la Paix, tenu en septembre 1869; ils se serrrent la main.

Quelques semaines aprs, M. Gustave Chaudey vint avenue Frochot pour
voir M. Victor Hugo, et, ne l'ayant pas trouv, lui laissa deux
mots par crit pour lui demander l'autorisation de faire dire les
_Chtiments_ au profit de la caisse de secours de la mairie Drouot.

M. Victor Hugo rpondit par la lettre qu'on va lire:

A M. GUSTAVE CHAUDEY.

22 novembre. Mon honorable concitoyen, quand notre loquent et
vaillant Gambetta, quelques jours avant son dpart, est venu me voir,
croyant que je pouvais tre de quelque utilit  la rpublique et  la
patrie, je lui ai dit: _Usez de moi comme vous voudrez pour l'intrt
public. Dpensez-moi comme l'eau._

Je vous dirai la mme chose. Mon livre comme moi, nous appartenons 
la France. Qu'elle fasse du livre et de l'auteur ce qu'elle voudra.

C'est du reste ainsi que je parlais  Lausanne, vous en souvenez-vous?
Vous ne pouvez avoir oubli Lausanne, o vous avez laiss, vous
personnellement, un tel souvenir. Je ne vous avais jamais vu, je vous
entendais pour la premire fois, j'tais charm. Quelle loyale, vive
et ferme parole! laissez-moi vous le dire. Vous vous tes montr 
Lausanne un vrai et solide serviteur du peuple, connaissant  fond
les questions, socialiste et rpublicain, voulant le progrs, tout
le progrs, rien que le progrs, et voulant cela comme il faut le
vouloir; avec rsolution, mais avec lucidit.

En ce moment-ci, soit dit en passant, j'irais plus loin que vous, je
le crois, dans le sens des aspirations populaires, car le problme
s'largit et la solution doit s'agrandir. Mais vous tes de mon avis
et je suis absolument du vtre sur ce point que, tant que la Prusse
sera l, nous ne devons songer qu' la France. Tout doit tre ajourn.
A cette heure pas d'autre ennemi que l'ennemi. Quant  la question
sociale, c'est un problme insubmersible, et nous la retrouverons plus
tard. Selon moi, il faudra la rsoudre dans le sens  la fois le plus
sympathique et le plus pratique. La disparition de la misre, la
production du bien-tre, aucune spoliation, aucune violence, le crdit
public sous la forme de monnaie fiduciaire  rente crant le crdit
individuel, l'atelier communal et le magasin communal assurant le
droit au travail, la proprit non collective, ce qui serait un retour
au moyen ge, mais dmocratise et rendue accessible  tous, la
circulation, qui est la vie dcuple, en un mot l'assainissement des
hommes par le devoir combin avec le droit; tel est le but. Le moyen,
je suis de ceux qui croient l'entrevoir. Nous en causerons.

Ce qui me plat en vous, c'est votre haute et simple raison. Les
hommes tels que vous sont prcieux. Vous marcherez un peu plus de
notre ct, parce que votre coeur le voudra, parce que votre esprit le
voudra, et vous tes appel  rendre aux ides et aux faits de trs
grands services.

Pour moi l'homme n'est complet que s'il runit ces trois conditions,
science, prescience, conscience.

Savoir, prvoir, vouloir. Tout est l.

Vous avez ces dons. Vous n'avez qu'un pas de plus  faire en avant.
Vous le ferez.

Je reviens  la demande que vous voulez bien m'adresser.

Ce n'est pas une lecture des _Chtiments_ que je vous concde. C'est
autant de lectures que vous voudrez.

Et ce n'est pas seulement dans les _Chtiments_ que vous pourrez
puiser, c'est dans toutes mes oeuvres.

Je vous redis  vous la dclaration que j'ai dj faite  tous.

Tant que durera cette guerre, j'autorise qui le veut  dire ou 
reprsenter tout ce qu'on voudra de moi, sur n'importe quelle scne
et n'importe de quelle faon, pour les canons, les combattants,
les blesss, les ambulances, les municipalits, les ateliers, les
orphelinats, les veuves et les enfants, les victimes de la guerre, les
pauvres, et j'abandonne tous mes droits d'auteur sur ces lectures et
sur ces reprsentations.

C'est dit, n'est-ce pas? Je vous serre la main.

V. H.

Quand vous verrez votre ami M. Cernuschi, dites-lui bien combien j'ai
t touch de sa visite. C'est un trs noble et trs gnreux esprit.
Il comprend qu'en ce moment o la grande civilisation latine est
menace, les italiens doivent tre franais. De mme que demain, si
Rome courait les dangers que court aujourd'hui Paris, les franais
devraient tre italiens. D'ailleurs, de mme qu'il n'y a qu'une seule
humanit, il n'y a qu'un seul peuple. Dfendre partout le progrs
humain en pril, c'est l'unique devoir. Nous sommes les nationaux de
la civilisation.




VI

LECTIONS A L'ASSEMBLE NATIONALE

SCRUTIN DU 8 FVRIER 1871

SEINE

M. Victor Hugo est lu par 214,169 suffrages





BORDEAUX




I

ARRIVE A BORDEAUX

Le 14 fvrier, lendemain de son arrive  Bordeaux, M. Victor Hugo, 
sa sortie de l'Assemble, invit  monter sur un balcon qui domine la
grande place, pour parler  la foule qui l'entourait, s'y est refus.
Il a dit  ceux qui l'en pressaient:

A cette heure, je ne dois parler au peuple qu' travers l'Assemble.
Vous me demandez ma pense sur la question de paix ou de guerre. Je ne
puis agiter cette question ici. La prudence fait partie du dvouement.
C'est la question mme de l'Europe qui est pendante en ce moment. La
destine de l'Europe adhre  la destine de la France. Une redoutable
alternative est devant nous, la guerre dsespre ou la paix plus
dsespre encore. Ce grand choix, le dsespoir avec la gloire ou le
dsespoir avec la honte, ce choix terrible ne peut se faire que du
haut de la tribune. Je le ferai. Je ne manquerai, certes, pas au
devoir. Mais ne me demandez pas de m'expliquer ici. Une parole de
trop serait grave dans la place publique. Permettez-moi de garder le
silence. J'aime le peuple, il le sait. Je me tais, il le comprendra.

Puis, se tournant vers la foule, Victor Hugo a jet ce cri: Vive la
Rpublique! Vive la France!




II

POUR LA GUERRE DANS LE PRSENT ET POUR LA PAIX DANS L'AVENIR


ASSEMBLE NATIONALE

SANCE DU 1er MARS 1871

Prsidence de M. JULES GRVY

M. LE PRSIDENT.--La parole est  M. Victor Hugo. (_Mouvement
d'attention_.)

M. VICTOR HUGO.--L'empire a commis deux parricides, le meurtre de
la rpublique, en 1851, le meurtre de la France, en 1871. Pendant
dix-neuf ans, nous avons subi--pas en silence--l'loge officiel et
public de l'affreux rgime tomb; mais, au milieu des douleurs de
cette discussion poignante, une stupeur nous tait rserve, c'tait
d'entendre ici, dans cette assemble, bgayer la dfense de l'empire,
devant le corps agonisant de la France, assassine. (_Mouvement_.)

Je ne prolongerai pas cet incident, qui est clos, et je me borne 
constater l'unanimit de l'Assemble....

_Quelques voix_.--Moins cinq!

M. VICTOR HUGO.--Messieurs, Paris, en ce moment, est sous le
canon prussien; rien n'est termin et Paris attend; et nous, ses
reprsentants, qui avons pendant cinq mois vcu de la mme vie que
lui, nous avons le devoir de vous apporter sa pense.

Depuis cinq mois, Paris combattant fait l'tonnement du monde; Paris,
en cinq mois de rpublique, a conquis plus d'honneur qu'il n'en avait
perdu en dix-neuf ans d'empire. (_Bravo! bravo!_)

Ces cinq mois de rpublique ont t cinq mois d'hrosme. Paris a fait
face  toute l'Allemagne; une ville a tenu en chec une invasion; dix
peuples coaliss, ce flot des hommes du nord qui, plusieurs fois dj,
a submerg la civilisation, Paris a combattu cela. Trois cent mille
pres de famille se sont improviss soldats. Ce grand peuple parisien
a cr des bataillons, fondu des canons, lev des barricades, creus
des mines, multipli ses forteresses, gard son rempart; et il a eu
faim, et il a eu froid; en mme temps que tous les courages, il a eu
toutes les souffrances. Les numrer n'est pas inutile, l'histoire
coute.

Plus de bois, plus de charbon, plus de gaz, plus de feu, plus de pain!
Un hiver horrible, la Seine charriant, quinze degrs de glace, la
famine, le typhus, les pidmies, la dvastation, la mitraille, le
bombardement. Paris,  l'heure qu'il est, est clou sur sa croix et
saigne aux quatre membres. Eh bien, cette ville qu'aucune n'galera
dans l'histoire, cette ville majestueuse comme Rome et stoque comme
Sparte, cette ville que les prussiens peuvent souiller, mais qu'ils
n'ont pas prise (_Trs bien! trs bien!_),--cette cit auguste, Paris,
nous a donn un mandat qui accrot son pril et qui ajoute  sa
gloire, c'est de voter contre le dmembrement de la patrie (_bravos
sur les bancs de la gauche_); Paris a accept pour lui les
mutilations, mais il n'en veut pas pour la France.

Paris se rsigne  sa mort, mais non  notre dshonneur (_Trs bien!
trs bien!_), et, chose digne de remarque, c'est pour l'Europe en mme
temps que pour la France que Paris nous a donn le mandat d'lever la
voix. Paris fait sa fonction de capitale du continent.

Nous avons une double mission  remplir, qui est aussi la vtre:

Relever la France, avertir l'Europe. Oui, la cause de l'Europe, 
l'heure qu'il est, est identique  la cause de la France. Il s'agit
pour l'Europe de savoir si elle va redevenir fodale; il s'agit de
savoir si nous allons tre rejets d'un cueil  l'autre, du rgime
thocratique au rgime militaire.

Car, dans cette fatale anne de concile et de carnage.... (_Oh! oh!_)

_Voix  gauche_: Oui! oui! trs bien!

M. VICTOR HUGO.--Je ne croyais pas qu'on pt nier l'effort du
pontificat pour se dclarer infaillible, et je ne crois pas qu'on
puisse contester ce fait, qu' ct du pape gothique, qui essaye de
revivre, l'empereur gothique reparat. (_Bruit  droite.--Approbation
sur bancs de la gauche._)

_Un membre  droite._--Ce n'est pas la question!

_Un autre membre  droite._--Au nom des douleurs de la patrie,
laissons tout cela de ct. (_Interruption_.)

M. LE PRSIDENT.--Vous n'avez pas la parole. Continuez, monsieur
Victor Hugo.

M. VICTOR HUGO.--Si l'oeuvre violente  laquelle on donne en ce moment
le nom de trait s'accomplit, si cette paix inexorable se conclut,
c'en est fait du repos de l'Europe; l'immense insomnie du monde va
commencer. (_Assentiment  gauche._)

Il y aura dsormais en Europe deux nations qui seront redoutables;
l'une parce qu'elle sera victorieuse, l'autre parce qu'elle sera
vaincue. (_Sensation_.)

M. LE CHEF DU POUVOIR EXCUTIF.--C'est vrai!

M. DUFAURE, _ministre de la justice_.--C'est trs vrai!

M. VICTOR HUGO.--De ces deux nations, l'une, la victorieuse,
l'Allemagne, aura l'empire, la servitude, le joug soldatesque,
l'abrutissement de la caserne, la discipline jusque dans les
esprits, un parlement tempr par l'incarcration des orateurs....
(_Mouvement_.)

Cette nation, la nation victorieuse, aura un empereur de fabrique
militaire en mme temps que de droit divin, le csar byzantin doubl
du csar germain; elle aura la consigne  l'tat de dogme, le sabre
fait sceptre, la parole musele, la pense garrotte, la conscience
agenouille; pas de tribune! pas de presse! les tnbres!

L'autre, la vaincue, aura la lumire. Elle aura la libert, elle aura
la rpublique; elle aura, non le droit divin, mais le droit humain;
elle aura la tribune libre, la presse libre, la parole libre, la
conscience libre, l'me haute! Elle aura et elle gardera l'initiative
du progrs, la mise en marche des ides nouvelles et la clientle des
races opprimes! (_Trs bien! trs bien!_) Et pendant que la nation
victorieuse, l'Allemagne, baissera le front sous son lourd casque de
horde esclave, elle, la vaincue sublime, la France, elle aura sur la
tte sa couronne de peuple souverain. (_Mouvement_.)

Et la civilisation, remise face  face avec la barbarie, cherchera sa
voie entre ces deux nations, dont l'une a t la lumire de l'Europe
et dont l'autre en sera la nuit.

De ces deux nations, l'une triomphante et sujette, l'autre vaincue
et souveraine, laquelle faut-il plaindre? Toutes les deux. (_Nouveau
mouvement_.)

Permis  l'Allemagne de se trouver heureuse et d'tre fire avec
deux provinces de plus et la libert de moins. Mais nous, nous la
plaignons; nous la plaignons de cet agrandissement, qui contient tant
d'abaissement, nous la plaignons d'avoir t un peuple et de n'tre
plus qu'un empire. (_Bravo! bravo!_)

Je viens de dire: l'Allemagne aura deux provinces de plus.--Mais ce
n'est pas fait encore, et j'ajoute:--cela ne sera jamais fait. Jamais,
jamais! Prendre n'est pas possder. Possession suppose consentement.
Est-ce que la Turquie possdait Athnes? Est-ce que l'Autriche
possdait Venise? Est-ce que la Russie possde Varsovie?
(_Mouvement_.) Est-ce que l'Espagne possde Cuba? Est-ce que
l'Angleterre possde Gibraltar? (_Rumeurs diverses._) De fait, oui; de
droit, non! (_Bruit_.)

_Voix  droite_.--Ce n'est pas la question!

M. VICTOR HUGO.--Comment, ce n'est-pas la question!

_A gauche_.--Parlez! parlez!

M. LE PRSIDENT.--Veuillez continuer, monsieur Victor Hugo.

M. VICTOR HUGO.--L conqute est la rapine, rien de plus. Elle est
un fait, soit; le droit ne sort pas du fait. L'Alsace et la
Lorraine--suis-je dans la question?--veulent rester France; elles
resteront France malgr tout, parce que la France s'appelle rpublique
et civilisation; et la France, de son ct, n'abandonnera rien de son
devoir envers l'Alsace et la Lorraine, envers elle-mme, envers le
monde.

Messieurs,  Strasbourg, dans cette glorieuse Strasbourg crase sous
les bombes prussiennes, il y a deux statues, Gutenberg et Klber.
Eh bien, nous sentons en nous une voix qui s'lve, et qui jure 
Gutenberg de ne pas laisser touffer la civilisation, et qui jure
 Klber de ne pas laisser touffer la rpublique. (_Bravo!
bravo!--Applaudissements_.)

Je sais bien qu'on nous dit: Subissez les consquences de la situation
faite par vous. On nous dit encore: Rsignez-vous, la Prusse vous
prend l'Alsace et une partie de la Lorraine, mais c'est votre faute et
c'est son droit; pourquoi l'avez-vous attaque? Elle ne vous faisait
rien; la France est coupable de cette guerre et la Prusse en est
innocente.

La Prusse innocente!... Voil plus d'un sicle que nous assistons aux
actes de la Prusse, de cette Prusse qui n'est pas coupable, dit-on,
aujourd'hui. Elle a pris.... (_Bruit dans quelques parties de la
salle._)

M. LE PRSIDENT.--Messieurs, veuillez faire silence. Le bruit
interrompt l'orateur et prolonge la discussion.

M. VICTOR HUGO.--Il est extrmement difficile de parler  l'Assemble,
si elle ne veut pas laisser l'orateur achever sa pense.

_De tous cts_.--Parlez! parlez! continuez!

M. LE PRSIDENT.--Monsieur Victor Hugo, les interpellations n'ont pas
la signification que vous leur attribuez.

M. VICTOR HUGO.--J'ai dit que la Prusse est sans droit. Les prussiens
sont vainqueurs, soit; matriseront-ils la France? non! Dans le
prsent, peut-tre; dans l'avenir, jamais! (_Trs bien!--Bravo!_)

Les anglais ont conquis la France, ils ne l'ont pas garde; les
prussiens investissent la France, ils ne la tiennent pas. Toute main
d'tranger qui saisira ce fer rouge, la France, le lchera. Cela tient
 ce que la France est quelque chose de plus qu'un peuple. La Prusse
perd sa peine; son effort sauvage sera un effort inutile.

Se figure-t-on quelque chose de pareil  ceci: la suppression de
l'avenir par le pass? Eh bien, la suppression de la France par la
Prusse, c'est le mme rve. Non! la France ne prira pas! Non! quelle
que soit la lchet de l'Europe, non! sous tant d'accablement, sous
tant de rapines, sous tant de blessures, sous tant d'abandons, sous
cette guerre sclrate, sous cette paix pouvantable, mon pays ne
succombera pas! Non!

M. THIERS, _chef du pouvoir excutif_.--Non!

_De toutes parts_.--Non! non!

M. VICTOR HUGO.--Je ne voterai point cette paix, parce que, avant
tout, il faut sauver l'honneur de son pays; je ne la voterai point,
parce qu'une paix infme est une paix terrible. Et pourtant, peut-tre
aurait-elle un mrite  mes yeux: c'est qu'une telle paix, ce n'est
plus la guerre, soit, mais c'est la haine. (_Mouvement_.) La haine
contre qui? Contre les peuples? non! contre les rois! Que les rois
recueillent ce qu'ils ont sem. Faites, princes; mutilez, coupez,
tranchez, volez, annexez, dmembrez! Vous crez la haine profonde;
vous indignez la conscience universelle. La vengeance couve,
l'explosion sera en raison de l'oppression. Tout ce que la France
perdra, la Rvolution le gagnera. (_Approbation sur les bancs de la
gauche_.)

Oh! une heure sonnera--nous la sentons venir--cette revanche
prodigieuse. Nous entendons ds  prsent notre triomphant avenir
marcher  grands pas dans l'histoire. Oui, ds demain, cela va
commencer; ds demain, la France n'aura plus qu'une pense: se
recueillir, se reposer dans la rverie redoutable du dsespoir;
reprendre des forces; lever ses enfants, nourrir de saintes colres
ces petits qui deviendront grands; forger des canons et former des
citoyens, crer une arme qui soit un peuple; appeler la science au
secours de la guerre; tudier le procd prussien, comme Rome a tudi
le procd punique; se fortifier, s'affermir, se rgnrer, redevenir
la grande France, la France de 92, la France de l'ide et la France de
l'pe. (_Trs bien! trs bien!_)

Puis, tout  coup, un jour, elle se redressera! Oh! elle sera
formidable; on la verra, d'un bond, ressaisir la Lorraine, ressaisir
l'Alsace!

Est-ce tout? non! non! saisir,--coutez-moi,--saisir Trves, Mayence,
Cologne, Coblentz...

_Sur divers bancs_.--Non! non!

M. VICTOR HUGO.--coutez-moi, messieurs. De quel droit une assemble
franaise interrompt-elle l'explosion du patriotisme?

_Plusieurs membres_.--Parlez, achevez l'expression de votre pense.

M. VICTOR HUGO.--On verra la France se redresser, on la verra
ressaisir la Lorraine, ressaisir l'Alsace. (_Oui! oui!--Trs bien!_)
Et puis, est-ce tout? Non... saisir Trves, Mayence, Cologne,
Coblentz, toute la rive gauche du Rhin... Et on entendra la France
crier: C'est mon tour! Allemagne, me voil! Suis-je ton ennemie? Non!
je suis ta soeur. (_Trs bien! trs bien!_) Je t'ai tout repris, et je
te rends tout,  une condition: c'est que nous ne ferons plus
qu'un seul peuple, qu'une seule famille, qu'une seule rpublique.
(_Mouvements divers._) Je vais dmolir mes forteresses, tu vas dmolir
les tiennes. Ma vengeance, c'est la fraternit! (_A gauche: Bravo!
bravo!_) Plus de frontires! Le Rhin  tous! Soyons la mme
rpublique, soyons les tats-Unis d'Europe, soyons la fdration
continentale, soyons la libert europenne, soyons la paix
universelle! Et maintenant serrons-nous la main, car nous nous sommes
rendu service l'une  l'autre; tu m'as dlivre de mon empereur, et je
te dlivre du tien. (_Bravo! bravo!--Applaudissements._)

       *       *       *       *       *

M. TACHARD.--Messieurs, au nom des reprsentants de ces provinces
malheureuses dont on discute le sort, je viens expliquer  l'Assemble
l'interruption que nous nous sommes permise au moment mme o nous
tions tous haletants, coutant avec enthousiasme l'loquente parole
qui nous dfendait.

Ces deux noms de Mayence et de Coblentz ont t prononcs nagure par
une bouche qui n'tait ni aussi noble ni aussi honnte que celle que
nous venons d'entendre. Ces deux noms nous ont perdus, c'est pour eux
que nous subissons le triste sort qui nous attend. Eh bien, nous ne
voulons plus souffrir pour ce mot et pour cette ide. Nous sommes
franais, messieurs, et, pour nous, il n'y a qu'une patrie, la France,
sans laquelle nous ne pouvons pas vivre. (_Trs bien! trs bien!_)
Mais nous sommes justes parce que nous sommes franais, et nous ne
voulons pas qu'on fasse  autrui ce que nous ne voudrions pas qu'il
nous ft fait. (_Bravo!--Applaudissements._)




III

DMISSION DES REPRSENTANTS D'ALSACE ET DE LORRAINE


Aprs le vote du trait, les reprsentants d'Alsace et de Lorraine
envoyrent  l'Assemble leur dmission.

Les journaux de Bordeaux publirent la note qu'on va lire:

Victor Hugo a annonc hier jeudi, dans la runion de la gauche
radicale, qu'il proposerait  l'Assemble la dclaration suivante:

    Les reprsentants de l'Alsace et des Vosges conservent tous
    indfiniment leurs siges  l'Assemble. Ils seront,  chaque
    lection nouvelle, considrs comme rlus de droit. S'ils ne
    sont plus les reprsentants de l'Alsace et de la Lorraine, ils
    restent et resteront toujours les reprsentants de la France.

Le soir mme, la gauche radicale eut une runion spciale dans la
salle Sieuzac. La dmission des reprsentants lorrains et alsaciens
fut mise  l'ordre du jour. Le reprsentant Victor Hugo se leva et
dit:

Citoyens, les reprsentants de l'Alsace et de la Lorraine, dans un
mouvement de gnreuse douleur, ont donn leur dmission. Nous ne
devons pas l'accepter. Non seulement nous ne devons pas l'accepter,
mais nous devrions proroger leur mandat. Nous partis, ils devraient
demeurer. Pourquoi? Parce qu'ils ne peuvent tre remplacs.

A cette heure, du droit de leur hrosme, du droit de leur malheur, du
droit, hlas! de notre lamentable abandon qui les laisse aux mains de
l'ennemi comme ranon de la guerre,  cette heure, dis-je, l'Alsace et
la Lorraine sont France plus que la France mme.

Citoyens, je suis accabl de douleur; pour me faire parler en ce
moment, il faut le suprme devoir; chers et gnreux collgues qui
m'coutez, si je parle avec quelque dsordre, excusez et comprenez mon
motion. Je n'aurais jamais cru ce trait possible. Ma famille est
lorraine, je suis fils d'un homme qui a dfendu Thionville. Il y a de
cela bientt soixante ans. Il et donn sa vie plutt que d'en livrer
les clefs. Cette ville qui, dfendue par lui, rsista  tout l'effort
ennemi et resta franaise, la voil aujourd'hui prussienne. Ah! je
suis dsespr. Avant-hier, dans l'Assemble, j'ai lutt pied  pied
pour le territoire; j'ai dfendu la Lorraine et l'Alsace; j'ai tch
de faire avec la parole ce que mon pre faisait avec l'pe. Il fut
vainqueur, je suis vaincu. Hlas! vaincus, nous le sommes tous. Nous
avons tous au plus profond du coeur la plaie de la patrie. Voici le
vaillant maire de Strasbourg qui vient d'en mourir. Tchons de vivre,
nous: Tchons de vivre pour voir l'avenir, je dis plus, pour le faire.
En attendant, prparons-le. Prparons-le. Comment?

Par la rsistance commence ds aujourd'hui.

N'excutons l'affreux trait que strictement.

Ne lui accordons expressment que ce qu'il stipule.

Eh bien, le trait ne stipule pas que l'Assemble se retranchera les
reprsentants de la Lorraine et de l'Alsace; gardons-les.

Les laisser partir, c'est signer le trait deux fois. C'est ajouter 
l'abandon forc l'abandon volontaire.

Gardons-les.

Le trait n'y fait aucun obstacle. Si nous allions au del de ce
qu'exig le vainqueur, ce serait un irrparable abaissement. Nous
ferions comme celui qui, sans y tre contraint, mettrait en terre le
deuxime genou.

Au contraire, relevons la France.

Le refus des dmissions des reprsentants alsaciens et lorrains la
relvera. Le trait vot est une chose basse; ce refus sera une grande
chose. Effaons l'un par l'autre.

Dans ma pense,  laquelle certes je donnerai suite, tant que la
Lorraine et l'Alsace seront spares de la France, il faudrait garder
leurs reprsentants, non seulement dans cette assemble, mais dans
toutes les assembles futures.

Nous, les reprsentants du reste de la France, nous sommes
transitoires; eux seuls sont ncessaires.

La France peut se passer de nous, et pas d'eux. A nous, elle peut
donner des successeurs;  eux, non.

Son vote en Alsace et en Lorraine est paralys.

Momentanment, je l'affirme; mais, en attendant, gardons les
reprsentants alsaciens et lorrains.

La Lorraine et l'Alsace sont prisonnires de guerre. Conservons leurs
rprsentants. Conservons-les indfiniment, jusqu'au jour de la
dlivrance des deux provinces, jusqu'au jour de la rsurrection de
la France. Donnons au malheur hroque un privilge. Que ces
reprsentants aient l'exception de la perptuit, puisque leurs nobles
pays ont l'exception de l'asservissement.

J'avais d'abord eu l'ide de condenser tout ce que je viens de vous
dire dans le projet de dcret que voici:

(_M. Victor Hugo lit_)

DCRET

ARTICLE UNIQUE

Les reprsentants actuels de l'Alsace et de la Lorraine gardent leurs
siges dans l'Assemble, et continueront de siger dans les futures
assembles nationales de France jusqu'au jour o ils pourront rendre 
leurs commettants leur mandat dans les conditions o ils l'ont reu.

(_M. Victor Hugo reprend_)

Ce dcret exprimerait le vrai absolu de la situation. Il est la
ngation implicite du trait, ngation qui est dans tous les coeurs,
mme dans les coeurs de ceux qui l'ont vot. Ce dcret ferait sortir
cette ngation du sous-entendu, et profiterait d'une lacune du trait
pour infirmer le trait, sans qu'on puisse l'accuser de l'enfreindre.
Il conviendrait, je le crois,  toutes nos consciences. Le trait pour
nous n'existe pas. Il est de force; voil tout. Nous le rpudions. Les
hommes de la rpublique ont pour devoir troit de ne jamais accepter
le fait qu'aprs l'avoir confront avec le droit. Quand le fait se
superpose au principe, nous l'admettons. Sinon, nous le refusons. Or
le trait prussien viole tous les principes. C'est pourquoi nous avons
vot contre. Et nous agirons contre. La Prusse nous rend cette justice
qu'elle n'en doute pas.

Mais ce projet de dcret que je viens de vous lire, et que je me
proposais de soutenir  la tribune, l'Assemble l'accepterait-elle?
videmment non. Elle en aurait peur. D'ailleurs cette assemble, ne
d'un malentendu entre la France et Paris, a dans sa conscience le faux
de sa situation. Il suffit d'y mettre le pied pour comprendre qu'elle
n'admettra jamais une vrit entire. La France a un avenir, la
rpublique, et la majorit de l'Assemble a un but, la monarchie.
De l un tirage en sens inverse, d'o, je le crains, sortiront des
catastrophes. Mais restons dans le moment prsent. Je me borne  dire
que la majorit obliquera toujours et qu'elle manque de ce sens absolu
qui, en toute occasion et  tout risque, prfre aux expdients les
principes. Jamais la justice n'entrera dans cette assemble que de
biais, si elle y entre.

L'Assemble ainsi faite ne voterait pas le projet de dcret que je
viens de vous lire. Alors ce serait une faute de le prsenter. Je
m'en abstiens. Il serait bon, certes, qu'il ft vot, mais il
serait fcheux qu'il ft rejet. Ce rejet soulignerait le trait et
accrotrait la honte.

Mais faut-il pour cela, devant la dmission des reprsentants de
l'Alsace et de la Lorraine, se taire et s'abstenir absolument?

Non.

Que faire donc?

Selon moi, ceci:

Inviter les reprsentants de l'Alsace et de la Lorraine  garder leurs
siges. Les y inviter solennellement par une dclaration motive que
nous signerons tous, nous qui avons vot contre le trait, nous qui
ne reconnaissons pas le droit de la force. Un de nous, moi si
vous voulez, lira cette dclaration  la tribune. Cela fait, nos
consciences seront tranquilles, l'avenir sera rserv.

Citoyens, gardons-les, ces collgues. Gardons-les, ces compatriotes.

Qu'ils nous restent.

Qu'ils soient parmi nous, ces vaillants hommes, la protestation et
l'avertissement; protestation contre la Prusse, avertissement 
l'Europe. Qu'ils soient le drapeau d'Alsace et de Lorraine toujours
lev. Que leur prsence parmi nous encourage et console, que leur
parole conseille, que leur silence mme parle. Les voir l, ce sera
voir l'avenir. Qu'ils empchent l'oubli. Au milieu des ides gnrales
qui embrassent l'intrt de la civilisation, et qui sont ncessaires 
une assemble franaise, toujours un peu tutrice de tous les peuples,
qu'ils personnifient, eux, l'ide troite, haute et terrible, la
revendication spciale, le devoir vis--vis de la mre. Tandis que
nous reprsenterons l'humanit, qu'ils reprsentent la patrie. Que
chez nous ils soient chez eux. Qu'ils soient le tison sacr, rallum
toujours. Que, par eux, les deux provinces touffes sous la Prusse
continuent de respirer l'air de France; qu'ils soient les conducteurs
de l'ide franaise au coeur de l'Alsace et de la Lorraine et de
l'ide alsacienne et lorraine au coeur de la France; que, grce  leur
permanence, la France, mutile de fait, demeure entire de droit, et
soit, dans sa totalit, visible dans l'Assemble; que si, en regardant
l-bas, du ct de l'Allemagne, on voit la Lorraine et l'Alsace
mortes, en regardant ici, on les voie vivantes!

       *       *       *       *       *

La runion,  l'unanimit, a accept la proposition du reprsentant
Victor Hugo, et lui a demand de rdiger la dclaration qui devra tre
signe de tous et lue par lui-mme  la tribune.

M. Victor Hugo a immdiatement rdig cette dclaration, qui a t
accepte par la runion de la gauche, mais  laquelle il n'a pu tre
donn la publicit de la tribune, par suite de la sance du 8 mars et
de la dmission de M. Victor Hugo.

En voici le texte:

DCLARATION

En prsence de la dmission que les reprsentants alsaciens et
lorrains ont offerte, mais que l'Assemble n'a accepte par aucun
vote.

Les reprsentants soussigns dclarent qu' leurs yeux l'Alsace et la
Lorraine ne cessent pas et ne cesseront jamais de faire partie de la
France.

Ces provinces sont profondment franaises. L'me de la France reste
avec elles.

L'Assemble nationale ne serait plus l'Assemble de la France si ces
deux provinces n'y taient pas reprsentes.

Que dsormais, et jusqu' des jours meilleurs, il y ait sur la carte
de France un vide, c'est l la violence que nous fait le trait. Mais
pourquoi un vide dans cette Assemble?

Le trait exige-t-il que les reprsentants alsaciens et lorrains
disparaissent de l'Assemble franaise?

Non.

Pourquoi donc aller plus loin que le trait? Pourquoi faire ce qu'il
n'impose pas? Pourquoi lui donner ce qu'il ne demande pas?

Que la Prusse prenne les territoires. Que la France garde les
reprsentants.

Que leur prsence dans l'Assemble nationale de France soit la
protestation vivante et permanente de la justice contre l'iniquit, du
malheur contre la force, du droit vrai de la patrie contre le droit
faux de la victoire.

Que les alsaciens et les lorrains, lus par leurs dpartements,
restent dans l'Assemble franaise et qu'ils y personnifient, non le
pass, mais l'avenir.

Le mandat est un dpt. C'est au mandant lui-mme que le mandataire
est tenu de rapporter son mandat. Aujourd'hui, dans la situation
faite  l'Alsace et  la Lorraine, le mandant est prisonnier, mais le
mandataire est libre. Le devoir du mandataire est de garder  la fois
sa libert et son mandat.

Et cela jusqu'au jour o, ayant coopr avec nous  l'oeuvre
libratrice, il pourra rendre  ceux qui l'ont lu le mandat qu'il
leur doit et la patrie que nous leur devons.

Les reprsentants alsaciens et lorrains des dpartements cds sont
aujourd'hui dans une exception qu'il importe de signaler. Tous les
reprsentants du reste de la France peuvent tre rlus ou remplacs;
eux seuls ne le peuvent pas. Leurs lecteurs sont frapps d'interdit.

En ce moment, et sans que le trait puisse l'empcher, l'Alsace et la
Lorraine sont reprsentes dans l'Assemble nationale de France. Il
dpend de l'Assemble nationale de continuer cette reprsentation.
Cette continuation du mandat, nous devons la dclarer. Elle est de
droit. Elle est de devoir.

Il ne faut pas que les siges de la reprsentation alsacienne et
lorraine, actuellement occups, soient vides et restent vides par
notre volont. Pour toutes les populations de France, le droit d'tre
reprsentes est un droit absolu; pour la Lorraine et pour l'Alsace
c'est un droit sacr.

Puisque la Lorraine et l'Alsace ne peuvent dsormais nommer d'autres
reprsentants, ceux-ci doivent tre maintenus. Ils doivent tre
maintenus indfiniment, dans les assembles nationales qui se
succderont, jusqu'au jour, prochain nous l'esprons, o la France
reprendra possession de la Lorraine et de l'Alsace, et o cette moiti
de notre coeur nous sera rendue.

En rsum,

Si nous souffrons que nos honorables collgues alsaciens et lorrains
se retirent, nous aggravons le trait.

La France va dans la concession plus loin que la Prusse dans
l'extorsion. Nous offrons ce qu'on n'exige pas. Il importe que dans
l'excution force du trait rien de notre part ne ressemble  un
consentement. Subir sans consentir est la dignit du vaincu.

Par tous ces motifs, sans prjuger les rsolutions ultrieures que
pourra leur commander leur conscience,

Croyant ncessaire de rserver les questions qui viennent d'tre
indiques,

Les reprsentants soussigns invitent leurs collgues de l'Alsace et
de la Lorraine  reprendre et  garder leurs siges dans l'Assemble.




IV

LA QUESTION DE PARIS


Par le trait vot, l'Assemble avait dispos de la France; il
s'agissait maintenant de savoir ce qu'elle allait faire de Paris. La
droite ne voulait plus de Paris; il lui fallait autre chose. Elle
cherchait une capitale; les uns proposaient Bourges, les autres
Fontainebleau, les autres Versailles. Le 6 mars, l'Assemble discuta
la question dans ses bureaux. Rentrerait-elle ou ne rentrerait-elle
pas dans Paris?

M. Victor Hugo faisait partie du onzime bureau. Voici ses paroles,
telles qu'elles ont t reproduites par les journaux:

Nous sommes plusieurs ici qui avons t enferms dans Paris et qui
avons assist  toutes les phases de ce sige, le plus extraordinaire
qu'il y ait dans l'histoire. Ce peuple a t admirable. Je l'ai dit
dj et je le dirai encore. Chaque jour la souffrance augmentait et
l'hrosme croissait. Rien de plus mouvant que cette transformation;
la ville de luxe tait devenue ville de misre; la ville de mollesse
tait devenue ville de combat; la ville de joie tait devenue ville de
terreur et de spulcre. La nuit, les rues taient toutes noires, pas
un dlit. Moi qui parle, toutes les nuits, je traversais, seul, et
presque d'un bout  l'autre, Paris tnbreux et dsert; il y avait l
bien des souffrants et bien des affams, tout manquait, le feu et le
pain; eh bien, la scurit tait absolue. Paris avait la bravoure au
dehors et la vertu au dedans. Deux millions d'hommes donnaient ce
mmorable exemple. C'tait l'inattendu dans la grandeur. Ceux qui
l'ont vu ne l'oublieront pas. Les femmes taient aussi intrpides
devant la famine que les hommes devant la bataille. Jamais plus
superbe combat n'a t livr de toutes parts  toutes les calamits 
la fois. Oui, l'on souffrait, mais savez-vous comment? on souffrait
avec joie, parce qu'on se disait: Nous souffrons pour la patrie.

Et puis, on se disait: Aprs la guerre finie, aprs les prussiens
partis, ou chasss,--je prfre chasss,--on se disait: comme ce
sera beau la rcompense! Et l'on s'attendait  ce spectacle sublime,
l'immense embrassement de Paris et de la France.

On s'attendait  quelque chose comme ceci: la mre se jetant perdue
dans les bras de sa fille! la grande nation remerciant la grande cit!

On se disait: Nous sommes isols de la France; la Prusse a lev une
muraille entre la France et nous; mais la Prusse s'en ira, et la
muraille tombera.

Eh bien! non, messieurs. Paris dbloqu reste isol. La Prusse n'y est
plus, et la muraille y est encore.

Entre Paris et la France il y avait un obstacle, la Prusse; maintenant
il y en a un autre, l'Assemble.

Rflchissez, messieurs.

Paris esprait votre reconnaissance, et il obtient votre suspicion!

Mais qu'est-ce donc qu'il vous a fait?

Ce qu'il vous a fait, je vais vous le dire:

Dans la dfaillance universelle, il a lev la tte; quand il a vu que
la France n'avait plus de soldats, Paris s'est transfigur en arme;
il a espr, quand tout dsesprait; aprs Phalsbourg tombe, aprs
Toul tombe, aprs Strasbourg tombe, aprs Metz tombe, Paris est
rest debout. Un million de vandales ne l'a pas tonn. Paris s'est
dvou pour tous; il a t la ville superbe du sacrifice. Voil ce
qu'il vous a fait. Il a plus que sauv la vie  la France, il lui a
sauv l'honneur.

Et vous vous dfiez de Paris! et vous mettez Paris en suspicion!

Vous mettez en suspicion le courage, l'abngation, le patriotisme, la
magnifique initiative de la rsistance dans le dsespoir, l'intrpide
volont d'arracher  l'ennemi la France, toute la France! Vous vous
dfiez de cette cit qui a fait la philosophie universelle, qui
envahit le monde  votre profit par son rayonnement et qui vous le
conquiert par ses orateurs, par ses crivains, par ses penseurs; de
cette cit qui a donn l'exemple de toutes les audaces et aussi de
toutes les sagesses; de ce Paris qui fera l'univers  son image, et
d'o est sorti l'exemplaire nouveau de la civilisation! Vous avez peur
de Paris, de Paris qui est la fraternit, la libert, l'autorit, la
puissance, la vie! Vous mettez en suspicion le progrs! Vous mettez en
surveillance la lumire!

Ah! songez-y!

Cette ville vous tend les bras; vous lui dites: Ferme tes portes.
Cette ville vient  vous, vous reculez devant elle. Elle vous offre
son hospitalit majestueuse o vous pouvez mettre toute la France 
l'abri, son hospitalit, gage de concorde et de paix publique, et vous
hsitez, et vous refusez, et vous avez peur du port comme d'un pige!

Oui, je le dis, pour vous, pour nous tous, Paris, c'est le port.

Messieurs, voulez-vous tre sages, soyez confiants. Voulez-vous tre
des hommes politiques, soyez des hommes fraternels.

Rentrez dans Paris, et rentrez-y immdiatement. Paris vous en saura
gr et s'apaisera. Et quand Paris s'apaise, tout s'apaise.

Votre absence de Paris inquitera tous les intrts et sera pour le
pays une cause de fivre lente.

Vous avez cinq milliards  payer; pour cela il vous faut le crdit;
pour le crdit, il vous faut la tranquillit, il vous faut Paris. Il
vous faut Paris rendu  la France, et la France rendue  Paris.

C'est--dire l'assemble nationale sigeant dans la ville nationale.

L'intrt public est ici troitement d'accord avec le devoir public.

Si le sjour de l'Assemble en province, qui n'est qu'un accident,
devenait un systme, c'est--dire la ngation du droit suprme de
Paris, je le dclare, je ne sigerais point hors de Paris. Mais ma
rsolution particulire n'est qu'un dtail sans importance. Je ferais
ce que je crois tre mon devoir. Cela me regarde et je n'y insiste
pas.

Vous, c'est autre chose. Votre rsolution est grave. Pesez-la.

On vous dit:--N'entrez pas dans Paris; les prussiens sont
l.--Qu'importe les prussiens! moi je les ddaigne. Avant peu, ils
subiront la domination de ce Paris qu'ils menacent de leurs canons et
qui les claire de ses ides.

La seule vue de Paris est une propagande. Dsormais le sjour des
prussiens en France est dangereux surtout pour le roi de Prusse.

Messieurs, en rentrant dans Paris, vous faites de la politique, et de
la bonne politique.

Vous tes un produit momentan. Paris est une formation sculaire.
Croyez-moi, ajoutez Paris  l'Assemble, appuyez votre faiblesse sur
cette force, asseyez votre fragilit sur cette solidit.

Tout un ct de cette assemble, ct fort par le nombre et faible
autrement, a la prtention de discuter Paris, d'examiner ce que la
France doit faire de Paris, en un mot de mettre Paris aux voix. Cela
est trange.

Est-ce qu'on met Paris en question?

Paris s'impose.

Une vrit qui peut tre conteste en France,  ce qu'il parat, mais
qui ne l'est pas dans le reste du monde, c'est la suprmatie de Paris.

Par son initiative, par son cosmopolitisme, par son impartialit, par
sa bonne volont, par ses arts, par sa littrature, par sa langue, par
son industrie, par son esprit d'invention, par son instinct de justice
et de libert, par sa lutte de tous les temps, par son hrosme d'hier
et de toujours, par ses rvolutions, Paris est l'blouissant et
mystrieux moteur du progrs universel.

Niez cela, vous rencontrez le sourire du genre humain. Le monde n'est
peut-tre pas franais, mais  coup sr il est parisien.

Nous, consentir  discuter Paris? Non. Il est puril de l'attaquer, il
serait puril de le dfendre.

Messieurs, n'attentons pas  Paris.

N'allons pas plus loin que la Prusse.

Les prussiens ont dmembr la France, ne la dcapitons pas.

Et puis, songez-y.

Hors Paris il peut y avoir une Assemble provinciale; il n'y a
d'Assemble nationale qu' Paris.

Pour les lgislateurs souverains qui ont le devoir de complter la
Rvolution franaise, tre hors de Paris, c'est tre hors de France.
(_Interruption._)

On m'interrompt. Alors j'insiste.

Isoler Paris, refaire aprs l'ennemi le blocus de Paris, tenir Paris 
l'cart, succder dans Versailles, vous assemble rpublicaine, au roi
de France, et, vous assemble franaise, au roi de Prusse, crer 
ct de Paris on ne sait quelle fausse capitale politique, croyez-vous
en avoir le droit? Est-ce comme reprsentants de la France que vous
feriez cela? Entendons-nous. Qui est-ce qui reprsente la France?
c'est ce qui contient le plus de lumire. Au-dessus de vous, au-dessus
de moi, au-dessus de nous tous, qui avons un mandat aujourd'hui et
qui n'en aurons pas demain, la France a un immense reprsentant, un
reprsentant de sa grandeur, de sa puissance, de sa volont, de son
histoire, de son avenir, un reprsentant permanent, un mandataire
irrvocable; et ce reprsentant est un hros, et ce mandataire est
un gant; et savez-vous son nom? Il s'appelle Paris. Et c'est vous,
reprsentants phmres, qui voudriez destituer ce reprsentant
ternel!

Ne faites pas ce rve et ne faites pas cette faute.

       *       *       *       *       *

Aprs ces paroles, le onzime bureau, ayant  choisir entre M. Victor
Hugo et M. Lucien Brun un commissaire, a choisi M. Lucien Brun.




V

DMISSION DE VICTOR HUGO


Le 8 mars, au moment o le reprsentant Victor Hugo se prparait 
prendre la parole pour dfendre Paris contre la droite, survint un
incident inattendu. Un rapport fut fait  l'Assemble sur l'lection
d'Alger. Le gnral Garibaldi avait t nomm reprsentant d'Alger par
10,600 voix. Le candidat qui avait aprs lui le plus de voix n'avait
eu que 4,973 suffrages. On proposa l'annulation de l'lection de
Garibaldi. Victor Hugo intervint.

SANCE DU 8 MARS 1871

M. VICTOR HUGO.--Je demande la parole.

M. LE PRSIDENT.--M. Victor Hugo a la parole. (_Mouvements divers._)

M. VICTOR HUGO.--Je ne dirai qu'un mot.

La France vient de traverser une preuve terrible, d'o elle est
sortie sanglante et vaincue. On peut tre vaincu et rester grand;
la France le prouve. La France accable, en prsence des nations, a
rencontr la lchet de l'Europe. (_Mouvement._)

De toutes les puissances europennes, aucune ne s'est leve pour
dfendre cette France qui, tant de fois, avait pris en main la cause
de l'Europe... (_Bravo!  gauche_), pas un roi, pas un tat, personne!
un seul homme except.... (_Sourires ironiques  droite.--Trs bien! 
gauche._)

Ah! les puissances, comme on dit, n'intervenaient pas; eh bien, un
homme est intervenu, et cet homme est une puissance. (_Exclamations
sur plusieurs bancs  droite._)

Cet homme, messieurs, qu'avait-il? son pe. M. LE VICOMTE DE
LORGERIL.--Et Bordone! (_On rit._)

M. VICTOR HUGO.--Son pe, et cette pe avait dj dlivr un peuple
... (_exclamations_) et cette pe pouvait en sauver un autre.
(_Nouvelles exclamations._)

Il l'a pens; il est venu, il a combattu.

_A droite._--Non! non!

M. LE VICOMTE DE LORGERIL.--Ce sont des rclames qui ont t faites;
il n'a pas combattu.

M. VICTOR HUGO.--Les interruptions ne m'empcheront pas d'achever ma
pense.

Il a combattu.... (_Nouvelles interruptions._)

_Voix nombreuses  droite._--Non! non!

_A gauche._--Si! si!

M. LE VICOMTE DE LORGERIL.--Il a fait semblant!

_Un membre  droite._--Il n'a pas vaincu en tout cas!

M. VICTOR HUGO.--Je ne veux blesser personne dans cette assemble,
mais je dirai qu'il est le seul des gnraux qui ont lutt pour la
France, le seul qui n'ait pas t vaincu. (_Bruyantes rclamations 
droite.--Applaudissements  gauche._)

_Plusieurs membres  droite._--A l'ordre!  l'ordre!

M. DE JOUVENCEL.--Je prie M. le prsident d'inviter l'orateur 
retirer une parole qui est antifranaise.

M. LE VICOMTE DE LORGERIL.--C'est un comparse de mlodrame. (_Vives
rclamations  gauche._) Il n'a pas t vaincu parce qu'il ne s'est
pas battu.

M. LE PRSIDENT.--Monsieur de Lorgeril, veuillez garder le silence;
vous aurez la parole ensuite. Mais respectez la libert de l'orateur.
(_Trs bien!_)

M. LE GNRAL DUCROT.--Je demande la parole. (_Mouvement._)

M. LE PRSIDENT.--Gnral, vous aurez la parole aprs M. Victor Hugo.

(_Plusieurs membres se lvent et interpellent vivement M. Victor
Hugo._)

M. LE PRSIDENT _aux interrupteurs_. La parole est  M. Victor Hugo
seul.

M. RICHIER.--Un franais ne peut pas entendre des paroles semblables 
celles qui viennent d'tre prononces. (_Agitation gnrale._)

M. LE VICOMTE DE LORGERIL.--L'Assemble refuse la parole  M.
Victor Hugo, parce qu'il ne parle pas franais. (_Oh! oh!--Rumeurs
confuses._)

M. LE PRSIDENT.--Vous n'avez pas la parole, monsieur de Lorgeril....
Vous l'aurez  votre tour.

M. LE VICOMTE DE LORGERIL.--J'ai voulu dire que l'Assemble ne veut
pas couter parce qu'elle n'entend pas ce franais-l. (_Bruit._)

_Un membre._--C'est une insulte au pays!

M. LE GNRAL DUCROT.--J'insiste pour demander la parole.

M. LE PRSIDENT.--Vous aurez la parole si M. Victor Hugo y consent.

M. VICTOR HUGO.--Je demande  finir.

_Plusieurs membres  M. Victor Hugo._--Expliquez-vous! (_Assez!
assez!_)

M. LE PRSIDENT.--Vous demandez  M. Victor Hugo de s'expliquer; il va
le faire. Veuillez l'couter et garder le silence.... (_Non! non!--A
l'ordre!_)

M. LE GNRAL DUCROT.--On ne peut pas rester l-dessus.

M. VICTOR HUGO.--Vous y resterez pourtant, gnral.

M. LE PRSIDENT.--Vous aurez la parole aprs l'orateur.

M. LE GNRAL DUCROT.--Je proteste contre des paroles qui sont un
outrage.... (_A la tribune!  la tribune!_)

M. VICTOR HUGO.--Il est impossible.... (_Les cris: A l'ordre!
continuent._)

_Un membre._--Retirez vos paroles. On ne vous les pardonne pas.

(_Un autre membre  droite se lve et adresse  l'orateur des
interpellations qui se perdent dans le bruit._)

M. LE PRSIDENT.--Veuillez vous asseoir!

_Le mme membre._--A l'ordre! Rappelez l'orateur  l'ordre!

M. LE PRSIDENT.--Je vous rappellerai vous-mme  l'ordre, si vous
continuez  le troubler. (_Trs bien! trs bien!_) Je rappellerai 
l'ordre ceux qui empcheront le prsident d'exercer sa fonction. Je
suis le juge du rappel  l'ordre.

_Sur plusieurs bancs  droite._--Nous le demandons, le rappel 
l'ordre!

M. LE PRSIDENT.--Il ne suffit pas que vous le demandiez. (_Trs
bien!--Interpellations diverses et confuses._)

M. DE CHABAUD-LATOUR.--Paris n'a pas t vaincu, il a t affam.
(_C'est vrai! c'est vrai!--Assentiment gnral._)

M. LE PRSIDENT.--Je donne la parole  M. Victor Hugo pour
s'expliquer, et ceux qui l'interrompront seront rappels  l'ordre.
(_Trs bien!_)

M. VICTOR HUGO.--Je vais vous satisfaire, messieurs, et aller plus
loin que vous. (_Profond silence._)

Il y a trois semaines, vous avez refus d'entendre Garibaldi....

_Un membre._--Il avait donn sa dmission!

M. VICTOR HUGO.--Aujourd'hui vous refusez de m'entendre. Cela
me suffit. Je donne ma dmission. (_Longues rumeurs.--Non!
non!--Applaudissements  gauche._)

_Un membre._--L'Assemble n'accepte pas votre dmission!

M. VICTOR HUGO.--Je l'ai donne et je la maintiens.

(_L'honorable membre qui se trouve, en descendant de la tribune, au
pied du bureau stnographique situ  l'entre du couloir de gauche,
saisit la plume de l'un des stnographes de l'Assemble et crit,
debout, sur le rebord extrieur du bureau, sa lettre de dmission au
prsident._)

M. LE GNRAL DUCROT.--Messieurs, avant de juger le gnral Garibaldi,
je demande qu'une enqute srieuse soit faite sur les faits qui ont
amen le dsastre de l'arme de l'est. (_Trs bien! trs bien!_)

Quand cette enqute sera faite, nous vous produirons des tlgrammes
manant de M. Gambetta, et prouvant qu'il reprochait au gnral
Garibaldi son inaction dans un moment o cette inaction amenait le
dsastre que vous connaissez. On pourra examiner alors si le gnral
Garibaldi est venu payer une dette de reconnaissance  la France,
ou s'il n'est pas venu, plutt, dfendre sa rpublique universelle.
(_Applaudissements prolongs sur un grand nombre de bancs._)

M. LOCKROY.--Je demande la parole.

M. LE PRSIDENT.--M. Victor Hugo est-il prsent?

_Voix diverses._--Oui!--Non! il est parti!

M. LE PRSIDENT.--Avant de donner lecture  l'Assemble de la lettre
que vient de me remettre M. Victor Hugo, je voulais le prier de se
recueillir et de se demander  lui-mme s'il y persiste.

M. VICTOR HUGO, _au pied de la tribune_.--J'y persiste.

M. LE PRSIDENT.--Voici la lettre de M. Victor Hugo; mais M. Victor
Hugo.... (_Rumeurs diverses._)

M. VICTOR HUGO.--J'y persiste. Je le dclare, je ne paratrai plus
dans cette enceinte.

M. LE PRSIDENT.--Mais M. Victor Hugo ayant crit cette lettre dans
la vivacit de l'motion que ce dbat a souleve, j'ai d en quelque
sorte l'inviter  se recueillir lui-mme, et je crois avoir exprim
l'impression de l'Assemble. (_Oui! oui! Trs bien!_)

M. VICTOR HUGO.--Monsieur le prsident, je vous remercie; mais je
dclare que je refuse de rester plus longtemps dans cette Assemble.
(_Non! non!_)

_De toutes parts./i>--A demain!  demain!

M. VICTOR HUGO.--Non! non! j'y persiste. Je ne rentrerai pas dans
cette Assemble!

(_M. Victor Hugo sort de la salle._)

M. LE PRSIDENT.--Si l'Assemble veut me le permettre, je ne lui
donnerai connaissance de cette lettre que dans la sance de demain.
(_Oui! oui!--Assentiment gnral._)

Cet incident est termin, et je regrette que les lections de
l'Algrie y aient donn lieu....

_Un membre  gauche._--C'est la violence de la droite qui y a donn
lieu.

       *       *       *       *       *

SANCE DU 9 MARS

M. LE PRSIDENT.--Messieurs, je regrette profondment que notre
illustre collgue, M. Victor Hugo, n'ait pas cru pouvoir se rendre aux
instances d'un grand nombre de nos collgues, et, je crois pouvoir le
dire, au sentiment gnral de l'Assemble. (_Oui! oui!--Trs bien!_)
Il persiste dans la dmission qu'il m'a remise hier au soir, et
dont il ne me reste,  mon grand regret, qu' donner connaissance 
l'Assemble:

La voici:

Il y a trois semaines, l'Assemble a refus d'entendre Garibaldi;
aujourd'hui elle refuse de m'entendre. Cela me suffit.

Je donne ma dmission.

VICTOR HUGO.

8 mars 1871.

La dmission sera transmise  M. le ministre de l'intrieur.

M. LOUIS BLANC.--Je demande la parole.

M. LE PRSIDENT.--M. Louis Blanc a la parole.

M. LOUIS BLANC.--Messieurs, je n'ai qu'un mot  dire.

A ceux d'entre nous qui sont plus particulirement en communion de
sentiments et d'ides avec Victor Hugo, il est command de dire bien
haut de quelle douleur leur me a t saisie....

_Voix  gauche_.--Oui! oui! c'est vrai!

M. LOUIS BLANC.--En voyant le grand citoyen, l'homme de gnie dont
la France est fire, rduit  donner sa dmission de membre d'une
Assemble franaise....

_Voix  droite_.--C'est qu'il l'a bien voulu.

M. LE DUC DE MARMIER.--C'est par sa volont!

M. LOUIS BLANC.--C'est un malheur ajout  tant d'autres malheurs ...
(_mouvements divers_) que cette voix puissante ait t touffe....
(_Rclamations sur un grand nombre de bancs._)

M. DE TILLANCOURT.--La voix de M. Victor Hugo a constamment t
touffe!

_Plusieurs membres_.--C'est vrai! c'est vrai!

M. LOUIS BLANC.--Au moment o elle proclamait la reconnaissance de la
patrie pour d'minents services.

Je me borne  ces quelques paroles. Elles expriment des sentiments
qui, j'en suis sr, seront partags par tous ceux qui chrissent et
rvrent le gnie combattant pour la libert. (_Vive approbation sur
plusieurs bancs  gauche._)

M. SCHOELCHER.--Louis Blanc, vous avez dignement exprim nos
sentiments  tous.

_A gauche_.--Oui! oui!--Trs bien!

       *       *       *       *       *

Caprera, 11 avril 1870.

Mon cher Victor Hugo,

J'aurais d plus tt vous donner un signe de gratitude pour l'honneur
immense dont vous m'avez dcor  l'Assemble de Bordeaux.

Sans manifestation crite, nos mes se sont cependant bien
entendues, la vtre par le bienfait, et la mienne par l'amiti et la
reconnaissance que je vous consacre depuis longtemps.

Le brevet que vous m'avez sign  Bordeaux suffit  toute une
existence dvoue  la cause sainte de l'humanit, dont vous tes le
premier aptre.

Je suis pour la vie,

Votre dvou,

GARIBALDI.




VI

MORT DE CHARLES HUGO


Ce qui suit est extrait du _Rappel_ du mercredi 15 mars:

Une affreuse nouvelle nous arrive de Bordeaux: notre collaborateur,
notre compagnon, notre ami Charles Hugo, y est mort lundi soir.

Lundi matin, il avait djeun gament avec son pre et Louis Blanc.
Le soir, Victor Hugo donnait un dner d'adieu  quelques amis, au
restaurant Lanta. A huit heures, Charles Hugo prend un fiacre pour
s'y faire conduire, avec ordre de descendre d'abord  un caf qu'il
indique. Il tait seul dans la voiture. Arriv au caf, le cocher
ouvre la portire et trouve Charles Hugo mort.

Il avait eu une congestion foudroyante suivie d'hmorrhagie.

On a rapport ce pauvre cadavre  son pre, qui l'a couvert de
baisers et de larmes.

Charles Hugo tait souffrant depuis quelques semaines. Il nous
crivait, le samedi 11, samedi dernier:

Je vous envoie peu d'articles, mais ne m'accusez pas. Un excellent
mdecin que j'ai trouv ici m'a condamn au repos. J'ai, parat-il, un
emphysme pulmonaire! avec un petit point hypertrophi au coeur.
Le mdecin attribue cette maladie  mon sjour  Paris pendant le
sige....

Je vais mieux pourtant. Mais il faut que je me repose encore. J'irai
passer une semaine  Arcachon. Je pense pouvoir retourner ensuite 
Paris et reprendre mon travail....

Victor Hugo devait l'accompagner  Arcachon. Charles se faisait une
joie de rester l quelques jours en famille avec son pre, sa jeune
femme et ses deux petits enfants; le dpart tait fix au lendemain
matin.... Et le voil mort! Le voil mort, ce vaillant et gnreux
Charles, si fort et si doux, d'un si haut esprit, d'un si puissant
talent!

