The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution Francaise, Vol. II
by Adolphe Thiers

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Title: Histoire de la Revolution Francaise, Vol. II

Author: Adolphe Thiers

Release Date: February, 2006 [EBook #9894]
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[This file was first posted on October 28, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK REVOLUTION FRANCAISE, VOL. II ***




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HISTOIRE DE LA RVOLUTION FRANAISE.


ASSEMBLE LGISLATIVE.




CHAPITRE PREMIER.


JUGEMENT SUR L'ASSEMBLE CONSTITUANTE.--OUVERTURE DE LA SECONDE
ASSEMBLE NATIONALE, DITE _Assemble lgislative_; SA COMPOSITION.
--TAT DES CLUBS; LEURS MEMBRES INFLUENS.--PTION, MAIRE DE PARIS.
--POLITIQUE DES PUISSANCES.--MIGRATION; DCRETS CONTRE LES MIGRS
ET CONTRE LES PRTRES NON ASSERMENTS.--MODIFICATION DANS LE
MINISTRE.--PRPARATIFS DE GUERRE; TAT DES ARMES.


L'Assemble constituante venait de terminer sa longue et laborieuse
carrire; et, malgr son noble courage, sa parfaite quit, ses
immenses travaux, elle tait hae comme rvolutionnaire  Coblentz, et
comme aristocrate  Paris. Pour bien juger cette mmorable assemble,
o la runion des lumires fut si grande et si varie, les rsolutions
si hardies et si persvrantes, et o, pour la premire fois
peut-tre, on vit tous les hommes clairs d'une nation runis avec la
volont et le pouvoir de raliser les voeux de la philosophie, il faut
considrer l'tat dans lequel elle avait trouv la France, et celui
dans lequel elle la laissait.

En 1789, la nation franaise sentait et connaissait tous ses maux,
mais elle ne concevait pas la possibilit de les gurir. Tout 
coup, sur la demande imprvue des parlemens, les tats-gnraux sont
convoqus; l'assemble constituante se forme, et arrive en prsence du
trne, enorgueilli de son ancienne puissance, et dispos tout au plus
 souffrir quelques dolances. Alors elle se pntre de ses droits, se
dit qu'elle est la nation, et ose le dclarer au gouvernement tonn.
Menace par l'aristocratie, par la cour et par une arme, ne prvoyant
pas encore les soulvemens populaires, elle se dclare inviolable, et
dfend au pouvoir de toucher  elle; convaincue de ses droits, elle
s'adressait  des ennemis qui n'taient pas convaincus des leurs,
et elle l'emporte, par une simple expression de sa volont, sur une
puissance de plusieurs sicles et sur une arme de trente mille
hommes.

C'est l toute la rvolution; c'en est le premier acte et le plus
noble; il est juste, il est hroque, car jamais une nation n'a agi
avec plus de droit et de danger.

Le pouvoir vaincu, il fallait le reconstituer d'une manire juste et
convenable. Mais  l'aspect de cette chelle sociale au sommet de
laquelle tout surabonde, puissance, honneurs, fortune, tandis qu'au
bas tout manque jusqu'au pain indispensable  la vie, l'assemble
constituante prouve dans ses penses une raction violente, et veut
tout niveler. Elle dcide donc que la masse des citoyens compltement
galise exprimera ses volonts, et que le roi demeurera charg
seulement de leur excution.

Son erreur ici n'est point d'avoir rduit la royaut  une simple
magistrature; car le roi avait encore assez d'autorit pour maintenir
les lois, et plus que n'en ont les magistrats dans les rpubliques;
mais c'est d'avoir cru qu'un roi, avec le souvenir de ce qu'il avait
t, pt se rsigner, et qu'un peuple, qui se rveillait  peine, et
qui venait de recouvrer une partie de la puissance publique, ne voult
pas la conqurir tout entire. L'histoire prouve en effet qu'il faut
diviser infiniment les magistratures, ou que, si on tablit un chef
unique, il faut le doter si bien qu'il n'ait pas envie d'usurper.

Quand les nations, presque exclusivement occupes de leurs intrts
privs, sentent le besoin de se dcharger sur un chef des soins du
gouvernement, elles font bien de s'en donner un; mais il faut alors
que ce chef, gal des rois anglais, pouvant convoquer et dissoudre les
assembles nationales, n'ayant point  recevoir leurs volonts, ne les
sanctionnant que lorsqu'elles lui conviennent, et empch seulement
de trop mal faire, ait rellement la plus grande partie de la
souverainet. La dignit de l'homme peut encore se conserver sous
un gouvernement pareil, lorsque la loi est rigoureusement observe,
lorsque chaque citoyen sent tout ce qu'il vaut, et sait que ces
pouvoirs si grands, laisss au prince, ne lui ont t abandonns que
comme une concession  la faiblesse humaine.

Mais ce n'est pas  l'instant o une nation vient tout  coup de
se rappeler ses droits, qu'elle peut consentir  se donner un rle
secondaire, et  remettre volontairement la toute-puissance  un
chef, pour que l'envie ne lui vienne pas de l'usurper. L'assemble
constituante n'tait pas plus capable que la nation elle-mme de faire
une pareille abdication. Elle rduisit donc la royaut  une simple
magistrature hrditaire, esprant que le roi se contenterait de cette
magistrature, toute brillante encore d'honneurs, de richesses et de
puissance, et que le peuple la lui laisserait.

Mais que l'assemble l'esprt ou non, pouvait-elle, dans ce doute,
trancher la question? pouvait-elle supprimer le roi, ou bien lui
donner toute la puissance que l'Angleterre accorde  ses monarques?

D'abord, elle ne pouvait pas dposer Louis XVI; car s'il est toujours
permis de mettre la justice dans un gouvernement, il ne l'est pas d'en
changer la forme, quand la justice s'y trouve, et de convertir tout
 coup une monarchie en rpublique. D'ailleurs la possession est
respectable; et si l'assemble et dpouill la dynastie, que
n'eussent pas dit ses ennemis, qui l'accusaient de violer la proprit
parce qu'elle attaquait les droits fodaux?

D'un autre ct, elle ne pouvait accorder au roi le _veto_ absolu, la
nomination des juges, et autres prrogatives semblables, parce que
l'opinion publique s'y opposait, et que, cette opinion faisant sa
seule force, elle tait oblige de s'y soumettre.

Quant  l'tablissement d'une seule chambre, son erreur a t plus
relle peut-tre, mais tout aussi invitable. S'il tait dangereux de
ne laisser que le souvenir du pouvoir  un roi qui l'avait eu tout
entier, et en prsence d'un peuple qui voulait en envahir jusqu'au
dernier reste, il tait bien plus faux en principe de ne pas
reconnatre les ingalits et les gradations sociales, lorsque les
rpubliques elles-mmes les admettent, et que chez toutes on trouve un
snat, ou hrditaire, ou lectif. Mais il ne faut exiger des hommes
et des esprits que ce qu'ils peuvent  chaque poque. Comment, au
milieu d'une rvolte contre l'injustice des rangs, reconnatre leur
ncessit? Comment constituer l'aristocratie au moment de la guerre
contre l'aristocratie? Constituer la royaut et t plus facile,
parce que, place loin du peuple, elle avait t moins oppressive,
et parce que d'ailleurs elle remplit des fonctions qui semblent plus
ncessaires.

Mais, je le rpte, ces erreurs n'eussent-elles pas domin dans
l'assemble, elles taient dans la nation, et la suite des vnemens
prouvera que si on avait laiss au roi et  l'aristocratie tous les
pouvoirs qu'on leur ta, la rvolution n'en aurait pas moins eu lieu
jusque dans ses derniers excs.

Il faut, pour s'en convaincre, distinguer les rvolutions qui clatent
chez les peuples long-temps soumis, de celles qui arrivent chez les
peuples libres, c'est--dire en possession d'une certaine activit
politique. A Rome,  Athnes et ailleurs, on voit les nations et leurs
chefs se disputer le plus ou le moins d'autorit. Chez les peuples
modernes entirement dpouills, la marche est diffrente.
Compltement asservis, ils dorment long-temps. Le rveil a lieu
d'abord dans les classes les plus claires, qui se soulvent et
recouvrent une partie du pouvoir. Le rveil est successif, l'ambition
l'est aussi, et gagne jusqu'aux dernires classes, et la masse entire
se trouve ainsi en mouvement. Bientt, satisfaites de ce qu'elles ont
obtenu, les classes claires veulent s'arrter, mais elles ne le
peuvent plus, et sont incessamment foules par celles qui les suivent.
Celles qui s'arrtent, fussent-elles les avant-dernires, sont pour
les dernires une aristocratie, et, dans cette lutte des classes se
roulant les unes sur les autres, le simple bourgeois finit par tre
appel aristocrate par le manouvrier, et poursuivi comme tel.

L'assemble constituante nous prsente cette gnration qui s'claire
et rclame la premire contre le pouvoir encore tout-puissant: assez
sage pour voir ce que l'on doit  ceux qui avaient tout et  ceux qui
n'avaient rien, elle veut laisser aux premiers une partie de ce qu'ils
possdent, parce qu'ils l'ont toujours possd, et procurer surtout
aux seconds les lumires et les droits qu'on acquiert par elles. Mais
le regret est chez les uns, l'ambition chez les autres; le regret
veut tout recouvrer, l'ambition tout conqurir, et une guerre
d'extermination s'engage. Les constituans sont donc ces premiers
hommes de bien, qui, secouant l'esclavage, tentent un ordre juste,
l'essaient sans effroi, accomplissent mme cette immense tche, mais
succombent en voulant engager les uns  cder quelque chose, les
autres  ne pas tout dsirer.

L'assemble constituante, dans sa rpartition quitable, avait mnag
les anciens possesseurs. Louis XVI, avec le titre de roi des Franais,
trente millions de revenu, le commandement des armes, et le droit
de suspendre les volonts nationales, avait encore d'assez belles
prrogatives. Le souvenir seul du pouvoir absolu peut l'excuser de ne
pas s'tre rsign  ce reste brillant de puissance.

Le clerg, dpouill des biens immenses qu'il avait reus jadis, 
condition de secourir les pauvres qu'il ne secourait pas, d'entretenir
le culte dont il laissait le soin  des curs indigens, le clerg
n'tait plus un ordre politique; mais ses dignits ecclsiastiques
taient conserves, ses dogmes respects, ses richesses scandaleuses
changes en un revenu suffisant, et on peut mme dire abondant, car il
permettait encore un assez grand luxe piscopal. La noblesse n'tait
plus un ordre, elle n'avait plus les droits exclusifs de chasse, et
autres pareils; elle n'tait plus exempte d'impts; mais pouvait-elle
faire de ces choses l'objet d'un regret raisonnable? ses immenses
proprits lui taient laisses. Au lieu de la faveur de la cour,
elle avait la certitude des succs accords au mrite. Elle avait la
facult d'tre lue par le peuple, et de le reprsenter dans l'tat,
pour peu qu'elle voult se montrer bienveillante et rsigne. La
robe et l'pe taient assures  ses talens; pourquoi une gnreuse
mulation ne venait-elle pas l'animer tout  coup? Quel aveu
d'incapacit ne faisait-elle point en regrettant les faveurs
d'autrefois?

On avait mnag les anciens pensionnaires, ddommag les
ecclsiastiques, trait chacun avec gard: le sort que l'assemble
constituante avait fait  tous, tait-il donc si insupportable?

La constitution tant acheve, aucune esprance ne restait au roi de
recouvrer, par des dlibrations, les prrogatives qu'il regrettait.
Il n'avait plus qu'une chose  faire, c'tait de se rsigner, et
d'observer la constitution  moins qu'il ne comptt sur les puissances
trangres; mais il esprait trs peu de leur zle, et se dfiait
de l'migration. Il se dcida donc pour le premier parti, et ce qui
prouve sa sincrit, c'est qu'il voulait franchement exprimer 
l'assemble les dfauts qu'il trouvait  la constitution. Mais on l'en
dtourna, et il se rsolut  attendre du temps les restitutions de
pouvoir qu'il croyait lui tre dues. La reine n'tait pas moins
rsigne. Courage, dit-elle au ministre Bertrand qui se prsenta
 elle, tout n'est pas encore perdu. Le roi veut s'en tenir  la
constitution, ce systme est certainement le meilleur. Et il est
permis de croire que, si elle avait eu d'autres penses  exprimer,
elle n'et pas hsit en prsence de Bertrand de Molleville[1].

L'ancienne assemble venait de se sparer; ses membres taient
retourns au sein de leurs familles, ou s'taient rpandus dans Paris.
Quelques-uns des plus marquans, tels que Lameth, Duport, Barnave,
communiquaient avec la cour, et lui donnaient leurs conseils. Mais le
roi, tout dcid qu'il tait  observer la constitution, ne pouvait se
rsigner  suivre les avis qu'il recevait, car on ne lui recommandait
pas seulement de ne pas violer cette constitution, mais de faire
croire par tous ses actes qu'il y tait sincrement attach. Ces
membres de l'ancienne assemble, runis  Lafayette depuis la
rvision, taient les chefs de cette gnration rvolutionnaire, qui
avait donn les premires rgles de la libert, et voulait qu'on
s'y tnt. Ils taient soutenus par la garde nationale, que de longs
services, sous Lafayette, avaient entirement attache  ce gnral
et  ses principes. Les constituans eurent alors un tort, celui de
ddaigner la nouvelle assemble, et de l'irriter souvent par leur
mpris. Une espce de vanit aristocratique s'tait dj empare
de ces premiers lgislateurs, et il semblait que toute science
lgislative avait disparu aprs eux.

La nouvelle assemble tait compose de diverses classes d'hommes. On
y comptait des partisans clairs de la premire rvolution,
Ramond, Girardin, Vaublanc, Dumas, et autres, qui se nommrent les
constitutionnels, et occuprent le ct droit, o ne se trouvait plus
un seul des anciens privilgis. Ainsi, par la marche naturelle et
progressive de la rvolution, le ct gauche de la premire
assemble devait devenir le ct droit de la seconde. Aprs les
constitutionnels, on y trouvait beaucoup d'hommes distingus, dont la
rvolution avait enflamm la tte et exagr les dsirs. Tmoins des
travaux de la constituante, et impatiens comme ceux qui regardent
faire, ils avaient trouv qu'on n'avait pas encore assez fait; ils
n'osaient pas s'avouer rpublicains, parce que, de toutes parts, on
se recommandait d'tre fidle  la constitution; mais l'essai de
rpublique qu'on avait fait pendant le voyage de Louis XVI, les
intentions suspectes de la cour, ramenaient sans cesse leurs esprits
 cette ide; et l'tat d'hostilit continuelle dans lequel ils se
trouvaient vis--vis du gouvernement, devait les y attacher chaque
jour davantage.

Dans cette nouvelle gnration de talens, on remarquait principalement
les dputs de la Gironde, d'o le parti entier, quoique form par
des hommes de tous les dpartemens, se nomma _Girondin_. Condorcet,
crivain connu par une grande tendue d'ides, par une extrme
rigueur d'esprit et de caractre, en tait l'crivain; et Vergniaud,
improvisateur pur et entranant, en tait l'orateur. Ce parti, grossi
sans cesse de tout ce qui dsesprait de la cour, ne voulait pas
la rpublique qui lui chut en 1793; il la rvait avec tous ses
prestiges, avec ses vertus et ses moeurs svres. L'enthousiasme et la
vhmence devaient tre ses principaux caractres.

Il devait aussi avoir ses extrmes: c'taient Bazire, Chabot, Merlin
de Thionville et autres; infrieurs par le talent, ils surpassaient
les autres Girondins par l'audace; ils devinrent le parti de la
Montagne, lorsque aprs le renversement du trne ils se sparrent de
la Gironde. Cette seconde assemble avait enfin, comme la premire,
une masse moyenne, qui, sans engagement pris, votait tantt avec les
uns, tantt avec les autres. Sous la constituante, lorsqu'une libert
relle rgnait encore, cette masse tait reste indpendante; mais
comme elle ne l'tait point par nergie, mais par indiffrence, dans
les assembles postrieures o rgna la violence, elle devint lche et
mprisable, et reut le nom trivial et honteux de _ventre_.

Les clubs acquirent  cette poque une plus grande importance.
Agitateurs sous la constituante, ils devinrent dominateurs sous la
lgislative. L'assemble nationale ne pouvant contenir toutes les
ambitions, elles se rfugiaient dans les clubs, o elles trouvaient
une tribune et des orages. C'tait l que se rendait tout ce qui
voulait parler, s'agiter, s'mouvoir, c'est--dire la nation presque
entire. Le peuple courait  ce spectacle nouveau; il occupait les
tribunes de toutes les assembles, et y trouvait, ds ce temps mme,
un emploi lucratif, car on commenait  payer les applaudissemens. Le
ministre Bertrand avoue les avoir pays lui-mme.

Le plus ancien des clubs, celui des Jacobins, avait dj une influence
extraordinaire. Une glise suffisait  peine  la foule de ses membres
et de ses auditeurs. Un immense amphithtre s'levait en forme de
cirque, et occupait toute la grande nef de l'glise des Jacobins.
Un bureau se trouvait au centre; un prsident et des secrtaires
l'occupaient. On y recueillait les voix; on y constatait les
dlibrations sur un registre. Une correspondance active entretenait
le zle des socits rpandues sur la surface entire de la France;
on les nommait socits affilies. Ce club, par son anciennet et
une violence soutenue, l'avait constamment emport sur tous ceux qui
avaient voulu se montrer plus modrs ou mme plus vhmens. Les
Lameth, avec tout ce qu'il renfermait d'hommes distingus, l'avaient
abandonn aprs le voyage de Varennes, et s'taient transports aux
Feuillans. C'tait dans ce dernier que se trouvaient confondus tous
les essais de clubs modrs, essais qui n'avaient jamais russi parce
qu'ils allaient contre le besoin mme qui faisait courir aux clubs,
celui de l'agitation. C'est aux Feuillans que se runissaient alors
les constitutionnels, ou partisans de la premire rvolution. Aussi le
nom de Feuillant devint-il un titre de proscription, lorsque celui de
modr en fut un.

Un autre club, celui des Cordeliers, avait voulu rivaliser de violence
avec les Jacobins. Camille Desmoulins en tait l'crivain, et Danton
le chef. Ce dernier, n'ayant pas russi au barreau, s'tait fait
adorer de la multitude qu'il touchait vivement par ses formes
athltiques, sa voix sonore et ses passions toutes populaires. Les
cordeliers n'avaient pu, mme avec de l'exagration, l'emporter
sur leurs rivaux, chez lesquels l'habitude entretenait une immense
affluence; mais ils taient en mme temps presque tous du club
jacobin, et, lorsqu'il le fallait, ils s'y rendaient  la suite de
Danton pour dterminer la majorit en sa faveur.

Robespierre, qu'on a vu pendant l'assemble constituante se distinguer
par le rigorisme de ses principes, tait exclu de l'assemble
lgislative par le dcret de non-rlection qu'il avait lui-mme
contribu  faire rendre. Il s'tait retranch aux Jacobins, o il
dominait sans partage, par le dogmatisme de ses opinions et par une
rputation d'intgrit qui lui avait valu le nom d'incorruptible.
Saisi d'effroi, comme on l'a vu, au moment de la rvision, il
s'tait rassur depuis, et il continuait l'oeuvre de sa popularit.
Robespierre avait trouv deux rivaux qu'il commenait  har,
c'taient Brissot et Louvet. Brissot, ml  tous les hommes de la
premire assemble, ami de Mirabeau et de Lafayette, connu pour
rpublicain, et l'un des membres le plus distingus de la lgislative,
tait lger de caractre, mais remarquable par certaines qualits
d'esprit. Louvet, avec une me chaude, beaucoup d'esprit et une grande
audace, tait du nombre de ceux qui, ayant dpass la constituante,
rvaient la rpublique: il se trouvait par l naturellement jet vers
les Girondins. Bientt ses luttes avec Robespierre le leur attachrent
davantage. Ce parti de la Gironde, form peu  peu sans intention, par
des hommes qui avaient trop de mrite pour s'allier  la populace,
assez d'clat pour tre envis par elle et par ses chefs, et qui
taient plutt unis par leur situation que par un concert, ce parti
dut tre brillant mais faible, et prir devant les factions plus
relles qui s'levaient autour de lui.

Tel tait donc l'tat de la France: les anciens privilgis taient
retirs au-del du Rhin; les partisans de la constitution occupaient
la droite de l'assemble, la garde nationale, et le club des
Feuillans; les Girondins avaient la majorit dans l'assemble, mais
non dans les clubs, o la basse violence l'emportait; enfin les
exagrs de cette nouvelle poque, placs sur les bancs les plus
levs de l'assemble, et  cause de cela nomms _la Montagne_,
taient tout-puissans dans les clubs et sur la populace.

Lafayette ayant dpos tout grade militaire, avait t accompagn dans
ses terres par les hommages et les regrets de ses compagnons d'armes.
Le commandement n'avait pas t dlgu  un nouveau gnral, mais six
chefs de lgion commandaient alternativement la garde nationale tout
entire. Bailly, le fidle alli de Lafayette pendant ces trois
annes si pnibles, quitta aussi la mairie. Les voix des lecteurs se
partagrent entre Lafayette et Ption; mais la cour, qui ne voulait 
aucun prix de Lafayette, dont cependant les dispositions lui taient
favorables, prfra Ption, quoiqu'il ft rpublicain. Elle espra
davantage d'une espce de froideur qu'elle prenait pour de la
stupidit, mais qui n'en tait pas, et elle dpensa beaucoup pour lui
assurer la majorit. Il l'obtint en effet, et fut nomm maire[2].
Ption, avec un esprit clair, une conviction froide mais solide,
avec assez d'adresse, servit constamment les rpublicains contre la
cour, et se trouva li  la Gironde par la conformit des vues, et par
l'envie que sa nouvelle dignit excita chez les Jacobins.

Cependant si, malgr ces dispositions des partis, on avait pu compter
sur le roi, il est possible que les mfiances des Girondins se fussent
calmes, et que, le prtexte des troubles n'existant plus, les
agitateurs n'eussent trouv dsormais aucun moyen d'ameuter la
populace.

Les intentions du roi taient formes; mais, grce  sa faiblesse,
elles n'taient jamais irrvocables. Il fallait qu'il les prouvt
avant qu'on y crt; et, en attendant la preuve, il tait expos 
plus d'un outrage. Son caractre, quoique bon, n'tait pas sans une
certaine disposition  l'humeur; ses rsolutions devaient donc tre
facilement branles par les premires fautes de l'assemble. Elle
se forma elle-mme, et prta serment avec pompe sur le livre de la
constitution. Son premier dcret, relatif au crmonial, abolit les
titres de _sire_ et de _majest_ donns ordinairement au roi. Elle
ordonna de plus qu'en paraissant dans l'assemble, il serait assis sur
un fauteuil absolument semblable  celui du prsident[3]. C'taient l
les premiers effets de l'esprit rpublicain; et la fiert de Louis XVI
en fut cruellement blesse. Pour se soustraire  ce qu'il regardait
comme une humiliation, il rsolut de ne pas se montrer  l'assemble
et d'envoyer ses ministres ouvrir la session lgislative. L'assemble,
se repentant de cette premire hostilit, rvoqua son dcret le
lendemain, et donna ainsi un rare exemple de retour. Le roi s'y rendit
alors et fut parfaitement accueilli. Malheureusement on avait dcrt
que les dputs, si le roi restait assis, pourraient galement
s'asseoir; c'est ce qu'ils firent, et Louis XVI y vit une nouvelle
insulte. Les applaudissemens dont il fut couvert ne purent gurir sa
blessure. Il rentra ple et les traits altrs. A peine fut-il seul
avec la reine, qu'il se jeta sur un sige en sanglotant. Ah! madame,
s'cria-t-il, vous avez t tmoin de cette humiliation! Quoi! venir
en France pour voir... La reine s'effora de le consoler, mais son
coeur tait profondment bless, et ses bonnes intentions durent en
tre branles[4].

Cependant si ds lors il ne songea plus qu' recourir aux trangers,
les dispositions des puissances durent lui donner peu d'espoir. La
dclaration de Pilnitz tait demeure sans effet, soit par dfaut de
zle de la part des souverains, soit aussi  cause du danger que Louis
XVI aurait couru, tant, depuis le retour de Varennes, prisonnier de
l'assemble constituante. L'acceptation de la constitution tait un
nouveau motif d'attendre les rsultats de l'exprience avant d'agir.
C'tait l'avis de Lopold et du ministre Kaunitz. Aussi lorsque Louis
XVI eut notifi  toutes les cours qu'il acceptait la constitution, et
que son intention tait de l'observer fidlement, l'Autriche donna une
rponse trs pacifique; la Prusse et l'Angleterre firent de mme, et
protestrent de leurs intentions amicales. Il est  observer que les
puissances voisines agissaient avec plus de rserve que les puissances
loignes, telles que la Sude et la Russie, parce qu'elles taient
plus immdiatement compromises dans la guerre. Gustave, qui rvait une
entreprise brillante sur la France, rpondit  la notification, qu'il
ne regardait pas le roi comme libre. La Russie diffra de s'expliquer.
La Hollande, les principauts italiennes, mais surtout la Suisse,
firent des rponses satisfaisantes. Les lecteurs de Trves et de
Mayence, dans les territoires desquels se trouvaient les migrs,
employrent des expressions vasives. L'Espagne, assige par les
missaires de Coblentz, ne se pronona pas davantage, et prtendit
qu'elle dsirait du temps pour s'assurer de la libert du roi; mais
elle assura nanmoins qu'elle n'entendait pas troubler la tranquillit
du royaume.

De telles rponses, dont aucune n'tait hostile, la neutralit assure
de l'Angleterre, l'incertitude de Frdric-Guillaume, les dispositions
pacifiques et bien connues de Lopold, tout faisait prvoir la paix.
Il est difficile de savoir ce qui se passait dans l'ame vacillante
de Louis XVI, mais son intrt vident, et les craintes mmes que la
guerre lui inspira plus tard, doivent porter  croire qu'il dsirait
aussi la conservation de la paix. Au milieu de ce concert gnral, les
migrs seuls s'obstinrent  vouloir la guerre et  la prparer.

Ils se rendaient toujours en foule  Coblentz; ils y armaient avec
activit, prparaient des magasins, passaient des marchs pour les
fournitures, formaient des cadres qui  la vrit ne se remplissaient
pas, car aucun d'eux ne voulait se faire soldat; ils instituaient des
grades qui se vendaient; et, s'ils ne tentaient rien de vritablement
dangereux, ils faisaient nanmoins de grands prparatifs, qu'eux-mmes
croyaient redoutables, et dont l'imagination populaire devait
s'effrayer.

La grande question tait de savoir si Louis XVI les favorisait ou non;
et il tait difficile de croire qu'il ne ft pas trs bien dispos en
faveur de parens et de serviteurs qui s'armaient pour lui rendre ses
anciens pouvoirs. Il ne fallait pas moins que la plus grande sincrit
et de continuelles dmonstrations pour persuader le contraire. Les
lettres du roi aux migrs portaient l'invitation et mme l'ordre de
rentrer; mais il avait, dit-on[5], une correspondance secrte qui
dmentait sa correspondance publique et en dtruisait l'effet. On ne
peut sans doute contester les communications secrtes avec Coblentz;
mais je ne crois pas que Louis XVI s'en soit servi pour contredire
les injonctions qu'il avait publiquement adresses aux migrs. Son
intrt le plus vident voulait qu'ils rentrassent. Leur prsence 
Coblentz ne pouvait tre utile qu'autant qu'ils avaient le projet de
combattre; or Louis XVI redoutait la guerre civile par-dessus tout. Ne
voulant donc pas employer leur pe sur le Rhin, il valait mieux qu'il
les et auprs de lui, afin de s'en servir au besoin, et de runir
leurs efforts  ceux des constitutionnels pour protger sa personne
et son trne. En outre, leur prsence  Coblentz provoquait des lois
svres qu'il ne voulait pas sanctionner; son refus de sanction le
compromettait avec l'assemble, et on verra que c'est l'usage qu'il
fit du _veto_ qui le dpopularisa compltement en le faisant regarder
comme complice des migrs. Il serait trange qu'il n'et pas aperu
la justesse de ces raisons, que tous les ministres avaient sentie.
Ceux-ci pensaient unanimement que les migrs devaient retourner
auprs de la personne du roi pour la dfendre, pour faire cesser les
alarmes et ter tout prtexte aux agitateurs. C'tait mme l'opinion
de Bertrand de Molleville, dont les principes n'taient rien moins
que constitutionnels. Il fallait, dit-il, employer tous les moyens
possibles d'augmenter la popularit du roi. Le plus efficace et le
plus utile de tous, dans ce moment, tait de rappeler les migrs.
Leur retour gnralement dsir aurait fait revivre en France le parti
royaliste que l'migration avait entirement dsorganis. Ce parti,
fortifi par le discrdit de l'assemble, et recrut par les nombreux
dserteurs du parti constitutionnel, et par tous les mcontens, serait
bientt devenu assez puissant pour rendre dcisive en faveur du roi
l'explosion plus ou moins prochaine  laquelle il fallait s'attendre.
(_Tome VI, p_. 42.)

Louis XVI, se conformant  cet avis des ministres, adressa des
exhortations aux principaux chefs de l'arme et aux officiers de
marine pour leur rappeler leur devoir, et les retenir  leur poste.
Cependant ses exhortations furent inutiles, et la dsertion continua
sans interruption. Le ministre de la guerre vint annoncer que dix-neuf
cents officiers avaient dsert. L'assemble ne put se modrer, et
rsolut de prendre des mesures vigoureuses. La constituante s'tait
borne, en dernier lieu,  prononcer la destitution des fonctionnaires
publics qui taient hors du royaume, et  frapper les biens des
migrs d'une triple contribution, pour ddommager l'tat des services
dont ils le privaient par leur absence. L'assemble nouvelle proposa
des peines plus svres.

Divers projets furent prsents. Brissot distingua trois classes
d'migrs: les chefs de la dsertion, les fonctionnaires publics qui
abandonnaient leurs fonctions, et enfin ceux qui par crainte avaient
fui le sol de leur patrie. Il fallait, disait-il, svir contre les
premiers, mpriser et plaindre les autres.

Il est certain que la libert de l'homme ne permet pas qu'on
l'enchane au sol; mais lorsque la certitude est acquise, par une
foule de circonstances, que les citoyens qui abandonnent leur patrie
vont se runir au dehors pour lui dclarer la guerre, il est permis de
prendre des prcautions contre des projets aussi dangereux.

La discussion fut longue et opinitre. Les constitutionnels
s'opposaient  toutes les mesures proposes, et soutenaient qu'il
fallait mpriser d'inutiles tentatives, comme avaient toujours fait
leurs prdcesseurs. Cependant le parti oppos l'emporta, et un
premier dcret fut rendu, qui enjoignit  Monsieur, frre du roi, de
rentrer sous deux mois, faute de quoi il perdrait son droit ventuel 
la rgence. Un second dcret plus svre fut port contre les migrs
en gnral; il dclarait que les Franais rassembls au-del des
frontires du royaume seraient suspects de conjuration contre la
France; que si, au 1er janvier prochain, ils taient encore en tat
de rassemblement, ils seraient dclars coupables de conjuration,
poursuivis comme tels, et punis de mort; et que les revenus des
contumaces seraient pendant leur vie perus au profit de la
nation, sans prjudice des droits des femmes, enfans et cranciers
lgitimes[6].

L'action d'migrer n'tant pas rprhensible en elle-mme, il est
difficile de caractriser le cas o elle le devient. Ce que pouvait
faire la loi, c'tait d'avertir d'avance qu'on allait devenir coupable
 telle condition; et tous ceux qui ne voulaient pas l'tre n'avaient
qu' obir. Ceux qui, avertis du terme auquel l'absence du royaume
devenait un crime, ne rentraient pas, consentaient par cela mme
 passer pour criminels. Ceux qui, sans motifs de guerre ou de
politique, taient hors du royaume, devaient se hter de revenir;
c'est en effet un sacrifice assez lger  la sret d'un tat, que
d'abrger un voyage de plaisir ou d'intrt.

Louis XVI, afin de satisfaire l'assemble et l'opinion publique,
consentit au dcret qui ordonnait  Monsieur de rentrer, sous peine de
perdre son droit  la rgence, mais il apposa son _veto_ sur la loi
contre les migrs. Les ministres furent chargs de se rendre tous
ensemble  l'assemble, pour y annoncer les volonts du roi[7]. Ils
lurent d'abord divers dcrets auxquels la sanction tait donne. Quand
arriva celui des migrs, un silence profond se fit dans l'assemble;
et lorsque le garde-des-sceaux pronona la formule officielle, _le roi
examinera_, un grand mcontentement se manifesta de tous cts.
Il voulut dvelopper les formes du _veto_; mais une foule de voix
s'levrent, et dirent au ministre que la constitution accordait au
roi le droit de faire opposition, mais non celui de la motiver. Le
ministre fut donc oblig de se retirer en laissant aprs lui une
profonde irritation. Cette premire rsistance du roi  l'assemble
fut une rupture dfinitive; et quoiqu'il et sanctionn le dcret qui
privait son frre de la rgence, on ne put s'empcher de voir dans son
refus au second dcret une marque d'affection pour les insurgs de
Coblentz. On se rappela qu'il tait leur parent, leur ami, et en
quelque sorte leur co-intress; et on en conclut qu'il lui tait
impossible de ne pas faire cause commune avec eux contre la nation.

Ds le lendemain, Louis XVI fit publier une proclamation aux migrs,
et deux lettres particulires  chacun de ses frres. Les raisons
qu'il leur prsentait aux uns et aux autres taient excellentes, et
paraissaient donnes de bonne foi. Il les engageait  faire cesser,
par leur retour, les mfiances que les malveillans se plaisaient 
rpandre; il les priait de ne pas le rduire  employer contre eux
des mesures svres; et quant  son dfaut de libert, sur lequel
on s'appuyait pour ne pas lui obir, il leur donnait pour preuve du
contraire le _veto_ qu'il venait d'apposer en leur faveur[8]. Quoi
qu'il en soit, ces raisons ne produisirent ni  Coblentz ni  Paris
l'effet qu'elles taient ou paraissaient destines  produire. Les
migrs ne rentrrent pas; et dans l'assemble on trouva le ton de la
proclamation trop doux; on contesta mme au pouvoir excutif le droit
d'en faire une. On tait en effet trop irrit pour se contenter d'une
proclamation, et surtout pour souffrir que le roi substitut une
mesure inutile aux mesures vigoureuses qu'on venait de prendre.

Une autre preuve du mme genre tait au mme instant impose  Louis
XVI, et amenait un rsultat aussi malheureux. Les premiers troubles
religieux avaient clat dans l'Ouest; l'assemble constituante y
avait envoy deux commissaires, dont l'un tait Gensonn, si clbre
plus tard dans le parti de la Gironde. Leur rapport avait t fait 
l'assemble lgislative, et, quoique trs modr, ce rapport l'avait
remplie d'indignation. On se souvient que l'assemble constituante,
en privant de leurs fonctions les prtres qui refusaient de prter
le serment, leur avait cependant laiss une pension et la libert
d'exercer leur culte  part. Ils n'avaient cess depuis lors d'exciter
le peuple contre leurs confrres asserments, de les lui montrer comme
des impies dont le ministre tait nul et dangereux. Ils tranaient
les paysans  leur suite  de longues distances pour leur dire la
messe. Ceux-ci s'irritaient de voir leur glise occupe par un culte
qu'ils croyaient mauvais, et d'tre obligs d'aller chercher si loin
celui qu'ils croyaient bon. Souvent ils s'en prenaient aux prtres
asserments et  leurs partisans. La guerre civile tait imminente[9].
De nouveaux renseignemens furent fournis  l'assemble, et lui
montrrent le danger encore plus grand. Elle voulut alors prendre
contre ces nouveaux ennemis de la constitution des mesures semblables
 celles qu'elle avait prises contre les ennemis arms d'outre-Rhin,
et faire un nouvel essai des dispositions du roi.

L'assemble constituante avait ordonn  tous les prtres le serment
civique. Ceux qui refusaient de le prter, en perdant la qualit de
ministres du culte public et pay par l'tat, conservaient leurs
pensions de simples ecclsiastiques, et la libert d'exercer privment
leur ministre. Rien n'tait plus doux et plus modr qu'une
rpression pareille. L'assemble lgislative exigea de nouveau le
serment, et priva ceux qui le refuseraient de tout traitement. Comme
ils abusaient de leur libert en excitant la guerre civile, elle
ordonna que, selon leur conduite, ils seraient transports d'un lieu
dans un autre, et mme condamns  une dtention s'ils refusaient
d'obir. Enfin elle leur dfendit le libre exercice de leur culte
particulier, et voulut que les corps administratifs lui fissent
parvenir une liste avec des notes sur le compte de chacun d'eux[10].

Cette mesure, ainsi que celle qui venait d'tre prise contre les
migrs, tenait  la crainte qui s'empare des gouvernemens menacs, et
qui les porte  s'entourer de prcautions excessives. Ce n'est plus
le fait ralis qu'ils punissent, c'est l'attaque prsume qu'ils
poursuivent; et leurs mesures deviennent souvent arbitraires et
cruelles comme le soupon.

Les vques et les prtres qui taient demeurs  Paris et avaient
conserv des relations avec le roi, lui adressrent aussitt un
mmoire contre le dcret. Dj plein de scrupules, le roi, qui s'tait
reproch toujours d'avoir sanctionn le dcret de la constituante,
n'avait pas besoin d'encouragement pour refuser sa sanction. Pour
celui-ci, dit-il en parlant du nouveau projet, on m'tera plutt la
vie que de m'obliger  le sanctionner. Les ministres partageaient
 peu prs cet avis. Barnave et Lameth, que le roi consultait
quelquefois, lui conseillrent de refuser sa sanction; mais  ce
conseil ils en ajoutaient d'autres que le roi ne pouvait se dcider 
suivre: c'tait, en s'opposant au dcret, de ne laisser aucun doute
sur ses dispositions, et, pour cela, d'loigner de sa personne tous
les prtres qui refusaient le serment, et de ne composer sa chapelle
que d'ecclsiastiques constitutionnels. Mais, de tous les avis qu'on
lui donnait, le roi n'adoptait que la partie qui concordait avec sa
faiblesse ou sa dvotion. Duport-Dutertre, garde-des-sceaux et organe
des constitutionnels dans le ministre, y fit approuver leur avis; et
lorsque le conseil eut dlibr,  la grande satisfaction de Louis
XVI, que le _veto_ serait appos, il ajouta, comme avis, qu'il serait
convenable d'entourer la personne du roi de prtres non suspects. A
cette proposition, Louis XVI, ordinairement si flexible, montra une
invincible opinitret; et dit que la libert des cultes, dcrte
pour tout le monde, devait l'tre pour lui comme pour ses sujets,
et qu'il devait avoir la libert de s'entourer des prtres qui lui
convenaient. On n'insista pas; et, sans en donner connaissance encore
 l'assemble, le _veto_ fut dcid.

Le parti constitutionnel, auquel le roi semblait se livrer en ce
moment, lui prta un nouveau secours; ce fut celui du directoire
du dpartement. Ce directoire tait compos des membres les plus
considrs de l'assemble constituante; on y trouvait le duc de
Larochefoucault, l'vque d'Autun, Baumetz, Desmeuniers, Ansons, etc.
Il fit une ptition au roi, non comme corps administratif, mais comme
runion de ptitionnaires, et provoqua l'apposition du _veto_ au
dcret contre les prtres. L'assemble nationale, disait la ptition,
a certainement voulu le bien; nous aimons  la venger ici de ses
coupables dtracteurs; mais un si louable dessein l'a pousse vers
des mesures que la constitution, que la justice, que la prudence,
ne sauraient admettre... Elle fait dpendre, pour tous les
ecclsiastiques non-fonctionnaires, le paiement de leurs pensions de
la prestation du serment civique, tandis que la constitution a
mis expressment et littralement ces pensions au rang des dettes
nationales. Or, le refus de prter un serment quelconque peut-il
dtruire le titre d'une crance reconnue? L'assemble constituante a
fait ce qu'elle pouvait faire  l'gard des prtres non asserments;
ils ont refus le serment prescrit, et elle les a privs de leurs
fonctions; en les dpossdant, elle les a rduits  une pension...
L'assemble lgislative veut que les ecclsiastiques qui n'ont point
prt le serment, ou qui l'ont rtract, puissent, dans les troubles
religieux, tre loigns provisoirement, et emprisonns s'ils
n'obissent  l'ordre qui leur sera intim. N'est-ce pas renouveler le
systme des ordres arbitraires, puisqu'il serait permis de punir de
l'exil, et bientt aprs de la prison, celui qui ne serait pas encore
convaincu d'tre rfractaire  aucune loi?... L'assemble nationale
refuse  tous ceux qui ne prteraient pas le serment civique la libre
profession de leur culte... Or, cette libert ne peut tre ravie 
personne; elle est consacre  jamais dans la dclaration des droits.

Ces raisons taient sans doute excellentes, mais on n'apaise avec des
raisonnemens ni les ressentimens ni les craintes des partis. Comment
persuader  une assemble qu'on devait permettre  des prtres
obstins d'exciter le trouble et la guerre civile? Le directoire fut
injuri, et sa ptition au roi fut combattue par une foule d'autres
adresses au corps lgislatif. Camille Desmoulins en prsenta une
trs hardie  la tte d'une section. On pouvait y remarquer dj
la violence croissante du langage, et l'abjuration de toutes les
convenances observes jusque-l envers les autorits et le roi.
Desmoulins disait  l'assemble qu'il fallait un grand exemple...; que
le directoire devait tre mis en tat d'accusation...; que c'taient
les chefs qu'il fallait poursuivre...; qu'on devait frapper  la
tte, et se servir de la foudre contre les conspirateurs...; que la
puissance du _veto_ royal avait un terme, et qu'on n'empchait pas
avec un _veto_ la prise de la Bastille...

Louis XVI, dcid  refuser sa sanction, diffrait cependant de
l'annoncer  l'assemble. Il voulait d'abord par quelques actes
se concilier l'opinion. Il prit ses ministres dans le parti
constitutionnel. Montmorin, fatigu de sa laborieuse carrire sous la
constituante, et de ses pnibles ngociations avec tous les partis,
n'avait pas voulu braver les orages d'une nouvelle lgislature, et
s'tait retir malgr les instances du roi. Le ministre des affaires
trangres, refus par divers personnages, fut accept par Delessart,
qui quitta celui de l'intrieur; Delessart, intgre et clair, tait
sous l'influence des constitutionnels ou feuillans; mais il tait
trop faible pour fixer la volont du roi, pour imposer aux puissances
trangres et aux factions intrieures. Cahier de Gerville, patriote
prononc, mais plus raide qu'entranant, fut plac  l'intrieur, pour
satisfaire encore l'opinion publique. Narbonne, jeune homme plein
d'activit et d'ardeur, constitutionnel zl, et habile  se
populariser, fut port  l'administration de la guerre par le parti
qui composait alors le ministre. Il aurait pu avoir une influence
utile sur le conseil, et rattacher l'assemble au roi s'il n'avait
eu pour adversaire Bertrand de Molleville, ministre contre-
rvolutionnaire, et prfr par la cour  tous les autres.
Bertrand de Molleville, dtestant la constitution, s'enveloppait avec
art dans le texte pour en attaquer l'esprit, et voulait franchement
que le roi essayt de l'excuter, mais afin, disait-il, qu'elle
ft dmontre inexcutable. Le roi ne pouvait pas se rsoudre  le
renvoyer, et c'est avec ce ministre ml qu'il essaya de poursuivre
sa route. Aprs avoir tent de plaire  l'opinion par ses choix, il
essaya d'autres moyens pour se l'attacher encore davantage, et il
parut se prter  toutes les mesures diplomatiques et militaires
proposes contre les rassemblemens forms sur le Rhin.

Les dernires lois rpressives avaient t empches par le _veto_,
et cependant tous les jours de nouvelles dnonciations apprenaient
 l'assemble les prparatifs et les menaces des migrs. Les
procs-verbaux des municipalits et des dpartemens voisins de
la frontire, les rapports des commerans venant d'outre-Rhin,
attestaient que le vicomte de Mirabeau, frre du clbre constituant,
tait  la tte de six cents hommes dans l'vch de Strasbourg; que,
dans le territoire de l'lecteur de Mayence et prs de Worms, se
trouvaient des corps nombreux de transfuges, sous les ordres du prince
de Cond; qu'il en tait de mme  Coblentz et dans tout l'lectoral
de Trves; que des excs et des violences avaient t commis sur
des Franais, et qu'enfin la proposition avait t faite au gnral
Wimpfen de livrer Neuf-Brisach. Ces rapports, ajouts  tout ce qu'on
savait dj par la notorit publique, poussrent l'assemble au
dernier degr d'irritation. Un projet de dcret fut aussitt propos,
pour exiger des lecteurs le dsarmement des migrs. On renvoya la
dcision  deux jours pour qu'elle ne part pas trop prcipite. Ce
dlai expir, la dlibration fut ouverte.

Le dput Isnard prit le premier la parole: il fit sentir la ncessit
d'assurer la tranquillit du royaume, non pas d'une manire passagre,
mais durable; d'en imposer par des mesures promptes et vigoureuses,
qui attestassent  l'Europe entire les rsolutions patriotiques de
la France. Ne craignez pas, disait-il, de provoquer contre vous
la guerre des grandes puissances, l'intrt a dj dcid de leurs
intentions, vos mesures ne les changeront pas, mais les obligeront
 s'expliquer... Il faut que la conduite du Franais rponde  sa
nouvelle destine. Esclave sous Louis XIV, il fut nanmoins intrpide
et grand; aujourd'hui libre, serait-il faible et timide? On se trompe,
dit Montesquieu, si l'on croit qu'un peuple en rvolution est dispos
 tre conquis; il est prt au contraire  conqurir les autres.
(_Applaudissemens_.)

On vous propose des capitulations! On veut augmenter la prrogative
royale, augmenter le pouvoir du roi, d'un homme dont la volont peut
paralyser celle de toute la nation, d'un homme qui reoit 30,000,000,
tandis que des milliers de citoyens meurent dans la dtresse!
(_Nouveaux applaudissemens_.) On veut ramener la noblesse! Dussent
tous les nobles de la terre nous assaillir, les Franais tenant
d'une main leur or, et de l'autre leur fer, combattront cette race
orgueilleuse, et la forceront d'endurer le supplice de l'galit.

Parlez aux ministres, au roi et  l'Europe, le langage qui convient
aux reprsentans de la France. Dites aux ministres que jusqu'ici
vous n'tes pas trs-satisfaits de leur conduite, et que par la
responsabilit vous entendez la mort. (_Applaudissemens prolongs_.)
Dites  l'Europe que vous respecterez les constitutions de tous les
empires, mais que, si on suscite une guerre des rois contre la
France, vous susciterez une guerre des peuples contre les rois! Les
applaudissemens se renouvelant encore: Respectez, s'crie l'orateur,
respectez mon enthousiasme, c'est celui de la libert! Dites,
ajoute-t-il, que les combats que se livrent les peuples par ordre
des despotes, ressemblent aux coups que deux amis, excits par un
instigateur perfide, se portent dans l'obscurit! Si le jour vient 
paratre, ils s'embrassent, et se vengent de celui qui les trompait.
De mme si, au moment que les armes ennemies lutteront avec les
ntres, la philosophie frappe leurs yeux, les peuples s'embrasseront
 la face des tyrans dtrns, de la terre console, et du ciel
satisfait![11]

L'enthousiasme excit par ces paroles fut tel qu'on se pressait autour
de l'orateur pour l'embrasser. Le dcret qu'il appuyait fut adopt
sur-le-champ. M. de Vaublanc fut charg de le porter au roi,  la tte
d'une dputation de vingt-quatre membres. Par ce dcret l'assemble
dclarait qu'elle regardait comme indispensable de requrir les
lecteurs de Trves, Mayence, et autres princes de l'empire, de mettre
fin aux rassemblemens forms sur la frontire. Elle suppliait en mme
temps le roi de hter les ngociations entames pour les indemnits
dues aux princes possessionns en Alsace.

M. de Vaublanc accompagna ce dcret d'un discours ferme et
respectueux, fort applaudi par l'assemble. Sire, disait-il, si les
Franais chasss de leur patrie par la rvocation de l'dit de Nantes
s'taient rassembls en armes sur les frontires, s'ils avaient t
protgs par des princes d'Allemagne, sire, nous vous le demandons,
qu'elle et t la conduite de Louis XIV? Et-il souffert ces
rassemblemens? Ce qu'il et fait pour son autorit, que Votre Majest
le fasse pour le maintien de la constitution!

Louis XVI, dcid, comme nous l'avons dit,  corriger l'effet du
_veto_ par des actes qui plussent  l'opinion, rsolut de se rendre
 l'assemble, et de rpondre lui-mme  son message par un discours
capable de la satisfaire.

Le 14 dcembre, au soir, le roi s'y rendit aprs s'tre annonc le
matin par un simple billet. Il fut reu dans un profond silence. Il
dit que le message de l'assemble mritait une grande considration,
et que, dans une circonstance o tait compromis l'honneur franais,
il croyait devoir se prsenter lui-mme; que, partageant les
intentions de l'assemble, mais redoutant le flau de la guerre, il
avait essay de ramener des Franais gars; que les insinuations
amicales ayant t inutiles, il avait prvenu le message des
reprsentans, et avait signifi aux lecteurs que si, avant le 15
janvier, tout attroupement n'avait pas cess, ils seraient considrs
comme ennemis de la France; qu'il avait crit  l'empereur pour
rclamer son intervention en qualit de chef de l'empire, et que
dans le cas o satisfaction ne serait pas obtenue, il proposerait
la guerre. Il finissait en disant qu'on chercherait vainement 
environner de dgots l'exercice de son autorit, qu'il garderait
fidlement le dpt de la constitution, et qu'il sentait profondment
combien c'tait beau d'tre roi d'un peuple libre. Les applaudissemens
succdrent au silence, et ddommagrent le roi de l'accueil qu'il
avait reu en entrant. L'assemble ayant dcrt le matin qu'il lui
serait rpondu par un message, ne put lui exprimer sur-le-champ sa
satisfaction, mais elle dcida que son discours serait envoy aux
quatre-vingt-trois dpartemens. Narbonne entra aussitt aprs, pour
faire connatre les moyens qui avaient t pris pour assurer l'effet
des injonctions adresses  l'empire. Cent cinquante mille hommes
devaient tre runis sur le Rhin, et ce n'tait pas impossible,
ajoutait-il. Trois gnraux taient nomms pour les commander:
Luckner, Rochambeau et Lafayette. Les applaudissemens couvrirent le
dernier nom. Narbonne ajoutait qu'il allait partir pour visiter les
frontires, s'assurer de l'tat des places fortes, et donner la plus
grande activit aux travaux de dfense; que sans doute l'assemble
accorderait les fonds ncessaires, et ne marchanderait pas la libert.
Non, non, s'cria-t-on de toutes parts. Enfin il demanda si
l'assemble, malgr que le nombre lgal des marchaux ft complet, ne
permettrait pas au roi de confrer ce grade aux deux gnraux Luckner
et Rochambeau, chargs de sauver la libert. Des acclamations
tmoignrent le consentement de l'assemble, et la satisfaction que
lui causait l'activit du jeune ministre. C'est par une conduite
pareille que Louis XVI serait parvenu  se populariser, et  se
concilier les rpublicains qui ne voulaient de la rpublique que parce
qu'ils croyaient un roi incapable d'aimer et de dfendre la libert.

On profita de la satisfaction produite par ces mesures, pour signifier
le _veto_ appos sur le dcret contre les prtres. Le matin on eut
soin de publier dans les journaux la destitution des anciens agens
diplomatiques accuss d'aristocratie, et la nomination des nouveaux.
Grces  ces prcautions, le message fut accueilli sans murmure. Dj
l'assemble s'y attendait, et la sensation ne fut pas aussi fcheuse
qu'on aurait pu le craindre. On voit quels mnagemens infinis le roi
tait oblig de garder pour faire usage de sa prrogative, et quel
danger il y avait pour lui  l'employer. Quand mme l'assemble
constituante, qu'on a accuse de l'avoir perdu en le dpouillant, lui
et accord le _veto_ absolu, en et-il t plus puissant pour cela?
Le _veto_ suspensif ne faisait-il pas ici tout l'effet du _veto_
absolu? tait-ce la puissance lgale qui manquait au roi ou la
puissance d'opinion? On le voit par le rsultat mme; ce n'est pas le
dfaut de prrogatives suffisantes qui a perdu Louis XVI, mais l'usage
inconsidr de celles qui lui restaient...

L'activit promise  l'assemble ne se ralentit pas; les propositions
pour les dpenses de guerre, pour la nomination des deux marchaux
Luckner et Rochambeau, se succdrent sans interruption. Lafayette,
arrach  la retraite o il tait all se dlasser de trois annes de
fatigues, se prsenta  l'assemble o il fut parfaitement accueilli.
Des bataillons de la garde nationale l'accompagnrent  sa sortie de
Paris; et tout lui prouva que le nom de Lafayette n'tait pas oubli,
et qu'on le regardait encore comme un des fondateurs de la libert.

Cependant Lopold, naturellement pacifique, ne voulait pas la guerre,
car il savait qu'elle ne convenait pas  ses intrts, mais il
dsirait un congrs soutenu d'une force imposante pour amener un
accommodement et quelques modifications dans la constitution. Les
migrs ne voulaient pas la modifier, mais la dtruire; plus sage et
mieux instruit, l'empereur savait qu'il fallait accorder beaucoup aux
opinions nouvelles, et que ce qu'on pouvait dsirer c'tait tout au
plus de rendre au roi quelques prrogatives, et de revenir sur la
composition du corps lgislatif, en tablissant deux chambres au lieu
d'une[12]. C'est surtout ce dernier projet qu'on redoutait le plus et
qu'on reprochait souvent au parti feuillant et constitutionnel. Il
est certain que si ce parti avait, dans les premiers temps de la
constituante, repouss la chambre haute, parce qu'il craignait avec
raison de voir la noblesse s'y retrancher, ses craintes aujourd'hui
n'taient plus les mmes; il avait au contraire la juste esprance de
la remplir presqu' lui seul. Beaucoup de constituans, replongs dans
une nullit complte, y auraient trouv une occasion de rentrer sur la
scne politique. Si donc cette chambre haute n'tait pas dans leurs
vues, elle tait du moins dans leurs intrts. Il est certain que les
journaux en parlaient souvent, et que ce bruit circulait partout.
Combien avait t rapide la marche de la rvolution! Le ct droit
aujourd'hui tait compos des membres de l'ancien ct gauche; et
l'attentat redout et reproch n'tait plus le retour  l'ancien
rgime, mais l'tablissement d'une chambre haute. Quelle diffrence
avec 89! et combien une folle rsistance n'avait-elle pas prcipit
les vnemens!

Lopold ne voyait donc pour Louis XVI que cette amlioration possible.
En attendant, son but tait de traner les ngociations en longueur,
et, sans rompre avec la France, de lui imposer par de la fermet. Mais
il manqua son but par sa rponse. Cette rponse consistait  notifier
les conclusions de la dite de Ratisbonne, qui refusait d'accepter
aucune indemnit pour les princes possessionns en Alsace. Rien
n'tait plus ridicule qu'une dcision pareille, car tout le territoire
compris sous une mme domination doit relever des mmes lois: si des
princes de l'empire avaient des terres en France, ils devaient subir
l'abolition des droits fodaux, et l'assemble constituante avait dj
beaucoup fait en leur accordant des indemnits. Plusieurs d'entre eux
ayant dj trait  cet gard, la dite annulait leurs conventions, et
leur dfendait d'accepter aucun arrangement. L'empire prtendait ainsi
ne pas reconnatre la rvolution en ce qui le concernait. Quant  ce
qui regardait les rassemblemens d'migrs, Lopold, sans s'expliquer
sur leur dispersion, rpondait  Louis XVI que l'lecteur de Trves,
pouvant, d'aprs les injonctions du gouvernement Franais, essuyer de
prochaines hostilits, il avait t ordonn au gnral Bender de lui
porter de prompts secours.

Cette rponse ne pouvait pas tre plus mal calcule; elle obligeait
Louis XVI, pour ne pas se compromettre, de prendre des mesures
vigoureuses, et de proposer la guerre. Delessart fut aussitt envoy
 l'assemble pour faire part de cette rponse, et tmoigner
l'tonnement que causait au roi la conduite de Lopold. Le ministre
assura que probablement on avait tromp l'empereur, et qu'on lui avait
faussement persuad que l'lecteur avait satisfait  tous les devoirs
de bon voisinage. Delessart communiqua en outre la rplique faite 
Lopold. On lui avait signifi que nonobstant sa rponse et les ordres
donns au marchal Bender, si les lecteurs n'avaient pas au terme
prescrit, c'est--dire au 15 janvier, satisfait  la demande de
la France, on emploierait contre eux la voie des armes. Si cette
dclaration, disait Louis XVI dans sa lettre du 31 dcembre 
l'assemble, ne produit pas l'effet que je dois en esprer, si la
destine de la France est d'avoir  combattre ses enfans et ses
allis, je ferai connatre  l'Europe la justice de notre cause; le
peuple Franais la soutiendra par son courage, et la nation verra
que je n'ai pas d'autre intrt que les siens, et que je regarderai
toujours le maintien de sa dignit et de sa sret comme le plus
essentiel de mes devoirs.

Ces paroles, o le roi semblait dans le commun danger s'unir  la
nation, furent vivement applaudies. Les pices furent livres au
comit diplomatique, pour en faire un prompt rapport  l'assemble.

La reine fut encore applaudie une fois  l'Opra comme dans les jours
de son clat et de sa puissance, et elle revint toute joyeuse dire 
son poux qu'on l'avait accueillie comme autrefois. Mais c'taient les
derniers tmoignages qu'elle recevait de ce peuple jadis idoltre de
ses grces royales. Ce sentiment d'galit, qui demeure si long-temps
touff chez les hommes, et qui est si fougueux lorsqu'il se rveille,
se manifestait dj de toutes parts. On tait  la fin de l'anne
1791; l'assemble abolit l'antique crmonial du premier de l'an et
dcida que les hommages ports au roi, dans ce jour solennel, ne le
seraient plus  l'avenir. A peu prs  la mme poque, une dputation
se plaignit de ce qu'on ne lui avait pas ouvert la porte du conseil
 deux battans. La discussion fut scandaleuse, et l'assemble, en
crivant  Louis XVI, supprima les titrs de sire et de majest. Un
autre jour, un dput entra chez le roi, le chapeau sur la tte et
dans un costume peu convenable. Cette conduite tait souvent provoque
par le mauvais accueil que les gens de la cour faisaient aux dputs,
et dans ces reprsailles l'orgueil des uns et des autres ne voulait
jamais rester en arrire.

Narbonne poursuivait sa tourne avec une rare activit. Trois armes
furent tablies sur la frontire menace. Rochambeau, vieux gnral
qui avait autrefois bien conduit la guerre, mais qui tait aujourd'hui
maladif, chagrin et mcontent, commandait l'arme place en Flandre et
dite du Nord. Lafayette avait l'arme du centre et campait vers Metz.
Luckner, vieux guerrier, mdiocre gnral, brave soldat, et trs
popularis dans les camps par ses moeurs toutes militaires, commandait
le corps qui occupait l'Alsace. C'tait l tout ce qu'une longue paix
et une dsertion gnrale nous avaient laiss de gnraux.

Rochambeau, mcontent du nouveau rgime, irrit de l'indiscipline qui
rgnait dans l'arme, se plaignait sans cesse et ne donnait aucune
esprance au ministre. Lafayette, jeune, actif, jaloux de se
distinguer bientt en dfendant la patrie, rtablissait la discipline
dans ses troupes, et surmontait toutes les difficults suscites par
la mauvaise volont des officiers, qui taient les aristocrates
de l'arme. Il les avait runis, et, leur parlant le langage de
l'honneur, il leur avait dit qu'ils devaient quitter le camp s'ils ne
voulaient pas servir loyalement; que s'il en tait qui voulussent se
retirer, il se chargeait de leur procurer  tous ou des retraites en
France, ou des passeports pour l'tranger; mais que s'ils persistaient
 servir, il attendait de leur part zle et fidlit. Il tait ainsi
parvenu  tablir dans son arme un ordre meilleur que celui qui
rgnait dans toutes les autres. Quant  Luckner, dpourvu d'opinion
politique, et par consquent facile pour tous les rgimes, il
promettait beaucoup  l'assemble, et avait russi en effet 
s'attacher ses soldats.

Narbonne voyagea avec la plus grande clrit, et vint, le 11 janvier,
rendre compte  l'assemble de sa rapide expdition. Il annona que
la rparation des places fortes tait dj trs avance, que l'arme,
depuis Dunkerque jusqu' Besancon, prsentait une masse de deux cent
quarante bataillons et cent soixante escadrons, avec l'artillerie
ncessaire pour deux cent mille hommes, et des approvisionnemens pour
six mois. Il donna les plus grands loges au patriotisme des gardes
nationales volontaires, et assura que sous peu leur quipement allait
tre complet. Le jeune ministre cdait sans doute aux illusions du
zle, mais ses intentions taient si nobles, ses travaux si prompts,
que l'assemble le couvrit d'applaudissemens, offrit son rapport  la
reconnaissance publique, et l'envoya  tous les dpartemens;
manire ordinaire de tmoigner son estime  tout ce dont elle tait
satisfaite.

Notes:

[1] Voyez la note 1  la fin du volume.
[2] 17 novembre.
[3] Dcret du 5 octobre.
[4] Voyez madame Campan, tome II, page 129.
[5] Voyez la note 2  la fin du volume.
[6] Dcrets du 28 octobre et du 9 novembre.
[7] Sance du 12 novembre.
[8] Voyez la note 3  la fin du volume.
[9] Voyez la note 4  la fin du volume.
[10] Dcret du 27 novembre.
[11] Sance du 29 novembre.
[12] Voyez la note 5  la fin du volume.




CHAPITRE II.


DIVISION DES PARTIS SUR LA QUESTION DE LA GUERRE.--RLE DU DUC
D'ORLANS ET DE SON PARTI.--LES PRINCES MIGRS SONT DCRTS
D'ACCUSATION.--FORMATION D'UN MINISTRE GIRONDIN.--DUMOURIEZ, SON
CARACTRE, SON GNIE ET SES PROJETS; DTAILS SUR LES NOUVEAUX
MINISTRES.--ENTRETIEN DE DUMOURIEZ AVEC LA REINE.--DCLARATION
DE GUERRE AU ROI DE HONGRIE ET DE BOHME.--PREMIRES OPRATIONS
MILITAIRES.--DROUTES DE QUIVRAIN ET DE TOURNAY.--MEURTRE DU GNRAL
DILLON.


Au commencement de l'anne 1792, la guerre tait devenue la grande
question du moment; c'tait pour la rvolution celle de l'existence
mme. Ses ennemis tant maintenant transports au dehors, c'tait l
qu'il fallait les chercher et les vaincre. Le roi, chef des armes,
agirait-il de bonne foi contre ses parens et ses anciens courtisans?
Tel tait le doute sur lequel il importait de rassurer la nation.
Cette question de la guerre s'agitait aux Jacobins, qui n'en
laissaient passer aucune sans la dcider souverainement. Ce qui
paratra singulier, c'est que les jacobins excessifs et Robespierre,
leur chef, taient ports pour la paix, et les jacobins modrs, ou
les girondins, pour la guerre. Ceux-ci avaient  leur tte Brissot et
Louvet. Brissot soutenait la guerre de son talent et de son influence.
Il pensait avec Louvet et tous les girondins qu'elle convenait 
la nation, parce qu'elle terminerait une dangereuse incertitude et
dvoilerait les vritables intentions du roi. Ces hommes, jugeant du
rsultat d'aprs leur enthousiasme, ne pouvaient pas croire que la
nation ft vaincue; et ils pensaient que si, par la faute du roi, elle
prouvait quelque chec passager, elle serait aussitt claire, et
dposerait un chef infidle. Comment se faisait-il que Robespierre et
les autres jacobins ne voulussent pas d'une dtermination qui devait
amener un dnouement si prompt et si dcisif? C'est ce qu'on ne
peut expliquer que par des conjectures. Le timide Robespierre
s'effrayait-il de la guerre? ou bien ne la combattait-il que parce que
Brissot, son rival aux Jacobins, la soutenait, et parce que le jeune
Louvet l'avait dfendue avec talent? Quoi qu'il en soit, il combattit
pour la paix avec une extrme opinitret. Ceux des cordeliers qui
taient en mme temps jacobins, se rendirent  la dlibration et
soutinrent Robespierre. Ils semblaient craindre surtout que la guerre
ne donnt trop d'avantages  Lafayette, et ne lui procurt bientt
la dictature militaire; c'tait l la crainte continuelle de Camille
Desmoulins, qui ne cessait de se le figurer  la tte d'une arme
victorieuse, crasant, comme au Champ-de-Mars, jacobins et cordeliers.
Louvet et les girondins supposaient un autre motif aux cordeliers, et
croyaient qu'ils ne poursuivaient dans Lafayette que l'ennemi du duc
d'Orlans, auquel on les disait secrtement unis. Ce duc d'Orlans,
qu'on voit reparatre encore dans les soupons de ses ennemis, bien
plus que dans la rvolution, tait alors presque clips. On avait
pu au commencement se servir de son nom, et lui-mme avait pu fonder
quelques esprances sur ceux auxquels il le prtait, mais tout tait
bien chang depuis. Sentant lui-mme combien il tait dplac dans
le parti populaire, il avait essay d'obtenir le pardon de la cour
pendant les derniers temps de la constituante, et il avait t
repouss. Sous la lgislative, on le conserva au rang des amiraux, et
il fit de nouvelles tentatives auprs du roi. Cette fois il fut
admis auprs de lui, eut un entretien assez long, et ne fut pas mal
accueilli. Il devait retourner au chteau; il s'y rendit. Le couvert
de la reine tait mis, et tous les courtisans s'y trouvaient en grand
nombre. A peine l'eut-on aperu, que les mots les plus outrageans
furent profrs. Prenez garde aux plats, s'criait-on de toutes
parts, comme si on avait redout qu'il y jett du poison. On le
poussait, on lui marchait sur les pieds, et on l'obligea de se
retirer. En descendant l'escalier, il ret de nouveaux outrages, et
sortit indign, croyant que le roi et la reine lui avaient prpar
cette scne humiliante. Cependant le roi et la reine furent dsesprs
de cette imprudence des courtisans, qu'ils ignoraient compltement[1].
Ce prince dut tre plus irrit que jamais, mais il n'en devint,
certainement ni plus actif, ni plus habile chef de parti
qu'auparavant. Ceux de ses amis qui occupaient les Jacobins et
l'assemble, durent faire sans doute un peu plus de bruit; de l, on
crut voir reparatre sa faction, et on pensa que ses prtentions et
ses esprances renaissaient avec les dangers du trne.

Les girondins crurent que les cordeliers et les jacobins exagrs ne
soutenaient la paix que pour priver Lafayette, rival du duc d'Orlans,
des succs que la guerre pouvait lui valoir. Quoi qu'il en soit, la
guerre, repousse par les jacobins, mais soutenue par les girondins,
dut l'emporter dans l'assemble, o ceux-ci dominaient. L'assemble
commena par mettre d'abord en accusation, ds le 1er janvier,
Monsieur, frre du roi, le comte d'Artois, le prince de Cond,
Calonne, Mirabeau jeune et Laqueuille, comme prvenus d'hostilits
contre la France. Un dcret d'accusation n'tant point soumis  la
sanction, on n'avait pas cette fois  redouter le _veto_. Le squestre
des biens des migrs et la perception de leurs revenus au profit de
l'tat, ordonns par le dcret non sanctionn, furent prescrits de
nouveau par un autre dcret, auquel le roi ne mit aucune opposition.
L'assemble s'emparait des revenus  titre d'indemnits de guerre.
Monsieur fut priv de la rgence, en vertu de la dcision prcdemment
rendue.

Le rapport sur le dernier office de l'empereur fut enfin prsent, le
14 janvier,  l'assemble par Gensonn. Il fit remarquer que la France
avait toujours prodigu ses trsors et ses soldats  l'Autriche, sans
jamais en obtenir de retour; que le trait d'alliance conclu en 1756
avait t viol par la dclaration de Pilnitz et les suivantes, dont
l'objet tait de susciter une coalition arme des souverains; qu'il
l'avait t encore par l'armement des migrs, souffert et second
mme par les princes de l'empire. Gensonn soutint de plus que,
quoique des ordres eussent t rcemment donns pour la dispersion des
rassemblemens, ces ordres apparens n'avaient pas t excuts; que la
cocarde blanche n'avait pas cess d'tre porte au-del du Rhin, la
cocarde nationale outrage, et les voyageurs franais maltraits;
qu'en consquence, il fallait demander  l'empereur une dernire
explication sur le trait de 1756. L'impression et l'ajournement de ce
rapport furent ordonns.

Le mme jour, Guadet monte  la tribune. De tous les faits, dit-il,
communiqus  l'assemble, celui qui l'a le plus frapp, c'est le
plan d'un congrs dont l'objet serait d'obtenir la modification de la
constitution franaise, plan souponn depuis long-temps, et enfin
dnonc comme possible par les comits et les ministres. S'il est
vrai, ajoute Guadet, que cette intrigue est conduite par des hommes
qui croient y voir le moyen de sortir de la nullit politique dans
laquelle ils viennent de descendre; s'il est vrai que quelques-uns des
agens du pouvoir excutif secondent de toute la puissance de leurs
relations cet abominable complot; s'il est vrai qu'on veuille nous
amener par les longueurs et le dcouragement  accepter cette honteuse
mdiation, l'assemble nationale doit-elle fermer les yeux sur de
pareils dangers? Jurons, s'crie l'orateur, de mourir tous ici,
plutt... On ne le laisse pas achever; toute l'assemble se lve en
criant: _Oui, oui, nous le jurons_; et d'enthousiasme, on dclare
infme et tratre  la patrie tout Franais qui pourrait prendre part
 un congrs dont l'objet serait de modifier la constitution. C'tait
contre les anciens constituans et le ministre Delessart que ce dcret
tait dirig. C'est surtout ce dernier qu'on accusait de traner les
ngociations en longueur. Le 17, la discussion sur le rapport de
Gensonn fut reprise, et il fut dcrt que le roi ne traiterait plus
qu'au nom de la nation franaise, et qu'il requerrait l'empereur de
s'expliquer dfinitivement avant le 1er mars prochain. Le roi rpondit
que depuis plus de quinze jours il avait demand des explications
positives  Lopold.

Dans cet intervalle, on apprit que l'lecteur de Trves, effray de
l'insistance du cabinet franais, avait donn de nouveaux ordres pour
la dispersion des rassemblemens, pour la vente des magasins forms
dans ses tats, pour la prohibition des recrutemens et des exercices
militaires, et que ces ordres taient en effet mis  excution. Dans
les dispositions o l'on tait, une pareille nouvelle fut froidement
accueillie. On ne voulut y voir que de vaines dmonstrations sans
rsultat; et on persista  demander la rponse dfinitive de Lopold.

Des divisions existaient dans le ministre, entre Bertrand de
Molleville et Narbonne. Bertrand tait jaloux de la popularit
du ministre de la guerre, et blmait ses condescendances pour
l'assemble. Narbonne se plaignait de la conduite de Bertrand de
Molleville, de ses dispositions inconstitutionnelles, et voulait
que le roi le ft sortir du ministre. Cahier de Gerville tenait
la balance entre eux, mais sans succs. On prtendit que le parti
constitutionnel voulait porter Narbonne  la dignit de premier
ministre; il parat mme que le roi fut tromp, qu'on l'effraya de la
popularit et de l'ambition de Narbonne, qu'on lui montra en lui un
jeune prsomptueux qui voulait gouverner le cabinet. Les journaux
furent instruits de ces divisions; Brissot et la Gironde dfendirent
ardemment le ministre menac de disgrce, et attaqurent vivement ses
collgues et le roi. Une lettre crite par les trois gnraux du nord
 Narbonne, et dans laquelle il lui exprimaient leurs craintes sur sa
destitution qu'on disait imminente, fut publie. Le roi le destitua
aussitt; mais, pour combattre l'effet de cette destitution, il fit
annoncer celle de Bertrand de Molleville. Cependant l'effet de la
premire n'en fut pas moins grand; une agitation extraordinaire clata
aussitt; et l'assemble voulut dclarer, d'aprs la formule employe
autrefois pour Necker, que Narbonne emportait la confiance de la
nation, et que le ministre entier l'avait perdue. On voulait
cependant excepter de cette condamnation Cahier de Gerville, qui avait
toujours combattu Bertrand de Molleville, et qui venait mme d'avoir
avec lui une dispute violente. Aprs bien des agitations, Brissot
demanda  prouver que Delessart avait trahi la confiance de la nation.
Ce ministre avait confi au comit diplomatique sa correspondance avec
Kaunitz; elle tait sans dignit, elle donnait mme  Kaunitz une ide
peu favorable de l'tat de la France, et semblait avoir autoris la
conduite et le langage de Lopold. Il faut savoir que Delessart,
et son collgue Duport-Dutertre, taient les deux ministres qui
appartenaient plus particulirement aux feuillans, et auxquels on en
voulait le plus, parce qu'on les accusait de favoriser le projet d'un
congrs.

Dans une des sances les plus orageuses de l'assemble, l'infortun
Delessart fut accus par Brissot d'avoir compromis la dignit de la
nation, de n'avoir pas averti l'assemble du concert des puissances
et de la dclaration de Pilnitz; d'avoir profess dans ses notes des
doctrines inconstitutionnelles, d'avoir donn  Kaunitz une fausse
ide de l'tat de la France, d'avoir tran la ngociation en longueur
et de l'avoir conduite d'une manire contraire aux intrts de la
patrie. Vergniaud se joignit  Brissot, et ajouta de nouveaux griefs
 ceux qui taient imputs  Delessart. Il lui reprocha d'avoir,
lorsqu'il tait ministre de l'intrieur, gard trop long-temps en
portefeuille le dcret qui runissait le Comtat  la France, et d'tre
ainsi la cause des massacres d'Avignon. Puis Vergniaud ajouta:
De cette tribune o je vous parle, on aperoit le palais o des
conseillers pervers garent et trompent le roi que la constitution
nous a donn; je vois les fentres du palais o l'on trame la
contre-rvolution, o l'on combine les moyens de nous replonger dans
l'esclavage... La terreur est souvent sortie, dans les temps antiques,
et au nom du despotisme, de ce palais fameux; qu'elle y rentre
aujourd'hui au nom de la loi; qu'elle y pntre tous les coeurs; que
tous ceux qui l'habitent sachent que notre constitution n'accorde
l'inviolabilit qu'au roi.

Le dcret d'accusation fut aussitt mis aux voix et adopt[2];
Delessart fut envoy  la haute cour nationale, tablie  Orlans, et
charge, d'aprs la constitution, de juger les crimes d'tat. Le
roi le vit partir avec la plus grande peine. Il lui avait donn sa
confiance et l'aimait beaucoup,  cause de ses vues modres et
pacifiques. Duport-Dutertre, ministre du parti constitutionnel, fut
aussi menac d'une accusation, mais il la prvint, demanda  se
justifier, fut absous par l'ordre du jour, et immdiatement aprs
donna sa dmission. Cahier de Gerville la donna aussi, et de cette
manire le roi se trouva priv du seul de ses ministres qui et auprs
de l'assemble une rputation de patriotisme.

Spar des ministres que les feuillans lui avaient donns, et ne
sachant sur qui s'appuyer au milieu de cet orage, Louis XVI, qui avait
renvoy Narbonne parce qu'il tait trop populaire, songea  se lier 
la Gironde, qui tait rpublicaine. Il est vrai qu'elle ne l'tait que
par dfiance du roi, qui pouvait, en se livrant  elle, russir  se
l'attacher; mais il fallait qu'il se livrt sincrement, et cette
ternelle question de la bonne foi s'levait encore ici comme dans
toutes les occasions. Sans doute Louis XVI tait sincre quand il se
confiait  un parti, mais ce n'tait pas sans humeur et sans regrets.
Aussi, ds que ce parti lui imposait une condition difficile mais
ncessaire, il la repoussait; la dfiance naissait aussitt, l'aigreur
s'ensuivait; et bientt une rupture tait la suite de ces alliances
malheureuses entre des coeurs que des intrts trop opposs occupaient
exclusivement. C'est ainsi que Louis XVI, aprs avoir admis auprs de
lui le parti feuillant, avait repouss par humeur Narbonne, qui en
tait le chef le plus prononc, et se trouvait rduit, pour apaiser
l'orage,  s'abandonner  la Gironde. L'exemple de l'Angleterre, o le
roi prend souvent ses ministres dans l'opposition, fut un des motifs
de Louis XVI. La cour conut alors une esprance, car on s'en fait
toujours une, mme dans les plus tristes conjonctures; elle se flatta
que Louis XVI, en prenant des dmagogues incapables et ridicules,
perdrait de rputation le parti dans lequel il les aurait choisis.
Cependant il n'en fut point ainsi, et le nouveau ministre ne fut pas
tel que l'aurait dsir la mchancet des courtisans.

Depuis plus d'un mois, Delessart et Narbonne avaient appel un homme
dont ils avaient cru les talens prcieux, et l'avaient plac auprs
d'eux pour s'en servir: c'tait Dumouriez, qui tour  tour commandant
en Normandie et dans la Vende, avait montr partout une fermet et
une intelligence rares. Il s'tait offert tantt  la cour, tantt 
l'assemble constituante, parce que tout parti lui tait indiffrent
pourvu qu'il pt exercer son activit et ses talens extraordinaires.
Dumouriez, rapetiss par le sicle, avait pass une partie de sa
vie dans les intrigues diplomatiques. Avec sa bravoure, son gnie
militaire et politique, et ses cinquante ans, il n'tait encore, 
l'ouverture de la rvolution, qu'un brillant aventurier. Cependant
il avait conserv le feu et la hardiesse de la jeunesse. Ds qu'une
guerre ou une rvolution s'ouvrait, il faisait des plans, les
adressait  tous les partis, prt  agir pour tous, pourvu qu'il pt
agir. Il s'tait ainsi habitu  ne faire aucun cas de la nature d'une
cause; mais quoique trop dpourvu de conviction, il tait gnreux,
sensible, et capable d'attachement, sinon pour les principes, du moins
pour les personnes. Cependant avec son esprit si gracieux, si prompt,
si vaste, son courage tour  tour calme ou imptueux, il tait
admirable pour servir, mais incapable de dominer. Il n'avait ni
la dignit d'une conviction profonde, ni la fiert d'une volont
despotique, et il ne pouvait commander qu' des soldats. Si avec son
gnie il avait eu les passions de Mirabeau, la volont d'un Cromwell,
ou seulement le dogmatisme d'un Robespierre, il et domin la
rvolution et la France.

Dumouriez, en arrivant prs de Narbonne, forma tout de suite un vaste
plan militaire. Il voulait  la fois la guerre offensive et dfensive.
Partout o la France s'tendait jusqu' ses limites naturelles, le
Rhin, les Alpes, les Pyrnes et la mer, il voulait qu'on se bornt 
la dfensive. Mais dans les Pays-Bas, o notre territoire n'allait pas
jusqu'au Rhin, dans la Savoie, o il n'allait pas jusqu'aux Alpes,
il voulait qu'on attaqut sur-le-champ, et qu'arriv aux limites
naturelles on reprt la dfensive. C'tait concilier  la fois nos
intrts et les principes; c'tait profiter d'une guerre qu'on n'avait
pas provoque, pour en revenir, en fait de limites, aux vritables
lois de la nature. Il proposa en outre la formation d'une quatrime
arme, destine  occuper le midi, et en demanda le commandement qui
lui fut promis.

Dumouriez s'tait concili Gensonn, l'un des commissaires civils
envoys dans la Vende par l'assemble constituante, dput depuis 
la lgislative, et l'un des membres les plus influens de la
Gironde. Ayant remarqu aussi que les jacobins taient la puissance
dominatrice, il s'tait prsent dans leur club, y avait lu divers
mmoires fort applaudis, et n'en avait pas moins continu sa vieille
amiti avec Delaporte, intendant de la liste civile et ami dvou de
Louis XVI. Tenant ainsi aux diverses puissances qui allaient s'allier,
Dumouriez ne pouvait manquer de l'emporter et d'tre appel au
ministre. Louis XVI lui fit offrir le portefeuille des affaires
trangres, rendu vacant par le dcret d'accusation contre Delessart;
mais, encore attach au ministre accus, le roi ne l'offrit que par
intrim. Dumouriez, se sentant fortement appuy, et ne voulant pas
paratre garder la place pour un ministre feuillant, refusa le
portefeuille avec cette condition, et l'obtint sans intrim. Il ne
trouva au ministre que Cahier de Gerville et Degraves. Cahier de
Gerville, quoique ayant donn sa dmission, n'avait pas encore quitt
les affaires. Degraves avait remplac Narbonne; il tait jeune, facile
et inexpriment; Dumouriez sut s'en emparer, et il eut ainsi dans
sa main les relations extrieures et l'administration militaire,
c'est--dire les causes et l'organisation de la guerre. Il ne fallait
pas moins  ce gnie si entreprenant. A peine arriv au ministre,
Dumouriez se coiffa chez les jacobins du bonnet ronge, parure nouvelle
emprunte aux Phrygiens, et devenue l'emblme de la libert. Il leur
promit de gouverner pour eux et par eux. Prsent  Louis XVI, il le
rassura sur sa conduite aux jacobins; il dtruisit les prventions que
cette conduite lui avait inspires; il eut l'art de le toucher par des
tmoignages de dvouement, et de dissiper sa sombre tristesse  force
d'esprit. Il lui persuada qu'il ne recherchait la popularit qu'au
profit du trne, et pour son raffermissement. Cependant malgr
toute sa dfrence, il eut soin de faire sentir au prince que la
constitution tait invitable, et tcha de le consoler en cherchant 
lui prouver qu'un roi pouvait encore tre trs puissant avec elle. Ses
premires dpches aux puissances, pleines de raison et de fermet,
changrent la nature des ngociations, donnrent  la France une
attitude toute nouvelle, mais rendirent la guerre imminente. Il tait
naturel que Dumouriez dsirt la guerre, puisqu'il en avait le gnie,
et qu'il avait mdit trente-six ans sur ce grand art; mais il faut
convenir aussi que la conduite du cabinet de Vienne et l'irritation de
l'assemble l'avaient rendue invitable.

Dumouriez, par sa conduite aux jacobins, par ses alliances connues
avec la Gironde, devait, mme sans haine contre les feuillans, se
brouiller avec eux; d'ailleurs il les dplaait. Aussi fut-il dans une
constante opposition avec tous les chefs de ce parti. Bravant du reste
les railleries et les ddains qu'ils dirigeaient contre les jacobins
et l'assemble, il se dcida  poursuivre sa carrire avec son
assurance accoutume.

