The Project Gutenberg Etext of Zadig
by Voltaire
(#3 in our series by Voltaire)

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Title: Zadig

Author: Voltaire

Release Date: November, 2003  [Etext #4647]
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[This file was first posted on February 20, 2002]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-Latin-1

The Project Gutenberg Etext of Zadig
by Voltaire
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                             OEUVRES

                               DE

			    VOLTAIRE.

			   TOME XXXIII

              DE L' IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,

                        RUE JACOB, N 24.




                             OEUVRES

                               DE

                            VOLTAIRE

              PRFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.

                        PAR  M. BEUCHOT.

                          TOME XXXIII.

                        ROMANS. TOME   I.

                            A PARIS,

                     CHEZ LEFVRE, LIBRAIRE,

         RUE DE L'PERON, K 6.  WERDET ET LEQUIEN FILS,

		     RUE DU BATTOIR, N 2O.

			   MDCCCXXIX.






                             ZADIG.

                               ou

                          LA DESTINE,

                       HISTOIRE ORIENTALE.

                              1747


Prface de l'diteur

Je possde un volume petit in-8, intitul: _Memnon, histoire
orientale_, Londres (Paris), 1747.  Ce volume, rimprim sous le
mme titre, en 1748, contient quinze chapitres, qui font partie
de _Zadig, ou la Destine, histoire orientale_, 1748, in-12.
Zadig a de plus que Memnon trois chapitres, qui sont aujourd'hui
les XII, XIII, et XVII.  L'dition encadre de I775 est la
premire qui contienne le chapitre VII.  Deux autres chapitres,
les XIV et XV, et des additions au chapitre vi, parurent pour la
premire fois dans les ditions de Kehl.  Colini, secrtaire de
Voltaire en 1753, raconte[1] que les additions faites alors 
Zadig, les calomnies et les mchancets des courtisans, la
fausse interprtation donne par ceux-ci  des demi-vers trouvs
dans un buisson, la disgrce du hros, sont autant d'allgories
dont l'explication se prsente naturellement.  Cependant, ds
l'dition de 1747, le chapitre iv contient les demi-vers; les
chapitres XIV et XV n'ont t, comme je l'ai dit, ajouts qu'en
1785; les chapitres XII, XIII et XVII sont, comme on l'a vu, de
1748.  Ce serait donc au chapitre VII que se borneraient les
additions faites en 1753; et ce chapitre n'a t publi qu'en
1775.

  [1] _Mon sjour auprs de Voltaire_, page 61.

A l'occasion de Zadig, Longchamp raconte que Voltaire dsirant
faire imprimer ce roman pour son compte, mais craignant que les
imprimeurs n'en tirassent des exemplaires au-del du nombre
convenu, et que le livre ne ft rpandu dans le public avant que
l'auteur l'et offert  ses amis, eut recours au moyen suivant,
pour parer aux inconvnients qu'il redoutait.  Il fit venir
l'imprimeur Prault, et lui demanda quel serait le prix d'une
dition tire  mille exemplaires.  Le prix parut trop lev 
Voltaire; mais, ds le lendemain, Prault vint de lui-mme
proposer une diminution d'un tiers dans le prix, et _Voltaire lui
donna la premire moiti du roman de Zadig, qui tait crit sur
des cahiers dtachs, dont le dernier se terminait avec la fin
d'un chapitre_, annonant que pendant que cette partie serait
sous presse, il reverrait l'autre.  Voltaire fit avertir Machuel,
libraire de Rouen , momentanment  Paris, et aprs les
conventions sur le prix, lui remit la fin de l'ouvrage, en
indiquant  quelle page' il devait commencer.  Lorsque tout fut
termin, Voltaire fit brocher les exemplaires qu'il destinait 
ses amis, en fit faire la distribution , et rpondit aux plaintes
des imprimeurs par l'expos des craintes qu'il avait eues:

J'ai abrg le rcit de Longchamp, sans le rendre plus vrai.  Je
ne connais aucune dition de Zadig qui le confirme, aucune dont
une feuille se termine avec la fin d'un chapitre.

                                ------

Les notes sans signature, et qui sont indiques par des lettres,
sont de Voltaire.

Les notes signes d'un K sont des diteurs de Kehl, MM. Condorcet
et Decroix.  Il est impossible de faire rigoureusement la part de
chacun.

Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes
des diteurs de Kehl, en sont spares par un--, et sont, comme
mes notes, signes de l'initiale de mon nom.

                                           BEUCHOT.
         4 octobre 1829.





                             ZADIG.

                               ou

                          LA DESTINE,

                         HISTOIRE ORIENTALE.

                              1747



                         APPROBATION[1].


Je soussign, qui me suis fait passer pour savant, et mme pour
homme d'esprit, ai lu ce manuscrit, que j'ai trouv, malgr moi,
curieux, amusant, moral, philosophique, digne de plaire  ceux
mmes qui hassent les romans.  Ainsi je l'ai dcri, et j'ai
assur monsieur le cadi-lesquier que c'est un ouvrage dtestable.


  [1] Cette plaisanterie tait dans l'dition de Zadig de 1748.
  Elle existait encore dans l'dition in-4 (tome XVII, publi en
  1771).  Mais ayant t omise dans l'dition encadre de 1795,
  elle ne fut pas reproduite dans les ditions de Kehl.  La
  premire des ditions modernes o on la trouve est celle de
  M. Lequien, 1823.  B.





                       PITRE DDICATOIRE

                            DE ZADIG

                      A LA SULTANE SHERAA,

                            PAR SADI.

         Le 10 du mois de schewal, l'an 837 de l'hgire.

                             ------



Charme des prunelles, tourment des coeurs, lumire de l'esprit,
je ne baise point la poussire de vos pieds, parceque vous ne
marchez gure, ou que vous marchez sur des tapis d'Iran ou sur
des roses.  Je vous offre la traduction d'un livre d'un ancien
sage qui, ayant le bonheur de n'avoir rien  faire, eut celui de
s'amuser  crire l'histoire de Zadig, ouvrage qui dit plus qu'il
ne semble dire.  Je vous prie de le lire et d'en juger; car,
quoique vous soyez dans le printemps de votre vie, quoique tous
les plaisirs vous cherchent, quoique vous soyez belle, et que vos
talents ajoutent  votre beaut; quoiqu'on vous loue du soir au
matin, et que par toutes ces raisons vous soyez en droit de
n'avoir pas le sens commun, cependant vous avez l'esprit trs
sage et le got trs fin, et je vous ai entendue raisonner mieux
que de vieux derviches  longue barbe et  bonnet pointu.  Vous
tes discrte et vous n'tes point dfiante; vous tes douce sans
tre faible; vous tes bienfesante avec discernement; vous aimez
vos amis, et vous ne vous faites point d'ennemis.  Votre esprit
n'emprunte jamais ses agrments des traits de la mdisance; vous
ne dites de mal ni n'en faites, malgr la prodigieuse facilit
que vous y auriez.  Enfin votre me m'a toujours paru pure comme
votre beaut.  Vous avez mme un petit fonds de philosophie qui
m'a fait croire que vous prendriez plus de got qu'une autre 
cet ouvrage d'un sage.

Il fut crit d'abord en ancien chalden, que ni vous ni moi
n'entendons.  On le traduisit en arabe, pour amuser le clbre
sultan Ouloug-beb.  C'tait du temps o les Arabes et les Persans
commenaient  crire des _Mille et une nuits_, des _Mille et un
jours_, etc.  Ouloug aimait mieux la lecture de Zadig; mais les
sultanes aimaient mieux les _Mille et un_.  Comment pouvez-vous
prfrer, leur disait le sage Ouloug, des contes qui sont sans
raison, et qui ne signifient rien?  C'est prcisment pour cela
que nous les aimons, rpondaient les sultanes.

Je me flatte que vous ne leur ressemblerez pas, et que vous serez
un vrai Ouloug.  J'espre mme que, quand vous serez lasse des
conversations gnrales, qui ressemblent assez aux _Mille et un_,
 cela prs qu'elles sont moins amusantes, je pourrai trouver une
minute pour avoir l'honneur de vous parler raison.  Si vous aviez
t Thalestris du temps de Scander, fils de Philippe; si vous
aviez t la reine de Sabe du temps de Soleiman, c'eussent t
ces rois qui auraient fait le voyage.

Je prie les vertus clestes que vos plaisirs soient sans mlange,
votre beaut durable, et votre bonheur sans fin.

                                                        SADI.





                             ZAD1G,

                               ou

                          LA DESTINE.

                                ------


CHAPITRE 1.

Le borgne


Du temps du roi Moabdar il y avait  Babylone un jeune homme
nomm Zadig, n avec un beau naturel fortifi par l'ducation.
Quoique riche et jeune, il savait modrer ses passions; il
n'affectait rien; il ne voulait point toujours avoir raison, et
savait respecter la faiblesse des hommes.  On tait tonn de
voir qu'avec beaucoup d'esprit il n'insultt jamais par des
railleries  ces propos si vagues, si rompus, si tumultueux, 
ces mdisances tmraires,  ces dcisions ignorantes,  ces
turlupinades grossires,  ce vain bruit de paroles, qu'on
appelait _conversation_ dans Babylone.  Il avait appris, dans le
premier livre de Zoroastre, que l'amour-propre est un ballon
gonfl de vent, dont il sort des temptes quand on lui a fait une
piqre.  Zadig surtout ne se vantait pas de mpriser les femmes
et de les subjuguer.  Il tait gnreux; il ne craignait point
d'obliger des ingrats, suivant ce grand prcepte de Zoroastre,
_Quand tu manges, donne  manger aux chiens, dussent-ils te
mordre_.  Il tait aussi sage qu'on peut l'tre; car il cherchait
 vivre avec des sages.  Instruit dans les sciences des anciens
Chaldens, il n'ignorait pas les principes physiques de la
nature, tels qu'on les connaissait alors, et savait de la
mtaphysique ce qu'on en a su dans tous les ges, c'est--dire
fort peu de chose.  Il tait fermement persuad que l'anne tait
de trois cent soixante et cinq jours et un quart, malgr la
nouvelle philosophie de son temps, et que le soleil tait au
centre du monde; et quand les principaux mages lui disaient, avec
une hauteur insultante, qu'il avait de mauvais sentiments, et que
c'tait tre ennemi de l'tat que de croire que le soleil
tournait sur lui-mme, et que l'anne avait douze mois, il se
taisait sans colre et sans ddain.

Zadig, avec de grandes richesses, et par consquent avec des
amis, ayant de la sant, une figure aimable, un esprit juste et
modr, un coeur sincre et noble, crut qu'il pouvait tre
heureux.  Il devait se marier  Smire, que sa beaut, sa
naissance et sa fortune rendaient le premier parti de Babylone.
Il avait pour elle un attachement solide et vertueux, et Smire
l'aimait avec passion.  Ils touchaient au moment fortun qui
allait les unir, lorsque, se promenant ensemble vers une porte de
Babylone, sous les palmiers qui ornaient le rivage de l'Euphrate,
ils virent venir  eux des hommes arms de sabres et de flches.
C'taient les satellites du jeune Orcan, neveu d'un ministre, 
qui les courtisans de son oncle avaient fait accroire que tout
lui tait permis.  Il n'avait aucune des grces ni des vertus de
Zadig; mais, croyant valoir beaucoup mieux, il tait dsespr de
n'tre pas prfr.  Cette jalousie, qui ne venait que de sa
vanit, lui fit penser qu'il aimait perdument Smire.  Il
voulait l'enlever.  Les ravisseurs la saisirent, et dans les
emportements de leur violence ils la blessrent, et firent couler
le sang d'une personne dont la vue aurait attendri les tigres du
mont Imas.  Elle perait le ciel de ses plaintes.  Elle
s'criait, Mon cher poux!  on m'arrache  ce que j'adore.  Elle
n'tait point occupe de son danger; elle ne pensait qu' son
cher Zadig.  Celui-ci, dans le mme temps, la dfendait avec
toute la force que donnent la valeur et l'amour.  Aid seulement
de deux esclaves, il mit les ravisseurs en fuite, et ramena chez
elle Smire vanouie et sanglante, qui en ouvrant les yeux vit
son librateur.  Elle lui dit: O Zadig! je vous aimais comme mon
poux, je vous aime comme celui  qui je dois l'honneur et la
vie.  Jamais il n'y eut un coeur plus pntr que celui de
Smire; jamais bouche plus ravissante n'exprima des sentiments
plus touchants par ces paroles de feu qu'inspirent le sentiment
du plus grand des bienfaits et le transport le plus tendre de
l'amour le plus lgitime.  Sa blessure tait lgre; elle gurit
bientt.  Zadig tait bless plus dangereusement; un coup de
flche reu prs de l'oeil lui avait fait une plaie profonde.
Smire ne demandait aux dieux que la gurison de son amant.  Ses
yeux taient nuit et jour baigns de larmes: elle attendait le
moment o ceux de Zadig pourraient jouir de ses regards; mais un
abcs survenu  l'oeil bless fit tout craindre.  On envoya
jusqu' Memphis chercher le grand mdecin Herms, qui vint avec
un nombreux cortge.  Il visita le malade, et dclara qu'il
perdrait l'oeil; il prdit mme le jour et l'heure o ce funeste
accident devait arriver.  Si c'et t l'oeil droit, dit-il, je
l'aurais guri; mais les plaies de l'oeil gauche sont incurables.
Tout Babylone, en plaignant la destine de Zadig, admira la
profondeur de la science d'Herms.  Deux jours aprs l'abcs
pera de lui-mme; Zadig fut guri parfaitement.  Herms crivit
un livre o il lui prouva qu'il n'avait pas d gurir.  Zadig ne
le lut point; mais, ds qu'il put sortir, il se prpara  rendre
visite  celle qui fesait l'esprance du bonheur de sa vie, et
pour qui seule il voulait avoir des yeux.  Smire tait  la
campagne depuis trois jours.  Il apprit en chemin que cette belle
dame, ayant dclar hautement qu'elle avait une aversion
insurmontable pour les borgnes, venait de se marier  Orcan la
nuit mme.  A cette nouvelle il tomba sans connaissance; sa
douleur le mit au bord du tombeau; il fut long-temps malade, mais
enfin la raison l'emporta sur son affliction; et l'atrocit de ce
qu'il prouvait servit mme  le consoler.

Puisque j'ai essuy, dit-il, un si cruel caprice d'une fille
leve  la cour, il faut que j'pouse une citoyenne.  Il choisit
Azora, la plus sage et la mieux ne de la ville; il l'pousa, et
vcut un mois avec elle dans les douceurs de l'union la plus
tendre.  Seulement il remarquait en elle un peu de lgret, et
beaucoup de penchant  trouver toujours que les jeunes gens les
mieux faits taient ceux qui avaient le plus d'esprit et de
vertu.



CHAPITRE II[1].

Le nez.

  [1] Le chapitre est imit d'un conte chinois, que Durand a
  rimprim, en 1803, sons le titre de, _La Matrone chinoise_, 
  la suite de sa traduction de la _Satire de Ptrone_, et que Du
  Halde avait dj imprim dans le tome III de sa _Description de
  la Chine_.  B.


Un jour Azora revint d'une promenade, tout en colre, et fesant
de grandes exclamations.  Qu'avez-vous, lui dit-il, ma chre
pouse? qui vous peut mettre ainsi hors de vous-mme? Hlas!
dit-elle, vous seriez indign comme moi, si vous aviez vu le
spectacle dont je viens d'tre tmoin.  J'ai t consoler la
jeune veuve Cosrou, qui vient d'lever, depuis deux jours, un
tombeau  son jeune poux auprs du ruisseau qui borde cette
prairie.  Elle a promis aux dieux, dans sa douleur, de demeurer
auprs de ce tombeau tant que l'eau de ce ruisseau coulerait
auprs.  Eh bien!  dit Zadig, voil une femme estimable qui
aimait vritablement son mari! Ah! reprit Azora, si vous saviez 
quoi elle s'occupait quand je lui ai rendu visite! A quoi donc,
belle Azora? Elle fesait dtourner le ruisseau.  Azora se
rpandit en des invectives si longues, clata en reproches si
violents contre la jeune veuve, que ce faste de vertu ne plut pas
 Zadig.

Il avait un ami, nomm Cador, qui tait un de ces jeunes gens 
qui sa femme trouvait plus de probit et de mrite qu'aux autres:
il le mit dans sa confidence, et s'assura, autant qu'il le
pouvait, de sa fidlit par un prsent considrable.  Azora ayant
pass deux jours chez une de ses amies  la campagne, revint le
troisime jour  la maison.  Des domestiques en pleurs lui
annoncrent que son mari tait mort subitement, la nuit mme,
qu'on n'avait pas os lui porter cette funeste nouvelle, et qu'on
venait d'ensevelir Zadig dans le tombeau de ses pres, au bout du
jardin.  Elle pleura, s'arracha les cheveux, et jura de mourir.
Le soir, Cador lui demanda la permission de lui parler, et ils
pleurrent tous deux.  Le lendemain ils pleurrent moins, et
dnrent ensemble.  Cador lui confia que son ami lui avait laiss
la plus grande partie de son bien, et lui fit entendre qu'il
mettrait son bonheur  partager sa fortune avec elle.  La dame
pleura, se fcha, s'adoucit; le souper fut plus long que le
dner; on se parla avec plus de confiance.  Azora fit l'loge du
dfunt; mais elle avoua qu'il avait des dfauts dont Cador tait
exempt.

Au milieu du souper, Cador se plaignit d'un mal de rate violent;
la dame, inquite et empresse, fit apporter toutes les essences
dont elle se parfumait, pour essayer s'il n'y en avait pas
quelqu'une qui ft bonne pour le mal de rate; elle regretta
beaucoup que le grand Herms ne ft pas encore  Babylone; elle
daigna mme toucher le ct o Cador sentait de si vives
douleurs.  Etes-vous sujet  cette cruelle maladie? lui dit-elle
avec compassion.  Elle me met quelquefois au bord du tombeau, lui
rpondit Cador, et il n'y a qu'un seul remde qui puisse me
soulager: c'est de m'appliquer sur le ct le nez d'un homme qui
soit mort la veille.  Voil un trange remde, dit Azora.  Pas
plus trange, rpondit-il, que les sachets du sieur Arnoult[a]
contre l'apoplexie.  Cette raison, jointe  l'extrme mrite du
jeune homme, dtermina enfin la dame.  Aprs tout, dit-elle,
quand mon mari passera du monde d'hier dans le monde du lendemain
sur le pont Tchinavar, l'ange Asrael lui accordera-t-il moins le
passage parceque son nez sera un peu moins long dans la seconde
vie que dans la premire? Elle prit donc un rasoir; elle alla au
tombeau de son poux, l'arrosa de ses larmes, et s'approcha pour
couper le nez  Zadig, qu'elle trouva tout tendu dans la tombe.
Zadig se relve en tenant son nez d'une main, et arrtant le
rasoir de l'autre.  Madame, lui dit-il, ne criez plus tant contre
la jeune Cosrou; le projet de me couper le nez vaut bien celui de
dtourner un ruisseau.

  [a] Il y avait dans ce temps un Babylonien, nomm Arnoult, qui
  gurissait el prvenait toutes les apoplexies, dans les
  gazettes, avec un sachet pendu au cou.--Cette note est de 1748;
  on y lit, ainsi que dans le texte, _Arnou_.  Mais l'dition de
  1747, sous le titre de _Memnon_, dont j'ai parl dans ma
  prface de ce volume, porte _Arnoult_, qui est le vritable
  nom: voyez tome XXVI, page 186.  B.



CHAPITRE III.

Le chien et le cheval.

Zadig prouva que le premier mois du mariage, comme il est crit
dans le livre du Zend, est la lune du miel, et que le second est
la lune de l'absinthe.  Il fut quelque temps aprs oblig de
rpudier Azora, qui tait devenue trop difficile  vivre, et il
chercha son bonheur dans l'tude de la nature.  Rien n'est plus
heureux, disait-il, qu'un philosophe qui lit dans ce grand livre
que Dieu a mis sous nos yeux.  Les vrits qu'il dcouvre sont 
lui: il nourrit et il lve son me, il vit tranquille; il ne
craint rien des hommes, et sa tendre pouse ne vient point lui
couper le nez.

Plein de ces ides, il se retira dans une maison de campagne sur
les bords de l'Euphrate.  L il ne s'occupait pas  calculer
combien de pouces d'eau coulaient en une seconde sous les arches
d'un pont, ou s'il tombait une ligne cube de pluie dans le mois
de la souris plus que dans le mois du mouton.  Il n'imaginait
point de faire de la soie avec des toiles d'araigne, ni de la
porcelaine avec des bouteilles casses; mais il tudia surtout
les proprits des animaux et des plantes, et il acquit bientt
une sagacit qui lui dcouvrait mille diffrences o les autres
hommes ne voient rien que d'uniforme.

[1]Un jour, se promenant auprs d'un petit bois, il vit accourir
 lui un eunuque de la reine, suivi de plusieurs officiers qui
paraissaient dans la plus grande inquitude, et qui couraient 
et l comme des hommes gars qui cherchent ce qu'ils ont perdu
de plus prcieux.  Jeune homme, lui dit le premier eunuque,
n'avez-vous point vu le chien de la reine? Zadig rpondit
modestement, C'est une chienne, et non pas un chien.  Vous avez
raison, reprit le premier eunuque.  C'est une pagneule trs
petite, ajouta Zadig; elle a fait depuis peu des chiens; elle
boite du pied gauche de devant, et elle a les oreilles trs
longues.  Vous l'avez donc vue? dit le premier eunuque tout
essouffl.  Non, rpondit Zadig, je ne l'ai jamais vue, et je
n'ai jamais su si la reine avait une chienne.

