The Project Gutenberg EBook of Nana, by Emile Zola
(#7 in our series by Emile Zola)

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Title: Nana

Author: Emile Zola

Release Date: March, 2004  [EBook #5250]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on June 11, 2002]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, NANA ***




Produced by Carlo Traverso.



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of the etext through OCR.

Nous remercions la Bibliothque Nationale de France qui a mis 
disposition les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donn
l'autorisation de les utiliser pour prparer ce texte.






LES ROUGON-MACQUART

Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second empire




NANA

MILE ZOLA





I




A neuf heures, la salle du thtre des Varits tait encore
vide.  Quelques personnes, au balcon et  l'orchestre,
attendaient, perdues parmi les fauteuils de velours grenat, dans
le petit jour du lustre  demi-feux.  Une ombre noyait la grande
tache rouge du rideau; et pas un bruit ne venait de la scne, la
rampe teinte, les pupitres des musiciens dbands.  En haut
seulement,  la troisime galerie, autour de la rotonde du
plafond o des femmes et des enfants nus prenaient leur vole
dans un ciel verdi par le gaz, des appels et des rires sortaient
d'un brouhaha continu de voix, des ttes coiffes de bonnets et
de casquettes s'tageaient sous les larges baies rondes,
encadres d'or.  Par moments, une ouvreuse se montrait, affaire,
des coupons  la main, poussant devant elle un monsieur et une
dame qui s'asseyaient, l'homme en habit, la femme mince et
cambre, promenant un lent regard.

Deux jeunes gens parurent  l'orchestre.  Ils se tinrent debout,
regardant.

--Que te disais-je, Hector?  s'cria le plus g, un grand garon
 petites moustaches noires, nous venons trop tt.  Tu aurais
bien pu me laisser achever mon cigare.

Une ouvreuse passait.

--Oh!  monsieur Fauchery, dit-elle familirement, a ne
commencera pas avant une demi-heure.

--Alors, pourquoi affichent-ils pour neuf heures?  murmura
Hector, dont la longue figure maigre prit un air vex.  Ce matin,
Clarisse, qui est de la pice, m'a encore jur qu'on commencerait
 neuf heures prcises.

Un instant, ils se turent, levant la tte, fouillant l'ombre des
loges.  Mais le papier vert dont elles taient tapisses, les
assombrissait encore.  En bas, sous la galerie, les baignoires
s'enfonaient dans une nuit complte.  Aux loges de balcon, il
n'y avait qu'une grosse dame, choue sur le velours de la rampe.
A droite et  gauche, entre de hautes colonnes, les avant-scnes
restaient vides, drapes de lambrequins  longues franges.  La
salle blanche et or, releve de vert tendre, s'effaait, comme
emplie d'une fine poussire par les flammes courtes du grand
lustre de cristal.

--Est-ce que tu as eu ton avant-scne pour Lucy?  demanda Hector.

--Oui, rpondit l'autre, mais a n'a pas t sans peine...  Oh!
il n'y a pas de danger que Lucy vienne trop tt, elle!

Il touffa un lger billement; puis, aprs un silence:

--Tu as de la chance, toi qui n'as pas encore vu de premire...
La _Blonde Vnus_ sera l'vnement de l'anne.  On en parle
depuis six mois.  Ah!  mon cher, une musique!  un chien!...
Bordenave, qui sait son affaire, a gard a pour l'Exposition.

Hector coutait religieusement.  Il posa une question.

--Et Nana, l'toile nouvelle, qui doit jouer Vnus, est-ce que tu
la connais?

--Allons, bon!  a va recommencer!  cria Fauchery en jetant les
bras en l'air.  Depuis ce matin, on m'assomme avec Nana.  J'ai
rencontr plus de vingt personnes, et Nana par-ci, et Nana
par-l!  Est-ce que je sais, moi!  est-ce que je connais toutes
les filles de Paris!...  Nana est une invention de Bordenave.  a
doit tre du propre!

Il se calma.  Mais le vide de la salle, le demi-jour du lustre,
ce recueillement d'glise plein de voix chuchotantes et de
battements de porte l'agaaient.

--Ah!  non, dit-il tout  coup, on se fait trop vieux, ici.  Moi,
je sors...  Nous allons peut-tre trouver Bordenave en bas.  Il
nous donnera des dtails.

En bas, dans le grand vestibule dall de marbre, o tait
install le contrle, le public commenait  se montrer.  Par les
trois grilles ouvertes, on voyait passer la vie ardente des
boulevards, qui grouillaient et flambaient sous la belle nuit
d'avril.  Des roulements de voiture s'arrtaient court, des
portires se refermaient bruyamment, et du monde entrait, par
petits groupes, stationnant devant le contrle, montant, au fond,
le double escalier, o les femmes s'attardaient avec un
balancement de la taille.  Dans la clart crue du gaz, sur la
nudit blafarde de cette salle dont une maigre dcoration Empire
faisait un pristyle de temple en carton, de hautes affiches
jaunes s'talaient violemment, avec le nom de Nana en grosses
lettres noires.  Des messieurs, comme accrochs au passage, les
lisaient; d'autres, debout, causaient, barrant les portes; tandis
que, prs du bureau de location, un homme pais,  large face
rase, rpondait brutalement aux personnes qui insistaient pour
avoir des places.

--Voil Bordenave, dit Fauchery, en descendant l'escalier.

Mais le directeur l'avait aperu.

--Eh!  vous tes gentil!  lui cria-t-il de loin.  C'est comme a
que vous m'avez fait une chronique...  J'ai ouvert ce matin le
_Figaro_.  Rien.

--Attendez donc!  rpondit Fauchery.  Il faut bien que je
connaisse votre Nana, avant de parler d'elle...  Je n'ai rien
promis, d'ailleurs.

Puis, pour couper court, il prsenta son cousin, M. Hector de la
Faloise, un jeune homme qui venait achever son ducation  Paris.
Le directeur pesa le jeune homme d'un coup d'oeil.  Mais Hector
l'examinait avec motion.  C'tait donc l ce Bordenave, ce
montreur de femmes qui les traitait en garde-chiourme, ce cerveau
toujours fumant de quelque rclame, criant, crachant, se tapant
sur les cuisses, cynique, et ayant un esprit de gendarme!  Hector
crut qu'il devait chercher une phrase aimable.

--Votre thtre..., commena-t-il d'une voix flte.

Bordenave l'interrompit tranquillement, d'un mot cru, en homme
qui aime les situations franches.

--Dites mon bordel.

Alors, Fauchery eut un rire approbatif, tandis que la Faloise
restait avec son compliment trangl dans la gorge, trs choqu,
essayant de paratre goter le mot.  Le directeur s'tait
prcipit pour donner une poigne de main  un critique
dramatique, dont le feuilleton avait une grande influence.  Quand
il revint, la Faloise se remettait.  Il craignait d'tre trait
de provincial, s'il se montrait trop interloqu.

--On m'a dit, recommena-t-il, voulant absolument trouver quelque
chose, que Nana avait une voix dlicieuse.

--Elle!  s'cria le directeur en haussant les paules, une vraie
  seringue!

Le jeune homme se hta d'ajouter:

--Du reste, excellente comdienne.

--Elle!...  Un paquet!  Elle ne sait o mettre les pieds et les
  mains.

La Faloise rougit lgrement.  Il ne comprenait plus.  Il
balbutia:

--Pour rien au monde, je n'aurais manqu la premire de ce soir.
Je savais que votre thtre...

--Dites mon bordel, interrompit de nouveau Bordenave, avec le
froid enttement d'un homme convaincu.

Cependant, Fauchery, trs calme, regardait les femmes qui
entraient.  Il vint au secours de son cousin, lorsqu'il le vit
bant, ne sachant s'il devait rire ou se fcher.

--Fais donc plaisir  Bordenave, appelle son thtre comme il te
le demande, puisque a l'amuse...  Et vous, mon cher, ne nous
faites pas poser.  Si votre Nana ne chante ni ne joue, vous aurez
un four, voil tout.  C'est ce que je crains, d'ailleurs.

--Un four!  un four!  cria le directeur dont la face
s'empourprait.  Est-ce qu'une femme a besoin de savoir jouer et
chanter?  Ah!  mon petit, tu es trop bte...  Nana a autre chose,
parbleu!  et quelque chose qui remplace tout.  Je l'ai flaire,
c'est joliment fort chez elle, ou je n'ai plus que le nez d'un
imbcile...  Tu verras, tu verras, elle n'a qu' paratre, toute
la salle tirera la langue.

Il avait lev ses grosses mains qui tremblaient d'enthousiasme;
et, soulag, il baissait la voix, il grognait pour lui seul:

--Oui, elle ira loin, ah!  sacredi!  oui, elle ira loin...  Une
peau, oh!  une peau!

Puis, comme Fauchery l'interrogeait, il consentit  donner des
dtails, avec une crudit d'expressions qui gnait Hector de la
Faloise.  Il avait connu Nana et il voulait la lancer.
Justement, il cherchait alors une Vnus.  Lui, ne s'embarrassait
pas longtemps d'une femme; il aimait mieux en faire tout de suite
profiter le public.  Mais il avait un mal de chien dans sa
baraque, que la venue de cette grande fille rvolutionnait.  Rose
Mignon, son toile, une fine comdienne et une adorable chanteuse
celle-l, menaait chaque jour de le laisser en plan, furieuse,
devinant une rivale.  Et, pour l'affiche, quel bousin, grand
Dieu!  Enfin, il s'tait dcid  mettre les noms des deux
actrices en lettres d'gale grosseur.  Il ne fallait pas qu'on
l'ennuyt.  Lorsqu'une de ses petites femmes, comme il les
nommait, Simonne ou Clarisse, ne marchait pas droit, il lui
allongeait un coup de pied dans le derrire.  Autrement, pas
moyen de vivre.  Il en vendait, il savait ce qu'elles valaient,
les garces!

--Tiens!  dit-il en s'interrompant, Mignon et Steiner.  Toujours
ensemble.  Vous savez que Steiner commence  avoir de Rose
par-dessus la tte; aussi le mari ne le lche-t-il plus d'une
semelle, de peur qu'il ne file.

Sur le trottoir, la rampe de gaz qui flambait  la corniche du
thtre jetait une nappe de vive clart.  Deux petits arbres se
dtachaient nettement, d'un vert cru; une colonne blanchissait,
si vivement claire, qu'on y lisait de loin les affiches, comme
en plein jour; et, au-del, la nuit paissie du boulevard se
piquait de feux, dans le vague d'une foule toujours en marche.
Beaucoup d'hommes n'entraient pas tout de suite, restaient dehors
 causer en achevant un cigare, sous le coup de lumire de la
rampe, qui leur donnait une pleur blme et dcoupait sur
l'asphalte leurs courtes ombres noires.  Mignon, un gaillard trs
grand, trs large, avec une tte carre d'hercule de foire,
s'ouvrait un passage au milieu des groupes, tranant  son bras
le banquier Steiner, tout petit, le ventre dj fort, la face
ronde et encadre d'un collier de barbe grisonnante.

--Eh bien!  dit Bordenave au banquier, vous l'avez rencontre
hier, dans mon cabinet.

--Ah!  c'tait elle, s'cria Steiner.  Je m'en doutais.
Seulement, je sortais comme elle entrait, je l'ai  peine
entrevue.

Mignon coutait, les paupires baisses, faisant tourner
nerveusement  son doigt un gros diamant.  Il avait compris qu'il
s'agissait de Nana.  Puis, comme Bordenave donnait de sa
dbutante un portrait qui mettait une flamme dans les yeux du
banquier, il finit par intervenir.

--Laissez donc, mon cher, une roulure!  Le public va joliment la
reconduire...  Steiner, mon petit, vous savez que ma femme vous
attend dans sa loge.

Il voulut le reprendre.  Mais Steiner refusait de quitter
Bordenave.  Devant eux, une queue s'crasait au contrle, un
tapage de voix montait, dans lequel le nom de Nana sonnait avec
la vivacit chantante de ses deux syllabes.  Les hommes qui se
plantaient devant les affiches, l'pelaient  voix haute;
d'autres le jetaient en passant, sur un ton d'interrogation;
tandis que les femmes, inquites et souriantes, le rptaient
doucement, d'un air de surprise.  Personne ne connaissait Nana.
D'o Nana tombait-elle?  Et des histoires couraient, des
plaisanteries chuchotes d'oreille  oreille.  C'tait une
caresse que ce nom, un petit nom dont la familiarit allait 
toutes les bouches.  Rien qu' le prononcer ainsi, la foule
s'gayait et devenait bon enfant.  Une fivre de curiosit
poussait le monde, cette curiosit de Paris qui a la violence
d'un accs de folie chaude.  On voulait voir Nana.  Une dame eut
le volant de sa robe arrach, un monsieur perdit son chapeau.

--Ah!  vous m'en demandez trop!  cria Bordenave qu'une vingtaine
d'hommes assigeaient de questions.  Vous allez la voir...  Je
file, on a besoin de moi.

Il disparut, enchant d'avoir allum son public.  Mignon haussait
les paules, en rappelant  Steiner que Rose l'attendait pour lui
montrer son costume du premier acte.

--Tiens!  Lucy, l-bas, qui descend de voiture, dit la Faloise 
  Fauchery.

C'tait Lucy Stewart, en effet, une petite femme laide, d'une
quarantaine d'annes, le cou trop long, la face maigre, tire,
avec une bouche paisse, mais si vive, si gracieuse, qu'elle
avait un grand charme.  Elle amenait Caroline Hquet et sa mre.
Caroline d'une beaut froide, la mre trs digne, l'air empaill.

--Tu viens avec nous, je t'ai rserv une place, dit-elle 
  Fauchery.

--Ah!  non, par exemple!  pour ne rien voir!  rpondit-il.  J'ai
un fauteuil, j'aime mieux tre  l'orchestre.

Lucy se fcha.  Est-ce qu'il n'osait pas se montrer avec elle?
Puis, calme brusquement, sautant  un autre sujet:

--Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu connaissais Nana?

--Nana!  je ne l'ai jamais vue.

--Bien vrai?...  On m'a jur que tu avais couch avec.

Mais, devant eux, Mignon, un doigt aux lvres, leur faisait signe
de se taire.  Et, sur une question de Lucy, il montra un jeune
homme qui passait, en murmurant:

--Le greluchon de Nana.

Tous le regardrent.  Il tait gentil.  Fauchery le reconnut:
c'tait Daguenet, un garon qui avait mang trois cent mille
francs avec les femmes, et qui, maintenant, bibelotait  la
Bourse, pour leur payer des bouquets et des dners de temps 
autre.  Lucy lui trouva de beaux yeux.

--Ah!  voil Blanche!  cria-t-elle.  C'est elle qui m'a dit que
tu avais couch avec Nana.

Blanche de Sivry, une grosse fille blonde dont le joli visage
s'emptait, arrivait en compagnie d'un homme fluet, trs soign,
d'une grande distinction.

--Le comte Xavier de Vandeuvres, souffla Fauchery  l'oreille de
  la Faloise.

Le comte changea une poigne de main avec le journaliste, tandis
qu'une vive explication avait lieu entre Blanche et Lucy.  Elles
bouchaient le passage de leurs jupes charges de volants, l'une
en bleu, l'autre en rose, et le nom de Nana revenait sur leurs
lvres, si aigu, que le monde les coutait.  Le comte de
Vandeuvres emmena Blanche.  Mais,  prsent, comme un cho, Nana
sonnait aux quatre coins du vestibule sur un ton plus haut, dans
un dsir accru par l'attente.  On ne commenait donc pas?  Les
hommes tiraient leurs montres, des retardataires sautaient de
leurs voitures avant qu'elles fussent arrtes, des groupes
quittaient le trottoir, o les promeneurs, lentement,
traversaient la nappe de gaz reste vide, en allongeant le cou
pour voir dans le thtre.  Un gamin qui arrivait en sifflant, se
planta devant une affiche,  la porte; puis, il cria: Oh!
Nana! d'une voix de rogomme, et poursuivit son chemin, dhanch,
tranant ses savates.  Un rire avait couru.  Des messieurs trs
bien rptrent: Nana, oh!  Nana! On s'crasait, une querelle
clatait au contrle, une clameur grandissait, faite du
bourdonnement des voix appelant Nana, exigeant Nana, dans un de
ces coups d'esprit bte et de brutale sensualit qui passent sur
les foules.

Mais, au-dessus du vacarme, la sonnette de l'entracte se fit
entendre.  Une rumeur gagna jusqu'au boulevard: On a sonn, on a
sonn; et ce fut une bousculade, chacun voulait passer, tandis
que les employs du contrle se multipliaient.  Mignon, l'air
inquiet, reprit enfin Steiner, qui n'tait pas all voir le
costume de Rose.  Au premier tintement, la Faloise avait fendu la
foule, en entranant Fauchery, pour ne pas manquer l'ouverture.
Cet empressement du public irrita Lucy Stewart.  En voil de
grossiers personnages, qui poussaient les femmes!  Elle resta la
dernire, avec Caroline Hquet et sa mre.  Le vestibule tait
vide; au fond, le boulevard gardait son ronflement prolong.

--Comme si c'tait toujours drle, leurs pices!  rptait Lucy,
en montant l'escalier.

Dans la salle, Fauchery et la Faloise, devant leurs fauteuils,
regardaient de nouveau.  Maintenant, la salle resplendissait.  De
hautes flammes de gaz allumaient le grand lustre de cristal d'un
ruissellement de feux jaunes et roses, qui se brisaient du cintre
au parterre en une pluie de clart.  Les velours grenat des
siges se moiraient de laque, tandis que les ors luisaient et que
les ornements vert tendre en adoucissaient l'clat, sous les
peintures trop crues du plafond.  Hausse, la rampe, dans une
nappe brusque de lumire, incendiait le rideau, dont la lourde
draperie de pourpre avait une richesse de palais fabuleux, jurant
avec la pauvret du cadre, o des lzardes montraient le pltre
sous la dorure.  Il faisait dj chaud.  A leurs pupitres, les
musiciens accordaient leurs instruments, avec des trilles lgers
de flte, des soupirs touffs de cor, des voix chantantes de
violon, qui s'envolaient au milieu du brouhaha grandissant des
voix.  Tous les spectateurs parlaient, se poussaient, se
casaient, dans l'assaut donn aux places; et la bousculade des
couloirs tait si rude, que chaque porte lchait pniblement un
flot de monde, intarissable.  C'taient des signes d'appel, des
froissements d'toffe, un dfil de jupes et de coiffures,
coupes par le noir d'un habit ou d'une redingote.  Pourtant, les
ranges de fauteuils s'emplissaient peu  peu; une toilette
claire se dtachait, une tte au fin profil baissait son chignon,
o courait l'clair d'un bijou.  Dans une loge, un coin d'paule
nue avait une blancheur de soie.  D'autres femmes, tranquilles,
s'ventaient avec langueur, en suivant du regard les pousses de
la foule; pendant que de jeunes messieurs, debout  l'orchestre,
le gilet largement ouvert, un gardnia  la boutonnire,
braquaient leurs jumelles du bout de leurs doigts gants.

Alors, les deux cousins cherchrent les figures de connaissance.
Mignon et Steiner taient ensemble, dans une baignoire, les
poignets appuys sur le velours de la rampe, cte  cte.
Blanche de Sivry semblait occuper  elle seule une avant-scne du
rez-de-chausse.  Mais la Faloise examina surtout Daguenet, qui
avait un fauteuil d'orchestre, deux rangs en avant du sien.  Prs
de lui, un tout jeune homme, de dix-sept ans au plus, quelque
chapp de collge, ouvrait trs grands ses beaux yeux de
chrubin.  Fauchery eut un sourire en le regardant.

--Quelle est donc cette dame, au balcon?  demanda tout  coup la
Faloise.  Celle qui a une jeune fille en bleu prs d'elle.

Il indiquait une grosse femme, sangle dans son corset, une
ancienne blonde devenue blanche et teinte en jaune, dont la
figure ronde, rougie par le fard, se boursouflait sous une pluie
de petits frissons enfantins.

--C'est Gaga, rpondit simplement Fauchery.

Et, comme ce nom semblait ahurir son cousin, il ajouta:

--Tu ne connais pas Gaga?...  Elle a fait les dlices des
premires annes du rgne de Louis-Philippe.  Maintenant, elle
trane partout sa fille avec elle.

La Faloise n'eut pas un regard pour la jeune fille.  La vue de
Gaga l'motionnait, ses yeux ne la quittaient plus; il la
trouvait encore trs bien, mais il n'osa pas le dire.

Cependant, le chef d'orchestre levait son archet, les musiciens
attaquaient l'ouverture.  On entrait toujours, l'agitation et le
tapage croissaient.  Parmi ce public spcial des premires
reprsentations, qui ne changeait pas, il y avait des coins
d'intimit o l'on se retrouvait en souriant.  Des habitus, le
chapeau sur la tte,  l'aise et familiers, changeaient des
saluts.  Paris tait l, le Paris des lettres, de la finance et
du plaisir, beaucoup de journalistes, quelques crivains, des
hommes de Bourse, plus de filles que de femmes honntes; monde
singulirement ml, fait de tous les gnies, gt par tous les
vices, o la mme fatigue et la mme fivre passaient sur les
visages.  Fauchery, que son cousin questionnait, lui montra les
loges des journaux et des cercles, puis il nomma les critiques
dramatiques, un maigre, l'air dessch, avec de minces lvres
mchantes, et surtout un gros, de mine bon enfant, se laissant
aller sur l'paule de sa voisine, une ingnue qu'il couvait d'un
oeil paternel et tendre.

Mais il s'interrompit, en voyant la Faloise saluer des personnes
qui occupaient une loge de face.  Il parut surpris.

--Comment!  demanda-t-il, tu connais le comte Muffat de Beuville?

--Oh!  depuis longtemps, rpondit Hector.  Les Muffat avaient une
proprit prs de la ntre.  Je vais souvent chez eux...  Le
comte est avec sa femme et son beau-pre, le marquis de Chouard.

Et, par vanit, heureux de l'tonnement de son cousin, il appuya
sur des dtails: le marquis tait conseiller d'tat, le comte
venait d'tre nomm chambellan de l'impratrice.  Fauchery, qui
avait pris sa jumelle, regardait la comtesse, une brune  la peau
blanche, potele, avec de beaux yeux noirs.

--Tu me prsenteras pendant un entracte, finit-il par dire.  Je
me suis dj rencontr avec le comte, mais je voudrais aller 
leurs mardis.

Des chuts!  nergiques partirent des galeries suprieures.
L'ouverture tait commence, on entrait encore.  Des
retardataires foraient des ranges entires de spectateurs  se
lever, les portes des loges battaient, de grosses voix se
querellaient dans les couloirs.  Et le bruit des conversations ne
cessait pas, pareil au piaillement d'une nue de moineaux
bavards, lorsque le jour tombe.  C'tait une confusion, un
fouillis de ttes et de bras qui s'agitaient, les uns s'asseyant
et cherchant leurs aises, les autres s'enttant  rester debout,
pour jeter un dernier coup d'oeil.  Le cri: Assis!  assis!
sortit violemment des profondeurs obscures du parterre.  Un
frisson avait couru: enfin on allait donc connatre cette fameuse
Nana, dont Paris s'occupait depuis huit jours!

Peu  peu, cependant, les conversations tombaient, mollement,
avec des reprises de voix grasses.  Et, au milieu de ce murmure
pm, de ces soupirs mourants, l'orchestre clatait en petites
notes vives, une valse dont le rythme canaille avait le rire
d'une polissonnerie.  Le public, chatouill, souriait dj.  Mais
la claque, aux premiers bancs du parterre, tapa furieusement des
mains.  Le rideau se levait.

--Tiens!  dit la Faloise, qui causait toujours, il y a un
  monsieur avec Lucy.

Il regardait l'avant-scne de balcon,  droite, dont Caroline et
Lucy occupaient le devant.  Dans le fond, on apercevait la face
digne de la mre de Caroline et le profil d'un grand garon, 
belle chevelure blonde, d'une tenue irrprochable.

--Vois donc, rptait la Faloise avec insistance, il y a un
  monsieur.

Fauchery se dcida  diriger sa jumelle vers l'avant-scne.  Mais
il se dtourna tout de suite.

--Oh!  c'est Labordette, murmura-t-il d'une voix insouciante,
comme si la prsence de ce monsieur devait tre pour tout le
monde naturelle et sans consquence.

Derrire eux, on cria: Silence! Ils durent se taire.
Maintenant, une immobilit frappait la salle, des nappes de
ttes, droites et attentives, montaient de l'orchestre 
l'amphithtre.  Le premier acte de la _Blonde Vnus_ se passait
dans l'Olympe, un Olympe de carton, avec des nues pour coulisses
et le trne de Jupiter  droite.  C'taient d'abord Iris et
Ganymde, aids d'une troupe de serviteurs clestes, qui
chantaient un choeur en disposant les siges des dieux pour le
conseil.  De nouveau, les bravos rgls de la claque partirent
tout seuls; le public, un peu dpays, attendait.  Cependant, la
Faloise avait applaudi Clarisse Besnus, une des petites femmes de
Bordenave, qui jouait Iris, en bleu tendre, une grande charpe
aux sept couleurs noue  la taille.

--Tu sais qu'elle retire sa chemise pour mettre a, dit-il 
Fauchery, de faon  tre entendu.  Nous avons essay a, ce
matin...  On voyait sa chemise sous les bras et dans le dos.

Mais un lger frmissement agita la salle.  Rose Mignon venait
d'entrer, en Diane.  Bien qu'elle n'et ni la taille ni la figure
du rle, maigre et noire, d'une laideur adorable de gamin
parisien, elle parut charmante, comme une raillerie mme du
personnage.  Son air d'entre, des paroles btes  pleurer, o
elle se plaignait de Mars, qui tait en train de la lcher pour
Vnus, fut chant avec une rserve pudique, si pleine de
sous-entendus grillards, que le public s'chauffa.  Le mari et
Steiner, coude  coude, riaient complaisamment.  Et toute la
salle clata, lorsque Prullire, cet acteur si aim, se montra en
gnral, un Mars de la Courtille, empanach d'un plumet gant,
tranant un sabre qui lui arrivait  l'paule.  Lui, avait assez
de Diane; elle faisait trop sa poire.  Alors, Diane jurait de le
surveiller et de se venger.  Le duo se terminait par une
tyrolienne bouffonne, que Prullire enleva trs drlement, d'une
voix de matou irrit.  Il avait une fatuit amusante de jeune
premier en bonne fortune, et roulait des yeux de bravache, qui
soulevaient des rires aigus de femme, dans les loges.

Puis, le public redevint froid; les scnes suivantes furent
trouves ennuyeuses.  C'est  peine si le vieux Bosc, un Jupiter
imbcile, la tte crase sous une couronne immense, drida un
instant le public, lorsqu'il eut une querelle de mnage avec
Junon,  propos du compte de leur cuisinire.  Le dfil des
dieux, Neptune, Pluton, Minerve et les autres, faillit mme tout
gter.  On s'impatientait, un murmure inquitant grandissait
lentement, les spectacteurs se dsintressaient et regardaient
dans la salle.  Lucy riait avec Labordette; le comte de
Vandeuvres allongeait la tte, derrire les fortes paules de
Blanche; tandis que Fauchery, du coin de l'oeil, examinait les
Muffat, le comte trs grave, comme s'il n'avait pas compris, la
comtesse vaguement souriante, les yeux perdus, rvant.  Mais,
brusquement, dans ce malaise, les applaudissements de la claque
crpitrent avec la rgularit d'un feu de peloton.  On se tourna
vers la scne.  tait-ce Nana enfin?  Cette Nana se faisait bien
attendre.

C'tait une dputation de mortels, que Ganymde et Iris avaient
introduite, des bourgeois respectables, tous maris tromps et
venant prsenter au matre des dieux une plainte contre Vnus,
qui enflammait vraiment leurs femmes de trop d'ardeurs.  Le
choeur, sur un ton dolent et naf, coup de silences pleins
d'aveux, amusa beaucoup.  Un mot fit le tour de la salle: Le
choeur des cocus, le choeur des cocus; et le mot devait rester,
on cria bis.  Les ttes des choristes taient drles, on leur
trouvait une figure  a, un gros surtout, la face ronde comme
une lune.  Cependant, Vulcain arrivait, furieux, demandant sa
femme, file depuis trois jours.  Le choeur reprenait, implorant
Vulcain, le dieu des cocus.  Ce personnage de Vulcain tait jou
par Fontan, un comique d'un talent canaille et original, qui
avait un dhanchement d'une fantaisie folle, en forgeron de
village, la perruque flambante, les bras nus, tatous de coeurs
percs de flches.  Une voix de femme laissa chapper, trs haut:
Ah!  qu'il est laid!; et toutes riaient en applaudissant.

Une scne, ensuite, sembla interminable.  Jupiter n'en finissait
pas d'assembler le conseil des dieux, pour lui soumettre la
requte des maris tromps.  Et toujours pas de Nana!  On gardait
donc Nana pour le baisser du rideau?  Une attente si prolonge
avait fini par irriter le public.  Les murmures recommenaient.

--a va mal, dit Mignon radieux  Steiner.  Un joli attrapage,
vous allez voir!

A ce moment, les nues, au fond, s'cartrent, et Vnus parut.
Nana, trs grande, trs forte pour ses dix-huit ans, dans sa
tunique blanche de desse, ses longs cheveux blonds simplement
dnous sur les paules, descendit vers la rampe avec un aplomb
tranquille, en riant au public.  Et elle entama son grand air:

      Lorsque Vnus rde le soir...

Ds le second vers, on se regardait dans la salle.  tait-ce une
plaisanterie, quelque gageure de Bordenave?  Jamais on n'avait
entendu une voix aussi fausse, mene avec moins de mthode.  Son
directeur la jugeait bien, elle chantait comme une seringue.  Et
elle ne savait mme pas se tenir en scne, elle jetait les mains
en avant, dans un balancement de tout son corps, qu'on trouva peu
convenable et disgracieux.  Des oh!  oh!  s'levaient dj du
parterre et des petites places, on sifflotait, lorsqu'une voix de
jeune coq en train de muer, aux fauteuils d'orchestre, lana avec
conviction:

--Trs chic!

Toute la salle regarda.  C'tait le chrubin, l'chapp de
collge, ses beaux yeux carquills, sa face blonde enflamme par
la vue de Nana.  Quand il vit le monde se tourner vers lui, il
devint trs rouge d'avoir ainsi parl haut, sans le vouloir.
Daguenet, son voisin, l'examinait avec un sourire, le public
riait, comme dsarm et ne songeant plus  siffler; tandis que
les jeunes messieurs en gants blancs, empoigns eux aussi par le
galbe de Nana, se pmaient, applaudissaient.

--C'est a, trs bien!  bravo!

Nana, cependant, en voyant rire la salle, s'tait mise  rire.
La gaiet redoubla.  Elle tait drle tout de mme, cette belle
fille.  Son rire lui creusait un amour de petit trou dans le
menton.  Elle attendait, pas gne, familire, entrant tout de
suite de plain-pied avec le public, ayant l'air de dire elle-mme
d'un clignement d'yeux qu'elle n'avait pas de talent pour deux
liards, mais que a ne faisait rien, qu'elle avait autre chose.
Et, aprs avoir adress au chef d'orchestre un geste qui
signifiait: Allons-y, mon bonhomme! elle commena le second
couplet:

      A minuit, c'est Vnus qui passe...

C'tait toujours la mme voix vinaigre, mais  prsent elle
grattait si bien le public au bon endroit, qu'elle lui tirait par
moments un lger frisson.  Nana avait gard son rire, qui
clairait sa petite bouche rouge et luisait dans ses grands yeux,
d'un bleu trs clair.  A certains vers un peu vifs, une friandise
retroussait son nez dont les ailes roses battaient, pendant
qu'une flamme passait sur ses joues.  Elle continuait  se
balancer, ne sachant faire que a.  Et on ne trouvait plus a
vilain du tout, au contraire; les hommes braquaient leurs
jumelles.  Comme elle terminait le couplet, la voix lui manqua
compltement, elle comprit qu'elle n'irait jamais au bout.
Alors, sans s'inquiter, elle donna un coup de hanche qui dessina
une rondeur sous la mince tunique, tandis que, la taille plie,
la gorge renverse, elle tendait les bras.  Des applaudissements
clatrent.  Tout de suite, elle s'tait tourne, remontant,
faisant voir sa nuque o des cheveux roux mettaient comme une
toison de bte; et les applaudissements devinrent furieux.

La fin de l'acte fut plus froide.  Vulcain voulait gifler Vnus.
Les dieux tenaient conseil et dcidaient qu'ils iraient procder
 une enqute sur la terre, avant de satisfaire les maris
tromps.  C'tait l que Diane, surprenant des mots tendres entre
Vnus et Mars, jurait de ne pas les quitter des yeux pendant le
voyage.  Il y avait aussi une scne o l'Amour, jou par une
gamine de douze ans, rpondait  toutes les questions: Oui,
maman...  Non, maman, d'un ton pleurnicheur, les doigts dans le
nez.  Puis, Jupiter, avec la svrit d'un matre qui se fche,
enfermait l'Amour dans un cabinet noir, en lui donnant 
conjuguer vingt fois le verbe J'aime.  On gota davantage le
finale, un choeur que la troupe et l'orchestre enlevrent trs
brillamment.  Mais, le rideau baiss, la claque tcha vainement
d'obtenir un rappel, tout le monde, debout, se dirigeait dj
vers les portes.

On pitinait, on se bousculait, serr entre les rangs des
fauteuils, changeant ses impressions.  Un mme mot courait:

--C'est idiot.

Un critique disait qu'il faudrait joliment couper l-dedans.  La
pice importait peu, d'ailleurs; on causait surtout de Nana.
Fauchery et la Faloise, sortis des premiers, se rencontrrent
dans le couloir de l'orchestre avec Steiner et Mignon.  On
touffait dans ce boyau, troit et cras comme une galerie de
mine, que des lampes  gaz clairaient.  Ils restrent un instant
au pied de l'escalier de droite, protgs par le retour de la
rampe.  Les spectateurs des petites places descendaient avec un
bruit continu de gros souliers, le flot des habits noirs passait,
tandis qu'une ouvreuse faisait tous ses efforts pour protger
contre les pousses une chaise, sur laquelle elle avait empil
des vtements.

--Mais je la connais!  cria Steiner, ds qu'il aperut Fauchery.
Pour sr, je l'ai vue quelque part...  Au Casino, je crois, et
elle s'y est fait ramasser, tant elle tait sole.

--Moi, je ne sais plus au juste, dit le journaliste; je suis
comme vous, je l'ai certainement rencontre...

Il baissa la voix et ajouta en riant:

--Chez la Tricon, peut-tre.

--Parbleu!  dans un sale endroit, dclara Mignon, qui semblait
exaspr.  C'est dgotant que le public accueille comme a la
premire salope venue.  Il n'y aura bientt plus d'honntes
femmes au thtre...  Oui, je finirai par dfendre  Rose de
jouer.

Fauchery ne put s'empcher de sourire.  Cependant, la
dgringolade des gros souliers sur les marches ne cessait pas, un
petit homme en casquette disait d'une voix tranante:

--Oh!  l, l, elle est rien boulotte!  Y a de quoi manger.

Dans le couloir, deux jeunes gens, friss au petit fer, trs
corrects avec leurs cols casss, se querellaient.  L'un rptait
le mot: Infecte!  infecte!  sans donner de raison; l'autre
rpondait par le mot: patante!  patante!  ddaigneux aussi de
tout argument.

La Faloise la trouvait trs bien; il risqua seulement qu'elle
serait mieux, si elle cultivait sa voix.  Alors, Steiner, qui
n'coutait plus, parut s'veiller en sursaut.  Il fallait
attendre, d'ailleurs.  Peut-tre que tout se gterait aux actes
suivants.  Le public avait montr de la complaisance, mais
certainement il n'tait pas encore empoign.  Mignon jurait que
la pice ne finirait pas, et comme Fauchery et la Faloise les
quittaient pour monter au foyer, il prit le bras de Steiner, il
se poussa contre son paule, en lui soufflant dans l'oreille:

--Mon cher, vous allez voir le costume de ma femme, au second
acte...  Il est d'un cochon!

En haut, dans le foyer, trois lustres de cristal brlaient avec
une vive lumire.  Les deux cousins hsitrent un instant; la
porte vitre, rabattue, laissait voir, d'un bout  l'autre de la
galerie, une houle de ttes que deux courants emportaient dans un
continuel remous.  Pourtant, ils entrrent.  Cinq ou six groupes
d'hommes, causant trs fort et gesticulant, s'enttaient au
milieu des bourrades; les autres marchaient par files, tournant
sur leurs talons qui battaient le parquet cir.  A droite et 
gauche, entre des colonnes de marbre jasp, des femmes, assises
sur des banquettes de velours rouge, regardaient le flot passer
d'un air las, comme alanguies par la chaleur; et, derrire elles,
dans de hautes glaces, on voyait leurs chignons.  Au fond, devant
le buffet, un homme  gros ventre buvait un verre de sirop.

Mais Fauchery, pour respirer, tait all sur le balcon.  La
Faloise, qui tudiait des photographies d'actrices, dans des
cadres alternant avec les glaces, entre les colonnes, finit par
le suivre.  On venait d'teindre la rampe de gaz, au fronton du
thtre.  Il faisait noir et trs frais sur le balcon, qui leur
sembla vide.  Seul, un jeune homme, envelopp d'ombre, accoud 
la balustrade de pierre, dans la baie de droite, fumait une
cigarette, dont la braise luisait.  Fauchery reconnut Daguenet.
Ils se serrrent la main.

--Que faites-vous donc l, mon cher?  demanda le journaliste.
Vous vous cachez dans les petits coins, vous qui ne quittez pas
l'orchestre, les jours de premire.

--Mais je fume, vous voyez, rpondit Daguenet.

Alors, Fauchery, pour l'embarrasser:

--Eh bien!  que pensez-vous de la dbutante?...  On la traite
assez mal dans les couloirs.

--Oh!  murmura Daguenet, des hommes dont elle n'aura pas voulu!

Ce fut tout son jugement sur le talent de Nana.  La Faloise se
penchait, regardant le boulevard.  En face, les fentres d'un
htel et d'un cercle taient vivement claires; tandis que, sur
le trottoir, une masse noire de consommateurs occupaient les
tables du caf de Madrid.  Malgr l'heure avance, la foule
s'crasait; on marchait  petits pas, du monde sortait
continuellement du passage Jouffroy, des gens attendaient cinq
minutes avant de pouvoir traverser, tant la queue des voitures
s'allongeait.

--Quel mouvement!  quel bruit!  rptait la Faloise, que Paris
tonnait encore.

Une sonnerie tinta longuement, le foyer se vida.  On se htait
dans les couloirs.  Le rideau tait lev qu'on rentrait par
bandes, au milieu de la mauvaise humeur des spectateurs dj
assis.  Chacun reprenait sa place, le visage anim et de nouveau
attentif.  Le premier regard de la Faloise fut pour Gaga; mais il
demeura tonn, en voyant prs d'elle le grand blond, qui, tout 
l'heure, tait dans l'avant-scne de Lucy.

--Quel est donc le nom de ce monsieur?  demanda-t-il.

Fauchery ne le voyait pas.

--Ah!  oui, Labordette, finit-il par dire, avec le mme geste
  d'insouciance.

Le dcor du second acte fut une surprise.  On tait dans un
bastringue de barrire,  la Boule-Noire, en plein mardi gras;
des chienlits chantaient une ronde, qu'ils accompagnaient au
refrain en tapant des talons.  Cette chappe canaille, 
laquelle on ne s'attendait point, gaya tellement, qu'on bissa la
ronde.  Et c'tait l que la bande des dieux, gare par Iris,
qui se vantait faussement de connatre la Terre, venait procder
 son enqute.  Ils s'taient dguiss pour garder l'incognito.
Jupiter entra en roi Dagobert, avec sa culotte  l'envers et une
vaste couronne de fer-blanc.  Phbus parut en Postillon de
Longjumeau et Minerve en Nourrice normande.  De grands clats de
gaiet accueillirent Mars, qui portait un costume extravagant
d'Amiral suisse.  Mais les rires devinrent scandaleux, lorsqu'on
vit Neptune vtu d'une blouse, coiff d'une haute casquette
ballonne, des accroche-coeurs colls aux tempes, tranant ses
pantoufles et disant d'une voix grasse: De quoi!  quand on est
bel homme, faut bien se laisser aimer! Il y eut quelques oh!
oh!  tandis que les dames haussaient un peu leurs ventails.
Lucy, dans son avant-scne, riait si bruyamment que Caroline
Hquet la fit taire d'un lger coup d'ventail.

Ds lors, la pice tait sauve, un grand succs se dessina.  Ce
carnaval des dieux, l'Olympe tran dans la boue, toute une
religion, toute une posie bafoues, semblrent un rgal exquis.
La fivre de l'irrvrence gagnait le monde lettr des premires
reprsentations; on pitinait sur la lgende, on cassait les
antiques images.  Jupiter avait une bonne tte, Mars tait tap.
La royaut devenait une farce, et l'arme, une rigolade.  Quand
Jupiter, tout d'un coup amoureux d'une petite blanchisseuse, se
mit  pincer un cancan chevel, Simonne, qui jouait la
blanchisseuse, lana le pied au nez du matre des dieux, en
l'appelant si drlement: Mon gros pre! qu'un rire fou secoua
la salle.  Pendant qu'on dansait, Phbus payait des saladiers de
vin chaud  Minerve, et Neptune trnait au milieu de sept ou huit
femmes, qui le rgalaient de gteaux.  On saisissait les
allusions, on ajoutait des obscnits, les mots inoffensifs
taient dtourns de leur sens par les exclamations de
l'orchestre.  Depuis longtemps, au thtre, le public ne s'tait
vautr dans de la btise plus irrespectueuse.  Cela le reposait.

Pourtant, l'action marchait, au milieu de ces folies.  Vulcain,
en garon chic, tout de jaune habill, gant de jaune, un monocle
fich dans l'oeil, courait toujours aprs Vnus, qui arrivait
enfin en Poissarde, un mouchoir sur la tte, la gorge dbordante,
couverte de gros bijoux d'or.  Nana tait si blanche et si
grasse, si nature dans ce personnage fort des hanches et de la
gueule, que tout de suite elle gagna la salle entire.  On en
oublia Rose Mignon, un dlicieux Bb, avec un bourrelet d'osier
et une courte robe de mousseline, qui venait de soupirer les
plaintes de Diane d'une voix charmante.  L'autre, cette grosse
fille qui se tapait sur les cuisses, qui gloussait comme une
poule, dgageait autour d'elle une odeur de vie, une
toute-puissance de femme, dont le public se grisait.  Ds ce
second acte, tout lui fut permis, se tenir mal en scne, ne pas
chanter une note juste, manquer de mmoire; elle n'avait qu' se
tourner et  rire, pour enlever les bravos.  Quand elle donnait
son fameux coup de hanche, l'orchestre s'allumait, une chaleur
montait de galerie en galerie jusqu'au cintre.  Aussi fut-ce un
triomphe, lorsqu'elle mena le bastringue.  Elle tait l chez
elle, le poing  la taille, asseyant Vnus dans le ruisseau, au
bord du trottoir.  Et la musique semblait faite pour sa voix
faubourienne, une musique de mirliton, un retour de foire de
Saint-Cloud, avec des ternuements de clarinette et des gambades
de petite flte.

Deux morceaux furent encore bisss.  La valse de l'ouverture,
cette valse au rythme polisson, tait revenue et emportait les
dieux.  Junon, en Fermire, pinait Jupiter avec sa blanchisseuse
et le calottait.  Diane, surprenant Vnus en train de donner un
rendez-vous  Mars, se htait d'indiquer le lieu et l'heure 
Vulcain, qui s'criait: J'ai mon plan. Le reste ne paraissait
pas bien clair.  L'enqute aboutissait  un galop final, aprs
lequel Jupiter, essouffl, en nage, sans couronne, dclarait que
les petites femmes de la terre taient dlicieuses et que les
hommes avaient tous les torts.

Le rideau tombait, lorsque, dominant les bravos, des voix
crirent violemment:

--Tous!  tous!

Alors, le rideau se releva, les artistes reparurent, se tenant
par la main.  Au milieu, Nana et Rose Mignon, cte  cte,
faisaient des rvrences.  On applaudissait, la claque poussait
des acclamations.  Puis, la salle, lentement, se vida  moiti.

--Il faut que j'aille saluer la comtesse Muffat, dit la Faloise.

--C'est a, tu vas me prsenter, rpondit Fauchery.  Nous
descendrons ensuite.

Mais il n'tait pas facile d'arriver aux loges de balcon.  Dans
le couloir, en haut, on s'crasait.  Pour avancer, au milieu des
groupes, il fallait s'effacer, se glisser en jouant des coudes.
Adoss sous une lampe de cuivre, o brlait un jet de gaz, le
gros critique jugeait la pice devant un cercle attentif.  Des
gens, au passage, se le nommaient  demi-voix.  Il avait ri
pendant tout l'acte, c'tait la rumeur des couloirs; pourtant, il
se montrait trs svre, parlait du got et de la morale.  Plus
loin, le critique aux lvres minces tait plein d'une
bienveillance qui avait un arrire-got gt, comme du lait
tourn  l'aigre.

Fauchery fouillait les loges d'un coup d'oeil, par les baies
rondes tailles dans les portes.  Mais le comte de Vandeuvres
l'arrta, en le questionnant; et quand il sut que les deux
cousins allaient saluer les Muffat, il leur indiqua la loge 7,
d'o justement il sortait.  Puis, se penchant  l'oreille du
journaliste:

--Dites donc, mon cher, cette Nana, c'est pour sr elle que nous
avons vue un soir, au coin de la rue de Provence...

--Tiens!  vous avez raison, s'cria Fauchery.  Je disais bien que
je la connaissais!

La Faloise prsenta son cousin au comte Muffat de Beuville, qui
se montra trs froid.  Mais, au nom de Fauchery, la comtesse
avait lev la tte, et elle complimenta le chroniqueur sur ses
articles du _Figaro_, d'une phrase discrte.  Accoude sur le
velours de la rampe, elle se tournait  demi, dans un joli
mouvement d'paules.  On causa un instant, la conversation tomba
sur l'Exposition universelle.

--Ce sera trs beau, dit le comte, dont la face carre et
rgulire gardait une gravit officielle.  J'ai visit le
Champ-de-Mars aujourd'hui...  J'en suis revenu merveill.

--On assure qu'on ne sera pas prt, hasarda la Faloise.  Il y a
  un gchis...

Mais le comte de sa voix svre l'interrompit.

--On sera prt...  L'empereur le veut.

Fauchery raconta gaiement qu'il avait failli rester dans
l'aquarium, alors en construction, un jour qu'il tait all
l-bas chercher un sujet d'article.  La comtesse souriait.  Elle
regardait par moments dans la salle, levant un de ses bras gant
de blanc jusqu'au coude, s'ventant d'une main ralentie.  La
salle, presque vide, sommeillait; quelques messieurs, 
l'orchestre, avaient tal des journaux; des femmes recevaient,
trs  l'aise, comme chez elles.  Il n'y avait plus qu'un
chuchotement de bonne compagnie, sous le lustre, dont la clart
s'adoucissait dans la fine poussire souleve par le remue-mnage
de l'entracte.  Aux portes, des hommes s'entassaient pour voir
les femmes restes assises; et ils se tenaient l, immobiles une
minute, allongeant le cou, avec le grand coeur blanc de leurs
plastrons.

--Nous comptons sur vous mardi prochain, dit la comtesse  la
  Faloise.

Elle invita Fauchery, qui s'inclina.  On ne parla point de la
pice, le nom de Nana ne fut pas prononc.  Le comte gardait une
dignit si glace, qu'on l'aurait cru  quelque sance du Corps
lgislatif.  Il dit simplement, pour expliquer leur prsence, que
son beau-pre aimait le thtre.  La porte de la loge avait d
rester ouverte, le marquis de Chouard, qui tait sorti afin de
laisser sa place aux visiteurs, redressait sa haute taille de
vieillard, la face molle et blanche sous un chapeau  larges
bords, suivant de ses yeux troubles les femmes qui passaient.

Ds que la comtesse eut fait son invitation, Fauchery prit cong,
sentant qu'il serait inconvenant de parler de la pice.  La
Faloise sortit le dernier de la loge.  Il venait d'apercevoir,
dans l'avant-scne du comte de Vandeuvres, le blond Labordette,
carrment install, s'entretenant de trs prs avec Blanche de
Sivry.

--Ah!  , dit-il ds qu'il eut rejoint son cousin, ce Labordette
connat donc toutes les femmes?...  Le voil maintenant avec
Blanche.

--Mais sans doute, il les connat toutes, rpondit tranquillement
Fauchery.  D'o sors-tu donc, mon cher?

Le couloir s'tait un peu dblay.  Fauchery allait descendre,
lorsque Lucy Stewart l'appela.  Elle tait tout au fond, devant
la porte de son avant-scne.  On cuisait l-dedans, disait-elle;
et elle occupait la largeur du corridor, en compagnie de Caroline
Hquet et de sa mre, croquant des pralines.  Une ouvreuse
causait maternellement avec elles.  Lucy querella le journaliste:
il tait gentil, il montait voir les autres femmes et il ne
venait seulement pas demander si elles avaient soif!  Puis,
lchant ce sujet:

--Tu sais, mon cher, moi je trouve Nana trs bien.

Elle voulait qu'il restt dans l'avant-scne pour le dernier
acte; mais lui, s'chappa, en promettant de les prendre  la
sortie.  En bas, devant le thtre, Fauchery et la Faloise
allumrent des cigarettes.  Un rassemblement barrait le trottoir,
une queue d'hommes descendus du perron et respirant la fracheur
de la nuit, au milieu du ronflement ralenti du boulevard.

Cependant, Mignon venait d'entraner Steiner au caf des
Varits.  Voyant le succs de Nana, il s'tait mis  parler
d'elle avec enthousiasme, tout en surveillant le banquier du coin
de l'oeil.  Il le connaissait, deux fois il l'avait aid 
tromper Rose, puis, le caprice pass, l'avait ramen, repentant
et fidle.  Dans le caf, les consommateurs trop nombreux se
serraient autour des tables de marbre; quelques-uns buvaient
debout, prcipitamment; et les larges glaces refltaient 
l'infini cette cohue de ttes, agrandissaient dmesurment
l'troite salle, avec ses trois lustres, ses banquettes de
moleskine, son escalier tournant drap de rouge.  Steiner alla se
placer  une table de la premire salle, ouverte sur le
boulevard, dont on avait enlev les portes un peu tt pour la
saison.  Comme Fauchery et la Faloise passaient, le banquier les
retint.

--Venez donc prendre un bock avec nous.

Mais une ide le proccupait, il voulait faire jeter un bouquet 
Nana.  Enfin, il appela un garon du caf, qu'il nommait
familirement Auguste.  Mignon, qui coutait, le regarda d'un
oeil si clair, qu'il se troubla, en balbutiant:

--Deux bouquets, Auguste, et remettez-les  l'ouvreuse; un pour
chacune de ces dames, au bon moment, n'est-ce pas?

A l'autre bout de la salle, la nuque appuye contre le cadre
d'une glace, une fille de dix-huit ans au plus se tenait immobile
devant un verre vide, comme engourdie par une longue et vaine
attente.  Sous les frisures naturelles de ses beaux cheveux
cendrs, elle avait une figure de vierge, aux yeux de velours,
doux et candides; et elle portait une robe de soie verte
dteinte, avec un chapeau rond que des gifles avaient dfonc.
La fracheur de la nuit la rendait toute blanche.

--Tiens!  voil Satin, murmura Fauchery en l'apercevant.

La Faloise le questionna.  Oh!  une rouleuse du boulevard, rien
du tout.  Mais elle tait si voyou, qu'on s'amusait  la faire
causer.  Et le journaliste, haussant la voix:

--Que fais-tu donc l, Satin?

--Je m'emmerde, rpondit Satin tranquillement, sans bouger.

Les quatre hommes, charms, se mirent  rire.

Mignon assurait qu'on n'avait pas besoin de se presser; il
fallait vingt minutes pour poser le dcor du troisime acte.
Mais les deux cousins, qui avaient bu leur bire, voulurent
remonter; le froid les prenait.  Alors, Mignon, rest seul avec
Steiner, s'accouda, lui parla dans la figure.

--Hein?  c'est entendu, nous irons chez elle, je vous
prsenterai...  Vous savez, c'est entre nous, ma femme n'a pas
besoin de savoir.

Revenus  leurs places, Fauchery et la Faloise remarqurent aux
secondes loges une jolie femme, mise avec modestie.  Elle tait
en compagnie d'un monsieur d'air srieux, un chef de bureau au
ministre de l'intrieur, que la Faloise connaissait, pour
l'avoir rencontr chez les Muffat.  Quant  Fauchery, il croyait
qu'elle se nommait madame Robert: une femme honnte qui avait un
amant, pas plus, et toujours un homme respectable.

Mais ils durent se tourner.  Daguenet leur souriait.  Maintenant
que Nana avait russi, il ne se cachait plus, il venait de
triompher dans les couloirs.  A son ct, le jeune chapp de
collge n'avait pas quitt son fauteuil, dans la stupeur
d'admiration o Nana le plongeait.  C'tait a, c'tait la femme;
et il devenait trs rouge, il mettait et retirait machinalement
ses gants.  Puis, comme son voisin avait caus de Nana, il osa
l'interroger.

--Pardon, monsieur, cette dame qui joue, est-ce que vous la
  connaissez?

--Oui, un peu, murmura Daguenet, surpris et hsitant.

--Alors, vous savez son adresse?

La question tombait si crment, adresse  lui, qu'il eut envie
de rpondre par une gifle.

--Non, dit-il d'un ton sec.

Et il tourna le dos.  Le blondin comprit qu'il venait de
commettre quelque inconvenance; il rougit davantage et resta
effar.

On frappait les trois coups, des ouvreuses s'enttaient  rendre
les vtements, charges de pelisses et de paletots, au milieu du
monde qui rentrait.  La claque applaudit le dcor, une grotte du
mont Etna, creuse dans une mine d'argent, et dont les flancs
avaient l'clat des cus neufs; au fond, la forge de Vulcain
mettait un coucher d'astre.  Diane, ds la seconde scne,
s'entendait avec le dieu, qui devait feindre un voyage pour
laisser la place libre  Vnus et  Mars.  Puis,  peine Diane se
trouvait-elle seule, que Vnus arrivait.  Un frisson remua la
salle.  Nana tait nue.  Elle tait nue avec une tranquille
audace, certaine de la toute-puissance de sa chair.  Une simple
gaze l'enveloppait; ses paules rondes, sa gorge d'amazone dont
les pointes roses se tenaient leves et rigides comme des lances,
ses larges hanches qui roulaient dans un balancement voluptueux,
ses cuisses de blonde grasse, tout son corps se devinait, se
voyait sous le tissu lger, d'une blancheur d'cume.  C'tait
Vnus naissant des flots, n'ayant pour voile que ses cheveux.
Et, lorsque Nana levait les bras, on apercevait, aux feux de la
rampe, les poils d'or de ses aisselles.  Il n'y eut pas
d'applaudissements.  Personne ne riait plus, les faces des
hommes, srieuses, se tendaient, avec le nez aminci, la bouche
irrite et sans salive.  Un vent semblait avoir pass, trs doux,
charg d'une sourde menace.  Tout d'un coup, dans la bonne
enfant, la femme se dressait, inquitante, apportant le coup de
folie de son sexe, ouvrant l'inconnu du dsir.  Nana souriait
toujours, mais d'un sourire aigu de mangeuse d'hommes.

--Fichtre!  dit simplement Fauchery  la Faloise.

Mars, cependant, accourait au rendez-vous, avec son plumet, et se
trouvait entre les deux desses.  Il y avait l une scne que
Prullire joua finement; caress par Diane qui voulait tenter sur
lui un dernier effort avant de le livrer  Vulcain, cajol par
Vnus que la prsence de sa rivale stimulait, il s'abandonnait 
ces douceurs, d'un air bat de coq en pte.  Puis, un grand trio
terminait la scne; et ce fut alors qu'une ouvreuse parut dans la
loge de Lucy Stewart, et jeta deux normes bouquets de lilas
blanc.  On applaudit, Nana et Rose Mignon salurent, pendant que
Prullire ramassait les bouquets.  Une partie de l'orchestre se
tourna en souriant vers la baignoire occupe par Steiner et
Mignon.  Le banquier, le sang au visage, avait de petits
mouvements convulsifs du menton, comme s'il et prouv un
embarras dans la gorge.

Ce qui suivit acheva d'empoigner la salle.  Diane s'en tait
alle, furieuse.  Tout de suite, assise sur un banc de mousse,
Vnus appela Mars auprs d'elle.  Jamais encore on n'avait os
une scne de sduction plus chaude.  Nana, les bras au cou de
Prullire, l'attirait, lorsque Fontan, se livrant  une mimique
de fureur cocasse, exagrant le masque d'un poux outrag qui
surprend sa femme en flagrant dlit, parut dans le fond de la
grotte.  Il tenait le fameux filet aux mailles de fer.  Un
instant, il le balana, pareil  un pcheur qui va jeter un coup
d'pervier; et, par un truc ingnieux, Vnus et Mars furent pris
au pige, le filet les enveloppa, les immobilisa dans leur
posture d'amants heureux.

Un murmure grandit, comme un soupir qui se gonflait.  Quelques
mains battirent, toutes les jumelles taient fixes sur Vnus.
Peu  peu, Nana avait pris possession du public, et maintenant
chaque homme la subissait.  Le rut qui montait d'elle, ainsi que
d'une bte en folie, s'tait pandu toujours davantage,
emplissant la salle.  A cette heure, ses moindres mouvements
soufflaient le dsir, elle retournait la chair d'un geste de son
petit doigt.  Des dos s'arrondissaient, vibrant comme si des
archets invisibles se fussent promens sur les muscles; des
nuques montraient des poils follets qui s'envolaient, sous des
haleines tides et errantes, venues on ne savait de quelle bouche
de femme.  Fauchery voyait devant lui l'chapp de collge que la
passion soulevait de son fauteuil.  Il eut la curiosit de
regarder le comte de Vandeuvres, trs ple, les lvres pinces,
le gros Steiner, dont la face apoplectique crevait, Labordette
lorgnant d'un air tonn de maquignon qui admire une jument
parfaite, Daguenet dont les oreilles saignaient et remuaient de
jouissance.  Puis, un instinct lui fit jeter un coup d'oeil en
arrire, et il resta tonn de ce qu'il aperut dans la loge des
Muffat: derrire la comtesse, blanche et srieuse, le comte se
haussait, bant, la face marbre de taches rouges; tandis que,
prs de lui, dans l'ombre, les yeux troubles du marquis de
Chouard taient devenus deux yeux de chat, phosphorescents,
paillets d'or.  On suffoquait, les chevelures s'alourdissaient
sur les ttes en sueur.  Depuis trois heures qu'on tait l, les
haleines avaient chauff l'air d'une odeur humaine.  Dans le
flamboiement du gaz, les poussires en suspension
s'paississaient, immobiles au-dessous du lustre.  La salle
entire vacillait, glissait  un vertige, lasse et excite, prise
de ces dsirs ensommeills de minuit qui balbutient au fond des
alcves.  Et Nana, en face de ce public pm, de ces quinze cents
personnes entasses, noyes dans l'affaissement et le
dtraquement nerveux d'une fin de spectacle, restait victorieuse
avec sa chair de marbre, son sexe assez fort pour dtruire tout
ce monde et n'en tre pas entam.

La pice s'acheva.  Aux appels triomphants de Vulcain, tout
l'Olympe dfilait devant les amoureux, avec des oh!  et des ah!
de stupfaction et de gaillardise.  Jupiter disait: Mon fils, je
vous trouve lger de nous appeler pour voir a. Puis, un
revirement avait lieu en faveur de Vnus.  Le choeur des cocus,
introduit de nouveau par Iris, suppliait le matre des dieux de
ne pas donner suite  sa requte; depuis que les femmes
demeuraient au logis, la vie y devenait impossible pour les
hommes; ils aimaient mieux tre tromps et contents, ce qui tait
la morale de la comdie.  Alors, on dlivrait Vnus.  Vulcain
obtenait une sparation de corps.  Mars se remettait avec Diane.
Jupiter, pour avoir la paix dans son mnage, envoyait sa petite
blanchisseuse dans une constellation.  Et l'on tirait enfin
l'Amour de son cachot, o il avait fait des cocottes, au lieu de
conjuguer le verbe aimer.  La toile tomba sur une apothose, le
choeur des cocus agenouill, chantant un hymne de reconnaissance
 Vnus, souriante et grandie dans sa souveraine nudit.

Les spectateurs, dj debout, gagnaient les portes.  On nomma les
auteurs, et il y eut deux rappels, au milieu d'un tonnerre de
bravos.  Le cri: Nana!  Nana! avait roul furieusement.  Puis,
la salle n'tait pas encore vide, qu'elle devint noire; la rampe
s'teignit, le lustre baissa, de longues housses de toile grise
glissrent des avant-scnes, envelopprent les dorures des
galeries; et cette salle, si chaude, si bruyante, tomba d'un coup
 un lourd sommeil, pendant qu'une odeur de moisi et de poussire
montait.  Au bord de sa loge, attendant que la foule se ft
coule, la comtesse Muffat, toute droite, emmitoufle de
fourrures, regardait l'ombre.

Dans les couloirs, on bousculait les ouvreuses qui perdaient la
tte, parmi des tas de vtements crouls.  Fauchery et la
Faloise s'taient hts, pour assister  la sortie.  Le long du
vestibule, des hommes faisaient la haie, tandis que, du double
escalier, lentement, deux interminables queues descendaient,
rgulires et compactes.  Steiner, entran par Mignon, avait
fil des premiers.  Le comte de Vandeuvres partit avec Blanche de
Sivry  son bras.  Un instant, Gaga et sa fille semblrent
embarrasses, mais Labordette s'empressa d'aller leur chercher
une voiture, dont il referma galamment la portire sur elles.
Personne ne vit passer Daguenet.  Comme l'chapp de collge, les
joues brlantes, dcid  attendre devant la porte des artistes,
courait au passage des Panoramas, dont il trouva la grille
ferme, Satin, debout sur le trottoir, vint le frler de ses
jupes; mais lui, dsespr, refusa brutalement, puis disparut au
milieu de la foule, avec des larmes de dsir et d'impuissance
dans les yeux.  Des spectateurs allumaient des cigares,
s'loignaient en fredonnant: _Lorsque Vnus rde le soir..._
Satin tait remonte devant le caf des Varits, o Auguste lui
laissait manger le reste de sucre des consommations.  Un gros
homme, qui sortait trs chauff, l'emmena enfin, dans l'ombre du
boulevard peu  peu endormi.

Pourtant, du monde descendait toujours.  La Faloise attendait
Clarisse.  Fauchery avait promis de prendre Lucy Stewart, avec
Caroline Hquet et sa mre.  Elles arrivaient, elles occupaient
tout un coin du vestibule, riant trs haut, lorsque les Muffat
passrent, l'air glacial.  Bordenave, justement, venait de
pousser une petite porte et obtenait de Fauchery la promesse
formelle d'une chronique.  Il tait en sueur, un coup de soleil
sur la face, comme gris par le succs.

--En voil pour deux cents reprsentations, lui dit obligeamment
la Faloise.  Paris entier va dfiler  votre thtre.

Mais Bordenave, se fchant, montrant d'un mouvement brusque du
menton le public qui emplissait le vestibule, cette cohue
d'hommes aux lvres sches, aux yeux ardents, tout brlants
encore de la possession de Nana, cria avec violence:

--Dis donc  mon bordel, bougre d'entt!





II




Le lendemain,  dix heures, Nana dormait encore.  Elle occupait,
boulevard Haussmann, le second tage d'une grande maison neuve,
dont le propritaire louait  des dames seules, pour leur faire
essuyer les pltres.  Un riche marchand de Moscou, qui tait venu
passer un hiver  Paris, l'avait installe l, en payant six mois
d'avance.  L'appartement, trop vaste pour elle, n'avait jamais
t meubl compltement; et un luxe criard, des consoles et des
chaises dores s'y heurtaient  du bric--brac de revendeuse, des
guridons d'acajou, des candlabres de zinc jouant le bronze
florentin.  Cela sentait la fille lche trop tt par son premier
monsieur srieux, retombe  des amants louches, tout un dbut
difficile, un lanage manqu, entrav par des refus de crdit et
des menaces d'expulsion.

Nana dormait sur le ventre, serrant entre ses bras nus son
oreiller, o elle enfonait son visage tout blanc de sommeil.  La
chambre  coucher et le cabinet de toilette taient les deux
seules pices qu'un tapissier du quartier avait soignes.  Une
lueur glissait sous un rideau, on distinguait le meuble de
palissandre, les tentures et les siges de damas broch, 
grandes fleurs bleues sur fond gris.  Mais, dans la moiteur de
cette chambre ensommeille, Nana s'veilla en sursaut, comme
surprise de sentir un vide prs d'elle.  Elle regarda le second
oreiller qui s'talait  ct du sien, avec le trou encore tide
d'une tte, au milieu des guipures.  Et, de sa main ttonnante,
elle pressa le bouton d'une sonnerie lectrique,  son chevet.

--Il est donc parti?  demanda-t-elle  la femme de chambre qui se
  prsenta.

--Oui, madame, monsieur Paul s'en est all, il n'y a pas dix
minutes...  Comme madame tait fatigue, il n'a pas voulu la
rveiller.  Mais il m'a charge de dire  madame qu'il viendrait
demain.

Tout en parlant, Zo, la femme de chambre, ouvrait les
persiennes.  Le grand jour entra.  Zo, trs brune, coiffe de
petits bandeaux, avait une figure longue, en museau de chien,
livide et couture, avec un nez pat, de grosses lvres et des
yeux noirs sans cesse en mouvement.

--Demain, demain, rptait Nana mal veille encore, est-ce que
c'est le jour, demain?

--Oui, madame, monsieur Paul est toujours venu le mercredi.

--Eh!  non, je me souviens!  cria la jeune femme, qui se mit sur
son sant.  Tout est chang.  Je voulais lui dire a, ce matin...
Il tomberait sur le moricaud.  Nous aurions une histoire!

--Madame ne m'a pas prvenue, je ne pouvais pas savoir, murmura
Zo.  Quand madame changera ses jours, elle fera bien de
m'avertir, pour que je sache...  Alors, le vieux grigou n'est
plus pour le mardi?

Elles appelaient ainsi entre elles, sans rire, de ces noms de
vieux grigou et de moricaud, les deux hommes qui payaient, un
commerant du faubourg Saint-Denis, de temprament conome, et un
Valaque, un prtendu comte, dont l'argent, toujours trs
irrgulier, avait une trange odeur.  Daguenet s'tait fait
donner les lendemains du vieux grigou; comme le commerant devait
tre le matin  sa maison, ds huit heures, le jeune homme
guettait son dpart, de la cuisine de Zo, et prenait sa place
toute chaude, jusqu' dix heures; puis, lui-mme allait  ses
affaires.  Nana et lui trouvaient a trs commode.

--Tant pis!  dit-elle, je lui crirai cette aprs-midi...  Et,
s'il ne reoit pas ma lettre, demain vous l'empcherez d'entrer.

Cependant, Zo marchait doucement dans la chambre.  Elle parlait
du grand succs de la veille.  Madame venait de montrer tant de
talent, elle chantait si bien!  Ah!  madame pouvait tre
tranquille,  cette heure!

Nana, le coude dans l'oreiller, ne rpondait que par des
hochements de tte.  Sa chemise avait gliss, ses cheveux
dnous, embroussaills, roulaient sur ses paules.

--Sans doute, murmura-t-elle, devenue rveuse; mais comment faire
pour attendre?  Je vais avoir toutes sortes d'embtements
aujourd'hui...  Voyons, est-ce que le concierge est encore mont,
ce matin?

Alors, toutes deux causrent srieusement.  On devait trois
termes, le propritaire parlait de saisie.  Puis, il y avait une
dbcle de cranciers, un loueur de voitures, une lingre, un
couturier, un charbonnier, d'autres encore, qui venaient chaque
jour s'installer sur une banquette de l'antichambre; le
charbonnier surtout se montrait terrible, il criait dans
l'escalier.  Mais le gros chagrin de Nana tait son petit Louis,
un enfant qu'elle avait eu  seize ans et qu'elle laissait chez
sa nourrice, dans un village, aux environs de Rambouillet.  Cette
femme rclamait trois cents francs pour rendre Louiset.  Prise
d'une crise d'amour maternel, depuis sa dernire visite 
l'enfant, Nana se dsesprait de ne pouvoir raliser un projet
pass  l'ide fixe, payer la nourrice et mettre le petit chez sa
tante, madame Lerat, aux Batignolles, o elle irait le voir tant
qu'elle voudrait.