Il fallait complter le cabinet. Ption, Gensonn et Brissot taient
consults sur le choix  faire. On ne pouvait, d'aprs la loi, prendre
les ministres dans l'assemble actuelle, ni dans la prcdente; les
choix se trouvaient donc extrmement borns. Dumouriez proposa, pour
la marine, un ancien employ de ce ministre, Lacoste, travailleur
expriment, patriote opinitre, qui cependant s'attacha au roi, en
fut aim, et resta auprs de lui plus long-temps que tous les autres.
On voulait donner le ministre de la justice  ce jeune Louvet qui
s'tait rcemment distingu aux Jacobins, et qui avait obtenu la
faveur de la Gironde depuis qu'il avait si bien soutenu l'opinion de
Brissot en faveur de la guerre; l'envieux Robespierre le fit dnoncer
aussitt. Louvet se justifia avec succs, mais on ne voulut pas d'un
homme dont la popularit tait conteste, et on fit venir Duranthon,
avocat de Bordeaux, homme clair, droit, mais trop faible. Il restait
 donner le ministre des finances et de l'intrieur. La Gironde
proposa encore Clavire, connu par des crits estims sur les
finances. Clavire avait beaucoup d'ides, toute l'opinitret de
la mditation, et une grande ardeur au travail. Le ministre plac 
l'intrieur fut Roland, autrefois inspecteur des manufactures, connu
par de bons crits sur l'industrie et les arts mcaniques. Cet homme,
avec des moeurs austres, des doctrines inflexibles, et un aspect
froid et dur, cdait, sans sans douter,  l'ascendant suprieur de
sa femme. Madame Roland tait jeune et belle. Nourrie, au fond de la
retraite, d'ides philosophiques et rpublicaines, elle avait conu
des penses suprieures  son sexe, et s'tait fait, des principes qui
rgnaient alors, une religion svre. Vivant dans une amiti intime
avec son poux, elle lui prtait sa plume, lui communiquait une partie
de sa vivacit, et soufflait son enthousiasme non-seulement  son
mari, mais  tous les girondins, qui, passionns pour la libert et la
philosophie, adoraient en elle la beaut, l'esprit et leurs propres
opinions.

Le nouveau ministre runissait d'assez grandes qualits pour
prosprer; mais il fallait qu'il ne dplt pas trop  Louis XVI, et
qu'il maintnt son alliance avec la Gironde. Il pouvait alors suffire
 sa tche; mais il tait  craindre que tout ne ft perdu le jour
o  l'incompatibilit naturelle des partis viendraient se joindre
quelques fautes des hommes, et c'est ce qui ne pouvait manquer
d'arriver bientt. Louis XVI, frapp de l'activit de ses ministres,
de leurs bonnes intentions, et de leur talent pour les affaires, fut
charm un instant; leurs rformes conomiques surtout lui plaisaient;
car il avait toujours aim ce genre de bien, qui n'exigeait aucun
sacrifice de pouvoir ni de principes. S'il avait pu tre rassur
toujours comme il le fut d'abord, et se sparer des gens de cour, il
et support facilement la constitution. Il le rpta avec sincrit
aux ministres, et parvint  convaincre les deux plus difficiles,
Roland et Clavire. La persuasion fut entire de part et d'autre. La
Gironde, qui n'tait rpublicaine que par mfiance du roi, cessa
de l'tre alors, et Vergniaud, Gensonn, Guadet, entrrent en
correspondance avec Louis XVI, ce qui plus tard fut contre eux un chef
d'accusation. L'inflexible pouse de Roland tait seule en doute, et
retenait ses amis trop faciles, suivant elle,  se livrer. La raison
de ces dfiances est naturelle: elle ne voyait pas le roi. Les
ministres au contraire l'entretenaient tous les jours, et d'honntes
gens qui se rapprochent sont bientt rassurs; mais cette confiance
ne pouvait durer, parce que des questions invitables allaient faire
ressortir toute la diffrence de leurs opinions.

La cour cherchait  rpandre du ridicule sur la simplicit un peu
rpublicaine du nouveau ministre, et sur la rudesse sauvage de
Roland, qui se prsentait au chteau sans boucles aux souliers.
Dumouriez rendait les sarcasmes, et mlant la gaiet au travail le
plus assidu, plaisait au roi, le charmait par son esprit, et peut-tre
aussi lui convenait mieux que les autres par la flexibilit de ses
opinions. La reine s'apercevant que, de tous ses collgues, il tait
le plus puissant sur l'esprit du monarque, voulut le voir. Il nous
a conserv dans ses mmoires cet entretien singulier qui peint les
agitations de cette princesse infortune, digne d'un autre rgne,
d'autres amis, et d'un autre sort.

Introduit, dit-il, dans la chambre de la reine, il la trouva seule,
trs rouge, se promenant  grands pas, avec une agitation qui
prsageait une explication trs vive. Il alla se poster au coin de la
chemine, douloureusement affect du sort de cette princesse et des
sensations terribles qu'elle prouvait. Elle vint  lui d'un air
majestueux et irrit, et lui dit: _Monsieur, vous tes tout-puissant
en ce moment, mais c'est par la faveur du peuple, qui brise bien vite
ses idoles. Votre existence dpend de votre conduite. On dit que vous
avez beaucoup de talens. Vous devez juger que ni le roi ni moi, ne
pouvons souffrir toutes ces nouveauts ni la constitution. Je vous le
dclare franchement; prenez votre parti_.

Il lui rpondit: _Madame, je suis dsol de la pnible confidence que
vient de me faire votre majest. Je ne la trahirai pas: mais je suis
entre le roi et la nation, et j'appartiens  ma patrie. Permettez-moi
de vous reprsenter que le salut du roi, le vtre, celui de vos
augustes enfans, est attach  la constitution, ainsi que le
rtablissement de son autorit lgitime. Je vous servirais mal et
lui aussi, si je vous parlais diffremment. Vous tes tous les deux
entours d'ennemis qui vous sacrifient  leur propre intrt. La
constitution, si une fois elle est en vigueur, bien loin de faire le
malheur du roi, fera sa flicit et sa gloire; il faut qu'il concoure
 ce qu'elle s'tablisse solidement et promptement_.--L'infortune
reine, choque de ce que Dumouriez heurtait ses ides, lui dit en
haussant la voix, avec colre: _Cela ne durera pas; prenez garde 
vous_.

Dumouriez rpondit avec une fermet modeste: _Madame, j'ai plus
de cinquante ans, ma vie a t traverse de bien des prils; et en
prenant le ministre, j'ai bien rflchi que la responsabilit n'est
pas le plus grand de mes dangers.--Il ne manquait plus, s'cria-t-elle
avec douleur, que de me calomnier. Vous semblez croire que je suis
capable de vous faire assassiner_. Et des larmes coulrent de ses
yeux.

Agit autant qu'elle-mme: _Dieu me prserve_, dit-il, _de vous faire
une aussi cruelle injure! Le caractre de votre majest est grand et
noble; elle en a donn des preuves hroques que j'ai admires, et qui
m'ont attach  elle_. Dans le moment elle fut calme, et s'approcha
de lui. Il continua _Croyez-moi, Madame, je n'ai aucun intrt 
vous tromper; j'abhorre autant que vous l'anarchie et les crimes.
Croyez-moi, j'ai de l'exprience. Je suis mieux plac que vtre
majest pour juger des vnemens. Ceci n'est pas un mouvement
populaire momentan, comme vous semblez le croire. C'est
l'insurrection presque unanime d'une grande nation contre les abus
invtrs. De grandes factions attisent cet incendie; il y a dans
toutes des sclrats et des fous. Je n'envisage dans la rvolution que
le roi et la nation entire; tout ce qui tend  les sparer conduit
 leur ruine mutuelle; je travaille autant que je peux  les runir,
c'est  vous  m'aider. Si je suis un obstacle  vos desseins, si vous
y persistez, dites-le-moi; je porte sur-le~champ ma dmission au roi,
et je vais gmir dans un coin sur le sort de ma patrie et sur le
vtre_.

La fin de cette conversation tablit entirement la confiance de la
reine. Ils parcoururent ensemble les diverses factions; il lui cita
des fautes et des crimes de toutes; il lui prouva qu'elle tait trahie
dans son intrieur; il lui cita des propos tenus dans sa confidence
la plus intime; cette princesse lui parut  la fin entirement
convaincue, et elle le congdia avec un air serein et affable. Elle
tait de bonne foi, mais ses entours, et les horribles excs des
feuilles de Marat et des jacobins la replongrent bien tt dans ses
funestes rsolutions.

Un autre jour elle lui dit devant le roi: _Vous me voyez dsole; je
n'ose pas me mettre  la fentre du ct du jardin. Hier au soir,
pour prendre l'air, je me suis montre  la fentre de la cour:
un canonnier de garde m'a apostrophe d'une injure grossire, en
ajoutant_: Que j'aurais de plaisir  voir ta tte au bout de ma
baonnette! _Dans cet affreux jardin, d'un ct on voit un homme mont
sur une chaise, lisant  haute voix des horreurs contre nous; d'un
autre, c'est un militaire ou un abb qu'on trane dans un bassin, en
l'accablant d'injures et de coups; pendant ce temps-l d'autres jouent
au ballon, ou se promnent tranquillement. Quel sjour! quel peuple_!
(Mm. de Dumouriez, livre III, chapitre VI[3].)

Ainsi, par une espce de fatalit, les intentions supposes du chteau
excitaient la dfiance et la fureur du peuple, et les hurlemens du
peuple augmentaient les douleurs et les imprudences du chteau.
Ainsi le dsespoir rgnait au dehors et au dedans. Mais pourquoi, se
demande-t-on, une franche explication ne terminait-elle pas tant de
maux? Pourquoi le chteau ne comprenait-il pas les craintes du peuple?
Pourquoi le peuple ne comprenait-il pas les douleurs du chteau? Mais
pourquoi les hommes sont-ils hommes?... A cette dernire question,
il faut s'arrter, se soumettre, se rsigner  la nature humaine, et
poursuivre ces tristes rcits.

Lopold II tait mort; les dispositions pacifiques de ce prince
taient  regretter pour la tranquillit de l'Europe, et on ne pouvait
pas esprer la mme modration de son successeur et neveu, le roi
de Bohme et de Hongrie. Gustave, le roi de Sude, venait d'tre
assassin au milieu d'une fte. Les ennemis des jacobins leur
attribuaient cet assassinat; mais il tait bien prouv qu'il fut le
crime de la noblesse humilie par Gustave dans la dernire rvolution
de Sude. Ainsi, la noblesse, qui accusait en France les fureurs
rvolutionnaires du peuple, donnait dans le nord un exemple de ce
qu'elle avait jadis t elle-mme, et de ce qu'elle tait encore dans
les pays o la civilisation tait moins avance. Quel exemple
pour Louis XVI, et quelle leon, si dans le moment il avait pu la
comprendre! La mort de Gustave fit chouer l'entreprise qu'il avait
mdite contre la France, entreprise  laquelle Catherine devait
fournir des soldats, et l'Espagne des subsides. Il est douteux
cependant que la perfide Catherine et fait ce qu'elle avait promis,
et la mort de Gustave, dont on s'exagra les consquences, fut en
ralit un vnement peu important[4].

Delessart avait t mis en accusation pour la faiblesse de ses
dpches; il n'tait ni dans les gots ni dans les intrts de
Dumouriez de traiter faiblement avec les puissances. Les dernires
dpches avaient paru satisfaire Louis XVI, par leur convenance et
leur fermet. M. de Noailles, ambassadeur  Vienne, et serviteur peu
sincre, envoya sa dmission  Dumouriez, en disant qu'il n'esprait
pas faire couter au chef de l'empire le langage qu'on venait de lui
dicter. Dumouriez se hta d'en prvenir l'assemble, qui, indigne de
cette dmission, mit aussitt M. de Noailles en accusation. Un autre
ambassadeur fut envoy sur-le-champ avec de nouvelles dpches. Deux
jours aprs, Noailles revint sur sa dmission, et, envoya la rponse
catgorique qu'il avait exige de la cour de Vienne. Cette note de M.
de Cobentzel est, entre toutes les fautes des puissances, une des plus
impolitiques qu'elles aient commises. M. de Cobentzel exigeait, au nom
de sa cour, le rtablissement de la monarchie franaise, sur les bases
fixes par la dclaration royale du 23 juin 1789. C'tait imposer le
rtablissement des trois ordres, la restitution des biens du clerg,
et celle du Comtat-Venaissin au pape. Le ministre autrichien demandait
en outre la restitution aux princes de l'empire des terres d'Alsace,
avec tous leurs droits fodaux. Il fallait ne connatre la France que
par les passions de Coblentz, pour proposer des conditions pareilles.
C'tait exiger  la fois la destruction d'une constitution jure
par le roi et la nation, la rvocation d'une grande dtermination 
l'gard d'Avignon, et enfin la banqueroute par la restitution des
biens du clerg dj vendus. D'ailleurs de quel droit rclamer une
pareille soumission? De quel droit intervenir dans nos affaires?
Quelle plainte avait-on  lever pour les princes d'Alsace, puisque
leurs terres taient enclaves dans la souverainet franaise, et
devaient en subir la loi?

Le premier mouvement du roi et de Dumouriez fut de courir 
l'assemble pour l'informer de cette note. L'assemble fut indigne et
devait l'tre; il y eut un cri de guerre gnral. Ce que Dumouriez ne
dit pas  l'assemble, c'est que l'Autriche, qu'il avait menace d'une
nouvelle rvolution  Lige, avait envoy un agent pour traiter de cet
objet avec lui; que le langage de cet agent tait tout diffrent de
celui du ministre autrichien, et que bien videmment la dernire note
tait l'effet d'une rsolution soudaine et suggre. L'assemble leva
le dcret d'accusation port contre Noailles, et exigea un prompt
rapport. Le roi ne pouvait plus reculer; cette guerre fatale allait
tre enfin dclare, et dans aucun cas elle ne favorisait ses
intrts. Vainqueurs, les Franais en devenaient plus exigeans et
plus inexorables sur l'observation de la loi nouvelle; vaincus, ils
allaient s'en prendre au gouvernement, et l'accuser d'avoir mal
soutenu la guerre. Louis XVI sentait parfaitement ce double pril,
et cette rsolution fut une de celles qui lui cotrent le plus[5].
Dumouriez rdigea son rapport avec sa clrit ordinaire, et le porta
au roi qui le garda trois jours. Il s'agissait de savoir si le roi,
rduit  prendre l'initiative auprs de l'assemble, l'engagerait 
dclarer la guerre, ou bien s'il se contenterait de la consulter  cet
gard, en lui annonant que, d'aprs les injonctions faites, la France
se _trouvait en tat de guerre_. Les ministres Roland et Clavire
opinaient pour le premier avis. Les orateurs de la Gironde le
soutenaient galement, et voulaient dicter le discours du trne.
Il rpugnait  Louis XVI de dclarer la guerre, et il aimait mieux
_dclarer l'tat de guerre_. La diffrence tait peu importante,
cependant elle tait prfrable  son coeur. On pouvait avoir une
telle condescendance pour sa situation. Dumouriez, plus facile,
n'couta aucun des ministres; et, soutenu par Degraves, Lacoste et
Duranthon, fit adopter l'avis du roi. Ce fut l son premier diffrend
avec la Gironde. Le roi composa lui-mme son discours et se rendit en
personne  l'assemble, le 20 avril, suivi de tous ses ministres. Une
affluence considrable de spectateurs ajoutait  l'effet de cette
sance qui allait dcider du sort de la France et de l'Europe. Les
traits du roi taient altrs, et annonaient une proccupation
profonde. Dumouriez lut un rapport dtaill des ngociations de la
France avec l'empire; il dmontra que le trait de 1756 tait rompu
par le fait, et que, d'aprs le dernier ultimatum, la France _se
trouvait en tat de guerre_. Il ajouta que le roi, pour consulter
l'assemble, n'ayant d'autre moyen lgal que la _proposition formelle
de guerre_, il se rsignait  la consulter par cette voie. Louis
XVI alors prit la parole avec dignit, mais avec une voix
altre.--Messieurs, dit-il, vous venez d'entendre le rsultat des
ngociations que j'ai suivies avec la cour de Vienne. Les conclusions
du rapport ont t l'avis unanime de mon conseil: je les ai adoptes
moi-mme. Elles sont conformes au voeu que m'a manifest plusieurs
fois l'assemble nationale, et aux sentimens que m'ont tmoigns un
grand nombre de citoyens des diffrentes parties du royaume; tous
prfrent la guerre  voir plus long-temps la dignit du peuple
franais outrage et la sret nationale menace.

J'avais d pralablement puiser tous les moyens de maintenir la
paix. Je viens aujourd'hui, aux termes de la constitution, proposer
 l'assemble nationale la guerre contre le roi de Hongrie et de
Bohme.

Le meilleur accueil fut fait  cette proposition; des cris de _vive
le roi_ retentirent de toutes parts. L'assemble rpondit  Louis XVI
qu'elle allait dlibrer, et qu'il serait instruit par un message du
rsultat de la dlibration. La discussion la plus orageuse commena
alors et se prolongea bien avant dans la nuit. Les raisons dj
donnes pour et contre furent rptes ici; enfin le dcret fut rendu,
et la guerre rsolue  une grande majorit.

Considrant, disait l'assemble, que la cour de Vienne, au mpris
des traits, n'a cess d'accorder une protection ouverte aux Franais
rebelles; qu'elle a provoqu et form un concert avec plusieurs
puissances de l'Europe, contre l'indpendance et la sret de la
nation franaise;

Que Franois Ier, roi de Hongrie et de Bohme[6], a, par ses notes
des 18 mars et 7 avril derniers, refus de renoncer  ce concert;

Que, malgr la proposition qui lui a t faite par la note du 11 mars
1792, de rduire de part et d'autre  l'tat de paix les troupes sur
les frontires, il a continu et augment ses prparatifs hostiles;

Qu'il a formellement attent  la souverainet de la nation
franaise, en dclarant vouloir soutenir les prtentions des princes
allemands possessionns en France, auxquels la nation franaise n'a
cess d'offrir des indemnits;

Qu'il a cherch  diviser les citoyens franais, et  les armer les
uns contre les autres, en offrant aux mcontens un appui dans le
concert des puissances;

Considrant enfin que le refus de rpondre aux dernires dpches du
roi des Franais ne laisse plus d'espoir d'obtenir, par la voie d'une
ngociation amicale, le redressement de ces diffrens griefs, et
quivaut  une dclaration de guerre, etc., l'assemble dclare qu'il
y a urgence.

Il faut en convenir, cette guerre cruelle, qui a si long-temps dchir
l'Europe, n'a pas t provoque par la France, mais par les puissances
trangres. La France, en la dclarant, n'a fait que reconnatre par
un dcret l'tat o on l'avait place. Condorcet fut charg de faire
un expos des motifs de la nation. L'histoire doit recueillir ce
morceau, prcieux modle de raison et de mesure[7].

La nouvelle de guerre causa une joie gnrale. Les patriotes y
voyaient la fin des craintes que leur causaient l'migration et la
conduite incertaine du roi; les modrs, effrays surtout du danger
des divisions, espraient que le pril commun y mettrait fin, et
que les champs de bataille absorberaient tous ces hommes turbulens
enfants par la rvolution. Quelques feuillans seulement, trs
disposs  trouver des torts  l'assemble, lui reprochaient d'avoir
viol la constitution, d'aprs laquelle la France ne devait jamais
tre en tat d'agression. Mais il est trop vident ici que la France
n'attaquait pas. Ainsi,  part le roi et quelques mcontens, la guerre
tait le voeu gnral.

Lafayette se prpara  servir bravement son pays, dans cette carrire
nouvelle. C'tait lui qui se trouvait particulirement charg de
l'excution du plan conu par Dumouriez, et ordonn en apparence par
Degraves. Dumouriez s'tait flatt avec raison, et avait fait esprer
 tous les patriotes, que l'invasion de la Belgique serait trs
facile. Ce pays, rcemment agit par une rvolution que l'Autriche
avait comprime, devait tre dispos  se soulever  la premire
apparition des Franais; et alors devait se raliser ce mot de
l'assemble aux souverains: _Si vous nous envoyez la guerre, nous vous
enverrons la libert_. C'tait d'ailleurs l'excution du plan conu
par Dumouriez, qui consistait  s'tendre jusqu'aux frontires
naturelles. Rochambeau commandait l'arme le plus  porte d'agir,
mais il ne pouvait tre charg de cette opration,  cause de ses
dispositions chagrines et maladives, et surtout parce qu'il tait
moins capable que Lafayette d'une invasion moiti militaire, moiti
populaire. On aurait voulu que Lafayette et le commandement gnral,
mais Dumouriez s'y refusa, sans doute par malveillance. Il allgua
pour raison qu'on ne pouvait, en la prsence d'un marchal, donner le
commandement en chef de cette expdition  un simple gnral. Il dit
en outre, et cette raison tait moins mauvaise, que Lafayette tait
suspect aux jacobins et  l'assemble. Il est certain que jeune,
actif, et le seul de tous les gnraux qui ft aim par son arme,
Lafayette effrayait les imaginations exaltes, et donnait lieu par
son influence aux calomnies des malveillans. Quoi qu'il en soit, il
s'offrit de bonne grce pour excuter le plan du ministre diplomate et
militaire  la fois; il demanda cinquante mille hommes avec lesquels
il proposa de se porter par Namur et la Meuse jusqu' Lige, d'o
il devait tre matre des Pays-Bas. Ce plan fort bien entendu fut
approuv par Dumouriez; la guerre en effet n'tait dclare que depuis
quelques jours, l'Autriche n'avait pas eu le temps de couvrir
ses possessions de la Belgique, et le succs semblait assur. En
consquence Lafayette eut l'ordre de se porter d'abord avec dix mille
hommes de Givet sur Namur, et de Namur sur Lige ou Bruxelles; il
devait tre immdiatement suivi de toute son arme. Tandis qu'il
excutait ce mouvement, le lieutenant-gnral Biron devait partir pour
Valenciennes, avec dix mille hommes, et se diriger sur Mons. Un
autre officier avait ordre de marcher sur Tournay et de l'occuper
soudainement. Ces mouvemens, oprs par des officiers de Rochambeau,
n'avaient d'autre but que de soutenir et masquer la vritable attaque
confie  Lafayette.

L'excution du plan fut fixe du 20 avril au 2 mai. Biron se mit en
marche, sortit de Valenciennes, s'empara de Quivrain, et trouva
quelques dtachemens ennemis prs de Mons. Tout  coup deux rgimens
de dragons, sans mme avoir l'ennemi en tte, s'crient: _Nous sommes
trahis_! ils prennent la fuite, et entranent toute l'arme aprs
eux. En vain les officiers veulent les arrter; ils menacent de les
fusiller, et continuent de fuir. Le camp est livr, et tous les effets
militaires sont enlevs par les impriaux. Tandis que cet vnement
se passait  Mons, Thobald Dillon, d'aprs le plan convenu, sort de
Lille avec deux mille hommes d'infanterie et mille chevaux. A l'heure
mme o le dsastre de Biron avait lieu, la cavalerie,  l'aspect
de quelques troupes autrichiennes, se replie en criant qu'elle est
trahie; elle entrane l'infanterie, et le bagage est encore abandonn
aux ennemis. Thobald Dillon, un officier du gnie nomm Berthois,
sont massacrs par les soldats et par le peuple de Lille, qui les
accusent de trahison. Pendant ce temps Lafayette, averti trop tard,
tait parvenu de Metz  Givet aprs des peines inoues et par des
chemins presque impraticables. Il ne devait qu' l'ardeur de ses
troupes d'avoir franchi en si peu de temps l'espace considrable
qu'il avait  parcourir. Apprenant l le dsastre des officiers de
Rochambeau, il crut devoir s'arrter. Ces fcheux vnemens eurent
lieu dans les derniers jours d'avril 1792.

Notes:

[1] Voyez la note 6  la fin du volume.
[2] Sance du 10 mars.
[3] Voyez la note 7  la fin du volume.
[4] Voyez la note 8  la fin du volume.
[5] Voyez la note 9  la fin du volume.
[6] Franois Ier n'tait pas encore lu empereur.
[7] Voyez la note 10  l fin du volume.




CHAPITRE III.


DIVISION DANS LE MINISTERE GIRONDIN.--LE PRETENDU COMITE AUTRICHIEN.
--DCRET POUR LA FORMATION D'UN CAMP DE 20,000 HOMMES PRS PARIS.
--LETTRE DE ROLAND AU ROI.--RENVOI DES MINISTRES GIRONDINS;
DMISSION DE DUMOURIEZ.--FORMATION D'UN MINISTRE FEUILLANT.
--PROJETS DU PARTI CONSTITUTIONNEL; LETTRE DE LAFAYETTE A L'ASSEMBLE.
--SITUATION DU PARTI POPULAIRE ET DE SES CHEFS; PLANS DES DPUTS
MRIDIONAUX; RLE DE PTION DANS LES VNEMENS DE JUIN.--JOURNE DU
20 JUIN 1792; INSURRECTION DES FAUBOURGS; SCNES DANS LES APPARTEMENS
DES TUILERIES.


La nouvelle de la malheureuse issue des combats de Quivrain et
de Tournay, et du massacre du gnral Dillon, causa une agitation
gnrale. Il tait naturel de supposer que ces deux vnemens avaient
t concerts,  en juger par leur concours et leur simultanit.
Tous les partis s'accusrent. Les jacobins et les patriotes exalts
soutinrent qu'on avait voulu trahir la cause de la libert. Dumouriez,
n'accusant pas Lafayette, mais suspectant les feuillans, crut qu'on
avait voulu faire chouer son plan pour le dpopulariser. Lafayette
se plaignit, mais moins amrement que son parti, de ce qu'on l'avait
averti fort tard de se mettre en marche, et de ce qu'on ne lui avait
pas fourni tous les moyens ncessaires pour arriver. Les feuillans
rpandirent en outre, que Dumouriez avait voulu perdre Rochambeau et
Lafayette, en leur traant un plan sans leur donner les moyens de
l'excuter. Une intention pareille n'tait pas supposable, car
Dumouriez, en faisant ainsi des plans de campagne, et en s'cartant 
ce point de son rle de ministre des relations extrieures, s'exposait
gravement s'il ne russissait pas. D'ailleurs le projet de donner la
Belgique  la France et  la libert, faisait partie d'un plan qu'il
mditait depuis long-temps: comment supposer qu'il voult en faire
manquer le succs? il tait vident que ni les gnraux, ni les
ministres, n'avaient pu mettre ici de la mauvaise volont, parce
qu'ils taient tous intresss  russir. Mais les partis mettent
toujours les hommes  la place des circonstances, afin de pouvoir s'en
prendre  quelqu'un des maux qui leur arrivent.

Degraves, effray du tumulte excit par ces derniers vnemens
militaires, voulut se dmettre d'une charge qui lui pesait depuis
long-temps, et Dumouriez eut le tort de ne vouloir pas la subir.
Louis XVI, toujours sous l'empire de la Gironde, donna ce ministre
 Servan, ancien militaire, connu par ses opinions patriotiques. Ce
choix donna de nouvelles forces  la Gironde, qui se trouva presque
en majorit dans le conseil, ayant Servan, Clavire et Roland  sa
disposition. Ds cet instant la dsunion commena d'clater entre les
ministres. La Gironde devenait de jour en jour plus mfiante, et par
consquent plus exigeante en tmoignages de bonne foi de la part de
Louis XVI. Dumouriez, que les opinions asservissaient peu, et que la
confiance de Louis XVI avait touch, se rangeait toujours de son ct;
et Lacoste, qui s'tait fortement attach au prince, faisait de mme.
Duranthon restait neutre, et n'avait de prfrence marque que pour
les partis les plus faibles. Servan, Clavire et Roland taient
inflexibles; tout pleins des craintes de leurs amis, ils se montraient
tous les jours plus difficiles et plus inexorables au conseil.
Une dernire circonstance acheva de brouiller Dumouriez avec les
principaux membres de la Gironde. Il avait demand, en entrant
au ministre des affaires trangres, six millions pour dpenses
secrtes, et dont il ne serait pas tenu de rendre compte. Les
feuillans s'y taient opposs, mais la Gironde avait fait triompher sa
demande, et les six millions furent accords. Ption ayant demand des
fonds pour la police de Paris, Dumouriez lui avait allou trente mille
francs par mois; mais, cessant d'tre girondin, il ne consentit 
les payer qu'une fois. D'autre part, on apprit ou on souponna qu'il
venait de consacrer cent mille francs  ses plaisirs. Roland, chez
lequel se runissait la Gironde, en fut indign avec tous les siens.
Les ministres dnaient alternativement les uns chez les autres, pour
s'entretenir des affaires publiques. Lorsqu'ils se runissaient chez
Roland, c'tait en prsence de sa femme et de tous ses amis; et on
peut dire que le conseil tait alors tenu par la Gironde elle-mme. Ce
fut dans une de ces runions qu'on fit des remontrances  Dumouriez
sur la nature de ses dpenses secrtes. D'abord il rpondit avec
esprit et lgret, prit de l'humeur ensuite, et se brouilla
dcidment avec Roland et les Girondins. Il ne reparut plus aux
runions accoutumes, et il en donna pour motif qu'il ne voulait
traiter des affaires publiques, ni devant une femme, ni devant
les amis de Roland. Cependant il retourna quelquefois encore chez
celui-ci, mais sans s'entretenir d'affaires, ou du moins trs peu. Une
autre discussion acheva de le dtacher des Girondins. Guadet, le
plus ptulant de son parti, fit lecture d'une lettre par laquelle il
voulait que les ministres engageassent le roi  prendre pour directeur
un prtre asserment. Dumouriez soutint que les ministres ne pouvaient
intervenir dans les pratiques religieuses du roi. Il fut approuv, il
est vrai, par Vergniaud et Gensonn; mais la querelle n'en fut pas
moins vive, et la rupture devint dfinitive.

Les journaux commencrent l'attaque contre Dumouriez. Les feuillans,
qui dj taient conjurs contre lui, se virent alors aids par les
jacobins et les girondins. Dumouriez, attaqu de toutes parts, tint
ferme contre l'orage, et fit svir contre quelques journalistes.

Dj on avait lanc un dcret d'accusation contre Marat, auteur de
_l'Ami du peuple_, ouvrage effrayant o il demandait ouvertement le
meurtre, et couvrait des plus audacieuses injures la famille royale et
tous les hommes qui taient suspects  son imagination dlirante.
Pour balancer l'effet de cette mesure, on mit en accusation Royou,
rdacteur de _l'Ami du roi_, et qui poursuivait les rpublicains avec
la mme violence que Marat dployait contre les royalistes.

Depuis long-temps il tait partout question d'un comit autrichien;
les patriotes en parlaient  la ville, comme  la cour on parlait de
la faction d'Orlans. On attribuait  ce comit une influence secrte
et dsastreuse, qui s'exerait par l'intermdiaire de la reine. Si
durant la constituante il avait exist quelque chose qui ressemblait
 un comit autrichien, rien de pareil ne se passait sous la
lgislative. Alors un grand personnage plac dans les Pays-Bas
communiquait  la reine, et au nom de sa famille, des avis assez
sages, auxquels l'intermdiaire franais ajoutait encore de la
prudence par ses commentaires. Mais sous la lgislative ces
communications particulires n'existaient plus; la famille de la reine
avait continu sa correspondance avec elle, mais on ne cessait de
lui conseiller la patience et la rsignation. Seulement Bertrand de
Molleville et Montmorin se rendaient encore au chteau depuis leur
sortie du ministre. C'est sur eux que se dirigeaient tous les
soupons, et ils taient en effet les agens de toutes les commissions
secrtes. Ils furent publiquement accuss par le journaliste Carra.
Rsolus de le poursuivre comme calomniateur, ils le sommrent de
produire les pices  l'appui de sa dnonciation. Le journaliste se
replia sur trois dputs, et nomma Chabot, Merlin et Bazire, comme
auteurs des renseignemens qu'il avait publis. Le juge de paix
Larivire, qui, se dvouant  la cause du roi, poursuivait cette
affaire avec beaucoup de courage, eut la hardiesse de lancer un mandat
d'amener contre les trois dputs dsigns. L'assemble, offense
qu'on ost porter atteinte  l'inviolabilit de ses membres, rpondit
au juge de paix par un dcret d'accusation, et envoya l'infortun
Larivire  Orlans.

Cette tentative malheureuse ne fit qu'augmenter l'agitation gnrale,
et la haine qui rgnait contre la cour. La Gironde ne se regardait
plus comme matresse de Louis XVI depuis que Dumouriez s'en tait
empar, et elle tait revenue  son rle de violente opposition.

La nouvelle garde constitutionnelle du roi avait t rcemment forme.
On aurait d, d'aprs la loi, composer aussi la maison civile; mais
la noblesse n'y voulait pas entrer, pour ne pas reconnatre la
constitution, en occupant les emplois crs par elle. On ne voulait
pas d'autre part la composer d'hommes nouveaux, et on y renona.
Comment voulez-vous, Madame, crivait Barnave  la reine, parvenir 
donner le moindre doute  ces gens-ci sur vos sentimens? Lorsqu'ils
vous dcrtent une maison militaire et une maison civile, semblable
au jeune Achille parmi les filles de Lycomde, vous saisissez avec
empressement le sabre pour ddaigner de simples ornemens[1]. Les
ministres et Bertrand lui-mme insistrent de leur ct dans le mme
sens que Barnave; mais ils ne purent russir; et la composition de la
maison civile fut abandonne.

La maison militaire, forme sur un plan propos par Delessart, avait
t compose d'un tiers de troupes de ligne, et de deux tiers de
jeunes citoyens, choisis dans les gardes nationales. Cette composition
devait paratre rassurante. Mais les officiers et les soldats de ligne
avaient t choisis de manire  alarmer les patriotes. Coaliss
contre les jeunes gens pris dans les gardes nationales, ils les
abreuvaient de dgots, et mme les foraient  se retirer pour la
plupart. Les dmissionnaires taient bientt remplacs par des hommes
srs. Enfin le nombre de ces gardes avait t singulirement augment,
car au lieu de dix-huit cents hommes fixs par la loi, il s'levait,
dit-on,  prs de six mille. Dumouriez en avait averti le roi, qui
rpondait sans cesse que le vieux duc de Brissac, chef de cette
troupe, ne pouvait pas tre regard comme un conspirateur. Cependant
la conduite de la nouvelle garde tait telle au chteau et ailleurs,
que les soupons clatrent de toutes parts, et que les clubs s'en
occuprent. A la mme poque, douze Suisses arborrent la cocarde
blanche  Neuilly; des dpts considrables de papier furent brls 
Svres[2], et firent natre de graves soupons. L'alarme devint alors
gnrale; l'assemble se dclara en permanence, comme si elle s'tait
trouve aux jours o trente mille hommes menaaient Paris. Il est
vrai cependant que les troubles taient universels; que les prtres
inserments excitaient le peuple dans les provinces mridionales, et
abusaient du secret de la confession pour rveiller le fanatisme; que
le concert des puissances tait manifeste; que la Prusse allait se
joindre  l'Autriche; que les armes trangres devenaient menaantes;
et que les derniers dsastres de Lille et de Mons remplissaient tous
les esprits. Il est encore vrai que la puissance du peuple excite peu
de confiance, qu'on n'y croit jamais avant qu'il l'ait exerce, et
que la multitude irrgulire, si nombreuse qu'elle soit, ne saurait
contre-balancer la force de six mille hommes arms et enrgiments.
L'assemble se hta donc de se dclarer en permanence[1], et elle fit
faire un rapport exact sur la composition de la maison militaire
du roi, sur le nombre, le choix et la conduite de ceux qui la
composaient. Aprs avoir constat que la constitution se trouvait
viole, elle rendit un dcret de licenciement contre la garde, un
autre d'accusation contre le duc de Brissac, et envoya ces deux
dcrets  la sanction. Le roi voulait d'abord apposer son _veto_.
Dumouriez lui rappela le renvoi de ses gardes-du-corps, bien plus
anciens  son service que sa nouvelle maison militaire, et l'engagea
 renouveler un sacrifice bien moins difficile. Il lui fit voir
d'ailleurs les vritables torts de sa garde, et obtint l'excution du
dcret. Mais aussitt il insista pour sa prompte recomposition, et le
roi, soit qu'il revnt  sa premire politique de paratre opprim,
soit qu'il comptt sur cette garde licencie,  laquelle il conserva
en secret ses appointemens, refusa de la remplacer, et se trouva ainsi
livr sans protection aux fureurs populaires. La Gironde, dsesprant
de ses dispositions, poursuivit son attaque avec persvrance. Dj
elle avait rendu un nouveau dcret contre les prtres, pour suppler
 celui que le roi avait refus de sanctionner. Les rapports se
succdant sans interruption sur leur conduite factieuse, elle venait
de les frapper de la dportation. La dsignation des coupables tant
difficile, et cette mesure, comme toutes celles de sret, reposant
sur la suspicion, c'tait en quelque sorte d'aprs la notorit que
les prtres taient atteints et dports. Sur la dnonciation de vingt
citoyens actifs, et sur l'approbation du directoire de district,
le directoire de dpartement prononait la dportation: le prtre
condamn devait sortir du canton en vingt-quatre heures, du
dpartement en trois jours, et du royaume dans un mois. S'il tait
indigent, trois livres par jour lui taient accordes jusqu' la
frontire. Cette loi svre donnait la mesure de l'irritation
croissante de l'assemble[4]. Un autre dcret suivit immdiatement
celui-l. Le ministre Servan, sans en avoir reu l'ordre du roi,
et sans avoir consult ses collgues, proposa,  l'occasion de la
prochaine fdration du 14 juillet, de former un camp de vingt mille
fdrs, qui serait destin  protger l'assemble et la capitale. Il
est facile de concevoir avec quel empressement ce projet fut accueilli
par la majorit de l'assemble, compose de Girondins. Dans le moment
la puissance de ceux-ci tait au comble. Ils gouvernaient l'assemble,
o les constitutionnels et les rpublicains taient en minorit, et
o les prtendus impartiaux n'taient, comme de tout temps, que des
indiffrens, toujours plus soumis  mesure que la majorit devenait
plus puissante. De plus, ils disposaient de Paris par le maire Ption
qui leur appartenait entirement. Leur projet, par le moyen du camp
propos, tait, sans ambition personnelle, mais par ambition de parti
et d'opinion, de se rendre matres du roi, et de se prmunir contre
ses intentions suspectes.

A peine la proposition de Servan fut connue, que Dumouriez lui
demanda, en plein conseil et avec la plus grande force,  quel titre
il avait fait une proposition pareille. Il rpondit que c'tait 
titre d'individu.--En ce cas, lui rpliqua Dumouriez, il ne fallait
pas mettre  ct du nom de Servan le titre de ministre de la guerre.
La dispute fut si vive que, sans la prsence du roi, le sang aurait pu
couler dans le conseil. Servan offrit de retirer sa motion; mais c'et
t inutile, car l'assemble s'en tait empare, et le roi n'y aurait
gagn que de paratre exercer une violence sur son ministre. Dumouriez
s'y opposa donc; la motion resta, et fut combattue par une ptition
signe de huit mille gardes nationaux, qui s'offensaient de ce qu'on
semblait croire leur service insuffisant pour protger l'assemble.
Nanmoins elle fut dcrte et porte au roi. Il y avait ainsi deux
dcrets importans  sanctionner, et dj on se doutait que le roi
refuserait son adhsion. On l'attendait l pour rendre contre lui un
arrt dfinitif.

Dumouriez soutint en plein conseil que cette mesure serait fatale au
trne, mais surtout aux girondins, parce que la nouvelle arme serait
forme sous l'influence des jacobins les plus violens. Il ajouta
nanmoins qu'elle devait tre adopte par le roi, parce que, s'il
refusait de convoquer vingt mille hommes rgulirement choisis,
quarante mille se lveraient spontanment et envahiraient la capitale.
Dumouriez assura d'ailleurs qu'il avait un moyen d'annuler cette
mesure, et qu'il le ferait connatre en temps convenable. Il soutint
aussi que le dcret sur la dportation des prtres devait tre
sanctionn, parce qu'ils taient coupables, et que d'ailleurs la
dportation les soustrairait aux fureurs de leurs adversaires. Louis
XVI hsitait encore, et rpondit qu'il y rflchirait mieux. Dans le
mme conseil, Roland voulut lire,  la face du roi, une lettre qu'il
lui avait dj adresse, et dont par consquent il tait inutile de
faire une lecture directe, puisque le roi la connaissait dj. Cette
lettre avait t rsolue  l'instigation de Mme Roland, et rdige par
elle. On a vu qu'il avait t question d'en crire une au nom de tous
les ministres. Ceux-ci ayant refus, Mme Roland avait insist auprs
de son mari, et ce dernier s'tait dcid  faire la dmarche en
son nom. Vainement Duranthon, qui tait faible, mais sage, lui
objecta-t-il avec raison que le ton de sa lettre, loin de persuader le
roi, l'aigrirait contre des ministres qui jouissaient de la confiance
publique, et qu'il en rsulterait une rupture funeste entre le trne
et le parti populaire. Roland s'opinitra d'aprs l'avis de sa femme
et de ses amis. La Gironde en effet voulait une explication, et
prfrait une rupture  l'incertitude.

Roland lut donc cette lettre au roi, et lui fit essuyer en plein
conseil les plus dures remontrances.

Voici cette lettre fameuse:

Sire, l'tat actuel de la France ne peut subsister long-temps, c'est
un tat de crise dont la violence atteint le plus haut degr; il faut
qu'il se termine par un clat qui doit intresser votre majest autant
qu'il importe  tout l'empire.

Honor de votre confiance, et plac dans un poste o je vous dois la
vrit, j'oserai la dire tout entire; c'est une obligation qui m'est
impose par vous-mme.

Les Franais se sont donn une constitution; elle a fait des
mcontens et des rebelles: la majorit de la nation la veut maintenir;
elle a jur de la dfendre, au prix de son sang, et elle a vu avec
joie la guerre, qui lui offrait un grand moyen de l'assurer. Cependant
la minorit, soutenue par des esprances, a runi tous ses efforts
pour emporter l'avantage. De l cette lutte intestine contre les
lois, cette anarchie dont gmissent les bons citoyens, et dont les
malveillans ont bien soin de se prvaloir pour calomnier le nouveau
rgime; de l cette division partout rpandue et partout excite, car
nul part il n'existe d'indiffrence: on veut ou le triomphe ou le
changement de la constitution; on agit pour la soutenir ou pour
l'altrer. Je m'abstiendrai d'examiner ce qu'elle est par elle-mme
pour considrer seulement ce que les circonstances exigent; et, me
rendant tranger  la chose autant qu'il est possible, je chercherai
ce que l'on peut attendre et ce qu'il convient de favoriser.

Votre majest jouissait de grandes prrogatives, qu'elle croyait
appartenir  la royaut; leve dans l'ide de les conserver, elle
n'a pu se les voir enlever avec plaisir: le dsir de les faire rendre
tait aussi naturel que le regret de les voir anantir. Ces sentimens,
qui tiennent  la nature du coeur humain, ont d entrer dans le calcul
des ennemis de la rvolution; ils ont donc compt sur une faveur
secrte jusqu' ce que les circonstances permissent une protection
dclare. Ces dispositions ne pouvaient chapper  la nation
elle-mme, et elles ont d la tenir en dfiance.

Votre majest a donc t constamment dans l'alternative de cder 
ses premires habitudes,  ses affections particulires, ou de faire
des sacrifices dicts par la philosophie, exigs par la ncessit;
par consquent d'enhardir les rebelles en inquitant la nation, ou
d'apaiser celle-ci en vous unissant  elle. Tout a son temps, et celui
de l'incertitude est enfin arriv.

Votre majest peut-elle aujourd'hui s'allier ouvertement avec ceux
qui prtendent rformer la constitution, o doit-elle gnreusement
se dvouer sans rserve  la faire triompher? Telle est la vritable
question dont l'tat actuel des choses rend la solution invitable:
quant  celle, trs mtaphysique, de savoir si les Franais sont mrs
pour la libert, sa discussion ne fait rien ici, car il ne s'agit
point de juger ce que nous serons devenus dans un sicle, mais de voir
ce dont est capable la gnration prsente.

Au milieu des agitations dans lesquelles nous vivons depuis quatre
ans, qu'est-il arriv? Des privilges onreux pour le peuple ont t
abolis; les ides de justice et d'galit se sont universellement
rpandues; elles ont pntr partout; l'opinion des droits du peuple
a justifi le sentiment de ses droits; la reconnaissance de ceux-ci,
faite solennellement, est devenue une doctrine sacre; la haine de la
noblesse, inspire depuis long-temps par la fodalit, s'est exaspre
par l'opposition manifeste de la plupart des nobles  la constitution,
qui la dtruit.

Durant la premire anne de la rvolution, le peuple voyait dans
ces nobles des hommes odieux par les privilges oppresseurs dont ils
avaient joui, mais qu'il aurait cess de har aprs la destruction
de ces privilges, si la conduite de la noblesse depuis cette poque
n'avait fortifi toutes les raisons possibles de la redouter et de la
combattre comme une irrconciliable ennemie.

L'attachement pour la constitution s'est accru dans la mme
proportion; non-seulement le peuple lui devait des bienfaits
sensibles, mais il a jug qu'elle lui en prparait de plus grands,
puisque ceux qui taient habitus  lui faire supporter toutes les
charges cherchaient si puissamment  la dtruire ou  la modifier.

La dclaration des droits est devenue un vangile politique, et la
constitution franaise une religion pour laquelle le peuple est prt 
prir.

Aussi le zle a-t-il t dj quelquefois jusqu' suppler  la loi,
et lorsque celle-ci n'tait pas assez rprimante pour contenir les
perturbateurs, les citoyens se sont permis de les punir eux-mmes.

C'est ainsi que des proprits d'migrs ont t exposes aux ravages
qu'inspirait la vengeance; c'est pourquoi tant de dpartemens se sont
crus forcs de svir contre les prtres que l'opinion avait proscrits,
et dont elle aurait fait des victimes.

Dans ce choc des intrts, tous les sentimens ont pris l'accent de la
passion. La patrie n'est point un mot que l'imagination se soit complu
d'embellir; c'est un tre auquel on a fait des sacrifices,  qui l'on
s'attache chaque jour davantage par les sollicitudes qu'il cause,
qu'on a cr par de grands efforts, qui s'lve au milieu des
inquitudes, et qu'on aime par tout ce qu'il cote autant que par ce
qu'on en espre; toutes les atteintes qu'on lui porte sont des moyens
d'enflammer l'enthousiasme pour elle. A quel point cet enthousiasme
va-t-il monter,  l'instant o les forces ennemies runies au dehors
se concertent avec les intrigues intrieures pour porter les coups les
plus funestes! La fermentation est extrme dans toutes les parties
de l'empire; elle clatera d'une manire terrible,  moins qu'une
confiance raisonne dans les intentions de votre majest ne puisse
enfin la calmer: mais cette confiance ne s'tablira pas sur des
protestations; elle ne saurait plus avoir pour base que des faits.

Il est vident pour la nation franaise que sa constitution peut
marcher, que le gouvernement aura toute la force qui lui est
ncessaire du moment o votre majest, voulant absolument le triomphe
de cette constitution, soutiendra le corps lgislatif de toute la
puissance de l'excution, tera tout prtexte aux inquitudes du
peuple, et tout espoir aux mcontens.

Par exemple, deux dcrets importans ont t rendus; tous deux
intressent essentiellement la tranquillit publique et le salut de
l'tat: le retard de leur sanction inspire des dfiances; s'il est
prolong, il causera du mcontentement, et je dois le dire, dans
l'effervescence actuelle des esprits, les mcontentemens peuvent mener
 tout.

Il n'est plus temps de reculer; il n'y a mme plus de moyen de
temporiser: la rvolution est faite dans les esprits; elle s'achvera
au prix du sang, et sera cimente par lui, si la sagesse ne prvient
pas les malheurs qu'il est encore possible d'viter.

Je sais qu'on peut imaginer tout oprer et tout contenir par
des mesures extrmes; mais quand on aurait dploy la force pour
contraindre l'assemble, quand on aurait rpandu l'effroi dans Paris,
la division et la stupeur dans ses environs, toute la France se
lverait avec indignation, et, se dchirant elle-mme dans les
horreurs d'une guerre civile, dvelopperait cette sombre nergie, mre
des vertus et des crimes, toujours funeste  ceux qui l'ont provoque.

Le salut de l'tat et le bonheur de votre majest sont intimement
lis; aucune puissance n'est capable de les sparer: de cruelles
angoisses et des malheurs certains environneront votre trne, s'il
n'est appuy par vous-mme sur les bases de la constitution, et
affermi dans la paix que son maintien doit enfin nous procurer. Ainsi
la disposition des esprits, le cours des choses, les raisons de
la politique, l'intrt de votre majest, rendent indispensable
l'obligation de s'unir au corps lgislatif et de rpondre au voeu de
la nation; ils font une ncessit de ce que les principes prsentent
comme devoir. Mais la sensibilit naturelle  ce peuple affectueux est
prte  y trouver un motif de reconnaissance. On vous a cruellement
tromp, sire, quand on vous a inspire de l'loignement ou de la
mfiance pour ce peuple facile  toucher. C'est en vous inquitant
perptuellement qu'on vous a port  une conduite propre  l'alarmer
lui-mme: qu'il voie que vous tes rsolu  faire marcher cette
constitution,  laquelle il a attach sa fidlit, et bientt vous
deviendrez le sujet de ses actions de grces!

La conduite des prtres en beaucoup d'endroits, les prtextes que
fournissait le fanatisme aux mcontens, ont fait porter une loi sage
contre les perturbateurs: que votre majest lui donne sa sanction;
la tranquillit publique la rclame, et le salut des prtres la
sollicite. Si cette loi n'est mise en vigueur, les dpartemens seront
forcs de lui substituer, comme ils font de toutes parts, des mesures
violentes, et le peuple irrit y supplera par des excs.

Les tentatives de nos ennemis, les agitations qui se sont manifestes
dans la capitale, l'extrme inquitude qu'avait excite la conduite
de votre garde, et qu'entretiennent encore les tmoignages de
satisfaction qu'on lui a fait donner par votre majest, par une
proclamation vraiment impolitique dans les circonstances; la situation
de Paris, sa proximit des frontires, ont fait sentir le besoin d'un
camp dans son voisinage: cette mesure, dont la sagesse et l'urgence
ont frapp tous les bons esprits, n'attend encore que la sanction de
votre majest; pourquoi faut-il que des retards lui donnent l'air du
regret, lorsque la clrit lui mriterait la reconnaissance?

Dj les tentatives de l'tat-major de la garde nationale parisienne
contre cette mesure ont fait souponner qu'il agissait par une
inspiration suprieure; dj les dclamations de quelques dmagogistes
outrs rveillent les soupons de leurs rapports avec les intresss
au renversement de la constitution; dj l'opinion publique compromet
les intentions de votre majest: encore quelque dlai, et le peuple
contrist croira apercevoir dans son roi l'ami et le complice des
conspirateurs.

Juste ciel! auriez-vous frapp d'aveuglement les puissances de la
terre, et n'auront-elles jamais que des conseils qui les entraneront
 leur ruine.

Je sais que le langage austre de la vrit est rarement accueilli
prs du trne; je sais aussi que c'est parce qu'il ne s'y fait presque
jamais entendre, que les rvolutions deviennent ncessaires; je sais
surtout que je dois le tenir  votre majest, non-seulement comme
citoyen soumis aux lois, mais comme ministre honor de sa confiance,
ou revtu de fonctions qui la supposent; et je ne connais rien qui
puisse m'empcher de remplir un devoir dont j'ai la conscience. C'est
dans le mme esprit que je ritrerai mes reprsentations  votre
majest sur l'obligation et l'utilit d'excuter la loi qui prescrit
d'avoir un secrtaire au conseil. La seule existence de la loi
parle si puissamment, que l'excution semblerait devoir suivre sans
retardement; mais il importe d'employer tous les moyens de conserver
aux dlibrations la gravit, la sagesse, la maturit ncessaires; et
pour les ministres responsables, il faut un moyen de constater leurs
opinions: si celui-l et exist, je ne m'adresserais pas par crit en
ce moment  votre majest.

La vie n'est rien pour l'homme qui estime ses devoirs au-dessus de
tout; mais, aprs le bonheur de les avoir remplis, le seul bien auquel
il soit encore sensible est celui de penser qu'il l'a fait avec
fidlit, et cela mme est une obligation pour l'homme public.

Paris, 10 juin 1792, l'an IV de la libert.

Sign ROLAND.


Le roi couta cette lecture avec une patience extrme, et sortit en
disant qu'il ferait connatre ses intentions.

Dumouriez fut appel au chteau. Le roi et la reine taient runis.
Devons-nous, dirent-ils, supporter plus long-temps l'insolence de ces
trois ministres?--Non, rpondit Dumouriez.--Vous chargez-vous de
nous en dlivrer? reprit le roi.--Oui, sire, ajouta encore le hardi
ministre; mais il faut pour y russir que votre majest consente  une
condition. Je suis dpopularis, je vais l'tre davantage en renvoyant
trois collgues, chefs d'un parti puissant. Il n'y a qu'un moyen
de persuader au public qu'ils ne sont pas renvoys  cause de leur
patriotisme.--Lequel? demanda le roi.--C'est, rpondit Dumouriez, de
sanctionner les deux dcrets; et il rpta les raisons qu'il avait
dj donnes en plein conseil. La reine s'cria que la condition tait
trop dure; mais Dumouriez s'effora de lui faire entendre que les
vingt mille hommes n'taient pas  redouter; que le dcret ne
dsignait pas le lieu o l'on devait les faire camper; qu'on pourrait,
par exemple, les envoyer  Soissons: que l, on les occuperait  des
exercices militaires, et qu'on les acheminerait ensuite peu  peu aux
armes, lorsque le besoin s'en ferait sentir. Mais alors, dit le
roi, il faut que vous soyez ministre de la guerre.--Malgr la
responsabilit, j'y consens, rpondit Dumouriez; mais il faut que
votre majest sanctionne le dcret contre les prtres; je ne puis la
servir qu' ce prix. Ce dcret, loin de nuire aux ecclsiastiques,
les soustraira aux fureurs populaires; il fallait que votre majest
s'oppost au premier dcret de l'assemble constituante, qui ordonnait
le serment; maintenant elle ne peut plus reculer.--J'eus tort alors
s'cria Louis XVI; je ne dois pas avoir tort encore une fois. La
reine, qui ne partageait pas les scrupules religieux de son poux,
s'unit  Dumouriez, et, pour un instant, le roi parut donner son
adhsion.

Dumouriez lui indiqua les nouveaux ministres  nommer  la place de
Servan, Clavire et Roland. C'taient Mourgues pour l'intrieur,
Beaulieu pour les finances. La guerre tait confie  Dumouriez, qui,
pour le moment, runissait deux ministres, en attendant que celui des
affaires trangres ft occup. L'ordonnance fut aussitt rendue,
et, le 13 juin, Roland, Clavire et Servan reurent leur dmission
officielle. Roland, qui avait toute la force ncessaire pour excuter
ce que l'esprit hardi de sa femme pouvait concevoir, se rendit
aussitt  l'assemble, et fit lecture de la lettre qu'il avait crite
au roi, et pour laquelle il tait renvoy. Cette dmarche tait
certainement permise, une fois les hostilits dclares; mais, aprs
la promesse faite au roi de tenir la lettre secrte, il tait peu
gnreux de la lire publiquement.

L'assemble accueillit avec les plus grands applaudissemens la
lecture de Roland, ordonna que sa lettre ft imprime et envoye aux
quatre-vingt-trois dpartemens; elle dclara de plus que, les trois
ministres disgracis emportaient la confiance de la nation. C'est dans
ce moment mme que Dumouriez, sans s'intimider, osa paratre  la
tribune, avec son nouveau titre de ministre de la guerre. Il avait
prpar en toute hte un rapport circonstanci sur l'tat de l'arme,
sur les fautes de l'administration et de l'assemble. Il n'pargna pas
la svrit  ceux qu'il savait disposs  lui faire le plus mauvais
accueil. A peine parut-il, que les hues lui furent prodigues par les
jacobins; les feuillans observrent le plus profond silence. Il rendit
compte d'abord d'un lger avantage remport par Lafayette, et de la
mort de Gouvion qui, officier, dput et homme de bien, dsespr
des malheurs de la patrie, avait volontairement cherch la mort.
L'assemble donna des regrets  la perte de ce gnreux citoyen; elle
couta froidement ceux de Dumouriez, et surtout le dsir qu'il exprima
d'chapper aux mmes calamits par le mme sort. Mais quand il annona
son rapport comme ministre de la guerre, le refus d'couter fut
manifest de toutes parts. Il rclama froidement la parole, et finit
par obtenir le silence. Ses remontrances irritrent quelques dputs:
L'entendez-vous? s'cria Guadet, il nous donne des leons!--Et
pourquoi pas? rpliqua tranquillement l'intrpide Dumouriez. Le calme
se rtablit; il acheva sa lecture, et fut tour  tour hu et applaudi.
A peine eut-il fini, qu'il replia son mmoire pour l'emporter. Il
fuit! s'cria-t-on.--Non, reprit-il, et il remit hardiment son
mmoire sur le bureau, le signa avec assurance, et traversa
l'assemble avec un calme imperturbable. Comme on se pressait sur
son passage, des dputs lui dirent: Vous allez tre envoy 
Orlans.--Tant mieux, rpondit-il; j'y prendrai des bains et du
petit-lait, dont j'ai besoin, et je me reposerai.

Sa fermet rassura le roi, qui lui en tmoigna sa satisfaction; mais
le malheureux prince tait dj branl et tourment de scrupule.
Assig par de faux amis, il tait dj revenu sur ses dterminations,
et ne voulait plus sanctionner les deux dcrets.

Les quatre ministres runis en conseil supplirent le roi de donner
sa double sanction, comme il semblait l'avoir promis. Le roi rpondit
schement qu'il ne pouvait consentir qu'au dcret des vingt mille
hommes; que quant  celui des prtres, il tait dcid  s'y opposer;
que son parti tait pris, et que les menaces ne pourraient l'effrayer.
Il lut la lettre par laquelle il annonait sa dtermination au
prsident de l'assemble. L'un de vous, dit-il  ses ministres, la
contre-signera. Et il pronona ces paroles d'un ton qu'on ne lui
avait jamais connu.

Dumouriez alors lui crivit pour lui demander sa dmission. Cet
homme, s'cria le roi, m'a fait renvoyer trois ministres parce qu'ils
voulaient m'obliger  adopter les dcrets et il veut maintenant que
je les sanctionne! Ce reproche tait injuste, car ce n'tait qu'
la condition de la double sanction que Dumouriez avait consenti
 survivre  ses collgues. Louis XVI le vit, lui demanda s'il
persistait. Dumouriez fut inbranlable. En ce cas, lui dit le roi,
j'accepte votre dmission. Tous les ministres l'avaient donne aussi.
Cependant le roi retint Lacoste et Duranthon, et les contraignit de
rester. MM. Lajard, Chambonas et Terrier de Mont-Ciel, pris parmi les
feuillans, occuprent les ministres vacans.

Le roi, dit Mme Campan, tomba  cette poque dans un dcouragement
qui allait jusqu' l'abattement physique. Il fut dix jours de suite
sans articuler un mot, mme au sein de sa famille, si ce n'est qu'
une partie de trictrac qu'il faisait avec madame lisabeth aprs son
dner, il tait oblig de prononcer les mots indispensables  ce jeu.
La reine le tira de cette position, si funeste dans un tat de crise
o chaque minute amenait la ncessit d'agir, en se jetant  ses
pieds, en employant tantt des images faites pour l'effrayer, tantt
les expressions de sa tendresse pour lui. Elle rclamait aussi celle
qu'il devait  sa famille, et alla jusqu' lui dire que, s'il fallait
prir, ce devait tre avec honneur, et sans attendre qu'on vnt les
touffer l'un et l'autre sur le parquet de leur appartement[5].

Il est facile de prsumer quelles durent tre les dispositions
d'esprit de Louis XVI en revenant  lui-mme et au soin des affaires.
Aprs avoir abandonn une fois le parti des feuillans pour se jeter
vers celui des girondins, il ne pouvait revenir aux premiers avec
beaucoup de got et d'espoir. Il avait fait la double exprience de
son incompatibilit avec les uns et les autres, et, ce qui tait plus
fcheux, il la leur avait fait faire  tous. Ds lors il dut plus que
jamais songer  l'tranger, et y mettre toutes ses esprances. Cette
pense devint vidente pour tout le monde, et alarma ceux qui voyaient
dans l'envahissement de la France la chute de la libert, le supplice
de ses dfenseurs, et peut-tre le partage ou le dmembrement du
royaume. Louis XVI n'y voyait pas cela, car on se dissimule toujours
l'inconvnient de ce qu'on dsire. pouvant du tumulte produit par
la droute de Mons et de Tournay, il avait envoy Mallet-du-Pan en
Allemagne avec des instructions crites de sa main. Il y recommandait
aux souverains de s'avancer avec prcaution, d'observer les
plus grands mnagemens envers les habitans des provinces qu'ils
traverseraient, et de se faire prcder par un manifeste dans lequel
ils attesteraient leurs intentions pacifiques et conciliatrices[6].
Quelque modr que ft ce projet, cependant ce n'en tait pas moins
l'invitation de s'avancer dans le pays; et d'ailleurs, si tel tait le
voeu du roi, celui des princes trangers et rivaux de la France, celui
des migrs courroucs tait-il le mme? Louis XVI tait-il assur de
n'tre pas entran au-del de ses intentions? Les ministres de Prusse
et d'Autriche tmoignrent eux-mmes  Mallet-du-Pan les mfiances que
leur inspirait l'emportement de l'migration, et il parat qu'il eut
quelque peine  les rassurer  cet gard[7]. La reine s'en dfiait
tout autant; elle redoutait surtout Calonne comme le plus dangereux
de ses ennemis[8]; mais il n'en conjurait pas moins sa famille d'agir
avec la plus grande clrit pour sa dlivrance. Ds cet instant, le
parti populaire dut regarder la cour comme un ennemi d'autant plus 
craindre qu'il disposait de toutes les forces de l'tat; et le combat
qui s'engageait devint un combat  mort. Le roi, en composant son
nouveau ministre, ne choisit aucun homme prononc. Dans l'attente de
sa prochaine dlivrance, il ne songeait qu' passer quelques
jours encore, et il lui suffisait pour cela du ministre le plus
insignifiant.

Les feuillans cherchrent  profiter de l'occasion pour se rattacher
 la cour, moins, il faut le dire, par ambition personnelle de
parti, que par intrt pour le roi. Ils ne comptaient nullement sur
l'invasion; ils y voyaient pour la plupart un attentat, et de plus un
pril aussi grand pour la cour que pour la nation. Ils prvoyaient
avec raison que le roi aurait succomb avant que les secours pussent
arriver; et, aprs l'invasion, ils redoutaient des vengeances atroces,
peut-tre le dmembrement du territoire, et certainement l'abolition
de toute libert.

Lally-Tolendal, qu'on a vu quitter la France ds que les deux chambres
furent devenues impossibles; Malouet, qui les avait encore essayes
lors de la rvision; Duport, Lameth, Lafayette et autres, qui
voulaient conserver ce qui tait, se runirent pour tenter un dernier
effort. Ce parti, comme tous les partis, n'tait pas trs d'accord
avec lui-mme; mais il se runissait dans une seule vue, celle de
sauver le roi de ses fautes, et de sauver la constitution avec lui.
Tout parti oblig d'agir dans l'ombre est rduit  des dmarches qu'on
appelle intrigues quand elles ne sont pas heureuses. En ce sens
les feuillans intrigurent. Ds qu'ils virent le renvoi de Servan,
Clavire et Roland, opr par Dumouriez, ils se rapprochrent de
celui-ci, et lui proposrent leur alliance,  condition qu'il
signerait le _veto_ contre le dcret sur les prtres. Dumouriez,
peut-tre par humeur, peut-tre par dfaut de confiance dans leurs
moyens, et sans doute aussi par l'engagement qu'il avait pris de faire
sanctionner le dcret, refusa cette alliance, et se rendit  l'arme,
avec le dsir, crivait-il  l'assemble, qu'un coup de canon runt
toutes les opinions sur son compte.

Il restait aux feuillans Lafayette, qui, sans prendre part  leurs
secrtes menes, avait partag leurs mauvaises dispositions contre
Dumouriez, et voulait surtout sauver le roi, sans altrer la
constitution. Leurs moyens taient faibles. D'abord la cour, qu'ils
cherchaient  sauver, ne voulait pas l'tre par eux. La reine, qui se
confiait volontiers  Barnave, avait toujours employ les plus grandes
prcautions pour le voir, et ne l'avait jamais reu qu'en secret.
Les migrs et la cour ne lui eussent jamais pardonn de voir les
constitutionnels. On lui recommandait en effet de ne point traiter
avec eux, et de leur prfrer plutt les jacobins, parce que,
disait-on, il faudrait transiger avec les premiers, et qu'on ne serait
tenu  rien envers les seconds[9]. Qu'on ajoute  ces conseils,
souvent rpts, la haine personnelle de la reine pour Lafayette, et
on comprendra combien la cour tait peu dispose  se laisser servir
par les constitutionnels ou les feuillans. Outre ces rpugnances de la
cour  leur gard, il faut considrer encore la faiblesse des moyens
qu'ils pouvaient employer contre le parti populaire. Lafayette, il est
vrai, tait ador de ses soldats, et devait compter sur son arme;
mais il avait l'ennemi en tte, et il ne pouvait dcouvrir la
frontire pour se porter vers l'intrieur. Le vieux Luckner, sur
lequel il s'appuyait, tait faible, mobile, et facile  intimider,
quoique fort brave sur les champs de bataille. Mais, en comptant mme
sur leurs moyens militaires, les constitutionnels n'avaient aucuns
moyens civils. La majorit de l'assemble tait  la Gironde. La garde
nationale leur tait dvoue en partie, mais elle tait dsunie et
presque dsorganise. Les constitutionnels taient donc rduits, pour
user de leurs forces militaires,  marcher de la frontire sur Paris,
c'est--dire  tenter une insurrection contre l'assemble; et
les insurrections, excellentes pour un parti violent qui prend
l'offensive, sont funestes et inconvenantes pour un parti modr qui
rsiste en s'appuyant sur les lois.

Cependant on entoura Lafayette et on concerta avec lui le projet d'une
lettre  l'assemble. Cette lettre, crite en son nom, devait exprimer
ses sentimens envers le roi et la constitution, et sa dsapprobation
contre tout ce qui tendait  attaquer l'un ou l'autre. Ses amis
taient partags; les uns excitaient, les autres retenaient son zle.
Mais, ne songeant qu' ce qui pouvait servir le roi auquel il avait
jur fidlit, il crivit la lettre, et brava tous les dangers qui
allaient menacer sa tte. Le roi et la reine, quoique rsolus  ne pas
se servir de lui, le laissrent crire, parce qu'ils ne voyaient
dans cette dmarche qu'un change de reproches entre les amis de la
libert. La lettre arriva  l'assemble le 18 juin. Lafayette, aprs
avoir, en dbutant, blm la conduite du dernier ministre, qu'il
voulait, disait-il, dnoncer au moment o il avait appris son renvoi,
continuait en ces termes:

Ce n'est pas assez que cette branche du gouvernement soit dlivre
d'une funeste influence; la chose publique est en pril; le sort de la
France repose principalement sur ses reprsentans; la nation attend
d'eux son salut; mais, en se donnant une constitution, elle leur a
prescrit l'unique route par laquelle ils doivent la sauver.

Protestant ensuite de son inviolable attachement pour la loi jure, il
exposait l'tat de la France, qu'il voyait place entre deux espces
d'ennemis, ceux du dehors et ceux du dedans.

Il faut dtruire les uns et les autres; mais vous n'en aurez la
puissance qu'autant que vous serez constitutionnels et justes...
Regardez autour de vous... pouvez-vous vous dissimuler qu'une faction,
et, pour viter toute dnomination vague, que la faction jacobine
a caus tous les dsordres? C'est elle que j'en accuse hautement!
Organise comme un empire  part, dans sa mtropole et dans ses
affiliations, aveuglment dirige par quelques chefs ambitieux, cette
secte forme une corporation distincte au milieu du peuple franais,
dont elle usurpe les pouvoirs en subjuguant ses reprsentans et ses
mandataires.

C'est l que, dans les sances publiques, l'amour des lois se nomme
aristocratie, et leur infraction patriotisme; l, les assassins de
Desilles recoivent des triomphes; les crimes de Jourdain trouvent des
pangyristes; l, le rcit de l'assassinat qui a souill la ville de
Metz vient encore d'exciter d'infernales acclamations!

Croira-t-on chapper  ces reproches en se targuant d'un manifeste
autrichien, o ces sectaires sont nomms? Sont-ils devenus sacrs
parce que Lopold a prononc leur nom? et parce que nous devons
combattre les trangers qui s'immiscent dans nos querelles,
sommes-nous dispenss de dlivrer notre patrie d'une tyrannie
domestique?

Rappelant ensuite ses anciens services pour la libert, numrant les
garanties qu'il avait donnes  la patrie, le gnral rpondait de lui
et de son arme, et dclarait que la nation franaise, si elle n'tait
pas la plus vile de l'univers, pouvait et devait rsister  la
conjuration des rois qui s'taient coaliss contre elle. Mais,
ajouta-t-il, pour que nous, soldats de la libert, combattions avec
efficacit et mourions avec fruit pour elle, il faut que le nombre des
dfenseurs de la patrie soit promptement proportionn  celui de ses
adversaires, que les approvisionnemens de tout genre se multiplient
et facilitent nos mouvemens; que le bien-tre des troupes, leurs
fournitures, leurs paiemens, les soins relatifs  leur sant, ne
soient plus soumis  de fatales lenteurs, etc. Suivaient d'autres
conseils dont voici le principal et le dernier: Que le rgne des
clubs, ananti par vous, fasse place au rgne de la loi, leurs
usurpations  l'exercice ferme et indpendant des autorits
constitues, leurs maximes dsorganisatrices aux vrais principes de
la libert, leur fureur dlirante au courage calme et constant d'une
nation qui connat ses droits et les dfend, enfin leurs combinaisons
sectaires aux vritables intrts de la patrie, qui, dans ce moment de
danger, doit runir tous ceux pour qui son asservissement et sa
ruine ne sont pas les objets d'une atroce jouissance et d'une infme
spculation!

C'tait dire aux passions irrites: arrtez-vous; aux partis
eux-mmes: immolez-vous de plein gr;  un torrent enfin: ne coulez
pas! Mais, quoique le conseil ft inutile, ce n'en tait pas moins un
devoir de le donner. La lettre fut fort applaudie par le ct droit.
Le ct gauche se tut. A peine la lecture en tait-elle acheve, qu'il
tait dj question de l'impression et de l'envoi aux dpartemens.

Vergniaud demanda la parole et l'obtint. Selon lui, il importait  la
libert, que M. de Lafayette avait jusque-l si bien dfendue, qu'on
ft une distinction entre les ptitions des simples citoyens qui
donnaient un avis ou rclamaient un acte de justice, et les leons
d'un gnral arm. Celui-ci ne devait s'exprimer que par l'organe
du ministre, sans quoi la libert tait perdue. Il fallait en
consquence passer  l'ordre du jour. Thevenot rpondit que
l'assemble devait recevoir de la bouche de M. de Lafayette les
vrits qu'elle n'avait pas os se dire  elle-mme. Cette dernire
observation excita un grand tumulte. Quelques membres nirent
l'authenticit de la lettre. Quand elle ne serait pas signe, s'cria
M. Coub, il n'y a que M. de Lafayette qui ait pu l'crire. Guadet
demanda la parole pour un fait, et soutint que la lettre ne pouvait
pas tre de M. de Lafayette, parce qu'il parlait de la dmission de
Dumouriez, qui n'avait eu lieu que le 16, et qu'elle tait date du
16 mme. Il serait donc impossible, ajoute-t-il, que le signataire
parlt d'un fait qui ne devait pas lui tre connu. Ou la signature
n'est pas de lui, ou elle tait ici en blanc,  la disposition d'une
faction qui devait en disposer  son gr. Il se fit une grande rumeur
 ces mots. Guadet, continuant, ajouta que M. de Lafayette tait
incapable, d'aprs ses sentimens connus, d'avoir crit une lettre
pareille. Il doit savoir, dit-il, que lorsque Cromwell... Le dput
Dumas, ne pouvant plus se contenir  ce dernier mot, demande la
parole; une longue agitation clate dans l'assemble. Nanmoins Guadet
se ressaisit de la tribune, et reprend: Je disais... On l'interrompt
de nouveau. Vous en tiez, lui dit-on,  Cromwell...--J'y reviendrai,
rplique-t-il... Je disais que M. de Lafayette doit savoir que,
lorsque Cromwell tenait un langage pareil, la libert tait perdue en
Angleterre. Il faut ou s'assurer qu'un lche s'est couvert du nom
de M. de Lafayette, ou bien prouver par un grand exemple au peuple
franais, que vous n'avez pas fait un vain serment en jurant de
maintenir la constitution.

Une foule de membres attestent qu'ils reconnaissent la signature de M.
de Lafayette, et, malgr cela, sa lettre est renvoye au comit des
douze, pour en constater l'authenticit. Elle est ainsi prive de
l'impression et de l'envoi aux dpartemens.

Cette gnreuse dmarche fut donc tout--fait inutile, et devait
l'tre dans l'tat des esprits. Ds cet instant le gnral fut presque
aussi dpopularis que la cour; et si les chefs de la Gironde, plus
clairs que le peuple, ne croyaient pas Lafayette capable de trahir
son pays, parce qu'il avait attaqu les jacobins, la masse le croyait
cependant,  force de l'entendre rpter dans les clubs, les journaux
et les lieux publics.

Ainsi, aux alarmes que la cour avait inspires au parti populaire, se
joignirent celles que Lafayette provoqua par ses propres dmarches.
Alors ce parti dsespra tout--fait, et rsolut de frapper la cour,
avant qu'elle pt mettre  excution les complots dont on l'accusait.

On a dj vu comment le parti populaire tait compos. En se
prononant davantage, il se caractrisait mieux, et de nouveaux
personnages s'y faisaient remarquer. Robespierre s'est dj fait
connatre aux Jacobins, et Danton aux Cordeliers. Les clubs, la
municipalit et les sections renfermaient beaucoup d'hommes qui, par
l'ardeur de leur caractre et de leurs opinions, taient prts  tout
entreprendre. De ce nombre taient Sergent et Panis, qui plus tard
attachrent leur nom  un vnement formidable. Dans les faubourgs
on remarquait plusieurs chefs de bataillon qui s'taient rendus
redoutables; le principal d'entre eux tait un brasseur de bire
nomm Santerre. Par sa stature, sa voix, et une certaine facilit
de langage, il plaisait au peuple, et avait acquis une espce de
domination dans le faubourg Saint-Antoine, dont il commandait le
bataillon. Santerre s'tait dj distingu  l'attaque de Vincennes,
repousse par Lafayette en fvrier 1791; et, comme tous les hommes
trop faciles, il pouvait devenir trs dangereux selon les inspirations
du moment. Il assistait  tous les conciliabules qui se tenaient dans
les faubourgs loigns. L, se runissaient avec lui le journaliste
Carra, poursuivi pour avoir attaqu Bertrand de Molleville et
Montmorin; un nomm Alexandre, commandant du faubourg Saint-Marceau;
un individu trs connu sous le nom de Fournier l'Amricain; le boucher
Legendre, qui fut depuis dput  la Convention; un compagnon orfvre
appel Rossignol; et plusieurs autres qui, par leurs relations avec la
populace, remuaient tous les faubourgs. Par les plus relevs d'entre
eux, ils communiquaient avec les chefs du parti populaire, et
pouvaient ainsi soumettre leurs mouvemens  une direction suprieure.

On ne peut pas dsigner d'une manire prcise ceux des dputs qui
contribuaient  cette direction. Les plus distingus d'entre eux
taient trangers  Paris, et n'y avaient d'autre influence que celle
de leur loquence. Guadet, Isnard, Vergniaud, tous provinciaux,
communiquaient plus avec leurs dpartemens qu'avec Paris mme.
D'ailleurs, trs ardens  la tribune, ils agissaient peu hors de
l'assemble, et n'taient point capables de remuer la multitude.
Condorcet, Brissot, dputs de Paris, n'avaient pas plus d'activit
que les prcdens, et par leur conformit d'opinion avec les dputs
de l'Ouest et du Midi, ils taient devenus Girondins. Roland, depuis
le renvoi du ministre patriote, tait rentr dans la vie prive; il
habitait une demeure modeste et obscure dans la rue Saint-Jacques.
Persuad que, la cour avait le projet de livrer la France et la
libert aux trangers, il dplorait les malheurs de son pays avec
quelques-uns de ses amis, dputs  l'assemble. Cependant il ne
parat pas que l'on travaillt dans sa socit  attaquer la cour. Il
favorisait seulement l'impression d'un journal-affiche, intitul _la
Sentinelle_, que Louvet, dj connu aux Jacobins par sa controverse
avec Robespierre, rdigeait dans un sens tout patriotique. Roland,
pendant son ministre, avait allou des fonds pour clairer l'opinion
publique par des crits, et c'est avec un reste de ces fonds qu'on
imprimait _la Sentinelle_.

Vers cette poque, il y avait  Paris un jeune Marseillais plein
d'ardeur, de courage et d'illusions rpublicaines, et qu'on nommait
l'Antinos, tant il tait beau; il avait t dput par sa commune 
l'assemble lgislative, pour rclamer contre le directoire de son
dpartement; car ces divisions entre les autorits infrieures
et suprieures, entre les municipalits et les directoires de
dpartement, taient gnrales dans toute la France. Ce jeune
Marseillais se nommait Barbaroux. Ayant de l'intelligence, beaucoup
d'activit, il pouvait devenir utile  la cause populaire. Il vit
Roland, et dplora avec lui les catastrophes dont les patriotes
taient menacs. Ils convinrent que le pril devenant tous les jours
plus grand dans le nord de la France, il faudrait, si on tait rduit
 la dernire extrmit, se retirer dans le Midi, et y fonder une
rpublique, qu'on pourrait tendre un jour, comme Charles VII avait
autrefois tendu son royaume de Bourges. Ils examinaient la carte
avec l'ex-ministre Servan, et se disaient que, battue sur le Rhin et
au-del, la libert devait se retirer derrire les Vosges et la Loire;
que, repousse dans ces retranchemens, il lui restait encore  l'est,
le Doubs, l'Ain, le Rhne;  l'ouest la Vienne, la Dordogne; au
centre, les rochers et les rivires du Limousin. Plus loin encore,
ajoute Barbaroux lui-mme, nous avions l'Auvergne, ses buttes
escarpes, ses ravins, ses vieilles forts, et les montagnes du Velay,
jadis embrases par le feu, maintenant couvertes de sapins; lieux
sauvages o les hommes labourent la neige, mais o ils vivent
indpendans. Les Cvennes nous offraient encore un asile trop clbre
pour n'tre pas redoutable  la tyrannie; et  l'extrmit du Midi,
nous trouvions pour barrires l'Isre, la Durance, le Rhne depuis
Lyon jusqu' la mer, les Alpes et les remparts de Toulon. Enfin, si,
tous ces points avaient t forcs, il nous restait la Corse, la Corse
o les Gnois et les Franais n'ont pu naturaliser la tyrannie; qui
n'attend que des bras pour tre fertile, et des philosophes pour
l'clairer[10].

Il tait naturel que les habitans du Midi songeassent  se rfugier
dans leurs provinces, si le Nord tait envahi. Ils ne ngligeaient
cependant pas le Nord, car ils convinrent d'crire dans leurs
dpartemens, pour qu'on formt spontanment le camp de vingt mille
hommes, bien que le dcret relatif  ce camp n'et pas t sanctionn.
Ils comptaient beaucoup sur Marseille, ville riche, considrablement
peuple, et singulirement dmocratique. Elle avait envoy Mirabeau
aux tats-gnraux, et depuis elle, avait rpandu dans tout le Midi
l'esprit dont elle tait anime. Le maire de cette ville tait ami
de Barbaroux et partageait ses opinions. Barbaroux lui crivit de
s'approvisionner de grains, d'envoyer des hommes srs dans les
dpartemens voisins, ainsi qu'aux armes des Alpes, de l'Italie et
des Pyrnes, afin d'y prparer l'opinion publique; de faire sonder
Montesquiou, gnral de l'arme des, Alpes, et d'utiliser son ambition
au profit de la libert; enfin de se concerter avec Paoli et les
Corses, de manire  se prparer un dernier secours et un dernier
asile. On recommanda en outre  ce mme maire de retenir le produit
des impts pour en priver le pouvoir excutif, et au besoin pour en
user contre lui. Ce que Barbaroux faisait pour Marseille, d'autres le
faisaient pour leur dpartement, et songeaient  s'assurer un refuge.
Ainsi la mfiance, change en dsespoir, prparait l'insurrection
gnrale, et dans ces prparatifs de l'insurrection, une diffrence
s'tablissait dj entre Paris et les dpartemens.

Le maire Ption, li avec tous les Girondins, et plus tard rang et
proscrit avec eux, se trouvait,  cause de ses fonctions, plus en
rapport avec les agitateurs de Paris. Il avait beaucoup de calme, une
apparence de froideur que ses ennemis prirent pour de la stupidit, et
une probit qui fut exalte par ses partisans et que ses dtracteurs
n'ont jamais attaque. Le peuple, qui donne des surnoms  tous ceux
dont il s'occupe, l'appelait _la Vertu Ption_. Nous avons dj parl
de lui  l'occasion du voyage de Varennes, et de la prfrence que la
cour lui donna sur Lafayette pour la mairie de Paris. La cour dsira
de le corrompre, et des escrocs promirent d'y russir. Ils demandrent
une somme et la gardrent pour eux, sans avoir mme fait auprs de
Ption des ouvertures, que son caractre connu rendait impossibles. La
joie qu'prouva la cour de se donner un soutien, et de corrompre un
magistrat populaire, fut de courte dure; elle reconnut bientt qu'on
l'avait trompe, et que les vertus de ses adversaires n'taient pas
aussi vnales qu'elle l'avait imagin.

Ption avait t des premiers  penser que les penchans d'un roi, n
absolu, ne se modifient jamais. Il tait rpublicain avant mme que
personne songet  la rpublique; et dans la constituante, il fut par
conviction ce que Robespierre tait par l'cret de son humeur.
Sous la lgislative, il se convainquit davantage encore de
l'incorrigibilit de la cour; il se persuada qu'elle appelait
l'tranger, et ayant t d'abord rpublicain par systme, il le devint
alors par raison de sret. Ds cet instant, il songea, dit-il, 
favoriser une nouvelle rvolution. Il arrtait les mouvemens mal
dirigs, favorisait au contraire ceux qui l'taient bien, et
tchait surtout de les concilier avec la loi, dont il tait rigide
observateur, et qu'il ne voulait violer qu' l'extrmit.