  [1] L'_Anne littraire_, 1767, I, 145 et suiv., reproche 
  Voltaire d'avoir pris l'ide de ce chapitre au chevalier de
  Mailly, auteur anonyme de _Le Voyge et les Aventures des trois
  princes de Sarendip, traduits du persan_, 1719 (et non 1716),
  iii-12.  B.


Prcisment dans le mme temps, par une bizarrerie ordinaire de
la fortune, le plus beau cheval de l'curie du roi s'tait
chapp des mains d'un palefrenier dans les plaines de Babylone.
Le grand-veneur et tous les autres officiers couraient aprs lui
avec autant d'inquitude que le premier eunuque aprs la chienne.
Le grand-veneur s'adressa  Zadig, et lui demanda s'il n'avait
point vu passer le cheval du roi.  C'est, rpondit Zadig, le
cheval qui galope le mieux; il a cinq pieds de haut, le sabot
fort petit; il porte une queue de trois pieds et demi de long;
les bossettes de son mors sont d'or  vingt-trois carats; ses
fers sont d'argent  onze deniers.  Quel chemin a-t-il pris?  o
est-il? demanda le grand-veneur.  Je ne l'ai point vu, rpondit
Zadig, et je n'en ai jamais entendu parler.

Le grand-veneur et le premier eunuque ne doutrent pas que Zadig
n'et vol le cheval du roi et la chienne de la reine; ils le
firent conduire devant l'assemble du grand Desterham, qui le
condamna au knout, et  passer le reste de ses jours en Sibrie.
A peine le jugement fut-il rendu qu'on retrouva le cheval et la
chienne.  Les juges furent dans la douloureuse ncessit de
rformer leur arrt; mais ils condamnrent Zadig  payer quatre
cents onces d'or, pour avoir dit qu'il n'avait point vu ce qu'il
avait vu.  Il fallut d'abord payer cette amende; aprs quoi il
fut permis  Zadig de plaider sa cause au conseil du grand
Desterham; il parla en ces termes:

toiles de justice, abmes de science, miroirs de vrit, qui
avez la pesanteur du plomb, la duret du fer, l'clat du diamant,
et beaucoup d'affinit avec l'or, puisqu'il m'est permis de
parler devant cette auguste assemble, je vous jure par Orosmade,
que je n'ai jamais vu la chienne respectable de la reine, ni le
cheval sacr du roi des rois.  Voici ce qui m'est arriv: Je me
promenais vers le petit bois o j'ai rencontr depuis le
vnrable eunuque et le trs illustre grand-veneur.  J'ai vu sur
le sable les traces d'un animal, et j'ai jug aisment que
c'taient celles d'un petit chien.  Des sillons lgers et longs,
imprims sur de petites minences de sable entre les traces des
pattes, m'ont fait connatre que c'tait une chienne dont les
mamelles taient pendantes, et qu'ainsi elle avait fait des
petits il y a peu de jours.  D'autres traces en un sens
diffrent, qui paraissaient toujours avoir ras la surface du
sable  ct des pattes de devant, m'ont appris qu'elle avait les
oreilles trs longues; et comme j'ai remarqu que le sable tait
toujours moins creus par une patte que par les trois autres,
j'ai compris que la chienne de notre auguste reine tait un peu
boiteuse, si je l'ose dire.

A l'gard du cheval du roi des rois, vous saurez que, me
promenant dans les routes de ce bois, j'ai aperu les marques des
fers d'un cheval; elles taient toutes  gales distances.
Voil, ai-je dit, un cheval qui a un galop parfait.  La poussire
des arbres, dans une route troite qui n'a que sept pieds de
large, tait un peu enleve  droite et  gauche,  trois pieds
et demi du milieu de la route.  Ce cheval, ai-je dit, a une queue
de trois pieds et demi, qui, par ses mouvements de droite et de
gauche, a balay cette poussire.  J'ai vu sous les arbres qui
formaient un berceau de cinq pieds de haut, les feuilles des
branches nouvellement tombes; et j'ai connu que ce cheval y
avait touch, et qu'ainsi il avait cinq pieds de haut.  Quant 
son mors, il doit tre d'or  vingt-trois carats; car il en a
frott les bossettes contre une pierre que j'ai reconnue tre une
pierre de touche, et dont j'ai fait l'essai.  J'ai jug enfin par
les marques que ses fers ont laisses sur des cailloux, d'une
autre espce, qu'il tait ferr d'argent  onze deniers de fin.

Tous les juges admirrent le profond et subtil discernement de
Zadig; la nouvelle en vint jusqu'au roi et  la reine.  On ne
parlait que de Zadig dans les antichambres, dans la chambre, et
dans le cabinet; et quoique plusieurs mages opinassent qu'on
devait le brler comme sorcier, le roi ordonna qu'on lui rendt
l'amende des quatre cents onces d'or  laquelle il avait t
condamn.  Le greffier, les huissiers, les procureurs, vinrent
chez lui en grand appareil lui rapporter ses quatre cents onces;
ils en retinrent seulement trois cent quatre-vingt-dix-huit pour
les frais de justice, et leurs valets demandrent des honoraires.

Zadig vit combien il tait dangereux quelquefois d'tre trop
savant, et se promit bien,  la premire occasion, de ne point
dire ce qu'il avait vu.

Cette occasion se trouva bientt.  Un prisonnier d'tat
s'chappa; il passa sous les fentres de sa maison.  On
interrogea Zadig, il ne rpondit rien; mais on lui prouva qu'il
avait regard par la fentre.  Il fut condamn pour ce crime 
cinq cents onces d'or, et il remercia ses juges de leur
indulgence, selon la coutume de Babylone.

Grand Dieu! dit-il en lui-mme, qu'on est  plaindre quand on se
promne dans un bois o la chienne de la reine et le cheval du
roi ont pass! qu'il est dangereux de se mettre  la fentre!  et
qu'il est difficile d'tre heureux dans cette vie!



CHAPITRE IV.

L'envieux.


Zadig voulut se consoler, par la philosophie et par l'amiti, des
maux que lui avait faits la fortune.  Il avait, dans un faubourg
de Babylone, une maison orne avec got, o il rassemblait tous
les arts et tous les plaisirs dignes d'un honnte homme.  Le
matin sa bibliothque tait ouverte  tous les savants; le soir,
sa table l'tait  la bonne compagnie; mais il connut bientt
combien les savants sont dangereux; il s'leva une grande dispute
sur une loi de Zoroastre, qui dfendait de manger du griffon.
Comment dfendre le griffon, disaient les uns, si cet animal
n'existe pas? Il faut bien qu'il existe, disaient les autres,
puisque Zoroastre ne veut pas qu'on en mange.  Zadig voulut les
accorder, en leur disant, S'il y a des griffons, n'en mangeons
point; s'il n'y en a point, nous en mangerons encore moins; et
par l nous obirons tous  Zoroastre.

Un savant qui avait compos treize volumes sur les proprits du
griffon, et qui de plus tait grand thurgite, se hta d'aller
accuser Zadig devant un archimage nomm Ybor[1], le plus sot des
Chaldens, et partant le plus fanatique.  Cet homme aurait fait
empaler Zadig pour la plus grande gloire du soleil, et en aurait
rcit le brviaire de Zoroastre d'un ton plus satisfait.  L'ami
Cador (un ami vaut mieux que cent prtres) alla trouver le vieux
Ybor, et lui dit:

Vivent le soleil et les griffons! gardez-vous bien de punir
Zadig: c'est un saint; il a des griffons dans sa basse-cour, et
il n'en mange point; et son accusateur est un hrtique qui ose
soutenir que les lapins ont le pied fendu, et ne sont point
immondes.  Eh bien!  dit Ybor en branlant sa tte chauve, il
faut empaler Zadig pour avoir mal pens des griffons, et l'autre
pour avoir mal parl des lapins.  Cador apaisa l'affaire par le
moyen d'une fille d'honneur  laquelle il avait fait un enfant,
et qui avait beaucoup de crdit dans le collge des mages.
Personne ne fut empal; de quoi plusieurs docteurs murmurrent,
et en prsagrent la dcadence de Babylone.  Zadig s'cria: A
quoi tient le bonheur! tout me perscute dans ce monde, jusqu'aux
tres qui n'existent pas.  Il maudit les savants, et ne voulut
plus vivre qu'en bonne compagnie.

  [1] Anagramme de Boyer, thatin, confesseur de dvotes titres,
  vque par leurs intrigues, qui n'avaient pu russir  le faire
  suprieur de son couvent; puis prcepteur du dauphin, et enfin
  ministre de la feuille, par le conseil du cardinal de Fleury,
  qui, comme tous les hommes mdiocres, aimait  faire donner les
  places  des hommes incapables de les remplir, mais aussi
  incapables de se rendre dangereux.  Ce Boyer tait un fanatique
  imbcile qui perscuta M. de Voltaire dans plus d'une occasion.
  K.


Il rassemblait chez lui les plus honntes gens de Babylone, et
les dames les plus aimables; il donnait des soupers dlicats,
souvent prcds de concerts, et anims par des conversations
charmantes dont il avait su bannir l'empressement de montrer de
l'esprit, qui est la plus sre manire de n'en point avoir, et de
gter la socit la plus brillante.  Ni le choix de ses amis, ni
celui des mets, n'taient faits par la vanit; car en tout il
prfrait l'tre au paratre, et par l il s'attirait la
considration vritable,  laquelle il ne prtendait pas.

Vis--vis sa maison demeurait Arimaze, personnage dont la
mchante me tait peinte sur sa grossire physionomie.  Il tait
rong de fiel et bouffi d'orgueil, et pour comble, c'tait un bel
esprit ennuyeux.  N'ayant jamais pu russir dans le monde, il se
vengeait par en mdire[2].  Tout riche qu'il tait, il avait de
la peine  rassembler chez lui des flatteurs.  Le bruit des chars
qui entraient le soir chez Zadig l'importunait, le bruit de ses
louanges l'irritait davantage.  Il allait quelquefois chez Zadig,
et se mettait  table sans tre pri: il y corrompait toute la
joie de la socit, comme on dit que les harpies infectent les
viandes qu'elles touchent.  Il lui arriva un jour de vouloir
donner une fte  une dame qui, au lieu de la recevoir, alla
souper chez Zadig.  Un autre jour, causant avec lui dans le
palais, ils abordrent un ministre qui pria Zadig  souper, et ne
pria point Arimaze.  Les plus implacables haines n'ont pas
souvent des fondements plus importants.  Cet homme, qu'on
appelait l'_Envieux_ dans Babylone, voulut perdre Zadig,
parcequ'on l'appelait l'_Heureux_.  L'occasion de faire du mal se
trouve cent fois par jour, et celle de faire du bien, une fois
dans l'anne, comme dit Zoroastre.

  [2] Imitation d'une phrase de Montaigne, cite p. 119 du tome
  XXVII.  B.



L'Envieux alla chez Zadig, qui se promenait dans ses jardins avec
deux amis et une dame  laquelle il disait souvent des choses
galantes, sans autre intention que celle de les dire.  La
conversation roulait sur une guerre que le roi venait de terminer
heureusement contre le prince d'Hyrcanie, son vassal.  Zadig, qui
avait signal son courage dans cette courte guerre, louait
beaucoup le roi, et encore plus la dame.  Il prit ses tablettes,
et crivit quatre vers qu'il fit sur-le-champ, et qu'il donna 
lire  cette belle personne.  Ses amis le prirent de leur en
faire part: la modestie, ou plutt un amour-propre bien entendu,
l'en empcha.  Il savait que des vers impromptus ne sont jamais
bons que pour celle en l'honneur de qui ils sont faits: il brisa
en deux la feuille des tablettes sur laquelle il venait d'crire,
et jeta les deux moitis dans un buisson de roses, o on les
chercha inutilement.  Une petite pluie survint; on regagna la
maison.  L'Envieux, qui resta dans le jardin, chercha tant, qu'il
trouva un morceau de la feuille.  Elle avait t tellement
rompue, que chaque moiti de vers qui remplissait la ligne fesait
un sens, et mme un vers d'une plus petite mesure; mais, par un
hasard encore plus trange, ces petits vers se trouvaient former
un sens qui contenait les injures les plus horribles contre le
roi; on y lisait:

            Par les plus grands forfaits
            Sur le trne affermi,
            Dans la publique paix
            C'est le seul ennemi.

L'Envieux fut heureux pour la premire fois de sa vie.  Il avait
entre les mains de quoi perdre un homme vertueux et aimable.
Plein de cette cruelle joie, il fit parvenir jusqu'au roi cette
satire crite de la main de Zadig: on le fit mettre en prison,
lui, ses deux amis, et la dame.  Son procs lui fut bientt fait,
sans qu'on daignt l'entendre.  Lorsqu'il vint recevoir sa
sentence, l'Envieux se trouva sur son passage, et lui dit tout
haut que ses vers ne valaient rien.  Zadig ne se piquait pas
d'tre bon pote; mais il tait au dsespoir d'tre condamn
comme criminel de lse-majest, et de voir qu'on retnt en prison
une belle dame et deux amis pour un crime qu'il n'avait pas fait.
On ne lui permit pas de parler, parceque ses tablettes parlaient.
Telle tait la loi de Babylone.  On le fit donc aller au supplice
 travers une foule de curieux dont aucun n'osait le plaindre, et
qui se prcipitaient pour examiner son visage, et pour voir s'il
mourrait avec bonne grce.  Ses parents seulement taient
affligs, car ils n'hritaient pas.  Les trois quarts de son bien
taient confisqus au profit du roi, et l'autre quart au profit
de l'Envieux.

Dans le temps qu'il se prparait  la mort, le perroquet du roi
s'envola de son balcon, et s'abattit dans le jardin de Zadig sur
un buisson de roses.  Une pche y avait t porte d'un arbre
voisin par le vent; elle tait tombe sur un morceau de tablettes
 crire auquel elle s'tait colle.  L'oiseau enleva la pche et
la tablette, et les porta sur les genoux du monarque.  Le prince
curieux y lut des mots qui ne formaient aucun sens, et qui
paraissaient des fins de vers.  Il aimait la posie, et il y a
toujours de la ressource avec les princes qui aiment les vers:
l'aventure de son perroquet le fit rver.  La reine, qui se
souvenait de ce qui avait t crit sur une pice de la tablette
de Zadig, se la fit apporter.

On confronta les deux morceaux, qui s'ajustaient ensemble
parfaitement; on lut alors les vers tels que Zadig les avait
faits:

     Par les plus grands forfaits j'ai vu troubler la terre.
     Sur le trne affermi le roi sait tout dompter.
     Dans la publique paix l'amour seul fait la guerre:
     C'est le seul ennemi qui soit  redouter.

Le roi ordonna aussitt qu'on ft venir Zadig devant lui, et
qu'on ft sortir de prison ses deux amis et la belle dame.  Zadig
se jeta le visage contre terre aux pieds du roi et de la reine:
il leur demanda trs humblement pardon d'avoir fait de mauvais
vers: il parla avec tant de grce, d'esprit, et de raison, que le
roi et la reine voulurent le revoir.  Il revint, et plut encore
davantage.  On lui donna tous les biens de l'Envieux, qui l'avait
injustement accus: mais Zadig les rendit tous; et l'Envieux ne
fut touch que du plaisir de ne pas perdre son bien.  L'estime du
roi s'accrut de jour en jour pour Zadig.  Il le mettait de tous
ses plaisirs, et le consultait dans toutes ses affaires.  La
reine le regarda ds-lors avec une complaisance qui pouvait
devenir dangereuse pour elle, pour le roi son auguste poux, pour
Zadig, et pour le royaume.  Zadig commenait  croire qu'il n'est
pas si difficile d'tre heureux.



CHAPITRE V.

Les gnreux.


Le temps arriva o l'on clbrait une grande fte qui revenait tous
les cinq ans.  C'tait la coutume  Babylone de dclarer solennellement, 
au bout de cinq annes, celui des citoyens qui avait fait l'action la
plus gnreuse.  Les grands et les mages taient les juges.  Le
premier satrape, charg du soin de la ville, exposait les plus belles
actions qui s'taient passes sous son gouvernement.  On allait aux
voix: le roi prononait le jugement.  On venait  cette solennit des
extrmits de la terre.  Le vainqueur recevait des mains du monarque
une coupe d'or garnie de pierreries, et le roi lui disait ces paroles:
Recevez ce prix de la gnrosit, et puissent les dieux me donner
beaucoup de sujets qui vous ressemblent!

Ce jour mmorable venu, le roi parut sur son trne, environn des
grands, des mages, et des dputs de toutes les nations, qui
venaient  ces jeux o la gloire s'acqurait, non par la lgret
des chevaux, non par la force du corps, mais par la vertu.  Le
premier satrape rapporta  haute voix les actions qui pouvaient
mriter  leurs auteurs ce prix inestimable.  Il ne parla point
de la grandeur d'me avec laquelle Zadig avait rendu  l'Envieux
toute sa fortune: ce n'tait pas une action qui mritt de
disputer le prix.

Il prsenta d'abord un juge qui, ayant fait perdre un procs
considrable  un citoyen, par une mprise dont il n'tait pas
mme responsable, lui avait donn tout son bien, qui tait la
valeur de ce que l'autre avait perdu[1].

  [1] C'est  peu prs le trait de Des Barreaux.  Voyez, tome
  XIX, le _Catalogue des crivains_, en tte du _Sicle de Louis
  XIV_; et dans les _Mlanges_, anne 1767, la septime des
  _Lettres  S.  A.  monseigneur le prince de***_.  B.

Il produisit ensuite un jeune homme qui, tant perdument pris
d'une fille qu'il allait pouser, l'avait cde  un ami prs
d'expirer d'amour pour elle, et qui avait encore pay la dot en
cdant la fille.

Ensuite il fit paratre un soldat qui, dans la guerre d'Hyrcanie,
avait donn encore un plus grand exemple de gnrosit.  Des
soldats ennemis lui enlevaient sa matresse, et il la dfendait
contre eux: on vint lui dire que d'autres Hyrcaniens enlevaient
sa mre  quelques pas de l: il quitta en pleurant sa matresse,
et courut dlivrer sa mre: il retourna ensuite vers celle qu'il
aimait, et la trouva expirante.  Il voulut se tuer; sa mre lui
remontra qu'elle n'avait que lui pour tout secours, et il eut le
courage de souffrir la vie.

Les juges penchaient pour ce soldat.  Le roi prit la parole, et
dit: Son action et celles des autres sont belles, mais elles ne
m'tonnent point; hier Zadig en a fait une qui m'a tonn.
J'avais disgraci depuis quelques jours mon ministre et mon
favori Coreb.  Je plaignais de lui avec violence, et tous mes
courtisans m'assuraient que j'tais trop doux; c'tait  qui me
dirait le plus de mal de Coreb.  Je demandai  Zadig ce qu'il en
pensait, et il osa en dire du bien.  J'avoue que j'ai vu, dans
nos histoires, des exemples qu'on a pay de son bien une erreur,
qu'on a cd sa matresse qu'on a prfr une mre  l'objet de
son amour; mais je n'ai jamais lu qu'un courtisan ait parl
avantageusement d'un ministre disgraci contre qui son souverain
tait en colre.  Je donne vingt mille pices d'or  chacun de
ceux dont on vient de rciter les actions gnreuses; mais je
donne la coupe  Zadig.

Sire, lui dit-il, c'est votre majest seule qui mrite la coupe,
c'est elle qui a fait l'action la plus inoue, puisque tant roi
vous ne vous tes point fch contre votre esclave, lorsqu'il
contredisait votre passion.  On admira le roi et Zadig.  Le juge
qui avait donn son bien, l'amant qui avait mari sa matresse 
son ami, le soldat qui avait prfr le salut de sa mre  celui
de sa matresse, reurent les prsents du monarque: ils virent
leurs noms crits dans le livre des gnreux.  Zadig eut la
coupe.  Le roi acquit la rputation d'un bon prince, qu'il ne
garda pas long-temps.  Ce jour fut consacr par des ftes plus
longues que la loi ne le portait.  La mmoire s'en conserve
encore dans l'Asie.  Zadig disait: Je suis donc enfin heureux!
Mais il se trompait.



CHAPITRE VI.

Le ministre.


Le roi avait perdu son premier ministre.  Il choisit Zadig pour
remplir cette place.  Toutes les belles dames de Babylone
applaudirent  ce choix, car depuis la fondation de l'empire il
n'y avait jamais eu de ministre si jeune.  Tous les courtisans
furent fchs; l'Envieux en eut un crachement de sang, et le nez
lui enfla prodigieusement.  Zadig ayant remerci le roi et la
reine, alla remercier aussi le perroquet: Bel oiseau, lui dit-il,
c'est vous qui m'avez sauv la vie, et qui m'avez fait premier
ministre: la chienne et le cheval de leurs majests m'avaient
fait beaucoup de mal, mais vous m'avez fait du bien.  Voil donc
de quoi dpendent les destins des hommes! Mais, ajouta-t-il, un
bonheur si trange sera peut-tre bientt vanoui.  Le perroquet
rpondit, Oui.  Ce mot frappe Zadig.  Cependant, comme il tait
bon physicien, et qu'il ne croyait pas que les perroquets fussent
prophtes, il se rassura bientt; il se mit  exercer son
ministre de son mieux.