Cependant, la femme de chambre insinuait que madame aurait d
confier ses besoins au vieux grigou.

--Eh!  je lui ai tout dit, cria Nana; il m'a rpondu qu'il avait
de trop fortes chances.  Il ne sort pas de ses mille francs par
mois...  Le moricaud est pan, en ce moment; je crois qu'il a
perdu au jeu...  Quant  ce pauvre Mimi, il aurait grand besoin
qu'on lui en prtt; un coup de baisse l'a nettoy, il ne peut
seulement plus m'apporter des fleurs.

Elle parlait de Daguenet.  Dans l'abandon du rveil, elle n'avait
pas de secret pour Zo.  Celle-ci, habitue  de pareilles
confidences, les recevait avec une sympathie respectueuse.
Puisque madame daignait lui causer de ses affaires, elle se
permettrait de dire ce qu'elle pensait.  D'abord, elle aimait
beaucoup madame, elle avait quitt exprs madame Blanche, et Dieu
sait si madame Blanche faisait des pieds et des mains pour la
ravoir!  Les places ne manquaient pas, elle tait assez connue;
mais elle serait reste chez madame, mme dans la gne, parce
qu'elle croyait  l'avenir de madame.  Et elle finit par prciser
ses conseils.  Quand on tait jeune, on faisait des btises.
Cette fois, il fallait ouvrir l'oeil, car les hommes ne
songeaient qu' la plaisanterie.  Oh!  il allait en arriver!
Madame n'aurait qu'un mot  dire pour calmer ses cranciers et
pour trouver l'argent dont elle avait besoin.

--Tout a ne me donne pas trois cents francs, rptait Nana, en
enfonant les doigts dans les mches folles de son chignon.  Il
me faut trois cents francs, aujourd'hui, tout de suite...  C'est
bte de ne pas connatre quelqu'un qui vous donne trois cents
francs.

Elle cherchait, elle aurait envoy  Rambouillet madame Lerat,
qu'elle attendait justement le matin.  Son caprice contrari lui
gtait le triomphe de la veille.  Parmi tous ces hommes qui
l'avaient acclame, dire qu'il ne s'en trouverait pas un pour lui
apporter quinze louis!  Puis, on ne pouvait accepter de l'argent
comme a.  Mon Dieu!  qu'elle tait malheureuse!  Et elle
revenait toujours  son bb, il avait des yeux bleus de
chrubin, il bgayait: Maman d'une voix si drle, que c'tait 
mourir de rire!

Mais, au mme instant, la sonnerie lectrique de la porte
d'entre se fit entendre, avec sa vibration rapide et tremble.
Zo revint, murmurant d'un air confidentiel:

--C'est une femme.

Elle avait vu vingt fois cette femme, seulement elle affectait de
ne jamais la reconnatre et d'ignorer quelles taient ses
relations avec les dames dans l'embarras.

--Elle m'a dit son nom...  Madame Tricon.

--La Tricon!  s'cria Nana.  Tiens!  c'est vrai, je l'avais
oublie...  Faites entrer.

Zo introduisit une vieille dame, de haute taille, portant des
anglaises, ayant la tournure d'une comtesse qui court les avous.
Puis, elle s'effaa, elle disparut sans bruit, du mouvement
souple de couleuvre dont elle sortait d'une pice, lorsqu'un
monsieur venait.  D'ailleurs, elle aurait pu rester.  La Tricon
ne s'assit mme pas.  Il n'y eut qu'un change de paroles brves.

--J'ai quelqu'un pour vous, aujourd'hui...  Voulez-vous?

--Oui...  Combien?

--Vingt louis.

--Et  quelle heure?

--A trois heures...  Alors, affaire entendue?

--Affaire entendue.

La Tricon parla tout de suite du temps qu'il faisait, un temps
sec par lequel il tait bon de marcher.  Elle avait encore quatre
ou cinq personnes  voir.  Et elle s'en alla, en consultant un
petit calepin.  Reste seule, Nana parut soulage.  Un lger
frisson passait sur ses paules, elle se refourra dans le lit
chaud, mollement, avec une paresse de chatte frileuse.  Peu 
peu, ses yeux se fermrent, elle souriait  l'ide d'habiller
Louiset gentiment, le lendemain; tandis que, dans le sommeil qui
la reprenait, son rve fivreux de toute la nuit, un roulement
prolong de bravos, revenait comme une basse continue, et berait
sa lassitude.

A onze heures, lorsque Zo fit entrer madame Lerat dans la
chambre, Nana dormait encore.  Mais elle s'veilla au bruit, et
tout de suite:

--C'est toi...  Tu iras aujourd'hui  Rambouillet.

--Je viens pour a, dit la tante.  Il y a un train  midi vingt.
J'ai le temps de le prendre.

--Non, je n'aurai l'argent que tantt, reprit la jeune femme qui
s'tirait, la gorge haute.  Tu vas djeuner, puis nous verrons.

Zo apportait un peignoir.

--Madame, murmura-t-elle, le coiffeur est l.

Mais Nana ne voulut point passer dans le cabinet de toilette.
Elle cria elle-mme:

--Entrez, Francis.

Un monsieur, mis correctement, poussa la porte.  Il salua.
Justement, Nana sortait du lit, les jambes nues.  Elle n'eut pas
de hte, tendit les mains, pour que Zo pt enfiler les manches
du peignoir.  Et Francis, trs  l'aise, d'un air digne,
attendait, sans se retourner.  Puis, quand elle se fut assise et
qu'il lui eut donn un premier coup de peigne, il parla.

--Madame n'a peut-tre pas vu les journaux...  Il y a un article
trs bon dans le _Figaro._

Il avait achet le journal.  Madame Lerat mit ses lunettes et lut
l'article  voix haute, debout devant la fentre.  Elle
redressait sa taille de gendarme; son nez se pinait, lorsqu'elle
lanait un adjectif galant.  C'tait une chronique de Fauchery,
crite au sortir du thtre, deux colonnes trs chaudes, d'une
mchancet spirituelle pour l'artiste et d'une brutale admiration
pour la femme.

--Excellent!  rptait Francis.

Nana se moquait pas mal qu'on la plaisantt sur sa voix!  Il
tait gentil, ce Fauchery; elle lui revaudrait sa bonne manire.
Madame Lerat, aprs avoir relu l'article, dclara brusquement que
les hommes avaient tous le diable dans les mollets; et elle
refusa de s'expliquer davantage, satisfaite de cette allusion
grillarde qu'elle tait seule  comprendre.  Mais Francis
achevait de relever et de nouer les cheveux de Nana.  Il salua,
en disant:

--J'aurai l'oeil sur les journaux du soir...  Comme d'habitude,
n'est-ce pas?   cinq heures et demie?

--Apportez-moi un pot de pommade et une livre de pralines, de
chez Boissier!  lui cria Nana  travers le salon, au moment o il
refermait la porte.

Alors, les deux femmes, restes seules, se souvinrent qu'elles ne
s'taient pas embrasses; et elles se posrent de gros baisers
sur les joues.  L'article les chauffait.  Nana, jusque-l
endormie, fut reprise de la fivre de son triomphe.  Ah bien!
c'tait Rose Mignon qui devait passer une jolie matine!  Sa
tante n'ayant pas voulu venir au thtre, parce que, disait-elle,
les motions lui cassaient l'estomac, elle se mit  lui raconter
la soire, en se grisant de son propre rcit, comme si Paris
entier et croul sous les applaudissements.  Puis,
s'interrompant tout d'un coup, elle demanda avec un rire si l'on
aurait dit a, quand elle tranait son derrire de gamine, rue de
la Goutte-d'Or.  Madame Lerat branlait la tte.  Non, non, jamais
on n'aurait pu prvoir.  A son tour, elle parla, prenant un air
grave et l'appelant sa fille.  Est-ce qu'elle n'tait pas sa
seconde mre, puisque la vraie avait rejoint le papa et la
grand-maman.  Nana, trs attendrie, fut sur le point de pleurer.
Mais madame Lerat rptait que le pass tait le pass, oh!  un
sale pass, des choses  ne pas remuer tous les jours.  Longtemps
elle avait cess de voir sa nice; car, dans la famille, on
l'accusait de se perdre avec la petite.  Comme si c'tait Dieu
possible!  Elle ne lui demandait pas de confidences, elle croyait
qu'elle avait toujours vcu proprement.  A prsent, a lui
suffisait de la retrouver dans une belle position et de lui voir
de bons sentiments pour son fils.  Il n'y avait encore en ce
monde que l'honntet et le travail.

--De qui est-il, ce bb?  dit-elle en s'interrompant, les yeux
allums d'une curiosit aigu.

Nana, surprise, hsita une seconde.

--D'un monsieur, rpondit-elle.

--Tiens!  reprit la tante, on prtendait que tu l'avais eu d'un
maon qui te battait...  Enfin, tu me raconteras a un jour; tu
sais si je suis discrte!...  Va, je le soignerai, comme s'il
tait le fils d'un prince.

Elle avait cess le mtier de fleuriste et vivait de ses
conomies, six cents francs de rentes amasss sou  sou.  Nana
promit de lui louer un joli petit logement; en outre, elle lui
donnerait cent francs par mois.  A ce chiffre, la tante s'oublia,
cria  la nice de leur serrer le gaviot, puisqu'elle les tenait;
elle parlait des hommes.  Toutes deux s'embrassrent encore.
Mais Nana, au milieu de sa joie, comme elle remettait la
conversation sur Louiset, parut s'assombrir  un brusque
souvenir.

--Est-ce embtant, il faut que je sorte  trois heures!
murmura-t-elle.  En voil une corve!

Justement, Zo venait dire que madame tait servie.  On passa
dans la salle  manger, o une dame ge se trouvait dj assise,
devant la table.  Elle n'avait pas retir son chapeau, vtue
d'une robe sombre de couleur indcise, entre le puce et le caca
d'oie.  Nana ne parut pas tonne de la voir l.  Elle lui
demanda simplement pourquoi elle n'tait pas entre dans la
chambre.

--J'ai entendu des voix, rpondit la vieille.  J'ai pens que
vous tiez en compagnie.

Madame Maloir, l'air respectable, ayant des manires, servait de
vieille amie  Nana; elle lui tenait socit et l'accompagnait.
La prsence de madame Lerat sembla d'abord l'inquiter.  Puis,
quand elle sut que c'tait une tante, elle la regarda d'un air
doux, avec un ple sourire.  Cependant, Nana, qui disait avoir
l'estomac dans les talons, se jetait sur des radis, qu'elle
croquait sans pain.  Madame Lerat, devenue crmonieuse, ne
voulut pas de radis; a donnait la pituite.  Puis, lorsque Zo
eut apport des ctelettes, Nana chipota la viande, se contenta
de sucer l'os.  Par moments, elle examinait du coin de l'oeil le
chapeau de sa vieille amie.

--C'est le chapeau neuf que je vous ai donn?  finit-elle par
  dire.

--Oui, je l'ai arrang, murmura madame Maloir, la bouche pleine.

Le chapeau tait extravagant, vas sur le front, empanach d'une
haute plume.  Madame Maloir avait la manie de refaire tous ses
chapeaux; elle seule savait ce qui lui allait, et en un tour de
main elle faisait une casquette de la plus lgante coiffure.
Nana, qui justement lui avait achet ce chapeau pour ne plus
rougir d'elle, lorsqu'elle l'emmenait, faillit se fcher.  Elle
cria:

--Enlevez-le, au moins!

--Non, merci, rpondit la vieille dignement, il ne me gne pas,
je mange trs bien avec.

Aprs les ctelettes, il y eut des choux-fleurs et un reste de
poulet froid.  Mais Nana avait  chaque plat une petite moue,
hsitant, flairant, laissant tout sur son assiette.  Elle acheva
de djeuner avec de la confiture.

Le dessert trana.  Zo n'enleva pas le couvert pour servir le
caf.  Ces dames avaient simplement repouss leurs assiettes.  On
parlait toujours de la belle soire de la veille.  Nana roulait
des cigarettes, qu'elle fumait en se dandinant, renverse sur sa
chaise.  Et, comme Zo tait reste l, adosse contre le buffet,
les mains ballantes, on en vint  couter son histoire.  Elle se
disait fille d'une sage-femme de Bercy, qui avait fait de
mauvaises affaires.  D'abord, elle tait entre chez un dentiste,
puis chez un courtier d'assurances; mais a ne lui allait pas; et
elle numrait ensuite, avec une pointe d'orgueil, les dames o
elle avait servi comme femme de chambre.  Zo parlait de ces
dames en personne qui avait tenu leur fortune dans sa main.  Bien
sr que plus d'une, sans elle, aurait eu de drles d'histoires.
Ainsi, un jour que madame Blanche tait avec monsieur Octave,
voil le vieux qui arrive; que fait Zo?  elle feint de tomber en
traversant le salon, le vieux se prcipite, court lui chercher un
verre d'eau  la cuisine, et monsieur Octave s'chappe.

--Ah!  elle est bonne, par exemple!  dit Nana, qui l'coutait
avec un intrt tendre, une sorte d'admiration soumise.

--Moi, j'ai eu bien des malheurs..., commena madame Lerat.

Et, se rapprochant de madame Maloir, elle lui fit des
confidences.  Toutes deux prenaient des canards.  Mais madame
Maloir recevait les secrets des autres, sans jamais rien lcher
sur elle.  On disait qu'elle vivait d'une pension mystrieuse
dans une chambre o personne ne pntrait.

Tout  coup, Nana s'emporta.

--Ma tante, ne joue donc pas avec les couteaux...  Tu sais que a
me retourne.

Sans y prendre garde, madame Lerat venait de mettre deux couteaux
en croix sur la table.  D'ailleurs, la jeune femme se dfendait
d'tre superstitieuse.  Ainsi, le sel renvers ne signifiait
rien, le vendredi non plus; mais les couteaux, c'tait plus fort
qu'elle, jamais a n'avait menti.  Certainement, il lui
arriverait une chose dsagrable.  Elle billa, puis, d'un air de
profond ennui:

--Dj deux heures...  Il faut que je sorte.  Quel embtement!

Les deux vieilles se regardrent.  Toutes trois hochrent la tte
sans parler.  Bien sr, ce n'tait pas toujours amusant.  Nana
s'tait renverse de nouveau, allumant encore une cigarette,
pendant que les autres pinaient les lvres par discrtion,
pleines de philosophie.

--En vous attendant, nous allons faire un bzigue, dit madame
Maloir au bout d'un silence.  Madame joue le bzigue?

Certes, madame Lerat le jouait, et  la perfection.  Il tait
inutile de dranger Zo, qui avait disparu; un coin de la table
suffirait; et l'on retroussa la nappe, par-dessus les assiettes
sales.  Mais, comme madame Maloir allait prendre elle-mme les
cartes dans un tiroir du buffet, Nana dit qu'avant de se mettre
au jeu, elle serait bien gentille de lui faire une lettre.  a
l'ennuyait d'crire, puis elle n'tait pas sre de son
orthographe, tandis que sa vieille amie tournait des lettres
pleines de coeur.  Elle courut chercher du beau papier dans sa
chambre.  Un encrier, une bouteille d'encre de trois sous,
tranait sur un meuble, avec une plume empte de rouille.  La
lettre tait pour Daguenet.  Madame Maloir, d'elle-mme, mit de
sa belle anglaise: Mon petit homme chri; et elle l'avertissait
ensuite de ne pas venir le lendemain, parce que a ne se pouvait
pas; mais, de loin comme de prs,  tous les moments, elle
tait avec lui en pense.

--Et je termine par mille baisers, murmura-t-elle.

Madame Lerat avait approuv chaque phrase d'un mouvement de tte.
Ses regards flambaient, elle adorait se trouver dans les
histoires de coeur.  Aussi voulut-elle mettre du sien, prenant un
air tendre, roucoulant:

--Mille baisers sur tes beaux yeux.

--C'est a: Mille baisers sur tes beaux yeux! rpta Nana,
pendant qu'une expression bate passait sur les visages des deux
vieilles.

On sonna Zo pour qu'elle descendt la lettre  un
commissionnaire.  Justement, elle causait avec le garon du
thtre, qui apportait  madame un bulletin de service, oubli le
matin.  Nana fit entrer cet homme, qu'elle chargea de porter la
lettre chez Daguenet, en s'en retournant.  Puis, elle lui posa
des questions.  Oh!  M. Bordenave tait bien content; il y avait
dj de la location pour huit jours; madame ne s'imaginait pas le
nombre de personnes qui demandaient son adresse depuis le matin.
Quand le garon fut parti, Nana dit qu'elle resterait au plus une
demi-heure dehors.  Si des visites venaient, Zo ferait attendre.
Comme elle parlait, la sonnerie lectrique tinta.  C'tait un
crancier, le loueur de voitures; il s'tait install sur la
banquette de l'antichambre.  Celui-l pouvait tourner ses pouces
jusqu'au soir; rien ne pressait.

--Allons, du courage!  dit Nana, engourdie de paresse, billant
et s'tirant de nouveau.  Je devrais tre l-bas.

Pourtant, elle ne bougeait point.  Elle suivait le jeu de sa
tante, qui venait d'annoncer cent d'as.  Le menton dans la main,
elle s'absorbait.  Mais elle eut un sursaut, en entendant sonner
trois heures.

--Nom de Dieu!  lcha-t-elle brutalement.

Alors, madame Maloir, qui comptait les brisques, l'encouragea de
sa voix molle.

--Ma petite, il vaudrait mieux vous dbarrasser de votre course
tout de suite.

--Fais vite, dit madame Lerat en battant les cartes.  Je prendrai
le train de quatre heures et demie, si tu es ici avec l'argent
avant quatre heures.

--Oh!  a ne tranera pas, murmura-t-elle.

En dix minutes, Zo, l'aida  passer une robe et  mettre un
chapeau.  a lui tait gal, d'tre mal fichue.  Comme elle
allait descendre, il y eut un nouveau tintement de la sonnerie.
Cette fois, c'tait le charbonnier.  Eh bien!  il tiendrait
compagnie au loueur de voitures; a les distrairait, ces gens.
Seulement, craignant une scne, elle traversa la cuisine et fila
par l'escalier de service.  Elle y passait souvent, elle en tait
quitte pour relever ses jupes.

--Quand on est bonne mre, a fait tout pardonner, dit
sentencieusement madame Maloir, reste seule avec madame Lerat.

--J'ai quatre-vingts de roi, rpondit celle-ci, que le jeu
  passionnait.

Et toutes deux s'enfoncrent dans une partie interminable.

La table n'avait pas t desservie.  Une bue trouble emplissait
la pice, l'odeur du djeuner, la fume des cigarettes.  Ces
dames s'taient remises  prendre des canards.  Il y avait vingt
minutes qu'elles jouaient en sirotant, lorsque,  un troisime
appel de la sonnerie, Zo entra brusquement et les bouscula,
comme des camarades  elle.

--Dites donc, on sonne encore...  Vous ne pouvez pas rester l.
S'il vient beaucoup de monde, il me faut tout l'appartement...
Allons, houp!  houp!

Madame Maloir voulait finir la partie; mais Zo ayant fait mine
de sauter sur les cartes, elle se dcida  enlever le jeu, sans
rien dranger, pendant que madame Lerat dmnageait la bouteille
de cognac, les verres et le sucre.  Et toutes deux coururent  la
cuisine, o elles s'installrent sur un bout de la table, entre
les torchons qui schaient et la bassine encore pleine d'eau de
vaisselle.

--Nous avons dit trois cent quarante...  A vous.

--Je joue du coeur.

Lorsque Zo revint, elle les trouva de nouveau absorbes.  Au
bout d'un silence, comme madame Lerat battait les cartes, madame
Maloir demanda:

--Qui est-ce?

--Oh!  personne, rpondit la bonne ngligemment, un petit jeune
homme...  Je voulais le renvoyer, mais il est si joli, sans un
poil de barbe, avec ses yeux bleus et sa figure de fille, que
j'ai fini par lui dire d'attendre...  Il tient un norme bouquet
dont il n'a jamais consenti  se dbarrasser...  Si ce n'est pas
 lui allonger des claques, un morveux qui devrait tre encore au
collge!

Madame Lerat alla chercher une carafe d'eau, pour faire un grog;
les canards l'avaient altre.  Zo murmura que, tout de mme,
elle en boirait bien un aussi.  Elle avait, disait-elle, la
bouche amre comme du fiel.

--Alors, vous l'avez mis...?  reprit madame Maloir.

--Tiens!  dans le cabinet du fond, la petite pice qui n'est pas
meuble...  Il y a tout juste une malle  madame et une table.
C'est l que je loge les pignoufs.

Et elle sucrait fortement son grog, lorsque la sonnerie
lectrique la fit sauter.  Nom d'un chien!  est-ce qu'on ne la
laisserait pas boire tranquillement?  a promettait, si le
carillon commenait dj.  Pourtant, elle courut ouvrir.  Puis, 
son retour, voyant madame Maloir qui l'interrogeait du regard:

--Rien, un bouquet.

Toutes trois se rafrachirent, en se saluant d'un signe de tte.
Il y eut, coup sur coup, deux autres sonneries, pendant que Zo
desservait enfin la table, rapportant les assiettes sur l'vier,
une  une.  Mais tout cela n'tait pas srieux.  Elle tenait la
cuisine au courant, elle rpta deux fois sa phrase ddaigneuse:

--Rien, un bouquet.

Cependant, ces dames, entre deux leves de cartes, eurent un
rire, en lui entendant raconter la tte des cranciers, dans
l'antichambre, lorsque les fleurs arrivaient.  Madame trouverait
ses bouquets sur sa toilette.  Dommage que ce ft si cher et
qu'on ne pt en tirer seulement dix sous.  Enfin, il y avait bien
de l'argent perdu.

--Moi, dit madame Maloir, je me contenterais par jour de ce que
les hommes dpensent en fleurs pour les femmes,  Paris.

--Je crois bien, vous n'tes pas difficile, murmura madame Lerat.
On aurait seulement l'argent du fil...  Ma chre, soixante de
dames.

Il tait quatre heures moins dix.  Zo s'tonnait, ne comprenant
pas que madame restt si longtemps dehors.  D'ordinaire, lorsque
madame se trouvait force de sortir, l'aprs-midi, elle emballait
a, et rondement.  Mais madame Maloir dclara qu'on ne faisait
pas toujours les choses comme on voulait.  Certainement, il y
avait des anicroches dans la vie, disait madame Lerat.  Le mieux
tait d'attendre; si sa nice s'attardait, a devait tre que ses
occupations la retenaient, n'est-ce pas?  D'ailleurs, on ne
peinait gure.  Il faisait bon dans la cuisine.  Et, comme elle
n'avait plus de coeur, madame Lerat jeta du carreau.

La sonnerie recommenait.  Quand Zo reparut, elle tait tout
allume.

--Mes enfants, le gros Steiner!  dit-elle ds la porte, en
baissant la voix.  Celui-l, je l'ai mis dans le petit salon.

Alors, madame Maloir parla du banquier  madame Lerat, qui ne
connaissait pas ces messieurs.  Est-ce qu'il tait en train de
lcher Rose Mignon?  Zo hochait la tte, elle savait des choses.
Mais, de nouveau, il lui fallut aller ouvrir.

--Bon!  une tuile!  murmura-t-elle en revenant.  C'est le
moricaud!  J'ai eu beau lui rpter que madame tait sortie, il
s'est install dans la chambre  coucher...  Nous ne l'attendions
que ce soir.

A quatre heures un quart, Nana n'tait pas encore l.  Que
pouvait-elle faire?  a n'avait pas de bon sens.  On apporta deux
autres bouquets.  Zo, ennuye, regarda s'il restait du caf.
Oui, ces dames finiraient volontiers le caf, a les
rveillerait.  Elles s'endormaient, tasses sur leurs chaises, 
prendre continuellement des cartes au talon, du mme geste.  La
demie sonna.  Dcidment, on avait fait quelque chose  madame.
Elles chuchotaient entre elles.

Tout  coup, s'oubliant, madame Maloir annona d'une voix
clatante:

--J'ai le cinq cents!...  Quinte majeure d'atout!

--Taisez-vous donc!  dit Zo avec colre.  Que vont penser tous
  ces messieurs?

Et, dans le silence qui rgna, dans le murmure touff des deux
vieilles femmes se querellant, un bruit de pas rapides monta de
l'escalier de service.  C'tait Nana enfin.  Avant qu'elle et
ouvert la porte, on entendit son essoufflement.  Elle entra trs
rouge, le geste brusque.  Sa jupe, dont les tirettes avaient d
casser, essuyait les marches, et les volants venaient de tremper
dans une mare, quelque pourriture coule du premier tage, o la
bonne tait un vrai souillon.

--Te voil!  ce n'est pas malheureux!  dit madame Lerat, les
lvres pinces, encore vexe des cinq cents de madame Maloir.  Tu
peux te flatter de faire poser les gens!

--Madame n'est pas raisonnable, vraiment!  ajouta Zo.

Nana, dj mcontente, fut exaspre par ces reproches.  Si
c'tait comme a qu'on l'accueillait, aprs l'embtement qu'elle
venait d'avoir!

--Fichez-moi la paix, hein!  cria-t-elle.

--Chut!  madame, il y a du monde, dit la bonne.

Alors, baissant la voix, la jeune femme bgaya, haletante:

--Est-ce que vous croyez que je me suis amuse?  a n'en
finissait plus.  J'aurais bien voulu vous y voir...  Je
bouillais, j'avais envie de ficher des claques...  Et pas un
fiacre pour revenir.  Heureusement, c'est  deux pas.  N'importe,
j'ai joliment couru.

--Tu as l'argent?  demanda la tante.

--Tiens!  cette question!  rpondit Nana.

Elle s'tait assise sur une chaise, contre le fourneau, les
jambes coupes par sa course; et, sans reprendre haleine, elle
tira de son corsage une enveloppe, dans laquelle se trouvaient
quatre billets de cent francs.  On voyait les billets par une
large dchirure, qu'elle avait faite d'un doigt brutal, pour
s'assurer du contenu.  Les trois femmes, autour d'elle,
regardaient fixement l'enveloppe, un gros papier froiss et sali,
entre ses petites mains gantes.  Il tait trop tard, madame
Lerat n'irait que le lendemain  Rambouillet.  Nana entrait dans
de grandes explications.

--Madame, il y a du monde qui attend, rpta la femme de chambre.

Mais elle s'emporta de nouveau.  Le monde pouvait attendre.  Tout
 l'heure, quand elle ne serait plus en affaire.  Et, comme sa
tante avanait la main vers l'argent:

--Ah!  non, pas tout, dit-elle.  Trois cents francs  la
nourrice, cinquante francs pour ton voyage et ta dpense, a fait
trois cent cinquante...  Je garde cinquante francs.

La grosse difficult fut de trouver de la monnaie.  Il n'y avait
pas dix francs dans la maison.  On ne s'adressa mme pas  madame
Maloir, qui coutait d'un air dsintress, n'ayant jamais sur
elle que les six sous d'un omnibus.  Enfin, Zo sortit en disant
qu'elle allait voir dans sa malle, et elle rapporta cent francs,
en pices de cent sous.  On les compta sur un bout de la table.
Madame Lerat partit tout de suite, aprs avoir promis de ramener
Louiset le lendemain.

--Vous dites qu'il y a du monde?  reprit Nana, toujours assise,
  se reposant.

--Oui, madame, trois personnes.

Et elle nomma le banquier le premier.  Nana fit une moue.  Si ce
Steiner croyait qu'elle se laisserait ennuyer, parce qu'il lui
avait jet un bouquet la veille!

--D'ailleurs, dclara-t-elle, j'en ai assez.  Je ne recevrai pas.
Allez dire que vous ne m'attendez plus.

--Madame rflchira, madame recevra monsieur Steiner, murmura Zo
sans bouger, d'un air grave, fche de voir sa matresse sur le
point de faire encore une btise.

Puis, elle parla du Valaque, qui devait commencer  trouver le
temps long, dans la chambre.  Alors, Nana, furieuse, s'entta
davantage.  Personne, elle ne voulait voir personne!  Qui est-ce
qui lui avait fichu un homme aussi collant!

--Flanquez tout a dehors!  Moi, je vais faire un bzigue avec
madame Maloir.  J'aime mieux a.

La sonnerie lui coupa la parole.  Ce fut le comble.  Encore un
raseur!  Elle dfendit  Zo d'aller ouvrir.  Celle-ci, sans
l'couter, tait sortie de la cuisine.  Quand elle reparut, elle
dit d'un air d'autorit, en remettant deux cartes:

--J'ai rpondu que madame recevait...  Ces messieurs sont dans le
  salon.

Nana s'tait leve rageusement.  Mais les noms du marquis de
Chouard et du comte Muffat de Beuville, sur les cartes, la
calmrent.  Elle resta un instant silencieuse.

--Qu'est-ce que c'est que ceux-l?  demanda-t-elle enfin.  Vous
les connaissez?

--Je connais le vieux, rpondit Zo en pinant la bouche d'une
faon discrte.

Et, comme sa matresse continuait  l'interroger des yeux, elle
ajouta simplement:

--Je l'ai vu quelque part.

Cette parole sembla dcider la jeune femme.  Elle quitta la
cuisine  regret, ce refuge tide o l'on pouvait causer et
s'abandonner dans l'odeur du caf, chauffant sur un reste de
braise.  Derrire son dos, elle laissait madame Maloir, qui,
maintenant, faisait des russites; elle n'avait toujours pas t
son chapeau; seulement, pour se mettre  l'aise, elle venait de
dnouer les brides et de les rejeter sur ses paules.

Dans le cabinet de toilette, o Zo l'aida vivement  passer un
peignoir, Nana se vengea des ennuis qu'on lui causait, en mchant
de sourds jurons contre les hommes.  Ces gros mots chagrinaient
la femme de chambre, car elle voyait avec peine que madame ne se
dcrassait pas vite de ses commencements.  Elle osa mme supplier
madame de se calmer.

--Ah!  ouiche!  rpondit Nana crment, ce sont des salauds, ils
  aiment a.

Pourtant, elle prit son air de princesse, comme elle disait.  Zo
l'avait retenue, au moment o elle se dirigeait vers le salon;
et, d'elle-mme, elle introduisit dans le cabinet de toilette le
marquis de Chouard et le comte Muffat.  C'tait beaucoup mieux.

--Messieurs, dit la jeune femme avec une politesse tudie, je
regrette de vous avoir fait attendre.

Les deux hommes salurent et s'assirent.  Un store de tulle brod
mnageait un demi-jour dans le cabinet.  C'tait la pice la plus
lgante de l'appartement, tendue d'toffe claire, avec une
grande toilette de marbre, une psych marquete, une chaise
longue et des fauteuils de satin bleu.  Sur la toilette, les
bouquets, des roses, des lilas, des jacinthes, mettaient comme un
croulement de fleurs, d'un parfum pntrant et fort; tandis que,
dans l'air moite, dans la fadeur exhale des cuvettes, tranait
par instant une odeur plus aigu, quelques brins de patchouli
sec, briss menu au fond d'une coupe.  Et, se pelotonnant,
ramenant son peignoir mal attach, Nana semblait avoir t
surprise  sa toilette, la peau humide encore, souriante,
effarouche au milieu de ses dentelles.

--Madame, dit gravement le comte Muffat, vous nous excuserez
d'avoir insist...  Nous venons pour une qute...  Monsieur et
moi, sommes membres du bureau de bienfaisance de
l'arrondissement.

Le marquis de Chouard se hta d'ajouter, d'un air galant:

--Quand nous avons appris qu'une grande artiste habitait cette
maison, nous nous sommes promis de lui recommander nos pauvres
d'une faon particulire...  Le talent ne va pas sans le coeur.

Nana jouait la modestie.  Elle rpondait par de petits mouvements
de tte, tout en faisant de rapides rflexions.  a devait tre
le vieux qui avait amen l'autre; ses yeux taient trop
polissons.  Pourtant, il fallait aussi se mfier de l'autre, dont
les tempes se gonflaient drlement; il aurait bien pu venir tout
seul.  C'tait a, le concierge l'avait nomme, et ils se
poussaient, chacun pour son compte.

--Certainement, messieurs, vous avez eu raison de monter,
dit-elle, pleine de bonne grce.

Mais la sonnerie lectrique la fit tressaillir.  Encore une
visite, et cette Zo qui ouvrait toujours!  Elle continua:

--On est trop heureux de pouvoir donner.

Au fond, elle tait flatte.

--Ah!  madame, reprit le marquis, si vous saviez, quelle misre!
Notre arrondissement compte plus de trois mille pauvres, et
encore est-il un des plus riches.  Vous ne vous imaginez pas une
pareille dtresse: des enfants sans pain, des femmes malades,
prives de tout secours, mourant de froid...

--Les pauvres gens!  cria Nana, trs attendrie.

Son apitoiement fut tel, que des larmes noyrent ses beaux yeux.
D'un mouvement, elle s'tait penche, ne s'tudiant plus; et son
peignoir ouvert laissa voir son cou, tandis que ses genoux tendus
dessinaient, sous la mince toffe, la rondeur de la cuisse.  Un
peu de sang parut aux joues terreuses du marquis.  Le comte
Muffat, qui allait parler, baissa les yeux.  Il faisait trop
chaud dans ce cabinet, une chaleur lourde et enferme de serre.
Les roses se fanaient, une griserie montait du patchouli de la
coupe.

--On voudrait tre trs riche dans ces occasions, ajoutait Nana.
Enfin, chacun fait ce qu'il peut...  Croyez bien, messieurs, que
si j'avais su...

Elle tait sur le point de lcher une btise, dans son
attendrissement.  Aussi n'acheva-t-elle pas la phrase.  Un
instant, elle resta gne, ne se rappelant plus o elle venait de
mettre ses cinquante francs, en tant sa robe.  Mais elle se
souvint, ils devaient tre au coin de la toilette, sous un pot de
pommade renvers.  Comme elle se levait, la sonnerie retentit
longuement.  Bon!  encore un!  a ne finirait pas.  Le comte et
le marquis s'taient galement mis debout, et les oreilles de ce
dernier avaient remu, se pointant vers la porte; sans doute il
connaissait ces coups de sonnette.  Muffat le regarda; puis, ils
dtournrent les yeux.  Ils se gnaient, ils redevinrent froids,
l'un carr et solide, avec sa chevelure fortement plante,
l'autre redressant ses paules maigres, sur lesquelles tombait sa
couronne de rares cheveux blancs.

--Ma foi!  dit Nana, qui apportait les dix grosses pices
d'argent, en prenant le parti de rire, je vais vous charger,
messieurs...  C'est pour les pauvres...

Et le petit trou adorable de son menton se creusait.  Elle avait
son air bon enfant, sans pose, tenant la pile des cus sur sa
main ouverte, l'offrant aux deux hommes, comme pour leur dire:
Voyons, qui en veut? Le comte fut le plus leste, il prit les
cinquante francs; mais une pice resta, et il dut, pour l'avoir,
la ramasser sur la peau mme de la jeune femme, une peau tide et
souple qui lui laissa un frisson.  Elle, gaye, riait toujours.

--Voil, messieurs, reprit-elle.  Une autre fois, j'espre donner
  davantage.

Ils n'avaient plus de prtexte, ils salurent, en se dirigeant
vers la porte.  Mais, au moment o ils allaient sortir, de
nouveau la sonnerie clata.  Le marquis ne put cacher un ple
sourire, tandis qu'une ombre rendait le comte plus grave.  Nana
les retint quelques secondes, pour permettre  Zo de trouver
encore un coin.  Elle n'aimait pas qu'on se rencontrt chez elle.
Seulement, cette fois, a devait tre bond.  Aussi fut-elle
soulage, lorsqu'elle vit le salon vide.  Zo les avait donc
fourrs dans les armoires?

--Au revoir, messieurs, dit-elle, en s'arrtant sur le seuil du
  salon.

Elle les enveloppait de son rire et de son regard clair.  Le
comte Muffat s'inclina, troubl malgr son grand usage du monde,
ayant besoin d'air, emportant un vertige de ce cabinet de
toilette, une odeur de fleur et de femme qui l'touffait.  Et,
derrire lui, le marquis de Chouard, certain de n'tre pas vu,
osa adresser  Nana un clignement d'oeil, la face tout d'un coup
dcompose, la langue au bord des lvres.

Lorsque la jeune femme rentra dans le cabinet, o Zo l'attendait
avec des lettres et des cartes de visite, elle cria, en riant
plus fort:

--En voil des pans qui m'ont fait mes cinquante francs!

Elle n'tait point fche, cela lui semblait drle que des hommes
lui eussent emport de l'argent.  Tout de mme, c'taient des
cochons, elle n'avait plus le sou.  Mais la vue des cartes et des
lettres lui rendit sa mauvaise humeur.  Les lettres, passe
encore; elles venaient de messieurs qui, aprs l'avoir applaudie
la veille, lui adressaient des dclarations.  Quant aux
visiteurs, ils pouvaient aller se promener.

Zo en avait mis partout; et elle faisait remarquer que
l'appartement tait trs commode, chaque pice ouvrant sur le
corridor.  Ce n'tait pas comme chez madame Blanche, o il
fallait passer par le salon.  Aussi madame Blanche avait-elle eu
bien des ennuis.

--Vous allez tous les renvoyer, reprit Nana, qui suivait son
ide.  Commencez par le moricaud.

--Celui-l, madame, il y a beau temps que je l'ai congdi, dit
Zo avec un sourire.  Il voulait simplement dire  madame qu'il
ne pouvait venir ce soir.

Ce fut une grosse joie.  Nana battit des mains.  Il ne venait
pas, quelle chance!  Elle serait donc libre!  Et elle poussait
des soupirs de soulagement, comme si on l'avait gracie du plus
abominable des supplices.  Sa premire pense fut pour Daguenet.
Ce pauvre chat, auquel justement elle avait crit d'attendre le
jeudi!  Vite, madame Maloir allait faire une seconde lettre!
Mais Zo dit que madame Maloir avait fil sans qu'on s'en
apert, comme  son habitude.  Alors, Nana, aprs avoir parl
d'envoyer quelqu'un, resta hsitante.  Elle tait bien lasse.
Toute une nuit  dormir, ce serait si bon!  L'ide de ce rgal
finit par l'emporter.  Pour une fois, elle pouvait se payer a.

--Je me coucherai en rentrant du thtre, murmurait-elle d'un air
gourmand, et vous ne me rveillerez pas avant midi.

Puis, haussant la voix:

--Houp!  maintenant, poussez-moi les autres dans l'escalier!

Zo ne bougeait pas.  Elle ne se serait pas permis de donner
ouvertement des conseils  madame; seulement, elle s'arrangeait
pour faire profiter madame de son exprience, quand madame
paraissait s'emballer avec sa mauvaise tte.

--Monsieur Steiner aussi?  demanda-t-elle d'une voix brve.

--Certainement, rpondit Nana.  Lui avant les autres.

La bonne attendit encore pour donner  madame le temps de la
rflexion.  Madame ne serait donc pas fire d'enlever  sa
rivale, Rose Mignon, un monsieur si riche, connu dans tous les
thtres?

--Dpchez-vous donc, ma chre, reprit Nana, qui comprenait
parfaitement, et dites-lui qu'il m'embte.

Mais, brusquement, elle eut un retour; le lendemain, elle pouvait
en avoir envie; et elle cria avec un geste de gamin, riant,
clignant les yeux:

--Aprs tout, si je veux l'avoir, le plus court est encore de le
flanquer  la porte.

Zo parut trs frappe.  Elle regarda madame, prise d'une subite
admiration, puis alla flanquer Steiner  la porte, sans balancer.

Cependant, Nana patienta quelques minutes, pour lui laisser le
temps de balayer le plancher, comme elle disait.  On n'avait pas
ide d'un pareil assaut!  Elle allongea la tte dans le salon; il
tait vide.  La salle  manger, vide galement.  Mais, comme elle
continuait sa visite, tranquillise, certaine qu'il n'y avait
plus personne, elle tomba tout d'un coup sur un petit jeune
homme, en poussant la porte d'un cabinet.  Il tait assis en haut
d'une malle, bien tranquille, l'air trs sage, avec un norme
bouquet sur les genoux.

--Ah!  mon Dieu!  cria-t-elle.  Il y en a encore un l-dedans!

Le petit jeune homme, en l'apercevant, avait saut  terre, rouge
comme un coquelicot.  Et il ne savait que faire de son bouquet,
qu'il passait d'une main dans l'autre, trangl par l'motion.
Sa jeunesse, son embarras, la drle de mine qu'il avait avec ses
fleurs, attendrirent Nana, qui clata d'un beau rire.  Alors, les
enfants aussi?  Maintenant, les hommes lui arrivaient au maillot?
Elle s'abandonna, familire, maternelle, se tapant sur les
cuisses et demandant par rigolade:

--Tu veux donc qu'on te mouche, bb?

--Oui, rpondit le petit d'une voix basse et suppliante.

Cette rponse l'gaya davantage.  Il avait dix-sept ans, il
s'appelait Georges Hugon.  La veille, il tait aux Varits.  Et
il venait la voir.

--C'est pour moi ces fleurs?

--Oui.

--Donne-les donc, nigaud!

Mais, comme elle prenait le bouquet, il lui sauta sur les mains,
avec la gloutonnerie de son bel ge.  Elle dut le battre pour
qu'il lcht prise.  En voil un morveux qui allait raide!  Tout
en le grondant, elle tait devenue rose, elle souriait.  Et elle
le renvoya, en lui permettant de revenir.  Il chancelait, il ne
trouvait plus les portes.

Nana retourna dans son cabinet de toilette, o Francis se
prsenta presque aussitt pour la coiffer dfinitivement.  Elle
ne s'habillait que le soir.  Assise devant la glace, baissant la
tte sous les mains agiles du coiffeur, elle restait muette et
rveuse, lorsque Zo entra, en disant:

--Madame, il y en a un qui ne veut pas partir.

--Eh bien!  il faut le laisser, rpondit-elle tranquillement.

--Avec a, il en vient toujours.

--Bah!  dis-leur d'attendre.  Quand ils auront trop faim, ils
  s'en iront.

Son esprit avait tourn.  Cela l'enchantait de faire poser les
hommes.  Une ide acheva de l'amuser: elle s'chappa des mains de
Francis, courut mettre elle-mme les verrous; maintenant, ils
pouvaient s'entasser  ct, ils ne perceraient pas le mur,
peut-tre.  Zo entrerait par la petite porte qui menait  la
cuisine.  Cependant, la sonnerie lectrique marchait de plus
belle.  Toutes les cinq minutes, le tintement revenait, vif et
clair, avec sa rgularit de machine bien rgle.  Et Nana les
comptait, pour se distraire.  Mais elle eut un brusque souvenir.

--Mes pralines, dites donc?

Francis, lui aussi, oubliait les pralines.  Il tira un sac d'une
poche de sa redingote, du geste discret d'un homme du monde
offrant un cadeau  une amie; pourtant,  chaque rglement, il
portait les pralines sur sa note.  Nana posa le sac entre ses
genoux, et se mit  croquer, en tournant la tte sous les lgres
pousses du coiffeur.

--Fichtre!  murmura-t-elle au bout d'un silence, voil une bande.

Trois fois, coup sur coup, la sonnerie avait tint.  Les appels
du timbre se prcipitaient.  Il y en avait de modestes, qui
balbutiaient avec le tremblement d'un premier aveu; de hardis,
vibrant sous quelque doigt brutal; de presss, traversant l'air
d'un frisson rapide.  Un vritable carillon, comme disait Zo, un
carillon  rvolutionner le quartier, toute une cohue d'hommes
tapant  la file sur le bouton d'ivoire.  Ce farceur de Bordenave
avait vraiment donn l'adresse  trop de monde, toute la salle de
la veille allait y passer.

--A propos, Francis, dit Nana, avez-vous cinq louis?

Il se recula, examina la coiffure, puis tranquillement:

--Cinq louis, c'est selon.

--Ah!  vous savez, reprit-elle, s'il vous faut des garanties...

Et, sans achever la phrase, d'un geste large, elle indiquait les
pices voisines.  Francis prta les cinq louis.  Zo, dans les
moments de rpit, entrait pour prparer la toilette de madame.
Bientt elle dut l'habiller, tandis que le coiffeur attendait,
voulant donner un dernier coup  la coiffure.  Mais la sonnerie,
continuellement, drangeait la femme de chambre, qui laissait
madame  moiti lace, chausse d'un pied seulement.  Elle
perdait la tte, malgr son exprience.  Aprs avoir mis des
hommes un peu partout, en utilisant les moindres coins, elle
venait d'tre oblige d'en caser jusqu' trois et quatre
ensemble, ce qui tait contraire  tous ses principes.  Tant pis
s'ils se mangeaient, a ferait de la place!  Et Nana, bien
verrouille,  l'abri, se moquait d'eux, en disant qu'elle les
entendait souffler.  Ils devaient avoir une bonne tte, tous la
langue pendante, comme des toutous assis en rond sur leur
derrire.  C'tait son succs de la veille qui continuait, cette
meute d'hommes l'avait suivie  la trace.

--Pourvu qu'ils ne cassent rien, murmura-t-elle.

Elle commenait  s'inquiter, sous les haleines chaudes qui
passaient par les fentes.  Mais Zo introduisit Labordette, et la
jeune femme eut un cri de soulagement.  Il voulait lui parler
d'un compte qu'il avait rgl pour elle,  la justice de paix.
Elle ne l'coutait pas, rptant:

--Je vous emmne...  Nous dnons ensemble...  De l, vous
m'accompagnez aux Varits.  Je n'entre en scne qu' neuf heures
et demi.

Ce bon Labordette, tombait-il  propos!  Jamais il ne demandait
rien, lui.  Il n'tait que l'ami des femmes, dont il bibelotait
les petites affaires.  Ainsi, en passant, il venait de congdier
les cranciers, dans l'antichambre.  D'ailleurs, ces braves gens
ne voulaient pas tre pays, au contraire; s'ils avaient insist,
c'tait pour complimenter madame et lui faire en personne de
nouvelles offres de service, aprs son grand succs de la veille.

--Filons, filons, disait Nana qui tait habille.

Justement, Zo rentrait, criant:

--Madame, je renonce  ouvrir...  Il y a une queue dans
  l'escalier.

Une queue dans l'escalier!  Francis lui-mme, malgr le flegme
anglais qu'il affectait, se mit  rire, tout en rangeant les
peignes.  Nana, qui avait pris le bras de Labordette, le poussait
dans la cuisine.  Et elle se sauva, dlivre des hommes enfin,
heureuse, sachant qu'on pouvait l'avoir seul avec soi, n'importe
o, sans craindre des btises.

--Vous me ramnerez  ma porte, dit-elle pendant qu'ils
descendaient l'escalier de service.  Comme a, je serai sre...
Imaginez-vous que je veux dormir toute une nuit, toute une nuit 
moi.  Une toquade, mon cher!





III




La comtesse Sabine, comme on avait pris l'habitude de nommer
madame Muffat de Beuville, pour la distinguer de la mre du
comte, morte l'anne prcdente, recevait tous les mardis, dans
son htel de la rue Miromesnil, au coin de la rue de Penthivre.
C'tait un vaste btiment carr, habit par les Muffat depuis
plus de cent ans; sur la rue, la faade dormait, haute et noire,
d'une mlancolie de couvent, avec d'immenses persiennes qui
restaient presque toujours fermes; derrire, dans un bout de
jardin humide, des arbres avaient pouss, cherchant le soleil, si
longs et si grles, qu'on en voyait les branches, par-dessus les
ardoises.

Ce mardi, vers dix heures, il y avait  peine une douzaine de
personnes dans le salon.  Lorsqu'elle n'attendait que des
intimes, la comtesse n'ouvrait ni le petit salon ni la salle 
manger.  On tait plus entre soi, on causait prs du feu.  Le
salon, d'ailleurs, tait trs grand, trs haut; quatre fentres
donnaient sur le jardin, dont on sentait l'humidit par cette
pluvieuse soire de la fin d'avril, malgr les fortes bches qui
brlaient dans la chemine.  Jamais le soleil ne descendait l;
le jour, une clart verdtre clairait  peine la pice; mais, le
soir, quand les lampes et le lustre taient allums, elle n'tait
plus que grave, avec ses meubles Empire d'acajou massif, ses
tentures et ses siges de velours jaune,  larges dessins
satins.  On entrait dans une dignit froide, dans des moeurs
anciennes, un ge disparu exhalant une odeur de dvotion.

Cependant, en face du fauteuil o la mre du comte tait morte,
un fauteuil carr, au bois raidi et  l'toffe dure, de l'autre
ct de la chemine, la comtesse Sabine se tenait sur une chaise
profonde, dont la soie rouge capitonne avait une mollesse
d'dredon.  C'tait le seul meuble moderne, un coin de fantaisie
introduit dans cette svrit, et qui jurait.

--Alors, disait la jeune femme, nous aurons le shah de Perse...

On causait des princes qui viendraient  Paris pour l'Exposition.
Plusieurs dames faisaient un cercle devant la chemine.  Madame
Du Joncquoy, dont le frre, un diplomate, avait rempli une
mission en Orient, donnait des dtails sur la cour de
Nazar-Eddin.

--Est-ce que vous tes souffrante, ma chre?  demanda madame
Chantereau, la femme d'un matre de forges, en voyant la comtesse
prise d'un lger frisson, qui la plissait.

--Mais non, pas du tout, rpondit celle-ci, souriante.  J'ai eu
un peu froid...  Ce salon est si long  chauffer!

Et elle promenait son regard noir le long des murs, jusqu'aux
hauteurs du plafond.  Estelle, sa fille, une jeune personne de
seize ans, dans l'ge ingrat, mince et insignifiante, quitta le
tabouret o elle tait assise, et vint silencieusement relever
une des bches qui avait roul.  Mais madame de Chezelle, une
amie de couvent de Sabine, plus jeune qu'elle de cinq ans,
s'criait:

--Ah bien!  c'est moi qui voudrais avoir un salon comme le tien!
Au moins, tu peux recevoir...  On ne fait plus que des botes
aujourd'hui...  Si j'tais  ta place!

Elle parlait tourdiment, avec des gestes vifs, expliquant
qu'elle changerait les tentures, les siges, tout; puis, elle
donnerait des bals  faire courir Paris.  Derrire elle, son
mari, un magistrat, coutait d'un air grave.  On racontait
qu'elle le trompait, sans se cacher; mais on lui pardonnait, on
la recevait quand mme, parce que, disait-on, elle tait folle.

--Cette Lonide!  se contenta de murmurer la comtesse Sabine,
avec son ple sourire.

Un geste paresseux complta sa pense.  Certes, ce ne serait pas
aprs y avoir vcu dix-sept ans, qu'elle changerait son salon.
Maintenant, il resterait tel que sa belle-mre avait voulu le
conserver de son vivant.  Puis, revenant  la conversation:

--On m'a assur que nous aurons galement le roi de Prusse et
l'empereur de Russie.

--Oui, on annonce de trs belles ftes, dit madame Du Joncquoy.

Le banquier Steiner, introduit depuis peu dans la maison par
Lonide de Chezelles, qui connaissait tout Paris, causait sur un
canap, entre deux fentres; il interrogeait un dput, dont il
tchait de tirer adroitement des nouvelles, au sujet d'un
mouvement de Bourse qu'il flairait; pendant que le comte Muffat,
debout devant eux, les coutait en silence, la mine plus grise
encore que de coutume.  Quatre ou cinq jeunes gens faisaient un
autre groupe, prs de la porte, o ils entouraient le comte
Xavier de Vandeuvres, qui,  demi-voix, leur racontait une
histoire, trs leste sans doute, car ils touffaient des rires.
Au milieu de la pice, tout seul, assis pesamment dans un
fauteuil, un gros homme, chef de bureau au ministre de
l'intrieur, dormait les yeux ouverts.  Mais un des jeunes gens
ayant paru douter de l'histoire de Vandeuvres, celui-ci haussa la
voix.

--Vous tes trop sceptique, Foucarmont; vous gterez vos
  plaisirs.

Et il revint en riant prs des dames.  Le dernier d'une grande
race, fminin et spirituel, il mangeait alors une fortune avec
une rage d'apptits que rien n'apaisait.  Son curie de courses,
une des plus clbres de Paris, lui cotait un argent fou; ses
pertes au Cercle Imprial se chiffraient chaque mois par un
nombre de louis inquitant; ses matresses lui dvoraient, bon
an, mal an, une ferme et quelques arpents de terre ou de forts,
tout un lambeau de ses vastes domaines de Picardie.

--Je vous conseille de traiter les autres de sceptiques, vous qui
ne croyez  rien, dit Lonide, en lui mnageant une petite place
 ct d'elle.  C'est vous qui gtez vos plaisirs.

--Justement, rpondit-il.  Je veux faire profiter les autres de
mon exprience.

Mais on lui imposa silence.  Il scandalisait M. Venot.  Alors,
les dames s'tant cartes, on aperut, au fond d'une chaise
longue, un petit homme de soixante ans, avec des dents mauvaises
et un sourire fin; il tait l, install comme chez lui, coutant
tout le monde, ne lchant pas une parole.  D'un geste, il dit
qu'il n'tait pas scandalis.  Vandeuvres avait repris son grand
air, et il ajouta gravement:

--Monsieur Venot sait bien que je crois ce qu'il faut croire.

C'tait un acte de foi religieuse.  Lonide elle-mme parut
satisfaite.  Dans le fond de la pice, les jeunes gens ne riaient
plus.  Le salon tait collet-mont, ils ne s'y amusaient gure.
Un souffle froid avait pass, on entendait au milieu du silence
la voix nasillarde de Steiner, que la discrtion du dput
finissait par mettre hors de lui.  Un instant, la comtesse Sabine
regarda le feu; puis, elle renoua la conversation.

--J'ai vu le roi de Prusse, l'anne dernire,  Bade.  Il est
encore plein de vigueur pour son ge.

--Le comte de Bismarck l'accompagnera, dit madame Du Joncquoy.
Connaissez-vous le comte?  J'ai djeun avec lui chez mon frre,
oh!  il y a longtemps, lorsqu'il reprsentait la Prusse 
Paris...  Voil un homme dont je ne comprends gure les derniers
succs.

--Pourquoi donc?  demanda madame Chantereau.

--Mon Dieu!  comment vous dire...  Il ne me plat pas.  Il a
l'air brutal et mal lev.  Puis, moi, je le trouve stupide.

Tout le monde alors parla du comte de Bismarck.  Les opinions
furent trs partages.  Vandeuvres le connaissait et assurait
qu'il tait un beau buveur et un beau joueur.  Mais, au fort de
la discussion, la porte s'ouvrit, Hector de la Faloise parut.
Fauchery, qui le suivait, s'approcha de la comtesse, et
s'inclinant:

--Madame, je me suis souvenu de votre gracieuse invitation...

Elle eut un sourire, un mot aimable.  Le journaliste, aprs avoir
salu le comte, resta un moment dpays au milieu du salon, o il
ne reconnaissait que Steiner.  Vandeuvres, s'tant tourn, vint
lui donner une poigne de main.  Et, tout de suite, heureux de la
rencontre, pris d'un besoin d'expansion, Fauchery l'attira,
disant  voix basse:

--C'est pour demain, vous en tes?

--Parbleu!

--A minuit chez elle.

--Je sais, je sais...  J'y vais avec Blanche.

Il voulait s'chapper, pour revenir prs des dames donner un
nouvel argument en faveur de M. de Bismarck.  Mais Fauchery le
retint.

--Jamais vous ne devineriez de quelle invitation elle m'a charg.

Et, d'un lger signe de tte, il dsigna le comte Muffat, qui en
ce moment discutait un point du budget avec le dput et Steiner.

--Pas possible!  dit Vandeuvres, stupfait et mis en gaiet.

--Ma parole!  J'ai d jurer de le lui amener.  Je viens un peu
  pour a.

Tous deux eurent un rire silencieux, et Vandeuvres, se htant,
rentrant dans le cercle des dames, s'cria:

--Je vous affirme, au contraire, que monsieur de Bismarck est
trs spirituel...  Tenez, il a dit, un soir, devant moi, un mot
charmant...

Cependant, la Faloise, ayant entendu les quelques paroles
rapides, changes  demi-voix, regardait Fauchery, esprant une
explication, qui ne vint pas.  De qui parlait-on?  que
faisait-on, le lendemain,  minuit?  Il ne lcha plus son cousin.
Celui-ci tait all s'asseoir.  La comtesse Sabine surtout
l'intressait.  On avait souvent prononc son nom devant lui, il
savait que, marie  dix-sept ans, elle devait en avoir
trente-quatre, et qu'elle menait depuis son mariage une existence
clotre, entre son mari et sa belle-mre.  Dans le monde, les
uns la disaient d'une froideur de dvote, les autres la
plaignaient, en rappelant ses beaux rires, ses grands yeux de
flamme, avant qu'on l'enfermt au fond de ce vieil htel.
Fauchery l'examinait et hsitait.  Un de ses amis, mort rcemment
capitaine au Mexique, lui avait, la veille mme de son dpart, au
sortir de table, fait une de ces confidences brutales que les
hommes les plus discrets laissent chapper  de certains moments.
Mais ses souvenirs restaient vagues; ce soir-l, on avait bien
dn; et il doutait, en voyant la comtesse au milieu de ce salon
antique, vtue de noir, avec son tranquille sourire.  Une lampe,
place derrire elle, dtachait son fin profil de brune potele,
o la bouche seule, un peu paisse, mettait une sorte de
sensualit imprieuse.

--Qu'ont-ils donc, avec leur Bismarck!  murmura la Faloise, qui
posait pour s'ennuyer dans le monde.  On crve, ici.  Une drle
d'ide que tu as eue, de vouloir venir!

Fauchery l'interrogea brusquement.

--Dis donc?  la comtesse ne couche avec personne?

--Ah!  non, ah!  non, mon cher, balbutia-t-il, visiblement
dmont, oubliant sa pose.  O crois-tu donc tre?

Puis, il eut conscience que son indignation manquait de chic.  Il
ajouta, en s'abandonnant au fond du canap:

--Dame!  je dis non, mais je n'en sais pas davantage...  Il y a
un petit, l-bas, ce Foucarmont, qu'on trouve dans tous les
coins.  On en a vu de plus raide que a, bien sr.  Moi, je m'en
fiche...  Enfin, ce qu'il y a de certain, c'est que, si la
comtesse s'amuse  cascader, elle est encore maligne, car a ne
circule pas, personne n'en cause.

Alors, sans que Fauchery prt la peine de le questionner, il lui
dit ce qu'il savait sur les Muffat.  Au milieu de la conversation
de ces dames, qui continuait devant la chemine, tous deux
baissaient la voix; et l'on aurait cru,  les voir cravats et
gants de blanc, qu'ils traitaient en phrases choisies quelque
sujet grave.  Donc, la maman Muffat, que la Faloise avait
beaucoup connue, tait une vieille insupportable, toujours dans
les curs; d'ailleurs, un grand air, un geste d'autorit qui
pliait tout devant elle.  Quant  Muffat, fils tardif d'un
gnral cr comte par Napolon Ier, il s'tait naturellement
trouv en faveur aprs le 2 dcembre.  Lui aussi manquait de
gaiet; mais il passait pour un trs honnte homme, d'un esprit
droit.  Avec a, des opinions de l'autre monde, et une si haute
ide de sa charge  la cour, de ses dignits et de ses vertus,
qu'il portait la tte comme un saint-sacrement.  C'tait la maman
Muffat qui lui avait donn cette belle ducation: tous les jours
 confesse, pas d'escapades, pas de jeunesse d'aucune sorte.  Il
pratiquait, il avait des crises de foi d'une violence sanguine,
pareilles  des accs de fivre chaude.  Enfin, pour le peindre
d'un dernier dtail, la Faloise lcha un mot  l'oreille de son
cousin.

--Pas possible!  dit ce dernier.

--On me l'a jur, parole d'honneur!...  Il l'avait encore, quand
il s'est mari.

Fauchery riait en regardant le comte, dont le visage encadr de
favoris, sans moustaches, semblait plus carr et plus dur, depuis
qu'il citait des chiffres  Steiner, qui se dbattait.

--Ma foi, il a une tte  a, murmura-t-il.  Un joli cadeau qu'il
a fait  sa femme!...  Ah!  la pauvre petite, a-t-il d
l'ennuyer!  Elle ne sait rien de rien, je parie!

Justement, la comtesse Sabine lui parlait.  Il ne l'entendit pas,
tellement il trouvait le cas de Muffat plaisant et
extraordinaire.  Elle rpta sa question.

--Monsieur Fauchery, est-ce que vous n'avez pas publi un
portrait de monsieur de Bismarck?...  Vous lui avez parl?

Il se leva vivement, s'approcha du cercle des dames, tchant de
se remettre, trouvant d'ailleurs une rponse avec une aisance
parfaite.

--Mon Dieu!  madame, je vous avouerai que j'ai crit ce portrait
sur des biographies parues en Allemagne...  Je n'ai jamais vu
monsieur de Bismarck.

Il resta prs de la comtesse.  Tout en causant avec elle, il
continuait ses rflexions.  Elle ne paraissait pas son ge; on
lui aurait donn au plus vingt-huit ans; ses yeux surtout
gardaient une flamme de jeunesse, que de longues paupires
noyaient d'une ombre bleue.  Grandie dans un mnage dsuni,
passant un mois prs du marquis de Chouard et un mois prs de la
marquise, elle s'tait marie trs jeune,  la mort de sa mre,
pousse sans doute par son pre, qu'elle gnait.  Un terrible
homme, le marquis, et sur lequel d'tranges histoires
commenaient  courir, malgr sa haute pit!  Fauchery demanda
s'il n'aurait pas l'honneur de le saluer.  Certainement, son pre
viendrait, mais trs tard; il avait tant de travail!  Le
journaliste, qui croyait savoir o le vieux passait ses soires,
resta grave.  Mais un signe qu'il aperut  la joue gauche de la
comtesse, prs de la bouche, le surprit.  Nana avait le mme,
absolument.  C'tait drle.  Sur le signe, de petits poils
frisaient; seulement, les poils blonds de Nana taient chez
l'autre d'un noir de jais.  N'importe, cette femme ne couchait
avec personne.

--J'ai toujours eu envie de connatre la reine Augusta,
disait-elle.  On assure qu'elle est si bonne, si pieuse...
Croyez-vous qu'elle accompagnera le roi?

--On ne le pense pas, madame, rpondit-il.

Elle ne couchait avec personne, cela sautait aux yeux.  Il
suffisait de la voir l, prs de sa fille, si nulle et si guinde
sur son tabouret.  Ce salon spulcral, exhalant une odeur
d'glise, disait assez sous quelle main de fer, au fond de quelle
existence rigide elle restait plie.  Elle n'avait rien mis
d'elle, dans cette demeure antique, noire d'humidit.  C'tait
Muffat, qui s'imposait, qui dominait, avec son ducation dvote,
ses pnitences et ses jenes.  Mais la vue du petit vieillard,
aux dents mauvaises et au sourire fin, qu'il dcouvrit tout d'un
coup dans son fauteuil, derrire les dames, fut pour lui un
argument plus dcisif encore.  Il connaissait le personnage,
Thophile Venot, un ancien avou qui avait eu la spcialit des
procs ecclsiastiques; il s'tait retir avec une belle fortune,
il menait une existence assez mystrieuse, reu partout, salu
trs bas, mme un peu craint, comme s'il et reprsent une
grande force, une force occulte qu'on sentait derrire lui.
D'ailleurs, il se montrait trs humble, il tait marguillier  la
Madeleine, et avait simplement accept une situation d'adjoint 
la mairie du neuvime arrondissement, pour occuper ses loisirs,
disait-il.  Fichtre!  la comtesse tait bien entoure; rien 
faire avec elle.

--Tu as raison, on crve ici, dit Fauchery  son cousin,
lorsqu'il se fut chapp du cercle des dames.  Nous allons filer.

Mais Steiner, que le comte Muffat et le dput venaient de
quitter, s'avanait furieux, suant, grognant  demi-voix:

--Parbleu!  qu'ils ne disent rien, s'ils veulent ne rien dire...
J'en trouverai qui parleront.

Puis, poussant le journaliste dans un coin et changeant de voix,
d'un air victorieux:

--Hein!  c'est pour demain...  J'en suis, mon brave!

--Ah!  murmura Fauchery, tonn.

--Vous ne saviez pas...  Oh!  j'ai eu un mal pour la trouver chez
elle!  Avec a, Mignon ne me lchait plus.

--Mais ils en sont, les Mignon.

--Oui, elle me l'a dit...  Enfin, elle m'a donc reu, et elle m'a
invit...  Minuit prcis, aprs le thtre.

Le banquier tait rayonnant.  Il cligna les yeux, il ajouta, en
donnant aux mots une valeur particulire:

--a y est, vous?

--Quoi donc?  dit Fauchery, qui affecta de ne pas comprendre.
Elle a voulu me remercier de mon article.  Alors, elle est venue
chez moi.

--Oui, oui...  Vous tes heureux, vous autres.  On vous
rcompense...  A propos, qui est-ce qui paie demain?

Le journaliste ouvrit les bras, comme pour dclarer qu'on n'avait
jamais pu savoir.  Mais Vandeuvres appelait Steiner, qui
connaissait M. de Bismarck.  Madame Du Joncquoy tait presque
convaincue.  Elle conclut par ces mots:

--Il m'a fait une mauvaise impression, je lui trouve le visage
mchant...  Mais je veux bien croire qu'il a beaucoup d'esprit.
Cela explique ses succs.

--Sans doute, dit avec un ple sourire le banquier, un juif de
  Francfort.

Cependant, la Faloise osait cette fois interroger son cousin, le
poursuivant, lui glissant dans le cou:

--On soupe donc chez une femme, demain soir?...  Chez qui, hein?
  chez qui?

Fauchery fit signe qu'on les coutait; il fallait tre
convenable.  De nouveau, la porte venait de s'ouvrir, et une
vieille dame entrait, suivie d'un jeune homme, dans lequel le
journaliste reconnut l'chapp de collge, qui, le soir de la
_Blonde Vnus_, avait lanc le fameux trs chic! dont on
causait encore.  L'arrive de cette dame remuait le salon.
Vivement, la comtesse Sabine s'tait leve, pour s'avancer  sa
rencontre; et elle lui avait pris les deux mains, elle la nommait
sa chre madame Hugon.  Voyant son cousin regarder curieusement
cette scne, la Faloise, afin de le toucher, le mit au courant,
en quelques mots brefs: madame Hugon, veuve d'un notaire, retire
aux Fondettes, une ancienne proprit de sa famille, prs
d'Orlans, conservait un pied--terre  Paris, dans une maison
qu'elle possdait, rue de Richelieu; y passait en ce moment
quelques semaines pour installer son plus jeune fils, qui faisait
sa premire anne de droit; tait autrefois une grande amie de la
marquise de Chouard et avait vu natre la comtesse, qu'elle
gardait des mois entiers chez elle, avant son mariage, et qu'elle
tutoyait mme encore.

--Je t'ai amen Georges, disait madame Hugon  Sabine.  Il a
grandi, j'espre!

Le jeune homme, avec ses yeux clairs et ses frisures blondes de
fille dguise en garon, saluait la comtesse sans embarras, lui
rappelait une partie de volant qu'ils avaient faite ensemble,
deux ans plus tt, aux Fondettes.

--Philippe n'est pas  Paris?  demanda le comte Muffat.

--Oh!  non, rpondit la vieille dame.  Il est toujours en
  garnison  Bourges.

Elle s'tait assise, elle parlait orgueilleusement de son fils
an, un grand gaillard qui, aprs s'tre engag dans un coup de
tte, venait d'arriver trs vite au grade de lieutenant.  Toutes
ces dames l'entouraient d'une respectueuse sympathie.  La
conversation reprit, plus aimable et plus dlicate.  Et Fauchery,
 voir l cette respectable madame Hugon, cette figure maternelle
claire d'un si bon sourire, entre ses larges bandeaux de
cheveux blancs, se trouva ridicule d'avoir souponn un instant
la comtesse Sabine.

Pourtant, la grande chaise de soie rouge capitonne, o la
comtesse s'asseyait, venait d'attirer son attention.  Il la
trouvait d'un ton brutal, d'une fantaisie troublante, dans ce
salon enfum.  A coup sr, ce n'tait pas le comte qui avait
introduit ce meuble de voluptueuse paresse.  On aurait dit un
essai, le commencement d'un dsir et d'une jouissance.  Alors, il
s'oublia, rvant, revenant quand mme  cette confidence vague,
reue un soir dans le cabinet d'un restaurant.  Il avait dsir
s'introduire chez les Muffat, pouss par une curiosit sensuelle;
puisque son ami tait rest au Mexique, qui sait?  il fallait
voir.  C'tait une btise sans doute; seulement, l'ide le
tourmentait, il se sentait attir, son vice mis en veil.  La
grande chaise avait une mine chiffonne, un renversement de
dossier qui l'amusaient, maintenant.