Sans bien connatre la participation de Ption aux mouvemens qui se
prparaient, sans savoir s'il consulta ses amis de la Gironde pour les
favoriser, on peut dire, d'aprs sa conduite, qu'il ne fit rien pour y
mettre obstacle. On prtend que vers la fin de juin, il se rendit chez
Santerre avec Robespierre, Manuel, procureur syndic de la commune,
Sillery, ex-constituant, et Chabot, ex-capucin et dput; que celui-ci
harangua la section des Quinze-Vingts, et lui dit que l'assemble
l'attendait. Quoi qu'il en soit de ces faits, il est certain qu'il fut
tenu des conciliabules; et il n'est pas croyable, d'aprs leur opinion
connue et leur conduite ultrieure, que les personnages qu'on vient de
nommer se fissent un scrupule d'y assister[11]. Ds cet instant, on
parla dans les faubourgs d'une fte pour le 20 juin, anniversaire du
serment du Jeu de Paume. Il s'agissait, disait-on, de planter un
arbre de la libert sur la terrasse des Feuillans, et d'adresser une
ptition  l'assemble, ainsi qu'au roi. Cette ptition devait tre
prsente en armes. On voit assez par l que l'intention vritable de
ce projet tait d'effrayer le chteau par la vue de quarante mille
piques.

Le 16 juin, une demande formelle fut adresse au conseil gnral de la
commune, pour autoriser les citoyens du faubourg Saint-Antoine  se
runir le 20 en armes, et  faire une ptition  l'assemble et au
roi. Le conseil gnral de la commune passa  l'ordre du jour, et
ordonna que son arrt serait communiqu au directoire et au corps
municipal. Les ptitionnaires ne se tinrent pas pour condamns, et
dirent hautement qu'ils ne s'en runiraient pas moins. Le maire Ption
ne fit que le 18 les communications ordonnes le 16; de plus, il ne
les fit qu'au dpartement et point au corps municipal.

Le 19, le directoire du dpartement, qu'on a vu se signaler dans
toutes les occasions contre les agitateurs, prit un arrt qui
dfendait les attroupemens arms, et qui enjoignait au commandant
gnral et au maire d'employer les mesures ncessaires pour les
dissiper. Cet arrt fut signifi  l'assemble par le ministre de
l'intrieur, et on y agita aussitt la question de savoir si lecture
en serait faite.

Vergniaud s'opposait  ce qu'on l'entendt; cependant il ne russit
point; la lecture fut faite, et immdiatement suivie de l'ordre du
jour.

Deux vnemens assez importans venaient de se passer  l'assemble. Le
roi avait signifi son opposition aux deux dcrets, dont l'un tait
relatif aux prtres inserments, et l'autre  l'tablissement d'un
camp de vingt mille hommes. Cette communication avait t coute avec
un profond silence. En mme temps des Marseillais s'taient prsents
 la barre pour y lire une ptition. On vient de voir quelles
relations Barbaroux entretenait avec eux. Excits par ses conseils,
ils avaient crit  Ption pour lui offrir toutes leurs forces,
et joint  cette offre une ptition destine  l'assemble. Ils y
disaient entre autres choses:

La libert franaise est en danger, mais le patriotisme du Midi
sauvera la France... Le jour de la colre du peuple est arriv...
Lgislateurs! la force du peuple est entre vos mains; faites-en usage;
le patriotisme franais vous demande  marcher avec des forces plus
imposantes vers la capitale et les frontires... Vous ne refuserez pas
l'autorisation de la loi  ceux qui veulent prir pour la dfendre.

Cette lecture avait excit de longs dbats dans l'assemble. Les
membres du ct droit soutenaient qu'envoyer cette ptition aux
dpartemens, c'tait les inviter  l'insurrection. Nanmoins, l'envoi
fut dcrt, malgr ces rflexions fort justes sans doute, mais
inutiles depuis qu'on s'tait persuad qu'une rvolution nouvelle
pouvait seule sauver la France et la libert.

Tels furent les vnemens pendant la journe du 19. Les mouvemens
continuaient cependant dans les faubourgs, et Santerre,  ce qu'on
prtend, disait  ses affids un peu intimids par l'arrt du
directoire: _Que craignez~vous? La garde nationale n'aura pas ordre de
tirer, et M. Ption sera l_.

A minuit, le maire, soit qu'il crt le mouvement irrsistible, soit
qu'il crt devoir le favoriser, comme il fit plus tard au 10 aot,
crivit au directoire, et lui demanda de lgitimer l'attroupement, en
permettant  la garde nationale de recevoir les citoyens des faubourgs
dans ses rangs. Ce moyen remplissait parfaitement les vues de ceux
qui, sans dsirer aucun dsordre, voulaient cependant imposer au roi;
et tout prouve que c'taient en effet les vues et de Ption et des
chefs populaires. Le directoire rpondit  cinq heures du matin,
20 juin, qu'il persistait dans ses arrts prcdens. Ption alors
ordonna au commandant gnral de service de tenir les postes au
complet, et de doubler la garde des Tuileries; mais il ne fit rien
de plus; et ne voulant ni renouveler la scne du Champ-de-Mars, ni
dissiper l'attroupement, il attendit jusqu' neuf heures du matin la
runion du corps municipal. Dans cette runion, il laissa prendre une
dcision contraire  celle du directoire, et il fut enjoint  la garde
nationale d^ouvrir ses rangs aux ptitionnaires arms. Ption, en ne
s'opposant pas  un arrt qui violait la hirarchie administrative,
se mit par l dans une espce de contravention, qui lui fut plus
tard reproche. Mais, quel que ft le caractre de cet arrt, ses
dispositions devinrent inutiles, car la garde nationale n'eut pas le
temps de se former, et l'attroupement devint bientt si considrable
qu'il ne fut plus possible d'en changer ni la forme ni la direction.

Il tait onze heures du matin. L'assemble venait de se runir dans
l'attente d'un grand vnement. Les membres du dpartement se rendent
dans son sein pour lui faire connatre l'inutilit de leurs efforts.
Le procureur-syndic Roederer obtient la parole; il expose qu'un
rassemblement extraordinaire de citoyens s'est form malgr la loi, et
malgr diverses injonctions des autorits; que ce rassemblement parat
avoir pour objet de clbrer l'anniversaire du 20 juin, et de porter
un nouveau tribut d'hommages  l'assemble; mais que si tel est le
but du plus grand nombre, il est  craindre que des malintentionns
veuillent profiter de cette multitude pour appuyer une adresse au roi,
qui ne doit en recevoir que sous la forme paisible de simple ptition.
Rappelant ensuite les arrts du directoire et du conseil-gnral
de la commune, les lois dcrtes contre les attroupemens arms, et
celles qui fixent  vingt le nombre des citoyens pouvant prsenter
une ptition, il exhorte l'assemble  les faire excuter; car,
ajoute-t-il, aujourd'hui des ptitionnaires arms se portent ici par
un mouvement civique; mais demain il peut se runir une foule de
malveillans, et alors je vous le demande, messieurs, qu'aurions-nous 
leur dire?...

Au milieu des applaudissemens de la droite et des murmures de
la gauche, qui, en improuvant les alarmes et la prvoyance du
dpartement, approuvait videmment l'insurrection, Vergniaud monte
 la tribune, et fait observer que l'abus dont le procureur syndic
s'effraie pour l'avenir, est dj tabli; que plusieurs fois on a
reu des ptitionnaires arms; qu'on leur a permis de dfiler dans
la salle; qu'on a eu tort peut-tre, mais que les ptitionnaires
d'aujourd'hui auraient raison de se plaindre si on les traitait
diffremment des autres; que si, comme on le disait, ils voulaient
prsenter une adresse au roi, sans doute ils lui enverraient des
ptitionnaires sans armes; et qu'au reste, si on redoutait quelque
danger pour le roi, on n'avait qu' l'entourer et lui envoyer une
dputation de soixante membres.

Dumolard admet tout ce qu'a soutenu Vergniaud, avoue l'abus tabli,
mais soutient qu'il faut le faire cesser, dans cette occasion surtout,
si l'on ne veut pas que rassemble et le roi paraissent, aux yeux de
l'Europe, les esclaves d'une faction dvastatrice. Il demande, comme
Vergniaud, l'envoi d'une dputation, mais il exige de plus que la
municipalit et le dpartement rpondent des mesures prises pour le
maintien des lois. Le tumulte s'accrot de plus en plus. On annonce
une lettre de Santerre; elle est lue au milieu des applaudissement
des tribunes, Les habitans du faubourg Saint-Antoine, portait cette
lettre, clbrent le 20 juin; on les a calomnis, et ils demandent
 tre admis  la barre de l'assemble, pour confondre leurs
dtracteurs, et prouver qu'ils sont toujours les hommes du 14
juillet.

Vergniaud rpond ensuite  Dumolard que, si la loi a t viole,
l'exemple n'est pas nouveau; que vouloir s'y opposer cette fois, ce
serait renouveler la scne sanglante du Champ-de-Mars; et qu'aprs
tout les sentimens des ptitionnaires n'ont rien de rprhensible.
Justement inquiets de l'avenir, ajoute Vergniaud, ils veulent prouver
que, malgr toutes les intrigues ourdies contre la libert, ils sont
toujours prts  la dfendre. Ici, comme on le voit, la pense
vritable du jour se dcouvrait par un effet ordinaire de la
discussion. Le tumulte continue. Ramond demande la parole, et il faut
un dcret pour la lui obtenir. Dans ce moment on annonce que les
ptitionnaires sont au nombre de huit mille. Ils sont huit mille,
dit Calvet, et nous ne sommes que sept cent quarante-cinq,
retirons-nous.--A l'ordre!  l'ordre! s'crie-t-on de toutes parts.
Calvet est rappel  l'ordre, et on presse Ramond de parler, parce
que huit mille citoyens attendent. Si huit mille citoyens attendent,
dit-il, vingt-quatre millions de Franais ne m'attendent pas moins.
Il renouvelle alors les raisons donnes par ses amis du ct droit.
Tout  coup les ptitionnaires se jettent dans la salle. L'assemble
indigne se lve, le prsident se couvre, et les ptitionnaires se
retirent avec docilit. L'assemble satisfaite consent alors  les
recevoir.

Cette ptition, dont le ton tait des plus audacieux, exprimait l'ide
de toutes les ptitions de cette poque: Le peuple est prt; il
n'attend que vous; il est dispos  se servir de grands moyens pour
excuter l'article 2 de la dclaration des droits, _rsistance 
l'oppression_... Que le plus petit nombre d'entre vous qui ne s'unit
pas  vos sentimens et aux ntres, purge la terre de la libert, et
s'en aille  Coblentz... Cherchez la cause des maux qui nous menacent;
si elle drive du pouvoir excutif, qu'il soit ananti!...

Le prsident, aprs une rponse o il promet aux ptitionnaires la
vigilance des reprsentans du peuple, et leur recommande l'obissance
aux lois, leur accorde au nom de l'assemble la permission de dfiler
devant elle. Les portes s'ouvrent alors, et le cortge, qui tait dans
le moment de trente mille personnes au moins, traverse la salle. On se
figure facilement tout ce que peut produire l'imagination du peuple
livre  elle-mme. D'normes tables portant la dclaration des droits
prcdaient la marche; des femmes, des enfans dansaient autour de ces
tables en agitant des branches d'olivier et des piques, c'est--dire
la paix ou la guerre au choix de l'ennemi; ils rptaient en choeur le
fameux _a ira_. Venaient ensuite les forts des halles, les ouvriers
de toutes les classes, avec de mauvais fusils, des sabres et des fers
tranchans placs au bout de gros btons. Santerre, et le marquis de
Saint-Hurugues dj signal dans les journes des 5 et 6 octobre,
marchaient le sabre nu  leur tte. Des bataillons de la garde
nationale suivaient en bon ordre, pour contenir le tumulte par leur
prsence. Aprs, venaient encore des femmes, suivies d'autres hommes
arms. Des banderoles flottantes portaient ces mots: _La constitution
ou la mort_. Des culottes dchires taient leves en l'air, aux cris
de _vivent les sans-culottes_! Enfin un signe atroce vint ajouter la
frocit  la bizarrerie du spectacle. Au bout d'une pique tait port
un coeur de veau avec cette inscription: _Coeur d'aristocrate_.
La douleur et l'indignation clatrent  cette vue: sur-le-champ
l'emblme affreux disparut, mais pour reparatre encore aux portes des
Tuileries. Les applaudissemens des tribunes, les cris du peuple gui
traversait la salle, les chants civiques, les rumeurs confuses, le
silence plein d'anxit de l'assemble, composaient une scne trange
et affligeante pour les dputs mmes qui voyaient un auxiliaire
dans la multitude. Hlas! pourquoi faut-il que, dans ces temps de
discordes, la raison ne suffise pas! pourquoi ceux qui appelaient
les barbares disciplins du Nord obligeaient-ils leurs adversaires
 appeler ces autres barbares indisciplins, tour  tour gais ou
froces, qui pullulent au sein des villes, et croupissent au-dessous
de la civilisation la plus brillante!

Cette scne dura trois heures. Enfin Santerre, reparaissant de nouveau
pour faire  l'assemble les remerciemens du peuple, lui offrit un
drapeau en signe de reconnaissance et de dvouement.

La multitude en ce moment voulait entrer dans le jardin des Tuileries,
dont les grilles taient fermes. De nombreux dtachemens de la garde
nationale entouraient le chteau, et, s'tendant en ligne depuis les
Feuillans jusqu' la rivire, prsentaient un front imposant. Un ordre
du roi fit ouvrir la porte du jardin. Le peuple, s'y prcipitant
aussitt, dfila sous les fentres du palais, et devant les rangs de
la garde nationale, sans aucune dmonstration hostile, mais en
criant: _A bas le veto, vivent les sans-culottes!_ Cependant quelques
individus ajoutaient en parlant du roi: Pourquoi ne se montre-t-il
pas?... Nous ne voulons lui faire aucun mal. Cet ancien mot, _on le
trompe_, se faisait entendre quelquefois encore, mais rarement. Le
peuple, prompt  recevoir l'opinion de ses chefs, avait dsespr
comme eux.

La multitude sortit par la porte du jardin qui donne sur le
Pont-Royal, remonta le quai, et vint, en traversant les guichets du
Louvre, occuper la place du Carrousel. Cette place, aujourd'hui si
vaste, tait alors occupe par une foule de rues, qui formaient des
espces de chemins couverts. Au lieu de cette cour immense qui s'tend
entre le chteau et la grille, et depuis une aile jusqu' l'autre, se
trouvaient de petites cours spares par des murs et des habitations;
d'antiques guichets leur donnaient ouverture sur le Carrousel. Le
peuple inonda tous les alentours, et se prsenta  la porte
royale. L'entre lui en fut dfendue: des officiers municipaux le
harangurent, et parurent le dcider  se retirer. On prtend que,
dans cet instant, Santerre, sortant de l'assemble, o il tait
demeur le dernier pour offrir un drapeau, ranima les dispositions
du peuple dj ralenties, et fit placer le canon devant la porte. Il
tait prs de quatre heures: deux officiers municipaux levrent tout 
coup la consigne[12]; alors les forces qui taient assez considrables
sur ce point, et qui consistaient en bataillons de la garde nationale
et en plusieurs dtachemens de gendarmerie, furent paralyses. Le
peuple se prcipita ple-mle dans la cour, et de l dans le vestibule
du chteau. Santerre, menac, dit-on, par deux tmoins, d'tre accus
de cette violation de la demeure royale, s'cria en s'adressant
aux assaillans: _Soyez tmoins que je refuse de marcher dans les
appartemens du roi_. Cette interpellation n'arrta pas la multitude,
qui avait pris l'lan; elle se rpandit dans toutes les parties du
chteau, l'envahit par tous les escaliers, et transporta,  force de
bras, une pice de canon jusqu'au premier tage. Au mme instant les
assaillans se mirent  attaquer,  coups de sabre et de hache, les
portes qui s'taient fermes sur eux.

Louis XVI, dans ce moment, avait renvoy un grand nombre de ses
dangereux amis, qui, sans pouvoir le sauver, l'avaient compromis tant
de fois. Ils taient accourus, mais il les fit sortir des Tuileries,
o leur prsence ne pouvait qu'irriter le peuple sans le contenir. Il
tait rest avec le vieux marchal de Mouchy, le chef de bataillon
Acloque, quelques serviteurs de sa maison, et plusieurs officiers
dvous de la garde nationale. C'est alors qu'on entendit les cris du
peuple et le bruit des coups de hache. Aussitt les officiers de
la garde nationale l'entourent, le supplient de se montrer, en lui
promettant de mourir  ses cts. Il n'hsite pas et ordonne d'ouvrir.
Au mme instant le panneau de la porte vient tomber  ses pieds sous
un coup violent. On ouvre enfin, et on aperoit une fort de piques et
de baonnettes. Me voici, dit Louis XVI en se montrant  la foule
dchane. Ceux qui l'entourent se pressent autour de lui, et lui font
un rempart de leur corps. Respectez votre roi, s'crient-ils; et la
multitude, qui n'avait certainement aucun but, et  laquelle on
n'en avait indiqu d'autre qu'une invasion menaante, ralentit son
irruption. Plusieurs voix annoncent une ptition, et demandent qu'elle
soit coute. Ceux qui entourent le roi l'engagent alors  passer
dans une salle plus vaste, afin de pouvoir entendre cette lecture. Le
peuple, satisfait de se voir obi, suit le prince, qu'on a l'heureuse
ide de placer dans l'embrasure d'une fentre. On le fait monter sur
une banquette; on en dispose plusieurs devant lui; on y ajoute une
table; tous ceux qui l'accompagnent se rangent autour. Des grenadiers
de la garde, des officiers de la maison, viennent augmenter le nombre
de ses dfenseurs, et composent un rempart derrire lequel il peut
couter avec moins de danger ce terrible plbiscite. Au milieu du
tumulte et des cris, on entend ces mots souvent rpts: _Point de
veto! point de prtres_! point d'aristocrates! le camp sous Paris_!
Le boucher Legendre s'approche, et demande en un langage populaire la
sanction du dcret. Ce n'est ni le lieu ni le moment, rpond le roi
avec fermet; je ferai tout ce qu'exigera la constitution. Cette
rsistance produit son effet. _Vive la nation! vive la nation_!
s'crient les assaillans. Oui, reprend Louis XVI, _vive la nation_!
je suis son meilleur ami.--Eh bien! faites-le voir, lui dit un de
ces hommes, en lui prsentant un bonnet rouge au bout d'une pique. Un
refus tait dangereux, et certes la dignit pour le roi ne consistait
pas  se faire gorger en repoussant un vain signe, mais, comme il
le fit,  soutenir avec fermet l'assaut de la multitude. Il met le
bonnet sur sa tte, et l'approbation est gnrale. Comme il touffait
par l'effet de la saison et de la foule, l'un de ces hommes  moiti
ivre, qui tenait un verre et une bouteille, lui offre  boire. Le roi
craignait depuis long-temps d'tre empoisonn: cependant il boit sans
hsiter, et il est vivement applaudi.

Pendant ce temps, madame Elisabeth, qui aimait tendrement son frre,
et qui seule de la famille avait pu arriver jusqu' lui, le suivait de
fentre en fentre, pour partager ses dangers. Le peuple en la voyant
la prit pour la reine. Les cris _voil l'Autrichienne_! retentirent
d'une manire effrayante. Les grenadiers nationaux qui avaient entour
la princesse voulaient dtromper le peuple. Laissez-le, dit cette
soeur gnreuse, laissez-le dans son erreur, et sauvez la reine!

La reine, entoure de ses enfans, n'avait pu joindre son royal poux.
Elle avait fui des appartemens infrieurs, tait accourue dans la
salle du conseil, et ne pouvait parvenir jusqu'au roi,  cause de la
foule qui obstruait tout le chteau. Elle voulait se runir  lui,
et demandait avec instance  tre conduite dans la salle o il se
trouvait. On tait parvenu  l'en dissuader, et, range derrire la
table du conseil avec quelques grenadiers, elle voyait dfiler le
peuple, le coeur plein d'effroi, et les yeux humides des larmes
qu'elle retenait. A ses cts sa fille versait des pleurs; son jeune
fils, effray d'abord, s'tait rassur bientt, et souriait avec
l'heureuse ignorance de son ge. On lui avait prsent un bonnet
rouge, que la reine avait mis sur sa tte. Santerre, plac de ce ct,
recommandait le respect au peuple, et rassurait la princesse: il lui
rptait le mot accoutum et malheureusement inutile: _Madame, on
vous trompe, on vous trompe_. Puis, voyant le jeune prince qui tait
accabl sous le bonnet rouge, Cet enfant touffe, dit-il; et il le
dlivra de cette ridicule coiffure.

En apprenant les dangers du chteau, des dputs taient accourus
auprs du roi, et parlaient au peuple pour l'inviter au respect.
D'autres s'taient rendus  l'assemble pour l'instruire de ce qui se
passait; et l'agitation s'y tait augmente de l'indignation du ct
droit, et des efforts du ct gauche pour excuser cette irruption
dans le palais du monarque. Une dputation avait t dcrte sans
contestation, et vingt-quatre membres taient partis pour entourer le
roi. La dputation devait tre renouvele de demi-heure en demi-heure,
pour tenir l'assemble toujours instruite des vnemens. Les dputs
envoys parlrent tour  tour, en se faisant lever sur les paules
des grenadiers. Ption parut ensuite, et fut accus d'tre arriv trop
tard. Il assura n'avoir t averti qu' quatre heures et demie de
l'invasion opre  quatre; d'avoir mis une demi-heure pour arriver
au chteau, et d'avoir eu ensuite tant d'obstacles  vaincre, qu'il
n'avait pu tre rendu auprs du roi avant cinq heures et demie. Il
s'approcha du prince: Ne craignez rien, lui dit-il, vous tes au
milieu du peuple. Louis XVI, prenant alors la main d'un grenadier,
la posa sur son coeur en disant: Voyez s'il bat plus vite qu'
l'ordinaire. Cette noble rponse fut fort applaudie. Ption monta
enfin sur un fauteuil, et, s'adressant  la foule, lui dit qu'aprs
avoir fait ses reprsentations au roi, il ne lui restait qu' se
retirer sans tumulte, et de manire  ne pas souiller cette
journe. Quelques tmoins prtendent que Ption dit, ses _justes_
reprsentations. Ces mots ne prouveraient au surplus que le besoin
de ne pas blesser la multitude. Santerre joignit son influence 
la sienne, et le chteau fut bientt vacu. La foule se retira
paisiblement et avec ordre. Il tait environ sept heures du soir.

Aussitt le roi, la reine, sa soeur, ses enfans se runirent en
versant un torrent de larmes. Le roi, tourdi de cette scne, avait
encore le bonnet rouge sur sa tte; il s'en aperut pour la premire
fois depuis plusieurs heures, et il le rejeta avec indignation. Dans
ce moment, de nouveaux dputs arrivrent pour s'informer de l'tat du
chteau. La reine, le parcourant avec eux, leur montrait les portes
enfonces, les meubles briss, et s'exprimait avec douleur sur tant
d'outrages. Merlin de Thionville, l'un des plus ardens rpublicains,
tait du nombre des dputs prsens; la reine aperut des larmes dans
ses yeux. Vous pleurez, lui dit-elle, de voir le roi et sa famille
traits si cruellement par un peuple qu'il a toujours voulu rendre
heureux.--Il est vrai, madame, rpondit Merlin, je pleure sur les
malheurs d'une femme belle, sensible et mre de famille; mais, ne vous
y mprenez point, il n'y a pas une de mes larmes pour le roi ni pour
la reine: je hais les rois et les reines...[13]

Notes:

[1] Mmoires de madame Campan, tome II, page 154.
[2] Voyez la note 11  la fin du volume.
[3] Sance du 28 mai.
[4] Ce dcret est du 27 mai; le dcret suivant, relatif au camp de
   20,000 hommes, est du 8 juin.
[5] Voyez madame Campan, tome II, page; 205.
[6] Voyez la note 12  la fin du volume.
[7] Voyez la note 13  la fin du volume.
[8] Voyez la note 14  la fin du volume.
[9] Voyez la note 15  la fin du volume.
[10] Mmoires de Barbaroux, pages 38 et 39.
[11] Voyez la note 16  la fin du volume.
[12]Tous les tmoins entendus ont t d'accord sur ce fait et n'ont
    vari que sur le nom des officiers municipaux.
[13] Voyez madame Campan, tome II, page 125.




CHAPITRE IV.


SUITE DE LA JOURNE DU 20 JUIN.--ARRIVE DE LAFAYETTE A PARIS; SES
PLAINTES A L'ASSEMBLE.--BRUITS DE GUERRE; INVASION PROCHAINE DES
PRUSSIENS; DISCOURS DE VERGNIAUD.--RCONCILIATION DE TOUS LES PARTIS
DANS LE SEIN DE L'ASSEMBLE, LE 7 JUILLET.--LA PATRIE EST DCLARE
EN DANGER.--LE DPARTEMENT SUSPEND LE MAIRE PTION DE SES
FONCTIONS.--ADRESSES MENAANTES CONTRE LA ROYAUT.--LAFAYETTE PROPOSE
AU ROI UN PROJET DE FUITE.--TROISIME ANNIVERSAIRE DU 14 JUILLET;
DESCRIPTION DE LA FTE.--PRLUDES D'UNE NOUVELLE RVOLUTION.--COMIT
INSURRECTIONNEL.--DTAILS SUR LES PLUS CLBRES RVOLUTIONNAIRES A
CETTE POQUE; CAMILLE DESMOULINS, MARAT, ROBESPIERRE, DANTON.--PROJETS
DES AMIS DU ROI POUR LE SAUVER.--DMARCHES DES DPUTS GIRONDINS POUR
VITER UNE INSURRECTION.


Le lendemain de cette journe insurrectionnelle du 20, dont nous
venons de retracer les principales circonstances, Paris avait encore
un aspect menaant, et les divers partis s'agitrent avec plus de
violence. L'indignation dut tre gnrale chez les partisans de la
cour, qui la regardaient comme outrage, et chez les constitutionnels,
qui considraient cette invasion comme un attentat aux lois et 
la tranquillit publique. Le dsordre avait t grand, mais on
l'exagrait encore: on supposait qu'il y avait eu le projet
d'assassiner le roi, et que le complot n'avait manqu que par un
heureux hasard. Ainsi, par une raction naturelle, la faveur du jour
tait toute pour la famille royale, expose la veille  tant de
dangers et d'outrages, et une extrme dfaveur rgnait contre les
auteurs supposs de l'insurrection.

Les visages taient mornes dans l'assemble; quelques dputs
s'levrent avec force contre les vnemens de la veille. M. Bigot
proposa une loi contre les ptitions armes, et contre l'usage de
faire dfiler des bandes dans la salle. Quoiqu'il existt dj des
lois  cet gard, on les renouvela par un dcret. M. Daveirhoult
voulait qu'on informt contre les perturbateurs. Informer, lui
dit-on, contre quarante mille hommes!--Eh bien, reprit-il, si on ne
peut distinguer entre quarante mille hommes, punissez la garde, qui ne
s'est pas dfendue; mais agissez de quelque manire. Les ministres
vinrent ensuite faire un rapport sur ce qui s'tait pass, et une
discussion s'leva sur la nature des faits. Un membre de la droite,
sur le motif que Vergniaud n'tait pas suspect, et qu'il avait t
tmoin de la scne, voulut qu'il parlt sur ce qu'il avait vu. Mais
Vergniaud ne se leva point  cet appel, et garda le silence. Cependant
les plus hardis du ct gauche secourent cette contrainte et
reprirent courage vers la fin de la sance. Ils osrent mme proposer
qu'on examint si, dans les dcrets de circonstance, le _veto_ tait
ncessaire. Mais cette proposition fut repousse par une, forte
majorit.

Vers le soir, on craignit une nouvelle scne semblable  celle de la
veille. Le peuple se retirant avait dit qu'il reviendrait, et on
crut qu'il voulait tenir promesse. Mais, soit que ce ft un reste
de l'motion de la veille, soit que, pour le moment, cette nouvelle
tentative ft dsapprouve par les chefs du parti populaire, on
l'arrta trs facilement; et Ption courut rapidement au chteau
prvenir le roi que l'ordre tait rtabli, et que le peuple, aprs lui
avoir fait ses reprsentations, tait calme et satisfait. Cela n'est
pas vrai, lui dit le roi.--Sire...--Taisez-vous.--Le magistrat du
peuple n'a pas  se taire, quand il fait son devoir, et qu'il dit la
vrit.--La tranquillit de Paris repose sur votre tte.--Je connais
mes devoirs; je saurai les observer.--C'est assez: allez les remplir,
retirez-vous.

Le roi, malgr une extrme bont, tait susceptible de mouvemens
d'humeur, que les courtisans appelaient _coups de boutoir_. La vue
de Ption, qu'on accusait d'avoir favoris les scnes de la veille,
l'irrita, et produisit la conversation que nous venons de rapporter.
Tout Paris la connut bientt. Deux proclamations furent immdiatement
rpandues, l'une du roi et l'autre de la municipalit; et il sembla
que ces deux autorits entraient en lutte;

La municipalit disait aux citoyens de demeurer calmes, de respecter
le roi, de respecter et de _faire respecter_ l'assemble nationale;
de ne pas se runir en armes, parce que les lois le dfendaient, et
surtout de se dfier des malintentionns qui tchaient de les mettre
de nouveau en mouvement.

On rpandait en effet que la cour cherchait  soulever le peuple une
seconde fois, pour avoir l'occasion de le mitrailler. Ainsi le chteau
supposait le projet d'un assassinat, les faubourgs supposaient celui
d'un massacre.

Le roi disait: Les Franais n'auront pas appris sans douleur qu'une
multitude, gare par quelques factieux, est venue  main arme dans
l'habitation du roi... Le roi n'a oppos aux menaces et aux insultes
des factieux que sa conscience et son amour pour le bien public.

Il ignore quel sera le terme o ils voudront s'arrter, mais, 
quelque excs qu'ils se portent, ils ne lui arracheront jamais un
consentement  tout ce qu'il croira contraire  l'intrt public,
etc...

Si ceux qui veulent renverser la monarchie ont besoin d'un crime de
plus, ils peuvent le commettre...

Le roi ordonne  tous les corps administratifs et municipalits de
veiller  la sret des personnes et des proprits.

Ces langages opposs rpondaient aux deux opinions qui se formaient
alors. Tous ceux que la conduite de la cour avait dsesprs, n'en
furent que plus irrits contre elle, et plus dcids  djouer ses
projets par tous les moyens possibles. Les socits populaires, les
municipalits, les hommes  piques, une portion de la garde nationale,
le ct gauche de l'assemble, comprirent la proclamation du maire de
Paris, et se promirent de n'tre prudens qu'autant qu'il le faudrait
pour ne pas se faire mitrailler sans rsultat dcisif. Incertains
encore sur les moyens  employer, ils attendaient, pleins de la mme
mfiance et de la mme aversion. Leur premier soin fut d'obliger les
ministres  comparatre devant l'assemble, pour rendre compte des
prcautions qu'ils avaient prises sur deux points essentiels:

1. Sur les troubles religieux, excits par les prtres;

2. Sur la sret de la capitale, que le camp de vingt mille hommes,
refus par le roi, tait destin  couvrir.

Ceux qu'on appelait aristocrates, les constitutionnels sincres, une
partie des gardes nationales, plusieurs provinces, et surtout les
directoires de dpartement, se prononcrent dans cette occasion et
d'une manire nergique. Les lois ayant t violes, ils avaient
tout l'avantage de la parole, et ils en usrent hautement. Une foule
d'adresses arrivrent au roi. A Rouen,  Paris, on prpara une
ptition qui fut couverte de vingt mille signatures, et qui fut
associe dans la haine du peuple  celle dj signe par huit mille
Parisiens, contre le camp sous Paris. Enfin une information fut
ordonne par le dpartement, contre le maire Ption et le procureur
de la commune Manuel, accuss tous deux d'avoir favoris, par leur
inertie, l'irruption du 20 juin. On parlait, dans ce moment, avec
admiration de la conduite du roi pendant cette fatale journe; il
y avait un retour gnral de l'opinion sur son caractre, qu'on se
reprochait d'avoir souponn de faiblesse. Mais on vit bientt que
ce courage passif qui rsiste n'est pas cet autre courage actif,
entreprenant, qui prvient les dangers, au lieu de les attendre avec
rsignation.

Le parti constitutionnel s'agita aussi avec la plus extrme activit.
Tous ceux qui avaient entour Lafayette pour concerter avec lui la
lettre du 16 juin, se runirent encore, afin de tenter une grande
dmarche. Lafayette avait t indign en apprenant ce qui s'tait
pass au chteau; et on le trouva parfaitement dispos. On lui fit
arriver plusieurs adresses de ses rgimens, qui tmoignaient la mme
indignation. Que ces adresses fussent suggres ou spontanes, il les
interrompit par un ordre du jour, en promettant d'exprimer lui-mme et
en personne les sentimens de toute l'arme. Il rsolut donc de venir
rpter au corps lgislatif ce qu'il lui avait crit le 16 juin. Il
s'entendit avec Luckner, facile  conduire comme un vieux guerrier
qui n'tait jamais sorti de son camp. Il lui fit crire une lettre
destine au roi, et exprimant les mmes sentimens qu'il allait faire
connatre de vive voix  la barre du corps lgislatif. Il prit ensuite
toutes les mesures ncessaires pour que son absence ne pt nuire aux
oprations militaires, et il s'arracha  l'amour de ses soldats, pour
se rendre  Paris au milieu des plus grands dangers.

Lafayette comptait sur sa fidle garde nationale, et sur un nouvel
lan de sa part. Il comptait aussi sur la cour, dont il ne pouvait
craindre l'inimiti, puisqu'il venait se sacrifier pour elle. Aprs
avoir prouv son amour chevaleresque pour la libert, il voulait
prouver son attachement sincre au roi, et dans son exaltation
hroque, il est probable que son coeur n'tait pas insensible  la
gloire de ce double dvouement. Il arriva le 28 juin au matin;
le bruit s'en rpandit rapidement, et partout on se disait avec
tonnement et curiosit que le gnral Lafayette tait  Paris.

Avant qu'il arrivt, l'assemble avait t agite par un grand nombre
de ptitions contraires. Celles de Rouen, du Havre, de l'Ain, de
Seine-et-Oise, du Pas-de-Calais, de l'Aisne, s'levaient contre les
excs du 20 juin; celles d'Arras, de l'Hrault, semblaient presque les
approuver. On avait lu, d'une part, la lettre de Luckner pour le roi;
et de l'autre des placards pouvantables contre lui. Ces diverses
lectures avaient excit le trouble pendant plusieurs jours.

Le 28, une foule considrable s'tait porte  l'assemble, esprant
que Lafayette, dont on ignorait encore les projets, pourrait y
paratre. En effet, on annonce vers une heure et demie qu'il demande 
tre admis  la barre. Il y est accueilli par les applaudissemens du
ct droit, et par le silence des tribunes et du ct gauche.

Messieurs, dit-il, je dois d'abord vous assurer que, d'aprs les
dispositions concertes entre le marchal Luckner et moi, ma prsence
ici ne compromet aucunement ni le succs de nos armes, ni la sret de
l'arme que j'ai l'honneur de commander.

[Illustration: LAFAYETTE]

Le gnral annonce ensuite les motifs qui l'amnent. On a soutenu que
sa lettre n'tait pas de lui; et il vient l'avouer, et il sort pour
faire cet aveu du milieu de son camp, o l'entoure l'amour de ses
soldats. Une raison plus puissante l'a port  cette dmarche: le
20 juin a excit l'indignation de son arme, qui lui a prsent une
multitude d'adresses. Il les a interdites, et a pris l'engagement de
se faire l'organe de ses troupes auprs de l'assemble nationale.
Dj, ajoute-t-il, les soldats se demandent si c'est vraiment la
cause de la libert et de la constitution qu'ils dfendent.

Il supplie l'assemble nationale:

1. De poursuivre les instigateurs du 20 juin;

2. De dtruire une secte qui envahit la souverainet nationale, et
dont les dbats publics ne laissent aucun doute sur l'atrocit de ses
projets;

3. Enfin de faire respecter les autorits, et de donner aux armes
l'assurance que la constitution ne recevra aucune atteinte au dedans,
tandis qu'elles prodiguent leur sang pour la dfendre au dehors.

Le prsident lui rpond que l'assemble sera fidle  la loi jure,
et qu'elle examinera sa ptition. Il est invit aux honneurs de la
sance.

Le gnral va s'asseoir sur les bancs de la droite. Le dput Kersaint
observe que c'est au banc des ptitionnaires qu'il doit se placer.
Oui! non! s'crie-t-on de toutes parts. Le gnral se lve
modestement, et va se rendre au banc des ptitionnaires. Des
applaudissemens nombreux l'accompagnent  cette place nouvelle. Guadet
prend le premier la parole, et, usant d'un dtour adroit, il se
demande si les ennemis sont vaincus, si la patrie est dlivre,
puisque M. de Lafayette est  Paris. Non, rpond-il, la patrie n'est
pas dlivre! notre situation n'a pas chang, et cependant le
gnral de l'une de nos armes est  Paris! Il n'examinera pas,
continue-t-il, si M. de Lafayette, qui ne voit dans le peuple franais
que des factieux entourant et menaant les autorits, n'est pas
lui-mme entour d'un tat-major qui le circonvient; mais il fera
observer  M. de Lafayette qu'il manque  la constitution en se
faisant l'organe d'une arme lgalement incapable de dlibrer, et
que probablement aussi il a manqu  la hirarchie des pouvoirs
militaires, en venant  Paris sans l'autorisation du ministre de la
guerre.

En consquence, Guadet demande que le ministre dclare s'il a donn un
cong  M. de Lafayette, et que, de plus, la commission extraordinaire
fasse un rapport sur la question de savoir si un gnral pourra
entretenir l'assemble d'objets purement politiques.

Ramond se prsente pour rpondre  Guadet. Il commence par une
observation bien naturelle et bien souvent applicable, c'est que,
suivant les circonstances, on varie fort sur l'interprtation des
lois. Jamais, dit-il, on n'avait t si scrupuleux sur l'existence
du droit de ptition. Lorsque rcemment encore une foule arme se
prsenta, on ne lui demanda point quelle tait sa mission; on ne lui
reprocha point d'attenter, par l'appareil des armes,  l'indpendance
de l'assemble; et lorsque M. de Lafayette, qui, par sa vie entire,
est pour l'Amrique et pour l'Europe l'tendard de la libert,
lorsqu'il se prsente, les soupons s'veillent!... S'il y a deux
poids et deux mesures, s'il y a deux manires de considrer les
choses, qu'il soit permis de faire quelque acception de personne en
faveur du fils an de la libert!...

Ramond vote ensuite pour le renvoi de la ptition  la commission
extraordinaire, afin d'examiner, non la conduite de Lafayette, mais sa
ptition elle-mme. Aprs un grand tumulte, aprs un double appel, la
motion de Ramond est dcrte. Lafayette sort de l'assemble entour
d'un cortge nombreux de dputs et de soldats de la garde nationale,
tous ses partisans et ses anciens compagnons d'armes.

C'tait le moment dcisif pour lui, pour la cour et pour le parti
populaire; il se rend au chteau. Les propos les plus injurieux
circulent autour de lui, dans les groupes des courtisans. Le roi et la
reine accueillent avec froideur celui qui venait se dvouer pour eux.
Lafayette quitte le chteau, afflig, non pour lui-mme, mais pour
la famille royale, des dispositions qu'on vient de lui montrer. A sa
sortie des Tuileries, une foule nombreuse le reoit, l'accompagne
jusqu' sa demeure aux cris de _vive Lafayette_, et vient mme planter
un _mai_ devant sa porte. Ces tmoignages d'un ancien dvouement
touchaient le gnral, et intimidaient les Jacobins. Mais il fallait
profiter de ces restes de dvouement, et les exciter davantage,
pour les rendre efficaces. Quelques chefs de la garde nationale
particulirement dvous  la famille royale s'adressrent  la cour
pour savoir ce qu'il fallait faire. Le roi et la reine furent tous
deux d'avis qu'on ne devait pas seconder M. de Lafayette[1]. Il se
trouva donc abandonn par la seule portion de la garde nationale sur
laquelle on pt encore s'appuyer. Nanmoins, voulant servir le roi
malgr lui-mme, il s'entendit avec ses amis. Mais ceux-ci n'taient
pas mieux d'accord. Les uns, et particulirement Lally-Tolendal,
dsiraient qu'il agt promptement contre les jacobins, et qu'il les
attaqut de vive force dans leur club. Les autres, tous membres du
dpartement et de l'assemble, s'appuyant sans cesse sur la loi,
n'ayant de ressources qu'en elle, n'en voulaient pas conseiller
la violation, et s'opposaient  toute attaque ouverte. Nanmoins
Lafayette prfra le plus hardi de ces deux conseils: il assigna un
rendez-vous  ses partisans pour aller avec eux chasser les jacobins
de leur salle, et en murer les portes. Mais, quoique le lieu de
la runion ft fix, peu s'y rendirent, et Lafayette fut dans
l'impossibilit d'agir. Cependant, tandis qu'il tait dsespr de se
voir si mal second, les jacobins, qui ignoraient la dfection des
siens, furent saisis d'une terreur panique, et abandonnrent leur
club. Ils coururent chez Dumouriez, qui n'tait pas encore parti pour
l'arme; ils le pressrent de se mettre  leur tte et de marcher
contre Lafayette; mais leur offre ne fut point accepte. Lafayette
resta encore un jour  Paris au milieu des dnonciations, des menaces
et des projets d'assassinat, et partit enfin dsespr de son inutile
dvouement, et du funeste enttement de la cour. Et c'est ce mme
homme, si compltement abandonn lorsqu'il venait s'exposer aux
poignards pour sauver le roi, qu'on a accus d'avoir trahi Louis XVI!
Les crivains de la cour ont prtendu que ses moyens taient mal
combins: sans doute il tait plus facile et plus sr, du moins en
apparence, de se servir de quatre-vingt mille Prussiens; mais  Paris,
et avec le projet de ne pas appeler l'tranger, que pouvait-on de
plus, que de se mettre  la tte de la garde nationale, et imposer aux
jacobins en les dispersant?

Lafayette partit avec l'intention de servir encore le roi, et de lui
mnager, s'il tait possible, les moyens de quitter Paris. Il crivit
 l'assemble une lettre o il rpta avec plus d'nergie encore tout
ce qu'il avait dit lui-mme contre ce qu'il appelait les factieux.

A peine le parti populaire fut-il dlivr des craintes que lui avaient
causes la prsence et les projets du gnral, qu'il continua ses
attaques contre la cour, et persista  demander un compte rigoureux
des moyens qu'elle prenait pour prserver le territoire. On savait
dj, quoique le pouvoir excutif n'en et rien notifi  l'assemble,
que les Prussiens avaient rompu la neutralit, et qu'ils s'avanaient
par Coblentz au nombre de quatre-vingt mille hommes, tous vieux
soldats du grand Frdric, et commands par le duc de Brunswick,
gnral clbre. Luckner, ayant trop peu de troupes et ne comptant
pas assez sur les Belges, avait t oblig de se retirer sur Lille et
Valenciennes. Un officier avait brl, en se retirant de Courtray,
les faubourgs de la ville, et on avait cru que le but de cette mesure
cruelle tait d'aliner les Belges. Le gouvernement ne faisait rien
pour augmenter la force de nos armes, qui n'tait tout au plus, sur
les trois frontires, que de deux cent trente mille hommes. Il ne
prenait aucun de ces moyens puissans qui rveillent le zle et
l'enthousiasme d'une nation. L'ennemi enfin pouvait tre dans six
semaines  Paris.

La reine y comptait, et en faisait la confidence  une de ses dames.
Elle avait l'itinraire des migrs et du roi de Prusse. Elle savait
que tel jour ils pouvaient tre  Verdun, tel autre  Lille, et qu'on
devait faire le sige de cette dernire place. Cette malheureuse
princesse esprait, disait-elle, tre dlivre dans un mois[2]. Hlas!
que n'en croyait-elle plutt les sincres amis qui lui reprsentaient
les inconvniens des secours trangers et inutiles; qu'ils
arriveraient assez tt pour la compromettre, mais trop tard pour la
sauver! Que n'en croyait-elle ses propres craintes  cet gard, et les
sinistres pressentimens qui l'assigeaient quelquefois!

On a vu que le moyen auquel le parti national tenait le plus, c'tait
une rserve de vingt mille fdrs sous Paris. Le roi, comme on l'a
dit, s'tait oppos  ce projet. Il fut somm, dans la personne de ses
ministres, de s'expliquer sur les prcautions qu'il avait prises
pour suppler aux mesures ordonnes parle dcret non sanctionn. Il
rpondit en proposant un projet nouveau, qui consistait  diriger
sur Soissons une rserve de quarante-deux bataillons de volontaires
nationaux, pour remplacer l'ancienne rserve, qu'on venait d'puiser
en compltant les deux principales armes. C'tait en quelque sorte le
premier dcret,  une diffrence prs, que les patriotes regardaient
comme trs importante, c'est que le camp de rserve serait form entre
Paris et la frontire, et non prs de Paris mme. Ce plan avait t
accueilli par des murmures et renvoy au comit militaire.

Depuis, plusieurs dpartemens et municipalits, excits par leur
correspondance avec Paris, avaient rsolu d'excuter le dcret du
camp de vingt mille hommes, quoiqu'il ne ft pas sanctionn. Les
dpartemens des Bouches-du-Rhne, de la Gironde, de l'Hrault,
donnrent le premier exemple, et furent bientt imits par d'autres.
Tel fut le commencement de l'insurrection.

Ds que ces leves spontanes furent connues, l'assemble, modifiant
le projet des quarante-deux nouveaux bataillons, propos par le roi,
dcrta que les bataillons qui, dans leur zle, s'taient dj mis en
marche avant d'avoir t lgalement appels, passeraient par Paris,
pour s'y faire inscrire  la municipalit de cette ville; qu'ils
seraient ensuite dirigs sur Soissons, pour y camper; enfin que ceux
qui pourraient se trouver  Paris avant le 14 juillet, jour de la
fdration, assisteraient  cette solennit nationale. Cette fte
n'avait pas eu lieu en 91  cause de la fuite  Varennes, et
on voulait la clbrer en 92 avec clat. L'assemble ajouta
qu'immdiatement aprs la clbration, les fdrs s'achemineraient
vers le lieu de leur destination.

C'tait l tout  la fois autoriser l'insurrection, et renouveler,
 peu de chose prs, le dcret non sanctionn. La seule diffrence,
c'est que les fdrs ne faisaient que passer  Paris. Mais
l'important tait de les y amener; et, une fois arrivs, mille
circonstances pouvaient les y retenir. Le dcret fut immdiatement
envoy au roi, et sanctionn le lendemain.

A cette mesure importante on en joignit une autre: on se dfiait d'une
partie des gardes nationales, et surtout des tats-majors, qui, 
l'exemple des directoires de dpartement, en se rapprochant de la
haute autorit par leurs grades, penchaient davantage en sa faveur.
C'tait surtout celui de la garde nationale de Paris qu'on voulait
atteindre; mais ne pouvant pas le faire directement, on dcrta que
tous les tats-majors, dans les villes de plus de cinquante mille
mes, seraient dissous et rlus[3]. L'tat d'agitation o se trouvait
la France assurant aux hommes les plus ardens une influence toujours
croissante, cette rlection devait amener des sujets dvous au parti
populaire et rpublicain.

C'taient l de grandes mesures emportes de vive force sur le ct
droit et la cour. Cependant rien de tout cela ne paraissait assez
rassurant aux patriotes contre les dangers imminens dont ils se
croyaient menacs. Quarante mille Prussiens, tout autant d'Autrichiens
et de Sardes, s'avanant sur nos frontires; une cour probablement
d'accord avec l'ennemi, n'employant aucun moyen pour multiplier les
armes et exciter la nation, usant au contraire du _veto_ pour djouer
les mesures du corps lgislatif, et de la liste civile pour se
procurer des partisans  l'intrieur; un gnral qu'on ne supposait
pas capable de s'unir  l'migration pour livrer la France, mais
qu'on voyait dispos  soutenir la cour contre le peuple; toutes ces
circonstances effrayaient les esprits, et les agitaient profondment.
_La patrie est en danger_, tait le cri gnral. Mais comment prvenir
ce danger? telle tait la difficult. On n'tait pas mme d'accord sur
les causes. Les constitutionnels et les partisans de la cour, aussi
terrifis que les patriotes eux-mmes, n'imputaient les dangers qu'aux
factieux, ils ne tremblaient que pour la royaut, et ne voyaient de
pril que dans la dsunion. Les patriotes au contraire, ne trouvaient
le pril que dans l'invasion, et n'en accusaient que la cour, ses
refus, ses lenteurs, ses secrtes menes. Les ptitions se croisaient:
les unes attribuaient tout aux jacobins, les autres  la cour,
dsigne tour  tour sous les noms du _chteau_, du _pouvoir
excutif_, du _veto_. L'assemble coutait, et renvoyait tout  la
commission extraordinaire des douze, charge depuis long-temps de
chercher et de proposer des moyens de salut. Son plan tait dsir
avec impatience. En attendant, partout des placards menaans
couvraient les murs; les feuilles publiques, aussi hardies que les
affiches, ne parlaient que d'abdication force et de dchance.
C'tait l'objet de tous les entretiens, et on semblait ne garder
quelque mesure que dans l'assemble. L, les attaques contre la
royaut n'taient encore qu'indirectes. On avait propos, par exemple,
de supprimer le _veto_ pour les dcrets de circonstance; plusieurs
fois il avait t question de la liste civile, de son emploi coupable,
et on avait parl, ou de la rduire, ou de l'assujettir  des comptes
publics.

La cour n'avait jamais refus dcder aux instances de l'assemble, et
d'augmenter matriellement les moyens de dfense. Elle ne l'aurait pas
pu sans se compromettre trop ouvertement; et d'ailleurs elle devait
peu redouter l'augmentation numrique d'armes qu'elle croyait
compltement dsorganises. Le parti populaire voulait, au contraire,
de ces moyens extraordinaires qui annoncent une grande rsolution, et
qui souvent font triompher la cause la plus dsespre. Ce sont
ces moyens que la commission des douze imagina enfin aprs un long
travail, et proposa  l'assemble. Elle s'tait arrte au projet
suivant:

Lorsque le pril deviendrait extrme, le corps lgislatif devait le
dclarer lui-mme, par cette formule solennelle: _La patrie est en
danger_.

A cette dclaration, toutes les autorits locales, les conseils
des communes, ceux des districts et des dpartemens, l'assemble
elle-mme, comme la premire des autorits, devaient tre en
permanence, et siger sans interruption. Tous les citoyens, sous les
peines les plus graves, seraient tenus de remettre aux autorits les
armes qu'ils possdaient, pour qu'il en ft fait la distribution
convenable. Tous les hommes, vieux et jeunes, en tat de servir,
devaient tre enrls dans les gardes nationales. Les uns taient
mobiliss, et transports au sige des diverses autorits de district
et de dpartement; les autres pourraient tre envoys partout o le
besoin de la patrie l'exigerait, soit au dedans, soit au dehors.
L'uniforme n'tait pas exig de ceux qui ne pourraient en faire les
frais. Tous les gardes nationaux transports hors de leur domicile
recevraient la solde des volontaires. Les autorits taient charges
de se pourvoir de munitions. Un signe de rbellion, arbor avec
intention, tait puni de mort. Toute cocarde, tout drapeau taient
rputs sditieux, except la cocarde et le drapeau tricolore.

D'aprs ce projet, toute la nation tait en veil et en armes; elle
avait le moyen de dlibrer, de se battre partout, et  tous les
instans; elle pouvait se passer du gouvernement, et suppler  son
inaction. Cette agitation sans but des masses populaires tait
rgularise et dirige. Si enfin, aprs cet appel, les Franais ne
rpondaient pas, on ne devait plus rien  une nation qui ne faisait
rien pour elle-mme. Une discussion des plus vives ne tarda pas, comme
on le pense bien,  s'engager sur ce projet.

Le dput Pastoret fit le rapport prliminaire le 30 juin.

Il ne satisfit personne, en donnant  tout le monde des torts, en les
compensant les uns par les autres, et en ne fixant point d'une manire
positive les moyens de parer aux dangers publics. Aprs lui, le dput
Jean de Bry motiva nettement et avec modration le projet de la
commission. La discussion, une fois ouverte, ne fut bientt qu'un
change de reproches. Elle donna essor aux imaginations bouillantes et
prcoces, qui vont droit aux moyens extrmes. La grande loi du salut
public, c'est--dire la dictature, c'est--dire le moyen de tout
faire, avec la chance d'en user cruellement, mais puissamment, cette
loi, qui ne devait tre dcrte que dans la convention, fut cependant
propose dans la lgislative.

M. Delaunay d'Angers proposa  l'assemble de dclarer que,
jusqu'aprs l'loignement du danger, elle ne _consulterait que la loi
imprieuse et suprme du salut public_.

C'tait, avec une formule abstraite et mystrieuse, supprimer
videmment la royaut, et dclarer l'assemble souveraine absolue.
M. Delaunay disait que la rvolution n'tait pas acheve, qu'on se
trompait si on le croyait, et qu'il fallait garder les lois fixes pour
la rvolution sauve, et non pour la rvolution  sauver; il disait en
un mot tout ce qu'on dit ordinairement en faveur de la dictature, dont
l'ide se prsente toujours dans les momens de danger. La rponse des
dputs du ct droit tait naturelle: on violait, suivant eux, les
sermens prts  la constitution, en crant une autorit qui absorbait
les pouvoirs rgls et tablis. Leurs adversaires rpliquaient en
allguant que l'exemple de la violation tait donn, qu'il ne fallait
pas se laisser prvenir et surprendre sans dfense.--Mais prouvez
donc, reprenaient les partisans de la cour, que cet exemple est donn,
et qu'on a trahi la constitution. A ce dfi on rpondait par de
nouvelles accusations contre la cour, et ces accusations taient
repousses  leur tour par des reproches aux agitateurs.--Vous
tes des factieux.--Vous tes des tratres.--Tel tait le reproche
rciproque et ternel, telle tait la question  rsoudre.

M. de Jaucourt voulait renvoyer la proposition aux Jacobins, tant il
la trouvait violente. M. Isnard,  l'ardeur duquel elle convenait,
demandait qu'elle ft prise en considration, et que le discours de
M. Delaunay ft envoy aux dpartemens pour tre oppos  celui de M.
Pastoret, qui n'tait qu'_une dose d'opium donne  un agonisant_.

M. de Vaublanc russit  se faire couter en disant que la
constitution pouvait se sauver par la constitution; que le projet
de M. Jean de Bry en tait la preuve, et qu'il fallait imprimer
le discours de M. Delaunay, si l'on voulait, mais au moins ne
pas l'envoyer aux dpartemens, et revenir  la proposition de la
commission. La discussion fut en effet remise au 3 juillet.

Un dput n'avait pas encore parl, c'tait Vergniaud. Membre de la
Gironde, et son plus grand orateur, il en tait nanmoins indpendant.
Soit insouciance, soit vritable lvation, il semblait au-dessus des
passions de ses amis; et en partageant leur ardeur patriotique, il ne
partageait pas toujours leur proccupation et leur emportement, Quand
il se dcidait dans une question, il entranait, par son loquence
et par une certaine impartialit reconnue, cette partie flottante de
l'assemble que Mirabeau matrisait autrefois par sa dialectique et sa
vhmence. Partout les masses incertaines appartiennent au talent et 
la raison[4].

On avait annonc qu'il parlerait le 3 juillet; une foule immense
tait accourue pour entendre ce grand orateur, sur une question qu'on
regardait comme dcisive.

Il prend en effet la parole[5], et jette un premier coup d'oeil sur la
France. Si on ne croyait, dit-il,  l'amour imprissable du peuple
pour la libert, on douterait si la rvolution rtrograde ou si elle
arrive  son terme. Nos armes du Nord avanaient en Belgique, et tout
 coup elles se replient; le thtre de la guerre est report sur
notre territoire, et il ne restera de nous chez les malheureux Belges,
que le souvenir des incendies qui auront clair notre retraite! Dans
le mme temps, une formidable arme de Prussiens menace le Rhin,
quoiqu'on nous et fait esprer que leur marche ne serait pas si
prompte.

Comment se fait-il qu'on ait choisi ce moment pour renvoyer les
ministres populaires, pour rompre la chane de leurs travaux, livrer
l'empire  des mains inexprimentes, et repousser les mesures utiles
que nous avons cru devoir proposer?... Serait-il vrai que l'on redoute
nos triomphes?... Est-ce du sang de Coblentz, ou du vtre, que l'on
est avare?... Veut-on rgner sur des villes abandonnes, sur des
champs dvasts?... O sommes-nous enfin?... Et vous, Messieurs,
qu'allez-vous entreprendre de grand pour la chose publique?...

Vous, qu'on se flatte d'avoir intimids; vous dont on se flatte
d'alarmer les consciences en qualifiant votre patriotisme d'esprit de
faction, comme si on n'avait pas appel factieux ceux qui prtrent le
serment du Jeu de Paum; vous qu'on a tant calomnis, parce que
vous tes trangers  une caste orgueilleuse que la constitution a
renverse dans la poussire; vous  qui on suppose des intentions
coupables, comme si, investis d'une autre puissance que celle de
la loi, vous aviez une liste civile; vous que, par une hypocrite
modration, on voudrait refroidir sur les dangers du peuple; vous que
l'on a su diviser, mais qui, dans ce moment de danger, dposerez vos
haines, vos misrables dissensions, et ne trouverez pas si doux de
vous har, que vous prfriez cette infernale jouissance au salut de
la patrie; vous tous enfin, coutez-moi: quelles sont vos ressources?
que vous commande la ncessit? que vous permet la constitution?

Pendant ce dbut, de nombreux applaudissemens ont couvert la voix de
l'orateur. Il continue et dcouvre deux genres de dangers, les uns
intrieurs, les autres extrieurs.

Pour prvenir les premiers, l'assemble a propos un dcret contre
les prtres, et, soit que le gnie de Mdicis erre encore sous les
votes des Tuileries, soit qu'un Lachaise ou un Letellier trouble
encore le coeur du prince, le dcret a t refus par le trne. Il
n'est pas permis de croire, sans faire injure au roi, qu'il veuille
les troubles religieux. Il se croit donc assez puissant, il a donc
assez des anciennes lois pour assurer la tranquillit publique. Que
ses ministres en rpondent donc sur leur tte, puisqu'ils ont les
moyens de l'assurer!

Pour prvenir les dangers extrieurs, l'assemble avait imagin un
camp de rserve: le roi l'a repouss. Ce serait lui faire injure que
de croire qu'il veut livrer la France; il doit donc avoir des forces
suffisantes pour la protger; ses ministres doivent donc nous
rpondre, sur leur tte, du salut de la patrie.

Jusqu'ici l'orateur s'en tient, comme on voit,  la responsabilit
ministrielle, et se borne  la rendre plus menaante. Mais,
ajoute-t-il, ce n'est pas tout de jeter les ministres dans l'abme que
leur mchancet ou leur impuissance aurait creus.... Qu'on m'coute
avec calme, qu'on ne se hte pas de me deviner....

A ces mots l'attention redouble; un silence profond rgne dans
l'assemble. C'est au nom _du roi_, dit-il, que les princes franais
ont tent de soulever l'Europe; c'est pour venger _la dignit du roi_
que s'est conclu le trait de Pilnitz; c'est pour venir _au secours du
roi_ que le souverain de Bohme et de Hongrie nous fait la guerre, que
la Prusse marche vers nos frontires. Or, je lis dans la constitution:
Si le roi se met  la tte d'une arme et en dirige les forces contre
la nation, ou s'il ne s'oppose pas, par un acte formel,  une telle
entreprise qui s'excuterait en son nom, il sera cens avoir abdiqu
la royaut.

Qu'est-ce qu'un acte formel d'opposition? Si cent mille Autrichiens
marchaient vers la Flandre, cent mille Prussiens vers l'Alsace, et que
le roi leur oppost dix ou vingt mille hommes, aurait-il fait un _acte
formel_ d'opposition?

Si le roi, charg de notifier les hostilits imminentes, instruit des
mouvemens de l'arme prussienne, n'en donnait aucune connaissance 
l'assemble nationale; si un camp de rserve, ncessaire pour arrter
les progrs de l'ennemi dans l'intrieur, tait propos, et que le
roi y substitut un plan incertain et trs long  excuter; si le
roi laissait le commandement d'une arme  un gnral intrigant, et
suspect  la nation; si un autre gnral, nourri loin de la corruption
des cours et familier avec la victoire, demandait un renfort, et que
par un refus le roi lui dt: _Je te dfends de vaincre_; pourrait-on
dire que le roi a fait un _acte formel_ d'opposition?

J'ai exagr plusieurs faits, reprend Vergniaud pour ter tout
prtexte  des applications purement hypothtiques. Mais si, tandis
que la France nagerait dans le sang, le roi vous disait: Il est vrai
que les ennemis prtendent agir pour moi, pour ma dignit, pour mes
droits, mais j'ai prouv que je n'tais pas leur complice: j'ai mis
des armes en campagne; ces armes taient trop faibles, mais
la constitution ne fixe pas le degr de leurs forces: je les ai
rassembles trop tard, mais la constitution ne fixe pas le temps de
leur runion: j'ai arrt un gnral qui allait vaincre, mais la
constitution n'ordonne pas les victoires: j'ai eu des ministres qui
trompaient l'assemble et dsorganisaient le gouvernement, mais leur
nomination m'appartenait: l'assemble a rendu des dcrets utiles que
je n'ai pas sanctionns, mais j'en avais le droit: j'ai fait tout ce
que la constitution m'a prescrit; il n'est donc pas possible de douter
de ma fidlit pour elle.

De vifs applaudissemens clatent de toutes parts. Si donc, reprend
Vergniaud, le roi vous tenait ce langage, ne seriez-vous pas en droit
de lui rpondre: O roi! qui, comme le tyran Lysandre, avez cru que la
vrit ne valait pas mieux que le mensonge, qui avez feint de n'aimer
les lois que pour conserver la puissance qui vous servirait  les
braver, tait-ce nous dfendre que d'opposer aux soldats trangers des
forces dont l'infriorit ne laissait pas mme d'incertitude sur leur
dfaite? tait-ce nous dfendre que d'carter les projets tendant 
fortifier l'intrieur? Etait-ce nous dfendre que de ne pas rprimer
un gnral qui violait la constitution, et d'enchaner le courage de
ceux qui la servaient?... La constitution vous laissa-t-elle le choix
des ministres pour notre bonheur ou notre ruine? Vous fit-elle chef de
l'arme pour notre gloire ou notre honte? Vous donna-t-elle enfin
le droit de sanction, une liste civile et tant de prrogatives pour
perdre constitutionnellement la constitution et l'empire? Non! non!
homme que la gnrosit des Franais n'a pu rendre sensible, que le
seul amour du despotisme a pu toucher... vous n'tes plus rien pour
cette constitution que vous avez si indignement viole, pour ce peuple
que vous avez si lchement trahi!...

Mais non, reprend l'orateur, si nos armes ne sont point compltes,
le roi n'en est sans doute pas coupable; sans doute il prendra les
mesures ncessaires pour nous sauver, sans doute la marche des
Prussiens ne sera pas aussi triomphante qu'ils l'esprent; mais il
fallait tout prvoir et tout dire, car la franchise peut seule nous
sauver.

Vergniaud finit en proposant un message  Louis XVI, ferme, mais
respectueux, qui l'oblige  opter entre la France et l'tranger, et
lui apprenne que les Franais sont rsolus  prir ou  triompher avec
la constitution. Il veut en outre qu'on dclare la patrie en danger,
pour rveiller dans les coeurs ces grandes affections qui ont anim
les grands peuples, et qui sans doute se retrouveront dans les
Franais; car ce ne sera pas, dit-il, dans les Franais rgnrs de
89 que la nature se montrera dgrade. Il veut enfin qu'on mette un
terme  des dissensions dont le caractre devient sinistre, et qu'on
runisse ceux qui sont dans Rome et sur le mont Aventin.

En prononant ces derniers mots, la voix de l'orateur tait altre,
l'motion gnrale. Les tribunes, le ct gauche, le ct droit, tout
le monde applaudissait. Vergniaud quitte la tribune, et il est entour
par une foule empresse de le fliciter. Seul jusqu'alors il avait os
parler  l'assemble de la dchance dont tout le monde s'entretenait
dans le public, mais il ne l'avait prsente que d'une manire
hypothtique, et avec des formes encore respectueuses, quand on les
compare au langage inspir par les passions du temps.

Dumas veut rpondre. Il essaie d'improviser aprs Vergniaud, et devant
des auditeurs encore tout pleins de ce qu'ils venaient d'prouver. Il
rclame plusieurs fois le silence et une attention qui n'tait plus
pour lui. Il s'appesantit sur les reproches faits au pouvoir excutif.
La retraite de Luckner est due, dit-il, au sort des batailles, qu'on
ne peut rgler du fond des cabinets. Sans doute vous avez confiance en
Luckner?--Oui! oui, s'crie-t-on; et Kersaint demande un dcret qui
dclare que Luckner a conserv la confiance nationale. Le dcret est
rendu, et Dumas continue. Il dit avec raison que si on a confiance
en ce gnral, on ne peut regarder l'intention de sa retraite comme
coupable ou suspecte; que, quant au dfaut de forces dont on se
plaint, le marchal sait lui-mme qu'on a runi pour cette entreprise
toutes les troupes alors disponibles; que d'ailleurs tout devait tre
dj prpar par l'ancien ministre girondin, auteur de la guerre
offensive, et que s'il n'y avait pas de moyens suffisans, la faute en
tait  ce ministre seul; que les nouveaux ministres n'avaient pas pu
tout rparer avec quelques courriers, et qu'enfin ils avaient donn
carte blanche  Luckner, et lui avaient laiss le pouvoir d'agir
suivant les circonstances et le terrain.

On a refus le camp de vingt mille hommes, ajoute Dumas, mais d'abord
les ministres ne sont pas responsables du _veto_, et ensuite le projet
qu'ils y ont substitu valait mieux que celui propos par l'assemble,
parce qu'il ne paralysait pas les moyens de recrutement. On a refus
le dcret contre les prtres, mais il n'y a pas besoin de lois
nouvelles pour assurer la tranquillit publique; il ne faut que du
calme, de la sret, du respect pour la libert individuelle et la
libert des cultes. Partout o ces liberts ont t respectes, les
prtres n'ont pas t sditieux. Dumas justifie enfin le roi en
objectant qu'il n'avait pas voulu la guerre, et Lafayette en rappelant
qu'il avait toujours aim la libert.

Le dcret propos par la commission des douze, pour rgler les formes
d'aprs lesquelles on dclarerait la patrie en danger, fut rendu au
milieu des plus vifs applaudissemens. Mais on ajourna la dclaration
du danger, parce qu'on ne crut pas devoir le proclamer encore. Le roi,
sans doute excit par tout ce qui avait t dit, notifia  l'assemble
les hostilits imminentes de la Prusse, qu'il fonda sur la convention
de Pilnitz, sur l'accueil fait aux rebelles, sur les violences
exerces envers les commerans franais, sur le renvoi de notre
ministre, et le dpart de Paris de l'ambassadeur prussien; enfin, sur
la marche des troupes prussiennes au nombre de cinquante-deux mille
hommes. Tout me prouve, ajoutait le message du roi, une alliance
entre Vienne et Berlin. (On rit  ces mots.) Aux termes de la
constitution, j'en donne avis au corps lgislatif.--Oui, rpliquent
plusieurs voix, quand les Prussiens sont  Coblentz!--Le message fut
renvoy  la commission des douze.

La discussion sur les formes de la dclaration du _danger de la
patrie_ fut continue. On dcrta que cette dclaration serait
considre comme une simple proclamation, et que par consquent elle
ne serait pas soumise  la sanction royale; ce qui n'tait pas trs
juste, puisqu'elle renfermait des dispositions lgislatives. Mais
dj, sans avoir voulu la proclamer, on suivait la loi du salut
public.

Les disputes, devenaient tous les jours plus envenimes. Le voeu
de Vergniaud, de runir ceux qui taient dans Rome et sur le mont
Aventin, ne se ralisait pas; les craintes qu'on s'inspirait
rciproquement se changeaient en une haine irrconciliable.

Il y avait dans l'assemble un dput nomm Lamourette, vque
constitutionnel de Lyon, qui n'avait jamais vu dans la libert que le
retour  la fraternit primitive, et qui s'affligeait autant qu'il
s'tonnait des divisions de ses collgues. Il ne croyait  aucune
haine vritable des uns  l'gard des autres, et ne leur supposait 
tous que des mfiances injustes. Le 7 juillet, au moment o on allait
continuer la discussion sur le danger de la patrie, il demande la
parole pour une motion d'ordre; et, s'adressant  ses collgues avec
le ton le plus persuasif et la figure la plus noble, il leur dit que
tous les jours on leur propose des mesures terribles pour faire cesser
le danger de la patrie; que, pour lui, il croit  des moyens plus doux
et plus efficaces. C'est la division des reprsentans qui cause tous
les maux, et c'est  cette dsunion qu'il faut apporter remde. Oh!
s'crie le digne pasteur, celui qui russirait  vous runir, celui-l
serait le vritable vainqueur de l'Autriche et de Coblentz. On dit
tous les jours que votre runion est impossible au point o sont les
choses... ah! j'en frmis!... mais c'est la une injure: il n'y
a d'irrconciliables que le crime et la vertu. Les gens de bien
disputent vivement, parce qu'ils ont la conviction sincre de leurs
opinions, mais ils ne sauraient se har! Messieurs, le salut public
est dans vos mains, que tardez-vous de l'oprer?...

Que se reprochent les deux parties de l'assemble? L'une accuse
l'autre de vouloir modifier la constitution par la main des trangers,
et celle-ci accuse la premire de vouloir renverser la monarchie
pour tablir la rpublique. Eh bien, messieurs, foudroyez d'un
mme anathme et la rpublique et les deux chambres, vouez-les 
l'excration commune par un dernier et irrvocable serment jurons
de n'avoir qu'un seul esprit, qu'un seul sentiment; jurons-nous
fraternit ternelle! Que l'ennemi sache que ce que nous voulons, nous
le voulons tous, et la patrie est sauve!

L'orateur avait  peine achev ces derniers mots, que les deux cts
de l'assemble taient debout, applaudissant  ses gnreux sentimens,
et presss de dcharger le poids de leurs animosits rciproques, Au
milieu d'une acclamation universelle, on voue  l'excration publique
tout projet d'altrer la constitution par les deux chambres ou par la
rpublique, et on se prcipite des bancs opposs pour s'embrasser.
Ceux qui avaient attaqu et ceux qui avaient dfendu Lafayette, le
veto, la liste civile, les factieux et les tratres, sont dans les
bras, les uns des autres; toutes les distinctions sont confondues,
et l'on voit s'embrassant MM. Pastoret et Condorcet, qui la veille
s'taient rciproquement maltraits dans les feuilles publiques. Il
n'y a plus de ct droit ni de ct gauche, et tous les dputs sont
indistinctement assis les uns auprs des autres. Dumas est auprs de
Bazire, Jaucourt auprs de Merlin, et Ramont auprs de Chabot.

On dcide aussitt qu'on informera les provinces, l'arme et le roi,
de cet heureux vnement; une dputation, conduite par Lamourette, se
rend au chteau. Lamourette retourne, annonant l'arrive du roi
qui vient, comme au 4 fvrier 1790, tmoigner sa satisfaction 
l'assemble, et lui dire qu'il tait fch d'attendre une dputation,
car il lui tardait bien d'accourir au milieu d'elle.

L'enthousiasme est port au comble par ces paroles, et,  en croire le
cri unanime, la patrie est sauve. Y avait-il l un roi et huit
cents dputs hypocrites qui, formant  l'improviste le projet de se
tromper, feignaient l'oubli des injures pour se trahir ensuite avec
plus de sret? Non, sans doute; un tel projet ne se forme pas chez un
si grand nombre d'hommes, subitement, sans prmditation antrieure.
Mais la haine pse; il est si doux d'en dcharger le poids! et
d'ailleurs,  la vue des vnemens les plus menaans, quel tait
le parti, qui dans l'incertitude de la victoire, n'et consenti
volontiers  garder le prsent tel qu'il tait, pourvu qu'il ft
assur? Ce fait prouve, comme tant d'autres, que la mfiance et la
crainte produisaient toutes les haines, qu'un moment de confiance les
faisait disparatre, et que le parti qu'on appelait rpublicain
ne songeait pas  la rpublique par systme, mais par dsespoir.
Pourquoi, rentr dans son palais, le roi n'crivait-il pas
sur-le-champ  la Prusse et  l'Autriche? Pourquoi ne joignait-il pas
 ces mesures secrtes quelque mesure publique et grande? Pourquoi ne
disait-il pas comme son aeul Louis XIV,  l'approche de l'ennemi:
_Nous irons tous_!

Mais le soir on annona  l'assemble le rsultat de la procdure
instruite par le dpartement contre Ption et Manuel, et ce rsultat
tait la suspension de ces deux magistrats. D'aprs ce qu'on a su
depuis, de la bouche de Ption lui-mme, il est probable qu'il aurait
pu empcher le mouvement du 20 juin, puisque plus tard il en empcha
d'autres. A la vrit, on l'ignorait alors, mais on prsumait
fortement sa connivence avec les agitateurs, et de plus, on avait
 lui reprocher quelques infractions aux lois, comme, par exemple,
d'avoir mis la plus grande lenteur dans ses communications aux
diverses autorits, et d'avoir souffert que le conseil de la commune
prt un arrt contraire  celui du dpartement, en dcidant que les
ptitionnaires seraient reus dans les rangs de la garde nationale.
La suspension prononce par le dpartement tait donc lgale et
courageuse, mais impolitique. Aprs la rconciliation du matin, n'y
avait-il pas en effet la plus grande imprudence  signifier, le soir
mme, la suspension de deux magistrats jouissant de la plus grande
popularit? A la vrit, le roi s'en rfrait  l'assemble, mais elle
ne dissimula pas son mcontentement, et elle lui renvoya la dcision
pour qu'il se pronont lui-mme. Les tribunes recommencrent leurs
cris accoutums; une foule de ptitions vinrent demander _Ption ou la
mort_, et le dput Grangeneuve, dont la personne avait t
insulte, exigea le rapport contre l'auteur de l'outrage: ainsi la
rconciliation tait dj oublie. Brissot, dont le tour tait venu
de parler sur la question du danger public, demandait du temps pour
modifier les expressions de son discours,  cause de la rconciliation
qui tait survenue depuis; il ne put nanmoins s'empcher de rappeler
tous les faits de ngligence et de lenteur reprochs  la cour; et,
malgr la prtendue rconciliation, il finit par demander qu'on
traitt solennellement la question de la dchance, qu'on accust les
ministres pour avoir notifi si tard les hostilits de la Prusse, que
l'on crt une commission secrte compose de sept membres, et charge
de veiller au salut public, qu'on vendit les biens des migrs,
qu'on acclrt l'organisation des gardes nationales, et qu'enfin on
dclart sans dlai _la patrie en danger_.

On apprit en mme temps la conspiration de Dussaillant, ancien noble,
qui,  la tte de quelques insurgs, s'tait empar du fort de Bannes
dans le dpartement de l'Ardche, et qui menaait de l toute la
contre environnante. Les dispositions des puissances furent aussi
exposes  l'assemble par le ministre. La maison d'Autriche,
entranant la Prusse, l'avait dcide  marcher contre la France;
cependant les disciples de Frdric murmuraient contre cette alliance
impolitique. Les lectorats taient tous nos ennemis ouverts ou
cachs. La Russie s'tait dclare la premire contre la rvolution,
elle avait accd au trait de Pilnitz, elle avait flatt les projets
de Gustave, et second les migrs; tout cela, pour tromper la Prusse
et l'Autriche, et les porter toutes deux sur la France, tandis qu'elle
agissait contre la Pologne. Dans le moment, elle traitait avec MM.
de Nassau et d'Esterhazy, chefs des migrs; cependant, malgr ses
fastueuses promesses, elle leur avait seulement accord une frgate,
pour se dlivrer de leur prsence  Petersbourg. La Sude tait
immobile depuis la mort de Gustave, et recevait nos vaisseaux. Le
Danemarck promettait une stricte neutralit. On pouvait se regarder
comme en guerre avec la cour de Turin. Le pape prparait ses foudres.
Venise tait neutre, mais semblait vouloir protger Trieste de ses
flottes. L'Espagne, sans entrer ouvertement dans la coalition, ne
semblait cependant pas dispose  excuter le pacte de famille, et 
rendre  la France les secours qu'elle en avait reus. L'Angleterre
s'engageait  la neutralit, et en donnait de nouvelles assurances.
Les tats-Unis auraient voulu nous aider de tous leurs moyens,
mais ces moyens taient nuls,  cause de leur loignement et de la
faiblesse de leur population.

A ce tableau, l'assemble voulait dclarer de suite la patrie en
danger; cependant la dclaration fut renvoye  un nouveau rapport de
tous les comits runis. Le 11 juillet, aprs ces rapports entendus
au milieu d'un silence profond, le prsident pronona la formule
solennelle: CITOYENS! LA PATRIE EST EN DANGER!

Ds cet instant, les sances furent dclares permanentes; des coups
de canon, tirs de moment en moment, annoncrent cette grande crise;
toutes les municipalits, tous les conseils de district et de
dpartement sigrent sans interruption; toutes les gardes nationales
se mirent en mouvement. Des amphithtres taient levs au milieu des
places publiques, et des officiers municipaux y recevaient sur une
table, porte par des tambours, le nom de ceux qui venaient s'enrler
volontairement: les enrlemens s'levrent jusqu' quinze mille dans
un jour.

La rconciliation du 7 juillet et le serment qui l'avait suivie
n'avaient, comme on vient de voir, calm aucune mfiance. On songeait
toujours  se prmunir contre les projets du chteau, et l'ide de
dclarer le roi dchu ou de le forcer  abdiquer, se prsentait  tous
les esprits, comme le seul remde possible aux maux qui menaaient la
France. Vergniaud n'avait fait qu'indiquer cette ide, et sous une
forme hypothtique; d'autres, et surtout le dput Torn, voulaient
que l'on considrt comme une proposition positive la supposition de
Vergniaud. Des ptitions de toutes les parties de la France vinrent
prter le secours de l'opinion publique  ce projet dsespr des
dputs patriotes.

Dj la ville de Marseille avait fait une ptition menaante, lue 
l'assemble le 19 juin, et rapporte plus haut. Au moment o la patrie
fut dclare en danger, il en arriva plusieurs autres encore. L'une
proposait d'accuser Lafayette, de supprimer le _veto_ dans certains
cas, de rduire la liste civile, et de rintgrer Manuel et Ption
dans leurs fonctions municipales. Une autre demandait, avec la
suppression du _veto_, la publicit des conseils. Mais la ville
de Marseille, qui avait donn le premier exemple de ces actes de
hardiesse, les porta bientt au dernier excs; elle fit une adresse
par laquelle elle engageait l'assemble  abolir la royaut dans la
branche rgnante, et  ne lui substituer qu'une royaut lective et
sans _veto_, c'est--dire une vritable _magistrature excutive_,
comme dans les rpubliques. La stupeur produite par cette lecture fut
bientt suivie des applaudissemens des tribunes, et de la proposition
d'imprimer faite par un membre de l'assemble. Cependant l'adresse fut
renvoye  la commission des douze, pour recevoir l'application de la
loi qui dclarait infme tout projet d'altrer la constitution.

La consternation rgnait  la cour; elle rgnait aussi dans le parti
patriote, que des ptitions hardies taient loin de rassurer. Le roi
croyait qu'on en voulait  sa personne; il s'imaginait que le 20 juin
tait un projet d'assassinat manqu; et c'tait certainement une
erreur, car rien n'et t plus facile que l'excution de ce crime,
s'il et t projet. Craignant un empoisonnement, lui et sa famille
prenaient leurs repas chez une dame de confiance de la reine, o ils
ne mangeaient d'autres alimens que ceux qui taient prpars dans les
offices du chteau[6]. Comme le jour de la fdration approchait, la
reine avait fait prparer pour le roi un plastron compos de plusieurs
doublures d'toffe, et capable de rsister  un premier coup de
poignard. Cependant,  mesure que le temps s'coulait, et que l'audace
populaire augmentait, sans qu'aucune tentative d'assassinat et lieu,
le roi commenait  mieux comprendre la nature de ses dangers; il
entrevoyait dj que ce n'tait plus un coup de poignard, mais une
condamnation juridique, qu'il avait  redouter; et le sort de Charles
Ier obsdait continuellement son imagination souffrante.

Quoique rebut par la cour, Lafayette n'en tait pas moins rsolu
de sauver le roi; il lui fit donc offrir un projet de fuite trs
hardiment combin. Il s'tait d'abord empar de Luckner, et avait
arrach  la facilit du vieux marchal jusqu' la promesse de marcher
sur Paris. En consquence, Lafayette voulait que le roi ft mander lui
et Luckner, sous prtexte de les faire assister  la fdration. La
prsence de deux gnraux lui semblait devoir imposer au peuple
et prvenir tous les dangers qu'on redoutait pour ce jour-l. Le
lendemain de la crmonie, Lafayette voulait que Louis XVI sortt
publiquement de Paris, sous prtexte d'aller  Compigne faire preuve
de sa libert aux yeux de l'Europe. En cas de rsistance il ne
demandait que cinquante cavaliers dvous pour l'arracher de Paris. De
Compigne, des escadrons prpars devaient le conduire au milieu des
armes franaises, o Lafayette s'en remettait  sa probit pour la
conservation des institutions nouvelles. Enfin, dans le cas o aucun
de ces moyens n'aurait russi, le gnral tait dcid  marcher sur
Paris avec toutes ses troupes[7].

Soit que ce projet exiget une trop grande hardiesse de la part de
Louis XVI, soit aussi que la rpugnance de l reine pour Lafayette
l'empcht d'accepter ses secours, le roi les refusa de nouveau, et
lui fit faire une rponse assez froide, et peu digne du zle que le
gnral lui tmoignait. Le meilleur conseil, portait cette rponse,
 donner  M. de Lafayette, est de servir toujours d'pouvantail aux
factieux, en remplissant bien son mtier de gnral[8].

Le jour de la fdration approchait; le peuple et l'assemble ne
voulaient pas que Ption manqut  la solennit du 14. Dj le roi
avait voulu se dcharger sur l'assemble du soin d'approuver ou
d'improuver l'arrt du dpartement, mais l'assemble, comme on l'a vu,
l'avait contraint  s'expliquer lui-mme; elle le pressait tous les
jours de faire connatre sa dcision, pour que cette question pt tre
termine avant le 14. Le 12, le roi confirma la suspension. Cette
nouvelle augmenta le mcontentement. L'assemble se bta de prendre un
parti  son tour, et il est facile de deviner lequel. Le lendemain,
c'est--dire le 13, elle rintgra Ption. Mais, par un reste de
mnagement, elle ajourna sa dcision relativement  Manuel, qu'on
avait vu se promener en charpe au milieu du tumulte du 20 juin sans
faire aucun usage de son autorit.