Il fit sentir  tout le monde le pouvoir sacr des lois, et ne
fit sentir  personne le poids de sa dignit.  Il ne gna point
les voix du divan, et chaque vizir pouvait avoir un avis sans lui
dplaire.  Quand il jugeait une affaire, ce n'tait pas lui qui
jugeait, c'tait la loi; mais quand elle tait trop svre, il la
temprait; et quand on manquait de lois, son quit en fesait
qu'on aurait prises pour celles de Zoroastre.

C'est de lui que les nations tiennent ce grand principe, Qu'il
vaut mieux hasarder de sauver un coupable que de condamner un
innocent.  Il croyait que les lois taient faites pour secourir
les citoyens autant que pour les intimider.  Son principal talent
tait de dmler la vrit, que tous les hommes cherchent 
obscurcir.  Ds les premiers jours de son administration il mit
ce grand talent en usage.  Un fameux ngociant de Babylone tait
mort aux Indes; il avait fait ses hritiers ses deux fils par
portions gales, aprs avoir mari leur soeur, et il laissait un
prsent de trente mille pices d'or  celui de ses deux fils qui
serait jug l'aimer davantage.  L'an lui btit un tombeau, le
second augmenta d'une partie de son hritage la dot de sa soeur;
chacun disait: C'est l'an qui aime le mieux son pre, le cadet
aime mieux sa soeur; c'est  l'an qu'appartiennent les trente
mille pices.

Zadig les fit venir tous deux l'un aprs l'autre.  Il dit 
l'an: Votre pre n'est point mort, il est guri de sa dernire
maladie, il revient  Babylone.  Dieu soit lou, rpondit le
jeune homme; mais voil un tombeau qui m'a cot bien cher! Zadig
dit ensuite la mme chose au cadet.  Dieu soit lou! rpondit-il,
je vais rendre  mon pre tout ce que j'ai; mais je voudrais
qu'il laisst  ma soeur ce que je lui ai donn.  Vous ne rendrez
rien, dit Zadig, et vous aurez les trente mille pices; c'est
vous qui aimez le mieux votre pre.

Une fille fort riche avait fait une promesse de mariage  deux
mages, et, aprs avoir reu quelques mois des instructions de
l'un et de l'autre, elle se trouva grosse.  Ils voulaient tous
deux l'pouser.  Je prendrai pour mon mari, dit-elle, celui des
deux qui m'a mise en tat de donner un citoyen  l'empire.  C'est
moi qui ai fait cette bonne oeuvre, dit l'un.  C'est moi qui ai
eu cet avantage, dit l'autre.  Eh bien! rpondit-elle, je
reconnais pour pre de l'enfant celui des deux qui lui pourra
donner la meilleure ducation.  Elle accoucha d'un fils.  Chacun
des mages veut l'lever.  La cause est porte devant Zadig.  Il
fait venir les deux mages.  Qu'enseigneras-tu  ton pupille?
dit-il au premier.  Je lui apprendrai, dit le docteur, les huit
parties d'oraison, la dialectique, l'astrologie, la dmonomanie;
ce que c'est que la substance et l'accident, l'abstrait et le
concret, les monades et l'harmonie prtablie.  Moi, dit le
second, je tcherai de le rendre juste et digne d'avoir des amis.
Zadig pronona: Que tu sois son pre ou non, tu pouseras sa
mre.

[1]Il venait tous les jours des plaintes  la cour contre
l'itimadoulet de Mdie, nomm _Irax_.  C'tait un grand seigneur
dont le fonds n'tait pas mauvais, mais qui tait corrompu par la
vanit et par la volupt.  Il souffrait rarement qu'on lui
parlt, et jamais qu'on l'ost contredire.  Les paons ne sont pas
plus vains, les colombes ne sont pas plus voluptueuses, les
tortues ont moins de paresse; il ne respirait que la fausse
gloire et les faux plaisirs: Zadig entreprit de le corriger.

  [1]Toute la fin de ce chapitre a paru, pour la premire fois
  dans les ditions de Kehl.  B.


Il lui envoya de la part du roi un matre de musique avec douze
voix et vingt-quatre violons, un matre-d'htel avec six
cuisiniers et quatre chambellans, qui ne devaient pas le quitter.
L'ordre du roi portait que l'tiquette suivante serait
inviolablement observe; et voici comme les choses se passrent.

Le premier jour, ds que le voluptueux Irax fut veill, le
matre de musique entra, suivi des voix et des violons: on chanta
une cantate qui dura deux heures, et, de trois minutes en trois
minutes, le refrain tait:

      Que son mrite est extrme!
      Que de grces! que de grandeur!
      Ah! combien monseigneur
      Doit tre content de lui-mme!

Aprs l'excution de la cantate un chambellan lui fit une
harangue de trois quarts d'heure, dans laquelle on le louait
expressment de toutes les bonnes qualits qui lui manquaient.
La harangue finie, on le conduisit  table au son des instruments.
Le dner dura trois heures; ds qu'il ouvrit la bouche pour
parler, le premier chambellan dit: II aura raison.  A peine
eut-il prononc quatre paroles que le second chambellan s'cria:
II a raison! Les deux autres chambellans firent de grands clats
de rire des bons mots qu'Irax avait dits ou qu'il avait d dire.
Aprs dner on lui rpta la cantate.

Cette premire journe lui parut dlicieuse, il crut que le roi
des rois l'honorait selon ses mrites; la seconde lui parut moins
agrable; la troisime fut gnante; la quatrime-ft
insupportable; la cinquime fut un supplice: enfin, outr
d'entendre toujours cbanter,

      Ah! combien monseigneur
      Doit tre content de lui-mme!

d'entendre toujours dire qu'il avait raison, et d'tre harangu
chaque jour  la mme heure, il crivit en cour pour supplier le
roi qu'il daignt rappeler ses chambellans, ses musiciens, son
matre-d'htel; il promit d'tre dsormais moins vain et plus
appliqu; il se fit moins encenser, eut moins de ftes, et fut
plus heureux; car, comme dit le Sadder[1], toujours du plaisir
n'est pas du plaisir.

  [1] Sur le Sadder, voyez tome XV, pages 309-314; et dans les
  _Mlanges_, anne 1777, la _troisime niaiserie_, fesant partie
  de: _Un chrtien contre six Juifs_.  B.



CHAPITRE VII

Les disputes et les audiences.


C'est ainsi que Zadig montrait tous les jours la subtilit de son
gnie et la bont de son me; on l'admirait, et cependant on
l'aimait.  Il passait pour le plus fortun de tous les hommes,
tout l'empire tait rempli de son nom; toutes les femmes le
lorgnaient; tous les citoyens clbraient sa justice; les savants
le regardaient comme leur oracle; les prtres mme avouaient
qu'il en savait plus que le vieux archimage Ybor.  On tait bien
loin alors de lui faire des procs sur les griffons; on ne
croyait que ce qui lui semblait croyable.

Il y avait une grande querelle dans Babylone qui durait depuis
quinze cents annes, et qui partageait l'empire en deux sectes
opinitres: l'une prtendait qu'il ne fallait jamais entrer dans
le temple de Mithra que du pied gauche; l'autre avait cette
coutume en abomination, et n'entrait jamais que du pied droit.
On attendait le jour de la fte solennelle du feu sacr pour
savoir quelle secte serait favorise par Zadig.  L'univers avait
les yeux sur ses deux pieds, et toute la ville tait en agitation
et en suspens.  Zadig entra dans le temple en sautant  pieds
joints, et il prouva ensuite, par un discours loquent, que le
Dieu du ciel et de la terre, qui n'a acception de personne, ne
fait pas plus de cas de la jambe gauche que de la jambe droite.
L'Envieux et sa femme prtendirent que dans son discours il n'y
avait pas assez de figures, qu'il n'avait pas fait assez danser
les montagnes et les collines[1].  Il est sec et sans gnie,
disaient-ils; on ne voit chez lui ni la mer s'enfuir[2], ni les
toiles tomber[3], ni le soleil se fondre comme de la cire[4]; il
n'a point le bon style oriental.  Zadig se contentait d'avoir le
style de la raison.  Tout le monde fut pour lui, non pas
parcequ'il tait dans le bon chemin, non pas parcequ'il tait
raisonnable, non pas parcequ'il tait aimable, mais parcequ'il
tait premier vizir.


  [1] Allusion aux versets 4 et 6 du psaume CXIII.  B.

  [2] Versets 3 et 5 du mme psaume.  B.

  [3] Verset 12 du chapitre XIV d'Isae.  B.

  [4] On lit dans l'_Exode_, XVI, 21: _Cumque incaluisset sol,
  liquefiebat_; el dans Judith, XVI, 18: _Petrae, sicut cera,
  liquescent_.  B.


Il termina aussi heureusement le grand procs entre les mages
blancs et les mages noirs.  Les blancs soutenaient que c'tait
une impit de se tourner, en priant Dieu, vers l'orient d'hiver;
les noirs assuraient que Dieu avait en horreur les prires des
hommes qui se tournaient vers le couchant d't.  Zadig ordonna
qu'on se tournt comme on voudrait.

Il trouva ainsi le secret d'expdier le matin les affaires
particulires et les gnrales: le reste du jour il s'occupait
des embellissements de Babylone: il fesait reprsenter des
tragdies o l'on pleurait, et des comdies o l'on riait; ce qui
tait pass de mode depuis long-temps, et ce qu'il fit renatre
parcequ'il avait du got.  Il ne prtendait pas en savoir plus
que les artistes; il les rcompensait par des bienfaits et des
distinctions, et n'tait point jaloux en secret de leurs talents.
Le soir il amusait beaucoup le roi, et surtout la reine.  Le roi
disait: Le grand ministre! la reine disait: L'aimable ministre!
et tous deux ajoutaient: C'et t grand dommage qu'il et t
pendu.

Jamais homme en place ne fut oblig de donner tant d'audiences
aux dames.  La plupart venaient lui parler des affaires qu'elles
n'avaient point, pour en avoir une avec lui.  La femme de
l'Envieux s'y prsenta des premires; elle lui jura par Mithra,
par le Zenda-Vesta, et par le feu sacr, qu'elle avait dtest la
conduite de son mari; elle lui confia ensuite que ce mari tait
un jaloux, un brutal; elle lui fit entendre que les dieux le
punissaient, en lui refusant les prcieux effets de ce feu sacr
par lequel seul l'homme est semblable aux immortels: elle finit
par laisser tomber sa jarretire; Zadig la ramassa avec sa
politesse ordinaire; mais il ne la rattacha point au genou de la
dame; et cette petite faute, si c'en est une, fut la cause des
plus horribles infortunes.  Zadig n'y pensa pas, et la femme de
l'Envieux y pensa beaucoup.

D'autres dames se prsentaient tous les jours.  Les annales
secrtes de Babylone prtendent qu'il succomba une fois, mais
qu'il fut tout tonn de jouir sans volupt, et d'embrasser son
amante avec distraction.  Celle  qui il donna, sans presque s'en
apercevoir, des marques de sa protection, tait une femme de
chambre de la reine Astart.  Cette tendre Babylonienne se disait
 elle-mme pour se consoler: Il faut que cet homme-l ait
prodigieusement d'affaires dans la tte, puisqu'il y songe encore
mme en fesant l'amour.  Il chappa  Zadig, dans les instants o
plusieurs personnes ne disent mot, et o d'autres ne prononcent
que des paroles sacres, de s'crier tout d'un coup.  La reine!
La Babylonienne crut qu'enfin il tait revenu  lui dans un bon
moment, et qu'il lui disait: Ma reine.  Mais Zadig, toujours trs
distrait, pronona le nom d'Astart.  La dame, qui dans ces
heureuses circonstances interprtait tout  son avantage,
s'imagina que cela voulait dire: Vous tes plus belle que la
reine Astart.  Elle sortit du srail de Zadig avec de trs beaux
prsents.  Elle alla conter son aventure  l'Envieuse, qui tait
son amie intime; celle-ci fut cruellement pique de la
prfrence.  Il n'a pas daign seulement, dit-elle, me rattacher
cette jarretire que voici, et dont je ne veux plus me servir.
Oh! oh! dit la fortune  l'Envieuse, vous portez les mmes
jarretires que la reine! Vous les prenez donc chez la mme
feseuse?  L'Envieuse rva profondment, ne rpondit rien, et alla
consulter son mari l'Envieux.

Cependant Zadig s'apercevait qu'il avait toujours des
distractions quand il donnait des audiences, et quand il jugeait:
il ne savait  quoi les attribuer; c'tait l sa seule peine.

Il eut un songe: il lui semblait qu'il tait couch d'abord sur
des herbes sches, parmi lesquelles il y en avait quelques unes
de piquantes qui l'incommodaient; et qu'ensuite il reposait
mollement sur un lit de roses, dont il sortait un serpent qui le
blessait au coeur de sa langue acre et envenime.  Hlas!
disait-il, j'ai t long-temps couch sur ces herbes sches et
piquantes, je suis maintenant sur le lit de roses; mais quel sera
le serpent?



CHAPITRE VIII.

La jalousie.


Le malheur de Zadig vint de son bonheur mme, et surtout de son
mrite.  Il avait tous les jours des entretiens avec le roi et
avec Astart son auguste pouse.  Les charmes de sa conversation
redoublaient encore par cette envie de plaire qui est  l'esprit
ce que la parure est  la beaut; sa jeunesse et ses grces
firent insensiblement sur Astart une impression dont elle ne
s'aperut pas d'abord.  Sa passion croissait dans le sein de
l'innocence.  Astart se livrait sans scrupule et sans crainte au
plaisir de voir et d'entendre un homme cher  son poux et 
l'tat; elle ne cessait de le vanter au roi; elle en parlait 
ses femmes, qui enchrissaient encore sur ses louanges; tout
servait  enfoncer dans son coeur le trait qu'elle ne sentait
pas.  Elle fesait des prsents  Zadig, dans lesquels il entrait
plus de galanterie qu'elle ne pensait; elle croyait ne lui parler
qu'en reine contente de ses services, et quelquefois ses
expressions taient d'une femme sensible.

Astart tait beaucoup plus belle que cette Smire qui hassait
tant les borgnes, et que cette autre femme qui avait voulu couper
le nez  son poux.  La familiarit d'Astart, ses discours
tendres, dont elle commenait  rougir, ses regards, qu'elle
voulait dtourner, et qui se fixaient sur les siens, allumrent
dans le coeur de Zadig un feu dont il s'tonna.  Il combattit; il
appela  son secours la philosophie, qui l'avait toujours
secouru; il n'en tira que des lumires, et n'en reut aucun
soulagement.  Le devoir, la reconnaissance, la majest souveraine
viole, se prsentaient  ses yeux comme des dieux vengeurs; il
combattait, il triomphait; mais cette victoire, qu'il fallait
remporter  tout moment, lui cotait des gmissements et des
larmes.  Il n'osait plus parler  la reine avec cette douce
libert qui avait eu tant de charmes pour tous deux: ses yeux se
couvraient d'un nuage; ses discours taient contraints et sans
suite: il baissait la vue; et quand, malgr lui, ses regards se
tournaient vers Astart, ils rencontraient ceux de la reine
mouills de pleurs, dont il partait des traits de flamme; ils
semblaient se dire l'un  l'autre: Nous nous adorons, et nous
craignons de nous aimer; nous brlons tous deux d'un feu que nous
condamnons.

Zadig sortait d'auprs d'elle gar, perdu, le coeur surcharg
d'un fardeau qu'il ne pouvait plus porter: dans la violence de
ses agitations, il laissa pntrer son secret  son ami Cador,
comme un homme qui, ayant soutenu long-temps les atteintes d'une
vive douleur, fait enfin connatre son mal par un cri qu'un
redoublement aigu lui arrache, et par la sueur froide qui coule
sur son front.

Cador lui dit: J'ai dj dml les sentiments que vous vouliez
vous cacher  vous-mme; les passions ont des signes auxquels on
ne peut se mprendre.  Jugez, mon cher Zadig, puisque j'ai lu
dans votre coeur, si le roi n'y dcouvrira pas un sentiment qui
l'offense.  Il n'a d'autre dfaut que celui d'tre le plus jaloux
des hommes.  Vous rsistez  votre passion avec plus de force que
la reine ne combat la sienne, parccque vous tes philosophe, et
parceque vous tes Zadig.  Astart est femme; elle laisse parler
ses regards avec d'autant plus d'imprudence qu'elle ne se croit
pas encore coupable.  Malheureusement rassure sur son innocence,
elle nglige des dehors ncessaires.  Je tremblerai pour elle,
tant qu'elle n'aura rien  se reprocher.  Si vous tiez d'accord
l'un et l'autre, vous sauriez tromper tous les yeux: une passion
naissante et combattue clate; un amour satisfait sait se cacher.
Zadig frmit  la proposition de trahir le roi, son bienfaiteur;
et jamais il ne fut plus fidle  son prince que quand il fut
coupable envers lui d'un crime involontaire.  Cependant la reine
prononait si souvent le nom de Zadig, son front se couvrait de
tant de rougeur en le prononant, elle tait tantt si anime;
tantt si interdite, quand elle lui parlait en prsence du roi;
une rverie si profonde s'emparait d'elle quand il tait sorti,
que le roi fut troubl.  Il crut tout ce qu'il voyait, et imagina
tout ce qu'il ne voyait point.  Il remarqua surtout que les
babouches de sa femme taient bleues, et que les babouches de
Zadig taient bleues, que les rubans de sa femme taient jaunes,
et que le bonnet de Zadig tait jaune; c'taient l de terribles
indices pour un prince dlicat.  Les soupons se tournrent en
certitude dans son esprit aigri.

Tous les esclaves des rois et des reines sont autant d'espions de
leurs coeurs.  On pntra bientt qu'Astart tait tendre, et que
Moabdar tait jaloux.  L'Envieux engagea l'Envieuse  envoyer au
roi sa jarretire, qui ressemblait  celle de la reine.  Pour
surcrot de malheur, cette jarretire tait bleue.  Le monarque
ne songea plus qu' la manire de se venger.  Il rsolut une nuit
d'empoisonner la reine, et de faire mourir Zadig par le cordeau
au point du jour.  L'ordre en fut donn  un impitoyable eunuque,
excuteur de ses vengeances.  Il y avait alors dans la chambre du
roi un petit nain qui tait muet, mais qui n'tait pas sourd.  On
le souffrait toujours: il tait tmoin de ce qui se passait de
plus secret, comme un animal domestique.  Ce petit muet tait
trs attach  la reine et  Zadig.  Il entendit, avec autant de
surprise que d'horreur, donner l'ordre de leur mort.  Mais
comment faire pour prvenir cet ordre effroyable, qui allait
s'excuter dans peu d'heures? Il ne savait pas crire; mais il
avait appris  peindre, et savait surtout faire ressembler.  Il
passa une partie de la nuit  crayonner ce qu'il voulait faire
entendre  la reine.  Son dessin reprsentait le roi agit de
fureur, dans un coin du tableau, donnant des ordres  son
eunuque; un cordeau bleu et un vase sur une table, avec des
jarretires bleues et des rubans jaunes; la reine, dans le milieu
du tableau, expirante entre les bras de ses femmes; et Zadig
trangl  ses pieds.  L'horizon reprsentait un soleil levant
pour marquer que cette horrible excution devait se faire aux
premiers rayons de l'aurore.  Ds qu'il eut fini cet ouvrage, il
courut chez une femme d'Astart, la rveilla, et lui fit entendre
qu'il fallait dans l'instant mme porter ce tableau  la reine.

Cependant, au milieu de la nuit, on vient frapper  la porte de
Zadig; on le rveille; on lui donne un billet de la reine; il
doute si c'est un songe; il ouvre la lettre d'une main
tremblante.  Quelle fut sa surprise, et qui pourrait exprimer la
consternation et le dsespoir dont il fut accabl quand il lut
ces paroles: Fuyez dans l'instant mme, ou l'on va vous
arracher la vie! Fuyez, Zadig; je vous l'ordonne au nom de notre
amour et de mes rubans jaunes.  Je n'tais point coupable; mais
je sens que je vais mourir criminelle.

Zadig eut  peine la force de parler.  Il ordonna qu'on ft venir
Cador; et, sans lui rien dire, il lui donna ce billet.  Cador le
fora d'obir, et de prendre sur-le-champ la route de Memphis.
Si vous osez aller trouver la reine, lui dit-il, vous htez sa
mort; si vous parlez au roi, vous la perdez encore.  Je me charge
de sa destine; suivez la vtre.  Je rpandrai le bruit que vous
avez pris la route des Indes.  Je viendrai bientt vous trouver,
et je vous apprendrai ce qui se sera pass  Babylone.

Cador, dans le moment mme, fit placer deux dromadaires des plus
lgers  la course vers une porte secrte du palais: il y fit
monter Zadig, qu'il fallut porter, et qui tait prs de rendre
l'me.  Un seul domestique l'accompagna; et bientt Cador, plong
dans l'tonnement et dans la douleur, perdit son ami de vue.

Cet illustre fugitif, arriv sur le bord d'une colline dont on
voyait Babylone, tourna la vue sur le palais de la reine, et
s'vanouit; il ne reprit ses sens que pour verser des larmes, et
pour souhaiter la mort.  Enfin, aprs s'tre occup de la
destine dplorable de la plus aimable des femmes et de la
premire reine du monde, il fit un moment[1] de retour sur
lui-mme, et s'cria: Qu'est-ce donc que la vie humaine? O vertu!
 quoi m'avez-vous servi? Deux femmes m'ont indignement tromp;
la troisime, qui n'est point coupable, et qui est plus belle que
les autres, va mourir!  Tout ce que j'ai fait de bien a toujours
t pour moi une source de maldictions, et je n'ai t lev au
comble de la grandeur que pour tomber dans le plus horrible
prcipice de l'infortune.  Si j'eusse t mchant comme tant
d'autres, je serais heureux comme eux.  Accabl de ces rflexions
funestes, les yeux chargs du voile de la douleur, la pleur de
la mort sur le visage, et l'me abme dans l'excs d'un sombre
dsespoir, il continuait son voyage vers l'Egypte.