--Eh bien!  partons-nous?  demanda la Faloise, en se promettant
d'obtenir dehors le nom de la femme chez qui on soupait.

--Tout  l'heure, rpondit Fauchery.

Et il ne se pressa plus, il se donna pour prtexte l'invitation
qu'on l'avait charg de faire et qui n'tait pas commode 
prsenter.  Les dames causaient d'une prise de voile, une
crmonie trs touchante, dont le Paris mondain restait tout mu
depuis trois jours.  C'tait la fille ane de la baronne de
Fougeray qui venait d'entrer aux Carmlites, par une vocation
irrsistible.  Madame Chantereau, un peu cousine des Fougeray,
racontait que la baronne avait d se mettre au lit, le lendemain,
tellement les larmes l'touffaient.

--Moi, j'tais trs bien place, dclara Lonide.  J'ai trouv a
  curieux.

Cependant, madame Hugon plaignait la pauvre mre.  Quelle douleur
de perdre ainsi sa fille!

--On m'accuse d'tre dvote, dit-elle avec sa tranquille
franchise; cela ne m'empche pas de trouver bien cruelles les
enfants qui s'enttent dans un pareil suicide.

--Oui, c'est une terrible chose, murmura la comtesse, avec un
petit grelottement de frileuse, en se pelotonnant davantage au
fond de sa grande chaise, devant le feu.

Alors, ces dames discutrent.  Mais leurs voix demeuraient
discrtes, de lgers rires par moments coupaient la gravit de la
conversation.  Les deux lampes de la chemine, recouvertes d'une
dentelle rose, les clairaient faiblement; et il n'y avait, sur
des meubles loigns, que trois autres lampes, qui laissaient le
vaste salon dans une ombre douce.

Steiner s'ennuyait.  Il racontait  Fauchery une aventure de
cette petite madame de Chezelles, qu'il appelait Lonide tout
court; une bougresse, disait-il en baissant la voix, derrire les
fauteuils des dames.  Fauchery la regardait, dans sa grande robe
de satin bleu ple, drlement pose sur un coin de son fauteuil,
mince et hardie comme un garon, et il finissait par tre surpris
de la voir l; on se tenait mieux chez Caroline Hquet, dont la
mre avait srieusement mont la maison.  C'tait tout un sujet
d'article.  Quel singulier monde que ce monde parisien!  Les
salons les plus rigides se trouvaient envahis.  videmment, ce
silencieux Thophile Venot, qui se contentait de sourire en
montrant ses dents mauvaises, devait tre un legs de la dfunte
comtesse, ainsi que les dames d'ge mr, madame Chantereau,
madame Du Joncquoy, et quatre ou cinq vieillards, immobiles dans
les angles.  Le comte Muffat amenait des fonctionnaires ayant
cette correction de tenue qu'on aimait chez les hommes aux
Tuileries; entre autres, le chef de bureau, toujours seul au
milieu de la pice, la face rase et les regards teints, sangl
dans son habit, au point de ne pouvoir risquer un geste.  Presque
tous les jeunes gens et quelques personnages de hautes manires
venaient du marquis de Chouard, qui avait gard des relations
suivies dans le parti lgitimiste, aprs s'tre ralli en entrant
au Conseil d'tat.  Restaient Lonide de Chezelles, Steiner, tout
un coin louche, sur lequel madame Hugon tranchait avec sa
srnit de vieille femme aimable.  Et Fauchery, qui voyait son
article, appelait a le coin de la comtesse Sabine.

--Une autre fois, continuait Steiner plus bas, Lonide a fait
venir son tnor  Montauban.  Elle habitait le chteau de
Beaurecueil, deux lieues plus loin, et elle arrivait tous les
jours, dans une calche attele de deux chevaux, pour le voir au
Lion-d'Or, o il tait descendu...  La voiture attendait  la
porte, Lonide restait des heures, pendant que le monde se
rassemblait et regardait les chevaux.

Un silence s'tait fait, quelques secondes solennelles passrent
sous le haut plafond.  Deux jeunes chuchotaient, mais ils se
turent  leur tour; et l'on n'entendit plus que le pas touff du
comte Muffat, qui traversait la pice.  Les lampes semblaient
avoir pli, le feu s'teignait, une ombre svre noyait les vieux
amis de la maison, dans les fauteuils qu'ils occupaient l depuis
quarante ans.  Ce fut comme si, entre deux phrases changes, les
invits eussent senti revenir la mre du comte, avec son grand
air glacial.  Dj la comtesse Sabine reprenait:

--Enfin, le bruit en a couru...  Le jeune homme serait mort, et
cela expliquerait l'entre en religion de cette pauvre enfant.
On dit, d'ailleurs, que jamais monsieur de Fougeray n'aurait
consenti au mariage.

--On dit bien d'autres choses, s'cria Lonide tourdiment.

Elle se mit  rire, tout en refusant de parler.  Sabine, gagne
par cette gaiet, porta son mouchoir  ses lvres.  Et ces rires,
dans la solennit de la vaste pice, prenaient un son dont
Fauchery resta frapp; ils sonnaient le cristal qui se brise.
Certainement, il y avait l un commencement de flure.  Toutes
les voix repartirent; madame Du Joncquoy protestait, madame
Chantereau savait qu'on avait projet un mariage, mais que les
choses en taient restes l; les hommes eux-mmes risquaient
leur avis.  Ce fut, pendant quelques minutes, une confusion de
jugements o les divers lments du salon, les bonapartistes et
les lgitimistes mls aux sceptiques mondains, donnaient  la
fois et se coudoyaient.  Estelle avait sonn pour qu'on mt du
bois au feu, le valet remontait les lampes, on et dit un rveil.
Fauchery souriait, comme mis  l'aise.

--Parbleu!  elles pousent Dieu, lorsqu'elles n'ont pu pouser
leur cousin, dit entre ses dents Vandeuvres, que cette question
ennuyait, et qui venait rejoindre Fauchery.  Mon cher, avez-vous
jamais vu une femme aime se faire religieuse?

Il n'attendit pas la rponse, il en avait assez; et,  demi-voix:

--Dites donc, combien serons-nous demain?...  Il y aura les
Mignon, Steiner, vous, Blanche et moi...  Qui encore?

--Caroline, je pense...  Simonne...  Gaga sans doute...  On ne
sait jamais au juste, n'est-ce pas?  Dans ces occasions, on croit
tre vingt et l'on est trente.

Vandeuvres, qui regardait les dames, sauta brusquement  un autre
sujet.

--Elle a d tre trs bien, cette dame Du Joncquoy, il y a quinze
ans...  La pauvre Estelle s'est encore allonge.  En voil une
jolie planche  mettre dans un lit!

Mais il s'interrompit, il revint au souper du lendemain.

--Ce qu'il y a d'ennuyeux, dans ces machines-l, c'est que ce
sont toujours les mmes femmes...  Il faudrait du nouveau.
Tchez donc d'en inviter une...  Tiens!  une ide!  Je vais prier
ce gros homme d'amener la femme qu'il promenait, l'autre soir,
aux Varits.

Il parlait du chef de bureau, ensommeill au milieu du salon.
Fauchery s'amusa de loin  suivre cette ngociation dlicate.
Vandeuvres s'tait assis prs du gros homme, qui restait trs
digne.  Tous deux parurent un instant discuter avec mesure la
question pendante, celle de savoir quel sentiment vritable
poussait une jeune fille  entrer en religion.  Puis, le comte
revint, disant:

--Ce n'est pas possible.  Il jure qu'elle est sage.  Elle
refuserait...  J'aurais pourtant pari l'avoir vue chez Laure.

--Comment!  vous allez chez Laure!  murmura Fauchery en riant.
Vous vous risquez dans des endroits pareils!...  Je croyais qu'il
n'y avait que nous autres, pauvres diables...

--Eh!  mon cher, il faut bien tout connatre.

Alors, ils ricanrent, les yeux luisants, se donnant des dtails
sur la table d'hte de la rue des Martyrs, o la grosse Laure
Pidefer, pour trois francs, faisait manger les petites femmes
dans l'embarras.  Un joli trou!  Toutes les petites femmes
baisaient Laure sur la bouche.  Et, comme la comtesse Sabine
tournait la tte, ayant saisi un mot au passage, ils se
reculrent, se frottant l'un contre l'autre, gays, allums.
Prs d'eux, ils n'avaient pas remarqu Georges Hugon, qui les
coutait, en rougissant si fort, qu'un flot rose allait de ses
oreilles  son cou de fille.  Ce bb tait plein de honte et de
ravissement.  Depuis que sa mre l'avait lch dans le salon, il
tournait derrire madame de Chezelles, la seule femme qui lui
part chic.  Et encore Nana l'enfonait joliment!

--Hier soir, disait madame Hugon, Georges m'a mene au thtre.
Oui, aux Varits, o je n'avais certainement plus mis les pieds
depuis dix ans.  Cet enfant adore la musique...  Moi, a ne m'a
gure amuse, mais il tait si heureux!...  On fait des pices
singulires, aujourd'hui.  D'ailleurs la musique me passionne
peu, je l'avoue.

--Comment!  madame, vous n'aimez pas la musique!  s'cria madame
Du Joncquoy en levant les yeux au ciel.  Est-il possible qu'on
n'aime pas la musique!

Ce fut une exclamation gnrale.  Personne n'ouvrit la bouche de
cette pice des Varits,  laquelle la bonne madame Hugon
n'avait rien compris; ces dames la connaissaient, mais elles n'en
parlaient pas.  Tout de suite, on se jeta dans le sentiment, dans
une admiration raffine et extatique des matres.  Madame Du
Joncquoy n'aimait que Weber, madame Chantereau tenait pour les
Italiens.  Les voix de ces dames s'taient faites molles et
languissantes.  On et dit, devant la chemine, un recueillement
d'glise, le cantique discret et pm d'une petite chapelle.

--Voyons, murmura Vandeuvres en ramenant Fauchery au milieu du
salon, il faut pourtant que nous inventions une femme pour
demain.  Si nous demandions  Steiner?

--Oh!  Steiner, dit le journaliste, quand il a une femme, c'est
que Paris n'en veut plus.

Vandeuvres, cependant, cherchait autour de lui.

--Attendez, reprit-il.  J'ai rencontr l'autre jour Foucarmont
avec une blonde charmante.  Je vais lui dire qu'il l'amne.

Et il appela Foucarmont.  Rapidement, ils changrent quelques
mots.  Une complication dut se prsenter, car tous deux, marchant
avec prcaution, enjambant les jupes des dames, s'en allrent
trouver un autre jeune homme, avec lequel ils continurent
l'entretien, dans l'embrasure d'une fentre.  Fauchery, rest
seul, se dcidait  s'approcher de la chemine, au moment o
madame Du Joncquoy dclarait qu'elle ne pouvait entendre jouer du
Weber sans voir aussitt des lacs, des forts, des levers de
soleil sur des campagnes trempes de rose; mais une main le
toucha  l'paule, tandis qu'une voix disait derrire lui:

--Ce n'est pas gentil.

--Quoi donc?  demanda-t-il en se tournant et en reconnaissant la
  Faloise.

--Ce souper, pour demain...  Tu aurais bien pu me faire inviter.

Fauchery allait enfin rpondre, lorsque Vandeuvres revint lui
dire:

--Il parat que ce n'est pas une femme  Foucarmont; c'est le
collage de ce monsieur, l-bas...  Elle ne pourra pas venir.
Quelle dveine!...  Mais j'ai racol tout de mme Foucarmont.  Il
tchera d'avoir Louise, du Palais-Royal.

--Monsieur de Vandeuvres, demanda madame Chantereau qui haussait
la voix, n'est-ce pas qu'on a siffl Wagner, dimanche?

--Oh!  atrocement, madame, rpondit-il en s'avanant avec son
exquise politesse.

Puis, comme on ne le retenait pas, il s'loigna, il continua 
l'oreille du journaliste:

--Je vais encore en racoler...  Ces jeunes gens doivent connatre
des petites filles.

Alors, on le vit, aimable, souriant, aborder les hommes et causer
aux quatre coins du salon.  Il se mlait aux groupes, glissait
une phrase dans le cou de chacun, se retournait avec des
clignements d'yeux et des signes d'intelligence.  C'tait comme
un mot d'ordre qu'il distribuait, de son air ais.  La phrase
courait, on prenait rendez-vous; pendant que les dissertations
sentimentales des dames sur la musique couvraient le petit bruit
fivreux de cet embauchage.

--Non, ne parlez pas de vos Allemands, rptait madame
Chantereau.  Le chant, c'est la gaiet, c'est la lumire...
Avez-vous entendu la Patti dans le _Barbier_?

--Dlicieuse!  murmura Lonide, qui ne tapait que des airs
d'oprette sur son piano.

La comtesse Sabine, cependant, avait sonn.  Lorsque les
visiteurs taient peu nombreux, le mardi, on servait le th dans
le salon mme.  Tout en faisant dbarrasser un guridon par un
valet, la comtesse suivait des yeux le comte de Vandeuvres.  Elle
gardait ce sourire vague qui montrait un peu de la blancheur de
ses dents.  Et, comme le comte passait, elle le questionna.

--Que complotez-vous donc, monsieur de Vandeuvres?

--Moi, madame?  rpondit-il tranquillement, je ne complote rien.

--Ah!...  Je vous voyais si affair...  Tenez, vous allez vous
  rendre utile.

Elle lui mit dans les mains un album, en le priant de le porter
sur le piano.  Mais il trouva moyen d'apprendre tout bas 
Fauchery qu'on aurait Tatan Nn, la plus belle gorge de l'hiver,
et Maria Blond, celle qui venait de dbuter aux
Folies-Dramatiques.  Cependant, la Faloise l'arrtait  chaque
pas, attendant une invitation.  Il finit par s'offrir.
Vandeuvres l'engagea tout de suite; seulement, il lui fit
promettre d'amener Clarisse; et comme la Faloise affectait de
montrer des scrupules, il le tranquillisa en disant:

--Puisque je vous invite!  a suffit.

La Faloise aurait pourtant bien voulu savoir le nom de la femme.
Mais la comtesse avait rappel Vandeuvres, qu'elle interrogeait
sur la faon dont les Anglais faisaient le th.  Il se rendait
souvent en Angleterre, o ses chevaux couraient.  Selon lui, les
Russes seuls savaient faire le th; et il indiqua leur recette.
Puis, comme s'il et continu tout un travail intrieur pendant
qu'il parlait, il s'interrompit pour demander:

--A propos, et le marquis?  Est-ce que nous ne devions pas le
  voir?

--Mais si, mon pre m'avait promis formellement, rpondit la
comtesse.  Je commence  tre inquite...  Ses travaux l'auront
retenu.

Vandeuvres eut un sourire discret.  Lui aussi paraissait se
douter de quelle nature taient les travaux du marquis de
Chouard.  Il avait song  une belle personne que le marquis
menait parfois  la campagne.  Peut-tre pourrait-on l'avoir.

Cependant, Fauchery jugea que le moment tait arriv de risquer
l'invitation au comte Muffat.  La soire s'avanait.

--Srieusement?  demanda Vandeuvres, qui croyait  une
  plaisanterie.

--Trs srieusement...  Si je ne fais pas ma commission, elle
m'arrachera les yeux.  Une toquade, vous savez.

--Alors, je vais vous aider, mon cher.

Onze heures sonnaient.  La comtesse, aide de sa fille, servait
le th.  Comme il n'tait gure venu que des intimes, les tasses
et les assiettes de petits gteaux circulaient familirement.
Mme les dames ne quittaient pas leurs fauteuils, devant le feu,
buvant  lgres gorges, croquant les gteaux du bout des
doigts.  De la musique, la causerie tait tombe aux
fournisseurs.  Il n'y avait que Boissier pour les fondants et que
Catherine pour les glaces; cependant, madame Chantereau soutenait
Latinville.  Les paroles se faisaient plus lentes, une lassitude
endormait le salon.  Steiner s'tait remis  travailler
sourdement le dput, qu'il tenait bloqu dans le coin d'une
causeuse.  M. Venot, dont les sucreries devaient avoir gt les
dents, mangeait des gteaux secs, coup sur coup, avec un petit
bruit de souris; tandis que le chef de bureau, le nez dans une
tasse, n'en finissait plus.  Et la comtesse, sans hte, allait de
l'un  l'autre, n'insistant pas, restant l quelques secondes 
regarder les hommes d'un air d'interrogation muette, puis
souriant et passant.  Le grand feu l'avait rendue toute rose,
elle semblait tre la soeur de sa fille, si sche et si gauche
auprs d'elle.  Comme elle s'approchait de Fauchery, qui causait
avec son mari et Vandeuvres, elle remarqua qu'on se taisait; et
elle ne s'arrta pas, elle donna plus loin,  Georges Hugon, la
tasse de th qu'elle offrait.

--C'est une dame qui dsire vous avoir  souper, reprit gaiement
le journaliste, en s'adressant au comte Muffat.

Celui-ci, dont la face tait reste grise toute la soire, parut
trs surpris.  Quelle dame?

--Eh!  Nana!  dit Vandeuvres, pour brusquer l'invitation.

Le comte devint plus grave.  Il eut  peine un battement de
paupires, pendant qu'un malaise, comme une ombre de migraine,
passait sur son front.

--Mais je ne connais pas cette dame, murmura-t-il.

--Voyons, vous tes all chez elle, fit remarquer Vandeuvres.

--Comment!  je suis all chez elle...  Ah!  oui, l'autre jour,
pour le bureau de bienfaisance.  Je n'y songeais plus...
N'importe, je ne la connais pas, je ne puis accepter.

Il avait pris un air glac, pour leur faire entendre que cette
plaisanterie lui semblait de mauvais got.  La place d'un homme
de son rang n'tait pas  la table d'une de ces femmes.
Vandeuvres se rcria: il s'agissait d'un souper d'artistes, le
talent excusait tout.  Mais, sans couter davantage les arguments
de Fauchery qui racontait un dner o le prince d'cosse, un fils
de reine, s'tait assis  ct d'une ancienne chanteuse de
caf-concert, le comte accentua son refus.  Mme il laissa
chapper un geste d'irritation, malgr sa grande politesse.

Georges et la Faloise, en train de boire leur tasse de th,
debout l'un devant l'autre, avaient entendu les quelques paroles
changes prs d'eux.

--Tiens!  c'est donc chez Nana, murmura la Faloise, j'aurais d
  m'en douter!

Georges ne disait rien, mais il flambait, ses cheveux blonds
envols, ses yeux bleus luisant comme des chandelles, tant le
vice o il marchait depuis quelques jours l'allumait et le
soulevait.  Enfin, il entrait donc dans tout ce qu'il avait rv!

--C'est que je ne sais pas l'adresse, reprit la Faloise.

--Boulevard Haussmann, entre la rue de l'Arcade et la rue
Pasquier, au troisime tage, dit Georges tout d'un trait.

Et, comme l'autre le regardait avec tonnement, il ajouta, trs
rouge, crevant de fatuit et d'embarras:

--J'en suis, elle m'a invit ce matin.

Mais un grand mouvement avait lieu dans le salon.  Vandeuvres et
Fauchery ne purent insister davantage auprs du comte.  Le
marquis de Chouard venait d'entrer, chacun s'empressait.  Il
s'tait avanc pniblement, les jambes molles; et il restait au
milieu de la pice, blme, les yeux clignotants, comme s'il
sortait de quelque ruelle sombre, aveugl par la clart des
lampes.

--Je n'esprais plus vous voir, mon pre, dit la comtesse.
J'aurais t inquite jusqu' demain.

Il la regarda sans rpondre, de l'air d'un homme qui ne comprend
pas.  Son nez, trs gros dans sa face rase, semblait la
boursouflure d'un mal blanc; tandis que sa lvre infrieure
pendait.  Madame Hugon, en le voyant si accabl, le plaignit,
pleine de charit.

--Vous travaillez trop.  Vous devriez vous reposer...  A nos
ges, il faut laisser le travail aux jeunes gens.

--Le travail, ah!  oui, le travail, bgaya-t-il enfin.  Toujours
beaucoup de travail...

Il se remettait, il redressait sa taille vote, passant la main,
d'un geste qui lui tait familier, sur ses cheveux blancs, dont
les rares boucles flottaient derrire ses oreilles.

--A quoi travaillez-vous donc si tard?  demanda madame Du
Joncquoy.  Je vous croyais  la rception du ministre des
Finances.

Mais la comtesse intervint.

--Mon pre avait  tudier un projet de loi.

--Oui, un projet de loi, dit-il, un projet de loi, prcisment...
Je m'tais enferm...  C'est au sujet des fabriques, je voudrais
qu'on observt le repos dominical.  Il est vraiment honteux que
le gouvernement ne veuille pas agir avec vigueur.  Les glises se
vident, nous allons  des catastrophes.

Vandeuvres avait regard Fauchery.  Tous deux se trouvaient
derrire le marquis, et ils le flairaient.  Lorsque Vandeuvres
put le prendre  part, pour lui parler de cette belle personne
qu'il menait  la campagne, le vieillard affecta une grande
surprise.  Peut-tre l'avait-on vu avec la baronne Decker, chez
laquelle il passait parfois quelques jours,  Viroflay.
Vandeuvres, pour seule vengeance, lui demanda brusquement:

--Dites donc, o avez-vous pass?  Votre coude est plein de
toiles d'araigne et de pltre.

--Mon coude, murmura-t-il, lgrement troubl.  Tiens!  c'est
vrai...  Un peu de salet...  J'aurai attrap a en descendant de
chez moi.

Plusieurs personnes s'en allaient.  Il tait prs de minuit.
Deux valets enlevaient sans bruit les tasses vides et les
assiettes de gteaux.  Devant la chemine, ces dames avaient
reform et rtrci leur cercle, causant avec plus d'abandon dans
la langueur de cette fin de soire.  Le salon lui-mme
s'ensommeillait, des ombres lentes tombaient des murs.  Alors,
Fauchery parla de se retirer.  Pourtant, il s'oubliait de nouveau
 regarder la comtesse Sabine.  Elle se reposait de ses soins de
matresse de maison,  sa place accoutume, muette, les yeux sur
un tison qui se consumait en braise, le visage si blanc et si
ferm, qu'il tait repris de doute.  Dans la lueur du foyer, les
poils noirs du signe qu'elle avait au coin des lvres
blondissaient.  Absolument le signe de Nana, jusqu' la couleur.
Il ne put s'empcher d'en dire un mot  l'oreille de Vandeuvres.
C'tait ma foi vrai; jamais celui-ci ne l'avait remarqu.  Et
tous les deux continurent le parallle entre Nana et la
comtesse.  Ils leur trouvaient une vague ressemblance dans le
menton et dans la bouche; mais les yeux n'taient pas du tout
pareils.  Puis, Nana avait l'air bonne fille; tandis qu'on ne
savait pas avec la comtesse, on aurait dit une chatte qui
dormait, les griffes rentres, les pattes  peine agites d'un
frisson nerveux.

--Tout de mme on coucherait avec, dclara Fauchery.

Vandeuvres la dshabillait du regard.

--Oui, tout de mme, dit-il.  Mais, vous savez, je me dfie des
cuisses.  Elle n'a pas de cuisses, voulez-vous parier!

Il se tut.  Fauchery lui touchait vivement le coude, en montrant
d'un signe Estelle, assise sur son tabouret, devant eux.  Ils
venaient de hausser le ton sans la remarquer, et elle devait les
avoir entendus.  Cependant, elle restait raide, immobile, avec
son cou maigre de fille pousse trop vite, o pas un petit cheveu
n'avait boug.  Alors, ils s'loignrent de trois ou quatre pas.
Vandeuvres jurait que la comtesse tait une trs honnte femme.

A ce moment, les voix s'levrent devant la chemine.  Madame Du
Joncquoy disait:

--Je vous ai accord que monsieur de Bismarck tait peut-tre un
homme d'esprit...  Seulement, si vous allez jusqu'au gnie...

Ces dames en taient revenues  leur premier sujet de
conversation.

--Comment!  encore monsieur de Bismarck!  murmura Fauchery.
Cette fois, je me sauve pour tout de bon.

--Attendez, dit Vandeuvres, il nous faut un non dfinitif du
  comte.

Le comte Muffat causait avec son beau-pre et quelques hommes
graves.  Vandeuvres l'emmena, renouvela l'invitation, en
l'appuyant, en disant qu'il tait lui-mme du souper.  Un homme
pouvait aller partout; personne ne songerait  voir du mal o il
y aurait au plus de la curiosit.  Le comte coutait ces
arguments, les yeux baisss, la face muette.  Vandeuvres sentait
en lui une hsitation, lorsque le marquis de Chouard s'approcha
d'un air interrogateur.  Et quand ce dernier sut de quoi il
s'agissait, quand Fauchery l'invita  son tour, il regarda
furtivement son gendre.  Il y eut un silence, une gne; mais tous
deux s'encourageaient, ils auraient sans doute fini par accepter,
si le comte Muffat n'avait aperu M. Venot, qui le regardait
fixement.  Le petit vieillard ne souriait plus, il avait un
visage terreux, des yeux d'acier, clairs et aigus.

--Non, rpondit le comte aussitt, d'un ton si net, qu'il n'y
avait pas  insister.

Alors, le marquis refusa avec plus de svrit encore.  Il parla
morale.  Les hautes classes devaient l'exemple.  Fauchery eut un
sourire et donna une poigne de main  Vandeuvres.  Il ne
l'attendait pas, il partait tout de suite, car il devait passer 
son journal.

--Chez Nana,  minuit, n'est-ce pas?

La Faloise se retirait galement.  Steiner venait de saluer la
comtesse.  D'autres hommes les suivaient.  Et les mmes mots
couraient, chacun rptait: A minuit, chez Nana, en allant
prendre son paletot dans l'antichambre.  Georges, qui ne devait
partir qu'avec sa mre, s'tait plac sur le seuil, o il
indiquait l'adresse exacte, troisime tage, la porte  gauche.
Cependant, avant de sortir, Fauchery jeta un dernier coup d'oeil.
Vandeuvres avait repris sa place au milieu des dames, plaisantant
avec Lonide de Chezelles.  Le comte Muffat et le marquis de
Chouard se mlaient  la conversation, pendant que la bonne
madame Hugon s'endormait les yeux ouverts.  Perdu derrire les
jupes, M. Venot, redevenu tout petit, avait retrouv son sourire.
Minuit sonnrent lentement dans la vaste pice solennelle.

--Comment!  comment!  reprenait madame Du Joncquoy, vous supposez
que monsieur de Bismarck nous fera la guerre et nous battra...
Oh!  celle-l dpasse tout!

On riait, en effet, autour de madame Chantereau, qui venait de
rpter ce propos, entendu par elle en Alsace, o son mari
possdait une usine.

--L'empereur est l, heureusement, dit le comte Muffat avec sa
gravit officielle.

Ce fut le dernier mot que Fauchery put entendre.  Il refermait la
porte, aprs avoir regard une fois encore la comtesse Sabine.
Elle causait posment avec le chef de bureau et semblait
s'intresser  l'entretien de ce gros homme.  Dcidment, il
devait s'tre tromp, il n'y avait point de flure.  C'tait
dommage.

--Eh bien!  tu ne descends pas?  lui cria la Faloise du
  vestibule.

Et, sur le trottoir, en se sparant, on rpta encore:

--A demain, chez Nana.





IV




Depuis le matin, Zo avait livr l'appartement  un matre
d'htel, venu de chez Brbant avec un personnel d'aides et de
garons.  C'tait Brbant qui devait tout fournir, le souper, la
vaisselle, les cristaux, le linge, les fleurs, jusqu' des siges
et  des tabourets.  Nana n'aurait pas trouv une douzaine de
serviettes au fond de ses armoires; et, n'ayant pas encore eu le
temps de se monter dans son nouveau lanage, ddaignant d'aller
au restaurant, elle avait prfr faire venir le restaurant chez
elle.  a lui semblait plus chic.  Elle voulait fter son grand
succs d'actrice par un souper, dont on parlerait.  Comme la
salle  manger tait trop petite, le matre d'htel avait dress
la table dans le salon, une table o tenaient vingt-cinq
couverts, un peu serrs.

--Tout est prt?  demanda Nana, en rentrant  minuit.

--Ah!  je ne sais pas, rpondit brutalement Zo, qui paraissait
hors d'elle.  Dieu merci!  je ne m'occupe de rien.  Ils en font
un massacre dans la cuisine et dans tout l'appartement!...  Avec
a, il a fallu me disputer.  Les deux autres sont encore venus.
Ma foi, je les ai flanqus  la porte.

Elle parlait des deux anciens messieurs de madame, du ngociant
et du Valaque, que Nana s'tait dcide  congdier, certaine de
l'avenir, dsirant faire peau neuve, comme elle disait.

--En voil des crampons!  murmura-t-elle.  S'ils reviennent,
menacez-les d'aller chez le commissaire.

Puis, elle appela Daguenet et Georges, rests en arrire dans
l'antichambre, o ils accrochaient leurs paletots.  Tous deux
s'taient rencontrs  la sortie des artistes, passage des
Panoramas, et elle les avait amens en fiacre.  Comme il n'y
avait personne encore, elle leur criait d'entrer dans le cabinet
de toilette, pendant que Zo l'arrangerait.  En hte, sans
changer de robe, elle se fit relever les cheveux, piqua des roses
blanches  son chignon et  son corsage.  Le cabinet se trouvait
encombr des meubles du salon, qu'on avait d rouler l, un tas
de guridons, de canaps, de fauteuils, les pieds en l'air; et
elle tait prte, lorsque sa jupe se prit dans une roulette et se
fendit.  Alors, elle jura, furieuse; ces choses n'arrivaient qu'
elle.  Rageusement, elle ta sa robe, une robe de foulard blanc,
trs simple, si souple et si fine, qu'elle l'habillait d'une
longue chemise.  Mais aussitt elle la remit, n'en trouvant pas
d'autre  son got, pleurant presque, se disant faite comme une
chiffonnire.  Daguenet et Georges durent rentrer la dchirure
avec des pingles, tandis que Zo la recoiffait.  Tous trois se
htaient autour d'elle, le petit surtout,  genoux par terre, les
mains dans les jupes.  Elle finit par se calmer, lorsque Daguenet
lui assura qu'il devait tre au plus minuit un quart, tellement
elle avait dpch le troisime acte de la _Blonde Vnus_, mangeant
les rpliques, sautant des couplets.

--C'est toujours trop bon pour ce tas d'imbciles, dit-elle.
Avez-vous vu?  il y avait des ttes, ce soir!...  Zo, ma fille,
vous attendrez ici.  Ne vous couchez pas, j'aurai peut-tre
besoin de vous...  Bigre!  il tait temps.  Voil du monde.

Elle s'chappa.  Georges restait par terre, la queue de son habit
balayant le sol.  Il rougit en voyant Daguenet le regarder.
Cependant, ils s'taient pris de tendresse l'un pour l'autre.
Ils refirent le noeud de leur cravate devant la grande psych, et
se donnrent mutuellement un coup de brosse, tout blancs de
s'tre frotts  Nana.

--On dirait du sucre, murmura Georges, avec son rire de bb
  gourmand.

Un laquais, lou  la nuit, introduisait les invits dans le
petit salon, une pice troite o l'on avait laiss quatre
fauteuils seulement, pour y entasser le monde.  Du grand salon
voisin, venait un bruit de vaisselle et d'argenterie remues;
tandis que, sous la porte, une raie de vive clart luisait.
Nana, en entrant, trouva, dj installe dans un des fauteuils,
Clarisse Besnus, que la Faloise avait amene.

--Comment!  tu es la premire!  dit Nana, qui la traitait
familirement depuis son succs.

--Eh!  c'est lui, rpondit Clarisse.  Il a toujours peur de ne
pas arriver...  Si je l'avais cru, je n'aurais pas pris le temps
d'ter mon rouge et ma perruque.

Le jeune homme, qui voyait Nana pour la premire fois,
s'inclinait et la complimentait, parlant de son cousin, cachant
son trouble sous une exagration de politesse.  Mais Nana, sans
l'couter, sans le connatre, lui serra la main, puis s'avana
vivement vers Rose Mignon.  Du coup, elle devint trs distingue.

--Ah!  chre madame, que vous tes gentille!...  Je tenais tant 
  vous avoir!

--C'est moi qui suis ravie, je vous assure, dit Rose galement
pleine d'amabilit.

--Asseyez-vous donc...  Vous n'avez besoin de rien?

--Non, merci...  Ah!  j'ai oubli mon ventail dans ma pelisse.
Steiner, voyez dans la poche droite.

Steiner et Mignon taient entrs derrire Rose.  Le banquier
retourna, reparut avec l'ventail, pendant que Mignon,
fraternellement, embrassait Nana et forait Rose  l'embrasser
aussi.  Est-ce qu'on n'tait pas tous de la mme famille, au
thtre?  Puis, il cligna des yeux, comme pour encourager
Steiner; mais celui-ci, troubl par le regard clair de Rose, se
contenta de mettre un baiser sur la main de Nana.

A ce moment, le comte de Vandeuvres parut avec Blanche de Sivry.
Il y eut de grandes rvrences.  Nana, tout  fait crmonieuse,
mena Blanche  un fauteuil.  Cependant, Vandeuvres racontait en
riant que Fauchery se disputait en bas, parce que le concierge
avait refus de laisser entrer la voiture de Lucy Stewart.  Dans
l'antichambre, on entendit Lucy qui traitait le concierge de sale
mufe.  Mais, quand le laquais eut ouvert la porte, elle s'avana
avec sa grce rieuse, se nomma elle-mme, prit les deux mains de
Nana, en lui disant qu'elle l'avait aime tout de suite et
qu'elle lui trouvait un fier talent.  Nana, gonfle de son rle
nouveau de matresse de maison, remerciait, vraiment confuse.
Pourtant, elle semblait proccupe depuis l'arrive de Fauchery.
Ds qu'elle put s'approcher de lui, elle demanda tout bas:

--Viendra-t-il?

--Non, il n'a pas voulu, rpondit brutalement le journaliste pris
 l'improviste, bien qu'il et prpar une histoire pour
expliquer le refus du comte Muffat.

Il eut conscience de sa btise, en voyant la pleur de la jeune
femme, et tcha de rattraper sa phrase.

--Il n'a pas pu, il mne ce soir la comtesse au bal du ministre
de l'intrieur.

--C'est bon, murmura Nana, qui le souponnait de mauvaise
volont.  Tu me paieras a, mon petit.

--Ah!  dis donc, reprit-il, bless de la menace, je n'aime pas
ces commissions-l.  Adresse-toi  Labordette.

Ils se tournrent le dos, ils taient fchs.  Justement, Mignon
poussait Steiner contre Nana.  Lorsque celle-ci fut seule, il lui
dit  voix basse, avec un cynisme bon enfant de compre qui veut
le plaisir d'un ami:

--Vous savez qu'il en meurt...  Seulement, il a peur de ma femme.
N'est-ce pas que vous le dfendrez?

Nana n'eut pas l'air de comprendre.  Elle souriait, elle
regardait Rose, son mari et le banquier; puis, elle dit  ce
dernier:

--Monsieur Steiner, vous vous mettrez  ct de moi.

Mais des rires vinrent de l'antichambre, des chuchotements, une
bouffe de voix gaies et bavardes, comme si tout un couvent
chapp se ft trouv l.  Et Labordette parut, tranant cinq
femmes derrire lui, son pensionnat, selon le mot mchant de Lucy
Stewart.  Il y avait Gaga, majestueuse dans une robe de velours
bleu qui la sanglait, Caroline Hquet, toujours en faille noire
garnie de chantilly, puis La de Horn, fagote comme  son
habitude, la grosse Tatan Nn, une blonde bon enfant  poitrine
de nourrice dont on se moquait, enfin la petite Maria Blond, une
fillette de quinze ans, d'une maigreur et d'un vice de gamin, que
lanait son dbut aux Folies.  Labordette avait amen tout a
dans une seule voiture; et elles riaient encore d'avoir t
serres, Maria Blond sur les genoux des autres.  Mais elles
pincrent les lvres, changeant des poignes de main et des
saluts, toutes trs comme il faut.  Gaga faisait l'enfant,
zzayait par excs de bonne tenue.  Seule, Tatan Nn,  qui l'on
avait racont en chemin que six ngres, absolument nus,
serviraient le souper de Nana, s'inquitait, demandant  les
voir.  Labordette la traita de dinde, en la priant de se taire.

--Et Bordenave?  demanda Fauchery.

--Oh!  figurez-vous, je suis dsole, s'cria Nana, il ne pourra
pas tre des ntres.

--Oui, dit Rose Mignon, son pied s'est pris dans une trappe, il a
une entorse abominable...  Si vous l'entendiez jurer, la jambe
ficele et allonge sur une chaise!

Alors, tout le monde regretta Bordenave.  On ne donnait pas un
bon souper sans Bordenave.  Enfin, on tcherait de se passer de
lui.  Et l'on causait dj d'autre chose, lorsqu'une grosse voix
s'leva.

--Quoi donc!  quoi donc!  c'est comme a qu'on m'enterre!

Il y eut un cri, chacun tourna la tte.  C'tait Bordenave,
norme et trs rouge, la jambe raide, debout sur le seuil, o il
s'appuyait  l'paule de Simonne Cabiroche.  Pour l'instant, il
couchait avec Simonne.  Cette petite, qui avait reu de
l'ducation, jouant du piano, parlant anglais, tait une blonde
toute mignonne, si dlicate, qu'elle pliait sous le rude poids de
Bordenave, souriante et soumise pourtant.  Il posa quelques
secondes, sentant qu'ils faisaient tableau tous les deux.

--Hein?  il faut vous aimer, continua-t-il.  Ma foi, j'ai eu peur
de m'embter, je me suis dit: J'y vais...

Mais il s'interrompit pour lcher un juron.

--Cr nom de Dieu!

Simonne avait fait un pas trop vite, son pied venait de porter.
Il la bouscula.  Elle, sans cesser de sourire, baissant son joli
visage comme une bte qui a peur d'tre battue, le soutenait de
toutes ses forces de petite blonde potele.  D'ailleurs, au
milieu des exclamations, on s'empressait.  Nana et Rose Mignon
roulaient un fauteuil, dans lequel Bordenave se laissa aller,
pendant que les autres femmes lui glissaient un second fauteuil
sous la jambe.  Et toutes les actrices qui taient l
l'embrassrent, naturellement.  Il grognait, il soupirait.

--Cr nom de Dieu!  cr nom de Dieu!...  Enfin, l'estomac est
solide, vous verrez a.

D'autres convives taient arrivs.  On ne pouvait plus remuer
dans la pice.  Les bruits de vaisselle et d'argenterie avaient
cess; maintenant, une querelle venait du grand salon, o
grondait la voix furieuse du matre d'htel.  Nana
s'impatientait, n'attendant plus d'invits, s'tonnant qu'on ne
servt pas.  Elle avait envoy Georges demander ce qui se
passait, lorsqu'elle resta trs surprise de voir encore entrer du
monde, des hommes, des femmes.  Ceux-l, elle ne les connaissait
pas du tout.  Alors, un peu embarrasse, elle interrogea
Bordenave, Mignon, Labordette.  Ils ne les connaissaient pas non
plus.  Quand elle s'adressa au comte de Vandeuvres, il se souvint
brusquement; c'taient les jeunes gens qu'il avait racols chez
le comte Muffat.  Nana le remercia.  Trs bien, trs bien.
Seulement, on serait joliment serr; et elle pria Labordette
d'aller faire ajouter sept couverts.  A peine tait-il sorti, que
le valet introduisit de nouveau trois personnes.  Non, cette
fois, a devenait ridicule; on ne tiendrait pas, pour sr.  Nana,
qui commenait  se fcher, disait de son grand air que ce
n'tait gure convenable.  Mais, en en voyant arriver encore
deux, elle se mit  rire, elle trouvait a trop drle.  Tant pis!
on tiendrait comme on tiendrait.  Tous taient debout, il n'y
avait que Gaga et Rose Mignon assises, Bordenave accaparant  lui
seul deux fauteuils.  Les voix bourdonnaient, on parlait bas, en
touffant de lgers billements.

--Dis donc, ma fille, demanda Bordenave, si on se mettait  table
tout de mme?...  Nous sommes au complet, n'est-ce pas?

--Ah!  oui, par exemple, nous sommes au complet!  rpondit-elle
  en riant.

Elle promenait ses regards.  Mais elle devint srieuse, comme
tonne de ne pas trouver quelqu'un l.  Sans doute il manquait
un convive dont elle ne parlait point.  Il fallait attendre.
Quelques minutes plus tard, les invits aperurent au milieu
d'eux un grand monsieur,  figure noble et  belle barbe blanche.
Et le plus surprenant tait que personne ne l'avait vu entrer; il
devait s'tre gliss dans le petit salon par une porte de la
chambre  coucher, reste entrouverte.  Un silence rgna, des
chuchotements couraient.  Le comte de Vandeuvres savait
certainement qui tait le monsieur, car ils avaient tous deux
chang une discrte poigne de main; mais il rpondit par un
sourire aux questions des femmes.  Alors, Caroline Hquet, 
demi-voix, paria pour un lord anglais, qui retournait le
lendemain se marier  Londres; elle le connaissait bien, elle
l'avait eu.  Et cette histoire fit le tour des dames; seulement,
Maria Blond prtendait, de son ct, reconnatre un ambassadeur
allemand,  preuve qu'il couchait souvent avec une de ses amies.
Parmi les hommes, en phrases rapides, on le jugeait.  Une tte de
monsieur srieux.  Peut-tre qu'il payait le souper.  Probable.
a sentait a.  Bah!  pourvu que le souper ft bon!  Enfin, on
resta dans le doute, on oubliait dj le vieillard  barbe
blanche, lorsque le matre d'htel ouvrit la porte du grand
salon.

--Madame est servie.

Nana avait accept le bras de Steiner, sans paratre remarquer un
mouvement du vieillard, qui se mit  marcher derrire elle, tout
seul.  D'ailleurs, le dfil ne put s'organiser.  Les hommes et
les femmes entrrent dbands, plaisantant avec une bonhomie
bourgeoise sur ce manque de crmonie.  Une longue table allait
d'un bout  l'autre de la vaste pice, vide de meubles; et cette
table se trouvait encore trop petite, car les assiettes se
touchaient.  Quatre candlabres  dix bougies clairaient le
couvert, un surtout en plaqu, avec des gerbes de fleurs  droite
et  gauche.  C'tait un luxe de restaurant, de la porcelaine 
filets dors, sans chiffre, de l'argenterie use et ternie par
les continuels lavages, des cristaux dont on pouvait complter
les douzaines dpareilles dans tous les bazars.  Cela sentait
une crmaillre pendue trop vite, au milieu d'une fortune subite,
et lorsque rien n'tait encore en place.  Un lustre manquait; les
candlabres, dont les bougies trs hautes s'mchaient  peine,
faisaient un jour ple et jaune au-dessus des compotiers, des
assiettes montes, des jattes, o les fruits, les petits fours,
les confitures, alternaient symtriquement.

--Vous savez, dit Nana, on se place comme on veut...  C'est plus
  amusant.

Elle se tenait debout, au milieu de la table.  Le vieux monsieur,
qu'on ne connaissait pas, s'tait mis  sa droite, pendant
qu'elle gardait Steiner  sa gauche.  Des convives s'asseyaient
dj, quand des jurons partirent du petit salon.  C'tait
Bordenave qu'on oubliait et qui avait toutes les peines du monde
pour se relever de ses deux fauteuils, gueulant, appelant cette
rosse de Simonne, file avec les autres.  Les femmes coururent,
pleines d'apitoiement.  Bordenave apparut, soutenu, port par
Caroline, Clarisse, Tatan Nn, Maria Blond.  Et ce fut toute une
affaire pour l'installer.

--Au milieu de la table, en face de Nana!  criait-on.  Bordenave
au milieu!  Il nous prsidera!

Alors, ces dames l'assirent au milieu.  Mais il fallut une
seconde chaise pour sa jambe.  Deux femmes soulevrent sa jambe,
l'allongrent dlicatement.  a ne faisait rien, il mangerait de
ct.

--Cr nom de Dieu!  grognait-il, est-on empot tout de mme!...
Ah!  mes petites chattes, papa se recommande  vous.

Il avait Rose Mignon  sa droite et Lucy Stewart  sa gauche.
Elles promirent d'avoir bien soin de lui.  Tout le monde,
maintenant, se casait.  Le comte de Vandeuvres se plaa entre
Lucy et Clarisse; Fauchery, entre Rose Mignon et Caroline Hquet.
De l'autre ct, Hector de la Faloise s'tait prcipit pour se
mettre prs de Gaga, malgr les appels de Clarisse, en face;
tandis que Mignon, qui ne lchait pas Steiner, n'tait spar de
lui que par Blanche, et avait  gauche Tatan Nn.  Puis, venait
Labordette.  Enfin, aux deux bouts, se trouvaient des jeunes
gens, des femmes, Simonne, La de Horn, Maria Blond, sans ordre,
en tas.  C'tait l que Daguenet et Georges Hugon sympathisaient
de plus en plus, en regardant Nana avec des sourires.

Cependant, comme deux personnes restaient debout, on plaisanta.
Les hommes offraient leurs genoux.  Clarisse, qui ne pouvait
remuer les coudes, disait  Vandeuvres qu'elle comptait sur lui
pour la faire manger.  Aussi ce Bordenave tenait une place, avec
ses chaises!  Il y eut un dernier effort, tout le monde put
s'asseoir; mais, par exemple, cria Mignon, on tait comme des
harengs dans un baquet.

--Pure d'asperges comtesse, consomm  la Deslignac, murmuraient
les garons, en promenant des assiettes pleines derrire les
convives.

Bordenave conseillait tout haut le consomm, lorsqu'un cri
s'leva.  On protestait, on se fchait.  La porte s'tait
ouverte, trois retardataires, une femme et deux hommes, venaient
d'entrer.  Ah!  non, ceux-l taient de trop!  Nana, pourtant,
sans quitter sa chaise, pinait les yeux, tchait de voir si elle
les connaissait.  La femme tait Louise Violaine.  Mais elle
n'avait jamais vu les hommes.

--Ma chre, dit Vandeuvres, monsieur est un officier de marine de
mes amis, monsieur de Foucarmont, que j'ai invit.

Foucarmont salua, trs  l'aise, ajoutant:

--Et je me suis permis d'amener un de mes amis.

--Ah!  parfait, parfait, dit Nana.  Asseyez-vous...  Voyons,
Clarisse, recule-toi un peu.  Vous tes trs au large, l-bas...
L, avec de la bonne volont...

On se serra encore, Foucarmont et Louise obtinrent pour eux deux
un petit bout de la table; mais l'ami dut rester  distance de
son couvert; il mangeait, les bras allongs entre les paules de
ses voisins.  Les garons enlevaient les assiettes  potage, des
crpinettes de lapereaux aux truffes et des niokys au parmesan
circulaient.  Bordenave ameuta toute la table, en racontant qu'il
avait eu un instant l'ide d'amener Prullire, Fontan et le vieux
Bosc.  Nana tait devenue digne; elle dit schement qu'elle les
aurait joliment reus.  Si elle avait voulu avoir ses camarades,
elle se serait bien charge de les inviter elle-mme.  Non, non,
pas de cabotins.  Le vieux Bosc tait toujours gris; Prullire se
gobait trop; quant  Fontan, il se rendait insupportable en
socit, avec ses clats de voix et ses btises.  Puis,
voyez-vous, les cabotins taient toujours dplacs, lorsqu'ils se
trouvaient parmi ces messieurs.

--Oui, oui, c'est vrai, dclara Mignon.

Autour de la table, ces messieurs, en habit et en cravate
blanche, taient trs corrects, avec leurs visages blmes, d'une
distinction que la fatigue affinait encore.  Le vieux monsieur
avait des gestes lents, un sourire fin, comme s'il et prsid un
congrs de diplomates.  Vandeuvres semblait tre chez la comtesse
Muffat, d'une exquise politesse pour ses voisines.  Le matin
encore, Nana le disait  sa tante: en hommes, on ne pouvait pas
avoir mieux; tous nobles ou tous riches; enfin, des hommes chic.
Et, quant aux dames, elles se tenaient trs bien.  Quelques-unes,
Blanche, La, Louise, taient venues dcolletes; seule, Gaga en
montrait peut-tre un peu trop, d'autant plus qu' son ge elle
aurait mieux fait de n'en pas montrer du tout.  Maintenant qu'on
finissait par se caser, les rires et les plaisanteries tombaient.
Georges songeait qu'il avait assist  des dners plus gais, chez
des bourgeois d'Orlans.  On causait  peine, les hommes qui ne
se connaissaient pas se regardaient, les femmes restaient
tranquilles; et c'tait surtout l le grand tonnement de
Georges.  Il les trouvait popote, il avait cru qu'on allait
s'embrasser tout de suite.

On servait les relevs, une carpe du Rhin  la Chambord et une
selle de chevreuil  l'anglaise, lorsque Blanche dit tout haut:

--Lucy, ma chre, j'ai rencontr votre Ollivier, dimanche...
Comme il a grandi!

--Dame!  il a dix-huit ans, rpondit Lucy; a ne me rajeunit
gure...  Il est reparti hier pour son cole.

Son fils Ollivier, dont elle parlait avec fiert, tait lve 
l'cole de marine.  Alors, on causa des enfants.  Toutes ces
dames s'attendrissaient.  Nana dit ses grandes joies: son bb,
le petit Louis, tait maintenant chez sa tante, qui l'amenait
chaque matin, vers onze heures; et elle le prenait dans son lit,
o il jouait avec Lulu, son griffon.  C'tait  mourir de rire de
les voir tous les deux se fourrer sous la couverture, au fond.
On n'avait pas ide comme Louiset tait dj ft.

--Oh!  hier, j'ai pass une journe!  raconta  son tour Rose
Mignon.  Imaginez-vous que j'tais alle chercher Charles et
Henri  leur pensionnat; et il a fallu absolument les mener le
soir au thtre...  Ils sautaient, ils tapaient leurs petites
mains: Nous verrons jouer maman!  nous verrons jouer maman!...
Oh!  un train, un train!

Mignon souriait complaisamment, les yeux humides de tendresse
paternelle.

--Et,  la reprsentation, continua-t-il, ils taient si drles,
srieux comme des hommes, mangeant Rose du regard, me demandant
pourquoi maman avait comme a les jambes nues...

Toute la table se mit  rire.  Mignon triomphait, flatt dans son
orgueil de pre.  Il adorait les petits, une seule proccupation
le tenait, grossir leur fortune en administrant, avec une
rigidit d'intendant fidle, l'argent que gagnait Rose au thtre
et ailleurs.  Quand il l'avait pouse, chef d'orchestre dans le
caf-concert o elle chantait, ils s'aimaient passionnment.
Aujourd'hui, ils restaient bons amis.  C'tait rgl entre eux:
elle, travaillait le plus qu'elle pouvait, de tout son talent et
de toute sa beaut; lui, avait lch son violon pour mieux
veiller sur ses succs d'artiste et de femme.  On n'aurait pas
trouv un mnage plus bourgeois ni plus uni.

--Quel ge a l'an?  demanda Vandeuvres.

--Henri a neuf ans, rpondit Mignon.  Oh!  mais c'est un
  gaillard!

Puis, il plaisanta Steiner, qui n'aimait pas les enfants; et il
lui disait d'un air de tranquille audace, que, s'il tait pre,
il gcherait moins btement sa fortune.  Tout en parlant, il
guettait le banquier par-dessus les paules de Blanche, pour voir
si a se faisait avec Nana.  Mais, depuis quelques minutes, Rose
et Fauchery, qui causaient de trs prs, l'agaaient.  Rose,
peut-tre, n'allait pas perdre son temps  une pareille sottise.
Dans ces cas-l, par exemple, il se mettait en travers.  Et, les
mains belles, un diamant au petit doigt, il achevait un filet de
chevreuil.

D'ailleurs, la conversation sur les enfants continuait.  La
Faloise, empli de trouble par le voisinage de Gaga, lui demandait
des nouvelles de sa fille, qu'il avait eu le plaisir d'apercevoir
avec elle aux Varits.  Lili se portait bien, mais elle tait
encore si gamine!  Il resta surpris en apprenant que Lili entrait
dans sa dix-neuvime anne.  Gaga devint  ses yeux plus
imposante.  Et, comme il cherchait  savoir pourquoi elle n'avait
pas amen Lili:

--Oh!  non, non, jamais!  dit-elle d'un air pinc.  Il n'y a pas
trois mois qu'elle a voulu absolument sortir du pensionnat...
Moi je rvais de la marier tout de suite...  Mais elle m'aime
tant, j'ai d la reprendre, ah!  bien contre mon gr.

Ses paupires bleuies, aux cils brls, clignotaient, tandis
qu'elle parlait de l'tablissement de sa demoiselle.  Si,  son
ge, elle n'avait pas mis un sou de ct, travaillant toujours,
ayant encore des hommes, surtout de trs jeunes, dont elle aurait
pu tre la grand-mre, c'tait vraiment qu'un bon mariage valait
mieux.  Elle se pencha vers la Faloise, qui rougit sous l'norme
paule nue et pltre dont elle l'crasait.

--Vous savez, murmura-t-elle, si elle y passe, ce ne sera pas ma
faute...  Mais on est si drle, quand on est jeune!

Un grand mouvement avait lieu autour de la table.  Les garons
s'empressaient.  Aprs les relevs, les entres venaient de
paratre: des poulardes  la marchale, des filets de sole sauce
ravigote et des escalopes de foie gras.  Le matre d'htel, qui
avait fait verser jusque-l du Meursault, offrait du Chambertin
et du Loville.  Dans le lger brouhaha du changement de service,
Georges, de plus en plus tonn, demanda  Daguenet si toutes ces
dames avaient comme a des enfants; et celui-ci, amus par cette
question, lui donna des dtails.  Lucy Stewart tait fille d'un
graisseur d'origine anglaise, employ  la gare du Nord;
trente-neuf ans, une tte de cheval, mais adorable, phtisique et
ne mourant jamais; la plus chic de ces dames, trois princes et un
duc.  Caroline Hquet, ne  Bordeaux, d'un petit employ mort de
honte, avait la bonne chance de possder pour mre une femme de
tte, qui, aprs l'avoir maudite, s'tait remise avec elle, au
bout d'un an de rflexion, voulant au moins lui sauver une
fortune; la fille, ge de vingt-cinq ans, trs froide, passait
pour une des plus belles femmes qu'on pt avoir,  un prix qui ne
variait pas; la mre, pleine d'ordre, tenait les livres, une
comptabilit svre des recettes et des dpenses, menait toute la
maison de l'troit logement qu'elle habitait deux tages plus
haut, et o elle avait install un atelier de couturires, pour
les robes et le linge.  Quant  Blanche de Sivry, de son vrai nom
Jacqueline Baudu, elle venait d'un village prs d'Amiens;
magnifique personne, bte et menteuse, se disant petite-fille
d'un gnral et n'avouant pas ses trente-deux ans; trs gote
des Russes,  cause de son embonpoint.  Puis, rapidement,
Daguenet ajouta un mot sur les autres: Clarisse Besnus, ramene
comme bonne de Saint-Aubin-sur-Mer par une dame dont le mari
l'avait lance; Simonne Cabiroche, fille d'un marchand de meubles
du faubourg Saint-Antoine, leve dans un grand pensionnat pour
tre institutrice; et Maria Blond, et Louise Violaine, et La de
Horn, toutes pousses sur le pav parisien, sans compter Tatan
Nn, qui avait gard les vaches jusqu' vingt ans, dans la
Champagne pouilleuse.  Georges coutait, regardant ces dames,
tourdi et excit par ce dballage brutal, fait crment  son
oreille; pendant que, derrire lui, les garons rptaient, d'une
voix respectueuse:

--Poulardes  la marchale...  Filets de sole sauce ravigote...

--Mon cher, dit Daguenet qui lui imposait son exprience, ne
prenez pas de poisson, a ne vaut rien  cette heure-ci...  Et
contentez-vous du Loville, il est moins tratre.

Une chaleur montait des candlabres, des plats promens, de la
table entire o trente-huit personnes s'touffaient; et les
garons, s'oubliant, couraient sur le tapis, qui se tachait de
graisse.  Pourtant, le souper ne s'gayait gure.  Ces dames
chipotaient, laissant la moiti des viandes.  Tatan Nn seule
mangeait de tout, gloutonnement.  A cette heure avance de la
nuit, il n'y avait l que des faims nerveuses, des caprices
d'estomacs dtraqus.  Prs de Nana, le vieux monsieur refusait
tous les plats qu'on lui prsentait; il avait seulement pris une
cuillere de potage; et, silencieux devant son assiette vide, il
regardait.  On billait avec discrtion.  Par moments, des
paupires se fermaient, des visages devenaient terreux; c'tait
crevant, comme toujours, selon le mot de Vandeuvres.  Ces
soupers-l, pour tre drles, ne devaient pas tre propres.
Autrement, si on le faisait  la vertu, au bon genre, autant
manger dans le monde, o l'on ne s'ennuyait pas davantage.  Sans
Bordenave qui gueulait toujours, on se serait endormi.  Cet
animal de Bordenave, la jambe bien allonge, se laissait servir
avec des airs de sultan par ses voisines, Lucy et Rose.  Elles
n'taient occupes que de lui, le soignant, le dorlotant,
veillant  son verre et  son assiette; ce qui ne l'empchait pas
de se plaindre.

--Qui est-ce qui va me couper ma viande?...  Je ne peux pas, la
table est  une lieue.

A chaque instant, Simonne se levait, se tenait derrire son dos,
pour couper sa viande et son pain.  Toutes les femmes
s'intressaient  ce qu'il mangeait.  On rappelait les garons,
on lui en fourrait  l'touffer.  Simonne lui ayant essuy la
bouche, pendant que Rose et Lucy changeaient son couvert, il
trouva a trs gentil; et, daignant enfin se montrer content:

--Voil!  Tu es dans le vrai, ma fille...  Une femme, ce n'est
fait que pour a.

On se rveilla un peu, la conversation devint gnrale.  On
achevait des sorbets aux mandarines.  Le rti chaud tait un
filet aux truffes, et le rti froid, une galantine de pintade 
la gele.  Nana, que fchait le manque d'entrain de ses convives,
s'tait mise  parler trs haut.

--Vous savez que le prince d'cosse a dj fait retenir une
avant-scne pour voir la _Blonde Vnus_, quand il viendra visiter
l'Exposition.

--J'espre bien que tous les princes y passeront, dclara
Bordenave, la bouche pleine.

--On attend le shah de Perse dimanche, dit Lucy Stewart.

Alors, Rose Mignon parla des diamants du shah.  Il portait une
tunique entirement couverte de pierreries, une merveille, un
astre flambant, qui reprsentait des millions.  Et ces dames,
ples, les yeux luisants de convoitise, allongeaient la tte,
citaient les autres rois, les autres empereurs qu'on attendait.
Toutes rvaient de quelque caprice royal, d'une nuit paye d'une
fortune.

--Dites donc, mon cher, demanda Caroline Hquet  Vandeuvres, en
se penchant, quel ge a l'empereur de Russie?

--Oh!  il n'a pas d'ge, rpondit le comte qui riait.  Rien 
faire, je vous en prviens.

Nana affecta de paratre blesse.  Le mot semblait trop raide, on
protesta par un murmure.  Mais Blanche donnait des dtails sur le
roi d'Italie, qu'elle avait vu une fois  Milan; il n'tait gure
beau, ce qui ne l'empchait pas d'avoir toutes les femmes; et
elle resta ennuye, lorsque Fauchery assura que Victor-Emmanuel
ne pourrait venir.  Louise Violaine et La en tenaient pour
l'empereur d'Autriche.  Tout d'un coup, on entendit la petite
Maria Blond qui disait:

--En voil un vieux seccot que le roi de Prusse!...  J'tais 
Bade, l'anne dernire.  On le rencontrait toujours avec le comte
de Bismarck.

--Tiens!  Bismarck, interrompit Simonne, je l'ai connu, moi...
Un homme charmant.

--C'est ce que je disais hier, s'cria Vandeuvres; on ne voulait
pas me croire.

Et, comme chez la comtesse Sabine, on s'occupa longuement du
comte de Bismarck.  Vandeuvres rpta les mmes phrases.  Un
instant, on fut de nouveau dans le salon des Muffat; seules, les
dames taient changes.  Justement, on passa  la musique.  Puis,
Foucarmont ayant laiss chapper un mot de la prise de voile dont
Paris causait, Nana, intresse, voulut absolument avoir des
dtails sur mademoiselle de Fougeray.  Oh!  la pauvre petite,
s'enterrer comme a vivante!  Enfin, quand la vocation avait
parl!  Autour de la table, les femmes taient trs touches.  Et
Georges, ennuy d'entendre ces choses une seconde fois,
interrogeait Daguenet sur les habitudes intimes de Nana, lorsque
la conversation revint fatalement au comte de Bismarck.  Tatan
Nn se penchait  l'oreille de Labordette pour demander qui
tait ce Bismarck, qu'elle ne connaissait pas.  Alors,
Labordette, froidement, lui conta des histoires normes: ce
Bismarck mangeait de la viande crue; quand il rencontrait une
femme prs de son repaire, il l'emportait sur son dos; il avait
dj eu de cette manire trente-deux enfants,  quarante ans.

--A quarante ans, trente-deux enfants!  s'cria Tatan Nn,
stupfaite et convaincue.  Il doit tre joliment fatigu pour son
ge.

On clata de rire, elle comprit qu'on se moquait d'elle.

--Etes-vous bte!  Est-ce que je sais, moi, si vous plaisantez!

Cependant, Gaga en tait reste  l'Exposition.  Comme toutes ces
dames, elle se rjouissait, elle s'apprtait.  Une bonne saison,
la province et l'tranger se ruant dans Paris.  Enfin, peut-tre,
aprs l'Exposition, si les affaires avaient bien march,
pourrait-elle se retirer  Juvisy, dans une petite maison qu'elle
guettait depuis longtemps.

--Que voulez-vous?  disait-elle  la Faloise, on n'arrive 
rien...  Si l'on tait aime encore!

Gaga se faisait tendre parce qu'elle avait senti le genou du
jeune homme se poser contre le sien.  Il tait trs rouge.  Elle,
tout en zzayant, le pesait d'un coup d'oeil.  Un petit monsieur
pas lourd; mais elle n'tait plus difficile.  La Faloise obtint
son adresse.

--Regardez donc, murmura Vandeuvres  Clarisse, je crois que Gaga
vous fait votre Hector.

--Je m'en fiche pas mal!  rpondit l'actrice.  Il est idiot, ce
garon...  Je l'ai dj flanqu trois fois  la porte...  Moi,
vous savez, quand les gamins donnent dans les vieilles, a me
dgote.

Elle s'interrompit pour indiquer d'un lger signe Blanche, qui,
depuis le commencement du dner, se tenait penche dans une
position trs incommode, se rengorgeant, voulant montrer ses
paules au vieux monsieur distingu, assis  trois places de
distance.

--On vous lche aussi, mon cher, reprit-elle.

Vandeuvres sourit finement, avec un geste d'insouciance.  Certes,
ce n'tait pas lui qui aurait empch cette pauvre Blanche
d'avoir un succs.  Le spectacle que donnait Steiner  toute la
table l'intressait davantage.  On connaissait le banquier pour
ses coups de coeur; ce terrible juif allemand, ce brasseur
d'affaires dont les mains fondaient les millions, devenait
imbcile, lorsqu'il se toquait d'une femme; et il les voulait
toutes, il n'en pouvait paratre une au thtre, sans qu'il
l'achett, si chre qu'elle ft.  On citait des sommes.  A deux
reprises, son furieux apptit des filles l'avait ruin.  Comme
disait Vandeuvres, les filles vengeaient la morale, en nettoyant
sa caisse.  Une grande opration sur les Salines des Landes lui
ayant rendu sa puissance  la Bourse, les Mignon, depuis six
semaines, mordaient fortement dans les Salines.  Mais des paris
s'ouvraient, ce n'taient pas les Mignon qui achveraient le
morceau, Nana montrait ses dents blanches.  Une fois encore,
Steiner tait pris, et si rudement que, prs de Nana, il restait
comme assomm, mangeant sans faim, la lvre pendante, la face
marbre de taches.  Elle n'avait qu' dire un chiffre.  Pourtant,
elle ne se pressait pas, jouant avec lui, soufflant des rires
dans son oreille velue, s'amusant des frissons qui passaient sur
son paisse figure.  Il serait toujours temps de bcler a, si
dcidment ce pignouf de comte Muffat faisait son Joseph.

--Loville ou Chambertin?  murmura un garon, en allongeant la
tte entre Nana et Steiner, au moment o celui-ci parlait bas 
la jeune femme.

--Hein?  quoi?  bgaya-t-il, la tte perdue.  Ce que vous
voudrez, a m'est gal.

Vandeuvres poussait lgrement du coude Lucy Stewart, une trs
mchante langue, d'un esprit froce, lorsqu'elle tait lance.
Mignon, ce soir-l, l'exasprait.

--Vous savez qu'il tiendrait la chandelle, disait-elle au comte.
Il espre refaire le coup du petit Jonquier...  Vous vous
rappelez, Jonquier, qui tait avec Rose et qui avait un bguin
pour la grande Laure...  Mignon a procur Laure  Jonquier, puis
il l'a ramen bras dessus, bras dessous chez Rose, comme un mari
auquel on vient de permettre une fredaine...  Mais, cette fois,
a va rater.  Nana ne doit pas rendre les hommes qu'on lui prte.

--Qu'a-t-il donc, Mignon,  regarder svrement sa femme?
demanda Vandeuvres.

Il se pencha, il aperut Rose qui devenait tout  fait tendre
pour Fauchery.  Cela lui expliqua la colre de sa voisine.  Il
reprit en riant:

--Diable!  est-ce que vous tes jalouse?

--Jalouse!  dit Lucy furieuse.  Ah bien!  si Rose a envie de
Lon, je le lui donne volontiers.  Pour ce qu'il vaut!...  Un
bouquet par semaine, et encore!...  Voyez-vous, mon cher, ces
filles de thtre sont toutes les mmes.  Rose a pleur de rage
en lisant l'article de Lon sur Nana; je le sais.  Alors, vous
comprenez, il lui faut aussi un article, et elle le gagne...
Moi, je vais flanquer Lon  la porte, vous verrez a!

Elle s'arrta pour dire au garon debout derrire elle, avec ses
deux bouteilles:

--Loville.

Puis, elle repartit, baissant la voix:

--Je ne veux pas crier, ce n'est pas mon genre...  Mais c'est une
fire salope tout de mme.  A la place de son mari, je lui
allongerais une danse fameuse...  Oh!  a ne lui portera pas
bonheur.  Elle ne connat pas mon Fauchery, un monsieur malpropre
encore, celui-l, qui se colle aux femmes, pour faire sa
position...  Du joli monde!

Vandeuvres tcha de la calmer.  Bordenave, dlaiss par Rose et
par Lucy, se fchait, en criant qu'on laissait mourir papa de
faim et de soif.  Cela produisit une heureuse diversion.  Le
souper tranait, personne ne mangeait plus; on gchait dans les
assiettes des cpes  l'italienne et des croustades d'ananas
Pompadour.  Mais le champagne, qu'on buvait depuis le potage,
animait peu  peu les convives d'une ivresse nerveuse.  On
finissait par se moins bien tenir.  Les femmes s'accoudaient en
face de la dbandade du couvert; les hommes, pour respirer,
reculaient leur chaise; et des habits noirs s'enfonaient entre
des corsages clairs, des paules nues  demi tournes prenaient
un luisant de soie.  Il faisait trop chaud, la clart des bougies
jaunissait encore, paissie, au-dessus de la table.  Par
instants, lorsqu'une nuque dore se penchait sous une pluie de
frisures, les feux d'une boucle de diamants allumaient un haut
chignon.  Des gaiets jetaient une flamme, des yeux rieurs, des
dents blanches entrevues, le reflet des candlabres brlant dans
un verre de champagne.  On plaisantait trs haut, on gesticulait,
au milieu des questions restes sans rponse, des appels jets
d'un bout de la pice  l'autre.  Mais c'taient les garons qui
faisaient le plus de bruit, croyant tre dans les corridors de
leur restaurant, se bousculant, servant les glaces et le dessert
avec des exclamations gutturales.