Enfin le 14 juillet 1792 arriva: combien les temps taient changs
depuis le 14 juillet 1790! Ce n'tait plus ni cet autel magnifique
desservi par trois cents prtres, ni ce vaste champ couvert de
soixante mille gardes nationaux, richement vtus et rgulirement
organiss; ni ces gradins latraux chargs d'une foule immense, ivre
de joie et de plaisir; ni enfin ce balcon o les ministres, la famille
royale et l'assemble assistaient  la premire fdration! Tout tait
chang: on se hassait comme aprs une fausse rconciliation, et
tous les emblmes annonaient la guerre. Quatre-vingt-trois tentes
figuraient les quatre-vingt-trois dpartemens. A ct de chacune tait
un peuplier, au sommet duquel flottaient des banderoles aux trois
couleurs. Une grande tente tait destine  l'assemble et au roi,
une autre aux corps administratifs de Paris. Ainsi toute la France
semblait camper en prsence de l'ennemi. L'autel de la patrie n'tait
plus qu'une colonne tronque, place au sommet de ces gradins qui
existaient encore dans le Champ-de-Mars, depuis la premire crmonie.
D'un ct on voyait un monument pour ceux qui taient morts ou qui
allaient mourir  la frontire; de l'autre un arbre immense appel
l'arbre de la fodalit. Il s'levait au milieu d'un vaste bcher, et
portait sur ses branches des couronnes, des cordons bleus, des tiares,
des chapeaux de cardinaux, des clefs de Saint-Pierre, des manteaux
d'hermine, des bonnets de docteurs, des sacs de procs, des titres de
noblesse, des cussons, des armoiries, etc. Le roi devait tre invit
 y mettre le feu.

Le serment devait tre prt  midi. Le roi s'tait rendu dans les
appartemens de l'cole-Militaire; il y attendait le cortge national,
qui tait all poser la premire pierre d'une colonne qu'on voulait
placer sur les ruines de l'ancienne Bastille. Le roi avait une dignit
calme, la reine s'efforait de surmonter une douleur trop visible. Sa
soeur, ses enfans l'entouraient. On s'mut dans les appartemens par
quelques expressions touchantes; les larmes mouillrent les yeux
de plus d'un assistant; enfin le cortge arriva. Jusque-l le
Champ-de-Mars avait t presque vide; tout  coup la multitude fit
irruption. Sous le balcon o tait plac le roi, on vit dfiler
ple-mle des femmes, des enfans, des hommes ivres, criant _vive
Ption! Ption ou la mort!_ et portant sur leurs chapeaux les mots
qu'ils avaient  la bouche; des fdrs se tenant sous le bras les uns
les autres, et transportant un relief de la Bastille, avec une presse
qu'on arrtait de temps en temps, pour imprimer et rpandre des
chansons patriotiques. Aprs, venaient les lgions de la garde
nationale, les rgimens de troupes de ligne, conservant avec peine la
rgularit de leurs rangs au milieu de cette populace flottante; enfin
les autorits elles-mmes et l'assemble. Le roi descendit alors, et,
plac au milieu d'un carr de troupes, il s'achemina, avec le cortge,
vers l'autel de la patrie. La foule tait immense au milieu du
Champ-de-Mars, et ne permettait d'avancer que lentement. Aprs
beaucoup d'efforts de la part des rgimens, le roi parvint jusqu'aux
marches de l'autel. La reine, place sur le balcon qu'elle n'avait pas
quitt, observait cette scne avec une lunette. La confusion sembla
s'augmenter un instant autour de l'autel, et le roi descendre d'une
marche;  cette vue la reine poussa un cri et jeta l'effroi autour
d'elle. Cependant la crmonie s'acheva sans accident.  peine le
serment tait prt, qu'on s'empressa de courir  l'arbre de la
fodalit. On voulait y entraner le roi pour qu'il y mt le feu,
mais il s'en dispensa en rpondant avec -propos qu'il n'y avait plus
de fodalit. Il reprit alors sa marche vers l'cole-Militaire. Les
troupes, joyeuses de l'avoir sauv, poussrent des cris ritrs
de _vive le roi!_ La multitude, qui prouve toujours le besoin de
sympathiser, rpta ces cris, et fut aussi prompte  le fter, qu'elle
l'avait t  l'insulter quelques instans auparavant. L'infortun
Louis XVI parut aim quelques heures encore: le peuple et lui-mme le
crurent un moment; mais les illusions mmes n'taient plus faciles,
et on commenait dj  ne pouvoir plus se tromper. Le roi rentra au
palais, satisfait d'avoir chapp  des prils qu'il croyait grands,
mais trs alarm encore de ceux qu'il entrevoyait dans l'avenir.

Les nouvelles qui arrivaient chaque jour de la frontire augmentaient
les alarmes et l'agitation. La dclaration de _la patrie en danger_
avait mis toute la France en mouvement, et avait provoqu le dpart
d'une foule de fdrs. Ils n'taient que deux mille  Paris le jour
de la fdration; mais ils y arrivaient incessamment, et leur manire
de s'y conduire justifiait  la fois les craintes et les esprances
qu'on avait conues de leur prsence dans la capitale. Tous
volontairement enrls, ils composaient ce qu'il y avait de plus
exalt dans les clubs de France. L'assemble leur fit allouer trente
sous par jour, et leur rserva exclusivement les tribunes. Bientt ils
lui firent la loi  elle-mme par leurs cris et leurs applaudissemens.
Lis avec les jacobins, runis dans un club qui, en quelques jours,
surpassa la violence de tous les autres, ils taient prts 
s'insurger au premier signal. Ils le dclarrent mme  l'assemble
par une adresse. Ils ne partiraient pas, disaient-ils, que les ennemis
de l'intrieur ne fussent terrasss. Ainsi le projet de runir  Paris
une force insurrectionnelle tait, malgr l'opposition de la cour,
entirement ralis.

A ce moyen on en joignit d'autres. Les anciens soldats des
gardes-franaises taient distribus dans les rgimens; l'assemble
ordonna qu'ils seraient runis en corps de gendarmerie. Leurs
dispositions ne pouvaient tre douteuses, puisqu'ils avaient commenc
la rvolution. On objecta vainement que ces soldats, presque tous
sous-officiers dans l'arme, en composaient la principale force.
L'assemble n'couta rien, redoutant l'ennemi du dedans beaucoup plus
que l'ennemi du dehors. Aprs s'tre compos des forces, il fallait
dcomposer celles de la cour;  cet effet, l'assemble ordonna
i'loignement de tous les rgimens. Jusque-l elle tait dans les
termes de la constitution; mais, ne se contentant pas de les carter,
elle leur enjoignit de se rendre  la frontire, et en cela elle
usurpa la disposition de la force publique appartenant au roi.

Le but de cette mesure tait surtout d'loigner les Suisses, dont la
fidlit ne pouvait tre douteuse. Pour parer ce coup, le ministre
fit agir M. d'Affry, leur commandant. Celui-ci s'appuya sur ses
capitulations pour refuser de quitter Paris. On parut prendre
en considration les raisons qu'il prsentait, mais on ordonna
provisoirement le dpart de deux bataillons suisses.

Le roi, il est vrai, avait son _veto_ pour rsister  ces mesures,
mais il avait perdu toute influence et ne pouvait plus user de sa
prrogative. L'assemble elle-mme ne pouvait pas toujours rsister
aux propositions faites par certains de ses membres, et constamment
appuyes par les applaudissemens des tribunes. Jamais elle ne manquait
de se prononcer pour la modration quand c'tait possible; et tandis
qu'elle consentait d'une part aux mesures les plus insurrectionnelles,
on la voyait de l'autre approuver et accueillir les ptitions les plus
modres.

Les mesures prises, les ptitions, le langage qu'on tenait dans toutes
les conversations, annonaient une rvolution prochaine. Les girondins
la prvoyaient et la dsiraient, mais ils n'en distinguaient pas
clairement les moyens, et ils en redoutaient l'issue. Au-dessous
d'eux on se plaignait de leur inertie; on les accusait de mollesse et
d'incapacit. Tous les chefs de clubs et de sections, fatigus d'une
loquence sans rsultat, demandaient  grands cris une direction
active et unique, pour que les efforts populaires ne fussent pas
infructueux. Il y avait aux Jacobins une salle pour le travail des
correspondances. On y avait tabli un comit, central des fdrs pour
se concerter et s'entendre. Afin que les rsolutions fussent plus
secrtes et plus nergiques, on rduisit ce comit  cinq membres,
et il reut entre eux le nom de comit _insurrectionnel_. Ces cinq
membres taient les nomms Vaugeois, grand-vicaire; Debess de la
Drme; Guillaume, professeur  Caen; Simon, journaliste  Strasbourg;
Galissot de Langres. Bientt on y joignit Carra, Gorsas, Fournier
l'Amricain, Westermann, Kienlin de Strasbourg, Santerre; Alexandre,
commandant du faubourg Saint-Marceau; un Polonais, nomm Lazouski,
capitaine des canonniers dans le bataillon de Saint-Marceau; un
ex-constituant, Antoine de Metz; deux lecteurs, Lagrevy et Garin.
Manuel, Camille Desmoulins, Danton, s'y runirent ensuite, et y
exercrent la plus grande influence[9]. On s'entendit avec Barbaroux,
qui promit la coopration de ses Marseillais, dont l'arrive tait
impatiemment attendue. On se mit en communication avec le maire
Ption, et on obtint de lui la promesse de ne pas empcher
l'insurrection. On lui promit en retour de faire garder sa demeure,
et de l'y consigner, pour justifier son inaction par une apparence
de contrainte, si l'entreprise ne russissait pas. Le projet
dfinitivement arrt fut de se rendre en armes au chteau, et de
dposer le roi. Mais il fallait mettre le peuple en mouvement, et une
circonstance extraordinaire tait indispensable pour y russir. On
cherchait  la produire, et on s'en entretenait aux Jacobins. Le
dput Chabot s'tendait avec l'ardeur de son temprament sur la
ncessit d'une grande rsolution, et disait que pour la dterminer
il serait  dsirer que la cour attentt aux jours d'un dput.
Grangeneuve, dput lui-mme, coutait ce discours: c'tait un homme
d'un esprit mdiocre, mais d'un caractre dvou. Il prend Chabot 
part. Vous avez raison, lui dit-il; il faut qu'un dput prisse,
mais la cour est trop habile pour nous fournir une occasion aussi
belle. Il faut y suppler, et me tuer au plus tt aux environs du
chteau. Gardez le secret et prparez les moyens. Chabot, saisi
d'enthousiasme, lui offre de partager son sort. Grangeneuve accepte en
lui disant que deux morts feront plus d'effet qu'une. Ils conviennent
du jour, de l'heure, des moyens pour se tuer et ne pas _s'estropier_,
disent-ils; et ils se sparrent, rsolus de s'immoler pour le succs
de la cause commune. Grangeneuve, dcid  tenir parole, met ordre 
ses affaires domestiques, et  dix heures et demie du soir, s'achemine
au lieu du rendez-vous. Chabot n'y tait pas. Il attend. Chabot ne
venant pas, il imagine que sa rsolution est change, mais il espre
que du moins l'excution aura lieu pour lui-mme. Il va et vient
plusieurs fois, attendant le coup mortel; mais il est oblig de
retourner sain et sauf, sans avoir pu s'immoler pour une calomnie.

On attendait donc impatiemment l'occasion qui ne se prsentait pas,
et on s'accusait rciproquement de manquer de force, d'habilet et
d'ensemble. Les dputs girondins, le maire Ption, enfin tous les
hommes en vidence, qui, soit  la tribune, soit dans leurs fonctions,
taient obligs de parler le langage de la loi, se mettaient toujours
plus  l'cart, et condamnaient ces agitations continuelles qui
les compromettaient sans amener un rsultat. Ils reprochaient aux
agitateurs subalternes d'puiser leurs forces dans des mouvemens
partiels et inutiles, qui exposaient le peuple sans produire un
vnement dcisif. Ceux-ci, au contraire, qui faisaient dans leurs
cercles ce qu'ils pouvaient, reprochaient aux dputs et au maire
Ption leurs discours publics, et les accusaient de retenir l'nergie
du peuple. Ainsi les dputs blmaient la masse de n'tre pas
organise, et celle-ci se plaignait  eux de ne pas l'tre. On sentait
surtout le besoin d'avoir un chef. Il faut un homme, tait le cri
gnral; mais lequel? On n'en voyait aucun parmi les dputs. Ils
taient tous plutt orateurs que conspirateurs; et d'ailleurs leur
lvation et leur genre de vie les loignaient trop de la multitude,
sur laquelle il fallait agir. Il en tait de mme de Roland, de
Servan, de tous ces hommes dont le courage n'tait pas douteux, mais
que leur rang plaait trop au-dessus du peuple. Ption, par ses
fonctions, aurait pu communiquer facilement avec la multitude; mais
Ption tait froid, impassible, et plus capable de mourir que d'agir.
Il avait pour systme d'arrter les petites agitations au profit d'une
insurrection dcisive; mais en le suivant  la rigueur, il contrariait
les mouvemens de chaque jour, et il perdait toute faveur auprs des
agitateurs qu'il paralysait sans les dominer. Il leur fallait un chef
qui, n'tant pas sorti encore du sein de la multitude, n'et pas
perdu tout pouvoir sur elle, et qui et reu de la nature le gnie de
l'entranement.

Un vaste champ s'tait ouvert dans les clubs, les sections et les
journaux rvolutionnaires. Beaucoup d'hommes s'y taient fait
remarquer, mais aucun n'avait encore acquis une supriorit marque.
Camille Desmoulins s'tait distingu par sa verve, son cynisme,
son audace, et par sa promptitude  attaquer tous les hommes qui
semblaient se ralentir dans la carrire rvolutionnaire. Il tait
connu des dernires classes; mais il n'avait ni les poumons d'un
orateur populaire, ni l'activit et la force entranante d'un chef de
parti.

Un autre journaliste avait acquis une effrayante clbrit; c'tait
Marat, connu sous le nom de _l'Ami du peuple_, et devenu, par ses
provocations au meurtre, un objet d'horreur pour tous les hommes qui
conservaient encore quelque modration. N  Neuchtel, et livr 
l'tude des sciences physiques et mdicales, il avait attaqu avec
audace les systmes les mieux tablis, et avait prouv une activit
d'esprit pour ainsi dire convulsive. Il tait mdecin dans les curies
du comte d'Artois, lorsque la rvolution commena. Il se prcipita
sans hsiter dans cette nouvelle carrire, et se fit bientt remarquer
dans sa section. Sa taille tait mdiocre, sa tte volumineuse, ses
traits prononcs, son teint livide, son oeil ardent, sa personne
nglige. Il n'et paru que ridicule ou hideux, mais tout  coup on
entendit sortir de ce corps trange des maximes bizarres et atroces,
profres avec un accent dur et une insolente familiarit. Il fallait
abattre, disait-il, plusieurs mille ttes, et dtruire tous les
aristocrates, qui rendaient la libert impossible. L'horreur et le
mpris s'amoncelrent autour de lui. On le heurtait, on lui marchait
sur les pieds, on se jouait de sa misrable personne; mais, habitu
aux luttes scientifiques et aux assertions les plus tranges, il avait
appris  mpriser ceux qui le mprisaient, et il les plaignait comme
incapables de le comprendre. Il tala ds lors dans ses feuilles
l'affreuse doctrine dont il tait rempli. La vie souterraine 
laquelle il tait condamn pour chapper  la justice, avait
exalt son temprament, et les tmoignages de l'horreur publique
l'enflammaient encore davantage. Nos moeurs polies n'taient  ses
yeux que des vices qui s'opposaient  l'galit rpublicaine; et,
dans sa haine ardente pour les obstacles, il ne voyait qu'un moyen
de salut, l'extermination. Ses tudes et ses expriences sur l'homme
physique avaient d l'habituer  vaincre l'aspect de la douleur; et
sa pense ardente, ne se trouvant arrte par aucun instinct de
sensibilit, allait directement  son but par des voies de sang. Cette
ide mme d'oprer par la destruction s'tait peu  peu systmatise
dans sa tte. Il voulait un dictateur, non pour lui procurer le
plaisir de la toute-puissance, mais pour lui imposer la charge
terrible d'purer la socit. Ce dictateur devait avoir un boulet aux
pieds pour tre toujours sous la main du peuple; il ne fallait lui
laisser qu'une seule facult, celle d'indiquer les victimes, et
d'ordonner pour unique chtiment la mort. Marat ne connaissait que
cette peine, parce qu'il ne punissait pas, mais supprimait l'obstacle.

Voyant partout des aristocrates conspirant contre la libert, il
recueillait  et l tous les faits qui satisfaisaient sa passion; il
dnonait avec fureur, et avec une lgret qui venait de sa fureur
mme, tous les noms qu'on lui dsignait, et qui souvent n'existaient
pas. Il les dnonait sans haine personnelle, sans crainte et mme
sans danger pour lui-mme, parce qu'il tait hors de tous les rapports
humains, et que ceux de l'outrag  l'outrageant n'existaient plus
entre lui et ses semblables.

Dcrt rcemment avec Royou, _l'Ami du roi_, il s'tait cach chez un
avocat obscur et misrable qui lui avait donn asile. Barbaroux fut
appel auprs de lui. Barbaroux s'tait livr  l'tude des sciences
physiques, et avait connu autrefois Marat. Il ne put se dispenser de
se rendre  sa demande, et crut, en l'coutant, que sa tte tait
drange. Les Franais,  entendre cet homme effrayant, n'taient
que de mesquins rvolutionnaires. Donnez-moi, disait-il, deux cents
Napolitains, arms de poignards et portant  leur bras gauche un
manchon en guise de bouclier; avec eux je parcourrai la France, et je
ferai la rvolution. Il voulait, pour signaler les aristocrates, que
l'assemble leur ordonnt de porter un ruban blanc au bras, et qu'elle
permt de les tuer, quand ils seraient trois runis. Sous le nom
d'aristocrates, il comprenait les royalistes, les feuillans, les
girondins; et quand, par hasard, on lui parlait de la difficult de
les reconnatre, il n'y avait pas, disait-il,  s'y tromper; il
fallait tomber sur ceux qui avaient des voitures, des valets, des
habits de soie, et qui sortaient des spectacles: c'taient srement
des aristocrates.

Barbaroux sortit pouvant. Marat, obsd de son atroce systme,
s'inquitait peu des moyens d'insurrection; il tait d'ailleurs
incapable de les prparer. Dans ses rves meurtriers, il se
complaisait dans l'ide de se retirer  Marseille. L'enthousiasme
rpublicain de cette ville lui faisait esprer d'y tre mieux compris
et mieux accueilli. Il songea donc  s'y rfugier, et voulait que
Barbaroux l'y envoyt sous sa recommandation; mais celui-ci ne voulait
pas faire un pareil prsent  sa ville natale, et il laissa l cet
insens dont il ne prvoyait pas alors l'apothose.

Le systmatique et sanguinaire Marat n'tait donc pas le chef actif
qui aurait pu runir ces masses parses et fermentant confusment.
Robespierre en aurait t plus capable parce qu'il s'tait fait aux
Jacobins une clientle d'auditeurs, ordinairement plus active qu'une
clientle de lecteurs; mais il n'avait pas non plus toutes les
qualits ncessaires. Robespierre, mdiocre avocat d'Arras, fut dput
par cette ville aux tats-gnraux. L, il s'tait li avec Ption et
Buzot, et soutenait avec pret les opinions que ceux-ci dfendaient
avec une conviction profonde et calme. Il parut d'abord ridicule par
la pesanteur de son dbit et la pauvret de son loquence; mais son
opinitret lui attira quelque attention, surtout  l'poque de la
rvision. Lorsque aprs la scne du Champ-de-Mars, on rpandit le
bruit que le procs allait tre fait aux signataires de la ptition
des jacobins, sa terreur et sa jeunesse inspirrent de l'intrt 
Buzot et  Roland; et on lui offrit un asile. Mais il se rassura
bientt; et l'assemble s'tant spare, il se retrancha chez les
Jacobins, o il continua ses harangues dogmatiques et ampoules. lu
accusateur public, il refusa ces nouvelles fonctions, et ne songea
qu' se donner la double rputation de patriote incorruptible et
d'orateur loquent.

Ses premiers amis, Ption, Buzot, Brissot, Roland, le recevaient chez
eux, et voyaient avec peine son orgueil souffrant qui se rvlait dans
ses regards et dans tous ses mouvemens. On s'intressait  lui, et on
regrettait que, songeant si fort  la chose publique, il songet aussi
tant  lui-mme. Cependant il tait trop peu important pour qu'on
lui en voult de son orgueil, et on lui pardonnait en faveur de sa
mdiocrit et de son zle. On remarquait surtout que, silencieux dans
toutes les runions, et donnant rarement son avis, il tait le premier
le lendemain  produire  la tribune les ides qu'il avait recueillies
chez les autres. On lui en fit l'observation, sans lui adresser de
reproches; et bientt il dtesta cette runion d'hommes suprieurs
comme il avait dtest celle des constituans. Alors il se retira tout
 fait aux Jacobins, o, comme on l'a vu, il diffra d'avis avec
Brissot et Louvet, sur la question de la guerre, et les appela,
peut-tre mme les crut mauvais citoyens, parce qu'ils pensaient
autrement que lui, et soutenaient leur avis avec loquence. tait-il
de bonne foi lorsqu'il souponnait sur-le-champ ceux qui l'avaient
bless, ou bien les calomniait-il sciemment? Ce sont l les mystres
des mes. Mais avec une raison troite et commune, avec une extrme
susceptibilit, il tait trs dispos  s'irriter, et difficile 
clairer; et il n'est pas impossible qu'une haine d'orgueil ne se
changet chez lui en une haine de principes, et qu'il crt mchans
tous ceux qui l'avaient offens.

Quoi qu'il en soit, dans le cercle infrieur o il s'tait plac,
il excita l'enthousiasme par son dogmatisme et par sa rputation
d'incorruptibilit. Il fondait ainsi sa popularit sur les passions
aveugles et les esprits mdiocres. L'austrit, le dogmatisme froid,
captivent les caractres ardens, souvent mme les intelligences
suprieures. Il y avait en effet des hommes disposs  prter 
Robespierre une vritable nergie, et des talens suprieurs aux siens.
Camille Desmoulins l'appelait son Aristide, et le trouvait loquent.

D'autres le jugeant sans talens, mais subjugus par son pdantisme,
allaient rptant que c'tait l'homme qu'il fallait mettre  la tte
de la rvolution, et que sans ce dictateur, elle ne pourrait marcher.
Pour lui, permettant  ses partisans tous ces propos, il ne se
montrait jamais dans les conciliabules des conjurs. Il se plaignit
mme d'tre compromis, parce que l'un d'eux, habitant dans la mme
maison que lui, y avait runi quelquefois le comit insurrectionnel.
Il se tenait donc en arrire, laissant agir ses preneurs, Panis,
Sergent, Osselin, et autres membres des sections et des conseils
municipaux.

Marat, qui cherchait un dictateur, voulut s'assurer si Robespierre
pouvait l'tre. La personne nglige et cynique de Marat contrastait
avec celle de Robespierre, qui tait plein de rserve et de soins
pour lui-mme. Retir dans un cabinet lgant, o son image tait
reproduite de toutes les manires, en peinture, en gravure, en
sculpture, il s'y livrait  un travail opinitre, et relisait sans
cesse Rousseau, pour y composer ses discours. Marat le vit, ne trouva
en lui que de petites haines personnelles, point de grand systme,
point de cette audace sanguinaire qu'il puisait dans sa monstrueuse
conviction, point de gnie enfin; il sortit plein de mpris pour ce
_petit homme_, le dclara incapable de sauver l'tat, et se persuada
d'autant plus qu'il possdait seul le grand systme social.

Les partisans de Robespierre entourrent Barbaroux, et voulurent le
conduire chez lui, disant qu'il fallait un homme, et que Robespierre
seul pouvait l'tre. Ce langage dplut  Barbaroux, dont la fiert se
pliait peu  l'ide de la dictature, et dont l'imagination ardente
tait dj sduite par la vertu de Roland et les talens de ses amis.
Il alla cependant chez Robespierre. Il fut question dans l'entretien,
de Ption, dont la popularit offusquait Robespierre, et qui,
disait-on, tait incapable de servir la rvolution. Barbaroux rpondit
avec humeur aux reproches qu'on adressait  Ption, et dfendit
vivement un caractre qu'il admirait. Robespierre parla de la
rvolution, et rpta, suivant son usage, qu'il en avait acclr
la marche. Il finit, comme tout le monde, par dire qu'il fallait un
homme. Barbaroux rpondit qu'il ne voulait ni dictateur ni roi. Frron
rpliqua que Brissot voulait l'tre. On se rejeta ainsi le reproche,
et on ne s'entendit pas. Quand on se quitta, Panis, voulant corriger
le mauvais effet de cette entrevue, dit  Barbaroux qu'il avait mal
saisi la chose, qu'il ne s'agissait que d'une autorit momentane, et
que Robespierre tait le seul homme auquel on pt la donner. Ce sont
ces propos vagues, ces petites rivalits, qui persuadrent faussement
aux girondins que Robespierre voulait usurper. Une ardente jalousie
fut prise en lui pour de l'ambition; mais c'tait une de ces erreurs
que le regard troubl des partis commet toujours. Robespierre, capable
tout au plus de har le mrite, n'avait ni la force ni le gnie de
l'ambition, et ses partisans avaient pour lui des prtentions qu'il
n'aurait pas os concevoir lui-mme.

Danton tait plus capable qu'aucun autre d'tre ce chef que toutes les
imaginations dsiraient, pour mettre de l'ensemble dans les mouvemens
rvolutionnaires. Il s'tait jadis essay au barreau, et n'y avait
pas russi. Pauvre et dvor de passions, il s'tait jet dans les
troubles politiques avec ardeur, et probablement avec des esprances.
Il tait ignorant, mais dou d'une intelligence suprieure et d'une
imagination vaste. Ses formes athltiques, ses traits crass et un
peu africains, sa voix tonnante, ses images bizarres, mais grandes,
captivaient l'auditoire des Cordeliers et des sections. Son visage
exprimait tour  tour les passions brutales, la jovialit, et mme
la bienveillance. Danton ne hassait et n'enviait personne, mais son
audace tait extraordinaire; et dans certains momens d'entranement,
il tait capable d'excuter tout ce que l'atroce intelligence de Marat
tait capable de concevoir.

Une rvolution dont l'effet imprvu, mais invitable, avait t de
soulever les basses classes de la socit contre les classes leves,
devait rveiller l'envie, faire natre des systmes, et dchaner des
passions brutales. Robespierre fut l'envieux; Marat, le systmatique;
et Danton fut l'homme passionn, violent, mobile, et tour  tour
cruel ou gnreux. Si les deux premiers, obsds, l'un par une envie
dvorante, l'autre par de sinistres systmes, durent avoir peu de ces
besoins qui rendent les hommes accessibles  la corruption, Danton, au
contraire, plein de passions, avide de jouir, ne dut tre rien moins
qu'incorruptible. Sous prtexte de lui rembourser une ancienne charge
d'avocat au conseil, la cour lui donna des sommes assez considrables;
mais elle russit  le payer et non  le gagner. Il n'en continua pas
moins  haranguer et  exciter contre elle la multitude des clubs.
Quand on lui reprochait de ne pas excuter son march, il rpondait
que pour se conserver le moyen de servir la cour, il devait en
apparence la traiter en ennemie.

Danton tait donc le plus redoutable chef de ces bandes qu'on gagnait
et conduisait par la parole. Mais audacieux, entranant au moment
dcisif, il n'tait pas propre  ces soins assidus qu'exige l'envie
de dominer; et quoique trs influent sur les conjurs, il ne les
gouvernait pas encore. Il tait capable seulement, dans un moment
d'hsitation, de les ranimer et de les porter au but par une impulsion
dcisive.

Les divers membres du comit insurrectionnel n'avaient pas encore pu
s'entendre. La cour, instruite de leurs moindres mouvemens, prenait
de son ct quelques mesures pour se mettre  l'abri d'une attaque
soudaine, et se donner le temps d'attendre en sret l'arrive des
puissances coalises. Elle avait form et tabli prs du chteau un
club, appel le club franais, qui se composait d'ouvriers et de
soldats de la garde nationale. Ils avaient tous leurs armes caches
dans le local mme de leurs sances, et pouvaient, dans un cas
pressant, courir au secours de la famille royale. Cette seule runion
cotait  la liste civile 10,000 francs par jour. Un Marseillais,
nomm Lieutaud, entretenait en outre une troupe qui occupait
alternativement les tribunes, les places publiques, les cafs et
les cabarets, pour y parler en faveur du roi, et pour rsister aux
continuelles meutes des patriotes[10]. Partout, en effet, on se
disputait, et presque toujours des paroles on en venait aux coups;
mais malgr tous les efforts de la cour, ses partisans taient
clair-sems, et la partie de la garde nationale qui lui tait dvoue,
se trouvait rduite au plus grand dcouragement.

Un grand nombre de serviteurs fidles, loigns jusque l du trne,
accouraient pour dfendre le roi, et lui faire un rempart de leurs
corps. Leurs runions taient frquentes et nombreuses au chteau, et
elles augmentaient la mfiance publique. On les appelait _chevaliers
du poignard_, depuis la scne de fvrier 1791. On avait donn des
ordres pour runir secrtement la garde constitutionnelle, qui,
quoique licencie, avait toujours reu ses appointemens. Pendant ce
temps, les conseils se croisaient autour du roi, et produisaient dans
son me faible et naturellement incertaine, les perplexits les plus
douloureuses. Des amis sages, et entre autres Malesherbes[11], lui
conseillaient d'abdiquer; d'autres, et c'tait le plus grand nombre,
voulaient qu'il prt la fuite; du reste, ils n'taient d'accord ni
sur les moyens, ni sur le lieu, ni sur le rsultat de l'vasion. Pour
mettre quelque ensemble dans ces divers plans, le roi voulut que
Bertrand de Molleville s'entendt avec Duport le constituant. Le roi
avait beaucoup de confiance en ce dernier, et il fut oblig de donner
un ordre positif  Bertrand, qui prtendait ne vouloir entretenir
aucune relation avec un constitutionnel tel que Duport. Dans ce comit
se trouvaient encore Lally-Tolendal, Malouet, Clermont-Tonnerre,
Gouvernet et autres, tous dvous  Louis XVI, mais, hors ce point,
diffrant assez d'opinion sur la part qu'il faudrait faire  la
royaut, si on parvenait  la sauver. On y rsolut la fuite du roi, et
sa retraite au chteau de Gaillon, en Normandie. Le duc de Liancourt,
ami de Louis XVI, et jouissant de toute sa confiance, commandait cette
province; il rpondait de ses troupes et des habitans de Rouen, qui
s'taient prononcs par une adresse nergique contre le 20 juin. Il
offrait de recevoir la famille royale, et de la conduire  Gaillon,
ou de la remettre  Lafayette, qui la transporterait au milieu de son
arme. Il donnait en outre toute sa fortune pour seconder l'excution
de ce projet, et ne demandait  rserver  ses enfants que cent louis
de rente. Ce plan convenait aux membres constitutionnels du comit,
parce qu'au lieu de mettre le roi dans les mains de l'migration, il
le plaait auprs du duc de Liancourt et de Lafayette. Par le mme
motif, il rpugnait aux autres, et risquait de dplaire  la reine et
au roi. Le chteau de Gaillon avait le grand avantage de n'tre qu'
trente-six lieues de la mer, et d'offrir, par la Normandie, province
bien dispose, une fuite facile en Angleterre. Il en avait encore un
autre, c'tait de n'tre qu' vingt lieues de Paris. Le roi pouvait
donc s'y rendre sans manquer  la loi constitutionnelle, et c'tait
beaucoup pour lui, car il tenait singulirement  ne pas se mettre en
tat de contravention ouverte.

M. de Narbonne et la fille de Necker, madame Stal, imaginrent aussi
un projet de fuite. L'migration, de son ct, proposa le sien:
c'tait de transporter le roi  Compigne, et de l sur les bords du
Rhin par la fort des Ardennes. Chacun veut conseiller un roi faible,
parce que chacun aspire  lui donner une volont qu'il n'a pas. Tant
d'inspirations contraires ajoutaient  l'indcision naturelle de Louis
XVI, et ce prince malheureux, assig de conseils, frapp de la raison
des uns, entran parla passion des autres, tourment de craintes
sur le sort de sa famille, agit par les scrupules de sa conscience,
hsitait entre mille projets, et voyait arriver le flot populaire sans
oser ni le braver, ni le fuir.

Les dputs girondins, qui avaient si hardiment abord la question
de la dchance, demeuraient cependant incertains  la veille d'une
insurrection; quoique la cour ft presque dsarme, et que la
toute-puissance se trouvt du ct du peuple, nanmoins l'approche des
Prussiens, et la crainte qu'inspire toujours un ancien pouvoir,
mme aprs qu'il a t priv de ses forces, leur persuadrent qu'il
vaudrait encore mieux transiger avec la cour que de s'exposer aux
chances d'une attaque. Dans le cas mme o cette attaque serait
heureuse, ils craignaient que l'arrive trs prochaine des trangers
ne dtruist tous les rsultats d'une victoire sur le chteau, et
ne ft succder de terribles vengeances  un succs d'un moment.
Cependant, malgr cette disposition  traiter, ils n'ouvrirent point
de ngociations  ce sujet, et n'osrent pas prendre l'initiative;
mais ils coutrent un nomm Boze, peintre du roi, et trs li avec
Thierry, valet de chambre de Louis XVI. Le peintre Boze, effray
des dangers de la chose publique, les engagea  crire ce qu'ils
croiraient propre, dans cette extrmit,  sauver le roi et la
libert. Ils firent donc une lettre qui fut signe par Guadet,
Gensonn, Vergniaud, et qui commenait par ces mots: _Vous nous
demandez, monsieur, quelle est notre opinion sur la situation actuelle
de la France..._ Ce dbut prouve assez que l'explication avait t
provoque. Il n'tait plus temps pour le roi, disaient  Boze les
trois dputs, de se rien dissimuler, et il s'abuserait trangement
s'il ne voyait pas que sa conduite tait la cause de l'agitation
gnrale, et de cette violence des clubs dont il se plaignait sans
cesse; de nouvelles protestations de sa part seraient inutiles et
paratraient drisoires; au point o se trouvaient les choses, il ne
fallait pas moins que des dmarches dcisives pour rassurer le peuple:
tout le monde, par exemple, croyait fermement qu'il tait au pouvoir
du roi d'carter les armes trangres; il fallait donc qu'il
comment par ordonner cet loignement; il devait ensuite choisir un
ministre patriote, congdier Lafayette qui, dans l'tat des choses,
ne pouvait plus servir utilement; rendre une loi pour l'ducation
constitutionnelle du jeune dauphin, soumettre la liste civile  une
comptabilit publique, et dclarer solennellement qu'il n'accepterait
pour lui-mme d'augmentation de pouvoir, que du consentement libre
de la nation. A ces conditions, ajoutaient les Girondins, il tait 
esprer que l'irritation se calmerait, et qu'avec du temps et de la
persvrance dans ce systme, le roi recouvrerait la confiance qu'il
avait aujourd'hui tout  fait perdue.

Certes, les Girondins se trouvaient alors bien prs d'atteindre leur
but, si vritablement ils avaient conspir jusqu' cet instant et
depuis long-temps pour la ralisation d'une rpublique; et l'on
voudrait qu'ils se fussent arrts tout  coup au moment de russir,
pour faire donner le ministre  trois de leurs amis! Voil ce qui
ne peut tre; et il devient vident que l rpublique ne fut dsire
qu'en dsespoir de la monarchie, que jamais elle ne fut un vritable
projet, et que mme,  la veille de l'obtenir, ceux qu'on accuse de
l'avoir longuement prpare, ne voulaient pas sacrifier la chose
publique au triomphe de ce systme, et consentaient  garder la
monarchie constitutionnelle, pourvu qu'elle ft entoure d'assez de
scurit. Les Girondins, en demandant l'loignement des troupes,
prouvaient assez que le danger actuel seul les occupait; l'attention
qu'ils donnaient  l'ducation du dauphin, prouve suffisamment encore
que la monarchie n'tait pas pour eux un avenir insupportable.

On a prtendu que Brissot, de son ct, avait fait des propositions
pour empcher la dchance, et qu'il y avait mis la condition d'une
somme trs forte. Cette assertion est de Bertrand de Molleville, qui
a toujours calomni par deux raisons: mchancet de coeur et fausset
d'esprit. Mais il n'en donne aucune preuve; et la pauvret connue
de Brissot, sa conviction exalte, doivent rpondre pour lui. Il ne
serait pas impossible sans doute que la cour et donn de l'argent 
l'adresse de Brissot, mais cela ne prouverait pas que l'argent et t
ou demand ou reu par lui. Le fait dj rapport plus haut sur la
corruption de Ption, promise  la cour par des escrocs, ce fait et
beaucoup d'autres du mme genre montrent assez quelle confiance
il faut ajouter  ces accusations de vnalit, si souvent et si
facilement hasardes. D'ailleurs, quoi qu'il en puisse tre de
Brissot, les trois dputs Gensonn, Guadet, Vergniaud, n'ont pas mme
t accuss, et ils furent les seuls signataires de la lettre remise 
Boze.

Le coeur ulcr du roi tait moins capable que jamais d'couter leurs
sages avis. Thierry lui prsenta la lettre, mais il la repoussa
durement, et fit ses deux rponses accoutumes, que ce n'tait pas
lui, mais le ministre patriote, qui avait provoqu la guerre; et que,
quant  la constitution, il l'observait fidlement, tandis que les
autres mettaient tous leurs soins  la dtruire[12]. Ces raisons
n'taient pas trs-justes; car, bien qu'il n'et pas provoqu la
guerre, ce n'en tait pas moins un devoir pour lui de la bien
soutenir; et, quant  sa fidlit scrupuleuse  la lettre de la loi,
c'tait peu que l'observation du texte; il fallait encore ne pas
compromettre la chose mme en appelant l'tranger.

Il faut sans doute attribuer  l'esprance qu'avaient les Girondins
de voir leurs avis couts, les mnagemens qu'ils gardrent lorsqu'on
voulut soulever dans l'assemble la question de la dchance tous les
jours agite dans les clubs, dans les groupes et les ptitions. Chaque
fois qu'ils venaient, au nom de la commission des douze, parler du
danger de la patrie et des moyens d'y remdier: _Remontez  la cause_
du danger, leur disait-on; _ la cause_, rptaient les tribunes.
Vergniaud, Brissot et les Girondins rpondaient que la commission
avait les yeux sur la cause, et que lorsqu'il en serait temps on la
dvoilerait; mais que pour le moment il fallait ne pas jeter encore un
nouveau levain de discorde.

Mais il tait dcid que tous les moyens et les projets de transaction
choueraient; et la catastrophe, prvue et redoute, arriva bientt,
comme nous le verrons ci-aprs.

Notes:

[1] Voyez madame Campan, tome II, page 324, une lettre de M. de Lally
   au roi de Prusse, et tous les historiens.
[2] Voyez madame Campan, tome II, page 230.
[3] Dcret du 2 juillet.
[4] C'est une justice que rendait  Vergniaud le _Journal de Paris_,
   alors si connu par son opposition  la majorit de l'assemble, et
   par les grands talens qui prsidaient  sa rdaction, notamment le
   malheureux et immortel Andr Chnier. (_Voyez la feuille du 4
   juillet 1792_.)
[5] Il n'est pas ncessaire d'avertir que j'analyse ici, et que je ne
   donne pas textuellement le discours de Vergniaud.
[6] Voyez la note 17  la fin du volume.
[7] Voyez la note 18  la fin du volume.
[8] Voyez la note 19  la fin du volume.
[9] Voyez la note 20  la fin du volume.
[10] Voyez Bertrand de Molleville, tomes VIII et IX.
[11] Voyez Bertrand de Molleville.
[12] Voyez la note  la fin du volume.




CHAPITRE V.

ARRIVE DES MARSEILLAIS A PARIS; DNER ET SCNES SANGLANTES AUX
CHAMPS-LYSES.--MANIFESTE DU DUC DE BRUNSWICK.--LES SECTIONS DE PARIS
DEMANDENT LA DCHANCE DU ROI.--LE ROI REFUSE DE FUIR.--L'ASSEMBLE
REJETTE LA PROPOSITION D'ACCUSER LAFAYETTE.--PRPARATIFS DE
L'INSURRECTION; MOYENS DE DFENSE DU CHATEAU.--INSURRECTION DU 10
AOUT; LES FAUBOURGS S'EMPARENT DES TUILERIES APRS UN COMBAT SANGLANT;
LE ROI SE RETIRE A L'ASSEMBLE; SUSPENSION DU POUVOIR ROYAL;
CONVOCATION D'UNE CONVENTION NATIONALE.


A la suite d'une fte donne aux fdrs, le comit insurrectionnel
dcida qu'on partirait le matin, 26 juillet, sur trois colonnes, pour
se rendre au chteau, et qu'on marcherait avec le drapeau rouge, et
avec cette inscription: _Ceux qui tireront sur les colonnes du peuple
seront mis  mort sur-le-champ_. Le rsultat devait tre de constituer
le roi prisonnier, et de l'enfermer  Vincennes. On avait engag la
garde nationale de Versailles  seconder ce mouvement; mais on l'avait
avertie si tard, et on tait si peu d'accord avec elle, que ses
officiers vinrent  la mairie de Paris, le matin mme, pour savoir ce
qu'il fallait faire. Le secret d'ailleurs fut si mal gard, que la
cour tait dj avertie, toute la famille royale debout, et le chteau
plein de monde. Ption, voyant que les mesures avaient t mal prises,
craignant quelque trahison, et considrant surtout que les Marseillais
n'taient point encore arrivs, se rendit en toute hte au faubourg,
pour arrter un mouvement qui devait perdre le parti populaire, s'il
ne russissait pas.

Le tumulte tait affreux dans les faubourgs; on y avait sonn le
tocsin toute la nuit. Pour exciter le peuple, on avait rpandu le
bruit qu'il existait au chteau un amas d'armes qu'il fallait aller
chercher. Ption parvint avec beaucoup de peine  ramener l'ordre; le
garde-des-sceaux Champion de Cic, qui s'y tait rendu de son ct, y
reut des coups de sabre; enfin le peuple consentit  se retirer, et
l'insurrection fut ajourne.

Les querelles, les contestations de dtail par lesquelles on prlude
d'ordinaire  une rupture dfinitive, continurent sans interruption.
Le roi avait fait fermer le jardin des Tuileries depuis le 20 juin.
La terrasse des Feuillans, aboutissant  l'assemble, tait seule
ouverte, et des sentinelles avaient la consigne de ne laisser passer
personne de cette terrasse dans le jardin. Desprmnil y fut rencontr
s'entretenant vivement avec un dput. Il fut hu, poursuivi dans
le jardin, et port jusqu'au Palais-Royal, o il reut plusieurs
blessures. Les consignes qui empchaient de pntrer dans le jardin
ayant t violes, il fut question d'y suppler par un dcret.
Cependant le dcret ne fut pas rendu; on proposa seulement d'y mettre
un criteau portant ces mots: _Dfense dpasser sur le territoire
tranger_. L'criteau fut plac, il suffit pour empcher le peuple d'y
mettre les pieds, quoique le roi et fait lever les consignes. Ainsi
les procds n'taient dj plus mnags. Une lettre de Nancy, par
exemple, annonait plusieurs traits civiques qui avaient eu lieu dans
cette ville; sur-le-champ l'assemble en envoya copie au roi.

Enfin, le 30, les Marseillais arrivrent. Ils taient cinq cents, et
comptaient dans leurs rangs tout ce que le Midi renfermait de plus
exalt, et tout ce que le commerce amenait de plus turbulent dans le
port de Marseille. Barbaroux se rendit au-devant d'eux  Charenton.
A cette occasion, un nouveau projet fut concert avec Santerre. Sous
prtexte d'aller au-devant des Marseillais, on voulait runir les
faubourgs, se rendre ensuite en bon ordre au Carrousel, et y camper
sans tumulte, jusqu' ce que l'assemble et suspendu le roi, ou qu'il
et volontairement abdiqu. Ce projet plaisait aux philanthropes du
parti, qui auraient voulu terminer cette rvolution sans effusion de
sang. Cependant il manqua, parce que Santerre ne russit pas  runir
le faubourg, et ne put amener qu'un petit nombre d'hommes au-devant
des Marseillais. Santerre leur offrit tout de suite un repas qui fut
servi aux Champs-Elyses. Le mme jour, et au mme moment, une runion
de gardes nationaux du bataillon des Filles-Saint-Thomas, et d'autres
individus, crivains ou militaires, tous dvous  la cour, faisaient
un repas auprs du lieu o taient fts les Marseillais. Certainement
ce repas n'avait pu tre prpar  dessein pour troubler celui des
Marseillais, puisque l'offre faite  ces derniers avait t inopine,
car au lieu d'un festin on avait mdit une insurrection. Cependant
il tait impossible que des voisins si opposs d'opinion achevassent
paisiblement leur repas. La populace insulta les royalistes, qui
voulurent se dfendre; les patriotes, appels au secours de la
populace, accoururent avec ardeur, et le combat s'engagea. Il ne fut
pas long; les Marseillais, fondant sur leurs adversaires, les mirent
en fuite, en turent un et en blessrent plusieurs. Dans un moment, le
trouble se rpandit dans Paris. Les fdrs parcouraient les rues, et
arrachaient les cocardes de ruban, prtendant qu'il les fallait en
laine.

Quelques-uns des fugitifs arrivrent tout sanglans aux Tuileries, o
ils furent accueillis avec empressement, et traits avec des soins
bien naturels, puisqu'on voyait en eux des amis victimes de leur
dvouement. Les gardes nationaux qui taient de service au chteau
rapportrent ces dtails, y ajoutrent peut-tre, et ce fut l'occasion
de nouveaux bruits, de nouvelles haines contre la famille royale
et les dames de la cour, qui avaient, disait-on, essuy avec leurs
mouchoirs la sueur et le sang des blesss. On en conclut mme que la
scne avait t prpare, et ce fut le motif d'une nouvelle accusation
contre les Tuileries.

La garde nationale de Paris demanda aussitt l'loignement des
Marseillais; mais elle fut hue par les tribunes, et sa ptition
n'obtint aucun succs.

C'est au milieu de ces circonstances que fut rpandu un crit attribu
au prince de Brunswick, et bientt reconnu authentique. Nous avons
dj parl de la mission de Mallet-du-Pan. Il avait donn au nom du
roi l'ide et le modle d'un manifeste; mais cette ide fut bientt
dnature. Un autre manifeste, inspir par les passions de Coblentz,
et revtu du nom de Brunswick, fut publi au-devant de l'arme
prussienne. Cette pice tait conue en ces termes:

Leurs majests l'empereur et le roi de Prusse m'ayant confi le
commandement des armes combines qu'ils ont fait rassembler sur les
frontires de France, j'ai voulu annoncer aux habitans de ce royaume
les motifs qui ont dtermin les mesures des deux souverains, et les
intentions qui les guident.

Aprs avoir supprim arbitrairement les droits et possessions des
princes allemands en Alsace et en Lorraine, troubl et renvers, dans
l'intrieur, le bon ordre et le gouvernement lgitime; exerc contre
la personne sacre du roi et contre son auguste famille des attentats
et des violences qui sont encore perptus et renouvels de jour en
jour, ceux qui ont usurp les rnes de l'administration ont enfin
combl la mesure en faisant dclarer une guerre injuste  sa majest
l'empereur, et en attaquant ses provinces situes en Pays-Bas;
quelques-unes des possessions de l'empire germanique ont t
enveloppes dans cette oppression, et plusieurs autres n'ont chapp
au mme danger qu'en cdant aux menaces imprieuses du parti dominant
et de ses missaires.

Sa majest le roi de Prusse, uni avec sa majest impriale par les
liens d'une alliance troite et dfensive, et membre prpondrant
lui-mme du corps germanique, n'a donc pu se dispenser de marcher
au secours de son alli et de ses co-tats; et c'est sous ce double
rapport qu'il prend la dfense de ce monarque et de l'Allemagne.

A ces grands intrts se joint encore un but galement important,
et qui tient  coeur aux deux souverains, c'est de faire cesser
l'anarchie dans l'intrieur de la France, d'arrter les attaques
portes au trne et  l'autel, de rtablir le pouvoir lgal, de rendre
au roi la sret et la libert dont il est priv, et de le mettre en
tat d'exercer l'autorit lgitime qui lui est due.

Convaincus que la partie saine de la nation franaise abhorre les
excs d'une faction qui la subjugue, et que le plus grand nombre des
habitans attend avec impatience le moment du secours pour se dclarer
ouvertement contre les entreprises odieuses de leurs oppresseurs, sa
majest l'empereur et sa majest le roi de Prusse les appellent et
les invitent  retourner sans dlai aux voies de la raison et de
la justice, de l'ordre et de la paix. C'est dans ces vues que moi,
soussign, gnral commandant en chef les deux armes, dclare:

1. Qu'entranes dans la guerre prsente par des circonstances
irrsistibles, les deux cours allies ne se proposent d'autre but que
le bonheur de la France sans prtendre s'enrichir par des conqutes;

2. Qu'elles n'entendent point s'immiscer dans le gouvernement
intrieur de la France, mais qu'elles veulent uniquement dlivrer le
roi, la reine et la famille royale de leur captivit, et procurer  sa
majest trs-chrtienne la sret ncessaire pour qu'elle puisse faire
sans danger, sans obstacle, les convocations qu'elle jugera  propos,
et travailler  assurer le bonheur de ses sujets, suivant ses
promesses et autant qu'il dpendra d'elle;

3. Que les armes combines protgeront les villes, bourgs et
villages, et les personnes et les biens de tous ceux qui se
soumettront au roi, et qu'elles concourront au rtablissement
instantan de l'ordre et de la police dans toute la France;

4. Que les gardes nationales sont sommes de veiller provisoirement 
la tranquillit des villes et des campagnes,  la sret des personnes
et des biens de tous les Franais jusqu' l'arrive des troupes de
leurs majests impriale et royale, ou jusqu' ce qu'il en soit
autrement ordonn, sous peine d'en tre personnellement responsables;
qu'au contraire, ceux des gardes nationaux qui auront combattu contre
les troupes des deux cours allies, et qui seront pris les armes  la
main, seront traits en ennemis, et punis comme rebelles  leur roi et
comme perturbateurs du repos public.

5. Que les gnraux, officiers, bas-officiers et soldats des troupes
de ligne franaises sont galement somms de revenir  leur ancienne
fidlit, et de se soumettre sur-le-champ au roi, leur lgitime
souverain;

6. Que les membres des dpartemens, des districts et des
municipalits, seront galement responsables, sur leurs ttes et sur
leurs biens, de tous les dlits, incendies, assassinats, pillages et
voies de fait qu'ils laisseront commettre ou qu'ils ne se seront pas
notoirement efforcs d'empcher dans leur territoire; qu'ils seront
galement tenus de continuer provisoirement leurs fonctions jusqu' ce
que sa majest trs-chrtienne, remise en pleine libert, y ait pourvu
ultrieurement, ou qu'il en ait t autrement ordonn en son nom dans
l'intervalle;

7. Que les habitans des villes, bourgs et villages, qui oseraient se
dfendre contre les troupes de leurs majests impriale et royale, et
tirer sur elles, soit en rase campagne, soit par les fentres, portes
et ouvertures de leurs maisons, seront punis sur-le-champ suivant la
rigueur du droit de la guerre, et leurs maisons dmolies ou brles.
Tous les habitans, au contraire, desdites villes, bourgs et villages,
qui s'empresseront de se soumettre  leur roi, en ouvrant leurs portes
aux troupes de leurs majests, seront  l'instant sous leur sauvegarde
immdiate; leurs personnes, leurs biens, leurs effets, seront sous la
protection des lois; et il sera pourvu  la sret gnrale de tous et
de chacun d'eux;

8. La ville de Paris et tous ses habitans, sans distinction, seront
tenus de se soumettre sur-le-champ et sans dlai au roi, de mettre ce
prince en pleine et entire libert, et de lui assurer, ainsi qu'
toutes les personnes royales, l'inviolabilit et le respect auxquels
le droit de la nature et des gens oblige les sujets envers les
souverains, leurs majests impriale et royale rendant personnellement
responsables de tous les vnemens, sur leur tte, pour tre jugs
militairement, sans espoir de pardon, tous les membres de l'assemble
nationale, du dpartement, du district, de la municipalit et de la
garde nationale de Paris, les juges de paix et tous autres qu'il
appartiendra; dclarant en outre, leurs dites majests, sur leur foi
et parole d'empereur et roi, que si le chteau des Tuileries est forc
ou insult, que s'il est fait la moindre violence, le moindre outrage
 leurs majests le roi, la reine et la famille royale, s'il n'est
pas pourvu immdiatement  leur sret,  leur conservation et 
leur libert, elles en tireront une vengeance exemplaire et  jamais
mmorable, en livrant la ville de Paris  une excution militaire et
 une subversion totale, et les rvolts coupables d'attentats, aux
supplices qu'ils auront mrits. Leurs majests impriale et royale
promettent, au contraire, aux habitans de la ville de Paris d'employer
leurs bons offices auprs de sa majest trs-chrtienne pour obtenir
le pardon de leurs torts et de leurs erreurs, et de prendre les
mesures les plus vigoureuses pour assurer leurs personnes et leurs
biens, s'ils obissent promptement et exactement  l'injonction
ci-dessus.

Enfin leurs majests, ne pouvant reconnatre pour lois en France
que celles qui maneront du roi jouissant d'une libert parfaite,
protestent d'avance contre l'authenticit de toutes les dclarations
qui pourraient tre faites au nom de sa majest trs-chrtienne, tant
que sa personne sacre, celle de la reine et de toute la famille
royale ne seront pas rellement en sret:  l'effet de quoi leurs
majests impriale et royale invitent et sollicitent sa majest
trs-chrtienne de dsigner la ville de son royaume la plus voisine de
ses frontires dans laquelle elle jugera  propos de se retirer avec
la reine et sa famille, sous une bonne et sre escorte qui lui sera
envoye pour cet effet, afin que sa majest trs-chrtienne puisse en
toute sret appeler auprs d'elle les ministres et les conseillers
qu'il lui plaira de dsigner, faire telles convocations qui lui
paratront convenables, pourvoir au rtablissement du bon ordre, et
rgler l'administration de son royaume.

Enfin je dclare et m'engage encore, en mon propre et priv nom, et
en ma qualit susdite, de faire observer partout aux troupes confies
 mon commandement une bonne et exacte discipline, promettant de
traiter avec douceur et modration les sujets bien intentionns qui se
montreront paisibles et soumis, et de n'employer la force qu'envers
ceux qui se rendront coupables ou de rsistance ou de mauvaise
volont.

C'est par ces raisons que je requiers et exhorte tous les habitans du
royaume, de la manire la plus forte et la plus instante, de ne pas
s'opposer  la marche et aux oprations des troupes que je commande,
mais de leur accorder plutt partout une libre entre et toute bonne
volont, aide et assistance que les circonstances pourront exiger.

Donn au quartier-gnral de Coblentz, le 25 juillet 1792.

_Sign_ CHARLES-GUILLAUME-FERDINAND, _duc de Brunswick-Lunebourg_.

Ce qui parut surtout tonnant dans cette dclaration, c'est que, date
du 25 de Coblentz, elle se trouva le 28  Paris, et fut imprime dans
tous les journaux royalistes. Elle produisit un effet extraordinaire.
Cet effet fut celui des passions sur les passions. On se promit de
toutes parts de rsister  un ennemi dont le langage tait si hautain
et les menaces si terribles. Dans l'tat des esprits, il tait naturel
que le roi et la cour fussent accuss de cette nouvelle faute. Louis
XVI s'empressa de dsavouer le manifeste par un message, et il le
pouvait sans doute de trs-bonne foi, puisque cette pice tait si
diffrente du modle qu'il avait propos; mais il devait dj voir par
cet exemple combien sa volont serait outre-passe par son parti, si
ce parti tait jamais vainqueur. Ni son dsaveu, ni les expressions
dont il l'accompagna, ne purent ramener l'assemble. En parlant de ce
peuple dont le bonheur lui avait toujours t cher, il ajoutait: Que
de chagrins pourraient tre effacs par la plus lgre marque de son
retour!

Ces paroles touchantes n'excitrent plus l'enthousiasme qu'elles
avaient le don de produire autrefois; on n'y vit qu'une perfidie de
langage, et beaucoup de dputs appuyrent l'impression pour rendre
public, dirent-ils, le contraste qui existait entre les paroles et la
conduite du roi. Ds ce moment, l'agitation ne cessa pas de crotre,
et les circonstances de s'aggraver. On eut connaissance d'un arrt
par lequel le dpartement des Bouches-du-Rhne retenait les impts
pour payer les troupes qu'il avait envoyes contre les Savoisiens, et
accusait d'insuffisance les mesures prises par l'assemble. C'tait
un acte d aux inspirations de Barbaroux. L'arrt fut cass par
l'assemble, sans que l'excution en pt tre empche. On rpandit
en mme temps que les Sardes, qui s'avanaient, taient au nombre de
cinquante mille. Il fallut que le ministre des relations extrieures
vnt assurer lui-mme  l'assemble que les rassemblemens n'taient
tout au plus que de onze  douze mille hommes. A ce bruit en succda
un autre: on prtendit que le petit nombre des fdrs actuellement
rendus  Soissons, avaient t empoisonns avec du verre ml dans
leur pain. On assurait mme qu'il y avait dj cent soixante morts et
huit cents malades. On alla aux informations, et on apprit que les
farines se trouvant dans une glise, des vitres avaient t casses,
et que quelques morceaux de verre s'taient trouvs dans le pain. Il
n'y avait cependant ni morts, ni malades.

Le 25 juillet, un dcret avait rendu toutes les sections de Paris
permanentes. Elles s'taient runies, et avaient charg Ption de
proposer en leur nom la dchance de Louis XVI. Le 3 aot au matin, le
maire de Paris, enhardi par ce voeu, se prsenta  l'assemble pour
faire une ptition au nom des quarante-huit sections de Paris. Il
exposa la conduite de Louis XVI depuis l'ouverture de la rvolution;
il retraa, dans le langage du temps, les bienfaits de la nation
envers le roi, et l'ingratitude du monarque. Il dpeignit les
dangers dont toutes les imaginations taient frappes, l'arrive de
l'tranger, la nullit des moyens de dfense, la rvolte d'un gnral
contre l'assemble, l'opposition d'une foule de directoires de
dpartement, et les menaces terribles et absurdes faites au nom de
Brunswick; en consquence il conclut  la dchance du roi, et demanda
 l'assemble de mettre cette importante question  l'ordre du jour.

Cette grande proposition, qui n'avait encore t faite que par des
clubs, des fdrs, des communes, venait d'acqurir un autre caractre
en tant prsente au nom de Paris et par son maire. Elle fut
accueillie plutt avec tonnement qu'avec faveur dans la sance du
matin. Mais le soir la discussion s'ouvrit, et l'ardeur d'une partie
de l'assemble se dploya sans retenue. Les uns voulaient qu'on
discutt la question sur-le-champ, les autres qu'on l'ajournt. On
finit par la remettre au jeudi 9 aot, et on continua  recevoir et 
lire des ptitions exprimant, avec plus d'nergie encore que celle du
maire, le mme voeu et les mmes sentimens.

La section de Mauconseil, allant plus loin que les autres, ne se borna
pas  demander la dchance, mais la pronona de sa pleine autorit.
Elle dclara qu'elle ne reconnaissait plus Louis XVI pour roi des
Franais, et qu'elle irait bientt demander au corps lgislatif s'il
voulait enfin sauver la France; de plus, elle invita toutes les
sections de l'empire (qu'elle n'appelait dj plus le royaume) 
imiter son exemple.

Comme on l'a dj vu, l'assemble ne suivait pas le mouvement
insurrectionnel aussi vite que les autorits infrieures, parce que,
charge de veiller sur les lois, elle tait oblige de les respecter
davantage. Elle se trouvait ainsi frquemment devance par les corps
populaires, et voyait le pouvoir s'chapper de ses mains. Elle cassa
donc l'arrt de la section de Mauconseil; Vergniaud et Cambon
employrent les expressions les plus svres contre cet acte, qu'ils
appelrent une usurpation de la souverainet du peuple. Il parat
cependant que, dans cet acte, ils condamnaient moins la violation
des principes que la prcipitation des ptitionnaires, et surtout
l'inconvenance de leur langage  l'gard de l'assemble nationale.

Le terme de toutes les incertitudes approchait; le mme jour on se
runissait en mme temps dans le comit insurrectionnel des fdrs,
et chez les amis du roi, qui prparaient sa fuite. Le comit remit
l'insurrection au jour o l'on discuterait la dchance, c'est--dire
au 9 aot au soir, pour le 10 au matin. De leur ct, les amis du roi
dlibraient sur sa fuite, dans le jardin de M. de Montmorin. MM. de
Liancourt et de Lafayette y renouvelaient leurs offres. Tout tait
dispos pour le dpart. Cependant on manquait d'argent; Bertrand de
Molleville avait inutilement puis la liste civile pour payer des
clubs royalistes, des orateurs de tribunes, des orateurs de groupes,
de prtendus sducteurs qui ne sduisaient personne, et gardaient pour
eux les fonds de la cour. On suppla au dfaut d'argent par des prts
que des sujets gnreux s'empressrent de faire au roi. Les offres
de M. de Liancourt ont dj t rapportes; il donna tout l'or qu'il
avait pu se procurer. D'autres personnes fournirent celui qu'elles
possdaient. Des amis dvous se prparrent  suivre la voiture qui
transporterait la famille royale, et, s'il le fallait,  prir  ses
cts. Tout tant dispos, les conseillers runis chez Montmorin
rsolurent le dpart, aprs un conciliabule qui dura toute une soire.
Le roi, qui le vit immdiatement aprs, donna son consentement  cette
rsolution, et ordonna qu'on s'entendt avec MM. de Montciel et
de Sainte-Croix. Quelles que fussent les opinions des hommes qui
s'taient runis pour cette entreprise, c'tait une grande joie pour
eux de croire un moment  la prochaine dlivrance du monarque[1].

Mais le lendemain tout tait chang; le roi fit rpondre qu'il ne
partirait point, parce qu'il ne voulait pas commencer la guerre
civile. Tous ceux qui, avec des sentimens trs-diffrens,
s'intressaient galement  lui, furent consterns. Ils apprirent que
le motif rel n'tait pas celui qu'avait donn le roi. Le vritable
tait d'abord l'arrive de Brunswick, annonce comme trs-prochaine;
ensuite l'ajournement de l'insurrection, et surtout le refus de la
reine de se confier aux constitutionnels Elle avait nergiquement
exprim sa rpugnance, en disant qu'il valait mieux prir que de se
mettre dans les mains de gens qui leur avaient fait tant de mal[2].

Ainsi, tous les efforts des constitutionnels et tous les dangers
furent inutiles. Lafayette s'tait gravement compromis. On savait
qu'il avait dcid Luckner  marcher au besoin sur la capitale.
Celui-ci, appel auprs de l'assemble, avait tout avou au comit
extraordinaire des douze. Le vieux Luckner tait faible et mobile.
Quand des mains d'un parti il passait dans celles d'un autre, il se
laissait arracher l'aveu de tout ce qu'il avait entendu ou dit la
veille, s'excusait ensuite de ses aveux en disant qu'il ne savait pas
la langue franaise, pleurait et se plaignait de n'tre entour que de
factieux. Guadet eut l'adresse de lui faire confesser les
propositions de Lafayette; et Bureau de Puzy, accus d'en avoir t
l'intermdiaire, fut mand  la barre. C'tait un des amis et des
officiers de Lafayette; il nia tout avec assurance, et avec un ton qui
persuada que les ngociations de son gnral lui taient inconnues. La
question de savoir si on mettrait Lafayette en accusation fut encore
ajourne.

On approchait du jour fix pour la discussion de la dchance; le plan
de l'insurrection tait arrt et connu. Les Marseillais, quittant
leur caserne trop loigne, s'taient transports  la section des
Cordeliers, o se tenait le club du mme nom. Ils se trouvaient ainsi
au centre de Paris, et trs prs du lieu de l'action. Deux officiers
municipaux avaient t assez hardis pour faire distribuer des
cartouches aux conjurs; tout enfin tait prpar pour le 10.

Le 8 on dlibra sur le sort de Lafayette. Une forte majorit le
mit hors d'accusation. Quelques dputs, irrits de l'acquittement,
demandent l'appel nominal; et,  cette seconde preuve, quatre cent
quarante-six voix ont le courage de se prononcer pour le gnral,
contre deux cent vingt-quatre. Le peuple, soulev  cette nouvelle,
se runit  la porte de la salle, insulte les dputs qui sortent, et
maltraite particulirement ceux qui taient connus pour appartenir au
ct droit de l'assemble, tels que Vaublanc, Girardin, Dumas, etc.
De tous cts on s'indigne contre la reprsentation nationale, et on
rpte  haute voix qu'il n'y a plus de salut avec une assemble qui
vient d'absoudre _le tratre Lafayette_.

Le lendemain, 9 aot, une agitation extraordinaire rgne parmi les
dputs. Ceux qui avaient t insults la veille se plaignent en
personne ou par lettres. Lorsqu'on rapporte que M. Beaucaron allait
tre livr  la corde, un rire barbare clate dans les tribunes. Quand
on ajoute que M. de Girardin a t frapp, ceux mme qui le savaient
le mieux lui demandent avec ironie o et comment. Eh! ne sait-on pas,
reprend noblement M. de Girardin, que les lches ne frappent jamais
que par derrire! Enfin, un membre rclame l'ordre du jour. Cependant
l'assemble dcide que le procureur-syndic de la commune, Roederer,
sera mand  la barre pour tre charg de garantir, sous sa
responsabilit personnelle, la sret et l'inviolabilit des membres
de l'assemble.

On propose d'interpeller le maire de Paris et de l'obliger  dclarer,
par oui ou par non, s'il peut assurer la tranquillit publique. Guadet
rplique  cette proposition par celle d'interpeller aussi le roi,
et de l'obliger  son tour  dclarer, par oui ou par non, s'il peut
rpondre de la sret et de l'inviolabilit du territoire.

Cependant, au milieu de ces propositions contraires, il tait facile
d'apercevoir que l'assemble redoutait le moment dcisif, et que les
girondins eux-mmes auraient mieux aim obtenir la dchance par une
dlibration, que de recourir  une attaque douteuse et meurtrire.
Roederer arrive sur ces entrefaites, et annonce qu'une section a
dcid de sonner le tocsin, et de marcher sur l'assemble et sur les
Tuileries, si la dchance n'est pas prononce. Ption entre  son
tour; il ne s'explique pas d'une manire positive, mais il avoue des
projets sinistres; il numre les prcautions prises pour prvenir
les mouvemens dont on est menac, et promet de se concerter avec
le dpartement pour adopter ses mesures, si elles lui paraissaient
meilleures que celles de la municipalit.

Ption, ainsi que tous ses amis girondins, prfrait la dchance
prononce par l'assemble  un combat incertain contre le chteau.
La majorit pour la dchance tant presque assure, il aurait voulu
arrter les projets du comit insurrectionnel. Il se prsenta donc au
comit de surveillance des Jacobins, et engagea Chabot  suspendre
l'insurrection, en lui disant que les girondins avaient rsolu la
dchance, et la convocation immdiate d'une convention nationale;
qu'ils taient srs de la majorit, et qu'il ne fallait pas s'exposer
 une attaque dont le rsultat serait douteux. Chabot rpondit qu'il
n'y avait rien  esprer d'une assemble qui avait absous _le sclrat
Lafayette_; que lui, Ption, se laissait abuser par ses amis; que le
peuple avait enfin pris la rsolution de se sauver lui-mme, et que le
tocsin sonnerait le soir mme dans les faubourgs.

Vous aurez donc toujours _mauvaise tte_? reprit Ption. Malheur 
nous, si on s'insurge! Je connais votre influence, mais j'ai aussi la
mienne, et je l'emploierai contre vous.--Vous serez arrt, rpliqua
Chabot, et on vous empchera d'agir.

Les esprits taient en effet trop excits pour que les craintes de
Ption pussent tre comprises, et que son influence pt s'exercer. Une
agitation gnrale rgnait dans Paris; le tambour battait le rappel
dans tous les quartiers; les bataillons de la garde nationale se
runissaient et se rendaient  leurs postes, avec des dispositions
trs diverses. Les sections se remplissaient, non pas du plus grand
nombre de citoyens, mais des plus ardens. Le comit insurrectionnel
s'tait form sur trois points. Fournier et quelques autres taient au
faubourg Saint-Mareau; Sainterre et Westermann occupaient le faubourg
Saint-Antoine; Danton, enfin, Camille Desmoulins, Carra, taient aux
Cordeliers avec le bataillon de Marseille. Barbaroux, aprs avoir
plac des claireurs  l'assemble et au chteau, avait dispos des
courriers prts  prendre la route du midi. Il s'tait pourvu en
outre d'une dose de poison, tant on tait incertain du succs, et il
attendait aux Cordeliers le rsultat de l'insurrection. On ne sait
o tait Robespierre; Danton avait cach Marat dans une cave de la
section, et s'tait ensuite empar de la tribune des Cordeliers.
Chacun hsitait, comme  la veille d'une grande rsolution; mais
Danton, proportionnant l'audace  la gravit de l'vnement, faisait
retentir sa voix tonnante; il numrait ce qu'il appelait les crimes
de la cour; il rappelait la haine de celle-ci pour la constitution,
ses paroles trompeuses, ses promesses hypocrites, toujours dmenties
par sa conduite, et enfin ses machinations videntes pour amener
l'tranger. Le peuple, disait-il, ne peut plus recourir qu'
lui-mme, car la constitution est insuffisante, et l'assemble a
absous Lafayette; il ne reste donc plus que vous pour vous sauver
vous-mmes. Htez-vous donc, car cette nuit mme, des satellites
cachs dans le chteau doivent faire une sortie sur le peuple, et
l'gorger avant de quitter Paris pour rejoindre Coblentz. Sauvez-vous
donc; aux armes! aux armes!

Dans ce moment, un coup de fusil est tir dans la cour du Commerce;
le cri _aux armes_ devient bientt gnral, et l'insurrection est
proclame. Il tait alors onze heures et demie. Les Marseillais se
forment  la porte des Cordeliers, s'emparent des canons, et se
grossissent d'une foule nombreuse qui se range  leurs cts. Camille
Desmoulins et d'autres se prcipitent pour aller faire sonner le
tocsin; mais ils ne trouvent pas la mme ardeur dans les diffrentes
sections. Ils s'efforcent de rveiller leur zle; bientt elles
se runissent et nomment des commissaires, qui doivent aller 
l'Htel-de-Ville dplacer l'ancienne municipalit, et s'emparer de
tous les pouvoirs. Enfin on court aux cloches, on s'en empare de vive
force, et le tocsin commence  sonner. Ce bruit lugubre retentit dans
l'immense tendue de la capitale; il se propage de rues en rues et
d'difices en difices; il appelle les dputs, les magistrats, les
citoyens,  leurs postes; il arrive enfin au chteau, et vient y
annoncer que la nuit fatale approche; nuit terrible, nuit d'agitation
et de sang, qui devait tre pour le monarque la dernire passe dans
le palais de ses pres!

Des missaires de la cour venaient de lui apprendre qu'on touchait au
moment de la catastrophe; ils avaient rapport le mot du prsident des
Cordeliers, qui avait dit  ses gens qu'il ne s'agissait plus, comme
au 20 juin, d'une simple promenade civique; c'est--dire que si le 20
juin avait t la menace, le 10 aot devait tre le coup dcisif. On
n'en doutait plus en effet. Le roi, la reine, leurs deux enfans, leur
soeur madame lisabeth, ne s'taient pas couchs, et aprs le souper
avaient pass dans la salle du conseil, o se trouvaient tous les
ministres et un grand nombre d'officiers suprieurs. On y dlibrait,
dans le trouble, sur les moyens de sauver la famille royale. Les
moyens de rsistance taient faibles, ayant t presque anantis, soit
par les dcrets de l'assemble, soit par les fausses mesures de la
cour elle-mme.

La garde constitutionnelle, dissoute par un dcret de l'assemble,
n'avait pas t remplace par le roi, qui avait mieux aim lui
continuer ses appointemens que d'en former une nouvelle: c'taient
dix-huit cents hommes de moins au chteau.

Les rgimens dont les dispositions avaient paru favorables au roi,
pendant la dernire fdration, avaient t loigns de Paris, par le
moyen accoutum des dcrets.

Les Suisses n'avaient pu tre loigns, grce  leurs capitulations;
mais on les avait privs de leur artillerie; et la cour, lorsqu'elle
fut un moment dcide  fuir dans la Normandie, y avait envoy l'un de
ces fidles bataillons, sous le prtexte de veiller  l'arrivage des
grains. Ce bataillon n'avait pas encore t rappel. Quelques Suisses
seulement, caserns  Courbevoie, taient rentrs par l'autorisation
de Ption, et tous ensemble ne s'levaient pas  plus de huit ou neuf
cents hommes.

La gendarmerie venait d'tre compose des anciens soldats des
gardes-franaises, auteurs du 14 juillet.

Enfin la garde nationale n'avait ni les mmes chefs, ni la
mme organisation, ni le mme dvouement qu'au 6 octobre 1789.
L'tat-major, ainsi qu'on l'a vu, en avait t reconstitu. Une foule
de citoyens s'taient dgots du service, et ceux qui n'avaient pas
dsert leur poste taient intimids par la fureur de la populace.
La garde nationale se trouvait donc, comme tous les corps de
l'tat, compose d'une nouvelle gnration rvolutionnaire. Elle
se partageait, comme la France entire, en constitutionnels et
rpublicains. Tout le bataillon des Filles-Saint-Thomas, et une partie
de celui des Petits-Pres, taient dvous au roi; les autres taient
indiffrens ou ennemis. Les canonniers surtout, qui composaient
la principale force, taient rpublicains dcids. Les fatigues
qu'imposait l'arme de ces derniers en avaient loign la riche
bourgeoisie; des serruriers, des forgerons se trouvaient ainsi matres
des canons, et ils partageaient les sentimens du peuple, puisqu'ils en
faisaient partie.

Ainsi il restait au roi huit ou neuf cents Suisses, et un peu plus
d'un bataillon de la garde nationale.

On se souvient que, depuis la retraite de Lafayette, le commandement
de la garde nationale passait alternativement, aux six chefs de
lgion. Il tait chu ce jour-l au commandant Mandat, ancien
militaire, mal vu  la cour  cause de ses opinions constitutionnelles,
mais lui inspirant une entire confiance, par sa fermet, ses lumires
et son attachement  ses devoirs. Mandat, gnral en chef pendant cette
nuit fatale, avait fait  la hte les seules dispositions possibles.

Dj le plancher de la grande galerie qui joint le Louvre au Tuileries
avait t coup dans une certaine tendue, pour interdire le passage
aux assaillans. Mandat ne songea donc pas  protger cette aile du
palais, et porta tous ses soins du ct des cours et du jardin. Malgr
le rappel, peu de gardes nationaux s'taient runis. Les bataillons
ne s'taient pas complts, et les plus zls se rendaient
individuellement au chteau, o Mandat les avait enrgiments et
distribus conjointement avec les Suisses, dans les cours, le jardin
et les appartemens. Il avait plac une pice de canon dans la cour des
Suisses, trois dans celle du milieu, et trois dans celle des Princes.

Ces pices taient malheureusement confies aux canonniers de la garde
nationale, et l'ennemi se trouvait ainsi dans la place. Mais les
Suisses, pleins d'ardeur et de fidlit, les observaient de l'oeil,
prts, au premier mouvement,  s'emparer des canons, et  jeter les
canonniers eux-mmes hors de l'enceinte du chteau.

Mandat avait plac en outre quelques postes avancs de gendarmerie 
la colonnade du Louvre et  l'Htel-de-Ville. Mais cette gendarmerie,
comme nous venons de le dire, tait compose des anciens
gardes-franaises.

A ces dfenseurs du chteau il faut joindre une foule de vieux
serviteurs, que leur ge ou leur modration avait empchs d'migrer,
et qui, au moment du danger, taient accourus, les uns pour s'absoudre
de n'tre point alls  Coblentz, les autres pour mourir gnreusement
 ct de leur prince. Ils s'taient pourvus  la hte de toutes les
armes qu'ils avaient pu se procurer au chteau; ils portaient de vieux
sabres, des pistolets attachs  leur ceinture avec des mouchoirs,
quelques-uns mme avaient pris les pelles et les pincettes des
chemines: ainsi les plaisanteries ne furent pas oublies dans ce
sinistre moment, o la cour aurait d tre srieuse au moins une
fois. Cette affluence de personnes inutiles, loin de pouvoir servir,
offusquait la garde nationale, qui s'en dfiait, et ne faisait
qu'ajouter  la confusion, dj trop grande.

Tous les membres du directoire du dpartement s'taient rendus au
chteau. Le vertueux duc de Larochefoucauld s'y trouvait; Roederer,
le procureur-syndic, y tait aussi; on avait mand Ption, qui arriva
avec deux officiers municipaux. On obligea Ption de signer l'ordre de
repousser la force par la force, et il le signa pour ne pas paratre
le complice des insurgs. On s'tait rjoui de le possder au chteau,
et de tenir en sa personne un otage cher au peuple. L'assemble,
avertie de ce dessein, l'appela  la barre par un dcret; le roi,
auquel on conseillait de le retenir, ne le voulut pas, et il sortit
ainsi des Tuileries sans aucun obstacle.

L'ordre de repousser la force par la force une fois obtenu, divers
avis furent ouverts sur la manire d'en user. Dans cet tat
d'exaltation, plus d'un projet insens dut s'offrir aux esprits. Il en
tait un assez hardi, et qui probablement aurait pu russir; c'tait
de prvenir l'attaque en dissipant les insurgs qui n'taient pas
encore trs-nombreux et qui, avec les Marseillais, formaient tout au
plus une masse de quelques mille hommes. Dans ce moment, en effet, le
faubourg Saint-Marceau n'tait pas encore runi; Santerre hsitait au
faubourg Saint-Antoine; Danton seul et les Marseillais avaient os se
rassembler aux Cordeliers, et ils attendaient avec impatience, au pont
Saint-Michel, l'arrive des autres assaillans.

Une sortie vigoureuse aurait pu les dissiper; et, dans ce moment
d'hsitation, un mouvement de terreur aurait infailliblement empch
l'insurrection. Mandat donna un autre plan plus sr et plus lgal,
c'tait d'attendre la marche des faubourgs, mais de les attaquer sur
deux points dcisifs ds qu'ils seraient en mouvement. Il voulait
d'abord que, lorsque les uns dboucheraient sur la place de
l'Htel-de-Ville, par l'arcade Saint-Jean, on les charget 
l'improviste, et qu'on ft de mme au Louvre contre ceux qui
viendraient par le Pont-Neuf, le long du quai des Tuileries. Il avait
 cet effet ordonn  la gendarmerie place  la colonnade de laisser
dfiler les insurgs, et de les charger ensuite en queue, quand la
gendarmerie place au Carrousel fondrait sur eux par les guichets du
Louvre et les attaquerait en tte. Le succs de pareils moyens tait
presque certain. Dj les commandans de divers postes, et notamment
celui de l'Htel-de-Ville, avaient reu de Mandat les ordres
ncessaires.

On a dj vu qu'une nouvelle municipalit venait d'tre forme 
l'Htel-de-Ville. Danton et Manuel avaient t les seuls membres
conservs. L'ordre de Mandat est montr  cette municipalit
insurrectionnelle. Sur-le-champ elle somme le commandant de
comparatre  l'Htel-de-Ville. La sommation est porte au chteau, o
l'on ignorait la composition de la nouvelle commune. Mandat hsite;
mais ceux qui l'entourent, et les membres eux-mmes du dpartement,
ne sachant pas ce qui s'tait pass, et pensant qu'il ne fallait pas
encore enfreindre la loi par un refus de comparatre, l'engagent 
obir. Mandat se dcide; il remet  son fils, qui tait avec lui au
chteau, l'ordre de repousser la force par la force, sign de Ption,
et il se rend  la sommation de la municipalit. Il tait environ
quatre heures du matin. A peine est-il arriv  l'Htel-de-Ville,
qu'il est surpris d'y trouver une autorit nouvelle. Aussitt on
l'entoure, on l'interroge sur l'ordre qu'il avait donn, on le renvoie
ensuite, et en le renvoyant le prsident fait un geste sinistre qui
devient un arrt de mort. En effet, le malheureux commandant est 
peine sorti, qu'on s'empare de lui, et qu'il est renvers d'un coup
de pistolet. On le dpouille de ses vtemens, sans y trouver l'ordre
remis  son fils, et son corps est jet  la rivire, o tant d'autres
cadavres allaient bientt le suivre.

Cet acte sanglant paralysa tous les moyens de dfense du chteau,
dtruisit toute unit, et empcha l'excution du plan de dfense.
Cependant tout n'tait pas perdu encore, et l'insurrection n'tait pas
entirement forme. Les Marseillais, aprs avoir attendu impatiemment
le faubourg Saint-Antoine, qui n'arrivait pas, avaient cru un instant
la journe manque. Mais Westermann, portant l'pe sur la poitrine
de Santerre, l'avait oblig  marcher. Les faubourgs taient alors
successivement arrivs, les uns par la rue Saint-Honor, les autres
par le Pont-Neuf, le Pont-Royal et les guichets du Louvre. Les
Marseillais marchaient en tte des colonnes, avec les fdrs bretons,
et ils avaient point leurs pices sur le chteau. Au grand nombre
des insurgs, qui grossissait  chaque instant, s'tait jointe une
multitude de curieux; et l'ennemi paraissait encore plus considrable
qu'il ne l'tait rellement. Tandis qu'on se portait au chteau,
Santerre tait accouru  l'Htel-de-Ville pour se faire nommer
commandant en chef de la garde nationale; et Westermann tait rest
sur le champ de bataille pour diriger les assaillans. Il y avait donc
partout une confusion extraordinaire,  tel point que Ption qui,
d'aprs le plan arrt, aurait d tre gard chez lui par une force
insurrectionnelle, attendait encore la garde qui devait mettre sa
responsabilit  couvert par une contrainte apparente. Il envoya
lui-mme  l'Htel-de-Ville, et on plaa enfin quelque cent hommes 
sa porte, pour qu'il part en tat d'arrestation.

Le chteau tait en ce moment tout--fait assig. Les assaillans
taient sur la place; et  la faveur du jour naissant, on les voyait 
travers les vieilles portes des cours, on les apercevait des fentres,
on dcouvrait leur artillerie pointe sur le chteau, on entendait
leurs cris confus et leurs chants menaans. On avait voulu revenir au
projet de les prvenir; mais quand on eut appris la mort de Mandat,
les ministres et le dpartement furent d'avis d'attendre l'attaque
pour se laisser forcer dans les limites de la loi.