  [1] L'erratum de l'dition de Kehl dit de mettre, _un mouvement
  de retour_.  J'ai suivi le texte de 1747,1748, etc.  B.



CHAPITRE IX.

La femme battue.


Zadig dirigeait sa route sur les toiles.  La constellation
d'Orion et le brillant astre de Sirius le guidaient vers le
port[1] de Canope.  Il admirait ces vastes globes de lumire qui
ne paraissent que de faibles tincelles  nos yeux, tandis que la
terre, qui n'est en effet qu'un point imperceptible dans la
nature, parat  notre cupidit quelque chose de si grand et de
si noble.  Il se figurait alors les hommes tels qu'ils sont en
effet, des insectes se dvorant les uns les autres sur un petit
atome de boue.  Cette image vraie semblait anantir ses malheurs,
en lui retraant le nant de son tre et celui de Babylone.  Son
me s'lanait jusque dans l'infini, et contemplait, dtache de
ses sens, l'ordre immuable de l'univers.  Mais lorsque ensuite,
rendu  lui-mme et rentrant dans son coeur, il pensait
qu'Astart tait peut-tre morte pour lui, l'univers
disparaissait  ses yeux, et il ne voyait dans la nature entire
qu'Astart mourante et Zadig infortun.  Comme il se livrait  ce
flux et  ce reflux de philosophie sublime et de douleur
accablante, il avanait vers les frontires de l'Egypte; et
dj son domestique fidle tait dans la premire bourgade, o il
lui cherchait un logement.  Zadig cependant se promenait vers les
jardins qui bordaient ce village.  Il vit, non loin du grand
chemin, une femme plore qui appelait le ciel et la terre  son
secours, et un homme furieux qui la suivait.  Elle tait dj
atteinte par lui, elle embrassait ses genoux.  Cet homme
l'accablait de coups et de reproches.  Il jugea,  la violence de
l'Egyptien et aux pardons ritrs que lui demandait la dame, que
l'un tait un jaloux, et l'autre une infidle; mais quand il eut
considr cette femme, qui tait d'une beaut touchante, et qui
mme ressemblait un peu  la malheureuse Astart, il se sentit
pntr de compassion pour elle, et d'horreur pour l'gyptien.
Secourez-moi, s'cria-t-elle  Zadig avec des sanglots; tirez-moi
des mains du plus barbare des hommes, sauvez-moi la vie!  A ces
cris, Zadig courut se jeter entre elle et ce barbare.  Il avait
quelque connaissance de la langue gyptienne.  Il lui dit en
cette langue: Si vous avez quelque humanit, je vous conjure de
respecter la beaut et la faiblesse.  Pouvez-vous outrager ainsi
un chef-d'oeuvre de la nature, qui est  vos pieds, et qui n'a
pour sa dfense que des larmes? Ah! ah! lui dit cet emport, tu
l'aimes donc aussi! et c'est de toi qu'il faut que je me venge.
En disant ces paroles, il laisse la dame, qu'il tenait d'une main
par les cheveux, et, prenant sa lance, il veut en percer
l'tranger.  Celui-ci, qui tait de sang-froid, vita aisment le
coup d'un furieux.  Il se saisit de la lance prs du fer dont
elle est arme.  L'un veut la retirer, l'autre l'arracher.  Elle
se brise entre leurs mains.  L'gyptien tire son pe; Zadig
s'arme de la sienne.  Ils s'attaquent l'un l'autre.  Celui-l
porte cent coups prcipits; celui-ci les pare avec adresse.  La
dame, assise sur un gazon, rajuste sa coiffure, et les regarde.
L'Egyptien tait plus robuste que son adversaire, Zadig tait
plus adroit.  Celui-ci se battait en homme dont la tte
conduisait le bras, et celui-l comme un emport dont une colre
aveugle guidait les mouvements au hasard.  Zadig passe  lui, et
le dsarme; et tandis que l'Egyptien, devenu plus furieux, veut
se jeter sur lui, il le saisit, le presse, le fait tomber en lui
tenant l'pe sur la poitrine; il lui offre de lui donner la vie.
L'Egyptien hors de lui tire son poignard; il en blesse Zadig dans
le temps mme que le vainqueur lui pardonnait.  Zadig indign lui
plonge son pe dans le sein.  L'Egyptien jette un cri horrible,
et meurt en se dbattant.  Zadig alors s'avana vers la dame, et
lui dit d'une voix soumise: Il m'a forc de le tuer: je vous ai
venge; vous tes dlivre de l'homme le plus violent que j'aie
jamais vu.  Que voulez-vous maintenant de moi, madame? Que tu
meures, sclrat, lui rpondit-elle; que tu meures! tu as tu mon
amant; je voudrais pouvoir dchirer ton coeur.  En vrit,
madame, vous aviez l un trange homme pour amant, lui rpondit
Zadig; il vous battait de toutes ses forces, et il voulait
m'arracher la vie parceque vous m'avez conjur de vous secourir.
Je voudrais qu'il me battt encore, reprit la dame en poussant
des cris.  Je le mritais bien, je lui avais donn de la
jalousie.  Plt au ciel qu'il me battt, et que tu fusses  sa
place! Zadig, plus surpris et plus en colre qu'il ne l'avait t
de sa vie, lui dit: Madame, toute belle que vous tes, vous
mriteriez que je vous battisse  mon tour, tant vous tes
extravagante; mais je n'en prendrai pas la peine.  L-dessus il
remonta sur son chameau, et avana vers le bourg.  A peine
avait-il fait quelques pas qu'il se retourne au bruit que
fesaient quatre courriers de Babylone.  Ils venaient  toute
bride.  L'un d'eux, en voyant cette femme, s'cria: C'est
elle-mme! elle ressemble au portrait qu'on nous en a fait.  Ils
ne s'embarrassrent pas du mort, et se saisirent incontinent de
la dame.  Elle ne cessait de crier  Zadig: Secourez-moi encore
une fois, tranger gnreux! je vous demande pardon de m'tre
plainte de vous: secourez-moi, et je suis  vous jusqu'au
tombeau!  L'envie avait pass  Zadig de se battre dsormais pour
elle.  A d'autres, rpond-il; vous ne m'y attraperez plus.
D'ailleurs il tait bless, son sang coulait, il avait besoin de
secours; et la vue des quatre Babyloniens, probablement envoys
par le roi Moabdar, le remplissait d'inquitude.  Il s'avance en
hte vers le village, n'imaginant pas pourquoi quatre courriers
de Babylone venaient prendre cette Egyptienne, mais encore plus
tonn du caractre de cette dame.

  [1] C'est d'aprs un erratum manuscrit de feu Decroix que j'ai
  mis _port_.  Les ditions que j'ai vues portent toutes, sans
  exception, le _ple de Canope_.  Voltaire a dit, dans le
  chapitre V du Taureau blanc (tome XXXIV): _Je m'en vais auprs
  du lac de Sirbon, par Canope_.  B.



CHAPITRE X.

L'esclavage.


Comme il entrait dans la bourgade gyptienne, il se vit entour
par le peuple.  Chacun criait: Voil celui qui a enlev la belle
Missouf, et qui vient d'assassiner Cltofis! Messieurs, dit-il,
Dieu me prserve d'enlever jamais votre belle Missouf! elle est
trop capricieuse; et,  l'gard de Cltofis, je ne l'ai point
assassin; je me suis dfendu seulement contre lui.  Il voulait
me tuer, parceque je lui avais demand trs humblement grce pour
la belle Missouf, qu'il battait impitoyablement.  Je suis un
tranger qui vient chercher un asile dans l'Egypte; et il n'y a
pas d'apparence qu'en venant demander votre protection, j'aie
commenc par enlever une femme, et par assassiner un homme.

Les Egyptiens taient alors justes et humains.  Le peuple
conduisit Zadig  la maison de ville.  On commena par le faire
panser de sa blessure, et ensuite on l'interrogea, lui et son
domestique sparment, pour savoir la vrit.  On reconnut que
Zadig n'tait point un assassin; mais il tait coupable du sang
d'un homme: la loi le condamnait  tre esclave.  On vendit au
profit de la bourgade ses deux chameaux; on distribua aux
habitants tout l'or qu'il avait apport; sa personne fut expose
en vente dans la place publique, ainsi que celle de son compagnon
de voyage.  Un marchand arabe, nomm Stoc, y mit l'enchre; mais
le valet, plus propre  la fatigue, fut vendu bien plus chrement
que le matre.  On ne fesait pas de comparaison entre ces deux
hommes.  Zadig fut donc esclave subordonn  son valet: on les
attacha ensemble avec une chane qu'on leur passa aux pieds, et
en cet tat ils suivirent le marchand arabe dans sa maison.
Zadig, en chemin, consolait son domestique, et l'exhortait  la
patience; mais, selon sa coutume, il fesait des rflexions sur la
vie humaine.  Je vois, lui disait-il, que les malheurs de ma
destine se rpandent sur la tienne.  Tout m'a tourn jusqu'ici
d'une faon bien trange.  J'ai t condamn  l'amende pour
avoir vu passer une chienne; j'ai pens tre empal pour un
griffon; j'ai t envoy au supplice parceque j'avais fait des
vers  la louange du roi; j'ai t sur le point d'tre trangl
parceque la reine avait des rubans jaunes, et me voici esclave
avec toi parcequ'un brutal a battu sa matresse.  Allons, ne
perdons point courage; tout ceci finira peut-tre; il faut bien
que les marchands arabes aient des esclaves; et pourquoi ne le
serais-je pas comme un autre, puisque je suis homme comme un
autre? Ce marchand ne sera pas impitoyable; il faut qu'il traite
bien ses esclaves, s'il en veut tirer des services.  Il parlait
ainsi, et dans le fond de son coeur il tait occup du sort de la
reine de Babylone.

Stoc, le marchand, partit deux jours aprs pour l'Arabie dserte
avec ses esclaves et ses chameaux.  Sa tribu habitait vers le
dsert d'Horeb.  Le chemin fut long et pnible.  Stoc, dans la
route, fesait bien plus de cas du valet que du matre, parceque
le premier chargeait bien mieux les chameaux; et toutes les
petites distinctions furent pour lui.  Un chameau mourut  deux
journes d'Horeb: on rpartit sa charge sur le dos de chacun des
serviteurs; Zadig en eut sa part.  Stoc se mit  rire en voyant
tous ses esclaves marcher courbs.  Zadig prit la libert de lui
en expliquer la raison, et lui apprit les lois de l'quilibre.
Le marchand tonn commena  le regarder d'un autre oeil.
Zadig, voyant qu'il avait excit sa curiosit, la redoubla en lui
apprenant beaucoup de choses qui n'taient point trangres  son
commerce; les pesanteurs spcifiques des mtaux et des denres
sous un volume gal; les proprits de plusieurs animaux utiles;
le moyen de rendre tels ceux qui ne l'taient pas; enfin il lui
parut un sage.  Stoc lui donna la prfrence sur son camarade,
qu'il avait tant estim.  Il le traita bien, et n'eut pas sujet
de s'en repentir.

Arriv dans sa tribu, Stoc commena par redemander cinq cents
onces d'argent  un Hbreu auquel il les avait prtes en
prsence de deux tmoins; mais ces deux tmoins taient morts, et
l'Hbreu, ne pouvant tre convaincu, s'appropriait l'argent du
marchand, en remerciant Dieu de ce qu'il lui avait donn le moyen
de tromper un Arabe.  Stoc confia sa peine  Zadig, qui tait
devenu son conseil.  En quel endroit, demanda Zadig,
prttes-vous vos cinq cents onces  cet infidle? Sur une large
pierre, rpondit le marchand, qui est auprs du mont Horeb.  Quel
est le caractre de votre dbiteur? dit Zadig.  Celui d'un
fripon, reprit Stoc.  Mais je vous demande si c'est un homme vif
ou flegmatique, avis ou imprudent.  C'est de tous les mauvais
payeurs, dit Stoc, le plus vif que je connaisse.  Eh bien!
insista Zadig, permettez que je plaide votre cause devant le
juge.  En effet il cita l'Hbreu au tribunal, et il parla ainsi
au juge: Oreiller du trne d'quit, je viens redemander  cet
homme, au nom de mon matre, cinq cents onces d'argent qu'il ne
veut pas rendre.  Avez-vous des tmoins?  dit le juge.  Non, ils
sont morts; mais il reste une large pierre sur laquelle l'argent
fut compt; et s'il plat  votre grandeur d'ordonner qu'on aille
chercher la pierre, j'espre qu'elle portera tmoignage; nous
resterons ici l'Hbreu et moi, en attendant que la pierre vienne;
je l'enverrai chercher aux dpens de Stoc, mon matre.  Trs
volontiers, rpondit le juge; et il se mit  expdier d'autres
affaires.

A la fin de l'audience: Eh bien! dit-il  Zadig, votre pierre
n'est pas encore venue? L'Hbreu, en riant, rpondit: Votre
grandeur resterait ici jusqu' demain que la pierre ne serait pas
encore arrive; elle est  plus de six milles d'ici, et il
faudrait quinze hommes pour la remuer.  Eh bien! s'cria Zadig,
je vous avais bien dit que la pierre porterait tmoignage;
puisque cet homme sait o elle est, il avoue donc que c'est sur
elle que l'argent fut compt.  L'Hbreu dconcert fut bientt
contraint de tout avouer.  Le juge ordonna qu'il serait li  la
pierre, sans boire ni manger, jusqu' ce qu'il et rendu les cinq
cents onces, qui furent bientt payes.

L'esclave Zadig et la pierre furent en grande recommandation dans
l'Arabie.



CHAPITRE XI.

Le bcher.


Stoc enchant fit de son esclave son ami intime.  Il ne pouvait
pas plus se passer de lui qu'avait fait le roi de Babylone; et
Zadig fut heureux que Stoc n'et point de femme.  Il dcouvrait
dans son matre un naturel port au bien, beaucoup de droiture et
de bon sens.  Il fut fch de voir qu'il adorait l'arme cleste,
c'est--dire le soleil, la lune, et les toiles, selon l'ancien
usage d'Arabie.  Il lui en parlait quelquefois avec beaucoup de
discrtion.  Enfin il lui dit que c'taient des corps comme les
autres, qui ne mritaient pas plus son hommage qu'un arbre ou un
rocher.  Mais, disait Stoc, ce sont des tres ternels dont nous
tirons tous nos avantages; ils animent la nature; ils rglent les
saisons; ils sont d'ailleurs si loin de nous qu'on ne peut pas
s'empcher de les rvrer.  Vous recevez plus d'avantages,
rpondit Zadig, des eaux de la mer Rouge, qui porte vos
marchandises aux Indes.  Pourquoi ne serait-elle pas aussi
ancienne que les toiles? Et si vous adorez ce qui est loign de
vous, vous devez adorer la terre des Gangarides, qui est aux
extrmits du monde.  Non, disait Stoc, les toiles sont trop
brillantes pour que je ne les adore pas.  Le soir venu, Zadig
alluma un grand nombre de flambeaux dans la tente o il devait
souper avec Stoc; et ds que son patron parut, il se jeta 
genoux devant ces cires allumes, et leur dit: ternelles et
brillantes clarts, soyez-moi toujours propices!  Ayant profr
ces paroles, il se mit  table sans regarder Stoc.  Que
faites-vous donc? lui dit Stoc tonn.  Je fais comme vous,
rpondit Zadig; j'adore ces chandelles, et je nglige leur matre
et le mien.  Stoc comprit le sens profond de cet apologue.  La
sagesse de son esclave entra dans son me; il ne prodigua plus
son encens aux cratures, et adora l'Etre ternel qui les a
faites.

Il y avait alors dans l'Arabie une coutume affreuse, venue
originairement de Scythie, et qui, s'tant tablie dans les Indes
par le crdit des brachmanes, menaait d'envahir tout l'orient.
Lorsqu'un homme mari tait mort, et que sa femme bien-aime
voulait tre sainte, elle se brlait en public sur le corps de
son mari.  C'tait une fte solennelle qui s'appelait le _bcher
du veuvage_.  La tribu dans laquelle il y avait eu le plus de
femmes brles tait la plus considre.  Un Arabe de la tribu de
Stoc tant mort, sa veuve, nomme _Almona_, qui tait fort
dvote, fit savoir le jour et l'heure o elle se jetterait dans
le feu au son des tambours et des trompettes.  Zadig remontra 
Stoc combien cette horrible coutume tait contraire au bien du
genre humain; qu'on laissait brler tous les jours de jeunes
veuves qui pouvaient donner des enfants  l'tat, ou du moins
lever les leurs; et il le fit convenir qu'il fallait, si on
pouvait, abolir un usage si barbare.  Stoc rpondit: Il y a plus
de mille ans que les femmes sont en possession de se brler.  Qui
de nous osera changer une loi que le temps a consacre? Y a-t-il
rien de plus respectable qu'un ancien abus? La raison est plus
ancienne, reprit Zadig.  Parlez aux chefs des tribus, et je vais
trouver la jeune veuve.

Il se fit prsenter  elle; et aprs s'tre insinu dans son
esprit par des louanges sur sa beaut, aprs lui avoir dit
combien c'tait dommage de mettre au feu tant de charmes, il la
loua encore sur sa constance et sur son courage.  Vous aimiez
donc prodigieusement votre mari? lui dit-il.  Moi? point du tout,
rpondit la dame arabe.  C'tait un brutal, un jaloux, un homme
insupportable; mais je suis fermement rsolue de me jeter sur son
bcher.  Il faut, dit Zadig, qu'il y ait apparemment un plaisir
bien dlicieux  tre brle vive.  Ah! cela fait frmir la
nature, dit la dame; mais il faut en passer par l.  Je suis
dvote; je serais perdue de rputation, et tout le monde se
moquerait de moi si je ne me brlais pas.  Zadig, l'ayant fait
convenir qu'elle se brlait pour les autres et par vanit, lui
parla long-temps d'une manire  lui faire aimer un peu la vie,
et parvint mme  lui inspirer quelque bienveillance pour celui
qui lui parlait.  Que feriez-vous enfin, lui dit-il, si la vanit
de vous brler ne vous tenait pas? Hlas! dit la dame, je crois
que je vous prierais de m'pouser.

Zadig tait trop rempli de l'ide d'Astart pour ne pas luder
cette dclaration; mais il alla dans l'instant trouver les chefs
des tribus, leur dit ce qui s'tait pass, et leur conseilla de
faire une loi par laquelle il ne serait permis  une veuve de se
brler qu'aprs avoir entretenu un jeune homme tte  tte
pendant une heure entire.  Depuis ce temps, aucune dame ne se
brla en Arabie.  On eut au seul Zadig l'obligation d'avoir
dtruit en un jour une coutume si cruelle, qui durait depuis tant
de sicles.  Il tait donc le bienfaiteur de l'Arabie.



CHAPITRE XII.

Le souper.


Stoc, qui ne pouvait se sparer de cet homme en qui habitait la
sagesse, le mena  la grande foire de Bassora, o devaient se
rendre les plus grands ngociants de la terre habitable.  Ce fut
pour Zadig une consolation sensible de voir tant d'hommes de
diverses contres runis dans la mme place.  Il lui paraissait
que l'univers tait une grande famille qui se rassemblait 
Bassora.  Il se trouva  table ds le second jour avec un
Egyptien, un Indien gangaride, un habitant du Cathay, un Grec, un
Celte, et plusieurs autres trangers qui, dans leurs frquents
voyages vers le golfe Arabique, avaient appris assez d'arabe pour
se faire entendre.  L'Egyptien paraissait fort en colre.  Quel
abominable pays que Bassora! disait-il; on m'y refuse mille onces
d'or sur le meilleur effet du monde.  Comment donc, dit Stoc,
sur quel effet vous a-t-on refus cette somme? Sur le corps de ma
tante, rpondit l'gyptien; c'tait la plus brave femme d'Egypte.
Elle m'accompagnait toujours; elle est morte en chemin; j'en ai
fait une des plus belles momies que nous ayons; et je trouverais
dans mon pays tout ce que je voudrais en la mettant en gage.  Il
est bien trange qu'on ne veuille pas seulement me donner ici
mille onces d'or sur un effet si solide.  Tout en se courrouant,
il tait prt de manger d'une excellente poule bouillie, quand
l'Indien, le prenant par la main, s'cria avec douleur: Ah!
qu'allez-vous faire?  Manger de cette poule, dit l'homme  la
momie.  Gardez-vous-en bien, dit le Gangaride; il se pourrait
faire que l'me de la dfunte ft passe dans le corps de cette
poule, et vous ne voudriez pas vous exposer  manger votre tante.
Faire cuire des poules, c'est outrager manifestement la nature.
Que voulez-vous dire avec votre nature et vos poules?  reprit le
colrique Egyptien; nous adorons un boeuf, et nous en mangeons
bien.  Vous adorez un boeuf! est-il possible?  dit l'homme du
Gange.  Il n'y a rien de si possible, repartit l'autre; il y a
cent trente-cinq mille ans que nous en usons ainsi, et personne
parmi nous n'y trouve  redire.  Ah! cent trente-cinq mille ans!
dit l'Indien, ce compte est un peu exagr; il n'y en a que
quatre-vingt mille que l'Inde est peuple, et assurment nous
sommes vos anciens; et Brama nous avait dfendu de manger des
boeufs avant que vous vous fussiez aviss de les mettre sur les
autels et  la broche.  Voil un plaisant animal que votre Brama,
pour le comparer  Apis! dit l'Egyptien; qu'a donc fait votre
Brama de si beau?  Le bramin rpondit: C'est lui qui a appris aux
hommes  lire et  crire, et  qui toute la terre doit le jeu
des checs.  Vous vous trompez, dit un Chalden qui tait auprs
de lui; c'est le poisson Oanns  qui on doit de si grands
bienfaits, et il est juste de ne rendre qu' lui ses hommages.
Tout le monde vous dira que c'tait un tre divin, qu'il avait la
queue dore, avec une belle tte d'homme, et qu'il sortait de
l'eau pour venir prcher  terre trois heures par jour.  Il eut
plusieurs enfants qui furent tous rois, comme chacun sait.  J'ai
son portrait chez moi, que je rvre comme je le dois.  On peut
manger du boeuf tant qu'on veut; mais c'est assurment une trs
grande impit de faire cuire du poisson; d'ailleurs vous tes
tous deux d'une origine trop peu noble et trop rcente pour me
rien disputer.  La nation gyptienne ne compte que cent
trente-cinq mille ans, et les Indiens ne se vantent que de
quatre-vingt mille, tandis que nous avons des almanachs de quatre
mille sicles.  Croyez-moi, renoncez  vos folies, et je vous
donnerai  chacun un beau portrait d'Oanns.