--Mes enfants, cria Bordenave, vous savez que nous jouons
demain...  Mfiez-vous!  pas trop de champagne!

--Moi, disait Foucarmont, j'ai bu de tous les vins imaginables
dans les cinq parties du monde...  Oh!  des liquides
extraordinaires, des alcools  vous tuer un homme raide...  Eh
bien!  a ne m'a jamais rien fait.  Je ne peux pas me griser.
J'ai essay, je ne peux pas.

Il tait trs ple, trs froid, renvers contre le dossier de sa
chaise, et buvant toujours.

--N'importe, murmura Louise Violaine, finis, tu en as assez...
Ce serait drle, s'il me fallait te soigner le reste de la nuit.

Une griserie mettait aux joues de Lucy Stewart les flammes rouges
des poitrinaires, tandis que Rose Mignon se faisait tendre, les
yeux humides.  Tatan Nn, tourdie d'avoir trop mang, riait
vaguement  sa btise.  Les autres, Blanche, Caroline, Simonne,
Maria, parlaient toutes ensemble, racontant leurs affaires, une
dispute avec leur cocher, un projet de partie  la campagne, des
histoires compliques d'amants vols et rendus.  Mais un jeune
homme, prs de Georges, ayant voulu embrasser La de Horn, reut
une tape avec un: Dites donc, vous!  lchez-moi! plein d'une
belle indignation; et Georges, trs gris, trs excit par la vue
de Nana, hsita devant une ide qu'il mrissait gravement, celle
de se mettre  quatre pattes, sous la table, et d'aller se
blottir  ses pieds, ainsi qu'un petit chien.  Personne ne
l'aurait vu, il y serait rest bien sage.  Puis, sur la prire de
La, Daguenet ayant dit au jeune homme de se tenir tranquille,
Georges, tout d'un coup, prouva un gros chagrin, comme si l'on
venait de le gronder lui-mme; c'tait bte, c'tait triste, il
n'y avait plus rien de bon.  Daguenet pourtant plaisantait, le
forait  avaler un grand verre d'eau, en lui demandant ce qu'il
ferait, s'il se trouvait seul avec une femme, puisque trois
verres de champagne le flanquaient par terre.

--Tenez, reprit Foucarmont,  La Havane, ils font une eau-de-vie
avec une baie sauvage; on croirait avaler du feu...  Eh bien!
j'en ai bu un soir plus d'un litre.  a ne m'a rien fait...  Plus
fort que a, un autre jour, sur les ctes de Coromandel, des
sauvages nous ont donn je ne sais quel mlange de poivre et de
vitriol; a ne m'a rien fait...  Je ne peux pas me griser.

Depuis un instant, la figure de la Faloise, en face, lui
dplaisait.  Il ricanait, il lanait des mots dsagrables.  La
Faloise, dont la tte tournait, se remuait beaucoup, en se
serrant contre Gaga.  Mais une inquitude avait achev de
l'agiter: on venait de lui prendre son mouchoir, il rclamait son
mouchoir avec l'enttement de l'ivresse, interrogeant ses
voisins, se baissant pour regarder sous les siges et sous les
pieds.  Et, comme Gaga tchait de le tranquilliser:

--C'est stupide, murmura-t-il; il y a, au coin, mes initiales et
ma couronne...  a peut me compromettre.

--Dites donc, monsieur Falamoise, Lamafoise, Mafaloise!  cria
Foucarmont, qui trouva trs spirituel de dfigurer ainsi 
l'infini le nom du jeune homme.

Mais la Faloise se fcha.  Il parla de ses anctres en bgayant.
Il menaa d'envoyer une carafe  la tte de Foucarmont.  Le comte
de Vandeuvres dut intervenir pour lui assurer que Foucarmont
tait trs drle.  Tout le monde riait, en effet.  Cela branla
le jeune homme ahuri, qui voulut bien se rasseoir; et il mangeait
avec une obissance d'enfant, lorsque son cousin lui ordonnait de
manger, en grossissant la voix.  Gaga l'avait repris contre elle;
seulement, de temps  autre, il jetait sur les convives des
regards sournois et anxieux, cherchant toujours son mouchoir.

Alors, Foucarmont, en veine d'esprit, attaqua Labordette, 
travers toute la table.  Louise Violaine tchait de le faire
taire, parce que, disait-elle, quand il tait comme a taquin
avec les autres, a finissait toujours mal pour elle.  Il avait
trouv une plaisanterie qui consistait  appeler Labordette
madame; elle devait l'amuser beaucoup, il la rptait, tandis
que Labordette, tranquillement, haussait les paules, en disant
chaque fois:

--Taisez-vous donc, mon cher, c'est bte.

Mais, comme Foucarmont continuait et arrivait aux insultes, sans
qu'on st pourquoi, il cessa de lui rpondre, il s'adressa au
comte de Vandeuvres.

--Monsieur, faites taire votre ami...  Je ne veux pas me fcher.

A deux reprises, il s'tait battu.  On le saluait, on l'admettait
partout.  Ce fut un soulvement gnral contre Foucarmont.  La
table s'gayait, le trouvant trs spirituel; mais ce n'tait pas
une raison pour gter la nuit.  Vandeuvres, dont le fin visage se
cuivrait, exigea qu'il rendt son sexe  Labordette.  Les autres
hommes, Mignon, Steiner, Bordenave, trs lancs, intervinrent
aussi, criant, couvrant sa voix.  Et seul, le vieux monsieur,
qu'on oubliait prs de Nana, gardait son grand air, son sourire
las et muet, en suivant de ses yeux ples cette dbcle du
dessert.

--Mon petit chat, si nous prenions le caf ici?  dit Bordenave.
On est trs bien.

Nana ne rpondit pas tout de suite.  Depuis le commencement du
souper, elle ne semblait plus chez elle.  Tout ce monde l'avait
noye et tourdie, appelant les garons, parlant haut, se mettant
 l'aise, comme si l'on tait au restaurant.  Elle-mme oubliait
son rle de matresse de maison, ne s'occupait que du gros
Steiner, qui crevait d'apoplexie  son ct.  Elle l'coutait,
refusant encore de la tte, avec son rire provocant de blonde
grasse.  Le champagne qu'elle avait bu la faisait toute rose, la
bouche humide, les yeux luisants; et le banquier offrait
davantage,  chaque mouvement clin de ses paules, aux lgers
renflements voluptueux de son cou, lorsqu'elle tournait la tte.
Il voyait l, prs de l'oreille, un petit coin dlicat, un satin
qui le rendait fou.  Par moments, Nana, drange, se rappelait
ses convives, cherchant  tre aimable, pour montrer qu'elle
savait recevoir.  Vers la fin du souper, elle tait trs grise;
a la dsolait, le champagne la grisait tout de suite.  Alors,
une ide l'exaspra.  C'tait une salet que ces dames voulaient
lui faire en se conduisant mal chez elle.  Oh!  elle voyait
clair!  Lucy avait clign l'oeil pour pousser Foucarmont contre
Labordette, tandis que Rose, Caroline et les autres excitaient
ces messieurs.  Maintenant, le bousin tait  ne pas s'entendre,
histoire de dire qu'on pouvait tout se permettre, quand on
soupait chez Nana.  Eh bien!  ils allaient voir.  Elle avait beau
tre grise, elle tait encore la plus chic et la plus comme il
faut.

--Mon petit chat, reprit Bordenave, dis donc de servir le caf
ici...  J'aime mieux a,  cause de ma jambe.

Mais Nana s'tait leve brutalement, en murmurant aux oreilles de
Steiner et du vieux monsieur stupfaits:

--C'est bien fait, a m'apprendra  inviter du sale monde.

Puis, elle indiqua du geste la porte de la salle  manger, et
ajouta tout haut:

--Vous savez, si vous voulez du caf, il y en a l.

On quitta la table, on se poussa vers la salle  manger, sans
remarquer la colre de Nana.  Et il ne resta bientt plus dans le
salon que Bordenave, se tenant aux murs, avanant avec
prcaution, pestant contre ces sacres femmes, qui se fichaient
de papa, maintenant qu'elles taient pleines.  Derrire lui, les
garons enlevaient dj le couvert, sous les ordres du matre
d'htel, lancs  voix haute.  Ils se prcipitaient, se
bousculaient, faisant disparatre la table comme un dcor de
ferie, au coup de sifflet du matre machiniste.  Ces dames et
ces messieurs devaient revenir au salon, aprs avoir pris le
caf.

--Fichtre!  il fait moins chaud ici, dit Gaga avec un lger
frisson, en entrant dans la salle  manger.

La fentre de cette pice tait reste ouverte.  Deux lampes
clairaient la table, o le caf se trouvait servi, avec des
liqueurs.  Il n'y avait pas de chaises, on but le caf debout,
pendant que le brouhaha des garons,  ct, augmentait encore.
Nana avait disparu.  Mais personne ne s'inquitait de son
absence.  On se passait parfaitement d'elle, chacun se servant,
fouillant dans les tiroirs du buffet, pour chercher des petites
cuillers, qui manquaient.  Plusieurs groupes s'taient forms;
les personnes, spares durant le souper, se rapprochaient; et
l'on changeait des regards, des rires significatifs, des mots
qui rsumaient les situations.

--N'est-ce pas, Auguste, dit Rose Mignon, que monsieur Fauchery
devrait venir djeuner un de ces jours?

Mignon, qui jouait avec la chane de sa montre, couva une seconde
le journaliste de ses yeux svres.  Rose tait folle.  En bon
administrateur, il mettrait ordre  ce gaspillage.  Pour un
article, soit; mais ensuite porte close.  Cependant, comme il
connaissait la mauvaise tte de sa femme, et qu'il avait pour
rgle de lui permettre paternellement une btise, lorsqu'il le
fallait, il rpondit en se faisant aimable:

--Certainement, je serai trs heureux...  Venez donc demain,
monsieur Fauchery.

Lucy Stewart, en train de causer avec Steiner et Blanche,
entendit cette invitation.  Elle haussa la voix, disant au
banquier:

--C'est une rage qu'elles ont toutes.  Il y en a une qui m'a vol
jusqu' mon chien...  Voyons, mon cher, est-ce ma faute si vous
la lchez?

Rose tourna la tte.  Elle buvait son caf  petites gorges,
elle regardait Steiner fixement, trs ple; et toute la colre
contenue de son abandon passa dans ses yeux comme une flamme.
Elle voyait plus clair que Mignon; c'tait bte d'avoir voulu
recommencer l'affaire de Jonquier, ces machines-l ne
russissaient pas deux fois.  Tant pis!  elle aurait Fauchery,
elle s'en toquait depuis le souper; et si Mignon n'tait pas
content, a lui apprendrait.

--Vous n'allez pas vous battre?  vint dire Vandeuvres  Lucy
  Stewart.

--Non, n'ayez pas peur.  Seulement, qu'elle se tienne tranquille,
ou je lui lche son paquet.

Et, appelant Fauchery d'un geste imprieux:

--Mon petit, j'ai tes pantoufles  la maison.  Je te ferai mettre
a demain chez ton concierge.

Il voulut plaisanter.  Elle s'loigna d'un air de reine.
Clarisse, qui s'tait adosse contre un mur afin de boire
tranquillement un verre de kirsch, haussait les paules.  En
voil des affaires pour un homme!  Est-ce que, du moment o deux
femmes se trouvaient ensemble avec leurs amants, la premire ide
n'tait pas de se les faire?  C'tait rgl, a.  Elle, par
exemple, si elle avait voulu, aurait arrach les yeux de Gaga, 
cause d'Hector.  Ah!  ouiche!  elle s'en moquait.  Puis, comme la
Faloise passait, elle se contenta de lui dire:

--coute donc, tu les aimes avances, toi!  Ce n'est pas mres,
c'est blettes qu'il te les faut.

La Faloise parut trs vex.  Il restait inquiet.  En voyant
Clarisse se moquer de lui, il la souponna.

--Pas de blague, murmura-t-il.  Tu m'as pris mon mouchoir,
rends-moi mon mouchoir.

--Nous rase-t-il assez avec son mouchoir!  cria-t-elle.  Voyons,
idiot, pourquoi te l'aurais-je pris?

--Tiens!  dit-il avec mfiance, pour l'envoyer  ma famille, pour
me compromettre.

Cependant, Foucarmont s'attaquait aux liqueurs.  Il continuait de
ricaner en regardant Labordette, qui buvait son caf, au milieu
de ces dames.  Et il lchait des bouts de phrase: le fils d'un
marchand de chevaux, d'autres disaient le btard d'une comtesse;
aucun revenu, et toujours vingt-cinq louis dans la poche; le
domestique des filles, un gaillard qui ne couchait jamais.

--Jamais!  jamais!  rptait-il en se fchant.  Non, voyez-vous,
il faut que je le gifle.

Il vida un petit verre de chartreuse.  La chartreuse ne le
drangeait aucunement; pas a, disait-il; et il faisait claquer
l'ongle de son pouce au bord de ses dents.  Mais, tout d'un coup,
au moment o il s'avanait sur Labordette, il devint blme et
s'abattit devant le buffet, comme une masse.  Il tait ivre mort.
Louise Violaine se dsola.  Elle le disait bien que a finirait
mal; maintenant, elle en avait pour le reste de sa nuit  le
soigner.  Gaga la rassurait, examinant l'officier d'un oeil de
femme exprimente, dclarant que ce ne serait rien, que ce
monsieur allait dormir comme a douze  quinze heures, sans
accident.  On emporta Foucarmont.

--Tiens!  o donc a pass Nana?  demanda Vandeuvres.

Oui, au fait, elle s'tait envole en quittant la table.  On se
souvenait d'elle, tout le monde la rclamait.  Steiner, inquiet
depuis un instant, questionna Vandeuvres au sujet du vieux
monsieur, disparu lui aussi.  Mais le comte le rassura, il venait
de reconduire le vieillard; un personnage tranger dont il tait
inutile de dire le nom, un homme trs riche qui se contentait de
payer les soupers.  Puis, comme on oubliait de nouveau Nana,
Vandeuvres aperut Daguenet, la tte  une porte, l'appelant d'un
signe.  Et, dans la chambre  coucher, il trouva la matresse de
la maison assise, raidie, les lvres blanches, tandis que
Daguenet et Georges, debout, la regardaient d'un air constern.

--Qu'avez-vous donc?  demanda-t-il surpris.

Elle ne rpondit pas, elle ne tourna pas la tte.  Il rpta sa
question.

--J'ai, cria-t-elle enfin, que je ne veux pas qu'on se foute de
  moi!

Alors, elle lcha ce qui lui vint  la bouche.  Oui, oui, elle
n'tait pas une bte, elle voyait clair.  On s'tait fichu d'elle
pendant le souper, on avait dit des horreurs pour montrer qu'on
la mprisait.  Un tas de salopes qui ne lui allaient pas  la
cheville!  Plus souvent qu'elle se donnerait encore du tintouin,
histoire de se faire bcher ensuite!  Elle ne savait pas ce qui
la retenait de flanquer tout ce sale monde  la porte.  Et, la
rage l'tranglant, sa voix se brisa dans des sanglots.

--Voyons, ma fille, tu es grise, dit Vandeuvres, qui se mit  la
tutoyer.  Il faut tre raisonnable.

Non, elle refusait d'avance, elle resterait l.

--Je suis grise, c'est possible.  Mais je veux qu'on me respecte.

Depuis un quart d'heure, Daguenet et Georges la suppliaient
vainement de revenir dans la salle  manger.  Elle s'enttait,
ses invits pouvaient bien faire ce qu'ils voudraient; elle les
mprisait trop pour retourner avec eux.  Jamais, jamais!  On
l'aurait coupe en morceaux, qu'elle serait reste dans sa
chambre.

--J'aurais d me mfier, reprit-elle.  C'est ce chameau de Rose
qui a mont le complot.  Ainsi, cette femme honnte que
j'attendais ce soir, bien sr Rose l'aura empche.

Elle parlait de madame Robert.  Vandeuvres lui donna sa parole
d'honneur que madame Robert avait refus d'elle-mme.  Il
coutait et discutait sans rire, habitu  de pareilles scnes,
sachant comment il fallait prendre les femmes, quand elles se
trouvaient dans cet tat.  Mais, ds qu'il cherchait  lui saisir
les mains, pour la lever de sa chaise et l'entraner, elle se
dbattait, avec un redoublement de colre.  Par exemple, on ne
lui ferait jamais croire que Fauchery n'avait pas dtourn le
comte Muffat de venir.  Un vrai serpent, ce Fauchery; un envieux,
un homme capable de s'acharner aprs une femme et de dtruire son
bonheur.  Car, enfin elle le savait, le comte s'tait pris d'un
bguin pour elle.  Elle aurait pu l'avoir.

--Lui, ma chre, jamais!  s'cria Vandeuvres, s'oubliant et
  riant.

--Pourquoi donc?  demanda-t-elle, srieuse, un peu dgrise.

--Parce qu'il donne dans les curs, et que, s'il vous touchait du
bout des doigts, il irait s'en confesser le lendemain...  coutez
un bon conseil.  Ne laissez pas chapper l'autre.

Un instant, elle resta silencieuse, rflchissant.  Puis, elle se
leva, alla se baigner les yeux.  Pourtant, lorsqu'on voulait
l'emmener dans la salle  manger, elle criait toujours non,
furieusement.  Vandeuvres quitta la chambre avec un sourire, sans
insister davantage.  Et, ds qu'il ne fut plus l, elle eut une
crise d'attendrissement, se jetant dans les bras de Daguenet,
rptant:

--Ah!  mon Mimi, il n'y a que toi...  Je t'aime, va!  je t'aime
bien!...  Ce serait trop bon, si l'on pouvait vivre toujours
ensemble.  Mon Dieu!  que les femmes sont malheureuses!

Puis, apercevant Georges qui devenait trs rouge,  les voir
s'embrasser, elle l'embrassa galement.  Mimi ne pouvait tre
jaloux d'un bb.  Elle voulait que Paul et Georges fussent
toujours d'accord, parce que ce serait si gentil de rester comme
a, tous les trois, en sachant qu'on s'aimait bien.  Mais un
bruit singulier les drangea, quelqu'un ronflait dans la chambre.
Alors, ayant cherch, ils aperurent Bordenave qui, aprs avoir
pris son caf, devait s'tre install l, commodment.  Il
dormait sur deux chaises, la tte appuye au bord du lit, la
jambe allonge.  Nana le trouva si drle, la bouche ouverte, le
nez remuant  chaque ronflement, qu'elle fut secoue d'un fou
rire.  Elle sortit de la chambre, suivie de Daguenet et de
Georges, traversa la salle  manger, entra dans le salon, riant
de plus en plus fort.

--Oh!  ma chre, dit-elle en se jetant presque dans les bras de
Rose, vous n'avez pas ide, venez voir a.

Toutes les femmes durent l'accompagner.  Elle leur prenait les
mains avec des caresses, les emmenait de force, dans un lan de
gaiet si franc, que toutes riaient dj de confiance.  La bande
disparut, puis revint, aprs tre reste une minute, l'haleine
suspendue, autour de Bordenave, tal magistralement.  Et les
rires clatrent.  Quand une d'elles commandait le silence, on
entendait au loin les ronflements de Bordenave.

Il tait prs de quatre heures.  Dans la salle  manger, on
venait de dresser une table de jeu, o s'taient assis
Vandeuvres, Steiner, Mignon et Labordette.  Debout, derrire eux,
Lucy et Caroline pariaient; tandis que Blanche, ensommeille,
mcontente de sa nuit, demandait toutes les cinq minutes 
Vandeuvres s'ils n'allaient pas bientt partir.  Dans le salon,
on essayait de danser.  Daguenet tait au piano,  la commode,
comme disait Nana; elle ne voulait pas de tapeur, Mimi jouait
des valses et des polkas, tant qu'on en demandait.  Mais la danse
languissait, ces dames causaient entre elles, assoupies au fond
des canaps.  Tout  coup, il y eut un vacarme.  Onze jeunes
gens, qui arrivaient en bande, riaient trs haut dans
l'antichambre, se poussaient  la porte du salon; ils sortaient
du bal du ministre de l'intrieur, en habit et en cravate
blanche, avec des brochettes de croix inconnues.  Nana, fche de
cette entre tapageuse, appela les garons rests dans la
cuisine, en leur ordonnant de jeter ces messieurs dehors; et elle
jurait qu'elle ne les avait jamais vus.  Fauchery, Labordette,
Daguenet, tous les hommes s'taient avancs, pour faire respecter
la matresse de la maison.  De gros mots volaient, des bras
s'allongeaient.  Un instant, on put craindre un change gnral
de claques.  Pourtant, un petit blond, l'air maladif, rptait
avec insistance:

--Voyons, Nana, l'autre soir, chez Peters, dans le grand salon
rouge...  Rappelez-vous donc!  Vous nous avez invits.

L'autre soir, chez Peters?  Elle ne se souvenait pas du tout.
Quel soir, d'abord?  Et quand le petit blond lui eut dit le jour,
le mercredi, elle se rappela bien avoir soup chez Peters le
mercredi; mais elle n'avait invit personne, elle en tait  peu
prs sre.

--Cependant, ma fille, si tu les as invits, murmura Labordette,
qui commenait  tre pris de doute.  Tu tais peut-tre un peu
gaie.

Alors, Nana se mit  rire.  C'tait possible, elle ne savait
plus.  Enfin, puisque ces messieurs taient l, ils pouvaient
entrer.  Tout s'arrangea, plusieurs des nouveaux venus
retrouvaient des amis dans le salon, l'esclandre finissait par
des poignes de main.  Le petit blond  l'air maladif portait un
des grands noms de France.  D'ailleurs, ils annoncrent que
d'autres devaient les suivre; et, en effet,  chaque instant la
porte s'ouvrait, des hommes se prsentaient, gants de blanc,
dans une tenue officielle.  C'tait toujours la sortie du bal du
ministre.  Fauchery demanda en plaisantant si le ministre
n'allait pas venir.  Mais Nana, vexe, rpondit que le ministre
allait chez des gens qui ne la valaient certainement pas.  Ce
qu'elle ne disait point, c'tait une esprance dont elle tait
prise: celle de voir entrer le comte Muffat, parmi cette queue de
monde.  Il pouvait s'tre ravis.  Tout en causant avec Rose,
elle guettait la porte.

Cinq heures sonnrent.  On ne dansait plus.  Les joueurs seuls
s'enttaient.  Labordette avait cd sa place, les femmes taient
revenues dans le salon.  Une somnolence de veille prolonge s'y
alourdissait, sous la lumire trouble des lampes, dont les mches
charbonnes rougissaient les globes.  Ces dames en taient 
l'heure de mlancolie vague o elles prouvaient le besoin de
raconter leur histoire.  Blanche de Sivry parlait de son
grand-pre, le gnral, tandis que Clarisse inventait un roman,
un duc qui l'avait sduite chez son oncle, o il venait chasser
le sanglier; et toutes deux, le dos tourn, haussaient les
paules, en demandant s'il tait Dieu possible de conter des
blagues pareilles.  Quant  Lucy Stewart, elle avouait
tranquillement son origine, elle parlait volontiers de sa
jeunesse, lorsque son pre, le graisseur du chemin de fer du
Nord, la rgalait le dimanche d'un chausson aux pommes.

--Oh!  que je vous dise!  cria brusquement la petite Maria Blond.
Il y a, en face de chez moi, un monsieur, un Russe, enfin un
homme excessivement riche.  Voil qu'hier je reois un panier de
fruits, mais un panier de fruits!  des pches normes, des
raisins gros comme a, enfin quelque chose d'extraordinaire dans
cette saison...  Et au milieu six billets de mille...  C'tait le
Russe...  Naturellement, j'ai tout renvoy.  Mais a m'a fait un
peu mal au coeur, pour les fruits!

Ces dames se regardrent en pinant les lvres.  A son ge, la
petite Maria Blond avait un joli toupet.  Avec a que de
pareilles histoires arrivaient  des tranes de son espce!
C'taient, entre elles, des mpris profonds.  Elles jalousaient
surtout Lucy, furieuses de ses trois princes.  Depuis que Lucy,
chaque matin, faisait  cheval une promenade au Bois, ce qui
l'avait lance, toutes montaient  cheval, une rage les tenait.

Le jour allait paratre.  Nana dtourna les yeux de la porte,
perdant espoir.  On s'ennuyait  crever.  Rose Mignon avait
refus de chanter la Pantoufle, pelotonne sur un canap, o elle
causait bas avec Fauchery, en attendant Mignon qui gagnait dj
une cinquantaine de louis  Vandeuvres.  Un monsieur gras, dcor
et de mine srieuse, venait bien de rciter le _Sacrifice
d'Abraham_, en patois d'Alsace; quand Dieu jure, il dit: Sacr
nom de moi! et Isaac rpond toujours: Oui, papa! Seulement,
personne n'ayant compris, le morceau avait paru stupide.  On ne
savait que faire pour tre gai, pour finir follement la nuit.  Un
instant, Labordette imagina de dnoncer les femmes  l'oreille de
la Faloise, qui allait rder autour de chacune, regardant si elle
n'avait pas son mouchoir dans le cou.  Puis, comme des bouteilles
de champagne restaient sur le buffet, les jeunes gens s'taient
remis  boire.  Ils s'appelaient, s'excitaient; mais une ivresse
morne, d'une btise  pleurer, envahissait le salon,
invinciblement.  Alors, le petit blondin, celui qui portait un
des grands noms de France,  bout d'invention, dsespr de ne
rien trouver de drle, eut une ide: il emporta sa bouteille de
champagne et acheva de la vider dans le piano.  Tous les autres
se tordirent.

--Tiens!  demanda avec tonnement Tatan Nn qui l'avait aperu,
pourquoi donc met-il du champagne dans le piano?

--Comment!  ma fille, tu ne sais pas a?  rpondit Labordette
gravement.  Il n'y a rien de bon comme le champagne pour les
pianos.  a leur donne du son.

--Ah!  murmura Tatan Nn convaincue.

Et, comme on riait, elle se fcha.  Est-ce qu'elle savait!  On
l'embrouillait toujours.

a se gtait, dcidment.  La nuit menaait de finir d'une faon
malpropre.  Dans un coin, Maria Blond s'tait empoigne avec La
de Horn qu'elle accusait de coucher avec des gens pas assez
riches; et elles en venaient aux gros mots, en s'attrapant sur
leurs figures.  Lucy, qui tait laide, les fit taire.  a ne
signifiait rien la figure, il fallait tre bien faite.  Plus
loin, sur un canap, un attach d'ambassade avait pass un bras 
la taille de Simonne, qu'il tchait de baiser au cou; mais
Simonne, reinte, maussade, le repoussait chaque fois avec des
Tu m'embtes! et de grands coups d'ventail sur la figure.
Aucune, d'ailleurs, ne voulait qu'on la toucht.  Est-ce qu'on
les prenait pour des filles?  Cependant, Gaga, qui avait rattrap
la Faloise, le tenait presque sur ses genoux; tandis que
Clarisse, entre deux messieurs, disparaissait, secoue d'un rire
nerveux de femme qu'on chatouille.  Autour du piano, le petit jeu
continuait, dans un coup de folie bte; on se poussait, chacun
voulait y verser son fond de bouteille.  C'tait simple et
gentil.

--Tiens!  mon vieux, bois un coup...  Diantre!  il a soif, ce
piano!...  Attention!  en voici encore une; il ne faut rien
perdre.

Nana, le dos tourn, ne les voyait pas.  Elle se rabattait
dcidment sur le gros Steiner, assis prs d'elle.  Tant pis!
c'tait la faute de ce Muffat, qui n'avait pas voulu.  Dans sa
robe de foulard blanc, lgre et chiffonne comme une chemise,
avec sa pointe d'ivresse qui la plissait, les yeux battus, elle
s'offrait de son air tranquille de bonne fille.  Les roses de son
chignon et de son corsage s'taient effeuilles; il ne restait
que les queues.  Mais Steiner retira vivement la main de ses
jupes, o il venait de rencontrer les pingles mises par Georges.
Quelques gouttes de sang parurent.  Une tomba sur la robe et la
tacha.

--Maintenant, c'est sign, dit Nana srieusement.

Le jour grandissait.  Une lueur louche, d'une affreuse tristesse,
entrait par les fentres.  Alors, le dpart commena, une
dbandade pleine de malaise et d'aigreur.  Caroline Hquet,
fche d'avoir perdu sa nuit, dit qu'il tait temps de s'en
aller, si l'on ne voulait pas assister  de jolies choses.  Rose
faisait une moue de femme compromise.  C'tait toujours ainsi,
avec ces filles; elles ne savaient pas se tenir, elles se
montraient dgotantes  leurs dbuts.  Et Mignon ayant nettoy
Vandeuvres, le mnage partit, sans s'inquiter de Steiner, aprs
avoir invit de nouveau Fauchery pour le lendemain.  Lucy, alors,
refusa de se laisser reconduire par le journaliste, qu'elle
renvoya tout haut  sa cabotine.  Du coup, Rose, qui s'tait
retourne, rpondit par un Sale grue! entre les dents.  Mais,
dj, Mignon, paternel dans les querelles de femmes, expriment
et suprieur, l'avait pousse dehors, en la priant de finir.
Derrire eux, Lucy, toute seule, descendit royalement l'escalier.
Puis, ce fut la Faloise que Gaga dut emmener, malade, sanglotant
comme un enfant, appelant Clarisse, file depuis longtemps avec
ses deux messieurs.  Simonne aussi avait disparu.  Il ne restait
plus que Tatan, La et Maria, dont Labordette voulut bien se
charger, complaisamment.

--C'est que je n'ai pas du tout envie de dormir!  rptait Nana.
Il faudrait faire quelque chose.

Elle regardait le ciel  travers les vitres, un ciel livide o
couraient des nuages couleur de suie.  Il tait six heures.  En
face, de l'autre ct du boulevard Haussmann, les maisons, encore
endormies, dcoupaient leurs toitures humides dans le petit jour;
tandis que, sur la chausse dserte, une troupe de balayeurs
passaient avec le bruit de leurs sabots.  Et, devant ce rveil
navr de Paris, elle se trouvait prise d'un attendrissement de
jeune fille, d'un besoin de campagne, d'idylle, de quelque chose
de doux et de blanc.

--Oh!  vous ne savez pas?  dit-elle en revenant  Steiner, vous
allez me mener au bois de Boulogne, et nous boirons du lait.

Une joie d'enfant la faisait battre des mains.  Sans attendre la
rponse du banquier, qui consentait naturellement, ennuy au fond
et rvant autre chose, elle courut jeter une pelisse sur ses
paules.  Dans le salon, il n'y avait plus, avec Steiner, que la
bande des jeunes gens; mais, ayant goutt dans le piano jusqu'au
fond des verres, ils parlaient de s'en aller, lorsqu'un d'eux
accourut triomphalement, tenant  la main une dernire bouteille,
qu'il rapportait de l'office.

--Attendez!  attendez!  cria-t-il, une bouteille de
chartreuse!...  L, il avait besoin de chartreuse; a va le
remettre...  Et maintenant, mes enfants, filons.  Nous sommes
idiots.

Dans le cabinet de toilette, Nana dut rveiller Zo, qui s'tait
assoupie sur une chaise.  Le gaz brlait.  Zo frissonna, aida
madame  mettre son chapeau et sa pelisse.

--Enfin, a y est, j'ai fait ce que tu voulais, dit Nana qui la
tutoya, dans un lan d'expansion, soulage d'avoir pris un parti.
Tu avais raison, autant le banquier qu'un autre.

La bonne tait maussade, engourdie encore.  Elle grogna que
madame aurait d se dcider le premier soir.  Puis, comme elle la
suivait dans la chambre, elle lui demanda ce qu'elle devait faire
de ces deux-l.  Bordenave ronflait toujours.  Georges, qui tait
venu sournoisement enfoncer la tte dans un oreiller, avait fini
par s'y endormir, avec son lger souffle de chrubin.  Nana
rpondit qu'on les laisst dormir.  Mais elle s'attendrit de
nouveau, en voyant entrer Daguenet; il la guettait de la cuisine,
il avait l'air bien triste.

--Voyons, mon Mimi, sois raisonnable, dit-elle en le prenant dans
ses bras, en le baisant avec toutes sortes de clineries.  Il n'y
a rien de chang, tu sais que c'est toujours mon Mimi que
j'adore...  N'est-ce pas?  il le fallait...  Je te jure, ce sera
encore plus gentil.  Viens demain, nous conviendrons des
heures...  Vite, embrasse-moi comme tu m'aimes...  Oh!  plus
fort, plus fort que a!

Et elle s'chappa, elle rejoignit Steiner, heureuse, reprise par
son ide de boire du lait.  Dans l'appartement vide, le comte de
Vandeuvres demeurait seul avec l'homme dcor qui avait rcit le
Sacrifice d'Abraham, tous deux clous  la table de jeu, ne
sachant plus o ils taient, ne voyant pas le plein jour; tandis
que Blanche avait pris le parti de se coucher sur un canap, pour
tcher de dormir.

--Ah!  Blanche en est!  cria Nana.  Nous allons boire du lait, ma
chre...  Venez donc, vous retrouverez Vandeuvres ici.

Blanche se leva paresseusement.  Cette fois, la face
congestionne du banquier blmit de contrarit,  l'ide
d'emmener cette grosse fille qui allait le gner.  Mais les deux
femmes le tenaient dj, rptant:

--Vous savez, nous voulons qu'on le tire devant nous.





V




On donnait, aux Varits, la trente-quatrime reprsentation de
la _Blonde Vnus_.  Le premier acte venait de finir.  Dans le foyer
des artistes, Simonne, en petite blanchisseuse, tait debout
devant la console surmonte d'une glace, entre les deux portes
d'angle, s'ouvrant en pan coup sur le couloir des loges.  Toute
seule, elle s'tudiait et se passait un doigt sous les yeux, pour
corriger son maquillage; tandis que des becs de gaz, aux deux
cts de la glace, la chauffaient d'un coup de lumire crue.

--Est-ce qu'il est arriv?  demanda Prullire, qui entra, dans
son costume d'Amiral suisse, avec son grand sabre, ses bottes
normes, son plumet immense.

--Qui a?  dit Simonne sans se dranger, riant  la glace, pour
voir ses lvres.

--Le prince.

--Je ne sais pas, je descends...  Ah!  il doit venir.  Il vient
donc tous les jours!

Prullire s'tait approch de la chemine, qui faisait face  la
console, et o brlait un feu de coke; deux autres becs de gaz y
flambaient, largement.  Il leva les yeux, regarda l'horloge et le
baromtre,  gauche et  droite, que des sphinx dors, de style
Empire, accompagnaient.  Puis, il s'allongea dans un vaste
fauteuil  oreillettes, dont le velours vert, us par quatre
gnrations de comdiens, avait pris des tons jaunes; et il resta
l, immobile, les yeux vagues, dans l'attitude lasse et rsigne
des artistes habitus aux attentes de leur entre en scne.

Le vieux Bosc venait de paratre  son tour, tranant les pieds,
toussant, envelopp d'un ancien carrick jaune, dont un pan,
gliss d'une paule, laissait voir la casaque lame d'or du roi
Dagobert.  Un instant, aprs avoir pos sa couronne sur le piano,
sans dire une parole, il pitina, maussade, l'air brave homme
pourtant, avec ses mains qu'un commencement d'alcoolisme agitait;
tandis qu'une longue barbe blanche donnait un aspect vnrable 
sa face enflamme d'ivrogne.  Puis, dans le silence, comme une
giboule fouettait les vitres de la grande fentre carre, qui
s'ouvrait sur la cour, il eut un geste dgot.

--Quel cochon de temps!  grogna-t-il.

Simonne et Prullire ne bougrent pas.  Quatre ou cinq tableaux,
des paysages, un portrait de l'acteur Vernet, jaunissaient  la
chaleur du gaz.  Sur un ft de colonne, un buste de Potier, une
des anciennes gloires des Varits, regardait de ses yeux vides.
Mais il y eut un clat de voix.  C'tait Fontan, dans son costume
du second acte, en garon chic, tout habill de jaune, gant de
jaune.

--Dites donc!  cria-t-il en gesticulant, vous ne savez pas?
c'est ma fte, aujourd'hui.

--Tiens!  demanda Simonne, qui s'approcha avec un sourire, comme
attire par son grand nez et sa bouche largement fendue de
comique, tu t'appelles donc Achille?

--Juste!...  Et je vais faire dire  madame Bron de monter du
champagne, aprs le deux.

Depuis un moment, une sonnette au loin tintait.  Le son prolong
s'affaiblit, puis revint; et, quand la sonnette eut cess, un cri
courut, monta et descendit l'escalier, se perdit dans les
couloirs: En scne pour le deux!...  En scne pour le deux!...
Ce cri se rapprochait, un petit homme blafard passa devant les
portes du foyer, o il jeta de toute la puissance de sa voix
grle: En scne pour le deux!

--Fichtre!  du champagne!  dit Prullire, sans paratre avoir
entendu ce vacarme, tu vas bien!

--Moi,  ta place, je le ferais venir du caf, dclara lentement
le vieux Bosc, qui s'tait assis sur une banquette de velours
vert, la tte appuye au mur.

Mais Simonne disait qu'il fallait respecter les petits bnfices
de madame Bron.  Elle tapait des mains, allume, mangeant du
regard Fontan, dont le masque en museau de chvre remuait, dans
un jeu continuel des yeux, du nez et de la bouche.

--Oh!  ce Fontan!  murmurait-elle, il n'y a que lui, il n'y a que
  lui!

Les deux portes du foyer restaient grandes ouvertes sur le
corridor menant aux coulisses.  Le long du mur jaune, vivement
clair par une lanterne  gaz qu'on ne voyait pas, des
silhouettes rapides filaient, des hommes costums, des femmes 
demi nues, enveloppes dans des chles, toute la figuration du
second acte, les chienlits du bastringue de la _Boule-Noire_; et
l'on entendait, au bout du corridor, la dgringolade des pieds
tapant les cinq marches de bois qui descendaient sur la scne.
Comme la grande Clarisse passait en courant, Simonne l'appela;
mais elle rpondit qu'elle revenait tout de suite.  Et elle
reparut presque aussitt en effet, grelottante sous la mince
tunique et l'charpe d'Iris.

--Sapristi!  dit-elle, il ne fait pas chaud; et moi qui ai laiss
ma fourrure dans ma loge!

Puis, debout devant la chemine, grillant ses jambes, dont le
maillot se moirait de rose vif, elle reprit:

--Le prince est arriv.

--Ah!  crirent les autres curieusement.

--Oui, je courais pour a, je voulais voir...  Il est dans la
premire avant-scne de droite, la mme que jeudi.  Hein?  c'est
la troisime fois qu'il vient en huit jours.  A-t-elle une
chance, cette Nana!...  Moi, je pariais qu'il ne viendrait plus.

Simonne ouvrait la bouche.  Mais ses paroles furent couvertes par
un nouveau cri, qui clata prs du foyer.  La voix aigu de
l'avertisseur lanait dans le couloir,  toute vole: C'est
frapp!

--a commence  tre joli, trois fois, dit Simonne, lorsqu'elle
put parler.  Vous savez qu'il ne veut pas aller chez elle; il
l'emmne chez lui.  Et il parat que a lui cote bon.

--Parbleu!  quand on va en ville!  murmura mchamment Prullire,
en se levant pour jeter dans la glace un coup d'oeil de bel homme
ador des loges.

--C'est frapp!  c'est frapp!  rptait la voix de plus en plus
perdue de l'avertisseur, courant les tages et les corridors.

Alors, Fontan, qui savait comment a s'tait pass la premire
fois entre le prince et Nana, raconta l'histoire aux deux femmes
serres contre lui, riant trs haut, quand il se baissait, pour
donner certains dtails.  Le vieux Bosc n'avait pas remu, plein
d'indiffrence.  Ces machines-l ne l'intressaient plus.  Il
caressait un gros chat rouge, couch en rond sur la banquette,
batement; et il finit par le prendre entre ses bras, avec la
bonhomie tendre d'un roi gteux.  Le chat faisait le gros dos;
puis, aprs avoir flair longuement la grande barbe blanche,
rpugn sans doute par l'odeur de colle, il retourna dormir en
rond sur la banquette.  Bosc restait grave et absorb.

--a ne fait rien, moi,  ta place, je prendrais le champagne au
caf, il est meilleur, dit-il tout d'un coup  Fontan, comme
celui-ci finissait son histoire.

--C'est commenc!  jeta la voix longue et dchire de
l'avertisseur.  C'est commenc!  c'est commenc!

Le cri roula un instant.  Un bruit de pas rapides avait couru.
Par la porte du couloir brusquement ouverte, il vint une bouffe
de musique, une lointaine rumeur; et la porte retomba, on
entendit le coup sourd du battant rembourr.

De nouveau, une paix lourde rgnait dans le foyer des artistes,
comme  cent lieues de cette salle, o toute une foule
applaudissait.  Simonne et Clarisse en taient toujours sur Nana.
En voil une qui ne se pressait gure!  La veille encore elle
avait manqu son entre.  Mais tous se turent, une grande fille
venait d'allonger la tte, puis, voyant qu'elle se trompait,
avait fil au fond du couloir.  C'tait Satin, avec un chapeau et
une voilette, prenant des airs de dame en visite.  Une jolie
roulure!  murmura Prullire, qui la rencontrait depuis un an au
caf des Varits.  Et Simonne conta comment Nana, ayant reconnu
Satin, une ancienne amie de pension, s'tait toque d'elle et
tannait Bordenave pour qu'il la ft dbuter.

--Tiens!  bonsoir, dit Fontan en donnant des poignes de main 
Mignon et  Fauchery qui entraient.

Le vieux Bosc lui-mme tendit les doigts, pendant que les deux
femmes embrassaient Mignon.

--Une belle salle, ce soir?  demanda Fauchery.

--Oh!  superbe!  rpondit Prullire.  Il faut voir comme ils
  gobent!

--Dites donc, mes enfants, fit remarquer Mignon, a doit tre 
  vous.

Oui, tout  l'heure.  Ils n'taient que de la quatrime scne.
Seul, Bosc se leva avec l'instinct du vieux brleur de planches
qui sent venir sa rplique.  Justement, l'avertisseur paraissait
 la porte.

--Monsieur Bosc!  mademoiselle Simonne!  appela-t-il.

Vivement, Simonne jeta une pelisse fourre sur ses paules et
sortit.  Bosc, sans se hter, alla chercher sa couronne, qu'il se
posa au front, d'une tape; puis, tranant son manteau, mal
d'aplomb sur ses jambes, il s'en alla, grognant, de l'air fch
d'un homme qu'on drange.

--Vous avez t bien aimable dans votre dernire chronique,
reprit Fontan en s'adressant  Fauchery.  Seulement, pourquoi
dites-vous que les comdiens sont vaniteux?

--Oui, mon petit, pourquoi dis-tu a?  s'cria Mignon, qui
abattit ses mains normes sur les paules grles du journaliste,
dont la taille plia.

Prullire et Clarisse retinrent un clat de rire.  Depuis quelque
temps, tout le thtre s'amusait d'une comdie qui se jouait dans
les coulisses.  Mignon, furieux du caprice de sa femme, vex de
voir ce Fauchery n'apporter au mnage qu'une publicit
discutable, avait imagin de se venger en le comblant de marques
d'amiti; chaque soir, quand il le rencontrait sur la scne, il
le bourrait de coups, comme emport par un excs de tendresse; et
Fauchery, chtif  ct de ce colosse, devait accepter les tapes
en souriant d'un air contraint, pour ne pas se fcher avec le
mari de Rose.

--Ah!  mon gaillard, vous insultez Fontan!  reprit Mignon,
poussant la farce.  En garde!  Une, deux, et v'lan dans la
poitrine!

Il s'tait fendu, il avait port une telle botte au jeune homme,
que celui-ci resta un instant trs ple, la parole coupe.  Mais,
d'un clignement de paupire, Clarisse montrait aux autres Rose
Mignon, debout sur le seuil du foyer.  Rose avait vu la scne.
Elle marcha droit vers le journaliste, comme si elle n'apercevait
pas son mari; et, se haussant, les bras nus, dans son costume de
Bb, elle prsenta le front, avec une moue de clinerie
enfantine.

--Bonsoir, bb, dit Fauchery, qui, familirement, la baisa.

C'taient l ses ddommagements.  Mignon ne parut mme pas
remarquer ce baiser; tout le monde embrassait sa femme au
thtre.  Mais il eut un rire, en jetant un mince coup d'oeil sur
le journaliste; srement celui-ci allait payer cher la bravade de
Rose.

Dans le couloir, la porte rembourre s'ouvrit et retomba,
soufflant jusqu'au foyer une tempte d'applaudissements.  Simonne
revenait aprs sa scne.

--Oh!  le pre Bosc a fait un effet!  cria-t-elle.  Le prince se
tortillait de rire, et il applaudissait avec les autres, comme si
on l'avait pay...  Dites donc, connaissez-vous le grand monsieur
qui est  ct du prince, dans l'avant-scne?  Un bel homme,
l'air trs digne, des favoris superbes.

--C'est le comte Muffat, rpondit Fauchery.  Je sais que le
prince, avant-hier, chez l'impratrice, l'avait invit  dner
pour ce soir...  Il l'aura dbauch ensuite.

--Tiens!  le comte Muffat, nous connaissons son beau-pre,
n'est-ce pas, Auguste?  dit Rose en s'adressant  Mignon.  Tu
sais, le marquis de Chouard, chez qui je suis alle chanter?...
Justement, il est aussi dans la salle.  Je l'ai aperu au fond
d'une loge.  En voil un vieux...

Prullire, qui venait de coiffer son immense plumet, se retourna,
pour l'appeler.

--Eh!  Rose, allons-y.

Elle le suivit en courant, sans achever sa phrase.  A ce moment,
la concierge du thtre, madame Bron, passait devant la porte,
avec un norme bouquet entre les bras.  Simonne demanda
plaisamment si c'tait pour elle; mais la concierge, sans
rpondre, dsigna du menton la loge de Nana, au fond du couloir.
Cette Nana!  on la couvrait de fleurs.  Puis, comme madame Bron
revenait, elle remit une lettre  Clarisse, qui laissa chapper
un juron touff.  Encore ce raseur de la Faloise!  en voil un
homme qui ne voulait pas la lcher!  Et lorsqu'elle apprit que le
monsieur attendait, chez la concierge, elle cria:

--Dites-lui que je descends aprs l'acte...  Je vas lui coller ma
main sur la figure.

Fontan s'tait prcipit, rptant:

--Madame Bron, coutez...  coutez donc, madame Bron...  Montez 
l'entracte six bouteilles de champagne.

Mais l'avertisseur avait reparu, essouffl, la voix chantante.

--Tout le monde en scne!...  A vous, monsieur Fontan!  Dpchez!
  dpchez!

--Oui, oui, on y va, pre Barillot, rpondit Fontan, ahuri.  Et,
courant derrire madame Bron, il reprenait:

--Hein?  c'est entendu, six bouteilles de champagne, dans le
foyer,  l'entracte...  C'est ma fte, c'est moi qui paie...

Simonne et Clarisse s'en taient alles, avec un grand bruit de
jupes.  Tout s'engouffra; et, lorsque la porte du couloir fut
retombe sourdement, on entendit, dans le silence du foyer, une
nouvelle giboule qui battait la fentre.  Barillot, un petit
vieillard blme, garon de thtre depuis trente ans, s'tait
familirement approch de Mignon, en prsentant sa tabatire
ouverte.  Cette prise offerte et accepte lui donnait une minute
de repos, dans ses continuelles courses  travers l'escalier et
les couloirs des loges.  Il y avait bien encore madame Nana,
comme il la nommait; mais celle-l n'en faisait qu' sa tte et
se fichait des amendes; quand elle voulait manquer son entre,
elle la manquait.  Il s'arrta, tonn, murmurant:

--Tiens!  elle est prte, la voici...  Elle doit savoir que le
prince est arriv.

Nana, en effet, parut dans le corridor, vtue en Poissarde, les
bras et le visage blancs, avec deux plaques roses sous les yeux.
Elle n'entra pas, elle envoya simplement un signe de tte 
Mignon et  Fauchery.

--Bonjour, a va bien?

Mignon seul serra la main qu'elle tendait.  Et Nana continua son
chemin, royalement, suivie par son habilleuse qui, tout en lui
marchant sur les talons, se penchait pour arranger les plis de sa
jupe.  Puis, derrire l'habilleuse, fermant le cortge, venait
Satin, tchant d'avoir un air comme il faut et s'ennuyant dj 
crever.

--Et Steiner?  demanda brusquement Mignon.

--Monsieur Steiner est parti hier pour le Loiret, dit Barillot,
qui retournait sur la scne.  Je crois qu'il va acheter l-bas
une campagne...

--Ah!  oui, je sais, la campagne de Nana.

Mignon tait devenu grave.  Ce Steiner qui avait promis un htel
 Rose, autrefois!  Enfin, il fallait ne se fcher avec personne,
c'tait une occasion  retrouver.  Pris de rverie, mais
suprieur toujours, Mignon se promenait de la chemine  la
console.  Il n'y avait plus que lui et Fauchery dans le foyer.
Le journaliste, fatigu, venait de s'allonger au fond du grand
fauteuil; et il restait bien tranquille, les paupires
demi-closes, sous les regards que l'autre jetait en passant.
Quand ils taient seuls, Mignon ddaignait de le bourrer de
tapes;  quoi bon?  puisque personne n'aurait joui de la scne.
Il se dsintressait trop pour s'amuser lui-mme  ses farces de
mari goguenard.  Fauchery, heureux de ce rpit de quelques
minutes, allongeait languissamment les pieds devant le feu, les
yeux en l'air, voyageant du baromtre  la pendule.  Dans sa
marche, Mignon se planta en face du buste de Potier, le regarda
sans le voir, puis retourna devant la fentre, o le trou sombre
de la cour se creusait.  La pluie avait cess, un silence profond
s'tait fait, alourdi encore par la grosse chaleur du coke et le
flamboiement des becs de gaz.  Plus un bruit ne montait des
coulisses.  L'escalier et les couloirs semblaient morts.  C'tait
une de ces paix touffes de fin d'acte, lorsque toute la troupe
enlve sur la scne le vacarme assourdissant de quelque finale,
tandis que le foyer vide s'endort dans un bourdonnement
d'asphyxie.

--Ah!  les chameaux!  s'cria tout  coup la voix enroue de
  Bordenave.

Il arrivait seulement, et il gueulait dj contre deux
figurantes, qui avaient failli s'taler en scne, parce qu'elles
faisaient les imbciles.  Quand il aperut Mignon et Fauchery, il
les appela, pour leur montrer quelque chose: le prince venait de
demander  complimenter Nana dans sa loge, pendant l'entracte.
Mais, comme il les emmenait sur le thtre, le rgisseur passa.

--Collez donc une amende  ces rosses de Fernande et de Maria!
dit furieusement Bordenave.

Puis, se calmant, tchant d'attraper une dignit de pre noble,
aprs s'tre pass son mouchoir sur la face, il ajouta:

--Je vais recevoir Son Altesse.

La toile tombait, au milieu d'une salve prolonge
d'applaudissements.  Aussitt, il y eut une dbandade, dans la
demi-obscurit de la scne, que la rampe n'clairait plus; les
acteurs et les figurants se htaient de regagner leurs loges,
tandis que les machinistes enlevaient rapidement le dcor.
Cependant, Simonne et Clarisse taient restes au fond, causant 
voix basse.  En scne, entre deux de leurs rpliques, elles
venaient d'arranger une affaire.  Clarisse, tout bien examin,
prfrait ne pas voir la Faloise, qui ne se dcidait plus  la
lcher pour se mettre avec Gaga.  Simonne irait simplement lui
expliquer qu'on ne se collait pas  une femme de cette faon.
Enfin, elle l'excuterait.

Alors, Simonne, en blanchisseuse d'opra-comique, les paules
couvertes de sa fourrure, descendit l'troit escalier tournant,
aux marches grasses, aux murailles humides, qui menait  la loge
de la concierge.  Cette loge, place entre l'escalier des
artistes et l'escalier de l'administration, ferme  droite et 
gauche par de larges cloisons vitres, tait comme une grande
lanterne transparente, o brlaient violemment deux flammes de
gaz.  Dans un casier, des lettres, des journaux s'empilaient.
Sur la table, il y avait des bouquets de fleurs, qui attendaient
 ct d'assiettes sales oublies et d'un vieux corsage dont la
concierge refaisait les boutonnires.  Et, au milieu de ce
dsordre de soupente mal tenue, des messieurs du monde, gants,
corrects, occupaient les quatre vieilles chaises de paille, l'air
patient et soumis, tournant vivement la tte, chaque fois que
madame Bron redescendait du thtre avec des rponses.  Elle
venait justement de remettre une lettre  un jeune homme, qui
s'tait ht de l'ouvrir dans le vestibule, sous le bec de gaz,
et qui avait lgrement pli, en trouvant cette phrase classique,
lue tant de fois  cette place: Pas possible ce soir, mon chri,
je suis prise. La Faloise tait sur une des chaises, au fond,
entre la table et le pole; il semblait dcid  passer la soire
l, inquiet pourtant, rentrant ses longues jambes, parce que
toute une porte de petits chats noirs s'acharnaient autour de
lui, tandis que la chatte, assise sur son derrire, le regardait
fixement de ses yeux jaunes.

--Tiens, c'est vous, mademoiselle Simonne, que voulez-vous donc?
demanda la concierge.

Simonne la pria de faire sortir la Faloise.  Mais madame Bron ne
put la contenter tout de suite.  Elle tenait sous l'escalier,
dans une sorte d'armoire profonde, une buvette o les figurants
descendaient boire pendant les entractes; et comme elle avait l
cinq ou six grands diables, encore vtus en chienlits de la
_Boule-Noire_, crevant de soif et presss, elle perdait un peu la
tte.  Un gaz flambait dans l'armoire; on y voyait une table
recouverte d'une feuille d'tain et des planches garnies de
bouteilles entames.  Quand on ouvrait la porte de ce trou 
charbon, un souffle violent d'alcool en sortait, qui se mlait 
l'odeur de graillon de la loge et au parfum pntrant des
bouquets laisss sur la table.

--Alors, reprit la concierge quand elle eut servi les figurants,
c'est ce petit brun l-bas, que vous voulez?

--Mais non, pas de btise!  dit Simonne.  C'est le maigre,  ct
du pole, celui dont votre chatte sent le pantalon.

Et elle emmena la Faloise dans le vestibule, pendant que les
autres messieurs se rsignaient, touffant, pris  la gorge, et
que les chienlits buvaient le long des marches de l'escalier, en
s'allongeant des claques, avec des gaiets enroues de solards.

En haut, sur la scne, Bordenave s'emportait contre les
machinistes, qui n'en finissaient pas d'enlever le dcor.
C'tait fait exprs, le prince allait recevoir quelque ferme sur
la tte.

--Appuyez!  Appuyez!  criait le chef d'quipe.

Enfin, la toile de fond monta, la scne tait libre.  Mignon, qui
guettait Fauchery, saisit l'occasion pour recommencer ses
bourrades.  Il l'empoigna dans ses grands bras, en criant:

--Prenez donc garde!  ce mt a failli vous craser.

Et il l'emportait, et il le secouait, avant de le remettre par
terre.  Devant les rires exagrs des machinistes, Fauchery
devint ple; ses lvres tremblaient, il fut sur le point de se
rvolter, pendant que Mignon se faisait bonhomme, lui donnant sur
l'paule des tapes affectueuses  le casser en deux, rptant:

--C'est que je tiens  votre sant, moi!...  Fichtre!  je serais
joli, s'il vous arrivait malheur!

Mais un murmure courut: Le prince!  Le prince! Et chacun tourna
les yeux vers la petite porte de la salle.  On n'apercevait
encore que le dos rond de Bordenave, avec son cou de boucher, qui
se pliait et se renflait dans une srie de saluts obsquieux.
Puis, le prince parut, grand, fort, la barbe blonde, la peau
rose, d'une distinction de viveur solide, dont les membres carrs
s'indiquaient sous la coupe irrprochable de la redingote.
Derrire lui, marchaient le comte Muffat et le marquis de
Chouard.  Ce coin du thtre tait obscur, le groupe s'y noyait,
au milieu de grandes ombres mouvantes.  Pour parler  un fils de
reine, au futur hritier d'un trne, Bordenave avait pris une
voix de montreur d'ours, tremblante d'une fausse motion.  Il
rptait:

--Si Son Altesse veut bien me suivre...  Son Altesse
daignerait-elle passer par ici...  Que Son Altesse prenne
garde...

Le prince ne se htait nullement, trs intress, s'attardant au
contraire  regarder la manoeuvre des machinistes.  On venait de
descendre une herse, et cette rampe de gaz, suspendue dans ses
mailles de fer, clairait la scne d'une raie large de clart.
Muffat surtout, qui n'avait jamais visit les coulisses d'un
thtre, s'tonnait, pris d'un malaise, d'une rpugnance vague
mle de peur.  Il levait les yeux vers le cintre, o d'autres
herses, dont les becs taient baisss, mettaient des
constellations de petites toiles bleutres, dans le chaos du
gril et des fils de toutes grosseurs, des ponts volants, des
toiles de fond tales en l'air, comme d'immenses linges qui
schaient.

--Chargez!  cria tout  coup le chef des machinistes.

Et il fallut que le prince lui-mme prvnt le comte.  Une toile
descendait.  On posait le dcor du troisime acte, la grotte du
mont Etna.  Des hommes plantaient des mts dans les costires,
d'autres allaient prendre les chssis, contre les murs de la
scne, et venaient les attacher aux mts, avec de fortes cordes.
Au fond, pour produire le coup de lumire que jetait la forge
ardente de Vulcain, un lampiste avait fix un portant, dont il
allumait les becs garnis de verres rouges.  C'tait une
confusion, une apparente bousculade, o les moindres mouvements
taient rgls; tandis que, dans cette hte, le souffleur, pour
dlasser ses jambes, se promenait  petits pas.

--Son Altesse me comble, disait Bordenave en s'inclinant
toujours.  Le thtre n'est pas grand, nous faisons ce que nous
pouvons...  Maintenant, si Son Altesse daigne me suivre...

Dj le comte Muffat se dirigeait vers le couloir des loges.  La
pente assez rapide de la scne l'avait surpris, et son inquitude
venait beaucoup de ce plancher qu'il sentait mobile sous ses
pieds; par les costires ouvertes, on apercevait les gaz brlant
dans les dessous; c'tait une vie souterraine, avec des
profondeurs d'obscurit, des voix d'hommes, des souffles de cave.
Mais, comme il remontait, un incident l'arrta.  Deux petites
femmes, en costume pour le troisime acte, causaient devant
l'oeil du rideau.  L'une d'elles, les reins tendus, largissant
le trou avec ses doigts, pour mieux voir, cherchait dans la
salle.

--Je le vois, dit-elle brusquement.  Oh!  cette gueule!

Bordenave, scandalis, se retint pour ne pas lui lancer un coup
de pied dans le derrire.  Mais le prince souriait, l'air heureux
et excit d'avoir entendu a, couvant du regard la petite femme
qui se fichait de Son Altesse.  Elle riait effrontment.
Cependant, Bordenave dcida le prince  le suivre.  Le comte
Muffat, pris de sueur, venait de retirer son chapeau; ce qui
l'incommodait surtout, c'tait l'touffement de l'air, paissi,
surchauff, o tranait une odeur forte, cette odeur des
coulisses, puant le gaz, la colle des dcors, la salet des coins
sombres, les dessous douteux des figurantes.  Dans le couloir, la
suffocation augmentait encore; des aigreurs d'eaux de toilette,
des parfums de savons, descendus des loges, y coupaient par
instants l'empoisonnement des haleines.  En passant, le comte
leva la tte, jeta un coup d'oeil dans la cage de l'escalier,
saisi du brusque flot de lumire et de chaleur qui lui tombait
sur la nuque.  Il y avait, en haut, des bruits de cuvette, des
rires et des appels, un vacarme de portes dont les continuels
battements lchaient des senteurs de femme, le musc des fards
ml  la rudesse fauve des chevelures.  Et il ne s'arrta pas,
htant sa marche, fuyant presque, en emportant  fleur de peau le
frisson de cette troue ardente sur un monde qu'il ignorait.

--Hein?  c'est curieux, un thtre, disait le marquis de Chouard,
de l'air enchant d'un homme qui se retrouve chez lui.

Mais Bordenave venait d'arriver enfin  la loge de Nana, au fond
du couloir.  Il tourna tranquillement le bouton de la porte;
puis, s'effaant:

--Si Son Altesse veut bien entrer...

Un cri de femme surprise se fit entendre, et l'on vit Nana, nue
jusqu' la ceinture, qui se sauvait derrire un rideau, tandis
que son habilleuse, en train de l'essuyer, demeurait avec la
serviette en l'air.

--Oh!  c'est bte d'entrer comme a!  criait Nana cache.
N'entrez pas, vous voyez bien qu'on ne peut pas entrer!

Bordenave parut mcontent de cette fuite.

--Restez donc, ma chre, a ne fait rien, dit-il.  C'est Son
Altesse.  Allons, ne soyez pas enfant.

Et, comme elle refusait de paratre, secoue encore, riant dj
pourtant, il ajouta d'une voix bourrue et paternelle:

--Mon Dieu!  ces messieurs savent bien comment une femme est
faite.  Ils ne vous mangeront pas.

--Mais ce n'est pas sr, dit finement le prince.

Tout le monde se mit  rire, d'une faon exagre, pour faire sa
cour.  Un mot exquis, tout  fait parisien, comme le remarqua
Bordenave.  Nana ne rpondait plus, le rideau remuait, elle se
dcidait sans doute.  Alors, le comte Muffat, le sang aux joues,
examina la loge.  C'tait une pice carre, trs basse de
plafond, tendue entirement d'une toffe havane clair.  Le rideau
de mme toffe, port par une tringle de cuivre, mnageait au
fond une sorte de cabinet.  Deux larges fentres ouvraient sur la
cour du thtre,  trois mtres au plus d'une muraille lpreuse,
contre laquelle, dans le noir de la nuit, les vitres jetaient des
carrs jaunes.  Une grande psych faisait face  une toilette de
marbre blanc, garnie d'une dbandade de flacons et de botes de
cristal, pour les huiles, les essences et les poudres.  Le comte
s'approcha de la psych, se vit trs rouge, de fines gouttes de
sueur au front; il baissa les yeux, il vint se planter devant la
toilette, o la cuvette pleine d'eau savonneuse, les petits
outils d'ivoire pars, les ponges humides, parurent l'absorber
un instant.  Ce sentiment de vertige qu'il avait prouv  sa
premire visite chez Nana, boulevard Haussmann, l'envahissait de
nouveau.  Sous ses pieds, il sentait mollir le tapis pais de la
loge; les becs de gaz, qui brlaient  la toilette et  la
psych, mettaient des sifflements de flamme autour de ses tempes.
Un moment, craignant de dfaillir dans cette odeur de femme qu'il
retrouvait, chauffe, dcuple sous le plafond bas, il s'assit au
bord du divan capitonn, entre les deux fentres.  Mais il se
releva tout de suite, retourna prs de la toilette, ne regarda
plus rien, les yeux vagues, songeant  un bouquet de tubreuses,
qui s'tait fan dans sa chambre autrefois, et dont il avait
failli mourir.  Quand les tubreuses se dcomposent, elles ont
une odeur humaine.

--Dpche-toi donc!  souffla Bordenave, en passant la tte
derrire le rideau.

Le prince, d'ailleurs, coutait complaisamment le marquis de
Chouard, qui, prenant sur la toilette la patte de livre,
expliquait comment on talait le blanc gras.  Dans un coin,
Satin, avec son visage pur de vierge, dvisageait les messieurs;
tandis que l'habilleuse, madame Jules, prparait le maillot et la
tunique de Vnus.  Madame Jules n'avait plus d'ge, le visage
parchemin, avec ces traits immobiles des vieilles filles que
personne n'a connues jeunes.  Celle-l s'tait dessche dans
l'air embras des loges, au milieu des cuisses et des gorges les
plus clbres de Paris.  Elle portait une ternelle robe noire
dteinte, et sur son corsage plat et sans sexe, une fort
d'pingles taient piques,  la place du coeur.

--Je vous demande pardon, messieurs, dit Nana en cartant le
rideau, mais j'ai t surprise...

Tous se tournrent.  Elle ne s'tait pas couverte du tout, elle
venait simplement de boutonner un petit corsage de percale, qui
lui cachait  demi la gorge.  Lorsque ces messieurs l'avaient
mise en fuite, elle se dshabillait  peine, tant vivement son
costume de Poissarde.  Par-derrire, son pantalon laissait passer
encore un bout de sa chemise.  Et les bras nus, les paules nues,
la pointe des seins  l'air, dans son adorable jeunesse de blonde
grasse, elle tenait toujours le rideau d'une main, comme pour le
tirer de nouveau, au moindre effarouchement.

--Oui, j'ai t surprise, jamais je n'oserai..., balbutiait-elle,
en jouant la confusion, avec des tons roses sur le cou et des
sourires embarrasss.

--Allez donc, puisqu'on vous trouve trs bien!  cria Bordenave.

Elle risqua encore des mines hsitantes d'ingnue, se remuant
comme chatouille, rptant:

--Son Altesse me fait trop d'honneur...  Je prie Son Altesse de
m'excuser, si je la reois ainsi...

--C'est moi qui suis importun, dit le prince; mais je n'ai pu,
madame, rsister au dsir de vous complimenter...

Alors, tranquillement, pour aller  la toilette, elle passa en
pantalon au milieu de ces messieurs, qui s'cartrent.  Elle
avait les hanches trs fortes, le pantalon ballonnait, pendant
que, la poitrine en avant, elle saluait encore avec son fin
sourire.  Tout d'un coup, elle parut reconnatre le comte Muffat,
et elle lui tendit la main, en amie.  Puis, elle le gronda de
n'tre pas venu  son souper.  Son Altesse daignait plaisanter
Muffat, qui bgayait, frissonnant d'avoir tenu une seconde, dans
sa main brlante, cette petite main, frache des eaux de
toilette.  Le comte avait fortement dn chez le prince, grand
mangeur et beau buveur.  Tous deux taient mme un peu gris.
Mais ils se tenaient trs bien.  Muffat, pour cacher son trouble,
ne trouva qu'une phrase sur la chaleur.

--Mon Dieu!  qu'il fait chaud ici, dit-il.  Comment faites-vous,
madame, pour vivre dans une pareille temprature?

Et la conversation allait partir de l, lorsque des voix
bruyantes s'levrent  la porte de la loge.  Bordenave tira la
planchette d'un judas grill de couvent.  C'tait Fontan, suivi
de Prullire et de Bosc, ayant tous trois des bouteilles sous les
bras, et les mains charges de verres.  Il frappait, il criait
que c'tait sa fte, qu'il payait du champagne.  Nana, d'un
regard, avait consult le prince.  Comment donc!  Son Altesse ne
voulait gner personne, elle serait trop heureuse!  Mais, sans
attendre la permission, Fontan entrait, zzayant, rptant:

--Moi pas pignouf, moi payer du champagne...

Brusquement, il aperut le prince, qu'il ne savait pas l.  Il
s'arrta court, il prit un air de bouffonne solennit, en disant:

--Le roi Dagobert est dans le corridor, qui demande  trinquer
avec Son Altesse Royale.

Le prince ayant souri, on trouva a charmant.  Cependant, la loge
tait trop petite pour tout ce monde.  Il fallut s'entasser,
Satin et madame Jules au fond, contre le rideau, les hommes
serrs autour de Nana demi-nue.  Les trois acteurs avaient encore
leurs costumes du second acte.  Tandis que Prullire tait son
chapeau d'Amiral suisse, dont l'immense plumet n'aurait pas tenu
sous le plafond, Bosc, avec sa casaque de pourpre et sa couronne
de fer-blanc, se raffermissait sur ses jambes d'ivrogne et
saluait le prince, en monarque qui reoit le fils d'un puissant
voisin.  Les verres taient pleins, on trinqua.

--Je bois  Votre Altesse!  dit royalement le vieux Bosc.

--A l'arme!  ajouta Prullire.

--A Vnus!  cria Fontan.

Complaisamment, le prince balanait son verre.  Il attendit, il
salua trois fois, en murmurant:

--Madame...  amiral...  sire...