Et Victor Hugo, aprs ces dix-neuf ans d'exil et de lutte suivis de
ces six mois de guerre et de sige, ne sera rentr en France que pour
ensevelir son fils  ct de sa fille, et pour mler  son deuil
patriotique son deuil paternel.

       *       *       *       *       *

ENTERREMENT DE CHARLES HUGO

(18 mars.)

Une foule considrable et profondment mue se pressait hier  la
gare d'Orlans, o, comme tous les journaux l'avaient annonc, le
cercueil du collaborateur, de l'ami, que nous pleurons tait attendu
vers midi.

A l'heure dite, on a vu paratre le corbillard, derrire lequel
marchaient, le visage en larmes, Victor Hugo et son dernier fils,
Franois-Victor, puis MM. Paul Meurice, Auguste Vacquerie, Paul
Foucher et quelques amis intimes.

Ceux qui taient venus tmoigner leur sympathie attriste au grand
pote si durement frapp et au vaillant journaliste parti si jeune se
sont joints  ce douloureux cortge, et le corbillard s'est dirig
vers le cimetire du Pre-Lachaise.

Il va sans dire qu'il n'a pass par aucune glise.

D'instant en instant, le cortge grossissait. Place de la Bastille,
il y a eu une chose touchante. Trois gardes nationaux, reconnaissant
Victor Hugo, se sont mis aussitt aux cts du corbillard et l'ont
escort, fusil sous le bras. D'autres gardes nationaux ont suivi leur
exemple, puis d'autres, et bientt ils ont t plus d'une centaine, et
ils ont form une haie d'honneur qui a accompagn jusqu'au cimetire
notre cher et regrett camarade.

Un moment aprs, un poste de gardes nationaux, trs nombreux  cause
des vnements de la journe, apprenant qui l'on enterrait, a pris les
fusils, s'est mis en rang et a prsent les armes; les clairons ont
sonn, les tambours ont battu aux champs, et le drapeau a salu.

'a t la mme chose sur tout le parcours. Rien n'tait touchant
comme de voir, sur le canal, dans les rues et le long du boulevard,
tous les postes accourir, et, spontanment, sans mot d'ordre, rendre
hommage  quelqu'un qui n'tait ni le chef du pouvoir excutif ni le
prsident de l'Assemble et qui n'avait qu'une autorit morale. Cet
hommage tait aussi intelligent que cordial; quelques cris de _Vive
la Rpublique! et de _Vive Victor Hugo! chapps involontairement,
taient vite contenus par le respect de l'immense malheur qui passait.

 et l on entrevoyait des barricades. Et ceux qui les gardaient,
venaient, eux aussi, prsenter les armes  cette gloire dsespre.
Et on ne pouvait s'empcher de se dire que ce peuple de Paris si
dfrent, si bon, si reconnaissant, tait celui dont les calomnies
ractionnaires font une bande de pillards!

A la porte du cimetire et autour du tombeau, la foule tait
tellement compacte qu'il tait presque impossible de faire un pas.

Enfin on a pu arriver au caveau o dormaient dj le gnral Hugo,
la mre de Victor Hugo et son frre Eugne. Le cercueil a pris la
quatrime et dernire place, celle que Victor Hugo s'tait rserve,
ne prvoyant pas que le fils s'en irait avant le pre!

       *       *       *       *       *

Deux discours ont t prononcs. Le premier par M. Auguste Vacquerie.
Nous en avons retenu les passages suivants:

Citoyens,

Dans le groupe de camarades et de frres que nous tions, le plus
robuste, le plus solide, le plus vivant tait celui qui est mort le
premier. Il est vrai que Charles Hugo n'a pas conomis sa vie. Il est
vrai qu'il l'a prodigue. A quoi? Au devoir,  la lutte pour le vrai,
au progrs,  la rpublique.

Et, comme il n'a fait que les choses qui mritent d'tre
rcompenses, il en a t puni.

Il a commenc par la prison. Cette fois-l, son crime tait d'avoir
attaqu la guillotine. Il faut bien que les rpublicains soient contre
la peine de mort, pour tre des buveurs de sang. Alors, les juges
l'ont condamn  je ne sais plus quelle amende et  six mois de
Conciergerie, Il y tait pendant l'abominable crime de Dcembre. Il
n'en est sorti que pour sortir de France. Aprs la prison, l'exil.

Jersey, Guernesey et Bruxelles l'ont vu pendant vingt ans, debout
entre son pre et son frre, exil volontaire, s'arrachant  sa
patrie, mais ne l'oubliant pas, travaillant pour elle. Quel vaillant
et clatant journaliste il a t, tous le savent. Un jour enfin, la
cause qu'il avait si bravement servie a t gagne, l'empire a gliss
dans la boue de Sedan, et la rpublique est ressuscite. Celui qui
avait dit:

    Et, s'il n'en reste qu'un, je serai celui-l.

a pu rentrer sans manquer  son serment. Charles est rentr avec son
pre. On pouvait croire qu'il allait maintenant tre heureux; il avait
tout, sa patrie, la rpublique, un nom illustre, un grand talent,
la jeunesse, sa femme qu'il adorait, deux petits enfants; il voyait
s'ouvrir devant lui le long avenir de bonheur, de bien-tre et de
renomme qu'il avait si noblement gagn. Il est mort.

Il y a des heures o la destine est aussi lche et aussi froce que
les hommes, o elle se fait la complice des gouvernements et o elle
semble se venger de ceux qui font le bien. Il n'y a pas de plus sombre
exemple de ces crimes du sort que le glorieux et douloureux pre de
notre cher mort. Qu'a-t-il fait toute sa vie, que d'tre le meilleur
comme le plus grand? Je ne parle pas seulement de sa bont intime
et prive; je parle surtout de sa bont publique, de ses romans, si
tendres  tous les misrables, de ses livres penchs sur toutes
les plaies, de ses drames ddis  tous les dshrits. A quelle
difformit,  quelle dtresse,  quelle infriorit a-t-il jamais
refus de venir en aide? Tout son gnie n'a eu qu'une ide: consoler.
Rcompense: Charles n'est pas le premier de ses enfants qu'il perd
de cette faon tragique. Aujourd'hui, c'est son fils qu'il perd
brusquement, en pleine vie, en plein bonheur. Il y a trente ans,
c'tait sa fille. Ordinairement un coup de foudre suffit. Lui, il aura
t foudroy deux fois.

Qu'importe, citoyens, ces iniquits de la destine! Elles se trompent
si elles croient qu'elles nous dcourageront. Jamais! Demandez  celui
que nous venons d'apporter dans cette fosse. N'est-ce pas, Charles,
que tu recommencerais?

Et nous, nous continuerons. Sois tranquille, frre, nous combattrons
comme toi jusqu' notre dernier souffle. Aucune violence et aucune
injustice ne nous fera renoncer  la vrit, au bien,  l'avenir, pas
plus celles des vnements que celles des gouvernements, pas plus la
loi mystrieuse que la loi humaine, pas plus les malheurs que les
condamnations, pas plus le tombeau que la prison!

Vive la rpublique universelle, dmocratique et sociale!

Voici galement quelques-unes des paroles prononces, au nom de la
presse de province, par M. Louis Mie:

Chers concitoyens,

Si ma parole, au lieu d'tre celle d'un humble et d'un inconnu, avait
l'autorit que donne le gnie, qu'assurent d'clatants services et que
consacre un exil de vingt annes, j'apporterais  la tombe de Charles
Hugo l'expression profondment vraie de la reconnaissance que la
province rpublicaine tout entire doit  cette arme gnreuse qu'on
nomme dans le monde, la presse rpublicaine de Paris. Charles marchait
aux premiers rangs de ces intrpides du vrai, que tout frappe, mais
que console le devoir accompli.

C'est  l'heure o d'troites dfiances semblent vouloir nous
sparer, nous qui habitons les dpartements, et nous isoler de la
ville soeur ane des autres cits de France, que nous sentons plus
ardemment ce que nous lui devons d'amour  ce Paris qui, aprs nous
avoir donn la libert, nous a conserv l'honneur.

Je n'ai pas besoin de rappeler quelle large part revient  Charles
Hugo dans cette infatigable et sainte prdication de la presse
parisienne. Je n'ai pas  retracer l'oeuvre de cette vie si courte et
si pleine. Je n'en veux citer qu'une chose: c'est qu'il est entr
dans la lutte en poussant un cri d'indignation contre un attentat
 l'inviolabilit de la vie humaine. Il avait tout l'clat de la
jeunesse et toute la solidit de la conviction. Il avait les deux
grandes puissances, celle que donne le talent et celle que donne la
bont.

Charles Hugo, vous aviez partout, en province comme  Paris, des amis
et des admirateurs. Il y a des fils qui rapetissent le nom de leur
pre; ce sera votre ternel honneur  vous d'avoir ajout quelque
chose  un nom auquel il semblait qu'on ne pt ajouter rien.

* * * *

On lit dans le _Rappel_ du 21 mars:

Victor Hugo n'a gure fait que traverser Paris. Il est parti,
ds mercredi, pour Bruxelles, o sa prsence tait exige par les
formalits  remplir dans l'intrt des deux petits enfants que laisse
notre regrett collaborateur.

On sait que c'est  Bruxelles que Charles Hugo a pass les dernires
annes de l'exil. C'est  Bruxelles qu'il s'est mari et que son petit
garon et sa petite fille sont ns.

Aussitt que les prescriptions lgales vont tre remplies, et
que l'avenir des mineurs va tre rgl, Victor Hugo reviendra
immdiatement  Paris.





BRUXELLES




I

UN CRI


M. Victor Hugo, retenu  Bruxelles par ses devoirs d'aeul et de
tuteur de deux orphelins, suivait du regard avec anxit la lutte
entre Paris et Versailles. Il leva la voix contre la guerre civile.

    Quand finira ceci? Quoi! ne sentent-ils pas
    Que ce grand pays croule  chacun de leurs pas?
    Chtier qui? Paris? Paris veut tre libre.
    Ici le monde, et l Paris; c'est l'quilibre;
    Et Paris est l'abime o couve l'avenir.
    Pas plus que l'ocan on ne peut le punir,
    Car dans sa profondeur et sous sa transparence
    On voit l'immense Europe ayant pour coeur la France.
    Combattants! combattants! qu'est-ce que vous voulez?
    Vous tes comme un feu qui dvore les bls,
    Et vous tuez l'honneur, la raison, l'esprance!
    Quoi! d'un ct la France et de l'autre la France!
    Arrtez! c'est le deuil qui sort de vos succs.
    Chaque coup de canon de franais  franais
    Jette,--car l'attentat  sa source remonte,--
    Devant lui le trpas, derrire lui la honte.
    Verser, mler, aprs septembre et fvrier,
    Le sang du paysan, le sang de l'ouvrier,
    Sans plus s'en soucier que de l'eau des fontaines!
    Les latins contre Rome et les grecs contre Athnes!
    Qui donc a dcrt ce sombre gorgement?
    Si quelque prtre dit que Dieu le veut, il ment!
    Mais quel vent souffle donc? Quoi! pas d'instants lucides?
    Se retrouver hros pour tre fratricides?

    Horreur!

    Mais voyez donc, dans le ciel, sur vos fronts,
    Flotter l'abaissement, l'opprobre, les affronts!
    Mais voyez donc l-haut ce drapeau d'ossuaire,
    Noir comme le linceul, blanc comme le suaire;
    Pour votre propre chute ayez donc un coup d'oeil;
    C'est le drapeau de Prusse et le drapeau du deuil!
    Ce haillon insolent, il vous a sous sa garde.
    Vous ne le voyez pas; lui, sombre, il vous regarde;
    Il est comme l'Egypte au-dessus des hbreux,
    Lourd, sinistre, et sa gloire est d'tre tnbreux.
    Il est chez vous. Il rgne. Ah! la guerre civile.
    Triste aprs Austerlitz, aprs Sedan est vile!

    Aventure, hideuse! ils se sont dcids
    A jouer la patrie et l'avenir aux ds!
    Insenss! n'est-il pas de choses plus instantes
    Que d'paissir autour de ce rempart vos tentes!
    Recommencer la guerre ayant encore au flanc,
    O Paris,  lion bless, l'pieu sanglant!
    Quoi! se faire une plaie avant de gurir l'autre!
    Mais ce pays meurtri de vos coups, c'est le vtre!
    Cette mre qui saigne est votre mre! Et puis,
    Les misres, la femme et l'enfant sans appuis,
    Le travailleur sans pain, tout l'amas des problmes
    Est l terrible, et vous, acharns sur vous-mmes,
    Vous venez, toi rhteur, toi soldat, toi tribun,
    Les envenimer tous sans en rsoudre aucun!

    Vous recreusez le gouffre au lieu d'y mettre un phare!
    Des deux cts la mme excrable fanfare,
    Le mme cri: Mort! Guerre!--A qui? rponds, Can!
    Qu'est-ce que ces soldats une pe  la main,
    Courbs devant la Prusse, altiers contre la France?
    Gardez donc votre sang pour votre dlivrance!
    Quoi! pas de remords! quoi! le dsespoir complet!
    Mais qui donc sont-ils ceux  qui la honte plat?
    O cieux profonds! opprobre aux hommes, quels qu'ils soient,
    Qui sur ce pavois d'ombre et de meurtre s'assoient,
    Qui du malheur public se font un pidestal,
    Qui soufflent, acharns  ce duel fatal,
    Sur le peuple indign, sur le reitre servile.
    Et sur les deux tisons de la guerre civile;
    Qui remettent la ville ternelle en prison,
    Rebtissent le mur de haine  l'horizon,
    Mditent on ne sait quelle victoire infme,
    Les droits briss, la France assassinant son me,
    Paris mort, l'astre teint, et qui n'ont pas frmi
    Devant l'clat de rire affreux de l'ennemi!

Bruxelles, 15 avril 1871.




II

PAS DE REPRSAILLES


Cependant les hommes qui dominaient la Commune, la prcipitent, sous
prtexte de talion, dans l'arbitraire et dans la tyrannie. Tous les
principes sont viols. Victor Hugo s'indigne, et sa protestation est
reproduite par toute la presse libre de l'Europe. La voici:

    Je ne fais point flchir les mots auxquels je crois,
    Raison, progrs, honneur, loyaut, devoirs, droits.
    On ne va point au vrai par une route oblique.
    Sois juste; c'est ainsi qu'on sert la rpublique;
    Le devoir envers elle et l'quit pour tous;
    Pas de colre; et nul n'est juste s'il n'est doux.
    La Rvolution est une souveraine;
    Le peuple est un lutteur prodigieux qui trane
    Le pass vers le gouffre et l'y pousse du pied;
    Soit. Mais je ne connais, dans l'ombre qui me sied,
    Pas d'autre majest que toi, ma conscience.
    J'ai la foi. Ma candeur sort de l'exprience.
    Ceux que j'ai terrasss, je ne les brise pas.
    Mon cercle c'est mon droit, leur droit est mon compas;
    Qu'entre mes ennemis et moi tout s'quilibre;
    Si je les vois lis, je ne me sens pas libre.
    A demander pardon j'userais mes genoux
    Si je versais sur eux ce qu'ils jetaient sur nous.
    Jamais je ne dirai:--Citoyens, le principe
    Qui se dresse pour nous contre nous se dissipe;
    Honorons la droiture en la congdiant;
    La probit s'accouple avec l'expdient.--
    Je n'irai point cueillir, tant je craindrais les suites,
    Ma logique  la lvre impure des jsuites;
    Jamais je ne dirai:--Voilons la vrit!
    Jamais je ne dirai:--Ce tratre a mrit,
    Parce qu'il fut pervers, que, moi, je sois inique;
    Je succde  sa lpre; il me la communique;
    Et je fais, devenant le mme homme que lui,
    De son forfait d'hier ma vertu d'aujourd'hui.
    Il tait mon tyran, il sera ma victime.--
    Le talion n'est pas un reflux lgitime.
    Ce que j'tais hier, je veux l'tre demain.
    Je ne pourrais pas prendre un crime dans ma main
    En me disant:--Ce crime tait leur projectile;
    Je le trouvais infme et je le trouve utile;
    Je m'en sers; et je frappe, ayant t frapp.--
    Non, l'espoir de me voir petit sera tromp.
    Quoi! je serais sophiste ayant t prophte!
    Mon triomphe ne peut renier ma dfaite;
    J'entends rester le mme, ayant beaucoup vcu,
    Et qu'en moi le vainqueur soit fidle au vaincu.


    Non, je n'ai pas besoin, Dieu, que tu m'avertisses;
    Pas plus que deux soleils je ne vois deux justices;
    Nos ennemis tombs sont l; leur libert
    Et la ntre, , vainqueur, c'est la mme clart.
    En teignant leurs droits nous teignons nos astres.
    Je veux, si je ne puis aprs tant de dsastres
    Faire de bien, du moins ne pas faire de mal.

    La chimre est aux rois, le peuple a l'idal.

    Quoi! bannir celui-ci! jeter l'autre aux bastilles!
    Jamais! Quoi! dclarer que les prisons, les grilles,
    Les barreaux, les geliers et l'exil tnbreux,
    Ayant t mauvais pour nous, sont bons pour eux!
    Non, je n'terai, moi, la patrie  personne.
    Un reste d'ouragan dans mes cheveux frissonne;--On
    comprendra qu'ancien banni, je ne veux pas
    Faire en dehors du juste et de l'honnte un pas;
    J'ai pay de vingt ans d'exil ce droit austre
    D'opposer aux fureurs un refus solitaire
    Et de fermer mon me aux aveugles courroux,
    Si je vois les cachots sinistres, les verrous,
    Les chanes menacer mon ennemi, je l'aime,
    Et je donne un asile  mon proscripteur mme;
    Ce qui fait qu'il est bon d'avoir t proscrit.
    Je sauverais Judas si j'tais Jsus-Christ.
    Je ne prendrai jamais ma part d'une vengeance.
    Trop de punition pousse  trop d'indulgence,
    Et je m'attendrirais sur Can tortur.
    Non, je n'opprime pas! jamais je ne tuerai!
    Jamais,  Libert, devant ce que je brise,
    On ne te verra faire un signe de surprise.
    Peuple, pour te servir en ce sicle fatal,
    Je veux bien renoncer  tout, au sol natal,
    A ma maison d'enfance,  mon nid,  mes tombes,
    A ce bleu ciel de France o volent des colombes,
    A Paris, champ sublime o j'tais moissonneur,
    A la patrie, au toit paternel, au bonheur;
    Mais j'entends rester pur, sans tache et sans puissance.
    Je n'abdiquerai pas mon droit  l'innocence.

Bruxelles, 2l avril.




III

LES DEUX TROPHES


La guerre civile donne son fruit, la ruine. Des deux cts on dmolit
Paris avec acharnement. Versailles bombarde l'Arc de l'toile, pendant
que la Commune juge et condamne la Colonne.

Victor Hugo essaye d'arrter les destructeurs. Il publie les _Deux
Trophes_.

    Peuple, ce sicle a vu tes travaux surhumains,
    Il t'a vu reptrir l'Europe dans tes mains.
    Tu montras le nant du sceptre et des couronnes
    Par ta faon de faire et dfaire des trnes;
    A chacun de tes pas tout croissait d'un degr;
    Tu marchais, tu faisais sur le globe effar
    Un ensemencement formidable d'ides;
    Tes lgions taient les vagues dbordes
    Du progrs s'levant de sommets en sommets;
    La Rvolution te guidait; tu semais
    Danton en Allemagne et Voltaire en Espagne;
    Ta gloire,  peuple, avait l'aurore pour compagne,
    Et le jour se levait partout o tu passais;
    Comme on a dit les grecs on disait les franais;
    Tu dtruisais le mal, l'enfer, l'erreur, le vice,
    Ici le moyen ge et l le saint-office;
    Superbe, tu luttais contre tout ce qui nuit;
    Ta clart grandissante engloutissait la nuit;
    Toute la terre tait  tes rayons mle;
    Tandis que tu montais dans ta voie toile,
    Les hommes t'admiraient, mme dans tes revers;
    Parfois tu t'envolais planant; et l'univers,
    Vingt ans, du Tage  l'Elbe et du Nil  l'Adige,
    Fut la face blouie et tu fus le prodige;
    Et tout disparaissait, Histoire, souviens-t'en,
    Mme le chef gant, sous le peuple titan.

    De l deux monuments levs  ta gloire,
    Le pilier de puissance et l'arche de victoire,
    Qui tous deux sont toi-mme,  peuple souverain,
    L'un tant de granit et l'autre tant d'airain.

    Penser qu'on fut vainqueur autrefois est utile.
    Oh! ces deux monuments, que craint l'Europe hostile,
    Comme on va les garder, et comme nuit et jour
    On va veiller sur eux avec un sombre amour!
    Ah! c'est presque un vengeur qu'un tmoin d'un autre ge!

    Nous les attesterons tous deux, nous qu'on outrage;
    Nous puiserons en eux l'ardeur de chtier.
    Sur ce hautain mtal et sur ce marbre altier,
    Oh! comme on cherchera d'un oeil mlancolique
    Tous ces fiers vtrans, fils de la rpublique!
    Car l'heure de la chute est l'heure de l'orgueil;
    Car la dfaite augmente, aux yeux du peuple en deuil,
    Le resplendissement farouche des trophes;
    Les mes de leur feu se sentent rchauffes;
    La vision des grands est salubre aux petits.
    Nous terniserons ces monuments, btis
    Par les morts dont survit l'oeuvre extraordinaire;
    Ces morts puissants jadis passaient dans le tonnerre,
    Et de leur marche encore on entend les clats,
    Et les ples vivants d' prsent sont, hlas,
    Moins qu'eux dans la lumire et plus qu'eux dans la tombe.

    coutez, c'est la pioche! coutez, c'est la bombe!
    Qui donc fait bombarder? qui donc fait dmolir?
    Vous!

           *       *       *       *       *

    Le penseur frmit, pareil au vieux roi Lear
    Qui parle  la tempte et lui fait des reproches.
    Quels signes effrayants! d'affreux jours sont-ils proches?
    Est-ce que l'avenir peut tre assassin?
    Est-ce qu'un sicle meurt quand l'autre n'est pas n?
    Vertige! de qui donc Paris est-il la proie?
    Un pouvoir le mutile, un autre le foudroie.
    Ainsi deux ouragans luttent au Sahara.
    C'est  qui frappera, c'est  qui dtruira.
    Peuple, ces deux chaos ont tort; je blme ensemble
    Le firmament qui tonne et la terre qui tremble.

           *       *       *       *       *

    Soit. De ces deux pouvoirs, dont la colre crot,
    L'un a pour lui la loi, l'autre a pour lui le droit;
    Versaille a la paroisse et Paris la commune;
    Mais sur eux, au-dessus de tous, la France est une!
    Et d'ailleurs, quand il faut l'un sur l'autre pleurer,
    Est-ce bien le moment de s'entre-dvorer,
    Et l'heure pour la lutte est-elle bien choisie?
    O fratricide! Ici toute la frnsie
    Des canons, des mortiers, des mitrailles; et l
    Le vandalisme; ici Charybde, et l Scylla.
    Peuple, ils sont deux. Broyant tes splendeurs touffes,
    Chacun te  ta gloire un de tes deux trophes;
    Nous vivons dans des temps sinistres et nouveaux,
    Et de ces deux pouvoirs trangement rivaux
      Par qui le marteau frappe et l'obus tourbillonne,
      L'un prend l'Arc de Triomphe et l'autre la Colonne!

           *       *       *       *       *

    Mais c'est la France!--Quoi, franais, nous renversons
    Ce qui reste debout sur les noirs horizons!
    La grande France est l! Qu'importe Bonaparte!
    Est-ce qu'on voit un roi quand on regarde Sparte?
    Otez Napolon, le peuple reparat.
    Abattez l'arbre, mais respectez la fort.
    Tous ces grands combattants, tournant sur ces spirales,
    Peuplant les champs, les tours, les barques amirales,
    Franchissant murs et ponts, fosss, fleuves, marais,
    C'est la France montant  l'assaut du progrs.
    Justice! tez de l Csar, mettez-y Rome!
    Qu'on voie  cette cime un peuple et non un homme!
    Condensez en statue au sommet du pilier
    Cette foule en qui vit ce Paris chevalier,
    Vengeur des droits, vainqueur du mensonge froce!
    Que le fourmillement aboutisse au colosse!
    Faites cette statue en un si pur mtal
    Qu'on n'y sente plus rien d'obscur ni de fatal;
    Incarnez-y la foule, incarnez-y l'lite;
    Et que ce gant Peuple, et que ce grand stylite
    Du lointain idal claire le chemin,
    Et qu'il ait au front l'astre et l'pe  la main!

    Respect  nos soldats! Rien n'galait leurs tailles;
    La Rvolution gronde en leurs cent batailles;
    La Marseillaise, effroi du vieux monde obscurci,
    S'est faite pierre l, s'est faite bronze ici;
    De ces deux monuments sort un cri: Dlivrance!

           *       *       *       *       *

    Quoi! de nos propres mains nous achevons la France!
    Quoi! c'est nous qui faisons cela! nous nous jetons
    Sur ce double trophe envi des teutons,
    Torche et massue aux poings, tous  la fois, en foule!
    C'est sous nos propres coups que notre gloire croule!
    Nous la brisons, d'en haut, d'en bas, de prs, de loin,
    Toujours, partout, avec la Prusse pour tmoin!
    Ils sont l, ceux  qui fut livre et vendue
    Ton invincible pe,  patrie perdue!
    Ils sont l, ceux par qui tomba l'homme de Ham!
    C'est devant Reichshoffen qu'on efface Wagram!
    Marengo ratur, c'est Waterloo qui reste.
    La page altire meurt sous la page funeste;
    Ce qui souille survit  ce qui rayonna;

    Et, pour garder Forbach, on supprime Ina!
    Mac-Mahon fait de loin pleuvoir une rafale
    De feu, de fer, de plomb, sur l'arche triomphale.
    Honte! un drapeau tudesque tend sur nous ses plis,
    Et regarde Sedan souffleter Austerlitz!
    O sont les Charentons, France? o sont les Bictres?
    Est-ce qu'ils ne vont pas se lever, les anctres,
    Ces dompteurs de Brunswick, de Cobourg, de Bouill,
    Terribles, secouant leur vieux sabre rouill,
    Cherchant au ciel la grande aurore vanouie?
    Est-ce que ce n'est pas une chose inoue
    Qu'ils soient violemment de l'histoire chasss,
    Eux qui se prodiguaient sans jamais dire: assez!
    Eux qui tinrent le pape et les rois, l'ombre noire
    Et le pass, captifs et cerns dans leur gloire,
    Eux qui de l'ancien monde avaient fait le blocus,
    Eux les pres vainqueurs, par nous les fils vaincus!

    Hlas! ce dernier coup, aprs tant de misres,
    Et la paix incurable o saignent deux ulcres,
    Et tous ces vains combats, Avron, Bourget, l'Ha!
    Aprs Strasbourg brle! aprs Paris trahi!
    La France n'est donc pas encore assez tue?

    Si la Prusse,  l'orgueil sauvage habitue,
    Voyant ses noirs drapeaux enfls par l'aquilon,
    Si la Prusse, tenant Paris sous son talon,
    Nous et cri:--Je veux que vos gloires s'enfuient.
    Franais, vous avez l deux restes qui m'ennuient,
    Ce pilastre d'airain, cet arc de pierre; il faut
    M'en dlivrer; ici, dressez un chafaud,
    L, braquez des canons; ce soin sera le vtre;
    Vous dmolirez l'un, vous mitraillerez l'autre.
    Je l'ordonne.--0 fureur! comme on et dit: Souffrons!
    Luttons! c'est trop! ceci passe tous les affronts!
    Plutt mourir cent fois! nos morts seront nos ftes!
    Comme on et dit: Jamais! Jamais!

    --Et vous le faites!

Bruxelles, 6 mai 1871.




IV

A MM. MEURICE ET VACQUERIE

La lettre suivante, qui n'a pu paratre sous la Commune par des
raisons que tout le monde sait, trouve naturellement sa place ici, 
sa date:

Bruxelles, 28 avril.

Chers amis,

Nous traversons une crise.

Vous me demandez toute ma pense, je pourrais me borner  ce seul mot:
c'est la vtre.

Ce qui me frappe, c'est  quel point nous sommes d'accord. Le public
m'attribue dans le _Rappel_ une participation que je n'ai pas, et m'en
croit, sinon le rdacteur, du moins l'inspirateur; vous savez mieux
que personne  quel point j'ai dit la vrit quand j'ai crit dans vos
colonnes mmes que j'tais un simple lecteur du _Rappel_ et rien de
plus. Eh bien, cette erreur du public a sa raison d'tre. Il y a, au
fond, entre votre pense et la mienne, entre votre apprciation et la
mienne, entre votre conscience et la mienne, identit presque absolue.
Permettez-moi de le constater et de m'en applaudir. Ainsi, dans
l'heure dcisive o nous sommes, heure qui, si elle finit mal,
pourrait tre irrparable, vous avez une pense dominante que vous
dites chaque matin dans le _Rappel_, la conciliation. Or, ce que vous
crivez  Paris, je le pense  Bruxelles. La fin de la crise serait
dans ce simple accs de sagesse: concessions mutuelles. Alors le
dnoument serait pacifique. Autrement il y aura guerre  outrance. On
n'est pas quitte avec un problme parce qu'on a sabr la solution.

J'crivais en avril 1869 les deux mots qui rsoudraient les
complications d'avril 1871, et j'ajoute toutes les complications.
Ces deux mots, vous vous en souvenez, sont: Conciliation et
Rconciliation. Le premier pour les ides, le second pour les hommes.

Le salut serait l.

Comme vous je suis pour la Commune en principe, et contre la Commune
dans l'application.

Certes le droit de Paris est patent. Paris est une commune, la plus
ncessaire de toutes, comme la plus illustre. Paris commune est la
rsultante de la France rpublique. Comment! Londres est une commune,
et Paris n'en serait pas une! Londres, sous l'oligarchie, existe, et
Paris, sous la dmocratie, n'existerait pas! La cit de Londres a
de tels droits qu'elle arrte tout net devant sa porte le roi
d'Angleterre. A Temple-Bar le roi finit et le peuple commence. La
porte se ferme, et le roi n'entre qu'en payant l'amende. La monarchie
respecte Londres, et la rpublique violerait Paris! noncer de telles
choses suffit; n'insistons pas. Paris est de droit commune, comme la
France est de droit rpublique, comme je suis de droit citoyen. La
vraie dfinition de la rpublique, la voici: moi souverain de moi.
C'est ce qui fait qu'elle ne dpend pas d'un vote. Elle est de droit
naturel, et le droit naturel ne se met pas aux voix. Or une ville a
un moi comme un individu; et Paris, parmi toutes les villes, a un
moi suprme. C'est ce moi suprme qui s'affirme par la Commune.
L'Assemble n'a pas plus la facult d'ter  Paris la Commune que la
Commune n'a la facult d'ter  la France l'Assemble.

Donc aucun des deux termes ne pouvant exclure l'autre, il s'ensuit
cette ncessit rigoureuse, absolue, logique: s'entendre.

Le moi national prend cette forme, la rpublique; le moi local prend
cette forme, la commune; le moi individuel prend cette forme, la
libert.

Mon moi n'est complet et je ne suis citoyen qu' cette triple
condition: la libert dans ma personne, la commune dans mon domicile,
la rpublique dans ma patrie.

Est-ce clair?

Le droit de Paris de se dclarer Commune est incontestable.

Mais  ct du droit, il y a l'opportunit.

Ici apparat la vraie question.

Faire clater un conflit  une pareille heure! la guerre civile aprs
la guerre trangre! Ne pas mme attendre que les ennemis soient
partis! amuser la nation victorieuse du suicide de la nation vaincue!
donner  la Prusse,  cet empire,  cet empereur, ce spectacle, un
cirque de btes s'entre-dvorant, et que ce cirque soit la France!

En dehors de toute apprciation politique, et avant d'examiner qui a
tort et qui a raison, c'est l le crime du 18 mars.

Le moment choisi est pouvantable.

Mais ce moment a-t-il t choisi?

Choisi par qui?

Qui a fait le 18 mars?

Examinons.

Est-ce la Commune?

Non. Elle n'existait pas.

Est-ce le comit central?

Non. Il a saisi l'occasion, il ne l'a pas cre.

Qui donc a fait le 18 mars?

C'est l'Assemble; ou pour mieux dire la majorit.

Circonstance attnuante: elle ne l'a pas fait exprs.

La majorit et son gouvernement voulaient simplement enlever les
canons de Montmartre. Petit motif pour un si grand risque.

Soit. Enlever les canons de Montmartre.

C'tait l'ide; comment s'y est-on pris?

Adroitement.

Montmartre dort. On envoie la nuit des soldats saisir les canons. Les
canons pris, on s'aperoit qu'il faut les emmener. Pour cela il faut
des chevaux. Combien? Mille. Mille chevaux! o les trouver? On n'a pas
song  cela. Que faire? On les envoie chercher, le temps passe, le
jour vient, Montmartre se rveille; le peuple accourt et veut ses
canons; il commenait  n'y plus songer, mais puisqu'on les lui prend
il les rclame; les soldats cdent, les canons sont repris, une
insurrection clate, une rvolution commence.

Qui a fait cela?

Le gouvernement, sans le vouloir et sans le savoir.

Cet innocent est bien coupable.

Si l'Assemble et laiss Montmartre tranquille, Montmartre n'et pas
soulev Paris. Il n'y aurait pas eu de 18 mars.

Ajoutons ceci: les gnraux Clment Thomas et Lecomte vivraient.

J'nonce les faits simplement, avec la froideur historique.

Quant  la Commune, comme elle contient un principe, elle se ft
produite plus tard,  son heure, les prussiens partis. Au lieu de mal
venir, elle ft bien venue.

Au lieu d'tre une catastrophe, elle et t un bienfait.

Dans tout ceci  qui la faute? au gouvernement de la majorit.

tre le coupable, cela devrait rendre indulgent.

Eh bien, non.

Si l'Assemble de Bordeaux et cout ceux qui lui conseillaient de
rentrer  Paris, et notamment la haute et intgre loquence de Louis
Blanc, rien de ce que nous voyons ne serait arriv, il n'y et pas eu
de 18 mars.

Du reste, je ne veux pas aggraver le tort de la majorit royaliste.

On pourrait presque dire: c'est sa faute, et ce n'est pas sa faute.

Qu'est-ce que la situation actuelle? un effrayant malentendu.

Il est presque impossible de s'entendre.

Cette impossibilit, qui n'est, selon moi, qu'une difficult, vient de
ceci:

La guerre, en murant Paris, a isol la France. La France, sans Paris,
n'est plus la France. De l l'Assemble, de l aussi la Commune. Deux
fantmes. La Commune n'est pas plus Paris que l'Assemble n'est la
France. Toutes deux, sans que ce soit leur faute, sont sorties d'un
fait violent, et c'est ce fait violent qu'elles reprsentent. J'y
insiste, l'Assemble a t nomme par la France spare de Paris, la
Commune a t nomme par Paris spar de la France. Deux lections
vicies dans leur origine. Pour que la France fasse une bonne
lection, il faut qu'elle consulte Paris; et pour que Paris s'incarne
vraiment dans ses lus, il faut que ceux qui reprsentent Paris
reprsentent aussi la France. Or videmment l'assemble actuelle ne
reprsente pas Paris qu'elle fuit, non parce qu'elle le hait, mais,
ce qui est plus triste, parce qu'elle l'ignore. Ignorer Paris, c'est
curieux, n'est-ce pas? Eh bien, nous autres, nous ignorons bien le
soleil. Nous savons seulement qu'il a des taches. C'est tout ce que
l'Assemble sait de Paris. Je reprends. L'Assemble ne reflte point
Paris, et de son ct la Commune, presque toute compose d'inconnus,
ne reflte pas la France. C'est cette pntration d'une reprsentation
par l'autre qui rendrait la conciliation possible; il faudrait dans
les deux groupes, assemble et commune, la mme me, France, et le
mme coeur, Paris. Cela manque. De l le refus de s'entendre.

C'est le phnomne qu'offre la Chine, d'un ct les tartares, de
l'autre les chinois.

Et cependant la Commune incarne un principe, la vie municipale, et
l'Assemble en incarne un autre, la vie nationale. Seulement, dans
l'Assemble comme dans la Commune, on peut s'appuyer sur le principe,
non sur les hommes. L est le malheur. Les choix ont t funestes. Les
hommes perdent le principe. Raison des deux cts et tort des deux
cts. Pas de situation plus inextricable.

Cette situation cre la frnsie.

Les journaux belges annoncent que le _Rappel_ va tre supprim par
la Commune. C'est probable. Dans tous les cas n'ayez pas peur que la
suppression vous manque. Si vous n'tes pas supprims par la Commune,
vous serez supprims par l'Assemble. Le propre de la raison c'est
d'encourir la proscription des extrmes.

Du reste, vous et moi, quel que soit le devoir, nous le ferons.

Cette certitude nous satisfait. La conscience ressemble  la mer. Si
violente que soit la tempte de la surface, le fond est tranquille.

Nous ferons le devoir, aussi bien contre la Commune que contre
l'Assemble; aussi bien pour l'Assemble que pour la Commune.

Peu importe nous; ce qui importe, c'est le peuple. Les uns
l'exploitent, les autres le trahissent. Et sur toute la situation il y
a on ne sait quel nuage; en haut stupidit, en bas stupeur.

Depuis le 18 mars, Paris est men par des inconnus, ce qui n'est pas
bon, mais par des ignorants, ce qui est pire. A part quelques chefs,
qui suivent plutt qu'ils ne guident, la Commune, c'est l'ignorance.
Je n'en veux pas d'autre preuve que les motifs donns pour la
destruction de la Colonne; ces motifs, ce sont les souvenirs que la
Colonne rappelle. S'il faut dtruire un monument  cause des souvenirs
qu'il rappelle, jetons bas le Parthnon qui rappelle la superstition
paenne, jetons bas l'Alhambra qui rappelle la superstition
mahomtante, jetons bas le Colise qui rappelle ces ftes atroces
o les btes mangeaient les hommes, jetons bas les Pyramides qui
rappellent et ternisent d'affreux rois, les Pharaons, dont elles sont
les tombeaux; jetons bas tous les temples  commencer parle Rhamseon,
toutes les mosques  commencer par Sainte-Sophie, toutes les
cathdrales  commencer par Notre-Dame. En un mot, dtruisons tout;
car jusqu' ce jour tous les monuments ont t faits par la royaut
et sous la royaut, et le peuple n'a pas encore commenc les siens.
Dtruire tout, est-ce l ce qu'on veut? videmment non. On fait donc
ce qu'on ne veut pas faire. Faire le mal en le voulant faire, c'est la
sclratesse; faire le mal sans le vouloir faire, c'est l'ignorance.

La Commune a la mme excuse que l'Assemble, l'ignorance.

L'ignorance, c'est la grande plaie publique. C'est l'explication de
tout le contre-sens actuel.

De l'ignorance nat l'inconscience. Mais quel danger!

Dans la nuit on peut aller  des prcipices, et dans l'ignorance on
peut aller  des crimes.

Tel acte commence par tre imbcile et finit par tre froce.

Tenez, en voici un qui s'bauche, il est monstrueux; c'est le dcret
des otages.

Tous les jours, indigns comme moi, vous dnoncez  la conscience du
peuple ce dcret hideux, infme point de dpart des catastrophes. Ce
dcret ricochera contre la rpublique. J'ai le frisson quand je songe
 tout ce qui peut en sortir. La Commune, dans laquelle il y a, quoi
qu'on en dise, des coeurs droits et honntes, a subi ce dcret plutt
qu'elle ne l'a vot. C'est l'oeuvre de quatre ou cinq despotes, mais
c'est abominable. Emprisonner des innocents et les rendre responsables
des crimes d'autrui, c'est faire du brigandage un moyen de
gouvernement. C'est de la politique de caverne. Quel deuil et
quel opprobre s'il arrivait, dans quelque moment suprme, que les
misrables qui ont rendu ce dcret trouvassent des bandits pour
l'excuter! Quel contre-coup cela aurait! Vous verriez les
reprsailles! Je ne veux rien prdire, mais je me figure la terreur
blanche rpliquant  la terreur rouge.

Ce que reprsente la Commune est immense; elle pourrait faire de
grandes choses, elle n'en fait que de petites. Et des choses petites
qui sont des choses odieuses, c'est lamentable.

Entendons-nous. Je suis un homme de rvolution. J'tais mme cet
homme-l sans le savoir, ds mon adolescence, du temps o, subissant
 la fois mon ducation qui me retenait dans le pass et mon instinct
qui me poussait vers l'avenir, j'tais royaliste en politique et
rvolutionnaire en littrature; j'accepte donc les grandes ncessits;
 une seule condition, c'est qu'elles soient la confirmation des
principes, et non leur branlement.

Toute ma pense oscille entre ces deux ples: Civilisation,
Rvolution. Quand la libert est en pril, je dis: Civilisation, mais
rvolution; quand c'est l'ordre qui est en danger, je dis: Rvolution,
mais civilisation.

Ce qu'on appelle l'exagration est parfois utile, et peut mme,  de
certains moments, sembler ncessaire. Quelquefois pour faire marcher
un ct arrir de l'ide, il faut pousser un peu trop en avant
l'autre ct. On force la vapeur; mais il y a possibilit d'explosion,
et chance de dchirure pour la chaudire et de draillement pour la
locomotive. Un homme d'tat est un mcanicien. La bonne conduite de
tous les prils vers un grand but, la science du succs selon
les principes  travers le risque et malgr l'obstacle, c'est la
politique.

Mais, dans les actes de la Commune, ce n'est pas  l'exagration des
principes qu'on a affaire, c'est  leur ngation.

Quelquefois mme  leur drision.

De l, la rsistance de toutes les grandes consciences.

Non, la ville de la science ne peut pas tre mene par l'ignorance;
non, la ville de l'humanit ne peut pas tre gouverne par le talion;
non, la ville de la clart ne peut pas tre conduite par la ccit;
non, Paris, qui vit d'vidence, ne peut pas vivre de confusion; non,
non, non!

La Commune est une bonne chose mal faite.

Toutes les fautes commises se rsument en deux malheurs: mauvais choix
du moment, mauvais choix des hommes.

Ne retombons jamais dans ces dmences. Se figure-t-on Paris disant de
ceux qui le gouvernent: _Je ne les connais pas!_ Ne compliquons pas
une nuit par l'autre; au problme qui est dans les faits, n'ajoutons
pas une nigme dans les hommes. Quoi! ce n'est pas assez d'avoir
affaire  l'inconnu; il faut aussi avoir affaire aux inconnus!

L'normit de l'un est redoutable; la petitesse des autres est plus
redoutable encore.

En face du gant il faudrait le titan; on prend le myrmidon!

L'obscure question sociale se dresse et grandit sur l'horizon avec des
paississements croissant d'heure en heure. Toutes nos lumires ne
seraient pas de trop devant ces tnbres.

Je jette ces lignes rapidement. Je tche de rester dans le vrai
historique.

Je conclus par o j'ai commenc. Finissons-en.

Dans la mesure du possible, concilions les ides et rconcilions les
hommes.

Des deux cts on devrait sentir le besoin de s'entendre, c'est--dire
de s'absoudre.

L'Angleterre admet des privilges, la France n'admet que des droits;
l est essentiellement la diffrence entre la monarchie et la
rpublique. C'est pourquoi, en regard des privilges de la cit de
Londres, nous ne rclamons que le droit de Paris. En vertu de ce
droit, Paris veut, peut et doit offrir  la France,  l'Europe, au
monde, le patron communal, la cit exemple.

Paris est la ferme-modle du progrs.

Supposons un temps normal; pas de majorit lgislative royaliste
en prsence d'un peuple souverain rpublicain, pas de complication
financire, pas d'ennemi sur notre territoire, pas de plaie, pas de
Prusse; la Commune fait la loi parisienne qui sert d'claireur et de
prcurseur  la loi franaise faite par l'Assemble. Paris, je l'ai
dit dj plus d'une fois, a un rle europen  remplir. Paris est un
propulseur. Paris est l'initiateur universel. Il marche et prouve le
mouvement. Sans sortir de son droit, qui est identique  son devoir,
il peut, dans son enceinte, abolir la peine de mort, proclamer le
droit de la femme et le droit de l'enfant, appeler la femme au vote,
dcrter l'instruction gratuite et obligatoire, doter l'enseignement
laque, supprimer les procs de presse, pratiquer la libert absolue
de publicit, d'affichage et de colportage, d'association et de
meeting, se refuser  la juridiction de la magistrature impriale,
installer la magistrature lective, prendre le tribunal de commerce et
l'institution des prud'hommes comme exprience faite devant servir
de base  la rforme judiciaire, tendre le jury aux causes civiles,
mettre en location les glises, n'adopter, ne salarier et ne
perscuter aucun culte, proclamer la libert des banques, proclamer le
droit au travail, lui donner pour organisme l'atelier communal et le
magasin communal, relis l'un  l'autre par la monnaie fiduciaire 
rente, supprimer l'octroi, constituer l'impt unique qui est l'impt
sur le revenu; en un mot abolir l'ignorance, abolir la misre, et, en
fondant la cit, crer le citoyen.

Mais, dira-t-on, ce sera mettre un tat dans l'tat. Non, ce sera
mettre un pilote dans le navire.

Figurons-nous Paris, ce Paris-l, en travail. Quel fonctionnement
suprme! quelle majest dans l'innovation! Les rformes viennent
l'une aprs l'autre. Paris est l'immense essayeur. L'univers civilis
attentif regarde, observe, profite. La France voit le progrs se
construire lentement de toutes pices sous ses yeux; et, chaque fois
que Paris fait un pas heureux, elle suit; et ce que suit la France est
suivi par l'Europe. L'exprience politique,  mesure qu'elle avance,
cre la science politique. Rien n'est plus laiss au hasard. Plus de
commotions  craindre, plus de ttonnements, plus de reculs, plus de
ractions; ni coups de trahison du pouvoir, ni coups de colre du
peuple. Ce que Paris dit est dit pour le monde; ce que Paris fait est
fait pour le monde. Aucune autre ville, aucun autre groupe d'hommes,
n'a ce privilge. L'_income-tax_ russit en Angleterre; que Paris
l'adopte, la preuve sera faite. La libert des banques, qui implique
le droit de papier-monnaie, est en plein exercice dans les les de
la Manche; que Paris le pratique, le progrs sera admis. Paris en
mouvement, c'est la vie universelle en activit. Plus de force
stagnante ou perdue. La roue motrice travaille, l'engrenage obit,
la vaste machine humaine marche dsormais pacifiquement, sans temps
d'arrt, sans secousse, sans soubresaut, sans fracture. La rvolution
franaise est finie, l'volution europenne commence.

Nous avons perdu nos frontires; la guerre, certes, nous les rendra,
mais la paix nous les rendrait mieux encore. J'entends la paix
ainsi comprise, ainsi pratique, ainsi employe. Cette paix-l nous
donnerait plus que la France redevenue France; elle nous donnerait la
France devenue Europe. Par l'volution europenne, dont Paris est
le moteur, nous tournons la situation, et l'Allemagne se rveille
brusquement prise et brusquement dlivre par les tats-Unis d'Europe.

Que penser de nos gouvernants? avoir ce prodigieux outil de
civilisation et de suprmatie, Paris, et ne pas s'en servir!

N'importe, ce qui est dans Paris en sortira. Tt ou tard, Paris
Commune s'imposera. Et l'on sera stupfait de voir ce mot Commune se
transfigurer, et de redoutable devenir pacifique. La Commune sera une
oeuvre sre et calme. Le procd civilisateur dfinitif que je viens
d'indiquer tout  l'heure sommairement n'admet ni effraction ni
escalade. La civilisation comme la nature n'a que deux moyens,
infiltration et rayonnement. L'un fait la sve, l'autre fait le jour;
par l'un on crot, par l'autre on voit; et les hommes comme les choses
n'ont que ces deux besoins, la croissance et la lumire.

Vaillants et chers amis, je vous serre la main.

Un dernier mot. Quelles que soient les affaires qui me retiennent 
Bruxelles, il va sans dire que si vous jugiez, pour quoi que ce
soit, ma prsence utile  Paris, vous n'avez qu' faire un signe,
j'accourrais.

V. H.




V

L'INCIDENT BELGE

LA PROTESTATION.--L'ATTAQUE NOCTURNE. L'EXPULSION.


1

Les vnements se prcipitaient.

La pice _Pas de Reprsailles_, publie  propos des violences de
la Commune, avait t reproduite, on l'a vu, par presque tous les
journaux, y compris quelques journaux de Versailles; elle avait t
traduite en anglais, en italien, en espagnol, en portugais (pas en
allemand). La presse ractionnaire, voyant l un blme des actes de la
Commune, avait applaudi particulirement  ces vers:

    Quoi! bannir celui-ci! jeter l'autre aux bastilles!
    Jamais! Quoi! dclarer que les prisons, les grilles.
    Les barreaux, les geliers; et l'exil tnbreux,
    Ayant t mauvais pour nous, sont bons pour eux!
    Non, je n'terai, moi, la patrie  personne.
    Un reste d'ouragan dans mes cheveux frissonne;
    On comprendra qu'ancien banni, je ne veux pas
    Faire en dehors du juste et de l'honnte un pas;
    J'ai pay de vingt ans d'exil ce droit austre
    D'opposer aux fureurs un refus solitaire
    Et de fermer mon me aux aveugles courroux;
    Si je vois les cachots-sinistres, les verrous,
    Les chanes menacer mon ennemi, je l'aime,
    Et je donne un asile  mon proscripteur mme;
    Ce qui fait qu'il est bon d'avoir t proscrit.
    Je sauverais Judas si j'tais Jsus-Christ.

Celui qui avait crit cette dclaration n'attendait qu'une occasion de
la mettre en pratique. Elle ne tarda pas  se prsenter.

Le 25 mai 1871, interpell dans la Chambre des reprsentants de
Belgique au sujet de la dfaite de la Commune et des vnements de
Paris, M. d'Anethan, ministre des affaires trangres, fait, au nom du
gouvernement belge, la dclaration qu'on va lire:

M. D'ANETHAN.--Je puis donner  la Chambre l'assurance que le
gouvernement saura remplir son devoir avec la plus grande fermet et
avec la plus grande vigilance; il usera des pouvoirs dont il est arm
pour empcher l'invasion sur le sol de la Belgique de ces gens qui
mritent  peine le nom d'hommes et qui devraient tre mis au ban
de toutes les nations civilises. _(Vive approbation sur tous les
bancs.)_

Ce ne sont pas des rfugis politiques; nous ne devons pas les
considrer comme tels.

_Des voix:_ Non! non! M. D'ANETHAN.--Ce sont des hommes que le crime
a souills et que le chtiment doit atteindre. _(Nouvelles marques
d'approbation.)_

Le 27 mai parat la lettre suivante:

A M. LE RDACTEUR DE L'_Indpendance belge._

Bruxelles, 20 mai 1871.

Monsieur,

Je proteste contre la dclaration du gouvernement belge relative aux
vaincus de Paris. Quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, ces vaincus
sont des hommes politiques.

Je n'tais pas avec eux.

J'accepte le principe de la Commune, je n'accepte pas les hommes.

J'ai protest contre leurs actes, loi des otages, reprsailles,
arrestations arbitraires, violation des liberts, suppression des
journaux, spoliations, confiscations, dmolitions, destruction de la
Colonne, attaques au droit, attaques au peuple.

Leurs violences m'ont indign comme m'indigneraient aujourd'hui les
violences du parti contraire.

La destruction de la Colonne est un acte de lse-nation. La
destruction du Louvre et t un crime de lse-civilisation.

Mais des actes sauvages, tant inconscients, ne sont point des actes
sclrats. La dmence est une maladie et non un forfait. L'ignorance
n'est pas le crime des ignorants.

La Colonne dtruite a t pour la France une heure triste; le Louvre
dtruit et t pour tous les peuples un deuil ternel.

Mais la Colonne sera releve, et le Louvre est sauv.

Aujourd'hui Paris est repris. L'Assemble a vaincu la Commune: Qui
a fait le 18 mars? De l'Assemble ou de la Commune, laquelle est la
vraie coupable? L'histoire le dira.

L'incendie de Paris est un fait monstrueux, mais n'y a-t-il pas deux
incendiaires? Attendons pour juger.

Je n'ai jamais compris Billioray, et Rigault m'a tonn jusqu'
l'indignation; mais fusiller Billioray est un crime, mais fusiller
Rigault est un crime.

Ceux de la Commune, Johannard et ses soldats qui font fusiller un
enfant de quinze ans sont des criminels; ceux de l'Assemble, qui font
fusiller Jules Valls, Bosquet, Parisel, Amouroux, Lefranais, Brunet
et Dombrowski, sont des criminels.

Ne faisons pas verser l'indignation d'un seul ct. Ici le crime est
aussi bien dans les agents de l'Assemble que dans ceux de la Commune,
et le crime est vident.

Premirement, pour tous les hommes civiliss, la peine de mort est
abominable; deuximement, l'excution sans jugement est infme. L'une
n'est plus dans le droit, l'autre n'y a jamais t.

Jugez d'abord, puis condamnez, puis excutez. Je pourrai blmer, mais
je ne fltrirai pas. Vous tes dans la loi.

Si vous tuez sans jugement, vous assassinez.

Je reviens au gouvernement belge.

Il a tort de refuser l'asile.

La loi lui permet ce refus, le droit le lui dfend.

Moi qui vous cris ces lignes, j'ai une maxime: _Pro jure contra
legem._

L'asile est un vieux droit. C'est le droit sacr des malheureux.

Au moyen ge, l'glise accordait l'asile mme aux parricides.

Quant  moi, je dclare ceci:

Cet asile, que le gouvernement belge refuse aux vaincus, je l'offre.

O? en Belgique.

Je fais  la Belgique cet honneur.

J'offre l'asile  Bruxelles.

J'offre l'asile place des Barricades, n 4.

Qu'un vaincu de Paris, qu'un homme de la runion dite Commune, que
Paris a fort peu lue et que, pour ma part, je n'ai jamais approuve,
qu'un de ces hommes, ft-il mon ennemi personnel, surtout s'il est mon
ennemi personnel, frappe  ma porte, j'ouvre. Il est dans ma maison;
il est inviolable.

Est-ce que, par hasard, je serais un tranger en Belgique? je ne le
crois pas. Je me sens le frre de tous les hommes et l'hte de tous
les peuples.

Dans tous les cas, un fugitif de la Commune chez moi, ce sera un
vaincu chez un proscrit; le vaincu d'aujourd'hui chez le proscrit
d'hier.

Je n'hsite pas  le dire, deux choses vnrables.

Une faiblesse protgeant l'autre.

Si un homme est hors la loi, qu'il entre dans ma maison. Je dfie qui
que ce soit de l'en arracher.

Je parle ici des hommes politiques.

Si l'on vient chez moi prendre un fugitif de la Commune, on me
prendra. Si on le livre, je le suivrai. Je partagerai sa sellette. Et,
pour la dfense du droit, on verra,  ct de l'homme de la Commune,
qui est le vaincu de l'Assemble de Versailles, l'homme de la
Rpublique, qui a t le proscrit de Bonaparte.

Je ferai mon devoir. Avant tout les principes.

Un mot encore.

Ce qu'on peut affirmer, c'est que l'Angleterre ne livrera pas les
rfugis de la Commune.

Pourquoi mettre la Belgique au-dessous de l'Angleterre?

La gloire de la Belgique c'est d'tre un asile. Ne lui tons pas cette
gloire.

En dfendant la France, je dfends la Belgique.

Le gouvernement belge sera contre moi, mais le peuple belge sera avec
moi.

Dans tous les cas, j'aurai ma conscience.

Recevez, monsieur, l'assurance de mes sentiments distingus.

VICTOR HUGO.


2

A la suite de cette lettre, s'est produit un fait nocturne dont voici
les dtails, que l'_Indpendance belge_ a publis et que la presse a
reproduits:

Monsieur le Rdacteur,

Il a t publi plusieurs rcits inexacts des faits qui se sont
passs place des Barricades, n 4, dans la nuit du 27 au 28 mai.

Je crois ncessaire de prciser ces faits dans leur ralit absolue.

Dans cette nuit de samedi  dimanche, M. Victor Hugo, aprs avoir
travaill et crit, venait de se coucher. La chambre qu'il occupe est
situe au premier tage et sur le devant de la maison. Elle n'a qu'une
seule fentre, qui donne sur la place. M. Victor Hugo, s'veillant et
travaillant de bonne heure, a pour habitude de ne point baisser les
persiennes de la fentre.

Il tait minuit un quart, il venait de souffler sa bougie et il
allait s'endormir. Tout  coup un coup de sonnette se fait entendre.
M. Victor Hugo, rveill  demi, coute, croit  une erreur d'un
passant et se recouche. Nouveau coup de sonnette, plus fort que le
premier. M. Victor Hugo se lve, passe une robe de chambre, va  la
fentre, l'ouvre et demande: Qui est l? Une voix rpond: Dombrowski.
M. Victor Hugo, encore presque endormi, et ne distinguant rien dans
les tnbres, songe  l'asile offert par lui le matin mme aux
fugitifs, pense qu'il est possible que Dombrowski n'ait pas t
fusill et vienne en effet lui demander un asile, et se retourne pour
descendre et ouvrir sa porte. En ce moment, une grosse pierre, assez
mal dirige, vient frapper la muraille  ct de la fentre. M. Victor
Hugo comprend alors, se penche  la fentre ouverte, et aperoit une
foule d'hommes, une cinquantaine au moins, rangs devant sa maison et
adosss  la grille du square. Il lve la voix et dit  cette foule:
_Vous tes des misrables!_ Puis il referme la fentre. Au moment o
il la refermait, un fragment de pav, qui est encore aujourd'hui dans
sa chambre, crve la vitre  un pouce au-dessus de sa tte, y fait un
large trou et roule  ses pieds en le couvrant d'clats de verre, qui,
par un hasard trange, ne l'ont pas bless. En mme temps, dans la
bande groupe au-dessous de la fentre, ces cris clatent: _A mort
Victor Hugo! A bas Victor Hugo! A bas Jean Valjean! A bas lord
Clancharlie! A bas le brigand!_

Cette explosion violente avait rveill la maison. Deux femmes
sorties prcipitamment de leurs lits, l'une, la matresse de la
maison, M'me veuve Charles Hugo, l'autre la bonne des deux petits
enfants, Mariette Lclanche, entrent dans la chambre.-- Pre, qu'y
a-t-il? demande M'me Charles Hugo. Qu'est-ce que cela? M. Victor Hugo
rpond: Ce n'est rien; cela me fait l'effet d'tre des assassins.
Puis il ajoute: Soyez tranquilles, rentrez dans vos chambres, il est
impossible que d'ici  quelques instants une ronde de police ne
passe pas, et cette bande prendra la fuite. Et il rentre lui-mme,
accompagn de M'me Charles Hugo, et suivi de Mariette, dans la
nursery, chambre d'enfants contigu  la sienne, mais situe sur
l'arrire de la maison, et ayant vue sur le jardin.