L'homme de Cambalu, prenant la parole, dit: Je respecte fort les
Egyptiens, les Chaldens, les Grecs, les Celtes, Brama, le boeuf
Apis, le beau poisson Oanns; mais peut-tre que le Li ou le
Tien[a], comme on voudra l'appeler, vaut bien les boeufs et les
poissons.  Je ne dirai rien de mon pays; il est aussi grand que
la terre d'Egypte, la Chalde, et les Indes ensemble.  Je ne
dispute pas d'antiquit, parcequ'il suffit d'tre heureux, et que
c'est fort peu de chose d'tre ancien; mais, s'il fallait parler
d'almanachs, je dirais que toute l'Asie prend les ntres, et que
nous en avions de fort bons avant qu'on st l'arithmtique en
Chalde.

  [a] Mots chinois qui signifient proprement: _li_, la lumire
  naturelle, la raison; et _tien_, le ciel; et qui signifient aussi
  Dieu.

Vous tes de grands ignorants tous tant que vous tes! s'cria le
Grec: est-ce que vous ne savez pas que le chaos est le pre de
tout, et que la forme et la matire ont mis le monde dans l'tat
o il est?  Ce Grec parla long-temps; mais il fut enfin
interrompu par le Celte, qui, ayant beaucoup bu pendant qu'on
disputait, se crut alors plus savant que tous les autres, et dit
en jurant qu'il n'y avait que Teutath et le gui de chne qui
valussent la peine qu'on en parlt; que, pour lui, il avait
toujours du gui dans sa poche; que les Scythes, ses anctres,
taient les seules gens de bien qui eussent jamais t au monde;
qu'ils avaient,  la vrit, quelquefois mang des hommes, mais
que cela n'empchait pas qu'on ne dt avoir beaucoup de respect
pour sa nation; et qu'enfin, si quelqu'un parlait mal de Teutath,
il lui apprendrait  vivre.  La querelle s'chauffa pour lors, et
Stoc vit le moment o la table allait tre ensanglante.  Zadig,
qui avait gard le silence pendant toute la dispute, se leva
enfin: il s'adressa d'abord au Celte, comme au plus furieux; il
lui dit qu'il avait raison, et lui demanda du gui; il loua le
Grec sur son loquence, et adoucit tous les esprits chauffs.
Il ne dit que trs peu de chose  l'homme du Cathay, parcequ'il
avait t le plus raisonnable de tous.  Ensuite il leur dit: Mes
amis, vous alliez vous quereller pour rien, car vous tes tous du
mme avis.  A ce mot, ils se rcrirent tous.  N'est-il pas vrai,
dit-il au Celte, que vous n'adorez pas ce gui, mais celui qui a
fait le gui et le chne? Assurment, rpondit le Celte.  Et vous,
monsieur l'Egyptien, vous rvrez apparemment dans un certain
boeuf celui qui vous a donn les boeufs?  Oui, dit l'Egyptien.
Le poisson Oanns, continua-t-il, doit cder  celui qui a fait
la mer et les poissons.  D'accord, dit le Chalden.  L'Indien,
ajouta-t-il, et le Cathayen, reconnaissent comme vous un premier
principe; je n'ai pas trop bien compris les choses admirables que
le Grec a dites, mais je suis sr qu'il admet aussi un Etre
suprieur, de qui la forme et la matire dpendent.  Le Grec
qu'on admirait, dit que Zadig avait trs bien pris sa pense.
Vous tes donc tous de mme avis, rpliqua Zadig, et il n'y a pas
l de quoi se quereller.  Tout le monde l'embrassa.  Stoc, aprs
avoir vendu fort cher ses denres, reconduisit son ami Zadig dans
sa tribu.  Zadig apprit en arrivant qu'on lui avait fait son
procs en son absence, et qu'il allait tre brl  petit feu.



CHAPITRE XIII.

Le rendez-vous.


Pendant son voyage  Bassora, les prtres des toiles avaient
rsolu de le punir.  Les pierreries et les ornements des jeunes
veuves qu'ils envoyaient au bcher leur appartenaient de droit;
c'tait bien le moins qu'ils fissent brler Zadig pour le mauvais
tour qu'il leur avait jou.  Ils accusrent donc Zadig d'avoir
des sentiments errons sur l'arme cleste; ils dposrent contre
lui, et jurrent qu'ils lui avaient entendu dire que les toiles
ne se couchaient pas dans la mer.  Ce blasphme effroyable
fit frmir les juges; ils furent prts de dchirer leurs
vtements, quand ils ourent ces paroles impies, et ils
l'auraient fait, sans doute, si Zadig avait eu de quoi les payer;
mais, dans l'excs de leur douleur, ils se contentrent de le
condamner  tre brl  petit feu.  Stoc, dsespr, employa en
vain son crdit pour sauver son ami; il fut bientt oblig de se
taire.  La jeune veuve Almona, qui avait pris beaucoup de got 
la vie, et qui en avait obligation  Zadig, rsolut de le tirer
du bcher, dont il lui avait fait connatre l'abus.  Elle roula
son dessein dans sa tte, sans en parler  personne.  Zadig
devait tre excut le lendemain; elle n'avait que la nuit pour
le sauver: voici comme elle s'y prit en femme charitable et
prudente.

Elle se parfuma; elle releva sa beaut par l'ajustement le plus
riche et le plus galant, et alla demander une audience secrte au
chef des prtres des toiles.  Quand elle fut devant ce vieillard
vnrable, elle lui parla en ces termes: Fils an de la grande
Ourse, frre du Taureau, cousin du grand Chien (c'taient les
titres de ce pontife), je viens vous confier mes scrupules.  J'ai
bien peur d'avoir commis un pch norme, en ne me brlant pas
dans le bcher de mon cher mari.  En effet qu'avais-je 
conserver? une chair prissable, et qui est dj toute fltrie.
En disant ces paroles elle tira de ses longues manches de soie,
ses bras nus d'une forme admirable et d'une blancheur
blouissante.  Vous voyez, dit-elle, le peu que cela vaut.  Le
pontife trouva dans son coeur que cela valait beaucoup.  Ses yeux
le dirent, et sa bouche le confirma; il jura qu'il n'avait vu de
sa vie de si beaux bras.  Hlas! lui dit la veuve, les bras
peuvent tre un peu moins mal que le reste; mais vous m'avouerez
que la gorge n'tait pas digne de mes attentions.  Alors elle
laissa voir le sein le plus charmant que la nature et jamais
form.  Un bouton de rose sur une pomme d'ivoire n'et paru
auprs que de la garance sur du buis, et les agneaux sortant du
lavoir auraient sembl d'un jaune brun.  Cette gorge, ses grands
yeux noirs qui languissaient en brillant doucement d'un feu
tendre, ses joues animes de la plus belle pourpre mle au blanc
de lait le plus pur; son nez, qui n'tait pas comme la tour du
mont Liban; ses lvres, qui taient comme deux bordures de corail
renfermant les plus belles perles de la mer d'Arabie, tout cela
ensemble fit croire au vieillard qu'il avait vingt ans.  Il fit
en bgayant une dclaration tendre.  Almona le voyant enflamm
lui demanda la grce de Zadig.  Hlas! dit-il, ma belle dame,
quand je vous accorderais sa grce, mon indulgence ne servirait
de rien; il faut qu'elle soit signe de trois autres de mes
confrres.  Signez toujours, dit Almona.  Volontiers, dit le
prtre,  condition que vos faveurs seront le prix de ma
facilit.  Vous me faites trop d'honneur, dit Almona; ayez
seulement pour agrable de venir dans ma chambre aprs que le
soleil sera couch, et ds que la brillante toile _Sheat_ sera
sur l'horizon, vous me trouverez sur un sofa couleur de rose, et
vous en userez comme vous pourrez avec votre servante.  Elle
sortit alors, emportant avec elle la signature, et laissa le
vieillard plein d'amour et de dfiance de ses forces.  Il employa
le reste du jour  se baigner; il but une liqueur compose de la
cannelle de Ceylan, et des prcieuses pices de Tidor et de
Ternate, et attendit avec impatience que l'toile _Sheat_ vnt 
paratre.

Cependant la belle Almona alla trouver le second pontife.
Celui-ci l'assura que le soleil, la lune, et tous les feux du
firmament, n'taient que des feux follets en comparaison de ses
charmes.  Elle lui demanda la mme grce, et on lui proposa d'en
donner le prix.  Elle se laissa vaincre, et donna rendez-vous au
second pontife au lever de l'toile _Algnib_.  De l elle passa
chez le troisime et chez le quatrime prtre, prenant toujours
une signature, et donnant un rendez-vous d'toile en toile.
Alors elle fit avertir les juges de venir chez elle pour une
affaire importante.  Ils s'y rendirent: elle leur montra les
quatre noms, et leur dit  quel prix les prtres avaient vendu la
grce de Zadig.  Chacun d'eux arriva  l'heure prescrite; chacun
fut bien tonn d'y trouver ses confrres, et plus encore d'y
trouver les juges devant qui leur honte fut manifeste.  Zadig
fut sauv.  Stoc fut si charm de l'habilet d'Almona, qu'il en
fit sa femme [1].

  [1] Dans l'dition de 1748 et dans toutes celles qui l'ont
  suivie, jusques  l'dition de Kehl exclusivement, ce chapitre
  se terminait ainsi: Zadig partit aprs s'tre jet aux pieds
  de sa belle libratrice.  Stoc et lui se quittrent en
  pleurant, en se jurant une amiti ternelle, et en se
  promettant que le premier des deux qui ferait une grande
  fortune en ferait part  l'autre.

  Zadig marcha du ct de la Syrie, toujours pensant  la
  malheureuse Astart,et toujours rflchissant sur le sort qui
  s'obstinait  se jouer de lui et  le perscuter.  Quoi!
  disait-il, quatre cents onces d'or pour avoir vu passer une
  chienne! condamn  tre dcapit pour quatre mauvais vers  la
  louange du roi! prt  tre trangl parceque la reine avait
  des babouches de la couleur de mon bonnet!  rduit en esclavage
  pour avoir secouru une femme qu'on battait; et sur le point
  d'tre brl pour avoir sauv la vie  toutes les jeunes veuves
  arabes!

  Venait ensuite ce qui forme aujourd'hui le chapitre XVI.  B.



CHAPITRE XIV.

La danse.


Stoc devait aller, pour les affaires de son commerce, dans l'le
de Serendib; mais le premier mois de son mariage, qui est, comme
on sait, la lune du Miel, ne lui permettait ni de quitter sa
femme, ni de croire qu'il pt jamais la quitter: il pria son ami
Zadig de faire pour lui le voyage.  Hlas! disait Zadig, faut-il
que je mette encore un plus vaste espace entre la belle Astart
et moi? mais il faut servir mes bienfaiteurs: il dit, il pleura;
et il partit.

Il ne fut pas long-temps dans l'le de Serendib, sans y tre
regard comme un homme extraordinaire.  Il devint l'arbitre de
tous les diffrents entre les ngociants, l'ami des sages, le
conseil du petit nombre de gens qui prennent conseil.  Le roi
voulut le voir et l'entendre.  Il connut bientt tout ce que
valait Zadig; il eut confiance en sa sagesse, et en fit son ami.
La familiarit et l'estime du roi fit trembler Zadig.  Il tait
nuit et jour pntr du malheur que lui avaient attir les bonts
de Moabdar.  Je plais au roi, disait-il, ne serai-je pas perdu?
Cependant il ne pouvait se drober aux caresses de sa majest;
car il faut avouer que Nabussan, roi de Serendib, fils de
Nussanab, fils de Nabassun, fils de Sanbusna, tait un des
meilleurs princes de l'Asie; et quand on lui parlait il tait
difficile de ne le pas aimer.


Ce bon prince tait toujours lou, tromp, et vol: c'tait  qui
pillerait ses trsors.  Le receveur-gnral de l'le de Serendib
donnait toujours cet exemple fidlement suivi par les autres.  Le
roi le savait; il avait chang de trsorier plusieurs fois; mais
il n'avait pu changer la mode tablie de partager les revenus du
roi en deux moitis ingales, dont la plus petite revenait
toujours  sa majest, et la plus grosse aux administrateurs.

Le roi Nabussan confia sa peine au sage Zadig.  Vous qui savez
tant de belles choses, lui dit-il, ne sauriez-vous pas le moyen
de me faire trouver un trsorier qui ne me vole point?
Assurment, rpondit Zadig, je sais une faon infaillible de vous
donner un homme qui ait les mains nettes.  Le roi charm lui
demanda, en l'embrassant, comment il fallait s'y prendre.  Il n'y
a, dit Zadig, qu' faire danser tous ceux qui se prsenteront
pour la dignit de trsorier, et celui qui dansera avec le plus
de lgret sera infailliblement le plus honnte homme.  Vous
vous moquez, dit le roi; voil une plaisante faon de choisir un
receveur de mes finances! Quoi! vous prtendez que celui qui fera
le mieux un entrechat sera le financier le plus intgre et le
plus habile! Je ne vous rponds pas qu'il sera le plus habile,
repartit Zadig; mais je vous assure que ce sera indubitablement
le plus honnte homme.  Zadig parlait avec tant de confiance, que
le roi crut qu'il avait quelque secret surnaturel pour connatre
les financiers.  Je n'aime pas le surnaturel, dit Zadig; les gens
et les livres  prodiges m'ont toujours dplu: si votre majest
veut me laisser faire l'preuve que je lui propose, elle sera
bien convaincue que mon secret est la chose la plus simple et la
plus aise.  Nabussan, roi de Serendib, fut bien plus tonn
d'entendre que ce secret tait simple, que si on le lui avait
donn pour un miracle: Or bien, dit-il, faites comme vous
l'entendrez.  Laissez-moi faire, dit Zadig, vous gagnerez  cette
preuve plus que vous ne pensez.  Le jour mme il fit publier, au
nom du roi, que tous ceux qui prtendaient  l'emploi de haut
receveur des deniers de sa gracieuse majest Nabussan, fils de
Nussanab, eussent  se rendre, en habits de soie lgre, le
premier de la lune du Crocodile, dans l'antichambre du roi.  Ils
s'y rendirent au nombre de soixante et quatre.  On avait fait
venir des violons dans un salon voisin; tout tait prpar pour
le bal; mais la porte de ce salon tait ferme, et il fallait,
pour y entrer, passer par une petite galerie assez obscure.  Un
huissier vint chercher et introduire chaque candidat, l'un aprs
l'autre, par ce passage dans lequel on le laissait seul quelques
minutes.  Le roi, qui avait le mot, avait tal tous ses trsors
dans cette galerie.  Lorsque tous les prtendants furent arrivs
dans le salon, sa majest ordonna qu'on les ft danser.  Jamais
on ne dansa plus pesamment et avec moins de grce; ils avaient
tous la tte baisse, les reins courbs, les mains colles 
leurs cts? Quels fripons! disait tout bas Zadig.  Un seul
d'entre eux formait des pas avec agilit, la tte haute, le
regard assur, les bras tendus, le corps droit, le jarret ferme.
Ah! l'honnte homme! le brave homme!  disait Zadig.  Le roi
embrassa ce bon danseur, le dclara trsorier, et tous les autres
furent punis et taxs avec la plus grande justice du monde; car
chacun, dans le temps qu'il avait t dans la galerie, avait
rempli ses poches, et pouvait  peine marcher.  Le roi fut fch
pour la nature humaine que de ces soixante et quatre danseurs il
y et soixante et trois filous.  La galerie obscure fut appele
_le corridor de la Tentation_.  On aurait en Perse empal ces
soixante et trois seigneurs; en d'autres pays on et fait une
chambre de justice qui et consomm en frais le triple de
l'argent vol, et qui n'et rien remis dans les coffres du
souverain; dans un autre royaume, ils se seraient pleinement
justifis, et auraient fait disgracier ce danseur si lger: 
Serendib, ils ne furent condamns qu' augmenter le trsor
public, car Nabussan tait fort indulgent.

Il tait aussi fort reconnaissant; il donna  Zadig une somme
d'argent plus considrable qu'aucun trsorier n'en avait jamais
vol au roi son matre.  Zadig s'en servit pour envoyer des
exprs  Babylone, qui devaient l'informer de la destine
d'Astart.  Sa voix trembla en donnant cet ordre, son sang reflua
vers son coeur, ses yeux se couvrirent de tnbres, son me fut
prte  l'abandonner.  Le courrier partit, Zadig le vit
embarquer; il rentra chez le roi, ne voyant personne, croyant
tre dans sa chambre, et prononant le nom d'amour.  Ah! l'amour,
dit le roi; c'est prcisment ce dont il s'agit; vous avez devin
ce qui fait ma peine.  Que vous tes un grand homme!  j'espre
que vous m'apprendrez  connatre une femme  toute preuve,
comme vous m'avez fait trouver un trsorier dsintress.  Zadig,
ayant repris ses sens, lui promit de le servir en amour comme en
finance, quoique la chose part plus difficile encore.



CHAPITRE XV.

Les yeux bleus.


Le corps et le coeur, dit le roi  Zadig....  A ces mots le
Babylonien ne put s'empcher d'interrompre sa majest.  Que je
vous sais bon gr, dit-il, de n'avoir point dit l'esprit et le
coeur! car on n'entend que ces mots dans les conversations de
Babylone: on ne voit que des livres o il est question du coeur
et de l'esprit[1], composs par des gens qui n'ont ni de l'un ni
de l'autre; mais, de grce, sire, poursuivez.  Nabussan continua
ainsi: Le corps et le coeur sont chez moi destins  aimer; la
premire de ces deux puissances a tout lieu d'tre satisfaite.
J'ai ici cent femmes  mon service, toutes belles, complaisantes,
prvenantes, voluptueuses mme, ou feignant de l'tre avec moi.
Mon coeur n'est pas  beaucoup prs si heureux.  Je n'ai que trop
prouv qu'on caresse beaucoup le roi de Serendib, et qu'on se
soucie fort peu de Nabussan.  Ce n'est pas que je croie mes
femmes infidles; mais je voudrais trouver une me qui ft  moi;
je donnerais pour un pareil trsor les cent beauts dont je
possde les charmes: voyez si, sur ces cent sultanes, vous pouvez
m'en trouver une dont je sois sr d'tre aim.

  [1] Ce trait porte surtout contre Rollin, qui emploie souvent
  ces expressions dans son _Trait des tudes_.  Voltaire y
  revient souvent: voyez, dans le prsent volume, le chapitre I
  de _Micromgas_, et dans le tome XXXIV, le chapitre XI de
  l'_Homme aux quarante cus_, le chapitre IX du _Taureau blanc_;
  et tome XI, le second vers du chant VIII de _la Pucelle_.  B.

Zadig lui rpondit comme il avait fait sur l'article des
financiers: Sire, laissez-moi faire; mais permettez d'abord que
je dispose de ce que vous aviez tal dans la galerie de la
Tentation; je vous en rendrai bon compte, et vous n'y perdrez
rien.  Le roi le laissa le matre absolu.  Il choisit dans
Serendib trente-trois petits bossus des plus vilains qu'il put
trouver, trente-trois pages des plus beaux, et trente-trois
bonzes des plus loquents et des plus robustes.  Il leur laissa 
tous la libert d'entrer dans les cellules des sultanes; chaque
petit bossu eut quatre mille pices d'or  donner; et ds le
premier jour tous les bossus furent heureux.  Les pages, qui
n'avaient rien  donner qu'eux-mmes, ne triomphrent qu'au bout
de deux ou trois jours.  Les bonzes eurent un peu plus de peine;
mais enfin trente-trois dvotes se rendirent  eux.  Le roi, par
des jalousies qui avaient vue sur toutes les cellules, vit toutes
ces preuves, et fut merveill.  De ses cent femmes,
quatre-vingt-dix-neuf succombrent  ses yeux.  Il en restait une
toute jeune, toute neuve, de qui sa majest n'avait jamais
approch.  On lui dtacha un, deux, trois bossus, qui lui
offrirent jusqu' vingt mille pices; elle fut incorruptible, et
ne put s'empcher de rire de l'ide qu'avaient ces bossus de
croire que de l'argent les rendrait mieux faits.  On lui prsenta
les deux plus beaux pages; elle dit qu'elle trouvait le roi
encore plus beau.  On lui lcha le plus loquent des bonzes, et
ensuite le plus intrpide; elle trouva le premier un bavard, et
ne daigna pas mme souponner le mrite du second.  Le coeur fait
tout, disait-elle; je ne cderai jamais ni  l'or d'un bossu, ni
aux grces d'un jeune homme, ni aux sductions d'un bonze:
j'aimerai uniquement Nabussan, fils de Nussanab, et j'attendrai
qu'il daigne m'aimer.  Le roi fut transport de joie,
d'tonnement, et de tendresse.  Il reprit tout l'argent qui avait
fait russir les bossus, et en fit prsent  la belle Falide;
c'tait le nom de cette jeune personne.  Il lui donna son coeur:
elle le mritait bien.  Jamais la fleur de la jeunesse ne fut si
brillante; jamais les charmes de la beaut ne furent si
enchanteurs.  La vrit de l'histoire ne permet pas de taire
qu'elle fesait mal la rvrence, mais elle dansait comme les
fes, chantait comme les sirnes, et parlait comme les Grces:
elle tait pleine de talents et de vertus.