Roederer venait de parcourir les rangs de cette garnison, et de faire
aux Suisses et aux gardes nationaux la proclamation lgale, qui leur
dfendait d'attaquer, mais qui leur enjoignait de repousser la
force par la force. On engagea le roi  faire lui-mme la revue des
serviteurs qui se prparaient  le dfendre. Ce malheureux prince
avait pass la nuit  couter les avis divers qui se croisaient autour
de lui, et dans les rares momens de relche, il avait pri le ciel
pour sa royale pouse, pour ses enfans et sa soeur, objets de toutes
ses craintes. Sire, lui dit la reine avec nergie, c'est le moment de
vous montrer. On assure mme, qu'arrachant un pistolet  la ceinture
du vieux d'Affry, elle le prsenta vivement au roi. Les yeux de la
princesse taient rouges de larmes, mais son front semblait relev, sa
narine tait gonfle par la colre et la fiert. Quant au roi, il ne
craignait rien pour sa personne, il montrait mme un grand sang-froid
dans ce pril extrme; mais il tait alarm pour sa famille, et la
douleur de la voir si expose avait altr ses traits. Il se prsenta
nanmoins avec fermet. Il avait un habit violet, il portait une pe,
et sa coiffure, qui n'avait pas t rpare depuis la veille, tait
 moiti en dsordre. En paraissant au balcon, il aperut, sans tre
mu, une artillerie formidable pointe sur le chteau. Sa prsence
excita encore quelques restes d'enthousiasme; les bonnets des
grenadiers furent tout  coup levs sur la pointe des sabres et des
baonnettes; l'antique cri de _Vive le roi_! retentit une dernire
fois sous les votes du chteau paternel. Un dernier reste de courage
se ranima, les coeurs abattus se rchauffrent; on eut encore un
moment de confiance et d'espoir. C'est dans cet instant qu'arrivrent
quelques nouveaux bataillons de la garde nationale, forms plus tard
que les autres, et qui se rendaient  l'ordre prcdemment donn
par Mandat. Ils entrrent  l'instant o les cris de _Vive le roi_!
retentissaient dans la cour. Les uns se joignirent  ceux qui
saluaient ainsi la prsence du monarque; les autres, qui n'taient pas
du mme sentiment, se crurent en danger, et se rappelant toutes les
fables populaires qu'on avait dbites, s'imaginrent qu'ils allaient
tre livrs aux _chevaliers du poignard_. Ils s'crirent aussitt que
le sclrat de Mandat les avait trahis, et ils excitrent une espce
de tumulte. Les canonniers, imitant cet exemple, tournrent leurs
pices contre la faade du chteau. Une dispute s'engagea aussitt
avec les bataillons dvous; les canonniers furent dsarms et remis 
un dtachement; on dirigea vers les jardins les nouveaux arrivans.

Le roi, dans cet instant, aprs s'tre montr au balcon, descendait
l'escalier pour faire la revue dans les cours. On annonce son arrive:
chacun reprend ses rangs; il les traverse avec une contenance
tranquille, et en promenant sur tout le monde des regards expressifs
qui pntraient les coeurs. S'adressant aux soldats, il leur dit, avec
une voix assure, qu'il tait touch de leur dvouement, qu'il serait
 leurs cts, et qu'en le dfendant lui-mme, ils dfendaient leurs
femmes et leurs enfans. Il passe ensuite sous le vestibule pour se
rendre dans le jardin; mais au mme instant, il entend le cri _ bas
le veto_, pouss par un des bataillons qui venaient d'entrer. Deux
officiers, placs  ct de lui, veulent alors l'empcher de faire la
revue dans le jardin; d'autres l'engagent  aller visiter le poste du
Pont-Tournant; il y consent avec courage. Mais il est oblig de passer
le long de la terrasse des Feuillans, charge de peuple. Pendant
ce trajet, il n'est spar de la foule furieuse que par un ruban
tricolore; il s'avance cependant, et reoit toutes sortes d'insultes
et d'outrages; il voit mme les bataillons dfiler devant lui,
parcourir le jardin, et en sortir sous ses yeux, pour aller se runir
aux assaillans sur la place du Carrousel.

Cette dsertion, celle des canonniers, les cris _ bas le veto_,
avaient t toute esprance au roi. Dans ce mme moment, les gendarmes
runis  la colonnade du Louvre et ailleurs s'taient ou disperss ou
runis au peuple. De son ct, la garde nationale qui occupait les
appartemens, et sur laquelle on croyait pouvoir compter, tait
mcontente de se trouver avec les gentilshommes, et paraissait se
dfier d'eux. La reine la rassura. Grenadiers, s'cria-t-elle en
montrant ces gentilshommes, ce sont vos compagnons; ils viennent
mourir  vos cts. Cependant, malgr ce courage apparent, le
dsespoir tait dans son ame. Cette revue avait tout perdu, et elle se
plaignait que le roi n'et montr aucune nergie. Il faut le rpter,
ce malheureux prince ne craignait rien pour lui-mme; il avait en
effet refus de se revtir d'un plastron, comme au 14 juillet, disant
qu'en un jour de combat, il devait tre dcouvert comme le dernier de
ses serviteurs. Le courage ne lui manquait donc pas, et depuis il en
montra un assez noble, assez lev; mais il lui manquait l'audace de
l'offensive; il lui manquait d'tre plus consquent, et par exemple,
de ne pas craindre l'effusion du sang, lorsqu'il consentait 
l'arrive de l'tranger en France. Il est certain, comme on l'a
souvent dit, que s'il ft mont  cheval, et qu'il et charg  la
tte des siens, l'insurrection aurait t dissipe.

Dans ce moment, les membres du dpartement voyant le dsordre gnral
du chteau, et dsesprant du succs de la rsistance, se prsentrent
au roi, et lui conseillrent de se retirer au sein de l'assemble. Ce
conseil, tant de fois calomni, comme tous ceux qu'on donne aux rois
et qui ne russissent pas, tait le seul convenable dans le moment.
Par cette retraite toute effusion de sang tait prvenue, et la
famille royale chappait  une mort presque certaine, si le palais
tait pris d'assaut. Dans l'tat o se trouvaient les choses, le
succs de cet assaut n'tait pas douteux, et l'et-il t, le doute
suffisait pour qu'on vitt de s'y exposer.

La reine s'opposa vivement  ce projet. Madame, lui dit Roederer,
vous exposez la vie de votre poux et celle de vos enfans: songez  la
responsabilit dont vous vous chargez. L'altercation fut assez vive;
enfin le roi se dcida  se retirer dans l'assemble; et d'un
air rsign: Partons, dit-il  sa famille et  ceux qui
l'entouraient.--Monsieur, dit la reine  Roederer, vous rpondez de la
vie du roi et de mes enfans.--Madame, rpliqua le procureur-syndic, je
rponds de mourir  leurs cts, mais je ne promets rien de plus.

On se mit alors en marche pour se rendre  l'assemble, par le jardin,
la terrasse des Feuillans et la cour du Mange. Tous les gentilshommes
et les serviteurs du chteau se prcipitaient pour suivre le roi, et
ils pouvaient le compromettre en irritant le peuple et en indisposant
l'assemble par leur prsence. Roederer faisait de vains efforts pour
les arrter, et leur rptait de toutes ses forces qu'ils allaient
faire gorger la famille royale. Il parvint enfin  en carter un
grand nombre, et on partit. Un dtachement de Suisses et de gardes
nationaux accompagnrent la famille royale. Une dputation de
l'assemble vint la recevoir pour la conduire dans son sein. Dans ce
moment, l'affluence fut si grande, que la foule tait impntrable. Un
grenadier d'une haute taille se saisit du dauphin, et, l'levant dans
ses bras, traverse la multitude en le portant au-dessus de sa tte. La
reine,  cette vue, croit qu'on lui enlve son fils, et pousse un cri;
mais on la rassure; le grenadier entre, et vient dposer le royal
enfant sur le bureau de l'assemble.

Le roi et sa famille pntrent alors, suivis de deux ministres.
Je viens, dit Louis XVI, pour viter un grand crime, et je pense,
messieurs, que je ne saurais tre plus en sret qu'au milieu de
vous.

Vergniaud prsidait; il rpond au monarque qu'il peut compter sur
la fermet de l'assemble nationale, et que ses membres ont jur de
mourir en dfendant les autorits constitues.

Le roi s'assied  ct du prsident; mais sur l'observation de Chabot,
que sa prsence peut nuire  la libert des dlibrations, on le place
dans la loge du journaliste charg de recueillir les sances. On en
dtruit la grille de fer, pour que, si la loge tait envahie, il pt,
avec sa famille, se prcipiter sans obstacle dans l'assemble. Le
prince aide de ses mains  ce travail; la grille est renverse, et les
outrages, les menaces peuvent arriver plus librement dans le dernier
asile du monarque dtrn.

Roederer fait alors le rcit de ce qui s'est pass; il dpeint la
fureur de la multitude, et les dangers auxquels est expos le chteau,
dont les cours ont dj t envahies. L'assemble ordonne que vingt
de ses commissaires iront calmer le peuple. Les commissaires partent.
Tout  coup on entend une dcharge de canons. La consternation se
rpand dans la salle. Je vous avertis, dit le roi, que je viens de
dfendre aux Suisses de tirer. Mais les coups de canon sont entendus
de nouveau; le bruit de la mousqueterie s'y joint; le trouble est
 son comble. Bientt on annonce que les commissaires dputs par
l'assemble ont t disperss. Au mme instant la porte de la salle
est attaque, et retentit de coups effrayans; des citoyens arms
se montrent  l'une des entres. Nous sommes forcs, s'crie un
officier municipal. Le prsident se couvre; une foule de dputs
se prcipitent de leur sige pour carter les assaillans; enfin le
tumulte s'apaise, et au bruit non interrompu de la mousqueterie et du
canon, les dputs crient vive la nation, la libert, l'galit!

Le combat le plus meurtrier s'tait engag au chteau. Le roi l'ayant
quitt, on avait cru naturellement que le peuple ne s'acharnerait plus
contre une demeure abandonne: d'ailleurs, le trouble o l'on tait
empchait de s'en occuper, et on n'avait donn aucun ordre pour le
faire vacuer. Seulement on fit rentrer dans l'intrieur du palais
toutes les troupes qui occupaient les cours, et elles se trouvrent
confusment rpandues dans les appartemens, avec les domestiques, les
gentilshommes et les officiers. La foule tait immense au chteau, et
on pouvait  peine s'y mouvoir, malgr sa vaste tendue.

[Illustration: 10 Aot 1792.]

Le peuple, qui peut-tre ignorait le dpart du roi, aprs avoir
attendu assez long-temps devant le guichet principal, attaque enfin
la porte, l'enfonce  coups de hache, et se prcipite dans la cour
Royale. Il se forme alors en colonne, et tourne contre le chteau les
pices de canon imprudemment laisses dans la cour aprs la retraite
des troupes. Cependant les assaillans n'attaquent pas encore. Ils font
des dmonstrations amicales aux soldats qui taient aux fentres:
Livrez-nous le chteau, s'crient-ils, et nous sommes amis.
Les Suisses tmoignent des intentions pacifiques, et jettent des
cartouches par les fentres. Quelques assigeans, plus hardis, se
dtachent des colonnes et s'avancent jusque sous le vestibule du
chteau. Au pied du grand escalier on avait plac une pice de bois en
forme de barricade, derrire laquelle taient retranchs, ple-mle,
des Suisses et des gardes nationaux. Ceux qui, du dehors, taient
parvenus jusque-l, voulaient pntrer plus loin et enlever la
barrire. Aprs une contestation assez longue, qui cependant n'amne
pas encore de combat, la barrire est enleve. Alors les assaillans
s'introduisent dans l'escalier, en rptant qu'il faut que le chteau
leur soit livr. On assure que dans ce moment des hommes  piques,
rests dans la cour, s'emparent avec des crochets des sentinelles
suisses places en dehors, et les gorgent; on ajoute qu'un coup de
fusil est tir contre les fentres, et que les Suisses, indigns,
rpondent en faisant feu. Aussitt en effet, une dcharge terrible
retentit dans le chteau, et ceux qui y avaient pntr, fuient en
criant qu'ils sont trahis. Il est difficile, de bien savoir, au milieu
de cette confusion, de quel ct sont partis les premiers coups.
Les assaillans ont prtendu s'tre avancs amicalement, et une fois
engags dans le chteau avoir t surpris et fusills par trahison;
c'est peu vraisemblable, car les Suisses n'taient pas dans une
situation  provoquer le combat. N'ayant plus, aucun devoir de se
battre, depuis le dpart du roi, ils ne devaient songer qu' se
sauver, et une trahison n'en tait pas le moyen. D'ailleurs, quand
mme l'agression pourrait changer quelque chose au caractre moral
de ces vnemens, il faudrait convenir que la premire et relle
agression, c'est--dire l'attaque du chteau, venait des insurgs. Le
reste n'tait plus qu'un accident invitable, et imputable au hasard
seul. Quoi qu'il en soit, ceux qui s'taient introduits dans le
vestibule et dans le grand escalier, entendent tout  coup la
dcharge, et tandis qu'ils fuient, ils reoivent dans l'escalier mme
une grle de balles. Les Suisses descendent alors en bon ordre; et,
arrivs aux dernires marches, ils dbouchent par le vestibule de la
cour Royale. L, ils s'emparent d'une des pices de canon qui taient
dans la cour; et, malgr un feu terrible, ils la tournent et la
dchargent sur les Marseillais, dont ils renversent un grand nombre.
Les Marseillais se replient alors, et, le feu continuant, ils
abandonnent la cour. La terreur se rpand aussitt parmi le peuple,
qui fuit de tout ct, et regagne les faubourgs. Si, dans ce moment,
les Suisses avaient poursuivi leurs avantages, si les gendarmes
placs au Louvre, au lieu de dserter leur poste, avaient charg les
assigeans repousss, c'en tait fait, et la victoire restait au
chteau.

Mais dans ce moment arriva l'ordre du roi, confi  M. d'Hervilly, et
portant dfense de faire feu. M. d'Hervilly parvient sous le vestibule
au moment o les Suisses venaient de repousser les assigeans. Il
les arrte, et leur enjoint, de la part du roi, de le suivre 
l'assemble. Les Suisses alors, en assez grand nombre, suivent
M. d'Hervilly aux Feuillans, au milieu des dcharges les plus
meurtrires. Le chteau se trouve ainsi priv de la majeure partie de
ses dfenseurs. Il reste cependant encore, soit dans l'escalier, soit
dans les appartemens, un assez grand nombre de malheureux Suisses,
auxquels l'ordre n'est point parvenu, et qui bientt vont tre
exposs, sans moyens de rsistance, aux plus terribles dangers.

Pendant ce temps, les assigeans s'taient rallis. Les Marseillais,
unis aux Bretons, s'indignaient d'avoir cd; ils se raniment et
reviennent  la charge, pleins de fureur Westermann, qui depuis montra
des talens vritables, dirige leurs efforts avec intelligence, ils se
prcipitent avec ardeur, tombent en grand nombre, mais arrivent enfin
sous le vestibule, franchissent l'escalier, et se rendent matres du
chteau. La populace  piques s'y prcipite  leur suite, et le reste
de cette scne n'est bientt plus qu'un massacre. Les malheureux
Suisses implorent en vain leur grce en jetant leurs armes; ils sont
impitoyablement gorgs. Le feu est mis au chteau; les serviteurs
qui le remplissent sont poursuivis; les uns fuient, les autres sont
immols. Dans le nombre, il y a des vainqueurs gnreux: Grce aux
femmes! s'crie l'un d'entre eux; ne dshonorez pas la nation! Et il
sauve des dames de la reine, qui taient  genoux, en prsence des
sabres levs sur leur tte. Il y eut des victimes courageuses; il y en
eut d'ingnieuses  se sauver, quand il n'y avait plus de courage  se
dfendre; il y eut mme, chez ces vainqueurs furieux, des mouvemens
de probit; et l'or trouv au chteau, soit vanit populaire, soit le
dsintressement qui nat de l'exaltation, fut rapport  l'assemble.

L'assemble tait demeure dans l'anxit, attendant l'issue du
combat. Enfin  onze heures, on entend les cris de victoire mille fois
rpts. Les portes cdent sous l'effort d'une multitude ivre de joie
et de fureur. La salle est remplie des dbris qu'on y apporte, des
Suisses qu'on a faits prisonniers, et auxquels on accorde la vie, pour
faire hommage  l'assemble de cette clmence populaire. Pendant
ce temps, le roi et sa famille, retirs dans l'troite loge d'un
journaliste, assistaient  la ruine de leur trne et  la joie de
leurs vainqueurs. Vergniaud avait quitt un instant la prsidence pour
rdiger le dcret de la dchance; il rentre, et l'assemble rend ce
dcret clbre, d'aprs lequel:

Louis XVI est provisoirement suspendu de la royaut;

Un plan d'ducation est ordonn pour le prince royal;

Une convention nationale est convoque.

tait-ce donc un projet longuement arrt que celui de ruiner la
monarchie, puisqu'on ne faisait que suspendre le roi, et qu'on
prparait l'ducation du prince? Avec quelle crainte, au contraire, ne
touchait-on pas  cet antique pouvoir? Avec quelle espce d'hsitation
n'approchait-on pas de ce vieux tronc, sous lequel les gnrations
franaises avaient t tour  tour heureuses ou malheureuses, mais
sous lequel enfin elles avaient vcu?

Cependant l'imagination publique est prompte; peu de temps lui devait
suffire pour dpouiller les restes d'un antique respect; et la
monarchie suspendue allait tre bientt la monarchie dtruite. Elle
allait prir, non dans la personne d'un Louis XI, d'un Charles IX,
d'un Louis XIV, mais dans celle de Louis XVI, l'un des rois les plus
honntes qui se soient assis sur le trne.

Note:

[1] Voyez la note 22  la fin du volume. 2: Voyez les Mmoires de
madame Campan, tome: II, page 125.




CHAPITRE VI.


SUITE ET FIN DE LA JOURNE DU 10 AOUT.--RAPPEL DU MINISTRE GIRONDIN;
DANTON EST NOMM MINISTRE DE LA JUSTICE.--TAT DE LA FAMILLE
ROYALE.--SITUATION DES PARTIS DANS L'ASSEMBLE ET AU DEHORS APRS LE
10 AOUT.--ORGANISATION ET INFLUENCE DE LA COMMUNE; POUVOIRS NOMBREUX
QU'ELLE S'ARROGE; SON OPPOSITION AVEC L'ASSEMBLE.--RECTION D'UN
TRIBUNAL CRIMINEL EXTRAORDINAIRE.--TAT DES ARMES APRS LE 10
AOUT.--RSISTANCE DE LAFAYETTE AU NOUVEAU GOUVERNEMENT.--DCRT
D'ACCUSATION, IL QUITTE SON ARME ET LA FRANCE; EST MIS AUX FERS PAR
LES AUTRICHIENS.--POSITION DE DUMOURIEZ.--DISPOSITION DES PUISSANCES,
ET SITUATION RCIPROQUE DES ARMES COALISES ET DES ARMES
FRANAISES.--PRISE DE LONGWY PAR LES PRUSSIENS; AGITATION DE PARIS
A CETTE NOUVELLE.--MESURES RVOLUTIONNAIRES PRISES PAR LA COMMUNE;
ARRESTATION DES SUSPECTS.--MASSACRES DANS LES PRISONS LES 2, 3, 4, 5
ET 6 SEPTEMBRE.--PRINCIPALES SCNES ET CIRCONSTANCES DE CES JOURNES
SANGLANTES.


Les Suisses avaient courageusement dfendu les Tuileries, mais leur
rsistance fut inutile: le grand escalier avait t forc, et le
palais envahi. Le peuple, dsormais vainqueur, pntrait de toutes
parts dans cette demeure de la royaut, o il avait toujours suppos
des trsors extraordinaires, une flicit sans bornes, une puissance
formidable, et des complots sinistres! Que de vengeances  exercer 
la fois contre la richesse, la grandeur et le pouvoir!

Quatre-vingts grenadiers suisses, qui n'ont pas eu le temps de se
retirer, dfendent vigoureusement leur vie, et sont impitoyablement
gorgs. La multitude se prcipite ensuite dans les appartemens, et
s'acharne sur ces inutiles amis, accourus pour dfendre le roi, et
poursuivis, sous le nom de _chevaliers du poignard_, de toute la
haine populaire. Leurs armes impuissantes ne servent qu' irriter les
vainqueurs, et rendre plus vraisemblables les projets imputs  la
cour. Toute porte qui se ferme est abattue. Deux huissiers voulant
interdire l'entre du grand conseil, et s'immoler  l'tiquette, sont
massacrs en un instant. Les nombreux serviteurs de la famille royale
fuient tumultueusement  travers les vastes galeries, se prcipitent
des fentres, ou cherchent dans l'immensit du palais un rduit obscur
qui protge leur vie. Les femmes de la reine se rfugient dans l'un de
ses appartemens, et s'attendent  chaque instant  tre attaques dans
leur asile. La princesse de Tarente en fait ouvrir les portes pour
ne pas augmenter l'irritation par la rsistance. Les assaillans se
prsentent, et se saisissent de l'une d'elles. Dj le fer est lev
sur sa tte. _Grce aux femmes_! s'crie une voix; _ne dshonorez pas
la nation_! A ce mot, le fer s'abaisse, les femmes de la reine sont
pargnes, protges, conduites hors du chteau par ces mmes homme
qui allaient les immoler, et qui, avec toute la mobilit populaire,
les escortent maintenant, et emploient pour les sauver le plus
ingnieux dvouement. Aprs avoir massacr, on dvaste; on brise ces
magnifiques ameublemens, et on en disperse au loin les dbris. Le
peuple se rpand dans les secrets appartemens de la reine, et s'y
livre  la gaiet la plus obscne; il pntre dans les lieux les
plus reculs, recherche tous les dpts de papiers, brise toutes les
fermetures, et satisfait le double plaisir de la curiosit et de la
destruction. A l'horreur du meurtre et du sac se runit celle de
l'incendie. Dj les flammes ayant dvor les choppes adosses aux
cours extrieures commencent  s'tendre  l'difice, et menacent
d'une ruine complte cet imposant sjour de la royaut. La dsolation
n'est pas borne  cette triste enceinte; elle s'tend au loin. Les
rues sont jonches de dbris et de cadavres. Quiconque fuit ou est
suppos fuir est trait en ennemi, et poursuivi  coups de fusil. Un
bruit presque continuel de mousqueterie a succd  celui du canon et
rvle  chaque instant de nouveaux meurtres. Que d'horreurs dans les
suites d'une victoire, quels que soient les vaincus, les vainqueurs,
et la cause pour laquelle on a combattu!

Le pouvoir excutif tant dissous par la suspension de Louis XVI, il
ne restait plus dans Paris que deux autorits, celle de la commune et
celle de l'assemble. Comme on l'a vu dans le rcit du 10 aot, des
dputs des sections, runis  l'Htel-de-Ville, s'taient empars
du pouvoir municipal en expulsant les anciens magistrats, et avaient
dirig l'insurrection pendant toute la nuit et la journe du 10. Ils
possdaient la vritable force de fait; ils avaient tout l'emportement
de la victoire, et reprsentaient cette classe rvolutionnaire, neuve
et ardente, qui venait de lutter pendant toute la session contre
l'inertie de cette autre classe d'hommes, plus clairs, mais moins
actifs, dont se composait l'assemble lgislative. Le premier soin des
dputs des sections fut de destituer toutes les hautes autorits,
qui, plus rapproches du pouvoir suprme, lui taient plus attaches.
Ils avaient suspendu l'tat-major de la garde nationale, et
dsorganis la dfense des Tuileries en arrachant Mandat au chteau,
et donn  Santerre le commandement de la garde nationale. Ils
n'avaient pas mis moins d'empressement  suspendre l'administration du
dpartement, qui, de la haute rgion o elle tait place, contraria
toujours les passions populaires, qu'elle ne partageait pas. Quant 
la municipalit, ils en avaient supprim le conseil gnral, s'taient
substitus  son autorit, ne conservant que le maire Ption, le
procureur-syndic Manuel et les seize administrateurs municipaux.
Tout cela s'tait fait pendant l'attaque du chteau. Danton avait
audacieusement dirig cette orageuse sance; et, lorsque la mitraille
des Suisses refoula la multitude le long des quais, et jusqu'
l'Htel-de-Ville, il tait sorti en disant: _Nos frres demandent
du secours, allons leur en porter_. Sa prsence avait contribu 
ramener le peuple sur le champ de bataille, et  dcider la victoire.
Le combat termin, il fut question de dlivrer Ption de sa garde et
de le remplacer dans ses fonctions de maire. Cependant, soit vritable
intrt pour sa personne, soit crainte de se donner un chef trop
scrupuleux pour les premiers momens de l'insurrection, on avait dcid
qu'il serait gard encore un jour ou deux, sous le prtexte de mettre
sa vie  couvert. En mme temps on avait enlev de la salle du conseil
gnral, les bustes de Louis XVI, de Bailly et Lafayette. La classe
nouvelle qui s'levait cartait ainsi les premires illustrations
rvolutionnaires, pour y substituer les siennes.

Les insurgs de la commune devaient chercher  se mettre en rapport
avec l'assemble. Ils lui reprochaient des hsitations, et mme du
royalisme; mais ils voyaient toujours en elle la seule autorit
souveraine actuellement existante, et n'taient point du tout disposs
 la mconnatre. Dans la matine mme du 10, une dputation vint  sa
barre lui annoncer la formation de la commune insurrectionnelle, et
lui exposer ce qui avait t fait. Danton tait au nombre des dputs.
Le peuple qui nous envoie vers vous, dit-il, nous a chargs de vous
dclarer qu'il vous croyait toujours dignes de sa confiance, mais
qu'il ne reconnaissait d'autre juge des mesures extraordinaires
auxquelles la ncessit l'a contraint de recourir, que le peuple
franais, notre souverain et le vtre, runi dans les assembles
primaires.

L'assemble rpondit  ces dputs, par l'organe de son prsident,
qu'elle approuvait tout ce qui avait t fait, et qu'elle leur
recommandait l'ordre et la paix. Elle leur fit donner en outre
communication des dcrets rendus dans la journe, avec invitation de
les rpandre. Aprs cela, elle rdigea une proclamation pour rappeler
le respect d aux personnes et aux proprits, et chargea quelques-uns
de ses membres d'aller la porter au peuple.

Son premier soin dans ce moment devait tre de suppler  la royaut
dtruite. Les ministres, runis sous le nom de _conseil excutif_,
furent provisoirement chargs par elle des soins de l'administration,
et de l'excution des lois. Le ministre de la justice, dpositaire du
sceau de l'tat, devait l'apposer sur les dcrets, et les promulguer
au nom de la puissance lgislative. Il fallait ensuite choisir les
personnes qui composeraient le ministre. On songea tout d'abord 
replacer Roland, Clavire et Servan, destitus pour leur attachement 
la cause populaire, car la rvolution nouvelle devait vouloir tout
ce que n'avait pas voulu la royaut. Ces trois ministres furent donc
unanimement rintgrs, Roland  l'intrieur, Servan  la guerre, et
Clavire aux finances. Il y avait encore  nommer un ministre de la
justice, des affaires trangres et de la marine. Ici le choix tait
libre; et les voeux forms autrefois pour le mrite obscur, ou pour le
patriotisme ardent et dsagrable  la cour, pouvaient tre raliss
sans obstacle. Danton, si puissant sur la multitude, et si entranant
pendant les quarante-huit heures coules, fut jug ncessaire; et
bien qu'il dplt aux girondins comme un lu de la populace, il fut
nomm ministre de la justice  la majorit de 222 voix sur 284. Aprs
avoir donn cette satisfaction au peuple, et accord cette place
 l'nergie, on songea  mettre un savant  la marine. Ce fut le
mathmaticien Monge, connu et apprci par Condorcet, et adopt sur
sa proposition. On porta enfin Lebrun aux affaires trangres, et
on rcompensa dans sa personne l'un de ces hommes laborieux, qui
faisaient auparavant tout le travail dont les ministres avaient
l'honneur.

Aprs avoir remplac le pouvoir excutif, l'assemble dclara que tous
les dcrets sur lesquels Louis XVI avait appos son _veto_ recevraient
force de loi. La formation d'un camp sous Paris, objet de l'un de ces
dcrets, et cause de si vives discussions, fut ordonne sur-le-champ,
et les canonniers reurent l'autorisation, le jour mme, de commencer
des esplanades sur les hauteurs de Montmartre. Aprs avoir fait
la rvolution de Paris, il fallait en assurer le succs dans les
dpartemens, et surtout aux armes, o commandaient des gnraux
suspects. Des commissaires pris dans l'assemble furent chargs de se
rendre dans les provinces et les armes, pour les clairer sur les
vnemens du 10 aot, et on leur donna des pouvoirs pour renouveler au
besoin tous les chefs civils et militaires.

Quelques heures avaient suffi  tous ces dcrets; et pendant que
l'assemble tait occupe  les rendre, d'autres soins venaient sans
cesse l'interrompre. Les effets prcieux enlevs aux Tuileries taient
transports dans son enceinte; les Suisses, les serviteurs du chteau,
toutes les personnes arrtes dans leur fuite, ou arraches  la
fureur du peuple, taient conduites  sa barre comme dans un lieu
d'asile. Une foule de ptitionnaires venaient les uns aprs les autres
rapporter ce qu'ils avaient fait ou vu, et raconter leurs dcouvertes
sur les complots supposs de la cour. Des accusations et des
invectives de tout genre taient profres contre la famille royale,
qui entendait tout cela du lieu troit o on l'avait relgue. Ce lieu
tait la loge du logographe. Louis XVI coutait avec calme tous les
discours, et s'entretenait par intervalles avec Vergniaud et d'autres
dputs, placs tout prs de lui. Enferm l depuis quinze heures, il
avait demand quelques alimens, qu'il partagea avec sa femme et ses
enfans, et qui provoquaient d'ignobles observations sur le got qu'on
lui imputait pour la table! On sait si les partis victorieux pargnent
le malheur! Le jeune dauphin, couch sur le sein de sa mre, y dormait
profondment, accabl par une chaleur touffante. La jeune princesse
et madame Elisabeth, les yeux rouges de larmes, taient  ct de la
reine. Au fond de la loge se trouvaient quelques seigneurs dvous qui
n'avaient pas abandonn le malheur. Cinquante hommes, pris dans la
troupe qui avait escort la famille royale du chteau  l'assemble,
servaient de garde  cette enceinte. C'est de l que le monarque dchu
contemplait les dpouilles de ses palais, assistait au dmembrement de
son antique pouvoir, et en voyait distribuer les restes aux diverses
autorits populaires.

Le tumulte continuait avec une extrme violence, et, au gr du peuple,
ce n'tait pas assez d'avoir suspendu la royaut, il fallait l
dtruire. Les ptitions se succdaient sur ce sujet, et, dans
l'attente d'une rponse, la multitude s'agitait au dehors de la salle,
en inondait les avenues, en assigeait les portes, et deux ou trois
fois elle les attaqua si violemment qu'on les crut enfonces, et qu'on
craignit pour la famille infortune dont l'assemble avait reu le
dpt. Henri Larivire, envoy avec d'autres commissaires pour calmer
le peuple, rentra dans cet instant et s'cria avec force: Oui,
Messieurs, je le sais, je l'ai vu, je l'assure, la masse du peuple est
dcide  prir mille fois, plutt que de dshonorer la libert par
aucun acte d'inhumanit; et  coup sr il n'est pas une tte ici
prsente (et l'on doit m'entendre, ajouta-t-il) qui ne puisse
compter sur la loyaut franaise. Ces paroles rassurantes et
courageuses furent applaudies. Vergniaud prit la parole  son tour,
et rpondit aux ptitionnaires qui demandaient qu'on changet la
suspension en dchance. Je suis charm, dit-il, qu'on me fournisse
l'occasion d'expliquer l'intention de l'assemble en prsence des
citoyens. Elle a dcrt la suspension du pouvoir excutif, et a nomm
une convention qui dciderait irrvocablement la grande question de la
dchance. En cela, elle s'est renferme dans ses pouvoirs, qui ne
lui permettaient pas de se faire juge elle-mme de la royaut, elle
a pourvu au salut de l'tat en mettant le pouvoir excutif dans
l'impossibilit de nuire. Elle a satisfait ainsi  tous les besoins
en demeurant dans la limite de ses attributions. Ces paroles
produisirent une impression favorable, et les ptitionnaires
eux-mmes, calms par elles, se chargrent d'clairer et d'apaiser le
peuple.

Il fallait mettre fin  cette sance si longue. Il fut donc ordonn
que les effets enlevs au chteau seraient dposs  la commune; que
les Suisses et toutes les personnes arrtes seraient au gardes aux
Feuillans, ou transportes dans diverses maisons de dtention; enfin
que la famille royale serait garde au Luxembourg jusqu' la runion
de la convention nationale, mais qu'en attendant les prparatifs
ncessaires pour l'y recevoir, elle logerait dans le local mme de
l'assemble. A une heure du matin, le samedi 11, la famille royale fut
transporte dans le logement qu'on lui destinait, et qui consistait en
quatre cellules des anciens feuillans. Les seigneurs qui n'avaient pas
quitt le roi s'tablirent dans la premire, le roi dans la seconde,
la reine, sa soeur et ses enfans dans les deux autres. La femme du
concierge servit les princesses, et remplaa le cortge nombreux des
dames qui, la veille encore, se disputaient le soin de leur service.

La sance fut suspendue  trois heures du matin. Le bruit rgnait
encore dans Paris. Pour viter les dsordres, on avait illumin les
environs du chteau, et la plus grande partie des citoyens taient
sous les armes.

Tels avaient t cette journe clbre, et ses rsultats immdiats.
Le roi et sa famille taient prisonniers aux Feuillans, et les trois
ministres disgracis replacs en fonctions. Danton, cach la veille
dans un club obscur, se trouvait ministre de la justice. Ption tait
consign chez lui, mais  son nom proclam avec enthousiasme on
ajoutait celui de _Pre du peuple_. Marat, sorti de l'obscure retraite
o Danton l'avait cach pendant l'attaque, et maintenant arm d'un
sabre, se promenait dans Paris  la tte du bataillon Marseillais.
Robespierre, qu'on n'a pas vu figurer pendant ces terribles scnes,
Robespierre haranguait aux Jacobins, et entretenait quelques membres
rests avec lui, de l'usage  faire de la victoire, de la ncessit de
remplacer l'assemble actuelle, et de mettre Lafayette en accusation.

Ds le lendemain, il fallut songer encore  calmer le peuple soulev,
et ne cessant de massacrer ceux qu'il prenait pour des aristocrates
fugitifs. L'assemble reprit sa sance le 11  sept heures du matin.
La famille royale fut replace dans la loge du logographe, pour
assister aux dcisions qui allaient tre prises, et aux scnes qui
allaient se passer dans le corps lgislatif. Ption, dlivr et
escort par un peuple nombreux, vint rendre compte de l'tat de Paris,
qu'il avait visit, et o il avait tch de rpandre le calme et
l'esprit de paix. Des citoyens s'taient faits ses gardiens pour
veiller sur ses jours. Ption fut parfaitement accueilli par
l'assemble, et repartit aussitt pour continuer ses exhortations
pacifiques. Les Suisses dposs la veille aux Feuillans taient
menacs. La multitude demandait leur mort  grands cris, en les
appelant complices du chteau et assassins du peuple. On parvint 
l'apaiser en annonant que les Suisses seraient jugs, et qu'une cour
martiale allait tre forme pour punir ce qu'on appela depuis _les
conspirateurs du, 10 aot_. Je demande, s'cria le violent Chabot,
qu'ils soient conduits  l'Abbaye pour tre jugs... Dans la terre de
l'galit, la loi doit raser toutes les ttes, mme celles qui sont
assises sur le trne. Dj les officiers avaient t transports 
l'Abbaye; les soldats le furent  leur tour. Il en cota des peines
infinies, et il fallut promettre au peuple de les juger promptement.

Comme on le voit l'ide de se venger de tous les dfenseurs de la
royaut, et de punir en eux les dangers qu'on avait courus, s'emparait
dj des esprits, et bientt allait faire natre de cruelles
divisions. En suivant les progrs de l'insurrection, on a dj
remarqu les germes de dissentimens qui commenaient  s'lever dans
le parti populaire. On a dj vu l'assemble, compose d'hommes
cultivs et calmes, se trouver en opposition avec les clubs et les
municipalits, o se runissaient des hommes infrieurs en ducation,
en talens, mais qui, par leur position mme, leurs moeurs moins
leves, leur ambition ascendante, taient ports  agir et 
prcipiter les vnemens; on a vu que, la veille du 10 aot, Chabot
diffra d'avis avec Ption, qui, d'accord avec la majorit de
l'assemble, voulait qu'on prfrt un dcret de dchance  une
attaque de vive force. Ces hommes, qui avaient conseill la plus
grande nergie possible, se trouvaient donc le lendemain en prsence
de l'assemble, fiers d'une victoire remporte presque malgr elle, et
lui rappelant, avec les expressions d'un respect quivoque, qu'elle
avait absous Lafayette, et qu'il ne fallait pas qu'elle compromt
encore par sa faiblesse le salut du peuple. Ils remplissaient la
commune, o ils taient mls  des bourgeois ambitieux,  des
agitateurs subalternes,  des clubistes; ils occupaient les Jacobins
et les Cordeliers, et quelques-uns d'entre eux sigeaient sur les
bancs extrmes du corps lgislatif. Le capucin Chabot, le plus ardent
de tous, passait tour  tour de la tribune de l'assemble  celle des
Jacobins, et menaait toujours des piques et du tocsin.

L'assemble avait prononc la suspension, et ces hommes plus exigeans
rclamaient la dchance; en nommant un gouverneur pour le dauphin,
elle avait suppos la royaut, et eux voulaient la rpublique; elle
pensait en majorit qu'on devait se dfendre activement contre
l'tranger, mais faire grce aux vaincus; eux soutenaient au contraire
qu'il fallait non-seulement rsister  l'tranger, mais encore svir
contre ceux qui, retranchs dans le chteau, avaient voulu massacrer
le peuple et amener les Prussiens  Paris. S'levant dans leur ardeur
aux ides les plus extrmes, ils soutenaient que les corps lectoraux
n'taient pas ncessaires pour former la nouvelle assemble, mais que
tous les citoyens devaient tre jugs aptes  voter. Dj mme un
jacobin proposait de donner des droits politiques aux femmes. Ils
disaient hautement enfin qu'il fallait que le peuple se prsentt en
armes pour manifester ses volonts au corps lgislatif. Marat excitait
ce dbordement des esprits, et provoquait  la vengeance, parce qu'il
pensait, dans son affreux systme, qu'il convenait de purger la
France. Robespierre, moins par systme d'puration, moins par
disposition sanguinaire, que par envie contre l'assemble, levait
contre elle les reproches de faiblesse et de royalisme. Prn par les
Jacobins, propos avant le 10 aot comme le dictateur ncessaire, il
tait proclam aujourd'hui comme le dfenseur le plus loquent et le
plus incorruptible des droits du peuple. Danton, ne songeant ni  se
faire louer, ni  se faire couter, et n'ayant jamais aspir 
la dictature, avait nanmoins dcid le 10 aot par son audace.
Maintenant encore, ngligeant l'talage, il ne songeait qu' s'emparer
du conseil excutif, dont il tait membre, en dominant ou entranant
ses collgues. Incapable de haine ou d'envie, il ne nourrissait
aucun mauvais sentiment contre ces dputs dont l'clat offusquait
Robespierre; mais il les ngligeait comme inactifs, et leur prfrait
ces hommes nergiques des classes infrieures, sur lesquels il
comptait davantage, pour maintenir et achever la rvolution.

Ces divisions n'taient pas souponnes au dehors de Paris; tout ce
que le public de la France avait pu voir, c'tait la rsistance de
l'assemble  des voeux trop ardens, et l'absolution de Lafayette
prononce malgr la commune et les Jacobins. Mais on imputait tout
 la majorit, royaliste et feuillantine, on admirait toujours les
girondins, on estimait galement Brissot et Robespierre, on adorait
surtout Ption comme le maire si maltrait par la cour; et on ne
s'informait pas si Ption paraissait si modr  Chabot, s'il blessait
l'orgueil de Robespierre, s'il tait trait comme un honnte homme
inutile par Danton, et comme un conspirateur sujet  l'puration par
Marat. Ption tait donc encore entour des respects de la multitude;
mais, comme Bailly aprs le 14 juillet, il allait bientt devenir
importun et odieux, en dsapprouvant des dbordemens qu'il ne pouvait
plus empcher.

La principale coalition des nouveaux rvolutionnaires s'tait forme
aux Jacobins et  la commune. Tous les projets se proposaient, se
discutaient aux Jacobins; et les mmes hommes venaient ensuite
excuter  l'Htel-de-Ville, au moyen de leurs pouvoirs municipaux, ce
qu'ils n'avaient pu que projeter dans leur club. Le conseil gnral
de la commune composait  lui seul une espce d'assemble, aussi
nombreuse que le corps lgislatif, ayant ses tribunes, son bureau,
ses applaudissemens bien plus bruyans, et une force de fait bien plus
considrable. Le maire en tait le prsident, le procureur-syndic
l'orateur officiel, charg de faire toutes les rquisitions
ncessaires. Ption ne s'y prsentait dj plus, et se bornait au soin
des subsistances. Le procureur Manuel, se laissant porter plus loin
par le flot rvolutionnaire, y faisait tous les jours entendre sa
voix. Mais l'homme qui dominait le plus cette assemble, c'tait
Robespierre. Rest  l'cart pendant les trois premiers jours qui
suivirent le 10 aot, il s'y tait rendu aprs que l'insurrection eut
t consomme, et se prsentant au bureau pour y faire vrifier ses
pouvoirs, il avait sembl en prendre possession plutt que venir y
soumettre ses titres. Son orgueil, loin de dplaire, n'avait fait
qu'augmenter les respects dont on l'entourait. Sa rputation de
talens, d'incorruptibilit et de constance, en faisait un personnage
grave et respectable, que ces bourgeois rassembls taient fiers de
possder au milieu d'eux. En attendant la runion de la Convention
dont il ne doutait pas de faire partie, il venait exercer l un
pouvoir plus rel que le pouvoir d'opinion dont il jouissait aux
Jacobins.

Le premier soin de la commune fut de s'emparer de la police; car, en
temps de guerre civile, arrter, poursuivre ses ennemis, est le plus
important et le plus envi des pouvoirs. Les juges de paix, chargs de
l'exercer en partie, avaient indispos l'opinion par leurs
poursuites contre les agitateurs populaires, et se trouvaient ainsi,
volontairement ou non, en hostilit avec les patriotes. On se
souvenait surtout de celui qui, dans l'affaire de Bertrand de
Molleville et du journaliste Carra, avait os faire citer deux
dputs. Les juges de paix furent donc destitus, et on transporta aux
autorits municipales toutes leurs attributions relatives  la police.
D'accord ici avec la commune de Paris, l'assemble dcrta que la
police, dite de _sret gnrale_, serait attribue aux dpartemens,
districts et municipalits. Elle consistait  rechercher tous les
dlits menaant la _sret intrieure et extrieure de l'Etat_, 
faire le recensement des citoyens suspects par leur opinion ou leur
conduite,  les arrter provisoirement,  les disperser mme et 
les dsarmer, s'il tait ncessaire. C'taient les conseils des
municipalits qui remplissaient eux-mmes ce ministre, et la masse
entire des citoyens se trouvait ainsi appele  observer,  dnoncer
et  poursuivre le parti ennemi. On conoit combien devait tre
active, mais rigoureuse et arbitraire, cette police dmocratiquement
exerce. Le conseil entier recevait la dnonciation, et un comit de
_surveillance_ l'examinait, et faisait excuter l'arrestation.
Les gardes nationales taient en rquisition permanente, et les
municipalits de toutes les villes au-dessus de vingt mille ames
pouvaient ajouter des rglemens particuliers  cette loi de _sret
gnrale_. Certes, l'assemble lgislative ne croyait pas prparer
ainsi les sanglantes excutions qui eurent lieu plus tard; mais,
entoure d'ennemis au dedans et au dehors, elle appelait tous les
citoyens  les surveiller, comme elle les avait tous appels 
administrer et  combattre.

La commune de Paris s'empressa d'user de ces pouvoirs nouveaux, et fit
de nombreuses arrestations. C'taient les vainqueurs, irrits encore
des dangers de la veille, et des dangers plus grands du lendemain, qui
s'emparaient de leurs ennemis abattus maintenant, mais pouvant bientt
se relever avec le secours des trangers. Le comit de surveillance de
la commune de Paris fut compos des hommes les plus violens. Marat,
qui, dans la rvolution, s'tait si audacieusement attaqu aux
personnes, fut le chef de ce comit; et de tous les hommes, c'tait le
plus redoutable dans de pareilles fonctions.

Outre ce comit principal, la commune de Paris en institua un
particulier dans chaque section. Elle dcida que les passe-ports ne
seraient dlivrs que sur la dlibration des assembles des sections;
que les voyageurs seraient accompagns, soit  la municipalit, soit
aux portes de Paris, par deux tmoins qui attesteraient l'identit
de la personne qui avait demand le passe-port, avec celle qui
s'en servait pour partir. Elle tchait ainsi, par tous les moyens,
d'empcher l'vasion des suspects sous des noms supposs. Elle ordonna
ensuite qu'il ft fait un tableau des ennemis de la rvolution, et
invita les citoyens, par une proclamation,  dnoncer les coupables du
10 aot. Elle fit arrter les crivains qui avaient soutenu la cause
royaliste, et donna leurs presses aux crivains patriotes. Marat
se fit restituer triomphalement quatre presses qui, disait-il, lui
avaient t enleves par les ordres du _tratre Lafayette_. Des
commissaires allrent dans les prisons dlivrer les dtenus enferms
pour cris et propos contre la cour. Toujours prompte enfin  s'ingrer
partout, la commune,  l'exemple de l'assemble, envoya des dputs
pour clairer et ramener l'arme de Lafayette, qui donnait des
inquitudes.

La commune fut charge en outre d'une dernire mission non moins
importante, celle de garder la famille royale. L'assemble avait
d'abord ordonn sa translation au Luxembourg, et sur l'observation
que ce palais tait difficile  garder, on se dcida pour l'htel du
ministre de la justice. Mais la commune, qui avait dj la police de
la capitale, et qui se croyait particulirement charge de la garde du
roi, proposa le Temple, et dclara ne pouvoir rpondre de ce dpt que
dans la tour de cette ancienne abbaye. L'assemble y consentit, et
confia les augustes prisonniers au maire et au commandant gnral
Santerre, sous leur responsabilit personnelle[1]. Douze commissaires
du conseil gnral devaient, sans interruption, veiller au Temple. Des
travaux extrieurs en avaient fait une espce de place d'armes. Des
dtachemens nombreux de la garde nationale en formaient tour  tour
la garnison, et on ne pouvait y pntrer que sur une permission de la
municipalit. L'assemble dcrta aussi que cinq cent mille francs
seraient pris au trsor pour fournir  l'entretien de la famille
royale, jusqu' la prochaine runion de la Convention nationale.

Les fonctions de la commune taient, comme on le voit, trs tendues.
Place au centre de l'tat, l o s'exercent les grands pouvoirs, et
porte par son nergie  excuter elle-mme tout ce qui lui semblait
fait trop mollement par les hautes autorits, elle tait conduite 
empiter sans cesse. L'assemble, reconnaissant la ncessit de la
contenir dans certaines limites, dcrta la rlection d'un nouveau
conseil de dpartement, pour remplacer celui qui fut dissous le
jour de l'insurrection. La commune, se voyant menace du joug d'une
autorit suprieure, qui probablement gnerait son essor, comme avait
fait l'ancien dpartement, s'irrita de ce dcret, et ordonna aux
sections de surseoir  l'lection dj commence. Le procureur-syndic
Manuel fut aussitt dpch de l'Htel-de-Ville aux Feuillans pour
prsenter les rclamations de la municipalit. Les dlgus des
citoyens de Paris, dit-il, ont besoin de pouvoirs sans limites; une
nouvelle autorit place entre eux et vous ne fera que jeter des
germes de divisions. Il faudra que le peuple, pour se dlivrer de
cette puissance destructive de sa souverainet, s'arme encore une fois
de sa vengeance.

Tel tait le langage menaant que dj on osait faire entendre 
l'assemble. Celle-ci accorda ce qu'on lui demandait; et, soit qu'elle
crt impossible ou imprudent de rsister, soit qu'elle regardt comme
dangereux d'entraver dans le moment l'nergie de la commune, elle
dcida que le nouveau conseil n'aurait aucune autorit sur la
municipalit, et ne serait qu'une simple commission de finances,
charge du soin des contributions publiques dans le dpartement de
la Seine. Une autre question plus grave proccupait les esprits, et
devait faire ressortir bien plus fortement la diffrence de sentiment
qui existait entre la commune et l'assemble. On rclamait  grands
cris la punition de ceux qui avaient tir sur le peuple, et qui
taient prts  se montrer ds que l'ennemi approcherait. On les
appelait alternativement _les conspirateurs du 10 aot_, ou les
_tratres_. La commission martiale, institue ds le 11 pour juger les
Suisses, ne semblait pas suffisante, parce que ses pouvoirs taient
borns  la poursuite de ces militaires. Le tribunal criminel de la
Seine paraissait soumis  des formalits trop lentes, et d'ailleurs
on suspectait toutes les autorits antrieures  la journe du 10. La
commune demanda donc, le 13, l'rection d'un tribunal spcial pour
juger _les crimes du 10 aot_, et qui et assez de latitude pour
atteindre tout ce qu'on appelait les _tratres_. L'assemble renvoya
la ptition  sa commission extraordinaire, charge depuis le mois de
juillet de proposer les moyens de salut.

Le 14, une nouvelle dputation de la commune arrive au corps
lgislatif, pour demander le dcret relatif au tribunal
extraordinaire, dclarant que, s'il n'est pas encore rendu, elle est
charge de l'attendre. Le dput Gaston adresse  cette dputation
quelques observations svres, et elle se retire. L'assemble persiste
 refuser la cration d'un tribunal extraordinaire, et se borne 
attribuer aux tribunaux tablis _la connaissance des crimes du 10
aot_.

A cette nouvelle, une rumeur violente se rpand dans Paris. La section
des Quinze-Vingts se prsente au conseil gnral de la commune, et
annonce que le tocsin sera sonn au faubourg Saint-Antoine, si le
dcret demand n'est pas rendu sur-le-champ. Le conseil gnral envoie
alors une nouvelle dputation,  la tte de laquelle est Robespierre.
Celui-ci prend la parole au nom de la municipalit, et fait aux
dputs les remontrances les plus insolentes. La tranquillit du
peuple, leur dit-il, tient  la punition des coupables; et cependant
vous n'avez rien fait pour les atteindre. Votre dcret est
insuffisant. Il n'explique point la nature et l'tendue des crimes 
punir, car il ne parle que des _crimes du 10 aot_, et les crimes des
ennemis de la rvolution s'tendent bien au-del du 10 aot et de
Paris. Avec une expression pareille, le tratre Lafayette chapperait
aux coups de la loi! Quant  la forme du tribunal, le peuple ne peut
pas tolrer davantage celle que vous lui avez conserve. Le double
degr de juridiction cause des dlais interminables; et d'ailleurs
toutes les anciennes autorits sont suspectes; il en faut de
nouvelles; il faut que le tribunal demand soit compos par des
dputs pris dans les sections, et qu'il ait la facult de juger les
coupables souverainement et en dernier ressort.

Cette ptition imprieuse parut plus dure encore par le ton de
Robespierre. L'assemble rpondit au peuple de Paris par une adresse
dans laquelle elle repoussa tout projet de commission extraordinaire
et de chambre ardente, comme indigne de la libert, et comme propre
seulement au despotisme.

Ces raisonnables observations ne produisirent aucun effet;
l'irritation n'en devint que plus grande. On ne parla dans tout Paris
que du tocsin, et ds le lendemain un reprsentant de la commune,
se prsentant  la barre, dit  l'assemble: Comme citoyen, comme
magistrat du peuple, je viens vous annoncer que ce soir  minuit le
tocsin sonnera, et la gnrale battra. Le peuple est las de n'tre
point veng. Craignez qu'il ne se fasse justice lui-mme. Je demande,
ajouta l'audacieux ptitionnaire, que sans dsemparer vous dcrtiez
qu'il sera nomm un citoyen par chaque section pour former un tribunal
criminel.

Cette menaante apostrophe souleva l'assemble, et particulirement
les dputs Choudieu et Thuriot, qui rprimandrent vivement l'envoy
de la commune. Cependant la discussion s'engagea, et la proposition de
la commune, fortement appuye par les membres ardens de l'assemble,
fut enfin convertie en dcret. Un corps lectoral dut se runir pour
lire les membres d'un tribunal extraordinaire, destin  juger
les crimes commis dans la journe du 10 aot, _et autres crimes y
relatifs, circonstances et dpendances_. Ce tribunal, divis en deux
sections, devait juger en dernier ressort et sans appel. Tel fut le
premier essai du tribunal rvolutionnaire, et la premire acclration
donne par la vengeance aux formes de la justice. Ce tribunal fut
appel tribunal du 17 aot.

On ignorait encore l'effet produit aux armes par la dernire
rvolution, et la manire dont avaient t accueillis les dcrets du
10. C'tait l le point le plus important, et duquel dpendait le sort
de la rvolution nouvelle. La frontire tait toujours partage en
trois corps d'arme, celui du nord, du centre et du midi. Luckner
commandait au nord, Lafayette au centre, et Montesquiou au midi.
Depuis les malheureuses affaires de Mons et de Tournay, Luckner,
press par Dumouriez, avait encore essay l'offensive sur les
Pays-Bas; mais il s'tait retir, et, en vacuant Courtray, il avait
brl les faubourgs, ce qui tait devenu un grave motif d'accusation
contre le ministre  la veille de la dchance. Depuis, les armes
taient demeures dans la plus complte inaction; vivant dans des
camps retranchs, et se bornant  de lgres escarmouches. Dumouriez,
en quittant le ministre, s'tait rendu comme lieutenant-gnral
auprs de Luckner, et avait t mal accueilli  l'arme, o dominait
l'esprit du parti Lafayette; Luckner, tout  fait soumis dans le
moment  cette influence, relgua Dumouriez dans l'un de ces camps,
celui de Maulde, et l'y laissa, avec un petit nombre de troupes,
s'occuper  des retranchemens et  des escarmouches.

Lafayette, voulant,  cause des dangers du roi, se rapprocher de
Paris, dsirait prendre le commandement du nord. Cependant il ne
voulait point quitter ses troupes, dont il tait trs aim, et il
convint avec Luckner de changer de position, chacun avec sa division,
et de dcamper tous les deux, l'un pour se porter au nord, l'autre au
centre. Ce dplacement des armes, en prsence de l'ennemi, aurait
pu avoir des dangers, si trs heureusement la guerre n'et t
compltement inactive. Luckner s'tait donc rendu  Metz, et Lafayette
 Sedan. Pendant ce mouvement crois, Dumouriez, charg de suivre
avec son petit corps l'arme de Luckner,  laquelle il appartenait,
s'arrta tout  coup en prsence de l'ennemi, qui avait fait menace
de l'attaquer; et il fut oblig de demeurer dans son camp, sous peine
d'ouvrir l'entre de la Flandre au duc de Saxe-Teschen. Il runit les
autres gnraux qui occupaient auprs de lui des camps spars; il
s'entendit avec Dillon, qui arrivait avec une portion de l'arme de
Lafayette, et provoqua un conseil de guerre  Valenciennes, pour
justifier, parla ncessit, sa dsobissance  Luckner. Pendant ce
temps, Luckner tait arriv  Metz, Lafayette  Sedan; et sans les
vnemens du 10 aot, Dumouriez allait peut-tre subir une arrestation
et un jugement militaire, pour son refus de marcher en avant.

Telle tait la situation des armes, lorsque la nouvelle du
renversement du trne y fut connue. Le premier soin de l'assemble
lgislative fut d'y envoyer, comme on l'a vu, trois commissaires, pour
porter ses dcrets et faire prter le nouveau serment aux troupes.
Les trois, commissaires, arrivs  Sedan, furent reus par la
municipalit, qui tenait de Lafayette l'ordre de les faire arrter. Le
maire les interrogea sur la scne du 10 aot, exigea le rcit de
tous les vnemens, et dclara, d'aprs les secrtes instructions de
Lafayette, qu'videmment l'assemble lgislative n'tait plus libre
lorsqu'elle avait prononc la suspension du roi; que ses commissaires
n'taient que les envoys d'une troupe factieuse, et qu'ils allaient
tre enferms au nom de la constitution. Ils furent en effet
emprisonns; et Lafayette, pour mettre  couvert les excuteurs de cet
ordre, le prit sous sa propre responsabilit. Immdiatement aprs, il
fit renouveler dans son arme le serment de fidlit  la loi et au
roi, et ordonna qu'il ft rpt dans tous les corps soumis  son
commandement. II comptait sur soixante-quinze dpartemens, qui avaient
adhr  sa lettre du 16 juin, et il se proposait de tenter un
mouvement contraire  celui du 10 aot. Dillon, qui tait 
Valenciennes sous les ordres de Lafayette, et qui avait un
commandement suprieur  Dumouriez obit  son gnral en chef, fit
prter le serment de fidlit  la loi et au roi, et enjoignit 
Dumouriez d'en faire de mme dans son camp de Maulde. Dumouriez,
jugeant mieux l'avenir, et d'ailleurs irrit contre les feuillans,
sous l'empire desquels ils se trouvait, saisit cette occasion de leur
rsister et de gagner la faveur du gouvernement nouveau, en refusant
le serment pour lui et pour ses troupes.

Le 17, le jour mme o le nouveau tribunal criminel fut si
tumultueusement tabli, on apprit par une lettre que les commissaires
envoys  l'arme de Lafayette avaient t arrts par ses ordres, et
que l'autorit lgislative tait mconnue. Cette nouvelle rpandit
encore plus d'irritation que d'alarme; les cris contre Lafayette
retentirent avec plus de force que jamais. On demanda son accusation,
et on reprocha  l'assemble de ne pas l'avoir prononce plus tt.
Sur-le-champ un dcret fut rendu contre le dpartement des Ardennes;
de nouveaux commissaires furent dpchs avec les mmes pouvoirs
que les prcdens, et avec la commission de faire largir les trois
prisonniers. On envoya aussi d'autres commissaires  l'arme de
Dillon. Le 19 au matin, l'assemble dclara Lafayette tratre  la
patrie, et lana contre lui un dcret d'accusation.

La circonstance tait grave, et si cette rsistance n'tait pas
vaincue, la nouvelle rvolution se trouvait avorte. La France,
partage entre les rpublicains de l'intrieur et les constitutionnels
de l'arme, demeurait divise en prsence de l'ennemi, galement
expose  l'invasion et  une raction terrible. Lafayette devait
dtester, dans la rvolution du 10 aot, l'abolition de la
constitution de 91, l'accomplissement de toutes les prophties
aristocratiques, et la justification de tous les reproches que la cour
adressait  la libert. Il ne devait voir, dans cette victoire de la
dmocratie, qu'une anarchie sanglante et une confusion interminable.
Pour nous, cette confusion a eu un terme, et le sol au moins a t
dfendu contre l'tranger; pour Lafayette, l'avenir tait effrayant
et inconnu; la dfense du sol tait peu praticable au milieu des
convulsions politiques, et il devait prouver le dsir de rsister 
ce chaos, en s'armant contre les deux ennemis extrieur et intrieur.
Mais sa position tait difficile, et il n'et t donn  aucun homme
de la surmonter. Son arme lui tait dvoue, mais les armes n'ont
point de volont personnelle, et ne peuvent avoir que celle qui leur
est communique par l'autorit suprieure. Quand une rvolution clate
avec la violence de 89, alors, entranes aveuglment, elles manquent
 l'ancienne autorit, parce que la nouvelle impulsion est la plus
forte; mais il n'en tait pas de mme ici. Proscrit, frapp d'un
dcret, Lafayette ne pouvait, avec sa seule popularit militaire,
soulever ses troupes contre l'autorit de l'intrieur, ni, avec son
impulsion personnelle, combattre l'impulsion rvolutionnaire de Paris.
Plac entre deux ennemis, et incertain sur ses devoirs, il ne pouvait
qu'hsiter. L'assemble, au contraire, n'hsitant pas, envoya dcrets
sur dcrets, et les appuyant par des commissaires nergiques, dut
l'emporter sur l'hsitation du gnral et dcider l'arme. En effet,
les troupes de Lafayette s'branlrent successivement, et parurent
l'abandonner. Les autorits civiles, intimides, cdrent aux
nouveaux commissaires. L'exemple de Dumouriez, qui se dclara pour
la rvolution du 10 aot, acheva de tout entraner, et le gnral
opposant demeura seul avec son tat-major, compos d'officiers
feuillans ou constitutionnels.

Bouill, dont l'nergie n'tait pas douteuse, Dumouriez, dont les
grands talens ne sauraient tre contests, ne purent pas non plus agir
autrement  des poques diffrentes, et se virent obligs de prendre
la fuite. Lafayette ne devait pas tre plus heureux. crivant aux
diverses autorits civiles qui l'avaient second dans sa rsistance,
il prit sur lui la responsabilit des ordres donns contre les
commissaires de l'assemble, et quitta son camp le 20 aot, avec
quelques officiers, ses amis et ses compagnons d'armes et d'opinion.
Bureau de Puzy, Latour-Maubourg, Lameth, l'accompagnaient. Ils
abandonnrent le camp, n'emportant avec eux qu'un mois de leur Solde,
et suivis de quelques domestiques. Lafayette laissa tout en ordre
dans son arme et eut soin de faire les dispositions ncessaires pour
rsister  l'ennemi, en cas d'attaque. Il renvoya quelques cavaliers
qui l'escortaient, pour ne pas enlever  la France un seul de ses
dfenseurs, et le 21, il prit avec ses amis le chemin des Pays-Bas.
Arrivs aux avant-postes autrichiens, aprs une route qui avait puis
leurs chevaux, ces premiers migrs de la libert furent arrts,
contre le droit des gens, et traits comme prisonniers de guerre. La
joie fut grande quand le nom de Lafayette retentit dans le camp des
coaliss, et qu'on le sut captif de la ligue aristocratique. Torturer
l'un des premiers amis de la rvolution, et pouvoir imputer  la
rvolution elle-mme la perscution de ses premiers auteurs, voir se
vrifier tous les excs qu'on avait prdits, c'tait plus qu'il ne
fallait pour rpandre une satisfaction universelle dans l'aristocratie
europenne.

Lafayette rclama, pour lui et pour ses amis, la libert qui leur
tait due; mais ce fut en vain. On la lui offrt au prix d'une
rtractation, non pas de toutes ses opinions, mais d'une seule, celle
qui tait relative  l'abolition de la noblesse. Il refusa, menaant
mme, si on interprtait faussement ses paroles, de donner un dmenti
devant un officier public. Il accepta donc les fers pour prix de sa
constance, et alors qu'il croyait la libert perdue en Europe et en
France, il n'prouva aucun dsordre d'esprit; et ne cessa pas de la
regarder comme le plus prcieux des biens. Il la professa encore, et
devant les oppresseurs qui le tenaient dans les cachots, et devant ses
anciens amis qui taient demeurs en France. Aimez, crivait-il 
ces derniers, aimez toujours la libert, malgr ses orages, et servez
votre pays. Que l'on compare cette dfection  celle de Bouill,
sortant de son pays pour y rentrer avec les souverains ennemis; 
celle de Dumouriez, se brouillant, non par conviction, mais par
humeur, avec la Convention qu'il avait servie, et on rendra justice 
l'homme qui n'abandonne la France que lorsque la vrit  laquelle
il croit en est proscrite, et qui ne va point ni la maudire, ni
la dsavouer dans les armes ennemies, mais qui la professe et la
soutient encore dans les cachots!

Cependant ne blmons pas trop Dumouriez, dont ou va bientt apprcier
les mmorables services. Cet homme flexible et habile avait
parfaitement devin la puissance naissante. Aprs s'tre rendu presque
indpendant par son refus d'obir  Luckner et de quitter le camp
de Maulde, aprs avoir refus le serment ordonn par Dillon, il fut
aussitt rcompens de son dvouement par le commandement en chef des
armes du nord et du centre. Dillon, brave, imptueux, mais aveugle,
fut d'abord destitu pour avoir obi  Lafayette; mais il fut
rintgr dans son commandement par le crdit de Damouriez, qui,
voulant arriver  son but, et blesser, en y marchant, le moins
d'hommes possible, s'empressa de l'appuyer auprs des commissaires de
l'assemble. Dumouriez se trouvait donc gnral en chef de toute la
frontire, depuis Metz jusqu' Dunkerque. Luckner tait  Metz avec
son arme autrefois du nord. Inspir d'abord par Lafayette, il avait
paru rsister au 10 aot; mais, cdant bientt  son arme et aux
commissaires de l'assemble, il adhra aux dcrets, et, aprs
avoir pleur encore, obit  la nouvelle impulsion qui lui tait
communique.

Le 10 aot et l'avancement de la saison taient des motifs pour
dcider la coalition  pousser enfin la guerre avec activit. Les
dispositions des puissances n'taient point changes  l'gard de
la France. L'Angleterre, la Hollande, le Danemarck et la Suisse,
promettaient toujours une stricte neutralit. La Sude, depuis la
mort de Gustave, y revenait sincrement; les principauts
italiennes taient fort malveillantes pour nous, mais heureusement
trs-impuissantes. L'Espagne ne se prononait pas encore, et demeurait
livre  des intrigues contraires. Restaient pour ennemis prononcs la
Russie et les deux principales cours d'Allemagne. Mais la Russie s'en
tenait encore  de mauvais procds, et se bornait  renvoyer notre
ambassadeur. La Prusse et l'Autriche portaient seules leurs armes sur
nos frontires. Parmi les tats allemands, il n'y avait que les trois
lecteurs ecclsiastiques, et les landgraves des deux Hesse, qui
eussent pris une part active  la coalition: les autres attendaient
d'y tre contraints. Dans cet tat de choses, cent trente-huit mille
hommes parfaitement organiss et disciplins menaaient la France, qui
ne pouvait en opposer tout au plus que cent vingt mille, dissmins
sur une frontire immense, ne formant sur aucun point une masse
suffisante, privs de leurs officiers, n'ayant aucune confiance en
eux-mmes ni dans leurs chefs, et jusque-l toujours battus dans la
guerre de postes qu'ils avaient soutenue. Le projet de la coalition
tait d'envahir hardiment la France en pntrant par les Ardennes, et
en se portant par Chlons sur Paris. Les deux souverains de Prusse
et d'Autriche s'taient rendus en personne  Mayence. Soixante
mille Prussiens, hritiers des traditions de la gloire de Frdric,
s'avanaient en une seule colonne sur notre centre; ils marchaient
par Luxembourg sur Longwy. Vingt mille Autrichiens, commands par le
gnral Clerfayt, les soutenaient  droite en occupant Stenay. Seize
mille Autrichiens, sous les ordres du prince de Hohenlohe-Kirchberg,
et dix mille Hessois, flanquaient la gauche des Prussiens. Le duc de
Saxe-Teschen occupait les Pays-Bas, et en menaait les places fortes.
Le prince de Cond, avec six mille migrs franais, s'tait port
vers Philipsbourg. Plusieurs autres corps d'migrs taient rpandus
dans les diverses armes prussiennes et autrichiennes. Les cours
trangres, qui ne voulaient pas en runissant les migrs leur
laisser acqurir trop d'influence, avaient d'abord eu le projet de
les fondre dans les rgimens allemands, et consentirent ensuite  les
laisser exister en corps distincts, mais rpartis entre les armes
coalises. Ces corps taient pleins d'officiers qui s'taient rsigns
 devenir soldats; ils formaient une cavalerie brillante, mais plus
propre  dployer une grande valeur en un jour prilleux, qu'
soutenir une longue campagne.

Les armes franaises taient disposes de la manire la plus
malheureuse pour rsister  une telle masse de forces. Trois gnraux,
Beurnonville, Moreton et Duval, runissaient trente mille hommes en
trois camps spars,  Maulde, Maubeuge et Lille. C'taient l toutes
les ressources franaises sur la frontire du nord et des Pays-Bas.
L'arme de Lafayette, dsorganise par le dpart de sont gnral, et
livre  la plus grande incertitude de sentimens, campait  Sedan,
forte de vingt-trois mille hommes. Dumouriez allait en prendre le
commandement. L'arme de Luckner, compose de vingt mille soldats,
occupait Metz, et venait, comme toutes les autres, de recevoir un
nouveau gnral, c'tait Kellermann. L'assemble, mcontente de
Luckner, n'avait cependant pas voulu le destituer; et, en donnant
son commandement  Kellermann, elle lui avait, sous le titre de
gnralissisme, conserv; le soin d'organiser la nouvelle arme
de rserve, et la mission purement honorifique de conseiller les
gnraux. Restaient Custine, qui, avec quinze mille hommes occupait
Landau; et enfin Biron, qui, plac dans l'Alsace avec trente mille
hommes, tait trop loign du principal thtre de la guerre pour
influer sur le sort de la campagne.

Les deux seuls rassemblemens placs sur la rencontre de la grande
arme des coaliss, taient les vingt-trois mille hommes dlaisss par
Lafayette, et les vingt mille de Kellermann, rangs autour de Metz.
Si la grande arme d'invasion, mesurant ses mouvemens  son but, et
march rapidement sur Sedan, tandis que les troupes de Lafayette,
prives de gnral, livres au dsordre, et n'ayant pas encore t
saisies par Dumouriez, taient sans ensemble et sans direction, le
principal corps dfensif et t enlev, les Ardennes auraient t
ouvertes, et les autres gnraux se seraient vus obligs de e replier
rapidement pour se runir derrire la Marne. Peut-tre n'auraient-ils
pas eu le temps de venir de Lille et de Metz  Chlons et  Reims;
alors, Paris se trouvant dcouvert, il ne serait rest au nouveau
gouvernement que l'absurde projet d'un camp sous Paris, ou la fuite
au-del de la Loire.

Mais si la France se dfendait avec tout le dsordre d'une rvolution,
les puissances trangres attaquaient avec toute l'incertitude et la
divergence de vues d'une coalition. Le roi de Prusse, enivr de
l'ide d'une conqute facile, flatt, tromp par les migrs, qui
lui prsentaient l'invasion comme une simple _promenade militaire_,
voulait l'expdition la plus hardie. Mais il y avait encore trop
de prudence  ses cts, dans le duc de Brunswick, pour que sa
prsomption et au moins l'effet heureux de l'audace et de la
promptitude. Le duc de Brunswick, qui voyait la saison trs avance,
le pays tout autrement dispos que ne le disaient les migrs, qui
d'ailleurs jugeait de l'nergie rvolutionnaire par l'insurrection
du 10 aot, pensait qu'il valait mieux s'assurer une solide base
d'oprations sur la Moselle, en faisant les siges de Metz et de
Thionville, et remettre  la saison prochaine le renouvellement des
hostilits, avec l'avantage des conqutes prcdentes. Cette lutte
entre la prcipitation du souverain et la prudence du gnral, la
lenteur des Autrichiens, qui n'envoyaient sous les ordres du prince de
Hohenlohe que dix-huit mille hommes au lieu de cinquante, empchrent
tout mouvement dcisif. Cependant l'arme prussienne continua de
marcher vers le centre, et se trouva le 20 devant Longwy, l'une des
places fortes les plus avances de cette frontire.

Dumouriez, qui avait toujours cru qu'une invasion dans les Pays-Bas
y ferait clater une rvolution, et que cette invasion sauverait la
France des attaques de l'Allemagne, avait tout prpar pour se porter
en avant, le jour mme o il reut sa commission de gnral en chef
des deux armes. Dj il allait prendre l'offensive contre le prince
de Saxe-Teschen, lorsque Westermann, si actif au 10 aot, et envoy
comme commissaire  l'arme de Lafayette, vint lui apprendre ce qui
se passait sur le thtre de la grande invasion. Le 22 Longwy avait
ouvert ses portes aux Prussiens, aprs un bombardement de quelques
heures. Le dsordre de la garnison et la faiblesse du commandant en
taient la cause. Fiers de cette conqute et de la prise de Lafayette,
les Prussiens penchaient plus que jamais pour le projet d'une prompte
offensive. L'arme de Lafayette tait perdue si le nouveau gnral ne
venait la rassurer par sa prsence, et en diriger les mouvemens d'une
manire utile.

Dumouriez abandonna donc son projet favori, et, le 25 ou le 26, se
rendit  Sedan o sa prsence n'inspira d'abord parmi les, troupes
que la haine et les reproches. Il tait l'ennemi de Lafayette
qu'on chrissait encore. On lui attribuait d'ailleurs cette guerre
malheureuse, parce que c'est sous son ministre qu'elle avait t
dclare; enfin il tait considr; comme un homme de plume, et point
du tout comme un homme de guerre. Ces propos circulaient partout dans
le camp, et arrivaient souvent jusqu' l'oreille du gnral. Dumouriez
ne se dconcerta pas. Il commena par rassurer les troupes, en
affectant une contenance ferme et tranquille, et bientt il leur fit
sentir l'influence d'un commandement plus vigoureux. Cependant la
situation de vingt-trois mille hommes dsorganiss, en prsence
de quatre-vingt mille parfaitement disciplins, tait tout  fait
dsesprante. Les Prussiens, aprs avoir pris Longwy, avaient bloqu
Thionville, et s'avanaient sur Verdun, qui tait beaucoup moins
capable de rsister que la place de Longwy.

Les gnraux, rassembls par Dumouriez, pensaient tous qu'il ne
fallait pas attendre les Prussiens  Sedan; mais se retirer rapidement
derrire la Marne, s'y retrancher le mieux possible, pour y attendre
la jonction des autres armes, et pour couvrir ainsi la capitale, qui
n'tait spare de l'ennemi que par quarante lieues. Ils pensaient
tous que, si on s'exposait  tre battu en voulant rsister 
l'invasion, la droute serait complte, que l'arme dmoralise ne
s'arrterait plus depuis Sedan, jusqu' Paris, et que les Prussiens
y marcheraient directement et  pas de vainqueurs. Telle tait notre
situation militaire, et l'opinion qu'en avaient nos gnraux.

L'opinion qu'on s'en formait  Paris n'tait pas meilleure, et
l'irritation croissait avec le danger. Cependant cette immense
capitale, qui n'avait jamais vu l'ennemi dans son sein, et qui se
faisait de sa propre puissance une ide proportionne  son tendue et
 sa population, se figurait difficilement qu'on pt pntrer dans
ses murs; elle redoutait beaucoup moins le pril militaire qu'elle
n'apercevait pas, et qui tait encore loin d'elle, que le pril d'une
raction de la part des royalistes momentanment abattus. Tandis qu'
la frontire les gnraux ne voyaient que les Prussiens,  l'intrieur
on ne voyait que les aristocrates, conspirant sourdement pour dtruire
la libert.

On se disait que le roi tait prisonnier, mais que son parti n'en
existait pas moins, et qu'il conspirait, comme avant le 10 aot, pour
ouvrir Paris  l'tranger. On se figurait toutes les grandes maisons
de la capitale remplies de rassemblemens arms, prts  en sortir au
premier signal,  dlivrer Louis XVI,  s'emparer de l'autorit, et
 livrer la France sans dfense au fer des migrs et des coaliss.
Cette correspondance entre l'ennemi _intrieur_ et l'ennemi
_extrieur_ occupait tous les esprits. _Il faut_, se disait-on,
_se dlivrer des tratres_, et dj se formait l'pouvantable ide
d'immoler les vaincus, ide qui chez le grand nombre n'tait qu'un
mouvement d'imagination, et qui chez quelques hommes, ou plus
sanguinaires, ou plus ardens, ou plus  porte d'agir, pouvait se
changer en un projet rel et mdit.

On a dj vu qu'il avait t question de venger le peuple des coups
reus dans la journe du 10, et qu'il s'tait lev entre
l'assemble et la commune une violente querelle au sujet du tribunal
extraordinaire. Ce tribunal, qui avait dj fait tomber la tte de
Dangremont et du malheureux Laporte, intendant de la liste civile,
n'agissait point assez vite au gr d'un peuple furieux et exalt, qui
voyait des ennemis partout. Il lui fallait des formes plus promptes
pour punir les _tratres_, et il demandait surtout le jugement des
prvenus dfrs  la haute cour d'Orlans. C'taient, pour la
plupart, des ministres et de hauts fonctionnaires, accuss, comme
on sait, de prvarication. Delessart, le ministre des affaires
trangres, tait du nombre. On se rcriait de tous cts contre la
lenteur des procdures, on voulait la translation des prisonniers 
Paris, et leur prompt jugement par le tribunal du 17 aot. L'assemble
consulte  cet gard, ou plutt somme de cder au voeu gnral,
et de rendre un dcret de translation, avait fait une courageuse
rsistance. La haute cour nationale tait, disait-elle, un
tablissement constitutionnel, qu'elle ne pouvait changer, parce
qu'elle n'avait pas les pouvoirs constituans, et parce que le droit
de tout accus tait de n'tre jug que d'aprs des lois antrieures.
Cette question avait de nouveau soulev des nues de ptitionnaires,
et l'assemble eut  rsister  la fois  une minorit ardente,  la
commune, et aux sections dchanes. Elle se contenta de rendre plus
expditives quelques formes de la procdure, mais elle dcrta que
les accuss auprs de la haute cour demeureraient  Orlans, et ne
seraient pas distraits de la juridiction que la constitution leur
avait assure.

Il se formait ainsi deux opinions: l'une qui voulait qu'on respectt
les vaincus, sans dployer pourtant moins d'nergie contre l'tranger;
et l'autre qui voulait qu'on immolt d'abord les ennemis cachs, avant
de se porter contre les ennemis arms qui s'avanaient sur Paris.
Cette dernire pense tait moins une opinion qu'un sentiment aveugle
et froce, compos de peur et de colre, et qui devait s'accrotre
avec le danger.

Les Parisiens taient d'autant plus irrits que le pril tait plus
grand pour leur ville, foyer de toutes les insurrections, et
but principal de la marche des armes ennemies. Ils accusaient
l'assemble, compose des dputs des dpartemens, de vouloir se
retirer dans les provinces. Les girondins surtout, qui appartenaient
pour la plupart aux provinces du midi, et qui formaient cette majorit
modre, odieuse  la commune, les girondins taient accuss de
vouloir sacrifier Paris, par haine pour la capitale. On leur supposait
ainsi des sentimens assez naturels, et que les Parisiens pouvaient
croire avoir provoqus; mais ces dputs aimaient trop sincrement
leur patrie et leur cause pour songer  abandonner Paris. Il est vrai
qu'ils avaient toujours pens que, le Nord perdu, on pourrait
se replier sur le Midi; il est vrai que, dans le moment mme,
quelques-uns d'entre eux regardaient comme prudent de transporter le
sige du gouvernement au-del de la Loire; mais le dsir de sacrifier
une cit odieuse, et de transporter le gouvernement dans des lieux o
ils en seraient matres, n'tait point dans leur coeur]. Ils avaient
trop d'lvation dans l'me, ils taient d'ailleurs encore trop
puissans, et comptaient trop sur la runion de la prochaine
convention, pour songer dj  se dtacher de Paris.

On accusait donc  la fois leur indulgence pour les tratres, et leur
indiffrence pour les intrts de la capitale. Forcs de lutter contre
les hommes les plus violens; il devaient, mme en ayant le nombre
et la raison pour eux, cder  l'activit et  l'nergie de leurs
adversaires. Dans le conseil excutif, ils taient cinq contre un;
car, outre les trois ministres Servan, Clavire et Roland, pris dans
leur sein, les deux autres, Monge et Lebrun, taient aussi de leur
choix. Mais le seul Danton, qui, sans tre leur ennemi personnel,
n'avait ni leur modration ni leurs opinions, le seul Danton dominait
le conseil, et leur enlevait toute influence. Tandis que Clavire
tchait de runir quelques ressources financires, que Servan se
htait de procurer des renforts aux gnraux, que Roland rpandait les
circulaires les plus sages pour clairer les provinces, diriger les
autorits locales, empcher leurs empitemens de pouvoir, et arrter
les violences de toute espce, Danton s'occupait de placer dans
l'administration toutes ses cratures. Il envoyait partout ses fidles
cordeliers, se procurait ainsi de nombreux appuis, et faisait partager
 ses amis les profits de la rvolutions. Entranant ou effrayant ses
collgues, il ne trouvait d'obstacle que dans la ridigit inflexible
de Roland, qui rejetait souvent ou les mesures ou les sujets qu'il
proposait. Danton en tait contrari, sans rompre nanmoins avec
Roland, et il tchait d'emporter le plus de nominations ou de
dcisions possible.

Danton, dont la vritable domination tait dans Paris, voulait la
conserver, et il tait bien dcid  empcher toute translation
au-del de la Loire. Dou d'une audace extraordinaire, ayant proclam
l'insurrection la veille du 10 aot, lorsque tout le monde hsitait
encore, il n'tait pas homme  reculer, et il pensait qu'il fallait
s'ensevelir dans la capitale. Matre du conseil, li avec Marat et
le comit de surveillance de la commune, cout dans tous les clubs,
vivant enfin au milieu de la multitude, comme dans un lment qu'il
soulevait  volont, Danton tait l'homme le plus, puissant de Paris;
et cette puissance, fonde sur un naturel violent, qui le mettait
en rapport avec les passions du peuple, devait tre redoutable aux
vaincus. Dans son ardeur rvolutionnaire, Danton penchait pour toutes
les ides de vengeance que repoussaient les girondins. Il tait le
chef de ce parti parisien qui se disait: Nous ne reculerons pas,
nous prirons dans la capitale et sous ses ruines; mais nos
ennemis priront avant nous. Ainsi se prparaient dans les mes
d'pouvantables sentimens, et des scnes horribles allaient en tre
l'affreuse consquence.

[Illustration: PRISON DE L'ABBAYE.]

Le 26, la nouvelle de la prise de Longwy se rpandit avec rapidit, et
causa dans Paris une agitation gnrale. On disputa pendant toute la
journe sur sa vraisemblance; enfin elle ne put tre conteste, et
on sut que la place avait ouvert ses portes aprs un bombardement
de quelques heures. La fermentation fut si grande, que l'assemble
dcrta la peine de mort contre tout citoyen qui, dans une place
assige, parlerait de se rendre. Sur la demande de la commune, on
ordonna que Paris et les dpartemens voisins fourniraient, sous
quelques jours, trente mille hommes arms et quips. L'enthousiasme
qui rgnait rendait cet enrlement facile, et le nombre rassurait sur
le danger. On ne se figurait pas que cent mille Prussiens pussent
l'emporter sur quelques millions d'hommes qui voulaient se dfendre;
on travailla avec une nouvelle activit au camp sous Paris, et toutes
les femmes se runirent dans les glises pour contribuer  prparer
les effets de campement.