Mariette, cependant, venait de rentrer dans la chambre de son matre,
afin de voir ce qui se passait. Elle s'approcha de la fentre, fut
aperue, et immdiatement une troisime pierre, dirige sur cette
femme, creva la vitre et arracha les rideaux.

A partir de ce moment, une grle de projectiles tomba furieusement
sur la fentre et sur la faade de la maison. On entendait
distinctement les cris: _A mort Victor Hugo! A la potence! A la
lanterne le brigand!_ D'autres cris moins intelligibles se faisaient
entendre: _A Cayenne! A Mazas!_ Toutes ces clameurs taient domines
par celle-ci: _Enfonons la porte!_ M. Victor Hugo, en rentrant chez
lui, avait simplement repouss la porte qui n'tait ferme qu'au
loquet. On entendait distinctement des efforts pour crocheter ce
loquet. Mariette descendit et ferma la porte au verrou.

Ceci avait dur environ vingt-cinq minutes. Tout  coup le silence se
fit, les pierres cessrent de pleuvoir et les clameurs se turent. On
se hasarda  regarder dans la place; on n'y vit plus personne. M.
Victor Hugo dit alors  M'me Charles Hugo: C'est fini; ils auront
vu quelque patrouille arriver, et les voil partis. Couchez-vous
tranquillement.

Il alla se recoucher lui-mme, quand la vitre brise clata de
nouveau et vint tomber jusque sur son lit, avec une grosse pierre
que l'agent de police venu plus tard y a vue. L'assaut venait de
recommencer. Les cris: _A mort!_ taient plus furieux que jamais. De
l'tage suprieur on regarda dans la place, et l'on vit une quinzaine
d'hommes, vingt tout au plus, dont quelques-uns portaient des seaux
probablement remplis de pierres. La pluie de pierres sur la faade de
la maison ne discontinuait plus, et la fentre en tait crible. Nul
moyen de rester dans la chambre. Des coups violents retentissaient
contre la porte. Il est probable qu'un essai fut tent pour arracher
la grille de fer du soupirail qui est au-dessus de la porte. Un pav
lanc contre cette grille ne russit qu' briser la vitre.

Les deux petits enfants, gs l'un de deux ans et demi, l'autre de
vingt mois, venaient de s'veiller et poussaient des cris. Les deux
autres servantes de la maison s'taient leves et l'on songea au moyen
de fuir. Cela tait impossible. La maison de M. Victor Hugo n'a qu'une
issue, la porte sur la place. Mme Charles Hugo monta, au pril de sa
vie, sur le chssis de la serre du jardin, et, tandis que les vitres
se cassaient sous ses pieds, parvint, en s'accrochant au mur, 
proximit d'une fentre de la maison voisine. Elle cria au secours et
les trois femmes pouvantes crirent avec elle: Au secours! au feu!
M. Victor Hugo gardait le silence. Les enfants pleuraient. La petite
fille Jeanne est malade. L'assaut frntique continuait. Aucune
fentre ne s'ouvrit, personne dans la place n'entendit ou ne parut
entendre ces cris de femmes dsespres. Cela s'est expliqu plus tard
par l'pouvante qui,  ce qu'il parat, tait gnrale. Tout  coup
on entendit le cri: _Enfonons la porte!_ et, chose qui parut en ce
moment singulire, le silence se fit:

M. Victor Hugo pensa de nouveau que tout tait fini, engagea M'me
Charles Hugo  se calmer, et pendant que deux des servantes se
mettaient en prire, il prit sa petite-fille malade dans ses bras.
Et comme dix minutes de silence environ s'taient coules, il crut
pouvoir rentrer dans sa chambre. En ce moment-l un caillou aigu et
tranchant, lanc avec force, s'abattit dans la chambre, et passa prs
de la tte de l'enfant. L'assaut recommenait pour la troisime fois.
Le troisime effort fut le plus forcen de tous. Un essai d'escalade
parvint presque  russir. Des mains s'efforcrent d'arracher les
volets du salon au rez-de-chausse. Ces volets revtus de fer 
l'extrieur, et barrs de fer  l'intrieur, rsistrent. Les traces
de cette escalade sont visibles sur la muraille et ont t constates
par la police. Les cris: _A la potence! A la lanterne Victor Hugo!_
taient pousss avec plus de rage que jamais. Un moment, en voyant la
porte battue et les volets escalads, le vieillard qui tait dans la
maison avec quatre femmes et deux petits enfants et sans armes, put
croire que le danger, si la maison tait force, pourrait s'tendre
jusqu' eux. Cependant la porte avait rsist, les volets restaient
inbranlables, on n'avait pas d'chelles, et le jour parut. Le jour
sauva cette maison. La bande comprit sans doute que des actes de ce
genre sont essentiellement nocturnes, et, devant la clart qui allait
se faire, elle s'en alla. Il tait deux heures un quart du matin.
L'assaut, commenc  minuit et demi, interrompu par deux intervalles
d'environ dix minutes chacun, avait dur prs de deux heures.

Le jour vint et la bande ne revint pas.

Deux ouvriers,--disons deux braves ouvriers, car eux seuls ont
secouru cette maison,--qui passaient sur la place, et se rendaient 
leur ouvrage vers deux heures et demie, au petit jour, furent appels
par une fentre du second tage de la maison attaque et allrent
chercher la police. Ils revinrent  trois heures un quart avec un
inspecteur de police qui constata les faits.

L'absence de tout secours fut explique par ce hasard que la ronde
de police spcialement charge de la place des Barricades aurait t
cette nuit-l occupe  une arrestation importante. Le garde de ville
emporta un fragment de vitre et une pierre, et s'en alla faire
son rapport  ses chefs. Le commissaire de police de la quatrime
division, M. Cremers, est venu dans la matine, et l'enqute parat
avoir t commence.

Cependant, je dois dire qu'aujourd'hui 30 mai, le procureur du roi
n'a pas encore paru place des Barricades.

L'enqute, outre les faits que nous venons de raconter, aura 
claircir l'incident mystrieux d'une poutre porte par deux hommes en
blouse,  destination inconnue, et saisie rue Pachco par deux agents
de police, au moment mme o le troisime assaut avait lieu et o le
cri: _Enfonons la porte!_ se faisait entendre devant la maison de
M. Victor Hugo; des deux porteurs de la poutre, l'un avait russi 
s'chapper; l'autre, arrt, a t dlivr violemment et arrach des
mains des agents par sept ou huit hommes aposts au coin d'une rue
voisine de la place des Barricades. Cette poutre a t dpose, le
dimanche 28 mai, au commissariat de police, 4 section, rue des
Comdiens, 44.

Tels sont les faits.

Je m'abstiens de toute rflexion. Les lecteurs jugeront.

Je pense que la libre presse de Belgique s'empressera de publier
cette lettre.

Recevez, monsieur, l'assurance de mes sentiments distingus.

FRANOIS-VICTOR HUGO.

Bruxelles, 30 mai 1871.


3

En prsence de ce fait, qui constitue un crime qualifi, attaque 
main arme la nuit d'une maison habite, que fit le gouvernement
belge? Il prit la rsolution suivante: (N 110,555.)

LOPOLD II, roi des belges,

A tous prsents et  venir, salut.

Vu les lois du 7 juillet 1835 et du 30 mai 1868,

De l'avis du conseil des ministres,

Et sur la proposition de notre ministre de la justice,

Avons arrt et arrtons:

ARTICLE UNIQUE.

Il est enjoint au sieur Victor Hugo, homme de lettres, g de
soixante-neuf ans, n  Besanon, rsidant  Bruxelles,

De quitter immdiatement le royaume, avec dfense d'y rentrer 
l'avenir, sous les peines commines par l'article 6 de la loi du 7
juillet 1865 prrappele.

Notre ministre de la justice est charg de l'excution du prsent
arrt.

Donn  Bruxelles, le 30 mai 1871.

_Sign:_ LOPOLD.

Par le roi:

_Le ministre de la justice,

Sign:_ PROSPER CORNESSE.

Pour expdition conforme:

_Le secrtaire gnral,

Sign:_ FITZEYS.


4

SNAT BELGE

SANCE DU 31 MAI

On lit dans l'_Indpendance belge_ du 31 mai:

Au dbut de la sance, M. le ministre des affaires trangres,
rpondant  une interpellation de M. le marquis de Rodes, a fait
connatre  l'assemble que le gouvernement avait rsolu d'appliquer 
Victor Hugo la fameuse loi de 1835.

La lettre qui nous a t adresse par l'illustre pote, les scnes que
cette lettre a provoques, telles sont les causes qui ont dtermin la
conduite du gouvernement.

Cette lettre est considre par M. le marquis de Rodes comme un dfi,
et presque comme un outrage  la morale publique, par M. le prince de
Ligne comme une bravade, par M. le ministre des affaires trangres
comme une provocation au mpris des lois.

La tranquillit publique est menace par la prsence de Victor Hugo
sur le territoire belge! Le gouvernement l'a d'abord engag  quitter
le pays. Victor Hugo s'y tant refus, un arrt d'expulsion a t
rdig. Cet arrt sera excut.

Nous dplorons profondment la rsolution que vient de prendre le
ministre.

L'hospitalit accorde  Victor Hugo faisait honneur au pays qui la
donnait, autant qu'au pote qui la recevait. Il nous est impossible
d'admettre que, pour avoir exprim une opinion contraire  la ntre,
contraire  celle du gouvernement et de la population, Victor Hugo ait
abus de cette hospitalit, et, mme la loi de 1835 tant donne, nous
ne pouvons approuver l'usage qu'en fait le ministre.

Voil ce que nous avons  dire au gouvernement. Quant  M. le comte de
Ribaucourt qui approuve, lui, les mesures prises contre l'individu
dont il s'agit, nous ne lui dirons rien.


5

CHAMBRE DES REPRSENTANTS DE BELGIQUE

SANCE DU 31 MAI

INTERPELLATION

M. DEFUISSEAUX.--J'ai demand la parole pour protester avec nergie
contre l'arrt d'expulsion notifi  Victor Hugo.

Avant d'entrer dans cette Chambre, j'tais adversaire de la loi sur
l'expulsion des trangers; depuis lors, mes principes n'ont pas vari
et je m'tais fait l'illusion de croire, en voyant, pendant des mois
entiers, les bonapartistes conspirer impunment contre le gouvernement
rgulier de la France, que cette loi tait virtuellement abolie.

Il n'en tait rien. Nous vous voyons tolrer,  quelques mois
de distance, les menes bonapartistes; offrir, sous prtexte
d'hospitalit, les honneurs d'un train spcial  l'homme du 2 dcembre
.... _(Interruption  droite.)_ Je dirai, si vous voulez, l'homme de
Sedan, et saisir avec empressement l'occasion de chasser du territoire
belge l'illustre auteur des _Chtiments._

Victor Hugo, frapp dans ses affections, du dans ses aspirations
politiques, est venu, au milieu des derniers membres de sa famille,
demander l'hospitalit  notre pays.

Ce n'tait pas seulement le grand pote si longtemps exil qui vous
demandait asile, c'tait un homme auquel son ge, son gnie et ses
malheurs attiraient toutes les sympathies, c'tait surtout l'homme qui
venait d'tre nomm membre de l'Assemble nationale franaise par deux
cent mille suffrages, c'est--dire par un nombre d'lecteurs double de
celui qui a nomm cette chambre tout entire. _(Interruption.)_

Mais ni ce titre de reprsentant qu'il est de la dignit de tous les
parlements de faire respecter, ni son ge, ni ses infortunes, ni son
gnie, rien n'a pu vous arrter.

Je demanderai  M. le ministre si un gouvernement tranger a sollicit
cette proscription?

Si oui, il est de son devoir de nous le dire.

Si non, il doit nous exposer les sentiments auxquels il a obi, sous
peine de se voir souponner d'avoir, par l'expulsion du grand pote,
donn par avance des gages aux ides catholiques et ractionnaires qui
menacent de gouverner la France. _(Interruption.)_ En attendant vos
explications, j'ai le droit de le supposer.

Oseriez-vous nous dire srieusement, monsieur le ministre, que la
prsence de Victor Hugo troublait la tranquillit de Bruxelles? Mais
par qui a-t-elle t momentanment trouble, sinon par quelques
malfaiteurs qui, oublieux de toute gnrosit et de toute convenance,
se sont faits les insulteurs de notre hte? _(Interruption.)_

Je ne veux pas vous faire l'injure de croire que vous vous tes
laiss impressionner par cette misrable manifestation, qu'on semble
approuver en haut lieu, mais dont l'opinion publique demande la svre
rpression.

Hier, je ne sais quel snateur a prtendu que la lettre de Victor Hugo
est une insulte  la Belgique et une dsobissance aux lois.

_Voix  droite:_ Il a insult le pays!

M. DEFUISSEAUX.--Je ne rpondrai pas  ce reproche. Trop souvent
Victor Hugo a rendu hommage  la Belgique et dans ses discours et dans
ses crits, et jusque dans la lettre mme que vous incriminez.

Il nous suppose une gnrosit qui va jusqu' l'abngation. Voil
l'insulte.

Mais cette lettre serait-elle une dsobissance aux lois?

Il faut, en ralit, ou ne l'avoir pas lue ou ne la point comprendre
pour soutenir cette interprtation.

Il vous a dit qu'il soutiendrait jusqu'au dernier moment et par sa
prsence et par sa parole celui qui serait son hte: Une faiblesse
protgeant l'autre.

Qu'au premier abord on puisse se tromper sur la porte de cette
lettre, qu'un illettr y voie une attaque  nos lois, je le comprends;
mais qu'un ministre, parmi lequel nous avons l'honneur de compter
un acadmicien, ne comprenne pas l'image et le style du grand pote,
c'est ce que je ne puis admettre.

Est-ce un crime? Qui oserait le dire?

Vous avez donc commis une grande faute en proscrivant Victor Hugo.

Il vous disait: Je ne me crois pas tranger en Belgique. Je suis
heureux de lui dire de cette tribune qu'il ne s'est pas tromp et
qu'il n'est tranger que pour les hommes du gouvernement.

A mon tour, s'il me demandait asile, je serais heureux et fier de le
lui offrir.

En terminant, je rends hommage  la presse entire qui a nergiquement
blm l'acte du gouvernement.

_Voix  droite_: Pas tout entire.

M. DEFUISSEAUX.--Je parle bien entendu de la presse librale et non de
la presse catholique.

Je dis qu'elle a fait acte de gnrosit et de courage, le pays doit
s'en fliciter; par elle, les libraux sauront rsister  la raction
et au despotisme qui menacent la France et, quel que soit le sort de
nos malheureux voisins, conserver et dvelopper nos institutions et
nos liberts.

Je propose, en consquence, l'ordre du jour suivant:

La Chambre, regrettant la mesure rigoureuse dont Victor Hugo a t
l'objet, passe  l'ordre du jour.

M. CORNESSE, ministre de la justice.--L'honorable propinant nous a
reproch d'avoir tolr des menes bonapartistes. Je proteste contre
cette accusation. Nous avons accord aux victimes du rgime imprial
l'hospitalit large et gnreuse que la Belgique n'a refuse  aucune
des victimes des rvolutions qui ont si tristement marqu dans ces
dernires annes l'histoire d'un pays voisin.

J'ai t tonn d'entendre M. Defuisseaux, qui critique l'acte que le
gouvernement a pos ces jours derniers, blmer la gnrosit dont le
gouvernement a us  l'gard des migrs du 4 septembre.

M. DEFUISSEAUX.--Je n'ai rien dit de semblable. J'ai dit que cette
gnrosit m'avait fait esprer que la loi de 1835 tait abroge de
fait.

M. CORNESSE, ministre de la justice.--Je laisse de ct cette
question. Je m'en tiens au fait qui a motiv l'interpellation. Non, ce
ne sont pas des hommes politiques, ces pillards, ces assassins, ces
incendiaires dont les crimes pouvantent l'Europe. Je ne parle pas
seulement des instruments, des auteurs matriels de ces forfaits.
Il est de plus grands coupables, ce sont ceux qui encouragent,
qui tolrent, qui ordonnent ces faits; ce sont ces malfaiteurs
intellectuels qui propagent dans les esprits des thories funestes et
excitent  la lutte entre le capital et le travail. Voil les grands,
les seuls coupables. Ces thories malsaines ont heurt le sentiment
public dans toute la Belgique.

La lettre de M. Victor Hugo contenait de violentes attaques contre
un gouvernement tranger avec lequel nous entretenons les meilleures
relations. Ce gouvernement tait accus de tous les crimes. Nous
n'avons pas reu de sollicitations. Nous avons des devoirs  remplir.
Notre initiative n'a pas besoin d'tre provoque.

M. Victor Hugo allait plus loin. La lettre contenait un dfi au
gouvernement, aux Chambres,  la souverainet nationale de la
Belgique. M. Hugo, tranger sur notre sol, se posait firement en face
du gouvernement et de la reprsentation nationale, et leur disait:
Vous prtendez que vous ferez telle chose. Eh bien, vous ne le ferez
pas. Je vous en dfie. Moi, Victor Hugo, j'y ferai obstacle. Vous avez
la loi pour vous. J'ai le droit pour moi. _Pro jure contra legem._
C'est ma maxime!

N'est-il pas vrai qu'en prenant cette attitude, M. Victor Hugo, qui
est un exil volontaire, abusait de l'hospitalit?

Oui, M. Victor Hugo est une grande illustration littraire; c'est
peut-tre le plus grand pote du dix-neuvime sicle. Mais plus on est
lev, plus la providence vous a accord de grandes facults, plus
vous devez donner l'exemple du respect des convenances, des lois,
de l'autorit d'un pays qui n'a jamais marchand la protection aux
trangers.

Oui, la Belgique est une terre hospitalire, mais il faut que les
trangers qu'elle accueille sachent respecter les devoirs qui leur
incombent vis--vis d'elle et de son gouvernement.

Le gouvernement, fort de son droit, soucieux de sa dignit, ayant la
conscience de sa responsabilit devant le pays et devant l'Europe, ne
pouvait pas tolrer de tels carts. Vous l'auriez accus de faiblesse
et peut-tre de lchet s'il avait subi un tel outrage.

J'ajoute qu'aprs la lettre de M. Victor Hugo la tranquillit a t
trouble. Vous avez lu dans l'_Indpendance_, crit de la main mme
du fils de M. Hugo, le rcit des scnes qui se sont passes devant la
maison du pote. Je blme ces manifestations. Elles font l'objet d'une
instruction judiciaire. Lorsque les coupables seront dcouverts, la
justice se prononcera. Une enqute est ordonne. Des recherches sont
faites pour arriver  ce rsultat. Mais ces manifestations troublaient
profondment la tranquillit publique.

Des dmarches pour engager M. Victor Hugo  se retirer volontairement
sont restes infructueuses. Le gouvernement a fait signifier un arrt
d'expulsion. Cet arrt sera excut. Le gouvernement croit avoir
rempli un devoir.

Il y avait en jeu une question de scurit publique, de dignit
nationale, de dignit gouvernementale. Le gouvernement a eu recours 
la mesure extrme de l'expulsion. Il soumet avec confiance cet acte
au jugement de tous, et il ne doute pas que l'immense majorit de la
Chambre et du pays ne lui soit acquise. _(Marques d'approbation.)_

M. DEMEUR.--L'opinion qui a t dveloppe et approuve ici et au
snat, cette doctrine, qui est une erreur, consiste  dire que la
lgislation donne au gouvernement le droit de livrer tous les vaincus
de Paris. C'est cette doctrine que rprouve la lettre de M. Victor
Hugo. D'aprs lui, les vaincus sont des hommes politiques. Toute sa
lettre est l. L'insurrection de Paris est un crime, qui ne souffre
pas de circonstances attnuantes; mais j'ajoute: c'est un crime
politique. Et si vous aviez  le poursuivre vous le qualifieriez
ainsi. Je laisse de ct les crimes et dlits de droit commun qui en
sont rsults. Je parle du fait dominant. Il est prvu par la loi
pnale. La guerre civile est un crime politique. Nous avons eu dans
notre pays des tentatives de crimes de ce genre.

Est-ce que nous n'avons pas chez nous des criminels politiques qui ont
t condamns  mort, des hommes qui ont conspir contre la sret
de l'tat, qui ont commis des attentats contre la chose publique?
Pourquoi se rcrier? C'est de l'histoire.

Or, peut-on livrer un homme qui n'a commis aucun crime de droit
commun, mais qui a commis ce crime politique d'adhrer  un
gouvernement qui n'tait pas le gouvernement lgal? Personne n'osera
le soutenir. Ce serait dire le contraire de ce qui a toujours a t
dit. Je ne veux pas attnuer le crime. Je cherche sa qualification,
afin de trouver la rgle de conduite qui doit nous guider en matire
d'extradition.

Des hommes se sont rendus coupables d'incendie, de pillage, de
meurtre. Voil des crimes de droit commun. Pouvez-vous, devez-vous
livrer ces hommes? Je crois qu'il y a ici  distinguer. De deux choses
l'une: ou bien ces faits sont connexes au crime politique principal,
ou bien, ils en sont indpendants. S'ils sont connexes, notre
lgislation dfend d'en livrer les auteurs.

M. VAN OVERLOOP.--Et les assassins des gnraux Lecomte et Clment
Thomas?

M. JOTTRAND.--Ils ne se sont pas mis  50,000 pour assassiner ces
gnraux!

M. DEMEUR.--Ces principes ont dj t tablis  l'occasion de faits
que vous ne rprouvez pas moins que ceux de Paris. Il s'agissait d'un
attentat commis contre un souverain tranger et des personnes de sa
suite. Les frres Jacquin avaient commis des faits connexes  cet
attentat. Leur extradition n'a pu tre accorde. Il a fallu modifier
la loi; mais la loi qu'on a faite confirme ma thse. En effet, la loi
de 1856 n'autorise l'extradition, en cas de faits connexes  un crime
politique, que lorsque ce crime aura t commis ou tent contre un
souverain tranger.

M. D'ANETHAN, ministre des affaires trangres.--Nous n'avons pas 
discuter la loi de 1835. J'examine seulement la question de savoir si
le gouvernement a bien fait d'appliquer la loi.

La loi dit que le gouvernement peut expulser tout individu qui, par sa
conduite, a compromis la tranquillit publique.

Eh bien, M. Hugo a-t-il compromis la tranquillit du pays par cette
lettre qui contenait un dfi insolent? Les faits rpondent  cette
question.

Mais j'ai un dtail  ajouter  la dclaration que j'ai faite au
snat. M. Victor Hugo ayant t appel devant l'administrateur de la
sret publique, ce fonctionnaire lui dit:--Vous devez reconnatre que
vous vous tes mpris sur le sentiment public.--J'ai contre moi
la bourgeoisie, mais j'ai pour moi les ouvriers, et j'ai reu une
dputation d'ouvriers qui a promis de me dfendre. [Note: M. Victor
Hugo n'a pas dit cela.] _(Exclamations sur quelques bancs.)_

Dans ces circonstances, il et t indigne du gouvernement de ne
pas svir. _(Trs bien!)_ Il importe que l'on connaisse bien les
intentions du gouvernement. Ses intentions, les voici: nous ne
recevrons chez nous aucun des hommes ayant appartenu  la Commune,
[Note: La protestation de Victor Hugo a produit ce rsultat, qu'aprs
cette dclaration formelle et solennelle du ministre, le gouvernement
belge, baissant la tte et se dmentant, n'a pas os interdire
l'entre en Belgique  un membre de la Commune, Tridon, qui est mort
depuis  Bruxelles.] et nous appliquerons la loi d'extradition 
tous les hommes qui se sont rendus coupables de vol, d'assassinat ou
d'incendie. (_Marques d'approbation  droite._)

M. COUVREUR.--Messieurs, moi aussi, je me lve, en cette circonstance,
sous l'empire d'une profonde tristesse.

Il ne saurait en tre autrement au spectacle de ce dbordement
d'horreurs qui font reculer la civilisation de dix-huit sicles et
dont les consquences menacent de ne pas s'arrter  nos frontires.

Oui, je le dis avec l'unanimit de cette Chambre, les hommes de la
Commune de Paris qui ont voulu, par la force et l'intimidation,
tablir la domination du proltariat sur Paris, et par Paris sur la
France, ces hommes sont de grands coupables.

Oui, il y avait parmi eux,  ct de fanatiques et d'esprits gars,
de vritables sclrats.

Oui, les hommes qui, de propos dlibr, ont mis le feu aux monuments
et aux maisons de Paris sont des incendiaires, et ceux qui ont
fusill des otages arbitrairement arrts et jugs sont d'abominables
assassins.

Mais si je porte ce jugement sur les vaincus, que dois-je dire des
vainqueurs qui, aprs la victoire, en dehors des excitations de
la lutte, fusillent sommairement, sans examen, sans jugement, par
escouades de 50, de 100 individus, je ne dis pas seulement des
insurgs de tout ge, de tout sexe, pris les armes  la main, mais le
premier venu, qu'une circonstance quelconque, un regard suspect, une
fausse dmarche, une dnonciation calomnieuse.... (_interruption_),
oui, des dlations et des vengeances! dsignent  la fureur des
soldats? (_Interruption._)

M. JOTTRAND.--Brigands contre brigands!

_Des voix  droite._--A l'ordre!

M. LE PRSIDENT.--Les paroles qui viennent d'tre prononces ne sont
pas parvenues jusqu'au bureau....

M. COUVREUR.--J'ai dit....

M. LE PRSIDENT.--Je ne parle pas de vos paroles, monsieur Couvreur.

M. JOTTRAND.--Je demande la parole.

M. COUVREUR.--Ces faits sont dnoncs par la presse qui peut et qui
ose parler, par les journaux anglais.

Lisez ces journaux. Leurs rvlations font frmir. Le _Times_ le dit
avec raison: Paris est un enfer habit par des dmons. Les faits, les
dtails abondent. A les lire, on se demande si le peuple franais est
pris d'un accs de dmence froce ou s'il est dj atteint dans toutes
ses classes de cette pourriture du bas-empire qui annonce la dcadence
des grandes nations.

Cela est dj fort affligeant, mais ce qui le serait bien davantage,
c'est que ces haines, ces rages froces, ces passions surexcites
pussent ragir jusque chez nous. Que la France soit affole de
raction, que les partis monarchiques sment, pour l'avenir, de
nouveaux germes de guerre civile, dplorons-le, mais n'imitons pas;
nous qui ne sommes pas directement intresss dans la lutte, gardons
au moins l'impartialit de l'histoire. Restons matres de nous-mmes
et de notre sang-froid, ne substituons pas l'arbitraire, le bon
plaisir, la passion  la justice et aux lois.

Lorsque, il y a quelques jours, l'honorable M. Dumortier, interpellant
le gouvernement sur ses intentions, disait que les crimes commis
jusqu' ce moment  Paris par les gens de la Commune devaient tre
considrs comme des crimes de droit commun, pas une voix n'a
protest. Mais un point n'avait pas t suffisamment mis en lumire.
J'ai t heureux d'avoir entendu tantt les explications de
l'honorable ministre des affaires trangres, qui a prcis dans quel
sens l'application des lois se ferait; j'ai t heureux d'apprendre
que la Belgique, dans cette circonstance, rglerait sa conduite sur
celle de l'Angleterre, de l'Espagne et de la Suisse, c'est--dire que
l'on examinera chaque cas individuellement....

M. D'ANETHAN, ministre des affaires trangres.--Certainement.

M. COUVREUR.... que l'on jugera les faits; que l'on ne rejettera pas
dans la fournaise des passions surexcites de Versailles ceux qui
viennent nous demander un asile, non parce qu'ils sont coupables, mais
parce qu'ils sont injustement souponns, qu'ils peuvent croire leur
vie et leur libert en pril.

L'expulsion de M. Victor Hugo s'carte de cette politique calme,
humaine, tolrante. Voil pourquoi elle me blesse.

J'y vois une tendance oppose  celle qui s'est manifeste dans la
sance de ce jour. C'est un acte de colre, bien plus que de justice
et de stricte ncessit.

La mesure prise peut-elle se justifier dans les circonstances
spciales o elle s'est produite? Je rponds non sans hsiter.

Je dis plus. J'aime  croire qu'en arrtant ses dernires rsolutions,
le gouvernement ignorait encore les dtails des faits qui se sont
passs sur la place des Barricades, dans la nuit de samedi  dimanche.

Quels sont ces faits, messieurs?

Les premires versions les ont prsents comme une explosion anodine,
naturelle, lgitime du sentiment public: tapage nocturne, charivari,
sifflets, quelques carreaux casss.

Depuis, le fils de M. Victor Hugo a publi, sur ces vnements, une
autre version. Il rsulte de son rcit que la scne nocturne a dur
prs de deux heures.

M. ANSPACH.--C'est un roman.

M. COUVREUR.--C'est ce que la justice aura  dmontrer. Mais ce qui
n'est pas un roman, c'est la frayeur que des femmes et de jeunes
enfants ont prouve. (_Interruption._)

J'en appelle  tous les pres. Si, pendant la nuit, provoqus ou non,
des forcens venaient pousser devant votre porte, messieurs, des cris
de mort, briser des vitres, assaillir la demeure qui abrite le berceau
de vos petits-enfants, diriez-vous aussi: _C'est du roman?_ coutez
donc le tmoignage de M. Franois Hugo, racontant les angoisses de sa
famille.

M. ANSPACH.--Nous avons le tmoignage de M. Victor Hugo lui-mme;
[Note: C'est faux. Publiez-le sign de M. Victor Hugo, on vous en
dfie.] il prouve qu'on a embelli ce rcit.

M. COUVREUR.--C'est  l'enqute judiciaire de le prouver. Je dis donc
que, d'aprs ce rcit, la maison de M. Victor Hugo a t, pendant
cette nuit du samedi au dimanche, l'objet de trois attaques
successives _(interruption)_, qu'un vieillard sans armes, des femmes
en pleurs, des enfants sans dfense ont pu croire leur vie menace; je
dis qu'une mre, une jeune veuve a essay en vain de se faire entendre
des voisins; que des tentatives d'effraction et d'escalade ont eu
lieu; enfin que, par une circonstance bien malheureuse pour les
auteurs de ces scandales,  l'heure mme o ils se commettaient, des
hommes portant une poutre taient arrts dans le voisinage de la
place des Barricades et arrachs aux mains de la police par des
complices accourus  leur secours.

N'est-ce pas l une attaque nocturne bien caractrise? Le
surlendemain, la justice n'tait pas encore intervenue, le procureur
du roi ou ses agents ne s'taient pas encore transports  la maison
de M. Hugo. _(Interruption.)_ Et sauf l'enqute ouverte par le
commissaire de police, ni M. Hugo, ni les membres de sa famille
n'avaient t interrogs sous la foi du serment.

Quels sont les coupables, messieurs?

Sont-ce des hommes appartenant aux classes populaires qui venaient
ainsi prendre en main, contre M. Hugo, la cause du gouvernement
attaqu par lui? C'est peu probable. La lettre qui a motiv les
dmonstrations avait paru le matin mme.

Il faut plus de temps pour qu'une motion populaire vraiment spontane
puisse se produire.

Lorsque j'ai reu, pour ma part, la premire nouvelle de ces
regrettables vnements, j'ai cru que les rfugis franais pouvaient
en tre les principaux auteurs, et j'tais presque tent de les
excuser, tant sont grands les maux de la guerre civile et les
exasprations qu'elle cause. M. Hugo prenait sous sa protection les
assassins de la Commune; il avait demand pour eux les immunits du
droit de l'asile; donc il tait aussi coupable qu'eux. Ainsi raisonn
la passion.

Mais, s'il faut en croire la rumeur publique, ce ne sont ni des
franais, ni des proltaires amis de l'ordre qui sont les auteurs
de ces scnes de sauvagerie dnonces par la lettre de M. Franois-
Victor Hugo. Ce sont des meutiers en gants jaunes, des proltaires de
l'intelligence et de la morale, qui ont montr aux vrais proltaires
comment on casse les vitres des bourgeois. Les imprudents! ils en
sont encore  se vanter de ce qu'ils ont fait! Et leurs compagnons
de plaisir s'en vont regrettant tout haut de ne pas s'tre trouvs
 l'endroit habituel de leurs rendez-vous, o a t complote cette
bonne farce; une farce qui a failli tuer un enfant!

C'est un roman, dit-on, ce sont des exagrations, et la victime en
a t le premier auteur. Soit. O est l'enqute? O est l'examen
contradictoire? Vous voulez punir des violences coupables, et vous
commencez par loigner les tmoins; vous cartez ceux dont les
dpositions doivent contrler les recherches de vos agents.

Ah! vous avez fait appeler M. Victor Hugo  la sret publique pour
l'engager  quitter le pays. Ne deviez-vous pas, au contraire,
l'obliger  rester? Son tmoignage, le tmoignage des gens de sa
maison, ne sont-ils pas indispensables au procs que vous voulez
intenter? _(Interruption.)_

Voil ce qu'exigeait la justice; voil ce qu'exigeait la rparation
des troubles dplorables qui ont eu lieu.

Savez-vous, messieurs, ce que peut tre la consquence de l'expulsion,
dans les conditions o elle se fait? Si, par hasard, la rumeur
publique dit vrai, si les hommes qu'elle dsigne appartiennent  votre
monde,  votre parti, s'ils appartiennent  la jeunesse dore qui
hante vos salons, savez-vous ce qu'on dira? On dira que les coupables
vous touchaient de trop prs; que vous ne les dcouvrirez pas parce
que vous ne voulez pas les dcouvrir; que vous avez un intrt
politique  masquer leur faute,  empcher leurs noms d'tre connus,
leurs personnes d'tre frappes par la justice.

Aujourd'hui vous avez mis tous les torts de votre ct. L'accus
d'hier sera la victime demain. Les rapports non contrls de la sret
publique et des agents de police auront beau dire le contraire; pour
le public du dehors, la version vritable, authentique, celle qui fera
foi devant l'histoire, sera la version du pote que vous avez expuls
le lendemain du jour o il a pu croire sa vie menace.

Voil pourquoi je regrette la mesure qui a t prise; voil pourquoi
je dclare que vous avez manqu d'intelligence et de tact politique.

M. JOTTRAND.--Messieurs, excit par l'injustice incontestable de
quelques-unes des interruptions parties des bancs de la droite, j'ai
prononc ces paroles: Brigands contre brigands! Vous avez,  ce
propos, monsieur le prsident, prononc quelques mots que je n'ai pas
compris. Je dois m'expliquer sur le sens de mon exclamation.

M. LE PRSIDENT.--Permettez. Avant que vous vous expliquiez, je tiens
 dire ceci: les paroles que vous reconnaissez avoir prononces, je
ne les avais pas entendues. Aux demandes de rappel  l'ordre, j'ai
rpondu que je ne pouvais le prononcer sans connatre les expressions
dont vous vous tiez servi....

D'aprs la dclaration que vous venez de faire, vous auriez appel
_brigands_ les reprsentants de la force lgitime.

M. JOTTRAND.--Monsieur le prsident, ces paroles sont sorties de ma
bouche au moment o mon honorable collgue, M. Couvreur, venait de
fltrir ceux qui, aprs la victoire et de sang-froid, excutent leurs
prisonniers en masse et sans jugement. Je me serais tu, si  ce
moment, si, de ce ct, n'taient parties des protestations contre
l'indignation de mon collgue, protestations qui ne pouvaient avoir
d'autre sens que l'approbation des actes horribles qui continuent  se
passer en France.

Ces paroles, vous le comprenez, ne s'appliquaient pas, dans ma pense,
 ces dfenseurs nergiques, rsolus et dvous du droit et de la
lgalit qui, prvoyant l'ingratitude du lendemain, la montrant dj
du doigt, la proclamant comme attendue par eux, n'en ont pas moins
continu  se dvouer  la tche pnible qu'ils accomplissaient; ces
paroles, dans ma pense, ne s'appliquaient pas  ces soldats esclaves
de leur devoir, agissant dans l'ardeur du combat; elles s'appliquaient
uniquement  ceux dont j'ai rappel les actes. Et ces actes, suis-je
seul  les fltrir?

N'entendons-nous pas,  Versailles mme, des voix amies de l'ordre,
des hommes qui ont toujours dfendu dans la presse l'ordre et la
lgalit, ne les voyons-nous pas protester contre les horreurs qui
se commettent sous leurs yeux? ne voyons-nous pas toute la presse
franaise rclamer la constitution immdiate de tribunaux rguliers et
la cessation de toutes ces horreurs?

Voici ce que disait le _Times_, faisant, comme moi, la part gale aux
deux partis en lutte:

Des deux parts galement, nous arrive le bruit d'actes incroyables
d'assassinat et de massacre. Les insurgs ont accompli autant qu'il
a t en leur pouvoir leurs menaces contre la vie de leurs otages et
sans plus de piti que pour toutes leurs autres menaces. L'archevque
de Paris, le cur Deguerry, l'avocat Chaudey, en tout soixante-huit
victimes sont tombes sous leurs coups. Ce massacre d'hommes
distingus et inoffensifs est un de ces crimes qui ne meurent point
et qui souillent  jamais la mmoire de leurs auteurs. Mais, dans
l'esprit de carnage et de haine qu'il rvle, les communistes ne
semblent gure pires que leurs antagonistes.

Il est presque ridicule, de la part de M. Thiers, de venir dnoncer
les insurgs pour avoir fusill un officier captif au mpris des lois
de la guerre.

Les lois de la guerre! Elles sont douces et chrtiennes, compares
aux lois inhumaines de vengeance, en vertu desquelles les troupes de
Versailles ont, pendant ces six derniers jours, fusill et dchiquet
 coups de bayonnette des prisonniers, des femmes et des enfants!

Nous n'avons pas un mot  dire en faveur de ces noirs coquins, qui,
videmment, ont prmdit la destruction totale de Paris, la mort par
le feu de sa population et l'anantissement de ses trsors. Mais si
des soldats se transforment eux-mmes en dmons pour attaquer des
dmons, est-il tonnant de voir le caractre dmoniaque de la lutte
redoubler?

La fureur a attis la fureur, la haine a envenim la haine, jusqu'
ne plus faire des plus sauvages passions du coeur humain qu'un immense
et inextinguible brasier.

Voil, messieurs, les sentiments qu'inspire  l'opinion anglaise ce
qui se passe  Paris; voil les sentiments sous l'empire desquels j'ai
rpondu tantt aux interruptions de la droite.

Je n'ai voulu fltrir que des actes qui seront  jamais fltris dans
l'histoire comme le seront ceux des insurgs eux-mmes.

Je passe  l'expulsion de Victor Hugo. Je n'en dirai qu'un mot, si on
veut me laisser la parole en ce moment.

Si j'tais sr de l'exactitude de la conversation que M. le ministre
des affaires trangres nous a rapporte, comme ayant eu lieu entre M.
l'administrateur de la sret publique et M. Victor Hugo, je dclare
que je ne voterais point l'ordre du jour qui d'abord avait mes
sympathies.

On rpand partout dans la presse, pour terrifier nos populations,
le bruit d'une vaste conspiration dont on aurait saisi les preuves
matrielles sur des cadavres de membres de la Commune, conspiration
ayant pour but de traverser avec l'arme insurrectionnelle le
territoire occup par les troupes prussiennes, afin de porter en
Belgique les restes de la Commune expirante, et de l'y ranimer 
l'aide des sympathies qu'elle excite prtendument chez nos classes
ouvrires.

Je ne crois pas  cette conspiration, et je ne crois pas non plus
aux paroles que l'on prte  M. Hugo dans son entretien avec M.
l'administrateur de la sret publique. _(Interruption.)_

M. le ministre des affaires trangres les a-t-il entendues?
Ne peut-on, au milieu des passions du moment, au milieu des
proccupations qui hantent lgitimement, je le veux bien, l'esprit des
ministres et de leurs fonctionnaires, se tromper sur certains dtails?

Avez-vous un interrogatoire de M. Victor Hugo?

N. D'ANETHAN, ministre des affaires trangres.--Oui. [Note: C'est
faux]

M. JOTTRAND.--...Sign de lui? Avez-vous la preuve que, pour le
triomphe de sa personnalit, il ait t prt  plonger notre pays dans
l'abme de la lutte entre classes?

Si vous pouviez fournir cette preuve, je dclarerais que l'expulsion a
t mrite. Mais cette preuve, vous ne pouvez nous la donner; je
me dfie de vos paroles, et, en consquence, je voterai l'ordre du
jour.--

A la suite de cette discussion dans laquelle le ministre et le
bourgmestre ont reproduit leurs affirmations mensongres, dont ferait
justice l'enqute judiciaire lude par le gouvernement belge, la
Chambre a vot sur l'ordre du jour propos par M. Defuisseaux.

Elle l'a rejet  la majorit de 81 voix contre 5.

Ont vot pour:

    MM. Couvreur.
    Defuisseaux.
    Demeur.
    Guillery.
    Jottrand.

       *       *       *       *       *

A M. LE RDACTEUR DE L'_Indpendance belge_.

Bruxelles, 1er juin 1871.

Monsieur,

Je viens de lire la sance de la Chambre. Je remercie les hommes
loquents qui ont dfendu, non pas moi qui ne suis rien, mais la
vrit qui est tout. Quant  l'acte ministriel qui me concerne,
j'aurais voulu garder le silence. Un expuls doit tre indulgent. Je
dois rpondre cependant  deux paroles, dites l'une par le ministre,
l'autre par le bourgmestre. Le ministre, M. d'Anethan, aurait, d'aprs
le compte rendu que j'ai sous les yeux, donn lecture du procs-verbal
d'un entretien _sign par moi_. Aucun procs-verbal ne m'a t
communiqu, et je n'ai rien sign. Le bourgmestre, M. Anspach, a dit
du rcit des faits publi par mon fils: _C'est un roman_. Ce rcit est
la pure et simple vrit, plutt attnue qu'aggrave. M. Anspach n'a
pu l'ignorer. Voici en quels termes j'ai annonc le fait aux divers
fonctionnaires de police qui se sont prsents chez moi: Cette nuit,
une maison, la mienne, habite par quatre femmes et deux petits
enfants, a t violemment attaque par une bande poussant des cris
de mort et cassant les vitres  coups de pierres, avec tentative
d'escalade du mur et d'effraction de la porte. Cet assaut, commenc 
minuit et demi, a fini  deux heures un quart, au point du jour. Cela
se voyait, il y a soixante ans, dans la fort Noire; cela se voit
aujourd'hui  Bruxelles.

Ce fait est un crime qualifi. A six heures du matin, le procureur du
roi devait tre dans ma maison; l'tat des lieux devait tre constat
judiciairement, l'enqute de justice en rgle devait commencer, cinq
tmoins devaient tre immdiatement entendus, les trois servantes, Mme
Charles Hugo et moi. Rien de tout cela n'a t fait. Aucun magistrat
instructeur n'est venu; aucune vrification lgale des dgts, aucun
interrogatoire. Demain toute trace aura  peu prs disparu, et
les tmoins seront disperss; l'intention de ne rien voir est ici
vidente. Aprs la police sourde, la justice aveugle. Pas une
dposition n'a t judiciairement recueillie; et le principal tmoin,
qu'avant tout on devait appeler, on l'expulse.

Cela dit, je pars.

VICTOR HUGO.


7

A MM. COUVREUR, DEFUISSEAUX, DEMEUR, GUILLERY, JOTTRAND,
_reprsentants du peuple belge._

Luxembourg, 2 juin 1871.

Messieurs,

Je tiens  vous remercier publiquement; non pas en mon nom, car que
suis-je dans de si grandes questions? mais au nom du droit, que vous
avez voulu maintenir, et au nom de la vrit, que vous avez voulu
claircir. Vous avez agi comme des hommes justes.

L'offre d'asile qu'a bien voulu me faire, en nobles et magnifiques
paroles, l'loquent promoteur de l'interpellation, M. Defuisseaux, m'a
profondment touch. Je n'en ai point us. Dans le cas o les pluies
de pierre s'obstineraient  me suivre, je ne voudrais pas les attirer
sur sa maison.

J'ai quitt la Belgique. Tout est bien.

Quant au fait en lui-mme, il est des plus simples.

Aprs avoir fltri les crimes de la Commune, j'avais cru de mon devoir
de fltrir les crimes de la raction. Cette galit de balance a
dplu.

Rien de plus obscur que les questions politiques compliques de
questions sociales. Cette obscurit, qui appelle l'enqute et qui
quelquefois embarrasse l'histoire, est acquise aux vaincus de tous les
partis, quels qu'ils soient; elle les couvre en ce sens qu'elle veut
l'examen. Toute cause vaincue est un procs  instruire. Je pensais
cela. Examinons avant de juger, et surtout avant de condamner, et
surtout avant d'excuter. Je ne croyais pas ce principe douteux. Il
parat que tuer tout de suite vaut mieux.

Dans la situation o est la France, j'avais pens que le gouvernement
belge devait laisser sa frontire ouverte, se rserver le droit
d'examen inhrent au droit d'asile, et ne pas livrer indistinctement
les fugitifs  la raction franaise, qui les fusille indistinctement.

Et j'avais joint l'exemple au prcepte en dclarant que, quant  moi,
je maintenais mon droit d'asile dans ma maison, et que, si mon ennemi
suppliant s'y prsentait, je lui ouvrirais ma porte. Cela m'a valu
d'abord l'attaque nocturne du 27 mai, ensuite l'expulsion en rgle.
Ces deux faits sont dsormais connexes. L'un complte l'autre; le
second protge le premier. L'avenir jugera.

Ce ne sont pas l des douleurs, et je m'y rsigne aisment. Peut-tre
est-il bon qu'il y ait toujours un peu d'exil dans ma vie.

Du reste, je persiste  ne pas confondre le peuple belge avec le
gouvernement belge, et, honor d'une longue hospitalit en Belgique,
je pardonne au gouvernement et je remercie le peuple. VICTOR HUGO.


8

En prsence des falsifications catholiques et doctrinaires, M. Victor
Hugo a adress cette dernire lettre  l'_Indpendance belge:_

Luxembourg, 6 juin 1871.

Monsieur,

Permettez-moi de rtablir les faits.

Le 25 mai, au nom du gouvernement belge. M. d'Anethan dit:

Je puis donner  la Chambre l'assurance que le gouvernement saura
remplir son devoir avec la plus grande fermet et avec la plus grande
vigilance; il usera des pouvoirs dont il est arm _pour empcher
l'invasion sur le sol de la Belgique_ de ces gens qui mritent  peine
le nom d'hommes et qui devraient _tre mis au ban_ de toutes les
nations civilises. _(Vive approbation sur tous les bancs.}_

_Ce ne sont pas des rfugis politiques_; nous ne devons pas les
considrer comme tels.

C'est la frontire ferme. C'est le refus d'examen.

C'est contre cela que j'ai protest, dclarant qu'il fallait _attendre
avant de juger_, et que, quant  moi, si le gouvernement supprimait le
droit d'asile en Belgique, je le maintenais dans ma maison.

J'ai crit ma protestation le 26, elle a t publie le 27; le 27,
dans la nuit, ma maison tait attaque; le 30 j'tais expuls.


Le 31, M. d'Anethan a dit:

Chaque cas spcial sera examin, et lorsque les faits ne rentreront
pas dans le cadre de la loi, la loi ne sera pas applique. Le
gouvernement ne veut que l'excution de la loi.

Ceci, c'est la frontire ouverte. C'est l'examen admis. C'est ce que
je demandais.

Qui a chang de langage? est-ce moi? Non, c'est le ministre belge.

Le 25 il ferme la frontire, le 27 je proteste, le 31 il la rouvre.

Il m'a expuls, mais il m'a obi.

L'asile auquel ont droit en Belgique les vaincus politiques, je l'ai
perdu pour moi, mais gagn pour eux.

Cela me satisfait.

Recevez, monsieur, l'assurance de mes sentiments distingus.

VICTOR HUGO.

       *       *       *       *       *

Depuis le dpart de M. Victor Hugo, les journaux libraux belges ont
dclar, en mettant le gouvernement belge au dfi de dmentir le fait,
qu'un des chefs de la bande nocturne de la place des Barricades tait
M. Kervyn de Lettenhove, fils du ministre de l'intrieur.

Ce fait n'a pas t dmenti.

En outre, ils ont annonc que M. Anspach, le bourgmestre de Bruxelles,
venait d'tre nomm par le gouvernement franais commandeur de la
Lgion d'honneur.

       *       *       *       *       *

_Dnoment de l'incident belge._

(Voir les notes.)




VI

VIANDEN


Quand M. Victor Hugo, expuls de Belgique, est arriv dans le
Luxembourg,  Vianden, la socit chantante des travailleurs de
Vianden, qui se nomme _la Lyre ouvrire_, lui a donn une srnade. M.
Victor Hugo a remerci en ces termes:

Mes amis de Vianden,

Vous drangez un peu une ide que je m'tais faite. Cette anne o
nous sommes avait commenc pour moi par une ovation, et elle venait de
finir par tout le contraire. Cela ne me dplaisait pas; la hue est
le correctif de l'applaudissement, la Belgique m'avait rendu ce petit
service; et, au point de vue philosophique o tout homme de mon ge
doit se placer, je trouvais bon que l'acclamation de Paris et pour
contre-poids la lapidation de Bruxelles. Vous avez troubl cet
quilibre, vous renouvelez autour de moi, non ce qu'a fait Bruxelles,
mais ce qu'a fait Paris; et cela ne ressemble pas du tout  une hue.
L'anne va donc finir pour moi comme elle a commenc, par une effusion
de bienvenue populaire.

Eh bien, dcidment je ne m'en plains pas.

Je vois  votre tte une noble intelligence, M. Paly Strasser, votre
bourgmestre. C'est un artiste en mme temps qu'un homme politique.
Vianden vit en lui;, dput et bourgmestre, il en est l'incarnation.
Dans cette ville il est plus que le magistrat, il est l'me.

Je vous flicite en lui et je le flicite en vous.

Oui, votre cordiale bienvenue m'est douce.

Vous tes des hommes des champs, et parmi vous il y a des hommes
d'tude, car j'aperois plusieurs matres d'cole. C'est l un beau
mlange. Cette runion est un chantillon du vrai groupe humain qui
se compose de l'ouvrier matriel et de l'ouvrier moral, et qui rsume
toute la civilisation dans l'embrassement du travail et de la pense.

J'aime ce pays; c'est la cinquime fois que j'y viens. Les autres
annes, j'y tais attir par ma propre rverie et par la pente
que j'ai en moi vers les beaux lieux qui sont des lieux sauvages.
Aujourd'hui j'y suis chass par un coup de vent; ce coup de vent, je
le remercie.

Il me replace au milieu de vous.

Agriculteurs et travailleurs, je vous ressemble; votre socit
s'appelle _la Lyre ouvrire_, quel nom touchant et cordial! Au fond,
vous et moi, nous faisons la mme chose. Je creuse aussi moi un
sillon, et vous dites un hymne aussi vous. Vous chantez comme moi, et
comme vous je laboure. Mon sillon, c'est la dure glbe humaine; ma
charrue, c'est mon esprit.

Vous venez de chanter des choses trs belles. De nobles et charmantes
femmes sont ici prsentes, j'ai vu des larmes dans leurs yeux. Ne vous
tonnez pas si, en vous remerciant, il y a un peu de tremblement dans
ma voix. Depuis quelque temps je suis plus accoutum aux cris de
colre qu'aux chants du coeur, et ce que les colres ne peuvent faire,
la sympathie le fait. Elle m'meut.

Oui, j'aime ce pays de Vianden. Cette petite ville est une vraie
figure du progrs; c'est un raccourci de toute l'histoire. La nature a
commenc par la doter; elle a donn au hameau naissant un climat sain,
une rivire vivifiante, une bonne terre, des coteaux pour la vigne,
des montagnes pour la fort. Puis, ce que la nature avait donn, la
fodalit l'a pris. La fodalit a pris la montagne et y a mis un
donjon, elle a pris la fort et y a mis des bandits, elle a pris la
rivire et l'a barre d'une chane, elle a pris la terre et a mang la
moisson, elle a pris la vigne et a bu le vin. Alors la rvolution de
France est venue; car, vous savez, c'est de France que viennent les
clarts, c'est de France que viennent les dlivrances. _(Oui! oui!)_
La rvolution franaise a dlivr Vianden. Comment? en tuant le
donjon. Tant que le chteau a vcu, la ville a t morte. Le jour o
le donjon est mort, le peuple est n. Aujourd'hui, dans son paysage
splendide que viendra visiter un jour toute l'Europe, Vianden se
compose de deux choses galement consolantes et magnifiques, l'une
sinistre, une ruine, l'autre riante, un peuple.

Tout  l'heure, amis, pendant qu'autour de moi vous chantiez,
j'coutais. Un de vos chants m'a saisi. Il m'a remu entre tous, je
crois l'entendre encore. Laissez-moi vous le raconter  vous-mmes.

L'orchestre se taisait. Il n'y avait pas d'instruments. La voix
humaine avait seule la parole.

Un de vous, que j'aperois et que je salue de la main, tait debout
 part et comme en dehors du groupe; mais dans la nuit et sous les
arbres on le distinguait  peine. On l'entendait.

Qui entendait-on? on ne savait. C'tait solennel et grand.

Une voix grave parlait dans l'ombre, puis s'interrompait, et les
autres voix rpondaient. Toutes les voix qui taient ensemble
taient basses, et la voix qui tait seule tait haute. Rien de plus
pathtique. On et dit un esprit enseignant une foule.

La mlope tait majestueuse. Les paroles taient en allemand; je
ne comprenais pas les paroles, mais je comprenais le chant. Il me
semblait que j'en avais une traduction dans l'me. J'coutais ce grand
dialogue d'un archange avec une multitude; ce respectueux chuchotement
des peuples rpondant aux divines explications d'un gnie. Il y avait
comme un frmissement d'ailes dans la vibration auguste de la voix
solitaire. C'tait plus qu'un verbe humain. C'tait comme une voix de
la fort, de la nature et de la nuit donnant  l'homme,  tous
les hommes, hlas! puiss de fatigue, accabls de rancunes et de
vengeances, saturs de guerre et de haine, les grands conseils de la
srnit ternelle.

Et au-dessus de tous les fronts inclins, au milieu de tous nos
deuils, de toutes nos plaies, de toutes nos inimitis, cela venait du
ciel, et c'tait l'immense reproche de l'amour.

Amis, la musique est une sorte de rve. Elle propose  la pense on ne
sait quel problme mystrieux. Vous tes venus  moi chantant; ce
que vous avez chant je le parle. Vous m'avez apport cette nigme,
l'Harmonie, et je vous en donne le mot: Fraternit.

Mes amis, emplissons nos verres. Au-dessus des empereurs et des rois,
je bois  l'harmonie des peuples et  la fraternit des hommes.




VII

LECTIONS DU 2 JUILLET 1871


M. Victor Hugo tait absent de Paris lors des lections de juillet,
faites sous l'tat de sige, sans presse libre et sans runions
publiques; du reste vicies, selon lui, par deux mesures,
l'incarcration en masse et la radiation arbitraire, qui avaient
cart du vote environ 140,000 lecteurs.

       *       *       *       *       *

PARIS.--VOTE DU 2 JUILLET

VICTOR HUGO: 57,854 VOIX.


CONCLUSION

De ce recueil de faits et de pices, livr sans rflexions  la
conscience de tous, il rsulte ceci:

Aprs une absence de dix-neuf ans moins trois mois, je suis rentr
dans Paris le 5 septembre 1870; pendant les cinq mois qu'a dur le
sige, j'ai fait mes efforts pour aider  la dfense et pour maintenir
l'union en prsence de l'ennemi; je suis rest dans Paris jusqu'au 13
fvrier; le 13 fvrier, je suis parti pour Bordeaux; le 15, j'ai pris
sance  l'Assemble nationale; le 1er mars, j'ai parl contre le
trait de paix, qui nous cote deux provinces et cinq milliards; le 2,
j'ai vot contre ce trait; dans la runion de la gauche radicale, le
3 mars, j'ai propos un projet de rsolution, que la runion a adopt
 l'unanimit et qui, s'il et pu tre prsent en temps utile et
adopt par l'Assemble, et tabli la permanence des reprsentants
de l'Alsace et de la Lorraine sur leurs siges jusqu'au jour o ces
provinces redeviendront franaises de fait comme elles le sont de
droit et de coeur; dans le onzime bureau, le 6 mars, j'ai conseill 
l'Assemble de siger  Paris, et j'ai indiqu les dangers du refus de
rentrer; le 8 mars, je me suis lev pour Garibaldi mconnu et insult,
et, l'Assemble m'ayant fait l'honneur de me traiter comme lui, j'ai
comme lui donn ma dmission; le 18 mars, j'ai ramen  Paris mon
fils, mort subitement le 13, j'ai remerci le peuple, qui, bien qu'en
pleine motion rvolutionnaire, a voulu faire cortge  ce cercueil;
le 21 mars, je suis parti pour Bruxelles, o la tutelle de deux
orphelins et la loi qui rgle les liquidations de communaut
exigeaient ma prsence; de Bruxelles, j'ai combattu la Commune
 propos de l'abominable dcret des otages et j'ai dit: _Pas de
reprsailles;_ j'ai rappel  la Commune les principes, et j'ai
dfendu la libert, le droit, la raison, l'inviolabilit de la vie
humaine; j'ai dfendu la Colonne contre la Commune et l'Arc de
triomphe contre l'Assemble; j'ai demand la paix et la conciliation,
j'ai jet contre la guerre civile un cri indign; le 26 mai, au moment
o la victoire se dcidait pour l'Assemble, le gouvernement belge
ayant mis hors la loi les vaincus, qui taient les hommes mmes
que j'avais combattus, j'ai rclam pour eux le droit d'asile, et,
joignant l'exemple au prcepte, j'ai offert l'asile dans ma maison; le
27 mai, j'ai t attaqu la nuit chez moi par une bande dont faisait
partie le fils d'un membre du gouvernement belge; le 29 mai, j'ai t
expuls par le gouvernement belge; en rsum j'ai fait mon devoir,
rien que mon devoir, tout mon devoir; qui fait son devoir est
habituellement abandonn; c'est pourquoi, ayant eu en fvrier dans les
lections de Paris 214,000 voix, je suis surpris qu'il m'en soit rest
en juillet 57,000.

J'en suis profondment touch.

J'ai t heureux des 214,000; je suis fier des 57,000.

(crit  Vianden, en juillet 1871.)



       *       *       *       *       *



DEUXIEME PARTIE


DE L'EXPULSION DE Belgique A L'ENTRE AU SNAT




PARIS



Victor Hugo tait expuls de Belgique; genre de voie de fait qui
n'a d'importance que pour ceux qui la commettent. Les gouvernements
peuvent mettre un homme hors d'un pays, mais ils ne peuvent le mettre
hors du devoir. Ce que Victor Hugo venait de faire en Belgique, il
fallait le continuer en France. Il rentra en France. L'tat de sige,
les conseils de guerre, les dportations, les condamnations  mort,
craient une situation poignante et tragique. Il fallait protger
la libert, dire la vrit, faire justice et rendre justice. Les
gouvernements, tels qu'ils sont aujourd'hui, ne savent pacifier
qu'avec violence; il fallait combattre cette pacification fausse, et
rclamer la pacification vraie. En outre, dans toute cette ombre, la
France s'clipsait; il fallait dfendre la France. Tout bon citoyen
sentait la pression de sa conscience. Le devoir tait imprieux et
urgent. Ajoutons qu'aux devoirs politiques se mlaient les devoirs
littraires.