Nabussan aim l'adora: mais elle avait les yeux bleus, et ce fut
la source des plus grands malheurs.  Il y avait une ancienne loi
qui dfendait aux rois d'aimer une de ces femmes que les Grecs
ont appeles depuis <bo_o^pis>.  Le chef des bonzes avait tabli
cette loi il y avait plus de cinq mille ans; c'tait pour
s'approprier la matresse du premier roi de l'le de Serendib que
ce premier bonze avait fait passer l'anathme des yeux bleus en
constitution fondamentale d'tat.  Tous les ordres de l'empire
vinrent faire  Nabussan des remontrances.  On disait
publiquement que les derniers jours du royaume taient arrivs,
que l'abomination tait  son comble, que toute la nature tait
menace d'un vnement sinistre; qu'en un mot Nabussan, fils de
Nussanab, aimait deux grands yeux bleus.  Les bossus, les
financiers, les bonzes, et les brunes, remplirent le royaume de
leurs plaintes.

Les peuples sauvages qui habitent le nord de Serendib profitrent
de ce mcontentement gnral.  Ils firent une irruption dans les
tats du bon Nabussan.  Il demanda des subsides  ses sujets; les
bonzes, qui possdaient la moiti des revenus de l'tat, se
contentrent de lever les mains au ciel, et refusrent de les
mettre dans leurs coffres pour aider le roi.  Ils firent de
belles prires en musique, et laissrent l'tat en proie aux
barbares.

O mon cher Zadig, me tireras-tu encore de cet horrible embarras?
s'cria douloureusement Nabussan.  Trs volontiers, rpondit
Zadig; vous aurez de l'argent des bonzes tant que vous en
voudrez.  Laissez  l'abandon les terres o sont situs leurs
chteaux, et dfendez seulement les vtres.  Nabussan n'y manqua
pas: les bonzes vinrent se jeter aux pieds du roi, et implorer
son assistance.  Le roi leur rpondit par une belle musique dont
les paroles taient des prires au ciel pour la conservation de
leurs terres.  Les bonzes enfin donnrent de l'argent, et le roi
finit heureusement la guerre.  Ainsi Zadig, par ses conseils
sages et heureux, et par les plus grands services, s'tait attir
l'irrconciliable inimiti des hommes les plus puissants de
l'tat; les bonzes et les brunes jurrent sa perte; les
financiers et les bossus ne l'pargnrent pas; on le rendit
suspect au bon Nabussan.  Les services rendus restent souvent
dans l'antichambre, et les soupons entrent dans le cabinet,
selon la sentence de Zoroastre: c'tait tous les jours de
nouvelles accusations; la premire est repousse, la seconde
effleure, la troisime blesse, la quatrime tue.

Zadig intimid, qui avait bien fait les affaires de son ami
Stoc, et qui lui avait fait tenir son argent, ne songea plus
qu' partir de l'le, et rsolut d'aller lui-mme chercher des
nouvelles d'Astart; car, disait-il, si je reste dans Serendib,
les bonzes me feront empaler; mais o aller? je serai esclave en
Egypte, brl selon toutes les apparences en Arabie, trangl 
Babylone.  Cependant il faut savoir ce qu'Astart est devenue:
partons, et voyons  quoi me rserve ma triste destine.



CHAPITRE XVI.

Le brigand.


En arrivant aux frontires qui sparent l'Arabie ptre de la
Syrie, comme il passait prs d'un chteau assez fort, des Arabes
arms en sortirent.  Il se vit entour; on lui criait: Tout ce
que vous avez nous appartient, et votre personne appartient 
notre matre.  Zadig, pour rponse, tira son pe; son valet, qui
avait du courage, en fit autant.  Ils renversrent morts les
premiers Arabes qui mirent la main sur eux; le nombre redoubla;
ils ne s'tonnrent point, et rsolurent de prir en combattant.
On voyait deux hommes se dfendre contre une multitude; un tel
combat ne pouvait durer long-temps.  Le matre du chteau, nomm
Arbogad, ayant vu d'une fentre les prodiges de valeur que fesait
Zadig, conut de l'estime pour lui.  Il descendit en hte, et
vint lui-mme carter ses gens, et dlivrer les deux voyageurs.
Tout ce qui passe sur mes terres est  moi, dit-il, aussi bien
que ce que je trouve sur les terres des autres; mais vous me
paraissez un si brave homme, que je vous exempte de la loi
commune.  Il le fit entrer dans son chteau, ordonnant  ses gens
de le bien traiter; et le soir Arbogad voulut souper avec Zadig.

Le seigneur du chteau tait un de ces Arabes qu'on appelle
_voleurs_; mais il fesait quelquefois de bonnes actions parmi une
foule de mauvaises; il volait avec une rapacit furieuse, et
donnait libralement: intrpide dans l'action, assez doux dans le
commerce, dbauch  table, gai dans la dbauche, et surtout
plein de franchise.  Zadig lui plut beaucoup; sa conversation,
qui s'anima, fit durer le repas: enfin Arbogad lui dit: Je vous
conseille de vous enrler sous moi, vous ne sauriez mieux faire;
ce mtier-ci n'est pas mauvais; vous pourrez un jour devenir ce
que je suis.  Puis-je vous demander, dit Zadig, depuis quel temps
vous exercez cette noble profession? Ds ma plus tendre jeunesse,
reprit le seigneur.  J'tais valet d'un Arabe assez habile; ma
situation m'tait insupportable.  J'tais au dsespoir de voir
que, dans toute la terre qui appartient galement aux hommes, la
destine ne m'et pas rserv ma portion.  Je confiai mes peines
 un vieil Arabe qui me dit: Mon fils, ne dsesprez pas; il y
avait autrefois un grain de sable qui se lamentait d'tre un
atome ignor dans les dserts; au bout de quelques annes il
devint diamant, et il est  prsent le plus bel ornement de la
couronne du roi des Indes.  Ce discours me fit impression;
j'tais le grain de sable, je rsolus de devenir diamant.  Je
commenai par voler deux chevaux; je m'associai des camarades; je
me mis en tat de voler de petites caravanes: ainsi je fis cesser
peu--peu la disproportion qui tait d'abord entre les hommes et
moi.  J'eus ma part aux biens de ce monde, et je fus mme
ddommag avec usure: on me considra beaucoup; je devins
seigneur brigand; j'acquis ce chteau par voie de fait.  Le
satrape de Syrie voulut m'en dpossder; mais j'tais dj trop
riche pour avoir rien  craindre; je donnai de l'argent au
satrape, moyennant quoi je conservai ce chteau, et j'agrandis
mes domaines; il me nomma mme trsorier des tributs que l'Arabie
ptre payait au roi des rois.  Je fis ma charge de receveur, et
point du tout celle de payeur.

Le grand desterham de Babylone envoya ici, au nom du roi Moabdar,
un petit satrape, pour me faire trangler.  Cet homme arriva avec
son ordre: j'tais instruit de tout; je fis trangler en sa
prsence les quatre personnes qu'il avait amenes avec lui pour
serrer le lacet; aprs quoi je lui demandai ce que pouvait lui
valoir la commission de m'trangler.  Il me rpondit que ses
honoraires pouvaient aller  trois cents pices d'or.  Je lui fis
voir clair qu'il y aurait plus  gagner avec moi.  Je le fis
sous-brigand; il est aujourd'hui un de mes meilleurs officiers,
et des plus riches.  Si vous m'en croyez, vous russirez comme
lui.  Jamais la saison de voler n'a t meilleure, depuis que
Moabdar est tu, et que tout est en confusion dans Babylone.

Moabdar est tu! dit Zadig; et qu'est devenue la reine Astart?
Je n'en sais rien, reprit Arbogad; tout ce que je sais, c'est que
Moabdar est devenu fou, qu'il a t tu, que Babylone est un
grand coupe-gorge, que tout l'empire est dsol, qu'il y a de
beaux coups  faire encore, et que pour ma part j'en ai fait
d'admirables.  Mais la reine, dit Zadig; de grce, ne savez-vous
rien de la destine de la reine?  On m'a parl d'un prince
d'Hyrcanie, reprit-il; elle est probablement parmi ses
concubines, si elle n'a pas t tue dans le tumulte; mais je
suis plus curieux de butin que de nouvelles.  J'ai pris plusieurs
femmes dans mes courses, je n'en garde aucune; je les vends cher
quand elles sont belles, sans m'informer de ce qu'elles sont.  On
n'achte point le rang; une reine qui serait laide ne trouverait
pas marchand; peut-tre ai-je vendu la reine Astart, peut-tre
est-elle morte; mais peu m'importe, et je pense que vous ne devez
pas vous en soucier plus que moi.  En parlant ainsi il buvait
avec tant de courage, il confondait tellement toutes les ides,
que Zadig n'en put tirer aucun claircissement.

Il restait interdit, accabl, immobile.  Arbogad buvait toujours,
fesait des contes, rptait sans cesse qu'il tait le plus
heureux de tous les hommes, exhortant Zadig  se rendre aussi
heureux que lui.  Enfin doucement assoupi par les fumes du vin,
il alla dormir d'un sommeil tranquille.  Zadig passa la nuit dans
l'agitation la plus violente.  Quoi, disait-il, le roi est devenu
fou! il est tu!  Je ne puis m'empcher de le plaindre.  L'empire
est dchir, et ce brigand est heureux:  fortune!  destine!
un voleur est heureux, et ce que la nature a fait de plus aimable
a pri peut-tre d'une manire affreuse, ou vit dans un tat pire
que la mort.  O Astart!  qu'tes-vous devenue?

Ds le point du jour il interrogea tous ceux qu'il rencontrait
dans le chteau; mais tout le monde tait occup, personne ne lui
rpondit: on avait fait pendant la nuit de nouvelles conqutes,
on partageait les dpouilles.  Tout ce qu'il put obtenir dans
cette confusion tumultueuse, ce fut la permission de partir.  Il
en profita sans tarder, plus abm que jamais dans ses rflexions
douloureuses.

Zadig marchait inquiet, agit, l'esprit tout occup de la
malheureuse Astart, du roi de Babylone, de son fidle Cador, de
l'heureux brigand Arbogad, de cette femme si capricieuse que des
Babyloniens avaient enleve sur les confins de l'Egypte, enfin de
tous les contre-temps et de toutes les infortunes qu'il avait
prouves.



CHAPITRE XVII.

Le pcheur.


A quelques lieues du chteau d'Arbogad, il se trouva sur le bord
d'une petite rivire, toujours dplorant sa destine, et se
regardant comme le modle du malheur.  Il vit un pcheur couch
sur la rive, tenant  peine d'une main languissante son filet,
qu'il semblait abandonner, et levant les yeux vers le ciel.

Je suis certainement le plus malheureux de tous les hommes,
disait le pcheur.  J'ai t, de l'aveu de tout le monde, le plus
clbre marchand de fromages  la crme dans Babylone, et j'ai
t ruin.  J'avais la plus jolie femme qu'homme pt possder, et
j'en ai t trahi.  Il me restait une chtive maison, je l'ai vue
pille et dtruite.  Rfugi dans une cabane, je n'ai de
ressource que ma pche, et je ne prends pas un poisson.  O mon
filet! je ne te jetterai plus dans l'eau, c'est  moi de m'y
jeter.  En disant ces mots il se lve, et s'avance dans
l'attitude d'un homme qui allait se prcipiter et finir sa vie.

Eh quoi! se dit Zadig  lui-mme, il y a donc des hommes aussi
malheureux que moi! L'ardeur de sauver la vie au pcheur fut
aussi prompte que cette rflexion.  Il court  lui, il l'arrte,
il l'interroge d'un air attendri et consolant.  On prtend qu'on
en est moins malheureux quand on ne l'est pas seul: mais, selon
Zoroastre, ce n'est pas par malignit, c'est par besoin.  On se
sent alors entran vers un infortun comme vers son semblable.
La joie d'un homme heureux serait une insulte; mais deux
malheureux sont comme deux arbrisseaux faibles qui, s'appuyant
l'un sur l'autre, se fortifient contre l'orage.

Pourquoi succombez-vous  vos malheurs? dit Zadig au pcheur.
C'est, rpondit-il, parceque je n'y vois pas de ressource.  J'ai
t le plus considr du village de Derlback auprs de Babylone,
et je fesais, avec l'aide de ma femme, les meilleurs fromages 
la crme de l'empire.  La reine Astart et le fameux ministre
Zadig les aimaient passionnment.  J'avais fourni  leurs maisons
six cents fromages.  J'allai un jour  la ville pour tre pay;
j'appris en arrivant dans Babylone que la reine et Zadig avaient
disparu.  Je courus chez le seigneur Zadig, que je n'avais jamais
vu; je trouvai les archers du grand desterham, qui, munis d'un
papier royal, pillaient sa maison loyalement et avec ordre.  Je
volai aux cuisines de la reine; quelques uns des seigneurs de la
bouche me dirent qu'elle tait morte; d'autres dirent qu'elle
tait en prison; d'autres prtendirent qu'elle avait pris la
fuite; mais tous m'assurrent qu'on ne me paierait point mes
fromages.  J'allai avec ma femme chez le seigneur Orcan, qui
tait une de mes pratiques: nous lui demandmes sa protection
dans notre disgrce.  Il l'accorda  ma femme, et me la refusa.
Elle tait plus blanche que ces fromages  la crme qui
commencrent mon malheur; et l'clat de la pourpre de Tyr n'tait
pas plus brillant que l'incarnat qui animait cette blancheur.
C'est ce qui fit qu'Orcan la retint, et me chassa de sa maison.
J'crivis  ma chre femme la lettre d'un dsespr.  Elle dit au
porteur: Ah, ah!  oui! je sais quel est l'homme qui m'crit, j'en
ai entendu parler: on dit qu'il fait des fromages  la crme
excellents; qu'on m'en apporte, et qu'on les lui paie.

Dans mon malheur, je voulus m'adresser  la justice.  Il me
restait six onces d'or: il fallut en donner deux onces  l'homme
de loi que je consultai, deux au procureur qui entreprit mon
affaire, deux au secrtaire du premier juge.  Quand tout cela fut
fait, mon procs n'tait pas encore commenc, et j'avais dj
dpens plus d'argent que mes fromages et ma femme ne valaient.
Je retournai  mon village dans l'intention de vendre ma maison
pour avoir ma femme.

Ma maison valait bien soixante onces d'or; mais on me voyait
pauvre et press de vendre.  Le premier  qui je m'adressai m'en
offrit trente onces; le second, vingt; et le troisime, dix.
J'tais prt enfin de conclure, tant j'tais aveugl, lorsqu'un
prince d'Hyrcanie vint  Babylone, et ravagea tout sur son
passage.  Ma maison fut d'abord saccage, et ensuite brle.

Ayant ainsi perdu mon argent, ma femme, et ma maison, je me suis
retir dans ce pays o vous me voyez; j'ai tch de subsister du
mtier de pcheur.  Les poissons se moquent de moi comme les
hommes; je ne prends rien, je meurs de faim; et sans vous,
auguste consolateur, j'allais mourir dans la rivire.

Le pcheur ne fit point ce rcit tout de suite; car  tout moment
Zadig mu et transport lui disait: Quoi! vous ne savez rien de
la destine de la reine?  Non, seigneur, rpondait le pcheur;
mais je sais que la reine et Zadig ne m'ont point pay mes
fromages  la crme, qu'on a pris ma femme, et que je suis au
dsespoir.  Je me flatte, dit Zadig, que vous ne perdrez pas tout
votre argent.  J'ai entendu parler de ce Zadig; il est honnte
homme; et s'il retourne  Babylone, comme il l'espre, il vous
donnera plus qu'il ne vous doit; mais pour votre femme, qui n'est
pas si honnte, je vous conseille de ne pas chercher  la
reprendre.  Croyez-moi, allez  Babylone; j'y serai avant vous,
parceque je suis  cheval, et que vous tes  pied.
Adressez-vous  l'illustre Cador; dites-lui que vous avez
rencontr son ami; attendez-moi chez lui; allez; peut-tre ne
serez-vous pas toujours malheureux.

O puissant Orosmade! continua-t-il, vous vous servez de moi pour
consoler cet homme; de qui vous servirez-vous pour me consoler?
En parlant ainsi il donnait au pcheur la moiti de tout l'argent
qu'il avait apport d'Arabie, et le pcheur, confondu et ravi,
baisait les pieds de l'ami de Cador, et disait: Vous tes un ange
sauveur.

Cependant Zadig demandait toujours des nouvelles, et versait des
larmes.  Quoi! seigneur, s'cria le pcheur, vous seriez donc
aussi malheureux, vous qui faites du bien? Plus malheureux que
toi cent fois, rpondait Zadig.  Mais comment se peut-il faire,
disait le bonhomme, que celui qui donne soit plus  plaindre que
celui qui reoit? C'est que ton plus grand malheur, reprit Zadig,
tait le besoin, et que je suis infortun par le coeur.  Orcan
vous aurait-il pris votre femme? dit le pcheur.  Ce mot rappela
dans l'esprit de Zadig toutes ses aventures; il rptait la liste
de ses infortunes,  commencer depuis la chienne de la reine
jusqu' son arrive chez le brigand Arbogad.  Ah! dit-il au
pcheur, Orcan mrite d'tre puni.  Mais d'ordinaire ce sont ces
gens-l qui sont les favoris de la destine.  Quoi qu'il en soit,
va chez le seigneur Cador, et attends-moi.  Ils se sparrent: le
pcheur marcha en remerciant son destin, et Zadig courut en
accusant toujours le sien.



CHAPITRE XVIII.

Le basilic.


Arriv dans une belle prairie, il y vit plusieurs femmes qui
cherchaient quelque chose avec beaucoup d'application.  Il prit
la libert de s'approcher de l'une d'elles, et de lui demander
s'il pouvait avoir l'honneur de les aider dans leurs recherches.
Gardez-vous-en bien, rpondit la Syrienne; ce que nous cherchons
ne peut tre touch que par des femmes.  Voil qui est bien
trange, dit Zadig; oserai-je vous prier de m'apprendre ce que
c'est qu'il n'est permis qu'aux femmes de toucher? C'est un
basilic, dit-elle.  Un basilic, madame! et pour quelle raison,
s'il vous plat, cherchez-vous un basilic? C'est pour notre
seigneur et matre Ogul, dont vous voyez le chteau sur le bord
de cette rivire, au bout de la prairie.  Nous sommes ses trs
humbles esclaves; le seigneur Ogul est malade; son mdecin lui a
ordonn de manger un basilic cuit dans l'eau rose; et comme c'est
un animal fort rare, et qui ne se laisse jamais prendre que par
des femmes, le seigneur Ogul a promis de choisir pour sa femme
bien-aime celle de nous qui lui apporterait un basilic:
laissez-moi chercher, s'il vous plat: car vous voyez ce qu'il
m'en coterait si j'tais prvenue par mes compagnes.