Et il but d'un trait.  Le comte Muffat et le marquis de Chouard
l'avaient imit.  On ne plaisantait plus, on tait  la cour.  Ce
monde du thtre prolongeait le monde rel, dans une farce grave,
sous la bue ardente du gaz.  Nana, oubliant qu'elle tait en
pantalon, avec son bout de chemise, jouait la grande dame, la
reine Vnus, ouvrant ses petits appartements aux personnages de
l'tat.  A chaque phrase, elle lchait les mots d'Altesse Royale,
elle faisait des rvrences convaincues, traitait ces chienlits
de Bosc et de Prullire en souverain que son ministre accompagne.
Et personne ne souriait de cet trange mlange, de ce vrai
prince, hritier d'un trne, qui buvait le champagne d'un
cabotin, trs  l'aise dans ce carnaval des dieux, dans cette
mascarade de la royaut, au milieu d'un peuple d'habilleuses et
de filles, de rouleurs de planches et de montreurs de femmes.
Bordenave, enlev par cette mise en scne, songeait aux recettes
qu'il ferait, si Son Altesse avait consenti  paratre comme a,
au second acte de la _Blonde Vnus_.

--Dites donc, cria-t-il, devenant familier, nous allons faire
descendre mes petites femmes.

Nana ne voulut pas.  Elle-mme pourtant se lchait.  Fontan
l'attirait, avec son masque de grotesque.  Se frottant contre
lui, le couvant d'un regard de femme enceinte qui a envie de
manger quelque chose de malpropre, elle le tutoya tout  coup.

--Voyons, verse, grande bte!

Fontan remplit de nouveau les verres, et l'on but, en rptant
les mmes toasts.

--A Son Altesse!

--A l'arme!

--A Vnus!

Mais Nana rclamait le silence du geste.  Elle leva son verre
trs haut, elle dit:

--Non, non,  Fontan!...  C'est la fte de Fontan,  Fontan!  
  Fontan!

Alors, on trinqua une troisime fois, on acclama Fontan.  Le
prince, qui avait regard la jeune femme manger le comique des
yeux, salua celui-ci.

--Monsieur Fontan, dit-il avec sa haute politesse, je bois  vos
  succs.

Cependant, la redingote de Son Altesse essuyait, derrire elle,
le marbre de la toilette.  C'tait comme un fond d'alcve, comme
une troite chambre de bain, avec la vapeur de la cuvette et des
ponges, le violent parfum des essences, ml  la pointe
d'ivresse aigrelette du vin de champagne.  Le prince et le comte
Muffat, entre lesquels Nana se trouvait prise, devaient lever les
mains, pour ne pas lui frler les hanches ou la gorge, au moindre
geste.  Et, sans une goutte de sueur, madame Jules attendait de
son air raide, tandis que Satin, tonne dans son vice de voir un
prince et des messieurs en habit se mettre avec des dguiss
aprs une femme nue, songeait tout bas que les gens chic
n'taient dj pas si propres.

Mais, dans le couloir, le tintement de la sonnette du pre
Barillot approchait.  Quand il parut  la porte de la loge, il
resta saisi, en apercevant les trois acteurs encore dans leurs
costumes du second acte.

--Oh!  messieurs, messieurs, bgaya-t-il, dpchez-vous...  On
vient de sonner au foyer du public.

--Bah!  dit tranquillement Bordenave, le public attendra.

Toutefois, aprs de nouveaux saluts, comme les bouteilles taient
vides, les comdiens montrent s'habiller.  Bosc, ayant tremp sa
barbe de champagne, venait de l'ter, et sous cette barbe
vnrable l'ivrogne avait brusquement reparu, avec sa face
ravage et bleuie de vieil acteur tomb dans le vin.  On
l'entendit, au pied de l'escalier, qui disait  Fontan, de sa
voix de rogomme, en parlant du prince:

--Hein, je l'ai pat!

Il ne restait dans la loge de Nana que Son Altesse, le comte et
le marquis.  Bordenave s'tait loign avec Barillot, auquel il
recommandait de ne pas frapper sans avertir madame.

--Messieurs, vous permettez, demanda Nana, qui se mit  refaire
ses bras et sa figure, qu'elle soignait surtout pour le nu du
troisime acte.

Le prince prit place sur le divan, avec le marquis de Chouard.
Seul le comte Muffat demeurait debout.  Les deux verres de
champagne, dans cette chaleur suffocante, avaient augment leur
ivresse.  Satin, en voyant les messieurs s'enfermer avec son
amie, avait cru discret de disparatre derrire le rideau; et
elle attendait l, sur une malle, embte de poser, pendant que
madame Jules allait et venait tranquillement, sans un mot, sans
un regard.

--Vous avez merveilleusement chant votre ronde, dit le prince.

Alors, la conversation s'tablit, mais par courtes phrases,
coupes de silences.  Nana ne pouvait toujours rpondre.  Aprs
s'tre pass du cold-cream avec la main sur les bras et sur la
figure, elle talait le blanc gras,  l'aide d'un coin de
serviette.  Un instant, elle cessa de se regarder dans la glace,
elle sourit en glissant un regard vers le prince, sans lcher le
blanc gras.

--Son Altesse me gte, murmura-t-elle.

C'tait toute une besogne complique, que le marquis de Chouard
suivait d'un air de jouissance bate.  Il parla  son tour.

--L'orchestre, dit-il, ne pourrait-il pas vous accompagner plus
en sourdine?  Il couvre votre voix, c'est un crime impardonnable.

Cette fois, Nana ne se retourna point.  Elle avait pris la patte
de livre, elle la promenait lgrement, trs attentive, si
cambre au-dessus de la toilette, que la rondeur blanche de son
pantalon saillait et se tendait, avec le petit bout de chemise.
Mais elle voulut se montrer sensible au compliment du vieillard,
elle s'agita en balanant les hanches.

Un silence rgna.  Madame Jules avait remarqu une dchirure  la
jambe droite du pantalon.  Elle prit une pingle sur son coeur,
elle resta un moment par terre,  genoux, occupe autour de la
cuisse de Nana, pendant que la jeune femme, sans paratre la
savoir l, se couvrait de poudre de riz, en vitant soigneusement
d'en mettre sur les pommettes.  Mais, comme le prince disait que,
si elle venait chanter  Londres, toute l'Angleterre voudrait
l'applaudir, elle eut un rire aimable, elle se tourna une
seconde, la joue gauche trs blanche, au milieu d'un nuage de
poudre.  Puis, elle devint subitement srieuse; il s'agissait de
mettre le rouge.  De nouveau, le visage prs de la glace, elle
trempait son doigt dans un pot, elle appliquait le rouge sous les
yeux, l'talait doucement, jusqu' la tempe.  Ces messieurs se
taisaient, respectueux.

Le comte Muffat n'avait pas encore ouvert les lvres.  Il
songeait invinciblement  sa jeunesse.  Sa chambre d'enfant tait
toute froide.  Plus tard,  seize ans, lorsqu'il embrassait sa
mre, chaque soir, il emportait jusque dans son sommeil la glace
de ce baiser.  Un jour, en passant, il avait aperu, par une
porte entrebille, une servante qui se dbarbouillait; et
c'tait l'unique souvenir qui l'et troubl, de la pubert  son
mariage.  Puis, il avait trouv chez sa femme une stricte
obissance aux devoirs conjugaux; lui-mme prouvait une sorte de
rpugnance dvote.  Il grandissait, il vieillissait, ignorant de
la chair, pli  de rigides pratiques religieuses, ayant rgl sa
vie sur des prceptes et des lois.  Et, brusquement, on le jetait
dans cette loge d'actrice, devant cette fille nue.  Lui qui
n'avait jamais vu la comtesse Muffat mettre ses jarretires, il
assistait aux dtails intimes d'une toilette de femme, dans la
dbandade des pots et des cuvettes, au milieu de cette odeur si
forte et si douce.  Tout son tre se rvoltait, la lente
possession dont Nana l'envahissait depuis quelque temps
l'effrayait, en lui rappelant ses lectures de pit, les
possessions diaboliques qui avaient berc son enfance.  Il
croyait au diable.  Nana, confusment, tait le diable, avec ses
rires, avec sa gorge et sa croupe, gonfles de vices.  Mais il se
promettait d'tre fort.  Il saurait se dfendre.

--Alors, c'est convenu, disait le prince, trs  l'aise sur le
divan, vous venez l'anne prochaine  Londres, et nous vous
recevons si bien, que jamais plus vous ne retournerez en
France...  Ah!  voil, mon cher comte, vous ne faites pas un
assez grand cas de vos jolies femmes.  Nous vous les prendrons
toutes.

--a ne le gnera gure, murmura mchamment le marquis de
Chouard, qui se risquait dans l'intimit.  Le comte est la vertu
mme.

En entendant parler de sa vertu, Nana le regarda si drlement,
que Muffat prouva une vive contrarit.  Ensuite ce mouvement le
surprit et le fcha contre lui-mme.  Pourquoi l'ide d'tre
vertueux le gnait-elle devant cette fille?  Il l'aurait battue.
Mais Nana, en voulant prendre un pinceau, venait de le laisser
tomber; et, comme elle se baissait, il se prcipita, leurs
souffles se rencontrrent, les cheveux dnous de Vnus lui
roulrent sur les mains.  Ce fut une jouissance mle de remords,
une de ces jouissances de catholique que la peur de l'enfer
aiguillonne dans le pch.

A ce moment, la voix du pre Barillot s'leva derrire la porte.

--Madame, puis-je frapper?  On s'impatiente dans la salle.

--Tout  l'heure, rpondit tranquillement Nana.

Elle avait tremp le pinceau dans un pot de noir; puis, le nez
sur la glace, fermant l'oeil gauche, elle le passa dlicatement
entre les cils.  Muffat, derrire elle, regardait.  Il la voyait
dans la glace, avec ses paules rondes et sa gorge noye d'une
ombre rose.  Et il ne pouvait, malgr son effort, se dtourner de
ce visage que l'oeil ferm rendait si provocant, trou de
fossettes, comme pm de dsirs.  Lorsqu'elle ferma l'oeil droit
et qu'elle passa le pinceau, il comprit qu'il lui appartenait.

--Madame, cria de nouveau la voix essouffle de l'avertisseur,
ils tapent des pieds, ils vont finir par casser les banquettes...
Puis-je frapper?

--Et zut!  dit Nana impatiente.  Frappez, je m'en fiche!...  Si
je ne suis pas prte, eh bien!  ils m'attendront.

Elle se calma, elle ajouta avec un sourire, en se tournant vers
ces messieurs:

--C'est vrai, on ne peut seulement causer une minute.

Maintenant, sa figure et ses bras taient faits.  Elle ajouta,
avec le doigt, deux larges traits de carmin sur les lvres.  Le
comte Muffat se sentait plus troubl encore, sduit par la
perversion des poudres et des fards, pris du dsir drgl de
cette jeunesse peinte, la bouche trop rouge dans la face trop
blanche, les yeux agrandis, cercls de noir, brlants, et comme
meurtris d'amour.  Cependant, Nana passa un instant derrire le
rideau pour enfiler le maillot de Vnus, aprs avoir t son
pantalon.  Puis, tranquille d'impudeur, elle vint dboutonner son
petit corsage de percale, en tendant les bras  madame Jules, qui
lui passa les courtes manches de la tunique.

--Vite, puisqu'ils se fchent!  murmura-t-elle.

Le prince, les yeux  demi clos, suivit en connaisseur les lignes
renfles de sa gorge, tandis que le marquis de Chouard eut un
hochement de tte involontaire.  Muffat, pour ne plus voir,
regarda le tapis.  D'ailleurs, Vnus tait prte, elle portait
simplement cette gaze aux paules.  Madame Jules tournait autour
d'elle, de son air de petite vieille en bois, aux yeux vides et
clairs: et, vivement, elle prenait des pingles sur la pelote
inpuisable de son coeur, elle pinglait la tunique de Vnus,
frlant toutes ces grasses nudits de ses mains sches, sans un
souvenir et comme dsintresse de son sexe.

--Voil!  dit la jeune femme, en se donnant un dernier coup
d'oeil dans la glace.

Bordenave revenait, inquiet, disant que le troisime acte tait
commenc.

--Eh bien!  j'y vais, reprit-elle.  En voil des affaires!  C'est
toujours moi qui attends les autres.

Ces messieurs sortirent de la loge.  Mais ils ne prirent pas
cong, le prince avait tmoign le dsir d'assister au troisime
acte, dans les coulisses.  Reste seule, Nana s'tonna, promenant
ses regards.

--O est-elle donc?  demanda-t-elle.

Elle cherchait Satin.  Lorsqu'elle l'eut retrouve derrire le
rideau, attendant sur la malle, Satin lui rpondit
tranquillement:

--Bien sr que je ne voulais pas te gner, avec tous ces hommes!

Et elle ajouta que, maintenant, elle s'en allait.  Mais Nana la
retint.  tait-elle bte!  Puisque Bordenave consentait  la
prendre!  On terminerait l'affaire aprs le spectacle.  Satin
hsitait.  Il y avait trop de machines, ce n'tait plus son
monde.  Pourtant, elle resta.

Comme le prince descendait le petit escalier de bois, un bruit
trange, des jurons touffs, des pitinements de lutte,
clataient de l'autre ct du thtre.  C'tait toute une
histoire qui effarait les artistes attendant leur rplique.
Depuis un instant, Mignon plaisantait de nouveau, en bourrant
Fauchery de caresses.  Il venait d'inventer un petit jeu, il lui
appliquait des pichenettes sur le nez, pour le garantir des
mouches, disait-il.  Naturellement, ce jeu divertissait fort les
artistes.  Mais, tout  coup, Mignon, emport par son succs, se
lanant dans la fantaisie, avait allong au journaliste un
soufflet, un vritable et vigoureux soufflet.  Cette fois, il
allait trop loin, Fauchery ne pouvait, devant le monde, accepter
en riant une pareille gifle.  Et les deux hommes, cessant la
comdie, livides et le visage crevant de haine, s'taient saut 
la gorge.  Ils se roulaient par terre, derrire un portant, en se
traitant de maquereaux.

--Monsieur Bordenave!  monsieur Bordenave!  vint dire le
  rgisseur effar.

Bordenave le suivit, aprs avoir demand pardon au prince.  Quand
il eut reconnu par terre Fauchery et Mignon, il laissa chapper
un geste d'homme contrari.  Vraiment, ils prenaient bien leur
temps, avec Son Altesse de l'autre ct du dcor, et toute cette
salle qui pouvait entendre!  Pour comble d'ennui, Rose Mignon
arrivait, essouffle, juste  la minute de son entre en scne.
Vulcain lui jetait sa rplique.  Mais Rose resta stupfaite, en
voyant  ses pieds son mari et son amant qui se vautraient,
s'tranglant, ruant, les cheveux arrachs, la redingote blanche
de poussire.  Ils lui barraient le passage; mme un machiniste
avait arrt le chapeau de Fauchery, au moment o ce diable de
chapeau, dans la lutte, allait rebondir sur la scne.  Cependant,
Vulcain, qui inventait des phrases pour amuser le public, donnait
de nouveau la rplique.  Rose, immobile, regardait toujours les
deux hommes.

--Mais ne regarde donc pas!  lui souffla furieusement Bordenave
dans le cou.  Va donc!  va donc!...  Ce n'est pas ton affaire!
Tu manques ton entre!

Et, pousse par lui, Rose, enjambant les corps, se trouva en
scne, dans le flamboiement de la rampe, devant le public.  Elle
n'avait pas compris pourquoi ils taient par terre,  se battre.
Tremblante, la tte emplie d'un bourdonnement, elle descendit
vers la rampe avec son beau sourire de Diane amoureuse, et elle
attaqua la premire phrase de son duo, d'une voix si chaude, que
le public lui fit une ovation.  Derrire le dcor, elle entendait
les coups sourds des deux hommes.  Ils avaient roul jusqu'au
manteau d'arlequin.  Heureusement, la musique couvrait le bruit
des ruades qu'ils donnaient dans les chssis.

--Nom de Dieu!  cria Bordenave exaspr, lorsqu'il eut enfin
russi  les sparer, est-ce que vous ne pourriez pas vous battre
chez vous?  Vous savez pourtant bien que je n'aime pas a...
Toi, Mignon, tu vas me faire le plaisir de rester ici, ct cour;
et vous, Fauchery, je vous flanque  la porte du thtre, si vous
quittez le ct jardin...  Hein?  c'est entendu, ct cour et
ct jardin, ou je dfends  Rose de vous amener.

Quand il revint prs du prince, celui-ci s'informa.

--Oh!  rien du tout, murmura-t-il d'un air calme.

Nana, debout, enveloppe dans une fourrure, attendait son entre
en causant avec ces messieurs.  Comme le comte Muffat remontait
pour jeter un regard sur la scne, entre deux chssis, il
comprit,  un geste du rgisseur, qu'il devait marcher doucement.
Une paix chaude tombait du cintre.  Dans les coulisses, claires
de violentes nappes de lumire, de rares personnes, parlant 
voix basse, stationnaient, s'en allaient sur la pointe des pieds.
Le gazier tait  son poste, prs du jeu compliqu des robinets;
un pompier, appuy contre un portant, tchait de voir, en
allongeant la tte; pendant que, tout en haut, sur son banc,
l'homme du rideau veillait, l'air rsign, ignorant la pice,
toujours dans l'attente du coup de sonnette pour la manoeuvre de
ses cordages.  Et, au milieu de cet air touff, de ces
pitinements et de ces chuchotements, la voix des acteurs en
scne arrivait trange, assourdie, une voix dont la fausset
surprenait.  Puis, c'tait, plus loin, au-del des bruits confus
de l'orchestre, comme une immense haleine, la salle qui respirait
et dont le souffle se gonflait parfois, clatant en rumeurs, en
rires, en applaudissements.  On sentait le public sans le voir,
mme dans ses silences.

--Mais il y a quelque chose d'ouvert, dit brusquement Nana, en
ramenant les coins de sa fourrure.  Voyez donc, Barillot.  Je
parie qu'on vient d'ouvrir une fentre...  Vrai, on peut crever
ici!

Barillot jura qu'il avait tout ferm lui-mme.  Peut-tre y
avait-il des carreaux casss.  Les artistes se plaignaient
toujours des courants d'air.  Dans la chaleur lourde du gaz, des
coups de froid passaient, un vrai nid  fluxions de poitrine,
comme disait Fontan.

--Je voudrais vous voir dcollet, continua Nana, qui se fchait.

--Chut!  murmura Bordenave.

En scne, Rose dtaillait si finement une phrase de son duo, que
des bravos couvrirent l'orchestre.  Nana se tut, la face
srieuse.  Cependant, le comte se risquait dans une rue, lorsque
Barillot l'arrta, en l'avertissant qu'il y avait l une
dcouverte.  Il voyait le dcor  l'envers et de biais, le
derrire des chssis consolids par une paisse couche de
vieilles affiches, puis un coin de la scne, la caverne de l'Etna
creuse dans une mine d'argent, avec la forge de Vulcain, au
fond.  Les herses descendues incendiaient le paillon appliqu 
larges coups de pinceau.  Des portants  verres bleus et  verres
rouges, par une opposition calcule, mnageaient un flamboiement
de brasier; tandis que, par terre, au troisime plan, des
tranes de gaz couraient, pour dtacher une barre de roches
noires.  Et l, sur un praticable inclin en pente douce, au
milieu de ces gouttes de lumire pareilles  des lampions poss
dans l'herbe, un soir de fte publique, la vieille madame
Drouard, qui jouait Junon, tait assise, aveugle et somnolente,
attendant son entre.

Mais il y eut un mouvement.  Simonne, en train d'couter une
histoire de Clarisse, laissa chapper:

--Tiens!  la Tricon!

C'tait la Tricon, en effet, avec ses anglaises et sa tournure de
comtesse qui court les avous.  Quand elle aperut Nana, elle
marcha droit  elle.

--Non, dit celle-ci, aprs un change rapide de paroles.  Pas
  maintenant.

La vieille dame resta grave.  Prullire, en passant, lui donna
une poigne de main.  Deux petites figurantes la contemplaient
avec motion.  Elle, un moment, parut hsitante.  Puis, elle
appela Simonne d'un geste.  Et l'change rapide de paroles
recommena.

--Oui, dit enfin Simonne.  Dans une demi-heure.

Mais, comme elle remontait  sa loge, madame Bron, qui se
promenait de nouveau avec des lettres, lui en remit une.
Bordenave, baissant la voix, reprochait furieusement  la
concierge d'avoir laiss passer la Tricon; cette femme!  juste ce
soir-l!  a l'indignait,  cause de Son Altesse.  Madame Bron,
depuis trente ans dans le thtre, rpondit sur un ton d'aigreur.
Est-ce qu'elle savait?  La Tricon faisait des affaires avec
toutes ces dames; vingt fois monsieur le directeur l'avait
rencontre sans rien dire.  Et, pendant que Bordenave mchait de
gros mots, la Tricon, tranquille, examinait fixement le prince,
en femme qui pse un homme d'un regard.  Un sourire claira son
visage jaune.  Puis, elle s'en alla, d'un pas lent, au milieu des
petites femmes respectueuses.

--Tout de suite, n'est-ce pas?  dit-elle en se retournant vers
  Simonne.

Simonne semblait fort ennuye.  La lettre tait d'un jeune homme
auquel elle avait promis pour le soir.  Elle remit  madame Bron
un billet griffonn: Pas possible ce soir, mon chri, je suis
prise. Mais elle restait inquite; ce jeune homme allait
peut-tre l'attendre quand mme.  Comme elle n'tait pas du
troisime acte, elle voulait partir tout de suite.  Alors, elle
pria Clarisse d'aller voir.  Celle-ci entrait seulement en scne
vers la fin de l'acte.  Elle descendit, pendant que Simonne
remontait un instant  la loge qu'elles occupaient en commun.

En bas, dans la buvette de madame Bron, un figurant, charg du
rle de Pluton, buvait seul, drap d'une grande robe rouge 
flammes d'or.  Le petit commerce de la concierge avait d bien
marcher, car le trou de cave, sous l'escalier, tait tout humide
des rinures de verre rpandues.  Clarisse releva sa tunique
d'Iris, qui tranait sur les marches grasses.  Mais elle s'arrta
prudemment, elle se contenta d'allonger la tte, au tournant de
l'escalier, pour jeter un coup d'oeil dans la loge.  Et elle
avait eu du flair.  Est-ce que cet idiot de la Faloise n'tait
pas encore l, sur la mme chaise, entre la table et le pole!
Il avait fait mine de filer devant Simonne, puis il tait revenu.
D'ailleurs, la loge tait toujours pleine de messieurs, gants,
corrects, l'air soumis et patient.  Tous attendaient, en se
regardant avec gravit.  Il n'y avait plus sur la table que les
assiettes sales, madame Bron venait de distribuer les derniers
bouquets; seule une rose tombe se fanait, prs de la chatte
noire, qui s'tait couche en rond, tandis que les petits chats
excutaient des courses folles, des galops froces, entre les
jambes des messieurs.  Clarisse eut un instant l'envie de
flanquer la Faloise dehors.  Ce crtin-l n'aimait pas les btes;
a le compltait.  Il rentrait les coudes,  cause de la chatte,
pour ne pas la toucher.

--Il va te pincer, mfie-toi!  dit Pluton, un farceur, qui
remontait en s'essuyant les lvres d'un revers de main.

Alors, Clarisse lcha l'ide de faire une scne  la Faloise.
Elle avait vu madame Bron remettre la lettre au jeune homme de
Simonne.  Celui-ci tait all la lire sous le bec de gaz du
vestibule.  Pas possible ce soir, mon chri, je suis prise. Et,
paisiblement, habitu  la phrase sans doute, il avait disparu.
Au moins en voil un qui savait se conduire!  Ce n'tait pas
comme les autres, ceux qui s'enttaient l, sur les chaises
dpailles de madame Bron, dans cette grande lanterne vitre, o
l'on cuisait et qui ne sentait gure bon.  Fallait-il que a tint
les hommes!  Clarisse remonta, dgote; elle traversa la scne,
elle grimpa lestement les trois tages de l'escalier des loges,
pour rendre rponse  Simonne.

Sur le thtre, le prince, s'cartant, parlait  Nana.  Il ne
l'avait pas quitte, il la couvait de ses yeux demi-clos.  Nana,
sans le regarder, souriante, disait oui, d'un signe de tte.
Mais, brusquement, le comte Muffat obit  une pousse de tout
son tre; il lcha Bordenave qui lui donnait des dtails sur la
manoeuvre des treuils et des tambours, et s'approcha pour rompre
cet entretien.  Nana leva les yeux, lui sourit comme elle
souriait  Son Altesse.  Cependant, elle avait toujours une
oreille tendue, guettant la rplique.

--Le troisime acte est le plus court, je crois, disait le
prince, gn par la prsence du comte.

Elle ne rpondit pas, la face change, tout d'un coup  son
affaire.  D'un rapide mouvement des paules, elle avait fait
glisser sa fourrure, que madame Jules, debout derrire elle,
reut dans ses bras.  Et, nue, aprs avoir port les deux mains 
sa chevelure, comme pour l'assujettir, elle entra en scne.

--Chut!  chut!  souffla Bordenave.

Le comte et le prince taient rests surpris.  Au milieu du grand
silence, un soupir profond, une lointaine rumeur de foule,
montait.  Chaque soir, le mme effet se produisait  l'entre de
Vnus, dans sa nudit de desse.  Alors, Muffat voulut voir; il
appliqua l'oeil  un trou.  Au-del de l'arc de cercle
blouissant de la rampe, la salle paraissait sombre, comme emplie
d'une fume rousse; et, sur ce fond neutre, o les ranges de
visages mettaient une pleur brouille, Nana se dtachait en
blanc, grandie, bouchant les loges, du balcon au cintre.  Il
l'apercevait de dos, les reins tendus, les bras ouverts; tandis
que, par terre, au ras de ses pieds, la tte du souffleur, une
tte de vieil homme, tait pose comme coupe, avec un air pauvre
et honnte.  A certaines phrases de son morceau d'entre, des
ondulations semblaient partir de son cou, descendre  sa taille,
expirer au bord tranant de sa tunique.  Quand elle eut pouss la
dernire note au milieu d'une tempte de bravos, elle salua, les
gazes volantes, sa chevelure touchant ses reins, dans le
raccourci de l'chine.  Et, en la voyant ainsi, plie et les
hanches largies, venir  reculons vers le trou par lequel il la
regardait, le comte se releva, trs ple.  La scne avait
disparu, il n'apercevait plus que l'envers du dcor, le bariolage
des vieilles affiches, colles dans tous les sens.  Sur le
praticable, parmi les tranes de gaz, l'Olympe entier avait
rejoint madame Drouard, qui sommeillait.  Ils attendaient la fin
de l'acte, Bosc et Fontan assis  terre, le menton sur les
genoux, Prullire s'tirant et billant avant d'entrer en scne,
tous teints, les yeux rouges, presss d'aller se coucher.

A ce moment, Fauchery qui rdait du ct jardin, depuis que
Bordenave lui avait interdit le ct cour, s'accrocha au comte
pour se donner une contenance, en offrant de lui montrer les
loges.  Muffat, qu'une mollesse croissante laissait sans volont,
finit par suivre le journaliste, aprs avoir cherch des yeux le
marquis de Chouard, qui n'tait plus l.  Il prouvait  la fois
un soulagement et une inquitude, en quittant ces coulisses d'o
il entendait Nana chanter.

Dj Fauchery le prcdait dans l'escalier, que des tambours de
bois fermaient au premier tage et au second.  C'tait un de ces
escaliers de maison louche, comme le comte Muffat en avait vu
dans ses tournes de membre du bureau de bienfaisance, nu et
dlabr, badigeonn de jaune, avec des marches uses par la
dgringolade des pieds, et une rampe de fer que le frottement des
mains avait polie.  A chaque palier, au ras du sol, une fentre
basse mettait un enfoncement carr de soupirail.  Dans des
lanternes scelles aux murs, des flammes de gaz brlaient,
clairant crment cette misre, dgageant une chaleur qui montait
et s'amassait sous la spirale troite des tages.

En arrivant au pied de l'escalier, le comte avait senti de
nouveau un souffle ardent lui tomber sur la nuque, cette odeur de
femme descendue des loges, dans un flot de lumire et de bruit;
et, maintenant,  chaque marche qu'il montait, le musc des
poudres, les aigreurs des vinaigres de toilette le chauffaient,
l'tourdissaient davantage.  Au premier, deux corridors
s'enfonaient, tournaient brusquement, avec des portes d'htel
meubl suspect, peintes en jaune, portant de gros numros blancs;
par terre, les carreaux, descells, faisaient des bosses, dans le
tassement de la vieille maison.  Le comte se hasarda, jeta un
coup d'oeil par une porte entrouverte, vit une pice trs sale,
une choppe de perruquier de faubourg, meuble de deux chaises,
d'une glace et d'une planchette  tiroir, noircie par la crasse
des peignes.  Un gaillard en sueur, les paules fumantes, y
changeait de linge; tandis que, dans une chambre pareille, 
ct, une femme prs de partir mettait ses gants, les cheveux
dfriss et mouills, comme si elle venait de prendre un bain.
Mais Fauchery appelait le comte, et celui-ci arrivait au second,
lorsqu'un nom de Dieu! furieux sortit du corridor de droite;
Mathilde, un petit torchon d'ingnue, venait de casser sa
cuvette, dont l'eau savonneuse coulait jusqu'au palier.  Une loge
se referma violemment.  Deux femmes en corset traversrent d'un
saut; une autre, le bord de sa chemise aux dents, parut et se
sauva.  Puis, il y eut des rires, une querelle, une chanson
commence et tout d'un coup interrompue.  Le long du couloir, par
les fentes, on apercevait des coins de nudit, des blancheurs de
peau, des pleurs de linge; deux filles, trs gaies, se
montraient leurs signes; une, toute jeune, presque une enfant,
avait relev ses jupons au-dessus des genoux, pour recoudre son
pantalon; pendant que les habilleuses, en voyant les deux hommes,
tiraient lgrement des rideaux, par dcence.  C'tait la
bousculade de la fin, le grand nettoyage du blanc et du rouge, la
toilette de ville reprise au milieu d'un nuage de poudre de riz,
un redoublement d'odeur fauve souffl par les portes battantes.
Au troisime tage, Muffat s'abandonna  la griserie qui
l'envahissait.  La loge des figurantes tait l; vingt femmes
entasses, une dbandade de savons et de bouteilles d'eau de
lavande, la salle commune d'une maison de barrire.  En passant,
il entendit, derrire une porte close, un lavage froce, une
tempte dans une cuvette.  Et il montait au dernier tage,
lorsqu'il eut la curiosit de hasarder encore un regard, par un
judas rest ouvert: la pice tait vide, il n'y avait, sous le
flamboiement du gaz, qu'un pot de chambre oubli, au milieu d'un
dsordre de jupes tranant par terre.  Cette pice fut la
dernire vision qu'il emporta.  En haut, au quatrime, il
touffait.  Toutes les odeurs, toutes les flammes venaient
frapper l; le plafond jaune semblait cuit, une lanterne brlait
dans un brouillard rousstre.  Un instant, il se tint  la rampe
de fer, qu'il trouva tide d'une tideur vivante, et il ferma les
yeux, et il but dans une aspiration tout le sexe de la femme,
qu'il ignorait encore et qui lui battait le visage.

--Arrivez donc, cria Fauchery, disparu depuis un moment; on vous
  demande.

C'tait, au fond du corridor, la loge de Clarisse et de Simonne,
une pice en longueur, sous les toits, mal faite, avec des pans
coups et des fuites de mur.  Le jour venait d'en haut, par deux
ouvertures profondes.  Mais,  cette heure de nuit, des flammes
de gaz clairaient la loge, tapisse d'un papier  sept sous le
rouleau, des fleurs roses courant sur un treillage vert.  Cte 
cte, deux planches servaient de toilette, des planches garnies
d'une toile cire, noire d'eau rpandue, et sous lesquelles
tranaient des brocs de zinc bossus, des seaux pleins de
rinures, des cruches de grosse poterie jaune.  Il y avait l un
talage d'articles de bazar, tordus, salis par l'usage, des
cuvettes brches, des peignes de corne dents, tout ce que la
hte et le sans-gne de deux femmes se dshabillant, se
dbarbouillant en commun, laissent autour d'elles de dsordre,
dans un lieu o elles ne font que passer et dont la salet ne les
touche plus.

--Arrivez donc, rpta Fauchery avec cette camaraderie des hommes
chez les filles, c'est Clarisse qui veut vous embrasser.

Muffat finit par entrer.  Mais il resta surpris, en trouvant le
marquis de Chouard install entre les deux toilettes, sur une
chaise.  Le marquis s'tait retir l.  Il cartait les pieds,
parce qu'un seau fuyait et laissait couler une mare blanchtre.
On le sentait  l'aise, connaissant les bons endroits,
ragaillardi dans cet touffement de baignoire, dans cette
tranquille impudeur de la femme, que ce coin de malpropret
rendait naturelle et comme largie.

--Est-ce que tu vas avec le vieux?  demanda Simonne  l'oreille
  de Clarisse.

--Plus souvent!  rpondit celle-ci tout haut.

L'habilleuse, une jeune fille trs laide et trs familire, en
train d'aider Simonne  mettre son manteau, se tordit de rire.
Toutes trois se poussaient, balbutiaient des mots qui
redoublaient leur gaiet.

--Voyons, Clarisse, embrasse le monsieur, rpta Fauchery.  Tu
sais qu'il a le sac.

Et, se tournant vers le comte:

--Vous allez voir, elle est trs gentille, elle va vous
  embrasser.

Mais Clarisse tait dgote des hommes.  Elle parla violemment
des salauds qui attendaient en bas, chez la concierge.
D'ailleurs, elle tait presse de redescendre, on allait lui
faire manquer sa dernire scne.  Puis, comme Fauchery barrait la
porte, elle posa deux baisers sur les favoris de Muffat, en
disant:

--Ce n'est pas pour vous, au moins!  c'est pour Fauchery qui
  m'embte.

Et elle s'chappa.  Le comte demeurait gn devant son beau-pre.
Un flot de sang lui tait mont  la face.  Il n'avait pas
prouv, dans la loge de Nana, au milieu de ce luxe de tentures
et de glaces, l'cre excitation de la misre honteuse de ce
galetas, plein de l'abandon des deux femmes.  Cependant, le
marquis venait de partir derrire Simonne trs presse, lui
parlant dans le cou, pendant qu'elle refusait de la tte.
Fauchery les suivait en riant.  Alors, le comte se vit seul avec
l'habilleuse, qui rinait les cuvettes.  Et il s'en alla, il
descendit  son tour l'escalier, les jambes molles, levant de
nouveau devant lui des femmes en jupons, faisant battre les
portes sur son passage.  Mais, au milieu de cette dbandade de
filles lches  travers les quatre tages, il n'aperut
distinctement qu'un chat, le gros chat rouge, qui, dans cette
fournaise empoisonne de musc, filait le long des marches en se
frottant le dos contre les barreaux de la rampe, la queue en
l'air.

--Ah bien!  dit une voix enroue de femme, j'ai cru qu'ils nous
garderaient, ce soir!...  En voil des raseurs, avec leurs
rappels!

C'tait la fin, le rideau venait de tomber.  Il y avait un
vritable galop dans l'escalier, dont la cage s'emplissait
d'exclamations, d'une hte brutale  se rhabiller et  partir.
Comme le comte Muffat descendait la dernire marche, il aperut
Nana et le prince qui suivaient lentement le couloir.  La jeune
femme s'arrta; puis, souriante, baissant la voix:

--C'est cela,  tout  l'heure.

Le prince retourna sur la scne, o Bordenave l'attendait.
Alors, seul avec Nana, cdant  une pousse de colre et de
dsir, Muffat courut derrire elle; et, au moment o elle
rentrait dans sa loge, il lui planta un rude baiser sur la nuque,
sur les petits poils blonds qui frisaient trs bas entre ses
paules.  C'tait comme le baiser reu en haut, qu'il rendait l.
Nana, furieuse, levait dj la main.  Quand elle reconnut le
comte, elle eut un sourire.

--Oh!  vous m'avez fait peur, dit-elle simplement.

Et son sourire tait adorable, confus et soumis, comme si elle
et dsespr de ce baiser et qu'elle ft heureuse de l'avoir
reu.  Mais elle ne pouvait pas, ni le soir, ni le lendemain.  Il
fallait attendre.  Si mme elle avait pu, elle se serait fait
dsirer.  Son regard disait ces choses.  Enfin, elle reprit:

--Vous savez, je suis propritaire...  Oui, j'achte une maison
de campagne, prs d'Orlans, dans un pays o vous allez
quelquefois.  Bb m'a dit a, le petit Georges Hugon, vous le
connaissez?...  Venez donc me voir, l-bas.

Le comte, effray de sa brutalit d'homme timide, honteux de ce
qu'il avait fait, la salua crmonieusement, en lui promettant de
se rendre  son invitation.  Puis, il s'loigna, marchant dans un
rve.

Il rejoignait le prince, lorsque, en passant devant le foyer, il
entendit Satin crier:

--En voil un vieux sale!  Fichez-moi la paix!

C'tait le marquis de Chouard, qui se rabattait sur Satin.
Celle-ci avait dcidment assez de tout ce monde chic.  Nana
venait bien de la prsenter  Bordenave.  Mais a l'avait trop
assomme, de rester la bouche cousue, par crainte de laisser
chapper des btises; et elle voulait se rattraper, d'autant plus
qu'elle tait tombe, dans les coulisses, sur un ancien  elle,
le figurant charg du rle de Pluton, un ptissier qui lui avait
dj donn toute une semaine d'amour et de gifles.  Elle
l'attendait, irrite de ce que le marquis lui parlait comme  une
de ces dames du thtre.  Aussi finit-elle par tre trs digne,
jetant cette phrase:

--Mon mari va venir, vous allez voir!

Cependant, les artistes en paletot, le visage las, partaient un 
un.  Des groupes d'hommes et de femmes descendaient le petit
escalier tournant, mettaient dans l'ombre des profils de chapeaux
dfoncs, de chles frips, une laideur blme de cabotins qui ont
enlev leur rouge.  Sur la scne, o l'on teignait les portants
et les herses, le prince coutait une anecdote de Bordenave.  Il
voulait attendre Nana.  Quand celle-ci parut enfin, la scne
tait noire, le pompier de service, achevant sa ronde, promenait
une lanterne.  Bordenave, pour viter  Son Altesse le dtour du
passage des Panoramas, venait de faire ouvrir le couloir qui va
de la loge de la concierge au vestibule du thtre.  Et c'tait,
le long de cette alle, un sauve-qui-peut de petites femmes,
heureuses d'chapper aux hommes en train de poser dans le
passage.  Elles se bousculaient, serrant les coudes, jetant des
regards en arrire, respirant seulement dehors; tandis que
Fontan, Bosc et Prullire se retiraient lentement, en blaguant la
tte des hommes srieux, qui arpentaient la galerie des Varits,
 l'heure o les petites filaient par le boulevard, avec des
amants de coeur.  Mais Clarisse surtout fut maligne.  Elle se
mfiait de la Faloise.  En effet, il tait encore l, dans la
loge, en compagnie des messieurs qui s'enttaient sur les chaises
de madame Bron.  Tous tendaient le nez.  Alors, elle passa raide,
derrire une amie.  Ces messieurs clignaient les paupires,
ahuris par cette dgringolade de jupes tourbillonnant au pied de
l'troit escalier, dsesprs d'attendre depuis si longtemps,
pour les voir ainsi s'envoler toutes, sans en reconnatre une
seule.  La porte des chats noirs dormait sur la toile cire,
contre le ventre de la mre, bate et les pattes largies;
pendant que le gros chat rouge, assis  l'autre bout de la table,
la queue allonge, regardait de ses yeux jaunes les femmes se
sauver.

--Si Son Altesse veut bien passer par ici, dit Bordenave, au bas
de l'escalier, en indiquant le couloir.

Quelques figurantes s'y poussaient encore.  Le prince suivait
Nana.  Muffat et le marquis venaient derrire.  C'tait un long
boyau, pris entre le thtre et la maison voisine, une sorte de
ruelle trangle qu'on avait couverte d'une toiture en pente, o
s'ouvraient des chssis vitrs.  Une humidit suintait des
murailles.  Les pas sonnaient sur le sol dall, comme dans un
souterrain.  Il y avait l un encombrement de grenier, un tabli
sur lequel le concierge donnait un coup de rabot aux dcors, un
empilement de barrires de bois, qu'on posait le soir  la porte,
pour maintenir la queue.  Nana dut relever sa robe en passant
devant une borne-fontaine, dont le robinet mal ferm inondait les
dalles.  Dans le vestibule, on se salua.  Et, quand Bordenave fut
seul, il rsuma son jugement sur le prince par un haussement
d'paules, plein d'une ddaigneuse philosophie.

--Il est un peu mufe tout de mme, dit-il sans s'expliquer
davantage  Fauchery, que Rose Mignon emmenait avec son mari,
pour les rconcilier chez elle.

Muffat se trouva seul sur le trottoir.  Son Altesse venait
tranquillement de faire monter Nana dans sa voiture.  Le marquis
avait fil derrire Satin et son figurant, excit, se contentant
 suivre ces deux vices, avec le vague espoir de quelque
complaisance.  Alors, Muffat, la tte en feu, voulut rentrer 
pied.  Tout combat avait cess en lui.  Un flot de vie nouvelle
noyait ses ides et ses croyances de quarante annes.  Pendant
qu'il longeait les boulevards, le roulement des dernires
voitures l'assourdissait du nom de Nana, les becs de gaz
faisaient danser devant ses yeux des nudits, les bras souples,
les paules blanches de Nana; et il sentait qu'elle le possdait,
il aurait tout reni, tout vendu, pour l'avoir une heure, le soir
mme.

C'tait sa jeunesse qui s'veillait enfin, une pubert goulue
d'adolescent, brlant tout  coup dans sa froideur de catholique
et dans sa dignit d'homme mr.





VI




Le comte Muffat, accompagn de sa femme et de sa fille, tait
arriv de la veille aux Fondettes, o madame Hugon, qui s'y
trouvait seule avec son fils Georges, les avait invits  venir
passer huit jours.  La maison, btie vers la fin du dix-septime
sicle, s'levait au milieu d'un immense enclos carr, sans un
ornement; mais le jardin avait des ombrages magnifiques, une
suite de bassins aux eaux courantes, aliments par des sources.
C'tait, le long de la route d'Orlans  Paris, comme un flot de
verdure, un bouquet d'arbres, rompant la monotonie de ce pays
plat, o des cultures se droulaient  l'infini.

A onze heures, lorsque le second coup de cloche pour le djeuner
eut runi tout le monde, madame Hugon, avec son bon sourire
maternel, posa deux gros baisers sur les joues de Sabine, en
disant:

--Tu sais,  la campagne, c'est mon habitude...  a me rajeunit
de vingt ans, de te voir ici...  As-tu bien dormi dans ton
ancienne chambre?

Puis, sans attendre la rponse, se tournant vers Estelle:

--Et cette petite n'a fait qu'un somme, elle aussi?...
Embrasse-moi, mon enfant.

On s'tait assis dans la vaste salle  manger, dont les fentres
donnaient sur le parc.  Mais on occupait un bout seulement de la
grande table, o l'on se serrait pour tre plus ensemble.
Sabine, trs gaie, rappelait ses souvenirs de jeunesse, qui
venaient d'tre veills: des mois passs aux Fondettes, de
longues promenades, une chute dans un bassin par un soir d't,
un vieux roman de chevalerie dcouvert sur une armoire et lu en
hiver, devant un feu de sarments.  Et Georges, qui n'avait pas
revu la comtesse depuis quelques mois, la trouvait drle, avec
quelque chose de chang dans la figure; tandis que cette perche
d'Estelle, au contraire, semblait plus efface encore, muette et
gauche.

Comme on mangeait des oeufs  la coque et des ctelettes, trs
simplement, madame Hugon se lamenta en femme de mnage, racontant
que les bouchers devenaient impossibles; elle prenait tout 
Orlans, on ne lui apportait jamais les morceaux qu'elle
demandait.  D'ailleurs, si ses htes mangeaient mal, c'tait leur
faute: ils venaient trop tard dans la saison.

--a n'a pas de bon sens, dit-elle.  Je vous attends depuis le
mois de juin, et nous sommes  la mi-septembre...  Aussi, vous
voyez, ce n'est pas joli.

D'un geste, elle montrait les arbres de la pelouse qui
commenaient  jaunir.  Le temps tait couvert, une vapeur
bleutre noyait les lointains, dans une douceur et une paix
mlancoliques.

--Oh!  j'attends du monde, continua-t-elle, ce sera plus gai...
D'abord, deux messieurs que Georges a invits, monsieur Fauchery
et monsieur Daguenet; vous les connaissez, n'est-ce pas?...
Puis, monsieur de Vandeuvres qui me promet depuis cinq ans; cette
anne, il se dcidera peut-tre.

--Ah bien!  dit la comtesse en riant, si nous n'avons que
monsieur de Vandeuvres!  Il est trop occup.

--Et Philippe?  demanda Muffat.

--Philippe a demand un cong, rpondit la vieille dame, mais
vous ne serez sans doute plus aux Fondettes, quand il arrivera.

On servait le caf.  La conversation tait tombe sur Paris, et
le nom de Steiner fut prononc.  Ce nom arracha un lger cri 
madame Hugon.

--A propos, dit-elle, monsieur Steiner, c'est bien ce gros
monsieur que j'ai rencontr un soir chez vous, un banquier,
n'est-ce pas?...  En voil un vilain homme!  Est-ce qu'il n'a pas
achet une proprit pour une actrice,  une lieue d'ici, l-bas,
derrire la Choue, du ct de Gumires!  Tout le pays est
scandalis...  Saviez-vous cela, mon ami?

--Pas du tout, rpondit Muffat.  Ah!  Steiner a achet une
campagne dans les environs!

Georges, en entendant sa mre aborder ce sujet, avait baiss le
nez dans sa tasse; mais il le releva et regarda le comte, tonn
de sa rponse.  Pourquoi mentait-il si carrment?  De son ct,
le comte, ayant remarqu le mouvement du jeune homme, lui jeta un
coup d'oeil de dfiance.  Madame Hugon continuait  donner des
dtails: la campagne s'appelait la Mignotte; il fallait remonter
la Choue jusqu' Gumires pour traverser sur un pont, ce qui
allongeait le chemin de deux bons kilomtres; autrement, on se
mouillait les pieds et on risquait un plongeon.

--Et comment se nomme l'actrice?  demanda la comtesse.

--Ah!  on me l'a dit pourtant, murmura la vieille dame.  Georges,
tu tais l, ce matin, quand le jardinier nous a parl...

Georges eut l'air de fouiller sa mmoire.  Muffat attendait, en
faisant tourner une petite cuiller entre ses doigts.  Alors, la
comtesse s'adressant  ce dernier:

--Est-ce que monsieur Steiner n'est pas avec cette chanteuse des
Varits, cette Nana?

--Nana, c'est bien a, une horreur!  cria madame Hugon qui se
fchait.  Et on l'attend  la Mignotte.  Moi, je sais tout par le
jardinier...  N'est-ce pas?  Georges, le jardinier disait qu'on
l'attendait ce soir.

Le comte eut un lger tressaillement de surprise.  Mais Georges
rpondait avec vivacit:

--Oh!  maman, le jardinier parlait sans savoir...  Tout 
l'heure, le cocher disait le contraire: on n'attend personne  la
Mignotte avant aprs-demain.

Il tchait de prendre un air naturel, en tudiant du coin de
l'oeil l'effet de ses paroles sur le comte.  Celui-ci tournait de
nouveau sa petite cuiller, comme rassur.  La comtesse, les yeux
perdus sur les lointains bleutres du parc, semblait n'tre plus
 la conversation, suivant avec l'ombre d'un sourire une pense
secrte, veille subitement en elle; tandis que, raide sur sa
chaise, Estelle avait cout ce qu'on disait de Nana, sans qu'un
trait de son blanc visage de vierge et boug.

--Mon Dieu!  murmura aprs un silence madame Hugon, retrouvant sa
bonhomie, j'ai tort de me fcher.  Il faut bien que tout le monde
vive...  Si nous rencontrons cette dame sur la route, nous en
serons quittes pour ne pas la saluer.

Et, comme on quittait la table, elle gronda encore la comtesse
Sabine de s'tre tant fait dsirer, cette anne-l.  Mais la
comtesse se dfendait, rejetait leurs retards sur son mari; deux
fois,  la veille de partir, les malles fermes, il avait donn
contre-ordre, en parlant d'affaires urgentes; puis, il s'tait
dcid tout d'un coup, au moment o le voyage semblait enterr.
Alors, la vieille dame raconta que Georges lui avait de mme
annonc son arrive  deux reprises, sans paratre, et qu'il
tait tomb l'avant-veille aux Fondettes, lorsqu'elle ne comptait
plus sur lui.  On venait de descendre au jardin.  Les deux
hommes,  droite et  gauche de ces dames, les coutaient,
silencieux, faisant le gros dos.

--N'importe, dit madame Hugon, en mettant des baisers sur les
cheveux blonds de son fils, Zizi est bien gentil d'tre venu
s'enfermer  la campagne avec sa mre...  Ce bon Zizi, il ne
m'oublie pas!

L'aprs-midi, elle prouva une inquitude.  Georges, qui tout de
suite, au sortir de table, s'tait plaint d'une lourdeur de tte,
parut peu  peu envahi par une migraine atroce.  Vers quatre
heures, il voulut monter se coucher, c'tait le seul remde;
quand il aurait dormi jusqu'au lendemain, il se porterait
parfaitement.  Sa mre tint  le mettre au lit elle-mme.  Mais,
comme elle sortait, il sauta donner un tour  la serrure, il
prtexta qu'il s'enfermait pour qu'on ne vnt pas le dranger; et
il criait bonsoir!   demain, petite mre!  d'une voix de
caresse, tout en promettant de ne faire qu'un somme.  Il ne se
recoucha pas, le teint clair, les yeux vifs, se rhabillant sans
bruit, puis attendant, immobile sur une chaise.  Quand on sonna
le dner, il guetta le comte Muffat qui se dirigeait vers le
salon.  Dix minutes plus tard, certain de n'tre pas vu, il fila
lestement par la fentre, en s'aidant d'un tuyau de descente; sa
chambre, situe au premier tage, donnait sur le derrire de la
maison.  Il s'tait jet dans un massif, il sortit du parc et
galopa  travers champs, du ct de la Choue, le ventre vide, le
coeur sautant d'motion.  La nuit venait, une petite pluie fine
commenait  tomber.

C'tait bien le soir que Nana devait arriver  la Mignotte.
Depuis que Steiner lui avait, au mois de mai, achet cette maison
de campagne, elle tait prise de temps  autre d'une telle envie
de s'y installer, qu'elle en pleurait; mais, chaque fois,
Bordenave refusait le moindre cong, la renvoyait  septembre,
sous prtexte qu'il n'entendait pas la remplacer par une
doublure, mme pour un soir, en temps d'Exposition.  Vers la fin
d'aot, il parla d'octobre.  Nana, furieuse, dclara qu'elle
serait  la Mignotte le 15 septembre.  Mme, pour braver
Bordenave, elle invitait en sa prsence un tas de gens.  Une
aprs-midi, comme Muffat,  qui elle rsistait savamment, la
suppliait chez elle, secou de frissons, elle promit enfin d'tre
gentille, mais l-bas; et,  lui aussi, elle indiqua le 15.
Puis, le 12, un besoin la prit de filer tout de suite, seule avec
Zo.  Peut-tre Bordenave, prvenu, allait-il trouver un moyen de
la retenir.  Cela l'gayait de le planter l, en lui envoyant un
bulletin de son docteur.  Quand l'ide d'arriver la premire  la
Mignotte, d'y vivre deux jours, sans que personne le st, fut
entre dans sa cervelle, elle bouscula Zo pour les malles, la
poussa dans un fiacre, o, trs attendrie, elle lui demanda
pardon en l'embrassant.  Ce fut seulement au buffet de la gare
qu'elle songea  prvenir Steiner par une lettre.  Elle le priait
d'attendre le surlendemain pour la rejoindre, s'il voulait la
retrouver bien frache.  Et, sautant  un autre projet, elle fit
une seconde lettre, o elle suppliait sa tante d'amener
immdiatement le petit Louis.  a ferait tant de bien  bb!  et
comme on s'amuserait ensemble sous les arbres!  De Paris 
Orlans, en wagon, elle ne parla que de a, les yeux humides,
mlant les fleurs, les oiseaux et son enfant, dans une soudaine
crise de maternit.

La Mignotte se trouvait  plus de trois lieues.  Nana perdit une
heure pour louer une voiture, une immense calche dlabre qui
roulait lentement avec un bruit de ferraille.  Elle s'tait tout
de suite empare du cocher, un petit vieux taciturne qu'elle
accablait de questions.  Est-ce qu'il avait souvent pass devant
la Mignotte?  Alors, c'tait derrire ce coteau?  a devait tre
plein d'arbres, n'est-ce pas?  Et la maison, se voyait-elle de
loin?  Le petit vieux rpondait par des grognements.  Dans la
calche, Nana dansait d'impatience; tandis que Zo, fche
d'avoir quitt Paris si vite, se tenait raide et maussade.  Le
cheval s'tant arrt court, la jeune femme crut qu'on arrivait.
Elle passa la tte par la portire, elle demanda:

--Hein!  nous y sommes?

Pour toute rponse, le cocher avait fouett le cheval, qui monta
pniblement une cte.  Nana contemplait avec ravissement la
plaine immense sous le ciel gris, o de gros nuages
s'amoncelaient.

--Oh!  regarde donc, Zo, en voil de l'herbe!  Est-ce que c'est
du bl, tout a?...  Mon Dieu!  que c'est joli!

--On voit bien que madame n'est pas de la campagne, finit par
dire la bonne d'un air pinc.  Moi, je l'ai trop connue, la
campagne, quand j'tais chez mon dentiste, qui avait une maison 
Bougival...  Avec a, il fait froid, ce soir.  C'est humide, par
ici.

On passait sous des arbres.  Nana flairait l'odeur des feuilles
comme un jeune chien.  Brusquement,  un dtour de la route, elle
aperut le coin d'une habitation, dans les branches.  C'tait
peut-tre l; et elle entama une conversation avec le cocher, qui
disait toujours non, d'un branlement de tte.  Puis, comme on
descendait l'autre pente du coteau, il se contenta d'allonger son
fouet, en murmurant:

--Tenez, l-bas.

Elle se leva, passa le corps entier par la portire.

--O donc?  o donc?  criait-elle, ple, ne voyant rien encore.

Enfin, elle distingua un bout de mur.  Alors, ce furent de petits
cris, de petits sauts, tout un emportement de femme dborde par
une motion vive.

--Zo, je vois, je vois!...  Mets-toi de l'autre ct...  Oh!  il
y a, sur le toit, une terrasse avec des briques.  C'est une
serre, l-bas!  Mais c'est trs vaste...  Oh!  que je suis
contente!  Regarde donc, Zo, regarde donc!

La voiture s'tait arrte devant la grille.  Une petite porte
s'ouvrit, et le jardinier, un grand sec, parut sa casquette  la
main.  Nana voulut retrouver sa dignit, car le cocher dj
semblait rire en dedans, avec ses lvres cousues.  Elle se retint
pour ne pas courir, couta le jardinier, trs bavard celui-l,
qui priait madame d'excuser le dsordre, attendu qu'il avait
seulement reu la lettre de madame le matin; mais, malgr ses
efforts, elle tait enleve de terre, elle marchait si vite que
Zo ne pouvait la suivre.  Au bout de l'alle, elle s'arrta un
instant, pour embrasser la maison d'un coup d'oeil.  C'tait un
grand pavillon de style italien, flanqu d'une autre construction
plus petite, qu'un riche Anglais avait fait btir, aprs deux ans
de sjour  Naples, et dont il s'tait dgot tout de suite.

--Je vais faire visiter  madame, dit le jardinier.

Mais elle l'avait devanc, elle lui criait de ne pas se dranger,
qu'elle visiterait elle-mme, qu'elle aimait mieux a.  Et, sans
ter son chapeau, elle se lana dans les pices, appelant Zo,
lui jetant des rflexions d'un bout  l'autre des couloirs,
emplissant de ses cris et de ses rires le vide de cette maison
inhabite depuis de longs mois.  D'abord, le vestibule: un peu
humide, mais a ne faisait rien, on n'y couchait pas.  Trs chic,
le salon, avec ses fentres ouvertes sur une pelouse; seulement,
le meuble rouge tait affreux, elle changerait a.  Quant  la
salle  manger, hein!  la belle salle  manger!  et quelles noces
on donnerait  Paris, si l'on avait une salle  manger de cette
taille!  Comme elle montait au premier tage, elle se souvint
qu'elle n'avait pas vu la cuisine; elle redescendit en
s'exclamant, Zo dut s'merveiller sur la beaut de l'vier et
sur la grandeur de l'tre, o l'on aurait fait rtir un mouton.
Lorsqu'elle fut remonte, sa chambre surtout l'enthousiasma, une
chambre qu'un tapissier d'Orlans avait tendue de cretonne Louis
XVI, rose tendre.  Ah bien!  on devait joliment dormir l-dedans!
un vrai nid de pensionnaire!  Ensuite quatre ou cinq chambres
d'amis, puis des greniers magnifiques; c'tait trs commode pour
les malles.  Zo, rechignant, jetant un coup d'oeil froid dans
chaque pice, s'attardait derrire madame.  Elle la regarda
disparatre en haut de l'chelle raide des greniers.  Merci!
elle n'avait pas envie de se casser les jambes.  Mais une voix
lui arriva, lointaine, comme souffle dans un tuyau de chemine.

--Zo!  Zo!  o es-tu?  monte donc!...  Oh!  tu n'as pas ide...
  C'est ferique!

Zo monta en grognant.  Elle trouva madame sur le toit,
s'appuyant  la rampe de briques, regardant le vallon qui
s'largissait au loin.  L'horizon tait immense; mais des vapeurs
grises le noyaient, un vent terrible chassait de fines gouttes de
pluie.  Nana devait tenir son chapeau  deux mains pour qu'il ne
ft pas enlev, tandis que ses jupes flottaient avec des
claquements de drapeau.

--Ah!  non, par exemple!  dit Zo en retirant tout de suite son
nez.  Madame va tre emporte...  Quel chien de temps!

Madame n'entendait pas.  La tte penche, elle regardait la
proprit, au-dessous d'elle.  Il y avait sept ou huit arpents,
enclos de murs.  Alors, la vue du potager la prit tout entire.
Elle se prcipita, bouscula la femme de chambre dans l'escalier,
en bgayant:

--C'est plein de choux!...  Oh!  des choux gros comme a!...  Et
des salades, de l'oseille, des oignons, et de tout!  Viens vite.

La pluie tombait plus fort.  Elle ouvrit son ombrelle de soie
blanche, courut dans les alles.

--Madame va prendre du mal!  criait Zo, reste tranquillement
sous la marquise du perron.

Mais Madame voulait voir.  A chaque nouvelle dcouverte,
c'taient des exclamations.

--Zo, des pinards!  Viens donc!...  Oh!  des artichauts!  Ils
sont drles.  a fleurit donc, les artichauts?...  Tiens!
qu'est-ce que c'est que a?  Je ne connais pas a...  Viens donc,
Zo, tu sais peut-tre.

La femme de chambre ne bougeait pas.  Il fallait vraiment que
madame ft enrage.  Maintenant l'eau tombait  torrents, la
petite ombrelle de soie blanche tait dj toute noire; et elle
ne couvrait pas madame, dont la jupe ruisselait.  Cela ne la
drangeait gure.  Elle visitait sous l'averse le potager et le
fruitier, s'arrtant  chaque arbre, se penchant sur chaque
planche de lgumes.  Puis, elle courut jeter un coup d'oeil au
fond du puits, souleva un chssis pour regarder ce qu'il y avait
dessous, s'absorba dans la contemplation d'une norme citrouille.
Son besoin tait de suivre toutes les alles, de prendre une
possession immdiate de ces choses, dont elle avait rv
autrefois, quand elle tranait ses savates d'ouvrire sur le pav
de Paris.  La pluie redoublait, elle ne la sentait pas, dsole
seulement de ce que le jour tombait.  Elle ne voyait plus clair,
elle touchait avec les doigts, pour se rendre compte.  Tout 
coup, dans le crpuscule, elle distingua des fraises.  Alors, son
enfance clata.

--Des fraises!  des fraises!  Il y en a, je les sens!...  Zo,
une assiette!  Viens cueillir des fraises.

Et Nana, qui s'tait accroupie dans la boue, lcha son ombrelle,
recevant l'onde.  Elle cueillait des fraises, les mains
trempes, parmi les feuilles.  Cependant, Zo n'apportait pas
d'assiette.  Comme la jeune femme se relevait, elle fut prise de
peur.  Il lui avait sembl voir glisser une ombre.

--Une bte!  cria-t-elle.

Mais la stupeur la planta au milieu de l'alle.  C'tait un
homme, et elle l'avait reconnu.

--Comment!  c'est Bb!...  Qu'est-ce que tu fais l, Bb?

--Tiens!  pardi!  rpondit Georges, je suis venu.

Elle restait tourdie.

--Tu savais donc mon arrive par le jardinier?...  Oh!  cet
enfant!  Et il est tremp!

--Ah!  je vais te dire.  La pluie m'a pris en chemin.  Et puis,
je n'ai pas voulu remonter jusqu' Gumires, et en traversant la
Choue, je suis tomb dans un sacr trou d'eau.

Du coup, Nana oublia les fraises.  Elle tait toute tremblante et
apitoye.  Ce pauvre Zizi dans un trou d'eau!  Elle l'entranait
vers la maison, elle parlait de faire un grand feu.

--Tu sais, murmura-t-il en l'arrtant dans l'ombre, je me
cachais, parce que j'avais peur d'tre grond comme  Paris,
quand je vais te voir sans tre attendu.

Elle se mit  rire, sans rpondre, et lui posa un baiser sur le
front.  Jusqu' ce jour, elle l'avait trait en gamin, ne prenant
pas ses dclarations au srieux, s'amusant de lui comme d'un
petit homme sans consquence.  Ce fut une affaire pour
l'installer.  Elle voulut absolument qu'on allumt le feu dans sa
chambre; on serait mieux l.  La vue de Georges n'avait pas
surpris Zo, habitue  toutes les rencontres.  Mais le
jardinier, qui montait le bois, resta interloqu en apercevant ce
monsieur ruisselant d'eau, auquel il tait certain de ne pas
avoir ouvert la porte.  On le renvoya, on n'avait plus besoin de
lui.  Une lampe clairait la pice, le feu jetait une grande
flamme claire.

--Jamais il ne schera, il va s'enrhumer, dit Nana, en voyant
Georges pris d'un frisson.

Et pas un pantalon d'homme!  Elle tait sur le point de rappeler
le jardinier, lorsqu'elle eut une ide.  Zo, qui dfaisait les
malles dans le cabinet de toilette, apportait  madame du linge
pour se changer, une chemise, des jupons, un peignoir.

--Mais c'est parfait!  cria la jeune femme, Zizi peut mettre tout
a.  Hein?  tu n'es pas dgot de moi...  Quand tes vtements
seront secs, tu les reprendras et tu t'en iras vite, pour ne pas
tre grond par ta maman...  Dpche-toi, je vais me changer
aussi dans le cabinet.

Lorsque, dix minutes plus tard, elle reparut en robe de chambre,
elle joignit les mains de ravissement.

--Oh!  le mignon, qu'il est gentil en petite femme!

Il avait simplement pass une grande chemise de nuit 
entre-deux, un pantalon brod et le peignoir, un long peignoir de
batiste, garni de dentelles.  L-dedans, il semblait une fille,
avec ses deux bras nus de jeune blond, avec ses cheveux fauves
encore mouills, qui roulaient dans son cou.

--C'est qu'il est aussi mince que moi!  dit Nana en le prenant
par la taille.  Zo, viens donc voir comme a lui va...  Hein!
c'est fait pour lui;  part le corsage, qui est trop large...  Il
n'en a pas autant que moi, ce pauvre Zizi.

--Ah!  bien sr, a me manque un peu, murmura Georges, souriant.

Tous trois s'gayrent.  Nana s'tait mise  boutonner le
peignoir du haut en bas, pour qu'il ft dcent.  Elle le tournait
comme une poupe, donnait des tapes, faisait bouffer la jupe
par-derrire.  Et elle le questionnait, lui demandant s'il tait
bien, s'il avait chaud.  Par exemple, oui!  il tait bien.  Rien
ne tenait plus chaud qu'une chemise de femme; s'il avait pu, il
en aurait toujours port.  Il se roulait l-dedans, heureux de la
finesse du linge, de ce vtement lche qui sentait bon, et o il
croyait retrouver un peu de la vie tide de Nana.

Cependant, Zo venait de descendre les habits tremps  la
cuisine, afin de les faire scher le plus vite possible devant un
feu de sarments.  Alors, Georges, allong dans un fauteuil, osa
faire un aveu.

--Dis donc, tu ne manges pas, ce soir?...  Moi, je meurs de faim.
Je n'ai pas dn.

Nana se fcha.  En voil une grosse bte, de filer de chez sa
maman, le ventre vide, pour aller se flanquer dans un trou d'eau!
Mais elle aussi avait l'estomac en bas des talons.  Bien sr
qu'il fallait manger!  Seulement, on mangerait ce qu'on pourrait.
Et on improvisa, sur un guridon roul devant le feu, le dner le
plus drle.  Zo courut chez le jardinier, qui avait fait une
soupe aux choux, en cas que madame ne dnt pas  Orlans, avant
de venir; madame avait oubli de lui marquer, sur sa lettre, ce
qu'il devait prparer.  Heureusement, la cave tait bien garnie.
On eut donc une soupe aux choux, avec un morceau de lard.  Puis,
en fouillant dans son sac, Nana trouva un tas de choses, des
provisions qu'elle avait fourres l par prcaution: un petit
pt de foie gras, un sac de bonbons, des oranges.  Tous deux
mangrent comme des ogres, avec un apptit de vingt ans, en
camarades qui ne se gnaient pas.  Nana appelait Georges: Ma
chre; a lui semblait plus familier et plus tendre.  Au
dessert, pour ne pas dranger Zo, ils vidrent avec la mme
cuiller, chacun  son tour, un pot de confiture trouv en haut
d'une armoire.

--Ah!  ma chre, dit Nana en repoussant le guridon, il y a dix
ans que je n'ai dn si bien!

Pourtant, il se faisait tard, elle voulait renvoyer le petit, par
crainte de lui attirer de mauvaises raisons.  Lui, rptait qu'il
avait le temps.  D'ailleurs, les vtements schaient mal, Zo
dclarait qu'il faudrait au moins une heure encore; et comme elle
dormait debout, fatigue du voyage, ils l'envoyrent se coucher.
Alors, ils restrent seuls, dans la maison muette.

Ce fut une soire trs douce.  Le feu se mourait en braise, on
touffait un peu dans la grande chambre bleue, o Zo avait fait
le lit avant de monter.  Nana, prise par la grosse chaleur, se
leva pour ouvrir un instant la fentre.  Mais elle poussa un
lger cri.

--Mon Dieu!  que c'est beau!...  Regarde, ma chre.

Georges tait venu; et, comme si la barre d'appui lui et paru
trop courte, il prit Nana par la taille, il appuya la tte  son
paule.  Le temps avait brusquement chang, un ciel pur se
creusait, tandis qu'une lune ronde clairait la campagne d'une
nappe d'or.  C'tait une paix souveraine, un largissement du
vallon s'ouvrant sur l'immensit de la plaine, o les arbres
faisaient des lots d'ombre, dans le lac immobile des clarts.
Et Nana s'attendrissait, se sentait redevenir petite.  Pour sr,
elle avait rv des nuits pareilles,  une poque de sa vie
qu'elle ne se rappelait plus.  Tout ce qui lui arrivait depuis sa
descente de wagon, cette campagne si grande, ces herbes qui
sentaient fort, cette maison, ces lgumes, tout a la
bouleversait, au point qu'elle croyait avoir quitt Paris depuis
vingt ans.  Son existence d'hier tait loin.  Elle prouvait des
choses qu'elle ne savait pas.  Georges, cependant, lui mettait
sur le cou de petits baisers clins, ce qui augmentait son
trouble.  D'une main hsitante, elle le repoussait comme un
enfant dont la tendresse fatigue, et elle rptait qu'il fallait
partir.  Lui, ne disait pas non; tout  l'heure, il partirait
tout  l'heure.

Mais un oiseau chanta, puis se tut.  C'tait un rouge-gorge, dans
un sureau, sous la fentre.

--Attends, murmura Georges, la lampe lui fait peur, je vais
  l'teindre.

Et, quand il vint la reprendre  la taille, il ajouta:

--Nous la rallumerons dans un instant.