I

AUX RDACTEURS DU _RAPPEL_

Paris, 31 octobre 1871.


Mes amis,

Le _Rappel_ va reparatre. Avant que je rentre dans ma solitude et
dans mon silence, vous me demandez pour lui une parole. Vous, lutteurs
gnreux, qui allez recommencer le rude effort quotidien de la
propagande pour la vrit, vous attendez de moi, et avec raison, le
serrement de main que l'crivain vtran, absent des polmiques et
tranger aux luttes de la presse, doit  ce combattant de toutes les
heures qu'on appelle le journaliste. Je prends donc encore une fois la
parole dans votre tribune, pour en redescendre aussitt aprs et me
mler  la foule. Je parle aujourd'hui, ensuite je ne ferai plus
qu'couter.

Les devoirs de l'crivain n'ont jamais t plus grands qu' cette
heure.

Au moment o nous sommes, il y a une chose  faire; une seule.
Laquelle?

Relever la France.

Relever la France. Pour qui? Pour la France? Non. Pour le monde. On ne
rallume pas le flambeau pour le flambeau.

On le rallume pour ceux qui sont dans la nuit; pour ceux qui tendent
les mains dans la cave et ttent le mur funeste de l'obstacle; pour
ceux  qui manquent le guide, le rayon, la chaleur, le courage, la
certitude du chemin, la vision du but; pour ceux qui ont de l'ombre
dans leur horizon, dans leur travail, dans leur itinraire, dans leur
conscience; pour ceux qui ont besoin de voir clair dans leur chute ou
dans leur victoire. On rallume le flambeau pour celui mme qui
l'a teint, et qui, en l'teignant, s'est aveugl; et c'est pour
l'Allemagne qu'il faut relever la France.

Oui, pour l'Allemagne. Car l'Allemagne est esclave, et c'est de la
France que lui reviendra la libert.

La lumire dlivre.

Mais pour rallumer le flambeau, pour relever la France, comment s'y
prendre? Qu'y a-t-il  faire?

Cela est difficile, mais simple.

Il faut faire jaillir l'tincelle.

D'o?

De l'me du peuple.

Cette me n'est jamais morte. Elle subit des occultations comme tout
astre, puis, tout  coup, lance un jet de clart et reparat.

La France avait deux grandeurs, sa grandeur matrielle et sa grandeur
morale. Sa puissance matrielle seule est atteinte, sa puissance
intellectuelle est entire. On amoindrit un territoire, non un
rayonnement; jamais un rayon ne rebrousse chemin. La civilisation
connat peu Berlin et continue de se tourner vers Paris. Aprs les
dsastres, voyons le rsultat. Il ne reste plus  la France que ceci:
tous les peuples. La France a perdu deux provinces, mais elle a gard
le monde.

C'est le phnomne d'Athnes, c'est le phnomne de Rome. Et cela
tient  une chose profonde, l'Art. tre la nation de l'idal, c'est
tre la nation du droit; tre le peuple du beau, c'est tre le peuple
du vrai.

tre un colosse n'est rien si l'on n'est un esprit. La Turquie a t
colosse, la Russie l'est, l'empire allemand le sera; normits
faites de tnbres, gants reptiles. Le gant, plus les ailes,
c'est l'archange. La France est suprme parce qu'elle est aile et
lumineuse. C'est parce qu'elle est la grande nation lettre qu'elle
est la grande nation rvolutionnaire. La Marseillaise, qui est sa
chanson, est aussi son pe. 1789 avait besoin de cette prface,
l'Encyclopdie. Voltaire prpare Mirabeau. Otez Diderot, vous n'aurez
pas Danton. Qui et sch ce germe, Rousseau, au commencement du
dix-huitime sicle, et, par contre-coup, sch  la fin cet
autre germe, Robespierre. Corrlations impntrables, mystrieuses
influences, complicits de l'idal avec l'absolu, que le philosophe
constate, mais qui ne sont pas justiciables des conseils de guerre.

Le journal, donc, comme l'crivain, a deux fonctions, la fonction
politique, la fonction littraire. Ces deux fonctions, au fond, n'en
sont qu'une; car sans littrature pas de politique. On ne fait pas de
rvolutions avec du mauvais style. C'est parce qu'ils sont de grands
crivains que Juvnal assainit Rome et que Dante fconde Florence.

Puisque vous me permettez de dire ma pense chez vous, prcisons la
mission du journal, telle que je la comprends  l'heure qu'il est.

Le dix-neuvime sicle, augmentateur logique de la Rvolution
franaise, a engag avec le pass deux batailles, une bataille
politique et une bataille littraire. De ces deux batailles, l'une, la
bataille politique, livre aux reflux les plus contraires, est encore
couverte d'ombre; l'autre, la bataille littraire, est gagne. C'est
pourquoi il faut continuer le combat en politique et le cesser en
littrature. Qui a vaincu et conquis doit pacifier. La paix est la
dette de la victoire.

Donc faisons, au profit du progrs et des ides, la paix littraire.
La paix littraire sera le commencement de la paix morale. Selon moi,
il faut encourager tous les talents, aider toutes les bonnes
volonts, seconder, toutes les tentatives, complter le courage par
l'applaudissement, saluer les jeunes renommes, couronner les vieilles
gloires. En faisant cela, on rehausse la France. Rehausser la France,
c'est la relever. Grand devoir, je viens de le dire.

Ceci, je ne le dis pas pour un journal, ni pour un groupe d'crivains,
je le dis pour la littrature entire. Le moment est venu de renoncer
aux haines et de couper court aux querelles. Alliance! fraternit!
concorde! La France militaire a flchi, mais la France littraire est
reste debout. Ce magnifique ct de notre gloire que l'Europe nous
envie, respectons-le.

Le dnigrement de nous-mmes par nous-mmes est dtestable. L'tranger
en profite. Nos dchirements et nos divisions lui donnent le droit
insolent d'ironie. Quoi! pendant qu'il nous mutile, nous nous
gratignons! Il nous fait pleurer et nous le faisons rire. Cessons
cette duperie. Ni les allemands ni les anglais ne tombent dans cette
faute. Voyez comme ils surfont leurs moindres renommes. Fussent-ils
indigents, ils se dclarent opulents. Quant  nous, qui sommes,
riches, n'ayons pas l'air de pauvres. L o nous sommes vainqueurs,
n'ayons pas une modestie de vaincus. Ne jouons pas le jeu de l'ennemi.
Faisons-lui front de toute notre lumire. Ne diminuons rien de ce
grand sicle littraire que la France ajoute firement  trois
autres. Ce sicle a commenc avec splendeur, il continue avec clat.
Disons-le. Constatons,  l'honneur de notre pays, tous les succs,
les nouveaux comme les anciens. tre bons confrres, c'est tre bons
patriotes.

En parlant ainsi  vous qui tes de si nobles intelligences, je vais
au-devant de votre pense; et, remarquez-le, en donnant ce conseil 
tous les crivains, je suis fidle  l'habitude de ma vie entire.
Jeune, dans une ode adresse  Lamartine, je disais:

    Pote, j'eus toujours un chant pour les potes;
    Et jamais le laurier qui pare d'autres ttes
    N'a jet d'ombre sur mon front.

Donc paix en littrature!--Mais guerre en politique.

Dsarmons o nous pouvons dsarmer, pour mieux combattre l o le
combat est ncessaire.

La rpublique, en ce moment, est attaque, chez elle, en France,
par trois ou quatre monarchies; tout le pass, pass royal, pass
thocratique, pass militaire, prend corps  corps la Rvolution. La
Rvolution vaincra, tt ou tard. Tchons que ce soit tt. Luttons.
N'est-ce pas quelque chose que d'avancer l'heure?

De ce ct encore, relevons la France. France est synonyme de libert.
La Rvolution victorieuse, ce sera la France victorieuse.

Ce qui met le plus la Rvolution en danger, le phnomne artificiel,
mais srieux, qu'il faut surtout combattre, le grand pril, le vrai
pril, je dirai presque le seul pril, le voici: c'est la victoire de
la loi sur le droit. Grce  ce funeste prodige, la Rvolution peut
tre  la merci d'une assemble. La lgalit viciant par infiltration
la vrit et la justice, cela se voit  cette heure presque dans tout.
La loi opprime le droit. Elle l'opprime dans la pnalit o
elle introduit l'irrparable, dans le mariage o elle introduit
l'irrvocable, dans la paternit dforme et parfois fausse par
les axiomes romains, dans l'ducation d'o elle retire l'galit en
supprimant la gratuit, dans l'instruction qui est facultative et qui
devrait tre obligatoire, le droit de l'enfant tant ici suprieur au
droit du pre, dans le travail auquel elle chicane son organisme, dans
la presse dont elle exclut le pauvre, dans le suffrage universel dont
elle exclut la femme. Grave dsordre, l'exagration de la loi. Tout ce
qui est de trop dans la loi est de moins dans le droit.

Les gouvernants, assembles souveraines ou princes, ont de l'apptit
et se font aisment illusion. Rappelons-nous les sous-entendus de
l'assemble de Bordeaux, qui a t depuis l'assemble de Versailles,
et qui n'est pas encore l'assemble de Paris. Cette assemble, dont
j'ai l'honneur de ne plus tre, avait vu le plbiscite du 8 mai et
croyait tout possible par le suffrage universel. Elle se trompait. On
incline aujourd'hui  abuser du pouvoir plbiscitaire. Le gouvernement
direct du peuple par le peuple est, certes, le but auquel il faut
tendre; mais il faut se dfier du plbiscite; avant de s'en servir, il
importe de le dfinir; la politique est une mathmatique, et aucune
force ne doit tre employe sans tre prcise; la longueur du
levier veut tre proportionne  la masse de l'obstacle. Eh bien,
le plbiscite ne saurait soulever le droit, ni le dplacer, ni le
retourner. Le droit prexiste. Il tait avant, il sera aprs. Le droit
existe avant le peuple, comme la morale existe avant les moeurs. Le
droit cre le suffrage universel, le suffrage universel cre la loi.
Voyez l'norme distance qui spare la loi du droit, et l'infriorit
de ce qui est humain devant ce qui est ternel. Tous les hommes runis
ne pourraient pas crer un droit, et moi qui parle j'ai fait dans
ma vie plusieurs centaines de lois. La loi employant le suffrage
universel  dtruire le droit, c'est la fille employant le pre  tuer
l'aeul. Est-il rien de plus monstrueux? Tel est pourtant le rve de
ceux qui s'imaginent qu'on peut mettre la rpublique aux voix, donner
au suffrage universel d'aujourd'hui la souverainet sur le suffrage
universel de demain, et faire supprimer le droit absolu de l'homme par
le caprice momentan de l'individu.

A cette heure, l'antagonisme de la loi et du droit clate. La rvolte
de l'infrieur contre le suprieur est flagrante.

Quel embarras pour les consciences et quoi de plus inquitant que
ceci, le droit et la loi coulant en sens contraire! le droit allant
vers l'avenir, la loi allant vers le pass! le droit charriant les
problmes sociaux, la loi charriant les expdients politiques! ceux-ci
descendant, ceux-l remontant, et  chaque instant le choc! les
problmes, qui sont les tnbres, se heurtant aux expdients, qui sont
la noirceur! De solutions point. Rien de plus redoutable.

Aux questions permanentes s'ajoutent les questions momentanes; les
premires sont pressantes, les secondes sont urgentes. La dissolution
de l'Assemble; l'enqute sur les faits de mars, et aussi sur les
faits de mai et de juin; l'amnistie. Quel labeur pour l'crivain,
et quelle responsabilit! A ct des questions qui menacent, les
questions qui supplient. Les cachots, les pontons, les mains jointes
des femmes et des enfants. Ici la mre, ici les fils et les filles,
l-bas le pre! Les familles coupes en deux, un tronon dans le
grenier, un tronon dans la casemate. 0 mes amis, l'amnistie!
l'amnistie! Voici l'hiver. L'amnistie!

Demandons-la, implorons-la, exigeons-la. Et cela dans l'intrt de
tous. Une gurison locale est une gurison gnrale; la plaie panse
au pied te la fivre du cerveau.

L'amnistie tout de suite! l'amnistie avant tout! Lions l'artre, c'est
le plus press. Disons-le au pouvoir, en ces matires la promptitude
est habilet. On a dj trop hsit, les clmences tardives
aigrissent. Ne vous laissez pas contraindre par la pression souveraine
de l'opinion; faites l'amnistie de gr et non de force, n'attendez
pas. Faites l'amnistie aujourd'hui, elle est pour vous; faites-la
demain, elle est contre vous.

Regardez le pav, il vous conseille l'amnistie. Les amnisties sont des
lavages. Tout le monde en profite.

L'amnistie est aussi bien pour ceux qui la donnent que pour ceux qui
la reoivent. Elle a cela d'admirable qu'elle fait grce des deux
cts.

Mes amis, les pontons sont dvorants. Aprs ceux qui ont pri, je ne
puis me rsigner  en voir prir d'autres.

Nous assistons en ce moment  une chose terrible, c'est le triomphe
de la mort. On croyait la mort vaincue. On la croyait vaincue dans la
loi, on la croyait vaincue dans la diplomatie. On entrevoyait la fin
du coupe-tte et la fin du retre. En 93, une anne de guillotine
avait formidablement rpliqu aux douze sicles de potence, de roue
et d'cartlement de la monarchie, et aprs la rvolution on pouvait
croire l'chafaud puis; puis tait venue une bataille de quinze
ans, et aprs Napolon on pouvait croire la guerre vide. La peine
capitale, abolie dans toutes les consciences, commenait  disparatre
dans les codes; vingt-sept gouvernements, dans l'ancien et le nouveau
continent, l'avaient rature; la paix se faisait dans la loi, et
la concorde naissait entre les nations; les juges n'osaient plus
condamner les hommes  mort par l'chafaud, et les rois n'osaient
plus condamner les peuples  mort par la guerre. Les potes, les
philosophes, les crivains, avaient fait ce travail magnifique.
Les Tyburn et les Montfaucon s'abmaient dans leur honte, et les
Austerlitz et les Rosbach dans leur gloire. Plus de tuerie, ni
juridique, ni militaire; le principe de l'inviolabilit humaine tait
admis. Pour la premire fois depuis six mille ans, le genre humain
avait la respiration libre. Cette montagne, la mort, tait te de
dessus la poitrine du titan. La civilisation vraie allait commencer.
Tout  coup l'an 1870 s'est lev, ayant dans sa main droite l'pe, et
dans sa main gauche la hache. La mort a reparu, Janus pouvantable,
avec ses deux faces de spectre, l'une qui est la guerre, l'autre qui
est le supplice. On a entendu cet affreux cri: Reprsailles! Le talion
imbcile a t voqu par la guerre trangre et par la guerre civile.
Oeil pour oeil, dent pour dent, province pour province. Le meurtre
sous ses deux espces, bataille et massacre, s'est ru d'abord sur
la France, ensuite sur le peuple; des europens ont conu ce projet:
supprimer la France, et des franais ont machin ce crime: supprimer
Paris. On en est l.

Et au lieu de l'affirmation que veut ce sicle, c'est la ngation qui
est venue. L'chafaud, qui tait une larve, est devenu une ralit;
la guerre, qui tait un fantme, est devenue une ncessit. Sa
disparition dans le pass se complique d'une rapparition dans
l'avenir; en ce moment-ci les mres allaitent leurs enfants pour la
tombe; il y a une chance entre la France et l'Allemagne, c'est la
revanche; la mort se nourrit de la mort; on tuera parce qu'on a tu.
Et, chose fatale, pendant que la revanche se dresse au dehors, la
vengeance se dresse au dedans. La vindicte, si vous voulez. On a fait
ce progrs, adosser les patients  un mur au lieu de les coucher sur
une planche, et remplacer la guillotine par la mitrailleuse. Et tout
le terrain qu'on croyait gagn est perdu, et le monstre qu'on croyait
vaincu est victorieux, et le glaive rgne sous sa double forme, hache
du bourreau, pe du soldat; de sorte qu' cette minute sinistre o
le commerce rle, o l'industrie prit, o le travail expire, o la
lumire s'teint, o la vie agonise, quelque chose est vivant, c'est
la mort.

Ah! affirmons la vie! affirmons le progrs, la justice, la libert,
l'idal, la bont, le pardon, la vrit ternelle! A cette heure la
conscience humaine est  ttons; voil ce que c'est que l'clipse de
la France. A Bruxelles, j'ai pouss ce cri: Clmence! et l'on m'a jet
des pierres. Affirmons la France. Relevons-la. Rallumons-la. Rendons
aux hommes cette lumire. La France est un besoin de l'univers. Nous
avons tous, nous franais, une tendance  tre plutt hommes que
citoyens, plutt cosmopolites que nationaux, plutt frres de l'espce
entire que fils de la race locale; conservons cette tendance, elle
est bonne; mais rendons-nous compte que la France n'est pas une patrie
comme une autre, qu'elle est le moteur du progrs, l'organisme de la
civilisation, le pilier de l'ensemble humain, et, que lorsqu'elle
flchit, tout s'croule. Constatons cet immense recul moral des
nations correspondant aux pas qu'a faits la France en arrire;
constatons la guerre revenue, l'chafaud revenu, la tuerie revenue,
la mort revenue, la nuit revenue; voyons l'horreur sur la face des
peuples; secourons-les en restaurant la France; resserrons entre nous
franais le lien national, et reconnaissons qu'il y a des heures o la
meilleure manire d'aimer la patrie, c'est d'aimer la famille, et o
la meilleure manire d'aimer l'humanit, c'est d'aimer la patrie.

VICTOR HUGO.




II

A M. LON BIGOT

AVOCAT DE MAROTEAU


Paris, 5 novembre 1871.

Monsieur,

J'ai lu votre mmoire; il est excellent, j'applaudis  vos gnreux
efforts. L'adhsion que vous dsirez de moi, vous l'avez entire. Je
vais mme plus loin que vous.

La question que vous voyez en lgiste, je la vois en philosophe.
Le problme que vous lucidez si parfaitement, et avec une logique
loquente, au point de vue du droit crit, est clair pour moi d'une
lumire plus haute et plus complte encore par le droit naturel. A une
certaine profondeur, le droit naturel se confond avec le droit social.

Vous plaidez pour Maroteau, pour ce jeune homme, qui, pote  dix-sept
ans, soldat patriote  vingt ans, a eu, dans le funbre printemps de
1871, un accs de fivre, a crit le cauchemar de cette fivre, et
aujourd'hui, pour cette page fatale, va,  vingt-deux ans, si l'on
n'y met ordre, tre fusill, et mourir avant presque d'avoir vcu. Un
homme condamn  mort pour un article de journal, cela ne s'tait pas
encore vu. Vous demandez la vie pour ce condamn.

Moi, je la demande pour tous. Je demande la vie pour Maroteau; je
demande la vie pour Rossel, pour Ferr, pour Lullier, pour Crmieux;
je demande la vie pour ces trois malheureuses femmes, Marchais,
Sutens et Papavoine, tout en reconnaissant que, dans ma faible
intelligence, il est prouv qu'elles ont port des charpes rouges,
que Papavoine est un nom effroyable, et qu'on les a vues dans les
barricades, pour combattre, selon leurs accusateurs, pour ramasser les
blesss, selon elles. Une chose m'est prouve encore, c'est que l'une
d'elles est mre et que, devant son arrt de mort, elle a dit: _C'est
bien, mais qui est-ce qui nourrira mon enfant?_

Je demande la vie pour cet enfant.

Laissez-moi m'arrter un instant.

_Qui est-ce qui nourrira mon enfant?_ Toute la plaie sociale est
dans ce mot. Je sais que j'ai t ridicule la semaine dernire en
demandant, en prsence des malheurs de la France, l'union entre les
franais, et que je vais tre ridicule cette semaine en demandant la
vie pour des condamns. Je m'y rsigne. Ainsi voil une mre qui va
mourir, et voil un petit enfant qui va mourir aussi, par contre-coup.
Notre justice a de ces russites. La mre est-elle coupable? Rpondez
oui ou non. L'enfant l'est-il? Essayez de rpondre oui.

Je le dclare, je suis troubl  l'ide de cette innocence qui va tre
punie de nos fautes; la seule excuse de la pnalit irrparable, c'est
la justesse; rien n'est sinistre comme la loi frappant  ct. La
justice humaine tarissant brusquement les sources de la vie aux lvres
d'un enfant tonne la justice divine; ce dmenti donn  l'ordre au
nom de l'ordre est trange; il n'est pas bon que nos chtifs codes
transitoires et nos sentences myopes d'ici-bas indignent l-haut les
lois ternelles; on n'a pas le droit de frapper la mre quand on
frappe en mme temps l'enfant. Il me semble entendre la profonde voix
de l'inconnu dire aux hommes: _Eh bien, qu est-ce que vous faites donc
l_? Et je suis inquiet quand je vois se tourner avec stupeur vers la
socit le sombre regard de la nature.

Je quitte ce petit condamn, et je reviens aux autres.

Aux yeux de ceux  qui l'apparence de l'ordre suffit, les arrts de
mort ont un avantage; c'est qu'ils font le silence. Pas toujours. Il
est prilleux de produire violemment un faux calme. Les excutions
politiques prolongent souterrainement la guerre civile.

Mais on me dit:--Ces tres misrables, dont la mise  mort vous
proccupe, n'ont rien  voir avec la politique, l-dessus tout le
monde est d'accord; ce sont des dlinquants vulgaires, coupables de
mfaits ordinaires, prvus par la loi pnale de tous les temps.

Entendons-nous.

Que tout le monde soit d'accord sur l'excellence de ces condamnations,
peu m'importe. Quand il s'agit de juger un ennemi, mettons-nous en
garde contre les consentements furieux de la foule et contre les
acclamations de notre propre parti; examinons autour de nous l'tat de
rage, qui est un tat de folie; ne nous laissons pas pousser mme vers
les svrits que nous souhaitons; craignons la complaisance de la
colre publique. Dfions-nous de certains mots, tels que _dlits
ordinaires, crimes communs_, mots souples et faciles  ajuster  des
sentences excessives; ces mots-l ont l'inconvnient d'tre commodes;
en politique, ce qui est commode est dangereux. N'acceptons pas les
services que peuvent rendre des dfinitions mal faites; l'lasticit
des mots correspond  la lchet des hommes. Cela obit trop.

Confondre Marat avec Lacenaire est ais et mne loin.

Certes, la Chambre introuvable, je parle de celle de 1815, si elle ft
arrive vingt ans plus tt, et si le hasard l'et faite victorieuse de
la Convention, aurait trouv d'excellentes raisons pour dclarer la
rpublique sclrate; 1815 et dclar 93 justiciable de la pnalit
ordinaire; les massacres de septembre, les meurtres d'vques et
de prtres, la destruction des monuments publics, l'atteinte aux
proprits prives, n'eussent point fait dfaut  son rquisitoire;
la Terreur blanche et instrument judiciairement contre la Terreur
rouge; la chambre royaliste et proclam les conventionnels atteints
et convaincus de dlits communs prvus et punis par le code criminel;
elle les et envoys  la potence et  la roue, supplices restaurs
avec la monarchie; elle aurait vu en Danton un gorgeur, en Camille
Desmoulins un provocateur au meurtre, en Saint-Just un assassin, en
Robespierre un malfaiteur pur et simple; elle leur et cri  tous:
Vous n'tes pas des hommes politiques! Et l'opinion publique aurait
dit: C'est vrai! jusqu'au jour o la conscience humaine aurait dit:
C'est faux!

Il ne suffit pas qu'une assemble ou un tribunal, mme tranant des
sabres, dise:--Une chose est,--pour qu'elle soit. On n'introduit pas
de dcret dans la conscience de l'homme. Le premier tourdissement
pass, elle se recueille et examine. Les faits mixtes ne peuvent tre
apprcis comme des faits simples; le mot, _troubles publics_, n'est
pas vide de sens; il y a des vnements complexes o  une certaine
quantit d'attentat se mle une certaine quantit de droit. Quand la
commotion a cess, quand les fluctuations sont finies, l'histoire
arrive avec son instrument de prcision, la raison, et rpond ceci aux
premiers juges:--93 a sauv le territoire, la Terreur a empch la
trahison, Robespierre a fait chec  la Vende et Danton  l'Europe,
le rgicide a tu la monarchie, le supplice de Louis XVI a rendu
impossible dans l'avenir le supplice de Damiens, la spoliation des
migrs a restitu le champ au laboureur et la terre au peuple, Lyon
et Toulon foudroys ont ciment l'unit nationale; vingt crimes,
total: un bienfait, la Rvolution franaise.

J'entends garder les proportions, et je n'assimile les condamns
d'aujourd'hui aux gigantesques lutteurs d'autrefois qu'en ce point:
eux aussi sont des combattants rvolutionnaires;  eux aussi on ne
peut reprocher que des faits politiques; l'histoire cartera d'eux
ces qualifications, _dlits communs, crimes ordinaires;_ et, en leur
infligeant la peine capitale, que fait-on? on rtablit l'chafaud
politique.

Ceci est effrayant.

Pas en arrire. Dmenti au progrs. Babeuf, Arna, Ceracchi,
Topino-Lebrun, Georges Cadoudal, Mallet, Lahorie, Guidal, Ney,
Labdoyre, Didier, les frres Faucher, Pleignier, Carbonneau,
Tolleron, les quatre sergents de la Rochelle, Alibaud, Cirasse,
Charlet, Cuisinier, Orsini, reparaissent. Rentre des spectres.

Retourner vers les tnbres, faire rtrograder l'immense marche
humaine, rien de plus insens. En civilisation, on ne recule jamais
que vers le prcipice.

Certes, Rossel, Maroteau, Gaston Crmieux et les autres, ces cratures
humaines en pril, cela m'meut; mais ce qui m'meut plus encore,
c'est la civilisation en danger.

Mais, reprend-on, c'est justement pour viter le prcipice que nous
reculons. Vous le voyez derrire, nous le voyons devant. Pour nous
comme pour vous, il s'agit du salut social. Vous le voyez dans la
clmence, nous le voyons dans le chtiment.

Soit. J'accepte la discussion pose ainsi.

C'est la vieille querelle du juste et de l'utile. Nous avons pour nous
le juste, cherchons si vous avez pour vous l'utile.

Voil des condamns  mort. Qu'en va-t-on faire? Les excuter?

Il s'agit du salut public, dites-vous. Plaons-nous  ce point de vue.
De deux choses l'une: ou cette excution est ncessaire, ou elle ne
l'est pas.

Si elle, n'est pas ncessaire, de quel nom la qualifier? La mort pour
la mort, l'chafaud pour l'chafaud, histoire de s'entretenir la main,
l'art pour l'art, c'est hideux.

Si elle est ncessaire, c'est qu'elle sauve la socit.

Examinons.

A l'heure qu'il est, quatre questions sont pendantes, la question
montaire, la question politique, la question nationale, la question
sociale; c'est--dire que les quatre quilibres, qui sont notre vie
mme, sont compromis, l'quilibre financier par la question montaire,
l'quilibre lgal par la question politique, l'quilibre extrieur par
la question nationale, l'quilibre intrieur par la question sociale.
La civilisation a ses quatre vents; les voil qui soufflent tous  la
fois. Immense branlement. On entend le craquement de l'difice; les
fondations se lzardent, les colonnes plient, les piliers chancellent,
toute la charpente penche; les anxits sont inoues. La question
politique et la question nationale s'enchevtrent; nos frontires
perdues exigent la suppression de toutes les frontires; la fdration
des peuples seule peut le faire pacifiquement, les tats-Unis d'Europe
sont la solution, et la France ne reprendra sa suprmatie que par
la rpublique franaise transforme en rpublique continentale; but
sublime, ascension vertigineuse, sommet de civilisation; comment y
atteindre? En mme temps, le problme montaire complique le problme
social; des perspectives obscures s'ouvrent de toutes parts, d'un
ct les colonisations lointaines, la recherche des pays de l'or,
l'Australie, la Californie, les transmigrations, les dplacements de
peuples; de l'autre ct, la monnaie fiduciaire, le billet de banque 
revenu, la proprit dmocratise, la rconciliation du travail avec
le capital par le billet  rente; difficults sans nombre, qui se
rsoudront un jour en bien-tre et en lumire, et qui  cette heure
se rsument en misres et en souffrances. Telle est la situation. Et
maintenant voici le remde: tuer Maroteau, tuer Lullier, tuer Ferr,
tuer Rossel, tuer Crmieux; tuer ces trois malheureuses, Sutens,
Marchais et Papavoine; il n'y a entre l'avenir et nous que l'paisseur
de quelques cadavres utiles  la prosprit publique; et plus rien ne
frmira, et le crdit s'affermira, et la confiance renatra, et les
inquitudes s'vanouiront, et l'ordre sera fond, et la France sera
rassure quand on entendra la voix d'un petit enfant appeler sa mre
morte dans les tnbres.

Ainsi,  cette heure tellement extraordinaire qu'aucun peuple n'en a
jamais eu de pareille, sept ou huit tombes, voil notre ressource; et
quand l'homme d'tat, accoud sur sa table, la tte dans ses mains,
pelant des chiffres terribles, tudiant une carte dchire, sondant
les dfaites, les catastrophes, les droutes, les capitulations, les
trahisons, les ignominies, les affreuses paix signes, la France
puise d'or par les cinq milliards extorqus et de sang par les deux
provinces arraches, le profond tremblement de terre de Paris, les
croulements, les engloutissements, les dsastres, les dcombres qui
pendent, l'ignorance, la misre, les menaces des ruines, songe 
l'effrayant avenir; quand, pensif devant tant d'abmes, il demande
secours  l'inconnu; quand il rclame le Turgot qu'il faudrait  nos
finances, le Mirabeau qu'il faudrait  nos assembles, l'Aristide
qu'il faudrait  notre magistrature, l'Annibal qu'il faudrait  nos
armes, le Christ qu'il faudrait  notre socit; quand il se penche
sur l'ombre et la supplie de lui envoyer la vrit, la sagesse, la
lumire, le conseil, la science, le gnie; quand il voque dans sa
pense le _Deus ex machina_, le pilote suprme des grands naufrages,
le gurisseur des plaies populaires, l'archange des nations en
dtresse, le sauveur; il voit apparatre qui? un fossoyeur, la pelle
sur l'paule.

VICTOR HUGO.




III

A M. ROBERT HYENNE

RDACTEUR EN CHEF DE LA _DMOCRATIE DU MIDI_


Paris, 2 dcembre 1871.

Mon vaillant confrre, les souvenirs que vous me rappelez sont gravs
en moi; depuis longtemps je vous connais et je vous estime. Vous avez
t l'ami de l'exil; vous tes aujourd'hui le combattant de la vrit
et de la libert. Votre talent et votre courage sont pour votre
journal, la _Dmocratie du Midi_, un double gage de succs.

Nous traversons une crise fatale. Aprs l'invasion, le terrorisme
ractionnaire. 1871 est un 1815, pire. Aprs les massacres, voici
l'chafaud politique rtabli. Quels revenants funestes! Trestaillon
avait reparu en juin, Bellart reparat en novembre.  l'odieux
assassinat de Clment Thomas et de Lecomte,  l'abominable meurtre des
otages, quelles rpliques sanglantes! Quel grossissement de l'horreur
par l'horreur! Quelle calamit pour la France que ce duel de la
Commune et de l'Assemble!

La civilisation est en danger; nous sentons un affreux glissement sur
la pente froce. J'ai crit:

    Personne n'est mchant, et que de mal on fait!

Avertissons toutes ces pauvres consciences troubles. Si le
gouvernement est myope, tchons qu'il ne soit pas sourd. Crions:
Amnistie! amnistie! assez de sang! assez de victimes! qu'on fasse
enfin grce  la France! c'est elle qui saigne.--On a t la parole
au _Rappel_; vous tous qui l'avez encore, rptez son vaillant cri:
Piti! pardon! fraternit! Ne nous lassons pas, recommenons sans
cesse. Demandons la paix et donnons l'alarme. Sonnons le tocsin de la
clmence.

Je m'aperois que c'est aujourd'hui le 2 dcembre. Il y a vingt ans 
pareille heure, je luttais contre un crime, j'tais traqu, et averti
que, si l'on me prenait, on me fusillerait. Tout est bien, luttons.

Cher confrre, je vous serre la main.

VICTOR HUGO.




IV

LE MANDAT CONTRACTUEL


Le 19 dcembre, M. Victor Hugo reut la lettre qu'on va lire:

Paris, le 19 dcembre 1871.

Monsieur,

En face d'une Assemble qui mconnat le mandat dont elle a t
revtue, il est ncessaire de faire passer dans les moeurs un grand
principe, le _mandat impratif._

A vous, la premire gloire de la France, il appartient de donner au
monde un grand exemple et de frapper un grand coup sur nos vieilles
institutions. [Note: Les honorables signataires nous pardonneront
d'omettre ici les quelques lignes o leur sympathie pour M. Victor
Hugo est le plus vivement exprime.]

       *       *       *       *       *

Vous penserez sans doute que votre acceptation du mandat impratif
serait un grand acte de patriotisme et assurerait pour toujours le
triomphe de cette institution.

Nous vous prions de vouloir bien nous donner votre adhsion. _Les
membres du Comit lectoral de la rue Bra,_ DE LAVNAT, E. DIVE,
BASSET, J.-C. CHAIGNEAU, DOUARD DE LUZE, PAULIAT, MONPROFIT, ROSEL.

M. Victor Hugo ne pouvait accepter le _mandat impratif_, la
conscience ne reoit pas d'ordres; mais il pouvait et il sentit qu'il
devait prendre l'initiative de la transformation du _mandat impratif_
en _mandat contractuel_, c'est--dire raliser plus srement le
progrs lectoral par le contrat librement dbattu et consenti entre
le mandant et le mandataire.

Ne voulant pas influencer le choix du peuple, il s'abstint de paratre
aux runions lectorales, l'tat de sige tant d'ailleurs toute
libert  ces runions.

La dclaration suivante y fut lue en son nom:

DCLARATION

Je suis de ceux qui pensent qu'aucune pression ne doit tre exerce
sur le choix du peuple.

Plus le choix sera libre, plus il sera grand.

Plus le choix sera spontan, plus il sera significatif.

Le bon citoyen ne s'offre ni ne se refuse. Il est  la disposition du
devoir.

Les devoirs d'un reprsentant du peuple et surtout d'un reprsentant
de l'admirable peuple de Paris sont aujourd'hui plus srieux que
jamais.

J'en comprends toute l'tendue.

Je suis prt, quant  moi,  donner l'exemple de l'acceptation du
_mandat contractuel_, bien autrement efficace et obligatoire que le
_mandat impratif._

Le mandat contractuel, c'est--dire le contrat synallagmatique
entre le mandant et le mandataire, cre, entre l'lecteur et l'lu,
l'identit absolue du but et des principes.

Le choix que le peuple de Paris fera le 7 janvier doit signifier:
rpublique, ngation de toute monarchie sous quelque forme que ce
soit; amnistie; abolition de la peine de mort en matire politique et
en toute matire; rentre de l'Assemble  Paris; leve de l'tat de
sige; dissolution de l'Assemble dans le plus bref dlai possible.

Le devoir est la loi de ma vie. Je le ferai hors de l'Assemble comme
dans l'Assemble.

VICTOR HUGO.

28 dcembre 1871.

       *       *       *       *       *

En mme temps furent publies, par les soins des comits, les deux
pices suivantes:

LE COMIT LECTORAL DE LA RUE BRA ET LE COMIT LECTORAL DES
TRAVAILLEURS, AUX LECTEURS DE LA SEINE.

Le grand citoyen qui s'est fait, depuis vingt ans, le champion le plus
ardent de la dmocratie, vient d'accomplir l'un des actes les plus
considrables de sa vie. Le premier, Victor Hugo avait pris la dfense
de Paris contre les violences de la raction; le premier, il avait
rclam l'amnistie et protest, au nom du droit d'asile, contre la
coupable faiblesse de la Belgique; plus tard, il implorait la grce
des condamns  mort.

Aujourd'hui Victor Hugo vient de signer avec le peuple de Paris un
contrat qui en fait son reprsentant ncessaire.

Victor Hugo et Paris, la grande ville et le grand pote, ne font plus
qu'un.

Parisiens! et vous surtout, travailleurs! vous n'avez qu'un nom 
dposer dans l'urne; il faut que ce nom soit celui de VICTOR HUGO.


MANDAT CONTRACTUEL

ARRT PAR LE COMIT DE LA RUE BRA ET PAR LE COMIT LECTORAL DES
TRAVAILLEURS, ADOPT DANS DIFFRENTES RUNIONS PUBLIQUES.

Considrant que le mandat contractuel est le seul moyen qui mette en
vidence la volont ferme et nette du collge lectoral,

Les lecteurs ont arrt le programme suivant qui est adopt par le
reprsentant qui sera nomm le 7 janvier 1872:

1. Amnistie pour tous les crimes et dlits politiques.--Enqute sur
les vnements de mai et juin 1871.--Abolition de la peine de mort en
toutes matires.

2. Proclamation dfinitive de la rpublique.--Dissolution dans le
plus bref dlai de l'assemble actuelle et nomination d'une assemble
constituante charge de faire une constitution rpublicaine.

3. Retour  Paris du gouvernement et de l'Assemble.-- Leve de l'tat
de sige  Paris et dans les dpartements.

4. Service militaire obligatoire et personnel pour tout citoyen de la
rpublique franaise, sauf les seuls cas d'incapacit physique.

5. Instruction primaire, gratuite, obligatoire et laque.--
Instruction secondaire, gratuite et laque.

6. Sparation absolue de l'glise et de l'tat.--Rtribution des
ministres de tout culte  la charge exclusive de ceux qui les
emploient.

7. Libert absolue d'association.--Libert de runion.-- Libert de la
presse.--Abolition des procs de presse, except en matire civile.

8. Nomination  l'lection des maires et adjoints de toutes les
communes, sans aucune exception.

9. Restitution au dpartement,  l'arrondissement, au canton et  la
commune de tout ce qui est de leur ressort.

10. Rforme de la magistrature.--Suppression de
l'inamovibilit.--Extension des attributions du jury.

11. Impt vraiment proportionnel sur le revenu.

12. Exclusion de toutes les monarchies, sous quelque forme qu'elles se
prsentent.

13. Le programme ci-dessus constitue un mandat contractuel, que le
reprsentant a accept et sign.

l4. La sanction qui doit consacrer le mandat contractuel sera la
dmission du reprsentant, qui pourra, dans le cas d'infraction au
prsent contrat, lui tre demande par un jury d'honneur tir au sort
parmi les reprsentants rpublicains de l'Assemble, ayant sign, eux
aussi, le mandat contractuel. Paris, le 28 dcembre 1871.

VICTOR HUGO.

_Les dlgus du comit lectoral de la rue Bra,_

DE LANESSAN, PAULIAT, MONPROFIT.

_Les dlgus du comit lectoral des travailleurs,_

PIERRE CNAC, BONHOURE.



V

LECTION DU 7 JANVIER 1872

(SEINE.)


Rsultat du scrutin

    M. Vautrain            122,435 voix.

    M. Victor Hugo          95,900--

       *       *       *       *       *

Le lendemain de l'lection, le 8 janvier, M. Victor Hugo adressa au
peuple de Paris les paroles qu'on va lire:

AU PEUPLE DE PARIS

Paris ne peut chouer. Les checs apparents couvrent des triomphes
dfinitifs. Les hommes passent, le peuple reste. La ville que
l'Allemagne n'a pu vaincre ne sera pas vaincue par la raction.

A de certaines poques tranges, la socit a peur et demande secours
aux impitoyables. La violence seule a la parole, les implacables sont
les sauveurs; tre sanguinaire, c'est avoir du bon sens. Le _vae
victis_ devient la raison d'tat; la compassion semble une trahison,
et on lui impute les catastrophes. On tient pour ennemi public l'homme
atteint de cette folie, la clmence; Beccaria pouvante, et Las Casas
fait l'effet de Marat.

Ces crises o la peur engendre la terreur durent peu; leur emportement
mme les prcipite. Au bout de peu de temps, l'ordre faux que fait le
sabre est vaincu par l'ordre vrai que fait la libert. Pour obtenir
cette victoire, aucune lutte violente n'est ncessaire. La marche en
avant du genre humain branle pacifiquement ce qui doit tomber. Le
pas grave et mesur du progrs suffit pour l'croulement des choses
fausses.

Ce que Paris veut sera. Des problmes sont poss; ils auront leur
solution, et cette solution sera fraternelle. Paris veut l'apaisement,
la concorde, la gurison des plaies sociales. Paris veut la fin des
guerres civiles. La fin des guerres ne s'obtient que par la fin des
haines. Comment finissent les haines? Par l'amnistie.

L'amnistie, aujourd'hui, est la condition profonde de l'ordre.

Le grand peuple de Paris, mconnu et calomni  cause de sa grandeur
mme, aura raison de tous les obstacles. Il triomphera par le calme et
la volont. Le suffrage universel a beau avoir des clipses, il
est l'unique mode de gouvernement; le suffrage universel, c'est la
puissance, bien suprieure  la force. Dsormais, tout par le vote,
rien par le fusil. La justice et la vrit ont une clart souveraine.
Le pass ne se tient pas debout en face de l'avenir. Une ville comme
Versailles, qui reprsente la royaut, ne peut tre longtemps regarde
fixement par une ville comme Paris, qui personnifie la rpublique.

VICTOR HUGO.

Paris, 8 janvier 1871.




VI

FUNRAILLES D'ALEXANDRE DUMAS


Alexandre Dumas tait mort pendant le sige de Paris, hors de Paris.
Le 16 avril 1872, son cercueil fut transport  Villers-Cotterets,
lieu de sa naissance. A cette occasion, M. Victor Hugo adressa  M.
Alexandre Dumas fils la lettre qu'on va lire:

Paris, 15 avril 1872.

Mon cher confrre,

J'apprends par les journaux que demain 16 avril doivent avoir lieu 
Villers-Cotterets les funrailles d'Alexandre Dumas.

Je suis retenu prs d'un enfant malade, et je ne pourrai aller 
Villers-Cotterets. C'est pour moi un regret profond.

Mais, je veux du moins tre prs de vous et avec vous par le coeur.
Dans cette douloureuse crmonie, je ne sais si j'aurais pu parler,
les motions poignantes s'accumulent dans ma tte, et voil bien des
tombeaux qui s'ouvrent coup sur coup devant moi; j'aurais essay
pourtant de dire quelques mots. Ce que j'aurais voulu dire,
laissez-moi vous l'crire.

Aucune popularit, en ce sicle, n'a dpass celle d'Alexandre Dumas;
ses succs sont mieux que des succs, ce sont des triomphes; ils ont
l'clat de la fanfare. Le nom d'Alexandre Dumas est plus que franais,
il est europen; il est plus qu'europen, il est universel. Son
thtre a t affich dans le monde entier; ses romans ont t
traduits dans toutes les langues.

Alexandre Dumas est un de ces hommes qu'on pourrait appeler les
semeurs de civilisation; il assainit et amliore les esprits par on ne
sait quelle clart gaie et forte; il fconde les mes, les cerveaux,
les intelligences; il cre la soif de lire; il creuse le coeur humain,
et il l'ensemence. Ce qu'il sme, c'est l'ide franaise. L'ide
franaise contient une quantit d'humanit telle, que partout o elle
pntre, elle produit le progrs. De l, l'immense popularit des
hommes comme Alexandre Dumas.

Alexandre Dumas sduit, fascine, intresse, amuse, enseigne. De tous
ses ouvrages, si multiples, si varis, si vivants, si charmants, si
puissants, sort l'espce de lumire propre  la France.

Toutes les motions les plus pathtiques du drame, toutes les ironies
et toutes les profondeurs de la comdie, toutes les analyses du roman,
toutes les intuitions de l'histoire, sont dans l'oeuvre surprenante
construite par ce vaste et agile architecte.

Il n'y a pas de tnbres dans cette oeuvre, pas de mystre, pas de
souterrain; pas d'nigme, pas de vertige; rien de Dante, tout de
Voltaire et de Molire; partout le rayonnement, partout le plein midi,
partout la pntration de la clart. Les qualits sont de toute sorte,
et innombrables. Pendant quarante ans, cet esprit s'est dpens comme
un prodige.

Rien ne lui a manqu, ni le combat, qui est le devoir, ni la victoire,
qui est le bonheur.

Cet esprit tait capable de tous les miracles, mme de se lguer, mme
de se survivre. En partant, il a trouv moyen de rester. Cet esprit,
nous ne l'avons pas perdu. Vous l'avez.

Votre pre est en vous, votre renomme continue sa gloire.

Alexandre Dumas et moi, nous avions t jeunes ensemble. Je l'aimais
et il m'aimait. Alexandre Dumas n'tait pas moins haut par le coeur
que par l'esprit. C'tait une grande me bonne.

Je ne l'avais pas vu depuis 1857; il tait venu s'asseoir  mon foyer
de proscrit,  Guernesey, et nous nous tions donn rendez-vous dans
l'avenir et dans la patrie.

En septembre 1870, le moment est venu, le devoir s'est transform pour
moi; j'ai d retourner en France.

Hlas! le mme coup de vent a des effets contraires.

Comme je rentrais dans Paris, Alexandre Dumas venait d'en sortir. Je
n'ai pas eu son dernier serrement de main.

Aujourd'hui je manque  son dernier cortge. Mais son me voit la
mienne. Avant peu de jours,--bientt je le pourrai, j'espre,--je
ferai ce que je n'ai pu faire en ce moment, j'irai, solitaire, dans ce
champ o il repose, et cette visite qu'il a faite  mon exil, je la
rendrai  son tombeau.

Cher confrre, fils de mon ami, je vous embrasse.

VICTOR HUGO.




VII

AUX RDACTEURS DE _LA RENAISSANCE_


Paris, 1er mai 1872.

Mes jeunes confrres,

Ce serrement de main que vous me demandez, je vous l'envoie avec joie.
Courage! Vous russirez. Vous n'tes pas seulement des talents, vous
tes des consciences; vous n'tes pas seulement de beaux et charmants
esprits, vous tes de fermes coeurs. C'est de cela que l'heure
actuelle a besoin.

Je rsume d'un mot l'avenir de votre oeuvre collective: devoir
accompli, succs assur.

Nous venons d'assister  des droutes d'armes; le moment est arriv
o la lgion des esprits doit donner. Il faut que l'indomptable pense
franaise se rveille et combatte sous toutes les formes. L'esprit
franais possde cette grande arme, la langue franaise, c'est--dire
l'idiome universel. La France a pour auditoire le monde civilis. Qui
a l'oreille prend l'me. La France vaincra. On brise une pe, on ne
brise pas une ide. Courage donc, vous, combattants de l'esprit!

Le monde a pu croire un instant  sa propre agonie. La civilisation
sous sa forme la plus haute, qui est la rpublique, a t terrasse
par la barbarie sous sa forme la plus tnbreuse, qui est l'empire
germanique. clipse de quelques minutes. L'normit mme de la
victoire la complique d'absurdit. Quand c'est le moyen ge qui met
la griffe sur la rvolution, quand c'est le pass qui se substitue 
l'avenir, l'impossibilit est mle au succs, et l'ahurissement du
triomphe s'ajoute  la stupidit du vainqueur. La revanche est
fatale. La force des choses l'amne. Ce grand dix-neuvime sicle,
momentanment interrompu, doit reprendre et reprendra son oeuvre; et
son oeuvre, c'est le progrs par l'idal. Tche superbe. L'art est
l'outil, les esprits sont les ouvriers.

Faites votre travail, qui fait partie du travail universel.

J'aime le groupe des talents nouveaux. Il y a aujourd'hui un beau
phnomne littraire qui rappelle un magnifique moment du seizime
sicle. Toute une gnration de potes fait son entre. C'est, aprs
trois cents ans, dans le couchant du dix-neuvime sicle, la pliade
qui reparat. Les potes nouveaux sont fidles  leur sicle; de l
leur force. Ils ont en eux la grande lumire de 1830; de l leur
clat. Moi qui approche de la sortie, je salue avec bonheur le lever
de cette constellation d'esprits sur l'horizon.

Oui, mes jeunes confrres, oui, vous serez fidles  votre sicle et
 votre France. Vous ferez un journal vivant, puissant, exquis. Vous
tes de ceux qui combattent quand ils raillent, et votre rire mord.
Rien ne vous distraira du devoir. Mme quand vous en semblerez le plus
loigns, vous ne perdrez jamais de vue le grand but: venger la France
par la fraternit des peuples, dfaire les empires, faire l'Europe.
Vous ne parlerez jamais de dfaillance ni de dcadence. Les potes
n'ont pas le droit de dire des mots d'hommes fatigus.

Je suivrai des yeux votre effort, votre lutte, votre succs. C'est
par le journal envol en feuilles innombrables que la civilisation
essaime. Vous vous en irez par le monde, cherchant le miel, aimant les
fleurs, mais arms. Un journal comme le vtre, c'est de la France
qui se rpand, c'est de la colre spirituelle et lumineuse qui se
disperse; et ce journal sera, certes, importun  la pesante masse
tudesque victorieuse, s'il la rencontre sur son passage; la lgret
de l'aile sert la furie de l'aiguillon; qui est agile est terrible;
et, dans sa Fort-Noire, le lourd caporalisme allemand, assailli par
toutes les flches qui sortent du bourdonnement parisien, pourra bien
connatre le repentir que donnent  l'ours les ruches irrites.

Encore une fois, courage, amis!





VIII

AUX RDACTEURS DU _PEUPLE SOUVERAIN_


Chers amis,

Depuis trois ans, avec le _Rappel_, vous parlez au peuple. Avec votre
nouveau journal, vous allez lui parler de plus prs encore.

Parler au peuple sans cesse, et tcher de lui parler toujours de plus
en plus prs, c'est un devoir, et vous faites bien de le remplir.

Je me suis souvent figur un immense livre pour le peuple. Ce livre
serait le livre du fait, rien de plus en apparence, et en ralit le
livre de l'ide. Le fait est identique au nuage; il sort de nous et
plane sur nous; c'est une forme flottante propre  notre milieu, qui
passe, qui contient de l'ascension et de la chute, qui rsulte de nous
et retombe sur nous, en ombre, en pluie, en tempte, en fcondation,
en dvastation, en enseignement. Le livre que je m'imagine saisirait
cet enseignement, il prciserait le contour et l'ombre de chaque fait.
Il conclurait. Conclure est donn  l'homme. Crer, l'oeil fix sur
l'idal; conclure, l'oeil fix sur l'absolu; c'est  peu prs l toute
notre puissance. Ce livre serait le registre de la vie populaire,
et, en marge de ce que fait la destine, il mettrait ce que dit la
conscience. De la loi de tout il dduirait la loi de tous. Il smerait
la crainte utile de l'erreur. Il inquiterait le lgislateur, il
inquiterait le jur; il dconseillerait l'irrvocable et avertirait
le prtre; il dconseillerait l'irrparable et avertirait le juge.
Rapidement, par le simple rcit et par la seule faon de prsenter le
fait, il en montrerait le sens philosophique et social. D'une audience
de cour d'assises, il extrairait l'horreur de la peine de mort; d'un
dbat parlementaire, il extrairait l'amour de la libert. D'une
dfaite nationale, il extrairait de la volont et de la fiert; car,
pour un peuple qui a sa rgnration morale  oprer, il vaut mieux
tre vaincu que vainqueur; un vaincu est forc de prir ou de grandir.
La stagnation de la gloire se comprend, la stagnation de la honte,
non. Ce livre dirait cela. Ce livre n'admettrait aucun empitement,
pas plus sur une ide que sur un territoire. En mme temps qu'il
dshonorerait les conqutes, il ferait obstacle aux damnations. Il
rhabiliterait et rassurerait. Il dirait, redirait et redirait la
parole de mansutude et de clmence; il parlerait  ceux qui sont en
libert de ceux qui sont en prison; il serait importun aux heureux
par le rappel des misrables; il empcherait l'oubli de ce qui est
lointain et de ce qui semble perdu; il n'accepterait pas les fausses
gurisons; il ne laisserait pas se fermer les ulcres sous une peau
malsaine; il panserait la plaie, dt-il indigner le bless; il
tcherait d'inspirer au fort le respect du faible,  l'homme
le respect de la femme, au couronn le respect du calomni, 
l'usurpateur le respect du souverain,  la socit le respect de la
nature,  la loi le respect du droit. Ce livre harait la haine.
Il rconcilierait le frre avec le frre, l'an avec le pun, le
bourgeois avec l'ouvrier, le capital avec le travail, l'outil avec la
main. Il aurait pour effort de produire la vertu d'abord, la richesse
ensuite, le bien-tre matriel tant vain s'il ne contient le
bien-tre moral, aucune bourse pleine ne supplant  l'me vide. Ce
livre observerait, veillerait, pierait; il ferait le guet autour
de la civilisation; il n'annoncerait la guerre qu'en dnonant la
monarchie; il dresserait le bilan de faillite de chaque bataille,
supputerait les millions, compterait les cadavres, cuberait le sang
vers, et ne montrerait jamais les morts sans montrer les rois. Ce
livre saisirait au passage, coordonnerait, grouperait tout ce que
l'poque a de grand, le dvouement hroque, l'oeuvre clbre, la
parole clatante, le vers illustre, et ferait voir le profond lien
entre un mot de Corneille et une action de Danton. Dans l'intrt de
tous et pour le bien de tous, il offrirait des modles et il ferait
des exemples; il clairerait, malgr elle et malgr lui, la vertu qui
aime l'ombre et le crime qui cherche les tnbres; il serait le livre
du bien dvoil et du mal dmasqu. Ce livre serait  lui seul presque
une bibliothque. Il n'aurait pour ainsi dire pas de commencement,
se rattachant  tout le pass, et pas de fin, se ramifiant dans tout
l'avenir. Telle serait cette bible immense. Est-ce une chimre qu'un
tel livre? Non, car vous allez le faire.

Qu'est-ce que c'est que le journal  un sou? C'est une page de ce
livre.

Certes, le mot bible n'est pas de trop. La page, c'est le jour; le
volume, c'est l'anne; le livre, c'est le sicle. Toute l'histoire
btie, heure par heure, par les vnements, toute la parole dite par
tous les verbes, mille langues confuses dgageant les ides nettes.
Sorte de bonne Babel de l'esprit humain.

Telle est la grandeur de ce qu'on appelle le petit journal.

Le journal  un sou, tel que vous le comprenez, c'est la ralit
raconte comme La Fontaine raconte la fable, avec la moralit en
regard; c'est l'erreur rature, c'est l'iniquit souligne, c'est la
torsion du vrai redresse; c'est un registre de justice ouvert  la
confrontation de tous les faits; c'est une vaste enqute quotidienne,
politique, sociale, humaine; c'est le flocon de blancheur et de puret
qui passe; c'est la manne, la graine, la semence utilement jete
au vent; c'est la vrit ternelle miette jour par jour. Oeuvre
excellente qui a pour but de condenser le collectif dans l'individuel,
et de donner  tout peuple un coeur d'honnte homme, et  tout homme
une me de grand peuple.

Faites cela, amis. Je vous serre la main.

Paris, 14 mai 1872.




IX

RPONSE AUX ROMAINS


En mai 1872, le peuple romain fit une adresse au peuple franais.
Victor Hugo fut choisi par les romains comme intermdiaire entre les
deux peuples.

En cette qualit, il dut rpondre. Voici sa rponse:

Citoyens de Rome et du monde,

Vous venez de faire du haut du Janicule une grande chose.

Vous, peuple romain, par-dessus tous les abmes qui sparent
aujourd'hui les nations, vous avez tendu la main au peuple franais.

C'est--dire qu'en prsence de ces trois empires monstres, l'un qui
porte le glaive et qui est la guerre, l'autre qui porte le knout et
qui est la barbarie, l'autre qui porte la tiare et qui est la nuit,
en prsence de ces trois formes spectrales du moyen ge reparues
sur l'horizon, la civilisation vient de s'affirmer La mre, qui est
l'Italie, a embrass la fille, qui est la France; le Capitole a
acclam l'Htel de Ville; le mont Aventin a fraternis avec Montmartre
et lui a conseill l'apaisement; Caton a fait un pas vers Barbs;
Rienzi a pris le bras de Danton; le monde romain s'est inclin devant
les tats-Unis d'Europe; et l'illustre rpublique du pass a salu
l'auguste rpublique de l'avenir. A de certaines heures sinistres, o
l'obscurit monte, o le silence se fait, o il semble qu'on assiste 
on ne sait quelle coalition des tnbres, il est bon que les puissants
chos de l'histoire s'veillent et se rpondent; il est bon que les
tombeaux prouvent qu'ils contiennent de l'aurore; il est bon que le
rayon sorti des spulcres s'ajoute au rayon sorti des berceaux; il est
bon que toutes les formes de la lumire se mlent et s'entr'aident; et
chez vous, italiens, toutes les clarts sont vivantes; et lorsqu'il
s'agit d'attester la pense, qui est divine, et la libert, qui est
humaine, lorsqu'il s'agit de chasser les prjugs et les tyrans,
lorsqu'il s'agit de manifester  la fois l'esprit humain et le droit
populaire, qui donc prendra la parole si ce n'est cette _alma parens_
qui, en fait de gnies, a Dante gal  Homre, et, en fait de hros,
Garibaldi gal  Thrasybule?

Oui, la civilisation vous remercie. Le peuple romain fait bien de
serrer la main au peuple franais; cette fraternit de gants est
belle. Aucun dcouragement n'est possible devant de telles initiatives
prises par de telles nations. On sent dans cette volont de concorde
l'immense paix de l'avenir. De tels symptmes font natre dans les
coeurs toutes les bonnes certitudes.

Oui, le progrs sera; oui, le jour luira; oui, la dlivrance viendra;
oui, la conscience universelle aura raison de tous les clergs, aussi
bien de ceux qui s'appuient sur les codes que de ceux qui s'appuient
sur les dogmes; oui, les soi-disant hommes impeccables, prtres
ou juges, les infaillibles comme les inamovibles, confesseront la
faiblesse humaine devant l'ternelle vrit et l'ternelle justice;
oui, l'irrvocable, l'irrparable et l'inintelligible disparatront;
oui, l'chafaud et la guerre s'vanouiront; oui, le bagne sera t
de la vie et l'enfer sera t de la mort. Courage! Espoir! Il est
admirable que, devant les alliances malsaines des rois, les deux
capitales des peuples s'entendent; et l'humanit tout entire,
console et rassure, tressaille quand la grande voix de Rome parle 
la grande me de Paris.

Paris, 20 mai 1872.




X

QUESTIONS SOCIALES

L'ENFANT.--LA FEMME


 1.--_L'Enfant_.

A M. TRBOIS, _Prsident de la Socit des coles laques_.

Monsieur, Vous avez raison de le penser, j'adhre compltement 
l'loquente et irrfutable lettre que vous a adresse Louis Blanc. Je
n'ai rien  y ajouter que ma signature. Louis Blanc est dans le vrai
absolu et pose les rels principes de l'instruction laque, aussi bien
pour les femmes que pour les hommes.