Zadig laissa cette Syrienne et les autres chercher leur basilic,
et continua de marcher dans la prairie.  Quand il fut au bord
d'un petit ruisseau, il y trouva une autre dame couche sur le
gazon, et qui ne cherchait rien.  Sa taille paraissait
majestueuse, mais son visage tait couvert d'un voile.  Elle
tait penche vers le ruisseau; de profonds soupirs sortaient de
sa bouche.  Elle tenait en main une petite baguette, avec
laquelle elle traait des caractres sur un sable fin qui se
trouvait entre le gazon et le ruisseau.  Zadig eut la curiosit
de voir ce que cette femme crivait; il s'approcha, il vit la
lettre Z, puis un A; il fut tonn; puis parut un D; il
tressaillit.  Jamais surprise ne fut gale  la sienne, quand il
vit les deux dernires lettres de son nom.  Il demeura quelque
temps immobile: enfin rompant le silence d'une voix entrecoupe:
O gnreuse dame! pardonnez  un tranger,  un infortun, d'oser
vous demander par quelle aventure tonnante je trouve ici le nom
de ZADIG trac de votre main divine? A cette voix,  ces paroles,
la dame releva son voile d'une main tremblante, regarda Zadig,
jeta un cri d'attendrissement, de surprise, et de joie, et
succombant sous tous les mouvements divers qui assaillaient
-la-fois son me, elle tomba vanouie entre ses bras.  C'tait
Astart elle-mme, c'tait la reine de Babylone, c'tait celle
que Zadig adorait, et qu'il se reprochait d'adorer; c'tait celle
dont il avait tant pleur et tant craint la destine.  Il fut un
moment priv de l'usage de ses sens; et quand il eut attach ses
regards sur les yeux d'Astart, qui se rouvraient avec une
langueur mle de confusion et de tendresse: O puissances
immortelles! s'cria-t-il, qui prsidez aux destins des faibles
humains, me rendez-vous Astart? En quel temps, en quels lieux,
en quel tat la revois-je? Il se jeta  genoux devant Astart, et
il attacha son front  la poussire de ses pieds.  La reine de
Babylone le relve, et le fait asseoir auprs d'elle sur le bord
de ce ruisseau; elle essuyait  plusieurs reprises ses yeux dont
les larmes recommenaient toujours  couler.  Elle reprenait
vingt fois des discours que ses gmissements interrompaient; elle
l'interrogeait sur le hasard qui les rassemblait, et prvenait
soudain ses rponses par d'autres questions.  Elle entamait le
rcit de ses malheurs, et voulait savoir ceux de Zadig.  Enfin
tous deux ayant un peu apais le tumulte de leurs mes, Zadig lui
conta en peu de mots par quelle aventure il se trouvait dans
cette prairie.  Mais,  malheureuse et respectable reine!
comment vous retrouv-je en ce lieu cart, vtue en esclave, et
accompagne d'autres femmes esclaves qui cherchent un basilic
pour le faire cuire dans de l'eau rose par ordonnance du mdecin?

Pendant qu'elles cherchent leur basilic, dit la belle Astart, je
vais vous apprendre tout ce que j'ai souffert, et tout ce que je
pardonne au ciel depuis que je vous revois.  Vous savez que le
roi mon mari trouva mauvais que vous fussiez le plus aimable de
tous les hommes; et ce fut pour cette raison qu'il prit une nuit
la rsolution de vous faire trangler et de m'empoisonner.  Vous
savez comme le ciel permit que mon petit muet m'avertt de
l'ordre de sa sublime majest.  A peine le fidle Cador vous
eut-il forc de m'obir et de partir, qu'il osa entrer chez moi
au milieu de la nuit par une issue secrte.  Il m'enleva, et me
conduisit dans le temple d'Orosmade, o le mage, son frre,
m'enferma dans une statue colossale dont la base touche aux
fondements du temple, et dont la tte atteint la vote.  Je fus
l comme ensevelie, mais servie par le mage, et ne manquant
d'aucune chose ncessaire.  Cependant au point du jour
l'apothicaire de sa majest entra dans ma chambre avec une potion
mle de jusquiame, d'opium, de cigu, d'ellbore noir, et
d'aconit; et un autre officier alla chez vous avec un lacet de
soie bleue.  On ne trouva personne.  Cador, pour mieux tromper le
roi, feignit de venir nous accuser tous deux.  Il dit que vous
aviez pris la route des Indes, et moi celle de Memphis: on envoya
des satellites aprs vous et aprs moi.

Les courriers qui me cherchaient ne me connaissaient pas.  Je
n'avais presque jamais montr mon visage qu' vous seul, en
prsence et par ordre de mon poux.  Ils coururent  ma
poursuite, sur le portrait qu'on leur fesait de ma personne: une
femme de la mme taille que moi, et qui peut-tre avait plus de
charmes, s'offrit  leurs regards sur les frontires de l'Egypte.
Elle tait plore, errante; ils ne doutrent pas que cette femme
ne ft la reine de Babylone; ils la menrent  Moabdar.  Leur
mprise fit entrer d'abord le roi dans une violente colre; mais
bientt ayant considr de plus prs cette femme, il la trouva
trs belle, et fut consol.  On l'appelait Missouf.  On m'a dit
depuis que ce nom signifie en langue gyptienne _la belle
capricieuse_.  Elle l'tait en effet; mais elle avait autant
d'art que de caprice.  Elle plut  Moabdar.  Elle le subjugua au
point de se faire dclarer sa femme.  Alors son caractre se
dveloppa tout entier: elle se livra sans crainte  toutes les
folies de son imagination.  Elle voulut obliger le chef des
mages, qui tait vieux et goutteux, de danser devant elle; et sur
le refus du mage, elle le perscuta violemment.  Elle ordonna 
son grand-cuyer de lui faire une tourte de confitures.  Le
grand-cuyer eut beau lui reprsenter qu'il n'tait point
ptissier, il fallut qu'il ft la tourte; et on le chassa,
parcequ'elle tait trop brle.  Elle donna la charge de
grand-cuyer  son nain, et la place de chancelier  un page.
C'est ainsi qu'elle gouverna Babylone.  Tout le monde me
regrettait.  Le roi, qui avait t assez honnte homme jusqu'au
moment o il avait voulu m'empoisonner et vous faire trangler,
semblait avoir noy ses vertus dans l'amour prodigieux qu'il
avait pour la belle capricieuse.  Il vint au temple le grand jour
du feu sacr.  Je le vis implorer les dieux pour Missouf aux
pieds de la statue o j'tais renferme.  J'levai la voix; je
lui criai: Les dieux refusent les voeux d'un roi devenu tyran,
qui a voulu faire mourir une femme raisonnable pour pouser une
extravagante.  Moabdar fut confondu de ces paroles au point que
sa tte se troubla.  L'oracle que j'avais rendu, et la tyrannie
de Missouf, suffisaient pour lui faire perdre le jugement.  Il
devint fou en peu de jours.

Sa folie, qui parut un chtiment du ciel, fut le signal de la
rvolte.  On se souleva, on courut aux armes.  Babylone, si
long-temps plonge dans une mollesse oisive, devint le thtre
d'une guerre civile affreuse.  On me tira du creux de ma statue,
et on me mit  la tte d'un parti.  Cador courut  Memphis, pour
vous ramener  Babylone.  Le prince d'Hyrcanie, apprenant ces
funestes nouvelles, revint avec son arme faire un troisime
parti dans la Chalde.  Il attaqua le roi, qui courut au-devant
de lui avec son extravagante Egyptienne.  Moabdar mourut perc de
coups.  Missouf tomba aux mains du vainqueur.  Mon malheur voulut
que je fusse prise moi-mme par un parti hyrcanien, et qu'on me
ment devant le prince prcisment dans le temps qu'on lui
amenait Missouf.  Vous serez flatt, sans doute, en apprenant que
le prince me trouva plus belle que l'gyptienne; mais vous serez
fch d'apprendre qu'il me destina  son srail.  Il me dit fort
rsolument que, ds qu'il aurait fini une expdition militaire
qu'il allait excuter, il viendrait  moi.  Jugez de ma douleur.
Mes liens avec Moabdar taient rompus, je pouvais tre  Zadig;
et je tombais dans les chanes de ce barbare! Je lui rpondis
avec toute la fiert que me donnaient mon rang et mes sentiments.
J'avais toujours entendu dire que le ciel attachait aux personnes
de ma sorte un caractre de grandeur qui d'un mot et d'un coup
d'oeil fesait rentrer dans l'abaissement du plus profond respect
les tmraires qui osaient s'en carter.  Je parlai en reine,
mais je fus traite en demoiselle suivante.  L'Hyrcanien, sans
daigner seulement m'adresser la parole, dit  son eunuque noir
que j'tais une impertinente, mais qu'il me trouvait jolie.  Il
lui ordonna d'avoir soin de moi et de me mettre au rgime des
favorites, afin de me rafrachir le teint, et de me rendre plus
digne de ses faveurs, pour le jour o il aurait la commodit de
m'en honorer.  Je lui dis que je me tuerais: il rpliqua, en
riant, qu'on ne se tuait point, qu'il tait fait  ces faons-l,
et me quitta comme un homme qui vient de mettre un perroquet dans
sa mnagerie.  Quel tat pour la premire reine de l'univers, et,
je dirai plus, pour un coeur qui tait  Zadig!

A ces paroles il se jeta  ses genoux, et les baigna de larmes.
Astart le releva tendrement, et elle continua ainsi: Je me
voyais au pouvoir d'un barbare, et rivale d'une folle avec qui
j'tais renferme.  Elle me raconta son aventure d'Egypte.  Je
jugeai par les traits dont elle vous peignait, par le temps, par
le dromadaire sur lequel vous tiez mont, par toutes les
circonstances, que c'tait Zadig qui avait combattu pour elle.
Je ne doutai pas que vous ne fussiez  Memphis; je pris la
rsolution de m'y retirer.  Belle Missouf, lui dis-je, vous tes
beaucoup plus plaisante que moi, vous divertirez bien mieux que
moi le prince d'Hyrcanie.  Facilitez-moi les moyens de me sauver;
vous rgnerez seule; vous me rendrez heureuse, en vous
dbarrassant d'une rivale.  Missouf concerta avec moi les moyens
de ma fuite.  Je partis donc secrtement avec une esclave
gyptienne.

J'tais dj prs de l'Arabie, lorsqu'un fameux voleur, nomm
Arbogad, m'enleva, et me vendit  des marchands qui m'ont amene
dans ce chteau, o demeure le seigneur Ogul.  Il m'a achete
sans savoir qui j'tais.  C'est un homme voluptueux qui ne
cherche qu' faire grande chre, et qui croit que Dieu l'a mis au
monde pour tenir table.  Il est d'un embonpoint excessif, qui est
toujours prt  le suffoquer.  Son mdecin, qui n'a que peu de
crdit auprs de lui quand il digre bien, le gouverne
despotiquement quand il a trop mang.  Il lui a persuad qu'il le
gurirait avec un basilic cuit dans de l'eau rose.  Le seigneur
Ogul a promis sa main  celle de ses esclaves qui lui apporterait
un basilic.  Vous voyez que je les laisse s'empresser  mriter
cet honneur, et je n'ai jamais eu moins d'envie de trouver ce
basilic que depuis que le ciel a permis que je vous revisse.

Alors Astart et Zadig se dirent tout ce que des sentiments
long-temps retenus, tout ce que leurs malheurs et leurs amours
pouvaient inspirer aux coeurs les plus nobles et les plus
passionns; et les gnies qui prsident  l'amour portrent leurs
paroles jusqu' la sphre de Vnus.

Les femmes rentrrent chez Ogul sans avoir rien trouv.  Zadig se
fit prsenter  lui, et lui parla en ces termes: Que la sant
immortelle descende du ciel pour avoir soin de tous vos jours!
Je suis mdecin, j'ai accouru vers vous sur le bruit de votre
maladie, et je vous ai apport un basilic cuit dans de l'eau
rose.  Ce n'est pas que je prtende vous pouser: je ne vous
demande que la libert d'une jeune esclave de Babylone que vous
avez depuis quelques jours; et je consens de rester en esclavage
 sa place, si je n'ai pas le bonheur de gurir le magnifique
seigneur Ogul.

La proposition fut accepte.  Astart partit pour Babylone avec
le domestique de Zadig, en lui promettant de lui envoyer
incessamment un courrier, pour l'instruire de tout ce qui se
serait pass.  Leurs adieux furent aussi tendres que l'avait t
leur reconnaissance.  Le moment o l'on se retrouve, et celui o
l'on se spare, sont les deux plus grandes poques de la vie,
comme dit le grand livre du Zend.  Zadig aimait la reine autant
qu'il le jurait, et la reine aimait Zadig plus qu'elle ne le lui
disait.

Cependant Zadig parla ainsi  Ogul: Seigneur, on ne mange point
mon basilic, toute sa vertu doit entrer chez vous par les pores.
Je l'ai mis dans une petite outre bien enfle et couverte d'une
peau fine: il faut que vous poussiez cette outre de toute votre
force, et que je vous la renvoie  plusieurs reprises; et en peu
de jours de rgime vous verrez ce que peut mon art.  Ogul ds le
premier jour fut tout essouffl, et crut qu'il mourrait de
fatigue.  Le second il fut moins fatigu, et dormit mieux.  En
huit jours il recouvra toute la force, la sant, la lgret, et
la gaiet de ses plus brillantes annes.  Vous avez jou au
ballon, et vous avez t sobre, lui dit Zadig: apprenez qu'il n'y
a point de basilic dans la nature, qu'on se porte toujours bien
avec de la sobrit et de l'exercice, et que l'art de faire
subsister ensemble l'intemprance et la sant est un art aussi
chimrique que la pierre philosophale, l'astrologie judiciaire,
et la thologie des mages.

Le premier mdecin d'Ogul, sentant combien cet homme tait
dangereux pour la mdecine, s'unit avec l'apothicaire du corps
pour envoyer Zadig chercher des basilics dans l'autre monde.
Ainsi, aprs avoir t toujours puni pour avoir bien fait, il
tait prs de prir pour avoir guri un seigneur gourmand.  On
l'invita  un excellent dner.  Il devait tre empoisonn au
second service; mais il reut un courrier de la belle Astart au
premier.  Il quitta la table, et partit.  Quand on est aim d'une
belle femme, dit le grand Zoroastre, on se tire toujours
d'affaire dans ce monde.



CHAPITRE XIX.

Les combats.


La reine avait t reue  Babylone avec les transports qu'on a
toujours pour une belle princesse qui a t malheureuse.
Babylone alors paraissait tre plus tranquille.  Le prince
d'Hyrcanie avait t tu dans un combat.  Les Babyloniens
vainqueurs dclarrent qu'Astart pouserait celui qu'on
choisirait pour souverain.  On ne voulut point que la premire
place du monde, qui serait celle de mari d'Astart et de roi de
Babylone, dpendt des intrigues et des cabales.  On jura de
reconnatre pour roi le plus vaillant et le plus sage.  Une
grande lice, borde d'amphithtres magnifiquement orns, fut
forme  quelques lieues de la ville.  Les combattants devaient
s'y rendre arms de toutes pices.  Chacun d'eux avait derrire
les amphithtres un appartement spar, o il ne devait tre vu
ni connu de personne.  Il fallait courir quatre lances.  Ceux qui
seraient assez heureux pour vaincre quatre chevaliers devaient
combattre ensuite les uns contre les autres; de faon que celui
qui resterait le dernier matre du camp serait proclam le
vainqueur des jeux.  Il devait revenir quatre jours aprs avec
les mmes armes, et expliquer les nigmes proposes par les
mages.  S'il n'expliquait point les nigmes, il n'tait point
roi, et il fallait recommencer  courir des lances, jusqu' ce
qu'on trouvt un homme qui ft vainqueur dans ces deux combats;
car on voulait absolument pour roi le plus vaillant et le plus
sage.  La reine, pendant tout ce temps, devait tre troitement
garde: on lui permettait seulement d'assister aux jeux, couverte
d'un voile; mais on ne souffrait pas qu'elle parlt  aucun des
prtendants, afin qu'il n'y et ni faveur ni injustice.

Voil ce qu'Astart fesait savoir  son amant, esprant qu'il
montrerait pour elle plus de valeur et d'esprit que personne.  Il
partit, et pria Vnus de fortifier son courage et d'clairer son
esprit.  Il arriva sur le rivage de l'Euphrate, la veille de ce
grand jour.  Il fit inscrire sa devise parmi celles des
combattants, en cachant son visage et son nom, comme la loi
l'ordonnait, et alla se reposer dans l'appartement qui lui chut
par le sort.  Son ami Cador, qui tait revenu  Babylone, aprs
l'avoir inutilement cherch en Egypte, fit porter dans sa loge
une armure complte que la reine lui envoyait.  Il lui fit amener
aussi de sa part le plus beau cheval de Perse.  Zadig reconnut
Astart  ces prsents: son courage et son amour en prirent de
nouvelles forces et de nouvelles esprances.

Le lendemain la reine tant venue se placer sous un dais de
pierreries, et les amphithtres tant remplis de toutes les
dames et de tous les ordres de Babylone, les combattants parurent
dans le cirque.  Chacun d'eux vint mettre sa devise aux pieds du
grand-mage.  On tira au sort les devises; celle de Zadig fut la
dernire.  Le premier qui s'avana tait un seigneur trs riche,
nomm Itobad, fort vain, peu courageux, trs maladroit, et sans
esprit.  Ses domestiques l'avaient persuad qu'un homme comme lui
devait tre roi; il leur avait rpondu: Un homme comme moi doit
rgner; ainsi on l'avait arm de pied en cap.  Il portait une
armure d'or maille de vert, un panache vert, une lance orne de
rubans verts.  On s'aperut d'abord,  la manire dont Itobad
gouvernait son cheval, que ce n'tait pas un homme comme lui 
qui le ciel rservait le sceptre de Babylone.  Le premier
chevalier qui courut contre lui le dsaronna; le second le
renversa sur la croupe de son cheval, les deux jambes en l'air et
les bras tendus.  Itobad se remit, mais de si mauvaise grce que
tout l'amphithtre se mit  rire.  Un troisime ne daigna pas se
servir de sa lance; mais en lui fesant une passe, il le prit par
la jambe droite, et lui fesant faire un demitour, il le fit
tomber sur le sable: les cuyers des jeux accoururent  lui en
riant, et le remirent en selle.  Le quatrime combattant le prend
par la jambe gauche, et le fait tomber de l'autre ct.  On le
conduisit avec des hues  sa loge, o il devait passer la nuit
selon la loi; et il disait en marchant  peine: Quelle aventure
pour un homme comme moi!

Les autres chevaliers s'acquittrent mieux de leur devoir.  Il y
en eut qui vainquirent deux combattants de suite; quelques uns
allrent jusqu' trois.  Il n'y eut que le prince Otame qui en
vainquit quatre.  Enfin Zadig combattit  son tour: il dsaronna
quatre cavaliers de suite avec toute la grce possible.  Il
fallut donc voir qui serait vainqueur d'Otame ou de Zadig.  Le
premier portait des armes bleues et or, avec un panache de mme;
celles de Zadig taient blanches.  Tous les voeux se partageaient
entre le chevalier bleu et le chevalier blanc.  La reine,  qui
le coeur palpitait, fesait des prires au ciel pour la couleur
blanche.  Les deux champions firent des passes et des voltes avec
tant d'agilit, ils se donnrent de si beaux coups de lance, ils
taient si fermes sur leurs arons, que tout le monde, hors la
reine, souhaitait qu'il y et deux rois dans Babylone.  Enfin,
leurs chevaux tant lasss et leurs lances rompues, Zadig usa de
cette adresse: il passe derrire le prince bleu, s'lance sur la
croupe de son cheval, le prend par le milieu du corps, le jette 
terre, se met en selle  sa place, et caracole autour d'Otame
tendu sur la place.  Tout l'amphithtre crie: Victoire au
chevalier blanc!  Otame indign se relve, tire son pe; Zadig
saute de cheval, le sabre  la main.  Les voil tous deux sur
l'arne, livrant un nouveau combat, o la force et l'agilit
triomphent tour--tour.  Les plumes de leur casque, les clous de
leurs brassards, les mailles de leur armure sautent au loin sous
mille coups prcipits.  Ils frappent de pointe et de taille, 
droite,  gauche, sur la tte, sur la poitrine; ils reculent, ils
avancent, ils se mesurent, ils se rejoignent, ils se saisissent,
ils se replient comme des serpents, ils s'attaquent comme des
lions; le feu jaillit  tout moment des coups qu'ils se portent.
Enfin Zadig ayant un moment repris ses esprits s'arrte, fait une
feinte, passe sur Otame, le fait tomber, le dsarme, et Otame
s'crie: O chevalier blanc! c'est vous qui devez rgner sur
Babylone.  La reine tait au comble de la joie.  On reconduisit
le chevalier bleu et le chevalier blanc chacun  leur loge, ainsi
que tous les autres, selon ce qui tait port par la loi.  Des
muets vinrent les servir et leur apporter  manger.  On peut
juger si le petit muet de la reine ne fut pas celui qui servit
Zadig.  Ensuite on les laissa dormir seuls jusqu'au lendemain
matin, temps o le vainqueur devait apporter sa devise au
grand-mage, pour la confronter et se faire reconnatre.

Zadig dormit, quoique amoureux, tant il tait fatigu.  Itobad,
qui tait couch auprs de lui, ne dormit point.  Il se leva
pendant la nuit, entra dans sa loge, prit les armes blanches de
Zadig avec sa devise, et mit son armure verte  la place.  Le
point du jour tant venu, il alla firement au grand-mage,
dclarer qu'un homme comme lui tait vainqueur.  On ne s'y
attendait pas; mais il fut proclam pendant que Zadig dormait
encore.  Astart surprise, et le dsespoir dans le coeur, s'en
retourna dans Babylone.  Tout l'amphithtre tait dj presque
vide, lorsque Zadig s'veilla; il chercha ses armes, et ne trouva
que cette armure verte.  Il tait oblig de s'en couvrir, n'ayant
rien autre chose auprs de lui.  Etonn et indign, il les
endosse avec fureur, il avance dans cet quipage.

Tout ce qui tait encore sur l'amphithtre et dans le cirque le
reut avec des hues.  On l'entourait; on lui insultait en face.
Jamais homme n'essuya des mortifications si humiliantes.  La
patience lui chappa; il carta  coups de sabre la populace qui
osait l'outrager; mais il ne savait quel parti prendre.  Il ne
pouvait voir la reine; il ne pouvait rclamer l'armure blanche
qu'elle lui avait envoye; c'et t la compromettre: ainsi,
tandis qu'elle tait plonge dans la douleur, il tait pntr de
fureur et d'inquitude.  Il se promenait sur les bords de
l'Euphrate, persuad que son toile le destinait  tre
malheureux sans ressource, repassant dans son esprit toutes ses
disgrces depuis l'aventure de la femme qui hassait les borgnes,
jusqu' celle de son armure.  Voil ce que c'est, disait-il, de
m'tre veill trop tard; si j'avais moins dormi, je serais roi
de Babylone, je possderais Astart.  Les sciences, les moeurs,
le courage, n'ont donc jamais servi qu' mon infortune.  Il lui
chappa enfin de murmurer contre la Providence, et il fut tent
de croire que tout tait gouvern par une destine cruelle qui
opprimait les bons et qui fesait prosprer les chevaliers verts.
Un de ses chagrins tait de porter cette armure verte qui lui
avait attir tant de hues.  Un marchand passa, il la lui vendit
 vil prix, et prit du marchand une robe et un bonnet long.  Dans
cet quipage, il ctoyait l'Euphrate, rempli de dsespoir, et
accusant en secret la Providence qui le perscutait toujours.