Alors, en coutant le rouge-gorge, tandis que le petit se serrait
contre elle, Nana se souvint.  Oui, c'tait dans des romances
qu'elle avait vu tout a.  Autrefois, elle et donn son coeur,
pour avoir la lune ainsi, et des rouges-gorges, et un petit homme
plein d'amour.  Mon Dieu!  elle aurait pleur, tant a lui
paraissait bon et gentil!  Bien sr qu'elle tait ne pour vivre
sage.  Elle repoussait Georges qui s'enhardissait.

--Non, laisse-moi, je ne veux pas...  Ce serait trs vilain, 
ton ge...  coute, je resterai ta maman.

Des pudeurs lui venaient.  Elle tait toute rouge.  Personne ne
pouvait la voir, pourtant; la chambre s'emplissait de nuit
derrire eux, tandis que la campagne droulait le silence et
l'immobilit de sa solitude.  Jamais elle n'avait eu une pareille
honte.  Peu  peu, elle se sentait sans force, malgr sa gne et
ses rvoltes.  Ce dguisement, cette chemise de femme et ce
peignoir, la faisaient rire encore.  C'tait comme une amie qui
la taquinait.

--Oh!  c'est mal, c'est mal, balbutia-t-elle, aprs un dernier
  effort.

Et elle tomba en vierge dans les bras de cet enfant, en face de
la belle nuit.  La maison dormait.

Le lendemain, aux Fondettes, quand la cloche sonna le djeuner,
la table de la salle  manger n'tait plus trop grande.  Une
premire voiture avait amen ensemble Fauchery et Daguenet; et,
derrire eux, dbarqu du train suivant, venait d'arriver le
comte de Vandeuvres.  Georges descendit le dernier, un peu ple,
les yeux battus.  Il rpondait que a allait beaucoup mieux, mais
qu'il tait encore tourdi par la violence de la crise.  Madame
Hugon, qui le regardait dans les yeux avec un sourire inquiet,
ramenait ses cheveux mal peigns ce matin-l, pendant qu'il se
reculait, comme gn de cette caresse.  A table, elle plaisanta
affectueusement Vandeuvres, qu'elle disait attendre depuis cinq
ans.

--Enfin, vous voil...  Comment avez-vous fait?

Vandeuvres le prit sur un ton plaisant.  Il racontait qu'il avait
perdu un argent fou, la veille, au cercle.  Alors, il tait
parti, avec l'ide de faire une fin en province.

--Ma foi, oui, si vous me trouvez une hritire dans la
contre...  Il doit y avoir ici des femmes dlicieuses.

La vieille dame remerciait galement Daguenet et Fauchery d'avoir
bien voulu accepter l'invitation de son fils, lorsqu'elle prouva
une joyeuse surprise, en voyant entrer le marquis de Chouard,
qu'une troisime voiture amenait.

--Ah!  a, s'cria-t-elle, c'est donc un rendez-vous, ce matin?
Vous vous tes donn le mot.  Que se passe-t-il?  Voil des
annes que je n'ai pu vous runir, et vous tombez tous  la
fois...  Oh!  je ne me plains pas.

On ajouta un couvert.  Fauchery se trouvait prs de la comtesse
Sabine, qui le surprenait par sa gaiet vive, elle qu'il avait
vue si languissante, dans le salon svre de la rue Miromesnil.
Daguenet, assis  la gauche d'Estelle, paraissait au contraire
inquiet du voisinage de cette grande fille muette, dont les
coudes pointus lui taient dsagrables.  Muffat et Chouard
avaient chang un regard sournois.  Cependant, Vandeuvres
poussait la plaisanterie de son prochain mariage.

--A propos de dame, finit par lui dire madame Hugon, j'ai une
nouvelle voisine que vous devez connatre.

Et elle nomma Nana.  Vandeuvres affecta le plus vif tonnement.

--Comment!  la proprit de Nana est prs d'ici!

Fauchery et Daguenet, galement, se rcrirent.  Le marquis de
Chouard mangeait un blanc de volaille, sans paratre comprendre.
Pas un des hommes n'avait eu un sourire.

--Sans doute, reprit la vieille dame, et mme cette personne est
arrive hier soir  la Mignotte, comme je le disais.  J'ai appris
a ce matin par le jardinier.

Du coup, ces messieurs ne purent cacher une trs relle surprise.
Tous levrent la tte.  Eh quoi!  Nana tait arrive!  Mais ils
ne l'attendaient que le lendemain, ils croyaient la devancer!
Seul, Georges resta les cils baisss, regardant son verre, d'un
air las.  Depuis le commencement du djeuner, il semblait dormir,
les yeux ouverts, vaguement souriant.

--Est-ce que tu souffres toujours, mon Zizi?  lui demanda sa
mre, dont le regard ne le quittait pas.

Il tressaillit, il rpondit en rougissant que a allait tout 
fait bien; et il gardait sa mine noye et gourmande encore de
fille qui a trop dans.

--Qu'as-tu donc l, au cou?  reprit madame Hugon, effraye.
  C'est tout rouge.

Il se troubla et balbutia.  Il ne savait pas, il n'avait rien au
cou.  Puis, remontant son col de chemise:

--Ah!  oui, c'est une bte qui m'a piqu.

Le marquis de Chouard avait jet un coup d'oeil oblique sur la
petite rougeur.  Muffat, lui aussi, regarda Georges.  On achevait
de djeuner, en rglant des projets d'excursion.  Fauchery tait
de plus en plus remu par les rires de la comtesse Sabine.  Comme
il lui passait une assiette de fruits, leurs mains se touchrent;
et elle le regarda une seconde d'un regard si noir, qu'il pensa
de nouveau  cette confidence reue un soir d'ivresse.  Puis,
elle n'tait plus la mme, quelque chose s'accusait davantage en
elle, sa robe de foulard gris, molle  ses paules, mettait un
abandon dans son lgance fine et nerveuse.

Au sortir de table, Daguenet resta en arrire avec Fauchery, pour
plaisanter crment sur Estelle, un joli balai  coller dans les
bras d'un homme.  Pourtant, il devint srieux, lorsque le
journaliste lui eut dit le chiffre de la dot: quatre cent mille
francs.

--Et la mre?  demanda Fauchery.  Hein!  trs chic!

--Oh!  celle-l, tant qu'elle voudrait!...  Mais pas moyen, mon
  bon!

--Bah!  est-ce qu'on sait!...  Il faudrait voir.

On ne devait pas sortir ce jour-l.  La pluie tombait encore par
averses.  Georges s'tait ht de disparatre, enferm  double
tour dans sa chambre.  Ces messieurs vitrent de s'expliquer
entre eux, tout en n'tant pas dupes des raisons qui les
runissaient.  Vandeuvres, trs maltrait par le jeu, avait eu
rellement l'ide de se mettre au vert; et il comptait sur le
voisinage d'une amie pour l'empcher de trop s'ennuyer.
Fauchery, profitant des vacances que lui donnait Rose, alors trs
occupe, se proposait de traiter d'une seconde chronique avec
Nana, dans le cas o la campagne les attendrirait tous les deux.
Daguenet, qui la boudait depuis Steiner, songeait  renouer, 
ramasser quelques douceurs, si l'occasion se prsentait.  Quant
au marquis de Chouard, il guettait son heure.  Mais, parmi ces
hommes suivant  la trace Vnus, mal dbarbouille de son rouge,
Muffat tait le plus ardent, le plus tourment par des sensations
nouvelles de dsir, de peur et de colre, qui se battaient dans
son tre boulevers.  Lui, avait une promesse formelle, Nana
l'attendait.  Pourquoi donc tait-elle partie deux jours plus
tt?  Il rsolut de se rendre  la Mignotte, le soir mme, aprs
le dner.

Le soir, comme le comte sortait du parc, Georges s'enfuit
derrire lui.  Il le laissa suivre la route de Gumires, traversa
la Choue, tomba chez Nana, essouffl, enrag, avec des larmes
plein les yeux.  Ah!  il avait bien compris, ce vieux qui tait
en route venait pour un rendez-vous.  Nana, stupfaite de cette
scne de jalousie, toute remue de voir comment tournaient les
choses, le prit dans ses bras, le consola du mieux qu'elle put.
Mais non, il se trompait, elle n'attendait personne; si le
monsieur venait, ce n'tait pas sa faute.  Ce Zizi, quelle grosse
bte, de se causer tant de bile pour rien!  Sur la tte de son
enfant, elle n'aimait que son Georges.  Et elle le baisait, et
elle essuyait ses larmes.

--coute, tu vas voir que tout est pour toi, reprit-elle, quand
il fut plus calme.  Steiner est arriv, il est l-haut...
Celui-l, mon chri, tu sais que je ne puis pas le mettre  la
porte.

--Oui, je sais, je ne parle pas de celui-l, murmura le petit.

--Eh bien!  je l'ai coll dans la chambre du fond, en lui
racontant que je suis malade.  Il dfait sa malle...  Puisque
personne ne t'a aperu, monte vite te cacher dans ma chambre, et
attends-moi.

Georges lui sauta au cou.  C'tait donc vrai, elle l'aimait un
peu!  Alors, comme hier?  ils teindraient la lampe, ils
resteraient dans le noir jusqu'au jour.  Puis,  un coup de
sonnette, il fila lgrement.  En haut, dans la chambre, il
enleva tout de suite ses souliers pour ne pas faire de bruit;
puis, il se cacha par terre, derrire un rideau, attendant d'un
air sage.

Nana reut le comte Muffat, encore secoue, prise d'une certaine
gne.  Elle lui avait promis, elle aurait mme voulu tenir sa
parole, parce que cet homme lui semblait srieux.  Mais, en
vrit, qui se serait dout des histoires de la veille?  ce
voyage, cette maison qu'elle ne connaissait pas, ce petit qui
arrivait tout mouill, et comme a lui avait paru bon, et comme
ce serait gentil de continuer!  Tant pis pour le monsieur!
Depuis trois mois, elle le faisait poser, jouant  la femme comme
il faut, afin de l'allumer davantage.  Eh bien!  il poserait
encore, il s'en irait, si a ne lui plaisait pas.  Elle aurait
plutt tout lch, que de tromper Georges.

Le comte s'tait assis de l'air crmonieux d'un voisin de
campagne en visite.  Ses mains seules avaient un tremblement.
Dans cette nature sanguine, reste vierge, le dsir, fouett par
la savante tactique de Nana, dterminait  la longue de terribles
ravages.  Cet homme si grave, ce chambellan qui traversait d'un
pas digne les salons des Tuileries, mordait la nuit son traversin
et sanglotait, exaspr, voquant toujours la mme image
sensuelle.  Mais, cette fois, il tait rsolu d'en finir.  Le
long de la route, dans la grande paix du crpuscule, il avait
rv des brutalits.  Et, tout de suite, aprs les premires
paroles, il voulut saisir Nana,  deux mains.

--Non, non, prenez garde, dit-elle simplement, sans se fcher,
avec un sourire.

Il la rattrapa, les dents serres; puis, comme elle se dbattait,
il fut grossier, il lui rappela crment qu'il venait coucher.
Elle, toujours souriante, embarrasse pourtant, lui tenait les
mains.  Elle le tutoya, afin d'adoucir son refus.

--Voyons, chri, tiens-toi tranquille...  Vrai, je ne peux pas...
Steiner est l-haut.

Mais il tait fou; jamais elle n'avait vu un homme dans un tat
pareil.  La peur la prenait; elle lui mit les doigts sur la
bouche, pour touffer les cris qu'il laissait chapper; et,
baissant la voix, elle le suppliait de se taire, de la lcher.
Steiner descendait.  C'tait stupide,  la fin!  Quand Steiner
entra, il entendit Nana, mollement allonge au fond de son
fauteuil, qui disait:

--Moi, j'adore la campagne...

Elle tourna la tte, s'interrompant.

--Chri, c'est monsieur le comte Muffat qui a vu de la lumire,
en se promenant, et qui est entr nous souhaiter la bienvenue.

Les deux hommes se serrrent la main.  Muffat demeura un instant
sans parler, la face dans l'ombre.  Steiner paraissait maussade.
On causa de Paris; les affaires ne marchaient pas, il y avait eu
 la Bourse des abominations.  Au bout d'un quart d'heure, Muffat
prit cong.  Et, comme la jeune femme l'accompagnait, il demanda,
sans l'obtenir, un rendez-vous pour la nuit suivante.  Steiner,
presque aussitt, monta se coucher, en grognant contre les
ternels bobos des filles.  Enfin, les deux vieux taient
emballs!  Lorsqu'elle put le rejoindre, Nana trouva Georges
toujours bien sage, derrire son rideau.  La chambre tait noire.
Il l'avait fait tomber par terre, assise prs de lui, et ils
jouaient ensemble  se rouler, s'arrtant, touffant leurs rires
sous des baisers, lorsqu'ils donnaient contre un meuble un coup
de leurs pieds nus.  Au loin, sur la route de Gumires, le comte
Muffat s'en allait lentement, son chapeau  la main, baignant sa
tte brlante dans la fracheur et le silence de la nuit.

Alors, les jours suivants, la vie fut adorable.  Nana, entre les
bras du petit, retrouvait ses quinze ans.  C'tait, sous la
caresse de cette enfance, une fleur d'amour refleurissant chez
elle, dans l'habitude et le dgot de l'homme.  Il lui venait des
rougeurs subites, un moi qui la laissait frissonnante, un besoin
de rire et de pleurer, toute une virginit inquite, traverse de
dsirs, dont elle restait honteuse.  Jamais elle n'avait prouv
cela.  La campagne la trempait de tendresse.  Etant petite,
longtemps elle avait souhait vivre dans un pr, avec une chvre,
parce qu'un jour, sur le talus des fortifications, elle avait vu
une chvre qui blait, attache  un pieu.  Maintenant, cette
proprit, toute cette terre  elle, la gonflait d'une motion
dbordante, tant ses ambitions se trouvaient dpasses.  Elle
tait ramene aux sensations neuves d'une gamine; et le soir,
lorsque, tourdie par sa journe vcue au grand air, grise de
l'odeur des feuilles, elle montait rejoindre son Zizi, cach
derrire le rideau, a lui semblait une escapade de pensionnaire
en vacances, un amour avec un petit cousin qu'elle devait
pouser, tremblante au moindre bruit, redoutant que ses parents
ne l'entendissent, gotant les ttonnements dlicieux et les
voluptueuses pouvantes d'une premire faute.

Nana eut,  ce moment, des fantaisies de fille sentimentale.
Elle regardait la lune pendant des heures.  Une nuit, elle voulut
descendre au jardin avec Georges, quand toute la maison fut
endormie; et ils se promenrent sous les arbres, les bras  la
taille, et ils allrent se coucher dans l'herbe, o la rose les
trempa.  Une autre fois, dans la chambre, aprs un silence, elle
sanglota au cou du petit, en balbutiant qu'elle avait peur de
mourir.  Elle chantait souvent  demi-voix une romance de madame
Lerat, pleine de fleurs et d'oiseaux, s'attendrissant aux larmes,
s'interrompant pour prendre Georges dans une treinte de passion,
en exigeant de lui des serments d'amour ternel.  Enfin, elle
tait bte, comme elle le reconnaissait elle-mme, lorsque tous
les deux, redevenus camarades, fumaient des cigarettes au bord du
lit, les jambes nues, tapant le bois des talons.

Mais ce qui acheva de fondre le coeur de la jeune femme, ce fut
l'arrive de Louiset.  Sa crise de maternit eut la violence d'un
coup de folie.  Elle emportait son fils au soleil pour le
regarder gigoter; elle se roulait avec lui sur l'herbe, aprs
l'avoir habill comme un jeune prince.  Tout de suite elle voulut
qu'il dormt prs d'elle, dans la chambre voisine, o madame
Lerat, trs impressionne par la campagne, ronflait, ds qu'elle
tait sur le dos.  Et Louiset ne faisait pas le moindre tort 
Zizi, au contraire.  Elle disait qu'elle avait deux enfants, elle
les confondait dans le mme caprice de tendresse.  La nuit, 
plus de dix reprises, elle lchait Zizi pour voir si Louiset
avait une bonne respiration; mais, quand elle revenait, elle
reprenait son Zizi avec un restant de ses caresses maternelles,
elle faisait la maman; tandis que lui, vicieux, aimant bien tre
petit aux bras de cette grande fille, se laissait bercer comme un
bb qu'on endort.  C'tait si bon, que, charme de cette
existence, elle lui proposa srieusement de ne plus jamais
quitter la campagne.  Ils renverraient tout le monde, ils
vivraient seuls, lui, elle et l'enfant.  Et ils firent mille
projets, jusqu' l'aube, sans entendre madame Lerat, qui ronflait
 poings ferms, lasse d'avoir cueilli des fleurs champtres.

Cette belle vie dura prs d'une semaine.  Le comte Muffat venait
tous les soirs, et s'en retournait, la face gonfle, les mains
brlantes.  Un soir, il ne fut mme pas reu, Steiner ayant d
faire un voyage  Paris; on lui dit que madame tait souffrante.
Nana se rvoltait davantage chaque jour,  l'ide de tromper
Georges.  Un petit si innocent, et qui croyait en elle!  Elle se
serait regarde comme la dernire des dernires.  Puis, a
l'aurait dgote.  Zo, qui assistait, muette et ddaigneuse, 
cette aventure, pensait que madame devenait bte.

Le sixime jour, tout d'un coup, une bande de visiteurs tomba
dans cette idylle.  Nana avait invit un tas de monde, croyant
qu'on ne viendrait pas.  Aussi, une aprs-midi, demeura-t-elle
stupfaite et trs contrarie, en voyant un omnibus complet
s'arrter devant la grille de la Mignotte.

--C'est nous!  cria Mignon qui, le premier, descendit de la
voiture, d'o il tira ses fils, Henri et Charles.

Labordette parut ensuite, donnant la main  un dfil
interminable de dames: Lucy Stewart, Caroline Hquet, Tatan Nn,
Maria Blond.  Nana esprait que c'tait fini, lorsque la Faloise
sauta du marchepied, pour recevoir dans ses bras tremblants Gaga
et sa fille Amlie.  a faisait onze personnes.  L'installation
fut laborieuse.  Il y avait,  la Mignotte, cinq chambres d'amis,
dont une tait dj occupe par madame Lerat et Louiset.  On
donna la plus grande au mnage Gaga et la Faloise, en dcidant
qu'Amlie coucherait sur un lit de sangle,  ct, dans le
cabinet de toilette.  Mignon et ses deux fils eurent la troisime
chambre; Labordette, la quatrime.  Restait une pice qu'on
transforma en dortoir, avec quatre lits pour Lucy, Caroline,
Tatan et Maria.  Quant  Steiner, il dormirait sur le divan du
salon.  Au bout d'une heure, lorsque tout son monde fut cas,
Nana, d'abord furieuse, tait enchante de jouer  la chtelaine.
Ces dames la complimentaient sur la Mignotte, une proprit
renversante, ma chre!  Puis, elles lui apportaient une bouffe
de l'air de Paris, les potins de cette dernire semaine, parlant
toutes  la fois, avec des rires, des exclamations, des tapes.  A
propos, et Bordenave!  qu'avait-il dit de sa fugue?  Mais pas
grand-chose.  Aprs avoir gueul qu'il la ferait ramener par les
gendarmes, il l'avait simplement double, le soir; mme que la
doublure, la petite Violaine, obtenait, dans la _Blonde Vnus_, un
trs joli succs.  Cette nouvelle rendit Nana srieuse.

Il n'tait que quatre heures.  On parla de faire un tour.

--Vous ne savez pas, dit Nana, je partais ramasser des pommes de
terre, quand vous tes arrivs.

Alors, tous voulurent aller ramasser des pommes de terre, sans
mme changer de vtements.  Ce fut une partie.  Le jardinier et
deux aides se trouvaient dj dans le champ, au fond de la
proprit.  Ces dames se mirent  genoux, fouillant la terre avec
leurs bagues, poussant des cris, lorsqu'elles dcouvraient une
pomme de terre trs grosse.  a leur semblait si amusant!  Mais
Tatan Nn triomphait; elle en avait tellement ramass dans sa
jeunesse, qu'elle s'oubliait et donnait des conseils aux autres,
en les traitant de btes.  Les messieurs travaillaient plus
mollement.  Mignon, l'air brave homme, profitait de son sjour 
la campagne pour complter l'ducation de ses fils: il leur
parlait de Parmentier.

Le soir, le dner fut d'une gaiet folle.  On dvorait.  Nana,
trs lance, s'empoigna avec son matre d'htel, un garon qui
avait servi  l'vch d'Orlans.  Au caf, les dames fumrent.
Un bruit de noce  tout casser sortait par les fentres, se
mourait au loin dans la srnit du soir; tandis que les paysans,
attards entre les haies, tournant la tte, regardaient la maison
flambante.

--Ah!  c'est embtant que vous repartiez aprs-demain, dit Nana.
Enfin, nous allons toujours organiser quelque chose.

Et l'on dcida qu'on irait le lendemain, un dimanche, visiter les
ruines de l'ancienne abbaye de Chamont, qui se trouvaient  sept
kilomtres.  Cinq voitures viendraient d'Orlans prendre la
socit aprs le djeuner, et la ramneraient dner  la
Mignotte, vers sept heures.  Ce serait charmant.

Ce soir-l, comme d'habitude, le comte Muffat monta le coteau
pour sonner  la grille.  Mais le flamboiement des fentres, les
grands rires, l'tonnrent.  Il comprit, en reconnaissant la voix
de Mignon, et s'loigna, enrag par ce nouvel obstacle, pouss 
bout, rsolu  quelque violence.  Georges, qui passait par une
petite porte dont il avait une clef, monta tranquillement dans la
chambre de Nana, en filant le long des murs.  Seulement, il dut
l'attendre jusqu' minuit pass.  Elle parut enfin, trs grise,
plus maternelle encore que les autres nuits; quand elle buvait,
a la rendait si amoureuse, qu'elle en devenait collante.  Ainsi,
elle voulait absolument qu'il l'accompagnt  l'abbaye de
Chamont.  Lui rsistait, ayant peur d'tre vu; si on l'apercevait
en voiture avec elle, a ferait un scandale abominable.  Mais
elle fondit en larmes, prise d'un dsespoir bruyant de femme
sacrifie, et il la consola, il lui promit formellement d'tre de
la partie.

--Alors, tu m'aimes bien, bgayait-elle.  Rpte que tu m'aimes
bien...  Dis?  mon loup chri, si je mourais, est-ce que a te
ferait beaucoup de peine?

Aux Fondettes, le voisinage de Nana bouleversait la maison.
Chaque matin, pendant le djeuner, la bonne madame Hugon revenait
malgr elle sur cette femme, racontant ce que son jardinier lui
rapportait, prouvant cette sorte d'obsession qu'exercent les
filles sur les bourgeoises les plus dignes.  Elle, si tolrante,
tait rvolte, exaspre, avec le vague pressentiment d'un
malheur, qui l'effrayait, le soir, comme si elle et connu la
prsence dans la contre d'une bte chappe de quelque
mnagerie.  Aussi cherchait-elle querelle  ses invits, en les
accusant tous de rder autour de la Mignotte.  On avait vu le
comte de Vandeuvres rire sur une grande route avec une dame en
cheveux; mais il se dfendait, il reniait Nana, car c'tait en
effet Lucy qui l'accompagnait, pour lui conter comment elle
venait de flanquer son troisime prince  la porte.  Le marquis
de Chouard sortait aussi tous les jours; seulement, il parlait
d'une ordonnance de son docteur.  Pour Daguenet et Fauchery,
madame Hugon se montrait injuste.  Le premier surtout ne quittait
pas les Fondettes, renonant au projet de renouer, montrant
auprs d'Estelle un respectueux empressement.  Fauchery restait
de mme avec les dames Muffat.  Une seule fois, il avait
rencontr dans un sentier Mignon, les bras pleins de fleurs,
faisant un cours de botanique  ses fils.  Les deux hommes
s'taient serr la main, en se donnant des nouvelles de Rose;
elle se portait parfaitement, ils avaient chacun reu le matin
une lettre, o elle les priait de profiter quelque temps encore
du bon air.  De tous ses htes, la vieille dame n'pargnait donc
que le comte Muffat et Georges; le comte, qui prtendait avoir de
graves affaires  Orlans, ne pouvait courir la gueuse; et quant
 Georges, le pauvre enfant finissait par l'inquiter, car il
tait pris chaque soir de migraines pouvantables, qui le
foraient de se coucher au jour.

Cependant, Fauchery s'tait fait le cavalier ordinaire de la
comtesse Sabine, tandis que le comte s'absentait toutes les
aprs-midi.  Lorsqu'on allait au bout du parc, il portait son
pliant et son ombrelle.  D'ailleurs, il l'amusait par son esprit
baroque de petit journaliste, il la poussait  une de ces
intimits soudaines, que la campagne autorise.  Elle avait paru
se livrer tout de suite, veille  une nouvelle jeunesse, en
compagnie de ce garon dont la moquerie bruyante ne semblait
pouvoir la compromettre.  Et, parfois, lorsqu'ils se trouvaient
seuls une seconde, derrire un buisson, leurs yeux se
cherchaient; ils s'arrtaient au milieu d'un rire, brusquement
srieux, avec un regard noir, comme s'ils s'taient pntrs et
compris.

Le vendredi, au djeuner, il avait fallu mettre un nouveau
couvert.  M.  Thophile Venot, que madame Hugon se souvint
d'avoir invit l'hiver dernier, chez les Muffat, venait
d'arriver.  Il arrondissait le dos, il affectait une bonhomie
d'homme insignifiant, sans paratre s'apercevoir de la dfrence
inquite qu'on lui tmoignait.  Quand il eut russi  se faire
oublier, tout en croquant de petits morceaux de sucre au dessert,
il examina Daguenet qui passait des fraises  Estelle, il couta
Fauchery dont une anecdote gayait beaucoup la comtesse.  Ds
qu'on le regardait, il souriait de son air tranquille.  Au sortir
de table, il prit le bras du comte, il l'emmena dans le parc.  On
savait qu'il gardait sur celui-ci une grande influence, depuis la
mort de sa mre.  Des histoires singulires couraient au sujet de
la domination exerce dans la maison par l'ancien avou.
Fauchery, que son arrive gnait sans doute, expliquait  Georges
et  Daguenet les sources de sa fortune, un gros procs dont les
Jsuites l'avaient charg, autrefois; et, selon lui, ce bonhomme,
un terrible monsieur avec sa mine douce et grasse, trempait
maintenant dans tous les tripotages de la prtraille.  Les deux
jeunes gens s'taient mis  plaisanter, car ils trouvaient un air
idiot au petit vieillard.  L'ide d'un Venot inconnu, d'un Venot
gigantesque, instrumentant pour le clerg, leur semblait une
imagination comique.  Mais ils se turent, lorsque le comte Muffat
reparut, toujours au bras du bonhomme, trs ple, les yeux rouges
comme s'il avait pleur.

--Bien sr, ils auront caus de l'enfer, murmura Fauchery
  goguenard.

La comtesse Sabine, qui avait entendu, tourna lentement la tte,
et leurs yeux se rencontrrent, avec un de ces longs regards dont
ils se sondaient prudemment, avant de se risquer.

D'habitude, aprs le djeuner, on se rendait au bout du parterre,
sur une terrasse qui dominait la plaine.  Le dimanche,
l'aprs-midi fut d'une douceur exquise.  On avait craint de la
pluie, vers dix heures; mais le ciel, sans se dcouvrir, s'tait
comme fondu en un brouillard laiteux, en une poussire lumineuse,
toute blonde de soleil.  Alors, madame Hugon proposa de descendre
par la petite porte de la terrasse, et de faire une promenade 
pied, du ct de Gumires, jusqu' la Choue; elle aimait la
marche, trs alerte encore pour ses soixante ans.  Tout le monde,
d'ailleurs, jura qu'on n'avait pas besoin de voiture.  On arriva
ainsi, un peu dband, au pont de bois jet sur la rivire.
Fauchery et Daguenet taient en avant, avec les dames Muffat; le
comte et le marquis venaient ensuite, aux cts de madame Hugon;
tandis que Vandeuvres, la mine correcte et ennuye sur cette
grande route, marchait  la queue, fumant un cigare.  M. Venot,
ralentissant ou pressant le pas, allait d'un groupe  un autre,
avec un sourire, comme pour tout entendre.

--Et ce pauvre Georges qui est  Orlans!  rptait madame Hugon.
Il a voulu consulter sur ses migraines le vieux docteur
Tavernier, qui ne sort plus...  Oui, vous n'tiez pas lev, il
est parti avant sept heures.  a le distraira toujours.

Mais elle s'interrompit pour dire:

--Tiens!  qu'ont-ils donc  s'arrter sur le pont?

En effet, ces dames, Daguenet, Fauchery, se tenaient immobiles 
la tte du pont, l'air hsitant, comme si un obstacle les et
inquits.  Le chemin tait libre pourtant.

--Avancez!  cria le comte.

Ils ne bougrent pas, regardant quelque chose qui venait et que
les autres ne pouvaient voir encore.  La route tournait, borde
d'un pais rideau de peupliers.  Cependant, une rumeur sourde
grandissait, des bruits de roue mls  des rires,  des
claquements de fouet.  Et, tout d'un coup, cinq voitures
parurent,  la file, pleines  rompre les essieux, gayes par un
tapage de toilettes claires, bleues et roses.

--Qu'est-ce que c'est que a?  dit madame Hugon surprise.

Puis, elle sentit, elle devina, rvolte d'un pareil
envahissement de sa route.

--Oh!  cette femme!  murmura-t-elle.  Marchez, marchez donc.
N'ayez pas l'air...

Mais il n'tait plus temps.  Les cinq voitures, qui conduisaient
Nana et sa socit aux ruines de Chamont, s'engageaient sur le
petit pont de bois.  Fauchery, Daguenet, les dames Muffat durent
reculer, pendant que madame Hugon et les autres s'arrtaient
galement, chelonns le long du chemin.  Ce fut un dfil
superbe.  Les rires avaient cess dans les voitures; des figures
se tournaient, curieusement.  On se dvisagea, au milieu d'un
silence que coupait seul le trot cadenc des chevaux.  Dans la
premire voiture, Maria Blond et Tatan Nn, renverses comme des
duchesses, les jupes bouffant par-dessus les roues, avaient des
regards ddaigneux pour ces femmes honntes qui allaient  pied.
Ensuite Gaga emplissait toute une banquette, noyant prs d'elle
la Faloise, dont on ne voyait que le nez inquiet.  Puis, venaient
Caroline Hquet avec Labordette, Lucy Stewart avec Mignon et ses
fils, et tout au bout, occupant une victoria en compagnie de
Steiner, Nana, qui avait devant elle, sur un strapontin, ce
pauvre mignon de Zizi, fourrant ses genoux dans les siens.

--C'est la dernire, n'est-ce pas?  demanda tranquillement la
comtesse  Fauchery, en affectant de ne point reconnatre Nana.

La roue de la victoria l'effleura presque, sans qu'elle fit un
pas en arrire.  Les deux femmes avaient chang un regard
profond, un de ces examens d'une seconde, complets et dfinitifs.
Quant aux hommes, ils furent tout  fait bien.  Fauchery et
Daguenet, trs froids, ne reconnurent personne.  Le marquis,
anxieux, craignant une farce de la part de ces dames, avait cass
un brin d'herbe qu'il roulait entre ses doigts.  Seul,
Vandeuvres, rest un peu  l'cart, salua des paupires Lucy, qui
lui souriait au passage.

--Prenez garde!  avait murmur M. Venot, debout derrire le comte
  Muffat.

Celui-ci, boulevers, suivait des yeux cette vision de Nana,
courant devant lui.  Sa femme, lentement, s'tait tourne et
l'examinait.  Alors, il regarda la terre, comme pour chapper au
galop des chevaux qui lui emportaient la chair et le coeur.  Il
aurait cri de souffrance, il venait de comprendre, en apercevant
Georges perdu dans les jupes de Nana.  Un enfant!  cela le
brisait qu'elle lui et prfr un enfant!  Steiner lui tait
gal, mais cet enfant!

Cependant, madame Hugon n'avait pas reconnu Georges d'abord.
Lui, en traversant le pont, aurait saut dans la rivire, si les
genoux de Nana ne l'avaient retenu.  Alors, glac, blanc comme un
linge, il se tint trs raide.  Il ne regardait personne.
Peut-tre qu'on ne le verrait pas.

--Ah!  mon Dieu!  dit tout  coup la vieille dame, c'est Georges
qui est avec elle!

Les voitures avaient pass au milieu de ce malaise de gens qui se
connaissaient et qui ne se saluaient pas.  Cette rencontre
dlicate, si rapide, semblait s'tre ternise.  Et, maintenant,
les roues emportaient plus gaiement dans la campagne blonde ces
charretes de filles fouettes de grand air; des bouts de
toilettes vives flottaient, des rires recommenaient, avec des
plaisanteries et des regards jets en arrire, sur ces gens comme
il faut, rests au bord de la route, l'air vex.  Nana, en se
retournant, put voir les promeneurs hsiter, puis revenir sur
leurs pas, sans traverser le pont.  Madame Hugon s'appuyait au
bras du comte Muffat, muette, et si triste, que personne n'osait
la consoler.

--Dites donc, cria Nana  Lucy qui se penchait dans la voiture
voisine, avez-vous vu Fauchery, ma chre?  A-t-il fait une sale
tte!  Il me paiera a...  Et Paul, un garon pour lequel j'ai
t si bonne!  Pas seulement un signe...  Vrai, ils sont polis!

Et elle fit une scne affreuse  Steiner, qui trouvait trs
correcte l'attitude de ces messieurs.  Alors, elles ne mritaient
pas mme un coup de chapeau?  le premier goujat venu pouvait les
insulter?  Merci, il tait propre, lui aussi; c'tait complet.
On devait toujours saluer une femme.

--Qui est-ce, la grande?  demanda Lucy,  toute vole, dans le
bruit des roues.

--C'est la comtesse Muffat, rpondit Steiner.

--Tiens!  je m'en doutais, dit Nana.  Eh bien!  mon cher, elle a
beau tre comtesse, c'est une pas grand'chose...  Oui, oui, une
pas grand'chose...  Vous savez, j'ai l'oeil, moi.  Maintenant, je
la connais comme si je l'avais faite, votre comtesse...
Voulez-vous parier qu'elle couche avec cette vipre de
Fauchery?...  Je vous dis qu'elle y couche!  On sent bien a,
entre femmes.

Steiner haussa les paules.  Depuis la veille, sa mauvaise humeur
grandissait; il avait reu des lettres qui l'obligeaient  partir
le lendemain matin; puis, ce n'tait pas drle, de venir  la
campagne pour dormir sur le divan du salon.

--Et ce pauvre bb!  reprit Nana subitement attendrie, en
s'apercevant de la pleur de Georges, qui tait rest raide, la
respiration coupe.

--Croyez-vous que maman m'ait reconnu?  bgaya-t-il enfin.

--Oh!  a, pour sr.  Elle a cri...  Aussi, c'est ma faute.  Il
ne voulait pas en tre.  Je l'ai forc...  coute, Zizi, veux-tu
que j'crive  ta maman?  Elle a l'air bien respectable.  Je lui
dirai que je ne t'avais jamais vu, que c'est Steiner qui t'a
amen aujourd'hui pour la premire fois.

--Non, non, n'cris pas, dit Georges trs inquiet.  J'arrangerai
a moi-mme...  Et puis, si on m'ennuie, je ne rentre plus.

Mais il demeura absorb, cherchant des mensonges pour le soir.
Les cinq voitures roulaient en plaine, sur une interminable route
droite, borde de beaux arbres.  L'air, d'un gris argent,
baignait la campagne.  Ces dames continuaient  se crier des
phrases, d'une voiture  l'autre, derrire le dos des cochers,
qui riaient de ce drle de monde; par moments, une d'elles se
mettait debout, pour voir, puis s'enttait, appuye aux paules
d'un voisin, tant qu'une secousse ne la rejetait pas sur la
banquette.  Caroline Hquet, cependant, tait en grande
conversation avec Labordette; tous deux tombaient d'accord que
Nana vendrait sa campagne avant trois mois, et Caroline chargeait
Labordette de lui racheter a en sous-main, pour quatre sous.
Devant eux, la Faloise, trs amoureux, ne pouvant atteindre la
nuque apoplectique de Gaga, lui baisait un coin de l'chine, sur
sa robe, dont l'toffe tendue craquait; tandis que, raide au bord
du strapontin, Amlie leur disait de finir, agace d'tre l, les
bras ballants,  regarder embrasser sa mre.  Dans l'autre
voiture, Mignon, pour tonner Lucy, exigeait de ses fils une
fable de La Fontaine; Henri surtout tait prodigieux, il vous
lchait a d'un trait, sans se reprendre.  Mais Maria Blond, en
tte, finissait par s'embter, lasse de faire poser cette bche
de Tatan Nn,  qui elle racontait que les crmires de Paris
fabriquaient des oeufs avec de la colle et du safran.  C'tait
trop loin, on n'arriverait donc pas?  Et la question, transmise
de voiture en voiture, vint jusqu' Nana, qui, aprs avoir
interrog son cocher, se leva pour crier:

--Encore un petit quart d'heure...  Vous voyez l-bas cette
glise, derrire les arbres...

Puis, elle reprit:

--Vous ne savez pas, il parat que la propritaire du chteau de
Chamont est une ancienne du temps de Napolon...  Oh!  une
noceuse, m'a dit Joseph qui le tient des domestiques de l'vch,
une noceuse comme il n'y en a plus.  Maintenant, elle est dans
les curs.

--Elle s'appelle?  demanda Lucy.

--Madame d'Anglars.

--Irma d'Anglars, je l'ai connue!  cria Gaga.

Ce fut, le long des voitures, une suite d'exclamations, emportes
dans le trot plus vif des chevaux.  Des ttes s'allongeaient pour
voir Gaga; Maria Blond et Tatan Nn se tournrent,  genoux sur
la banquette, les poings dans la capote renverse; et des
questions se croisaient, avec des mots mchants, que temprait
une sourde admiration.  Gaga l'avait connue, a les frappait
toutes de respect pour ce pass lointain.

--Par exemple, j'tais jeune, reprit Gaga.  N'importe, je me
souviens, je la voyais passer...  On la disait dgotante chez
elle.  Mais, dans sa voiture, elle vous avait un chic!  Et des
histoires patantes, des salets et des roublardises  crever...
a ne m'tonne pas, si elle a un chteau.  Elle vous nettoyait un
homme, rien qu' souffler dessus...  Ah!  Irma d'Anglars vit
encore!  Eh bien!  mes petites chattes, elle doit aller dans les
quatre-vingt-dix ans.

Du coup, ces dames devinrent srieuses.  Quatre-vingt-dix ans!
Il n'y en avait pas une d'elles, comme le cria Lucy, fichue de
vivre jusque-l.  Toutes des patraques.  D'ailleurs, Nana dclara
qu'elle ne voulait pas faire de vieux os; c'tait plus drle.  On
arrivait, la conversation fut coupe par les claquements de fouet
des cochers, qui lanaient leurs btes.  Pourtant, au milieu du
bruit, Lucy continua, sautant  un autre sujet, pressant Nana de
partir avec la bande, le lendemain.  L'Exposition allait fermer,
ces dames devaient rentrer  Paris, o la saison dpassait leurs
esprances.  Mais Nana s'enttait.  Elle abominait Paris, elle
n'y ficherait pas les pieds de sitt.

--N'est-ce pas?  chri, nous restons, dit-elle en serrant les
genoux de Georges, sans s'inquiter de Steiner.

Les voitures s'taient brusquement arrtes.  Surprise, la
socit descendit dans un endroit dsert, au bas d'un coteau.  Il
fallut qu'un des cochers leur montrt du bout de son fouet les
ruines de l'ancienne abbaye de Chamont, perdues dans les arbres.
Ce fut une grosse dception.  Les dames trouvrent a idiot:
quelques tas de dcombres, couverts de ronces, avec une moiti de
tour croule.  Vrai, a ne valait pas la peine de faire deux
lieues.  Le cocher leur indiqua alors le chteau, dont le parc
commenait prs de l'abbaye, en leur conseillant de prendre un
petit chemin et de suivre les murs; ils feraient le tour, pendant
que les voitures iraient les attendre sur la place du village.
C'tait une promenade charmante.  La socit accepta.

--Fichtre!  Irma se met bien!  dit Gaga en s'arrtant devant une
grille, dans l'angle du parc, sur la route.

Tous, silencieusement, regardrent le fourr norme qui bouchait
la grille.  Puis, dans le petit chemin, ils suivirent la muraille
du parc, levant les yeux pour admirer les arbres, dont les
branches hautes dbordaient en une vote paisse de verdure.  Au
bout de trois minutes, ils se trouvrent devant une nouvelle
grille; celle-l laissait voir une large pelouse o deux chnes
sculaires faisaient des nappes d'ombre; et, trois minutes plus
loin, une autre grille encore droula devant eux une avenue
immense, un couloir de tnbres, au fond duquel le soleil mettait
la tache vive d'une toile.  Un tonnement, d'abord silencieux,
leur tirait peu  peu des exclamations.  Ils avaient bien essay
de blaguer, avec une pointe d'envie; mais, dcidment, a les
empoignait.  Quelle force, cette Irma!  C'est a qui donnait une
crne ide de la femme!  Les arbres continuaient, et sans cesse
revenaient des manteaux de lierre coulant sur le mur, des toits
de pavillon qui dpassaient, des rideaux de peupliers qui
succdaient  des masses profondes d'ormes et de trembles.  a ne
finirait donc pas?  Ces dames auraient voulu voir l'habitation,
lasses de toujours tourner, sans apercevoir autre chose,  chaque
chappe, que des enfoncements de feuillage.  Elles prenaient les
barreaux des deux mains, appuyant le visage contre le fer.  Une
sensation de respect les envahissait, tenues de la sorte 
distance, rvant du chteau invisible dans cette immensit.
Bientt, ne marchant jamais, elles prouvrent une fatigue.  Et
la muraille ne cessait point;  tous les coudes du petit chemin
dsert, la mme ligne de pierres grises s'allongeait.
Quelques-unes, dsesprant d'arriver au bout, parlaient de
revenir en arrire.  Mais, plus la course les brisait, et plus
elles devenaient respectueuses, emplies davantage  chaque pas de
la tranquille et royale majest de ce domaine.

--C'est bte,  la fin!  dit Caroline Hquet, les dents serres.

Nana la fit taire d'un haussement d'paules.  Elle, depuis un
moment, ne parlait plus, un peu ple, trs srieuse.
Brusquement, au dernier dtour, comme on dbouchait sur la place
du village, la muraille cessa, le chteau parut, au fond d'une
cour d'honneur.  Tous s'arrtrent, saisis par la grandeur
hautaine des larges perrons, des vingt fentres de faade, du
dveloppement des trois ailes dont les briques s'encadraient dans
des cordons de pierre.  Henri IV avait habit ce chteau
historique, o l'on conservait sa chambre, avec le grand lit
tendu de velours de Gnes.  Nana, suffoque, eut un petit soupir
d'enfant.

--Cr nom!  murmura-t-elle trs bas, pour elle-mme.

Mais il y eut une forte motion.  Gaga, tout  coup, dit que
c'tait elle, Irma en personne, qui se tenait l-bas, devant
l'glise.  Elle la reconnaissait bien; toujours droite, la
mtine, malgr son ge, et toujours ses yeux, quand elle prenait
son air.  On sortait des vpres.  Madame, un instant, resta sous
le porche.  Elle tait en soie feuille morte, trs simple et trs
grande, avec la face vnrable d'une vieille marquise, chappe
aux horreurs de la Rvolution.  Dans sa main droite, un gros
paroissien luisait au soleil.  Et, lentement, elle traversa la
place, suivie d'un laquais en livre, qui marchait  quinze pas.
L'glise se vidait, tous les gens de Chamont la saluaient
profondment; un vieillard lui baisa la main, une femme voulut se
mettre  genoux.  C'tait une reine puissante, comble d'ans et
d'honneurs.  Elle monta le perron, elle disparut.

--Voil o l'on arrive, quand on a de l'ordre, dit Mignon d'un
air convaincu, en regardant ses fils, comme pour leur donner une
leon.

Alors, chacun dit son mot.  Labordette la trouvait
prodigieusement conserve.  Maria Blond lcha une ordure, tandis
que Lucy se fchait, dclarant qu'il fallait honorer la
vieillesse.  Toutes, en somme, convinrent qu'elle tait inoue.
On remonta en voiture.  De Chamont  la Mignotte, Nana demeura
silencieuse.  Elle s'tait retourne deux fois pour jeter un
regard sur le chteau.  Berce par le bruit des roues, elle ne
sentait plus Steiner  son ct, elle ne voyait plus Georges
devant elle.  Une vision se levait du crpuscule, madame passait
toujours, avec sa majest de reine puissante, comble d'ans et
d'honneurs.

Le soir, Georges rentra aux Fondettes pour le dner.  Nana, de
plus en plus distraite et singulire, l'avait envoy demander
pardon  sa maman; a se devait, disait-elle avec svrit, prise
d'un brusque respect de la famille.  Mme elle lui fit jurer de
ne pas revenir coucher cette nuit-l; elle tait fatigue, et lui
ne remplirait que son devoir, en montrant de l'obissance.
Georges, trs ennuy de cette morale, parut devant sa mre, le
coeur gros, la tte basse.  Heureusement, son frre Philippe
tait arriv, un grand diable de militaire trs gai; cela coupa
court  la scne qu'il redoutait.  Madame Hugon se contenta de le
regarder avec des yeux pleins de larmes, tandis que Philippe, mis
au courant, le menaait d'aller le chercher par les oreilles,
s'il retournait chez cette femme.  Georges, soulag, calculait
sournoisement qu'il s'chapperait le lendemain, vers deux heures,
pour rgler ses rendez-vous avec Nana.

Cependant, au dner, les htes des Fondettes parurent gns.
Vandeuvres avait annonc son dpart; il voulait ramener Lucy 
Paris, trouvant drle d'enlever cette fille qu'il voyait depuis
dix ans, sans un dsir.  Le marquis de Chouard, le nez dans son
assiette, songeait  la demoiselle de Gaga; il se souvenait
d'avoir fait sauter Lili sur ses genoux; comme les enfants
grandissaient!  elle devenait trs grasse, cette petite.  Mais le
comte Muffat surtout resta silencieux, absorb, la face rouge.
Il avait jet sur Georges un long regard.  Au sortir de table, il
monta s'enfermer, en parlant d'un peu de fivre.  Derrire lui,
M. Venot s'tait prcipit; et il y eut, en haut, une scne, le
comte tomb sur le lit, touffant dans son oreiller des sanglots
nerveux, tandis que M. Venot, d'une voix douce, l'appelait son
frre et lui conseillait d'implorer la misricorde divine.  Il ne
l'entendait pas, il rlait.  Tout d'un coup, il sauta du lit, il
bgaya:

--J'y vais...  Je ne peux plus...

--C'est bien, dit le vieillard, je vous accompagne.

Comme ils sortaient, deux ombres s'enfonaient dans les tnbres
d'une alle.  Tous les soirs, Fauchery et la comtesse Sabine
laissaient maintenant Daguenet aider Estelle  prparer le th.
Sur la grande route, le comte marchait si vite, que son compagnon
devait courir pour le suivre.  Essouffl, ce dernier ne cessait
de lui prodiguer les meilleurs arguments contre les tentations de
la chair.  L'autre n'ouvrait pas la bouche, emport dans la nuit.
Arriv devant la Mignotte, il dit simplement:

--Je ne peux plus...  Allez-vous-en.

--Alors, que la volont de Dieu soit faite, murmura M. Venot.  Il
prend tous les chemins pour assurer son triomphe...  Votre pch
sera une de ses armes.

A la Mignotte, on se querella pendant le repas.  Nana avait
trouv une lettre de Bordenave, o il lui conseillait de prendre
du repos, en ayant l'air de se ficher d'elle; la petite Violaine
tait rappele deux fois tous les soirs.  Et, comme Mignon la
pressait encore de partir le lendemain avec eux, Nana, exaspre,
dclara qu'elle entendait ne pas recevoir de conseils.
D'ailleurs, elle s'tait montre,  table, d'un collet-mont
ridicule.  Madame Lerat, ayant lch un mot raide, elle cria que,
nom de Dieu!  elle n'autorisait personne, pas mme sa tante, 
dire des salets en sa prsence.  Puis, elle rasa tout le monde
par ses bons sentiments, un accs d'honntet bte, avec des
ides d'ducation religieuse pour Louiset et tout un plan de
bonne conduite pour elle.  Comme on riait, elle eut des mots
profonds, des hochements de bourgeoise convaincue, disant que
l'ordre seul menait  la fortune, et qu'elle ne voulait pas
mourir sur la paille.  Ces dames, agaces, se rcriaient: pas
possible, on avait chang Nana!  Mais elle, immobile, retombait
dans sa rverie, les yeux perdus, voyant se lever la vision d'une
Nana trs riche et trs salue.

On montait se coucher, quand Muffat se prsenta.  Ce fut
Labordette qui l'aperut dans le jardin.  Il comprit, il lui
rendit le service d'carter Steiner et de le conduire par la
main, le long du corridor obscur, jusqu' la chambre de Nana.
Labordette, pour ces sortes d'affaires, tait d'une distinction
parfaite, trs adroit, et comme ravi de faire le bonheur des
autres.  Nana ne se montra pas surprise, ennuye seulement de la
rage de Muffat aprs elle.  Il fallait tre srieuse dans la vie,
n'est-ce pas?  C'tait trop bte d'aimer, a ne menait  rien.
Puis, elle avait des scrupules,  cause du jeune ge de Zizi;
vrai, elle s'tait conduite d'une faon pas honnte.  Ma foi!
elle rentrait dans le bon chemin, elle prenait un vieux.

--Zo, dit-elle  la femme de chambre enchante de quitter la
campagne, fais les malles demain en te levant, nous retournons 
Paris.

Et elle coucha avec Muffat, mais sans plaisir.





VII




Trois mois plus tard, un soir de dcembre, le comte Muffat se
promenait dans le passage des Panoramas.  La soire tait trs
douce, une averse venait d'emplir le passage d'un flot de monde.
Il y avait l une cohue, un dfil pnible et lent, resserr
entre les boutiques.  C'tait, sous les vitres blanchies de
reflets, un violent clairage, une coule de clarts, des globes
blancs, des lanternes rouges, des transparents bleus, des rampes
de gaz, des montres et des ventails gants en traits de flamme,
brlant en l'air; et le bariolage des talages, l'or des
bijoutiers, les cristaux des confiseurs, les soies claires des
modistes, flambaient, derrire la puret des glaces, dans le coup
de lumire crue des rflecteurs; tandis que, parmi la dbandade
peinturlure des enseignes, un norme gant de pourpre, au loin,
semblait une main saignante, coupe et attache par une manchette
jaune.

Doucement, le comte Muffat tait remont jusqu'au boulevard.  Il
jeta un regard sur la chausse, puis revint  petits pas, rasant
les boutiques.  Un air humide et chauff mettait une vapeur
lumineuse dans l'troit couloir.  Le long des dalles, mouilles
par l'gouttement des parapluies, les pas sonnaient,
continuellement, sans un bruit de voix.  Des promeneurs, en le
coudoyant  chaque tour, l'examinaient, la face muette, blmie
par le gaz.  Alors, pour chapper  ces curiosits, le comte se
planta devant une papeterie, o il contempla avec une attention
profonde un talage de presse-papiers, des boules de verre dans
lesquelles flottaient des paysages et des fleurs.

Il ne voyait rien, il songeait  Nana.  Pourquoi venait-elle de
mentir une fois encore?  Le matin, elle lui avait crit de ne pas
se dranger le soir, en prtextant que Louiset tait malade, et
qu'elle passerait la nuit chez sa tante,  le veiller.  Mais lui,
souponneux, s'tant prsent chez elle, avait appris par la
concierge que madame, justement, partait pour son thtre.  Cela
l'tonnait, car elle ne jouait pas dans la pice nouvelle.
Pourquoi donc ce mensonge, et que pouvait-elle faire aux
Varits, ce soir-l?

Bouscul par un passant, le comte, sans en avoir conscience,
quitta les presse-papiers et se trouva devant une vitrine de
bimbeloterie, regardant de son air absorb un talage de carnets
et de porte-cigares, qui tous, sur un coin, avaient la mme
hirondelle bleue.  Certainement, Nana tait change.  Dans les
premiers temps, aprs son retour de la campagne, elle le rendait
fou, quand elle le baisait autour de la figure, sur ses favoris,
avec des clineries de chatte, en lui jurant qu'il tait le chien
aim, le seul petit homme qu'elle adort.  Il n'avait plus peur
de Georges, retenu par sa mre aux Fondettes.  Restait le gros
Steiner, qu'il pensait remplacer, mais sur lequel il n'osait
provoquer une explication.  Il le savait de nouveau dans un
gchis d'argent extraordinaire, prs d'tre excut  la Bourse,
se cramponnant aux actionnaires des Salines des Landes, tchant
de leur faire suer un dernier versement.  Quand il le rencontrait
chez Nana, celle-ci lui expliquait, d'un ton raisonnable, qu'elle
ne voulait pas le flanquer  la porte comme un chien, aprs ce
qu'il avait dpens pour elle.  D'ailleurs, depuis trois mois, il
vivait au milieu d'un tel tourdissement sensuel, qu'en dehors du
besoin de la possder, il n'prouvait rien de bien net.  C'tait,
dans l'veil tardif de sa chair, une gloutonnerie d'enfant qui ne
laissait pas de place  la vanit ni  la jalousie.  Une seule
sensation prcise pouvait le frapper: Nana devenait moins
gentille, elle ne le baisait plus sur la barbe.  Cela
l'inquitait, il se demandait ce qu'elle avait  lui reprocher,
en homme qui ignore les femmes.  Cependant, il croyait contenter
tous ses dsirs.  Et il revenait toujours  la lettre du matin, 
cette complication de mensonge, dans le but si simple de passer
la soire  son thtre.  Sous une nouvelle pousse de la foule,
il avait travers le passage, il se creusait la tte devant un
vestibule de restaurant, les yeux fixs sur des alouettes plumes
et sur un grand saumon allong dans une vitrine.

Enfin, il parut s'arracher  ce spectacle.  Il se secoua, leva
les yeux, s'aperut qu'il tait prs de neuf heures.  Nana allait
sortir, il exigerait la vrit.  Et il marcha, en se rappelant
les soires passes dj en cet endroit, quand il la prenait  la
porte du thtre.  Toutes les boutiques lui taient connues, il
en retrouvait les odeurs, dans l'air charg de gaz, des senteurs
rudes de cuir de Russie, des parfums de vanille montant du
sous-sol d'un chocolatier, des haleines de musc souffles par les
portes ouvertes des parfumeurs.  Aussi n'osait-il plus s'arrter
devant les visages ples des dames de comptoir, qui le
regardaient placidement, en figure de connaissance.  Un instant,
il sembla tudier la file des petites fentres rondes, au-dessus
des magasins, comme s'il les voyait pour la premire fois, dans
l'encombrement des enseignes.  Puis, de nouveau, il monta
jusqu'au boulevard, se tint l une minute.  La pluie ne tombait
plus qu'en une poussire fine, dont le froid, sur ses mains, le
calma.  Maintenant, il songeait  sa femme, qui se trouvait prs
de Mcon, dans un chteau o son amie, madame de Chezelles, tait
trs souffrante depuis l'automne; les voitures, sur la chausse,
roulaient au milieu d'un fleuve de boue, la campagne devait tre
abominable par ce vilain temps.  Mais, tout  coup pris
d'inquitude, il rentra dans la chaleur touffe du passage, il
marcha  grandes enjambes parmi les promeneurs: la pense lui
tait venue que, si Nana se mfiait, elle filerait par la galerie
Montmartre.

Ds lors, le comte fit le guet  la porte mme du thtre.  Il
n'aimait pas attendre dans ce bout de couloir, o il craignait
d'tre reconnu.  C'tait,  l'angle de la galerie des Varits et
de la galerie Saint-Marc, un coin louche, avec des boutiques
obscures, une cordonnerie sans clientle, des magasins de meubles
poussireux, un cabinet de lecture enfum, somnolent, dont les
lampes encapuchonnes dormaient, le soir, dans une lueur verte;
et il n'y avait jamais l que des messieurs bien mis et patients,
rdant parmi ce qui encombre une entre des artistes, des
soleries de machinistes et des guenilles de figurantes.  Devant
le thtre, un seul bec de gaz, dans un globe dpoli, clairait
la porte.  Muffat eut un moment l'ide de questionner madame
Bron; puis, la crainte lui vint que Nana, prvenue, ne se sauvt
par le boulevard.  Il reprit sa marche, rsolu  attendre qu'on
le mt dehors pour fermer les grilles, comme cela tait arriv
deux fois; la pense de rentrer coucher seul lui serrait le coeur
d'angoisse.  Chaque fois que des filles en cheveux, des hommes au
linge sale, sortaient et le dvisageaient, il revenait se planter
devant le cabinet de lecture, o, entre deux affiches colles sur
une vitre, il retrouvait le mme spectacle, un petit vieux, raidi
et seul  l'immense table, dans la tache verte d'une lampe,
lisant un journal vert avec des mains vertes.  Mais, quelques
minutes avant dix heures, un autre monsieur, un grand bel homme,
blond, gant juste, se promena lui aussi devant le thtre.
Alors, tous deux,  chaque tour, se jetrent un coup d'oeil
oblique, d'un air mfiant.  Le comte poussait jusqu' l'angle des
deux galeries, orn d'un haut panneau de glace; et l, en
s'apercevant, la mine grave, l'allure correcte, il prouvait une
honte mle de peur.

Dix heures sonnrent.  Muffat, brusquement, pensa qu'il lui tait
bien facile de s'assurer si Nana se trouvait dans sa loge.  Il
monta les trois marches, traversa le petit vestibule badigeonn
de jaune, puis se glissa dans la cour par une porte qui fermait
simplement au loquet.  A cette heure, la cour, troite, humide
comme un fond de puits, avec ses cabinets d'aisances empests, sa
fontaine, le fourneau de cuisine et les plantes dont la concierge
l'encombrait, tait noye d'une vapeur noire; mais les deux murs
qui se dressaient, trous de fentres, flamboyaient: en bas le
magasin des accessoires et le poste des pompiers,  gauche
l'administration,  droite et en haut les loges des artistes.
C'tait, le long de ce puits, comme des gueules de four ouvertes
sur les tnbres.  Le comte avait tout de suite vu les vitres de
la loge claires, au premier tage; et, soulag, heureux, il
s'oubliait, les yeux en l'air, dans la boue grasse et la fade
puanteur de ce derrire de vieille maison parisienne.  De grosses
gouttes tombaient d'une gouttire creve.  Un rayon de gaz,
gliss de la fentre de madame Bron, jaunissait un bout de pav
moussu, un bas de muraille mang par les eaux d'un vier, tout un
coin d'ordures embarrass de vieux seaux et de terrines fendues,
o verdissait dans une marmite un maigre fusain.  Il y eut un
grincement d'espagnolette, le comte se sauva.

Certainement, Nana allait descendre.  Il retourna devant le
cabinet de lecture; dans l'ombre endormie, tache d'une lueur de
veilleuse, le petit vieux n'avait pas boug, le profil cass sur
son journal.  Puis, il marcha encore.  Maintenant, il poussait sa
promenade plus loin, il traversait la grande galerie, suivait la
galerie des Varits jusqu' la galerie Feydeau, dserte et
froide, enfonce dans une obscurit lugubre; et il revenait, il
passait devant le thtre, tournait le coin de la galerie
Saint-Marc, se risquait jusqu' la galerie Montmartre, o une
machine sciant du sucre, chez un picier, l'intressait.  Mais,
au troisime tour, la peur que Nana ne s'chappt derrire son
dos lui fit perdre tout respect humain.  Il se planta avec le
monsieur blond devant le thtre mme, changeant tous deux un
regard d'humilit fraternelle, allum d'un restant de dfiance
sur une rivalit possible.  Des machinistes, qui sortaient fumer
une pipe pendant un entracte, les bousculrent, sans que l'un ni
l'autre ost se plaindre.  Trois grandes filles mal peignes, en
robes sales, parurent sur le seuil, croquant des pommes, crachant
les trognons; et ils baissrent la tte, ils restrent sous
l'effronterie de leurs yeux et la crudit de leurs paroles,
clabousss, salis par ces coquines, qui trouvrent drle de se
jeter sur eux, en se poussant.

Justement, Nana descendait les trois marches.  Elle devint toute
blanche, lorsqu'elle aperut Muffat.

--Ah!  c'est vous, balbutia-t-elle.

Les figurantes, qui ricanaient, eurent peur en la reconnaissant;
et elles demeuraient plantes en ligne, d'un air raide et srieux
de servantes surprises par madame en train de mal faire.  Le
grand monsieur blond s'tait cart,  la fois rassur et triste.

--Eh bien!  donnez-moi le bras, reprit Nana avec impatience.

Ils s'en allrent doucement.  Le comte, qui avait prpar des
questions, ne trouvait rien  dire.  Ce fut elle qui, d'une voix
rapide, conta une histoire: elle tait encore chez sa tante 
huit heures; puis, voyant Louiset beaucoup mieux, elle avait eu
l'ide de descendre un instant au thtre.

--Quelque affaire importante?  demanda-t-il.

--Oui, une pice nouvelle, rpondit-elle aprs avoir hsit.  On
voulait avoir mon avis.

Il comprit qu'elle mentait.  Mais la sensation tide de son bras,
fortement appuy sur le sien, le laissait sans force.  Il n'avait
plus ni colre ni rancune de sa longue attente, son unique souci
tait de la garder l, maintenant qu'il la tenait.  Le lendemain,
il tcherait de savoir ce qu'elle tait venue faire dans sa loge.
Nana, toujours hsitante, visiblement en proie au travail
intrieur d'une personne qui tche de se remettre et de prendre
un parti, s'arrta en tournant le coin de la galerie des
Varits, devant l'talage d'un ventailliste.

--Tiens!  murmura-t-elle, c'est joli, cette garniture de nacre
avec ces plumes.

Puis, d'un ton indiffrent:

--Alors, tu m'accompagnes chez moi?

--Mais sans doute, dit-il tonn, puisque ton enfant va mieux.

Elle regretta son histoire.  Peut-tre Louiset avait-il une
nouvelle crise; et elle parla de retourner aux Batignolles.
Mais, comme il offrait d'y aller aussi, elle n'insista pas.  Un
instant, elle eut la rage blanche d'une femme qui se sent prise
et qui doit se montrer douce.  Enfin, elle se rsigna, elle
rsolut de gagner du temps; pourvu qu'elle se dbarrasst du
comte vers minuit, tout s'arrangerait  son dsir.

--C'est vrai, tu es garon, ce soir, murmura-t-elle.  Ta femme ne
revient que demain matin, n'est-ce pas?

--Oui, rpondit Muffat un peu gn de l'entendre parler
familirement de la comtesse.

Mais elle appuya, demandant l'heure du train, voulant savoir s'il
irait  la gare l'attendre.  Elle avait encore ralenti le pas,
comme trs intresse par les boutiques.

--Vois donc!  dit-elle, arrte de nouveau devant un bijoutier,
quel drle de bracelet!

Elle adorait le passage des Panoramas.  C'tait une passion qui
lui restait de sa jeunesse pour le clinquant de l'article de
Paris, les bijoux faux, le zinc dor, le carton jouant le cuir.
Quand elle passait, elle ne pouvait s'arracher des talages,
comme  l'poque o elle tranait ses savates de gamine,
s'oubliant devant les sucreries d'un chocolatier, coutant jouer
de l'orgue dans une boutique voisine, prise surtout par le got
criard des bibelots  bon march, des ncessaires dans des
coquilles de noix, des hottes de chiffonnier pour les cure-dents,
des colonnes Vendme et des oblisques portant des thermomtres.
Mais, ce soir-l, elle tait trop secoue, elle regardait sans
voir.  a l'ennuyait  la fin, de n'tre pas libre; et, dans sa
rvolte sourde, montait le furieux besoin de faire une btise.
La belle avance d'avoir des hommes bien!  Elle venait de manger
le prince et Steiner  des caprices d'enfant, sans qu'elle st o
l'argent passait.  Son appartement du boulevard Haussmann n'tait
mme pas entirement meubl; seul, le salon, tout en satin rouge,
dtonnait, trop orn et trop plein.  A cette heure, pourtant, les
cranciers la tourmentaient plus qu'autrefois, lorsqu'elle
n'avait pas le sou; chose qui lui causait une continuelle
surprise, car elle se citait comme un modle d'conomie.  Depuis
un mois, ce voleur de Steiner trouvait mille francs 
grand-peine, les jours o elle menaait de le flanquer dehors,
s'il ne les apportait pas.  Quant  Muffat, il tait idiot, il
ignorait ce qu'on donnait, et elle ne pouvait lui en vouloir de
son avarice.  Ah!  comme elle aurait lch tout ce monde, si elle
ne s'tait rpt vingt fois par jour des maximes de bonne
conduite!  Il fallait tre raisonnable, Zo le disait chaque
matin, elle-mme avait toujours prsent un souvenir religieux, la
vision royale de Chamont, sans cesse voque et grandie.  Et
c'tait pourquoi, malgr un tremblement de colre contenue, elle
se faisait soumise au bras du comte, en allant d'une vitrine 
l'autre, au milieu des passants plus rares.  Dehors, le pav
schait, un vent frais qui enfilait la galerie balayait l'air
chaud sous le vitrage, effarait les lanternes de couleur, les
rampes de gaz, l'ventail gant, brlant comme une pice
d'artifice.  A la porte du restaurant, un garon teignait les
globes; tandis que, dans les boutiques vides et flambantes, les
dames de comptoir immobiles semblaient s'tre endormies, les yeux
ouverts.

--Oh!  cet amour!  reprit Nana, au dernier talage, revenant de
quelques pas pour s'attendrir sur une levrette en biscuit, une
patte leve devant un nid cach dans des roses.

Ils quittrent enfin le passage, et elle ne voulut pas de
voiture.  Il faisait trs bon, disait-elle; d'ailleurs, rien ne
les pressait, ce serait charmant de rentrer  pied.  Puis,
arrive devant le Caf anglais, elle eut une envie, elle parla de
manger des hutres, racontant qu'elle n'avait rien pris depuis le
matin,  cause de la maladie de Louiset.  Muffat n'osa la
contrarier.  Il ne s'affichait pas encore avec elle, il demanda
un cabinet, filant vite le long des corridors.  Elle le suivait
en femme qui connaissait la maison, et ils allaient entrer dans
un cabinet dont un garon tenait la porte ouverte, lorsque, d'un
salon voisin, o s'levait une tempte de rires et de cris, un
homme sortit brusquement.  C'tait Daguenet.

--Tiens!  Nana!  cria-t-il.

Vivement, le comte avait disparu dans le cabinet, dont la porte
resta entrebille.  Mais, comme son dos rond fuyait, Daguenet
cligna les yeux, en ajoutant d'un ton de blague:

--Fichtre!  tu vas bien, tu les prends aux Tuileries, maintenant!

Nana sourit, un doigt sur les lvres, pour le prier de se taire.
Elle le voyait trs lanc, heureuse pourtant de le rencontrer l,
lui gardant un coin de tendresse, malgr sa salet de ne pas la
reconnatre, lorsqu'il se trouvait avec des femmes comme il faut.

--Que deviens-tu?  demanda-t-elle amicalement.

--Je me range.  Vrai, je songe  me marier.

Elle haussa les paules d'un air de piti.  Mais lui, en
plaisantant, continuait, disait que ce n'tait pas une vie de
gagner  la Bourse juste de quoi donner des bouquets aux dames,
pour rester au moins un garon propre.  Ses trois cent mille
francs lui avaient dur dix-huit mois.  Il voulait tre pratique,
il pouserait une grosse dot et finirait prfet, comme son pre.
Nana souriait toujours, incrdule.  Elle indiqua le salon d'un
mouvement de tte.

--Avec qui es-tu l?

--Oh!  toute une bande, dit-il, oubliant ses projets sous une
bouffe d'ivresse.  Imagine-toi que La raconte son voyage en
gypte.  C'est d'un drle!  Il y a une histoire de bain...

Et il raconta l'histoire.  Nana s'attardait, complaisamment.  Ils
avaient fini par s'adosser, l'un devant l'autre, dans le
corridor.  Des becs de gaz brlaient sous le plafond bas, une
vague odeur de cuisine dormait entre les plis des tentures.  Par
moments, pour s'entendre, lorsque le vacarme du salon redoublait,
ils devaient approcher leurs visages.  Toutes les vingt secondes,
un garon, charg de plats, trouvant le corridor barr, les
drangeait.  Mais, eux, sans s'interrompre, s'effaaient contre
les murs, tranquilles, causant comme chez eux, au milieu du
tapage des soupeurs et de la bousculade du service.