Danton se rendit  la commune, et, sur sa proposition, on eut recours
aux moyens les plus extrmes. On rsolut de faire dans les sections
le recensement de tous les indigens, de leur donner une paye et
des armes; on ordonna en outre le dsarmement et l'arrestation des
suspects, et on rputa tels tous les signataires de la ptition contre
le 20 juin et contre le dcret du camp sous Paris. Pour oprer
ce dsarmement et cette arrestation, on imagina les visites
domiciliaires, qu'on organisa de la manire la plus effrayante. Les
barrires devaient tre fermes pendant quarante-huit heures,  partir
du 25 aot au soir, et aucune permission de sortir ne pouvait tre
dlivre pour aucun motif. Des pataches taient places sur la
rivire, pour empcher toute vasion par cette issue. Les communes
environnantes taient charges d'arrter quiconque serait surpris dans
la campagne ou sur les routes. Le tambour devait annoncer les visites,
et  ce signal, chaque citoyen tait tenu de se rendre chez lui, sous
peine d'tre trait comme suspect de rassemblement, si on le trouvait
chez autrui. Pour cette raison, toutes les assembles de section, et
le grand tribunal lui-mme, devaient vaquer pendant ces deux jours.
Des commissaires de la commune, assists de la force arme, avaient la
mission de faire les visites, de s'emparer des armes, et d'arrter les
suspects, c'est--dire les signataires de toutes les ptitions dj
dsignes, les prtres non asserments, les citoyens qui mentiraient
dans leurs dclarations, ceux contre lesquels il existait des
dnonciations, etc., etc... A dix heures du soir, les voitures
devaient cesser de circuler, et la ville tre illumine pendant toute
la nuit.

Telles furent les mesures prises pour arrter, disait-on, _les mauvais
citoyens qui se cachaient depuis le 10 aot_. Ds le 27 au soir, on
commena ces visites, et un parti, livr  la dnonciation d'un autre,
fut expos  tre jet tout entier dans les prisons. Tout ce qui avait
appartenu  l'ancienne cour, ou par les emplois, ou par le rang, ou
par les assiduits au chteau; tout ce qui s'tait prononc pour elle
lors des divers mouvemens royalistes, tous ceux qui avaient de lches
ennemis, capables de se venger par une dnonciation, furent jets dans
les prisons au nombre de douze ou quinze mille individus. C'tait le
comit de surveillance de la commune qui prsidait  ces arrestations,
et les faisait excuter sous ses yeux. Ceux qu'on arrtait taient
conduits d'abord de leur demeure au comit de leur section, et de ce
comit  celui de la commune. L, ils taient brivement questionns
sur leurs sentimens et sur les actes qui en prouvaient le plus ou
moins d'nergie. Souvent un seul membre du comit les interrogeait,
tandis que les autres membres, accabls de plusieurs jours de veille,
dormaient sur les chaises ou sur les tables. Les individus arrts
taient d'abord dposs  l'Htel-de-Ville, et ensuite distribus dans
les prisons ou il restait encore quelque place. L, se trouvaient
enfermes toutes les opinions qui s'taient succd jusqu'au 10 aot,
tous les rangs qui avaient t renverss, et de simples bourgeois dj
estims aussi aristocrates que des ducs et des princes.

La terreur rgnait dans Paris. Elle tait chez les rpublicains
menacs par les armes prussiennes, et chez les royaliste menacs
par les rpublicains. Le comit _de dfense gnrale_, tabli dans
l'assemble pour aviser aux moyens de rsister  l'ennemi, se runit
le 30, et appela dans son sein le conseil excutif pour dlibrer sur
les moyens de salut public. La runion tait nombreuse, parce qu'aux
membres du comit se joignirent une foule de dputs qui voulaient
assister  cette sance. Divers avis furent ouverts. Le ministre
Servan n'avait aucune confiance dans les armes, et ne pensait pas que
Dumouriez pt, avec les vingt-trois mille hommes que lui avait laisss
Lafayette, arrter les Prussiens. Il ne voyait entre eux et Paris
aucune position assez forte pour leur tenir tte, et arrter leur
marche. Chacun pensait comme lui  cet gard, et aprs avoir propos
de porter toute la population en armes sous les murs de Paris, pour y
combattre avec dsespoir, on parla de se retirer au besoin  Saumur,
pour mettre, entre l'ennemi et les autorits dpositaires de la
souverainet nationale, de nouveaux espaces et de nouveaux obstacles.
Vergniaud, Guadet, combattirent l'ide de quitter Paris. Aprs eux,
Danton prit la parole.

On vous propose, dit-il, de quitter Paris. Vous n'ignorez pas que,
dans l'opinion des ennemis, Paris reprsente la France, et que leur
cder ce point, c'est leur abandonner la rvolution. Reculer c'est
nous perdre. Il faut donc nous maintenir ici par tous les moyens, et
nous sauver par l'audace.

Parmi les moyens proposs, aucun ne m'a sembl dcisif. Il faut ne
pas se dissimuler la situation dans laquelle nous a placs le 10 aot.
Il nous a diviss en rpublicains et en royalistes, les premiers peu
nombreux, et les seconds beaucoup. Dans cet tat de faiblesse, nous,
rpublicains, nous sommes exposs  deux feux, celui de l'ennemi,
plac au dehors, et celui des royalistes, placs au dedans. Il est un
directoire royal qui sige secrtement,  Paris, et correspond avec
l'arme prussienne. Vous dire o il se runit, qui le compose, serait
impossible aux ministres. Mais pour le dconcerter, et empcher sa
funeste correspondance avec l'tranger, _il faut... il faut faire peur
aux royalistes_...

A ces mots, accompagns d'un geste exterminateur, l'effroi se peignit
sur les visages. Il faut, vous dis-je, reprit Danton, faire peur aux
royalistes!... C'est dans Paris surtout qu'il vous importe de
vous maintenir, et ce n'est pas en vous puisant dans des combats
incertains que vous y russirez.... La stupeur se rpandit aussitt
dans le conseil. Aucun mot ne fut ajout  ces paroles, et chacun
se retira sans prvoir prcisment, sans oser mme pntrer ce que
prparait le ministre.

Il se rendit immdiatement aprs au comit de surveillance de la
commune, qui disposait souverainement de la personne de tous les
citoyens, et o rgnait Marat. Les collgues ignorans et aveugles de
Marat taient Panis et Sergent, dj signals au 20 juin et au 10
aot, et les nomms Jourdeuil, Duplain, Lefort et Lenfant. L, dans
la nuit du jeudi 30 aot au vendredi 31, furent mdits d'horribles
projets contre les malheureux dtenus dans les prisons de Paris.
Dplorable et terrible exemple des emportemens politiques! Danton,
que toujours on trouva sans haine contre ses ennemis personnels, et
souvent accessible  la piti, prta son audace aux horribles rveries
de Marat: ils formrent tous deux un complot dont plusieurs sicles
ont donn l'exemple, mais qui,  la fin du dix-huitime, ne peut pas
s'expliquer par l'ignorance des temps et la frocit des moeurs. On a
vu, trois annes auparavant, le nomm Maillard figurer  la tte des
femmes souleves dans les fameuses journes du 5 et du 6 octobre. Ce
Maillard, ancien huissier, homme intelligent et sanguinaire, s'tait
compos une bande d'hommes grossiers et propres  tout oser, tels
enfin qu'on les trouve dans les classes o l'ducation n'a pas pur
les penchans en clairant l'intelligence. Il tait connu comme matre
de cette bande, et, s'il faut en croire une rvlation rcente, on
l'avertit de se tenir prt  agir au premier signal, de se placer
d'une manire utile et sre, de prparer des assommoirs, de prendre
des prcautions pour empcher les cris des victimes, de se procurer
du vinaigre, des balais de houx, de la chaux vive, des voitures
couvertes, etc.

Ds cet instant, le bruit d'une terrible excution se rpandit
sourdement. Les parens des dtenus taient dans les angoisses, et
le complot, comme celui du 10 aot, du 20 juin, et tous les autres,
clatait d'avance par des signes sinistres. De toutes parts, on
rptait qu'il fallait, par un exemple terrible, effrayer les
conspirateurs qui du fond des prisons s'entendaient avec l'tranger.
On se plaignait de la lenteur du tribunal charg de punir les
coupables du 10 aot, et on demandait  grands cris une prompte
justice. Le 31, l'ancien ministre Montmorin est acquitt par le
tribunal du 17 aot, et on rpand que la trahison est partout, et que
l'impunit des coupables est assure. Dans la mme journe, on assure
qu'un condamn a fait des rvlations. Ces rvlations portent que
dans la nuit les prisonniers doivent s'chapper des cachots, s'armer,
se rpandre dans la ville, y commettre d'horribles vengeances, enlever
ensuite le roi, et ouvrir Paris aux Prussiens. Cependant les dtenus
qu'on accusait tremblaient pour leur vie; leurs parens taient
consterns, et la famille royale n'attendait que la mort au fond de la
tour du Temple.

Aux Jacobins, dans les sections, au conseil de la commune, dans la
minorit de l'assemble, il tait une foule d'hommes qui croyaient
 ces complots supposs, et qui osaient dclarer lgitime
l'extermination des dtenus. Certes la nature ne fait pas tant de
monstres pour un seul jour, et l'esprit de parti seul peut garer tant
d'hommes  la fois! Triste leon pour les peuples! on croit  des
dangers, on se persuade qu'il faut les repousser; on le rpte, on
s'enivre, et tandis que certains hommes proclament avec lgret qu'il
faut frapper, d'autres frappent avec une audace sanguinaire.

Le samedi 1er septembre, les quarante-huit heures fixes pour la
fermeture des barrires et l'excution des visites domiciliaires
taient coules, et les communications furent rtablies. Mais tout 
coup se rpand, dans la journe, la nouvelle de la prise de Verdun.
Verdun n'est qu'investi, mais on croit que la place est emporte, et
qu'une trahison nouvelle l'a livre comme celle de Longwy. Danton fait
aussitt dcrter par la commune, que le lendemain, 2 septembre, on
battra la gnrale, on sonnera le tocsin, on tirera le canon d'alarme,
et que tous les citoyens disponibles se rendront en armes au
Champ-de-Mars, y camperont pendant le reste de la journe, et
partiront le lendemain pour se rendre sous les murs de Verdun. A ces
terribles apprts, il devient vident qu'il s'agit d'autre chose que
d'une leve en masse. Des parens accourent et font des efforts pour
obtenir l'largissement des dtenus. Manuel, le procureur-syndic,
suppli par une femme gnreuse, largit, dit-on, deux prisonniers
de la famille La Trmouille. Une autre femme, madame Fausse-Lendry,
s'obstine  vouloir suivre dans sa captivit son oncle l'abb de
Rastignac, et Sergent lui rpond: Vous faites une imprudence; _les
prisons ne sont pas sres_.

Le lendemain, 2 septembre, tait un dimanche, l'oisivet augmentait le
tumulte populaire. Des attroupemens nombreux se montraient partout, et
on rpandait que l'ennemi pouvait tre  Paris sous trois jours. La
commune informe l'assemble des mesures qu'elle a prises pour la leve
en masse des citoyens. Vergniaud, saisi d'un enthousiasme patriotique,
prend aussitt la parole, flicite les Parisiens de leur courage, les
loue de ce qu'ils ont converti le zle des motions en un zle plus
actif et plus utile, celui des combats. Il parat, ajoute-t-il, que
le plan de l'ennemi est de marcher droit sur la capitale, en laissant
les places fortes derrire lui. Eh bien! ce projet fera notre salut
et sa perte. Nos armes, trop faibles pour lui rsister, seront assez
fortes pour le harceler sur ses derrires; et tandis qu'il arrivera,
poursuivi par nos bataillons, il trouvera en sa prsence l'arme
parisienne, range en bataille sous les murs de la capitale; et,
envelopp l de toutes parts, il sera dvor par cette terre qu'il
avait profane. Mais au milieu de ces esprances flatteuses, il est
un danger qu'il ne faut pas dissimuler, c'est celui des terreurs
paniques. Nos ennemis y comptent, et sment l'or pour les produire;
et, vous le savez, il est des hommes ptris d'un limon si fangeux,
qu'ils se dcomposent  l'ide du moindre danger. Je voudrais qu'on
pt signaler cette espce sans ame et  figure humaine, en runir
tous les individus dans une mme ville,  Longwy par exemple, qu'on
appellerait la ville des lches, et l, devenus l'objet de l'opprobre,
ils ne smeraient plus l'pouvante chez leurs concitoyens, ils ne leur
feraient plus prendre des nains pour des gans, et la poussire qui
vole devant une compagnie de houlans pour des bataillons arms!

Parisiens, c'est aujourd'hui qu'il faut dployer une grande nergie!
Pourquoi les retranchemens du camp ne sont-ils pas plus avancs? O
sont les bches, les pioches, qui ont lev l'autel de la fdration
et nivel le Champ-de-Mars? Vous avez manifest une grande ardeur pour
les ftes; sans doute vous n'en montrerez pas moins pour les combats:
vous avez chant, clbr la libert; il faut la dfendre! Nous
n'avons plus  renverser des rois de bronze, mais des rois vivans et
arms de leur puissance. Je demande donc que rassemble nationale
donne le premier exemple, et envoie douze commissaires, non pour faire
des exhortations, mais pour travailler eux-mmes et piocher de leurs
mains,  la face de tous les citoyens.

Cette proposition est adopte avec le plus grand enthousiasme. Danton
succde  Vergniaud, il fait part des mesures prises, et en propose de
nouvelles. Une partie du peuple, dit-il, va se porter aux frontires,
une autre va creuser des retranchemens, et la troisime avec des
piques dfendra l'intrieur de nos villes. Mais ce n'est pas assez: il
faut envoyer partout des commissaires et des courriers pour engager
la France entire  imiter Paris; il faut rendre un dcret par
lequel tout citoyen soit oblig, sous peine de mort, de servir de sa
personne, ou de remettre ses armes. Danton ajoute: Le canon que vous
allez entendre n'est point le canon d'alarme, c'est le pas de charge
sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre, pour les atterrer, que
faut-il? De l'audace, encore de l'audace, et toujours de l'audace!

Les paroles et l'action du ministre agitent profondment les
assistans. Sa motion est adopte, il sort, et se rend au comit de
surveillance. Toutes les autorits, tous les corps, l'assemble, la
commune, les sections, les jacobins, taient en sance. Les ministres,
runis  l'htel de la marine, attendaient Danton pour tenir conseil.
La ville entire tait debout. Une terreur profonde rgnait dans les
prisons. Au Temple, la famille royale, que chaque mouvement devait
menacer plus que tous les autres prisonniers, demandait avec anxit
la cause de tant d'agitations. Dans les diverses prisons, les geliers
semblaient consterns. Celui de l'Abbaye avait ds le matin fait
sortir sa femme et ses enfans. Le dner avait t servi aux
prisonniers deux heures avant l'instant accoutum; tous les couteaux
avaient t retirs de leurs serviettes. Frapps de ces circonstances,
ils interrogeaient avec instance leurs gardiens, qui ne voulaient pas
rpondre. A deux heures enfin la gnrale commence  battre, le tocsin
sonne et le canon d'alarme retentit dans l'enceinte de la capitale.
Des troupes de citoyens se rendent vers le Champ-de-Mars; d'autres
entourent la commune, l'assemble, et remplissent les places
publiques.

Il y avait  l'Htel-de-Ville vingt-quatre prtres, qui, arrts 
cause de leur refus de prter serment, devaient tre transfrs de la
salle du dpt aux prisons de l'Abbaye. Soit intention, soit effet du
hasard, on choisit ce moment pour leur translation. Ils sont placs
dans six fiacres, escorts par des fdrs bretons et marseillais, et
sont conduits au petit pas vers le faubourg Saint-Germain, en suivant
les quais, le Pont-Neuf et la rue Dauphine. On les entoure, et on les
accable d'outrages. Voil, disent les fdrs, les conspirateurs qui
devaient gorger nos femmes et nos enfans; tandis que nous serions 
la frontire. Ces paroles augmentent encore le tumulte. Les portires
des voitures taient ouvertes; les malheureux prtres veulent les
fermer pour se mettre  l'abri des mauvais traitemens, mais on les en
empche, et ils sont obligs de souffrir patiemment les coups et les
injures. Enfin ils arrivent dans la cour de l'Abbaye, o se trouvait
dj runie une foule immense. Cette cour conduisait aux prisons,
et communiquait avec la salle o le comit de la section des
Quatre-Nations tenait ses sances. Le premier fiacre arrive devant la
porte du comit, et se trouve entour d'une foule d'hommes furieux.
Maillard tait prsent. La portire s'ouvre; le premier des
prisonniers s'avance pour descendre et entrer au comit, mais il est
aussitt perc de mille coups. Le second se rejette dans la voiture,
mais il en est arrach de vive force, et immol comme le prcdent.
Les deux autres le sont  leur tour, et les gorgeurs abandonnent la
premire voiture pour se porter sur les suivantes. Elles arrivent
l'une aprs l'autre dans la cour fatale, et le dernier des
vingt-quatre prtres est gorg, au milieu des hurlemens d'une
population furieuse[2].

Dans ce moment accourt Billaud-Varennes, membre du conseil de la
commune, et le seul, entre les organisateurs de ces massacres, qui les
ait constamment approuvs, et qui ait os en soutenir la vue avec une
cruaut intrpide. Il arrive revtu de son charpe, marche dans le
sang et sur les cadavres, parle  la foule des gorgeurs, et lui dt:
_Peuple, tu immoles tes ennemis, tu fais ton devoir_. Une voix s'lve
aprs celle de Billaud, c'est celle de Maillard: _Il n'y a plus rien 
faire ici_, s'crie-t-il; _allons aux Carmes_! Sa bande le suit alors,
et ils se prcipitent tous ensemble vers l'glise des Carmes, o deux
cents prtres avaient t enferms. Ils pntrent dans l'glise,
et gorgent les malheureux prtres qui priaient le ciel, et
s'embrassaient les uns les autres  l'approche de la mort. Ils
demandent  grands cris l'archevque d'Arles, le cherchent, le
reconnaissent, et le tuent d'un coup de sabre sur le crne. Aprs
s'tre servis de leurs sabres, ils emploient les armes  feu, et font
des dcharges gnrales dans le fond des salles, dans le jardin, sur
les murs et sur les arbres, o quelques-unes des victimes cherchaient
 se sauver.

Tandis que le massacre s'achve aux Carmes, Maillard revient 
l'Abbaye avec une partie des siens. Il tait couvert de sang et de
sueur; il entre au comit de la section des Quatre-Nations, et demande
_du vin pour les braves travailleurs qui dlivrent la nation de ses
ennemis_. Le comit tremblant leur en accorde vingt-quatre pintes.

Le vin est servi dans la cour, et sur des tables entoures de cadavres
gorgs dans l'aprs-midi. On boit, et tout- coup, montrant la
prison, Maillard s'crie: _A l'Abbaye_! A ces mots, on le suit, et on
attaque la porte. Les prisonniers pouvants entendent les hurlemens,
signal de leur mort. Les portes sont ouvertes; les premiers dtenus
qui s'offrent sont saisis, trans par les pieds et jets tout
sanglans dans la cour. Tandis qu'on immole sans distinction les
premiers venus, Maillard et ses affids demandent les crous et les
cls des diverses prisons. L'un d'eux, s'avanant vers la porte du
guichet, monte sur un tabouret, et prend la parole. Mes amis, dit-il,
vous voulez dtruire les aristocrates, qui sont les ennemis du peuple,
et qui devaient gorger vos femmes et vos enfans tandis que vous
seriez  la frontire. Vous avez raison, sans doute; mais vous tes
de bons citoyens, vous aimez la justice, et vous seriez dsesprs
de tremper vos mains dans le sang innocent.--Oui! oui! s'crient les
excuteurs.--Eh bien! je vous le demande, quand vous voulez, sans rien
entendre, vous jeter comme des tigres en fureur sur des hommes qui
vous sont inconnus, ne vous exposez-vous pas  confondre les innocens
avec les coupables? Ces paroles sont interrompues par un des
assistans, qui, arm d'un sabre, s'crie  son tour: Voulez-vous,
vous aussi, nous endormir? Si les Prussiens et les Autrichiens taient
 Paris, chercheraient-ils  distinguer les coupables. J'ai une femme
et des enfans que je ne veux pas laisser en danger. Si vous voulez,
donnez des armes  ces _coquins_, nous les combattrons  nombre
gal, et avant de partir, Paris en sera purg.--Il a raison, il faut
entrer, se disent les autres; ils poussent et s'avancent. Cependant
on les arrte, et on les oblige  consentir  une espce de jugement.
Il est convenu qu'on prendra le registre des crous, que l'un d'eux
fera les fonctions de prsident, lira les noms, les motifs de la
dtention, et prononcera  l'instant mme sur le sort du prisonnier.
Maillard! Maillard prsident! s'crient plusieurs voix; et il entre
aussitt en fonction. Ce terrible prsident s'assied aussitt devant
une table, place sous ses yeux le registre des crous, s'entoure de
quelques hommes pris au hasard pour donner leur avis, en dispose
quelques-uns dans la prison pour amener les prisonniers, et laisse les
autres  la porte pour consommer le massacre. Afin de s'pargner
des scnes de dsespoir, il est convenu qu'il prononcera ces mots:
_Monsieur,  la Force_, et qu'alors jet hors du guichet, le
prisonnier sera livr, sans s'en douter, aux sabres qui l'attendent.

On amne d'abord les Suisses dtenus  l'Abbaye, et dont les officiers
avaient t conduits  la Conciergerie. C'est vous, leur dit
Maillard, qui avez assassin le peuple au 10 aot.--Nous tions
attaqus, rpondent ces malheureux, et nous obissions  nos
chefs.--Au reste, reprend froidement Maillard, il ne s'agit que de
vous conduire  la Force. Mais les malheureux, qui avaient entrevu
les sabres menaans de l'autre ct du guichet, ne peuvent s'abuser.
Il faut sortir, ils reculent, se rejettent en arrire. L'un d'eux,
d'une contenance plus ferme, demande o il faut passer. On lui ouvre
la porte, et il se prcipite tte baisse au milieu des sabres et des
piques. Les autres s'lancent aprs lui, et subissent le mme sort.

Les excuteurs retournent  la prison, entassent les femmes dans une
mme salle, et amnent de nouveaux prisonniers. Quelques prisonniers
accuss de fabrication de faux assignats, sont immols les premiers.
Vient aprs eux le clbre Montmorin, dont l'acquittement avait caus
tant de tumulte et ne lui avait pas valu la libert. Amen devant le
sanglant prsident, il dclare que, soumis  un tribunal rgulier, il
n'en peut reconnatre d'autre. Soit, rpond Maillard; vous irez donc
 la Force attendre un nouveau jugement. L'ex-ministre tromp demande
une voiture. On lui rpond qu'il en trouvera une  la porte. Il
demande encore quelques effets, s'avance vers la porte, et reoit la
mort.

On amne ensuite Thierry, valet-de-chambre du roi. _Tel matre tel
valet_, dit Maillard, et le malheureux est assassin. Viennent aprs
les juges de paix Buob et Bocquillon, accuss d'avoir fait partie du
comit secret des Tuileries. Ils sont gorgs pour cette cause. La
nuit s'avance ainsi, et chaque prisonnier, entendant les hurlemens des
assassins, croit toucher  sa dernire heure.

Que faisaient en ce moment les autorits constitues, tous les corps
assembls, tous les citoyens de Paris! Dans cette immense capitale, le
calme, le tumulte, la scurit, la terreur, peuvent rgner ensemble,
tant une partie est distante de l'autre. L'assemble n'avait appris
que trs tard les malheurs des prisons, et, frappe de stupeur,
elle avait envoy des dputs pour apaiser le peuple, et sauver les
victimes. Las commune avait dlgu des commissaires pour dlivrer
les prisonniers pour dettes, et distinguer ce qu'elle appelait les
_innocens_ et les _coupables_. Enfin les jacobins, quoique en sance,
et instruits de ce qui se passait, semblaient observer un silence
convenu. Les ministres, runis  l'htel de la marine pour former le
conseil, n'taient pas encore avertis, et attendaient Danton qui se
trouvait au comit de surveillance. Le commandant-gnral Santerre
avait, disait-il  la commune, donn des ordres, mais on ne lui
obissait pas, et presque tout son monde tait occup  la garde des
barrires. Il est certain qu'il y avait des commandemens inconnus et
contradictoires, et que tous les signes d'une autorit secrte et
oppose  l'autorit publique s'taient manifests. A la cour de
l'Abbaye, se trouvait un poste de garde nationale, qui avait la
consigne de laisser entrer et de ne pas laisser sortir. Ailleurs,
des postes attendaient des ordres et ne les recevaient pas. Santerre
avait-il perdu la raison comme au 10 aot, ou bien tait-il dans le
complot? Tandis que des commissaires, publiquement envoys par la
commune, venaient conseiller le calme et arrter le peuple,
d'autres membres de la mme commune se prsentaient au comit des
Quatre-Nations, qui sigeait  ct des massacres, et disaient: _Tout
va-t-il bien ici comme aux Carmes? La commune nous envoie pour vous
offrir des secours si vous en avez besoin_.

Les commissaires envoys par l'assemble et par la commune, pour
arrter les meurtres, furent impuissans. Ils avaient trouv une foule
immense qui assigeait les environs de la prison et assistait  cet
affreux spectacle aux cris de _vive la nation_! Le vieux Dusaulx,
mont sur une chaise, essaya de prononcer les mots de clmence, sans
pouvoir se faire entendre. Bazire, plus adroit, avait feint d'entrer
dans le ressentiment de cette multitude, mais ne fut plus cout
ds qu'il voulut rveiller des sentimens de misricorde. Manuel, le
procureur de la commune, saisi de piti, avait couru les plus grands
dangers sans pouvoir sauver une seule victime. A ces nouvelles, la
commune, un peu plus mue, dpcha une seconde dputation _pour calmer
les esprits et clairer le peuple sur ses vritables intrts_. Cette
dputation, aussi impuissante que la premire, ne put que dlivrer
quelques femmes et quelques dbiteurs.

Le massacre continue pendant cette horrible nuit. Les gorgeurs se
succdent du tribunal dans les guichets, et sont tour  tour juges et
bourreaux. En mme temps ils boivent, et dposent sur une table leurs
verres empreints de sang. Au milieu de ce carnage, ils pargnent
cependant quelques victimes, et prouvent en les rendant  la vie une
joie inconcevable. Un jeune homme, rclam par une section, et dclar
pur d'aristocratie, est acquitt aux cris de _vive la nation_, et
port en triomphe sur les bras sanglans des excuteurs. Le vnrable
Sombreuil, gouverneur des Invalides, est amen  son tour, et condamn
 tre transfr  la Force. Sa fille l'a aperu du milieu de la
prison; elle s'lance au travers des piques et des sabres, serre son
pre dans ses bras, s'attache  lui avec tant de force, supplie les
meurtriers avec tant de larmes et un accent si dchirant, que leur
fureur tonne est suspendue. Alors, comme pour mettre  une nouvelle
preuve cette sensibilit qui les touche: _Bois_, disent-ils 
cette fille gnreuse, _bois du sang des aristocrates_, et ils lui
prsentent un vase plein de sang: elle boit, et son pre est sauv.
La fille de Cazotte est parvenue aussi  envelopper son pre dans ses
bras; elle a pri comme la gnreuse Sombreuil, a t irrsistible
comme elle, et, plus heureuse, a obtenu le salut de son pre, sans
qu'un prix horrible ait t impos  son amour. Des larmes coulent
des yeux de ces hommes froces; et ils reviennent encore demander des
victimes! L'un d'entre eux retourne dans la prison pour conduire des
prisonniers  la mort; il apprend que les malheureux qu'il venait
gorger ont manqu d'eau pendant vingt-deux heures, et il veut aller
tuer le gelier. Un autre s'intresse  un prisonnier qu'il traduit
au guichet, parce qu'il lui a entendu parler la langue de son pays.
Pourquoi es-tu ici? dit-il  M. Journiac de Saint-Mard. Si tu n'es
pas un tratre, le prsident, _qui ri est pas un sot,_ saura te rendre
justice. Ne tremble pas, et rponds bien. M. Journiac est prsent 
Maillard, qui regarde l'crou. Ah! dit Maillard, c'est vous,
monsieur Journiac, qui criviez dans le journal de la cour et de la
ville?--Non, rpond le prisonnier, c'est une calomnie; je n'y ai
jamais crit.--Prenez garde de nous tromper, reprend Maillard, car
tout mensonge est ici puni de mort. Ne vous tes-vous pas rcemment
absent pour aller  l'arme des migrs?--C'est encore une calomnie;
j'ai un certificat attestant que, depuis vingt-trois mois, je n'ai
pas quitt Paris.--De qui est le certificat? la signature en est-elle
authentique? Heureusement pour M. de Journiac, il y avait dans le
sanguinaire auditoire un homme auquel le signataire du certificat
tait personnellement connu. La signature est en effet vrifie et
dclare vritable. Vous le voyez donc, reprend M. de Journiac, on
m'a calomni.--Si le calomniateur tait ici, reprend Maillard, une
justice terrible en serait faite. Mais rpondez, n'avait-on aucun
motif de vous enfermer?--Oui, reprend M. de Journiac, j'tais connu
pour aristocrate.--Aristocrate!--Oui, aristocrate; mais vous n'tes
pas ici pour juger les opinions; vous ne devez juger que la conduite.
La mienne est sans reproche; je n'ai jamais conspir; mes soldats,
dans le rgiment que je commandais, m'adoraient, et ils me chargrent
 Nancy d'aller m'emparer de Malseigne. Frapps de tant de fermet,
les juges se regardent, et Maillard donne le signal de grce. Aussitt
des cris de _vive la nation_! retentissent de toutes parts. Le
prisonnier est embrass. Deux individus s'emparent de lui, et, le
couvrant de leurs bras, le font passer sain et sauf  travers la haie
menaante des piques et des sabres. M. de Journiac veut leur donner
de l'argent, mais ils refusent, et ne demandent qu' l'embrasser. Un
autre prisonnier, sauv de mme, est reconduit chez lui avec le mme
empressement. Les excuteurs, tout sanglans, demandent  tre tmoins
de la joie de sa famille, et immdiatement aprs ils retournent au
carnage. Dans cet tat convulsif, toutes les motions se succdent
dans le coeur de l'homme. Tour  tour animal doux et froce, il pleure
ou gorge. Plong dans le sang, il est tout  coup touch par un beau
dvouement, par une noble fermet, il est sensible  l'honneur de
paratre juste,  la vanit de paratre probe ou dsintress. Si dans
ces dplorables journes de septembre, on vit quelques-uns de ces
sauvages devenus meurtriers et voleurs  la fois, on en vit aussi
qui venaient dposer sur le bureau du comit de l'Abbaye les bijoux
sanglans trouvs sur les prisonniers.

Pendant cette affreuse nuit, la troupe s'tait divise, et avait port
le ravage dans les autres prisons de Paris. Au Chtelet,  la Force, 
la Conciergerie, aux Bernardins,  Saint-Firmin,  la Salptrire, 
Bictre, les mmes massacres avaient t commis, et des flots de sang
avaient coul comme  l'Abbaye. Le lendemain, lundi 3 septembre, le
jour claira l'affreux carnage de la nuit, et la stupeur rgna dans
Paris. Billaud-Varennes reparut  l'Abbaye, o la veille il avait
encourag ce qu'on appelait _les travailleurs_. Il leur adressa de
nouveau la parole: Mes amis, leur dit-il, en gorgeant des sclrats,
vous avez sauv la patrie. La France vous doit une reconnaissance
ternelle, et la municipalit ne sait comment s'acquitter envers
vous. Elle vous offre 24 livres  chacun, et vous allez tre pays
sur-le-champ. Ces paroles furent couvertes d'applaudissemens, et ceux
auxquels elles s'adressaient suivirent alors Billaud-Varennes dans le
comit, pour se faire dlivrer le paiement qui leur tait promis. O
voulez-vous, dit le prsident  Billaud, que nous trouvions des fonds
pour payer? Billaud, faisant alors un nouvel loge des massacres
rpondit au prsident que le ministre de l'intrieur devait en avoir
pour cet usage. On courut chez Roland, qui venait d'apprendre avec
le jour les crimes de la nuit, et qui repoussa la demande avec
indignation. Revenus au comit, les assassins demandrent, sous peine
de mort, le salaire de leurs affreux travaux, et chaque membre fut
oblig de dpouiller ses poches pour les satisfaire. Enfin la commune
acheva d'acquitter la dette, et on peut lire au registre de ses
dpenses la mention de plusieurs sommes payes aux excuteurs de
septembre. On y verra en outre,  la date du 4 septembre, la somme de
1,463 livres affecte  cet emploi.

Le rcit de tant d'horreurs s'tait rpandu dans Paris, et y avait
produit la plus grande terreur. Les jacobins continuaient  se taire.
A la commune on commenait  tre touch; mais on ne manquait pas
d'ajouter que le peuple avait t juste, qu'il n'avait frapp que
des criminels, et que dans sa vengeance il n'avait eu que le tort
de devancer le glaive des lois. Le conseil gnral avait envoy de
nouveaux commissaires _pour calmer l'effervescence, et ramener aux
principes ceux qui taient gars_. Telles taient les expressions
des autorits publiques. Partout on rencontrait des gens qui, en
s'apitoyant sur les souffrances des malheureux immols, ajoutaient:
Si on les et laisss vivre, ils nous auraient gorgs dans quelques
jours. D'autres disaient: Si nous sommes vaincus et massacrs par
les Prussiens, ils auront du moins succomb avant nous. Telles sont
les pouvantables consquences de la peur que les partis s'inspirent
et de la haine engendre par la peur.

L'assemble, au milieu de ces affreux dsordres, tait douloureusement
affecte. Elle rendait dcrets sur dcrets pour demander compte  la
commune de l'tat de Paris, et la commune rpondait qu'elle faisait
tous ses efforts pour rtablir l'ordre et les lois. Cependant
l'assemble, compose de ces girondins qui poursuivirent si
courageusement les assassins de septembre, et moururent si noblement
pour les avoir attaqus, l'assemble n'eut pas l'ide de se
transporter tout entire dans les prisons, et de se mettre entre
les meurtriers et les victimes. Si cette ide gnreuse ne vint pas
l'arracher  ses bancs et la porter sur le thtre du carnage, il faut
l'attribuer  la surprise, au sentiment de son impuissance, peut-tre
aussi  ce dvouement insuffisant qu'inspire le danger d'un ennemi,
enfin  cette dsastreuse opinion, partage par quelques dputs, que
les victimes taient autant de conjurs, desquels on aurait reu la
mort, si on ne la leur avait donne.

Un homme dploya en ce jour un gnreux caractre, et s'leva avec une
noble nergie contre les assassins. Sous leur rgne de trois jours,
il rclama le second. Le lundi matin,  l'instant o il venait
d'apprendre les crimes de la nuit, il crivit au maire Ption qui ne
les connaissait point encore, il crivit  Santerre qui n'agissait
pas, et leur fit  tous deux les plus pressantes rquisitions. Il
adressa dans le moment mme  l'assemble une lettre qui fut couverte
d'applaudissemens. Cet homme de bien, si indignement calomni par les
partis, tait Roland. Dans sa lettre il rclama contre tous les genres
de dsordres, contre les usurpations de la commune, contre les fureurs
de la populace, et dit noblement qu'il saurait mourir au poste que la
loi lui avait assign. Cependant, si l'on veut se faire une ide de la
disposition des esprits, de la fureur qui rgnait contre ceux qu'on
appelait les _tratres_, et des mnagemens qu'il fallait employer
en parlant aux passions dlirantes, on peut en juger par le passage
suivant. Certes on ne peut pas douter du courage de l'homme qui,
seul et publiquement, rendait toutes les autorits responsables des
massacres, et cependant voici la manire dont il tait oblig de
s'exprimer  cet gard.

Hier fut un jour sur les vnemens duquel il faut peut-tre jeter
un voile. Je sais que le peuple, terrible dans sa vengeance, y porte
encore une sorte de justice; il ne prend pas pour victime tout ce qui
se prsente  sa fureur; il la dirige sur ceux qu'il croit avoir t
trop longtemps pargns par le glaive de la loi, et que le pril des
circonstances lui persuade devoir tre immols sans dlai. Mais je
sais qu'il est facile  des sclrats,  des tratres, d'abuser de
cette effervescence, et qu'il faut l'arrter; je sais que nous devons
 la France entire la dclaration, que le pouvoir excutif n'a
pu prvoir ni empcher ces excs; je sais qu'il est du devoir des
autorits constitues d'y mettre un terme, ou de se regarder comme
ananties. Je sais encore que cette dclaration m'expose  la rage de
quelques agitateurs. Eh bien! qu'ils prennent ma vie, je ne veux la
conserver que pour la libert, l'galit. Si elles taient violes,
dtruites, soit par le rgne des despotes trangers, ou l'garement
d'un peuple abus, j'aurais assez vcu; mais jusqu' mon dernier
soupir j'aurai fait mon devoir. C'est le seul bien que j'ambitionne,
et que nulle puissance sur la terre ne saurait m'enlever.

L'assemble couvrit cette lettre d'applaudissemens, et, sur la motion
de Lamourette, ordonna que la commune rendrait compte de l'tat de
Paris. La commune rpondit encore que le calme tait rtabli. En
voyant le courage du ministre de l'intrieur, Marat et son comit
s'irritrent, et osrent lancer contre lui un mandat d'arrt. Telle
tait leur fureur aveugle, qu'ils osaient attaquer un ministre, et
un homme qui dans le moment jouissait encore de toute sa popularit.
Danton,  cette nouvelle, se rcria fortement contre ces membres du
comit, qu'il appela des _enrags._ Quoique contrari tous les jours
par l'inflexibilit de Roland, il tait loin de le har; d'ailleurs il
redoutait, dans sa terrible politique, tout ce qu'il croyait inutile,
et il regardait comme une extravagance de saisir au milieu de ses
fonctions le premier ministre de l'tat. Il se rend  la mairie, court
au comit, et s'emporte vivement contre Marat. Cependant on l'apaise,
on le rconcilie avec Marat, et on lui remet le mandat d'arrt, qu'il
vient aussitt montrer  Ption, en lui racontant ce qu'il avait fait.
Voyez, dit-il au maire, de quoi sont capables ces _enrags_; mais je
saurai les mettre  la raison.--Vous avez eu tort, rplique froidement
Ption; cet acte n'aurait perdu que ses auteurs.

De son ct, Ption, quoique plus froid que Roland, n'avait pas montr
moins de courage. Il avait crit  Santerre, qui, soit impuissance
ou complicit, rpondait qu'il avait le coeur dchir, mais qu'il ne
pouvait faire excuter ses ordres. Il s'tait ensuite rendu de sa
personne sur les divers thtres du carnage. A la Force, il avait
arrach de leur sige sanglant deux officiers municipaux qui
remplissaient, en charpe, les fonctions que Maillard exerait 
l'Abbaye. Mais  peine tait-il sorti pour se rendre en d'autres
lieux, que ces officiers municipaux taient rentrs, et avaient
continu leurs excutions. Ption, partout impuissant, tait retourn
auprs de Roland, que la douleur avait rendu malade. On n'tait
parvenu  garantir que le Temple, dont le dpt excitait la fureur
populaire. Cependant la force arme avait t ici plus heureuse, et un
ruban tricolore, tendu entre les murs et la populace, avait suffi pour
l'carter, et pour sauver la famille royale.

Les tres monstrueux qui versaient le sang depuis le dimanche,
s'taient acharns  cette horrible tche, et en avaient contract une
habitude qu'ils ne pouvaient plus interrompre. Ils avaient mme tabli
une espce de rgularit dans leurs excutions; ils les suspendaient
pour transporter les cadavres, et pour faire leurs repas. Des femmes
mme, portant des alimens, se rendaient aux prisons, pour donner
le dnera leurs maris, _qui_, disaient-elles, _taient occups 
l'Abbaye_.

[Illustration: MORT DE MADAME DE LAMBALLE.]

A la Force,  Bictre,  l'Abbaye, les massacres se prolongrent plus
qu'ailleurs. C'tait  la Force que se trouvait l'infortune princesse
Lamballe, qui avait t clbre  la cour par sa beaut et par ses
liaisons avec la reine. On la conduit mourante au terrible guichet,
Qui tes-vous? lui demandent les bourreaux en chappe.--Louise de
Savoie, princesse de Lamballe.--Quel tait votre rle  la cour?
Connaissez-vous les complots dut chteau?--Je n'ai connu aucun
complot.--Faites serment d'aimer la libert et l'galit: faites
serment de har le roi, la reine et la royaut.--Je ferai le premier
serment; je ne puis faire, le second, il n'est pas dans mon coeur.

Jurez donc, lui dit un des assistans qui voulait la sauver. Mais
l'infortune ne voyait et n'entendait plus rien. Qu'on _largisse_
madame, dit le chef du guichet. Ici, comme  l'Abbaye, on avait
imagin un mot pour servir de signal de mort. On emmne cette femme
infortune, qu'on n'avait pas, disent quelques narrateurs, l'intention
de livrer  la mort, et qu'on voulait en effet largir. Cependant elle
est reue  la porte par des furieux avides de carnage. Un premier
coup de sabre port sur le derrire de sa tte fait jaillir son sang.
Elle s'avance encore soutenue par deux hommes, qui peut-tre voulaient
la sauver; mais elle tombe , quelques pas plus loin sous un dernier
coup. Son beau corps est dchir. Les assassins l'outragent, le
mutilent, et s'en partagent les lambeaux. Sa tte, son coeur, d'autres
parties du cadavre, portes au bout d'une pique, sont promenes dans
Paris. Il faut, disent ces: hommes dans leur langage atroce, _les
porter au pied du trne_. On court au Temple, et on veille avec des
cris affreux les infortuns prisonniers, qui demandent avec effroi
ce que c'est. Les officiers municipaux s'opposent  ce qu'ils voient
l'horrible cortge passer sous leur fentre, et la tte sanglante
qu'on y levait au bout d'une pique. Un garde national dit enfin  la
reine: _C'est la tte Lamballe qu'on veut vous empcher de voir_.
A ces mots, la reine s'vanouit. Madame lisabeth, le roi, le
valet-de-chambre Clry, emportent cette princesse infortune, et les
cris de la troupe froce retentissent long-temps encore autour des
murs du Temple.

[Illustration: MME DE LAMBALLE.]

La journe du 3 et la nuit du 3 au 4 continurent d'tre souilles
par ces massacres. A Bictre surtout le carnage fut plus long et
plus terrible qu'ailleurs. Il y avait l quelques mille prisonniers,
enferms, comme on sait, pour toute espce de vices. Ils furent
attaqus, voulurent se dfendre, et on employa le canon pour les
rduire. Un membre du conseil gnral de la commune osa mme venir
demander des forces pour rduire les prisonniers qui se dfendaient.
Il ne fut pas cout. Ption se rendit encore  Bictre, mais il
n'obtint rien. Le besoin du sang animait cette multitude; la fureur
de combattre et de massacrer avait succd chez elle au fanatisme
politique, et elle tuait pour tuer. Le massacre dura l jusqu'au
mercredi 5 septembre.

Enfin presque toutes les victimes dsignes avaient pri; les prisons
taient vides; les furieux demandaient encore du sang, mais les
sombres ordonnateurs de tant de meurtres semblaient se montrer
accessibles  quelque piti. Les expressions de la commune
commenaient  s'adoucir. Profondment touche, disait-elle, des
rigueurs exerces contre les prisonniers, elle donnait de nouveaux
ordres pour les arrter; et cette fois elle tait mieux obie.
Cependant  peine restait-il quelques malheureux auxquels sa piti pt
tre utile. L'valuation du nombre des victimes diffre dans tous les
rapports du temps; cette valuation varie de six  douze mille dans
les prisons de Paris[3].

Mais si les excutions rpandirent la stupeur, l'audace qu'on mit 
les avouer et  en recommander l'imitation ne surprit pas moins que
les excutions mmes. Le comit de surveillance osa rpandre une
circulaire  toutes les communes de France, que l'histoire doit
conserver avec les sept signatures qui y furent apposes. Voici cette
pice monumentale.


Paris, 2 septembre 1792.

Frres et amis, un affreux complot tram par la cour pour gorger
tous les patriotes de l'empire franais, complot dans lequel un grand
nombre de membres de l'assemble nationale sont compromis, ayant
rduit, le 9 du mois dernier, la commune de Paris  la plus cruelle
ncessit d'user de la puissance du peuple pour sauver la nation, elle
n'a rien nglig pour bien mriter de la patrie. Aprs les tmoignages
que l'assemble nationale venait de lui donner elle-mme, et-on pens
que ds lors de nouveaux complots se tramaient dans le silence, et
qu'ils clataient dans le moment mme o l'assemble nationale,
oubliant qu'elle venait de dclarer que la commune de Paris avait
sauv la patrie, s'empressait de la destituer pour prix de son brlant
civisme? A cette nouvelle, les clameurs publiques leves de toutes
parts ont fait sentir  l'assemble nationale la ncessit urgente de
s'unir au peuple, et de rendre  la commune, par le rapport du dcret
de destitution, le pouvoir dont elle l'avait investie.

Fire de jouir de toute la plnitude de la confiance nationale,
qu'elle s'efforcera de mriter de plus en plus, place au foyer de
toutes les conspirations, et dtermine  prir pour le salut public,
elle ne se glorifiera d'avoir fait son devoir que lorsqu'elle aura
obtenu votre approbation, qui est l'objet de tous ses voeux, et
dont elle ne sera certaine qu'aprs que tous les dpartemens auront
sanctionn ses mesures pour le salut public. Professant les principes
de la plus parfaite galit, n'ambitionnant d'autre privilge que
celui de se prsenter la premire  la brche, elle s'empressera de se
soumettre au niveau de la commune la moins nombreuse de l'empire, ds
qu'il n'y aura plus rien  redouter.

Prvenue que des hordes barbares s'avanaient contre elle, la commune
de Paris se hte d'informer ses frres de tous les dpartemens qu'une
partie des conspirateurs froces dtenus dans les prisons a t mise 
mort par le peuple, actes de justice qui lui ont paru indispensables
pour retenir par la terreur les lgions de tratres renferms dans
ses murs, au moment o il allait marcher  l'ennemi; et sans doute la
nation, aprs la longue suite de trahisons qui l'a conduite sur les
bords de l'abme, s'empressera d'adopter ce moyen si utile et si
ncessaire; et tous les Franais se diront comme les Parisiens:
Nous marchons  l'ennemi, et nous ne laissons pas derrire nous des
brigands pour gorger nos femmes et nos enfans.

_Sign_ DUPLAIN, PANIS, SERGENT, LENFANT, MARAT, LEFORT, JOURDEUIL,
_administrateurs du comit de surveillance constitu  la mairie_.

La lecture de ce document peut faire juger  quel degr de fanatisme
l'approche du danger avait pouss les esprits. Mais il est temps de
reporter nos regards sur le thtre de la guerre, o nous ne trouvons
que de glorieux souvenirs.

Notes:

[1] Le roi et sa famille furent conduits au Temple dans la soire du
   10 aot.
[2] Except un seul, l'abb Sicard, qui fut sauv par miracle.
[3] Voyez la note 23  la fin du volume.




CHAPITRE VII.


CAMPAGNE DE L'ARGONNE.--PLANS MILITAIRES DE DUMOURIEZ.--PRISE DU CAMP
DE GRAND-PR PAR LES PRUSSIENS.--VICTOIRE DE VALMY.--RETRAITE DES
COALISS; BRUITS SUR LES CAUSES DE CETTE RETRAITE.


Dj, comme on l'a vu, Dumouriez avait tenu un conseil de guerre 
Sedan, Dillon y avait mis l'opinion de se retirer  Chlons pour
mettre la Marne devant nous, et en dfendre le passage. Le dsordre
des vingt-trois mille hommes laisss  Dumouriez, l'impuissance o
ils taient de rsister  quatre-vingt mille Prussiens parfaitement
aguerris et organiss, le projet attribu  l'ennemi de faire une
invasion rapide sans s'arrter aux places fortes, tels taient les
motifs qui portaient Dillon  croire qu'on ne pourrait pas arrter les
Prussiens, et qu'il fallait se hter de se retirer devant eux, pour
chercher des positions plus fortes, et suppler ainsi  la faiblesse
et au mauvais tat de notre arme. Le conseil fut tellement frapp
de ces raisons, qu'il adhra unanimement  l'avis de Dillon, et
Dumouriez,  qui appartenait la dcision, comme gnral en chef,
rpondit qu'il y rflchirait.

C'tait le 28 aot au soir. Ici fut prise une rsolution qui sauva
la France. Plusieurs s'en disputent l'honneur: tout prouve qu'elle
appartient  Dumouriez. L'excution au reste la lui rend tout  fait
propre, et doit lui en mriter toute la gloire. La France, comme on
sait, est dfendue  l'est par le Rhin et les Vosges, au nord par une
suite de places fortes dues au gnie de Vauban, et par la Meuse, la
Moselle et divers cours d'eau qui, combins avec les places fortes,
composent un ensemble d'obstacles suffisans pour protger cette
frontire. L'ennemi avait pntr en France par le nord, et il avait
trac sa marche entre Sedan et Metz, laissant l'attaque des places
fortes des Pays-Bas au duc de Saxe-Teschen, et masquant par un corps
de troupes Metz et la Lorraine. D'aprs ce projet, il et fallu
marcher rapidement, profiter de la dsorganisation des Franais,
les frapper de terreur par des coups dcisifs, enlever mme les
vingt-trois mille hommes de Lafayette, avant qu'un nouveau gnral
leur et rendu l'ensemble et la confiance. Mais le combat entre la
prsomption du roi de Prusse et la prudence de Brunswick arrtait
toute rsolution, et empchait les coaliss d'tre srieusement ou
audacieux ou prudens. La prise de Verdun excita davantage la vanit
de Frdric-Guillaume et l'ardeur des migrs, mais ne donna pas plus
d'activit  Brunswick, qui n'approuvait nullement l'invasion, avec
les moyens qu'il avait et avec les dispositions du pays envahi. Aprs
la prise de Verdun, le 2 septembre, l'arme coalise s'tendit pendant
plusieurs jours dans les plaines qui bordent la Meuse, se borna 
occuper Stenay, et ne fit pas un seul pas en avant. Dumouriez tait 
Sedan, et son arme campait dans les environs.

De Sedan  Passavant s'tend une fort dont le nom doit tre  jamais
fameux dans nos annales; c'est celle de l'Argonne, qui couvre un
espace de treize  quinze lieues, et qui, par les ingalits du
terrain, le mlange des bois et des eaux, est tout  fait impntrable
 une arme, except dans quelques passages principaux. C'est par
cette fort que l'ennemi devait pntrer pour se rendre  Chlons,
et prendre ensuite la route de Paris. Avec un projet pareil, il est
tonnant qu'il n'et pas song encore  en occuper les principaux
passages, et  y devancer Dumouriez, qui,  sa position de Sedan, en
tait loign de toute la longueur de la fort. Le soir, aprs la
sance du conseil de guerre, le gnral franais considrait la carte
avec un officier dans les talens duquel il avait la plus grande
confiance; c'tait Thouvenot. Lui montrant alors du doigt l'Argonne et
les clairires dont elle est traverse: Ce sont l, lui dit-il, les
Thermopyles de la France: si je puis y tre avant les Prussiens, tout
est sauv.

Ce mot enflamma le gnie de Thouvenot, et tous deux se mirent 
dtailler ce beau plan. Les avantages en taient immenses: outre qu'on
ne reculait pas, et qu'on ne se rduisait pas  la Marne pour dernire
ligne de dfense, on faisait perdre  l'ennemi un temps prcieux; on
l'obligeait  rester dans la Champagne pouilleuse, dont le sol dsol,
fangeux, strile, ne pouvait suffire  l'entretien d'une arme; on ne
lui cdait pas, comme en se retirant  Chlons, les Trois-vchs,
pays riche et fertile, o il aurait pu hiverner trs heureusement,
dans le cas mme o il n'aurait pas forc la Marne. Si l'ennemi, aprs
avoir perdu quelque temps devant la fort, voulait la tourner, et
se portait vers Sedan, il trouvait devant lui les places fortes des
Pays-Bas, et il n'tait pas supposable qu'il pt les faire tomber.
S'il remontait vers l'autre extrmit de la fort, il rencontrait Metz
et l'arme du centre; on se mettait alors  sa poursuite, et en se
runissant  l'arme de Kellermann, on pouvait former une masse de
cinquante mille hommes, appuye sur Metz et diverses places fortes.
Dans tous les cas, on lui avait fait manquer sa marche et perdre cette
campagne; car on tait dj en septembre, et  cette poque on faisait
encore hiverner les armes. Ce projet tait excellent; mais il fallait
l'excuter, et les Prussiens, rangs le long de l'Argonne, tandis que
Dumouriez tait  l'une de ses extrmits, pouvaient en avoir occup
les passages. Ainsi donc le sort de ce grand projet et de la France
dpendait d'un hasard et d'une faute de l'ennemi.

Cinq dfils dits du Chne-Populeux, de la Croix-aux-Bois, de
Grand-Pr, de la Chalade, et des Islettes, traversent l'Argonne.
Les plus importans taient ceux de Grand-Pr et des Islettes, et
malheureusement c'taient les plus loigns de Sedan et les plus
rapprochs de l'ennemi. Dumouriez rsolut de s'y porter lui-mme avec
tout son monde. En mme temps il ordonna au gnral Dubouquet de
quitter le dpartement du Nord pour venir occuper le passage du
Chne-Populeux, qui tait fort important, mais trs rapproch
de Sedan, et dont l'occupation tait moins urgente. Deux routes
s'offraient  Dumouriez pour se rendre  Grand-Pr et aux Islettes:
l'une derrire la fort, et l'autre devant, en face de l'ennemi.
La premire, passant derrire la fort, tait plus sre, mais plus
longue; elle rvlait  l'ennemi nos projets, et lui donnait le temps
de les prvenir. La seconde tait plus courte, mais elle trahissait
aussi notre but, et exposait notre marche aux coups d'une arme
formidable. Il fallait en effet s'avancer le long des bois, et passer
devant Stenay, o se trouvait Clerfayt avec ses Autrichiens. Dumouriez
prfra cependant celle-ci, et conut le plan le plus hardi. Il
pensait qu'avec la prudence autrichienne, le gnral ne manquerait
pas,  la vue des Franais, de se retrancher dans l'excellent camp de
Brouenne, et que pendant ce temps on lui chapperait pour se porter 
Grand-Pr et aux Islettes.

Le 30, en effet, Dillon est mis en mouvement, et part avec huit mille
hommes pour Stenay, marchant entre la Meuse et l'Argonne. Il trouve
Clerfayt, qui occupait les deux bords de la rivire avec vingt-cinq
mille Autrichiens. Le gnral Miaczinski attaque avec quinze cents
hommes les avant-postes de Clerfayt, tandis que Dillon, plac en
arrire, marche  l'appui avec toute sa division. Le feu s'engage avec
vivacit, et Clerfayt repassant aussitt la Meuse, va se placer 
Brouenne, comme l'avait trs heureusement prvu Dumouriez. Pendant ce
temps, Dillon poursuit hardiment sa route entre la Meuse et l'Argonne.
Dumouriez le suit immdiatement avec les quinze mille hommes qui
composaient son corps de bataille, et ils s'avancent tous deux vers
les postes qui leur taient assigns. Le 2 septembre, Dumouriez
tait  Beffu, et n'avait plus qu'une marche  faire pour arriver 
Grand-Pr. Dillon tait le mme jour  Pierremont, et s'approchait
toujours des Islettes avec une extrme hardiesse. Heureusement pour
celui-ci, le gnral Galbaud, envoy pour renforcer la garnison de
Verdun, tait arriv trop tard, et s'tait repli sur les Islettes,
qu'il tenait ainsi d'avance. Dillon y arrive le 4 avec ses huit mille
hommes, s'y tablit, et fait garder de plus la Chalade, autre passage
secondaire qui lui tait confi. En mme temps Dumouriez parvient 
Grand-Pr, trouve le poste vacant, et s'en empare le 3. Ainsi, le 3 et
le 4, les passages taient occups par nos soldats, et le salut de la
France tait fort avanc.

Ce fut par cette marche audacieuse, et au moins aussi mritoire que
l'ide d'occuper l'Argonne, que Dumouriez se mit en tat de rsister 
l'invasion. Mais ce n'tait pas tout: il fallait rendre ces passages
inexpugnables, et pour cela faire encore une foule de dispositions
dont le succs dpendait de beaucoup de hasards.

Dillon se retrancha aux Islettes, il fit des abatis, leva d'excellens
retranchemens, et, disposant habilement de l'artillerie franaise, qui
tait nombreuse et excellente, plaa des batteries de manire  rendre
le passage inabordable. Il occupa en mme temps la Chalade, et se
rendit ainsi matre des deux routes qui conduisent  Sainte-Menehould,
et de Sainte-Menehould  Chlons. Dumouriez s'tablit  Grand-Pr,
dans un camp que la nature et l'art avaient rendu formidable. Des
hauteurs, ranges en amphithtre, formaient le terrain sur lequel
se trouvait l'arme. Au pied de ces hauteurs s'tendaient de vastes
prairies, devant lesquelles l'Aire coulait en formant la tte du camp.
Deux ponts taient jets sur l'Aire; deux avant-gardes trs fortes
y taient places, et devaient en cas d'attaque, se retirer en les
brlant. L'ennemi, aprs avoir dpost ces troupes avances, avait 
effectuer le passage de l'Aire, sans le secours des ponts, et sous le
feu de toute notre artillerie. Aprs avoir franchi la rivire, il lui
fallait traverser un bassin de prairies o se croisaient mille feux,
et enlever enfin des retranchemens escarps et presque inaccessibles.
Dans le cas o tant d'obstacles eussent t vaincus, Dumouriez, se
retirant par les hauteurs qu'il occupait, descendait sur leur revers,
trouvait  leur pied l'Aisne, autre cours d'eau qui les longeait par
derrire, passait deux autres ponts qu'il dtruisait, et pouvait
mettre encore une rivire entre lui et les Prussiens. Ce camp pouvait
tre regard comme inexpugnable, et l le gnral franais tait assez
en sret pour s'occuper tranquillement de tout le thtre de la
guerre.

Le 7, le gnral Dubouquet occupa avec six mille hommes le passage du
Chne-Populeux. Il ne restait plus de libre que le passage beaucoup
moins important de la Croix-aux-Bois, situ entre le Chne-Populeux et
Grand-Pr. Dumouriez, aprs avoir fait rompre la route et abattre les
arbres, y posta un colonel avec deux bataillons et deux escadrons.
Plac ainsi au centre de la fort et dans un camp inexpugnable, il en
dfendait le principal passage au moyen de quinze mille hommes; il
avait  sa droite, et  quatre lieues de distance, Dillon, qui gardait
les Islettes et la Chalade avec huit mille;  sa gauche Dubouquet,
dfendant le Chne-Populeux avec six mille, et, dans l'intervalle du
Chne-Populeux  Grand-Pr, un colonel qui surveillait avec quelques
compagnies la route de la Croix-aux-Bois, qu'on avait juge d'une
importance trs secondaire.

Toute sa dfense se trouvant ainsi tablie, il avait le temps
d'attendre les renforts, et il se hta de donner des ordres en
consquence. Il enjoignit  Beurnonville de quitter la frontire des
Pays-Bas, o le duc de Saxe-Teschen ne tentait rien d'important,
et d'tre  Rethel le 13 septembre, avec dix mille hommes. Il fixa
Chlons pour le dpt des vivres et des munitions, pour le rendez-vous
des recrues et des renforts qu'on lui envoyait. Il runissait ainsi
derrire lui tous les moyens de composer une rsistance suffisante. En
mme temps il manda au pouvoir excutif qu'il avait occup l'Argonne.
Grand-Pr et les Islettes, crivait-il, sont nos Thermopyles; mais je
serai plus heureux que Lonidas. Il demandait qu'on dtacht quelques
rgimens de l'arme da Rhin, qui n'tait pas menace, et qu'on les
joignt  l'arme du centre, confie dsormais  Kellermann. Le projet
des Prussiens tant videmment de marcher sur Paris, puisqu'ils
masquaient Montmdy et Thionville sans s'y arrter, il voulait qu'on
ordonnt  Kellermann de ctoyer leur gauche par Ligny et Bar-le-Duc,
et de les prendre ainsi en flanc et en queue pendant leur marche
offensive. D'aprs toutes ces dispositions, si les Prussiens,
renonant  forcer l'Argonne, remontaient plus haut, Dumouriez les
prcdait  Revigny, et l trouvait Kellermann arrivant de Metz avec
l'arme du centre. S'ils descendaient vers Sedan, Dumouriez les
suivait encore, rencontrait l les dix mille hommes de Beurnonville,
et attendait Kellermann sur les bords de l'Aisne; et dans les deux
cas, la jonction produisait une masse de soixante mille hommes,
capable de se montrer en rase campagne.

Le pouvoir excutif n'oublia rien pour seconder Dumouriez dans ses
excellentes dispositions. Servan, le ministre de la guerre, quoique
maladif, veillait sans relche  l'approvisionnement des armes, au
transport des effets et munitions, et  la runion des nouvelles
leves. Il partait tous les jours de Paris de quinze cents  deux
mille volontaires. L'entranement vers l'arme tait gnral, et on
y courait en foule. Les socits patriotiques, les conseils des
communes, l'assemble, taient continuellement traverss par des
compagnies leves spontanment, et marchant vers Chlons, rendez-vous
gnral des volontaires. Il ne manquait  ces jeunes soldats que la
discipline et l'habitude du champ de bataille, qu'ils n'avaient point
encore, mais qu'ils pouvaient bientt acqurir sous un gnral habile.

Les girondins taient ennemis personnels de Dumouriez, et lui
accordaient peu de confiance, depuis qu'il les avait chasss du
ministre; ils avaient mme voulu lui substituer dans le commandement
gnral un officier nomm Grimoard. Mais ils s'taient runis  lui
depuis qu'il semblait charg des destines de la patrie. Roland, le
meilleur, le plus dsintress d'entre eux, lui crivit une lettre
touchante pour l'assurer que tout tait oubli, et que ses amis ne
demandaient tous que d'avoir  clbrer ses victoires.

Dumouriez s'tait donc vigoureusement empar de cette frontire, et
s'tait fait le centre de vastes mouvemens, jusque-l trop lents et
trop dsunis. Il avait heureusement occup les dfils de l'Argonne,
pris une position qui donnait aux armes le temps de se grouper et de
s'organiser derrire lui; il faisait arriver successivement tous les
corps pour composer une masse imposante; il mettait Kellermann dans la
ncessit de venir recevoir ses ordres; il commandait avec vigueur,
agissait avec clrit, et soutenait les soldats en se montrant
au milieu d'eux, en leur tmoignant beaucoup de confiance, et en
s'efforant de leur faire dsirer une prochaine rencontre avec
l'ennemi.

On tait ainsi arriv au 10 septembre. Les Prussiens parcoururent tous
nos postes, escarmouchrent sur le front de tous nos retranchemens,
et furent partout repousss. Dumouriez avait pratiqu de secrtes
communications dans l'intrieur de la fort, et portait sur les points
menacs des forces inattendues, qui, dans l'opinion de l'ennemi,
doublaient les forces relles de notre arme. Le 11, il y eut une
tentative gnrale contre Grand-Pr; mais le gnral Miranda, plac 
Mortaume, et le gnral Stengel  Saint-Jouvin, repoussrent toutes
les attaques avec un plein succs. Sur plusieurs points, les soldats,
rassurs par leur position et par l'attitude de leurs chefs, sautrent
au-dessus de leurs retranchemens, et devancrent  la baonnette
l'approche des assaillans. Ces combats occupaient l'arme, qui
quelquefois manquait de vivres,  cause du dsordre invitable d'un
service improvis. Mais la gaiet du gnral, qui ne se soignait pas
mieux que ses soldats, engageait tout le monde  se rsigner; et,
malgr un commencement de dysenterie, on se trouvait assez bien
dans le camp de Grand-Pr. Les officiers suprieurs seulement, qui
doutaient de la possibilit d'une longue rsistance, le ministre qui
n'y croyait pas davantage, parlaient d'une retraite derrire la Marne,
et assigeaient Dumouriez de leurs conseils; et lui, crivait des
lettres nergiques aux ministres, et imposait silence  ses officiers,
en leur disant que, lorsqu'il voudrait des avis, il convoquerait un
conseil de guerre.

Il faut toujours qu'un homme ait les inconvniens de ses qualits.
L'extrme promptitude du gnie de Dumouriez devait souvent l'emporter
jusqu' l'irrflexion. Dans son ardeur  concevoir, il lui tait dj
arriv de ne pas bien calculer les obstacles matriels de ses projets,
notamment lorsqu'il ordonna  Lafayette de se porter de Metz  Givet.
Il commit encore ici une faute capitale, qui, s'il avait eu moins de
force d'esprit et de sang-froid, et entran la perte de la campagne.
Entre le Chne-Populeux et Grand-Pr se trouvait, avons-nous dit, un
passage secondaire, dont l'importance avait t juge trs mdiocre,
et qui n'tait dfendu que par deux bataillons et deux escadrons.
Accabl de soins immenses, Dumouriez n'tait pas all juger par ses
propres yeux de ce passage. N'ayant d'ailleurs que peu de monde 
y placer, il avait cru trop facilement que quelques cents hommes
suffiraient  sa garde. Pour comble de malheur, le colonel qui y
commandait lui persuada qu'on pouvait mme retirer une partie des
troupes qui s'y trouvaient, et qu'en brisant les routes, quelques
volontaires suffiraient  y maintenir la dfensive. Dumouriez se
laissa tromper par ce colonel, vieux militaire et jug digne de
confiance.

Pendant ce temps, Brunswick avait fait examiner nos divers postes, et
il avait eu un moment le projet de longer la fort jusqu' Sedan pour
la tourner vers cette extrmit. Il parat que, pendant ce mouvement,
des espions rvlrent la ngligence du gnral franais. La
Croix-aux-Bois fut attaque par des Autrichiens et des migrs
commands par le prince de Ligne. Les abatis avaient  peine t
commencs, les routes n'taient point brises, et le passage fut
occup sans rsistance ds le 13 au matin. A peine Dumouriez eut-il
appris cette funeste nouvelle, qu'il envoya le gnral Chasot, homme
d'une grande bravoure, avec deux brigades, six escadrons et quatre
pices de 8 pour occuper de nouveau le passage, et en chasser les
Autrichiens. Il ordonna de les attaquer  la baonnette avec la
plus grande vivacit, et avant qu'ils eussent trouv le temps de se
retrancher. La journe du 13 s'coula, et celle du 14 se passa encore
sans que le gnral Chasot pt excuter cet ordre. Le 15 enfin, il
attaqua avec vigueur, repoussa l'ennemi, et lui fit perdre le poste
et son chef, le prince de Ligne. Mais, deux heures aprs, attaqu
lui-mme par des forces trs suprieures, et avant d'avoir pu se
retrancher, il fut repouss de nouveau, et entirement dpossd de
la Croix-aux-Bois. Chasot tait en outre coup de Grand-Pr, et ne
pouvait se retirer vers l'arme principale, qui se trouvait ainsi
affaiblie. Il se replia aussitt sur Vouziers. Le gnral Dubouquet,
commandant au Chne-Populeux, et heureux jusque-l dans sa rsistance,
se voyant spar de Grand-Pr, pensa qu'il ne fallait pas s'exposer
 tre envelopp par l'ennemi, qui, ayant coup la ligne  la
Croix-aux-Bois, allait dboucher en masse. Il rsolut de dcamper, et
de se retirer par Attigny et Somme-Puis, sur Chlons. Ainsi, le fruit
de tant de combinaisons hardies et de hasards heureux tait perdu;
le seul obstacle qu'on pt opposer  l'invasion, l'Argonne, tait
franchi, et la route de Paris tait ouverte.

Dumouriez, spar de Chasot et de Dubouquet, n'avait plus que
quinze mille hommes; et si l'ennemi, dbouchant rapidement par la
Croix-aux-Bois, tournait la position de Grand-Pr, et venait occuper
les passages de l'Aisne, qui, avons-nous dit, servaient d'issue aux
derrires du camp, le gnral franais tait perdu. Ayant quarante
mille Prussiens en tte, vingt-cinq mille Autrichiens sur ses
derrires, enferm ainsi avec quinze mille hommes par soixante-cinq
mille, par deux cours d'eau et la fort, il n'avait plus qu' mettre
bas les armes, ou  faire tuer inutilement jusqu'au dernier de ses
soldats. La seule arme sur laquelle comptait la France tait alors
anantie, et les coaliss pouvaient prendre la route de la capitale.

[Illustration: LA MARSEILLAISE.]

Dans cette situation dsespre, le gnral ne perdit pas courage, et
conserva un sang-froid admirable. Son premier soin fut de songer le
jour mme  la retraite, car le plus pressant tait de se soustraire
aux fourches Caudines. Il considra que par sa droite il touchait 
Dillon, matre encore des Islettes et de la route de Sainte-Menehould;
qu'en se repliant sur les derrires de celui-ci, et appuyant son dos
contre le sien, ils feraient tous deux face  l'ennemi, l'un aux
Islettes, l'autre  Sainte-Menehould, et prsenteraient ainsi un
double front retranch. L ils pourraient attendre la jonction des
deux gnraux Chasot et Dubouquet, dtachs du corps de bataille,
celle de Beurnonville, mand de Flandre pour tre le 13  Rethel,
celle enfin de Kellermann, qui, tant depuis plus de dix jours en
marche, ne pouvait tarder d'arriver. Ce plan tait le meilleur et le
plus consquent au systme de Dumouriez, qui consistait  ne pas
reculer  l'intrieur, vers un pays ouvert, mais  se tenir dans un
pays difficile,  y temporiser, et  se mettre en position de faire sa
jonction avec l'arme du centre. Si, au contraire, il s'tait repli
sur Chlons, il tait poursuivi comme fugitif; il excutait avec
dsavantage une retraite qu'il aurait pu faire plus utilement ds
l'origine, et surtout il se mettait dans l'impossibilit d'tre
rejoint par Kellermann. C'tait une grande hardiesse, aprs un
accident tel que celui de la Croix-aux-Bois, de persister dans son
systme, et il fallait, dans le moment, autant de gnie que de vigueur
pour ne pas s'abandonner au conseil, si rpt, de se retirer derrire
la Marne. Mais que de hasards heureux ne fallait-il pas encore pour
russir dans une retraite si difficile, si surveille, et faite avec
si peu de monde, en prsence d'un ennemi si puissant.

Aussitt il ordonna  Beurnonville, dj dirig sur Rethel,  Chasot,
dont il venait de recevoir des nouvelles rassurantes,  Dubouquet,
retir sur Attigny, de se rendre tous  Sainte-Menehould. En mme
temps il manda de nouveau  Kellermann de continuer sa marche; car il
pouvait craindre que Kellermann, apprenant la perte des dfils, ne
voult revenir sur Metz. Aprs avoir fait toutes ces dispositions,
aprs avoir reu un officier prussien qui demandait  parlementer, et
lui avoir montr le camp dans le plus grand ordre, il fit dtendre
 minuit, et marcher en silence vers les deux ponts qui servaient
d'issue au camp de Grand-Pr. Par bonheur pour lui, l'ennemi n'avait
pas encore song  pntrer par la Croix-aux-Bois, et  dborder les
positions franaises. Le ciel tait orageux, et couvrait de ses ombres
la retraite des Franais. On marcha toute la nuit par les chemins les
plus mauvais, et l'arme, qui heureusement n'avait pas eu le temps
de s'alarmer, se retira sans connatre le motif de ce changement de
position. Le lendemain 16,  huit heures du matin, toutes les troupes
avaient travers l'Aisne; Dumouriez s'tait chapp, et il s'arrtait
en bataille sur les hauteurs d'Autry,  quatre lieues de Grand-Pr.
Il n'tait pas suivi, se croyait sauv, et s'avanait 
Dammartin-sur-Hans, afin d'y choisir un campement pour la journe,
lorsque tout  coup il entend les fuyards accourir et crier que tout
est perdu, que l'ennemi, se jetant sur nos derrires, a mis l'arme en
droute. Dumouriez accourt, retourne  son arrire-garde, et trouve
le Pruvien Miranda et le vieux gnral Duval, arrtant les fuyards,
rtablissant avec beaucoup de fermet les rangs de l'arme, que
les hussards prussiens avaient un instant surprise et trouble.
L'inexprience de ces jeunes troupes, et la crainte de la trahison,
qui alors remplissait tous les esprits, rendaient les terreurs
paniques trs faciles et trs frquentes. Cependant tout fut rpar,
grce aux trois gnraux Miranda, Duval et Stengel, placs 
l'arrire-garde. On bivouaqua  Dammartin avec l'esprance de
s'adosser bientt aux Islettes, et de terminer heureusement cette
prilleuse retraite.

Dumouriez tait depuis vingt heures  cheval. Il mettait pied  terre
 six heures du soir, lorsque tout  coup il entend encore des cris
de _sauve qui peut_, des imprcations contre les gnraux qui
trahissaient, et surtout contre le gnral en chef, qui venait,
dit-on, de passer  l'ennemi. L'artillerie avait attel et voulait se
rfugier sur une hauteur; toutes les troupes taient confondues. Il
fit allumer de grands feux, et ordonna qu'on restt sur la place toute
la nuit. On passa ainsi dix heures dans les boues et l'obscurit. Plus
de quinze cents fuyards, s'chappant  travers les campagnes, allrent
rpandre  Paris et dans toute la France, que l'arme du Nord, le
dernier espoir de la patrie, tait perdue, et livre  l'ennemi.

Ds le lendemain tout tait rpar. Dumouriez crivait  l'assemble
nationale avec son assurance ordinaire:  J'ai t oblig d'abandonner
le camp de Grand-Pr. La retraite tait faite, lorsqu'une terreur
panique s'est mise dans l'arme; dix mille hommes ont fui devant
quinze cents hussards prussiens. La perte ne monte pas  plus de
cinquante hommes et quelques bagages. TOUT EST RPAR, ET JE RPONDS
DE TOUT.  Il ne fallait pas moins que de telles assurances pour
calmer les terreurs de Paris et du conseil excutif, qui allait de
nouveau presser le gnral de passer la Marne.

Sainte-Menehould, o marchait Dumouriez, est plac sur l'Aisne, l'une
des deux rivires qui entouraient le camp de Grand-Pr. Dumouriez
devait donc en remonter le cours, et, avant d'y parvenir, il avait 
franchir trois ruisseaux assez profonds qui viennent s'y confondre,
la Tourbe, la Bionne et l'Auve. Au-del de ces trois ruisseaux se
trouvait le camp qu'il allait occuper. Au-devant de Sainte-Menehould
s'lvent circulairement des hauteurs de trois quarts de lieue. A leur
pied s'tend un fond dans lequel l'Auve forme des marcages avant de
se jeter dans l'Aisne. Ce fond est bord  droite par les hauteurs
de l'Hyron, en face par celles de la Lune, et  gauche par celles de
Gisaucourt. Au centre du bassin se trouvent diffrentes lvations,
infrieures cependant  celles de Sainte-Menehould. Le moulin de Valmy
en est une, et il fait immdiatement face aux coteaux de la Lune. La
grande route de Chlons  Sainte-Menehould passe  travers ce bassin,
presque paralllement au cours de l'Auve. C'est  Sainte-Menehould et
au-dessus de ce bassin que se plaa Dumouriez. Il fit occuper autour
de lui les positions les plus importantes, et appuya le dos contre
Dillon, en lui recommandant de tenir ferme contre l'ennemi. Il
occupait ainsi la grande route de Paris sur trois points: les
Islettes, Sainte-Menehould et Chlons.

Cependant les Prussiens pouvaient, en pntrant par Grand-Pr, le
laisser  Sainte-Menehould, et courir  Chlons. Dumouriez ordonna
donc  Dubouquet, dont il avait appris l'heureuse arrive  Chlons,
de se placer, avec sa division, au camp de l'pine, d'y runir tous
les volontaires nouvellement arrivs, afin de couvrir Chlons contre
un coup de main. Il fut rejoint ensuite par Chasot, et enfin
par Beurnonville. Celui-ci s'tait port le 15  la vue de
Sainte-Menehould. Voyant une arme en bon ordre, il avait suppos que
c'tait l'ennemi, car il ne pouvait croire que Dumouriez, qu'on disait
battu, se ft si tt et si bien tir d'embarras. Dans cette ide, il
s'tait repli sur Chlons, et l, inform de la vrit, il tait
revenu, et avait pris position le 19  Maffrecourt, sur la droite du
camp. Il amenait ces dix mille braves, que Dumouriez avait pendant
un mois exercs, dans le camp de Maulde,  une continuelle guerre
de postes. Renforc de Beurnonville et de Chasot, Dumouriez pouvait
compter trente-cinq mille hommes. Ainsi, grce  sa fermet et  sa
prsence d'esprit, il se retrouvait plac dans une position trs
forte, et en tat de temporiser encore assez long-temps. Mais si
l'ennemi plus prompt le laissait en arrire, et courait en avant sur
Chlons, que devenait son camp de Sainte-Menehould? C'tait toujours
la mme crainte; et ses prcautions, au camp de l'pine, taient loin
de pouvoir prvenir un danger pareil.

Deux mouvemens s'opraient trs lentement autour de lui: celui de
Brunswick, qui hsitait dans sa marche, et celui de Kellermann, qui,
parti le 4 de Metz, n'tait pas encore arriv au point convenu,
aprs quinze jours de route. Mais si la lenteur de Brunswick servait
Dumouriez, celle de Kellermann le compromettait singulirement.
Kellermann, prudent et irrsolu, quoique trs brave, avait tour  tour
avanc ou recul, suivant les marches de l'arme prussienne; et le 17
encore, en apprenant la perte des dfils, il avait fait un mouvement
en arrire. Cependant, le 19 au soir, il fit avertir Dumouriez qu'il
n'tait plus qu' deux lieues de Sainte-Menehould. Dumouriez lui avait
rserv les hauteurs de Gisaucourt, places  sa gauche, et dominant
la route de Chlons et le ruisseau de l'Auve. Il lui avait mand que,
dans le cas d'une bataille, il pourrait se dployer sur les hauteurs
secondaires, et se porter sur Valmy, au-del de l'Auve. Dumouriez
n'eut pas le temps d'aller placer lui-mme son collgue. Kellermann,
passant l'Auve le 19 dans la nuit, se porta  Valmy au centre du
bassin, et ngligea les hauteurs de Gisaucourt, qui formaient la
gauche du camp de Sainte-Menehould, et dominaient celles de la Lune,
sur lesquelles arrivaient les Prussiens.

Dans ce moment, en effet, les Prussiens, dbouchant par Grand-Pr,
taient arrivs en vue de l'arme franaise, et, gravissant les
hauteurs de la Lune, dcouvraient dj le terrain dont Dumouriez
occupait le sommet. Renonant  une course rapide sur Chlons, ils
taient joyeux, dit-on, de trouver runis les deux gnraux franais,
afin de pouvoir les enlever d'un seul coup. Leur but tait de se
rendre matres de la route de Chlons, de se porter  Vitry, de forcer
Dillon aux Islettes, d'entourer ainsi Sainte-Menehould de toutes
parts, et d'obliger les deux armes  mettre bas les armes.

Le 20 au matin, Kellermann, qui, au lieu d'occuper les hauteurs de
Gisaucourt, s'tait port au centre du bassin, sur le moulin de Valmy,
se vit domin en face par les hauteurs de la Lune, occupes par
l'ennemi. D'un ct, il avait l'Hyron, que les Franais tenaient en
leur pouvoir, mais pouvaient perdre; de l'autre Gisaucourt, qu'il
n'avait pas occup, et o les Prussiens allaient s'tablir. Dans le
cas d'une dfaite, il tait rejet dans les marcages de l'Auve,
placs derrire le moulin de Valmy, et il pouvait tre cras avant
d'avoir rejoint Dumouriez, dans le fond de cet amphithtre. Aussitt
il appela son collgue auprs de lui. Mais le roi de Prusse, voyant un
grand mouvement dans l'arme franaise, et croyant que le projet des
gnraux tait de se porter sur Chlons, voulut aussitt en fermer le
chemin, et ordonna l'attaque. L'avant-garde prussienne rencontra sur
la route de Chlons l'avant-garde de Kellermann, qui se trouvait avec
son corps de bataille sur la hauteur de Valmy. On aborda vivement, et
les Franais, repousss d'abord, furent ramens et soutenus ensuite
par les carabiniers du gnral Valence. Des hauteurs de la Lune, la
canonnade s'engagea avec le moulin de Valmy, et notre artillerie
riposta vivement  celle des Prussiens.

Cependant la position de Kellermann tait trs hasarde; ses troupes
taient toutes entasses confusment sur la hauteur de Valmy, et
trop mal  l'aise pour y combattre. Des hauteurs de la Lune, on le
canonnait; de celles de Gisaucourt, un feu tabli par les Prussiens
maltraitait sa gauche; l'Hyron, qui flanquait sa droite, tait,  la
vrit, occup par les Franais; mais Clerfayt, attaquant ce poste
avec vingt-cinq mille Autrichiens, pouvait s'en emparer: alors,
foudroy de toutes parts, Kellermann pouvait tre rejet de Valmy dans
l'Auve, sans que Dumouriez pt le secourir. Celui-ci envoya aussitt
le gnral Stengel avec une forte division pour maintenir les Franais
sur l'Hyron, et y garantir la droite de Valmy; il enjoignit 
Beurnonville d'appuyer Stengel avec seize bataillons; il dpcha
Chasot avec neuf bataillons et huit escadrons sur la route de Chlons,
pour occuper Gisaucourt et flanquer la gauche de Kellermann. Mais
Chasot, arriv prs de Valmy, demanda les ordres de Kellermann au
lieu de se porter sur Gisaucourt, et laissa aux Prussiens le temps
de l'occuper, et d'y tablir un feu meurtrier pour nous. Cependant,
appuy de droite et de gauche, Kellermann, pouvait se soutenir sur le
moulin de Valmy. Malheureusement un obus tomb sur un caisson le fit
sauter, et mit le dsordre dans l'infanterie; le canon de la Lune
l'augmenta encore, et dj la premire ligne commenait  plier.
Kellermann, apercevant ce mouvement, accourut dans les rangs, les
rallia, et rtablit l'ordre. Dans cet instant, Brunswick pensa qu'il
fallait gravir la hauteur, et culbuter avec la baonnette les troupes
franaises.

Il tait midi. Un brouillard pais, qui, jusqu' ce moment, avait
envelopp les deux armes, tait dissip; elles s'apercevaient
distinctement, et nos jeunes soldats voyaient les Prussiens s'avancer
sur trois colonnes, avec l'assurance de troupes vieilles et aguerries.
C'tait pour la premire fois qu'ils se trouvaient au nombre de cent
mille hommes, sur le champ de bataille, et qu'ils allaient croiser la
baonnette. Ils ne connaissaient encore ni eux ni l'ennemi, et ils se
regardaient avec inquitude. Kellermann entre dans les retranchemens,
dispose ses troupes par colonnes d'un bataillon de front, et leur
ordonne, lorsque les Prussiens seront  une certaine distance, de ne
pas les attendre, et de courir au-devant d'eux  la baonnette. Puis
il lve la voix et crie: _Vive la nation_!--On pouvait dans cet
instant tre brave ou lche. Le cri de _vive la nation_ ne fait que
des braves, et nos jeunes soldats, entrans, marchent en rptant
le cri de _vive la nation_! A cette vue, Brunswick, qui ne tentait
l'attaque qu'avec rpugnance, et avec une grande crainte du rsultat,
hsite, arrte ses colonnes, et finit par ordonner la rentre au camp.