CHAPITRE XX.

L'ermite[1].

  [1] Frron (_Anne littraire_, 1767,I, 30 et suiv.), reproche
   Voltaire d'avoir tir presque mot pour mot ce chapitre d'une
  pice de cent cinquante vers, intitule _The hermite_
  (l'ermite), par Th. Parnell.  Avant Parnell, plusieurs auteurs
  avaient trait le mme sujet, et entre autres l'auteur
  franais, Bluel d'Arbres, comte de Permission, dans le livre
  CV de ses Oeuvres; c'est en 1604 qu'avaient paru les livres CIV
  et CXIII, dont on ne connat encore qu'un seul exemplaire,
  dcouvert en 1824.  B.


Il rencontra en marchant un ermite, dont la barbe blanche et
vnrable lui descendait jusqu' la ceinture.  Il tenait en main
un livre qu'il lisait attentivement.  Zadig s'arrta, et lui fit
une profonde inclination.  L'ermite le salua d'un air si noble et
si doux, que Zadig eut la curiosit de l'entretenir.  Il lui
demanda quel livre il lisait.  C'est le livre des destines, dit
l'ermite; voulez-vous en lire quelque chose? Il mit le livre dans
les mains de Zadig, qui, tout instruit qu'il tait dans plusieurs
langues, ne put dchiffrer un seul caractre du livre.  Cela
redoubla encore sa curiosit.  Vous me paraissez bien chagrin,
lui dit ce bon pre.  Hlas! que j'en ai sujet! dit Zadig.  Si
vous permettez que je vous accompagne, repartit le vieillard,
peut-tre vous serai-je utile: j'ai quelquefois rpandu des
sentiments de consolation dans l'me des malheureux.  Zadig se
sentit du respect pour l'air, pour la barbe, et pour le livre de
l'ermite.  Il lui trouva dans la conversation des lumires
suprieures.  L'ermite parlait de la destine, de la justice, de
la morale, du souverain bien, de la faiblesse humaine, des
vertus, et des vices, avec une loquence si vive et si touchante,
que Zadig se sentit entran vers lui par un charme invincible.Il
le pria avec instance de ne le point quitter, jusqu' ce qu'ils
fussent de retour  Babylone.  Je vous demande moi-mme cette
grce, lui dit le vieillard; jurez-moi par Orosmade que vous ne
vous sparerez point de moi d'ici  quelques jours, quelque chose
que je fasse.  Zadig jura, et ils partirent ensemble.

Les deux voyageurs arrivrent le soir  un chteau superbe.
L'ermite demanda l'hospitalit pour lui et pour le jeune homme
qui l'accompagnait.  Le portier, qu'on aurait pris pour un grand
seigneur, les introduisit avec une espce de bont ddaigneuse.
On les prsenta  un principal domestique, qui leur fit voir les
appartements magnifiques du matre.  Ils furent admis  sa table
au bas bout, sans que le seigneur du chteau les honort d'un
regard; mais ils furent servis comme les autres avec dlicatesse
et profusion.  On leur donna ensuite  laver dans un bassin d'or
garni d'meraudes et de rubis.  On les mena coucher dans un bel
appartement, et le lendemain matin un domestique leur apporta 
chacun une pice d'or, aprs quoi on les congdia.

Le matre de la maison, dit Zadig en chemin, me parat tre un
homme gnreux, quoique un peu fier; il exerce noblement
l'hospitalit.  En disant ces paroles, il aperut qu'une espce
de poche trs large que portait l'ermite paraissait tendue et
enfle: il y vit le bassin d'or garni de pierreries, que celui-ci
avait vol.  Il n'osa d'abord en rien tmoigner; mais il tait
dans une trange surprise.

Vers le midi, l'ermite se prsenta  la porte d'une maison trs
petite, o logeait un riche avare; il y demanda l'hospitalit
pour quelques heures.  Un vieux valet mal habill le reut d'un
ton rude, et fit entrer l'ermite et Zadig dans l'curie, o on
leur donna quelques olives pourries, de mauvais pain, et de la
bire gte.  L'ermite but et mangea d'un air aussi content que
la veille; puis s'adressant  ce vieux valet qui les observait
tous deux pour voir s'ils ne volaient rien, et qui les pressait
de partir, il lui donna les deux pices d'or qu'il avait reues
le matin, et le remercia de toutes ses attentions.  Je vous prie,
ajouta-t-il, faites-moi parler  votre matre.  Le valet tonn
introduisit les deux voyageurs: Magnifique seigneur, dit
l'ermite, je ne puis que vous rendre de trs humbles grces de la
manire noble dont vous nous avez reus: daignez accepter ce
bassin d'or comme un faible gage de ma reconnaissance.  L'avare
fut prs de tomber  la renverse.  L'ermite ne lui donna pas le
temps de revenir de son saisissement, il partit au plus vite avec
son jeune voyageur.  Mon pre, lui dit Zadig, qu'est-ce que tout
ce que je vois?  Vous ne me paraissez ressembler en rien aux
autres hommes: vous volez un bassin d'or garni de pierreries  un
seigneur qui vous reoit magnifiquement, et vous le donnez  un
avare, qui vous traite avec indignit.  Mon fils, rpondit le
vieillard, cet homme magnifique, qui ne reoit les trangers que
par vanit, et pour faire admirer ses richesses, deviendra plus
sage; l'avare apprendra  exercer l'hospitalit: ne vous tonnez
de rien, et suivez-moi.  Zadig ne savait encore s'il avait
affaire au plus fou ou au plus sage de tous les hommes; mais
l'ermite parlait avec tant d'ascendant, que Zadig, li d'ailleurs
par son serment, ne put s'empcher de le suivre.

Ils arrivrent le soir  une maison agrablement btie, mais
simple, o rien ne sentait ni la prodigalit ni l'avarice.  Le
matre tait un philosophe retir du monde, qui cultivait en paix
la sagesse et la vertu, et qui cependant ne s'ennuyait pas.  Il
s'tait plu  btir cette retraite dans laquelle il recevait les
trangers avec une noblesse qui n'avait rien de l'ostentation.
Il alla lui-mme au-devant des deux voyageurs, qu'il fit reposer
d'abord dans un appartement commode.  Quelque temps aprs, il les
vint prendre lui-mme pour les inviter  un repas propre et bien
entendu, pendant lequel il parla avec discrtion des dernires
rvolutions de Babylone.  Il parut sincrement attach  la
reine, et souhaita que Zadig et paru dans la lice pour disputer
la couronne; mais les hommes, ajouta-t-il, ne mritent pas
d'avoir un roi comme Zadig.  Celui-ci rougissait, et sentait
redoubler ses douleurs.  On convint dans la conversation que les
choses de ce monde n'allaient pas toujours au gr des plus sages.
L'ermite soutint toujours qu'on ne connaissait pas les voies de
la Providence, et que les hommes avaient tort de juger d'un tout
dont ils n'apercevaient que la plus petite partie.

On parla des passions.  Ah! qu'elles sont funestes!  disait
Zadig.  Ce sont les vents qui enflent les voiles du vaisseau,
repartit l'ermite: elles le submergent quelquefois; mais sans
elles il ne pourrait voguer.  La bile rend colre et malade; mais
sans la bile l'homme ne saurait vivre.  Tout est dangereux
ici-bas, et tout est ncessaire.

On parla de plaisir, et l'ermite prouva que c'est un prsent de
la Divinit; car, dit-il, l'homme ne peut se donner ni sensation
ni ides, il reoit tout; la peine et le plaisir lui viennent
d'ailleurs comme son tre.

Zadig admirait comment un homme qui avait fait des choses si
extravagantes pouvait raisonner si bien.  Enfin, aprs un
entretien aussi instructif qu'agrable, l'hte reconduisit ses
deux voyageurs dans leur appartement, en bnissant le ciel qui
lui avait envoy deux hommes si sages et si vertueux.  Il leur
offrit de l'argent d'une manire aise et noble qui ne pouvait
dplaire.  L'ermite le refusa, et lui dit qu'il prenait cong de
lui, comptant partir pour Babylone avant le jour.  Leur
sparation fut tendre, Zadig surtout se sentait plein d'estime et
d'inclination pour un homme si aimable.

Quand l'ermite et lui furent dans leur appartement, ils firent
long-temps l'loge de leur hte.  Le vieillard au point du jour
veilla son camarade.  Il faut partir, dit-il; mais tandis que
tout le monde dort encore, je veux laisser  cet homme un
tmoignage de mon estime et de mon affection.  En disant ces
mots, il prit un flambeau, et mit le feu  la maison.  Zadig
pouvant jeta des cris, et voulut l'empcher de commettre une
action si affreuse.  L'ermite l'entranait par une force
suprieure; la maison tait enflamme.  L'ermite, qui tait dj
assez loin avec son compagnon, la regardait brler
tranquillement.  Dieu merci!  dit-il, voil la maison de mon cher
hte dtruite de fond en comble! L'heureux homme! A ces mots
Zadig fut tent -la-fois d'clater de rire, de dire des injures
au rvrend pre, de le battre, et de s'enfuir; mais il ne fit
rien de tout cela, et toujours subjugu par l'ascendant de
l'ermite, il le suivit malgr lui  la dernire couche.

Ce fut chez une veuve charitable et vertueuse qui avait un neveu
de quatorze ans, plein d'agrments et son unique esprance.  Elle
fit du mieux qu'elle put les honneurs de sa maison.  Le
lendemain, elle ordonna  son neveu d'accompagner les voyageurs
jusqu' un pont qui, tant rompu depuis peu, tait devenu un
passage dangereux.  Le jeune homme empress marche au-devant
d'eux.  Quand ils furent sur le pont: Venez, dit l'ermite au
jeune homme, il faut que je marque ma reconnaissance  votre
tante.  Il le prend alors par les cheveux, et le jette dans la
rivire.  L'enfant tombe, reparat un moment sur l'eau, et est
engouffr dans le torrent.  O monstre!  le plus sclrat de tous
les hommes!  s'cria Zadig.  Vous m'aviez promis plus de
patience, lui dit l'ermite en l'interrompant: apprenez que sous
les ruines de cette maison o la Providence a mis le feu, le
matre a trouv un trsor immense: apprenez que ce jeune homme
dont la Providence a tordu le cou aurait assassin sa tante dans
un an, et vous dans deux.  Qui te l'a dit, barbare? cria Zadig;
et quand tu aurais lu cet vnement dans ton livre des destines,
t'est-il permis de noyer un enfant qui ne t'a point fait de mal?

Tandis que le Babylonien parlait, il aperut que le vieillard
n'avait plus de barbe, que son visage prenait les traits de la
jeunesse.  Son habit d'ermite disparut; quatre belles ailes
couvraient un corps majestueux et resplendissant de lumire.  O
envoy du ciel!  ange divin! s'cria Zadig en se prosternant, tu
es donc descendu de l'empyre pour apprendre  un faible mortel 
se soumettre aux ordres ternels? Les hommes, dit l'ange Jesrad,
jugent de tout sans rien connatre: tu tais celui de tous les
hommes qui mritait le plus d'tre clair.  Zadig lui demanda la
permission de parler.  Je me dfie de moi-mme, dit-il; mais
oserai-je te prier de m'claircir un doute: ne vaudrait-il pas
mieux avoir corrig cet enfant, et l'avoir rendu vertueux, que de
le noyer?  Jesrad reprit: S'il avait t vertueux, et s'il et
vcu, son destin tait d'tre assassin lui-mme avec la femme
qu'il devait pouser, et le fils qui en devait natre.  Mais
quoi! dit Zadig, il est donc ncessaire qu'il y ait des crimes et
des malheurs? et les malheurs tombent sur les gens de bien! Les
mchants, rpondit Jesrad, sont toujours malheureux: ils servent
 prouver un petit nombre de justes rpandus sur la terre, et il
n'y a point de mal dont il ne naisse un bien.  Mais, dit Zadig,
s'il n'y avait que du bien, et point de mal? Alors, reprit
Jesrad, cette terre serait une autre terre, l'enchanement des
vnements serait un autre ordre de sagesse; et cet ordre, qui
serait parfait, ne peut tre que dans la demeure ternelle de
l'tre suprme, de qui le mal ne peut approcher.  Il a cr des
millions de mondes, dont aucun ne peut ressembler  l'autre.
Cette immense varit est un attribut de sa puissance immense.
Il n'y a ni deux feuilles d'arbre sur la terre, ni deux globes
dans les champs infinis du ciel, qui soient semblables, et tout
ce que tu vois sur le petit atome o tu es n devait tre dans sa
place et dans son temps fixe, selon les ordres immuables de celui
qui embrasse tout.  Les hommes pensent que cet enfant qui vient
de prir est tomb dans l'eau par hasard, que c'est par un mme
hasard que cette maison est brle: mais il n'y a point de
hasard; tout est preuve, ou punition, ou rcompense, ou
prvoyance.  Souviens-toi de ce pcheur qui se croyait le plus
malheureux de tous les hommes.  Orosmade t'a envoy pour changer
sa destine.  Faible mortel! cesse de disputer contre ce qu'il
faut adorer.  Mais, dit Zadig....  Comme il disait _mais_, l'ange
prenait dj son vol vers la dixime sphre.  Zadig  genoux
adora la Providence, et se soumit.  L'ange lui cria du haut des
airs: Prends ton chemin vers Babylone.



CHAPITRE XXI.

Les nigmes.


Zadig hors de lui-mme, et comme un homme auprs de qui est tomb
le tonnerre, marchait au hasard.  Il entra dans Babylone le jour
o ceux qui avaient combattu dans la lice taient dj assembls
dans le grand vestibule du palais pour expliquer les nigmes, et
pour rpondre aux questions du grand-mage.  Tous les chevaliers
taient arrivs, except l'armure verte.  Ds que Zadig parut
dans la ville, le peuple s'assembla autour de lui; les yeux ne se
rassasiaient point de le voir, les bouches de le bnir, les
coeurs de lui souhaiter l'empire.  L'Envieux le vit passer,
frmit, et se dtourna; le peuple le porta jusqu'au lieu de
l'assemble.  La reine,  qui on apprit son arrive, fut en proie
 l'agitation de la crainte et de l'esprance; l'inquitude la
dvorait: elle ne pouvait comprendre, ni pourquoi Zadig tait
sans armes, ni comment Itobad portait l'armure blanche.  Un
murmure confus s'leva  la vue de Zadig.  On tait surpris et
charm de le revoir; mais il n'tait permis qu'aux chevaliers qui
avaient combattu de paratre dans l'assemble.

J'ai combattu comme un autre, dit-il; mais un autre porte ici mes
armes; et en attendant que j'aie l'honneur de le prouver, je
demande la permission de me prsenter pour expliquer les nigmes.
On alla aux voix: sa rputation de probit tait encore si
fortement imprime dans les esprits, qu'on ne balana pas 
l'admettre.

Le grand-mage proposa d'abord cette question: Quelle est de
toutes les choses du monde la plus longue et la plus courte, la
plus prompte et la plus lente, la plus divisible et la plus
tendue, la plus nglige et la plus regrette, sans qui rien ne
se peut faire, qui dvore tout ce qui est petit, et qui vivifie
tout ce qui est grand?

C'tait  Itobad  parler.  Il rpondit qu'un homme comme lui
n'entendait rien aux nigmes, et qu'il lui suffisait d'avoir
vaincu  grands coups de lance.  Les uns dirent que le mot de
l'nigme tait la fortune, d'autres la terre, d'autres la
lumire.  Zadig dit que c'tait le temps: Rien n'est plus long,
ajouta-t-il, puisqu'il est la mesure de l'ternit; rien n'est
plus court, puisqu'il manque  tous nos projets; rien n'est plus
lent pour qui attend; rien de plus rapide pour qui jouit; il
s'tend jusqu' l'infini en grand; il se divise jusque dans
l'infini en petit; tous les hommes le ngligent, tous en
regrettent la perte; rien ne se fait sans lui; il fait oublier
tout ce qui est indigne de la postrit, et il immortalise les
grandes choses.  L'assemble convint que Zadig avait raison.

On demanda ensuite: Quelle est la chose qu'on reoit sans
remercier, dont on jouit sans savoir comment, qu'on donne aux
autres quand on ne sait o l'on en est, et qu'on perd sans s'en
apercevoir?

Chacun dit son mot: Zadig devina seul que c'tait la vie.  Il
expliqua toutes les autres nigmes avec la mme facilit.  Itobad
disait toujours que rien n'tait plus ais, et qu'il en serait
venu  bout tout aussi facilement, s'il avait voulu s'en donner
la peine.  On proposa des questions sur la justice, sur le
souverain bien, sur l'art de rgner.  Les rponses de Zadig
furent juges les plus solides.  C'est bien dommage, disait-on,
qu'un si bon esprit soit un si mauvais cavalier.

Illustres seigneurs, dit Zadig, j'ai eu l'honneur de vaincre dans
la lice.  C'est  moi qu'appartient l'armure blanche.  Le
seigneur Itobad s'en empara pendant mon sommeil: il jugea
apparemment qu'elle lui sirait mieux que la verte.  Je suis
prt  lui prouver d'abord devant vous, avec ma robe et mon pe,
contre toute cette belle armure blanche qu'il m'a prise, que
c'est moi qui ai eu l'honneur de vaincre le brave Otame.

Itobad accepta le dfi avec la plus grande confiance.  Il ne
doutait pas qu'tant casqu, cuirass, brassard, il ne vnt
aisment  bout d'un champion en bonnet de nuit et en robe de
chambre.  Zadig tira son pe, en saluant la reine qui le
regardait, pntre de joie et de crainte.  Itobad tira la
sienne, en ne saluant personne.  Il s'avana sur Zadig comme un
homme qui n'avait rien  craindre.  Il tait prt  lui fendre la
tte: Zadig sut parer le coup, en opposant ce qu'on appelle le
fort de l'pe au faible de son adversaire, de faon que l'pe
d'Itobad se rompit.  Alors Zadig saisissant son ennemi au corps
le renversa par terre; et lui portant la pointe de son pe au
dfaut de la cuirasse: Laissez-vous dsarmer, dit-il, ou je vous
tue.  Itobad, toujours surpris des disgrces qui arrivaient  un
homme comme lui, laissa faire Zadig, qui lui ta paisiblement son
magnifique casque, sa superbe cuirasse, ses beaux brassards, ses
brillants cuissards; s'en revtit, et courut dans cet quipage se
jeter aux genoux d'Astart.  Cador prouva aisment que l'armure
appartenait  Zadig.  Il fut reconnu roi d'un consentement
unanime, et surtout de celui d'Astart, qui gotait, aprs tant
d'adversits, la douceur de voir son amant digne aux yeux de
l'univers d'tre son poux.  Itobad alla se faire appeler
monseigneur dans sa maison.  Zadig fut roi, et fut heureux.  Il
avait prsent  l'esprit ce que lui avait dit l'ange Jesrad.  Il
se souvenait mme du grain de sable devenu diamant.  La reine et
lui adorrent la Providence.  Zadig laissa la belle capricieuse
Missouf courir le monde.  Il envoya chercher le brigand Arbogad,
auquel il donna un grade honorable dans son arme, avec promesse
de l'avancer aux premires dignits s'il se comportait en vrai
guerrier, et de le faire pendre s'il fesait le mtier de brigand.

Stoc fut appel du fond de l'Arabie, avec la belle Almona, pour
tre  la tte du commerce de Babylone.  Cador fut plac et chri
selon ses services; il fut l'ami du roi, et le roi fut alors le
seul monarque de la terre qui et un ami.  Le petit muet ne fut
pas oubli.  On donna une belle maison au pcheur.  Orcan fut
condamn  lui payer une grosse somme, et  lui rendre sa femme;
mais le pcheur, devenu sage, ne prit que l'argent.

Ni la belle Smire ne se consolait d'avoir cru que Zadig serait
borgne, ni Azora ne cessait de pleurer d'avoir voulu lui couper
le nez.  Il adoucit leurs douleurs par des prsents.  L'Envieux
mourut de rage et de honte.  L'empire jouit de la paix, de la
gloire, et de l'abondance: ce fut le plus beau sicle de la
terre; elle tait gouverne par la justice et par l'amour.  On
bnissait Zadig, et Zadig bnissait le ciel[a].

  [a] C'est-ici que finit le manuscrit qu'on a retrouv de
  l'histoire de Zadig.  On sait qu'il a essuy bien d'autres
  aventures qui ont t fidlement crites.  On prie messieurs
  les interprtes des langues orientales de les communiquer, si
  elles parviennent jusqu' eux.--Cette note de Voltaire parut
  pour la premire fois dans les ditions de Kehl.  B.

                     FIN DE L'HISTOIRE DE ZADIG.
The Project Gutenberg Etext of Zadig
by Voltaire
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End of The Project Gutenberg Etext of Zadig
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