Quant  moi, je vois clairement deux faits distincts, l'ducation
et l'instruction. L'ducation, c'est la famille qui la donne;
l'instruction, c'est l'tat qui la doit. L'enfant veut tre lev par
la famille et instruit par la patrie. Le pre donne  l'enfant sa foi
ou sa philosophie; l'tat donne  l'enfant l'enseignement positif.

De l, cette vidence que l'ducation peut tre religieuse et que
l'instruction doit tre laque. Le domaine de l'ducation, c'est la
conscience; le domaine de l'instruction, c'est la science. Plus tard,
dans l'homme fait, ces deux lumires se compltent l'une par l'autre.

Votre fondation d'enseignement laque pour les jeunes filles est une
oeuvre logique et utile, et je vous applaudis.

Paris, 2 juin 1872.

       *       *       *       *       *

 2.--_La Femme_.

A M. LON RICHER, _Rdacteur en chef de l'_Avenir des Femmes.

Paris, le 8 juin 1872.

Monsieur,

Je m'associe du fond du coeur  votre utile manifestation. Depuis
quarante ans, je plaide la grande cause sociale  laquelle vous vous
dvouez noblement.

Il est douloureux de le dire, dans la civilisation actuelle, il y a
une esclave. La loi a des euphmismes; ce que j'appelle une esclave,
elle l'appelle une mineure. Cette mineure selon la loi, cette esclave
selon la ralit, c'est la femme. L'homme a charg ingalement les
deux plateaux du code, dont l'quilibre importe  la conscience
humaine; l'homme a fait verser tous les droits de son ct et tous
les devoirs du ct de la femme. De l un trouble profond. De l la
servitude de la femme. Dans notre lgislation telle qu'elle est, la
femme ne possde pas, elle n'este pas en justice, elle ne vote pas,
elle ne compte pas, elle n'est pas. Il y a des citoyens, il n'y a pas
de citoyennes. C'est l un tat violent; il faut qu'il cesse.

Je sais que les philosophes vont vite et que les gouvernants vont
lentement; cela tient  ce que les philosophes sont dans l'absolu,
et les gouvernants dans le relatif; cependant, il faut que les
gouvernants finissent par rejoindre les philosophes. Quand cette
jonction est faite  temps, le progrs est obtenu et les rvolutions
sont vites. Si la jonction tarde, il y a pril.

Sur beaucoup de questions  cette heure, les gouvernants sont en
retard. Voyez les hsitations de l'Assemble  propos de la peine de
mort. En attendant, l'chafaud svit.

Dans la question de l'ducation, comme dans la question de la
rpression, dans la question de l'irrvocable qu'il faut ter du
mariage et de l'irrparable qu'il faut ter de la pnalit, dans la
question de l'enseignement obligatoire, gratuit et laque, dans la
question de la femme, dans la question de l'enfant, il est temps que
les gouvernants avisent. Il est urgent que les lgislateurs
prennent conseil des penseurs, que les hommes d'tat, trop souvent
superficiels, tiennent compte du profond travail des crivains, et que
ceux qui font les lois obissent  ceux qui font les moeurs. La paix
sociale est  ce prix.

Nous philosophes, nous contemplateurs de l'idal social, ne nous
lassons pas. Continuons notre oeuvre. tudions sous toutes ses faces,
et avec une bonne volont croissante, ce pathtique problme de la
femme dont la solution rsoudrait presque la question sociale tout
entire. Apportons dans l'tude de ce problme plus mme que la
justice; apportons-y la vnration; apportons-y la compassion. Quoi!
il y a un tre, un tre sacr, qui nous a forms de sa chair, vivifis
de son sang, nourris de son lait, remplis de son coeur, illumins de
son me, et cet tre souffre, et cet tre saigne, pleure, languit,
tremble. Ah! dvouons-nous, servons-le, dfendons-le, secourons-le,
protgeons-le! Baisons les pieds de notre mre!

Avant peu, n'en doutons pas, justice sera rendue et justice sera
faite. L'homme  lui seul n'est pas l'homme; l'homme, plus la femme,
plus l'enfant, cette crature une et triple constitue la vraie unit
humaine. Toute l'organisation sociale doit dcouler de l. Assurer
le droit de l'homme sous cette triple forme, tel doit tre le but de
cette providence d'en bas que nous appelons la loi.

Redoublons de persvrance et d'efforts. On en viendra, esprons-le, 
comprendre qu'une socit est mal faite quand l'enfant est laiss
sans lumire, quand la femme est maintenue sans initiative, quand
la servitude se dguise sous le nom de tutelle, quand la charge est
d'autant plus lourde que l'paule est plus faible; et l'on reconnatra
que, mme au point de vue de notre gosme, il est difficile de
composer le bonheur de l'homme avec la souffrance de la femme.

       *       *       *       *       *

Les dames faisant partie du comit de la _Socit pour l'amlioration
du sort des femmes_ crivent  Victor Hugo:

Illustre matre,

Vous avez, a toutes les poques de votre vie, dans toutes les
occasions, sous toutes les formes, pris le parti des faibles. Il n'est
pas une libert que vous n'ayez revendique, pas une cause juste que
vous n'ayez dfendue, pas une oppression contre laquelle vous ne vous
soyez loquemment lev.

Votre oeuvre n'est qu'une longue et infatigable protestation contre
l'abus de la force. Il y a dans votre coeur une commisration profonde
pour tous les misrables. S'agit-il d'un peuple? s'agit-il d'une
classe? s'agit-il d'un individu? peu vous importe. Toute souffrance
vous atteint et vous touche. Le droit est viol quelque part, en
quelqu'un; cela vous suffit.

Pourquoi? Parce que vous tes l'homme du devoir.

En ce sicle d'anarchie morale, o le privilge--contradiction
bizarre!--survit aux causes qui l'avaient produit et socialement
consacr, vous proclamez l'galit de tous et de toutes, vous affirmez
la libert individuelle et collective, vous affirmez la raison, vous
affirmez l'inviolabilit de la conscience humaine.

Et nous hsiterions--nous dont l'ide de justice est mconnue,
 solliciter de votre dvouement l'appui que vous ne refusez 
personne,--pas mme aux ignorants, ces attards! pas mme aux
coupables, ces autres ignorants! Ce serait mconnatre tout  la
fois l'irrsistible puissance de votre parole et l'incommensurable
gnrosit de votre coeur.

Personne mieux que vous n'a fait ressortir l'iniquit lgale qui fait
de chaque femme une mineure. Mre de famille, la femme est sans droit,
ses enfants mme ne lui appartiennent pas; pouse, elle a un tuteur,
presque un matre; clibataire ou veuve, elle est assimile par le
code aux voleurs et aux assassins.

Politiquement elle ne compte pas.

Nos lois la mettent hors la loi.

... Bientt, peut-tre, une Assemble rpublicaine sera saisie de
nos lgitimes revendications. Mais nous devons prparer l'opinion
publique. L'opinion publique est le moule par o doivent passer
d'abord, pour y tre tudies, les rformes juges ncessaires. Il n'y
a de lois durables, d'institutions solidement assises--qu'il s'agisse
de l'organisation de la famille ou de l'organisation de l'tat--que
les institutions et les lois d'accord avec le sentiment universel.

Nous l'avons compris. Et pour bien faire pntrer dans l'esprit des
masses l'importance sociale de la grande cause  laquelle nous sommes
attaches, nous avons,  l'exemple de l'Amrique, de l'Angleterre,
de la Suisse, de l'Italie, fond en France une Socit  laquelle
viendront apporter leur concours tous ceux qui pensent que le temps
est venu de donner  la femme, dans la famille et ailleurs, la place
qui lui est due....

... Notre humble Socit a besoin d'tre consacre. Une adhsion de
vous aux rformes qu'elle poursuit serait, pour toutes les femmes
intelligentes, pour tous les hommes de coeur, un encouragement  nous
seconder....

Dites un mot et daignez nous tendre la main.

Agrez, illustre matre, l'hommage de notre profond respect.

_Les dames membres du comit._ STELLA BLANDY, MARIA DERAISME,
HUBERTINE AUCLERT, J. RICHER, veuve FERESSE-DERAISME, ANNA HOURY, M.
BRUCKER, HENRIETTE CAROSTE, LOUISE LAFFITE, JULIE THOMAS, PAULINE
CHANLIAC.

       *       *       *       *       *

Victor Hugo a rpondu:

Paris, le 31 mars 1875.

Mesdames,

Je reois votre lettre. Elle m'honore. Je connais vos nobles et
lgitimes revendications. Dans notre socit telle qu'elle est faite,
les femmes subissent et souffrent; elles ont raison de rclamer un
sort meilleur. Je ne suis rien qu'une conscience, mais je comprends
leur droit, et j'en compose mon devoir, et tout l'effort de ma vie est
de leur ct. Vous avez raison de voir en moi un auxiliaire de bonne
volont.

L'homme a t le problme du dix-huitime sicle; la femme est
le problme du dix-neuvime. Et qui dit la femme, dit l'enfant,
c'est--dire l'avenir. La question ainsi pose apparat dans toute sa
profondeur. C'est dans la solution de cette question qu'est le suprme
apaisement social. Situation trange et violente! Au fond, les hommes
dpendent de vous, la femme tient le coeur de l'homme. Devant la loi,
elle est mineure, elle est incapable, elle est sans action civile,
elle est sans droit politique, elle n'est rien; devant la famille,
elle est tout, car elle est la mre. Le foyer domestique est ce
qu'elle le fait; elle est dans la maison la matresse du bien et du
mal; souverainet complique d'oppression. La femme peut tout contre
l'homme et rien pour elle.

Les lois sont imprudentes de la faire si faible quand elle est
si puissante. Reconnaissons cette faiblesse et protgeons-la;
reconnaissons cette puissance et conseillons-la. L est le devoir de
l'homme; l aussi est son intrt.

Je ne me lasserai pas de le redire, le problme est pos, il faut le
rsoudre; qui porte sa part du fardeau doit avoir sa part du droit;
une moiti de l'espce humaine est hors de l'galit, il faut l'y
faire rentrer. Ce sera l une des grandes gloires de notre grand
sicle: donner pour contre-poids au droit de l'homme le droit de la
femme; c'est--dire mettre les lois en quilibre avec les moeurs.

Agrez, mesdames, tous mes respects.

VICTOR HUGO.




XI

ANNIVERSAIRE DE LA RPUBLIQUE


On lit dans _le Rappel_ du 24 septembre 1872:

Un banquet priv, mais solennel, devait runir de nombreux
rpublicains de Paris, dsireux de clbrer la date du 21 septembre
1792, c'est--dire l'anniversaire de la premire rpublique franaise,
de la rpublique victorieuse des rois. Cela a dplu  l'autorit
militaire qui est notre matresse souveraine de par l'tat de sige,
et l'autorit civile a cru devoir consacrer les ordres de l'autorit
militaire.

Elle a commis une faute sur laquelle nous aurons  revenir, une de
ces fautes difficiles  justifier, parce qu'elles n'offensent pas
seulement le droit des citoyens, mais le bon sens public. Dans tous
les cas, les organisateurs du banquet ont tenu  donner une leon de
sagesse  leurs adversaires, et le banquet a t dcommand.

Mais quelques rpublicains ont voulu nanmoins changer les ides et
les sentiments qu'une si grande date leur inspirait. Ils le voulaient
d'autant plus qu'un groupe de rpublicains anglais leur avait dlgu
un de ses membres les plus connus et les plus sympathiques, M. le
professeur Beesly.

Le banquet ne devait runir qu'un petit nombre de convives.

On remarquait parmi eux deux reprsentants de la dputation de Paris,
MM. Peyrat et Farcy; un conseiller gnral de la Seine, M. Lesage;
plusieurs membres du conseil municipal de Paris, MM. Allain-Targ,
Jobb-Duval, Loiseau-Pinson; plusieurs publicistes de la presse
rpublicaine, MM. Frdric Morin, Ernes, Lefvre, Guillemet, Lemer,
Sourd, Adam, Charles Quentin; enfin quelques membres des divers
groupes rpublicains, MM. Harant Olive, etc. M. le docteur Robinet
prsidait.

Victor Hugo et Louis Blanc avaient t invits. Victor Hugo, qui est
actuellement  Guernesey, et Louis Blanc, qui est  Londres, n'avaient
pu se rendre  cet appel. Mais ils avaient envoy des lettres qui ont
t lues au milieu des applaudissements enthousiastes.

Voici la lettre de Victor Hugo:

Mes chers concitoyens,

Vous voulez bien dsirer ma prsence  votre banquet. Ma prsence,
c'est ma pense. Laissez-moi donc prendre un moment la parole au
milieu de vous.

Amis, ayons confiance. Nous ne sommes pas si vaincus qu'on le suppose.

A trois empereurs, opposons trois dates: le 14 juillet, le 10 aot, le
21 septembre. Le 14 juillet a dmoli la Bastille et signifie Libert;
le 10 aot a dcouronn les Tuileries et signifie galit; le 21
septembre a proclam la rpublique et signifie Fraternit. Ces trois
ides peuvent triompher de trois armes. Elles sont de taille 
colleter tous les monstres; elles se rsument en ce mot, Rvolution.
La Rvolution, c'est le grand dompteur, et si la monarchie a les lions
et les tigres, nous avons, nous, le belluaire.

Puisqu'on est en train de faire des dnombrements, faisons le ntre.
Il y a d'un ct trois hommes, et de l'autre tous les peuples. Ces
trois hommes, il est vrai, sont trois Tout-Puissants. Ils ont tout ce
qui constitue et caractrise le droit divin; ils ont le glaive, le
sceptre, la loi crite, chacun leur dieu, chacun leurs prtres; ils
ont les juges, les bourreaux, les supplices, et l'art de fonder
l'esclavage sur la force mme des esclaves. Avez-vous lu
l'pouvantable code militaire prussien? Donc, ces tout-puissants-l
sont les Dieux; nous n'avons, nous, que ceci pour nous d'tre les
Hommes. A l'antique monarchie qui est le pass vivant, et vivant de
l vie terrible des morts, aux rois spectres, au vieux despotisme
qui peut d'un geste tirer quatre millions de sabres du fourreau, qui
dclare la force suprieure au droit, qui restaure l'ancien crime
appel la conqute, qui gorge, massacre, pille, extermine, pousse
d'innombrables masses  l'abattoir, ne se refuse aucune infamie
profitable, et vole une province dans la patrie et une pendule dans
la maison,  cette formidable coalition des tnbres,  ce pouvoir
compacte, nocturne, norme, qu'avons-nous  opposer? un rayon
d'aurore. Et qui est-ce qui vaincra? la Lumire.

Amis, n'en doutez pas. Oui, la France vaincra. Une trinit d'empereurs
peut tre une trinit comme une autre, mais elle n'est pas l'unit.
Tout ce qui n'est pas un se divise. Il y a une premire chance, c'est
qu'ils se dvoreront entre eux; et puis il y en a une seconde, c'est
que la terre tremblera. Pour faire trembler la terre sous les rois,
il suffit de certaines voix tonnantes. Ces voix sont chez nous. Elles
s'appellent Voltaire, Rousseau, Mirabeau. Non, le grand continent,
tour  tour clair par la Grce, l'Italie et la France, ne retombera
pas dans la nuit; non, un retour offensif des vandales contre la
civilisation n'est pas possible. Pour dfendre le monde, il suffit
d'une ville; cette ville, nous l'avons. Les bouchers pasteurs de
peuples ayant pour moyen la barbarie et pour but le sauvagisme, les
flaux du destin, les conducteurs aveugles de multitudes sourdes,
les irruptions, les invasions, les dluges d'armes submergeant les
nations, tout cela c'est le pass, mais ce n'est point l'avenir;
refaire Cambyse et Nemrod est absurde, ressusciter les fantmes est
impossible, remettre l'univers sous le glaive est un essai insens;
nous sommes le dix-neuvime sicle, fils du dix-huitime, et, soit par
l'ide, soit par l'pe, le Paris de Danton aura raison de l'Europe
d'Attila.

Je l'affirme, et, certes, vous n'en doutez point.

Maintenant je propose un toast.

Que nos gouvernants momentans n l'oublient pas, la preuve de la
monarchie se fait par la Sibrie, par le Spielberg, par Spandau,
par Lambessa et Cayenne. La preuve de la rpublique se fait par
l'amnistie.

Je porte un toast  l'amnistie qui fera frres tous les franais, et 
la rpublique qui fera frres tous les peuples.




XII

L'AVENIR DE L'EUROPE


Les organisateurs du Congrs de la Paix, qui s'est tenu, en 1872, 
Lugano, avaient crit  Victor Hugo pour lui demander de s'y rendre.
Victor Hugo, retenu  Guernesey, leur a rpondu la lettre suivante:

_Aux membres du Congrs de la Paix,  Lugano._

Hauteville-House, 20 septembre 1872.

Mes compatriotes europens,

Votre sympathique invitation me touche. Je ne puis assister  votre
congrs. C'est un regret pour moi; mais ce que je vous eusse dit,
permettez-moi de vous l'crire.

A l'heure o nous sommes, la guerre vient d'achever un travail
sinistre qui remet la civilisation en question. Une haine immense
emplit l'avenir. Le moment semble trange pour parler de la paix.
Eh bien! jamais ce mot: Paix, n'a pu tre plus utilement prononc
qu'aujourd'hui. La paix, c'est l'invitable but. Le genre humain
marche sans cesse vers la paix, mme par la guerre. Quant  moi, ds
 prsent,  travers la vaste animosit rgnante, j'entrevois
distinctement la fraternit universelle. Les heures fatales sont une
clairevoie et ne peuvent empcher le rayon divin de passer  travers
elles.

Depuis deux ans, des vnements considrables se sont accomplis. La
France a eu des aventures; une heureuse, sa dlivrance; une terrible,
son dmembrement. Dieu l'a traite  la fois par le bonheur et par le
malheur. Procd de gurison efficace, mais inexorable. L'empire de
moins, c'est le triomphe; l'Alsace et la Lorraine de moins, c'est la
catastrophe. Il y a l on ne sait quel mlange de redressement et
d'abaissement. On se sent fier d'tre libre, et humili d'tre
moindre. Telle est aujourd'hui la situation de la France qu'il faut
qu'elle reste libre et redevienne grande. Le contre-coup de notre
destine atteindra la civilisation tout entire, car ce qui arrive
 la France arrive au monde. De l une anxit gnrale, de l une
attente immense; de l, devant tous les peuples, l'inconnu.

On s'effraie de cet inconnu. Eh bien, je dis qu'on s'effraie  tort.

Loin de craindre, il faut esprer.

Pourquoi?

Le voici.

La France, je viens de le dire, a t dlivre et dmembre. Son
dmembrement a rompu l'quilibre europen, sa dlivrance a fond la
rpublique.

Effrayante fracture  l'Europe; mais avec la fracture le remde.

Je m'explique.

L'quilibre rompu d'un continent ne peut se reformer que par une
transformation. Cette transformation peut se faire en avant ou en
arrire, dans le mal ou dans le bien, par le retour aux tnbres ou
par l'entre dans l'aurore. Le dilemme suprme est pos. Dsormais,
il n'y a plus de possible pour l'Europe que deux avenirs: devenir
Allemagne ou France, je veux dire tre un empire ou tre une
rpublique.

C'est ce que le solitaire fatal de Sainte-Hlne avait prdit, avec
une prcision trange, il y a cinquante-deux ans, sans se douter qu'il
serait l'instrument indirect de cette transformation, et qu'il y
aurait un Deux-Dcembre pour aggraver le Dix-Huit-Brumaire, un Sedan
pour dpasser Waterloo, et un Napolon le Petit pour dtruire Napolon
le Grand.

Seulement, si le ct noir de sa prophtie s'accomplissait, au lieu de
l'Europe cosaque qu'il entrevoyait, nous aurions l'Europe vandale.

L'Europe empire ou l'Europe rpublique; l'un de ces deux avenirs est
le pass.

Peut-on revivre le pass?

videmment non.

Donc nous aurons l'Europe rpublique.

Comment l'aurons-nous?

Par une guerre ou par une rvolution.

Par une guerre, si l'Allemagne y force la France. Par une rvolution,
si les rois y forcent les peuples. Mais,  coup sr, cette chose
immense, la Rpublique europenne, nous l'aurons.

Nous aurons ces grands tats-Unis d'Europe, qui couronneront le vieux
monde comme les tats-Unis d'Amrique couronnent le nouveau. Nous
aurons l'esprit de conqute transfigur en esprit de dcouverte; nous
aurons la gnreuse fraternit des nations au lieu de la fraternit
froce des empereurs; nous aurons la patrie sans la frontire, le
budget sans le parasitisme, le commerce sans la douane, la circulation
sans la barrire, l'ducation sans l'abrutissement, la jeunesse sans
la caserne, le courage sans le combat, la justice sans l'chafaud,
la vie sans le meurtre, la fort sans le tigre, la charrue sans le
glaive, la parole sans le billon, la conscience sans le joug, la
vrit sans le dogme, Dieu sans le prtre, le ciel sans l'enfer,
l'amour sans la haine. L'effroyable ligature de la civilisation sera
dfaite; l'isthme affreux qui spare ces deux mers, Humanit et
Flicit, sera coup. Il y aura sur le monde un flot de lumire. Et
qu'est-ce que c'est que toute cette lumire? C'est la libert. Et
qu'est-ce que c'est que toute cette libert? C'est la paix.




XIII

OFFRES DE RENTRER A L'ASSEMBLE


A la fin de mars 1873, Victor Hugo, tant  Guernesey, recevait de
Lyon les deux lettres suivantes:


Illustre citoyen Victor Hugo,

Au nom d'un groupe de citoyens radicaux du sixime arrondissement
de Lyon, nous avons l'honneur de vous proposer la candidature  la
dputation du Rhne, aux lections partielles, en remplacement de M.
de Laprade, dmissionnaire.

Nous sommes srs du succs de votre candidature, et pensons que toutes
celles qui pourraient se produire s'effaceront devant l'autorit de
votre nom, si cher  la dmocratie franaise.

Nous pensons que vous tes toujours dans les mmes vues que l'an
dernier relativement au mandat contractuel.

Agrez, citoyen, nos salutations fraternelles.

Les dlgus chargs de la rdaction.

(_Suivent les signatures_.)

_Au citoyen Victor Hugo._

Cher et illustre citoyen,

Les dmocrates lyonnais vous saluent.

La dmocratie lyonnaise, depuis longtemps, fait son possible pour
marcher  la tte du mouvement social, et vous tes le reprsentant le
plus illustre de ses principes.

Vous avez eu des consolations pour tous les proscrits et des
indignations contre tous les proscripteurs.

Nous avons gard le souvenir de votre noble conduite  Bruxelles
envers les rfugis.

Nous n'avons pas oubli que vous avez accept le contrat qui lie le
dputs et ses mandants.

Cher et illustre citoyen, la priode que nous traversons est ardue et
solennelle.

Les principes de la dmocratie radicale, d'o est sortie la rvolution
franaise, les partisans du servage et de l'ignorance s'efforcent d'en
retarder l'avnement. Aprs avoir essay de nous compromettre, ils
s'vertuent  nous diviser.

Devant le scrutin qui demain va s'ouvrir, il ne faut pas que notre
imposante majorit soit scinde par des divisions.

Nous avons voulu faire un choix devant lequel toute comptition
s'efface; nous avons rsolu de vous offrir nos suffrages pour le sige
vacant dans le dpartement du Rhne.

Cette candidature, qui vous est offerte par la dmocratie lyonnaise et
radicale, veuillez nous faire connatre si vous l'acceptez.

Recevez, cher et illustre citoyen, le salut fraternel que nous vous
adressons.

(_Suivent les signatures_.)


M. Victor Hugo a rpondu:

Hauteville-House, 30 mars 1873.

Honorables et chers concitoyens,

Je tiendrais  un haut prix l'honneur de reprsenter l'illustre ville
de Lyon, si utile dans la civilisation, si grande dans la dmocratie.

J'ai crit: _Paris est la capitale de l'Europe, Lyon est la capitale
de la France_.

La lettre collective que vous m'adressez m'honore; je vous remercie
avec motion. tre l'lu du peuple de Lyon serait pour moi une gloire.

Mais,  l'heure prsente, ma rentre dans l'Assemble serait-elle
opportune?

Je ne le pense pas.

Si mon nom signifie quelque chose en ces annes fatales o nous
sommes, il signifie _amnistie_. Je ne pourrais reparatre dans
l'Assemble que pour demander l'amnistie pleine et entire; car
l'amnistie restreinte n'est pas plus l'amnistie que le suffrage mutil
n'est le suffrage universel.

Cette amnistie, l'assemble actuelle l'accorderait-elle? videmment
non. Qui se meurt ne donne pas la vie.

Un vote hostile prjugerait la question; un prcdent fcheux serait
cr, et la raction l'invoquerait plus tard. L'amnistie serait
compromise.

Pour que l'amnistie triomphe, il faut que la question arrive neuve
devant une assemble nouvelle.

Dans ces conditions, l'amnistie l'emportera. L'amnistie, d'o natra
l'apaisement et d'o sortira la rconciliation, est le grand intrt
actuel de la rpublique.

Ma prsence  la tribune aujourd'hui ne pouvant avoir le rsultat
qu'on en attendrait, il est utile que je reste  cette heure en dehors
de l'Assemble.

Toute considration de dtail doit disparatre devant l'intrt de la
rpublique.

C'est pour mieux la servir que je crois devoir effacer ma personnalit
en ce moment.

Vous m'approuverez, je n'en doute pas; je reste profondment touch
de votre offre fraternelle; quoi qu'il arrive dsormais, je me
considrerai comme ayant, sinon les droits, du moins les devoirs
d'un reprsentant de Lyon, et je vous envoie, citoyens, ainsi qu'au
gnreux peuple lyonnais, mon remerciement cordial.

VICTOR HUGO.




XIV

HENRI ROCHEFORT


M. Victor Hugo a crit  M. le duc de Broglie la lettre suivante:

Auteuil, villa Montmorency, 8 aot 1873.

Monsieur le duc et trs honorable confrre,

C'est au membre de l'acadmie franaise que j'cris. Un fait d'une
gravit extrme est au moment de s'accomplir. Un des crivains
les plus clbres de ce temps, M. Henri Rochefort, frapp d'une
condamnation politique, va, dit-on, tre transport dans la
Nouvelle-Caldonie. Quiconque connat M. Henri Rochefort peut
affirmer que sa constitution trs dlicate ne rsistera pas  cette
transportation, soit que le long et affreux voyage le brise, soit que
le climat le dvore, soit que la nostalgie le tue. M. Henri Rochefort
est pre de famille, et laisse derrire lui trois enfants, dont une
fille de dix-sept ans.

La sentence qui frappe M. Henri Rochefort n'atteint que sa libert, le
mode d'excution de cette sentence atteint sa vie. Pourquoi Nouma?
Les les Sainte-Marguerite suffiraient. La sentence n'exige point
Nouma. Par la dtention aux les Sainte-Marguerite la sentence serait
excute, et non aggrave. Le transport dans la Nouvelle-Caldonie est
une exagration de la peine prononce contre M. Henri Rochefort. Cette
peine est commue en peine de mort. Je signale  votre attention ce
nouveau genre de commutation.

Le jour o la France apprendrait que le tombeau s'est ouvert pour ce
brillant et vaillant esprit serait pour elle un jour de deuil.

Il s'agit d'un crivain, et d'un crivain original et rare. Vous tes
ministre et vous tes acadmicien, vos deux devoirs sont ici d'accord
et s'entr'aident. Vous partageriez la responsabilit de la catastrophe
prvue et annonce, vous pouvez et vous devez intervenir, vous vous
honorerez en prenant cette gnreuse initiative, et, en dehors de
toute opinion et de toute passion politique, au nom des lettres
auxquelles nous appartenons vous et moi, je vous demande, monsieur et
cher confrre, de protger dans ce moment dcisif, M. Henri Rochefort,
et d'empcher son dpart, qui serait sa mort.

Recevez, monsieur le ministre et cher confrre, l'assurance de ma
haute considration.

VICTOR HUGO.

M. le duc de Broglie a rpondu:

Monsieur et cher confrre,

J'ai reu, durant une courte excursion qui m'loigne de Paris,
la lettre que vous voulez bien m'crire et je m'empresse de la
transmettre  M. Beul.

M. Rochefort a d tre l'objet (si les intentions du gouvernement ont
t suivies) d'une inspection mdicale faite avec une attention toute
particulire, et l'ordre de dpart n'a d tre donn que s'il est
certain que l'excution de la loi ne met en pril ni la vie ni la
sant du condamn.

Dans ce cas, vous jugerez sans doute que les facults intellectuelles
dont M. Rochefort est dou accroissent sa responsabilit, et ne
peuvent servir de motif pour attnuer le chtiment d  la gravit
de son crime. Des malheureux ignorants ou gars, que sa parole a pu
sduire, et qui laissent derrire eux des familles voues  la misre,
auraient droit  plus d'indulgence.

Veuillez agrer, monsieur et cher confrre, l'assurance de ma haute
considration.

BROGLIE.




XV

LA VILLE DE TRIESTE ET VICTOR HUGO


Extrait du _Rappel_ du 18 aot 1873:

On se souvient qu'il y a deux ans, Victor Hugo fut expuls de
Belgique pour avoir offert sa maison aux rfugis franais. A cette
occasion, une adresse lui fut envoye de Trieste pour le fliciter
d'avoir dfendu le droit d'asile. Cette adresse et la liste des
signataires emplissaient un lgant cahier artistement reli en
velours, et sur la premire page duquel taient peintes les armes de
Trieste. Par un long retard qu'explique le va-et-vient de Victor Hugo
de Bruxelles  Guernesey, de Guernesey  Paris, l'envoi n'est arriv 
sa destination que ces jours derniers. Le destinataire n'a pas cru que
ce ft une raison de ne pas remercier les signataires, et il vient
d'crire au maire de Trieste la lettre suivante:

Paris, 17 aot 1873.

Monsieur le maire de la ville de Trieste,

Je trouve en rentrant  Paris, aprs une longue absence, une adresse
de vos honorables concitoyens. Cette adresse, envoye d'abord 
Guernesey, puis  Paris, ne me parvient qu'aujourd'hui. Cette adresse,
revtue de plus de trois cents signatures, est date de juin 1871.
Je suis pntr de l'honneur et confus du retard. Il est nanmoins
toujours temps d'tre reconnaissant. Aucune lettre d'envoi
n'accompagnait cette adresse. C'est donc  vous, monsieur le maire,
que j'ai recours pour exprimer aux signataires, vos concitoyens, ma
gratitude et mon motion.

C'est  l'occasion de mon expulsion de Belgique que cette
manifestation a t faite par les gnreux hommes de Trieste. Avoir
offert un asile aux vaincus, c'tait l tout mon mrite; je n'avais
fait qu'une chose bien simple; vos honorables concitoyens m'en
rcompensent magnifiquement. Je les remercie.

Cette manifestation loquente sera dsormais toujours prsente  ma
pense. J'oublie aisment les haines, mais je n'oublie jamais les
sympathies. Elle est digne d'ailleurs de votre illustre cit,
qu'illumine le soleil de Grce et d'Italie. Vous tes trop le pays de
la lumire pour n'tre pas le pays de la libert.

Je salue en votre personne, monsieur le maire, la noble ville de
Trieste.

VICTOR HUGO.




XVI

LA LIBRATION DU TERRITOIRE


    Je ne me trouve pas dlivr. Non, j'ai beau
    Me dresser, je me heurte au plafond du tombeau,
    J'touffe, j'ai sur moi l'normit terrible.
    Si quelque soupirail blanchit la nuit visible,
    J'aperois l-bas Metz, l-bas Strasbourg, l-bas
    Notre honneur, et l'approche obscure des combats,
    Et les beaux enfants blonds, bercs dans les chimres,
    Souriants, et je songe  vous,  pauvres mres.
    Je consens, si l'on veut,  regarder; je vois
    Ceux-ci rire, ceux-l chanter  pleine voix,
    La moisson d'or, l't, les fleurs, et la patrie
    Sinistre, une bataille tant sa rverie.
    Avant peu l'Archer noir embouchera le cor;
    Je calcule combien il faut de temps encor;
    Je pense  la mle affreuse des pes.
    Quand des frontires sont par la force usurpes,
    Quand un peuple gisant se voit le flanc ouvert,
    Avril peut rayonner, le bois peut tre vert,
    L'arbre peut tre plein de nids et de bruits d'ailes;
    Mais les tas de boulets, noirs dans les citadelles,
    Ont l'air de faire un songe et de frmir parfois,
    Mais les canons muets coutent une voix
    Leur parler bas dans l'ombre, et l'avenir tragique
    Souffle  tout cet airain farouche sa logique.

    Quoi! vous n'entendez pas, tandis que vous chantez,
    Mes frres, le sanglot profond des deux cits!
    Quoi, vous ne voyez pas, foule aisment sereine,
    L'Alsace en frissonnant regarder la Lorraine!
    O soeur, on nous oublie! on est content sans nous!
    Non, nous n'oublions pas! nous sommes  genoux
    Devant votre supplice,  villes! Quoi! nous croire
    Affranchis, lorsqu'on met au bagne notre gloire,
    Quand on coupe  la France un pan de son manteau,
    Quand l'Alsace au carcan, la Lorraine au poteau,
    Pleurent, tordent leurs bras sacrs, et nous appellent,
    Quand nos frais coliers, ivres de rage, pellent
    Quatrevingt-douze, afin d'apprendre quel clair
    Jaillit du coeur de Hoche et du front de Klber,
    Et de quelle faon, dans ce sicle, o nous sommes,
    On fait la guerre aux rois d'o sort la paix des hommes!
    Non, remparts, non, clochers superbes, non jamais
    Je n'oublierai Strasbourg et je n'oublierai Metz.
    L'horrible aigle des nuits nous treint dans ses serres,
    Villes! nous ne pouvons, nous franais, nous vos frres,
    Nous qui vivons par vous, nous par qui vous vivrez,
    tre que par Strasbourg et par Metz dlivrs!
    Toute autre dlivrance est un leurre; et la honte,
    Tache qui crot sans cesse, ombre qui toujours monte,
    Reste au front rougissant de notre histoire en deuil,
    Peuple, et nous avons tous un pied dans le cercueil,
    Et pas une cit n'est entire, et j'estime
    Que Verdun est aux fers, que Belfort est victime,
    Et que Paris se trane, humble, amoindri, plaintif,
    Tant que Strasbourg est pris et que Metz est captif.
    Rien ne nous fait le coeur plus rude et plus sauvage
    Que de voir cette vote infme, l'esclavage,
    S'tendre et remplacer au-dessus de nos yeux
    Le soleil, les oiseaux chantants, les vastes cieux!
    Non, je ne suis pas libre. 0 tremblement de terre!
    J'entrevois sur ma tte un nuage, un cratre,
    Et l'pre ruption des peuples, fleuve ardent;
    Je rle sous le poids de l'avenir grondant,
    J'coute bouillonner la lave sous-marine,
    Et je me sens toujours l'Etna sur la poitrine!

       *       *       *       *       *

    Et puisque vous voulez que je vous dise tout,
    Je dis qu'on n'est point grand tant qu'on n'est pas debout,
    Et qu'on n'est pas debout tant qu'on trane une chane;
    J'envie aux vieux romains leurs couronnes de chne;
    Je veux qu'on soit modeste et hautain; quant  moi,
    Je dclare qu'aprs tant d'opprobre et d'effroi,
    Lorsqu' peine nos murs chancelants se soutiennent,
    Sans me proccuper si des rois vont et viennent,
    S'ils arrivent du Caire ou bien de Thran,
    Si l'un est un bourreau, si l'autre est un tyran,
    Si ces curieux sont des monstres, s'ils demeurent
    Dans une ombre hideuse o des nations meurent,
    Si c'est au diable ou bien  Dieu qu'ils sont dvots,
    S'ils ont des diamants aux crins de leurs chevaux,
    Je dis que, les laissant se corrompre ou s'instruire,
    Tant que je ne pourrais faire au soleil reluire
    Que des guidons qu'agite un lugubre frisson,
    Et des clairons sortis  peine de prison,
    Tant que je n'aurais pas, rugissant de colre,
    Lav dans un immense Austerlitz populaire
    Sedan, Forbach, nos deuils, nos drapeaux frmissants,
    Je ne montrerais point notre arme aux passants!

    O peuple, toi qui fus si beau, toi qui, nagure,
    Ouvrais si largement tes ailes dans la guerre,
    Toi de qui l'envergure effrayante couvrit
    Berlin, Rome, Memphis, Vienne, Moscou, Madrid,
    Toi qui soufflas le vent des temptes sur l'onde
    Et qui fis du chaos natre l'aurore blonde,
    Toi qui seul eus l'honneur de tenir dans ta main
    Et de pouvoir lcher ce grand oiseau, Demain,
    Toi qui balayas tout, l'azur, les tendues,
    Les espaces, chasseur des fuites perdues,
    Toi qui fus le meilleur, toi qui fus le premier,
    O peuple, maintenant, assis sur ton fumier,
    Racle avec un tesson le pus de tes ulcres,
    Et songe.

    La dfaite a des conseils sincres;
    La beaut du malheur farouche, c'est d'avoir
    Une fraternit sombre avec le devoir;
    Le devoir aujourd'hui, c'est de se laisser crotre
    Sans bruit, et d'enfermer, comme une vierge au clotre,
    Sa haine, et de nourrir les noirs ressentiments.
    A quoi bon taler dj nos rgiments?
    A quoi bon galoper devant l'Europe hostile?
    Ne point faire envoler de poussire inutile
    Est sage; un jour viendra d'clore et d'clater;
    Et je crois qu'il vaut mieux ne pas tant se hter.

    Car il faut, lorsqu'on voit les soldats de la France,
    Qu'on dise:--C'est la gloire et c'est la dlivrance!
    C'est Jemmapes, l'Argonne, Ulm, Ina, Fleurus!
    C'est un tas de lauriers au soleil apparus!
    Regardez. Ils ont fait les choses impossibles.
    Ce sont les bienfaisants, ce sont les invincibles.
    Ils ont pour murs les monts et le Rhin pour foss.
    En les voyant, il faut qu'on dise:--Ils ont chass
    Les rois du nord, les rois du sud, les rois de l'ombre,
    Cette arme est le roc vainqueur des flots sans nombre,
    Et leur nom resplendit du znith au nadir!
    --Il faut que les tyrans tremblent, loin d'applaudir.
    Il faut qu'on dise:--Ils sont les amis vnrables
    Des pauvres, des damns, des serfs, des misrables,
    Les grands spoliateurs des trnes, arrachant
    Sceptre, glaive et puissance  quiconque est mchant;
    Ils sont les bienvenus partout o quelqu'un souffre.
    Ils ont l'aile de flamme habitue au gouffre.
    Ils sont l'essaim d'clairs qui traverse la nuit.
    Ils vont, mme quand c'est la mort qui les conduit.
    Ils sont beaux, souriants, joyeux, pleins de lumire;
    Athne en serait folle et Sparte en serait fire.
    --Il faut qu'on dise:--Ils sont d'accord avec les cieux!
    Et que l'homme, adorant leur pas audacieux,
    Croie entendre, au-dessus de ces lgionnaires
    Qui roulent leurs canons, Dieu rouler ses tonnerres!

    C'est pourquoi j'attendrais.

       *       *       *       *       *

                                Qu'attends-tu?--Je rponds:
    J'attends l'aube; j'attends que tous disent:--Frappons!
    Levons-nous! et donnons  Sedan pour rplique
    L'Europe en libert!--J'attends la rpublique!
    J'attends l'emportement de tout le genre humain!
    Tant qu' ce sicle auguste on barre le chemin,
    Tant que la Prusse tient prisonnire la France,
    Penser est un affront, vivre est une souffrance.

    Je sens, comme Isae insurg pour Sion,
    Gronder le profond vers de l'indignation,
    Et la colre en moi n'est pas plus puisable
    Que le flot dans la mer immense et que le sable
    Dans l'orageux dsert remu par les vents.

    Ce que j'attends? J'attends que les os soient vivants!
    Je suis spectre, et je rve, et la cendre me couvre,
    Et j'coute; et j'attends que le spulcre s'ouvre.
    J'attends que dans les coeurs il s'lve des voix,
    Que sous les conqurants s'croulent les pavois,
    Et qu' l'extrmit du malheur, du dsastre,
    De l'ombre et de la honte, on voie un lever d'astre!

    Jusqu' cet instant-l, gardons superbement,
    O peuple, la fureur de notre abaissement,
    Et que tout l'alimente et que tout l'exaspre.
    tant petit, j'ai vu quelqu'un de grand, mon pre.
    Je m'en souviens; c'tait un soldat, rien de plus,
    Mais il avait ml son me aux fiers reflux,
    Aux revanches, aux cris de guerre, aux nobles ftes,
    Et l'clair de son sabre tait dans nos temptes.
    Oh! je ne vous veux pas dissimuler l'ennui,
    A vous, fameux hier, d'tre obscurs aujourd'hui,
    O nos soldats, lutteurs infortuns, phalange
    Qu'illumina jadis la gloire sans mlange;
    L'tranger  cette heure, hlas! hros trahis,
    Marche sur votre histoire et sur votre pays;
    Oui, vous avez laiss ces retres aux mains viles
    Voler nos champs, voler nos murs, voler nos villes,
    Et complter leur gloire avec nos sacs d'cus;
    Oui, vous ftes captifs; oui, vous tes vaincus;
    Vous tes dans le puits des chutes insondables.
    Mais c'est votre destin d'en sortir formidables,
    Mais vous vous dresserez, mais vous vous lverez,
    Mais vous serez ainsi que la faulx dans les prs;
    L'hercule celte en vous, la hache sur l'paule,
    Revivra, vous rendrez sa frontire  la Gaule,
    Vous foulerez aux pieds Fritz, Guillaume, Attila,
    Schinderhanne et Bismarck, et j'attends ce jour-l!

    Oui, les hommes d'Eylau vous diront: Camarades!

    Et jusque-l soyez pensifs loin des parades,
    Loin des vaines rumeurs, loin des faux cliquetis,
    Et regardez grandir nos fils encor petits.

       *       *       *       *       *

    Je vis dsormais, l'oeil fix sur nos deux villes.

    Non, je ne pense pas que les rois soient tranquilles;
    Je n'ai plus qu'une joie au monde, leur souci.
    Rois, vous avez vaincu, Vous avez russi,
    Vous btissez, avec toutes sortes de crimes,
    Un difice infme au haut des monts sublimes;
    Vous avez entre l'homme et vous construit un mur,
    Soit; un palais norme, blouissant, obscur,
    D'o sort l'clair, o pas une lumire n'entre,
    Et c'est un temple,  moins que ce ne soit un antre.
    Pourtant, et-on pour soi l'arme et le snat,
    Ne point laisser de trace aprs l'assassinat,
    Rajuster son exploit, bien laver la victoire,
    Nettoyer le ct malpropre de la gloire,
    Est prudent. Le sort a des retours tortueux,
    Songez-y.--J'en conviens, vous tes monstrueux;
    Vous et vos chanceliers, vous et vos conntables,
    Vous tes satisfaits, vous tes redoutables;
    Vous avez, joyeux, forts, servis par ce qui nuit,
    Entrepris le recul du monde vers la nuit;
    Vous faites chaque jour faire un progrs  l'ombre;
    Vous avez, sous le ciel d'heure en heure plus sombre,
    Princes, de tels succs  nous faire envier
    Que vous pouvez railler le vingt et un janvier,
    Le quatorze juillet, le dix aot, ces journes
    Tragiques, d'o sortaient les grandes destines;
    Que vous pouvez penser que le Rhin, ce ruisseau,
    Suffit pour arrter Jourdan, Brune et Marceau,
    Et que vous pouvez rire en vos banquets sonores
    De tous nos ouragans, de toutes nos aurores,
    Et des vastes efforts des titans endormis.
    Tout est bien; vous vivez, vous tes bons amis,
    Rois, et vous n'tes point de notre or conomes;
    Vous en tes venus  vous donner les hommes;
    Vous vous faites cadeau d'un peuple aprs souper;
    L'aigle est fait pour planer et l'homme pour ramper;
    L'Europe est le reptile et vous tes les aigles;
    Vos caprices, voil nos lois, nos droits, nos rgles;
    La terre encor n'a vu sous le bleu firmament
    Rien qui puisse galer votre assouvissement;
    Et le destin pour vous s'puise en politesses;
    Devant vos majests et devant vos altesses
    Les prtres mettent Dieu stupfait  genoux;
    Jamais rien n'a sembl plus ternel que vous;
    Votre toute-puissance aujourd'hui seule existe.
    Mais, rois, tout cela tremble, et votre gloire triste
    Devine le refus profond de l'avenir;
    Car sur tous ces bonheurs que vous croyez tenir,
    Sur vos arcs triomphaux, sur vos splendeurs hautaines,
    Sur tout ce qui compose,  rois,  capitaines,
    L'amas prodigieux de vos prosprits,
    Sur ce que vous rvez, sur ce que vous tentez,
    Sur votre ambition et sur votre esprance,
    On voit la grande main sanglante de la France.

16 septembre 1873.




XVII


MORT DE FRANOIS-VICTOR HUGO

26 DCEMBRE 1873

On lit dans le _Rappel_ du 27 dcembre 1873:

Nous avons la profonde douleur d'annoncer  nos lecteurs la mort de
notre bien cher Franois-Victor Hugo. Il a succomb, hier  midi,  la
maladie dont il souffrait depuis seize mois. Nous le conduirons demain
o nous avons conduit son frre il y a deux ans.

Ceux qui l'ont connu comprendront ce que nous prouvons. Ils savent
quelle brave et douce nature c'tait. Pour ses lecteurs, c'tait un
crivain d'une gravit presque svre, historien plus encore que
journaliste; pour ses amis, c'tait une me charmante, un tre
affectueux et bon, l'amabilit et la grce mmes. Personne n'avait son
galit d'humeur, ni son sourire. Et il avait plus de mrite qu'un
autre  tre tel, ayant subi des preuves d'o plus d'un serait sorti
amer et hostile.

Tout jeune, il avait eu une maladie de poitrine, qui n'avait cd
qu' son nergie et  sa volont de vivre; mais il y avait perdu un
poumon, et il s'en ressentait toujours. Puis,  peine avait-il eu ge
d'homme, qu'un article de journal o il demandait que la France restt
hospitalire aux proscrits, lui avait valu neuf mois de Conciergerie.
Quand il tait sorti de prison, le coup d'tat l'avait jet en exil.
Il y tait rest dix-huit ans.

Il sortit de France  vingt-quatre ans, il y rentra  quarante-deux.
Ces dix-huit annes, toute la jeunesse, le meilleur de la vie, les
annes qui ont droit au bonheur, il les passa hors de France, loin de
ses habitudes et de ses gots, dans un pays froid aux trangers, plus
froid aux vaincus. Il lui fallut pour cela un grand courage, car il
adorait Paris; mais il s'tait dit qu'il ne reviendrait pas tant que
l'empire durerait, et il serait mort avant de se manquer de parole. Il
employa gnreusement ces dures annes  son admirable traduction de
Shakespeare, et rien n'tait plus touchant que de le voir  cette
oeuvre, o l'Angleterre tait mle  la France, et qui tait en
mme temps le payement de l'hospitalit et le don de l'expatri  la
patrie.

Le 4 septembre le ramena. Alors, Paris tait menac, les prussiens
arrivaient, beaucoup s'en allaient  l'tranger; lui, il vint de
l'tranger. Il vint prendre sa part du pril, du froid, de la faim, du
bombardement. Il s'engagea dans l'artillerie de la garde nationale. Il
eut la douleur commune de nos dsastres et la douleur personnelle de
la mort de son frre.

On aurait pu croire que c'tait suffisant, et qu'aprs la prison,
aprs l'exil, aprs le deuil patriotique, aprs le deuil fraternel, il
tait assez puni d'avoir t bon, honnte et vaillant toute sa vie. On
aurait pu croire qu'il avait bien gagn un peu de joie, de bien-tre
et de sant. La France ressuscitait peu  peu, et il aurait pu tre
heureux quelque temps sans remords. Alors la maladie l'a saisi, et l'a
clou dans son lit pendant un an avant de le clouer pour toujours dans
le cercueil.

Son frre est mort foudroy; lui, il a expir lentement. La mort a
plusieurs faons de frapper les pres. Pendant plus d'un an, son lit
a t sa premire tombe, la tombe d'un vivant, car il a eu, jusqu'au
dernier jour, jusqu' la dernire heure, toute sa lucidit d'esprit.
Il s'intressait  tout, lisait les journaux; seulement, il lui tait
impossible d'crire une ligne; son intelligence si droite, sa raison
si ferme, ses longues tudes d'histoire, son talent si srieux et
si fort,  quoi bon maintenant? Ce supplice de l'impuissance
intelligente, de la volont prisonnire, de la vie dans la mort, il
l'a subi seize mois. Et puis, une pulmonie s'est dclare et l'a
emport dans l'inconnu.

La mort, soit. Mais cette longue agonie, pourquoi? Un jour, il
tait mieux, et nous le croyions dj guri; puis il retombait, pour
remonter, et pour retomber encore. Pourquoi ces sursis successifs,
puisqu'il tait condamn  mort? Pourquoi la destine, puisqu'elle
avait dcid de le tuer, n'en a-t-elle pas fini tout de suite, et qui
donc prend plaisir  prolonger ainsi notre excution, et  nous faire
mourir tant de fois?

Pauvre cher Victor! que j'ai vu si enfant, et que j'allais chercher,
le dimanche,  sa pension!

Et son pre! Ses ennemis eux-mmes diront que c'est trop. D'abord,
'a t sa fille,--et toi, mon Charles! Puis, il y a deux ans, 'a t
son fils an. Et maintenant, c'est le dernier. Quel bonheur pour leur
mre d'tre morte! C'est l que les gnies ne sont plus que des pres.
Tous s'en sont alls, l'un aprs l'autre, le laissant seul. Lui si
pre! Oh! ses chers petits enfants des _Feuilles d'automne!_ On lui
dira qu'il a d'autres enfants, nous tous, ses fils intellectuels, tous
ceux qui sont ns de lui, et tous ceux qui en natront, et que ceux-l
ne lui manqueront ni aujourd'hui, ni demain, ni jamais, et que la mort
aura beau faire, ils seront plus nombreux d'ge en ge. D'autres lui
diront cela; mais moi, j'tais le frre de celui qui est mort, et je
ne puis que pleurer.

AUGUSTE VACQUERIE.

       *       *       *       *       *

OBSQUES DE FRANOIS-VICTOR HUGO

Bien avant l'heure indique, la foule tait dj telle dans la rue
Drouot, qu'il tait difficile d'arriver  la maison mortuaire. Un
registre ouvert dans une petite cour recevait les noms de ceux qui
voulaient tmoigner leur douloureuse sympathie au pre si cruellement
frapp.

Un peu aprs midi, on a descendu le corps. 'a t une chose bien
triste  voir, le pre au bas de l'escalier regardant descendre la
bire de son dernier fils.

Un autre moment navrant, 'a t quand Mme Charles Hugo a pass, prte
 s'vanouir  chaque instant et si faible qu'on la portait plus qu'on
ne la soutenait. Il y a deux ans, elle enterrait son mari; hier,
son beau-frre. Avec quel tendre dvouement et quelle admirable
persvrance elle a soign ce frre pendant cette longue maladie,
passant les nuits, lui sacrifiant tout, ne vivant que pour lui, c'est
ce que n'oublieront jamais le pre ni les amis du mort. Elle a voulu
absolument l'accompagner jusqu'au bout, et ne l'a quitt que lorsqu'on
l'a arrache de la tombe.

L'enterrement tait au cimetire de l'Est. Le convoi a suivi les
grands boulevards, puis le boulevard Voltaire.

Derrire le corbillard, marchait le pre dsol. Lui aussi, ses amis
auraient voulu qu'il s'pargnt ce supplice, rude  tous les ges.
Mais Victor Hugo accepte virilement toutes les preuves, il n'a pas
voulu fuir celle-l, et c'tait aussi beau que triste de voir derrire
ce corbillard cette tte blanche que le sort a frappe tant de fois
sans parvenir  la courber.

Derrire le pre, venaient MM. Paul Meurice, Auguste Vacquerie, Paul
Foucher, oncle du mort, et Lopold Hugo, son cousin. Puis le docteur
Allix et M. Armand Gouzien, qui avaient bien le droit de se dire de la
famille, aprs les soins fraternels qu'ils ont prodigus au malade.

Puis, les amis et les admirateurs du pre, tous ceux, dputs,
journalistes, littrateurs, artistes, ouvriers, qui avaient voulu
s'associer  ce grand deuil: MM. Gambetta, Crmieux, Eugne Pelletan,
Arago, Spuller, Lockroy, Jules Simon, Alexandre Dumas, Flaubert,
Nefftzer, Martin Bernard ... mais il faudrait citer tout ce qui a un
nom. Ce cortge innombrable passait entre deux haies paisses qui
couvraient les deux trottoirs du boulevard et qui n'ont pas cess
jusqu'au cimetire.

A mesure que le convoi avanait, une partie de la haie se dtachait
pour s'ajouter au cortge, qui grossissait de moment en moment et que
la chausse avait peine  contenir. Et quand cet norme cortge est
arriv au cimetire, il l'a trouv dj plein d'une foule galement
innombrable, et ce n'est pas sans difficult qu'on a pu faire ouvrir
passage mme au cercueil.

Le tombeau de famille de Victor Hugo n'ayant plus de place, hlas,
on a dpos le corps dans un caveau provisoire. Quand il y a t
descendu, il s'est fait un grand silence, et Louis Blanc a dit les
belles et touchantes paroles qui suivent :

Messieurs,

Des deux fils de Victor Hugo, le plus jeune va rejoindre l'an. Il y
a trois ans, ils taient tous les deux pleins de vie. La mort, qui les
avait spars depuis, vient les runir.

Lorsque leur pre crivait:

    Aujourd'hui, je n'ai plus de tout ce que j'avais
    Qu'un fils et qu'une fille,
    Me voil presque seul! Dans cette ombre o je vais,
    Dieu m'te la famille!

Lorsque ce cri d'angoisse sortait de son grand coeur dchir:

    Oh! demeurez, vous deux qui me restez!....,

prvoyait-il que, pour lui, la nature serait  ce point inexorable?
Prvoyait-il que la _maison sans enfants_ allait tre la
sienne?--Comme si la destine avait voulu, proportionnant sa part de
souffrance  sa gloire, lui faire un malheur gal  son gnie!

Ah! ceux-l seuls comprendront l'tendue de ce deuil, qui ont connu
l'tre aim que nous confions  la terre. Il tait si affectueux, si
attentif au bonheur des autres! Et ce qui donnait  sa bont je ne
sais quel charme attendrissant, c'tait le fond de tristesse dont
tmoignaient ses habitudes de rserve, ses manires toujours graves,
son sourire toujours pensif. Rien qu' le voir, on sentait qu'il
avait souffert, et la douceur de son commerce n'en tait que plus
pntrante.

Dans les relations ordinaires de la vie, il apportait un calme que son
ge rendait tout  fait caractristique. On aurait pu croire qu'en
cela il tait diffrent de son frre, nature ardente et passionne;
mais ce calme cachait un pouvoir singulier d'motion et d'indignation,
qui se rvlait toutes les fois qu'il y avait le mal  combattre,
l'iniquit  fltrir, la vrit et le peuple  venger.
(_Applaudissements_.)

Il tait alors loquent et d'une loquence qui partait des entrailles.
Rien de plus vhment, rien de plus pathtique, que les articles
publis par lui dans le _Rappel_ sur l'impunit des coupables d'en
haut compare  la rigueur dont on a coutume de s'armer contre les
coupables d'en bas. (_Profonde motion._)

L'amour de la justice, voil ce qui remuait dans ses plus intimes
profondeurs cette me gnreuse, vaillante et tendre.

Il est des hommes  qui l'occasion manque pour montrer dans ce
qu'ils ont fait ce qu'ils ont t. Cela ne peut pas se dire de
Franois-Victor Hugo. Ses actes le dfinissent. Une invocation
gnreuse au gnie hospitalier de la France lui valut neuf mois de
prison avant le 2 dcembre; aprs le 2 dcembre, il a eu dix-huit
annes d'exil, et, dans sa dernire partie, d'exil volontaire....

Volontaire? je me trompe!

Danton disait: On n'emporte pas la patrie  la semelle de ses
souliers. Mais c'est parce qu'on l'emporte au fond de son coeur que
l'exil a tant d'amertume. Oh! non, il n'y a pas d'exil volontaire.
L'exil est toujours forc; il l'est surtout quand il est prescrit par
la seule autorit qui ait un droit absolu de commandement sur les mes
fires, c'est--dire la conscience. (_Applaudissements._)

Franois-Victor aimait la France, comme son pre; comme son pre, il
l'a quitte le jour o elle cessa d'tre libre, et, comme lui, ce fut
en la servant qu'il acquit la force de vivre loin d'elle. Je dis en
la servant, parce que, suivant une belle remarque de Victor Hugo,
traduire un pote tranger, c'est accrotre la posie nationale. Et
quel pote que celui que Franois-Victor Hugo entreprit de faire
connatre  la France!

Pour y russir pleinement, il fallait pouvoir transporter dans notre
langue, sans offenser la pruderie de notre got, tout ce que le
style de Shakespeare a de hardi dans sa vigueur, d'trange dans sa
sublimit; il fallait pouvoir dcouvrir et dvoiler les procds de ce
merveilleux esprit, montrer l'tonnante originalit de ses imitations,
indiquer les sources o il puisa tant de choses devenues si
compltement siennes; tudier, comparer, juger ses nombreux
commentateurs; en un mot, il fallait pouvoir prendre la mesure de
ce gnie universel. Eh bien, c'est cet effrayant labeur que
Franois-Victor Hugo, que le fils de notre Shakespeare  nous ...
(_applaudissements_) aborda et sut terminer  un ge o la plupart des
hommes, dans sa situation, ne s'occupent que de leurs plaisirs.
Les trente-six introductions aux trente-six drames de Shakespeare
suffiraient pour lui donner une place parmi les hommes littraires les
plus distingus de notre temps.

Elles disent assez,  part mme le mrite de sa traduction, la
meilleure qui existe, quelle perte le monde des lettres et le monde de
la science ont faite en le perdant.

Et la rpublique! Elle a aussi le droit de porter son deuil. Car ce
fut au signal donn par elle qu'il accourut avec son pre et son
frre,--d'autant plus impatients de venir s'enfermer dans la capitale,
qu'il y avait l, en ce moment, d'affreuses privations  subir et
le pril  braver. On sait avec quelle fermet ils traversrent les
horreurs d'un sige qui sera l'ternelle gloire de ce grand peuple de
Paris.

Mais d'autres preuves les attendaient. Bientt, l'auteur de l'_Anne
terrible_ eut  pleurer la mort d'un de ses fils et  trembler pour la
vie de l'autre. Pendant seize mois, Franois-Victor Hugo a t tortur
par la maladie qui nous l'enlve. Entour par l'affection paternelle
de soins assidus, disput  la mort chaque jour,  chaque heure, par
un ange de dvouement, la veuve de son frre, son nergie secondait si
bien leurs efforts, qu'il aurait t sauv s'il avait pu l'tre.