Cette preuve fut dcisive. Ds ce moment, on crut  l valeur de ces
_savetiers_, de ces _tailleurs_, qui composaient l'arme franaise,
d'aprs les migrs. On avait vu des hommes quips, vtus et braves;
on avait vu des officiers dcors et pleins d'exprience, un gnral
Duval, dont la belle taille, les cheveux blanchis inspiraient le
respect; Kellermann, Dumouriez enfin, opposant tant de constance et
d'habilet en prsence d'un ennemi si suprieur. Dans ce moment, la
rvolution franaise fut juge, et ce chaos, jusque-l ridicule,
n'apparut plus que comme un terrible lan d'nergie.

A quatre heures, Brunswick essaya une nouvelle attaque. L'assurance de
nos troupes le dconcerta encore, et il replia une seconde fois ses
colonnes. Marchant de surprise en surprise, trouvant faux tout ce
qu'on lui avait annonc, le gnral prussien n'avanait qu'avec la
plus grande circonspection, et, quoiqu'on lui ait reproch de n'avoir
pas pouss plus vivement l'attaque et culbut Kellermann, les bons
juges pensent qu'il a eu raison. Kellermann, soutenu de droite et de
gauche par toute l'arme franaise, pouvait rsister; et si Brunswick,
enfonc dans une gorge et dans un pays dtestable, et t battu une
fois, il risquait d'tre entirement dtruit, D'ailleurs il avait, par
le rsultat de la journe, occup la route de Chlons: les Franais se
trouvaient coups de leur dpt, et il esprait les obliger  quitter
leur position dans quelques jours. Il ne considrait pas que, matres
de Vitey, ils en taient quittes pour un dtour plus long, et pour
quelques dlais dans l'arrive de leurs convois.

Telle fut la clbre journe du 20 septembre 1792, o furent tirs
plus de vingt mille coups de canons, et appele depuis Canonnade de
Valmy. La perte fut gale des deux cts, et s'leva pour chaque arme
 huit ou neuf cents hommes. Mais la gaiet et l'assurance rgnaient
dans le camp franais, et les reproches, le regret, dans celui des
Prussiens. On assure que dans la soire mme les migrs reurent
les plus vives remontrances du roi de Prusse, et qu'on vit diminuer
l'influence de Calonne, le plus prsomptueux des ministres migrs, et
le plus fcond en promesses exagres et en renseignemens dmentis.

Dans la nuit mme, Kellermann repassa l'Auve  petit bruit, et vint
camper sur les hauteurs de Gisaucourt, qu'il aurait d occuper ds
l'origine, et dont les Prussiens avaient profit dans la journe. Les
Prussiens demeurrent sur les hauteurs de la Lune. Dans le fond oppos
se trouvait Dumouriez, et  la gauche de celui-ci Kellermann, sur les
hauteurs qu'il venait de reprendre. Dans cette position singulire,
les Franais, faisant face  la France, semblaient l'envahir, et les
Prussiens, qui taient appuys contre elle, semblaient la dfendre.
C'est ici que commena, de la part de Dumouriez, une nouvelle suite
d'actes pleins d'nergie et de fermet, soit contre l'ennemi, soit
contre ses propres officiers et contre l'autorit franaise. Avec prs
de soixante-dix mille hommes de troupes, dans un bon camp, ne manquant
pas de vivres, ou du moins rarement, il pouvait attendre. Les
Prussiens, au contraire, manquaient de subsistances; les maladies
commenaient  ravager leur arme, et dans cette situation ils
perdaient beaucoup  temporiser. Une saison affreuse, au milieu d'un
terrain argileux et humide, ne leur permettait pas de sjourner
long-temps. Si, reprenant trop tard l'nergie et la clrit de
l'invasion, ils voulaient marcher sur Paris, Dumouriez tait en force
pour les suivre, et les envelopper lorsqu'ils seraient engags plus
avant.

Ces vues taient pleines de justesse et de prudence. Mais dans le
camp, o les officiers s'ennuyaient de privations, et o Kellermann
tait peu satisfait de trouver une autorit suprieure;  Paris, o
l'on se sentait spar de l principale arme, et o l'on n'apercevait
rien entre soi et les Prussiens, o l'on voyait mme les hulans
arriver  quinze lieues, depuis que la fort de l'Argonne tait
ouverte, on ne pouvait approuver le plan de Dumouriez. L'assemble, le
conseil, se plaignaient de son enttement, lui crivaient les lettres
les plus impratives pour lui faire abandonner sa position, et
repasser la Marne. Le camp  Montmartre, et une arme entre Chlons
et Paris, taient le double rempart qu'il fallait aux imaginations
pouvantes. _Les hulans vous harclent_, crivait Dumouriez, _eh
bien! tuez-les; cela ne me regarde pas. Je ne changerai pas mon plan
pour des housardailles_. Cependant les instances et les ordres n'en
continuaient pas moins. Dans le camp, les officiers ne cessaient pas
de faire des observations. Les soldats seuls, soutenus par la
gaiet du gnral, qui avait soin de parcourir leurs rangs, de les
encourager, et de leur expliquer la position critique des Prussiens,
les soldats supportaient patiemment les pluies et les privations.
Une fois Kellermann voulut partir, et il fallut que Dumouriez, comme
Colomb demandant encore quelques jours  son quipage, promt de
dcamper si, dans un nombre de jours donns, les Prussiens ne
battaient pas en retraite.

La belle arme des coaliss se trouvait en effet dans un tat
dplorable; elle prissait par la disette, et surtout par le cruel
effet de la dysenterie. Les dispositions de Dumouriez y avaient
contribu puissamment. Les tirailleries sur le front du camp tant
juges inutiles, parce qu'elles n'aboutissaient  aucun rsultat, il
fut convenu entre les deux armes de les suspendre; mais Dumouriez
stipula que ce serait sur le front seulement. Aussitt il dtacha
toute sa cavalerie, surtout celle de nouvelle leve, dans les pays
environnans, afin d'intercepter les convois de l'ennemi, qui, tant
arriv par la troue de Grand-Pr, et ayant remont l'Aisne pour
suivre notre retraite, tait oblig de faire suivre les mmes dtours
 ses approvisionnemens. Nos cavaliers avaient pris got  cette
guerre lucrative, et la poursuivaient avec un grand succs. On tait
arriv aux derniers jours de septembre; le mal devenait intolrable
dans l'arme prussienne, et des officiers avaient t envoys au camp
franais pour parlementer. D'abord il ne fut question que d'changer
des prisonniers; les Prussiens demandrent aussi le bnfice de
l'change pour les migrs, mais on le leur refusa. Une grande
politesse avait rgn de part et d'autre. De l'change des
prisonniers, la conversation s'tait reporte sur les motifs de la
guerre, et, du ct des Prussiens, on avait presque avou que la
guerre tait impolitique. Le caractre de Dumouriez reparut ici tout
entier. N'ayant plus  combattre, il faisait des mmoires pour le roi
de Prusse, et lui dmontrait combien il lui tait peu avantageux de
s'unir  la maison d'Autriche contre la France. En mme temps, il lui
envoyait douze livres de caf, les seules qui restassent dans les deux
camps. Ses mmoires, qui ne pouvaient manquer d'tre apprcis, furent
nanmoins trs mal accueillis, et devaient l'tre. Brunswick rpondit
au nom du roi de Prusse par une dclaration aussi arrogante que le
premier manifeste, et toute ngociation fut rompue. L'assemble,
consulte par Dumouriez, rpondit, comme le snat romain, qu'on ne
traiterait avec l'ennemi que lorsqu'il serait sorti de France.

Ces ngociations n'eurent d'autre effet que de faire calomnier le
gnral, qu'on souponna ds lors d'avoir des relations secrtes avec
l'tranger, et de lui attirer quelques ddains affects de la part
d'un monarque orgueilleux et humili du rsultat de la guerre. Mais
tel tait Dumouriez: avec tous les genres de courage, avec tous les
genres d'esprit, il manquait de cette retenue, de cette dignit
qui impose aux hommes, tandis que le gnie ne fait que les saisir.
Cependant, ainsi que l'avait prvu le gnral franais, ds le 1er
octobre les Prussiens, ne pouvant plus rsister  la disette et aux
maladies, commencrent  dcamper. Ce fut en Europe un grand sujet
d'tonnement, de conjectures, de fables, que de voir une arme si
puissante, si vante, se retirer humblement devant ces ouvriers et ces
bourgeois soulevs, qui devaient tre ramens tambour battant dans
leurs villes, et chtis pour en tre sortis. La faiblesse avec
laquelle furent poursuivis les Prussiens, l'espce d'impunit dont ils
jouirent en repassant les dfils de l'Argonne, firent supposer des
stipulations secrtes, et mme un march avec le roi de Prusse. Les
faits militaires vont expliquer, mieux que toutes ces suppositions, la
retraite des coaliss.

Rester dans une position aussi malheureuse n'tait plus possible.
Envahir tait devenu intempestif, par une saison aussi avance et
aussi mauvaise. La seule ressource tait donc de se retirer vers
le Luxembourg et la Lorraine, et de s'y faire une forte base
d'oprations, pour recommencer la campagne l'anne suivante.
D'ailleurs on a lieu de croire qu'en ce moment Frdric-Guillaume
songeait  prendre sa part de la Pologne; car c'est alors que
ce prince, aprs avoir excit les Polonais contre la Russie et
l'Autriche, s'apprtait  partager leurs dpouilles. Ainsi l'tat de
la saison et des lieux, le dgot d'une entreprise manque, le regret
de s'tre alli contre la France avec la maison d'Autriche, et enfin
de nouveaux intrts dans le Nord, taient chez le roi de Prusse des
motifs suffisans pour dterminer sa retraite. Elle se fit avec le plus
grand ordre, car cet ennemi qui consentait  partir, n'en tait pas
moins trs puissant. Vouloir lui fermer tout  fait la retraite,
et l'obliger  s'ouvrir un passage par une victoire, et t une
imprudence que Dumouriez n'aurait pas commise. Il fallait se contenter
de la harceler, et c'est ce qu'il fit avec trop peu d'activit, par sa
faute et celle de Kellermann.

Le danger tait pass, la campagne finie, et chacun tait rendu  soi
et  ses projets. Dumouriez songeait  son entreprise des Pays-Bas,
Kellermann  son commandement de Metz, et la poursuite des Prussiens
n'obtint plus des deux gnraux l'attention qu'elle mritait.
Dumouriez envoya le gnral d'Harville au Chne-Populeux pour chtier
les migrs; ordonna au gnral Miaczinski de les attendre  Stenay,
au sortir du passage, pour achever de les dtruire; dpcha Chasot
du mme ct pour occuper la route de Longwy; plaa les gnraux
Beurnonville, Stengel et Valence avec plus de vingt-cinq mille hommes
sur les derrires de la grande arme, pour la poursuivre avec vigueur,
et en mme temps enjoignit  Dillon, qui s'tait toujours maintenu
aux Islettes avec le plus grand bonheur, de s'avancer par Clermont et
Varennes, afin de couper la route de Verdun. Ces dispositions taient
bonnes sans doute, mais elles auraient d tre excutes par le
gnral lui-mme; il aurait d, suivant le jugement trs-juste et
trs-lev de M. Jomini, fondre directement sur le Rhin, et le
descendre ensuite avec toute son arme. Dans ce moment de succs,
renversant tout devant lui, il aurait conquis la Belgique en une
marche. Mais il songeait  venir  Paris pour prparer une invasion
par Lille. De leur ct, les trois gnraux Stengel, Beurnonville
et Valence ne s'entendirent pas assez bien, et ne poursuivirent que
faiblement les Prussiens. Valence, qui dpendait de Kellermann, reut
tout  coup l'ordre de revenir joindre son gnral  Chlons, afin de
reprendre la route de Metz. Il faut convenir que ce mouvement
tait singulirement imagin, puisqu'il ramenait Kellermann dans
l'intrieur, pour reprendre ensuite la route de la frontire lorraine.
La route naturelle tait en avant par Vitry ou Clermont, et elle se
conciliait avec la poursuite des Prussiens, telle que l'avait ordonne
Dumouriez. A peine celui-ci connut-il l'ordre donn  Valence, qu'il
lui enjoignit de poursuivre sa marche, disant que, tant que durerait
la jonction des armes du nord et du centre, le commandement suprieur
lui appartiendrait  lui seul. Il s'en expliqua trs-vivement avec
Kellermann, qui revint sur sa premire dtermination, et consentit
 prendre sa route par Sainte-Menehould et Clermont. Cependant la
poursuite ne s'en fit pas moins avec beaucoup de mollesse. Dillon seul
harcela les Prussiens avec une bouillante ardeur, et faillit mme se
faire battre en s'lanant trop vivement sur leurs traces.

Le dsaccord des gnraux, et leurs distractions personnelles aprs le
danger, furent videmment la seule cause qui procura une retraite si
facile aux Prussiens. On a prtendu que leur dpart avait t achet,
qu'il avait t pay par le produit d'un grand vol dont nous allons
parler, qu'il tait convenu avec Dumouriez, et que l'une des
stipulations du march tait la libre sortie des Prussiens; enfin que
Louis XVI l'avait demand du fond de sa prison. On vient de voir
que cette retraite peut tre suffisamment explique par des motifs
naturels; mais bien d'autres raisons encore dmontrent l'absurdit de
ces suppositions. Ainsi il n'est pas croyable qu'un monarque, dont les
vices n'taient pas ceux d'une vile cupidit, se soit laiss acheter:
on ne voit pas pourquoi, dans le cas d'une convention, Dumouriez ne se
serait pas justifi, aux yeux des militaires, de n'avoir pas poursuivi
l'ennemi, en avouant un trait qui n'avait rien de honteux pour lui:
enfin le valet de chambre du roi, Clry, assure que rien de semblable
 la prtendue lettre adresse par Louis XVI  Frdric-Guillaume,
et transmise par le procureur de la commune Manuel, n'a t crit et
donn  ce dernier. Tout cela n'est donc que mensonge, et la retraite
des coaliss ne fut que l'effet naturel de la guerre. Dumouriez,
malgr ses fautes, malgr ses distractions  Grand-Pr, malgr sa
ngligence au moment de la retraite, n'en fut pas moins le sauveur
de la France, et d'une rvolution qui a peut-tre avanc l'Europe de
plusieurs sicles. C'est lui qui, s'emparant d'une arme dsorganise,
dfiante, irrite, lui rendant l'ensemble et la confiance, tablissant
sur toute cette frontire l'unit et la vigueur, ne dsesprant jamais
au milieu des circonstances les plus dsastreuses, donnant aprs la
perte des dfils un exemple de sang-froid inou, persistant dans ses
premires ides de temporisation malgr le pril, malgr son arme et
son gouvernement, d'une manire qui prouve la vigueur de son jugement
et de son caractre; c'est lui, disons-nous, qui sauva notre patrie de
l'tranger et du courroux contre-rvolutionnaire, et donna l'exemple
si imposant d'un homme sauvant ses concitoyens malgr eux-mmes. La
conqute, si vaste qu'elle soit, n'est ni plus belle ni plus morale.




FIN DU TOME DEUXIME.






NOTES ET PICES JUSTIFICATIVES DU TOME DEUXIME.




NOTE 1.


Le ministre Bertrand de Molleville a fait connatre les dispositions
du roi et de la reine, au commencement de la premire lgislature,
d'une manire qui laisse peu de doutes sur leur sincrit. Voici
comment il raconte sa premire entrevue avec ces augustes personnages:

Aprs avoir rpondu  quelques observations gnrales que j'avais
faites sur la difficult des circonstances; et sur les fautes sans
nombre que je pourrais commettre dans un dpartement que je ne
connaissais point, le roi me dit: Eh bien! vous reste-t-il encore
quelque objection?--Non, sire; le dsir d'obir et de plaire  votre
majest est le seul sentiment que j'prouve; mais pour savoir si je
peux me flatter de la servir utilement, il serait ncessaire qu'elle
et la bont de me faire connatre quel est son plan relativement  la
constitution, quelle est la conduite qu'elle dsire que tiennent ses
ministres.--C'est juste, rpondit le roi: je ne regarde pas cette
constitution comme un chef-d'oeuvre,  beaucoup prs; je crois qu'il y
a de trs grands dfauts, et que si j'avais eu la libert d'adresser
des observations  l'assemble, il en serait rsult des rformes
trs avantageuses; mais aujourd'hui il n'est plus temps; et je l'ai
accepte telle qu'elle est; j'ai jur de la faire excuter; je dois
tre strictement fidle  mon serment, d'autant plus que je crois que
l'excution la plus exacte de la constitution est le moyen le plus
sr de la faire connatre  la nation, et de lui faire apercevoir les
changemens qu'il convient d'y faire. Je n'ai ni ne puis avoir d'autre
plan que celui-l: je ne m'en carterai certainement pas, et je dsire
que les ministres s'y conforment.--Ce plan me parat infiniment sage,
sire; je me sens en tat de le suivre, et j'en prends l'engagement. Je
n'ai pas assez tudi la nouvelle constitution dans son ensemble,
ni dans ses dtails, pour en avoir une opinion arrte, et je
m'abstiendrai d'en adopter une, quelle qu'elle soit, avant que son
excution ait mis la nation  porte de l'apprcier par ses effets.
Mais me serait-il permis de demander  votre majest si l'opinion de
la reine, sur ce point, est conforme  celle du roi?--Oui, absolument,
elle vous le dira elle-mme.

Je descendis chez la reine, qui, aprs m'avoir tmoign avec une
extrme bont combien elle partageait l'obligation que le roi m'avait
d'accepter le ministre dans des circonstances aussi critiques, ajouta
ces mots: Le roi vous a fait connatre ses intentions relativement
 la constitution; ne pensez-vous pas que le seul plan qu'il y ait
 suivre est d'tre fidle  son serment?--Oui, certainement,
madame.--Eh bien! soyez sr qu'on ne nous fera pas changer. Allons, M.
Bertrand, du courage; j'espre qu'avec de la patience, de la fermet
et de la suite, tout n'est pas encore perdu.

(_Bertrand de Molleville_, tome VI, page 22.)


Au tmoignage de Bertrand de Molleville se joint celui de madame
Campan, qui, quoique suspect quelquefois, a dans cette occasion un
grand air de vrit.

La constitution avait t, comme j'ai dit, prsente au roi le 3
septembre; je reviens sur cette prsentation, parce qu'elle offrait un
sujet de dlibration bien important. Tous les ministres, except
M. de Montmorin, insistrent sur la ncessit d'accepter l'acte
constitutionnel dans son entier. Ce fut aussi l'avis du prince de
Kaunitz. Malouet dsirait que le roi s'expliqut avec sincrit sur
les vices et les dangers qu'il remarquait dans la constitution. Mais
Duport et Barnave, alarms de l'esprit qui rgnait dans la socit
des Jacobins, et mme dans l'assemble o Robespierre les avait dj
dnoncs comme tratres  la patrie, et craignant de grands malheurs,
unirent leurs avis  ceux de la majorit des ministres et de M. de
Kaunitz. Ceux qui voulaient franchement maintenir la constitution,
conseillaient de ne point l'accepter purement et simplement; de ce
nombre taient, comme je l'ai dit, MM. Montmorin et Malouet. Le roi
paraissait goter leurs avis; et c'est une des plus grandes preuves de
la sincrit de l'infortun monarque.

(_Mmoires de madame Campan_, tome II, page 161.)




NOTE 2.


C'est madame Campan qui s'est charge de nous apprendre que le roi
avait une correspondance secrte avec Coblentz.

Pendant que des courriers portaient les lettres confidentielles du
roi aux princes ses frres et aux princes trangers, l'assemble fit
inviter le roi  crire aux princes, pour les engager  rentrer en
France. Le roi chargea l'abb de Montesquiou de lui faire la lettre
qu'il voulait envoyer. Cette lettre, parfaitement crite, d'un style
touchant et simple, analogue au caractre de Louis XVI, et remplie
d'argumens trs forts sur l'avantage de se rallier aux principes de
la constitution, me fut confie par le roi, qui me chargea de lui en
faire une copie.

A cette poque, M. Mor----, un des intendans de la maison de
Monsieur, obtint de l'assemble un passeport pour se rendre prs du
prince,  raison d'un travail indispensable sur sa maison. La reine
le choisit pour porter cette lettre, elle voulut la lui remettre
elle-mme, et lui en fit connatre le motif. Le choix de ce courrier
m'tonnait: la reine m'assura qu'il tait parfait; qu'elle comptait
mme sur son indiscrtion, et qu'il tait seulement essentiel que
l'on et connaissance de la lettre du roi  ses frres. _Les princes
taient sans doute prvenus par la correspondance particulire_.
Monsieur montra cependant quelque surprise; et le messager revint plus
afflig que satisfait d'une semblable marque de confiance qui pensa
lui coter la vie pendant les annes de terreur.

(_Mmoires de madame Campan_, tome II, page 172. )




NOTE 3.


_Lettre du roi  Louis-Stanislas-Xavier, prince franais, frre du
roi_.


Paris, le 11 novembre 1791.

Je vous ai crit, mon frre, le 16 octobre dernier, et vous avez
d ne pas douter de mes vritables sentimens. Je suis tonn que ma
lettre n'ait pas produit l'effet que je devais en attendre. Pour vous
rappeler  vos devoirs, j'ai employ tous les motifs qui doivent
le plus vous toucher. Votre absence est un prtexte pour tous les
malveillans, une sorte d'excuse pour tous les Franais tromps, qui
croient me servir en tenant la France entire dans une inquitude et
une agitation qui font le tourment de ma vie. La rvolution est finie,
la constitution est acheve. La France la veut, je la maintiendrai;
c'est de son affermissement que dpend aujourd'hui le salut de la
monarchie. La constitution vous a donn des droits, elle y a mis une
condition que vous devez vous hter de remplir. Croyez-moi, mon frre,
repoussez les doutes qu'on voudrait vous donner sur ma libert. Je
vais prouver, par un acte bien solennel, et dans une circonstance qui
vous intresse, que je puis agir librement. Prouvez-moi que vous tes
mon frre et Franais, en cdant  mes instances. Votre vritable
place est auprs de moi; votre intrt, vos sentimens vous conseillent
galement de venir la reprendre; je vous y invite, et s'il le faut, je
vous l'ordonne.

_Sign_ LOUIS.




_Rponse de Monsieur au roi_.


Coblentz, le 3 dcembre 1791.

Sire, mon frre et seigneur,

Le comte de Vergennes m'a remis de la part de votre majest une
lettre dont l'adresse, malgr mes noms de baptme qui s'y trouvent,
est si peu la mienne, que j'ai pens la lui rendre sans l'ouvrir.
Cependant, sur son assertion positive qu'elle tait pour moi, je l'ai
ouverte, et le nom de frre que j'y ai trouv ne m'ayant plus laiss
de doute, je l'ai lue avec le respect que je dois  l'criture et au
seing de votre majest. L'ordre qu'elle contient de me rendre auprs
de la personne de votre majest n'est pas l'expression libre de sa
volont; et mon honneur, mon devoir, ma tendresse mme, me dfendent
galement d'y obir. Si votre majest veut connatre tous ces motifs
plus en dtail, je la supplie de se rappeler ma lettre du 10 septembre
dernier. Je la supplie aussi de recevoir avec bont l'hommage des
sentimens, aussi tendres que respectueux, avec lesquels je suis, sire,
etc., etc., etc.




_Lettre du roi  Charles-Philippe, prince franais, frre du roi_.


Paris, le 11 novembre 1591.

Vous avez srement connaissance du dcret que l'assemble nationale a
rendu relativement aux Franais loigns de leur patrie; je ne crois
pas devoir y donner mon consentement, aimant  me persuader que
les moyens de douceur rempliront plus efficacement le but qu'on se
propose, et que rclame l'intrt de l'tat. Les diverses dmarches
que j'ai faites auprs de vous ne peuvent vous laisser aucun doute sur
mes intentions ni sur mes voeux. La tranquillit publique et mon repos
personnel sont intresss  votre retour. Vous ne pourriez prolonger
une conduite qui inquite la France et qui m'afflige, sans manquer 
vos devoirs les plus essentiels. Epargnez-moi le regret de recourir 
des mesures svres contre vous; consultez votre vritable intrt;
laissez-vous guider par l'attachement que vous devez  votre pays,
et cdez enfin au voeu des Franais et  celui de votre roi. Cette
dmarche, de votre part, sera une preuve de vos sntimens pour moi, et
vous assurera la continuation de ceux que j'ai toujours eus pour vous.

_Sign_ LOUIS.




_Rponse de M. le comte d'Artois au roi_.


Coblentz, 3 dcembre 1791.

Sire, mon frre et seigneur,

 Le comte de Vergennes m'a remis hier une lettre qu'il m'a assur
m'avoir t adresse par votre majest. La suscription, qui me donne
un titre que je ne puis admettre, m'a fait croire que cette lettre
ne m'tait pas destine; cependant ayant reconnu le cachet de votre
majest, je l'ai ouverte, j'ai respect l'criture et la signature de
mon roi; mais l'omission totale du nom de frre, et, plus que tout,
les dcisions rappeles dans cette lettre, m'ont donn une nouvelle
preuve de la captivit morale et physique o nos ennemis osent retenir
votre majest. D'aprs cet expos, votre majest trouvera simple que,
fidle  mon devoir et aux lois de l'honneur, je n'obisse pas  des
ordres videmment arrachs par la violence.

Au surplus, la lettre que j'ai eu l'honneur d'crire  votre majest,
conjointement avec Monsieur, le 10 septembre dernier, contient les
sentimens, les principes et les rsolutions dont je ne m'carterai
jamais; je m'y rfre donc absolument: elle sera la base; de ma
conduite, et j'en renouvelle ici le serment. Je supplie votre majest
de recevoir l'hommage des sentimens aussi tendres que respectueux,
avec lesquels je suis, sire, etc., etc., etc.




NOTE 4.


Le rapport de MM. Gallois et Gensonn est sans contredit le meilleur
historique du commencement des troubles dans la Vende. L'origine de
ces troubles en est la partie la plus intressante, parce qu'elle
en fait connatre les causes. J'ai donc cru ncessaire de citer ce
rapport. Il me semble qu'il claircit l'une des parties les plus
curieuses de cette funeste histoire.

_Rapport de MM. Gallois et Gensonn, commissaires civils envoys dans
les dpartemens de la Vende et des Deux-Svres, en vertu des dcrets
de l'assemble constituante, fait  l'assemble lgislative le 6
octobre 1791_.

Messieurs, l'assemble nationale a dcrt le 16 juillet dernier, sur
le rapport de son comit des recherches, que des commissaires civils
seraient envoys dans le dpartement de la Vende pour y prendre tous
les claircissemens qu'ils pourraient se procurer sur les causes
des derniers troubles de ce pays, et concourir avec les corps
administratifs au rtablissement de la tranquillit publique.

Le 28 juillet nous avons t chargs de cette mission, et nous
sommes partis deux jours aprs pour nous rendre  Fontenay-le-Comte,
chef-lieu de ce dpartement.

Aprs avoir confr pendant quelques jours avec les administrateurs
du directoire sur la situation des choses et la disposition des
esprits; aprs avoir arrt avec les trois corps administratifs
quelques mesures prliminaires pour le maintien de l'ordre public,
nous nous sommes dtermins  nous transporter dans les diffrens
districts qui composent ce dpartement, afin d'examiner ce qu'il y
avait de vrai ou de faux, de rel ou d'exagr dans les plaintes qui
nous taient dj parvenues, afin de constater en un mot avec le plus
d'exactitude possible la situation de ce dpartement.

Nous l'avons parcouru presque dans toute son tendue, tantt pour y
prendre des renseignemens qui nous taient ncessaires, tantt pour y
maintenir la paix, prvenir les troubles publics, ou pour empcher les
violences dont quelques citoyens se croyaient menacs.

Nous avons entendu dans plusieurs directoires de districts toutes les
municipalits dont chacun d'eux est compos; nous avons cout avec la
plus grande attention tous les citoyens, qui avaient soit des faits 
nous communiquer, soit des vues  nous proposer; nous avons recueilli
avec soin, en les comparant, tous les dtails qui sont parvenus
 notre connaissance; mais comme nos informations ont t plus
nombreuses que varies, comme partout les faits, les plaintes, les
observations ont t semblables, nous allons vous prsenter sous un
point de vue gnral et d'une manire abrge mais exacte, le rsultat
de cette foule de faits particuliers.

Nous croyons inutile de mettre sous vos yeux les dtails que nous
nous tions procurs concernant les troubles antrieurs: ils ne
nous ont pas paru avoir une influence bien directe sur la situation
actuelle de ce dpartement; d'ailleurs la loi de l'amnistie ayant
arrt les progrs de diffrentes procdures auxquelles ces troubles
avaient donn lieu, nous ne pourrions vous prsenter sur ces objets
que des conjectures vagues et des rsultats incertains.

L'poque de la prestation du serment ecclsiastique a t pour
le dpartement de la Vende la premire poque de ses troubles:
jusqu'alors le peuple y avait joui de la plus grande tranquillit.
loign du centre commun de toutes les actions et de toutes les
rsistances, dispos par son caractre naturel  l'amour de la paix,
au sentiment de l'ordre, au respect de la loi, il recueillait les
bienfaits de la rvolution sans en prouver les orages.

Dans les campagnes, la difficult des communications, la simplicit
d'une vie purement agricole, les leons de l'enfance et des emblmes
religieux destins  fixer sans cesse nos regards, ont ouvert son me
 une foule d'impressions superstitieuses que dans l'tat actuel des
choses nulle espce de lumire ne peut ni dtruire ni modrer.

Sa religion, c'est--dire la religion telle qu'il la conoit, est
devenue pour lui la plus forte et pour ainsi dire l'unique habitude
morale de sa vie; l'objet le plus essentiel qu'elle lui prsente
est le culte des images; et le ministre de ce culte, celui que les
habitans des campagnes regardent comme le dispensateur des grces
clestes, qui peut, par la ferveur de ses prires, adoucir
l'intemprie des saisons, et qui dispose du bonheur d'une vie future,
a bientt runi en sa faveur les plus douces comme les plus vives
affections de leurs mes.

La constance du peuple de ce dpartement dans l'exercice de ses
actions religieuses, et la confiance illimite dont y jouissent les
prtres auxquels il est habitu, sont un des principaux lmens des
troubles qui l'ont agit et qui peuvent l'agiter encore.

Il est ais de concevoir avec quelle activit des prtres, ou gars
ou factieux ont pu mettre  profit ces dispositions du peuple 
leur gard: on n'a rien nglig pour chauffer le zle, alarmer les
consciences, fortifier les caractres faibles, soutenir les caractres
dcids; on a donn aux uns des inquitudes et des remords; on a donn
aux autres des esprances de bonheur et de salut; on a essay sur
presque tous, avec succs, l'influence de la sduction et de la
crainte.

Plusieurs d'entre ces ecclsiastiques sont de bonne foi: ils
paraissent fortement pntrs et des ides qu'ils rpandent et des
sentimens qu'ils inspirent; d'autres sont accuss de couvrir du zle
de la religion des intrts plus chers  leurs coeurs: ceux-ci ont une
activit politique qui s'accrot ou se modre selon les circonstances.

Une coalition puissante s'est forme entre l'ancien vque de Luon
et une partie de l'ancien clerg de son diocse: on a arrt un plan
d'opposition  l'excution des dcrets qui devaient se raliser dans
toutes les paroisses. Des mandemens, des crits incendiaires envoys
de Paris ont t adresss  tous les curs pour les fortifier dans
leur rsolution ou les engager dans une confdration qu'on supposait
gnrale. Une lettre circulaire de M. Beauregard, grand-vicaire de M.
de Merci, ci-devant vque de Luon, dpose au greffe du tribunal
de Fontenay, et que cet ecclsiastique a reconnue lors de son
interrogatoire, fixera votre opinion, Messieurs, d'une manire exacte,
et sur le secret de cette coalition, et sur la marche trs habilement
combine de ceux qui l'ont forme. La voici:


_Lettre date de Luon, du 31 mai 1791, sous enveloppe,  l'adresse du
cur de la Rorthe_.

Un dcret de l'assemble nationale, Monsieur, en date du 7 mai,
accorde aux ecclsiastiques qu'elle a prtendu destituer pour refus
du serment, l'usage des glises paroissiales pour y dire la messe
seulement; le mme dcret autorise les catholiques romains, ainsi que
tous les non-conformistes,  s'assembler pour l'exercice de leur culte
religieux dans le lieu qu'ils auront choisi  cet effet,  la charge
que dans les instructions publiques il ne sera rien dit contre la
constitution civile du clerg.

La libert accorde aux pasteurs lgitimes par le premier article de
ce dcret doit tre regarde comme un pige d'autant plus dangereux
que les fidles ne trouveraient dans les glises dont les intrus se
sont empars, d'autres instructions que celles de leurs faux pasteurs;
qu'ils ne pourraient y recevoir des sacremens que de leurs mains,
et qu'ainsi ils auraient avec ces pasteurs schismatiques une
communication que les lois de l'glise interdisent. Pour viter
un aussi grand mal, messieurs les curs sentiront la ncessit de
s'assurer au plus tt d'un lieu o ils puissent, en vertu du second
article de ce dcret, exercer leurs fonctions et runir leurs fidles
paroissiens, ds que leur prtendu successeur se sera empar de leur
glise; sans cette prcaution, les catholiques, dans la crainte d'tre
privs de la messe et des offices divins, appels par la voix des faux
pasteurs, seraient bientt engags  communiquer avec eux, et exposs
aux risques d'une sduction presque invitable.

Dans les paroisses o il y a peu de propritaires aiss, il sera sans
doute difficile de trouver un local convenable, de se procurer des
vases sacrs et des ornemens; alors une simple grange, un autel
portatif, une chasuble d'indienne ou de quelque autre toffe commune,
des vases d'tain, suffiront, dans ce cas de ncessit, pour clbrer
les saints mystres et l'office divin.

Cette simplicit, cette pauvret, en nous rappelant les premiers
sicles de l'glise et le berceau de notre sainte religion, peut tre
un puissant moyen pour exciter le zle des ministres et la ferveur des
fidles. Les premiers chrtiens n'avaient d'autres temples que leurs
maisons; c'est l que se runissaient les pasteurs et le troupeau pour
y clbrer les saints mystres, entendre la parole de Dieu et chanter
les louanges du Seigneur. Dans les perscutions dont l'glise fut
afflige, forcs d'abandonner leurs basiliques, on en vit se retirer
dans les cavernes et jusque dans les tombeaux; et ces temps d'preuves
furent pour les vrais fidles l'poque de la plus grande ferveur.
Il est bien peu de paroisses o messieurs les curs ne puissent se
procurer un local et des ornemens tels que je viens de les dpeindre;
et, en attendant qu'ils se soient pourvus des choses ncessaires; ceux
de leurs voisins qui ne seront pas dplacs pourront les aider de
ce qui sera dans leur glise  leur disposition. Nous pourrons
incessamment fournir des pierres sacres  ceux qui en auront besoin,
et ds  prsent nous pouvons faire consacrer les calices ou les vases
qui en tiendront lieu.

M. l'vque de Luon, dans des avis particuliers qu'il nous a
transmis pour servir de supplment  l'instruction de M. l'vque
de Langres, et qui seront galement communiqus dans les diffrens
diocses, propose  messieurs les curs:

1. De tenir un double registre o seront inscrits les actes de
baptme, mariage et spulture des catholiques de la paroisse: un de
ces registres restera entre leurs mains; l'autre sera par eux dpos
tous les ans entr les mains d'une personne de confiance.

2. Indpendamment de ce registre, messieurs les curs en tiendront,
un autre, double aussi, o seront inscrits les actes de dispenses,
concernant les mariages, qu'ils auront accordes en vertu des pouvoirs
qui leur seront donns par l'article 18 de l'instruction: ces actes
seront signs de deux tmoins srs et fidles, et, pour leur donner
plus d'authenticit, les registres destins  les inscrire seront
approuvs, cots et paraphs par M. l'vque, ou, en son absence, par
un de ses vicaires gnraux; un double de ce registre sera remis,
comme il est dit ci-dessus,  une personne de confiance.

3. Messieurs les curs attendront, s'il est possible, pour se retirer
de leur glise et de leur presbytre, que leur prtendu successeur
leur ait notifi l'acte de sa nomination et institution, et ils
protesteront contre tout ce qui serait fait en consquence.

4. Ils dresseront en secret un procs-verbal de l'installation du
prtendu cur, et de l'invasion par lui faite de l'glise paroissiale
et du presbytre: dans ce procs-verbal, dont je joins ici le modle,
ils protesteront formellement contre tous les actes de juridiction
qu'il voudrait exercer comme cur de la paroisse; et pour donner  cet
acte toute l'authenticit possible, il sera sign par le cur, son
vicaire, s'il y en a un, et un prtre voisin, et mme par deux ou
trois lacs pieux et discrets, en prenant nanmoins toutes les
prcautions pour ne pas compromettre le secret.

5. Ceux de messieurs les curs dont les paroisses seraient dclares
supprimes sans l'intervention de l'vque lgitime, useront des mmes
moyens; ils se regarderont toujours comme seuls lgitimes pasteurs
de leurs paroisses; et s'il leur tait absolument impossible d'y
demeurer, ils tcheront de se procurer un logement dans le voisinage
et  la porte de pourvoir aux besoins spirituels de leurs
paroissiens, et ils auront grand soin de les prvenir et de les
instruire de leurs devoirs  cet gard.

6. Si la puissance civile s'oppose  ce que les fidles catholiques
aient un cimetire commun, ou si les parens des dfunts montrent
une trop grande rpugnance  ce qu'ils soient enterrs dans un lieu
particulier, quoique bni spcialement, comme il est dit article 19
de l'instruction, aprs que le pasteur lgitime ou l'un de ses
reprsentans aura fait  la maison les prires prescrites par le
rituel et aura dress l'acte mortuaire, qui sera sign par les parens,
on pourra porter le corps du dfunt  la porte de l'glise, et les
parens pourront l'accompagner; mais ils seront avertis de se retirer
au moment o le cur et les vicaires intrus viendraient faire la leve
du corps, pour ne pas participer aux crmonies et aux prires de ces
prtres schismatiques.

7. Dans les actes, lorsque l'on contestera aux curs remplacs leur
titre de cur, il signeront ces actes de leur nom de baptme et de
famille, sans prendre aucune qualit.

Je vous prie, Monsieur, et ceux de messieurs vos confrres  qui vous
croirez devoir communiquer ma lettre, de vouloir bien nous informer
du moment de votre remplacement, s'il y a lieu, de l'installation
de votre prtendu successeur et de ses circonstances les plus
remarquables, des dispositions de vos paroissiens  cet gard, des
moyens que vous croirez devoir prendre pour le service de votre
paroisse et de votre demeure, si vous tes absolument forc d'en
sortir. Vous ne doutez srement pas que tous ces dtails ne nous
intressent bien vivement; vos peines sont les ntres, et notre voeu
le plus ardent serait de pouvoir, en les partageant, en adoucir
l'amertume.

J'ai l'honneur d'tre, avec un respectueux et inviolable attachement,
votre trs humble et trs obissant serviteur.

Ces manoeuvres ont t puissamment secondes par des missionnaires
tablis dans le bourg de Saint-Laurent, district de Montaigu; c'est
mme  l'activit de leur zle,  leurs sourdes menes,  leurs
infatigables et secrtes prdications, que nous croyons devoir
principalement attribuer la disposition d'une trs grande partie du
peuple dans la presque totalit du dpartement de la Vende et dans
le district de Chtillon, dpartement des Deux-Svres: il importe
essentiellement de fixer l'attention de l'assemble nationale sur la
conduite de ces missionnaires et l'esprit de leur institution.

Cet tablissement fut fond, il y a environ soixante ans, pour une
socit de prtres sculiers vivant d'aumnes, et destins, en qualit
de missionnaires,  la prdication. Ces missionnaires, qui ont acquis
la confiance du peuple en distribuant avec art des chapelets, des
mdailles et des indulgences, et en plaant sur les chemins de toute
cette partie de la France des calvaires de toutes les formes; ces
missionnaires sont devenus depuis assez nombreux pour former de
nouveaux tablissemens dans d'autres parties du royaume. On les trouve
dans les ci-devant provinces de Poitou, d'Anjou, de Bretagne et
d'Aunis, vous avec la mme activit au succs, et en quelque sorte 
l'ternelle dure de cette espce de pratiques religieuses, devenues,
par leurs soins assidus, l'unique religion du peuple. Le bourg de
Saint-Laurent est leur chef-lieu; ils y ont bti rcemment une vaste
et belle maison conventuelle, et y ont acquis, dit-on, d'autres
proprits territoriales.

Cette congrgation est lie par la nature et l'esprit de son
institution,  un tablissement de soeurs grises, fond dans le mme
lieu, et connu sous le nom de _filles de la sagesse_. Consacres dans
ce dpartement et dans plusieurs autres au service des pauvres, et
particulirement des hpitaux, elles sont pour ces missionnaires un
moyen trs actif de correspondance gnrale dans le royaume: la maison
de Saint-Laurent est devenue le lieu de leur retraite, lorsque la
ferveur intolrante de leur zle ou d'autres circonstances ont forc
les administrateurs des hpitaux qu'elles desservaient  se passer de
leurs secours.

Pour dterminer votre opinion sur la conduite de ces ardens
missionnaires et sur la morale religieuse qu'ils professent, il
suffira, Messieurs, de vous prsenter un abrg sommaire des maximes
contenues dans diffrens manuscrits saisis chez eux par les, gardes
nationales d'Angers et de Cholet.

Ces manuscrits, rdigs en forme d'instruction pour le peuple des
campagnes, tablissent en thse qu'on ne peut s'adresser aux prtres
constitutionnels, qualifis d'intrus, pour l'administration des
sacremens; que tous ceux qui y participent, mme par leur seule
prsence, sont coupables de pch mortel, et qu'il n'y a que
l'ignorance ou le dfaut d'esprit qui puisse les excuser; que ceux
qui auront l'audace de se faire marier par les intrus ne seront pas
maris, et qu'ils attireront la maldiction divine sur eux et sur
leurs enfans; que les choses s'arrangeront de manire que la validit
des mariages faits par les anciens curs ne sera pas conteste, mais
qu'en attendant il faut se rsoudre  tout; que si les enfans ne
passent point pour lgitimes, ils le seront nanmoins; qu'au contraire
les enfans de ceux qui auront t maris devant les intrus seront
vraiment _btards_, parce que Dieu n'aura point ratifi leur union,
et qu'il vaut mieux qu'un mariage soit nul devant les hommes que s'il
l'tait devait Dieu; qu'il ne faut point s'adresser aux nouveaux curs
pour les enterremens, et que si l'ancien cur ne peut pas les faire
sans exposer sa vie et sa libert, il faut que les parens ou amis du
dfunt les fassent eux-mmes secrtement.

On y observe que l'ancien cur aura soin de tenir un registre exact
pour y enregistrer ces diffrens actes; qu' la vrit il est possible
que les tribunaux civils n'y aient aucun gard, mais que c'est un
malheur auquel il faut se rsoudre; que l'enregistrement civil est un
avantage prcieux dont il faudra cependant se passer, parce qu'il vaut
mieux en tre priv que d'apostasier en s'adressant  un intrus.

Enfin on y exhorte tous les fidles  n'avoir aucune communication
avec l'intrus, aucune part  son intrusion; on y dclare que les
officiers municipaux qui l'installeront seront apostats comme lui, et
qu' l'instant mme les sacristains, chantres et sonneurs de cloches
doivent abdiquer leurs emplois.

Telle est, Messieurs, la doctrine absurde et sditieuse que
renferment ces manuscrits, et dont la voix publique accuse les
missionnaires de Saint-Laurent de s'tre rendus les plus ardens
propagateurs.

Ils furent dnoncs dans le temps au comit des recherches de
l'assemble nationale, et le silence qu'on a gard  leur gard n'a
fait qu'ajouter  l'activit de leurs efforts et augmenter leur
funeste influence.

Nous avons cru indispensable de mettre sous vos yeux l'analyse
abrge des principes contenus dans ces crits, telle qu'elle est
expose dans un arrt du dpartement de Maine-et-Loire, du 5 juin
1791, parce qu'il suffit de les comparer avec la lettre circulaire du
grand-vicaire du ci-devant vque de Luon, pour se convaincre qu'ils
tiennent  un systme d'opposition gnral contre les dcrets sur
l'organisation civile du clerg; et l'tat actuel de la majorit des
paroisses de ce dpartement ne prsente que le dveloppement de ce
systme et les principes de cette doctrine mis presque partout en
action.

Le remplacement trop tardif des curs a beaucoup contribu au succs
de cette coalition: ce retard a t ncessit d'abord par le refus de
M. Servant, qui, aprs avoir t nomm  l'vch du dpartement et
avoir accept cette place, a dclar, le 10 avril, qu'il retirait
son acceptation. M. Rodrigue, vque actuel du dpartement, que sa
modration et sa fermet soutiennent presque seules sur un sige
environn d'orages et d'inquitudes, M. Rodrigue n'a pu tre nomm que
dans les premiers jours du mois de mai. A cette poque, les actes de
rsistance avaient t calculs et dtermins sur un plan uniforme;
l'opposition tait ouverte et en pleine activit; les grands-vicaires
et les curs s'taient rapprochs et se tenaient fortement unis par le
mme lien; les jalousies, les rivalits, les querelles de l'ancienne
hirarchie ecclsiastique avaient eu le temps de disparatre, et tous
les intrts taient venus se runir dans un intrt commun.

Le remplacement n'a pu s'effectuer qu'en partie; la trs grande
majorit des anciens fonctionnaires publics ecclsiastiques existe
encore dans les paroisses, revtue de ses anciennes fonctions; les
dernires nominations n'ont eu presque aucun succs; et les sujets
nouvellement lus, effrays par la perspective des contradictions et
des dsagrmens sans nombre que leur nomination leur prpare, n'y
rpondent que par des refus.

Cette division des prtres asserments et non asserments a tabli
une vritable scission dans le peuple de leurs paroisses; les familles
y sont divises; on a vu et l'on voit chaque jour des femmes se
sparer de leurs maris, des enfans abandonner leurs pres; l'tat des
citoyens n'est le plus souvent constat que sur des feuilles volantes
et le particulier qui les reoit, n'tant revtu d'aucun caractre
public, ne peut donner  ce genre de preuve une authenticit lgale.

Les municipalits se sont dsorganises, et le plus grand nombre
d'entre elles pour ne pas concourir au dplacement des curs non
asserments.

Une grande partie des citoyens a renonc au service de la garde
nationale, et celle qui reste ne pourrait tre employe sans dangers
dans tous les mouvemens qui auraient pour principe ou pour objet des
actes concernant la religion, parce que le peuple verrait alors dans
les gardes nationales non les instrumens impassibles de la loi, mais
les agens d'un parti contraire au sien.

Dans plusieurs parties du dpartement, un administrateur, un juge, un
membre du corps lectoral, sont vus avec aversion par le peuple, parce
qu'ils concourent  l'excution de la loi relative aux fonctionnaires
ecclsiastiques.

Cette disposition des esprits est d'autant plus dplorable, que les
moyens d'instruction deviennent chaque jour plus ou moins difficiles.
Le peuple, qui confond les lois gnrales de l'tat et les rglemens
particuliers pour l'organisation civile du clerg, en fait la lecture
et en rend la publication inutile.

Les mcontens, les hommes qui n'aiment pas le nouveau rgime, et ceux
qui dans le nouveau rgime n'aiment pas les lois relatives au clerg,
entretiennent avec soin cette aversion du peuple, fortifient par
tous les moyens qui sont en leur pouvoir le crdit des prtres non
asserments, et affaiblissent le crdit des autres; l'indigent
n'obtient de secours, l'artisan ne peut esprer l'emploi de ses talens
et de son industrie, qu'autant qu'il s'engage  ne pas aller  la
messe du prtre asserment; et c'est par ce concours de confiance
dans les anciens prtres d'une part, et de menaces et de sduction
de l'autre, qu'en ce moment les glises desservies par les prtres
asserments sont dsertes, et que l'on court en foule dans celles o,
par dfaut de sujets, les remplacemens n'ont pu s'effectuer encore.

Rien n'est plus commun que de voir dans les paroisses de cinq  six
cents personnes, dix ou douze seulement aller  la messe du prtre
asserment; la proportion est la mme dans tous les lieux du
dpartement; les jours de dimanche et de fte, on voit des villages
et des bourgs entiers dont les habitans dsertent leurs foyers pour
aller,  une et quelquefois deux lieues, entendre la messe d'un prtre
non asserment. Ces dplacemens habituels nous ont paru la cause la
plus puissante de la fermentation, tantt sourde, tantt ouverte,
qui existe dans la presque totalit des paroisses desservies par les
prtres asserments: on conoit aisment qu'une multitude d'individus
qui se croient obligs par leur conscience d'aller au loin chercher
les secours spirituels qui leur conviennent, doivent voir avec
aversion, lorsqu'ils rentrent chez eux excds de fatigue, les cinq ou
six personnes qui trouvent  leur porte le prtre de leur choix: ils
considrent avec envie et traitent avec duret, souvent mme avec
violence, des hommes qui leur paraissent avoir un privilge exclusif
en matire de religion. La comparaison qu'ils font entre la facilit
qu'ils avaient autrefois de trouver  ct d'eux des prtres qui
avaient leur confiance, et l'embarras, la fatigue et la perte de
temps qu'occasionnent ces courses rptes, diminue beaucoup leur
attachement pour la constitution,  qui ils attribuent tous ces
dsagrmens de leur situation nouvelle.

C'est  cette cause gnrale, plus active peut-tre en ce moment que
la provocation secrte des prtres non asserments, que nous croyons
devoir attribuer surtout l'tat de discorde intrieure o nous avons
trouv la plus grande partie des paroisses: de dpartement desservies
par les prtres asserments.

Plusieurs d'entre elles nous ont prsent, ainsi qu'aux corps
administratifs, des ptitions tendant  tre autorises  louer des
difices particuliers pour l'usage de leur culte religieux, mais
comme ces ptitions, que nous savions tre provoques avec le
plus d'activit par des personnes qui ne les signaient pas, nous
paraissaient tenir  un systme plus gnral et plus secret, nous
n'avons pas cru devoir statuer sur une sparation religieuse que
nous croyions  cette poque, et vu la situation de ce dpartement,
renfermer tous les caractres d'une scission civile entre les
citoyens. Nous avons pens et dit publiquement que c'tait  vous,
messieurs,  dterminer d'une manire prcise comment et par quel
concours d'influences morales, de lois et de moyens d'excution,
l'exercice de la libert d'opinions religieuses doit, sur cet
objet, dans les circonstances actuelles, s'allier au maintien de la
tranquillit publique.

On sera surpris sans doute que les prtres non asserments qui
demeurent dans les anciennes paroisses, ne profitent pas de la libert
que leur donne la loi d'aller dire la messe dans l'glise desservie
par le nouveau cur, et ne s'empressent pas, en usant de cette
facult, d'pargner  leurs anciens paroissiens,  des hommes qui leur
sont rests attachs, la perte de temps et les embarras de ces courses
nombreuses et forces. Pour expliquer cette conduite en apparence si
extraordinaire, il importe de se rappeler qu'une des choses qui ont
t le plus fortement recommandes aux prtres non asserments par les
hommes habiles qui ont dirig cette grande entreprise de religion, est
de s'abstenir de toute communication avec les prtres qu'ils appellent
intrus et usurpateurs, de peur que le peuple, qui n'est frapp que
des signes sensibles, ne s'habitut enfin  ne voir aucune diffrence
entre des prtres qui feraient dans la mme glise l'exercice du mme
culte.

Malheureusement cette division religieuse a produit une sparation
politique entre les citoyens, et cette sparation se fortifie encore
par la dnomination attribue  chacun des deux partis; le trs petit
nombre de personnes qui vont dans l'glise des prtres asserments,
s'appellent et sont appeles _patriotes_; ceux qui vont dans
l'glise des prtres non asserments sont appels et s'appellent
_aristocrates_. Ainsi, pour ces pauvres habitans des campagnes,
l'amour ou la haine de leur patrie consiste aujourd'hui, non point 
obir aux lois,  respecter les autorits lgitimes, mais  aller  la
messe du prtre asserment; la sduction, l'ignorance et le prjug
ont jet  cet gard de si profondes racines, que nous avons eu
beaucoup de peine  leur faire entendre que la constitution de
l'tat n'tait point la constitution civile du clerg; que la loi ne
tyrannisait point les consciences; que chacun tait le matre d'aller
 la messe qui lui convenait davantage, et vers le prtre qui avait le
plus sa confiance; qu'ils taient tous gaux aux yeux de la loi, et
qu'elle ne leur imposait  cet gard d'autre obligation que de vivre
en paix et de supporter mutuellement la diffrence de leurs opinions
religieuses. Nous n'avons rien nglig pour effacer de leur esprit et
faire disparatre des discours du peuple des campagnes cette absurde
dnomination, et nous nous en sommes occups avec d'autant plus
d'activit, qu'il nous tait ais de calculer  cette poque toutes
les consquences d'une telle dmarcation, dans un dpartement o ces
prtendus _aristocrates_ forment plus des deux tiers de la population.

Tel est, messieurs, le rsultat des faits qui sont parvenus  notre
connaissance dans le dpartement de la Vende, et des rflexions
auxquelles ces faits ont donn lieu.

Nous avons pris sur cet objet toutes les mesures qui taient en notre
pouvoir, soit pour maintenir la tranquillit gnrale, soit pour
prvenir ou pour rprimer les attentats contre l'ordre public; organes
de la loi, nous avons fait partout entendre son langage. En mme temps
que nous tablissions des moyens d'ordre et de sret, nous nous
occupions  expliquer ou claircir devant les corps administratifs,
les tribunaux ou les particuliers, les difficults qui naissent soit
dans l'intelligence des dcrets, soit dans leur mode d'excution; nous
avons invit les corps administratifs et les tribunaux  redoubler de
vigilance et de zle dans l'excution des lois qui protgent la sret
des personnes et la proprit des biens,  user en un mot, avec la
fermet qui est un de leurs premiers devoirs, de l'autorit que la loi
leur a confre; nous avons distribu une partie de la force publique
qui tait  notre rquisition dans les lieux o l'on nous annonait
des prils plus graves ou plus imminens; nous nous sommes transports
dans tous les lieux aux premires annonces de trouble; nous avons
constat l'tat des choses avec plus de calme et de rflexion, et
aprs avoir, soit par des paroles de paix et de consolation soit par
la ferme et juste expression de la loi, calm ce dsordre momentan
des volonts particulires, nous avons cru que la seule prsence de
la force publique suffirait. C'est  vous, messieurs, et  vous
seulement, qu'il appartient de prendre des mesures vritablement
efficaces sur un objet qui, par les rapports o on l'a mis avec la
constitution de l'tat, exerce en ce moment sur cette constitution une
influence beaucoup plus grande que ne pourraient le faire croire
les premires et plus simples notions de la raison, spare de
l'exprience des faits.

Dans toutes nos oprations relatives  la distribution de la force
publique, nous avons t seconds de la manire la plus active par un
officier-gnral bien connu par son patriotisme et ses lumires. A
peine instruit de notre arrive dans le dpartement, M. Dumouriez est
venu s'associer  nos travaux et concourir avec nous au maintien de la
paix publique; nous allions tre totalement dpourvus de troupes de
ligne dans un moment o nous avions lieu de croire qu'elles nous
taient plus que jamais ncessaires; c'est au zle, c'est  l'activit
de M. Dumouriez que nous avons d sur-le-champ un secours qui, vu le
retard de l'organisation de la gendarmerie nationale, tait en quelque
sorte l'unique garant de la tranquillit du pays.

Nous venions, Messieurs, de terminer notre mission dans ce
dpartement de la Vende, lorsque le dcret de l'assemble nationale
du 8 aot, qui, sur la demande des administrateurs du dpartement des
Deux-Svres, nous autorisait  nous transporter dans le district de
Chtillon, nous est parvenu, ainsi qu'au directoire de ce dpartement.

On nous avait annonc,  notre arrive  Fontenay-le-Comte, que
ce district tait dans le mme tat de trouble religieux que le
dpartement de la Vende. Quelques jours avant la rception de notre
dcret de commission, plusieurs citoyens, lecteurs et fonctionnaires
publics de ce district, vinrent faire au directoire du dpartement
des Deux-Svres une dnonciation par crit sur les troubles qu'ils
disaient exister en diffrentes paroisses; ils annoncrent qu'une
insurrection tait prs d'clater: le moyen qui leur paraissait le
plus sr et le plus prompt, et qu'ils proposrent avec beaucoup de
force, tait de faire sortir du district, dans trois jours, tous
les curs non asserments et remplacs, et tous les vicaires non
asserments. Le directoire, aprs avoir long-temps rpugn  adopter
une mesure qui lui paraissait contraire aux principes de l'exacte
justice, crut enfin que le caractre public des dnonciateurs
suffisait pour constater et la ralit du mal et la pressante
ncessit du remde. Un arrt fut pris en consquence le 5 septembre;
et le directoire, en ordonnant  tous les ecclsiastiques de sortir du
district dans trois jours, les invita  se rendre dans le mme dlai 
Niort, chef-lieu du dpartement, leur _assurant qu'ils y trouveraient
toute protection et sret pour leurs personnes_.

L'arrt tait dj imprim et allait tre mis  excution, lorsque
le directoire reut une expdition du dcret de commission qu'il
avait sollicit;  l'instant il prit un nouvel arrt par lequel il
suspendait l'excution du premier, et abandonnait  notre prudence le
soin de le confirmer, modifier ou supprimer.

Deux administrateurs du directoire furent, par le mme arrt, nomms
commissaires pour nous faire part de tout ce qui s'tait pass, se
transporter  Chtillon, et y prendre, de concert avec nous, toutes
les mesures que nous croirions ncessaires.

Arrivs  Chtillon, nous fmes rassembler les cinquante-six
municipalits dont ce district est compos; elles furent
successivement appeles dans la salle du directoire. Nous consultmes
chacune d'elles sur l'tat de sa paroisse: toutes les municipalits
nonaient le mme voeu; celles dont les curs avaient t remplacs
nous demandaient le retour de ces prtres; celles dont les curs non
asserments taient encore en fonctions, nous demandaient de les
conserver. Il est encore un autre point sur le quel tous ces habitans
des campagnes se runissaient: c'est la libert des opinions
religieuses, qu'on leur avait, disaient-ils, accorde, et dont ils
dsiraient jouir. Le mme jour et le jour suivant, les campagnes
voisines nous envoyrent de nombreuses dputations de leurs habitans
pour ritrer la mme prire. Nous ne sollicitons d'autre grce, nous
disaient-ils unanimement, que d'avoir des prtres en qui nous ayons
confiance. Plusieurs d'entre eux attachaient mme un si grand prix
 cette faveur, qu'ils nous assuraient qu'ils paieraient volontiers,
pour l'obtenir, le double de leur imposition.

La trs grande majorit des fonctionnaires publics ecclsiastiques
de ce district n'a pas prt serment; et tandis que leurs glises
suffisent  peine  l'affluence des citoyens, les glises des prtres
asserments sont presque dsertes. A cet gard, l'tat de ce district
nous a paru le mme que celui du dpartement de la Vende: l,
comme ailleurs, nous avons trouv la dnomination de _patriotes_ et
_d'aristocrates_ compltement tablie parmi le peuple, dans le mme
sens, et peut-tre d'une manire plus gnrale. La disposition des
esprits en faveur des prtres non asserments nous a paru encore plus
prononce que dans le dpartement de la Vende; l'attachement qu'on a
pour eux, la confiance qu'on leur a voue, ont tous les caractres du
sentiment le plus vif et le plus profond; dans quelques-unes de ces
paroisses, des prtres asserments ou des citoyens attachs  ces
prtres avaient t exposs  des menaces et  des insultes, et
quoique l comme ailleurs ces violences nous aient paru quelquefois
exagres, nous nous sommes assurs (et le simple expos de la
disposition des esprits suffit pour en convaincre) que la plupart des
plaintes taient fondes sur des droits bien constans.

En mme temps que nous recommandions aux juges et aux administrateurs
la plus grande vigilance sur cet objet, nous ne ngligions rien de
ce qui pouvait inspirer au peuple des ides et des sentimens plus
conformes au respect de la loi et au droit de la libert individuelle.

Nous devons vous dire, messieurs, que ces mmes hommes, qu'on nous
avait peints comme des furieux, sourds  toute espce de raison, nous
ont quitts l'me remplie de paix et de bonheur, lorsque nous leur
avons fait entendre qu'il tait dans les principes de la constitution
nouvelle de respecter la libert des consciences; ils taient pntrs
de repentir et d'affliction pour les fautes que quelques-uns d'entre
eux avaient pu commettre; ils nous ont promis, avec attendrissement,
de suivre les conseils que nous leurs donnions, de vivre en paix,
malgr la diffrence de leurs opinions religieuses, et de respecter
le fonctionnaire public tabli par la loi. On les entendait, en s'en
allant, se fliciter de nous avoir vus, se rpter les uns aux autres
tout ce que nous leur avions dit, et se fortifier mutuellement dans
leurs rsolutions de paix et de bonne intelligence.

Le mme jour on vint nous annoncer que plusieurs de ces habitans
de campagne, de retour chez eux, avaient affich des placards, par
lesquels ils dclaraient que chacun d'eux s'engageait  dnoncer et 
faire arrter la premire personne qui nuirait  une autre, et surtout
aux prtres asserments.

Nous devons vous faire remarquer que dans ce mme district, troubl
depuis long-temps par la diffrence des opinions religieuses, les
impositions arrires de 1789 et de 1790, montant  700,000 livres,
ont t presque entirement payes: nous en avons acquis la preuve au
directoire du district.

Aprs avoir observ avec soin l'tat des esprits et la situation des
choses, nous pensmes que l'arrt du directoire ne devait pas tre
mis  excution, et les commissaires du dpartement, ainsi que les
administrateurs du directoire de Chtillon, furent du mme avis.

Mettant  l'cart tous les motifs de dtermination que nous pouvions
tirer et des choses et des personnes, nous avions examin si la mesure
adopte par le directoire tait d'abord juste dans sa nature, ensuite
si elle serait efficace dans l'excution.

Nous crmes que des prtres qui ont t remplacs ne peuvent pas
tre considrs comme en tat de rvolte contre la loi, parce qu'ils
continuent  demeurer dans un lieu de leurs anciennes fonctions,
surtout lorsque parmi ces prtres il en est qui, de notorit
publique, se bornent  vivre en hommes charitables et paisibles, loin
de toute discussion publique et prive; nous crmes qu'aux yeux de la
loi on ne peut tre en tat de rvolte qu'en s'y mettant soi-mme par
des faits prcis, certains et constats; nous crmes enfin que les
actes de provocation contre les lois relatives au clerg et contre
toutes les lois du royaume, doivent, ainsi que tous les autres dlits,
tre punis par les formes lgales.

Examinant ensuite l'efficacit de cette mesure, nous vmes que si les
fidles n'ont pas de confiance dans les prtres asserments, ce n'est
pas un moyen de leur en inspirer davantage que d'loigner de cette
manire les prtres de leur choix; nous vmes que dans les districts
o la trs grande majorit des prtres non asserments continuent
l'exercice de leurs fonctions, d'aprs la permission de la loi,
jusqu' l'poque du remplacement, ce ne serait pas certainement, dans
un tel systme de rpression, diminuer le mal que d'loigner un si
petit nombre d'individus, lorsqu'on est oblig d'en laisser dans les
mmes lieux un trs grand nombre dont les opinions sont les mmes.

Voil, messieurs, quelques-unes des ides qui ont dirig notre
conduite dans cette circonstance, indpendamment de toutes les raisons
de localit qui seules auraient pu nous obliger  suivre cette marche:
telle tait en effet la disposition des esprits, que l'excution de
cet arrt ft infailliblement devenue dans ces lieux le signal d'une
guerre civile.

Le directoire du dpartement des Deux-Svres, instruit d'abord par
ses commissaires, ensuite par nous, de tout ce que nous avions fait 
cet gard, a bien voulu nous offrir l'expression de sa reconnaissance,
par un arrt du 19 du mois dernier.

Nous ajouterons, quant  cette mesure d'loignement des prtres non
asserments qui ont t remplacs, qu'elle nous a t constamment
propose par la presque unanimit des citoyens du dpartement de
la Vende, qui sont attachs aux prtres asserments, citoyens qui
forment eux-mmes, comme vous l'avez dj vu, la plus petite portion
des habitans: en vous transmettant ce voeu, nous ne faisons que nous
acquitter d'un dpt qui nous a t confi.

Nous ne vous laisserons pas ignorer non plus que quelques-uns des
prtres asserments que nous avons vus, ont t d'un avis contraire;
l'un d'eux, dans une lettre qu'il nous a adresse le 12 septembre,
en nous indiquant les mmes causes des troubles, en nous parlant des
dsagrmens auxquels il est chaque jour expos, nous fait observer
que le seul moyen de remdier  tous ces maux est (ce sont ses
expressions) de mnager l'opinion du peuple, dont il faut gurir
les prjugs avec le remde de la lenteur et de la prudence; car,
ajoute-t-il, il faut prvenir toute guerre  l'occasion de la
religion, dont les plaies saignent encore... Il est  craindre que les
mesures rigoureuses, ncessaires dans les circonstances contre les
perturbateurs du repos public, ne paraissent plutt une perscution
qu'un chtiment inflig par la loi... Quelle prudence ne faut-il pas
employer! La douceur, l'instruction, sont les armes de la vrit!

Tel est, messieurs, le rsultat gnral des dtails que nous avons
recueillis, et des observations que nous avons faites dans le cours
de la mission qui nous a t confie. La plus douce rcompense de nos
travaux serait de vous avoir facilit les moyens d'tablir sur des
bases solides la tranquillit de ces dpartemens, et d'avoir rpondu
par l'activit de notre zle  la confiance dont nous avons t
honors.




NOTE 5.


J'ai dj eu l'occasion de revenir plusieurs fois sur les dispositions
de Lopold, de Louis XVI et des migrs; je vais citer plusieurs
extraits qui les feront connatre de la manire la plus certaine.
Bouill, qui tait  l'tranger, et que sa rputation et ses talens
avaient fait rechercher par les souverains, a pu mieux que personne
connatre les sentimens des diverses cours; et il ne peut tre suspect
dans son tmoignage. Voici la manire dont il s'exprime en divers
endroits de ses Mmoires:

On pourra juger, par cette lettre, que le roi de Sude tait
trs-incertain sur les vritables projets de l'empereur et de ses
co-allis, qui devaient tre alors de ne plus se mler des affaires de
France. Sans doute, l'impratrice en tait instruite, mais elle ne les
lui avait pas communiqus. Je savais que dans ce moment elle employait
toute son influence sur l'empereur et le roi de Prusse, pour les
engager  dclarer la guerre  la France. Elle avait mme crit
une lettre trs-forte au premier de ces souverains, o elle lui
reprsentait que le roi de Prusse, pour une simple impolitesse qu'on
avait faite  sa soeur, avait fait entrer une arme en Hollande,
tandis que lui-mme souffrait les insultes et les affronts qu'on
prodiguait  la reine de France, la dgradation de son rang et de sa
dignit, et l'anantissement du trne d'un roi son beau-frre et
son alli. L'impratrice agissait avec la mme force vis--vis de
l'Espagne, qui avait adopt des principes pacifiques. Cependant
l'empereur, aprs l'acceptation de la constitution par le roi, avait
reu de nouveau l'ambassadeur de France, auquel il avait dfendu
prcdemment de paratre  sa cour. Il fut mme le premier  admettre
dans ses ports le pavillon national. Les cours de Madrid, de
Ptersbourg et de Stockholm, furent les seules,  cette poque, qui
retirrent leurs ambassadeurs de Paris. Toutes ces circonstances
servent donc  prouver que les vues de Lopold taient diriges vers
la paix, et qu'elles taient le fruit de l'influence de Louis XVI et
de la reine.

(_Mmoires de Bouill_, page 314.)


Ailleurs Bouill dit encore:

Cependant il s'coula plusieurs mois sans que j'aperusse aucune
suite aux projets que l'empereur avait eus d'assembler des armes sur
la frontire, de former un congrs, et d'entamer une ngociation avec
le gouvernement franais. Je prsumai que le roi avait espr que
son acceptation de la nouvelle constitution lui rendrait sa libert
personnelle, et rtablirait le calme dans la nation, qu'une
ngociation arme aurait pu troubler, et qu'il avait consquemment
engag l'empereur et les autres souverains ses allis  ne faire
aucune dmarche qui pt produire des hostilits qu'il avait
constamment cherch  viter. Je fus confirm dans cette opinion par
la rticence de la cour d'Espagne, sur la proposition de fournir au
roi de Sude les quinze millions de livres tournois qu'elle s'tait
engage  lui donner pour aider aux frais de son expdition. Ce prince
m'avait engag  en crire de sa part au ministre espagnol, dont je
ne reus que des rponses vagues. Je conseillai alors au roi de Sude
d'ouvrir un emprunt en Hollande, ou dans les villes libres maritimes
du Nord, sous la garantie de l'Espagne, dont cependant les
dispositions me parurent changes  l'gard de la France.

J'appris que l'anarchie augmentait chaque jour en France, ce qui
n'tait que trop prouv par la foule d'migrans de tous les tats qui
se rfugiaient sur les frontires trangres. On les armait, on les
enrgimentait sur les bords du Rhin, et l'on en formait une petite
arme qui menaait les provinces d'Alsace et de Lorraine. Ces
mesures rveillaient la fureur du peuple, et servaient les projets
destructeurs des jacobins et des anarchistes. Les migrs avaient mme
voulu faire une tentative sur Strasbourg, o ils croyaient avoir des
intelligences assures et des partisans qui leur en auraient livr les
portes. Le roi, qui en fut instruit, employa les ordres et mme les
prires pour les arrter et pour les empcher d'exercer aucun acte
d'hostilit. Il envoya,  cet effet, aux princes ses frres, M. le
baron de Viomnil et le chevalier de Cogny, qui leur tmoignrent, de
sa part, la dsapprobation sur l'armement de la noblesse franaise,
auquel l'empereur mit tous les obstacles possibles, mais qui continua
d'avoir lieu.

(_Ibid._, page 309.)


Enfin Bouill raconte, d'aprs Lopold lui-mme, son projet de
congrs:

Enfin, le 12 septembre, l'empereur Lopold me fit prvenir de passer
chez lui, et de lui porter le plan des dispositions qu'il m'avait
demand prcdemment. Il me fit entrer dans son cabinet, et me dit
qu'il n'avait pas pu me parler plus tt de l'objet pour lequel il
m'avait fait venir, parce qu'il attendait des rponses de Russie,
d'Espagne, d'Angleterre et des principaux souverains de l'Italie;
qu'il les avait reues, qu'elles taient conformes  ses intentions et
 ses projets, qu'il tait assur de leur assistance dans l'excution,
et de leur runion,  l'exception cependant du cabinet de Saint-James,
qui avait dclar vouloir garder la neutralit la plus scrupuleuse. Il
avait pris la rsolution d'assembler un congrs pour traiter avec le
gouvernement franais, non-seulement sur le redressement des griefs du
corps germanique dont les droits en Alsace et dans d'autres parties
des provinces frontires avaient t viols, mais en mme temps
sur les moyens de rtablir l'ordre dans le royaume de France, dont
l'anarchie troublait la tranquillit de l'Europe entire. Il m'ajouta
que cette ngociation serait appuye par des armes formidables, dont
la France serait environne; qu'il esprait que ce moyen russirait et
prviendrait une guerre sanglante, dernire ressource qu'il voulait
employer. Je pris la libert de demander  l'empereur s'il tait
instruit des vritables intentions du roi. Il les connaissait; il
savait que le prince rpugnait  l'emploi des moyens violens. Il
me dit qu'il tait d'ailleurs inform que la charte de la nouvelle
constitution devait lui tre prsente sous peu de jours, et qu'il
jugeait que le roi ne pouvait se dispenser de l'accepter sans aucune
restriction, par les risques qu'il courait pour ses jours et ceux de
sa famille, s'il faisait la moindre difficult, et s'il se permettait
la plus lgre observation; mais que sa sanction, force dans la
circonstance, n'tait d'aucune importance, tant possible de revenir
sur tout ce qu'on aurait fait, et de donner  la France un bon
gouvernement qui satisft les peuples, et qui laisst  l'autorit
royale une latitude de pouvoirs suffisans pour maintenir la
tranquillit au dedans, et pour assurer la paix au dehors. Il me
demanda le plan de disposition des armes, en m'assurant qu'il
l'examinerait  loisir. Il m'ajouta que je pouvais m'en retourner 
Mayence, o le comte de Brown, qui devait commander ses troupes, et
qui tait alors dans les Pays-Bas, me ferait avertir, ainsi que le
prince de Hobenlohe, qui allait en Franconie, pour confrer ensemble,
quand il en serait temps.

Je jugeai que l'empereur ne s'tait arrt  ce plan pacifique et
extrmement raisonnable, depuis la confrence de Pilnitz, qu'aprs
avoir consult Louis XVI, dont le voeu avait t constamment pour un
arrangement et pour employer la voie des ngociations plutt que le
moyen violent des armes.

(_Ibid._, page 299.)




NOTE 6.


Voici comment ce fait est rapport par Bertrand de Molleville:

Je rendis compte le mme jour au conseil de la visite que le duc
d'Orlans m'avait faite, et de notre conversation. Le roi se dtermina
 le recevoir, et eut avec lui le lendemain un entretien de plus d'une
demi-heure, dont Sa Majest nous parut avoir t trs-contente. Je
crois, comme vous, me dit le roi, qu'il revient de trs bonne foi, et
qu'il fera tout ce qui dpendra de lui pour rparer le mal qu'il a
fait, et auquel il est possible qu'il n'ait pas eu autant de part que
nous l'avons cru.

Le dimanche suivant il vint au lever du roi, o il reut l'accueil le
plus humiliant des courtisans, qui ignoraient ce qui s'tait pass,
et des royalistes, qui avaient l'habitude de se rendre en foule au
chteau ce jour-l pour faire leur cour  la famille royale. On se
pressa autour de lui, on affecta de lui marcher sur les pieds et de
le pousser vers la porte, de manire  l'empcher de rentrer. Il
descendit chez la reine, o le couvert tait dj mis; aussitt qu'il
y parut, on s'cria de toutes parts: _Messieurs, prenez garde aux
plats_! comme ai on et t assur qu'il avait les poches pleines de
poison.

Les murmures insultans qu'excitait partout sa prsence le forcrent 
se retirer sans avoir vu la famille royale. On le pourchassa jusqu'
l'escalier de la reine; et en descendant il reut un crachat sur la
tte et quelques autres sur son habit. On voyait la rage et le
dpit peints sur sa figure; il sortit du chteau, convaincu que les
instigateurs des outrages qu'il avait reus taient le roi et la
reine, qui ne s'en doutaient pas, et qui en furent trs fchs. Il
leur jura une haine implacable, et il ne s'est montr que trop fidle
 cet horrible serment. J'tais au chteau ce jour-l, et je fus
tmoin de tous les faits que je viens de rapporter.

(_Bertrand de Molleville_, tome VI, page 209.)




NOTE 7.


Madame Campan rapporte autrement l'entretien de Dumouriez:

Tous les partis s'agitaient, dit-elle, soit pour perdre le roi, soit
pour le sauver. Un jour je trouvai la reine extrmement trouble; elle
me dit qu'elle ne savait plus o elle en tait, que les chefs des
jacobins se faisaient offrir  elle par l'organe de Dumouriez, et que
Dumouriez, abandonnant le parti des jacobins, tait venu s'offrir 
elle; qu'elle lui avait donn une audience; que, seul avec elle, il
s'tait jet  ses pieds, et lui avait dit qu'il avait enfonc le
bonnet rouge jusque sur ses oreilles, mais qu'il n'tait ni ne pouvait
tre jacobin; qu'on avait laisser rouler la rvolution jusqu' cette
canaille de dsorganisateurs qui, n'aspirant qu'aprs le pillage,
taient capables de tout, et pourraient donner  l'assemble une arme
formidable, prte  saper les restes d'un trne dj trop branl. En
parlant avec une chaleur extrme, il s'tait jet sur la main de
la reine, et la baisait avec transport, lui criant: _Laissez-vous
sauver_. La reine me dit que l'on ne pouvait croire aux protestations
d'un tratre; que toute sa conduite tait si bien connue, que le plus
sage tait, sans contredit, de ne point s'y fier; que d'ailleurs les
princes recommandaient essentiellement de n'avoir confiance  aucune
proposition de l'intrieur... etc.

(Tome II, page 202.)


Le rcit de cet entretien est ici, comme on le voit, diffrent 
quelques gards, cependant le fond est le mme. Seulement, en passant
 travers la bouche de la reine et celle de madame Campan, il a d
prendre une couleur peu favorable  Dumouriez. Celui de Dumouriez
peint d'une manire plus vraisemblable les agitations de l'infortune
Marie-Antoinette; et comme il n'a rien d'offensant pour cette
princesse, ni rien qui ne s'accorde avec son caractre, je l'ai
prfr. Il est possible nanmoins que la prsomption de Dumouriez
l'ait port  recueillir de prfrence les dtails les plus flatteurs
pour lui.




NOTE 8.


Bouill, dont j'ai cit les mmoires, et qui tait plac de manire 
bien juger les intentions relles des puissances, ne croyait pas du
tout au zle et  la sincrit de Catherine. Voici la manire dont il
s'exprime  cet gard:

On voit que ce prince (Gustave) comptait beaucoup sur les
dispositions de l'impratrice de Russie, et sur la part active
qu'elle prendrait dans la confdration, et qui s'est borne  des
dmonstrations. Le roi de Sude tait dans l'erreur, et je doute que
Catherine lui et jamais confi les dix-huit mille Russes qu'elle lui
avait promis. Je suis persuad, d'ailleurs, que l'empereur et le roi
de Prusse ne lui avaient communiqu ni leurs vues, ni leurs projets.
Ils avaient l'un et l'autre personnellement plus que de l'loignement
pour lui, et ils dsiraient qu'il ne prt aucune part active dans les
affaires de France.

(_Bouill_, page 319.)




NOTE 9.


Madame Campan nous apprend, dans un mme passage, la construction de
l'armoire de fer, et l'existence d'une protestation secrte faite par
le roi contre la dclaration de guerre. Cette apprhension du roi pour
la guerre tait extraordinaire, et il cherchait de toutes les manires
 la rejeter sur le parti populaire.

Le roi avait une quantit prodigieuse de papiers, et avait eu,
malheureusement l'ide de faire construire trs secrtement, par un
serrurier qui travaillait prs de lui depuis plus de dix ans, une
cachette dans un corridor intrieur de son appartement. Cette
cachette, sans la dnonciation de cet homme, et t long-temps
ignore. Le mur, dans l'endroit o elle tait place, tait peint en
larges pierres, et l'ouverture se trouvait parfaitement dissimule
dans les rainures brunes qui formaient la partie ombre de ces pierres
peintes. Mais avant que ce serrurier et dnonc  l'assemble ce que
l'on a depuis appel _l'armoire de fer_, la reine avait su qu'il en
avait parl  quelques gens de ses amis; et que cet homme, auquel
le roi, par habitude, accordait une trop grande confiance, tait un
jacobin. Elle en avertit le roi, et le dcida  remplir un trs grand
portefeuille de tous les papiers qu'il avait le plus d'intrt 
conserver, et  me le confier. Elle l'invita en ma prsence  ne rien
laisser dans cette armoire; et le roi, pour la tranquilliser,
lui rpondit qu'il n'y avait rien laiss. Je voulus prendre le
portefeuille et l'emporter dans mon appartement; il tait trop lourd
pour que je pusse le soulever. Le roi me dit qu'il allait le porter
lui-mme; je le prcdai pour lui ouvrir les portes. Quand il
eut dpos ce portefeuille dans mon cabinet intrieur, il me dit
seulement: La reine vous dira ce que cela contient. Rentre chez la
reine, je le lui demandai, jugeant par les paroles du roi qu'il tait
ncessaire que j'en fusse instruite; Ce sont, me rpondit la reine,
des pices qui seraient des plus funestes pour le roi, si on allait
jusqu' lui faire son procs. Mais ce qu'il veut srement que je vous
dise, c'est qu'il y a dans ce portefeuille le procs-verbal d'un
conseil-d'tat dans lequel le roi a donn son avis contre la guerre.
Il l'a fait signer par tous les ministres, et, dans le cas mme de ce
procs, il compte que cette pice serait trs utile. Je demandai 
qui la reine croyait que je devais confier ce portefeuille. A qui
vous voudrez, me rpondit-elle; vous en tes _seule responsable_: ne
vous loignez pas du palais, mme dans vos mois de repos; il y a des
circonstances o il nous serait trs utile de le trouver  l'instant
mme.

(_Madame Campan_, tom. II, page 222.)




NOTE 10.


_Exposition des motifs qui ont dtermin l'assemble nationale 
dclarer, sur la proposition formelle du roi, qu'il y a lieu de
dclarer la guerre au roi de Bohme et de Hongrie, par M. Condorcet.
(Sance du 22 avril 1792.)_

Forc de consentir  la guerre par la plus imprieuse ncessit,
l'assemble nationale n'ignore pas qu'on l'accusera de l'avoir
volontairement acclre ou provoque.

Elle sait que la marche insidieuse de la cour de Vienne n'a eu
d'autre objet que de donner une ombre de vraisemblance  cette
imputation, dont les puissances trangres ont besoin pour cacher 
leurs peuples les motifs rels de l'attaque injuste prpare contre
la France; elle sait que ce reproche sera rpt par les ennemis
intrieurs de notre constitution et de nos lois, dans l'esprance
criminelle de ravir la bienveillance publique aux reprsentans de la
nation.

Une exposition simple de leur conduite est leur unique rponse,
et ils l'adressent avec une confiance gale aux trangers et aux
Franais, puisque la nature a mis au fond du coeur de tous les hommes
les sentimens de la mme justice.

Chaque nation a seule le pouvoir de se donner des lois, et le droit
inalinable de les changer. Ce droit n'appartient  aucune, ou leur
appartient  toutes avec une entire galit: l'attaquer dans une
seule, c'est dclarer qu'on ne le reconnat dans aucune autre; vouloir
le ravir par la force  un peuple tranger, c'est annoncer qu'on ne
le respecte pas dans celui dont on est le citoyen ou le chef; c'est
trahir sa patrie; c'est se proclamer l'ennemi du genre humain! La
nation franaise devait croire que des vrits si simples seraient
senties par tous les princes, et que, dans le dix-huitime sicle,
personne n'oserait leur opposer les vieilles maximes de la tyrannie:
son esprance a t trompe; une ligue a t forme contre son
indpendance, et elle n'a eu que le choix d'clairer ses ennemis sur
la justice de sa cause, ou de leur opposer la force des armes.