--Vois donc, murmura le jeune homme en montrant d'un signe la
porte du cabinet, o Muffat avait disparu.

Tous deux regardrent.  La porte avait de petits frmissements,
un souffle semblait l'agiter.  Enfin, avec une lenteur extrme,
elle se ferma, sans le moindre bruit.  Ils changrent un rire
silencieux.  Le comte devait avoir une bonne tte, seul,
l-dedans.

--A propos, demanda-t-elle, as-tu lu l'article de Fauchery sur
  moi?

--Oui, _la Mouche d'or_, rpondit Daguenet, je ne t'en parlais
pas, craignant de te faire de la peine.

--De la peine, pourquoi?  Il est trs long, son article.

Elle tait flatte qu'on s'occupt de sa personne dans le _Figaro_.
Sans les explications de son coiffeur, Francis, qui lui avait
apport le journal, elle n'aurait pas compris qu'il s'agissait
d'elle.  Daguenet l'examinait en dessous, en ricanant de son air
blagueur.  Enfin, puisqu'elle tait contente, tout le monde
devait l'tre.

--Excusez!  cria un garon, qui les spara, tenant  deux mains
une bombe glace.

Nana avait fait un pas vers le petit salon, o Muffat attendait.

--Eh bien!  adieu, reprit Daguenet.  Va retrouver ton cocu.

De nouveau, elle s'arrta.

--Pourquoi l'appelles-tu cocu?

--Parce que c'est un cocu, parbleu!

Elle revint s'adosser au mur, profondment intresse.

--Ah!  dit-elle simplement.

--Comment, tu ne savais pas a!  Sa femme couche avec Fauchery,
ma chre...  a doit avoir commenc  la campagne...  Tout 
l'heure, Fauchery m'a quitt, comme je venais ici, et je me doute
d'un rendez-vous chez lui pour ce soir.  Ils ont invent un
voyage, je crois.

Nana demeurait muette, sous le coup de l'motion.

--Je m'en doutais!  dit-elle enfin en tapant sur ses cuisses.
J'avais devin, rien qu' la voir, l'autre fois, sur la route...
Si c'est possible, une femme honnte tromper son mari, et avec
cette roulure de Fauchery!  Il va lui en apprendre de propres.

--Oh!  murmura Daguenet mchamment, ce n'est pas son coup
d'essai.  Elle en sait peut-tre autant que lui.

Alors, elle eut une exclamation indigne.

--Vrai!...  Quel joli monde!  c'est trop sale!

--Excusez!  cria un garon charg de bouteilles, en les sparant.

Daguenet la ramena, la retint un instant par la main.  Il avait
pris sa voix de cristal, une voix aux notes d'harmonica qui
faisait tout son succs auprs de ces dames.

--Adieu, chrie...  Tu sais, je t'aime toujours.

Elle se dgagea; et, souriante, la parole couverte par un
tonnerre de cris et de bravos, dont la porte du salon tremblait:

--Bte, c'est fini...  Mais a ne fait rien.  Monte donc un de
ces jours.  Nous causerons.

Puis, redevenant trs grave, du ton d'une bourgeoise rvolte:

--Ah!  il est cocu...  Eh bien!  mon cher, c'est embtant.  Moi,
a m'a toujours dgote, un cocu.

Quand elle entra enfin dans le cabinet, elle aperut Muffat,
assis sur un troit divan, qui se rsignait, la face blanche, les
mains nerveuses.  Il ne lui fit aucun reproche.  Elle, toute
remue, tait partage entre la piti et le mpris.  Ce pauvre
homme, qu'une vilaine femme trompait si indignement!  Elle avait
envie de se jeter  son cou, pour le consoler.  Mais, tout de
mme, c'tait juste, il tait idiot avec les femmes; a lui
apprendrait.  Cependant, la piti l'emporta.  Elle ne le lcha
pas, aprs avoir mang ses hutres, comme elle se l'tait promis.
Ils restrent  peine un quart d'heure au Caf anglais, et
rentrrent ensemble boulevard Haussmann.  Il tait onze heures;
avant minuit, elle aurait bien trouv un moyen doux de le
congdier.

Par prudence, dans l'antichambre, elle donna un ordre  Zo.

--Tu le guetteras, tu lui recommanderas de ne pas faire de bruit,
si l'autre est encore avec moi.

--Mais o le mettrai-je, madame?

--Garde-le  la cuisine.  C'est plus sr.

Muffat, dans la chambre, tait dj sa redingote.  Un grand feu
brlait.  C'tait toujours la mme chambre, avec ses meubles de
palissandre, ses tentures et ses siges de damas broch, 
grandes fleurs bleues sur fond gris.  Deux fois, Nana avait rv
de la refaire, la premire tout en velours noir, la seconde en
satin blanc, avec des noeuds roses; mais, ds que Steiner
consentait, elle exigeait l'argent que a coterait, pour le
manger.  Elle avait eu seulement le caprice d'une peau de tigre
devant la chemine, et d'une veilleuse de cristal, pendue au
plafond.

--Moi, je n'ai pas sommeil, je ne me couche pas, dit-elle,
lorsqu'ils se furent enferms.

Le comte lui obissait avec une soumission d'homme qui ne craint
plus d'tre vu.  Son unique souci tait de ne pas la fcher.

--Comme tu voudras, murmura-t-il.

Pourtant, il retira encore ses bottines, avant de s'asseoir
devant le feu.  Un des plaisirs de Nana tait de se dshabiller
en face de son armoire  glace, o elle se voyait en pied.  Elle
faisait tomber jusqu' sa chemise; puis, toute nue, elle
s'oubliait, elle se regardait longuement.  C'tait une passion de
son corps, un ravissement du satin de sa peau et de la ligne
souple de sa taille, qui la tenait srieuse, attentive, absorbe
dans un amour d'elle-mme.  Souvent, le coiffeur la trouvait
ainsi, sans qu'elle tournt la tte.  Alors, Muffat se fchait,
et elle restait surprise.  Que lui prenait-il?  Ce n'tait pas
pour les autres, c'tait pour elle.

Ce soir-l, voulant se mieux voir, elle alluma les six bougies
des appliques.  Mais, comme elle laissait glisser sa chemise,
elle s'arrta, proccupe depuis un moment, ayant une question au
bord des lvres.

--Tu n'as pas lu l'article du _Figaro_?...  Le journal est sur la
  table.

Le rire de Daguenet lui revenait  la mmoire, elle tait
travaille d'un doute.  Si ce Fauchery l'avait dbine, elle se
vengerait.

--On prtend qu'il s'agit de moi, l-dedans, reprit-elle en
affectant un air d'indiffrence.  Hein?  chri, quelle est ton
ide?

Et, lchant la chemise, attendant que Muffat et fini sa lecture,
elle resta nue.  Muffat lisait lentement.  La chronique de
Fauchery, intitule _la Mouche d'or_, tait l'histoire d'une
fille, ne de quatre ou cinq gnrations d'ivrognes, le sang gt
par une longue hrdit de misre et de boisson, qui se
transformait chez elle en un dtraquement nerveux de son sexe de
femme.  Elle avait pouss dans un faubourg, sur le pav parisien;
et, grande, belle, de chair superbe ainsi qu'une plante de plein
fumier, elle vengeait les gueux et les abandonns dont elle tait
le produit.  Avec elle, la pourriture qu'on laissait fermenter
dans le peuple, remontait et pourrissait l'aristocratie.  Elle
devenait une force de la nature, un ferment de destruction, sans
le vouloir elle-mme, corrompant et dsorganisant Paris entre ses
cuisses de neige, le faisant tourner comme des femmes, chaque
mois, font tourner le lait.  Et c'tait  la fin de l'article que
se trouvait la comparaison de la mouche, une mouche couleur de
soleil, envole de l'ordure, une mouche qui prenait la mort sur
les charognes tolres le long des chemins, et qui, bourdonnante,
dansante, jetant un clat de pierreries, empoisonnait les hommes
rien qu' se poser sur eux, dans les palais o elle entrait par
les fentres.

Muffat leva la tte, les yeux fixes, regardant le feu.

--Eh bien?  demanda Nana.

Mais il ne rpondit pas.  Il parut vouloir relire la chronique.
Une sensation de froid coulait de son crne sur ses paules.
Cette chronique tait crite  la diable, avec des cabrioles de
phrases, une outrance de mots imprvus et de rapprochements
baroques.  Cependant, il restait frapp par sa lecture, qui,
brusquement, venait d'veiller en lui tout ce qu'il n'aimait
point  remuer depuis quelques mois.

Alors, il leva les yeux.  Nana s'tait absorbe dans son
ravissement d'elle-mme.  Elle pliait le cou, regardant avec
attention dans la glace un petit signe brun qu'elle avait
au-dessus de la hanche droite; et elle le touchait du bout du
doigt, elle le faisait saillir en se renversant davantage, le
trouvant sans doute drle et joli,  cette place.  Puis, elle
tudia d'autres parties de son corps, amuse, reprise de ses
curiosits vicieuses d'enfant.  a la surprenait toujours de se
voir; elle avait l'air tonn et sduit d'une jeune fille qui
dcouvre sa pubert.  Lentement, elle ouvrit les bras pour
dvelopper son torse de Vnus grasse, elle ploya la taille,
s'examinant de dos et de face, s'arrtant au profil de sa gorge,
aux rondeurs fuyantes de ses cuisses.  Et elle finit par se
plaire au singulier jeu de se balancer,  droite,  gauche, les
genoux carts, la taille roulant sur les reins, avec le
frmissement continu d'une alme dansant la danse du ventre.

Muffat la contemplait.  Elle lui faisait peur.  Le journal tait
tomb de ses mains.  Dans cette minute de vision nette, il se
mprisait.  C'tait cela: en trois mois, elle avait corrompu sa
vie, il se sentait dj gt jusqu'aux moelles par des ordures
qu'il n'aurait pas souponnes.  Tout allait pourrir en lui, 
cette heure.  Il eut un instant conscience des accidents du mal,
il vit la dsorganisation apporte par ce ferment, lui
empoisonn, sa famille dtruite, un coin de socit qui craquait
et s'effondrait.  Et, ne pouvant dtourner les yeux, il la
regardait fixement, il tchait de s'emplir du dgot de sa
nudit.

Nana ne bougea plus.  Un bras derrire la nuque, une main prise
dans l'autre, elle renversait la tte, les coudes carts.  Il
voyait en raccourci ses yeux demi-clos, sa bouche entrouverte,
son visage noy d'un rire amoureux; et, par-derrire, son chignon
de cheveux jaunes dnou lui couvrait le dos d'un poil de lionne.
Ploye et le flanc tendu, elle montrait les reins solides, la
gorge dure d'une guerrire, aux muscles forts sous le grain
satin de la peau.  Une ligne fine,  peine onde par l'paule et
la hanche, filait d'un de ses coudes  son pied.  Muffat suivait
ce profil si tendre, ces fuites de chair blonde se noyant dans
des lueurs dores, ces rondeurs o la flamme des bougies mettait
des reflets de soie.  Il songeait  son ancienne horreur de la
femme, au monstre de l'criture, lubrique, sentant le fauve.
Nana tait toute velue, un duvet de rousse faisait de son corps
un velours; tandis que, dans sa croupe et ses cuisses de cavale,
dans les renflements charnus creuss de plis profonds, qui
donnaient au sexe le voile troublant de leur ombre, il y avait de
la bte.  C'tait la bte d'or, inconsciente comme une force, et
dont l'odeur seule gtait le monde.  Muffat regardait toujours,
obsd, possd, au point qu'ayant ferm les paupires, pour ne
plus voir, l'animal reparut au fond des tnbres, grandi,
terrible, exagrant sa posture.  Maintenant, il serait l, devant
ses yeux, dans sa chair,  jamais.

Mais Nana se pelotonnait sur elle-mme.  Un frisson de tendresse
semblait avoir pass dans ses membres.  Les yeux mouills, elle
se faisait petite, comme pour se mieux sentir.  Puis, elle dnoua
les mains, les abaissa le long d'elle par un glissement,
jusqu'aux seins, qu'elle crasa d'une treinte nerveuse.  Et
rengorge, se fondant dans une caresse de tout son corps, elle se
frotta les joues  droite,  gauche, contre ses paules, avec
clinerie.  Sa bouche goulue soufflait sur elle le dsir.  Elle
allongea les lvres, elle se baisa longuement prs de l'aisselle,
en riant  l'autre Nana, qui, elle aussi, se baisait dans la
glace.

Alors, Muffat eut un soupir bas et prolong.  Ce plaisir
solitaire l'exasprait.  Brusquement, tout fut emport en lui,
comme par un grand vent.  Il prit Nana  bras-le-corps, dans un
lan de brutalit, et la jeta sur le tapis.

--Laisse-moi, cria-t-elle, tu me fais du mal!

Il avait conscience de sa dfaite, il la savait stupide,
ordurire et menteuse, et il la voulait, mme empoisonne.

--Oh!  c'est bte!  dit-elle, furieuse, quand il la laissa se
  relever.

Pourtant, elle se calma.  Maintenant, il s'en irait.  Aprs avoir
pass une chemise de nuit garnie de dentelle, elle vint s'asseoir
par terre, devant le feu.  C'tait sa place favorite.  Comme elle
le questionnait de nouveau sur la chronique de Fauchery, Muffat
rpondit vaguement, dsireux d'viter une scne.  D'ailleurs,
elle dclara qu'elle avait Fauchery quelque part.  Puis, elle
tomba dans un long silence, rflchissant au moyen de renvoyer le
comte.  Elle aurait voulu une manire aimable, car elle restait
bonne fille, et a l'ennuyait de faire de la peine aux gens;
d'autant plus que celui-l tait cocu, ide qui avait fini par
l'attendrir.

--Alors, dit-elle enfin, c'est demain matin que tu attends ta
  femme?

Muffat s'tait allong dans le fauteuil, l'air assoupi, les
membres las.  Il dit oui, d'un signe.  Nana le regardait,
srieuse, avec un sourd travail de tte.  Assise sur une cuisse,
dans le chiffonnage lger de ses dentelles, elle tenait l'un de
ses pieds nus entre ses deux mains; et, machinalement, elle le
tournait, le retournait.

--Il y a longtemps que tu es mari?  demanda-t-elle.

--Dix-neuf ans, rpondit le comte.

--Ah!...  Et ta femme, est-elle aimable?  Faites-vous bon mnage
  ensemble?

Il se tut.  Puis, d'un air gn:

--Tu sais que je t'ai prie de ne jamais parler de ces choses.

--Tiens!  pourquoi donc?  cria-t-elle, se vexant dj.  Je ne la
mangerai pas, ta femme, bien sr, pour parler d'elle...  Mon
cher, toutes les femmes se valent...

Mais elle s'arrta, de peur d'en trop dire.  Seulement, elle prit
un air suprieur, parce qu'elle se croyait trs bonne.  Ce pauvre
homme, il fallait le mnager.  D'ailleurs, une ide gaie lui
tait venue, elle souriait en l'examinant.  Elle reprit:

--Dis donc, je ne t'ai pas cont l'histoire que Fauchery fait
courir sur toi...  En voil une vipre!  Je ne lui en veux pas,
puisque son article est possible; mais c'est une vraie vipre
tout de mme.

Et, riant plus fort, lchant son pied, elle se trana et vint
appuyer sa gorge contre les genoux du comte.

--Imagine-toi, il jure que tu l'avais encore, lorsque tu as
pous ta femme...  Hein?  tu l'avais encore?...  Hein?  est-ce
vrai?

Elle le pressait du regard, elle avait remont les mains jusqu'
ses paules, et le secouait pour lui arracher cette confession.

--Sans doute, rpondit-il enfin d'un ton grave.

Alors, elle s'abattit de nouveau  ses pieds, dans une crise de
fou rire, bgayant, lui donnant des tapes.

--Non, c'est impayable, il n'y a que toi, tu es un phnomne...
Mais, mon pauvre chien, tu as d tre d'un bte!  Quand un homme
ne sait pas, c'est toujours si drle!  Par exemple, j'aurais
voulu vous voir!...  Et a s'est bien pass?  Raconte un peu, oh!
je t'en prie, raconte.

Elle l'accabla de questions, demandant tout, exigeant les
dtails.  Et elle riait si bien, avec de brusques clats qui la
faisaient se tordre, la chemise glisse et retrousse, la peau
dore par le grand feu, que le comte, peu  peu, lui conta sa
nuit de noces.  Il n'prouvait plus aucun malaise.  Cela
finissait par l'amuser lui-mme, d'expliquer, selon l'expression
convenable, comment il l'avait perdu.  Il choisissait seulement
les mots, par un reste de honte.  La jeune femme, lance,
l'interrogea sur la comtesse.  Elle tait merveilleusement faite,
mais un vrai glaon,  ce qu'il prtendait.

--Oh!  va, murmura-t-il lchement, tu n'as pas  tre jalouse.

Nana avait cess de rire.  Elle reprit sa place, le dos au feu,
ramenant de ses deux mains jointes ses genoux sous le menton.
Et, srieuse, elle dclara:

--Mon cher, a ne vaut rien d'avoir l'air godiche devant sa
femme, le premier soir.

--Pourquoi?  demanda le comte surpris.

--Parce que, rpondit-elle lentement, d'un air doctoral.

Elle professait, elle hochait la tte.  Cependant, elle daigna
s'expliquer plus clairement.

--Vois-tu, moi, je sais comment a se passe...  Eh bien!  mon
petit, les femmes n'aiment pas qu'on soit bte.  Elles ne disent
rien, parce qu'il y a la pudeur, tu comprends...  Mais sois sr
qu'elles en pensent joliment long.  Et tt ou tard, quand on n'a
pas su, elles vont s'arranger ailleurs...  Voil, mon loup.

Il semblait ne pas comprendre.  Alors, elle prcisa.  Elle se
faisait maternelle, elle lui donnait cette leon, en camarade,
par bont de coeur.  Depuis qu'elle le savait cocu, ce secret la
gnait, elle avait une envie folle de causer de a avec lui.

--Mon Dieu!  je parle de choses qui ne me regardent pas...  Ce
que j'en dis, c'est parce que tout le monde devrait tre
heureux...  Nous causons, n'est-ce pas?  Voyons, tu vas rpondre
bien franchement.

Mais elle s'interrompit pour changer de position.  Elle se
brlait.

--Hein?  il fait joliment chaud.  J'ai le dos cuit...  Attends,
je vais me cuire un peu le ventre...  C'est a qui est bon pour
les douleurs!

Et, quand elle se fut tourne, la gorge au feu, les pieds replis
sous les cuisses:

--Voyons, tu ne couches plus avec ta femme?

--Non, je te le jure, dit Muffat, craignant une scne.

--Et tu crois que c'est un vrai morceau de bois?

Il rpondit affirmativement, en baissant le menton.

--Et c'est pour a que tu m'aimes?...  Rponds donc!  je ne me
  fcherai pas.

Il rpta le mme signe.

--Trs bien!  conclut-elle.  Je m'en doutais.  Ah!  ce pauvre
chien!...  Tu connais ma tante Lerat?  Quand elle viendra,
fais-toi conter l'histoire du fruitier qui est en face de chez
elle...  Imagine-toi que ce fruitier...  Cr nom!  que ce feu est
chaud.  Il faut que je me tourne.  Je vais me cuire le ct
gauche, maintenant.

En prsentant la hanche  la flamme, une drlerie lui vint, et
elle se blagua elle-mme, en bonne bte, heureuse de se voir si
grasse et si rose, dans le reflet du brasier.

--Hein?  j'ai l'air d'une oie...  Oh!  c'est a, une oie  la
broche...  Je tourne, je tourne.  Vrai, je cuis dans mon jus.

Elle tait reprise d'un beau rire, lorsqu'il y eut un bruit de
voix et de portes battantes.  Muffat, tonn, l'interrogea du
regard.  Elle redevint srieuse, l'air inquiet.  C'tait pour sr
le chat de Zo, un sacr animal qui cassait tout.  Minuit et
demi.  O avait-elle l'ide de travailler au bonheur de son cocu?
A prsent que l'autre tait l, il fallait l'expdier, et vite.

--Que disais-tu?  demanda le comte avec complaisance, ravi de la
voir si gentille.

Mais, dans son dsir de le renvoyer, sautant  une autre humeur,
elle fut brutale, ne mnageant plus les mots.

--Ah!  oui, le fruitier et sa femme...  Eh bien!  mon cher, ils
ne se sont jamais touchs, pas a!...  Elle tait trs porte
l-dessus, tu comprends.  Lui, godiche, n'a pas su...  Si bien
que, la croyant en bois, il est all ailleurs, avec des roulures
qui l'ont rgal de toutes sortes d'horreurs, tandis qu'elle, de
son ct, s'en payait d'aussi raides avec des garons plus malins
que son cornichon de mari...  Et a tourne toujours comme a,
faute de s'entendre.  Je le sais bien, moi!

Muffat, plissant, comprenant enfin les allusions, voulut la
faire taire.  Mais elle tait lance.

--Non, fiche-moi la paix!...  Si vous n'tiez pas des mufes, vous
seriez aussi gentils chez vos femmes que chez nous; et si vos
femmes n'taient pas des dindes, elles se donneraient pour vous
garder la peine que nous prenons pour vous avoir...  Tout a,
c'est des manires...  Voil, mon petit, mets a dans ta poche.

--Ne parlez donc pas des honntes femmes, dit-il durement.  Vous
ne les connaissez pas.

Du coup, Nana se releva sur les genoux.

--Je ne les connais pas!...  Mais elles ne sont seulement pas
propres, tes femmes honntes!  Non, elles ne sont pas propres!
Je te dfie d'en trouver une qui ose se montrer comme je suis
l...  Vrai, tu me fais rire, avec tes femmes honntes!  Ne me
pousse pas  bout, ne me force pas  te dire des choses que je
regretterais ensuite.

Le comte, pour toute rponse, mcha sourdement une injure.  A son
tour, Nana devint blanche.  Elle le regarda quelques secondes
sans parler.  Puis, de sa voix nette:

--Que ferais-tu, si ta femme te trompait?

Il eut un geste menaant.

--Eh bien!  et moi, si je te trompais?

--Oh!  toi, murmura-t-il avec un haussement d'paules.

Certes, Nana n'tait pas mchante.  Depuis les premiers mots,
elle rsistait  l'envie de lui envoyer son cocuage par la
figure.  Elle aurait aim le confesser l-dessus, tranquillement.
Mais,  la fin, il l'exasprait; a devait finir.

--Alors, mon petit, reprit-elle, je ne sais pas ce que tu fiches
chez moi...  Tu m'assommes depuis deux heures...  Va donc
retrouver ta femme, qui fait a avec Fauchery.  Oui, tout juste,
rue Taitbout, au coin de la rue de Provence...  Je te donne
l'adresse, tu vois.

Puis, triomphante, voyant Muffat se mettre debout avec le
vacillement d'un boeuf assomm:

--Si les femmes honntes s'en mlent et nous prennent nos
amants!...  Vrai, elles vont bien, les femmes honntes!

Mais elle ne put continuer.  D'un mouvement terrible, il l'avait
jete par terre, de toute sa longueur; et, levant le talon, il
voulait lui craser la tte pour la faire taire.  Un instant,
elle eut une peur affreuse.  Aveugl, comme fou, il s'tait mis 
battre la chambre.  Alors, le silence trangl qu'il gardait, la
lutte dont il tait secou, la touchrent jusqu'aux larmes.  Elle
prouvait un regret mortel.  Et, se pelotonnant devant le feu
pour se cuire le ct droit, elle entreprit de le consoler.

--Je te jure, chri, je croyais que tu le savais.  Sans cela, je
n'aurais pas parl, bien sr...  Puis, ce n'est pas vrai,
peut-tre.  Moi, je n'affirme rien.  On m'a dit a, le monde en
cause; mais qu'est-ce que a prouve?...  Ah!  va, tu as bien tort
de te faire de la bile.  Si j'tais homme, c'est moi qui me
ficherais des femmes!  Les femmes, vois-tu, en haut comme en bas,
a se vaut: toutes noceuses et compagnie.

Elle tapait sur les femmes, par abngation, voulant lui rendre le
coup moins cruel.  Mais il ne l'coutait pas, ne l'entendait pas.
Tout en pitinant, il avait remis ses bottines et sa redingote.
Un moment encore, il battit la pice.  Puis, dans un dernier
lan, comme s'il trouvait enfin la porte, il se sauva.  Nana fut
trs vexe.

--Eh bien!  bon voyage!  continua-t-elle tout haut, quoique
seule.  Il est encore poli, celui-l, quand on lui parle!...  Et
moi qui m'escrimais!  Je suis revenue la premire, j'ai assez
fait d'excuses, je crois!...  Aussi, il tait l,  m'agacer!

Pourtant, elle restait mcontente, se grattant les jambes  deux
mains.  Mais elle en prit son parti.

--Ah!  zut!  Ce n'est pas ma faute, s'il est cocu!

Et, cuite de tous les cts, chaude comme une caille, elle alla
se fourrer dans son lit, en sonnant Zo, pour qu'elle fit entrer
l'autre, qui attendait  la cuisine.

Dehors, Muffat marcha violemment.  Une nouvelle averse venait de
tomber.  Il glissait sur le pav gras.  Comme il regardait en
l'air, d'un mouvement machinal, il vit des haillons de nuages,
couleur de suie, qui couraient devant la lune.  A cette heure,
sur le boulevard Haussmann, les passants se faisaient rares.  Il
longea les chantiers de l'Opra, cherchant le noir, bgayant des
mots sans suite.  Cette fille mentait.  Elle avait invent a par
btise et cruaut.  Il aurait d lui craser la tte, lorsqu'il
la tenait sous son talon.  A la fin, c'tait trop de honte,
jamais il ne la reverrait, jamais il ne la toucherait; ou il
faudrait qu'il ft bien lche.  Et il respirait fortement, d'un
air de dlivrance.  Ah!  ce monstre nu, stupide, cuisant comme
une oie, bavant sur tout ce qu'il respectait depuis quarante
annes!  La lune s'tait dcouverte, une nappe blanche baigna la
rue dserte.  Il eut peur et il clata en sanglots, tout d'un
coup dsespr, affol, comme tomb dans un vide immense.

--Mon Dieu!  balbutia-t-il, c'est fini, il n'y a plus rien.

Le long des boulevards, des gens attards htaient le pas.  Il
tcha de se calmer.  L'histoire de cette fille recommenait
toujours dans sa tte en feu, il aurait voulu raisonner les
faits.  C'tait le matin que la comtesse devait revenir du
chteau de madame de Chezelles.  Rien, en effet, ne l'aurait
empche de rentrer  Paris, la veille au soir, et de passer la
nuit chez cet homme.  Il se rappelait maintenant certains dtails
de leur sjour aux Fondettes.  Un soir, il avait surpris Sabine
sous les arbres, si mue, qu'elle ne pouvait rpondre.  L'homme
tait l.  Pourquoi ne serait-elle pas chez lui, maintenant?  A
mesure qu'il y pensait, l'histoire devenait possible.  Il finit
par la trouver naturelle et ncessaire.  Tandis qu'il se mettait
en manches de chemise chez une catin, sa femme se dshabillait
dans la chambre d'un amant; rien de plus simple ni de plus
logique.  Et, en raisonnant ainsi, il s'efforait de rester
froid.  C'tait une sensation de chute dans la folie de la chair
s'largissant, gagnant et emportant le monde, autour de lui.  Des
images chaudes le poursuivaient.  Nana nue, brusquement, voqua
Sabine nue.  A cette vision, qui les rapprochait dans une parent
d'impudeur, sous un mme souffle de dsir, il trbucha.  Sur la
chausse, un fiacre avait failli l'craser.  Des femmes, sorties
d'un caf, le coudoyaient avec des rires.  Alors, gagn de
nouveau par les larmes, malgr son effort, ne voulant pas
sangloter devant les gens, il se jeta dans une rue noire et vide,
la rue Rossini, o, le long des maisons silencieuses, il pleura
comme un enfant.

--C'est fini, disait-il d'une voix sourde.  Il n'y a plus rien,
il n'y a plus rien.

Il pleurait si violemment, qu'il s'adossa contre une porte, le
visage dans ses mains mouilles.  Un bruit de pas le chassa.  Il
prouvait une honte, une peur, qui le faisait fuir devant le
monde, avec la marche inquite d'un rdeur de nuit.  Quand des
passants le croisaient sur le trottoir, il tchait de prendre une
allure dgage, en s'imaginant qu'on lisait son histoire dans le
balancement de ses paules.  Il avait suivi la rue de la
Grange-Batelire jusqu' la rue du Faubourg-Montmartre.  L'clat
des lumires le surprit, il revint sur ses pas.  Pendant prs
d'une heure, il courut ainsi le quartier, choisissant les trous
les plus sombres.  Il avait sans doute un but o ses pieds
allaient d'eux-mmes, patiemment, par un chemin sans cesse
compliqu de dtours.  Enfin, au coude d'une rue, il leva les
yeux.  Il tait arriv.  C'tait le coin de la rue Taitbout et de
la rue de Provence.  Il avait mis une heure pour venir l, dans
le grondement douloureux de son cerveau, lorsqu'en cinq minutes
il aurait pu s'y rendre.  Un matin, le mois dernier, il se
souvenait d'tre mont chez Fauchery le remercier d'une chronique
sur un bal des Tuileries, o le journaliste l'avait nomm.
L'appartement se trouvait  l'entresol, de petites fentres
carres,  demi caches derrire l'enseigne colossale d'une
boutique.  Vers la gauche, la dernire fentre tait coupe par
une bande de vive clart, un rayon de lampe qui passait entre les
rideaux entrouverts.  Et il resta les yeux fixs sur cette raie
lumineuse, absorb, attendant quelque chose.

La lune avait disparu, dans un ciel d'encre, d'o tombait une
bruine glace.  Deux heures sonnrent  la Trinit.  La rue de
Provence et la rue Taitbout s'enfonaient, avec les taches vives
des becs de gaz, qui se noyaient au loin dans une vapeur jaune.
Muffat ne bougeait pas.  C'tait la chambre; il se la rappelait,
tendue d'andrinople rouge, avec un lit Louis XIII, au fond.  La
lampe devait tre  droite, sur la chemine.  Sans doute, ils
taient couchs, car pas une ombre ne passait, la raie de clart
luisait, immobile comme un reflet de veilleuse.  Et lui, les yeux
toujours levs, faisait un plan: il sonnait, il montait malgr
les appels du concierge, enfonait les portes  coups d'paule,
tombait sur eux, dans le lit, sans leur donner le temps de
dnouer leurs bras.  Un instant, l'ide qu'il n'avait pas d'arme
l'arrta; puis, il dcida qu'il les tranglerait.  Il reprenait
son plan, il le perfectionnait, attendant toujours quelque chose,
un indice, pour tre certain.  Si une ombre de femme s'tait
montre  ce moment, il aurait sonn.  Mais la pense qu'il se
trompait peut-tre le glaait.  Que dirait-il?  Des doutes lui
revenaient, sa femme ne pouvait tre chez cet homme, c'tait
monstrueux et impossible.  Cependant, il demeurait, envahi peu 
peu par un engourdissement, glissant  une mollesse, dans cette
longue attente que la fixit de son regard hallucinait.

Une averse tomba.  Deux sergents de ville approchaient, et il dut
quitter le coin de porte o il s'tait rfugi.  Lorsqu'ils se
furent perdus dans la rue de Provence, il revint, mouill,
frissonnant.  La raie lumineuse barrait toujours la fentre.
Cette fois, il allait partir, quand une ombre passa.  Ce fut si
rapide, qu'il crut s'tre tromp.  Mais, coup sur coup, d'autres
taches coururent, toute une agitation eut lieu dans la chambre.
Lui, clou de nouveau sur le trottoir, prouvait une sensation
intolrable de brlure  l'estomac, attendant pour comprendre,
maintenant.  Des profils de bras et de jambes fuyaient; une main
norme voyageait avec une silhouette de pot  eau.  Il ne
distinguait rien nettement; pourtant il lui semblait reconnatre
un chignon de femme.  Et il discuta: on aurait dit la coiffure de
Sabine, seulement la nuque paraissait trop forte.  A cette heure,
il ne savait plus, il ne pouvait plus.  Son estomac le faisait
tellement souffrir, dans une angoisse d'incertitude affreuse,
qu'il se serrait contre la porte, pour se calmer, avec le
grelottement d'un pauvre.  Puis, comme, malgr tout, il ne
dtournait pas les yeux de cette fentre, sa colre se fondit
dans une imagination de moraliste: il se voyait dput, il
parlait  une Assemble, tonnait contre la dbauche, annonait
des catastrophes; et il refaisait l'article de Fauchery sur la
mouche empoisonne, et il se mettait en scne, en dclarant qu'il
n'y avait plus de socit possible, avec ces moeurs de
Bas-Empire.  Cela lui fit du bien.  Mais les ombres avaient
disparu.  Sans doute ils s'taient recouchs.  Lui, regardait
toujours, attendait encore.

Trois heures sonnrent, puis quatre heures.  Il ne pouvait
partir.  Quand des averses tombaient, il s'enfonait dans le coin
de la porte, les jambes clabousses.  Personne ne passait plus.
Par moments, ses yeux se fermaient, comme brls par la raie de
lumire, sur laquelle ils s'enttaient, fixement, avec une
obstination imbcile.  A deux nouvelles reprises, les ombres
coururent, rptant les mmes gestes, promenant le mme profil
d'un pot  eau gigantesque; et deux fois le calme se rtablit, la
lampe jeta sa lueur discrte de veilleuse.  Ces ombres
augmentaient son doute.  D'ailleurs, une ide soudaine venait de
l'apaiser, en reculant l'heure d'agir: il n'avait qu' attendre
la femme  sa sortie.  Il reconnatrait bien Sabine.  Rien de
plus simple, pas de scandale, et une certitude.  Il suffisait de
rester l.  De tous les sentiments confus qui l'avaient agit, il
ne ressentait maintenant qu'un sourd besoin de savoir.  Mais
l'ennui l'endormait sous cette porte; pour se distraire, il tcha
de calculer le temps qu'il lui faudrait attendre.  Sabine devait
se trouver  la gare vers neuf heures.  Cela lui donnait prs de
quatre heures et demie.  Il tait plein de patience, il n'aurait
plus remu, trouvant un charme  rver que son attente dans la
nuit serait ternelle.

Tout d'un coup, la raie de lumire s'effaa.  Ce fait trs simple
fut pour lui une catastrophe inattendue, quelque chose de
dsagrable et de troublant.  videmment, ils venaient d'teindre
la lampe, ils allaient dormir.  A cette heure, c'tait
raisonnable.  Mais il s'en irrita, parce que cette fentre noire,
 prsent, ne l'intressait plus.  Il la regarda un quart d'heure
encore, puis elle le fatigua, il quitta la porte et fit quelques
pas sur le trottoir.  Jusqu' cinq heures, il se promena, allant
et venant, levant les yeux de temps  autre.  La fentre restait
morte; par moments, il se demandait s'il n'avait pas rv que des
ombres dansaient l, sur ces vitres.  Une fatigue immense
l'accablait, une hbtude dans laquelle il oubliait ce qu'il
attendait  ce coin de rue, butant contre les pavs, se
rveillant en sursaut avec le frisson glac d'un homme qui ne
sait plus o il est.  Rien ne valait la peine qu'on se donnt du
souci.  Puisque ces gens dormaient, il fallait les laisser
dormir.  A quoi bon se mler de leurs affaires?  Il faisait trs
noir, personne ne saurait jamais ces choses.  Et alors tout en
lui, jusqu' sa curiosit, s'en alla, emport dans une envie d'en
finir, de chercher quelque part un soulagement.  Le froid
augmentait, la rue lui devenait insupportable; deux fois il
s'loigna, se rapprocha en tranant les pieds, pour s'loigner
davantage.  C'tait fini, il n'y avait plus rien, il descendit
jusqu'au boulevard et ne revint pas.

Ce fut une course morne dans les rues.  Il marchait lentement,
toujours du mme pas, suivant les murs.  Ses talons sonnaient, il
ne voyait que son ombre tourner, en grandissant et en se
rapetissant,  chaque bec de gaz.  Cela le berait, l'occupait
mcaniquement.  Plus tard, jamais il ne sut o il avait pass; il
lui semblait s'tre tran pendant des heures, en rond, dans un
cirque.  Un souvenir unique lui resta, trs net.  Sans pouvoir
expliquer comment, il se trouvait le visage coll  la grille du
passage des Panoramas, tenant les barreaux des deux mains.  Il ne
les secouait pas, il tchait simplement de voir dans le passage,
pris d'une motion dont tout son coeur tait gonfl.  Mais il ne
distinguait rien, un flot de tnbres coulait le long de la
galerie dserte, le vent qui s'engouffrait par la rue Saint-Marc
lui soufflait au visage une humidit de cave.  Et il s'enttait.
Puis, sortant d'un rve, il demeura tonn, il se demanda ce
qu'il cherchait  cette heure, serr contre cette grille, avec
une telle passion, que les barreaux lui taient entrs dans la
figure.  Alors, il avait repris sa marche, dsespr, le coeur
empli d'une dernire tristesse, comme trahi et seul dsormais
dans toute cette ombre.

Le jour enfin se leva, ce petit jour sale des nuits d'hiver, si
mlancolique sur le pav boueux de Paris.  Muffat tait revenu
dans les larges rues en construction qui longeaient les chantiers
du nouvel Opra.  Tremp par les averses, dfonc par les
chariots, le sol pltreux tait chang en un lac de fange.  Et,
sans regarder o il posait les pieds, il marchait toujours,
glissant, se rattrapant.  Le rveil de Paris, les quipes de
balayeurs et les premires bandes d'ouvriers, lui apportaient un
nouveau trouble,  mesure que le jour grandissait.  On le
regardait avec surprise, le chapeau noy d'eau, crott, effar.
Longtemps, il se rfugia contre les palissades, parmi les
chafaudages.  Dans son tre vide, une seule ide restait, celle
qu'il tait bien misrable.

Alors, il pensa  Dieu.  Cette ide brusque d'un secours divin,
d'une consolation surhumaine, le surprit, comme une chose
inattendue et singulire; elle veillait en lui l'image de
M. Venot, il voyait sa petite figure grasse, ses dents gtes.
Certainement, M. Venot, qu'il dsolait depuis des mois, en
vitant de le voir, serait bien heureux, s'il allait frapper  sa
porte, pour pleurer entre ses bras.  Autrefois, Dieu lui gardait
toutes ses misricordes.  Au moindre chagrin, au moindre obstacle
barrant sa vie, il entrait dans une glise, s'agenouillait,
humiliait son nant devant la souveraine puissance; et il en
sortait fortifi par la prire, prt aux abandons des biens de ce
monde, avec l'unique dsir de l'ternit de son salut.  Mais,
aujourd'hui, il ne pratiquait plus que par secousses, aux heures
o la terreur de l'enfer le reprenait; toutes sortes de mollesses
l'avaient envahi, Nana troublait ses devoirs.  Et l'ide de Dieu
l'tonnait.  Pourquoi n'avait-il pas song  Dieu tout de suite,
dans cette effroyable crise, o craquait et s'effondrait sa
faible humanit?

Cependant, de sa marche pnible, il chercha une glise.  Il ne se
souvenait plus, l'heure matinale lui changeait les rues.  Puis,
comme il tournait un coin de la rue de la Chausse-d'Antin, il
aperut au bout la Trinit, une tour vague, fondue dans le
brouillard.  Les statues blanches, dominant le jardin dpouill,
semblaient mettre des Vnus frileuses, parmi les feuilles jaunies
d'un parc.  Sous le porche, il souffla un instant, fatigu par la
monte du large perron.  Puis, il entra.  L'glise tait trs
froide, avec son calorifre teint de la veille, ses hautes
votes emplies d'une bue fine qui avait filtr par les vitraux.
Une ombre noyait les bas-cts, pas une me n'tait l, on
entendait seulement, au fond de cette nuit louche, un bruit de
savate, quelque bedeau tranant les pieds dans la maussaderie du
rveil.  Lui, pourtant, aprs s'tre cogn  une dbandade de
chaises, perdu, le coeur gros de larmes, tait tomb  genoux
contre la grille d'une petite chapelle, prs d'un bnitier.  Il
avait joint les mains, il cherchait des prires, tout son tre
aspirait  se donner dans un lan.  Mais ses lvres seules
bgayaient des paroles, toujours son esprit fuyait, retournait
dehors, se remettait en marche le long des rues, sans repos,
comme sous le fouet d'une ncessit implacable.  Et il rptait:
O mon Dieu, venez  mon secours!  O mon Dieu, n'abandonnez pas
votre crature qui s'abandonne  votre justice!  O mon Dieu, je
vous adore, me laisserez-vous prir sous les coups de vos
ennemis! Rien ne rpondait, l'ombre et le froid lui tombaient
sur les paules, le bruit des savates, au loin, continuait et
l'empchait de prier.  Il n'entendait toujours que ce bruit
irritant, dans l'glise dserte, o le coup de balai du matin
n'tait pas mme donn, avant le petit chauffement des premires
messes.  Alors, s'aidant d'une chaise, il se releva, avec un
craquement des genoux.  Dieu n'y tait pas encore.  Pourquoi
aurait-il pleur entre les bras de M. Venot?  Cet homme ne
pouvait rien.

Et, machinalement, il retourna chez Nana.  Dehors, ayant gliss,
il sentit des larmes lui venir aux yeux, sans colre contre le
sort, simplement faible et malade.  A la fin, il tait trop las,
il avait reu trop de pluie, il souffrait trop du froid.  L'ide
de rentrer dans son htel sombre de la rue Miromesnil le glaait.
Chez Nana, la porte n'tait pas ouverte, il dut attendre que le
concierge part.  En montant, il souriait, pntr dj par la
chaleur molle de cette niche, o il allait pouvoir s'tirer et
dormir.

Lorsque Zo lui ouvrit, elle eut un geste de stupfaction et
d'inquitude.  Madame, prise d'une abominable migraine, n'avait
pas ferm l'oeil.  Enfin, elle pouvait toujours voir si madame ne
s'tait pas endormie.  Et elle se glissa dans la chambre, pendant
qu'il tombait sur un fauteuil du salon.  Mais, presque aussitt,
Nana parut.  Elle sautait du lit, elle avait  peine eu le temps
de passer un jupon, pieds nus, les cheveux pars, la chemise
fripe et dchire, dans le dsordre d'une nuit d'amour.

--Comment!  c'est encore toi!  cria-t-elle, toute rouge.

Elle accourait, sous le fouet de la colre, pour le flanquer
elle-mme  la porte.  Mais en le voyant si minable, si fini,
elle prouva un dernier apitoiement.

--Eh bien!  tu es propre, mon pauvre chien!  reprit-elle avec
plus de douceur.  Qu'y a-t-il donc?...  Hein?  tu les as guetts,
tu t'es fait de la bile?

Il ne rpondait pas, il avait l'air d'une bte abattue.
Cependant, elle comprit qu'il manquait toujours de preuves; et,
pour le remettre:

--Tu vois, je me trompais.  Ta femme est honnte, parole
d'honneur!...  Maintenant, mon petit, il faut rentrer chez toi et
te coucher.  Tu en as besoin.

Il ne bougea pas.

--Allons, va-t'en.  Je ne peux te garder ici...  Tu n'as
peut-tre pas la prtention de rester,  cette heure?

--Si, couchons-nous, balbutia-t-il.

Elle rprima un geste de violence.  La patience lui chappait.
Est-ce qu'il devenait idiot?

--Voyons, va-t'en, dit-elle une seconde fois.

--Non.

Alors, elle clata, exaspre, rvolte.

--Mais c'est dgotant!...  Comprends donc, j'ai de toi plein le
dos, va retrouver ta femme qui te fait cocu...  Oui, elle te fait
cocu; c'est moi qui te le dis, maintenant...  L!  as-tu ton
paquet?  finiras-tu par me lcher?

Les yeux de Muffat s'emplirent de larmes.  Il joignit les mains.

--Couchons-nous.

Du coup, Nana perdit la tte, trangle elle-mme par des
sanglots nerveux.  On abusait d'elle,  la fin!  Est-ce que ces
histoires la regardaient?  Certes, elle avait mis tous les
mnagements possibles pour l'instruire, par gentillesse.  Et l'on
voulait lui faire payer les pots casss!  Non, par exemple!  Elle
avait bon coeur, mais pas tant que a.

--Sacr nom!  j'en ai assez!  jurait-elle en tapant du poing sur
les meubles.  Ah bien!  moi qui me tenais  quatre, moi qui
voulais tre fidle...  Mais, mon cher, demain, je serais riche,
si je disais un mot.

Il leva la tte, surpris.  Jamais il n'avait song  cette
question d'argent.  Si elle tmoignait un dsir, tout de suite il
le raliserait.  Sa fortune entire tait  elle.

--Non, c'est trop tard, rpliqua-t-elle rageusement.  J'aime les
hommes qui donnent sans qu'on demande...  Non, vois-tu, un
million pour une seule fois, je refuserais.  C'est fini, j'ai
autre chose l...  Va-t'en, ou je ne rponds plus de rien.  Je
ferais un malheur.

Elle s'avanait vers lui, menaante.  Et, dans cette exaspration
d'une bonne fille pousse  bout, convaincue de son droit et de
sa supriorit sur les honntes gens qui l'assommaient,
brusquement la porte s'ouvrit et Steiner se prsenta.  Ce fut le
comble.  Elle eut une exclamation terrible.

--Allons!  voil l'autre!

Steiner, ahuri par l'clat de sa voix, s'tait arrt.  La
prsence imprvue de Muffat le contrariait, car il avait peur
d'une explication, devant laquelle il reculait depuis trois mois.
Les yeux clignotants, il se dandinait d'un air gn, en vitant
de regarder le comte.  Et il soufflait, avec la face rouge et
dcompose d'un homme qui a couru Paris pour apporter une bonne
nouvelle, et qui se sent tomber dans une catastrophe.

--Que veux-tu, toi?  demanda rudement Nana, le tutoyant, se
  moquant du comte.

--Moi...  moi..., bgaya-t-il.  J'ai  vous remettre ce que vous
  savez.

--Quoi?

Il hsitait.  L'avant-veille, elle avait signifi que, s'il ne
lui trouvait pas mille francs, pour payer un billet, elle ne le
recevrait plus.  Depuis deux jours, il battait le pav.  Enfin,
il venait de complter la somme, le matin mme.

--Les mille francs, finit-il par dire en tirant de sa poche une
  enveloppe.

Nana avait oubli.

--Les mille francs!  cria-t-elle.  Est-ce que je demande
l'aumne?...  Tiens!  voil le cas que j'en fais, de tes mille
francs!

Et, prenant l'enveloppe, elle la lui jeta par la figure.  En juif
prudent, il la ramassa, pniblement.  Il regardait la jeune
femme, hbt.  Muffat changea avec lui un regard de dsespoir,
pendant qu'elle se mettait les poings sur les hanches pour crier
plus fort.

--Ah!  a, avez-vous bientt fini de m'insulter!...  Toi, mon
cher, je suis contente que tu sois venu aussi, parce que,
vois-tu, le balayage va tre complet...  Allons, houp!  dehors.

Puis, comme ils ne se pressaient gure, paralyss:

--Hein?  vous dites que je fais une sottise?  Possible!  Mais
vous m'avez trop embte!...  Et zut!  j'en ai assez d'tre chic!
Si j'en crve, c'est mon plaisir.

Ils voulurent la calmer, ils la suppliaient.

--Une, deux, vous refusez de partir?...  Eh bien!  voyez a.
  J'ai du monde.

D'un geste brusque, elle ouvrit toute grande la porte de la
chambre.  Alors, les deux hommes, au milieu du lit dfait,
aperurent Fontan.  Il ne s'attendait pas  tre montr ainsi, et
il avait les jambes en l'air, la chemise volante, vautr comme un
bouc au milieu des dentelles fripes, avec sa peau noire.
D'ailleurs, il ne se troubla pas, habitu aux surprises des
planches.  Aprs la premire secousse de saisissement, il trouva
un jeu de physionomie pour s'en tirer  son honneur, il fit le
lapin comme il disait, avanant la bouche, frisant le nez, dans
un remuement du museau entier.  Sa tte de faune canaille suait
le vice.  C'tait Fontan que, depuis huit jours, Nana allait
chercher aux Varits, prise de la toquade enrage des filles
pour la laideur grimacire des comiques.

--Voil!  dit-elle en le montrant, avec un geste de tragdienne.

Muffat, qui avait tout accept, se rvolta sous cet affront.

--Putain!  bgaya-t-il.

Mais Nana, dj dans la chambre, revint, pour avoir le dernier
mot.

--De quoi, putain!  Et ta femme?

Et, s'en allant, refermant la porte  toute vole, elle poussa
bruyamment le verrou.  Les deux hommes, rests seuls, se
regardrent en silence.  Zo venait d'entrer.  Mais elle ne les
bouscula pas, elle leur causa trs raisonnablement.  En personne
sage, elle trouvait la btise de madame un peu forte.  Pourtant,
elle la dfendait: a ne tiendrait pas avec ce cabotin, il
fallait laisser passer cette rage-l.  Les deux hommes se
retirrent.  Ils n'avaient pas dit une parole.  Sur le trottoir,
mus par une fraternit, ils se donnrent une poigne de main
silencieuse; et, se tournant le dos, ils s'loignrent, tranant
la jambe, chacun de son ct.

Lorsque Muffat rentra enfin  son htel de la rue Miromesnil, sa
femme justement arrivait.  Tous deux se rencontrrent dans le
vaste escalier, dont les murs sombres laissaient tomber un
frisson glac.  Ils levrent les yeux et se virent.  Le comte
avait encore ses vtements boueux, sa pleur effare d'homme qui
revient du vice.  La comtesse, comme brise par une nuit de
chemin de fer, dormait debout, mal repeigne et les paupires
meurtries.





VIII




C'tait rue Vron,  Montmartre, dans un petit logement, au
quatrime tage.  Nana et Fontan avaient invit quelques amis
pour tirer le gteau des Rois.  Ils pendaient la crmaillre,
installs seulement depuis trois jours.

a s'tait fait brusquement, sans ide arrte de se mettre
ensemble, dans le premier feu de leur lune de miel.  Le lendemain
de sa belle algarade, quand elle eut flanqu si carrment  la
porte le comte et le banquier, Nana sentit tout crouler autour
d'elle.  D'un regard, elle jugea la situation: les cranciers
allaient tomber dans son antichambre, se mler de ses affaires de
coeur, parler de tout vendre, si elle n'tait pas raisonnable; ce
seraient des querelles, des cassements de tte  n'en plus finir,
pour leur disputer ses quatre meubles.  Et elle prfra tout
lcher.  D'ailleurs, l'appartement du boulevard Haussmann
l'assommait.  Il tait bte, avec ses grandes pices dores.
Dans son coup de tendresse pour Fontan, elle rvait une jolie
petite chambre claire, retournant  son ancien idal de
fleuriste, lorsqu'elle ne voyait pas au-del d'une armoire 
glace en palissandre et d'un lit tendu de reps bleu.  En deux
jours, elle vendit ce qu'elle put sortir, des bibelots, des
bijoux, et elle disparut avec une dizaine de mille francs, sans
dire un mot  la concierge; un plongeon, une fugue, pas une
trace.  Comme a, les hommes ne viendraient pas se pendre aprs
ses jupes.  Fontan fut trs gentil.  Il ne dit pas non, il la
laissa faire.  Mme il agit tout  fait en bon camarade.  De son
ct, il avait prs de sept mille francs, qu'il consentit 
joindre aux dix mille de la jeune femme, bien qu'on l'accust
d'avarice.  a leur parut un fonds de mnage solide.  Et ils
partirent de l, tirant l'un et l'autre de leurs magots mis en
commun, louant et meublant les deux pices de la rue Vron,
partageant tout en vieux amis.  Au dbut, ce fut vraiment
dlicieux.

Le soir des Rois, madame Lerat arriva la premire avec Louiset.
Comme Fontan n'tait pas rentr, elle se permit d'exprimer des
craintes, car elle tremblait de voir sa nice renoncer  la
fortune.

--Oh!  ma tante, je l'aime si fort!  cria Nana, en serrant d'un
geste joli ses deux mains sur sa poitrine.

Ce mot produisit un effet extraordinaire sur madame Lerat.  Ses
yeux se mouillrent.

--a, c'est vrai, dit-elle d'un air de conviction, l'amour avant
  tout.

Et elle se rcria sur la gentillesse des pices.  Nana lui fit
visiter la chambre, la salle  manger, jusqu' la cuisine.  Dame!
ce n'tait pas immense, mais on avait refait les peintures,
chang les papiers; et le soleil entrait l gaiement.

Alors, madame Lerat retint la jeune femme dans la chambre, tandis
que Louiset s'installait  la cuisine, derrire la femme de
mnage, pour voir rtir un poulet.  Si elle se permettait des
rflexions, c'tait que Zo sortait de chez elle.  Zo,
bravement, restait sur la brche, par dvouement pour madame.
Plus tard, madame la paierait; elle n'tait pas inquite.  Et,
dans la dbcle de l'appartement du boulevard Haussmann, elle
tenait tte aux cranciers, elle oprait une retraite digne,
sauvant des paves, rpondant que madame voyageait, sans jamais
donner une adresse.  Mme, de peur d'tre suivie, elle se privait
du plaisir de rendre visite  madame.  Cependant, le matin, elle
avait couru chez madame Lerat, parce qu'il se passait du nouveau.
La veille, des cranciers s'taient prsents, le tapissier, le
charbonnier, la lingre, offrant du temps, proposant mme
d'avancer une trs forte somme  madame, si madame voulait
revenir dans son appartement et se conduire en personne
intelligente.  La tante rpta les paroles de Zo.  Il y avait
sans doute un monsieur l-dessous.

--Jamais!  dclara Nana, rvolte.  Eh bien!  ils sont propres,
les fournisseurs!  Est-ce qu'ils croient que je suis  vendre,
pour acquitter leurs mmoires!...  Vois-tu, j'aimerais mieux
mourir de faim que de tromper Fontan.

--C'est ce que j'ai rpondu, dit madame Lerat; ma nice a trop de
  coeur.

Nana, cependant, fut trs vexe d'apprendre qu'on vendait la
Mignotte et que Labordette l'achetait  un prix ridicule, pour
Caroline Hquet.  a la mit en colre contre cette clique, de
vraies roulures, malgr leur pose.  Ah!  oui, par exemple, elle
valait mieux qu'elles toutes!

--Elles peuvent blaguer, conclut-elle, l'argent ne leur donnera
jamais le vrai bonheur...  Et puis, vois-tu, ma tante, je ne sais
mme plus si tout ce monde-l existe.  Je suis trop heureuse.

Justement, madame Maloir entrait, avec un de ces chapeaux
tranges, dont elle seule trouvait la forme.  Ce fut une joie de
se revoir.  Madame Maloir expliqua que les grandeurs
l'intimidaient; maintenant, de temps  autre, elle reviendrait
faire son bzigue.  On visita une seconde fois le logement; et,
dans la cuisine, devant la femme de mnage qui arrosait le
poulet, Nana parla d'conomies, dit qu'une bonne aurait cot
trop cher et qu'elle-mme voulait s'occuper de son chez-elle.
Louiset regardait batement la rtissoire.

Mais il y eut un clat de voix.  C'tait Fontan, avec Bosc et
Prullire.  On pouvait se mettre  table.  Le potage tait dj
servi, lorsque Nana, pour la troisime fois, montra le logement.

--Ah!  mes enfants, que vous tes bien ici!  rptait Bosc,
histoire simplement de faire plaisir aux camarades qui payaient 
dner, car au fond la question de la niche, comme il disait, ne
le touchait pas.

Dans la chambre  coucher, il fora encore la note aimable.
D'ordinaire, il traitait les femmes de chameaux, et l'ide qu'un
homme pouvait s'embarrasser d'une de ces sales btes soulevait,
chez lui, la seule indignation dont il tait capable, dans le
ddain d'ivrogne dont il enveloppait le monde.

--Ah!  les gaillards, reprit-il en clignant les yeux, ils ont
fait a en sournois...  Eh bien!  vrai, vous avez eu raison.  Ce
sera charmant, et nous viendrons vous voir, nom de Dieu!

Mais comme Louiset arrivait,  califourchon sur un manche 
balai, Prullire dit avec un rire mchant:

--Tiens!  c'est dj  vous, ce bb?

Cela parut trs drle.  Madame Lerat et madame Maloir se
tordirent.  Nana, loin de se fcher, eut un rire attendri, en
disant que non, malheureusement; elle aurait bien voulu, pour le
petit et pour elle; mais il en viendrait peut-tre un tout de
mme.  Fontan, qui faisait le bonhomme, prit Louiset dans ses
bras, jouant, zzayant.

--a n'empche pas, on aime son petit pre...  Appelle-moi papa,
  crapule!

--Papa...  papa..., bgayait l'enfant.

Tout le monde le couvrit de caresses.  Bosc, embt, parlait de
se mettre  table; il n'y avait que a de srieux.  Nana demanda
la permission d'asseoir Louiset prs d'elle.  Le dner fut trs
gai.  Bosc, pourtant, souffrit du voisinage de l'enfant, contre
lequel il devait dfendre son assiette.  Madame Lerat le gna
aussi.  Elle s'attendrissait, lui communiquait tout bas des
choses mystrieuses, des histoires de messieurs trs bien qui la
poursuivaient encore; et,  deux reprises, il dut carter son
genou, car elle l'envahissait, avec des yeux noys.  Prullire se
conduisit comme un malhonnte  l'gard de madame Maloir, qu'il
ne servit pas une fois.  Il tait occup uniquement de Nana,
l'air vex de la voir avec Fontan.  D'ailleurs, les tourtereaux
finissaient par tre ennuyeux, tant ils s'embrassaient.  Contre
toutes les rgles, ils avaient voulu se placer l'un prs de
l'autre.

--Que diable!  mangez, vous avez bien le temps!  rptait Bosc,
la bouche pleine.  Attendez que nous ne soyons plus l.

Mais Nana ne pouvait se tenir.  Elle tait dans un ravissement
d'amour, toute rose comme une vierge, avec des rires et des
regards tremps de tendresse.  Les yeux fixs sur Fontan, elle
l'accablait de petits noms: mon chien, mon loup, mon chat; et,
lorsqu'il lui passait de l'eau ou du sel, elle se penchait, le
baisait au hasard des lvres, sur les yeux, sur le nez, sur une
oreille; puis, si on la grondait, c'tait avec des tactiques
savantes, des humilits et des souplesses de chatte battue,
qu'elle revenait, en lui prenant sournoisement la main pour la
garder et la baiser encore.  Il fallait qu'elle toucht quelque
chose de lui.  Fontan faisait le gros dos et se laissait adorer,
plein de condescendance.  Son grand nez remuait d'une joie toute
sensuelle.  Son museau de bouc, sa laideur de monstre cocasse
s'talait dans l'adoration dvote de cette fille superbe, si
blanche et si grasse.  Par moments, il rendait un baiser, en
homme qui a tout le plaisir, mais qui veut se montrer gentil.

--A la fin, vous tes agaants!  cria Prullire.  Va-t'en de l,
  toi!

Et il renvoya Fontan, il changea le couvert pour prendre sa
place,  ct de Nana.  Ce furent des exclamations, des
applaudissements, des mots trs raides.  Fontan mimait le
dsespoir, avec ses airs drles de Vulcain pleurant Vnus.  Tout
de suite, Prullire se montra galant; mais Nana, dont il
cherchait le pied sous la table, lui allongea un coup, pour le
faire tenir tranquille.  Non, certes, elle ne coucherait pas avec
lui.  L'autre mois, elle avait eu un commencement de bguin, 
cause de sa jolie tte.  Maintenant, elle le dtestait.  S'il la
pinait encore, en feignant de ramasser sa serviette, elle lui
jetterait son verre par la figure.

Cependant, la soire se passa bien.  On en tait venu
naturellement  causer des Varits.  Cette canaille de Bordenave
ne crverait donc pas?  Ses sales maladies reparaissaient et le
faisaient tellement souffrir, qu'il n'tait plus bon  prendre
avec des pincettes.  La veille, pendant la rptition, il avait
gueul tout le temps contre Simonne.  En voil un que les
artistes ne pleureraient gure!  Nana dit que, s'il la demandait
pour un rle, elle l'enverrait joliment promener; d'ailleurs,
elle parlait de ne plus jouer, le thtre ne valait pas son
chez-soi.  Fontan, qui n'tait pas de la nouvelle pice ni de
celle qu'on rptait, exagrait aussi le bonheur d'avoir sa
libert entire, de passer les soires avec sa petite chatte, les
pieds devant le feu.  Et les autres s'exclamaient, les traitant
de veinards, affectant d'envier leur bonheur.

On avait tir le gteau des Rois.  La fve tait tombe  madame
Lerat, qui la mit dans le verre de Bosc.  Alors, ce furent des
cris: Le roi boit!  le roi boit! Nana profita de cet clat de
gaiet pour aller reprendre Fontan par le cou, en le baisant, en
lui disant des choses dans l'oreille.  Mais Prullire, avec son
rire vex de joli garon, criait que ce n'tait pas de jeu.
Louiset dormait sur deux chaises.  Enfin, la socit ne se spara
que vers une heure.  On se criait au revoir,  travers
l'escalier.

Et, pendant trois semaines, la vie des deux amoureux fut
rellement gentille.  Nana croyait retourner  ses dbuts, quand
sa premire robe de soie lui avait caus un si gros plaisir.
Elle sortait peu, jouant  la solitude et  la simplicit.  Un
matin, de bonne heure, comme elle descendait acheter elle-mme du
poisson au march La Rochefoucauld, elle resta toute saisie de se
rencontrer nez  nez avec Francis, son ancien coiffeur.  Il avait
sa correction habituelle, linge fin, redingote irrprochable; et
elle se trouva honteuse d'tre vue par lui dans la rue, en
peignoir, bouriffe, tranant des savates.  Mais il eut le tact
d'exagrer encore sa politesse.  Il ne se permit aucune question,
il affectait de croire que madame tait en voyage.  Ah!  madame
avait fait bien des malheureux, en se dcidant  voyager!
C'tait une perte pour tout le monde.  La jeune femme, cependant,
finit par l'interroger, prise d'une curiosit qui lui faisait
oublier son premier embarras.  Comme la foule les bousculait,
elle le poussa sous une porte, o elle se tint debout devant lui,
son petit panier  la main.  Que disait-on de sa fugue?  Mon
Dieu!  les dames o il allait, disaient ceci, disaient cela; en
somme, un bruit norme, un vrai succs.  Et Steiner?  Monsieur
Steiner tait bien bas; a finirait par du vilain, s'il ne
trouvait pas quelque nouvelle opration.  Et Daguenet?  Oh!
celui-l allait parfaitement; monsieur Daguenet arrangeait sa
vie.  Nana, que ses souvenirs excitaient, ouvrait la bouche pour
le questionner encore; mais elle prouva une gne  prononcer le
nom de Muffat.  Alors, Francis, souriant, parla le premier.
Quant  monsieur le comte, c'tait une piti, tant il avait
souffert, aprs le dpart de madame; il semblait une me en
peine, on le voyait partout o madame aurait pu tre.  Enfin,
monsieur Mignon, l'ayant rencontr, l'avait emmen chez lui.
Cette nouvelle fit beaucoup rire Nana, mais d'un rire contraint.

--Ah!  il est avec Rose maintenant, dit-elle.  Eh bien!  vous
savez, Francis, je m'en fiche!...  Voyez-vous, ce cafard!  a
vous a pris des habitudes, a ne peut pas jener seulement huit
jours!  Et lui qui me jurait de ne plus avoir de femme aprs moi!

Au fond, elle enrageait.

--C'est mon reste, reprit-elle, un joli coco que Rose s'est pay
l!  Oh!  je comprends, elle a voulu se venger de ce que je lui
ai pris cette brute de Steiner...  Comme c'est malin d'attirer
chez soi un homme que j'ai flanqu dehors!

--Monsieur Mignon ne raconte pas les choses de la sorte, dit le
coiffeur.  D'aprs lui, c'est monsieur le comte qui vous aurait
chasse...  Oui, et d'une faon dgotante encore, avec son pied
au derrire.

Du coup, Nana devint toute ple.

--Hein?  quoi?  cria-t-elle, son pied au derrire?...  Elle est
trop forte, celle-l!  Mais, mon petit, c'est moi qui l'ai jet
en bas de l'escalier, ce cocu!  car il est cocu, tu dois savoir
a; sa comtesse le fait cocu avec tout le monde, mme avec cette
fripouille de Fauchery...  Et ce Mignon qui bat les trottoirs
pour sa guenon de femme, dont personne ne veut, tant elle est
maigre!...  Quel sale monde!  quel sale monde!

Elle tranglait.  Elle reprit haleine.

--Ah!  ils disent a...  Eh bien!  mon petit Francis, je vais
aller les trouver, moi...  Veux-tu que nous y allions tout de
suite ensemble?...  Oui, j'irai, et nous verrons s'ils auront le
toupet de parler encore de coups de pied au derrire...  Des
coups!  mais je n'en ai jamais tolr de personne.  Et jamais on
ne me battra, vois-tu, parce que je mangerais l'homme qui me
toucherait.

Pourtant, elle s'apaisa.  Aprs tout, ils pouvaient bien dire ce
qu'ils voulaient, elle ne les considrait pas plus que la boue de
ses souliers.  a l'aurait salie, de s'occuper de ces gens-l.
Elle avait sa conscience pour elle.  Et Francis, devenu familier,
la voyant se livrer ainsi dans son peignoir de mnagre, se
permit, en la quittant, de lui donner des conseils.  Elle avait
tort de tout sacrifier  une toquade; les toquades gtaient
l'existence.  Elle l'coutait, la tte basse, pendant qu'il
parlait d'un air pein, en connaisseur qui souffrait de voir une
si belle fille se gcher de la sorte.

--a, c'est mon affaire, finit-elle par dire.  Merci tout de
  mme, mon cher.

Elle lui serra la main, qu'il avait toujours un peu grasse,
malgr sa tenue parfaite; puis, elle descendit acheter son
poisson.  Dans la journe, cette histoire de coup de pied au
derrire l'occupa.  Elle en parla mme  Fontan, elle se posa de
nouveau comme une femme forte qui ne supporterait pas une
chiquenaude.  Fontan, en esprit suprieur, dclara que tous les
hommes comme il faut taient des mufes et qu'on devait les
mpriser.  Nana, ds lors, fut pleine d'un rel ddain.

Justement, ce soir-l, ils allrent aux Bouffes voir dbuter,
dans un rle de dix lignes, une petite femme que Fontan
connaissait.  Il tait prs d'une heure, quand ils regagnrent 
pied les hauteurs de Montmartre.  Rue de la Chausse-d'Antin, ils
avaient achet un gteau, un moka; et ils le mangrent dans le
lit, parce qu'il ne faisait pas chaud et que a ne valait pas la
peine d'allumer du feu.  Assis sur leur sant, cte  cte, la
couverture au ventre, les oreillers tasss derrire le dos, ils
soupaient, en causant de la petite femme.  Nana la trouvait laide
et sans chic.  Fontan, couch sur le devant, passait les parts de
gteau, poses au bord de la table de nuit, entre la bougie et
les allumettes.  Mais ils finirent par se quereller.

--Oh!  si on peut dire!  criait Nana.  Elle a des yeux comme des
trous de vrille et des cheveux couleur filasse.

--Tais-toi donc!  rptait Fontan.  Une chevelure superbe, des
regards pleins de feu...  Est-ce drle que vous vous mangiez
toujours entre femmes!

Il avait l'air vex.

--Allons, en voil de trop!  dit-il enfin d'une voix brutale.  Tu
sais, je n'aime pas qu'on m'embte...  Dormons, ou a va mal
tourner.

Et il souffla la bougie.  Nana, furieuse, continuait: elle ne
voulait pas qu'on lui parlt sur ce ton, elle avait l'habitude
d'tre respecte.  Comme il ne rpondait plus, elle dut se taire.
Mais elle ne pouvait s'endormir, elle se tournait, se retournait.

--Nom de Dieu!  as-tu fini de remuer?  cria-t-il tout d'un coup,
avec un brusque saut.

--Ce n'est pas ma faute s'il y a des miettes, dit-elle schement.