Sa tranquillit tait si constante, sa srnit avait quelque chose de
si indomptable, que, malgr l'empreinte de la mort, depuis longtemps
marque sur son visage, nous nous prenions quelquefois  esprer....

Esprait-il lui-mme, lorsqu'il nous parlait de l'avenir, et qu'il
s'efforait de sourire? Ou bien voulait-il, par une inspiration digne
de son me, nous donner des illusions qu'il n'avait pas, et tromper
nos inquitudes? Ce qui est certain, c'est que, pendant toute une
anne, il a, selon le mot de Montaigne, vcu de la mort, jusqu'au
moment o, toujours calme, il s'est endormi pour la dernire fois,
laissant aprs lui ce qui ne meurt pas, le souvenir et l'exemple du
devoir accompli.

Quant au vieillard illustre que tant de malheurs accablent, il lui
reste, pour l'aider  porter jusqu' la fin le poids des jours, la
conviction qu'il a si bien formule dans ces beaux vers:

    C'est un prolongement sublime que la tombe.
    On y monte, tonn d'avoir cru qu'on y tombe.

Dans la dernire lettre que j'ai reue de lui, qui fut la dernire
crite par lui, Barbs me disait: Je vais mourir, et toi tu vas avoir
de moins un ami sur la terre. Je voudrais que le systme de Reynaud
ft vrai, pour qu'il nous ft donn de nous revoir ailleurs.

Nous revoir ailleurs! De l'espoir que ces mots expriment venait la
foi de Barbs dans la permanence de l'tre, dans la continuit de son
dveloppement progressif. Il n'admettait pas l'ide des sparations
absolues, dfinitives. Victor Hugo ne l'admet pas, lui non plus, cette
ide redoutable. Il croit  Dieu ternel, il croit  l'me immortelle.
C'est l ce qui le rendra capable, tout meurtri qu'il est, de vivre
pour son autre famille, celle  qui appartient la vie des grands
hommes, l'humanit. (_Applaudissements prolongs._)

Aprs ce discours, d'une loquence si forte et si mue, et qui a
profondment touch toute cette grande foule, Victor Hugo a embrass
Louis Blanc; puis ses amis l'ont enlev de la fosse. Alors 'a t 
qui se prcipiterait vers lui et lui prendrait la main. Amis connus
ou inconnus, hommes, femmes, tous se pressaient sur son passage; on
voyait l quel coeur est celui de ce peuple de Paris, si reconnaissant
 ceux qui l'aiment; les femmes pleuraient; et tout  coup le
sentiment de tous a clat dans l'explosion de ce cri prolong et
rpt: Vive Victor Hugo! Vive la rpublique!

Victor Hugo a pu enfin monter en voiture, avec Louis Blanc. Mais
pendant longtemps encore la voiture n'a pu aller qu'au pas,  cause de
la foule, et les mains continuaient  se tendre par la portire. Louis
Blanc avait sa part de ces touchantes manifestations.

Et, en revenant, nous nous redisions la strophe des _Feuilles
d'automne_:

    Seigneur! prservez-moi, prservez ceux que j'aime,
    Mes parents, mes amis, et mes ennemis mme
                 Dans le mal triomphants,
    De jamais voir, Seigneur, l't sans fleurs vermeilles,
    La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,
                 La maison sans enfants!

Dieu n'a pas exauc le pote. Les oiseaux sont envols, la maison est
vide. Mais Louis Blanc a raison, il reste au malheureux pre encore
une famille. Il l'a vue aujourd'hui, elle l'a accompagn et soutenu,
elle a pleur avec lui. Et, s'il n'y a pas de consolations  de telles
douleurs, c'est un adoucissement pourtant que de sentir autour de soi
tant de respect affectueux et cette admiration universelle.

Malgr l'normit de la foule, il n'y a pas eu le moindre dsordre, ni
le moindre accident. Cette manifestation imposante s'est faite avec
une gravit et une tranquillit profondes.

Il est impossible d'numrer tous les noms connus des crivains, des
hommes politiques, des artistes qui se pressaient dans la foule.

Les anciens collgues de Victor Hugo  l'Assemble nationale taient
venus en grand nombre. Citons parmi eux MM. Louis Blanc, Gambetta,
Crmieux, Emmanuel Arago, Jules Simon, Victor Schoelcher, Peyrat,
Edmond Adam, Eugne Pelletan, Lepre, Laurent Pichat, Henri de
Lacretelle, Nol Parfait, Alfred Naquet, Tirard, Henri Martin,
Georges Prin, Jules Ferry, Germain Casse, Henri Brisson, Arnaud (de
l'Arige), Millaud, Martin-Bernard, Ordinaire, Melvil-Bloncourt,
Eugne Farcy, Bamberger, Charles Rolland, Escarguel, Caduc, Daumas,
Jules Barni, Lefvre, Corbon, Simiot, Greppo, Lafon de Fongaufier,
etc., etc.

Nommons ensuite, au hasard, MM. Alexandre Dumas fils, Gustave
Flaubert, Flicien David, Charles Blanc, Louis Ulbach, Monselet,
Thodore de Banville; Lon Valade, Philippe Burty, Nefftzer, docteur
Se, mile Perrin, Ritt, Larochelle, Duquesnel, Aim Millet, Edouard
Manet, Bracquemond, Jacquemart, Andr Gill, Carjat, Nadar, Henri Roger
de Beauvoir, les frres Lionnet, Delaunay, Dumaine, Taillade, Pierre
Berton, Andr Lefvre, Mario Proth, E. Tarb, Frdric Thomas, docteur
Mandl, Ernest Hamel, Pierre Vron, douard Plouvier, Alfred Quidant,
Pradilla Para, consul de Colombie, tienne Arago, Lecanu, Mario
Uchard, Hippolyte Lucas, Amde Pommier, Mme Blanchecotte, Kaempfen,
Lechevalier, Hetzel, Michel Lvy frres, mile de la Bdollire,
Robert Mitchell, Catalan, professeur  l'universit de Lige, E.
Deschanel, Jules Claretie, Eugne Manuel, duc de Bellune, douard
Laferrire, Paul Arne, docteur Faivre, Lon Dierx, Catulle Mends,
mile Daclin, Victor Cochinat, Mayrargue, Louis Leroy, Maurice Bixio,
Adolphe Michel, Michaelis, Antonin Proust, Louis Asseline, A. de la
Fizelire, Maracinano de Bucharest, Louis Lacombe, Armand Lapointe,
Denis de la Garde, Louis Ratisbonne, Lon Cladel, Tony Rvillon,
Charles Chassin, Emmanuel Gonzals, Louis Koch, Agricol Perdiguier,
Andr Roussel, Ferdinand Dugu, Schiller, P. Deloir, Dommartin,
Habeneck, Ginesta, Lepelletier, Rollinat, Richard Lesclide, Coeds,
Busnach, Edg. Hment, Yves Guyot, Valbrgue, Elzar Bornier, Pothay,
Barbieux, Montrosier, Lacroix, Adrien Huart, George Richard, Rey (de
l'Odon), Balitout, Allain-Targ, Spuller, Nadaud, Ollive, Perrinelle,
conseiller gnral de la Seine, J.-A. Lafont, Gabriel Guillemot, etc.,
etc.

Le _Rappel_ tait l tout entier: MM. Auguste Vacquerie, Paul Meurice,
douard Lockroy, Frdric Morin, Gaulier, Camille Pelletan, C.
Quentin, Victor Meunier, Ernest Lefvre; Ernest Blum, d'Hervilly,
mile Blmont, L. Constant, Barberet, Lemay, Luthereau, Fron,
Pelleport, Destrem, Am. Blondeau, etc., les compositeurs et imprimeurs
du _Rappel_.

(Le _Rappel_ du 30 dcembre 1873.)




XVIII

LE CENTENAIRE DE PTRARQUE


Victor Hugo,  l'occasion des ftes du centenaire de Ptrarque, a reu
l'invitation suivante:

Avignon, 14 juillet 1874.

Cher et grand citoyen,

Le 18 juillet, Avignon officiel va donner de grandes ftes en
l'honneur de Ptrarque,  l'occasion du cinquime centenaire de sa
mort.

Plusieurs villes et plusieurs socits savantes de l'Italie se font
reprsenter  ces ftes par des dlgus. M. Nigra sera parmi nous.

Or, dans notre ville, le conseil municipal lu a t remplac par une
commission municipale trie, selon l'usage, par un des plus clbres
prfets de l'ordre moral. C'est ce monde-l qui va recevoir les
patriotes que l'Italie nous envoie.

Il importe donc, selon nous, qu'une main glorieuse et vritablement
fraternelle puisse, au nom des rpublicains de France, serrer la
main que vont nous tendre les enfants d'une nation  laquelle nous
voudrions tmoigner de sincres sentiments de sympathie.

Nous serions fiers qu'Avignon pt parler par la voix de notre plus
grand pote aux concitoyens du pote et du patriote Ptrarque.

L'Italie, alors, entendrait un langage vritablement franais, et
l'change des sentiments qui doivent unir les deux grandes nations
serait dignement exprim.

C'est dans ces circonstances, c'est dans cette pense, et pour donner,
nous,  ces ftes officielles leur vritable porte, qu'un groupe
considrable d'amis,--qui reprsentent toute la dmocratie
avignonnaise et la jeunesse rpublicaine du pays,--m'ont charg de
vous adresser la prsente lettre, pour vous inviter  venir passer au
milieu de nous les journes des 18, 19 et 20 juillet. La vraie fte
aura lieu si vous daignez accepter cette invitation, et votre visite
aurait, pour tout le midi de la France, une grande, une fconde
signification.

Permettez-nous d'esprer que notre invitation sera par vous accepte,
et de nous en rjouir d'avance; et veuillez, cher et grand citoyen,
recevoir, au nom de mes amis ainsi qu'en mon nom personnel,
l'expression de notre respectueuse et profonde admiration.

SAINT-MARTIN,

Conseiller gnral de Vaucluse, ex-rdacteur en chef de la _Dmocratie
du Midi_.

       *       *       *       *       *

Victor Hugo a rpondu:

Paris, 18 juillet 1874.

Mon honorable concitoyen,

La noble et glorieuse invitation que vous voulez bien me transmettre
me touche profondment. J'ai le chagrin de ne pouvoir m'y rendre,
tant en ce moment retenu prs de mon petit-fils, convalescent d'une
grave maladie.

Je suis heureux du souvenir que veut bien me garder cette vaillante
dmocratie du midi, qui est comme l'avant-garde de la dmocratie
universelle, et  laquelle le monde pense toutes les fois qu'il entend
la _Marseillaise_.

La _Marseillaise_, c'est la voix du midi; c'est aussi la voix de
l'avenir.

Je regrette d'tre absent du milieu de vous. J'eusse t fier de
souhaiter, en votre nom  tous, la bienvenue  ces frres,  ces
gnreux italiens, qui viennent fter Ptrarque dans le pays de
Voltaire. Mais de loin j'assisterai, mu,  vos solennits. Elles
fixeront l'attention du monde civilis. Ptrarque, qui a t l'aurole
d'un sicle tnbreux, ne perd rien de sa clart dans ce plein midi du
progrs qu'on nomme le dix-neuvime sicle.

Je flicite Avignon. Avignon, pendant ces trois jours mmorables, va
donner un illustre spectacle. On pourrait dire que Rome et Paris vont
s'y rencontrer; Rome qui a sacr Ptrarque, Paris qui a jet bas la
Bastille; Rome qui couronne les potes, Paris qui dtrne les rois;
Rome qui glorifie la pense humaine, Paris qui la dlivre.

Cette accolade des deux cits mres est superbe. C'est l'embrassement
de deux ides. Rien de plus pathtique et de plus rassurant. Rome et
Paris fraternisant dans la sainte communion dmocratique, c'est beau.
Vos acclamations donneront  cette rencontre toute sa signification.
Avignon, ville pontificale et ville populaire, est un trait d'union
entre les deux capitales du pass et de l'avenir.

Nous nous sentons tous bien reprsents par vous, hommes de Vaucluse,
dans cette fte, nationale pour deux nations. Vous tes dignes de
faire  l'Italie la salutation de la France.

Ainsi s'bauche la majestueuse Rpublique fdrale du continent. Ces
magnifiques mlanges de peuples commencent les tats-Unis d'Europe.

Ptrarque est une lumire dans son temps, et c'est une belle chose
qu'une lumire qui vient de l'amour. Il aima une femme et il charma le
monde. Ptrarque est une sorte de Platon de la posie; il a ce qu'on
pourrait appeler la subtilit du coeur, et en mme temps la profondeur
de l'esprit; cet amant est un penseur, ce pote est un philosophe.
Ptrarque en somme est une me clatante.

Ptrarque est un des rares exemples du pote heureux. Il fut compris
de son vivant, privilge que n'eurent ni Homre, ni Eschyle, ni
Shakespeare. Il n'a t ni calomni, ni hu, ni lapid. Ptrarque a
eu sur cette terre toutes les splendeurs, le respect des papes,
l'enthousiasme des peuples, les pluies de fleurs sur son passage dans
les rues, le laurier d'or au front comme un empereur, le Capitole
comme un dieu. Disons virilement la vrit, le malheur lui manque. Je
prfre  cette robe de pourpre le bton d'Alighieri errant. Il manque
 Ptrarque cet on ne sait quoi de tragique qui ajoute  la grandeur
des potes une cime noire, et qui a toujours marqu le plus haut
sommet du gnie. Il lui manque l'insulte, le deuil, l'affront, la
perscution. Dans la gloire Ptrarque est dpass par Dante, et le
triomphe par l'exil.




XIX

LA QUESTION DE LA PAIX REMPLACE PAR LA QUESTION DE LA GUERRE


A MM. LES MEMBRES DU CONGRS DE LA PAIX A GENVE.

Paris, 4 septembre 1874.

Chers concitoyens de la rpublique d'Europe,

Vous avez bien voulu dsirer ma prsence  votre congrs de Genve.
C'est un regret pour moi de ne pouvoir me rendre  votre invitation
qui m'honore. S'il m'tait donn de prononcer  cette heure quelques
paroles parmi vous, j'ajouterais, et, je le pense, sans protestation
de votre part, au sujet de cette grande question de la paix
universelle, de nouvelles rserves  celles que j'indiquais, il y a
cinq ans, au congrs de Lausanne. Aujourd'hui, ce qui alors tait
le mal est devenu le pire; une aggravation redoutable a eu lieu; le
problme de la paix se complique d'une immense nigme de guerre.

Le _quidquid delirant reges_ a produit son effet.

Ajournement de toutes les fraternits; o il y avait l'esprance, il
y a la menace; on a devant soi une srie de catastrophes qui
s'engendrent les unes des autres et qu'il est impossible de ne pas
puiser; il faudra aller jusqu'au bout de la chane.

Cette chane, deux hommes l'ont forge, Louis Bonaparte et Guillaume,
pseudonymes tous les deux, car derrire Guillaume il y a Bismarck
et derrire Louis Bonaparte il y a Machiavel. La logique des faits
violents ne se dment jamais, le despotisme s'est transform,
c'est--dire renouvel, et s'est dplac, c'est--dire fortifi;
l'empire militaire a abouti  l'empire gothique, et de France a pass
en Allemagne. C'est l qu'est aujourd'hui l'obstacle. Tout ce qui a
t fait doit tre dfait. Ncessit funeste. Il y a entre l'avenir et
nous une interposition fatale. On ne peut plus entrevoir la paix qu'
travers un choc et au del d'un inexorable combat. La paix, hlas,
c'est toujours l'avenir, mais ce n'est plus le prsent. Toute la
situation actuelle est une sombre et sourde haine.

Haine du soufflet reu.

Qui a t soufflet? Le monde entier. La France frappe  la face,
c'est la rougeur au front de tous les peuples. C'est l'affront fait 
la mre. De l la haine.

Haine de vaincus  vainqueurs, vieille haine ternelle; haine de
peuples  rois, car les rois sont des vainqueurs dont les vaincus sont
les peuples; haine rciproque, et sans autre issue qu'un duel.

Duel entre deux nations? Non. La France et l'Allemagne sont soeurs;
mais duel entre deux principes, la rpublique et l'empire.

La question est pose: d'un ct la monarchie germanique, de l'autre,
les tats-Unis d'Europe; la rencontre des deux principes est
invitable; et ds  prsent on distingue dans le profond avenir les
deux fronts de bataille, d'un ct tous les royaumes, de l'autre
toutes les patries.

Ce duel terrible, puisse-t-il tre longtemps retard! Puisse une autre
solution se faire jour! Si la grande bataille se livre, ce qu'il y
aura des deux cts, hlas, ce sera des hommes. Conflit lamentable!
Quelle extrmit pour le genre humain! La France ne peut attaquer un
peuple sans tre fratricide; un peuple ne peut attaquer la France sans
tre parricide. Inexprimable serrement de coeur!

Nous, prparateurs des faits futurs, nous eussions dsir une autre
issue; mais les vnements ne nous coutent pas; ils vont au mme but
que nous, mais par d'autres moyens. O nous emploierions la paix,
ils emploient la guerre. Pour des motifs inconnus, ils prfrent les
solutions de haute lutte. Ce que nous ferions  l'amiable, ils le font
par effraction. La providence a de ces brusqueries.

Mais il est impossible que le philosophe n'en soit pas profondment
attrist.

Ce qu'il constate douloureusement, ce qu'il ne peut nier, c'est
l'enchanement des faits, c'est leur ncessit, c'est leur fatalit.
II y a une algbre dans les dsastres.

Ces faits, je les rsume en quelques mots.

La France a t diminue. A cette heure, elle a une double plaie,
plaie au territoire, plaie  l'honneur. Elle ne peut en rester l. On
ne garde pas Sedan. On ne se rendort pas l-dessus.

Pas plus qu'on ne se rendort sur l'arrachement de Metz et de
Strasbourg.

La guerre de 1870 a dbut par un guet-apens et s'est termine par une
voie de fait. Ceux qui ont fait le coup n'ont pas vu le contre-coup.
Ce sont l des fautes d'hommes d'tat. On se perd par l'blouissement
de sa victoire. Qui voit trop la force est aveugle au droit. Or la
France a droit  l'Alsace et  la Lorraine. Pourquoi? parce que
l'Alsace et la Lorraine ont droit  la France. Parce que les peuples
ont droit  la lumire et non  la nuit. Tout verse en ce moment du
ct de l'Allemagne. Grave dsordre. Cette rupture d'quilibre doit
cesser. Tous les peuples le sentent et s'en inquitent. De l un
malaise universel. Comme je l'ai dit  Bordeaux,  partir du trait de
Paris, l'insomnie du monde a commenc.

Le monde ne peut accepter la diminution de la France. La solidarit
des peuples, qui et fait la paix, fera la guerre. La France est une
sorte de proprit humaine. Elle appartient  tous, comme autrefois
Rome, comme autrefois Athnes. On ne saurait trop insister sur ces
ralits. Voyez comme la solidarit clate. Le jour o la France a d
payer cinq milliards, le monde lui en a offert quarante-cinq. Ce fait
est plus qu'un fait de crdit, c'est un fait de civilisation. Aprs
les cinq milliards pays, Berlin n'est pas plus riche et Paris n'est
pas plus pauvre. Pourquoi? Parce que Paris est ncessaire et que
Berlin ne l'est pas. Celui-l seul est riche qui est utile.

En crivant ceci, je ne me sens pas franais, je me sens homme.

Voyons sans illusion comme sans colre la situation telle qu'elle est.
On a dit: _Delenda Carthago_; il faut dire: _Servanda Gallia._

Quand une plaie est faite  la France, c'est la civilisation qui
saigne. La France diminue, c'est la lumire amoindrie. Un crime
contre la France a t commis; les rois ont fait subir  la France
toute la quantit de meurtre possible contre un peuple. Cette mauvaise
action des rois, il faut que les rois l'expient, et c'est de l que
sortira la guerre; et il faut que les peuples la rparent, et c'est de
l que sortira la fraternit. La rparation, ce sera la fdration.
Le dnoment, le voici: tats-Unis d'Europe. La fin sera au peuple,
c'est--dire  la Libert, et  Dieu, c'est--dire  la Paix.

Esprons.

Chers concitoyens de la patrie universelle, recevez mon salut cordial.

VICTOR HUGO.




XX

OBSQUES DE MADAME PAUL MEURICE


On lit dans le _Rappel_ du 16 novembre 1874:

Une foule considrable a conduit, hier, Mme Paul Meurice,  sa
dernire demeure. Derrire le char funbre marchaient, d'abord celui
qui reste seul, et  sa droite Victor Hugo, puis des dputs, des
journalistes, des littrateurs, des artistes, en trop grand nombre
pour que nous puissions les nommer, puis des milliers d'amis inconnus,
car on aura beau faire, on n'empchera jamais ce gnreux peuple de
Paris d'aimer ceux qui l'aiment, et de le leur tmoigner.

On est all directement de la maison mortuaire au Pre-Lachaise.

Quand le corps a t descendu dans le caveau, Victor Hugo a prononc
les paroles suivantes:

La femme  laquelle nous venons faire la salutation suprme a honor
son sexe; elle a t vaillante et douce; elle a eu toutes les grces
pour aimer, elle a eu toutes les forces pour souffrir. Elle laisse
derrire elle le compagnon de sa vie, Paul Meurice, un esprit lumineux
et fier, un des plus nobles hommes de notre temps. Inclinons-nous
devant cette tombe vnrable.

J'ai t tmoin de leur mariage. Ainsi s'en vont les jours. Je les ai
vus tous les deux, jeunes, elle si belle, lui si rayonnant, associer,
devant la loi humaine et devant la loi divine, leur avenir, et se
donner la main dans l'esprance et dans l'aurore. J'ai vu cette
entre de deux mes dans l'amour qui est la vraie entre dans la vie.
Aujourd'hui, est-ce la sortie que nous voyons? Non. Car le coeur qui
reste continue d'aimer et l'me qui s'envole continue de vivre. La
mort est une autre entre. Non dans plus d'amour, car l'amour ds
ici-bas est complet, mais dans plus de lumire.

Depuis cette heure radieuse du commencement jusqu' l'heure svre o
nous sommes, ces deux belles mes se sont appuyes l'une sur l'autre.
La vie, quelle qu'elle soit, est bonne, traverse ainsi. Elle, cette
admirable femme, peintre, musicienne, artiste, avait reu tous les
dons et tait faite pour tous les orgueils, mais elle tait surtout
fire du reflet de sa renomme  lui; elle prenait sa part de ses
succs; elle se sentait flicite par les applaudissements qui le
saluaient; elle assistait souriante  ces splendides ftes du
thtre o le nom de Meurice clatait parmi les acclamations et les
enthousiasmes; elle avait le doux orgueil de voir clore pour l'avenir
et triompher devant la foule cette srie d'oeuvres exquises et fortes
qui auront dans la littrature de notre sicle une place de gloire et
de lumire. Puis sont venus les temps d'preuve; elle les a accueillis
stoquement. De nos jours, l'crivain doit tre au besoin un
combattant; malheur au talent  travers lequel on ne voit pas une
conscience! Une posie doit tre une vertu. Paul Meurice est une de
ces mes transparentes au fond desquelles on voit le devoir. Paul
Meurice veut la libert, le progrs, la vrit et la justice; et il
en subit les consquences. C'est pourquoi, un jour, il est all en
prison. Sa femme a compris cette nouvelle gloire, et,  partir de
ce jour, elle qui jusque-l n'avait encore t que bonne, elle est
devenue grande.

Aussi plus tard, quand les dsastres sont arrivs, quand l'preuve a
pris les proportions d'une calamit publique, a-t-elle t prte 
toutes les abngations et  tous les dvouements.

L'histoire de ce sicle a des jours inoubliables. Par moments, dans
l'humanit, une certaine sublimit de la femme apparat; aux heures o
l'histoire devient terrible, on dirait que l'me de la femme saisit
l'occasion et veut donner l'exemple  l'me de l'homme. L'antiquit a
eu la femme romaine; l'ge moderne aura la femme franaise. Le sige
de Paris nous a montr tout ce que peut tre la femme: dignit,
fermet, acceptation des privations et des misres, gat dans les
angoisses. Le fond de l'me de la femme franaise, c'est un mlange
hroque de famille et de patrie.

La gnreuse femme qui est dans cette tombe a eu toutes ces
grandeurs-l. J'ai t son hte dans ces jours tragiques; je l'ai
vue. Pendant que son vaillant mari faisait sa double et rude tche
d'crivain et de soldat, elle aussi se levait avant l'aube. Elle
allait dans la nuit, sous la pluie, sous le givre, les pieds dans la
neige, attendre pendant de longues heures, comme les autres nobles
femmes du peuple,  la porte des bouchers et des boulangers, et elle
nous rapportait du pain et de la joie. Car la plus vraie de toutes
les joies, c'est le devoir accompli. Il y a un idal de la femme
dans Isae, il y en a un autre dans Juvnal, les femmes de Paris ont
ralis ces deux idals. Elles ont eu le courage qui est plus que la
bravoure, et la patience qui est plus que le courage. Elles ont eu
devant le pril de l'intrpidit et de la douceur. Elles donnaient aux
combattants dsesprs l'encouragement du sourire. Rien n'a pu les
vaincre. Comme leurs maris, comme leurs enfants, elles ont voulu
lutter jusqu' la dernire heure, et, en face d'un ennemi sauvage,
sous l'obus et sous la mitraille, sous la bise acharne d'un hiver de
cinq mois, elles ont refus, mme  la Seine charriant des glaons,
mme  la faim, mme  la mort, la reddition de leur ville. Ah!
vnrons ce Paris qui a produit de telles femmes et de tels hommes.
Soyons  genoux devant la cit sacre. Paris, par sa prodigieuse
rsistance, a sauv la France que le dshonneur de Paris et tue, et
l'Europe que la mort de la France et dshonore.

Quoique l'ennemi ait pu faire, il y a peut-tre un mystrieux
rtablissement d'quilibre dans ce fait: la France moindre, mais Paris
plus grand.

Que la belle me, envole, mais prsente, qui m'coute en ce moment,
soit fire; toutes les vnrations entourent son cercueil. Du haut de
la srnit inconnue, elle peut voir autour d'elle tous ces coeurs
pleins d'elle, ces amis respectueux qui la glorifient, cet admirable
mari qui la pleure. Son souvenir,  la fois douloureux et charmant,
ne s'effacera pas. Il clairera notre crpuscule. Une mmoire est un
rayonnement.

Que l'me ternelle accueille dans la haute demeure cette me
immortelle! La vie, c'est le problme, la mort c'est la solution.
Je le rpte, et c'est par l que je veux terminer cet adieu plein
d'esprance, le tombeau n'est ni tnbreux, ni vide. C'est l qu'est
la grande lueur. Qu'il soit permis  l'homme qui parle en ce moment de
se tourner vers cette clart. Celui qui n'existe plus pour ainsi dire
ici-bas, celui dont toutes les ambitions sont dans la mort, a le
droit de saluer au fond de l'infini, dans le sinistre et sublime
blouissement du spulcre, l'astre immense, Dieu.




XXI

AUX DMOCRATES ITALIENS


Les journaux ont publi le tlgramme adress  Victor Hugo par les
dmocrates italiens. Victor Hugo leur a rpondu:

Je remercie mes frres les dmocrates d'Italie.

Esprons tous la grande dlivrance. L'Italie et la France ont la mme
me, l'me romaine, la rpublique. La rpublique, qui est le pass
de l'Italie, est l'avenir de la France et de l'Europe. Vouloir la
rpublique d'Europe, c'est vouloir la fdration des peuples; et la
fdration des peuples, c'est la plus haute ralisation de l'ordre
dans la libert, c'est la paix.

Ordre, libert, paix; ce que la monarchie cherche, la rpublique le
trouve.

VICTOR HUGO.




XXII

POUR UN SOLDAT


(Fvrier 1875.)

Il est dsirable que le fait qu'on va lire ne passe point inaperu.

Un soldat, nomm Blanc, fusilier au 112e de ligne, en garnison 
Aix, vient d'tre condamn  mort pour insulte grave envers son
suprieur.

On annonce la prochaine excution de ce soldat.

Cette excution me semble impossible.

Pourquoi? Le voici:

Le 10 dcembre 1873, les chefs de l'arme, sigeant  Trianon en haute
cour de justice militaire, ont fait un acte considrable.

Ils ont aboli la peine de mort dans l'arme.

Un homme tait devant eux; un soldat, un soldat responsable entre
tous, un marchal de France. Ce soldat,  l'heure suprme des
catastrophes, avait dsert le devoir; il avait jet bas la
France devant la Prusse; il avait pass  l'ennemi de cette faon
pouvantable que, pouvant vaincre, il s'tait laiss battre; il tenait
une forteresse, la plus forte de l'Europe, il l'avait donne; il avait
des drapeaux, les plus fiers drapeaux de l'histoire, il les avait
livrs; il commandait une arme, la dernire qui restt  l'honneur
national, il l'avait garrotte et offerte aux coups de plat de sabre
des allemands; il avait envoy, prisonnire de guerre, aux casemates
de Spandau et de Magdebourg, la gloire de la France, les bras lis
derrire le dos; pouvant sauver son pays, il l'avait perdu; en livrant
Metz, la cit vierge, il avait livr Paris, la ville hroque; cet
homme avait assassin la patrie.

Le haut conseil de guerre a jug qu'il mritait la mort, et a dclar
qu'il devait vivre. En faisant cela, qu'a fait le conseil de guerre?
je le rpte, il a aboli dans l'arme la peine de mort. Il a dcid
que dsormais ni la trahison, ni la dsertion  l'ennemi, ni le
parricide, car tuer sa patrie, c'est tuer sa mre, ne seraient punis
de mort.

Le conseil de guerre a bien fait; et nous le flicitons hautement.

Certes, bien des raisons pouvaient conseiller  ces sages et vaillants
officiers le maintien de la peine de mort militaire. Il y a une guerre
dans l'avenir; pour cette guerre il faut une arme; pour l'arme il
faut la discipline; la plus haute des disciplines, c'est la loyaut;
la plus inviolable des subordinations, c'est la fidlit au drapeau;
le plus monstrueux des crimes, c'est la flonie. Qui frappera-t-on si
ce n'est le tratre? quel soldat sera puni si ce n'est le gnral? qui
sera foudroy par la loi si ce n'est le chef? O est l'exemple s'il
n'est en haut? Ces juges se sont dit tout cela; mais ils ont pens, et
nous les en louons, que l'exemple pouvait se faire autrement; que le
moment tait venu de remplacer dans le code de l'arme l'intimidation
par un sentiment plus digne du soldat, de relever l'idal militaire,
et de substituer  la question de la vie la question de l'honneur.

Profond progrs d'o sortira, pour les besoins du prochain avenir, un
nouveau code militaire, plus efficace que l'ancien.

La peine morale substitue  la peine matrielle est plus terrible.
Preuve: Bazaine.

Oui, la dgradation suffit. O la honte coule, le sang vers est
inutile. La punition assaisonne de cette hautaine clmence est plus
redoutable. Laissez cet homme  son abme. C'est toujours la sombre et
grande histoire de Can. Bazaine mis  mort laisse derrire lui une
lgende; Bazaine vivant trane la nuit.

Donc le conseil de guerre a bien fait.

Qu'ajouter maintenant?

Le marchal disparat, voici un soldat.

Nous avons devant les yeux, non plus le haut dignitaire, non plus le
grand-croix de la lgion d'honneur, non plus le snateur de l'empire,
non plus le gnral d'arme; mais un paysan. Non plus le vieux
chef plein d'aventures et d'annes; mais un jeune homme. Non plus
l'exprience, mais l'ignorance.

Ayant pargn celui-ci, allez-vous frapper celui-l?

De tels contrastes sont-ils possibles? Est-il utile de proposer 
l'intelligence des hommes de telles nigmes?

Ce rapprochement n'est-il pas effrayant? Est-il bon de contraindre la
profonde honntet du peuple  des confrontations de cette nature:
avoir vendu son drapeau, avoir livr son arme, avoir trahi son pays,
la vie; avoir soufflet son caporal, la mort!

La socit n'est pas vide; il y a quelqu'un; il y a des ministres,
il y a un gouvernement, il y a une assemble, et, au-dessus des
ministres, au-dessus du gouvernement, au-dessus de l'assemble,
au-dessus de tout, il y a la droiture publique; c'est  cela que je
m'adresse.

L'impt du sang pay  outrance, c'tait la loi des rgimes anciens;
ce ne peut tre la loi de la civilisation nouvelle. Autrefois, la
chaumire tait sans dfense, les larmes des mres et des fiances
ne comptaient pas, les veuves sanglotaient dans la surdit publique,
l'accablement des pnalits tait inexprimable; ces moeurs ne sont
plus les ntres. Aujourd'hui, la piti existe; l'crasement de ce qui
est dans l'ombre rpugne  une socit qui ne marche plus qu'en avant;
on comprend mieux le grand devoir fraternel; on sent le besoin, non
d'extirper, mais d'clairer. Du reste, disons-le, c'est une erreur
de croire que la rvolution a pour rsultat l'amoindrissement de
l'nergie sociale; loin de l, qui dit socit libre dit socit
forte. La magistrature peut se transformer, mais pour crotre en
dignit et en justice; l'arme peut se modifier, mais pour grandir
en honneur. La puissance sociale est une ncessit; l'arme et la
magistrature sont une vaste protection; mais qui doit-on protger
d'abord? Ceux qui ne peuvent se protger eux-mmes; ceux qui sont en
bas, ceux sur qui tout pse; ceux qui ignorent, ceux qui souffrent.
Oui, codes, chambres, tribunaux, cet ensemble est utile; oui, cet
ensemble est bon et beau,  la condition que toute cette force ait
pour loi morale un majestueux respect des faibles.

Autrefois, il n'y avait que les grands, maintenant il y a les petits.

Je me rsume.

On n'a pas fusill le marchal de France; fusillera-t-on le soldat?

Je le rpte, cela est impossible.

J'eusse intercd pour Bazaine, j'intercde pour Blanc.

J'eusse demand la vie du misrable, je demande la vie du malheureux.

Si l'on veut savoir de quel droit j'interviens dans cette douloureuse
affaire, je rponds: De l'immense droit du premier venu. Le premier
venu, c'est la conscience humaine.

       *       *       *       *       *

Le 26 fvrier 1875, Victor Hugo publia cette rclamation, et attendit.

En 1854, quand Victor Hugo, proscrit, tait intervenu pour le condamn
Tapner, les journaux bonapartistes avaient dclar que, puisque
Victor Hugo demandait la vie de Tapner, Tapner devait tre excut. A
l'occasion du soldat Blanc, ce fait monstrueux se renouvela. Certaines
feuilles ractionnaires intimrent au gouvernement l'ordre de rsister
 la pression de M. Victor Hugo, et dirent hautement que, puisque M.
Victor Hugo intercdait pour le soldat Blanc, il fallait fusiller le
soldat Blanc.

Ces journaux n'eurent pas en 1875 le mme succs qu'en 1854. Tapner
avait t pendu, Blanc ne fut pas fusill. Il eut grce de la vie. Sa
peine fut commue en cinq ans de prison, sans dgradation militaire.




XXIII

OBSQUES D'EDGAR QUINET


(29 mars 1875.)

Je viens, devant cette fosse ouverte, saluer une grande me.

Nous vivons dans un temps o abondent glorieusement les crivains et
les philosophes. La pense humaine a de trs hautes cimes dans notre
poque, et, parmi ces cimes, Edgar Quinet est un sommet. La clart
sereine du vrai est sur le front de ce penseur. C'est pourquoi je le
salue.

Je le salue parce qu'il a t citoyen, patriote, homme; triple vertu;
le penseur doit dilater sa fraternit de la famille  la patrie et de
la patrie  l'humanit; c'est par ces largissements d'horizon que le
philosophe devient aptre. Je salue Edgar Quinet parce qu'il a t
gnreux et utile, vaillant et clment, convaincu et persistant, homme
de principes et homme de douceur; tendre et altier; altier devant
ceux qui rgnent, tendre pour ceux qui souffrent.
(_Applaudissements._--_Cris de_: Vive la rpublique!)

L'oeuvre d'Edgar Quinet est illustre et vaste. Elle a le double
aspect, ce qu'on pourrait appeler le double versant, politique et
littraire, et par consquent la double utilit dont notre sicle a
besoin; d'un ct le droit, de l'autre l'art; d'un ct l'absolu, de
l'autre l'idal.

Au point de vue purement littraire, elle charme en mme temps qu'elle
enseigne; elle meut en mme temps qu'elle conseille. Le style d'Edgar
Quinet est robuste et grave, ce qui ne l'empche pas d'tre pntrant.
On ne sait quoi d'affectueux lui concilie le lecteur. Une profondeur
mle de bont fait l'autorit de cet crivain. On l'aime. Quinet est
un de ces philosophes qui se font comprendre jusqu' se faire obir.
C'est un sage parce que c'est un juste.

Le pote en lui s'ajoutait  l'historien. Ce qui caractrise les vrais
penseurs, c'est un mlange de mystre et de clart. Ce don profond de
la pense entrevue, Quinet l'avait. On sent qu'il pense, pour ainsi
dire, au del mme de la pense. (_Mouvement._) Tels sont les
crivains de la grande race.

Quinet tait un esprit; c'est--dire un de ces tres pour qui la
vieillesse n'est pas, et qui s'accroissent par l'accroissement des
annes. Ainsi ses dernires oeuvres sont les plus belles. Ses deux
ouvrages les plus rcents, la _Cration_ et l'_Esprit nouveau_,
offrent au plus haut degr ce double caractre actuel et prophtique
qui est le signe des grandes oeuvres. Dans l'un et dans l'autre de
ces ouvrages, il y a la Rvolution qui fait les livres vivants, et la
posie qui fait les livres immortels. (_Bravos._) C'est ainsi qu'un
crivain existe  la fois pour le prsent et pour l'avenir.

Il ne suffit pas de faire une oeuvre, il faut en faire la preuve.
L'oeuvre est faite par l'crivain, la preuve est faite par l'homme. La
preuve d'une oeuvre, c'est la souffrance accepte.

Quinet a eu cet honneur, d'tre exil, et cette grandeur, d'aimer
l'exil. Cette douleur a t pour lui la bien venue. tre gnant au
tyran plat aux fires mes. (_Sensation._) Il y a de l'lection dans
la proscription. tre proscrit, c'est tre choisi par le crime pour
reprsenter le droit. (_Acclamations.--Cris de:_ Vive la rpublique!
vive Victor Hugo!) Le crime se connat en vertu; le proscrit est l'lu
du maudit. Il semble que le maudit lui dise: Sois mon contraire. De l
une fonction.

Cette fonction, Quinet l'a superbement remplie. Il a dignement vcu
dans cette ombre tragique de l'exil o Louis Blanc a rayonn, o
Barbs est mort. (_Profonde motion._)

Ne plaignez pas ces hommes; ils ont fait le devoir. tre la France
hors de France, tre vaincu et pourtant vainqueur, souffrir pour ceux
qui croient prosprer, fconder la solitude insulte et saine du
proscrit, subir utilement la nostalgie, avoir une plaie qu'on peut
offrir  la patrie, adorer son pays accabl et amoindri, en avoir
d'autant plus l'orgueil que l'tranger veut en avoir le ddain
(_applaudissements_), reprsenter, debout, ce qui est tomb,
l'honneur, la justice, le droit, la loi; oui, cela est bon et doux,
oui, c'est le grand devoir, et  qui le remplit qu'importe la
souffrance, l'isolement, l'abandon! Avec quelle joie, pour servir son
pays de cette faon austre, on accepte, pendant dix ans, pendant
vingt ans, toute la vie, la confrontation svre des montagnes ou la
sinistre vision de la mer! (_Sensation profonde._)

Adieu, Quinet. Tu as t utile et grand. C'est bien, et ta vie a t
bonne. Entre dans toutes les mmoires, ombre vnrable. Sois aim du
peuple que tu as aim.

Adieu.

Un dernier mot.

La tombe est svre. Elle nous prend ce que nous aimons, elle nous
prend ce que nous admirons. Qu'elle nous serve du moins  dire les
choses ncessaires. O la parole sera-t-elle haute et sincre si
ce n'est devant la mort? Profitons de notre douleur pour jeter
des clarts dans les mes. Les hommes comme Edgar Quinet sont des
exemples; par leurs preuves comme par leurs travaux, ils ont aid,
dans la vaste marche des ides, le progrs, la dmocratie, la
fraternit. L'mancipation des peuples est une oeuvre sacre. En
prsence de la tombe, glorifions cette oeuvre. Que la ralit cleste
nous aide  attester la ralit terrestre. Devant cette dlivrance,
la mort, affirmons cette autre dlivrance, la Rvolution.
(_Applaudissements._--Vive la rpublique!) Quinet y a travaill.
Disons-le ici, avec douceur, mais avec hauteur, disons-le  ceux
qui mconnaissent le prsent, disons-le  ceux qui nient l'avenir,
disons-le  tant d'ingrats dlivrs malgr eux (_mouvement_), car
c'est au profit de tous que le pass a t vaincu, oui, les magnanimes
lutteurs comme Quinet ont bien mrit du genre humain. Devant un tel
spulcre, affirmons les hautes lois morales. couts par l'ombre
gnreuse qui est ici, disons que le devoir est beau, que la probit
est sainte, que le sacrifice est auguste, qu'il y a des moments o le
penseur est un hros, que les rvolutions sont faites par les esprits,
sous la conduite de Dieu, et que ce sont les hommes justes qui font
les peuples libres. (_Bravos._) Disons que la vrit, c'est la
libert. Le tombeau, prcisment parce qu'il est obscur,  cause de
sa noirceur mme, a une majest utile  la proclamation des grandes
ralits de la conscience humaine, et le meilleur emploi qu'on puisse
faire de ces tnbres, c'est d'en tirer cette lumire. (_Acclamations
unanimes.--Cris de:_ Vive Victor Hugo! Vive la rpublique!)




XXIV

AU CONGRS DE LA PAIX


Victor Hugo, invit en septembre 1875  adhrer au Congrs de la paix,
a rpondu:

Le Congrs de la paix veut bien se souvenir de moi et me faire appel.
J'en suis profondment touch.

Je ne puis que redire  mes concitoyens d'Europe ce que je leur ai
dit dj plusieurs fois depuis l'anne 1871, si fatale pour l'univers
entier. Mes esprances ne sont pas branles, mais sont ajournes.

Il y a actuellement deux efforts dans la civilisation; l'un pour,
l'autre contre; l'effort de la France et l'effort de l'Allemagne.
Chacune veut crer un monde. Ce que l'Allemagne veut faire, c'est
l'Allemagne; ce que la France veut faire, c'est l'Europe.

Faire l'Allemagne, c'est construire l'empire, c'est--dire la nuit;
faire l'Europe, c'est enfanter la dmocratie, c'est--dire la lumire.

N'en doutez pas, entre les deux mondes, l'un tnbreux, l'autre
radieux, l'un faux, l'autre vrai, le choix de l'avenir est fait.

L'avenir dpartagera l'Allemagne et la France; il rendra  l'une sa
part du Danube,  l'autre sa part du Rhin, et il fera  toutes deux ce
don magnifique, l'Europe, c'est--dire la grande rpublique fdrale
du continent.

Les rois s'allient pour se combattre et font entre eux des traits
de paix qui aboutissent  des cas de guerre; de l ces monstrueuses
ententes des forces monarchiques contre tous les progrs sociaux,
contre la Rvolution franaise, contre la libert des peuples. De
l Wellington et Blucher, Pitt et Cobourg; de l ce crime, dit la
Sainte-Alliance; qui dit alliance de rois dit alliance de vautours.
Cette fraternit fratricide finira; et  l'Europe des Rois-Coaliss
succdera l'Europe des Peuples-Unis.

Aujourd'hui? non. Demain? oui.

Donc, ayons foi et attendons l'avenir.

Pas de paix jusque-l. Je le dis avec douleur, mais avec fermet.

La France dmembre est une calamit humaine. La France n'est pas 
la France, elle est au monde; pour que la croissance humaine soit
normale, il faut que la France soit entire; une province qui manque 
la France, c'est une force qui manque au progrs, c'est un organe qui
manque au genre humain; c'est pourquoi la France ne peut rien concder
de la France. Sa mutilation mutile la civilisation.

D'ailleurs il y a des fractures partout, et en ce moment vous en
entendez une crier, l'Herzgovine. Hlas! aucun sommeil n'est possible
avec des plaies comme celles-ci: la Pologne, la Crte, Metz et
Strasbourg, et aprs des affronts comme ceux-ci: l'empire germanique
rtabli en plein dix-neuvime sicle, Paris viol par Berlin, la ville
de Frdric II insultant la ville de Voltaire, la saintet de la force
et l'quit de la violence proclames, le progrs soufflet sur la
joue de la France. On ne met point la paix l-dessus. Pour pacifier,
il faut apaiser; pour apaiser, il faut satisfaire. La fraternit n'est
pas un fait de surface. La paix n'est pas une superposition.

La paix est une rsultante. On ne dcrte pas plus la paix qu'on ne
dcrte l'aurore. Quand la conscience humaine se sent en quilibre
avec la ralit sociale; quand le morcellement des peuples a fait
place  l'unit des continents; quand l'empitement appel conqute et
l'usurpation appele royaut ont disparu; quand aucune morsure
n'est faite, soit  un individu, soit  une nationalit, par aucun
voisinage; quand le pauvre comprend la ncessit du travail et quand
le riche en comprend la majest; quand le ct matire de l'homme se
subordonne au ct esprit; quand l'apptit se laisse museler par la
raison; quand  la vieille loi, prendre, succde la nouvelle loi,
comprendre; quand la fraternit entre les mes s'appuie sur l'harmonie
entre les sexes; quand le pre est respect par l'enfant et quand
l'enfant est vnr par le pre; quand il n'y a plus d'autre autorit
que l'auteur; quand aucun homme ne peut dire  aucun homme: Tu es mon
btail; quand le pasteur fait place au docteur, et la bergerie (qui
dit bergerie dit boucherie)  l'cole; quand il y a identit entre
l'honntet politique et l'honntet sociale; quand un Bonaparte n'est
pas plus possible en haut qu'un Troppmann en bas; quand le prtre
se sent juge et quand le juge se sent prtre, c'est--dire quand
la religion est intgre et quand la justice est vraie; quand
les frontires s'effacent entre une nation et une nation, et se
rtablissent entre le bien et le mal; quand chaque homme se fait de sa
propre probit une sorte de patrie intrieure; alors, de la mme faon
que le jour se fait, la paix se fait; le jour par le lever de l'astre,
la paix par l'ascension du droit.

Tel est l'avenir. Je le salue.

VICTOR HUGO.


Paris, 9 septembre 1875.




XXV


Le 16 janvier 1876, Victor Hugo fut nomm, par le Conseil municipal,
Dlgu de Paris aux lections snatoriales.

Il adressa immdiatement  ses collgues, les Dlgus de toutes les
communes de France, la lettre publique qu'on va lire.

LE DLGU DE PARIS

AUX DLGUS DES 36,000 COMMUNES DE FRANCE

Electeurs des communes de France,

Voici ce que Paris attend de vous:

Elle a bien souffert, la noble ville. Elle avait pourtant accompli son
devoir. L'empire, en dcembre 1851, l'avait prise de force, et, aprs
avoir tout fait pour la vaincre, avait tout fait pour la corrompre;
corrompre est la vraie victoire des despotes; dgrader les
consciences, amollir les coeurs, diminuer les mes, bon moyen de
rgner; le crime devient vice et passe dans le sang des peuples; dans
un temps donn, le csarisme finit par faire de la cit suprme une
Rome qui indigne Tacite; la violence dgnre en corruption, pas
de joug plus funeste; ce joug, Paris l'avait endur vingt ans;
l'empoisonnement avait eu le temps de russir. Un jour, il y a cinq
annes de cela, jugeant l'heure favorable, estimant que le 2 Dcembre
devait avoir achev son oeuvre d'abaissement, les ennemis violrent
la France prise au pige, et, aprs avoir souffl sur l'empire qui
disparut, se rurent sur Paris. Ils croyaient rencontrer Sodome.
Ils trouvrent Sparte. Quelle Sparte? Une Sparte de deux millions
d'hommes; un prodige; ce que l'histoire n'avait jamais vu; Babylone
ayant l'hrosme de Saragosse. Un investissement sauvage, le
bombardement, toutes les brutalits vandales, Paris, cette commune qui
vous parle en ce moment,  communes de France, Paris a tout subi; ces
deux millions d'hommes ont montr  quel point la patrie est une me,
car ils ont t un seul coeur. Cinq mois d'un hiver polaire, que ces
peuples du nord semblaient avoir amen avec eux, ont pass sur la
rsistance des parisiens sans la lasser. On avait froid, on avait
faim, on tait heureux de sentir qu'on sauvait l'honneur de la France
et que le Paris de 1871 continuait le Paris de 1792; et, le jour o de
faibles chefs militaires ont fait capituler Paris, toute autre ville
et pouss un cri de joie, Paris a pouss un cri de douleur.

Comment cette ville a-t-elle t rcompense? Par tous les outrages.
Aucun martyre n'a t pargn  la cit sublime. Qui dit martyre dit
le supplice plus l'insulte. Elle seule avait dsormais droit  l'Arc
de Triomphe. C'est par l'Arc de Triomphe que la France, reprsente
par son assemble, et voulu rentrer dans Paris, tte nue. La France
et voulu s'honorer en honorant Paris. Le contraire a t fait. Je ne
juge pas, je constate. L'avenir prononcera son verdict.

Quoi qu'il en soit, et sans insister, Paris a t mconnu. Paris,
chose triste, a eu des ennemis ailleurs qu' l'tranger. On a accabl
de calomnies cette incomparable ville qui avait fait front dans le
dsastre, qui avait arrt et dconcert l'Allemagne, et qui, aide
par l'intrpide et puissante assistance du gouvernement de Tours,
aurait, si la rsistance et dur un mois de plus, chang l'invasion
en droute. A ce Paris qui mritait toutes les vnrations, on a jet
tous les affronts. On a mesur la quantit d'insulte prodigue 
la quantit de respect d. Qu'importe d'ailleurs? En lui tant son
diadme de capitale de la France, ses ennemis ont mis  nu son cerveau
de capitale du monde. Ce grand front de Paris est maintenant tout 
fait visible, d'autant plus rayonnant qu'il est dcouronn. Dsormais
les peuples unanimes reconnaissent Paris pour le chef-lieu du genre
humain.

lecteurs des communes, aujourd'hui une grande heure sonne, la parole
est donne au peuple, et, aprs tant de combats, tant de souffrances,
tant d'injustices, tant de tortures, l'hroque ville, encore  ce
moment frappe d'ostracisme, vient  vous. Que vous demande-t-elle?
Rien pour elle, tout pour la patrie.

Elle vous demande de mettre hors de question l'avenir. Elle vous
demande de fonder la vrit politique, de fonder la vrit sociale, de
fonder la dmocratie, de fonder la France. Elle vous demande de faire
sortir de la solennit du vote la satisfaction des intrts et des
consciences, la rpublique indestructible, le travail honor et
dlivr, l'impt diminu dans l'ensemble et proportionn dans le
dtail, le revenu social dgag des parasitismes, le suffrage
universel complt, la pnalit rectifie, l'enseignement pour tous,
le droit pour tous. lecteurs des communes, Paris, la commune suprme,
vous demande, votre vote tant un dcret, de dcrter, par la
signification de vos choix, la fin des abus par l'avnement des
vrits, la fin de la monarchie par la fdration des peuples, la fin
de la guerre trangre par l'arbitrage, la fin de la guerre civile par
l'amnistie, la fin de la misre par la fin de l'ignorance. Paris vous
demande la fermeture des plaies. A cette heure, o tant de forces
hostiles sont encore debout et menacent, il vous demande de donner
confiance au progrs; il vous demande d'affirmer le droit devant la
force, d'affirmer la France devant le germanisme, d'affirmer Paris
devant Rome, d'affirmer la lumire devant la nuit.

Vous le ferez.

Un mot encore.

Dissipons les illusions. Dissipons-les sans colre, avec le calme
de la certitude. Ceux qui rvent d'abolir lgalement dans un temps
quelconque la rpublique, se trompent. La rpublique prexiste. Elle
est de droit naturel. On ne vote pas pour ou contre l'air qu'on
respire. On ne met pas aux voix la loi de croissance du genre humain.

Les monarchies, comme les tutelles, peuvent avoir leur raison d'tre,
tant que le peuple est petit. Parvenu  une certaine taille, le peuple
se sent de force  marcher seul, et il marche. Une rpublique, c'est
une nation qui se dclare majeure. La rvolution franaise, c'est la
civilisation mancipe. Ces vrits sont simples.

La croissance est une dlivrance. Cette dlivrance ne dpend de
personne; pas mme de vous. Mettez-vous aux voix l'heure o vous
avez vingt et un ans? Le peuple franais est majeur. Modifier sa
constitution est possible. Changer son ge, non. Le remettre en
monarchie, ce serait le remettre en tutelle. Il est trop grand pour
cela.

Qu'on renonce donc aux chimres.

Acceptons la virilit. La virilit, c'est la rpublique. Acceptons-la
pour nous, dsirons-la pour les autres. Souhaitons aux autres peuples
la pleine possession d'eux-mmes. Offrons-leur cette inbranlable base
de paix, la fdration. La France aime profondment les nations; elle
se sent soeur ane. On la frappe, on la traite comme une enclume,
mais elle tincelle sous la haine;  ceux qui veulent lui faire une
blessure, elle envoie une clart; c'est sa faon de rendre coup pour
coup. Faire du continent une famille; dlivrer le commerce que les
frontires entravent, l'industrie que les prohibitions paralysent, le
travail que les parasitismes exploitent, la proprit que les impts
accablent, la pense que les despotismes muslent, la conscience
que les dogmes garrottent; tel est le but de la France. Y
parviendra-t-elle? Oui. Ce que la France fonde en ce moment, c'est
la libert des peuples; elle la fonde pacifiquement, par l'exemple;
l'oeuvre est plus que nationale, elle est continentale; l'Europe libre
sera l'Europe immense; elle n'aura plus d'autre travail que sa propre
prosprit; et, par la paix que la fraternit donne, elle atteindra la
plus haute stature que puisse avoir la civilisation humaine.

On nous accuse de mditer une revanche; on a raison; nous mditons une
revanche en effet, une revanche profonde. Il y a cinq ans, l'Europe
semblait n'avoir qu'une pense, amoindrir la France; la France
aujourd'hui lui rplique, et elle aussi n'a qu'une pense, grandir
l'Europe.

La rpublique n'est autre chose qu'un grand dsarmement;  ce
dsarmement, il n'est mis qu'une condition, le respect rciproque
du droit. Ce que la France veut, un mot suffit  l'exprimer, un mot
sublime, la paix. De la paix sortira l'arbitrage, et de l'arbitrage
sortiront les restitutions ncessaires et lgitimes. Nous n'en doutons
pas. La France veut la paix dans les consciences, la paix dans les
intrts, la paix dans les nations; la paix dans les consciences par
la justice, la paix dans les intrts par le progrs, la paix dans les
nations par la fraternit.

Cette volont de la France est la vtre, lecteurs des communes.
Achevez la fondation de la rpublique. Faites pour le snat de la
France de tels choix qu'il en sorte la paix du monde. Vaincre
est quelque chose, pacifier est tout. Faites, en prsence de la
civilisation qui vous regarde, une rpublique dsirable, une
rpublique sans tat de sige, sans billon, sans exils, sans bagnes
politiques, sans joug militaire, sans joug clrical, une rpublique
de vrit et de libert. Tournez-vous vers les hommes clairs.
Envoyez-les au snat, ils savent ce qu'il faut  la France. C'est de
lumire que l'ordre est fait. La paix est une clart. L'heure des
violences est passe. Les penseurs sont plus utiles que les soldats;
par l'pe on discipline, mais par l'ide on civilise. Quelqu'un est
plus grand que Thmistocle, c'est Socrate; quelqu'un est plus grand
que Csar, c'est Virgile; quelqu'un est plus grand que Napolon, c'est
Voltaire.




XXVI

OBSQUES DE FRDRICK-LEMAITRE

20 JANVIER 1876.


Extrait du _Rappel_:

Le grand peuple de Paris a fait au grand artiste qu'il vient de
perdre des funrailles dignes de tous deux. Paris sait honorer ses
morts comme il convient. A l'acteur sans matre comme sans rival, qui
faisait courir tout Paris quand il interprtait si superbement les
hros des grands drames d'autrefois, Paris reconnaissant a fait un
cortge suprme comme n'en ont pas les rois.

Toutes les illustrations dans les lettres, dans les arts, tous les
artistes de tous les thtres de Paris taient l; plus cinquante
mille inconnus. On a vu l comme Frdrick tait avant tout l'artiste
populaire.

Ds le matin, une foule considrable se portait aux abords du numro
15 de la rue de Bondy, o le corps tait expos. Vers onze heures, les
abords de la petite glise de la rue des Marais devenaient difficiles.
De nombreux agents s'chelonnaient, barrant le passage et faisant
circuler les groupes qui se formaient. Heureusement,  quelques mtres
de l'glise, la rue des Marais dbouche sur le boulevard Magenta et
forme une sorte de place irrgulire avec terre-plein plant d'arbres.
La foule s'est rfugie l.

A midi prcis, le corbillard quittait la maison mortuaire. Le fils de
Frdrick a pri Victor Hugo, qui arrivait en ce moment, de vouloir
bien tenir un des cordons du char funbre. De tout mon coeur, a
rpondu Victor Hugo. Et il a tenu l'un des cordons jusqu' l'glise,
avec MM. Taylor, Halanzier, Dumaine, Febvre et Laferrire.

Le service religieux s'est prolong jusqu' une heure et demie. Faure
a rendu ce dernier hommage  son camarade mort, d'interprter le
_Requiem_ devant son cercueil, avec cette ampleur de voix et cette
sret de style qui font de lui l'un des premiers chanteurs de
l'Europe. Bosquin et Menu ont ensuite chant, l'un le _Pie Jesu_, et
l'autre l'_Agnus Dei_.

A deux heures moins un quart, le char se mettait en marche avec
difficult au milieu des flots profonds de la foule. Les maisons
taient garnies jusque sur les toits, et cela tout le long de la
route. La circulation des voitures s'arrtait jusqu'au boulevard
Magenta. Des deux cts de la chausse, une haie compacte sur cinq ou
six rangs.

Le cortge est arriv  deux heures et demie, par le boulevard
Magenta et les boulevards Rochechouart et Clichy, au cimetire
Montmartre. Une foule nouvelle attendait l.

Frdrick devait tre inhum dans le caveau o l'avait prcd son
fils, le malheureux Charles Lematre, qui s'est, comme on sait,
prcipit d'une fentre dans un accs de fivre chaude. Les abords de
la tombe taient gards depuis deux heures par plusieurs centaines de
personnes. Les agents du cimetire et un officier de paix suivi de
gardiens ont eu toutes les peines du monde  faire ouvrir un passage
au corps.

Au sortir de l'glise, M. Frdrick-Lematre fils avait pri encore
Victor Hugo de dire quelques paroles sur la tombe de son pre; et
Victor Hugo, quoique pris  l'improviste, n'avait pas voulu refuser de
rendre ce suprme hommage au magnifique crateur du rle de Ruy-Blas.