Instruite de cette ligue menaante, mais jalouse de conserver la
paix, l'assemble nationale a d'abord demand quel tait l'objet de
ce concert entre des puissances si long-temps rivales, et on lui
a rpondu qu'il avait pour motif le maintien de la tranquillit
gnrale, la sret et l'honneur des couronnes, la crainte de voir
se renouveler les vnemens qu'ont prsents quelques poques de la
rvolution franaise.

Mais comment la France menacerait-elle la tranquillit gnrale,
puisqu'elle a pris la rsolution solennelle de n'entreprendre aucune
conqute, de n'attaquer la libert d'aucun peuple; puisqu'au milieu de
cette lutte longue et sanglante qui s'est leve dans les Pays-Bas et
dans les tats de Lige, entre les gouvernemens et les citoyens, elle
a gard la neutralit la plus rigoureuse?

Sans doute la nation franaise a prononc hautement que la
souverainet n'appartient qu'au peuple, qui, born dans l'exercice de
sa volont suprme par les droits de la postrit, ne peut dlguer
de pouvoir irrvocable; sans doute elle a hautement reconnu qu'aucun
usage, aucune loi expresse, aucun consentement, aucune convention,
ne peuvent soumettre une socit d'hommes  une autorit qu'ils
n'auraient pas le droit de reprendre: mais quelle ide les princes se
feraient-ils donc de la lgitimit de leur pouvoir, ou de la justice
avec laquelle ils l'exercent, s'ils regardaient l'nonciation de ces
maximes comme une entreprise contre la tranquillit de leurs tats?

Diront-ils que cette tranquillit pourrait tre trouble par les
ouvrages, par les discours de quelques Franais? ce serait encore
exiger  main arme une loi contre la libert de la presse, ce serait
dclarer la guerre aux progrs de la raison, et quand on sait que
partout la nation franaise a t impunment outrage; que les presses
des pays voisins n'ont cess d'inonder nos dpartemens d'ouvrages
destins  solliciter la trahison,  conseiller la rvolte; quand on
se rappelle les marques de protection ou d'intrt prodigues  leurs
auteurs, croira-t-on qu'un amour sincre de la paix, et non la haine
de la libert, ait dict ces hypocrites reproches?

On a parl de tentatives faites par les Franais pour exciter les
peuples voisins  briser leurs fers,  rclamer leurs droits... Mais
les ministres qui ont rpt ces imputations, sans oser citer un seul
fait qui les appuyt, savaient combien elles taient chimriques;
et, ces tentatives eussent-elles t relles, les puissances qui ont
souffert les rassemblemens de nos migrs, qui leur ont donn des
secours, qui ont reu leurs ambassadeurs, qui les ont publiquement
admis dans leurs confrences, qui ne rougissent point d'appeler les
Franais  la guerre civile, n'auraient pas conserv le droit de se
plaindre; ou bien il faudrait dire qu'il est permis d'tendre la
servitude, et criminel de propager la libert, que tout est lgitime
contre les peuples, que les rois seuls ont de vritables droits.
Jamais l'orgueil du trne n'aurait insult avec plus d'audace  la
majest des nations!

Le peuple franais, libre de fixer la forme de sa constitution, n'a
pu blesser, en usant de ce pouvoir, ni la sret ni l'honneur des
couronnes trangres. Les chefs des autres pays mettraient-ils donc au
nombre de leurs prrogatives le droit d'obliger la nation franaise
 donner au chef de son gouvernement un pouvoir gal  celui
qu'eux-mmes exercent dans leurs tats? Voudraient-ils, parce qu'ils
ont des sujets, empcher qu'il existt ailleurs des hommes libres? Et
comment n'apercevraient-ils pas qu'en permettant tout pour ce qu'ils
appellent la sret des couronnes, ils dclarent lgitime tout ce
qu'une nation pourrait entreprendre en faveur de la libert des
peuples?

Si des violences, si des crimes ont accompagn quelques poques de
la rvolution franaise, c'tait aux seuls dpositaires de la volont
nationale qu'appartenait le pouvoir de les punir ou de les ensevelir
dans l'oubli: tout citoyen, tout magistrat, quel que soit son titre,
ne doit demander justice qu'aux lois de son pays, ne peut l'attendre
que d'elles. Les puissances trangres, tant que leurs sujets n'ont
pas souffert de ces vnemens, ne peuvent avoir un juste motif ni de
s'en plaindre, ni de prendre des mesures hostiles pour en empcher le
retour. La parent, l'alliance personnelle entre les rois, ne sont
rien pour les nations; esclaves ou libres, des intrts communs les
unissent: la nature a plac leur bonheur dans la paix, dans les
secours mutuels d'une douce fraternit; elle s'indignerait qu'on ost
mettre dans une mme balance le sort de vingt millions d'hommes, et
les affections ou l'orgueil de quelques individus. Sommes-nous donc
condamns  voir encore la servitude volontaire des peuples entourer
de victimes humaines les autels des faux dieux de la terre?

Ainsi ces prtendus motifs d'une ligue contre la France n'taient
tous qu'un nouvel outrage  son indpendance. Elle avait droit
d'exiger une renonciation  des prparatifs injurieux, et d'en
regarder le refus comme une hostilit: tels ont t les principes qui
ont dirig les dmarches de l'assemble nationale. Elle a continu de
vouloir la paix, mais elle devait prfrer la guerre  une patience
dangereuse pour la libert; elle ne pouvait se dissimuler que des
changemens dans la constitution, que des violations de l'galit, qui
en est la base, taient l'unique but des ennemis de la France; qu'ils
voulaient la punir d'avoir reconnu dans toute leur tendue les droits
communs  tous les hommes; et c'est alors qu'elle a fait ce serment,
rpt par tous les Franais, de prir plutt que de souffrir la
moindre atteinte ni  la libert des citoyens, ni  la souverainet du
peuple, ni surtout  cette galit sans laquelle il n'existe pour les
socits ni justice ni bonheur.

Reprocherait-on aux Franais de n'avoir pas assez respect les droits
des autres peuples, en n'offrant que des indemnits pcuniaires, soit
aux princes allemands possessionns en Alsace, soit au pape?

Les traits avaient reconnu la souverainet de la France sur
l'Alsace, et elle y tait paisiblement exerce depuis plus d'un
sicle. Les droits que ces traits avaient rservs n'taient que des
privilges; le sens de cette rserve tait donc que les possesseurs
des fiefs d'Alsace les conserveraient avec les anciennes prrogatives,
tant que les lois gnrales de la France souffriraient les diffrentes
formes de la fodalit; cette rserve signifiait encore que si les
prrogatives fodales taient enveloppes dans une ruine commune, la
nation devrait un ddommagement aux possesseurs, pour les avantages
rels qui en taient la suite; car c'est l tout ce que peut exiger le
droit de proprit, quand il se trouve en opposition avec la loi, en
contradiction avec l'intrt public. Les citoyens de l'Alsace sont
Franais, et la nation ne peut sans honte et sans injustice souffrir
qu'ils soient privs de la moindre partie des droits communs  tous
ceux que ce nom doit galement protger. Dira-t-on qu'on peut, pour
ddommager ces princes, leur abandonner une portion du territoire?
Non; une nation gnreuse et libre ne vend point des hommes; elle ne
condamne point  l'esclavage, elle ne livre point  des matres ceux
qu'elle a une fois admis au partage de sa libert.

Les citoyens du Comtat taient les matres de se donner une
constitution; ils pouvaient se dclarer indpendans: ils ont prfr
tre Franais, et la France ne les abandonnera point aprs les avoir
adopts. Et-elle refus d'accder  leur dsir, leur pays est enclav
dans son territoire, et elle n'aurait pu permettre  leurs oppresseurs
de traverser la terre de la libert pour aller punir des hommes
d'avoir os se rendre indpendans et reprendre leurs droits. Ce que
le pape possdait dans ce pays tait le salaire des fonctions du
gouvernement: le peuple, en lui tant ses fonctions, a fait usage d'un
pouvoir qu'une longue servitude avait suspendu, mais n'avait pu lui
ravir; et l'indemnit propose par la France n'tait pas mme exige
par la justice.

Ainsi, ce sont encore des violations du droit naturel qu'on ose
demander au nom du pape et des possessionns d'Alsace! C'est encore
pour les prtentions de quelques hommes qu'on veut faire couler le
sang des nations! Et si les ministres de la maison d'Autriche avaient
voulu dclarer la guerre  la raison au nom des prjugs, aux peuples
au nom des rois, ils n'auraient pu tenir un autre langage!

On a fait entendre que le voeu du peuple franais, pour le maintien
de son galit et de son indpendance, tait celui d'une faction...
Mais la nation franaise a une constitution; cette constitution a t
reconnue, adopte par la gnralit des citoyens; elle ne peut tre
change que par le voeu du peuple, et suivant des formes qu'elle-mme
a prescrites: tant qu'elle subsiste, les pouvoirs tablis par elle ont
seuls le droit de manifester la volont nationale, et c'est par eux
que cette volont a t dclare aux puissances trangres. C'est le
roi qui, sur l'invitation de l'assemble nationale, et en remplissant
les fonctions que la constitution lui attribue, s'est plaint de la
protection accorde aux migrs, a demand inutilement qu'elle leur
ft retire; c'est lui qui a sollicit des explications sur la ligue
forme contre la France; c'est lui qui a exig que cette ligue ft
dissoute; et l'on doit s'tonner sans doute d'entendre annoncer comme
le cri de quelques factieux le voeu solennel du peuple, publiquement
exprim par ses reprsentans lgitimes. Quel titre aussi respectable
pourraient donc invoquer ces rois qui forcent des nations gares 
combattre contr les intrts de leur propre libert, et  s'armer
contre des droits qui sont aussi les leurs,  touffer sous les dbris
de la constitution franaise les germes de leur propre flicit, et
les communes esprances du genre humain!

Et d'ailleurs qu'est-ce qu'une faction qu'on accuserait d'avoir
conspir la libert universelle du genre humain? C'est donc l'humanit
tout entire que des ministres esclaves osent fltrir de ce nom
odieux!

Mais, disent-ils, le roi des Franais n'est pas libre... Eh! n'est-ce
donc pas tre libre que de dpendre des lois de son pays? La libert
de les contrarier, de s'y soustraire, d'y opposer une force trangre,
ne serait pas un droit, mais un crime!

Ainsi, en rejetant toutes ces propositions insidieuses, en mprisant
ces indcentes dclamations, l'assemble nationale s'tait montre,
dans toutes les relations extrieures, aussi amie de la paix que
jalouse de la libert du peuple; ainsi, la continuation d'une
tolrance hostile pour les migrs, la violation ouverte des promesses
d'en disperser les rassemblemens, le refus de renoncer  une ligue
videmment offensive, les motifs injurieux de ces refus, qui
annonaient le dsir de dtruire la constitution franaise,
suffisaient pour autoriser des hostilits qui n'auraient jamais t
que des actes d'une dfense lgitime; car ce n'est pas attaquer que
de ne pas donner  notre ennemi le temps d'puiser nos ressources en
longs prparatifs, de tendre tous ses piges, de rassembler toutes
ses forces, de resserrer ses premires alliances, d'en chercher de
nouvelles, de pratiquer encore des intelligences au milieu de nous,
de multiplier dans nos provinces les conjurations et les complots.
Mrite-t-on le nom d'agresseur lorsque, menac, provoqu par un ennemi
injuste et perfide, on lui enlve l'avantage de porter les premiers
coups?--Ainsi, loin d'appeler la guerre, l'assemble nationale a tout
fait pour la prvenir. En demandant des explications nouvelles sur
des intentions qui ne pouvaient tre douteuses, elle a montr qu'elle
renonait avec douleur  l'espoir d'un retour vers la justice, et que
si l'orgueil des rois est prodigue du sang de leurs sujets, l'humanit
des reprsentans d'une nation libre est avare mme du sang de ses
ennemis. Insensible  toutes les provocations,  toutes les injures,
au mpris des anciens engagemens, aux violations des nouvelles
promesses,  la dissimulation honteuse des trames ourdies contre la
France,  cette condescendance perfide sous laquelle on cachait les
secours, les encouragemens prodigus aux Franais qui ont trahi leur
patrie, elle aurait encore accept la paix, si celle qu'on lui offrait
avait t compatible avec le maintien de la constitution, avec
l'indpendance de la souverainet nationale, avec la sret de l'tat.

Mais le voile qui cachait les intentions de notre ennemi est enfin
dchir! Citoyens! qui de vous en effet pourrait souscrire  ces
honteuses propositions? La servitude fodale et une humiliante
ingalit, la banqueroute et des impts que vous paieriez seuls, les
dmes et l'inquisition, vos proprits achetes sur la foi publique
rendues  leurs anciens usurpateurs, les btes fauves rtablies dans
le droit de ravager vos campagnes, votre sang prodigu pour les
projets ambitieux d'une maison ennemie, telles sont les conditions du
trait entre le roi de Hongrie et des Franais perfides!

Telle est la paix qui vous est offerte! Non, vous ne l'accepterez
jamais! Les lches sont  Coblentz, et la France ne renferme plus dans
son sein que des hommes dignes de la libert!

Il annonce en son nom, au nom de ses allis, le projet d'exiger de la
nation franaise un abandon de ses droits; il fait entendre qu'il
lui commandera des sacrifices que la crainte seule de sa destruction
pourrait lui arracher... Eh bien! elle ne s'y soumettra jamais!
Cet insultant orgueil, loin de l'intimider, ne peut qu'exciter son
courage. Il faut du temps pour discipliner les esclaves du despotisme;
mais tout homme est soldat quand il combat la tyrannie; l'or sortira
de ses obscures retraites au nom de la patrie en danger; ces hommes
ambitieux et vils, ces esclaves de la corruption et de l'intrigue, ces
lches calomniateurs du peuple, dont nos ennemis osaient se promettre
de honteux secours, perdront l'appui des citoyens aveugls ou
pusillanimes qu'ils avaient tromps par leurs hypocrites dclamations;
et l'empire franais, dans sa vaste tendue, n'offrira plus  nos
ennemis qu'une volont unique, celle de vaincre ou de prir tout
entier avec la constitution et les lois!




NOTE 11.


Madame Campan explique comme il suit le secret des papiers brls 
Svres:

Au commencement de 1792, un prtre fort estimable me fit demander un
entretien particulier. Il avait connaissance du manuscrit d'un nouveau
libelle de madame Lamotte. Il me dit qu'il n'avait remarqu, dans les
gens qui venaient de Londres pour le faire imprimer  Paris, que le
seul appt du gain, et qu'ils taient prts  lui livrer ce manuscrit
pour mille louis, s'il pouvait trouver quelque amie de la reine
dispose  faire ce sacrifice  sa tranquillit; qu'il avait pens 
moi, et que si Sa Majest voulait lui donner les vingt-quatre mille
francs, il me remettrait le manuscrit en les touchant.

Je communiquai cette proposition  la reine, qui la refusa, et
m'ordonna de rpondre que, dans les temps o il et t possible de
punir les colporteurs de ces libelles, elle les avait jugs si atroces
et si invraisemblables, qu'elle avait ddaign les moyens d'en arrter
le cours; que, si elle avait l'imprudence et la faiblesse d'en acheter
un seul, l'actif espionnage des jacobins pourrait le dcouvrir; que ce
libelle achet n'en serait pas moins imprim, et deviendrait bien plus
dangereux quand ils apprendraient au public le moyen qu'elle avait
employ pour lui en ter la connaissance.

Le baron d'Aubier, gentilhomme ordinaire du roi et mon ami
particulier, avait une mmoire facile et une manire prcise et nette
de me transmettre le sens des dlibrations, des dbats, des dcrets
de l'assemble nationale. J'entrais chaque jour chez la reine, pour en
rendre compte au roi, qui disait en me voyant: Ah! voil le postillon
par Calais.

Un jour M. d'Aubier vint me dire: L'assemble a t trs occupe
d'une dnonciation faite par les ouvriers de la manufacture de Svres.
Ils ont apport sur le bureau du prsident une liasse de brochures
qu'ils ont dit tre la vie de Marie-Antoinette. Le directeur de la
manufacture a t mand  la barre, et il a dclar avoir reu l'ordre
de brler ces imprims dans les fours qui servent  la cuisson des
ptes de ses porcelaines.

Pendant que je rendais ce compte  la reine, le roi rougit et baissa
la tte sur son assiette. La reine lui dit: Monsieur, avez-vous
connaissance de cela? Le roi ne rpondit rien. Madame Elisabeth lui
demanda de lui expliquer ce que cela signifiait; mme silence. Je me
retirai promptement. Peu d'instans aprs, la reine vint chez moi et
m'apprit que c'tait le roi qui, par intrt pour elle, avait fait
acheter la totalit de l'dition imprime d'aprs le manuscrit que je
lui avais propos, et que M. de Laporte n'avait pas trouv de manire
plus mystrieuse d'anantir la totalit de l'ouvrage, qu'en le faisant
brler  Svres parmi deux cents ouvriers, dont cent quatre-vingts
devaient tre jacobins. Elle me dit qu'elle avait cach sa douleur au
roi, qu'il tait constern, et qu'elle n'avait rien  dire quand
sa tendresse et sa bonne volont pour elle taient cause de cet
accident.

(_Madame Campan_, tome II, page 196.)




NOTE 12.


La mission donne par le roi  Mallet-du-Pan est un des faits les plus
importans  constater, et il ne peut tre rvoqu en doute, d'aprs
les mmoires de Bertrand de Molleville. Ministre  cette poque,
Bertrand de Molleville devait tre parfaitement instruit; et, ministre
contre-rvolutionnaire, il aurait plutt cach qu'avou un fait
pareil. Cette mission prouve la modration de Louis XVI, mais aussi
ses communications avec l'tranger.

Loin de partager cette scurit patriotique, le roi voyait avec la
plus profonde douleur la France engage dans une guerre injuste et
sanglante, que la dsorganisation de ses armes semblait mettre dans
l'impossibilit de soutenir, et qui exposait plus que jamais nos
provinces frontires  tre envahies. Sa Majest redoutait pardessus
tout la guerre civile; et ne doutait pas qu'elle n'clatt  la
nouvelle du premier avantage remport sur les troupes franaises par
les corps d'migrs qui faisaient partie de l'arme autrichienne. Il
n'tait que trop  craindre, en effet, que les jacobins et le peuple
en fureur n'exerassent les plus sanglantes reprsailles contre les
prtres et les nobles rests en France. Ces inquitudes, que le roi
me tmoigna dans la correspondance journalire que j'avais avec Sa
Majest, me dterminrent  lui proposer de charger une personne de
confiance de se rendre auprs de l'empereur et du roi de Prusse, pour
tcher d'en obtenir que leurs majests n'agissent offensivement qu'
la dernire extrmit, et qu'elles fissent prcder l'entre de leurs
armes dans le royaume d'un manifeste bien rdig, dans lequel il
serait dclar, que l'empereur et le roi de Prusse, forcs de
prendre les armes par l'agression injuste qui leur avait t faite,
n'attribuaient ni au roi ni  la nation, mais  la faction criminelle
qui les opprimait l'un et l'autre, la dclaration de guerre qui
leur avait t notifie; qu'en consquence, loin de se dpartir des
sentimens d'amiti qui les unissaient au roi et  la France, leurs
majests ne combattraient que pour les dlivrer du joug de la tyrannie
la plus atroce qui et jamais exist, et pour les aider  rtablir
l'autorit lgitime violemment usurpe, l'ordre et la tranquillit,
le tout sans entendre s'immiscer en aucune manire dans la forme du
gouvernement, mais pour assurer  la nation la libert de choisir
celui qui lui conviendrait le mieux; que toute ide de conqute
tait bien loin de la pense de leurs majests; que les proprits
particulires ne seraient pas moins respectes que les proprits
nationales; que leurs majests prenaient sous leur sauvegarde spciale
tous les citoyens paisibles et fidles; que leurs seuls ennemis, comme
ceux de la France, taient les factieux et leurs adhrens, et que
leurs majests ne voulaient connatre et combattre qu'eux, etc., etc.
Mallet-du-Pan, dont le roi estimait les talens et l'honntet, fut
charge de cette mission. Il y tait d'autant plus propre qu'on ne
l'avait jamais vu au chteau, qu'il n'avait aucune liaison avec des
personnes attaches  la cour, et qu'en prenant la roule de Genve, o
on tait accoutum  lui voir faire de frquens voyages, son dpart ne
pouvait faire natre aucun soupon. Le roi donna  Mallet-du-Pan
des instructions rdiges de sa main, et rapportes par Bertrand de
Molleville.

1. Le roi joint ses prires et ses exhortations, pour engager les
princes et les Franais migrs  ne point faire perdre  la guerre
actuelle, par un concours hostile et offensif de leur part, le
caractre de guerre trangre faite de puissance  puissance;

2. Il leur recommande expressment de s'en remettre  lui et aux
cours intervenantes de la discussion et de la sret de leurs
intrts, lorsque le moment d'en traiter sera venu;

3. Il faut qu'ils paraissent seulement parties et non arbitres dans
le diffrend, cet arbitrage devant tre rserv  sa majest, lorsque
la libert lui sera rendue, et aux puissances qui l'exigeront;

4. Toute autre conduite produirait une guerre civile dans
l'intrieur, mettrait en danger les jours du roi et de sa famille,
renverserait le trne, ferait gorger les royalistes, rallierait aux
jacobins tous les rvolutionnaires qui s'en sont dtachs et qui
s'en dtachent chaque jour, ranimerait une exaltation qui tend 
s'teindre, et rendrait plus opinitre une rsistance qui flchira
devant les premiers succs, lorsque le sort de la rvolution ne
paratra pas exclusivement remis  ceux contre qui elle a t dirige,
et qui en ont t les victimes;

5. Reprsenter aux cours de Vienne et de Berlin l'utilit d'un
manifeste qui leur serait commun avec les autres tats qui ont form
le concert; l'importance de rdiger ce manifeste de manire  sparer
les jacobins du reste de la nation,  rassurer tous ceux qui sont
susceptibles de revenir de leur garement, ou qui, sans vouloir la
constitution actuelle, dsirent la suppression des abus et le rgne de
la libert modre, sous un monarque  l'autorit duquel la loi
mette des limites; 6. Faire entrer dans cette rdaction la vrit
fondamentale, qu'on fait la guerre  une faction anti-sociale, et non
pas  la nation franaise; que l'on prend la dfense des gouvernemens
lgitimes et des peuples contre une anarchie furieuse qui brise parmi
les hommes tous les liens de la sociabilit, toutes les conventions 
l'abri desquelles reposent la libert, la paix, la sret publique au
dedans et au dehors; rassurer contre toute crainte de dmembrement, ne
point imposer des lois, mais dclarer nergiquement  l'assemble,
aux corps administratifs, aux municipalits, aux ministres, qu'on les
rendra personnellement et individuellement responsables, dans leurs
corps et biens, de tous attentats commis contre la personne sacre du
roi, contre celle de la reine et de la famille, contre les personnes
ou les proprits de tous citoyens quelconques;

7. Exprimer le voeu du roi, qu'en entrant dans le royaume, les
puissances dclarent qu'elles sont prtes  donner la paix, mais
qu'elles ne traiteront ni ne peuvent traiter qu'avec le roi; qu'en
consquence elles requirent que la plus entire libert lui soit
rendue, et qu'ensuite on assemble un congrs o les divers intrts
seront discuts sur les bases dj arrtes, o les migrs seront
admis comme parties plaignantes, et o le plan gnral de rclamation
sera ngoci sous les auspices et sous la garantie des puissances.

(_Bertrand de Molleville_, tome VIII, page 39.)




NOTE 13.


Bertrand de Molleville, auquel j'ai emprunt les faits relatifs 
Mallet-du-Pan, s'exprime ainsi sur l'accueil qui lui fut fait, et sur
les dispositions qu'il rencontra:

Mallet-du-Pan avait eu, les 15 et 16 juillet, de longues confrences
avec le comte de Cobentzel, le comte de Haugwitz et M. Heyman,
ministres de l'empereur et du roi de Prusse. Aprs avoir examin le
titre de sa mission et cout avec une attention extrme la lecture de
ses instructions et de son mmoire, ces ministres avaient reconnu que
les vues qu'il proposait s'accordaient parfaitement avec celles que le
roi avait antrieurement manifestes aux cours de Vienne et de Berlin,
qui les avaient respectivement adoptes. Ils lui avaient tmoign en
consquence une confiance entire, et avaient approuv en tout point
le projet de manifeste qu'il leur avait propos. Ils lui avaient
dclar, dans les termes les plus positifs, qu'aucune vue d'ambition,
d'intrt personnel ou de dmembrement, n'entrait dans le plan de la
guerre, et que les puissances n'avaient d'autre vue, d'autre intrt
que celui du rtablissement de l'ordre en France, parce qu'aucune paix
ne pouvait exister entre elle et ses voisins, tant qu'elle serait
livre  l'anarchie qui y rgnait, et qui les obligeait  entretenir
des cordons de troupes sur toutes les frontires, et  des prcautions
extraordinaires de sret trs dispendieuses; mais que, loin
de prtendre imposer aux Franais aucune forme quelconque de
gouvernement, on laisserait le roi absolument le matre de se
concerter  cet gard avec la nation. On lui avait demand les
claircissemens les plus dtaills sur les dispositions de
l'intrieur, sur l'opinion publique relativement  l'ancien rgime,
aux parlemens,  la noblesse, etc., etc. On lui avait confi qu'on
destinait les migrs  former une arme  donner au roi lorsqu'il
serait mis en libert. On lui avait parl avec humeur et prvention
des princes franais, auxquels on supposait des intentions entirement
opposes  celles du roi, et notamment celle d'agir indpendans et
de crer un rgent. (_Mallet-du-Pan combattit fortement cette
supposition, et observa qu'on ne devait pas juger des intentions
des princes par les propos lgers ou exalts de quelques-unes des
personnes qui les entouraient_.) Enfin, aprs avoir discut  fond
les diffrentes demandes et propositions sur lesquelles Mallet-du-Pan
tait charg d'insister, les trois ministres en avaient unanimement
reconnu la sagesse et la justice, en avaient demand chacun une note
ou rsum, et avaient donn les assurances les plus formelles que
les vues du roi, tant parfaitement concordantes avec celles des
puissances, seraient exactement suivies.

(_Bertrand de Molleville_, tome VIII, page 320.)




NOTE 14.


Le parti des princes, dit madame Campan, ayant t instruit du
rapprochement des dbris du parti constitutionnel avec la reine, en
fut trs alarm. De son ct, la reine redoutait toujours le parti
des princes, et les prtentions des Franais qui le formaient. Elle
rendait justice au comte d'Artois, et disait souvent que son parti
agirait dans un sens oppos  ses propres sentimens pour le roi son
frre et pour elle, mais qu'il serait entran par des gens sur
lesquels Calonne avait le plus funeste ascendant. Elle reprochait au
comte d'Esterharzy, qu'elle avait fait combler de grces, de s'tre
rang du parti de Calonne, au point qu'elle pouvait mme le regarder
comme un ennemi.

(_Mmoires de madame Campan_, tome II, page 193.)




NOTE 15.


Cependant les migrs faisaient entrevoir une grande crainte sur tout
ce qui pouvait se faire dans l'intrieur, par le rapprochement avec
les constitutionnels qu'ils peignaient comme n'existant plus qu'en
ide, et comme nuls dans les moyens de rparer leurs fautes. Les
jacobins leur taient prfrs, parce que, disait-on, il n'y aurait
 traiter avec personne au moment o l'on retirerait le roi et sa
famille de l'abme o ils taient plongs.

(_Mmoires de madame Campan_, tome II, page 194.)




NOTE 16.


Au nombre des dpositions que renferme la procdure instruite contre
les auteurs du 20 juin, il s'en trouve une extrmement curieuse par
les dtails, c'est celle du tmoin Lareynie. Elle contient  elle
seule presque tout ce que rptent les autres, et c'est pourquoi nous
la citons de prfrence. Cette procdure a t imprime in-4.

Par devant nous... est comparu le sieur Jean-Baptiste-Marie-Louis
Lareynie, soldat volontaire du bataillon de l'Ile-Saint-Louis, dcor
de la croix militaire, demeurant  Paris, quai Bourbon, no. 1;

Lequel, profondment afflig des dsordres qui viennent d'avoir lieu
dans la capitale, et croyant qu'il est du devoir d'un bon citoyen de
donner  la justice les lumires dont elle peut avoir besoin dans ces
circonstances, pour punir les fauteurs et les instigateurs de toutes
manoeuvres contre la tranquillit publique et l'intgrit de la
constitution franaise, a dclar que depuis environ huit jours
il savait, par les correspondances qu'il a dans le faubourg
Saint-Antoine, que les citoyens de ce faubourg taient travaills par
le sieur Santerre, commandant du bataillon des Enfans-Trouvs, et par
d'autres personnages, au nombre desquels taient le sieur Fournier, se
disant Amricain et lecteur de 1791 du dpartement de Paris; le sieur
Rotondo, se disant Italien; le sieur Legendre, boucher, demeurant rue
des Boucheries, faubourg Saint-Germain; le sieur Cuirette Verrires,
demeurant au-dessus du caf du Rendez-Vous, rue du Thtre-Franais,
lesquels tenaient nuitamment des conciliabules chez le sieur
Santerre, et quelquefois dans la salle du comit de la section des
Enfans-Trouvs; que l on dlibrait en prsence d'un trs petit
nombre d'affids du faubourg, tels que le sieur Rossignol, ci-devant
compagnon orfvre; le sieur Nicolas, sapeur du susdit bataillon des
Enfans-Trouvs; le sieur Brire, marchand de vin; le sieur Gonor, se
disant vainqueur de la Bastille, et autres qu'il pourra citer; qu'on
y arrtait les motions qui devaient tre agites dans les groupes des
Tuileries, du Palais-Royal, de la place de Grve, et surtout de la
porte Saint-Antoine, place de la Bastille; qu'on y rdigeait les
placards incendiaires affichs par intervalle dans les faubourgs,
les ptitions destines  tre portes par des dputations dans les
socits patriotiques de Paris; et en fin que c'est l que s'est
forge la fameuse ptition, et tram le complot de la journe du 20 de
ce mois. Que la veille de cette journe, il se tint un comit secret
chez le sieur Santerre, qui commena vers minuit, auquel des tmoins,
qu'il pourra faire entendre lorsqu'ils seront revenus de la mission 
eux donne par le sieur Santerre pour les campagnes voisines, assurent
avoir vu assister MM. Ption, maire de Paris; Robespierre; Manuel,
procureur de la commune; Alexandre, commandant du bataillon de
Saint-Michel; et Sillery, ex-dput de l'assemble nationale. Que
lors de la journe du 20, le sieur Santerre, voyant que plusieurs des
siens, et surtout les chefs de son parti, effrays par l'arrt
du directoire du dpartement, refusaient de descendre arms, sous
prtexte qu'on tirerait sur eux, les assura qu'ils n'avaient rien 
craindre, _que la garde nationale n'aurait pas d'ordre, et que M.
Ption serait l_. Que sur les onze heures du matin dudit jour, le
rassemblement ne s'levait pas au-dessus de quinze cents personnes, y
compris les curieux, et que ce ne fut que lorsque le sieur Santerre se
fut mis  la tte d'un dtachement d'invalides, sortant de chez lui,
et avec lequel il est arriv sur la place, et qu'il eut excit dans
sa marche les spectateurs  se joindre  lui, que la multitude s'est
grossie considrablement jusqu' son arrive au passage des Feuillans;
que l, n'ayant point os forcer le poste, il se relgua dans la cour
des Capucins, o il fit planter le mai qu'il avait destin pour le
chteau des Tuileries; qu'alors lui, dclarant, demanda  plusieurs
des gens de la suite dudit sieur Santerre, pourquoi le mai n'tait pas
plant sur la terrasse du chteau, ainsi que cela avait t arrt,
et que ces gens lui rpondirent _qu'ils s'en garderaient bien, que
c'tait l le pige dans lequel voulaient les faire tomber les
feuillantins, parce qu'il y avait du canon braqu dans le jardin, mais
qu'ils ne donnaient pas dans le panneau_. Le dclarant observe que
dans ce moment l'attroupement tait presque entirement dissip,
et que ce ne fut que lorsque les tambours et la musique se firent
entendre dans l'enceinte de l'assemble nationale, que les attroups,
alors pars  et l, se rallirent, se runirent aux autres
spectateurs, et dfilrent avec dcence sur trois de hauteur devant
le corps lgislatif; que lui, dclarant, remarqua que ces gens-l, en
passant dans les Tuileries, ne se permirent rien de scandaleux, et ne
tentrent point d'entrer dans le chteau; que rassembls mme sur la
place du Carrousel, o ils taient parvenus en faisant le tour par le
quai du Louvre, ils ne manifestrent aucune intention de pntrer
dans les cours, jusqu' l'arrive du sieur Santerre, qui tait 
l'assemble nationale, et qui n'en sortit qu' la leve de la sance.
Qu'alors le sieur Santerre, accompagn de plusieurs personnes, parmi
lesquelles lui, dclarant, a remarqu le sieur de Saint-Hurugue,
s'adressa  sa troupe, pour lors trs tranquille; et lui demanda
_pourquoi ils n'taient pas entrs dans le chteau; qu'il fallait y
aller, et qu'ils n'taient descendus que pour cela_. Qu'aussitt il
commanda aux canonniers de son bataillon de le suivre avec une pice
de canon, et dit que si on lui refusait la porte, il fallait la briser
 coups de boulet; qu'ensuite il s'est prsent dans cet appareil  la
porte du chteau, o il a prouv une faible rsistance de la part de
la gendarmerie  cheval, mais une ferme opposition de la part de
la garde nationale; que cela a occasionn beaucoup de bruit et
d'agitation, et qu'on allait peut-tre en venir  des voies de fait,
lorsque deux hommes en charpe aux couleurs nationales, dont lui,
dclarant, en reconnat un pour tre le sieur Bouch-Ren, et l'autre
qui a t nomm par les spectateurs pour tre le sieur Sergent, sont
arrivs par les cours, _et ont ordonn_, il faut le dire, d'un ton
trs imprieux, pour ne pas dire insolent, en prostituant le nom sacr
de la loi, _d'ouvrir les portes_, ajoutant _que personne n'avait le
droit de les fermer, et que tout citoyen avait celui d'entrer_; que
les portes ont t effectivement ouvertes par la garde nationale, et
qu'alors Santerre et sa troupe se sont prcipits en dsordre dans les
cours; que le sieur Santerre, qui faisait traner du canon pour briser
les portes de l'appartement du roi, s'il les trouvait fermes, et
tirer sur la garde nationale qui s'opposerait  son incursion, a
t arrt dans sa marche dans une dernire cour  gauche au bas de
l'escalier du pavillon, par un groupe de citoyens qui lui ont tenu les
discours les plus raisonnables pour apaiser sa fureur, l'ont menac
de le rendre responsable de tout ce qui arriverait de mal dans cette
fatale journe, parce que, lui ont-ils dit, _vous tes seul l'auteur
de ce rassemblement inconstitutionnel, vous avez seul gar ces braves
gens, et vous seul parmi eux tes un sclrat_. Que le ton avec lequel
ces honntes citoyens parlaient au sieur Santerre le fit plir; mais
qu'encourag par un coup d'oeil du sieur Legendre, boucher ci-dessus
nomm, il eut recours  un subterfuge hypocrite, en s'adressant  sa
troupe et en lui disant: _Messieurs, dressez procs-verbal du refus
que je fais de marcher  votre tte dans les appartemens du roi_; que
pour toute rponse, la foule, accoutume  deviner le sieur Santerre,
culbuta le groupe des honntes citoyens, entra avec son canon et son
commandant, le sieur Santerre, et pntra dans les appartemens par
toutes les issues, aprs en avoir bris les portes et les fentres.




NOTE 17.


Voici ce que raconte madame Campan sur les craintes de la famille
royale:

La police de M. de Laporte, intendant de la liste civile, le fit
prvenir, ds la fin de 1791, qu'un homme des offices du roi, qui
s'tait tabli ptissier au Palais-Royal, allait rentrer dans les
fonctions de sa charge que lui rendait la mort d'un survivancier; que
c'tait un jacobin si effrn, qu'il avait os dire que l'on ferait un
grand bien  la France en abrgeant les jours du roi. Ses fonctions se
bornaient aux seuls dtails de la ptisserie, il tait trs observ
par les chefs de la bouche, gens dvous  sa majest; mais un poison
subtil peut tre si aisment introduit dans les mets, qu'il fut dcid
que le roi et la reine ne mangeraient plus que du rti; que leur pain
serait apport par M. Thierry de Ville-d'Avray, intendant des petits
appartemens, et qu'il se chargerait de mme de fournir le vin. Le roi
aimait les ptisseries; j'eus ordre d'en commander, comme pour moi,
tantt chez un ptissier, tantt chez un autre. Le sucre rp tait de
mme dans ma chambre. Le roi, la reine, madame Elisabeth, mangeaient
ensemble, et il ne restait personne du service. Ils avaient chacun
une servante d'acajou et une sonnette pour faire entrer quand ils le
dsiraient. M. Thierry venait lui-mme m'apporter le pain et le vin
de leurs majests, et je serrais tous ces objets dans une armoire
particulire du cabinet du roi, au rez-de-chausse. Aussitt que le
roi tait  table, j'apportais la ptisserie et le pain. Tout se
cachait sous la table, dans la crainte que l'on et besoin de faire
entrer le service. Le roi pensait qu'il tait aussi dangereux
qu'affligeant de montrer cette crainte d'attentats contre sa personne,
et cette dfiance du service de sa bouche. Comme il ne buvait jamais
une bouteille de vin entire  ses repas (les princesses ne buvaient
que de l'eau), il remplissait celle dont il avait bu  peu prs la
moiti, avec la bouteille servie par les officiers de son gobelet. Je
l'emportais aprs le dner. Quoiqu'on ne manget d'autre ptisserie
que celle que j'avais apporte, on observait de mme de paratre avoir
mang de celle qui tait servie sur la table. La dame qui me remplaa
trouva ce service secret organis, et l'excuta de mme; jamais on ne
sut dans le public ces dtails, ni les craintes qui y avaient donn
lieu. Au bout de trois ou quatre mois, les avis de la mme police
furent que l'on n'avait plus  redouter ce genre de complot contre les
jours du roi; que le plan tait entirement chang; que les coups que
l'on voulait porter seraient autant dirigs contre le trne que contre
la personne du souverain.

(_Mmoires de madame Campan_, tome II, pag. 188.)




NOTE 18.


Lorsque M. de Lafayette fut enferm  Olmulz, M. de Lally-Tolendal
crivit en sa faveur une lettre, trs loquente au roi de Prusse. Il y
numrait tout ce que le gnral avait fait pour sauver Louis XVI,
et en donnait les preuves  l'appui. Dans le nombre de ces pices se
trouvent les lettres suivantes, qui font connatre les projets et les
efforts des constitutionnels  cette poque.


_Copie d'une lettre de M. de Lally-Tolendal au roi_.

Paris, 9 juillet 1792.

Je suis charg par M. de Lafayette de faire proposer directement  S.
M., pour le 15 de ce mois, le mme projet qu'il avait propos pour le
12, et qui ne peut plus s'excuter  cette poque, depuis l'engagement
pris par S. M. de se trouver  la crmonie du 14.

S. M. a d voir le plan du projet envoy par M. de Lafayette, car M.
Duport a d le porter  M. de Montciel, pour qu'il le montrt  S. M.

M. de Lafayette veut tre ici le 15; il y sera avec le vieux gnral
Luckner. Tous deux viennent de se voir, tous deux se le sont promis,
tous deux ont un mme sentiment et un mme projet.

Ils proposent que S. M. sorte publiquement de la ville, entre eux
deux, en l'crivant  l'assemble nationale, en lui annonant qu'elle
ne dpassera pas la ligne constitutionnelle; et qu'elle se rende 
Compigne.

S. M. et toute la famille royale seront dans une seule voiture.
Il est ais de trouver cent bons cavaliers qui l'escorteront. Les
Suisses, au besoin, et une partie de la garde nationale, protgeront
le dpart. Les deux gnraux resteront prs de S. M.--Arrive 
Compigne, elle aura pour garde un dtachement de l'endroit, qui est
trs bon, un de la capitale, qui sera choisi, et un de l'arme.

M. de Lafayette, toutes ses places garnies, ainsi que son camp
de retraite, a de disponible pour cet objet, dans son arme, dix
escadrons et l'artillerie  cheval. Deux marches forces peuvent
amener toute cette, division  Compigne.

Si, contre toute vraisemblance, S. M. ne pouvait sortir de la ville,
les lois tant bien videmment violes, les deux gnraux marcheraient
sur la capitale avec une arme.

Les suites de ce projet se montrent d'elles-mmes:

La paix avec toute l'Europe, par la mdiation du roi;

Le roi rtabli dans tout son pouvoir lgal;

Une large et ncessaire extension de ses prrogatives sacres;

Une vritable monarchie, un vritable monarque, une vritable
libert;

Une vritable reprsentation nationale, dont le roi sera chef et
partie intgrante;

Un vritable pouvoir excutif;

Une vritable reprsentation nationale, choisie parmi les
propritaires;

La constitution rvise, abolie en partie, en partie amliore et
rtablie sur une meilleure base;

Le nouveau corps lgislatif tenant ses sances seulement trois mois
par an;

L'ancienne noblesse rtablie dans ses anciens privilges, non pas
politiques, mais civils, dpendans de l'opinion, comme titres, armes,
livres, etc.

Je remplis ma commission sans oser me permettre ni un conseil, ni une
rflexion. J'ai l'imagination trop frappe de la rage qui va s'emparer
de toutes ces ttes perdues  la premire ville qui va nous tre
prise, pour ne pas me rcuser moi-mme; j'en suis au point que cette
scne de samedi, qui parait tranquilliser beaucoup de gens, a doubl
mon inquitude. Tous ces baisers m'ont rappel celui de Judas.

Je demande seulement  tre un des quatre-vingts ou cent cavaliers
qui escorteront S. M., si elle agre le projet; et je me flatte que je
n'ai pas besoin de l'assurer qu'on n'arriverait pas  elle, ni  aucun
membre de sa royale famille, qu'aprs avoir pass sur mon cadavre.

J'ajouterai un mot: j'ai t l'ami de M. de Lafayette avant la
rvolution. J'avais rompu tout commerce avec lui depuis le 22 mars de
la seconde anne:  cette poque, je voulais qu'il ft ce qu'il est
aujourd'hui; je lui crivis que son devoir, son honneur, son intrt,
tout lui prescrivait cette conduite; je lui traais longuement le plan
tel que ma conscience me le suggrait. Il me promit; je ne vis point
d'effet  sa promesse. Je n'examinerai pas si c'tait impuissance
ou mauvaise volont; je lui devins tranger; je le lui dclarai, et
personne ne lui avait encore fait entendre des vrits plus svres
que moi et mes amis, qui taient aussi les siens. Aujourd'hui ces
mmes amis ont rouvert ma correspondance avec lui. S. M. sait quel a
t le but et le genre de cette correspondance. J'ai vu ses lettres,
j'ai eu deux heures de confrence avec lui dans la nuit du jour o il
est parti. Il reconnat ses erreurs; il est prt  se dvouer pour la
libert, mais en mme temps pour la monarchie; il s'immolera, s'il le
faut, pour son pays et son roi, qu'il ne spare plus; il est enfin
dans les principes que j'ai exposs dans cette note; il y est tout
entier, avec candeur, conviction, sensibilit, fidlit au roi,
abandon de lui-mme: j'en rponds sur ma probit.

J'oubliais de dire qu'il demande qu'on ne traite rien de ceci avec
ceux des officiers qui peuvent tre dans la capitale en ce moment.
Tous peuvent souponner qu'il y a quelques projets; mais aucun n'est
instruit de celui qu'il y a. Il suffira qu'ils le sachent le matin
pour agir; il craint l'indiscrtion si on leur en parlait d'avance, et
aucun d'eux n'est except de cette observation.

P.S. Oserais-je dire que cette note me parat devoir tre mdite par
celui-l seul qui, dans une journe  jamais mmorable, a vaincu par
son courage hroque une arme entire d'assassins; par celui-l
qui, le lendemain de ce triomphe sans exemple, a dict lui-mme une
proclamation aussi sublime que ses actions l'avaient t la veille,
et non par les conseils qui ont minut la lettre crite en son nom au
corps lgislatif, pour annoncer qu'il se trouverait  la crmonie du
14; non par les conseils qui ont fait sanctionner le dcret des droits
fodaux, dcret quivalant  un vol fait dans la poche et sur les
grands chemins.

M. de Lafayette n'admet pas l'ide que le roi, une fois sorti de la
capitale, ait d'autre direction  suivre que celle de sa conscience
et de sa libre volont. Il croit que la premire opration de S. M.
devait tre de se crer une garde; il croit aussi que son projet peut
se modifier de vingt diffrentes manires; il prfre la retraite dans
le Nord  celle du Midi, comme tant plus  la porte de secourir de
ce ct, et redoutant la faction mridionale. En un mot, _la libert
du roi et la destruction des factieux_, voil son but dans toute la
sincrit de son coeur. Ce qui doit suivre suivra.


_Copie d'une lettre de M. de Lafayette_.

Le 8 juillet 1790.

J'avais dispos mon arme de manire que les meilleurs escadrons de
grenadiers, l'artillerie  cheval, taient sous les ordres de M----,
 la quatrime division, et si ma proposition et t accepte,
j'emmenais en deux jours  Compigne quinze escadrons et huit pices
de canon, le reste de l'arme tant plac en chelons  une marche
d'intervalle; et tel rgiment qui n'et pas fait le premier passerait
venu  mon secours, si mes camarades et moi avions t engags.

J'avais conquis Lukner au point de lui faire promettre de marcher sur
la capitale avec moi, si la sret du roi l'exigeait, et pourvu qu'il
en donnt l'ordre; et j'ai cinq escadrons de cette arme, dont je
dispose absolument, Languedoc et ----; le commandant de l'artillerie
 cheval est aussi exclusivement  moi. Je comptais que ceux-l
marcheraient aussi  Compigne.

Le roi a pris l'engagement de se rendre  la fte fdrale. Je
regrette que mon plan n'ait pas t adopt; mais il faut tirer parti
de celui qu'on a prfr.

Les dmarches que j'ai faites, l'adhsion de beaucoup de dpartemens
et de communes, celle de M. Lukner, mon crdit sur mon arme et mme
sur les autres troupes, ma popularit dans le royaume, qui est plutt
augmente que diminue, quoique fort restreinte dans la capitale,
toutes ces circonstances, jointes  plusieurs autres, ont donn 
penser aux factieux, en donnant l'veil aux honntes gens; et j'espre
que les dangers physiques du 14 juillet sont fort diminus. Je pense
mme qu'ils sont nuls, si le roi est accompagn de Lukner et de moi,
et entour des bataillons choisis que je lui fais prparer.

Mais si le roi et sa famille restent dans la capitale, ne sont-ils
pas toujours dans les mains des factieux? Nous perdrons la premire
bataille; il est impossible d'en douter. Le contre-coup s'en fera
ressentir dans la capitale. Je dis plus, il suffira d'une supposition
de correspondance entre la reine et les ennemis pour occasionner les
plus grands excs. Du moins voudra-t-on emmener le roi dans le midi,
et cette ide, qui rvolte, aujourd'hui, paratra simple lorsque les
rois ligus approcheront. Je vois donc, immdiatement aprs le 14,
commencer une suite de dangers.

Je le rpte encore, il faut que le roi sorte de Paris. Je sais que,
s'il n'tait pas de bonne foi, il y aurait des inconvniens; mais
quand il s'agit de se confier au roi, qui est un honnte homme,
peut-on balancer un instant? Je suis press de voir le roi 
Compigne.

Voici donc les deux objets sur lesquels porte mon projet actuel: 1.
Si le roi n'a pas encore mand Lukner et moi, il faut qu'il le fasse
sur-le-champ. _Nous avons Lukner_! Il faut l'engager de plus en plus.
Il dira que nous sommes ensemble; je dirai le reste. Lukner peut
venir me prendre, de manire que nous soyons le 12 au soir dans la
capitale. Le 13 et le 14 peuvent fournir des chances offensives; du
moins la dfensive sera assure par votre prsence; et qui sait ce que
peut faire la mienne sur la garde nationale?

Nous accompagnerons le roi  l'autel de la patrie. Les deux gnraux,
reprsentant deux armes qu'on sait leur tre trs attaches,
empcheront les atteintes qu'on voudrait porter  la dignit du
roi. Quant  moi, je puis retrouver l'habitude que les uns ont eue
long-temps, d'obir  ma voix; la terreur que j'ai toujours inspire
aux, autres ds qu'ils sont devenus factieux, et peut-tre quelques
moyens personnels de tirer parti d'une crise, peuvent me rendre utile,
du moins pour loigner les dangers. Ma demande est, d'autant plus
dsintresse que ma situation sera dsagrable par comparaison avec
la grande fdration; mais je regarde comme un devoir sacr d'tre
auprs du roi dans cette circonstance, et ma tte est tellement monte
 cet gard, que _j'exige absolument_ du ministre de la guerre qu'il
me mande, et que cette premire partie de ma proposition soit adopte,
et je vous prie de le faire savoir par des amis communs au roi,  sa
famille et  son conseil.

2. Quant  ma seconde proposition, je la crois galement
indispensable, et voici comme je l'entends: le serment du roi, le
ntre, auront tranquillis les gens qui ne sont que faibles, et par
consquent les coquins seront pendant quelques jours privs de cet
appui. Je voudrais que le roi crivt sous le secret,  M. Lukner et 
moi, une lettre commune  nous deux, et qui nous trouverait en route
dans la soire du 11 ou dans la journe du 12. Le roi y dira:
Qu'aprs avoir prt notre serment, il fallait s'occuper de prouver
aux trangers sa sincrit; que le meilleur moyen serait qu'il passt
quelques jours  Compigne; qu'il nous charge d'y faire trouver
quelques escadrons pour joindre  la garde nationale du lieu, et 
un dtachement de la capitale; que nous l'accompagnerons jusqu'
Compigne, d'o nous rejoindrons chacun notre arme; qu'il dsire que
nous prenions des escadrons dont les chefs soient connus par leur
attachement  la constitution, et un officier-gnral qui ne puisse
laisser aucun doute  cet gard.

D'aprs cette lettre, Lukner et moi chargerons M---- de cette
expdition; il prendra avec lui quatre pices d'artillerie;  cheval;
huit, si l'on veut; mais il ne faut pas que le roi en parle, parce que
l'odieux du canon doit tomber sur nous.--Le 15,  dix heures du matin,
le roi irait  l'assemble, accompagn de Lukner et de moi; et, soit
que nous eussions un bataillon, soit que nous eussions cinquante
hommes  cheval de gens dvous au roi, ou de mes amis, nous verrions
si le roi, la famille royale, Lukner et moi, serions arrts.

Je suppose que nous le fussions, Lukner et moi rentrerions 
l'assemble pour nous plaindre et la menacer de nos armes. Lorsque le
roi serait rentr, sa position ne serait pas plus mauvaise, car il ne
serait pas sorti de la constitution; il n'aurait contre lui que les
ennemis de la constitution, et Lukner et moi amnerions facilement des
dtachemens de Compigne. Remarquez que ceci ne compromet pas
autant le roi qu'il le sera ncessairement par les vnemens qui se
prparent.

On a tellement gaspill, dans des niaiseries aristocratiques,
les fonds dont le roi peut disposer, qu'il doit lui rester peu de
disponible. Il n'y a pas de doute qu'il ne faille emprunter, s'il est
ncessaire, pour s'emparer des trois jours de la fdration.

Il y a encore une chose  prvoir, celle o l'assemble dcrterait
que les gnraux ne doivent pas venir dans la capitale. Il suffit que
le roi y refuse immdiatement sa sanction.

Si, par une fatalit inconcevable, le roi avait dj donn sa
sanction, qu'il nous donne rendez-vous  Compigne, dut-il tre
arrt en partant. Nous lui ouvrirons les moyens d'y venir _libre et
triomphant_. Il est inutile d'observer que dans tous les cas, arriv 
Compigne, il y tablira sa garde personnelle, telle que la lui donne
la constitution.

En vrit, quand je me vois entour d'habitans de la campagne qui,
viennent de dix lieues et plus pour me voir et pour me jurer qu'ils
n'ont confiance qu'en moi, que mes amis et mes ennemis sont les leurs;
quand je me vois chri de mon arme, sur laquelle les efforts des
jacobins n'ont aucune influence; quand je vois de toutes les parties
du royaume arriver des tmoignages d'adhsion  mes opinions, je ne
puis croire que tout est perdu, et que je n'ai aucun moyen d'tre
utile.




NOTE 19.


La rponse suivante est extraite du mme recueil de pices, cit dans
la note prcdente.

_Rponse de la main du roi_.

Il faut lui rpondre que je suis infiniment sensible  l'attachement
pour moi qui le porterait  se mettre aussi en avant, mais que la
manire me parat impraticable. Ce n'est pas par crainte personnelle,
mais tout serait mis enjeu  la fois, et, quoi qu'il en dise, ce
projet manqu ferait retomber tout pire que jamais, et de plus
en plus, sous la frule des factieux. Fontainebleau n'est qu'un
cul-de-sac, ce serait une mauvaise retraite, et du ct du Midi: du
ct du Nord, cela aurait l'air d'aller au-devant des Autrichiens. On
lui rpond sur son mand, ainsi je n'ai rien  dire ici. La prsence
des gnraux  la fdration pourrait tre utile; elle pourrait
d'ailleurs avoir pour motif de voir le nouveau ministre, et de
convenir avec lui des besoins de l'arme. Le meilleur conseil  donner
 M. de Lafayette est de servir toujours d'pouvantail aux factieux,
en remplissant bien son mtier de gnral. Par l, il s'assurera de
plus en plus la confiance de son arme, et pourra s'en servir comme il
voudra au besoin.




NOTE 20.


_Dtails des vnemens du 10 aot_.

(Ils sont tirs d'un crit sign _Carra_, et intitul: _Prcis
historique et trs exact sur l'origine et les vritables auteurs de la
clbre insurrection du 10 aot, qui a sauv la rpublique. L'auteur
assure que le maire n'eut pas la moindre part au succs, mais qu'il
s'est trouv en place, dans cette occasion, comme une vritable
providence pour les patriotes_. Ce morceau est tir des _Annales
politiques_ du 30 novembre dernier.)

Les hommes, dit Jrme Ption, dans son excellent discours sur
l'accusation intente contre Maximilien Robespierre, qui se sont
attribu la gloire de cette journe, sont les hommes  qui elle
appartient le moins. Elle est due  ceux qui l'ont prpare; elle
est due  la nature imprieuse des choses; elle est due aux braves
fdrs, et _ leur directoire secret qui concertait depuis long-temps
le plan de l'insurrection;_ elle est due enfin au gnie tutlaire
qui prside constamment aux destins de la France, depuis la premire
assemble de ses reprsentans.

C'est de ce directoire secret, dont parle Jrme Ption, que je vais
parler  mon tour, et comme membre de ce directoire, et comme acteur
dans toutes ses oprations. Ce directoire secret fut form par le
comit central des fdrs tabli dans la salle de correspondance
aux Jacobins Saint-Honor. Ce fut des quarante-trois membres qui
s'assemblaient journellement depuis le commencement de juillet dans
cette salle, qu'on en tira cinq pour le directoire d'insurrection. Ces
cinq membres taient Vaugeois, grand-vicaire de l'vque de Blois;
Debesse, du dpartement de la Drme; Guillaume, professeur  Caen;
Simon, journaliste de Strasbourg; et Galissot, de Langres. Je fus
adjoint  ces cinq membres,  l'instant mme de la formation du
directoire, et quelques jours aprs on y invita Fournier l'Amricain;
Westermann; Kienlin, de Strasbourg; Santerre; Alexandre, commandant
du faubourg Saint-Marceau; Lazouski, capitaine des canonniers de
Saint-Marceau; Antoine, de Metz, l'ex-constituant; Lagrey; et Carin,
lecteur de 1789.

La premire sance de ce directoire se tint dans un petit cabaret,
au Soleil d'Or, rue Saint-Antoine, prs la Bastille, dans la nuit du
jeudi au vendredi 26 juillet, aprs la fte civique donne aux fdrs
sur l'emplacement de la Bastille. Le patriote Gorsas parut dans le
cabaret d'o nous sortmes  deux heures du matin, pour nous porter
prs de la colonne de la libert, sur l'emplacement de la Bastille,
et y mourir s'il fallait pour la patrie. Ce fut dans ce cabaret du
Soleil-d'Or que Fournier l'Amricain nous apporta le drapeau rouge,
dont j'avais propos l'invention, et sur lequel j'avais fait crire
ces mots: _Loi martiale du peuple souverain contre la rbellion du
pouvoir excutif_. Ce fut aussi dans ce mme cabaret que j'apportai
cinq cents exemplaires d'une affiche o taient ces mots: _Ceux qui
tireront sur les colonnes du peuple seront mis  mort sur-le-champ_.
Cette affiche, imprime chez le libraire Buisson, avait t apporte
chez Santerre, o j'allai la chercher  minuit. Notre projet manqua
cette fois par la prudence du maire, qui sentit vraisemblablement que
nous n'tions pas assez en mesure dans ce moment; et la seconde sance
active du directoire fut renvoye au 4 aot suivant.

Les mmes personnes  peu prs se trouvrent dans cette sance, et
en outre Camille Desmoulins: elle se tint au Cadran-Bleu, sur le
boulevart; et sur les huit heures du soir, elle se transporta dans
la chambre d'Antoine, l'ex-constituant, rue Saint-Honor, vis--vis
l'Assomption, juste dans la maison o demeure Robespierre. L'htesse
de Robespierre fut tellement effraye de ce conciliabule, qu'elle
vint, sur les onze heures du soir, demander  Antoine s'il voulait
faire gorger Robespierre: _Si quelqu'un doit tre gorg_, dit
Antoine, _ce sera nous sans doute; il ne s'agit pas de Robespierre, il
n'a qu' se cacher_.

Ce fut dans cette seconde sance active que j'crivis de ma main tout
le plan de l'insurrection, la marche des colonnes et l'attaque du
chteau. Simon fit une copie de ce plan, et nous l'envoymes 
Santerre et  Alexandre, vers minuit; mais une seconde fois notre
projet manqua, parce qu'Alexandre et Santerre n'taient pas encore
assez en mesure, et plusieurs voulaient attendre la discussion
renvoye au 10 aot, sur la suspension du roi.

Enfin la troisime sance active de ce directoire se tint dans la
nuit du 9 au 10 aot dernier au moment o le tocsin sonna, et dans
trois endroits diffrents en mme temps; savoir: Fournier l'Amricain
avec quelques autres au faubourg Saint-Marceau; Westermann, Santerre
et deux autres, au faubourg Saint-Antoine; Carin, journaliste de
Strasbourg, et moi, dans la caserne des Marseillais, et dans la
chambre mme du commandant, o nous avons t vus par tout le
bataillon...

Dans ce prcis, qui est de la plus exacte vrit, et que je dfie qui
que ce soit de rvoquer en doute dans ses moindres dtails, on voit
qu'il ne s'agit ni de Marat, ni de Robespierre, ni de tant d'autres
qui veulent passer pour acteurs dans cette affaire; et que ceux-l qui
peuvent s'attribuer directement la gloire de la fameuse journe du 10
aot, sont ceux que je viens de nommer, et qui ont form le directoire
secret des fdrs.




NOTE 21.


_Copie de la lettre crite au citoyen Boze, par Guadet, Vergniaud et
Gensonn_.

Vous nous demandez, monsieur, quelle est notre opinion sur la
situation actuelle de la France, et le choix des mesures qui
pourraient garantir la chose publique des dangers pressans dont elle
est menace; c'est l le sujet des inquitudes des bons citoyens, et
l'objet de leurs plus profondes mditations.

Lorsque vous nous interrogez sur d'aussi grands intrts, nous ne
balancerons pas  nous expliquer avec franchise.

On ne doit pas le dissimuler, la conduite du pouvoir excutif est
la cause immdiate de tous les maux qui affligent la France et des
dangers qui environnent le trne. On trompe le roi, si on cherche 
lui persuader que des opinions exagres, l'effervescente des clubs,
les manoeuvres de quelques agitateurs; et des factions puissantes ont
fait natre et entretiennent ces mouvemens dsordonns dont chaque
jour peut accrotre la violence, et dont peut-tre on ne pourra plus
calculer les suites; c'est placer la cause du mal dans ses symptmes.

Si le peuple tait tranquille sur le succs d'une rvolution si
chrement achete, si la libert publique n'tait plus en danger, si
la conduite du roi n'excitait aucune mfiance, le niveau des opinions
s'tablirait de lui-mme; la grande masse des citoyens ne songerait
qu' jouir des bienfaits que la constitution lui assure; et si, dans
cet tat de choses, il existait encore des factions, elles cesseraient
d'tre dangereuses, elles n'auraient plus ni prtexte ni objet.

Mais tout autant que la libert publique sera en pril, tout autant
que les alarmes des citoyens seront entretenues par la conduite
du pouvoir excutif, et que les conspirations qui se trament dans
l'intrieur et  l'extrieur du royaume paratront plus ou moins
ouvertement favorises par le roi, cet tat de choses appelle
ncessairement les troubles, le dsordre et les factions. Dans les
tats les mieux constitus, et constitus depuis des sicles, les
rvolutions n'ont pas d'autre principe, et l'effet en doit tre pour
nous d'autant plus prompt, qu'il n'y a point eu d'intervalle entre
les mouvemens qui ont entran la premire et ceux qui semblent
aujourd'hui nous annoncer une seconde rvolution.

Il n'est donc que trop vident que l'tat actuel des choses doit
amener une crise dont presque toutes les chances seront contre la
royaut. En effet on spare les intrts du roi de ceux de la nation;
on fait du premier fonctionnaire public d'une nation libre un chef de
parti, et, par cette affreuse politique, on fait rejaillir sur lui
l'odieux de tous les maux dont la France est afflige.

Eh! quel peut tre le succs des puissances trangres, quand bien
mme on parviendrait, par leur intervention,  augmenter l'autorit
du roi et  donner au gouvernement une forme nouvelle? N'est-il pas
vident que les hommes qui ont eu l'ide de ce congrs ont sacrifi 
leurs prjugs,  leur intrt personnel, l'intrt mme du monarque;
que le succs de ces manoeuvres donnerait un caractre d'usurpation 
des pouvoirs que la nation seule dlgue, et que sa seule confiance
peut soutenir? Comment n'a-t-on pas vu que la force qui entranerait
ce changement serait long-temps ncessaire  la conservation, et qu'on
smerait par l dans le sein du royaume un germe de division et de
discordes que le laps de plusieurs sicles aurait peine  touffer?

Aussi sincrement qu'invariablement attachs aux intrts de la
nation, dont nous ne sparerons jamais ceux du roi qu'autant qu'il les
sparera lui-mme, nous pensons que le seul moyen de prvenir les maux
dont l'empire est menac, et de rtablir le calme, serait que le roi,
par sa conduite, ft cesser tous les sujets de mfiance, se pronont
par le fait de la manire la plus franche et la moins quivoque, et
s'entourt enfin de la confiance du peuple, qui seule fait sa force et
peut faire son bonheur.

Ce n'est pas aujourd'hui par des protestations nouvelles qu'il peut
y parvenir; elles seraient drisoires, et, dans les circonstances
actuelles, elles prendraient un caractre d'ironie qui, bien loin de
dissiper les alarmes, ne ferait qu'en accrotre le danger.

Il n'en est qu'une dont on pt attendre, quelque effet; ce serait la
dclaration la plus solennelle qu'en aucun cas le roi n'accepterait
une augmentation de pouvoir qui ne lui ft volontairement accorde par
les Franais, sans le concours et l'intervention d'aucune puissance
trangre, et librement dlibre dans les formes constitutionnelles.

On observe mme  cet gard que plusieurs membres de l'assemble
nationale savent que cette dclaration a t propose au roi,
lorsqu'il fit la proposition de la guerre au roi de Hongrie, et qu'il
ne jugea pas  propos de la faire.

Mais ce qui suffirait peut-tre pour rtablir la confiance, ce serait
que le roi parvnt  faire reconnatre aux puissances coalises
l'indpendance de la nation franaise,  faire cesser toutes
hostilits, et rentrer les cordons de troupes qui menacent nos
frontires.

Il est impossible qu'une trs grande partie de la nation ne soit
convaincue que le roi ne soit le matre de faire cesser cette
coalition; et tant qu'elle mettra la libert publique en pril, on ne
doit pas se flatter que la confiance renaisse.

Si les efforts du roi pour cet objet taient impuissans, au moins
devrait-il aider la nation, par tous les moyens qui sont en son
pouvoir,  repousser l'attaque extrieure, et ne rien ngliger pour
loigner de lui le soupon de la favoriser.

Dans cette supposition, il est ais de concevoir que les soupons
et la confiance tiennent  des circonstances malheureuses qu'il est
impossible de changer.

En faire un crime lorsque le danger est rel et ne peut tre mconnu,
c'est le plus sr moyen d'augmenter les soupons; se plaindre de
l'exagration, attaquer les clubs, supposer des agitateurs lorsque
l'effervescence et l'agitation sont l'effet naturel des circonstances,
c'est leur donner une force nouvelle, c'est accrotre le mouvement du
peuple par les moyens mmes qu'on emploie pour les calmer.

Tant qu'il y aura contre la libert une action subsistante et connue,
la raction est invitable, et le dveloppement de l'une et de l'autre
aura les mmes progrs.

Dans une situation aussi pnible, le calme ne peut se rtablir que
par l'absence de tous les dangers; et jusqu' ce que cette heureuse
poque soit arrive, ce qui importe le plus  la nation et au roi,
c'est que ces circonstances malheureuses ne soient pas continuellement
envenimes par une conduite, au moins quivoque, de la part des agents
du pouvoir.

1. Pourquoi le roi ne choisit-il pas ses ministres parmi les hommes
les plus prononcs pour la rvolution? Pourquoi, dans les momens les
plus critiques, n'est-il entour que d'hommes inconnus ou suspects?
S'il pouvait tre utile au roi d'augmenter la mfiance et d'exciter le
peuple  des mouvemens, s'y prendrait-on autrement pour les fomenter?

Le choix du ministre a t dans tous les temps l'une des fonctions
les plus importantes du pouvoir dont le roi est revtu: c'est le
thermomtre d'aprs lequel l'opinion publique a toujours jug les
dispositions de la cour, et on conoit quel peut tre aujourd'hui
l'effet de ces choix, qui, dans tout autre temps, auraient excit les
plus violens murmures.

Un ministre bien patriote serait donc un des grands moyens que
le roi peut employer pour rappeler la confiance. Mais ce serait
trangement s'abuser que de croire que, par une seule dmarche de ce
genre, elle puisse tre facilement regagne. Ce n'est que par du
temps et par des efforts continus qu'on peut se flatter d'effacer des
impressions trop profondment graves pour en dissiper  l'instant
jusqu'au moindre vestige.

2. Dans un moment o tous les moyens de dfense doivent tre
employs, o la France ne peut pas armer tous ses dfenseurs, pourquoi
le roi n'a-t-il pas offert les fusils et les chevaux de sa garde?

3. Pourquoi le roi ne sollicite-t-il pas lui-mme une loi qui
assujettisse la liste civile  une forme de comptabilit qui puisse
garantir  la nation qu'elle n'est pas dtourne de son lgitime
emploi, et divertie  d'autres usages?

4. Un des grands moyens de tranquilliser le peuple sur les
dispositions personnelles du roi, serait qu'il sollicitt lui-mme
la loi sur l'ducation du prince royal, et qu'il acclrt ainsi
l'instant o la garde de ce jeune prince sera remise  un gouverneur
revtu de l confiance de la nation.

5. On se plaint encore de ce que le dcret sur un licenciement de
l'tat-major de la garde nationale n'est pas sanctionn. Ces refus
multiplis de sanction sur des dispositions lgislatives que l'opinion
publique rclame avec instance, et dont l'urgence ne peut tre
mconnue, provoquent l'examen de la question constitutionnelle sur
l'application du _veto_ aux lois de circonstances, et ne sont pas de
nature  dissiper les alarmes et le mcontentement.

6. Il serait bien important que le roi retirt des mains de M. de
Lafayette le commandement de l'arme. Il est au moins vident qu'il ne
peut plus y servir utilement la chose publique.

Nous terminerons ce simple aperu par une observation gnrale:
c'est que tout ce qui peut loigner les soupons et ranimer la
confiance, ne peut, ni ne doit tre nglig. La constitution est
sauve si le roi prend cette rsolution avec courage, et s'il y
persiste avec fermet.

Nous sommes, etc.


_Copie de la lettre crite  Boze, par Thierry_.

Je viens d'tre querell pour la seconde fois d'avoir reu la lettre
que, par zle, je me suis dtermin  remettre.

Cependant le roi m'a permis de rpondre:

1. Qu'il n'avait garde de ngliger le choix des ministres;

2. Qu'on ne devait la dclaration de guerre qu' des ministres
soi-disant patriotes;

3. Qu'il avait mis tout en oeuvre dans le temps pour empcher la
coalition des puissances, et qu'aujourd'hui, pour loigner les armes
de nos frontires, il n'y avait que les moyens gnraux.

4. Que, depuis son acceptation, il avait trs scrupuleusement
observ les lois de la constitution, mais que beaucoup d'autres gens
travaillaient maintenant en sens contraire.




NOTE 22.


La pice suivante est du nombre de celles cites par M. de
Lally-Tolendal dans sa lettre au roi de Prusse.


_Copie de la minute d'une sance tenue le 4 aot 1792, crite de la
main de Lally-Tolendal_.


Le 4 aot.

M. de Montmorin, ancien ministre des affaires trangres.--M.
Bertrand, ancien ministre de la marine.--M. de Clermont-Tonnerre.--M.
de Lally-Tolendal.--M. Malouet.--M. de Gouvernet.--M. de Gilliers.

Trois heures de dlibration dans un endroit retir du jardin de
M. de Montmorin. Chacun rendit compte de ce qu'il avait dcouvert.
J'avais reu une lettre anonyme dans laquelle on me dnonait une
conversation chez Santerre, annonant le projet de marcher sur les
Tuileries, de tuer le roi dans la mle; et de s'emparer du prince
royal pour en faire ce que les circonstances exigeraient; ou, si le
roi n'tait pas tu, de faire toute la famille royale prisonnire.
Nous rsolmes tous qu'il fallait que le roi sortt de Paris, 
quelque prix que ce ft, escort par les Suisses, par nous et par nos
amis, qui taient en bon nombre. Nous comptions sur M. de Liancourt,
qui avait offert de venir de Rouen au-devant du roi, et ensuite sur
M. de Lafayette. Comme nous finissions de dlibrer, arriva M. de
Malesherbes, qui vint presser madame de Montmorin et madame de
Beaumont, sa fille, de se retirer, en disant que la crise approchait,
et que Paris n'tait plus la place des femmes. Sur ce que nous dit de
nouveau M. de Malesherbes, nous arrtmes que M. de Montmorin allait
sur-le-champ partir pour le chteau, pour informer le roi de ce que
nous avions su et rsolu. Le roi parut consentir le soir, et dit 
M. de Montmorin de causer avec M. de Sainte-Croix, qui, avec M. de
Montciel, s'occupait aussi d'un projet de sortie du roi. Nous allmes
le lendemain au chteau; je causai longuement avec le duc de Choiseul,
qui tait entirement de notre avis, et voulait que le roi partt,
 quelque prix que ce fut. Mais Louis XVI fit rpondre qu'il ne
partirait point, et qu'il aimait mieux _s'exposer  tous les dangers
que de commencer la guerre civile_. On annonait que la dchance
serait prononce le jeudi suivant. Je ne connus plus d'autres
ressources que l'arme de Lafayette. Je fis partir le 8 un projet de
lettre que je lui conseillais d'crire au duc de Brunswick, aussitt
qu'il aurait la premire nouvelle de la dchance, etc.




NOTE 23.


Voici quelques dtails prcieux sur les journes de septembre, qui
font connatre sous leur vritable aspect ces scnes affreuses. C'est
aux Jacobins que furent faites les rvlations les plus importantes,
par suite des disputes qui s'taient leves dans la convention.


(_Sance du lundi 29 octobre 1792_.)

_Chabot_: Ce matin, Louvet a annonc un fait qu'il est essentiel de
relever. Il nous a dit que ce n'taient pas les hommes du 10 aot qui
avaient fait la journe du 2 septembre, et moi, comme tmoin oculaire,
je vous dirai que ce sont les mmes hommes. Il nous a dit qu'il n'y
avait pas deux cents personnes agissantes, et moi, je vous dirai que
j'ai pass sous une vote d'acier de dix mille sabres, j'en appelle 
Bazire, Colon et autres dputs qui taient avec moi: depuis la cour
des Moines jusqu' la prison de l'Abbaye, on tait oblig de se serrer
pour nous faire passage. J'ai reconnu pour mon compte cent cinquante
fdrs. Il est possible que Louvet et ses adhrens n'aient pas t
 ces excutions populaires. Cependant, lorsqu'on a prononc avec
sang-froid un discours tel que celui de Louvet, on n'a pas beaucoup
d'humanit; je sais bien que, depuis son discours, je ne voudrais pas
coucher  ct de lui, dans la crainte d'tre assassin. Je somme
Ption de dclarer s'il est vrai qu'il n'y avait pas plus de deux
cents hommes  cette excution; mais il est juste que les intrigans se
raccrochent  cette journe, sur laquelle toute la France n'est pas
claire... Ils veulent dtruire en dtail les patriotes; ils vont
dcrter d'accusation Robespierre, Marat, Danton, Santerre. Bientt
ils accoleront Bazire, Merlin, Chabot, Montaut, mme Grangeneuve, s'il
n'tait pas raccroch  eux; ils proposeront ensuite le dcret contre
tout le faubourg Saint-Antoine, contre les quarante-huit sections,
et nous serons huit cent mille hommes dcrts d'accusation; il
faut cependant qu'ils se dfient un peu de leurs forces, puisqu'ils
demandent l'ostracisme.


(_Sance du lundi 5 novembre_.)

Fabre-d'Eglantine fait des observations sur la journe du 2
septembre; il assure que ce sont les hommes du 10 aot qui ont enfonc
les prisons de l'Abbaye, celles d'Orlans et celles de Versailles. Il
dit que, dans ces momens de crise, il a vu les mmes hommes venir chez
Danton, et exprimer leur contentement en se frottant les mains; que
l'un d'entre eux mme dsirait bien que Morande ft immol: il ajoute
qu'il a vu, dans le jardin du ministre des affaires trangres, le
ministre Roland, ple, abattu, la tte appuye contre un arbre,
et demandant la translation de la convention  Tours ou  Blois.
L'opinant ajoute que Danton seul montra la plus grande nergie de
caractre dans cette journe; que Danton ne dsespra pas du salut
de la patrie; qu'en frappant la terre du pied il en fit sortir des
milliers de dfenseurs; et qu'il eut assez de modration pour ne pas
abuser de l'espce de dictature dont l'assemble nationale l'avait
revtu, en dcrtant que ceux qui contrarieraient les oprations
ministrielles seraient punis de mort. Fabre dclare ensuite qu'il a
reu une lettre de madame Roland, dans laquelle l'pouse du ministre
de l'intrieur le prie de donner les mains  une tactique imagine
pour emporter quelques dcrets de la convention. L'opinant demande que
la socit arrte la rdaction d'une adresse qui contiendrait tous les
dtails historiques des vnemens depuis l'poque de l'absolution de
Lafayette jusqu' ce jour.

_Chabot_: Voici des faits qu'il importe de connatre. Le 10 aot, le
peuple en insurrection voulait immoler les Suisses;  cette poque,
les brissotins ne se croyaient pas les hommes du 10, car ils venaient
nous conjurer d'avoir piti d'eux: c'taient les expressions de
Lasource. Je fus un dieu dans cette journe; je sauvai cent cinquante
Suisses; j'arrtai moi seul  la porte des Feuillans le peuple qui
voulait pntrer dans la salle pour sacrifier  sa vengeance ces
malheureux Suisses; les brissotins craignaient alors que le massacre
ne s'tendt jusqu' eux. D'aprs ce que j'avais fait  la journe du
10 aot, je m'attendais que le 2 septembre on me dputerait prs du
peuple: eh bien! la commission extraordinaire, prside alors par le
suprme Brissot, ne me choisit pas! qui choisit-on? Dusaulx, auquel,
 la vrit, on adjoignit Bazire. On n'ignorait pas cependant quels
hommes taient propres  influencer le peuple et arrter l'effusion du
sang. Je me trouvai sur le passage de la dputation; Bazire m'engagea
 me joindre  lui, il m'emmena... Dusaulx avait-il des instructions
particulires? je l'ignore; mais, ce que je sais, c'est que Dusaulx ne
voulut cder la parole  personne. Au milieu d'un rassemblement de
dix mille hommes, parmi lesquels taient cent cinquante Marseillais;
Dusaulx monta sur une chaise; il fut trs maladroit: il avait  parler
 des hommes arms de poignards. Comme il obtenait enfin du silence,
je lui adressai promptement ces paroles: Si vous tes adroit, vous
arrterez l'effusion du sang; dites aux Parisiens qu'il est de leur
intrt que les massacres cessent, afin que les dpartemens ne
conoivent pas des alarmes relativement  la sret de la convention
nationale, qui va s'assembler  Paris... Dusaulx m'entendit: soit
mauvaise foi, soit orgueil de la vieillesse, il ne fit pas ce que je
lui avais dit; et c'est ce M. Dusaulx que l'on proclame comme le seul
homme digne de la dputation de Paris...! Un second fait non moins
essentiel, c'est que le massacre des prisonniers d'Orlans n'a pas t
fait par les Parisiens. Ce massacre devait paratre bien plus odieux,
puisqu'il tait plus loign du 10 aot, et qu'il a t commis par un
moindre nombre d'hommes. Cependant les intrigans n'en ont pas parl;
ils n'en ont pas dit un mot, c'est qu'il y a pri un ennemi de
Brissot, le ministre des affaires trangres, qui avait chass son
protg Narbonne... Si moi seul,  la porte des Feuillans, j'ai
arrt le peuple qui voulait immoler les Suisses,  plus forte raison
l'assemble lgislative et pu empcher l'effusion du sang. Si donc il
y a un crime, c'est  l'assemble lgislative qu'il faut l'imputer, ou
plutt  Brissot qui la menait alors.




FIN DES NOTES DU TOME DEUXIME.




TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME DEUXIEME.




CHAPITRE PREMIER.

Jugement sur l'assemble constituante.--Ouverture de la
seconde assemble nationale, dite _assemble lgislative_; sa
composition.--tat des clubs; leurs membres influens; Ption, maire
de Paris.--Politique des puissances.--migration; dcrets contre les
migrs et contre les prtres non asserments.--Modification dans le
ministre.--Prparatifs de guerre; tat des armes.


CHAPITRE II.

Division des partis sur la question de la guerre.--Rle du duc
d'Orlans et de son parti.--Les princes migrs sont dcrts
d'accusation.--Formation d'un ministre girondin.--Dumouriez,
son caractre, son gnie, ses projets; dtails sur les nouveaux
ministres.--Entretien de Dumouriez avec la reine.--Dclaration
de guerre au roi de Hongrie et de Bohme.--Premires oprations
militaires.--Droute de Quivrain et de Tournay.--Meurtre du gnral
Dillon.


CHAPITRE III.

Divisions dans le ministre girondin.--Le prtendu comit
autrichien.--Dcret pour la formation d'un camp de 20,000 hommes prs
Paris.--Lettre de Roland au roi.--Renvoi des ministres girondins;
dmission de Dumouriez.--Formation d'un ministre feuillant.
--Projets du parti constitutionnel; lettres de Lafayette 
l'assemble.--Situation du parti populaire et de ses chefs; plans
des dputs mridionaux; rle de Ption dans les vnemens de
juin.--Journe du 20 juin 1792; insurrection des faubourgs; scnes
dans les appartemens des Tuileries.


CHAPITRE IV.

Suites de la journe du 20 juin.--Arrive de Lafayette  Paris; ses
plaintes  l'assemble.--Bruit de guerre; invasion prochaine des
Prussiens; discours de Vergniaud.--Rconciliation de tous les partis
dans le sein de l'assemble, le 7 juillet.--la patrie est dclare
en danger.--Le dpartement suspend le maire Ption de ses
fonctions.--Adresses menaantes contre la royaut.--Lafayette propose
au roi un projet de fuite.--Troisime anniversaire du 14 juillet;
description de la fte.--Prludes d'une nouvelle rvolution.--Comit
insurrectionnel.--Dtails, sur les plus clbres rvolutionnaires 
cette poque; Camille Desmoulins, Marat, Robespierre, Danton.--Projets
des amis du roi pour le sauver--Dmarches des dputs girondins pour
viter une insurrection.


CHAPITRE V.

Arrive des Marseillais  Paris; dner et scnes sanglantes aux
Champs-Elyses.--Manifeste du duc de Brunswick.--Les sections de Paris
demandent la dchance du roi.--Le roi refuse de fuir.--L'assemble
rejette la proposition d'accuser Lafayette.--Prparatifs de
l'insurrection; moyens de dfense du chteau--Insurrection du 10 aot;
les faubourgs s'emparent des Tuileries aprs un combat sanglant; le
roi se retire  l'assemble; suspension du pouvoir royal; convocation
d'une convention nationale.


CHAPITRE VI.

Suite et fin de la journe du 10 aot.--Rappel du ministre girondin;
Danton est nomm ministre de la justice.--tat de la famille
royale.--Situation des partis dans l'assemble et au dehors aprs le
10 aot.--Organisation et influence de la commune; pouvoirs nombreux
qu'elle s'arroge; son opposition avec l'assemble.--rection d'un
tribunal criminel extraordinaire.--tat des armes aprs le 10
aot.--Rsistance de Lafayette au nouveau gouvernement. Dcrt
d'accusation, il quitte son arme et la France; est mis aux fers par
les Autrichiens.--Position de Dumouriez.--Disposition des puissances,
et situation rciproque des armes coalises et des armes
franaises.--Prise de Longwy par les Prussiens; agitation de Paris
 cette nouvelle.--Mesures rvolutionnaires prises par la commune;
arrestation des suspects.--Massacres dans les prisons les 2, 3, 4, 5
et 6 septembre; principales scnes et circonstances de ces journes
sanglantes.


CHAPITRE VII.

Campagne de l'Argonne.--Plans militaires de Dumouriez.--Prise du camp
de Grand-Pr par les Prussiens.--Victoire de Valmy.--Retraite des
coaliss; bruits sur les causes de cette retraite.


Notes et pices justificatives.


FIN DE LA TABLE.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution Francaise,
Vol. II, by Adolphe Thiers

*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK REVOLUTION FRANCAISE, VOL. II ***

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