Il a donc pris le premier la parole, et prononc, d'une voix mue,
mais nette et forte, l'adieu que voici:

On me demande de dire un mot. Je ne m'attendais pas  l'honneur
qu'on me fait de dsirer ma parole; je suis bien mu pour parler:
j'essayerai pourtant. Je salue dans cette tombe le plus grand acteur
de ce sicle; le plus merveilleux comdien peut-tre de tous les
temps.

Il y a comme une famille d'esprits puissants et singuliers qui se
succdent et qui ont le privilge de rverbrer pour la foule et
de faire vivre et marcher sur le thtre les grandes crations des
potes; cette srie superbe commence par Thespis, traverse Roscius et
arrive jusqu' nous par Talma; Frdrick-Lematre en a t, dans notre
sicle, le continuateur clatant. Il est le dernier de ces grands
acteurs par la date, le premier par la gloire. Aucun comdien ne
l'a gal, parce qu'aucun n'a pu l'galer. Les autres acteurs, ses
prdcesseurs, ont reprsent les rois, les pontifes, les capitaines,
ce qu'on appelle les hros, ce qu'on appelle les dieux; lui, grce
 l'poque o il est n, il a t le peuple. (_Mouvement._) Pas
d'incarnation plus fconde et plus haute. tant le peuple, il a t le
drame; il a eu toutes les facults, toutes les forces et toutes les
grces du peuple; il a t indomptable, robuste, pathtique, orageux,
charmant. Comme le peuple, il a t la tragdie et il a t aussi la
comdie. De l sa toute-puissance; car l'pouvante et la piti sont
d'autant plus tragiques qu'elles sont mles  la poignante ironie
humaine. Aristophane complte Eschyle; et, ce qui meut le plus
compltement les foules, c'est la terreur double du rire.
Frdrick-Lematre avait ce double don; c'est pourquoi il a t, parmi
tous les artistes dramatiques de son poque, le comdien suprme. Il a
t l'acteur sans pair. Il a eu tout le triomphe possible dans son art
et dans son temps; il a eu aussi l'insulte, ce qui est l'autre forme
du triomphe.

Il est mort. Saluons cette tombe. Que reste-t-il de lui aujourd'hui?
Ici-bas un gnie. L-haut une me.

Le gnie de l'acteur est une lueur qui s'efface; il ne laisse qu'un
souvenir. L'immortalit qui appartient  Molire pote, n'appartient
pas  Molire comdien. Mais, disons-le, la mmoire qui survivra 
Frdrick-Lematre sera magnifique; il est destin  laisser au sommet
de son art un souvenir souverain.

Je salue et je remercie Frdrick-Lematre. Je salue le prodigieux
artiste; je remercie mon fidle et superbe auxiliaire dans ma longue
vie de combat. Adieu, Frdrick-Lematre!

Je salue en mme temps, car votre motion profonde,  vous tous qui
tes ici, m'emplit et me dborde moi-mme, je salue ce peuple qui
m'entoure et qui m'coute. Je salue en ce peuple le grand Paris.
Paris, quelque effort qu'on fasse pour l'amoindrir, reste la ville
incomparable. Il a cette double qualit, d'tre la ville de la
rvolution et d'tre la ville de la civilisation, et il les tempre
l'une par l'autre. Paris est comme une me immense o tout peut tenir.
Rien ne l'absorbe tout  fait, et il donne aux nations tous les
spectacles. Hier il avait la fivre des agitations politiques;
aujourd'hui le voil tout entier  l'motion littraire. A l'heure la
plus dcisive et la plus grave, au milieu des proccupations les
plus svres, il se drange de sa haute et laborieuse pense pour
s'attendrir sur un grand artiste mort. Disons-le bien haut, d'une
telle ville on doit tout esprer et ne rien craindre; elle aura
toujours en elle la mesure civilisatrice; car elle a tous les dons et
toutes les puissances. Paris est la seule cit sur la terre qui ait le
don de transformation, qui, devant l'ennemi  repousser, sache tre
Sparte, qui devant le monde  dominer, sache tre Rome, et qui,
devant l'art et l'idal  honorer, sache tre Athnes. (_Profonde
sensation._)




XXVII

ELECTION DES SNATEURS DE LA SEINE.


Le 30 janvier 1876, Victor Hugo fut nomm membre du snat par les
lecteurs privilgis, dits lecteurs snatoriaux.

Ces lecteurs nommrent les snateurs de Paris, dans l'ordre suivant:

    1.--FREYCINET.
    2.--TOLAIN.
    3.--HROLD.
    4.--VICTOR HUGO.
    5.--ALPHONSE PEYRAT.




XXVIII

LE CONDAMN SIMBOZEL


M. Victor Hugo a reu la lettre suivante:

Paris, 1er fvrier 1876.

Monsieur,

C'est une infortune qui vient  vous, certaine que ma douleur trouvera
un cho dans votre coeur.

J'ai demand la grce de mon pauvre ami  tous ceux qui auraient d
m'entendre, mais toutes les portes m'ont t fermes. J'ai crit
partout et je n'ai obtenu aucune rponse. Le seul crime de mon mari
est d'avoir pris part  l'insurrection du 18 Mars. Il a t condamn
pour ce fait (arrt depuis une anne seulement), comme tant d'autres
malheureux,  la dportation simple.

Quoique tout prouvt, au jugement, qu'il s'tait conduit en honnte
homme, rien n'y a fait, il a t condamn. En m'adressant  vous,
monsieur, je sais bien que je ne pourrai avoir la grce de mon mari,
mais cette pense-l m'est venue; mon mari professait un vritable
culte pour vous; il avait foi dans votre grand et gnreux coeur, qui
a toujours plaid en faveur des plus humbles et des plus malheureux.
Il vous appelait le grand mdecin de l'humanit. C'est pourquoi je
vous adresse ma prire.

Un navire va partir de Saint-Brieuc le 1er mars prochain pour la
Nouvelle-Caldonie, contenant tous prisonniers politiques, et mon mari
en fait partie. Jugez de ma douleur. Si je le suis, comme c'est mon
devoir, je laisse mon pre et ma mre sans ressources, trop vieux pour
gagner leur vie; je suis leur seul soutien, puisqu'il n'est plus l.

Au nom de votre petite Jeanne, que vous aimez tant, je vous implore;
faites entendre votre grande voix pour empcher que ce dernier dpart
ait lieu.

Depuis cinq ans, ne devrait-il pas y avoir un pardon, aprs tout ce
que nous avons souffert?

Pardonnez ma lettre, monsieur, la main me tremble en pensant que j'ose
vous crire, vous si illustre, moi si humble. Je ne suis qu'une pauvre
ouvrire, mais je vous sais si bon! et je sais que ma lettre trouvera
le chemin de votre coeur, car je vous cris avec mes larmes, non
seulement pour moi, mais aussi pour tous les malheureux qui souffrent
de ma douleur. Si Dieu voulait que par votre gnreuse intervention
vous puissiez les sauver de cette affreuse mer qui doit les emporter
loin de leur patrie!

J'espre, car je crois en vous.

Agrez, monsieur, l'expression de ma vive reconnaissance.

Celle qui vous honore et qui vous bnit,

LOUISE SIMBOZEL,

rue Leregrattier, 2 (le Saint-Louis).


M. Victor Hugo a rpondu:

Paris, 2 fvrier 1876.

Ne dsesprez pas, madame. L'amnistie approche. En attendant, je ferai
tous mes efforts pour empcher ce fatal dpart du 1er mars. Comptez
sur moi.

Agrez, madame, l'hommage de mon respect,

VICTOR HUGO.


Informations prises, et un dpart de condamns politiques devant en
effet avoir lieu le 1er mars, M. Victor Hugo a crit au prsident de
la rpublique la lettre qui suit:

Paris, 7 fvrier 1876.

Monsieur le prsident de la rpublique,

La femme d'un condamn politique qui n'a pas encore quitt la France
me fait l'honneur de m'crire. Je mets la lettre sous vos yeux.

En l'absence de la commission des grces, c'est  vous que je crois
devoir m'adresser. Ce condamn fait partie d'un convoi de transports
qui doit partir pour la Nouvelle-Caldonie le 1er mars.

C'est huit jours aprs, le 8 mars, que les Chambres nouvelles
entreront en fonction. Je suis de ceux qui pensent qu'elles voudront
signaler leur avnement par l'amnistie. Ce grand acte d'apaisement est
attendu par la France.

En prsence de cette ventualit, et pour toutes les raisons runies,
vous jugerez sans doute, monsieur le marchal, qu'il conviendrait que
le dpart du 1er mars ft ajourn jusqu' la dcision des Chambres.

Un ordre de vous suffirait pour faire surseoir au dpart. J'espre cet
ordre de votre humanit, et je serais heureux d'y applaudir.

Recevez, monsieur le prsident de la rpublique, l'assurance de ma
haute considration.

VICTOR HUGO.


Malgr cette rclamation, l'ordre du dpart fut maintenu par M. le
prsident de la rpublique, alors conseill par M. Buffet. Deux
semaines aprs, les lecteurs du suffrage universel et les lecteurs
du suffrage restreint, cette fois d'accord, destiturent M. Buffet,
et, l'excluant du Snat et de l'Assemble lgislative, le mirent hors
de la vie politique.

Depuis, M. Buffet y est rentr; mais pas par une trs grande porte.




XXIX

L'EXPOSITION DE PHILADELPHIE 16 AVRIL 1876, JOUR DE PAQUES.

(Salle du Chteau-d'Eau.)


Amis et concitoyens.

La pense qui se dgage du milieu de nous en ce moment est la plus
sainte pense de concorde et d'harmonie que puissent avoir les
peuples. La civilisation a ses hauts faits; et entre tous clate
cette Exposition de Philadelphie  laquelle, dans deux ans, rpondra
l'Exposition de Paris. Nous faisons ici l'annonce de ces grands
vnements pacifiques. Nous venons proclamer l'auguste amiti des deux
mondes, et affirmer l'alliance entre les deux vastes groupes d'hommes
que l'Atlantique spare par la tempte et unit par la navigation. Dans
une poque inquite et trouble, cela est bon  dire et beau  voir.

Nous, citoyens, nous n'avons ni trouble ni inquitude, et en entrant
dans cette enceinte avec la srnit de l'esprance, avec un ferme
dsir et un ferme dessein d'apaisement universel, sachant que nous ne
voulons que le juste, l'honnte et le vrai, rsolus  glorifier le
travail qui est la grande probit civique, nous constatons que la
France est plus que jamais en quilibre avec le monde civilis, et
nous sommes heureux de sentir que nous avons en nous la conscience du
genre humain.

Ce que nous clbrons aujourd'hui, c'est la communion des nations;
nous acceptons la solennit de ce jour, et nous l'augmentons par la
fraternit. De la pque chrtienne, nous faisons la pque populaire.
(_Applaudissements prolongs._)

Nous venons ici confiants et paisibles. Quel motif de trouble ou de
crainte aurions-nous? Aucun. Nous sommes une France nouvelle. Une re
de stabilit s'ouvre. Les catastrophes ont pass, mais elles nous ont
laiss notre me. La monarchie est morte et la patrie est vivante.
(_Acclamation. Cris de Vive la rpublique!_)

Il ne sortira pas de nos lvres une parole de rancune et de colre.
Ce que fait l'histoire est bien fait. Dix-huit sicles de monarchie
finissent par crer une force des choses, et,  un moment donn, cette
force des choses abat l'oppression, dtrne l'usurpation, et relve
cet immense vaincu, le peuple. Elle fait plus que le relever, elle le
couronne. C'est ce couronnement du peuple qu'on appelle la rpublique.
La souverainet lgitime est aujourd'hui fonde. Au sacre d'un homme,
fait par un prtre, Dieu, l'ternel juste, a substitu le sacre d'une
nation, fait par le droit. (_Mouvement._)

Cela est grand, et nous sommes contents.

Maintenant, que voulons-nous? La paix.

La paix entre les nations par le travail fcond, la paix entre les
hommes par le devoir accompli.

Devoir et travail, tout est l.

Nous entrons rsolument dans la vie fire et tranquille des peuples
majeurs.

Citoyens, en affirmant ces vrits, je vous sens d'accord avec moi. Ce
que j'ai  vous dire, vous le devinez d'avance; car vos consciences
et la mienne se pntrent et se mlent; c'est ma pense qui est dans
votre coeur et c'est votre parole qui est dans ma bouche.

Hommes de Paris, c'est avec une motion profonde que je vous parle.
Vous tes les initiateurs du progrs. Vous tes le peuple des peuples.
Aprs avoir repouss l'invasion militaire, qui est la barbarie,
vous allez accepter chez vous et porter chez les autres l'invasion
industrielle, qui est la civilisation. Aprs avoir bravement fait la
guerre, vous allez faire magnifiquement la paix. (_Applaudissements
rpts._) Vous tes la vaillante jeunesse de l'humanit nouvelle. La
vieillesse a le droit de saluer la jeunesse. Laissez-moi vous saluer.
Laissez celui qui s'en va souhaiter la bienvenue  vous qui arrivez.
(_Mouvement._) Non, je ne me lasserai pas de vous rendre tmoignage.
J'ai t dix-neuf ans absent; j'ai pass ces dix-neuf annes dans
l'isolement de la mer, en contemplation devant les hroques et
sublimes spectacles de la nature, et, quand il m'a t donn enfin de
revenir dans mon pays, quand je suis sorti de la tempte des flots
pour rentrer dans la tempte des hommes, j'ai pu comparer  la
grandeur de l'ocan devant l'ouragan et le tonnerre la grandeur de
Paris devant l'ennemi. (_Longs applaudissements._) De l mon orgueil
quand je suis parmi vous. Hommes de Paris, femmes de Paris, enfants
de Paris, soyez glorifis et remercis par le solitaire en cheveux
blancs; il a partag vos preuves, et dans ses angoisses vos mes ont
secouru son me; il vous sert depuis quarante ans, et il est heureux
d'user ses dernires forces  vous servir encore; il rend grces  la
destine qui lui a accord un moment suprme pour vous seconder et
vous dfendre, et qui lui a permis de faire pour cela une halte entre
l'exil et la tombe. (_Profonde sensation. Vive Victor Hugo!_)

Citoyens, nous sommes dans la voie juste, continuons. Persvrer,
c'est vaincre. O peuple calomni et mconnu, ne vous dcouragez pas;
soyez toujours le peuple superbe et bon qui fonde l'ordre sur le
devoir et la libert sur le travail. Soyez cette lite humaine qui
a toutes les volonts honntes, qui enseigne et qui conseille, qui
marche sans cesse, qui lutte sans cesse, et qui fait tous ses efforts
pour ne har personne. Hlas! cela est quelquefois difficile.
N'importe,  mes frres, soutenons ceux qui chancellent, rassurons
ceux qui tremblent, assistons ceux qui souffrent, aimons ceux qui
aiment, et, quant  ceux qui ne pardonnent pas,--pardonnons-leur!
(_Vive motion. Applaudissements prolongs._)

N'ayons aucune dfaillance. J'en conviens, l'histoire par moments
semble pleine de tnbres. On dirait que le vieil effort du mal contre
le bien va russir. Les hommes du pass, ceux qu'on appelle empereurs,
papes et rois, qui se croient les matres du monde, et qui ne sont pas
mme les matres de leur berceau ni de leur tombeau (_mouvement_), les
hommes du pass font un travail terrible. Pendant que nous tchons de
crer la vie, ils font la guerre, c'est--dire la mort. Faire la mort,
quelle sombre folie! Les hommes rgnants, si diffrents des hommes
pensants, travaillent pendant que nous travaillons. Ils ont leur
fcondit  eux, qui est la destruction; ils ont, eux aussi, leurs
inventions, leurs perfectionnements, leurs dcouvertes; ils inventent
quoi? le canon Krupp; ils perfectionnent, quoi? la mitrailleuse; ils
dcouvrent, quoi? le Syllabus. (_Explosion de bravos._) Ils ont pour
pe la force et pour cuirasse l'ignorance; ils tournent dans le
cercle vicieux des batailles; ils cherchent la pierre philosophale de
l'armement invincible et dfinitif; ils dpensent des millions pour
faire des navires que ne peut trouer aucun projectile, puis ils
dpensent d'autres millions pour faire des projectiles qui peuvent
trouer tous les navires (_rires et bravos prolongs_); cela fait, ils
recommencent; leurs pugilats et leurs carnages vont de la Crime
au Mexique et du Mexique  la Chine; ils ont Inkermann, ils ont
Balaklava, ils ont Sadowa, et Puebla qui a pour contre-coup Queretaro,
et Rosbach qui a pour rplique Ina, et Ina qui a pour rplique
Sedan (_sensation, bravos_); triste chane sans fin de victoires,
c'est--dire de catastrophes; ils s'arrachent des provinces; ils
crasent les armes par les armes; ils multiplient les frontires,
les prohibitions, les prjugs, les obstacles; ils mettent le plus de
muraille possible entre l'homme et l'homme; ici la vieille muraille
romaine, l la vieille muraille germanique; ici Pierre, l Csar; et,
quand ils croient avoir bien spar les nations des nations, bien
rebti le moyen ge sur la rvolution, bien tir de la maxime diviser
pour rgner tout ce qu'elle contient de monarchie et de haine, bien
fond la discorde  jamais, bien dissip tous les rves de paix
universelle, quand ils sont satisfaits et triomphants dans la
certitude de la guerre ternelle, quand ils disent: c'est fini!--tout
 coup, on voit, aux deux extrmits de la terre, se lever, l'une 
l'orient, l'autre  l'occident, deux mains immenses qui se tendent
l'une vers l'autre, et se joignent et s'treignent par-dessus
l'ocan; c'est l'Europe qui fraternise avec l'Amrique. (_Longs
applaudissements._]

C'est le genre humain qui dit: Aimons-nous!

L'avenir est ds  prsent visible; il appartient  la dmocratie une
et pacifique; et, vous, nos dlgus  l'Exposition de Philadelphie,
vous bauchez sous nos yeux ce fait superbe que le vingtime sicle
verra, l'embrassement des tats-Unis d'Amrique et des tats-Unis
d'Europe. (_Applaudissements._)

Allez, travailleurs de France, allez, ouvriers de Paris qui savez
penser, allez, ouvrires de Paris qui savez combattre, hommes utiles,
femmes vaillantes, allez porter la bonne nouvelle, allez dire au
nouveau monde que le vieux monde est jeune. Vous tes les ambassadeurs
de la fraternit. Vous tes les reprsentants de Gutenberg chez
Franklin et de Papin chez Fulton; vous tes les dputs de Voltaire
dans le pays de Washington. Dans cette illustre Amrique, vous
arriverez de l'orient; vous aurez pour tendard l'aurore; vous serez
des hommes clairants; les porte-drapeau d'aujourd'hui sont les
porte-lumire. Soyez suivis et bnis par l'acclamation humaine, vous
qui, aprs tant de dsastres et tant de violences, le flambeau de la
civilisation  la main, allez de la terre o naquit Jsus-Christ  la
terre o naquit John Brown!

Que la civilisation, qui se compose d'activit, de concorde et de
mansutude, soit satisfaite. Le rapprochement des deux grandes
rpubliques ne sera pas perdu; notre politique s'en amliorera.
Un souffle de clmence dilatera les coeurs. Les deux continents
changeront non seulement leurs produits, leurs commerces, leurs
industries, mais leurs ides, et les progrs dans la justice aussi
bien que les progrs dans la prosprit. L'Amrique, en prsence des
esclaves, a imit de nous ce grand exemple, la dlivrance; et nous,
en prsence des condamns de la guerre civile, nous imiterons
de l'Amrique ce grand exemple, l'amnistie.
(_Sensation.--Applaudissements.--Vive l'amnistie!_)

Que la paix soit entre les hommes! (_Longue acclamation. --Vive Victor
Hugo!--Vive la rpublique!_)




XXX

OBSQUES DE MADAME LOUIS BLANC

26 AVRIL 1876.


On lit dans le _Rappel_:

Bien longtemps avant l'heure indique, les abords du n 96 de la rue
de Rivoli taient encombrs d'une foule qui grossissait de moment en
moment, et qui dbordait sur le boulevard Sbastopol et sur le square
de la tour Saint-Jacques.

Le cercueil, couvert de couronnes d'immortelles et de gros bouquets
de lilas blancs, tait expos dans l'alle.

Les amis intimes qui montaient taient reus par M. Charles Blanc.
Dans une chambre recule, Louis Blanc, dsespr; sanglotait. Victor
Hugo lui disait de grandes et profondes paroles, qui auraient t des
consolations, s'il y en avait. Mme Charles Hugo, Mme Mnard-Dorian,
MM. Gambetta, Crmieux, Paul Meurice, etc., taient venus donner au
grand citoyen si cruellement prouv un tmoignage de leur douloureuse
amiti.

A une heure un quart, le corps a t plac sur le corbillard, et le
cortge s'est mis en marche.

Louis Blanc, si souffrant qu'il ft, moins de sa maladie que de son
malheur, avait voulu suivre  pied. Il marchait derrire le char,
donnant le bras  son frre.

Le cortge a pris la rue de Rivoli et s'est dirig vers le cimetire
du Pre-Lachaise par la rue Saint-Antoine, la place de la Bastille
et la rue de la Roquette. Sur tout ce parcours, les trottoirs et la
chausse taient couverts d'une multitude respectueuse et cordiale.

Quant au cortge, il se composait de tout ce qu'il y a de
rpublicains dans les deux Chambres, dans le conseil municipal et
dans la presse. Nous n'avons pas besoin de dire que la rdaction du
_Rappel_ y tait au complet.

Sur tout le trajet, Victor Hugo a t l'objet de l'ovation que le
peuple ne manque jamais de lui faire. Il tait dans une des voitures
de deuil. Pendant quelque temps, la police a pu empcher la foule de
trop s'approcher des roues. Mais  partir de la place de la Bastille,
rien n'a pu retenir hommes et femmes de se presser  la portire, de
serrer la main qui a crit les _Chtiments_ et _Quatrevingt-Treize_,
de faire embrasser au grand pote les petits enfants.

De la place de la Bastille au cimetire, 'a t une acclamation non
interrompue: Vive Victor Hugo! Vive la rpublique! Vive l'amnistie!
Devant la prison de la Roquette, une femme a cri: Vive l'abolition
de la peine de mort!

Lorsqu'on est arriv au cimetire, l'immense foule qui suivait le
corbillard y a trouv une nouvelle foule non moins immense. Ce n'est
pas sans difficult que le cortge a pu arriver  la fosse, creuse
tout en haut du cimetire, derrire la chapelle.

Le corps descendu dans la fosse, M. le pasteur Auguste Dide a pris la
parole, Mme Louis Blanc tait de la religion rforme. M. Dide a dit
avec loquence ce qu' t pour Louis Blanc celle qu'il a perdue, dans
la proscription, pendant le sige et depuis.

La chaleureuse harangue de M. Dide a produit une vive et universelle
impression.


Ensuite Victor Hugo a parl:

DISCOURS DE VICTOR HUGO.

Ce que Louis Blanc a fait pour moi il y a deux ans, je le fais
aujourd'hui pour lui. Je viens dire en son nom l'adieu suprme  un
tre aim. L'ami qui a encore la force de parler supple l'ami qui
ne sait mme plus s'il a encore la force de vivre. Ces douloureux
serrements de main au bord des tombes font partie de la destine
humaine.

Madame Louis Blanc fut la compagne modeste d'un illustre exil.
Louis Blanc proscrit trouva cette me. La providence rserve de ces
rencontres aux hommes justes; la vie porte  deux, c'est la vie
heureuse. Madame Louis Blanc fut une figure sereine et calme, entrevue
dans cette lumire orageuse qui de nos jours se mle aux renommes.
Madame Louis Blanc disparaissait dans le rayonnement de son glorieux
mari, plus fire de disparatre que lui de rayonner. Il tait sa
gloire, elle tait sa joie. Elle remplissait la grande fonction
obscure de la femme, qui est d'aimer.

L'homme s'efforce, invente, cre, sme et moissonne, dtruit et
construit, pense, combat, contemple; la femme aime. Et que fait-elle
avec son amour? Elle fait la force de l'homme. Le travailleur a besoin
d'une vie accompagne. Plus le travailleur est grand, plus la compagne
doit tre douce.

Madame Louis Blanc avait cette douceur. Louis Blanc est un aptre de
l'idal; c'est le philosophe dans lequel il y a un tribun, c'est
le grand orateur, c'est le grand citoyen, c'est l'honnte homme
belligrant, c'est l'historien qui creuse dans le pass le sillon de
l'avenir. De l une vie insulte et tourmente. Quand Louis Blanc,
dans sa lutte pour le juste et pour le vrai, en proie  toutes les
haines et  tous les outrages, avait bien employ sa journe et bien
fait dans la tempte son fier travail d'esprit combattant, il se
tournait vers cette humble et noble femme, et se reposait dans son
sourire. (_Sensation._)

Hlas! elle est morte.

Ah! vnrons la femme. Sanctifions-la. Glorifions-la. La femme, c'est
l'humanit vue par son ct tranquille; la femme, c'est le foyer,
c'est la maison, c'est le centre des penses paisibles. C'est le
tendre conseil d'une voix innocente au milieu de tout ce qui nous
emporte, nous courrouce et nous entrane. Souvent, autour de nous,
tout est l'ennemi; la femme, c'est l'amie. Ah! protgeons-la.
Rendons-lui ce qui lui est d. Donnons-lui dans la loi la place
qu'elle a dans le droit. Honorons,  citoyens, cette mre, cette
soeur, cette pouse. La femme contient le problme social et le
mystre humain. Elle semble la grande faiblesse, elle est la grande
force. L'homme sur lequel s'appuie un peuple a besoin de s'appuyer sur
une femme. Et le jour o elle nous manque, tout nous manque. C'est
nous qui sommes morts, c'est elle qui est vivante. Son souvenir prend
possession de nous. Et quand nous sommes devant sa tombe, il nous
semble que nous voyons notre me y descendre et la sienne en sortir.
(_Vive motion._)

Vous voil seul,  Louis Blanc.

O cher proscrit, c'est maintenant que l'exil commence.

Mais j'ai foi dans votre indomptable courage. J'ai foi dans votre me
illustre. Vous vaincrez. Vous vaincrez mme la douleur.

Vous savez bien que vous vous devez  la grande dispute du vrai, au
droit,  la rpublique,  la libert. Vous savez bien que vous avez en
vous l'unique mandat impratif, celui qu'aucune loi ne peut supprimer,
la conscience. Vous ddierez  votre chre morte les vaillants efforts
qui vous restent  faire. Vous vous sentirez regard par elle. O
mon ami, vivez, pleurez, persvrez. Les hommes tels que vous sont
privilgis dans le sens redoutable du mot; ils rsument en eux la
douleur humaine; le sort leur fait une poignante et utile ressemblance
avec ceux qu'ils doivent protger et dfendre; il leur impose
l'affront continuel afin qu'ils s'intressent  ceux que l'on
calomnie; il leur impose le combat perptuel afin qu'ils s'intressent
 tous ceux qui luttent; il leur impose le deuil ternel afin qu'ils
s'intressent  tous ceux qui souffrent; comme si le mystrieux destin
voulait, par cet incessant rappel  l'humanit, leur faire mesurer
la grandeur de leur devoir  la grandeur de leur malheur.
(_Acclamation._}

Oh! tous, qui que nous soyons,  peuple,  citoyens, oublions nos
douleurs, et ne songeons qu' la patrie. Elle aussi, cette auguste
France, elle est bien lugubrement accable. Soyons-lui clments. Elle
a des ennemis, hlas! jusque parmi ses enfants! Les uns la couvrent de
tnbres, les autres l'emplissent d'une implacable et sourde guerre.
Elle a besoin de clart, c'est--dire d'enseignement; elle a besoin
d'union, c'est--dire d'apaisement; apportons-lui ce qu'elle demande.
clairons-la, pacifions-la. Prenons conseil du grand lieu o nous
sommes; une fcondation profonde est dans tout, mme dans la mort, la
mort tant une autre naissance. Oui, demandons aux choses sublimes qui
nous entourent de nous donner pour la patrie ce que la patrie rclame;
demandons-le aussi bien  ce tombeau qui est sous nos pieds, qu' ce
soleil qui est sur nos ttes; car ce qui sort du soleil, c'est la
lumire, et ce qui sort du tombeau, c'est la paix.

Paix et lumire, c'est la vie. (_Profonde sensation. Vive Victor Hugo!
Vive Louis Blanc!_}




XXXI

OBSQUES DE GEORGE SAND

10 JUIN 1876.


Les obsques de Mme George Sand ont eu lieu  Nohant. M. Paul Meurice
a lu sur sa tombe le discours de M. Victor Hugo.

Je pleure une morte, et je salue une immortelle.

Je l'ai aime, je l'ai admire, je l'ai vnre; aujourd'hui, dans
l'auguste srnit de la mort, je la contemple.

Je la flicite parce que ce qu'elle a fait est grand, et je la
remercie parce que ce qu'elle a fait est bon. Je me souviens qu'un
jour je lui ai crit: Je vous remercie d'tre une si grande me.

Est-ce que nous l'avons perdue?

Non.

Ces hautes figures disparaissent, mais ne s'vanouissent pas. Loin
de l; on pourrait presque dire qu'elles se ralisent. En devenant
invisibles sous une forme, elles deviennent visibles sous l'autre.
Transfiguration sublime.

La forme humaine est une occultation. Elle masque le vrai visage divin
qui est l'ide. George Sand tait une ide; elle est hors de la chair,
la voil libre; elle est morte, la voil vivante. _Patuit dea._

George Sand a dans notre temps une place unique. D'autres sont les
grands hommes; elle est la grande femme.

Dans ce sicle qui a pour loi d'achever la rvolution franaise et de
commencer la rvolution humaine, l'galit des sexes faisant partie de
l'galit des hommes, une grande femme tait ncessaire. Il fallait
que la femme prouvt qu'elle peut avoir tous nos dons virils sans rien
perdre de ses dons angliques; tre forte sans cesser d'tre douce.
George Sand est cette preuve.

Il faut bien qu'il y ait quelqu'un qui honore la France, puisque tant
d'autres la dshonorent. George Sand sera un des orgueils de notre
sicle et de notre pays. Rien n'a manqu  cette femme pleine de
gloire. Elle a t un grand coeur comme Barbs, un grand esprit comme
Balzac, une grande me comme Lamartine. Elle avait en elle la lyre.
Dans cette poque o Garibaldi a fait des prodiges, elle a fait des
chefs-d'oeuvre.

Ces chefs-d'oeuvre, les numrer est inutile. A quoi bon se faire le
plagiaire de la mmoire publique? Ce qui caractrise leur puissance,
c'est la bont. George Sand tait bonne; aussi a-t-elle t hae.
L'admiration a une doublure, la haine, et l'enthousiasme a un revers,
l'outrage. La haine et l'outrage prouvent pour, en voulant prouver
contre. La hue est compte par la postrit comme un bruit de gloire.
Qui est couronn est lapid. C'est une loi, et la bassesse des
insultes prend mesure sur la grandeur des acclamations.

Les tres comme George Sand sont des bienfaiteurs publics. Ils
passent, et  peine ont-ils pass que l'on voit  leur place, qui
semblait vide, surgir une ralisation nouvelle du progrs.

Chaque fois que meurt une de ces puissantes cratures humaines, nous
entendons comme un immense bruit d'ailes; quelque chose s'en va,
quelque chose survient.

La terre comme le ciel a ses clipses; mais, ici-bas comme l-haut, la
rapparition suit la disparition. Le flambeau qui tait un homme ou
une femme et qui s'est teint sous cette forme, se rallume sous la
forme ide. Alors on s'aperoit que ce qu'on croyait teint tait
inextinguible. Ce flambeau rayonne plus que jamais; il fait dsormais
partie de la civilisation; il entre dans la vaste clart humaine; il
s'y ajoute; et le salubre vent des rvolutions l'agite, mais le fait
crotre; car les mystrieux souffles qui teignent les clarts fausses
alimentent les vraies lumires.

Le travailleur s'en est all; mais son travail est fait.

Edgar Quinet meurt, mais la philosophie souveraine sort de sa tombe
et, du haut de cette tombe, conseille les hommes. Michelet meurt, mais
derrire lui se dresse l'histoire traant l'itinraire de l'avenir.
George Sand meurt, mais elle nous lgue le droit de la femme puisant
son vidence dans le gnie de la femme. C'est ainsi que la rvolution
se complte. Pleurons les morts, mais constatons les avnements; les
faits dfinitifs surviennent, grce  ces fiers esprits prcurseurs.
Toutes les vrits et toutes les justices sont en route vers nous, et
c'est l le bruit d'ailes que nous entendons. Acceptons ce que nous
donnent en nous quittant nos morts illustres; et, tourns vers
l'avenir, saluons, sereins et pensifs, les grandes arrives que nous
annoncent ces grands dparts.




XXXII

L'AMNISTIE AU SNAT


SANCE DU LUNDI 22 MAI 1876

M. LE PRSIDENT.--L'ordre du jour appelle la discussion de la
proposition de M. Victor Hugo et de plusieurs de nos collgues,
relativement  l'amnistie.

La parole est  M. Victor Hugo.

(_M. Victor Hugo monte  la tribune. Profonde attention._)

DISCOURS DE VICTOR HUGO

Messieurs,

Mes amis politiques et moi, nous avons pens que, dans une si haute et
si difficile question, il fallait, par respect pour la question mme
et par respect pour cette assemble, ne rien laisser au hasard de
la parole; et c'est pourquoi j'ai crit ce que j'ai  vous dire. Il
convient d'ailleurs  mon ge de ne prononcer que des paroles peses
et rflchies. Le snat, je l'espre, approuvera cette prudence.

Du reste, et cela va sans dire, mes paroles n'engagent que moi.

Messieurs, aprs ces funestes malentendus qu'on appelle crises
sociales, aprs les dchirements et les luttes, aprs les guerres
civiles, qui ont ceci pour chtiment, c'est que souvent le bon droit
s'y donne tort, les socits humaines, douloureusement branles, se
rattachent aux vrits absolues et prouvent un double besoin, le
besoin d'esprer et le besoin d'oublier.

J'y insiste; quand on sort d'un long orage, quand tout le monde
a, plus ou moins, voulu le bien et fait le mal, quand un certain
claircissement commence  pntrer dans les profonds problmes 
rsoudre, quand l'heure est revenue de se mettre au travail, ce qu'on
demande de toutes parts, ce qu'on implore, ce qu'on veut, c'est
l'apaisement; et, messieurs, il n'y a qu'un apaisement, c'est l'oubli.

Messieurs, dans la langue politique, l'oubli s'appelle amnistie.

Je demande l'amnistie.

Je la demande pleine et entire. Sans conditions. Sans restrictions.
Il n'y a d'amnistie que l'amnistie. L'oubli seul pardonne.

L'amnistie ne se dose pas. Demander: Quelle quantit d'amnistie
faut-il? c'est comme si l'on demandait: Quelle quantit de gurison
faut-il? Nous rpondons: Il la faut toute.

Il faut fermer toute la plaie.

Il faut teindre toute la haine.

Je le dclare, ce qui a t dit, depuis cinq jours, et ce qui a t
vot, n'a modifi en rien ma conviction.

La question se reprsente entire devant vous, et vous avez le droit
de l'examiner dans la plnitude de votre indpendance et de votre
autorit.

Par quelle fatalit en est-on venu  ceci que la question qui devrait
le plus nous rapprocher soit maintenant celle qui nous divise le plus?

Messieurs, permettez-moi d'laguer de cette discussion tout ce qui est
arbitraire. Permettez-moi de chercher uniquement la vrit. Chaque
parti a ses apprciations, qui sont loin d'tre des dmonstrations;
on est loyal des deux cts, mais il ne suffit pas d'opposer des
allgations  des allgations. Quand d'un ct on dit: l'amnistie
rassure, de l'autre on rpond: l'amnistie inquite;  ceux qui disent:
l'amnistie est une question franaise, on rpond: l'amnistie n'est
qu'une question parisienne;  ceux qui disent: l'amnistie est demande
par les villes, on rplique: l'amnistie est repousse par les
campagnes. Qu'est-ce que tout cela? Ce sont des assertions. Et je dis
 mes contradicteurs: les ntres valent les vtres. Nos affirmations
ne prouvent pas plus contre vos ngations que vos ngations ne
prouvent contre nos affirmations. Laissons de ct les mots et voyons
les choses. Allons, au fait. L'amnistie est-elle juste? oui ou non.

Si elle est juste, elle est politique.

L est toute la question.

Examinons.

Messieurs, aux poques de discorde, la justice est invoque par tous
les partis. Elle n'est d'aucun. Elle ne connat qu'elle-mme. Elle est
divinement aveugle aux passions humaines. Elle est la gardienne de
tout le monde et n'est la servante de personne. La justice ne se mle
point aux guerres civiles, mais elle ne les ignore pas, et elle y
intervient. Et savez-vous  quel moment elle y arrive?

Aprs.

Elle laisse faire les tribunaux d'exception, et, quand ils ont fini,
elle commence.

Alors elle change de nom et elle s'appelle la clmence.

La clmence n'est autre chose que la justice, plus juste. La justice
ne voit que la faute, la clmence voit le coupable. A la justice, la
faute apparat dans une sorte d'isolement inexorable;  la clmence,
le coupable apparat entour d'innocents; il a un pre, une mre, une
femme, des enfants, qui sont condamns avec lui et qui subissent sa
peine. Lui, il a le bagne ou l'exil; eux, ils ont la misre. Ont-ils
mrit le chtiment? Non. L'endurent-ils? Oui. Alors la clmence
trouve la justice injuste. Elle s'interpose et elle fait grce. La
grce, c'est la rectification sublime que fait  la justice d'en bas
la justice d'en haut. (_Mouvement._)

Messieurs, la clmence a raison.

Elle a raison dans l'ordre civil et social, et elle a plus raison
encore dans l'ordre politique. L, devant cette calamit, la guerre
entre citoyens, la clmence n'est pas seulement utile, elle est
ncessaire; l, se sentant en prsence d'une immense conscience
trouble qui est la conscience publique, la clmence dpasse le
pardon, et, je viens de le dire, elle va jusqu' l'oubli. Messieurs,
la guerre civile est une sorte de faute universelle. Qui a commenc?
Tout le monde et personne. De l cette ncessit, l'amnistie.
Mot profond qui constate  la fois la dfaillance de tous et la
magnanimit de tous. Ce que l'amnistie a d'admirable et d'efficace,
c'est qu'on y retrouve la solidarit humaine. C'est plus qu'un acte
de souverainet, c'est un acte de fraternit. C'est le dmenti  la
discorde. L'amnistie est la suprme extinction des colres, elle est
la fin des guerres civiles. Pourquoi? Parce qu'elle contient une sorte
de pardon rciproque.

Je demande l'amnistie.

Je la demande dans un but de rconciliation.

Ici les objections se dressent devant moi; ces objections sont presque
des accusations. On me dit: Votre amnistie est immorale et inhumaine!
vous sapez l'ordre social! vous vous faites l'apologiste des
incendiaires et des assassins! vous plaidez pour des attentats! vous
venez au secours des malfaiteurs!

Je m'arrte. Je m'interroge.

Messieurs, depuis cinq ans, je remplis, dans la mesure de mes forces,
un douloureux devoir que, du reste, d'autres, meilleurs que moi,
remplissent mieux que moi. Je rends de temps en temps, et le plus
frquemment que je puis, de respectueuses visites  la misre. Oui,
depuis cinq ans, j'ai souvent mont de tristes escaliers; je suis
entr dans des logis o il n'y a pas d'air l't, o il n'y a pas de
feu l'hiver, o il n'y a pas de pain ni l'hiver ni l't. J'ai vu, en
1872, une mre dont l'enfant, un enfant de deux ans, tait mort d'un
rtrcissement d'intestins caus par le manque d'aliments. J'ai vu des
chambres pleines de fivre et de douleur; j'ai vu se joindre des mains
suppliantes; j'ai vu se tordre des bras dsesprs; j'ai entendu des
rles et des gmissements, l des vieillards, l des femmes, l des
enfants; j'ai vu des souffrances, des dsolations, des indigences sans
nom, tous les haillons du dnment, toutes les pleurs de la famine,
et, quand j'ai demand la cause de toute cette misre, on m'a rpondu:
C'est que l'homme est absent! L'homme, c'est le point d'appui, c'est
le travailleur, c'est le centre vivant et fort, c'est le pilier de la
famille. L'homme n'y est pas, c'est pourquoi la misre y est. Alors
j'ai dit: Il faudrait que l'homme revnt. Et parce que je dis cela,
j'entends des cris de maldiction. Et, ce qui est pire, des paroles
d'ironie. Cela m'tonne, je l'avoue. Je me demande ce qu'ils ont fait,
ces tres accabls, ces vieillards, ces enfants, ces femmes; ces
veuves, dont le mari n'est pas mort, ces orphelins dont le pre
est vivant! Je me demande s'il est juste de punir tous ces groupes
douloureux pour des fautes qu'ils n'ont pas commises. Je demande qu'on
leur rende le pre. Je suis stupfait d'veiller tant de colre parce
que j'ai compassion de tant de dtresse, parce que je n'aime pas voir
les infirmes grelotter de faim et de froid, parce que je m'agenouille
devant les vieilles mres inconsolables, et parce que je voudrais
rchauffer les pieds nus des petits enfants! Je ne puis m'expliquer
comment il est possible qu'en dfendant les familles j'branle
la socit, et comment il se fait que, parce que je plaide pour
l'innocence, je sois l'avocat du crime!

Quoi! parce que, voyant des infortunes inoues et immrites, de
lamentables pauvrets, des mres et des pouses qui sanglotent, des
vieillards qui n'ont mme plus de grabats, des enfants qui n'ont mme
plus de berceaux, j'ai dit: me voil! que puis-je pour vous?  quoi
puis-je vous tre bon? et parce que les mres m'ont dit: rendez-nous
nos fils! et parce que les femmes m'ont dit: rendez-nous notre mari!
et parce que les enfants m'ont dit: rendez-nous notre pre! et parce
que j'ai rpondu: j'essaierai!--j'ai mal fait! j'ai eu tort!

Non! vous ne le pensez pas, je vous rends cette justice. Aucun de vous
ne le pense ici!

Eh bien! j'essaie en ce moment.

Messieurs, coutez-moi avec patience, comme on coute celui qui
plaide; c'est le droit sacr de dfense que j'exerce devant vous; et
si, songeant  tant de dtresses et  tant d'agonies qui m'ont confi
leur cause, dans la conviction de ma compassion, il m'arrive de
dpasser involontairement les limites que je veux m'imposer,
souvenez-vous que je suis en ce moment le porte-parole de la clmence,
et que, si la clmence est une imprudence, c'est une belle imprudence,
et la seule permise  mon ge; souvenez-vous qu'un excs de piti,
s'il pouvait y avoir excs dans la piti, serait pardonnable chez
celui qui a vcu beaucoup d'annes, que celui qui a souffert a droit
de protger ceux qui souffrent, que c'est un vieillard qui vous
sollicite pour des femmes et pour des enfants, et que c'est un
proscrit qui vous parle pour des vaincus. (_Vive motion sur tous les
bancs._)

Messieurs, un profond doute est toujours ml aux guerres civiles.
J'en atteste qui? Le rapport officiel. Il avoue, page 2, que
l'_obscurit du mouvement_ (du 18 mars) _permettait  chacun_
(je cite) _d'entrevoir la ralisation de quelques ides, justes
peut-tre._ C'est ce que nous avons toujours dit. Messieurs, la
poursuite a t illimite, l'amnistie ne doit pas tre moindre.
L'amnistie seule, l'amnistie totale, peut effacer ce procs fait 
une foule, procs qui dbute par trente-huit mille arrestations, dans
lesquelles il y a huit cent cinquante femmes et six cent cinquante et
un enfants de quinze ans, seize ans et sept ans.

Est-il un seul de vous, messieurs, qui puisse aujourd'hui passer
sans un serrement de coeur dans de certains quartiers de Paris; par
exemple, prs de ce sinistre soulvement de pavs encore visible au
coin de la rue Rochechouart et du boulevard? Qu'y a-t-il sous ces
pavs? Il y a cette clameur confuse des victimes qui va quelquefois si
loin dans l'avenir. Je m'arrte; je me suis impos des rserves, et je
ne veux pas les franchir; mais cette clameur fatale, il dpend de vous
de l'teindre. Messieurs, depuis cinq ans l'histoire a les yeux fixs
sur ce tragique sous-sol de Paris, et elle en entendra sortir des
voix terribles tant que vous n'aurez pas ferm la bouche des morts et
dcrt l'oubli.

Aprs la justice, aprs la piti, considrez la raison d'tat. Songez
qu' cette heure les dports et les expatris se comptent par
milliers, et qu'il y a de plus les innombrables fuites des innocents
effrays, norme chiffre inconnu. Cette vaste absence affaiblit le
travail national; rendez les travailleurs aux ateliers; on vous
l'a dit loquemment dans l'autre Chambre, rendez  nos industries
parisiennes ces ouvriers qui sont des artistes; faites revenir ceux
qui nous manquent; pardonnez et rassurez; le conseil municipal
n'value pas  moins de cent mille le nombre des disparus. Les
svrits qui frappent des populations ragissent sur la prosprit
publique; l'expulsion des maures a commenc la ruine de l'Espagne et
l'expulsion des juifs l'a consomme; la rvocation de l'dit de Nantes
a enrichi l'Angleterre et la Prusse aux dpens de la France. Ne
recommencez pas ces irrparables fautes politiques.

Pour toutes les raisons, pour les raisons sociales, pour les raisons
morales, pour les raisons politiques, votez l'amnistie. Votez-la
virilement. levez-vous au-dessus des alarmes factices. Voyez comme
la suppression de l'tat de sige a t simple. La promulgation de
l'amnistie ne le serait pas moins. (_Trs bien!  l'extrme gauche._)
Faites grce.

Je ne veux rien luder. Ici se prsente un ct grave de la question;
le pouvoir excutif intervient et nous dit: Faire grce, cela me
regarde.

Entendons-nous.

Messieurs, il y a deux faons de faire grce; une petite et une
grande. L'ancienne monarchie pratiquait la clmence de deux manires;
par lettres de grce, ce qui effaait la peine, et par lettres
d'abolition, ce qui effaait le dlit. Le droit de grce s'exerait
dans l'intrt individuel, le droit d'abolition s'exerait dans
l'intrt public. Aujourd'hui, de ces deux prrogatives de la royaut,
le droit de grce et le droit d'abolition, le droit de grce, qui
est le droit limit, est rserv au pouvoir excutif, le droit
d'abolition, qui est le droit illimit, vous appartient. Vous tes
en effet le pouvoir souverain; et c'est  vous que revient le droit
suprieur. Le droit d'abolition, c'est l'amnistie. Dans cette
situation, le pouvoir excutif vous offre de se substituer  vous;
la petite clmence remplacera la grande; c'est l'ancien bon plaisir.
C'est--dire que le pouvoir excutif vous fait une proposition qui
revient  ceci, une des deux commissions parlementaires vous a dit le
mot dans toute son ingnuit: Abdiquez!

Ainsi, il y a un grand acte  faire, et vous ne le feriez pas! Ainsi,
le premier usage que vous feriez de votre souverainet, ce serait
l'abdication! Ainsi, vous arrivez, vous sortez de la nation, vous
avez en vous la majest mme du peuple, vous tenez de lui ce mandat
auguste, teindre les haines, fermer les plaies, calmer les coeurs,
fonder la rpublique sur la justice, fonder la paix sur la clmence;
et ce mandat, vous le dserteriez, et vous descendriez des hauteurs o
la confiance publique vous a placs, et votre premier soin, ce serait
de subordonner le pouvoir suprieur au pouvoir infrieur; et, dans
cette douloureuse question qui a besoin d'un vaste effort national,
vous renonceriez, au nom de la nation,  la toute-puissance de la
nation! Quoi! dans un moment o l'on attend tout de vous, vous vous
annuleriez! Quoi! ce suprme droit d'abolition, vous ne l'exerceriez
pas contre la guerre civile! Quoi! 1830 a eu son amnistie, la
Convention a eu son amnistie, l'Assemble constituante de 1789 a eu
son amnistie, et, de mme que Henri IV a amnisti la Ligue, Hoche
a amnisti la Vende; et ces traditions vnrables, vous les
dmentiriez! Et c'est par de la petitesse et de la peur que vous
couronneriez toutes ces grandeurs de notre histoire! Quoi! laissant
subsister tous les souvenirs cuisants, toutes les rancunes, toutes les
amertumes, vous substitueriez un expdient sans efficacit politique,
un long et contestable travail de grces partielles, la misricorde
assaisonne de favoritisme, les hypocrisies tenues pour repentirs, une
obscure rvision de procs prilleuse pour le respect lgal d  la
chose juge, une srie de bonnes actions quasi royales, plus ou moins
petites,  cette chose immense et superbe, la patrie ouvrant ses bras
 ses enfants, et disant: Revenez tous! j'ai oubli!

Non! non! non! n'abdiquez pas! (_Mouvement._)

Messieurs, ayez foi en vous-mmes. L'intrpidit de la clmence est
le plus beau spectacle qu'on puisse donner aux hommes. Mais ici la
clmence n'est pas l'imprudence, la clmence est la sagesse; la
clmence est la fin des colres et des haines; la clmence est le
dsarmement de l'avenir. Messieurs, ce que vous devez  la France, ce
que la France attend de vous, c'est l'avenir apais.

La piti et la douceur sont de bons moyens de gouvernement. Placer
au-dessus de la loi politique la loi morale, c'est l'unique moyen
de subordonner toujours les rvolutions  la civilisation. Dire
aux hommes: Soyez bons, c'est leur dire: Soyez justes. Aux grandes
preuves doivent succder les grands exemples. Une aggravation de
catastrophes se rachte et se compense par une augmentation de justice
et de sagesse. Profitons des calamits publiques pour ajouter une
vrit  l'esprit humain, et quelle vrit plus haute que celle-ci:
Pardonner, c'est gurir!

Votez l'amnistie.

Enfin, songez  ceci:

Les amnisties ne s'ludent point. Si vous votez l'amnistie, la
question est close; si vous rejetez l'amnistie, la question commence.

Je voudrais m'arrter ici, mais les objections s'opinitrent. Je les
entends. Quoi! tout amnistier? Oui! Quoi! non seulement les dlits
politiques, mais les dlits ordinaires? Je dis: Oui! et l'on me
rplique: Jamais!

Messieurs, ma rponse sera courte et ce sera mon dernier mot.

Je vais simplement mettre sous vos yeux une page d'histoire. Ensuite
vous conclurez. (_Mouvement.--Profond silence._)

Il y a vingt-cinq ans, un homme s'insurgeait contre une nation. Un
jour de dcembre, ou, pour mieux dire, une nuit, cet homme, charg
de dfendre et de garder la Rpublique, la prenait au collet, la
terrassait et la tuait, attentat qui est le plus grand forfait de
l'histoire. (_Trs bien!  l'extrme gauche._) Autour de cet attentat,
car tout crime a pour point d'appui d'autres crimes, cet homme et ses
complices commettaient d'innombrables dlits de droit commun. Laissez
passer l'histoire! Vol: vingt-cinq millions taient emprunts de
force  la Banque; subornation de fonctionnaires: les commissaires
de police, devenus des malfaiteurs, arrtaient des reprsentants
inviolables; embauchage militaire, corruption de l'arme: les soldats
gorgs d'or taient pousss  la rvolte contre le gouvernement
rgulier; offense  la magistrature: les juges taient chasss de
leurs siges par des caporaux; destruction d'difices: le palais
de l'Assemble tait dmoli, l'htel Sallandrouze tait canonn et
mitraill; assassinat: Baudin tait tu, Dussoubs tait tu, un enfant
de sept ans tait tu rue Tiquetonne, le boulevard Montmartre tait
jonch de cadavres; plus tard, car cet immense crime couvrit la
France, Martin Bidaur tait fusill, fusill deux fois, Charlet,
Cirasse et Cuisinier taient assassins par la guillotine en place
publique. Du reste, l'auteur de ces attentats tait un rcidiviste;
et, pour me borner aux dlits de droit commun, il avait dj tent de
commettre un meurtre, il avait,  Boulogne, tir un coup de pistolet
 un officier de l'arme, le capitaine Col-Puygellier. Messieurs,
le fait que je rappelle, le monstrueux fait de Dcembre, ne fut pas
seulement un forfait politique, il fut un crime de droit commun; sous
le regard de l'histoire, il se dcompose ainsi: vol  main arme,
subornation, voies de fait aux magistrats, embauchages militaires,
dmolition d'difices, assassinat. Et j'ajoute: contre qui fut commis
ce crime? Contre un peuple. Et au profit de qui? Au profit d'un homme.
(_Trs bien! trs bien!  l'extrme gauche._)

Vingt ans aprs, une autre commotion, l'vnement dont les suites vous
occupent aujourd'hui, a branl Paris.

Paris, aprs un sinistre assaut de cinq mois, avait cette fivre
redoutable que les hommes de guerre appellent la _fivre obsidionale_.
Paris, cet admirable Paris, sortait d'un long sige stoquement
soutenu; il avait souffert la faim, le froid, l'emprisonnement, car
une ville assige est une ville en prison; il avait subi la bataille
de tous les jours, le bombardement, la mitraille, mais il avait sauv,
non la France, mais ce qui est plus encore peut-tre, l'honneur de la
France (_mouvement_). Il tait saignant et content. L'ennemi pouvait
le faire saigner, des franais seuls pouvaient le blesser, on le
blessa. On lui retira le titre de capitale de la France; Paris ne fut
plus la capitale ... que du monde. Alors la premire des villes voulut
tre au moins l'gale du dernier des hameaux, Paris voulut tre une
commune. (_Rumeurs  droite._)

De l une colre; de l un conflit. Ne croyez pas que je cherche ici
 rien attnuer. Oui,--et je n'ai pas attendu  aujourd'hui pour le
dire, entendez-vous bien?--oui, l'assassinat des gnraux Lecomte et
Clment Thomas est un crime, comme l'assassinat de Baudin et Dussoubs
est un crime; oui, l'incendie des Tuileries et de l'Htel de Ville est
un crime comme la dmolition de la salle de l'Assemble nationale est
un crime; oui, le massacre des tages est un crime comme le massacre
des passants sur le boulevard est un crime (_applaudissements 
l'extrme gauche_); oui, ce sont l des crimes; et s'il s'y joint
cette circonstance qu'on est repris de justice, et qu'on a derrire
soi, par exemple, le coup de pistolet au capitaine Col-Puygellier, le
cas est plus grave encore; j'accorde tout ceci, et j'ajoute: ce qui
est vrai d'un ct est vrai de l'autre. (_Trs bien!  l'extrme
gauche._)

Il y a deux groupes de faits spars par un intervalle de vingt
ans, le fait du 2 Dcembre et le fait du 18 Mars. Ces deux faits
s'clairent l'un par l'autre; ces deux faits, politiques tous les
deux, bien qu'avec des causes absolument diffrentes, contiennent l'un
et l'autre ce que vous appelez des dlits communs.

Cela pos, j'examine. Je me mets en face de la justice.

videmment pour les mmes dlits, la justice aura t la mme; ou, si
elle a t ingale dans ses arrts, elle aura considr d'un ct,
qu'une population qui vient d'tre hroque devant l'ennemi devait
s'attendre  quelque mnagement, qu'aprs tout les crimes  punir
taient le fait, non du peuple de Paris, mais de quelques hommes, et
qu'enfin, si l'on examinait la cause mme du conflit, Paris avait,
certes, droit  l'autonomie, de mme qu'Athnes qui s'est appele
l'Acropole, de mme que Rome qui s'est appele Urbs, de mme que
Londres qui s'appelle la Cit; la justice aura considr d'un autre
ct  quel point est abominable le guet-apens d'un parvenu quasi
princier qui assassine pour rgner; et pesant d'un ct le droit, de
l'autre l'usurpation, la justice aura rserv toute son indulgence
pour la population dsespre et fivreuse, et toute sa svrit pour
le misrable prince d'aventure, repu et insatiable, qui aprs l'Elyse
veut le Louvre, et qui, en poignardant la Rpublique, poignarde son
propre serment. (_Trs bien!  l'extrme gauche._)

Messieurs, coutez la rponse de l'histoire. Le poteau de Satory,
Nouma, dix-huit mille neuf cent quatrevingt-quatre condamns, la
dportation simple et mure, les travaux forcs, le bagne  cinq mille
lieues de la patrie, voil de quelle faon la justice a chti le
18 Mars; et quant au crime du 2 Dcembre, qu'a fait la justice? la
justice lui a prt serment. (_Mouvement prolong._)

Je me borne aux faits judiciaires; je pourrais en constater d'autres,
plus lamentables encore; mais je m'arrte.

Oui, cela est rel, des fosses, de larges fosses, ont t creuses ici
et en Caldonie; depuis la fatale anne 1871 de longs cris d'agonie se
mlent  l'espce de paix que fait l'tat de sige; un enfant de vingt
ans, condamn  mort pour un article de journal, a eu sa grce, le
bagne, et a t nanmoins excut par la nostalgie,  cinq mille
lieues de sa mre; les pnalits ont t et sont encore absolues; il y
a des prsidents de tribunaux militaires qui interdisent aux avocats
de prononcer des mots d'indulgence et d'apaisement; ces jours-ci,
le 28 avril, une sentence atteignait, aprs cinq annes, un ouvrier
dclar honnte et laborieux par tous les tmoignages, et le
condamnait  la dportation dans une enceinte fortifie, arrachant
ainsi ce travailleur  sa famille, ce mari  sa femme et ce pre  ses
enfants; et il y a quelques semaines  peine, le 1er mars, un nouveau
convoi de condamns politiques, confondus avec des forats, tait,
malgr nos rclamations, embarqu pour Nouma. Le vent d'quinoxe a
empch le dpart; il semble par moment que le ciel veut donner aux
hommes le temps de rflchir; la tempte, clmente, a accord
un sursis; mais, la tempte ayant cess, le navire est parti.
(_Sensation._) La rpression est inexorable. C'est ainsi que le 18
Mars a t frapp.

Quant au 2 Dcembre, j'y insiste, dire qu'il a t impuni serait
drisoire, il a t glorifi; il a t, non subi, mais ador; il
est pass  l'tat de crime lgal et de forfait inviolable.
(_Applaudissements  l'extrme gauche._) Les prtres ont pri pour
lui; les juges ont jug sous lui; des reprsentants du peuple,  qui
ce crime avait donn des coups de crosse, non seulement les ont
reus, mais les ont accepts (_rires  gauche_), et se sont faits
ses serviteurs. L'auteur du crime est mort dans son lit, aprs avoir
complt le 2 Dcembre par Sedan, la trahison par l'ineptie et le
renversement de la rpublique par la chute de la France; et, quant aux
complices, Morny, Billault, Magnan, Saint-Arnaud, Abbatucci, ils ont
donn leurs noms  des rues de Paris. (_Sensation._) Ainsi,  vingt
ans d'intervalle, pour deux rvoltes, pour le 18 Mars et le 2
Dcembre, telles ont t les deux conduites tenues dans les rgions du
haut desquelles on gouverne; contre le peuple, toutes les rigueurs;
devant l'empereur, toutes les bassesses.

Il est temps de faire cesser l'tonnement de la conscience humaine. Il
est temps de renoncer  cette honte de deux poids et de deux mesures;
je demande, pour les faits du 18 Mars, l'amnistie pleine et entire.
(_Applaudissements prolongs  l'extrme gauche.--La sance est
suspendue. L'orateur regagne son banc, flicit par ses collgues._)

QUELQUES MEMBRES AU CENTRE.--Aux voix! Aux voix!

M. LE PRSIDENT.--Personne ne demande la parole? (_Silence au banc de
la commission et au banc du gouvernement._) Il y a un amendement de M.
Tolain.

M. TOLAIN, _au pied de la tribune._--En prsence du silence de la
commission et du gouvernement, qui ne trouvent rien  rpondre, je
retire mon amendement.

M. LE PRSIDENT _donne lecture des articles de la proposition
d'amnistie, qui sont successivement rejets, par assis et lev._

La proposition est mise aux voix dans son ensemble.

Se lvent pour:

    MM. Victor Hugo.
        Peyrat.
        Schoelcher.
        Laurent Pichat.
        Scheurer-Kestner.
        Corbon.
        Frouillat.
        Brillier.
        Pomel (d'Oran).
        Lelivre (d'Alger).

Le reste de l'Assemble se lve contre.

La proposition d'amnistie est rejete.




NOTES


NOTE I.

LECTIONS DU 8 FVRIER 1871

SEINE

_Liste complte des reprsentants lus_.

lecteurs inscrits: 545,605.

    1. Louis Blanc               216,471
    2. Victor Hugo               214,169
    3. Garibaldi                 200,065
    4. Edgar Quinet              169,008
    5. Gambetta                  191,211
    6. Henri Rochefort           193,248
    7. Amiral Saisset            154,347
    8. Ch. Delescluze            153,897
    9. P. Joigneaux              153,314
    10. Victor Schoelcher        149,918
    11. Flix Pyat               141,118
    12. Henri Martin             139,155
    13. Amiral Pothuau           138,122
    14. douard Lockroy          134,635
    15. F. Gambon                129,573
    16. Dorian                   128,197
    17. Ranc                     126,572
    18. Malon                    117,253
    19. Henri Brisson            115,710
    20. Thiers                   102,945
    21. Sauvage                  102,690
    22. Martin Bernard           102,188
    23. Marc Dufraisse           101,192
    24. Greppo                   101,001
    25. Langlois                  95,756
    26. Gnral Frbault          95,235
    27. Clmenceau                95,048
    28. Vacherot                  94,394
    29. Jean Brunet               93,345
    30. Charles Floquet           93,438
    31. Cournet                   91,648
    32. Tolain                    89,160
    33. Littr                    87,780
    34. Jules Favre               81,126
    35. Arnaud (de l'Arige)      79,710
    36. Ledru-Rollin              76,736
    37. Lon Say                  75,939
    38. Tirard                    75,178
    39. Razona                    74,415
    40. Edmond Adam               73,217
    41. Millire                  73,145
    42. A. Peyrat                 72,243
    43. E. Farcy                  69,798

NOTE II.

VICTOR HUGO A BORDEAUX.

_(Extrait de la Gironde, 16 fvrier 1871._)

A l'issue de la sance, des groupes nombreux stationnaient autour
du palais de l'Assemble, qui tait protg par un cordon de garde
nationale. Chaque dput,  sa sortie, a t accueilli par le cri de:
Vive la rpublique!

Les acclamations ont redoubl lorsque Victor Hugo, qui avait assist 
la sance, est arriv  son tour sur le grand perron. A partir de ce
moment, les vivats en l'honneur du grand pote des _Chtiments_ ont
altern avec les vivats en l'honneur de la rpublique.

Cette ovation,  laquelle la garde nationale elle-mme a pris part,
s'est prolonge sur tout le passage de Victor Hugo, qui, du geste et
du regard, rpondait aux acclamations de la foule.


NOTE III.

DMISSION DE VICTOR HUGO.

Nous reproduisons, en les attnuant, les apprciations des principaux
crivains politiques prsents  Bordeaux, sur la sance o Victor Hugo
a d donner sa dmission.

Bordeaux, 8 mars (5 heures 1/2).

A la dernire minute, quelques mots en hte sur l'vnement qui met
l'Assemble et la ville en rumeur.

Victor Hugo vient de donner sa dmission.

Voici comment et pourquoi.

La vrification des pouvoirs en tait arrive aux lections de
l'Algrie. La nomination de Gambetta  Oran et celle de M. Mocquard 
Constantine venaient d'tre valides.

Pour l'lection de Garibaldi  Oran, le rapporteur proposait
l'annulation, attendu que Garibaldi n'est pas franais.

Applaudissements violents  droite.

Le prsident dit:--Je mets l'annulation aux voix. Personne ne demande
la parole?

--Si fait, moi! dit Victor Hugo.

Profond silence.--Victor Hugo a parl admirablement, avec une
indignation calme, si ces deux mots peuvent s'allier. Le _Moniteur_
vous portera ses paroles exactes; je les rsume tant bien que mal:

--La France, a-t-il dit, vient de passer par des phases terribles,
dont elle est sortie sanglante et vaincue; elle n'a rencontr que la
lchet de l'Europe. La France a toujours pris en main la cause de
l'Europe, et pas un roi ne s'est lev pour elle, pas une puissance. Un
homme seul est intervenu, qui est une puissance aussi. Son pe, qui
avait dj dlivr un peuple, voulait en sauver un autre. Il est venu,
il a combattu....

--Non! non! crie la droite furieuse. Non! il n'a pas combattu!

Et des insultes pour Garibaldi.

--Allons! riposte Victor Hugo, je ne veux offenser ici personne; mais,
de tous les gnraux franais engags dans cette guerre, Garibaldi est
le seul qui n'ait pas t vaincu!

L-dessus, pouvantable tempte. Cris: A l'ordre!  l'ordre!

Dans un intervalle entre deux ouragans, Victor Hugo reprend:

--Je demande la validation de l'lection de Garibaldi.

Cris de la droite plus effroyables encore:--A l'ordre!  l'ordre! Nous
voulons que le prsident rappelle M. Victor Hugo  l'ordre.

Le gnral Ducrot se fait remarquer parmi les plus bruyants.

Le prsident.--Je demande  M. Victor Hugo de vouloir bien
s'expliquer. Je rappellerai  l'ordre ceux qui l'empcheront de
parler. Je suis juge du rappel  l'ordre.

Le tumulte est inexprimable. Victor Hugo fait de la main un geste; on
se tait; il dit:

--Je vais vous satisfaire. Je vais mme aller plus loin que vous. Il y
a trois semaines, vous avez refus d'entendre Garibaldi; aujourd'hui
vous refusez de m'entendre; je donne ma dmission.

Stupeur et consternation  droite. Le gnral Ducrot croit injurier
Garibaldi en disant qu'il est venu dfendre, non la France, mais la
Rpublique.

Cependant le prsident annonce que M. Victor Hugo vient de lui faire
remettre une lettre par laquelle il donne sa dmission.

--Est-ce que M. Victor Hugo persiste? demande-t-il.

--Je persiste, dit Victor Hugo.

--Non! non! lui crie-t-on maintenant  droite.

Mais il rpte:--Je persiste.

Et le prsident reprend:--Je ne lirai nanmoins cette lettre qu' la
sance de demain.


_Sance du 8._

Je vous ai jet,  la dernire minute, quelques mots sur
l'vnement qui tait la rumeur d'hier et qui est encore la rumeur
d'aujourd'hui,--la dmission de Victor Hugo.

Si vous aviez assist  ce moment de la sance, aux vocifrations de
la raction,  sa rage,  son pilepsie, comme vous approuveriez le
grand orateur de n'tre pas rest l!

Victor Hugo avait dit que Garibaldi tait le seul de nos gnraux qui
n'et pas t battu. Notez que c'est rigoureusement exact,--et que
ce n'est pas injurieux pour les quelques gnraux nergiques, mais
malheureux, qui n'ont pas  rougir de n'avoir pas russi. Et; en
effet, quand la majorit a hurl: Vous insultez nos gnraux!
Chanzy, Jaurguiberry, l'amiral La Roncire, etc., ont fait signe que
non, et il n'y a eu que deux gnraux parfaitement inconnus, et
un troisime trop connu par son serment--M. Ducrot--qui se soient
dclars offenss.

Lorsque Victor Hugo a dit que Garibaldi tait venu avec son pe
...--un vieux rural a ajout:--Et Bordone! Ce vieux rural s'appelle M.
de Lorgeril.

Victor Hugo: Garibaldi est venu, il a combattu.... Toute la
majorit: Non! non! Donc ils ne veulent mme pas que Garibaldi ait
combattu. On se demande s'ils comprennent ce qu'ils disent.

Il s'est trouv un rural pour cette interruption: Faites donc taire
M. Victor Hugo; il ne parle pas franais.

Au paroxysme du tumulte, il fallait voir le ddain et l'impassibilit
de l'orateur attendant, les bras croiss, la fin de ce vacarme
infrieur.

Vous allez avoir de la peine  me croire; eh bien, quand Victor Hugo
a donn sa dmission, mme cette majorit-l a senti, ce dont
je l'aurais crue incapable, qu'en perdant l'ternel pote des
_Chtiments_, elle perdait quelque chose. M. Grvy ayant demand si
Victor Hugo persistait dans sa dmission, il y a eu sur tous les bancs
des voix qui ont cri: Non! non!

Victor Hugo a persist. Et comme il a eu raison! Qu'il retourne 
Paris, et qu'il laisse cette majorit parfaire toute seule ce qu'elle
a si bien commenc en livrant  la Prusse Strasbourg et Metz.

       *       *       *       *       *

La validation des lections a eu son cours. J'allais me retirer,
quand tout  coup Victor Hugo apparat  la tribune. Quelle que soit
l'opinion de M. Victor Hugo comme homme politique, il est un fait
incontestable, c'est qu'il est un puissant esprit, le plus grand pote
de France, et qu' ce titre il a droit au respect d'une assemble
franaise, et doit tout au moins tre cout d'elle. C'est au milieu
des hurlements, des cris, d'un tumulte indescriptible, du refus de
l'couter, que M. Victor Hugo est rest une bonne demi-heure  la
tribune. Il s'agissait de l'lection de Garibaldi  Alger. On voulait
l'carter parce qu'il n'a pas la qualit de franais.

La France accable, mutile en prsence de toute l'Europe, n'a
rencontr que la lchet de l'Europe. Aucune puissance europenne ne
s'est leve pour dfendre la France, qui s'tait leve tant de fois
pour dfendre l'Europe. Un homme est intervenu. (Ici les murmures
commencent.) Cet homme est une puissance. (A droite, grognements.) Cet
homme, qu'avait-il? (Rires des cacochymes.) Une pee. Cette pee avait
dlivr un peuple. (La voix de l'orateur, si forte, est couverte par
les violentes apostrophes de la majorit.) Elle pouvait en sauver un
autre. (Dngations frntiques, jeunes et vieux se lvent ivres de
colre.) Enfin cet homme a combattu. (Ici l'orage crve. C'est un
torrent. La voix du prsident est touffe; le bruit de la clochette
n'arrive pas jusqu' nous, et pourtant elle est agite avec vigueur.
On n'entend plus que ces mots: Ce n'est pas vrai, c'est un lche!
Garibaldi ne s'est jamais battu! Enfin le prsident saisit un moment
de calme relatif et, avec colre, lance une dure apostrophe  cette
assemble que l'intolrance aveugle. Hugo, calme et serein, les mains
dans les poches, laisse passer l'orage.)

Je ne veux blesser personne. Il est le seul des gnraux qui ont
lutt pour la France qui n'ait pas t vaincu. (A ces mots la rage
dborde: A l'ordre!  la porte! Qu'il ne parle plus! Nous ne voulons
plus l'entendre! Tels sont les cris qui s'changent au milieu d'une
exaspration croissante.)

Hugo se croise les bras et attend. Le prsident refuse de rappeler
l'orateur  l'ordre. Hugo, alors, avec une grande dignit: Il y a
trois semaines, vous avez refus d'entendre Garibaldi--(Vous mentez;
tout le monde sait que ce n'est pas vrai! lui crie-t-on),--aujourd'hui
vous refusez de m'entendre, je me retire.

Alors Ducrot s'lance  la tribune et demande une enqute pour
savoir si Garibaldi est venu dfendre la France ou la Rpublique
universelle.--Il est accueilli par des hourrahs de: Oui, oui.

Le prsident, constern, demande publiquement  Hugo de retirer la
lettre par laquelle il donne sa dmission. Sollicit vivement par
quelques amis, Hugo rpond avec fermet: Non! non! non!

L'Assemble comprend l'acte ridicule qu'elle a commis et le prsident
demande de ne lire cette lettre que demain.

Les hommes de coeur et d'intelligence ne peuvent plus
rester....--GERMAIN CASSE.

       *       *       *       *       *

Deux dlgations ont t adresses  Victor Hugo pour l'engager 
retirer sa dmission.

La premire venait au nom de la runion rpublicaine de la rue de
l'Acadmie. M. Bethmont a pris la parole.

La seconde au nom du centre gauche, l'envoy tait M. Target.

Victor Hugo, en les remerciant avec motion de leur dmarche, leur a
expliqu les raisons qui l'obligeaient  persister dans sa rsolution
et  maintenir sa dmission.

L'Assemble qui a chass Garibaldi a refus d'entendre Victor
Hugo. Ces deux actes suffiront  l'histoire pour la juger. Nous ne
regrettons pas seulement l'admirable orateur que nous n'entendrons
plus, nous regrettons encore, nous jeunes gens, cette grande
indulgence, cette grande bienveillance et cette grande bont qui
taient prs de nous. C'est un triple deuil.

Le tumulte a t grand. La majorit, non contente d'avoir invalid
l'lection de Garibaldi, a voulu qu'il ft calomni  la tribune. Un
dput--que je ne connais pas--mais que l'Assemble a pris pour le
gnral Ducrot, s'est charg de ce soin. Ce dput a donn  entendre
qu'il fallait attribuer  Garibaldi la dfaite de l'arme de l'Est.
J'ai senti,  ces mots, comme tous les honntes gens, une vive
indignation, et je n'ai pu me retenir de demander la parole. Elle me
fut retire ds mes premires phrases, je ne sais pourquoi. Je voulais
seulement faire remarquer  mes honorables collgues qu'ils taient
dans une erreur complte touchant le gnral Ducrot et le dput qui,
si audacieusement, usurpait ce titre et ce nom.

Le gnral Ducrot, dans une circulaire clbre, a dit:

--Je reviendrai mort ou victorieux!

Or le gnral Ducrot n'est point homme  prononcer de telles paroles
en l'air. Il a t, malheureusement, vaincu, et je le tiens pour mort.
On me dira tout ce qu'on voudra, je n'en dmordrai point. Le gnral
Ducrot est mort. Et le dput qui a parl hier et qui parat se porter
fort bien n'est point le gnral Ducrot.

M. Jules Favre a dit, il est vrai: Ni un pouce de notre territoire,
ni une pierre de nos forteresses, et il a donn l'Alsace et il a
donn la Lorraine. M. Trochu a dit: "Je ne capitulerai pas", et il a
pri un de ses amis de capituler. Mais M. le gnral Ducrot est mort.
Jamais on ne me persuadera le contraire.

M. le gnral Ducrot, s'il avait vcu, aurait compris qu'il
n'appartenait point  un gnral battu d'attaquer un gnral
victorieux; il n'aurait rappel ni Wissembourg, o il a t dfait, ni
Buzenval, o il est arriv six heures trop tard. Il se serait tu,--se
conformant  cet axiome que les grandes douleurs doivent tre muettes.

L'histoire compte dj le faux Dmtrius et le faux Smerdis. Nous
avons le faux Ducrot. Voil tout.--DOUARD LOCKROY.


NOTE IV.

Le soir du 8 mars,  une dputation de citoyens de Bordeaux venant le
prier de retirer sa dmission, M. Victor Hugo a dit :

Je ne juge pas cette Assemble, je la constate. Je me sens mme
indulgent pour elle. Elle est comme un enfant mal venu.

Elle est le produit de la France mutile. Elle m'afflige et
m'attendrit comme un nouveau-n infirme. Elle se croit issue du
suffrage universel. Or le suffrage universel qui l'a nomme tait
spar de Paris. Sans Paris, il n'y a pas de lumire sur le suffrage
universel, et le vote reste obscur. lecteur ignorant, lu quelconque.
C'est le malheur du moment. L'Assemble en est plus victime que
coupable. Tout en souhaitant qu'elle disparaisse vite, je lui suis
bienveillant. Plus elle m'a insult, plus je lui pardonne.

Ceci est la quatrime Assemble dont je fais partie. J'ai donc
l'habitude de la lutte parlementaire. On m'a interrompu, cela me
serait bien gal. L'Assemble ne me connat point, mais vous me
connaissez, vous, et vous ne vous y mprenez pas. Je suis pour la
libert de la tribune, et je suis pour la libert de l'interruption.
D'abord, l'interruption est une libert; cela suffit pour qu'elle me
plaise. Ensuite l'interruption aide l'improvisation; elle suggre
 l'orateur l'inattendu. Je fais donc plus que d'absoudre
l'interruption, je l'aime;  une condition, c'est qu'elle sera
passionne, c'est--dire loyale. Je ne lui demande pas d'tre polie,
je lui demande d'tre honnte. Un jour un interrupteur m'a reproch
l'argent que coterait mon discours: _Et dire que ce discours cotera
vingt-cinq francs  la France!_ il tait de bonne foi, j'ai souri. Un
autre jour, le 17 juin 1851, je dnonais le complot qui a clat en
dcembre, et je dclarais que le prsident de la rpublique conspirait
contre la rpublique; on m'a cri: _Vous tes un infme calomniateur!_
C'tait vif; cette fois encore, j'ai souri. Pourquoi? c'est que
l'interrupteur tait simplement un imbcile. Or, tre un imbcile,
c'est un droit; bien des gens en usent.

Je n'interromps jamais, mais j'aime qu'on m'interrompe. Cela me
repose. Je me trompe en disant que je n'interromps jamais. Une fois
dans ma vie j'ai interrompu un ministre; M. Lon Faucher, je crois,
tait  la tribune. C'tait en 1849, il faisait l'loge du roi de
Naples, et je lui criai:--_Le roi de Naples est un monstre._--Ce mot
a fait le tour de l'Italie et n'a videmment pas nui  la chute des
Bourbons de Naples. L'interruption peut donc tre bonne.

J'admets l'interruption. Je l'admets pleinement. J'admets quel'orateur
soit vieux et que l'interrupteur soit jeune, j'admets que l'orateur
ait des cheveux blancs et que l'interrupteur n'ait pas mme de barbe
au menton, j'admets que l'orateur soit vnrable et que l'interrupteur
soit ridicule. J'admets qu'on dise  Caton: Vous tes un lche.
J'admets qu'on dise  Tacite: Vous mentez. J'admets qu'on dise 
Molire ou  Voltaire: Vous ne savez pas le franais. J'admets qu'un
homme de l'empire insulte un homme de l'exil. coutez, je vais vous
dire, en fait d'injures, j'admets tout. Je vais loin, comme vous
voyez. Mais, en fait de servitude, je n'admets rien. Je n'admets
pas que la tribune soit supprime par l'interruption. Opprime oui,
supprime non. L commence ma rsistance. Je n'admets pas que la
libert infrieure abolisse la libert suprieure. Je n'admets pas que
celui qui crie billonne celui qui pense; criez tant que vous voudrez,
mais laissez-moi parler. Je n'admets pas que l'orateur soit l'esclave
de l'interrupteur. Or, voici en quoi consiste l'esclavage de
l'orateur; c'est en ceci seulement: ne pouvoir dire sa pense. Vous
m'appelez calomniateur. Que m'importe, si vous me laissez dire ce que
vous appelez ma calomnie. Ma libert, c'est ma dignit. Frappe, mais
coute. Insultez-moi, mais laissez-moi libre. Or, le 17 juillet 1851,
j'ai pu dnoncer et menacer Bonaparte, et le 8 mars 1871, je n'ai pu
dfendre Garibaldi. Cela, je ne l'admets pas. Je ne consens pas 
cette drision: avoir la parole et avoir un billon. tre  la tribune
et tre au bagne. Vouloir obir  sa conscience, et ne pouvoir
qu'obir  la majorit. On n'obtiendra pas de moi cette bassesse, et
je m'en vais.

En dehors de cette question de principes qui me commande ma dmission,
je le rpte, je n'en veux pas  l'Assemble. Le loup est n loup et
restera loup. On ne change pas son origine. Si certains membres de la
droite, qui peut-tre en leur particulier sont les meilleures gens du
monde, mais qui sont illettrs, ignorants et inconvenants, font que
parfois l'Assemble nationale de France ressemble  une populace, ce
n'est certes pas la faute de ces honorables membres qui sont,  leur
insu, une calamit publique. C'est le malheur de tous, et ce n'est le
crime de personne. Mais ce malheur, tant que l'Assemble sigera, est
irrmdiable. L o il n'y a pas de remde, le mdecin est inutile.

Je n'espre rien de cette Assemble, j'attends tout du peuple. C'est
pourquoi je sors de l'Assemble, et je rentre dans le peuple.

La droite m'a fait l'honneur de me prendre pour ennemi personnel. Il y
a dans l'Assemble bien des hommes du dernier empire; en entrant dans
l'Assemble, j'ai oubli que j'avais fait _les Chtiments_; mais eux,
ils s'en souviennent. De l ces cris furieux.

J'amnistie ces clameurs, mais je veux rester libre. Et encore une
fois, je m'en vais.

       *       *       *       *       *

Le mme soir, 8 mars, la runion de la gauche radicale a vivement
press le reprsentant Victor Hugo de retirer sa dmission. Il a
persist, et il a adress  la runion quelques paroles que nous
reproduisons:

Je persiste dans ma rsolution.

C'est pour moi une douleur de vous quitter, vous avec qui je
combattais.

Plusieurs d'entre vous et moi, nous tions ensemble dans Paris devant
l'ennemi, la Prusse; nous sommes ensemble  Bordeaux devant un autre
ennemi, la monarchie. Je vous quitte, mais c'est pour continuer le
combat. Soyez tranquilles.

Ici le combat est devenu impossible,  moi du moins. J'ai souri de
ce bon cur debout qui me montrait le poing et qui criait: _A mort_!
C'tait sa faon de demander le rappel  l'ordre. Cela ne serait
que risible si la droite finissait par couter. Mais non. C'est
l'interruption  jet continu. Nul moyen de dire sa pense tout
entire. La majorit ne veut pas qu'une ide se fasse jour. C'est la
voie de fait et la violence remplaant la discussion. L'Assemble n'a
pas voulu entendre Garibaldi, et il n'a pu rester dans l'Assemble
plus d'un jour. Elle n'a pas voulu m'entendre, et j'ai donn ma
dmission. Tenez, le jour o M. Thiers cessera de leur plaire, la
droite le traitera comme elle a trait Garibaldi, comme elle m'a
trait, et je ne serais pas surpris qu'elle le fort, lui aussi, 
donner sa dmission. [Note: Ceci s'est ralis. Sance du 24 aot.] Ne
nous faisons aucune illusion.

La Chambre introuvable est retrouve, nous sommes en 1815.

C'est du reste une loi, toute invasion trangre est suivie d'une
invasion monarchique. Aprs le droit de force, le droit divin. Aprs
le glaive, le sceptre.

Ce sera pour moi un insigne honneur et un beau souvenir d'avoir
prsid pendant quelques jours, moi le moindre d'entre vous, cette
gnreuse runion; cette runion o vous tes, vous, Louis Blanc,
historien profond, orateur puissant, grande me; vous Schoelcher,
duquel j'ai dit: Schoelcher a lev la vertu jusqu' la gloire; vous
Peyrat, grand journaliste, conscience droite et talent fier; vous,
Lockroy, esprit clatant et intrpide; vous, Langlois, combattant de
la tribune comme du champ de bataille; vous, Joigneaux, vous, Edmond
Adam, vous, Floquet, vous, Martin-Bernard, vous, Naquet, vous,
Brisson, hommes loquents et vaillants, vous tous, car tous comptent
ici. Chez les vieux, la vtrance n'exclut pas l'nergie; chez les
jeunes, l'ardeur n'exclut pas la gravit. Dans le camp dmocratique,
on mrit vite et on ne vieillit pas.

Je vous quitte, mais, je le rpte, c'est pour mieux combattre. Quand
l'interruption devient la mutilation, l'orateur doit descendre de la
tribune; il le doit  sa dignit, il le doit  la libert. Mais je
serai l'orateur du dehors. Je reste votre auxiliaire. Une haine
systmatique touffe ici ma voix. Mais on touffe une voix, on
n'touffe pas une pense. Paralys ici, je retrouve hors d'ici toute
ma libert d'action. Et au besoin, je saurai, s'il le faut, reprendre
la route de l'exil. Souvent, parler de plus loin, c'est parler de plus
haut.

Je ne dis pas que je ne consentirai jamais  rentrer dans une Chambre;
plus tard, quand les leons donnes auront port leur fruit, quand la
libert de la tribune sera rtablie, si mes concitoyensse souviennent
assez de moi pour savoir mon nom, j'accepterai d'eux, alors comme
toujours, toutes les formes du devoir. Je remonterai, s'ils le
dsirent,  la tribune redevenue possible pour moi, et j'y dfendrai
la rpublique, le peuple, la France, et tous les grands principes du
droit auxquels appartiennent ma dernire parole comme orateur, ma
dernire pense comme crivain, et mon dernier souffle comme citoyen.


NOTE V.

FIN DE L'INCIDENT BELGE.

L'incident belge a eu une suite. Le dnoment a t digne du
commencement. La conscience publique exigeait un procs. Le
gouvernement belge l'a compris; il en a fait un. A qui? Aux auteurs et
complices du guet-apens de la place des Barricades? Non. Au fils de
Victor Hugo, et un peu par consquent au pre. Le gouvernement belge a
simplement accus M. Franois-Victor Hugo de vol. M. Franois-Victor
Hugo avait depuis quatre ou cinq ans dans sa chambre quelques vieux
tableaux achets en Flandre et en Hollande. Le gouvernement catholique
belge a suppos que ces tableaux devaient avoir t vols au Louvre
par la Commune et par M. Franois-Victor Hugo. Il les a fait saisir
en l'absence de M. Franois-Victor Hugo, et un juge nomm Cellarier a
gravement et sans la moindre stupeur instruit le procs. Au bout de
six semaines, il a fallu renoncer  cette tentative, digne pendant de
la tentative nocturne du 27 mai. La justice belge s'est dsiste du
procs, a rendu les tableaux et a gard la honte. De tels faits ne se
qualifient pas.

La justice belge n'ayant pu donner le change  l'opinion, et n'ayant
pas russi dans son essai de poursuivre un faux crime,  paru, au bout
de trois mois, se souvenir qu'elle avait un vrai crime  poursuivre.
Le 20 aot, M. Victor Hugo a reu,  Vianden, l'invitation de faire
sa dclaration sur l'assaut du 27 mai devant le juge d'instruction de
Diekirch. Il l'a faite en ces termes:

Le 1er juin 1871, au moment de quitter la Belgique, j'ai publi la
dclaration que voici:

L'assaut nocturne d'une maison est un crime qualifi. A six heures
du matin, le procureur du roi devait tre dans ma maison; l'tat des
lieux devait tre constat judiciairement, l'enqute de justice en
rgle devait commencer, cinq tmoins devaient tre immdiatement
entendus, les trois servantes, Mme Charles Hugo et moi. Rien de tout
cela n'a t fait. Aucun magistrat instructeur n'est venu; aucune
vrification lgale des dgts, aucun interrogatoire. Demain toute
trace aura  peu prs disparu, et les tmoins seront disperss;
l'intention de ne rien voir est ici vidente. Aprs, la police
sourde, la justice aveugle. Pas une dposition n'a t judiciairement
recueillie; et le principal tmoin, qu'avant tout on devrait appeler,
on l'expulse.

VICTOR HUGO.

Tout ce que j'ai indiqu dans ce qu'on vient de lire s'est ralis.

Aujourd'hui, 20 aot 1871, je suis cit  faire, par-devant le juge
d'instruction de Diekirch (Luxembourg), dlgu par commission
rogatoire, la dclaration de l'acte tent contre moi dans la nuit du
27 mai.

Deux mois et vingt-quatre jours se sont couls.

Je suis en pays tranger.

Le gouvernement belge a laiss aux traces matrielles le temps de
disparatre, et aux tmoins le temps de se disperser et d'oublier.

Puis, quand il a fait tout ce qu'il a pu pour rendre l'enqute
illusoire, il commence l'enqute.

Quand la justice belge pense qu'au bout de prs de trois mois le
fait a eu le temps de s'vanouir judiciairement et est devenu
insaisissable, elle se saisit du fait.

Pour commencer, au mpris du code, elle qualifie, dans la citation qui
m'est remise, l'assaut d'une maison par une bande arme de pierres et
poussant des cris de mort: violation de domicile.

Pourquoi pas tapage nocturne?

A mes yeux, le crime qualifi de la place des Barricades a une
circonstance attnuante. C'est un fait politique. C'est un acte
sauvage et inconscient, un acte d'ignorance et d'imbcillit, du
mme genre que les faits reprochs aux agents de la Commune. Cette
assimilation est acquise aux hommes de la place des Barricades. Ils
ont agi aveuglment comme agissaient les instruments de la Commune.
C'est pourquoi je les couvre de la mme exception. C'est pourquoi il
ne m'a pas convenu d'tre plaignant.

C'est pourquoi, tmoin, j'eusse plaid la circonstance attnuante
qu'on vient d'entendre.

Mais je n'ai pas voulu tre plaignant, et le gouvernement belge n'a
pas voulu que je fusse tmoin.

Je serai absent.

Par le fait de qui?

Par le fait du gouvernement belge.

La conduite du ministre belge, dans cette affaire, a excit
l'indignation de toute la presse libre d'Europe, que je remercie.

En rsum,

Prs de trois mois s'tant couls,

Les traces matrielles du fait tant effaces,

Les tmoins tant disperss,

Le principal tmoin, le contrleur ncessaire de l'instruction, tant
cart,

L'enqute relle n'tant plus possible,

Le dbat contradictoire n'tant plus possible,

Il est vident que ce simulacre d'instruction ne peut aboutir qu'
un procs drisoire ou  une ordonnance de non-lieu, plus drisoire
encore.

Je signale et je constate cette forme nouvelle du dni de justice.

Je proteste contre tout ce qui a pu se faire en arrire de moi.

L'audacieuse et inqualifiable tentative faite contre mon fils, 
propos de ses tableaux, par la justice belge, montre surabondamment de
quoi elle est capable.

Je maintiens contre le gouvernement belge et contre la justice belge
toutes mes rserves.

Je fais juge de cette justice-l la conscience publique.

VICTOR HUGO.

Diekirch, 22 aot 1871.

       *       *       *       *       *

Voici comment s'est termine la vellit de justice qu'avait eue la
justice: un juge d'instruction a mand M. Kerwyn de Lettenhove, fils
du ministre de l'intrieur local, et dsign par toute la presse
librale belge comme un des coupables du 27 mai. Ce M. Kerwyn n'a pu
nier qu'il n'et fait partie de la bande qui avait assig la nuit une
maison habite et failli tuer un petit enfant. L'honorable juge, sur
cet aveu, lui a demand s'il voulait nommer ses complices. M. Kerwyn a
refus. Le juge l'a condamn  _cent francs d'amende_. Fin.


NOTE VI.

La lettre du 26 mai  l'_Indpendance belge_ disait primitivement:

Johannard et La Ccilia ... font fusiller un enfant....

Ce fait est inexact, comme le prouve la lettre suivante du gnral
La Ccilia. Le gnral La Ccilia, disons-le  son honneur, a t
commandant des francs-tireurs de Chteaudun.

A M. VICTOR HUGO.

Genve, 2 aot 1871.

Monsieur,

Dans une lettre, dsormais historique, que vous ayez adresse 
l'_Indpendance belge_,  la date du 26 mai, j'ai lu, avec une pnible
surprise, la phrase suivante:

Ceux de la Commune, Johannard et La Ccilia, qui font fusiller un
enfant de quinze ans, sont des criminels....

Par suite de quelle erreur fatale votre voix illustre et vnre
s'levait-elle pour m'accuser d'une lchet aussi odieuse? C'est ce
qu'il m'importait de rechercher, mais le soin de drober ma tte aux
fureurs de la raction m'a empch jusqu'ici de le faire.

Sans attendre mes explications, plusieurs de mes amis ont pris ma
dfense dans la presse franaise et trangre; je crois pourtant
devoir profiter du premier instant de tranquillit pour vous fournir
quelques dtails qui achveront de dissiper vos doutes, si vous en
avez encore.

Le _Journal officiel de la Commune_ du 20 mai contient le rapport
ci-dessous que je transcris rigoureusement:


LE CITOYEN JOHANNARD.--Je demande la parole pour une communication.
Je me suis rendu hier au poste qu'on m'a fait l'honneur de me confier.
On s'est battu toute la nuit. La prsence d'un membre de la Commune a
produit la meilleure influence parmi les combattants.--Je ne serais
peut-tre pas venu sans un fait trs important, dont je crois de mon
devoir de vous rendre compte.

On avait mis la main sur un GARON qui passait pour un
espion,--_toutes les preuves taient contre lui et il a fini par
avouer lui-mme qu'il avait reu de l'argent et qu'il avait fait
passer des lettres aux Versaillais_.--J'ai dclar qu'il fallait
le fusiller sur-le-champ.Le gnral La Ccilia et les officiers
d'tat-major tant du mme avis, il a t fusill  midi.

Cet acte m'ayant paru grave, j'ai cru de mon devoir d'en donner
communication  la Commune et je dirai qu'en pareil cas j'agirai
toujours de mme.


Vrai quant au fond, ce rcit renferme cependant deux inexactitudes:

La premire, c'est que l'individu que Johannard appelle un _garon_
tait un jeune homme de vingt-deux  vingt-trois ans; la seconde,
c'est qu'il n'aurait pas suffi de l'avis de Johannard pour me
dterminer  ordonner, conformment aux lois de la guerre, l'excution
d'un espion. Le rapport que j'ai adress  ce sujet au dlgu de
la guerre tmoigne que la sentence fut prononce aprs toutes les
formalits d'usage en pareille circonstance.

Nanmoins j'ai rflchi que les paroles attribues  Johannard par
l'_Officiel_ ne vous permettaient pas de conclure que l'espion fusill
par mon ordre tait un enfant de quinze ans.

J'ai donc continu mes recherches et j'ai fini par trouver que
certains journaux belges, entre autres l'_cho du Parlement_, avaient,
en reproduisant le compte rendu de l'_Officiel_, eu le soin d'ajouter
que la _victime de ma frocit_ tait un enfant de quinze ans.

Or, je n'ai pas besoin de vous le dire,  cette assertion j'oppose le
dmenti le plus formel.

Et pour vous, monsieur, comme pour tous ceux qui me connaissent, mon
affirmation suffira, car, je le dis avec orgueil, si l'on fouille dans
ma vie, on trouvera que je n'ai rien  me reprocher, pas mme une
faiblesse, pas mme une capitulation de conscience.

C'est donc comptant sur votre loyaut que je viens vous prier de
vouloir bien effacer mon nom de votre lettre du 26 mai.

Veuillez agrer, monsieur, l'assurance de mon profond respect.

Votre dvou,

N. LA CCILIA.

_Ex-gnral de division, commandant en chef de la 2e arme de la
Commune de Paris._

       *       *       *       *       *

NOTE VII.

LE DPORT JULES RENARD.

_Aux rdacteurs du_ Rappel.

Je reois aujourd'hui, 17 juin 1872, cette lettre du 27 mai. Jules
Renard est cet homme rsolu qui a pouss le respect de sa conscience
jusqu' se dnoncer lui-mme. Il est en prison parce qu'il l'a voulu.

Je crois la publication de cette lettre ncessaire.

La presse entire s'empressera, je le pense, de la reproduire.

Cette lettre est remarquable  deux points de vue, l'extrme gravit
des faits, l'extrme modration de la plainte.

A l'heure qu'il est, certainement, j'en suis convaincu du moins, Jules
Renard n'est plus au cachot, mais il y a t, et cela suffit.

Une enqute est ncessaire; je la rclame comme crivain, n'ayant pas
qualit pour la rclamer comme reprsentant.

videmment la gauche avisera.

VICTOR HUGO.


Prison de Noailles, cellule de correction, N 74, le 27 mai 1872.

_A M. Victor Hugo_.

De profundis, clamo ad te.

Je suis au cachot depuis huit jours, pour avoir crit la lettre
suivante  M. le gnral Appert, chef de la justice militaire:

Prison des Chantiers, 20 mai 1872.

Monsieur le gnral,

Nous avons l'honneur de vous informer que depuis quelque temps le
rgime de la prison des Chantiers n'est plus supportable.--Des
provocations directes sont adresses chaque jour aux dtenus en des
termes qui, si ces faits se prolongeaient, donneraient lieu  des
apprciations non mrites sur tout ce qui porte l'uniforme de l'arme
franaise. Les sous-officiers employs au service de la prison ne
se font aucun scrupule de frapper  coups de bton sur la tte
des prisonniers dont ils ont la garde. Les expressions les plus
grossires, les plus humiliantes, les plus blessantes, sont profres
contre nous et deviennent pour nous une continuelle excitation  la
rvolte.

Aujourd'hui encore, le marchal des logis D... a frapp avec la plus
extrme violence un de nos codtenus, puis s'est promen dans les
salles, un revolver dans une main, un gourdin dans l'autre, nous
traitant tous de lches et de canailles. Ce mme sous-officier nous
soumet depuis quelques jours  la formalit humiliante de la coupe des
cheveux et profite de cette occasion pour nous accabler de vexations
et d'injures.

Jusqu'ici, faisant effort sur nous-mmes, nous avons contenu notre
indignation, et nous avons rpondu  ces faits, que nous ne voulons
pas qualifier, par le silence et le ddain. Mais aujourd'hui la mesure
est comble, et nous croyons de notre devoir rigoureux, monsieur le
gnral, d'appeler votre haute attention sur ces faits que vous
ignorez bien certainement, et de provoquer une enqute.

Il ne s'agit pas, croyez-le bien, monsieur le gnral, d'opposition de
notre part.--Quelque dure que soit la consigne qui nous est impose,
nous sommes tous disposs  la respecter. Ce que nous avons l'honneur
de vous soumettre, ce sont les excitations, les provocations, les
voies de fait, dont le commandant de la prison donne l'exemple, et
qui pourraient occasionner des malheurs. En un mot, il s'agit d'une
question d'humanit, de dignit,  laquelle tout homme de coeur et
d'honneur ne saurait rester insensible.

Nous avons l'honneur d'tre, monsieur le gnral, vos respectueux,

JULES RENARD, _et une cinquantaine d'autres signataires.

C'est pour avoir crit cette lettre que je suis _jusqu' nouvel ordre_
dans un cachot infect, avec un forat qui a les fers aux pieds, et
cinq autres malheureux.

JULES RENARD, ancien secrtaire de Rossel.

       *       *       *       *       *

NOTE VIII.

VENTE DU POME _LA LIBRATION DU TERRITOIRE_.

On lit dans les journaux de dcembre 1873:

Victor Hugo a publi en septembre dernier des vers intituls: _la
Libration du territoire_. Ce pome de quelques pages a t, selon la
volont de l'auteur, vendu au profit des alsaciens-lorrains.

Nous publions la note de MM. Michel Lvy frres, qui donne en dtail
les chiffres relatifs  cette vente.

Il a t vendu 23,986 exemplaires de _la Libration du territoire_,
qui ont produit,  50 centimes l'exemplaire, une somme brute de

                                        11.993
    Papier et impression,   2.269
    Remises aux libraires,  5.149 90
    Affichage et publicit,    47 80
                            ________
                                         7.486 70
                                         ________
    Bnfice net,                        4.506 30

Il existe trois socits de secours pour les alsaciens-lorrains:
la socit prside par M. Crmieux, la socit prside par M.
d'Haussonville, et la socit du boulevard Magenta. Victor Hugo a
partag galement entre ces trois comits le produit de la vente et a
fait remettre  chacun d'eux la somme de 1,502 fr. 10 c. Total gal,
4,506 fr. 30 c.

       *       *       *       *       *

NOTE IX.

PROCS-VERBAL DE L'LECTION DU DLGU AUX LECTIONS SNATORIALES

       *       *       *       *       *

CONSEIL MUNICIPAL DE PARIS

_Sance du dimanche 16 janvier 1876_. (Excution de la loi du 2 aot
1875, sur les lections snatoriales.)

L'an mil huit cent soixante-seize, le seize janvier,  une heure et
demie de releve, le conseil municipal de la ville de Paris s'est
runi dans le lieu ordinaire de ses sances, sous la prsidence de M.
Clmenceau, MM. Delzant et Sigismond Lacroix tant secrtaires.

M. le prfet de la Seine a donn lecture:

1. De la loi constitutionnelle du 24 fvrier 1875 sur l'organisation
du snat;

2. De la loi organique du 2 aot 1875 sur l'lection des snateurs;

3. De la loi du 30 dcembre 1875 fixant  ce jour l'lection des
dlgus des conseils municipaux;

4. Du dcret du 3 janvier 1876 convoquant les conseils municipaux et
fixant la dure du scrutin.


_lection du dlgu_

Il a ensuite invit le conseil  procder, _sans dbat_, au scrutin
secret et  la majorit absolue des suffrages,  l'lection d'un
dlgu.

Chaque conseiller municipal, a l'appel de son nom, a crit son
bulletin de vote sur papier blanc et l'a remis au prsident.

Le dpouillement du vote a commenc  2 heures et demie. Il a donn
les rsultats ci-aprs:

    Nombre de bulletins trouvs dans l'urne......73
    A dduire, bulletin blanc.....................1
    --
    Reste pour le nombre des suffrages exprims..72
    Majorit absolue.............................37

Ont obtenu:

    MM. Victor Hugo.. 53 voix.
    Mignet............ 7
    Gouin............. 7
    Dehaynin.......... 1
    Raspail pre...... 1
    Naquet............ 1
    De Freycine....... 1
    Malarmet.......... 1

M. Victor Hugo, ayant obtenu la majorit absolue, a t proclam
dlgu.

       *       *       *       *       *

Le soir de ce jour, M. Clmenceau, prsident du conseil municipal de
Paris, accompagn de plusieurs de ses collgues, s'est prsent chez
M. Victor Hugo.

Il a dit  M. Victor Hugo:

Mon cher et illustre concitoyen,

Mes collgues m'ont charg de vous faire connatre que le conseil
municipal vous a lu aujourd'hui, entre tous nos concitoyens, pour
reprsenter notre Paris, notre cher et grand Paris, dans le collge
snatorial du dpartement de la Seine.

C'est un grand honneur pour moi que cette mission. Permettez-moi de
m'en acquitter sans phrases.

Le conseil municipal de la premire commune de France, de la commune
franaise par excellence, avait le devoir de choisir, pour reprsenter
cette laborieuse dmocratie parisienne qui est le sang et la chair de
la dmocratie franaise, un homme dont la vie ft une vie de travail
et de lutte, et qui ft en mme temps, s'il se pouvait rencontrer, la
plus haute expression du gnie de la France.

Il vous a choisi, mon cher et illustre concitoyen, vous qui parlez
de Paris au monde, vous qui avez dit ses luttes, ses malheurs, ses
esprances; vous qui le connaissez et qui l'aimez; vous enfin qui,
pendant vingt ans d'abaissement et de honte; vous tes dress
inexorable devant le crime triomphant; vous qui avez fait taire
l'odieuse clameur des louanges prostitues pour faire entendre au
monde

    La voix qui dit: Malheur, la bouche qui dit: Non!

Hlas! le malheur que vous prdisiez est venu. Il est venu trop
prompt, et surtout trop complet.

Notre gnration, notre ville, commencent  jeter vers l'avenir un
regard d'esprance. Notre nef est de celles qui ne sombrent jamais.
_Fluctuat nec mergitur_. Puisque les brumes du prsent ne vous
obscurcissent pas l'avenir, quittez l'arche, vous qui planez sur les
hauteurs, donnez vos grands coups d'aile, et puissions-nous bientt
vous saluer rapportant  ceux qui douteraient encore le rameau vert de
la rpublique!

M. Victor Hugo a rpondu: Monsieur le prsident du conseil municipal
de Paris,

Je suis profondment mu de vos loquentes paroles. Y rpondre est
difficile, je vais l'essayer pourtant.

Vous m'apportez un mandat, le plus grand mandat qui puisse tre
attribu  un citoyen. Cette mission m'est donne de reprsenter, dans
un moment solennel, Paris, c'est--dire la ville de la rpublique,
la ville de la libert, la ville qui exprime la rvolution par la
civilisation, et qui, entre toutes les villes, a ce privilge de
n'avoir jamais fait faire  l'esprit humain un pas en arrire.

Paris--il vient de me le dire admirablement par votre bouche--a
confiance en moi. Permettez-moi de dire qu'il a raison. Car, si par
moi-mme je ne suis rien, je sens que par mon dvouement j'existe, et
que ma conscience gale la confiance de Paris.

Il s'agit d'affermir la fondation de la rpublique. Nous le ferons;
et la russite est certaine. Quant  moi, arm de votre mandat, je me
sens une force profonde. Sentir en soi l'me de Paris, c'est quelque
chose comme sentir en soi l'me mme de la civilisation.

J'irai donc, droit devant moi,  votre but, qui est le mien. La
fonction que vous me confiez est un grand honneur; mais ce qui
s'appelle honneur en monarchie, s'appelle devoir en rpublique. C'est
donc plus qu'un grand honneur que vous me confrez, c'est un grand
devoir que vous m'imposez. Ce devoir, je l'accepte, et je le
remplirai. Ce que veut Paris, je le dirai  la France. Comptez sur
moi. Vive la rpublique!

       *       *       *       *       *

NOTE X.

ELECTIONS SNATORIALES DE LA SEINE

RUNION DES LECTEURS

21 janvier 1876.


M. LAURENT-PICHAT, _prsident_.--Je mets aux voix la candidature de M.
Victor Hugo.

M. L. ASSELINE.--Je demande que le vote ait lieu sans dbats pour
rendre hommage  l'illustre citoyen. (_Assentiment gnral._)

La candidature de M. Victor Hugo est adopte par acclamation.

M. VICTOR HUGO.--Je ne croyais pas utile de parler; mais, puisque
l'assemble semble le dsirer, je dirai quelques mots, quelques mots
seulement, car votre temps est prcieux.

Mes concitoyens, le mandat que vous me faites l'honneur de me proposer
n'est rien  ct du mandat que je m'impose. (_Mouvement_.)

Je vais bien au del.

Les vrits dont la formule a t si fermement tablie par notre
loquent prsident sont les vrits mmes pour lesquelles je combats
depuis trente-six ans. Je les veux, ces vrits absolues, et j'en veux
d'autres encore. (_Oui! oui!_) Vous le savez, lutter pour la libert
est quelquefois rude, mais toujours doux, et cette lutte pour les
choses vraies est un bonheur pour l'homme juste. Je lutterai.

A mon ge, on a beaucoup de pass et peu d'avenir, et il n'est pas
difficile  mon pass de rpondre de mon avenir.

Je ne doute pas de l'avenir. J'ai foi dans le calme et prospre
dveloppement de la rpublique; je crois profondment au bonheur de
ma patrie; le temps des grandes preuves est fini, je l'espre. Si
pourtant il en tait autrement, si de nouvelles commotions nous
taient rserves, si le vent de tempte devait souffler encore, eh
bien! quant  moi, je suis prt, (_Bravos_.) Le mandat que je me donne
 moi-mme est sans limite. Ces vrits suprmes qui sont plus que la
base de la politique, qui sont la base de la conscience humaine,
je les dfendrai, je ne m'pargnerai pas, soyez tranquilles!
(_Applaudissements._)

Je prendrai la parole au snat, aux assembles, partout; je prendrai
la parole l o je l'aurai, et, l o je ne l'aurai pas, je la
prendrai encore. Je n'ai recul et je ne reculerai devant aucune des
extrmits du devoir, ni devant les barricades, ni devant le tyran;
j'irais ... cela va sans dire, et votre motion me dit que la pense
qui est dans mon coeur est aussi dans le vtre, et je lis dans vos
yeux les paroles que je vais prononcer ...--pour la dfense du peuple
et du droit, j'irais jusqu' la mort, si nous tions condamns 
combattre, et jusqu' l'exil si nous tions condamns  survivre.
(_Acclamations._)

       *       *       *       *       *

NOTE XI.

APRS LE DISCOURS POUR L'AMNISTIE


Un groupe maonnique de Toulouse a crit  Victor Hugo.

Toulouse, 26 mai 1876.

Matre et citoyen,

La cause que vous avez plaide lundi au snat est noble et belle;
juste au point de vue humanitaire, juste au point de vue politique. Le
snat n'a voulu comprendre ni l'un ni l'autre; il avait le parti pris
de ne pas se laisser mouvoir; et pourtant, vos sublimes accents ont
fait vibrer tous les coeurs franais et vritablement humains. Mais
vos collgues avaient revtu leurs poitrines de la triple cuirasse du
pote latin; sous prtexte de politique, ils sont demeurs sourds  la
voix de l'humanit. Souvent trop d'habilet nuit, car, en touffant
celle-ci, ils ont compromis celle-l.

Dans la question de l'amnistie, les intrts de la politique et de
l'humanit sont les mmes. Qu'importe que le snat n'ait point voulu
prendre leur dfense? Il a cru touffer la question en la rejetant, il
n'a russi qu' lui donner une impulsion plus vive, qu' l'imposer
aux mditations de tous. Les deux Chambres ont rejet la cause de
l'amnistie, de l'humanit, de la justice; le pays la prend en main,
et il faudra bien que le pays finisse par avoir raison de toutes les
fausses peurs, de toutes les mauvaises volonts, de tous les calculs
gostes.

Matre, la France ne se faisait pas d'illusion; elle savait que
l'amnistie tait condamne d'avance et qu'elle se heurterait  un
parti pris; elle savait que les puissants du jour ne consentiraient
pas  ouvrir les portes de la patrie  ces milliers de malheureux qui
expient, depuis cinq annes, loin du sol natal, le crime de s'tre
laiss garer un moment aprs les souffrances et les privations du
sige et du bombardement, aprs avoir dfendu et sauv l'honneur
national compromis par ... d'autres. Cela tait prvu, la
France n'avait aucune illusion; elle n'applaudit qu'avec plus
d'attendrissement et d'enthousiasme  votre patriotisme,  votre
courage civique. En vous lisant, elle a cru entendre la voix de la
Patrie dsole qui pleure l'exil de ses enfants; elle a cru entendre
la voix de l'Humanit faisant appel  l'union des coeurs,  la
fraternit des membres d'une mme famille. Et, quant  la page
loquente, digne des plus belles des _Chtiments_, o vous prenez
au collet le sinistre aventurier de Boulogne et de Dcembre, le
dmoralisateur de la France, le lche et le tratre de Sedan, pour
le fltrir et le condamner, nous avons cru entendre la sentence
vengeresse de l'impartiale Histoire.

Matre, un groupe maonnique de Toulouse, aprs avoir lu votre
splendide discours--tellement irrfutable que les complices eux-mmes
de l'assassin des boulevards, vos collgues au snat, hlas! sont
demeurs muets et clous  leurs fauteuils,--vous fait part de son
enthousiasme et de sa vnration, et vous dit: Matre, la France
dmocratique--c'est--dire la fille de la Rvolution de 1789, celle
qui travaille, celle qui pense, celle qui est humaine et qui veut
chasser jusqu'au souvenir de nos discordes--est avec vous--votre
saisissant et admirable langage a t l'expression fidle des
sentiments de son coeur et de sa volont inbranlable. La cause de
l'amnistie a t perdue devant le parlement, elle a t gagne devant
l'opinion publique.

Pour les francs-maons, au nom desquels je parle, pour la France
intellectuelle et morale, vous tes toujours le grand pote, le
courageux citoyen, l'loquent penseur, l'interprte le plus admir des
grandes lois divines et humaines, en mme temps que le plus clatant
gnie moderne de la patrie de Voltaire et de Molire.

Permettez-nous de serrer votre loyale main,

LOUIS BRAUD.

Ont adhr:

DOUMERGUE, L. EDAN, TOURNI an, CODARD, P. BAUX, LAPART, F. MASSY,
BONNEMAISON, SIMON, CASTAING, B0UILHIRES, DELCROSSE, BIRON, ALI,
THIL, PELYRIN, DUREST, CLERGUE, DEMEURE, BOURGARE, TARRI, OURNAC,
HAFFNER, AMOUROUX, A. FUMEL, URBAIN, FUMEL, GAUBERT, DE MARGEOT,
HECTOR GOUA, CASTAGN, BRENEL, PARIS an, PUJOL, GRATELOU, GIRONS,
GROS, COSTE, ASABATHIER, BROL, PAGS, ROCHE, FIGARID, BERGER, GARDEL,
BOLA, CORNE, BOUDET, GAUSSERAN, COUDARD, BARLE, DELMAS, PICARD,
LANNES, ARISTE, PASSERIEUX, etc., etc.

Voici la rponse de Victor Hugo:

Paris, 4 juin 1876.

Mes honorables concitoyens,

Votre patriotique sympathie, si loquemment exprime, serait une
rcompense, si j'en mritais une.

Mais je ne suis rien qu'une voix qui a dit la vrit.

Je saisis, en vous remerciant, l'occasion de remercier les
innombrables partisans de l'amnistie qui m'crivent en ce moment tant
de gnreuses lettres d'adhsion. En vous rpondant, je leur rponds.

Cette unanimit pour l'amnistie est belle; on y sent le voeu, je
dirais presque le vote de la France.

En dpit des hsitations aveugles, l'amnistie se fera. Elle est dans
la force des choses. L'amnistie s'impose  tous les coeurs par la
piti et  tous les esprits par la justice.

Je presse vos mains cordiales.

VICTOR HUGO.

       *       *       *       *       *



TABLE


PARIS ET ROME.



DEPUIS L'EXIL


PREMIRE PARTIE

DU RETOUR EN FRANCE A L'EXPULSION DE BELGIQUE


PARIS

I.      Rentre  Paris.

II.     Aux allemands.

III.    Aux franais.

IV.     Aux parisiens.

V.      _Les Chtiments_.

VI.     lection du 8 fvrier 1871.


BORDEAUX


I.      Arrive  Bordeaux.

II.     Discours sur la guerre.

III.    Discours et Dclaration sur les dmissionnaires alsaciens.

IV.     La question de Paris.

V.      La dmission.

VI.     Mort et obsques de Charles Hugo.


BRUXELLES

I.      _Un cri_.

II.     _Pas de reprsailles_.

III.    _Les deux trophes_.

IV.     A MM. Meurice et Vacquerie.

V.      L'incident belge.--L'arrestation.--L'attaque nocturne.--L'expulsion.

VI.     Vianden.

VII.    lection du 2 juillet 1881.

_CONCLUSION_



DEUXIME PARTIE

DE L'EXPULSION DE BELGIQUE A L'ENTRE AU SNAT

PARIS

I.      Aux rdacteurs du _Rappel_.

II.     A M. Lon Bigot, avocat de Maroteau.

III.    A M. Robert Hyenne.

IV.     Le mandat contractuel.

V.      lection du 7 janvier.--Lettre au Peuple de Paris.

VI.     Funrailles d'Alexandre Dumas.

VII.    Aux rdacteurs de la _Renaissance_.

VIII.   Aux rdacteurs du _Peuple souverain_.

IX.     Rponse aux romains.

X.      Questions sociales:--l'Enfant, la Femme.

XI.     Anniversaire de la Rpublique.

XII.    L'avenir de l'Europe.

XIII.   Offres de rentrer  l'Assemble.

XIV.    Henri Rochefort.

XV.     La ville de Trieste et Victor Hugo.

XVI.    _La Libration du territoire_.

XVII.   Mort de Franois-Victor Hugo.

XVIII.  Le Centenaire de Ptrarque.

XIX.    La question de la paix remplace par la question
        de la guerre.

XX.     Obsques de Madame Paul Meurice.

XXI.    Aux Dmocrates italiens.
XXII.   Pour un soldat.

XXIII.  Obsques d'Edgar Quinet.

XXIV.   Au Congrs de la paix.

XXV.    Le Dlgu de Paris aux Dlgus des communes
        de France.

XXVI.   Obsques de Frdrick-Lematre.

XXVII.  lection des snateurs de la Seine.

XXVIII. Le condamn Simbozel.

XXIX.   L'Exposition de Philadelphie.

XXX.    Obsques de Madame Louis Blanc.

XXXI.   Obsques de George Sand.

XXXII.  L'amnistie au snat.




NOTES.

Note 1. lections du 8 fvrier 1871.

Note 2. Victor Hugo  Bordeaux.

Note 3. Dmission de Victor Hugo.

Note 4. A la dputation des citoyens de Bordeaux.

Note 5. Fin de l'incident belge.

Note 6. Lettre La Ccilia.

Note 7. Le dport Jules Renard.

Note 8. Vente du pome _la Libration du territoire_.

Note 9. Procs-verbal de l'lection du Dlgu aux lections
        snatoriales.

Note 10. lections snatoriales de la Seine.

Note 11. Les francs-maons de Toulouse.





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Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
Virginia, Wisconsin, and Wyoming.

We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
that have responded.

As the requirements for other states are met, additions to this list
will be made and fund raising will begin in the additional states.
Please feel free to ask to check the status of your state.

In answer to various questions we have received on this:

We are constantly working on finishing the paperwork to legally
request donations in all 50 states.  If your state is not listed and
you would like to know if we have added it since the list you have,
just ask.

While we cannot solicit donations from people in states where we are
not yet registered, we know of no prohibition against accepting
donations from donors in these states who approach us with an offer to
donate.

International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
ways.

Donations by check or money order may be sent to:

Project Gutenberg Literary Archive Foundation
PMB 113
1739 University Ave.
Oxford, MS 38655-4109

Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
method other than by check or money order.

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
[Employee Identification Number] 64-622154.  Donations are
tax-deductible to the maximum extent permitted by law.  As fund-raising
requirements for other states are met, additions to this list will be
made and fund-raising will begin in the additional states.

We need your donations more than ever!

You can get up to date donation information online at:

http://www.gutenberg.net/donation.html


***

If you can't reach Project Gutenberg,
you can always email directly to:

Michael S. Hart <hart@pobox.com>

Prof. Hart will answer or forward your message.

We would prefer to send you information by email.


**The Legal Small Print**


(Three Pages)

***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
They tell us you might sue us if there is something wrong with
your copy of this eBook, even if you got it for free from
someone other than us, and even if what's wrong is not our
fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
disclaims most of our liability to you. It also tells you how
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          form by the program that displays the eBook (as is
          the case, for instance, with most word processors);
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*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*