En effet, il y avait des miettes.  Elle en sentait jusque sous
ses cuisses, elle tait dvore partout.  Une seule miette la
brlait, la faisait se gratter au sang.  D'ailleurs, lorsqu'on
mange un gteau, est-ce qu'on ne secoue pas toujours la
couverture?  Fontan, dans une rage froide, avait rallum la
bougie.  Tous deux se levrent; et pieds nus, en chemise,
dcouvrant le lit, ils balayrent les miettes sur le drap, avec
les mains.  Lui, qui grelottait, se recoucha, en l'envoyant au
diable, parce qu'elle lui recommandait de bien s'essuyer les
pieds.  Enfin, elle reprit sa place; mais,  peine allonge, elle
dansa.  Il y en avait encore.

--Parbleu!  c'tait sr, rptait-elle.  Tu les as remontes avec
tes pieds...  Je ne peux pas, moi!  je te dis que je ne peux pas!

Et elle faisait mine de l'enjamber, pour sauter par terre.
Alors, pouss  bout, voulant dormir, Fontan lui allongea une
gifle,  toute vole.  La gifle fut si forte, que, du coup, Nana
se retrouva couche, la tte sur l'oreiller.  Elle resta
tourdie.

--Oh!  dit-elle simplement, avec un gros soupir d'enfant.

Un instant, il la menaa d'une autre claque, en lui demandant si
elle bougerait encore.  Puis, ayant souffl la lumire, il
s'installa carrment sur le dos, il ronfla tout de suite.  Elle,
le nez dans l'oreiller, pleurait  petits sanglots.  C'tait
lche d'abuser de sa force.  Mais elle avait eu une vraie peur,
tant le masque drle de Fontan tait devenu terrible.  Et sa
colre s'en allait, comme si la gifle l'avait calme.  Elle le
respectait, elle se collait contre le mur de la ruelle, pour lui
laisser toute la place.  Mme elle finit par s'endormir, la joue
chaude, les yeux pleins de larmes, dans un accablement dlicieux,
dans une soumission si lasse, qu'elle ne sentait plus les
miettes.  Le matin, quand elle se rveilla, elle tenait Fontan
entre ses bras nus, serr contre sa gorge, bien fort.  N'est-ce
pas?  il ne recommencerait jamais, jamais plus?  Elle l'aimait
trop; de lui, c'tait encore bon, d'tre gifle.

Alors, ce fut une vie nouvelle.  Pour un oui, pour un non, Fontan
lui lchait des claques.  Elle, accoutume, empochait a.
Parfois, elle criait, le menaait; mais il l'acculait contre le
mur en parlant de l'trangler, ce qui la rendait souple.  Le plus
souvent, tombe sur une chaise, elle sanglotait cinq minutes.
Puis, elle oubliait, trs gaie, avec des chants et des rires, des
courses qui emplissaient le logement du vol de ses jupes.  Le pis
tait que, maintenant, Fontan disparaissait toute la journe et
ne rentrait jamais avant minuit; il allait dans des cafs, o il
retrouvait des camarades.  Nana tolrait tout, tremblante,
caressante, avec la seule peur de ne plus le voir revenir, si
elle lui adressait un reproche.  Mais certains jours, quand elle
n'avait ni madame Maloir, ni sa tante avec Louiset, elle
s'ennuyait mortellement.  Aussi, un dimanche, comme elle tait au
march La Rochefoucauld en train de marchander des pigeons,
fut-elle enchante de rencontrer Satin, qui achetait une botte de
radis.  Depuis la soire o le prince avait bu le champagne de
Fontan, elles s'taient perdues de vue toutes deux.

--Comment!  c'est toi, tu es du quartier?  dit Satin, stupfaite
de la voir en pantoufles dans la rue,  cette heure.  Ah!  ma
pauvre fille, il y a donc de la panne!

Nana la fit taire d'un froncement de sourcil, parce que d'autres
femmes taient l, en robe de chambre, sans linge, les cheveux
tombs et blancs de peluches.  Le matin, toutes les filles du
quartier,  peine l'homme de la veille mis  la porte, venaient
faire leurs provisions, les yeux gros de sommeil, tranant des
savates dans la mauvaise humeur et la fatigue d'une nuit
d'embtements.  De chaque rue du carrefour, il en descendait vers
le march, de trs ples, jeunes encore, charmantes d'abandon,
d'affreuses, vieilles et ballonnes, lchant leur peau, se
fichant d'tre vues ainsi, en dehors des heures de travail;
pendant que, sur les trottoirs, les passants se retournaient,
sans qu'une seule daignt sourire, toutes affaires, avec des
airs ddaigneux de mnagres pour qui les hommes n'existaient
plus.  Justement, comme Satin payait sa botte de radis, un jeune
homme, quelque employ attard, lui jeta un: Bonjour, chrie,
au passage.  Du coup, elle se redressa, elle eut une dignit de
reine offense, en disant:

--Qu'est-ce qui lui prend,  ce cochon-l?

Puis, elle crut le reconnatre.  Trois jours auparavant, vers
minuit, remontant seule du boulevard, elle lui avait parl prs
d'une demi-heure, au coin de la rue La Bruyre, pour le dcider.
Mais cela ne fit que la rvolter davantage.

--Sont-ils assez mufes de vous crier des choses en plein jour,
reprit-elle.  Quand on va  ses affaires, n'est-ce pas?  c'est
pour qu'on vous respecte.

Nana avait fini par acheter ses pigeons, bien qu'elle doutt de
leur fracheur.  Alors, Satin voulut lui montrer sa porte; elle
demeurait  ct, rue La Rochefoucauld.  Et, ds qu'elles furent
seules, Nana conta sa passion pour Fontan.  Arrive devant chez
elle, la petite s'tait plante, ses radis sous le bras, allume
par un dernier dtail que l'autre donnait, mentant  son tour,
jurant que c'tait elle qui avait flanqu le comte Muffat dehors,
 grands coups de pied dans le derrire.

--Oh!  trs chic!  rptait Satin, trs chic, des coups de pied!
Et il n'a rien dit, n'est-ce pas?  C'est si lche!  J'aurais
voulu tre l pour voir sa gueule...  Ma chre, tu as raison.  Et
zut pour la monnaie!  Moi, quand j'ai un bguin, je m'en fais
crever...  Hein?  viens me voir, tu me le promets.  La porte 
gauche.  Frappe trois coups, parce qu'il y a un tas d'emmerdeurs.

Ds lors, quand Nana s'ennuya trop, elle descendit voir Satin.
Elle tait toujours certaine de la trouver, celle-ci ne sortant
jamais avant six heures.  Satin occupait deux chambres, qu'un
pharmacien lui avait meubles pour la sauver de la police; mais,
en moins de treize mois, elle avait cass les meubles, dfonc
les siges, sali les rideaux, dans une telle rage d'ordures et de
dsordre, que le logement semblait habit par une bande de
chattes en folie.  Les matins o, dgote elle-mme, elle
s'avisait de vouloir nettoyer, il lui restait aux mains des
barreaux de chaise et des lambeaux de tenture,  force de se
battre l-dedans avec la crasse.  Ces jours-l, c'tait plus
sale, on ne pouvait plus entrer, parce qu'il y avait des choses
tombes en travers des portes.  Aussi finissait-elle par
abandonner son mnage.  A la lampe, l'armoire  glace, la pendule
et ce qui restait des rideaux, faisaient encore illusion aux
hommes.  D'ailleurs, depuis six mois, son propritaire menaait
de l'expulser.  Alors, pour qui aurait-elle entretenu ses
meubles?  pour lui peut-tre, plus souvent!  Et quand elle se
levait de belle humeur, elle criait: Hue donc! en allongeant de
grands coups de pied dans les flancs de l'armoire et de la
commode, qui craquaient.

Nana, presque toujours, la trouvait couche.  Mme les jours o
Satin descendait pour ses commissions, elle tait si lasse en
remontant, qu'elle se rendormait, jete au bord du lit.  Dans la
journe, elle se tranait, elle sommeillait sur les chaises, ne
sortant de cette langueur que vers le soir,  l'heure du gaz.  Et
Nana se sentait trs bien chez elle, assise  ne rien faire, au
milieu du lit dfait, des cuvettes qui tranaient par terre, des
jupons crotts de la veille, tachant de boue les fauteuils.
C'taient des bavardages, des confidences sans fin, pendant que
Satin, en chemise, vautre et les pieds plus hauts que la tte,
l'coutait en fumant des cigarettes.  Parfois, elles se payaient
de l'absinthe, les aprs-midi o elles avaient des chagrins, pour
oublier, disaient-elles; sans descendre, sans mme passer un
jupon, Satin allait se pencher au-dessus de la rampe et criait la
commande  la petite de la concierge, une gamine de dix ans qui,
en apportant l'absinthe dans un verre, coulait des regards sur
les jambes nues de la dame.  Toutes les conversations
aboutissaient  la salet des hommes.  Nana tait assommante avec
son Fontan; elle ne pouvait placer dix paroles sans retomber dans
des rabchages sur ce qu'il disait, sur ce qu'il faisait.  Mais
Satin, bonne fille, coutait sans ennui ces ternelles histoires
d'attentes  la fentre, de querelles pour un ragot brl, de
raccommodements au lit, aprs des heures de bouderie muette.  Par
un besoin de parler de a, Nana en tait arrive  lui conter
toutes les claques qu'elle recevait; la semaine passe, il lui
avait fait enfler l'oeil; la veille encore,  propos de ses
pantoufles qu'il ne trouvait pas, il l'avait jete d'une calotte
dans la table de nuit; et l'autre ne s'tonnait point, soufflant
la fume de sa cigarette, s'interrompant seulement pour dire que,
elle, toujours se baissait, ce qui envoyait promener le monsieur
avec sa gifle.  Toutes deux se tassaient dans ces histoires de
coups, heureuses, tourdies des mmes faits imbciles cent fois
rpts, cdant  la molle et chaude lassitude des roules
indignes dont elles parlaient.  C'tait cette joie de remcher
les claques de Fontan, d'expliquer Fontan jusque dans sa faon
d'ter ses bottes, qui ramenait chaque jour Nana, d'autant plus
que Satin finissait par sympathiser: elle citait des faits plus
forts, un ptissier qui la laissait par terre, morte, et qu'elle
aimait quand mme.  Puis, venaient les jours o Nana pleurait, en
dclarant que a ne pouvait pas continuer.  Satin l'accompagnait
jusqu' sa porte, restait une heure dans la rue, pour voir s'il
ne l'assassinait pas.  Et, le lendemain, les deux femmes
jouissaient toute l'aprs-midi de la rconciliation, prfrant
pourtant, sans le dire, les jours o il y avait des racles dans
l'air, parce que a les passionnait davantage.

Elles devinrent insparables.  Pourtant, Satin n'allait jamais
chez Nana, Fontan ayant dclar qu'il ne voulait pas de trane
dans la maison.  Elles sortaient ensemble, et c'est ainsi que
Satin mena un jour son amie chez une femme, justement cette
madame Robert qui proccupait Nana et lui causait un certain
respect, depuis qu'elle avait refus de venir  son souper.
Madame Robert demeurait rue Mosnier, une rue neuve et silencieuse
du quartier de l'Europe, sans une boutique, dont les belles
maisons, aux petits appartements troits, sont peuples de dames.
Il tait cinq heures; le long des trottoirs dserts, dans la paix
aristocratique des hautes maisons blanches, des coups de
boursiers et de ngociants stationnaient, tandis que des hommes
filaient vite, levant les yeux vers les fentres, o des femmes
en peignoir semblaient attendre.  Nana d'abord refusa de monter,
disant d'un air pinc qu'elle ne connaissait pas cette dame.
Mais Satin insistait.  On pouvait toujours bien mener une amie
avec soi.  Elle voulait simplement faire une visite de politesse;
madame Robert, qu'elle avait rencontre la veille dans un
restaurant, s'tait montre trs gentille, en lui faisant jurer
de la venir voir.  Et Nana finit par cder.  En haut, une petite
bonne endormie leur dit que madame n'tait pas rentre.
Pourtant, elle voulut bien les introduire dans le salon, o elle
les laissa.

--Bigre!  c'est chic!  murmura Satin.

C'tait un appartement svre et bourgeois, tendu d'toffes
sombres, avec le comme il faut d'un boutiquier parisien, retir
aprs fortune faite.  Nana, impressionne, voulut plaisanter.
Mais Satin se fchait, rpondait de la vertu de madame Robert.
On la rencontrait toujours en compagnie d'hommes gs et srieux,
qui lui donnaient le bras.  Pour le moment, elle avait un ancien
chocolatier, esprit grave.  Quand il venait, charm de la bonne
tenue de la maison, il se faisait annoncer et l'appelait mon
enfant.

--Mais tiens, la voil!  reprit Satin en montrant une
photographie pose devant la pendule.

Nana tudia le portrait un instant.  Il reprsentait une femme
trs brune, au visage allong, les lvres pinces dans un sourire
discret.  On aurait dit tout  fait une dame du monde, avec plus
de retenue.

--C'est drle, murmura-t-elle enfin, j'ai certainement vu cette
tte-l quelque part.  O?  je ne sais plus.  Mais a ne devait
pas tre dans un endroit propre...  Oh!  non, bien sr, ce
n'tait pas un endroit propre.

Et elle ajouta, en se tournant vers son amie:

--Alors, elle t'a fait promettre de venir la voir.  Que te
  veut-elle?

--Ce qu'elle me veut?  Pardi!  causer sans doute, rester un
moment ensemble...  C'est de la politesse.

Nana regardait Satin fixement; puis, elle eut un lger claquement
de langue.  Enfin, a lui tait gal.  Mais, comme cette dame les
faisait poser, elle dclara qu'elle n'attendrait pas davantage;
et toutes deux partirent.

Le lendemain, Fontan ayant averti Nana qu'il ne rentrerait pas
dner, elle descendit de bonne heure chercher Satin, pour lui
payer un rgal dans un restaurant.  Le choix du restaurant fut
une grosse question.  Satin proposait des brasseries que Nana
trouvait infectes.  Enfin, elle la dcida  manger chez Laure.
C'tait une table d'hte, rue des Martyrs, o le dner cotait
trois francs.

Ennuyes d'attendre l'heure, ne sachant que faire sur les
trottoirs, elles montrent chez Laure vingt minutes trop tt.
Les trois salons taient encore vides.  Elles se placrent  une
table, dans le salon mme o Laure Piedefer trnait, sur la haute
banquette d'un comptoir.  Cette Laure tait une dame de cinquante
ans, aux formes dbordantes, sangle dans des ceintures et des
corsets.  Des femmes arrivaient  la file, se haussaient
par-dessus les soucoupes, et baisaient Laure sur la bouche, avec
une familiarit tendre; pendant que ce monstre, les yeux
mouills, tchait, en se partageant, de ne pas faire de jalouses.
La bonne, au contraire, tait une grande maigre, ravage, qui
servait ces dames, les paupires noires, les regards flambant
d'un feu sombre.  Rapidement, les trois salons s'emplirent.  Il y
avait l une centaine de clientes, mles au hasard des tables,
la plupart touchant  la quarantaine, normes, avec des
emptements de chair, des bouffissures de vice noyant les bouches
molles; et, au milieu de ces ballonnements de gorges et de
ventres, apparaissaient quelques jolies filles minces, l'air
encore ingnu sous l'effronterie du geste, des dbutantes leves
dans un bastringue et amenes par une cliente chez Laure, o le
peuple des grosses femmes, mis en l'air  l'odeur de leur
jeunesse, se bousculait, faisait autour d'elles une cour de vieux
garons inquiets, en leur payant des gourmandises.  Quant aux
hommes, ils taient peu nombreux, dix  quinze au plus,
l'attitude humble sous le flot envahissant des jupes, sauf quatre
gaillards qui blaguaient, trs  l'aise, venus pour voir a.

--N'est-ce pas?  disait Satin, c'est trs bon, leur fricot.

Nana hochait la tte, satisfaite.  C'tait l'ancien dner solide
d'un htel de province: vol-au-vent  la financire, poule au
riz, haricots au jus, crme  la vanille glace de caramel.  Ces
dames tombaient particulirement sur la poule au riz, clatant
dans leurs corsages, s'essuyant les lvres d'une main lente.
D'abord, Nana avait eu peur de rencontrer d'anciennes amies qui
lui auraient fait des questions btes; mais elle se tranquillisa,
elle n'apercevait aucune figure de connaissance, parmi cette
foule trs mlange, o des robes dteintes, des chapeaux
lamentables s'talaient  ct de toilettes riches dans la
fraternit des mmes perversions.  Un instant, elle fut
intresse par un jeune homme, aux cheveux courts et boucls, le
visage insolent, tenant sans haleine, pendue  ses moindres
caprices, toute une table de filles, qui crevaient de graisse.
Mais, comme le jeune homme riait, sa poitrine se gonfla.

--Tiens, c'est une femme!  laissa-t-elle chapper dans un lger
  cri.

Satin, qui se bourrait de poule, leva la tte en murmurant:

--Ah!  oui, je la connais...  Trs chic!  on se l'arrache.

Nana fit une moue dgote.  Elle ne comprenait pas encore a.
Pourtant, elle disait, de sa voix raisonnable, que des gots et
des couleurs il ne fallait pas disputer, car on ne savait jamais
ce qu'on pourrait aimer un jour.  Aussi mangeait-elle sa crme
d'un air de philosophie, en s'apercevant parfaitement que Satin
rvolutionnait les tables voisines, avec ses grands yeux bleus de
vierge.  Il y avait surtout prs d'elle une forte personne blonde
trs aimable; elle flambait, elle se poussait, si bien que Nana
tait sur le point d'intervenir.

Mais,  ce moment, une femme qui entrait lui causa une surprise.
Elle avait reconnu madame Robert.  Celle-ci, avec sa jolie mine
de souris brune, adressa un signe de tte familier  la grande
bonne maigre, puis vint s'appuyer au comptoir de Laure.  Et
toutes deux se baisrent, longuement.  Nana trouva cette
caresse-l trs drle de la part d'une femme si distingue;
d'autant plus que madame Robert n'avait pas du tout son air
modeste, au contraire.  Elle jetait des coups d'oeil dans le
salon, causant  voix basse.  Laure venait de se rasseoir, tasse
de nouveau, avec la majest d'une vieille idole du vice,  la
face use et vernie par les baisers des fidles; et, au-dessus
des assiettes pleines, elle rgnait sur sa clientle bouffie de
grosses femmes, monstrueuse auprs des plus fortes, trnant dans
cette fortune de matresse d'htel qui rcompensait quarante
annes d'exercice.

Mais madame Robert avait aperu Satin.  Elle lcha Laure,
accourut, se montra charmante, disant combien elle regrettait de
ne s'tre pas trouve chez elle, la veille; et comme Satin,
sduite, voulait absolument lui faire une petite place, elle
jurait qu'elle avait dn.  Elle tait monte simplement pour
voir.  Tout en parlant, debout derrire sa nouvelle amie, elle
s'appuyait  ses paules, souriante et cline, rptant:

--Voyons, quand vous verrai-je?  Si vous tiez libre...

Nana, malheureusement, ne put en entendre davantage.  Cette
conversation la vexait, elle brlait de dire ses quatre vrits 
cette femme honnte.  Mais la vue d'une bande qui arrivait la
paralysa.  C'taient des femmes chic, en grande toilette, avec
leurs diamants.  Elles venaient en partie chez Laure, qu'elles
tutoyaient toutes, reprises d'un got pervers, promenant des cent
mille francs de pierreries sur leur peau, pour dner l,  trois
francs par tte, dans l'tonnement jaloux des pauvres filles
crottes.  Lorsqu'elles taient entres, la voix haute, le rire
clair, apportant du dehors comme un coup de soleil, Nana avait
vivement tourn la tte, trs ennuye de reconnatre parmi elles
Lucy Stewart et Maria Blond.  Pendant prs de cinq minutes, tout
le temps que ces dames causrent avec Laure, avant de passer dans
le salon voisin, elle tint le nez baiss, ayant l'air trs
occupe  rouler des miettes de pain sur la nappe.  Puis, quand
elle put enfin se retourner, elle demeura stupfaite: la chaise
prs d'elle tait vide.  Satin avait disparu.

--Eh bien!  o est-elle donc?  laissa-t-elle chapper tout haut.

La forte personne blonde, qui avait combl Satin d'attentions,
eut un rire, dans sa mauvaise humeur; et comme Nana, irrite de
ce rire, la regardait d'un oeil menaant, elle dit mollement, la
voix tranante:

--Ce n'est pas moi, bien sr, c'est l'autre qui vous l'a faite.

Alors, Nana, comprenant qu'on se moquerait d'elle, n'ajouta rien.
Elle resta mme un moment assise, ne voulant pas montrer sa
colre.  Au fond du salon voisin, elle entendait les clats de
Lucy Stewart qui rgalait toute une table de petites filles,
descendues des bals de Montmartre et de la Chapelle.  Il faisait
trs chaud, la bonne enlevait des piles d'assiettes sales, dans
l'odeur forte de la poule au riz; tandis que les quatre messieurs
avaient fini par verser du vin fin  une demi-douzaine de
mnages, rvant de les griser, pour en entendre de raides.
Maintenant, ce qui exasprait Nana, c'tait de payer le dner de
Satin.  En voil une garce qui se laissait goberger et qui filait
avec le premier chien coiff, sans dire merci!  Sans doute, ce
n'tait que trois francs, mais a lui semblait dur tout de mme,
la manire tait trop dgotante.  Elle paya pourtant, elle jeta
ses six francs  Laure, qu'elle mprisait  cette heure plus que
la boue des ruisseaux.

Dans la rue des Martyrs, Nana sentit encore grandir sa rancune.
Bien sr, elle n'allait pas courir aprs Satin; une jolie ordure,
pour y mettre le nez!  Mais sa soire se trouvait gte, et elle
remonta lentement vers Montmartre, enrage surtout contre madame
Robert.  Celle-l, par exemple, avait un fameux toupet, de faire
la femme distingue; oui, distingue dans le coin aux pluchures!
A prsent, elle tait certaine de l'avoir rencontre au Papillon,
un infect bastringue de la rue des Poissonniers, o des hommes la
levaient pour trente sous.  Et a empaumait des chefs de bureau
par des airs modestes, et a refusait des soupers auxquels on lui
faisait l'honneur de l'inviter, histoire de se poser en vertu!
Vrai, on lui en flanquerait de la vertu!  C'tait toujours ces
bgueules-l qui s'en donnaient  crever, dans des trous ignobles
que personne ne connaissait.

Cependant, Nana, en roulant ces choses, tait arrive chez elle,
rue Vron.  Elle fut toute secoue de voir de la lumire.  Fontan
rentrait maussade, lch lui aussi par l'ami qui lui avait pay 
dner.  Il couta d'un air froid les explications qu'elle
donnait, craignant des calottes, effare de le trouver l,
lorsqu'elle ne l'attendait pas avant une heure du matin; elle
mentait, elle avouait bien avoir dpens six francs, mais avec
madame Maloir.  Alors, il resta digne, il lui tendit une lettre 
son adresse, qu'il avait tranquillement dcachete.  C'tait une
lettre de Georges, toujours enferm aux Fondettes, se soulageant
chaque semaine dans des pages brlantes.  Nana adorait qu'on lui
crivt, surtout de grandes phrases d'amour, avec des serments.
Elle lisait a  tout le monde.  Fontan connaissait le style de
Georges et l'apprciait.  Mais, ce soir-l, elle redoutait
tellement une scne, qu'elle affecta l'indiffrence; elle
parcourut la lettre d'un air maussade et la rejeta aussitt.
Fontan s'tait mis  battre la retraite sur une vitre, ennuy de
se coucher de si bonne heure, ne sachant plus  quoi occuper sa
soire.  Brusquement, il se tourna.

--Si l'on rpondait tout de suite  ce gamin, dit-il.

D'habitude, c'tait lui qui crivait.  Il luttait de style.
Puis, il tait heureux, lorsque Nana, enthousiasme de la lecture
de sa lettre, faite tout haut, l'embrassait en criant qu'il n'y
avait que lui pour trouver des choses pareilles.  a finissait
par les allumer, et ils s'adoraient.

--Comme tu voudras, rpondit-elle.  Je vais faire du th.  Nous
nous coucherons ensuite.

Alors, Fontan s'installa sur la table, avec un grand dploiement
de plume, d'encre et de papier.  Il arrondissait les bras,
allongeait le menton.

--Mon coeur, commena-t-il  voix haute.

Et, pendant plus d'une heure, il s'appliqua, rflchissant
parfois sur une phrase, la tte entre les mains, raffinant, se
riant  lui-mme, quand il avait trouv une expression tendre.
Nana, silencieusement, avait dj pris deux tasses de th.
Enfin, il lut la lettre, comme on lit au thtre, avec une voix
blanche, en indiquant quelques gestes.  Il parlait l-dedans, en
cinq pages, des heures dlicieuses passes  la Mignotte, ces
heures dont le souvenir restait comme des parfums subtils, il
jurait une ternelle fidlit  ce printemps de l'amour, et
finissait en dclarant que son unique dsir tait de recommencer
ce bonheur, si le bonheur peut se recommencer.

--Tu sais, expliqua-t-il, je dis tout a par politesse.  Du
moment que c'est pour rire...  Hein!  je crois qu'elle est
touche, celle-l!

Il triomphait.  Mais Nana, maladroite, se mfiant toujours,
commit la faute de ne pas lui sauter au cou en s'exclamant.  Elle
trouva la lettre bien, pas davantage.  Alors, il fut trs vex.
Si sa lettre ne lui plaisait pas, elle pouvait en faire une
autre; et, au lieu de se baiser, comme d'habitude, aprs avoir
remu des phrases d'amour, ils restrent froids aux deux cts de
la table.  Pourtant, elle lui avait vers une tasse de th.

--En voil une cochonnerie!  cria-t-il en y trempant les lvres.
Tu as donc mis du sel!

Nana eut le malheur de hausser les paules.  Il devint furieux.

--Ah!  a tourne mal, ce soir!

Et la querelle partit de l.  La pendule ne marquait que dix
heures, c'tait une faon de tuer le temps.  Il se fouettait, il
lanait au visage de Nana, dans un flot d'injures, toutes sortes
d'accusations, l'une sur l'autre, sans lui permettre de se
dfendre.  Elle tait sale, elle tait bte, elle avait roul
partout.  Puis, il s'acharna sur la question d'argent.  Est-ce
qu'il dpensait six francs, lui, quand il dnait en ville?  on
lui payait  dner, sans quoi il aurait mang son pot-au-feu.  Et
pour cette vieille procureuse de Maloir encore, un carcan qu'il
flanquerait  la porte le lendemain!  Ah bien!  ils iraient loin,
si chaque jour, lui et elle, jetaient comme a des six francs 
la rue!

--D'abord, je veux des comptes!  cria-t-il.  Voyons, donne
l'argent; o en sommes-nous?

Tous ses instincts d'avarice sordide clataient.  Nana, domine,
effare, se hta de prendre dans le secrtaire l'argent qui leur
restait, et de l'apporter devant lui.  Jusque-l, la clef
demeurait sur la caisse commune, ils y puisaient librement.

--Comment!  dit-il aprs avoir compt, il reste  peine sept
mille francs sur dix-sept mille, et nous ne sommes ensemble que
depuis trois mois...  Ce n'est pas possible.

Lui-mme s'lana, bouscula le secrtaire, apporta le tiroir pour
le fouiller sous la lampe.  Mais il n'y avait bien que six mille
huit cents et quelques francs.  Alors, ce fut une tempte.

--Dix mille francs en trois mois!  gueulait-il.  Nom de Dieu!
qu'en as-tu fait?  Hein?  rponds!...  Tout a passe  ta
carcasse de tante, hein?  ou tu te paies des hommes, c'est
clair...  Veux-tu rpondre!

--Ah!  si tu t'emportes!  dit Nana.  Le calcul est bien facile 
faire...  Tu ne comptes pas les meubles; puis, j'ai d acheter du
linge.  a va vite, quand on s'installe.

Mais, tout en exigeant des explications, il ne voulait pas les
entendre.

--Oui, a va trop vite, reprit-il plus calme; et, vois-tu, ma
petite, j'en ai assez, de cette cuisine en commun...  Tu sais que
ces sept mille francs sont  moi.  Eh bien!  puisque je les
tiens, je les garde...  Dame!  du moment que tu es une gcheuse,
je n'ai pas envie d'tre ruin.  A chacun son bien.

Et, magistralement, il mit l'argent dans sa poche.  Nana le
regardait, stupfaite.  Lui, continuait avec complaisance:

--Tu comprends, je ne suis pas assez bte pour entretenir des
tantes et des enfants qui ne sont pas  moi...  a t'a plu de
dpenser ton argent, a te regarde; mais le mien, c'est sacr!...
Quand tu feras cuire un gigot, j'en paierai la moiti.  Le soir,
nous rglerons, voil!

Du coup, Nana fut rvolte.  Elle ne put retenir ce cri:

--Dis donc, tu as bien mang mes dix mille francs...  C'est
  cochon, a!

 Mais il ne s'attarda pas  discuter davantage.  Par-dessus la
table,  toute vole, il lui allongea un soufflet, en disant:

--Rpte un peu!

Elle rpta, malgr la claque, et il tomba sur elle,  coups de
pied et  coups de poing.  Bientt, il l'eut mise dans un tel
tat, qu'elle finit, comme d'habitude, par se dshabiller et se
coucher en pleurant.  Lui, soufflait.  Il se couchait  son tour,
lorsqu'il aperut, sur la table, la lettre qu'il avait crite 
Georges.  Alors, il la plia avec soin, tourn vers le lit, en
disant d'un air menaant:

--Elle est trs bien, je la mettrai  la poste moi-mme, parce
que je n'aime pas les caprices...  Et ne geins plus, tu m'agaces.

Nana, qui pleurait  petits soupirs, retint son souffle.  Quand
il fut couch, elle touffa, elle se jeta sur sa poitrine en
sanglotant.  Leurs batteries se terminaient toujours par l; elle
tremblait de le perdre, elle avait un lche besoin de le savoir 
elle, malgr tout.  A deux reprises, il la repoussa d'un geste
superbe.  Mais l'embrassement tide de cette femme qui le
suppliait, avec ses grands yeux mouills de bte fidle, le
chauffa d'un dsir.  Et il se fit bon prince, sans pourtant
s'abaisser  aucune avance; il se laissa caresser et prendre de
force, en homme dont le pardon vaut la peine d'tre gagn.  Puis
il fut saisi d'une inquitude, il craignit que Nana ne jout une
comdie pour ravoir la clef de la caisse.  La bougie tait
teinte, lorsqu'il prouva le besoin de maintenir sa volont.

--Tu sais, ma fille, c'est trs srieux, je garde l'argent.

Nana, qui s'endormait  son cou, trouva un mot sublime.

--Oui, n'aie pas peur...  Je travaillerai.

Mais,  partir de cette soire, la vie entre eux devint de plus
en plus difficile.  D'un bout de la semaine  l'autre, il y avait
un bruit de gifles, un vrai tic-tac d'horloge, qui semblait
rgler leur existence.  Nana,  force d'tre battue, prenait une
souplesse de linge fin; et a la rendait dlicate de peau, rose
et blanche de teint, si douce au toucher, si claire  l'oeil,
qu'elle avait encore embelli.  Aussi Prullire s'enrageait-il
aprs ses jupes, venant lorsque Fontan n'tait pas l, la
poussant dans les coins pour l'embrasser.  Mais elle se
dbattait, indigne tout de suite, avec des rougeurs de honte;
elle trouvait dgotant qu'il voult tromper un ami.  Alors,
Prullire ricanait d'un air vex.  Vrai, elle devenait joliment
bte!  Comment pouvait-elle s'attacher  un pareil singe?  car,
enfin, Fontan tait un vrai singe, avec son grand nez toujours en
branle.  Une sale tte!  Et un homme qui l'assommait encore!

--Possible, je l'aime comme a, rpondit-elle, un jour, de l'air
tranquille d'une femme avouant un got abominable.

Bosc se contentait de dner le plus souvent possible.  Il
haussait les paules derrire Prullire; un joli garon, mais un
garon pas srieux.  Lui, plusieurs fois, avait assist  des
scnes dans le mnage; au dessert, lorsque Fontan giflait Nana,
il continuait  mcher gravement, trouvant a naturel.  Pour
payer son dner, il s'extasiait toujours sur leur bonheur.  Il se
proclamait philosophe, il avait renonc  tout, mme  la gloire.
Prullire et Fontan, parfois, renverss sur leur chaise,
s'oubliaient devant la table desservie, se racontaient leurs
succs jusqu' deux heures du matin, avec leurs gestes et leur
voix de thtre; tandis que lui, absorb, ne lchant de loin en
loin qu'un petit souffle de ddain, achevait silencieusement la
bouteille de cognac.  Qu'est-ce qu'il restait de Talma?  Rien,
alors qu'on lui ficht la paix, c'tait trop bte!

Un soir, il trouva Nana en larmes.  Elle ta sa camisole pour
montrer son dos et ses bras noirs de coups.  Il lui regarda la
peau, sans tre tent d'abuser de la situation, comme l'aurait
fait cet imbcile de Prullire.  Puis, sentencieusement:

--Ma fille, o il y a des femmes, il y a des claques.  C'est
Napolon qui a dit a, je crois...  Lave-toi avec de l'eau sale.
Excellent, l'eau sale, pour ces bobos.  Va, tu en recevras
d'autres, et ne te plains pas, tant que tu n'auras rien de
cass...  Tu sais, je m'invite, j'ai vu un gigot.

Mais madame Lerat n'avait pas cette philosophie.  Chaque fois que
Nana lui montrait un nouveau bleu sur sa peau blanche, elle
poussait les hauts cris.  On lui tuait sa nice, a ne pouvait
pas durer.  A la vrit, Fontan avait mis  la porte madame
Lerat, en disant qu'il ne voulait plus la rencontrer chez lui;
et, depuis ce jour, quand elle tait l et qu'il rentrait, elle
devait s'en aller par la cuisine, ce qui l'humiliait
horriblement.  Aussi ne tarissait-elle pas contre ce grossier
personnage.  Elle lui reprochait surtout d'tre mal lev, avec
des mines de femme comme il faut,  qui personne ne pouvait en
remontrer sur la bonne ducation.

--Oh!  a se voit tout de suite, disait-elle  Nana, il n'a pas
le sentiment des moindres convenances.  Sa mre devait tre
commune; ne dis pas non, a se sent!...  Je ne parle pas pour
moi, bien qu'une personne de mon ge ait droit aux gards...
Mais toi, vraiment, comment fais-tu pour endurer ses mauvaises
manires; car, sans me flatter, je t'ai toujours appris  te
tenir, et tu as reu chez toi les meilleurs conseils.  Hein?
nous tions tous trs bien dans la famille.

Nana ne protestait pas, coutait la tte basse.

--Puis, continuait la tante, tu n'as connu que des personnes
distingues...  Justement, nous causions de a, hier soir, avec
Zo, chez moi.  Elle non plus ne comprend pas.  Comment,
disait-elle, madame qui menait monsieur le comte, un homme si
parfait, au doigt et  l'oeil,--car, entre nous, il parat que tu
le faisais tourner en bourrique,--comment madame peut-elle se
laisser massacrer par ce polichinelle? Moi, j'ai ajout que les
coups, a se supportait encore, mais que jamais je n'aurais
souffert le manque d'gards...  Enfin, il n'a rien pour lui.  Je
ne le voudrais pas dans ma chambre en peinture.  Et tu te ruines
pour un oiseau pareil; oui, tu te ruines, ma chrie, tu tires la
langue, lorsqu'il y en a tant, et des plus riches, et des
personnages du gouvernement...  Suffit!  ce n'est pas moi qui
dois dire ces choses.  Mais,  la premire salet, je te le
planterais l, avec un: Monsieur, pour qui me prenez-vous? tu
sais, de ton grand air, qui lui couperait bras et jambes.

Alors, Nana clatait en sanglots, balbutiant:

--Oh!  ma tante, je l'aime.

La vrit tait que madame Lerat se sentait inquite, en voyant
sa nice lui donner  grand-peine des pices de vingt sous de
loin en loin, pour payer la pension du petit Louis.  Sans doute,
elle se dvouerait, elle garderait quand mme l'enfant et
attendrait des temps meilleurs.  Mais l'ide que Fontan les
empchait, elle, le gamin et sa mre, de nager dans l'or,
l'enrageait au point de lui faire nier l'amour.  Aussi
concluait-elle par ces paroles svres:

--coute, un jour qu'il t'aura enlev la peau du ventre, tu
viendras frapper  ma porte, et je t'ouvrirai.

Bientt l'argent devint le gros souci de Nana.  Fontan avait fait
disparatre les sept mille francs; sans doute, ils taient en
lieu sr, et jamais elle n'aurait os le questionner, car elle
montrait des pudeurs avec cet oiseau, comme l'appelait madame
Lerat.  Elle tremblait qu'il pt la croire capable de tenir  lui
pour ses quatre sous.  Il avait bien promis de fournir aux
besoins du mnage.  Les premiers jours, chaque matin, il donnait
trois francs.  Mais c'taient des exigences d'homme qui paie;
avec ses trois francs, il voulait de tout, du beurre, de la
viande, des primeurs; et, si elle risquait des observations, si
elle insinuait qu'on ne pouvait pas avoir les Halles pour trois
francs, il s'emportait, il la traitait de bonne  rien, de
gcheuse, de fichue bte que les marchands volaient, toujours
prt d'ailleurs  la menacer de prendre pension autre part.
Puis, au bout d'un mois, certains matins, il avait oubli de
mettre les trois francs sur la commode.  Elle s'tait permis de
les demander, timidement, d'une faon dtourne.  Alors, il y
avait eu de telles querelles, il lui rendait la vie si dure sous
le premier prtexte venu, qu'elle prfrait ne plus compter sur
lui.  Au contraire, quand il n'avait pas laiss les trois pices
de vingt sous, et qu'il trouvait tout de mme  manger, il tait
gai comme un pinson, galant, baisant Nana, valsant avec les
chaises.  Et elle, tout heureuse, en arrivait  souhaiter de ne
rien trouver sur la commode, malgr le mal qu'elle avait 
joindre les deux bouts.  Un jour mme, elle lui rendit ses trois
francs, contant une histoire, disant avoir encore l'argent de la
veille.  Comme il n'avait pas donn la veille, il demeura un
instant hsitant, par crainte d'une leon.  Mais elle le
regardait de ses yeux d'amour, elle le baisait dans un don absolu
de toute sa personne; et il rempocha les pices, avec le petit
tremblement convulsif d'un avare qui rattrape une somme
compromise.  A partir de ce jour, il ne s'inquita plus, ne
demandant jamais d'o venait la monnaie, la mine grise quand il y
avait des pommes de terre, riant  se dcrocher les mchoires
devant les dindes et les gigots, sans prjudice pourtant de
quelques claques qu'il allongeait  Nana, mme dans son bonheur,
pour s'entretenir la main.

Nana avait donc trouv le moyen de suffire  tout.  La maison,
certains jours, regorgeait de nourriture.  Deux fois par semaine,
Bosc prenait des indigestions.  Un soir que madame Lerat se
retirait, enrage de voir au feu un dner copieux dont elle ne
mangerait pas, elle ne put s'empcher de demander brutalement qui
est-ce qui payait.  Nana, surprise, devint toute bte et se mit 
pleurer.

--Eh bien!  c'est du propre, dit la tante qui avait compris.

Nana s'tait rsigne, pour avoir la paix dans son mnage.  Puis,
c'tait la faute de la Tricon, qu'elle avait rencontre rue de
Laval, un jour que Fontan tait parti furieux,  cause d'un plat
de morue.  Alors, elle avait dit oui  la Tricon, qui justement
se trouvait en peine.  Comme Fontan ne rentrait jamais avant six
heures, elle disposait de son aprs-midi, elle rapportait
quarante francs, soixante francs, quelquefois davantage.  Elle
aurait pu parler par dix et quinze louis, si elle avait su garder
sa situation; mais elle tait encore bien contente de trouver l
de quoi faire bouillir la marmite.  Le soir, elle oubliait tout,
lorsque Bosc crevait de nourriture, et que Fontan, les coudes sur
la table, se laissait baiser les yeux, de l'air suprieur d'un
homme qui est aim pour lui-mme.

Alors, tout en adorant son chri, son chien aim, avec une
passion d'autant plus aveugle qu'elle payait  cette heure, Nana
retomba dans la crotte du dbut.  Elle roula, elle battit le pav
de ses anciennes savates de petit torchon, en qute d'une pice
de cent sous.  Un dimanche, au march La Rochefoucauld, elle
avait fait la paix avec Satin, aprs s'tre jete sur elle, en
lui reprochant madame Robert, furieusement.  Mais Satin se
contentait de rpondre que lorsqu'on n'aimait pas une chose, ce
n'tait pas une raison pour vouloir en dgoter les autres.  Et
Nana, d'esprit large, cdant  cette ide philosophique qu'on ne
sait jamais par o l'on finira, avait pardonn.  Mme, la
curiosit mise en veil, elle la questionnait sur des coins de
vice, stupfie d'en apprendre encore  son ge, aprs tout ce
qu'elle savait; et elle riait, elle s'exclamait, trouvant a
drle, un peu rpugne cependant, car au fond elle tait
bourgeoise pour ce qui n'entrait pas dans ses habitudes.  Aussi
retourna-t-elle chez Laure, mangeant l, lorsque Fontan dnait en
ville.  Elle s'y amusait des histoires, des amours et des
jalousies qui passionnaient les clientes, sans leur faire perdre
un coup de fourchette.  Pourtant, elle n'en tait toujours pas,
comme elle disait.  La grosse Laure, avec sa maternit attendrie,
l'invitait souvent  passer quelques jours dans sa villa
d'Asnires, une maison de campagne, o il y avait des chambres
pour sept dames.  Elle refusait, elle avait peur.  Mais Satin lui
ayant jur qu'elle se trompait, que des messieurs de Paris vous
balanaient et jouaient au tonneau, elle promit pour plus tard,
quand elle pourrait s'absenter.

A cette heure, Nana, trs tourmente, n'tait gure  la
rigolade.  Il lui fallait de l'argent.  Quand la Tricon n'avait
pas besoin d'elle, ce qui arrivait trop souvent, elle ne savait
o donner de son corps.  Alors, c'tait avec Satin des sorties
enrages sur le pav de Paris, dans ce vice d'en bas qui rde le
long des ruelles boueuses, sous la clart trouble du gaz.  Nana
retourna dans les bastringues de barrire, o elle avait fait
sauter ses premiers jupons sales; elle revit les coins noirs des
boulevards extrieurs, les bornes sur lesquelles des hommes, 
quinze ans, l'embrassaient, lorsque son pre la cherchait pour
lui enlever le derrire.  Toutes deux couraient, faisaient les
bals et les cafs d'un quartier, grimpant des escaliers humides
de crachats et de bire renverse; ou bien elles marchaient
doucement, elles remontaient les rues, se plantaient debout,
contre les portes cochres.  Satin, qui avait dbut au quartier
Latin, y conduisit Nana,  Bullier et dans les brasseries du
boulevard Saint-Michel.  Mais les vacances arrivaient, le
quartier sentait trop la dche.  Et elles revenaient toujours aux
grands boulevards.  C'tait encore l qu'elles avaient le plus de
chance.  Des hauteurs de Montmartre au plateau de l'Observatoire,
elles battaient ainsi la ville entire.  Soires de pluie o les
bottines s'culaient, soires chaudes qui collaient les corsages
sur la peau, longues factions, promenades sans fin, bousculades
et querelles, brutalits dernires d'un passant emmen dans
quelque garni borgne et redescendant les marches grasses avec des
jurons.

L't finissait, un t orageux, aux nuits brlantes.  Elles
partaient ensemble aprs le dner, vers neuf heures.  Sur les
trottoirs de la rue Notre-Dame-de-Lorette, deux files de femmes
rasant les boutiques, les jupons trousss, le nez  terre, se
htaient vers les boulevards d'un air affair, sans un coup
d'oeil aux talages.  C'tait la descente affame du quartier
Brda, dans les premires flammes du gaz.  Nana et Satin
longeaient l'glise, prenaient toujours par la rue Le Peletier.
Puis,  cent mtres du caf Riche, comme elles arrivaient sur le
champ de manoeuvres, elles rabattaient la queue de leur robe,
releve jusque-l d'une main soigneuse; et ds lors, risquant la
poussire, balayant les trottoirs et roulant la taille, elles
s'en allaient  petits pas, elles ralentissaient encore leur
marche, lorsqu'elles traversaient le coup de lumire crue d'un
grand caf.  Rengorges, le rire haut, avec des regards en
arrire sur les hommes qui se retournaient, elles taient chez
elles.  Leurs visages blanchis, tachs du rouge des lvres et du
noir des paupires, prenaient, dans l'ombre, le charme troublant
d'un Orient de bazar  treize sous, lch au plein air de la rue.
Jusqu' onze heures, parmi les heurts de la foule, elles
restaient gaies, jetant simplement un sale mufe! de loin en
loin, derrire le dos des maladroits dont le talon leur arrachait
un volant; elles changeaient de petits saluts familiers avec des
garons de caf, s'arrtaient  causer devant une table,
acceptaient des consommations, qu'elles buvaient lentement, en
personnes heureuses de s'asseoir, pour attendre la sortie des
thtres.  Mais,  mesure que la nuit s'avanait, si elles
n'avaient pas fait un ou deux voyages rue La Rochefoucauld, elles
tournaient  la sale garce, leur chasse devenait plus pre.  Il y
avait, au pied des arbres, le long des boulevards assombris qui
se vidaient, des marchandages froces, des gros mots et des
coups; pendant que d'honntes familles, le pre, la mre et les
filles, habitus  ces rencontres, passaient tranquillement, sans
presser le pas.  Puis, aprs tre alles dix fois de l'Opra au
Gymnase, Nana et Satin, lorsque dcidment les hommes se
dgageaient et filaient plus vite, dans l'obscurit croissante,
s'en tenaient aux trottoirs de la rue du Faubourg-Montmartre.
L, jusqu' deux heures, des restaurants, des brasseries, des
charcutiers flambaient, tout un grouillement de femmes s'enttait
sur la porte des cafs; dernier coin allum et vivant du Paris
nocturne, dernier march ouvert aux accords d'une nuit, o les
affaires se traitaient parmi les groupes, crment, d'un bout de
la rue  l'autre, comme dans le corridor largement ouvert d'une
maison publique.  Et, les soirs o elles revenaient  vide, elles
se disputaient entre elles.  La rue Notre-Dame-de-Lorette
s'tendait noire et dserte, des ombres de femmes se tranaient;
c'tait la rentre attarde du quartier, les pauvres filles
exaspres d'une nuit de chmage, s'obstinant, discutant encore
d'une voix enroue avec quelque ivrogne perdu, qu'elles
retenaient  l'angle de la rue Brda ou de la rue Fontaine.

Cependant, il y avait de bonnes aubaines, des louis attraps avec
des messieurs bien, qui montaient en mettant leur dcoration dans
la poche.  Satin surtout avait le nez.  Les soirs humides,
lorsque Paris mouill exhalait une odeur fade de grande alcve
mal tenue, elle savait que ce temps mou, cette ftidit des coins
louches enrageaient les hommes.  Et elle guettait les mieux mis,
elle voyait a  leurs yeux ples.  C'tait comme un coup de
folie charnelle passant sur la ville.  Elle avait bien un peu
peur, car les plus comme il faut taient les plus sales.  Tout le
vernis craquait, la bte se montrait, exigeante dans ses gots
monstrueux, raffinant sa perversion.  Aussi cette roulure de
Satin manquait-elle de respect, s'clatant devant la dignit des
gens en voiture, disant que leurs cochers taient plus gentils,
parce qu'ils respectaient les femmes et qu'ils ne les tuaient pas
avec des ides de l'autre monde.  La culbute des gens chics dans
la crapule du vice surprenait encore Nana, qui gardait des
prjugs, dont Satin la dbarrassait.  Alors, comme elle le
disait, lorsqu'elle causait gravement, il n'y avait donc plus de
vertu?  Du haut en bas, on se roulait.  Eh bien!  a devait tre
du propre, dans Paris, de neuf heures du soir  trois heures du
matin; et elle rigolait, elle criait que, si l'on avait pu voir
dans toutes les chambres, on aurait assist  quelque chose de
drle, le petit monde s'en donnant par-dessus les oreilles, et
pas mal de grands personnages,  et l, le nez enfonc dans la
cochonnerie plus profondment que les autres.  a compltait son
ducation.

Un soir, en venant prendre Satin, elle reconnut le marquis de
Chouard qui descendait l'escalier, les jambes casses, se
tranant sur la rampe, avec une figure blanche.  Elle feignit de
se moucher.  Puis, en haut, comme elle trouvait Satin dans une
salet affreuse, le mnage lch depuis huit jours, un lit
infect, des pots qui tranaient, elle s'tonna que celle-ci
connt le marquis.  Ah!  oui, elle le connaissait; mme qu'il les
avait joliment embts, elle et son ptissier, quand ils taient
ensemble!  Maintenant, il revenait de temps  autre; mais il
l'assommait, il reniflait dans tous les endroits pas propres,
jusque dans ses pantoufles.

--Oui, ma chre, dans mes pantoufles...  Oh!  un vieux saligaud!
Il demande toujours des choses...

Ce qui inquitait surtout Nana, c'tait la sincrit de ces
basses dbauches.  Elle se rappelait ses comdies du plaisir,
lorsqu'elle tait une femme lance; tandis qu'elle voyait les
filles, autour d'elle, y crever un peu tous les jours.  Puis,
Satin lui faisait une peur abominable de la police.  Elle tait
pleine d'histoires, sur ce sujet-l.  Autrefois, elle couchait
avec un agent des moeurs, pour qu'on la laisst tranquille; 
deux reprises, il avait empch qu'on ne la mt en carte; et, 
prsent, elle tremblait, car son affaire tait claire, si on la
pinait encore.  Il fallait l'entendre.  Les agents, pour avoir
des gratifications, arrtaient le plus de femmes possible; ils
empoignaient tout, ils vous faisaient taire d'une gifle si l'on
criait, certains d'tre soutenus et rcompenss, mme quand ils
avaient pris dans le tas une honnte fille.  L't,  douze ou
quinze, ils opraient des rafles sur le boulevard, ils cernaient
un trottoir, pchaient jusqu' des trente femmes en une soire.
Seulement Satin connaissait les endroits; ds qu'elle apercevait
le nez des agents, elle s'envolait, au milieu de la dbandade
effare des longues queues fuyant  travers la foule.  C'tait
une pouvante de la loi, une terreur de la prfecture, si grande,
que certaines restaient paralyses sur la porte des cafs, dans
le coup de force qui balayait l'avenue.  Mais Satin redoutait
davantage les dnonciations; son ptissier s'tait montr assez
mufe pour la menacer de la vendre, lorsqu'elle l'avait quitt;
oui, des hommes vivaient sur leurs matresses avec ce truc-l,
sans compter de sales femmes qui vous livraient trs bien par
tratrise, si l'on tait plus jolie qu'elles.  Nana coutait ces
choses, prise de frayeurs croissantes.  Elle avait toujours
trembl devant la loi, cette puissance inconnue, cette vengeance
des hommes qui pouvaient la supprimer, sans que personne au monde
la dfendt.  Saint-Lazare lui apparaissait comme une fosse, un
trou noir o l'on enterrait les femmes vivantes, aprs leur avoir
coup les cheveux.  Elle se disait bien qu'il lui aurait suffi de
lcher Fontan pour trouver des protections; Satin avait beau lui
parler de certaines listes de femmes, accompagnes de
photographies, que les agents devaient consulter, avec dfense de
jamais toucher  celles-l: elle n'en gardait pas moins un
tremblement, elle se voyait toujours bouscule, trane, jete le
lendemain  la visite; et ce fauteuil de la visite l'emplissait
d'angoisse et de honte, elle qui avait lanc vingt fois sa
chemise par-dessus les moulins.

Justement, vers la fin de septembre, un soir qu'elle se promenait
avec Satin sur le boulevard Poissonnire, celle-ci tout d'un coup
se mit  galoper.  Et, comme elle l'interrogeait:

--Les agents, souffla-t-elle.  Hue donc!  hue donc!

Ce fut, au milieu de la cohue, une course folle.  Des jupes
fuyaient, se dchiraient.  Il y eut des coups et des cris.  Une
femme tomba.  La foule regardait avec des rires la brutale
agression des agents, qui, rapidement, resserraient leur cercle.
Cependant, Nana avait perdu Satin.  Les jambes mortes, elle
allait srement tre arrte, lorsqu'un homme, l'ayant prise 
son bras, l'emmena devant les agents furieux.  C'tait Prullire,
qui venait de la reconnatre.  Sans parler, il tourna avec elle
dans la rue Rougemont, alors dserte, o elle put souffler, si
dfaillante, qu'il dut la soutenir.  Elle ne le remerciait
seulement pas.

--Voyons, dit-il enfin, il faut te remettre...  Monte chez moi.

Il logeait  ct, rue Bergre.  Mais elle se redressa aussitt.

--Non, je ne veux pas.

Alors, il devint grossier, reprenant:

--Puisque tout le monde y passe...  Hein?  pourquoi ne veux-tu
  pas?

--Parce que.

Cela disait tout, dans son ide.  Elle aimait trop Fontan pour le
trahir avec un ami.  Les autres ne comptaient pas, du moment
qu'il n'y avait pas de plaisir et que c'tait par ncessit.
Devant cet enttement stupide, Prullire commit une lchet de
joli homme vex dans son amour-propre.

--Eh bien!   ton aise, dclara-t-il.  Seulement, je ne vais pas
de ton ct, ma chre...  Tire-toi d'affaire toute seule.

Et il l'abandonna.  Son pouvante la reprit, elle fit un dtour
norme pour rentrer  Montmartre, filant raide le long des
boutiques, plissant ds qu'un homme s'approchait d'elle.

Ce fut le lendemain, dans l'branlement de ses terreurs de la
veille, que Nana, en allant chez sa tante, se trouva nez  nez
avec Labordette, au fond d'une petite rue solitaire des
Batignolles.  D'abord, l'un et l'autre parurent gns.  Lui,
toujours complaisant, avait des affaires qu'il cachait.
Pourtant, il se remit le premier, il s'exclama sur la bonne
rencontre.  Vrai, tout le monde tait encore stupfait de
l'clipse totale de Nana.  On la rclamait, les anciens amis
schaient sur pied.  Et, se faisant paternel, il finit par la
sermonner.

--Entre nous, ma chre, franchement, a devient bte...  On
comprend une toquade.  Seulement, en venir l, tre gruge  ce
point et n'empocher que des gifles!...  Tu poses donc pour les
prix de vertu?

Elle l'coutait d'un air embarrass.  Cependant, lorsqu'il lui
parla de Rose, qui triomphait avec sa conqute du comte Muffat,
une flamme passa dans ses yeux.  Elle murmura:

--Oh!  si je voulais...

Il proposa tout de suite son entremise, en ami obligeant.  Mais
elle refusa.  Alors, il l'attaqua par un autre point.  Il lui
apprit que Bordenave montait une pice de Fauchery, o il y avait
un rle superbe pour elle.

--Comment!  une pice o il y a un rle!  s'cria-t-elle,
stupfaite, mais il en est et il ne m'a rien dit!

Elle ne nommait pas Fontan.  D'ailleurs, elle se calma tout de
suite.  Jamais elle ne rentrerait au thtre.  Sans doute
Labordette n'tait pas convaincu, car il insistait avec un
sourire.

--Tu sais qu'on n'a rien  craindre avec moi.  Je prpare ton
Muffat, tu rentres au thtre, et je te l'amne par la patte.

--Non!  dit-elle nergiquement.

Et elle le quitta.  Son hrosme l'attendrissait sur elle-mme.
Ce n'tait pas un mufe d'homme qui se serait sacrifi comme a,
sans le trompeter.  Pourtant, une chose la frappait: Labordette
venait de lui donner exactement les mmes conseils que Francis.
Le soir, lorsque Fontan rentra, elle le questionna sur la pice
de Fauchery.  Lui, depuis deux mois, avait fait sa rentre aux
Varits.  Pourquoi ne lui avait-il pas parl du rle?

--Quel rle?  dit-il de sa voix mauvaise.  Ce n'est pas le rle
de la grande dame peut-tre?...  Ah a, tu te crois donc du
talent!  Mais ce rle-l, ma fille, t'craserait...  Vrai, tu es
comique!

Elle fut horriblement blesse.  Toute la soire, il la blagua, en
l'appelant mademoiselle Mars.  Et plus il tapait sur elle, plus
elle tenait bon, gotant une jouissance amre dans cet hrosme
de sa toquade, qui la rendait trs grande et trs amoureuse  ses
propres yeux.  Depuis qu'elle allait avec d'autres pour le
nourrir, elle l'aimait davantage, de toute la fatigue et de tous
les dgots qu'elle rapportait.  Il devenait son vice, qu'elle
payait, son besoin, dont elle ne pouvait se passer, sous
l'aiguillon des gifles.  Lui, en voyant la bonne bte, finissait
par abuser.  Elle lui donnait sur les nerfs, il se prenait d'une
haine froce, au point de ne plus tenir compte de ses intrts.
Lorsque Bosc lui adressait des observations, il criait, exaspr,
sans qu'on st pourquoi, qu'il se fichait d'elle et de ses bons
dners, qu'il la flanquerait dehors rien que pour faire cadeau de
ses sept mille francs  une autre femme.  Et ce fut l le
dnouement de leur liaison.

Un soir, Nana, en rentrant vers onze heures, trouva la porte
ferme au verrou.  Elle tapa une premire fois, pas de rponse;
une seconde fois, toujours pas de rponse.  Cependant, elle
voyait de la lumire sous la porte, et Fontan,  l'intrieur, ne
se gnait pas pour marcher.  Elle tapa encore sans se lasser,
appelant, se fchant.  Enfin, la voix de Fontan s'leva, lente et
grasse, et ne lcha qu'un mot:

--Merde!

Elle tapa des deux poings.

--Merde!

Elle tapa plus fort,  fendre le bois.

--Merde!

Et, pendant un quart d'heure, la mme ordure la souffleta,
rpondit comme un cho goguenard  chacun des coups dont elle
branlait la porte.  Puis, voyant qu'elle ne se lassait pas, il
ouvrit brusquement, il se campa sur le seuil, les bras croiss,
et dit de la mme voix froidement brutale:

--Nom de Dieu!  avez-vous fini?...  Qu'est-ce que vous voulez?...
  Hein!  allez-vous nous laisser dormir?  Vous voyez bien que
  j'ai du monde.

Il n'tait pas seul, en effet.  Nana aperut la petite femme des
Bouffes, dj en chemise, avec ses cheveux filasse bouriffs et
ses yeux en trou de vrille, qui rigolait au milieu de ces meubles
qu'elle avait pays.  Mais Fontan faisait un pas sur le carr,
l'air terrible, ouvrant ses gros doigts comme des pinces.

--File, ou je t'trangle!

Alors, Nana clata en sanglots nerveux.  Elle eut peur et se
sauva.  Cette fois, c'tait elle qu'on flanquait dehors.  L'ide
de Muffat lui vint tout d'un coup, dans sa rage; mais, vrai, ce
n'tait pas Fontan qui aurait d lui rendre la pareille.

Sur le trottoir, sa premire pense fut d'aller coucher avec
Satin, si celle-ci n'avait personne.  Elle la rencontra devant sa
maison, jete elle aussi sur le pav par son propritaire, qui
venait de faire poser un cadenas  sa porte, contre tout droit,
puisqu'elle tait dans ses meubles; elle jurait, elle parlait de
le traner chez le commissaire.  En attendant, comme minuit
sonnait, il fallait songer  trouver un lit.  Et Satin, jugeant
prudent de ne pas mettre les sergents de ville dans ses affaires,
finit par emmener Nana rue de Laval, chez une dame qui tenait un
petit htel meubl.  On leur donna, au premier tage, une troite
chambre, dont la fentre ouvrait sur la cour.  Satin rptait:

--Je serais bien alle chez madame Robert.  Il y a toujours un
coin pour moi...  Mais, avec toi, pas possible...  Elle devient
ridicule de jalousie.  L'autre soir, elle m'a battue.

Quand elles se furent enfermes, Nana, qui ne s'tait pas
soulage encore, fondit en larmes et raconta  vingt reprises la
salet de Fontan.  Satin l'coutait avec complaisance, la
consolait, s'indignait plus fort qu'elle, tapant sur les hommes.

--Oh!  les cochons, oh!  les cochons!...  Vois-tu, n'en faut plus
de ces cochons-l!

Puis, elle aida Nana  se dshabiller, elle eut autour d'elle des
airs de petite femme prvenante et soumise.  Elle rptait avec
clinerie:

--Couchons-nous vite, mon chat.  Nous serons mieux...  Ah!  que
tu es bte de te faire de la bile!  Je te dis que ce sont des
salauds!  Ne pense plus  eux...  Moi, je t'aime bien.  Ne pleure
pas, fais a pour ta petite chrie.

Et, dans le lit, elle prit tout de suite Nana entre ses bras,
afin de la calmer.  Elle ne voulait plus entendre le nom de
Fontan; chaque fois qu'il revenait sur les lvres de son amie,
elle l'y arrtait d'un baiser, avec une jolie moue de colre, les
cheveux dnous, d'une beaut enfantine et noye
d'attendrissement.  Alors, peu  peu, dans cette treinte si
douce, Nana essuya ses larmes.  Elle tait touche, elle rendait
 Satin ses caresses.  Lorsque deux heures sonnrent, la bougie
brlait encore; toutes deux avaient de lgers rires touffs,
avec des paroles d'amour.

Mais, brusquement,  un vacarme qui monta dans l'htel, Satin se
leva, demi-nue, prtant l'oreille.

--La police!  dit-elle toute blanche.  Ah!  nom d'un chien!  pas
de chance!...  Nous sommes foutues!

Vingt fois, elle avait cont les descentes que les agents
faisaient dans les htels.  Et justement, cette nuit-l, en se
rfugiant rue de Laval, ni l'une ni l'autre ne s'tait mfie.
Au mot de police, Nana avait perdu la tte.  Elle sauta du lit,
courut  travers la chambre, ouvrit la fentre, de l'air gar
d'une folle qui va se prcipiter.  Mais, heureusement, la petite
cour tait vitre; un grillage en fil de fer se trouvait l, de
plain-pied.  Alors, elle n'hsita point, elle enjamba l'appui et
disparut dans le noir, la chemise volante, les cuisses  l'air de
la nuit.

--Reste donc, rptait Satin effraye.  Tu vas te tuer.

Puis, comme on cognait  la porte, elle fut bonne fille,
repoussant la fentre, jetant les vtements de son amie au fond
d'une armoire.  Dj elle s'tait rsigne, en se disant qu'aprs
tout, si on la mettait en carte, elle n'aurait plus cette bte de
peur.  Elle joua la femme crase de sommeil, billa, parlementa,
finit par ouvrir  un grand gaillard, la barbe sale, qui lui dit:

--Montrez vos mains...  Vous n'avez pas de piqres, vous ne
travaillez pas.  Allons, habillez-vous.

--Mais je ne suis pas couturire, je suis brunisseuse, dclara
Satin avec effronterie.

D'ailleurs, elle s'habilla docilement, sachant qu'il n'y avait
pas de discussion possible.  Des cris s'levaient dans l'htel,
une fille se cramponnait aux portes, refusant de marcher; une
autre, qui tait couche avec un amant, et dont celui-ci
rpondait, faisait la femme honnte outrage, parlait d'intenter
un procs au prfet de police.  Pendant prs d'une heure, ce fut
un bruit de gros souliers sur les marches, des portes branles 
coups de poing, des querelles aigus s'touffant dans des
sanglots, des glissements de jupes frlant les murs, tout le
rveil brusque et le dpart effar d'un troupeau de femmes,
brutalement emballes par trois agents, sous la conduite d'un
petit commissaire blond, trs poli.  Puis, l'htel retomba  un
grand silence.

Personne ne l'avait vendue, Nana tait sauve.  Elle rentra 
ttons dans la chambre, grelottante, morte de peur.  Ses pieds
nus saignaient, dchirs par le grillage.  Longtemps, elle resta
assise au bord du lit, coutant toujours.  Vers le matin,
pourtant, elle s'endormit.  Mais,  huit heures, lorsqu'elle
s'veilla, elle se sauva de l'htel et courut chez sa tante.
Quand madame Lerat, qui justement prenait son caf au lait avec
Zo, l'aperut  cette heure, faite comme une souillon, la figure
renverse, elle comprit tout de suite.

--Hein?  a y est!  cria-t-elle.  Je t'avais bien dit qu'il
t'enlverait la peau du ventre...  Allons, entre, tu seras
toujours bien reue chez moi.

Zo s'tait leve, murmurant avec une familiarit respectueuse:

--Enfin, madame nous est rendue...  J'attendais madame.

Mais madame Lerat voulut que Nana embrasst tout de suite
Louiset, parce que, disait-elle, c'tait son bonheur,  cet
enfant, que la sagesse de sa mre.  Louiset dormait encore,
maladif, le sang pauvre.  Et, lorsque Nana se pencha sur sa face
blanche et scrofuleuse, tous ses embtements des derniers mois la
reprirent  la gorge et l'tranglrent.

--Oh!  mon pauvre petit, mon pauvre petit!  bgaya-t-elle dans
une dernire crise de sanglots.





IX




On rptait aux Varits la _Petite Duchesse_.  Le premier acte
venait d'tre dbrouill, et l'on allait commencer le second.  A
l'avant-scne, dans de vieux fauteuils, Fauchery et Bordenave
discutaient, tandis que le souffleur, le pre Cossard, un petit
bossu, assis sur une chaise de paille, feuilletait le manuscrit,
un crayon aux lvres.

--Eh bien!  qu'est-ce qu'on attend?  cria tout  coup Bordenave,
en tapant furieusement les planches du bout de sa grosse canne.
Barillot, pourquoi ne commence-t-on pas?

--C'est monsieur Bosc, il a disparu, rpondit Barillot, qui
faisait fonction de deuxime rgisseur.

Alors, ce fut une tempte.  Tout le monde appelait Bosc.
Bordenave jurait.

--Nom de Dieu!  c'est toujours la mme chose.  On a beau sonner,
ils sont toujours o il ne faut pas...  Et puis, ils grognent,
quand on les retient aprs quatre heures.

Mais Bosc arrivait avec une belle tranquillit.

--Hein?  quoi?  que me veut-on?  Ah!  c'est  moi!  Il fallait le
dire...  Bon!  Simonne donne la rplique: Voil les invits qui
arrivent, et j'entre...  Par o dois-je entrer?

--Par la porte, bien sr, dclara Fauchery agac.

--Oui, mais o est-elle, la porte?

Cette fois, Bordenave tomba sur Barillot, se remettant  jurer et
 enfoncer les planches  coups de canne.

--Nom de Dieu!  j'avais dit de poser l une chaise pour figurer
la porte.  Tous les jours, il faut recommencer la plantation...
Barillot?  o est Barillot?  Encore un!  ils filent tous!

Pourtant, Barillot vint lui-mme placer la chaise, muet, le dos
rond sous l'orage.  Et la rptition commena.  Simonne, en
chapeau, couverte de sa fourrure, prenait des airs de servante
qui range des meubles.  Elle s'interrompit pour dire:

--Vous savez, je n'ai pas chaud, je laisse mes mains dans mon
  manchon.

Puis, la voix change, elle accueillit Bosc d'un lger cri:

--Tiens!  c'est monsieur le comte.  Vous tes le premier,
monsieur le comte, et madame va tre bien contente.

Bosc avait un pantalon boueux, un grand pardessus jaune, avec un
immense cache-nez roul autour du collet.  Les mains dans les
poches, un vieux chapeau sur la tte, il dit d'une voix sourde,
ne jouant pas, se tranant:

--Ne drangez pas votre matresse, Isabelle; je veux la
surprendre. La rptition continua.  Bordenave, renfrogn,
gliss au fond de son fauteuil, coutait d'un air de lassitude.
Fauchery, nerveux, changeait de position, avait  chaque minute
des dmangeaisons d'interrompre, qu'il rprimait.  Mais, derrire
lui, dans la salle noire et vide, il entendit un chuchotement.

--Est-ce qu'elle est l?  demanda-t-il en se penchant vers
  Bordenave.

Celui-ci rpondit affirmativement, d'un signe de tte.  Avant
d'accepter le rle de Graldine qu'il lui offrait, Nana avait
voulu voir la pice, car elle hsitait  jouer encore un rle de
cocotte.  C'tait un rle d'honnte femme qu'elle rvait.  Elle
se cachait dans l'ombre d'une baignoire avec Labordette, qui
s'employait pour elle auprs de Bordenave.  Fauchery la chercha
d'un coup d'oeil, et se remit  suivre la rptition.

Seule, l'avant-scne tait claire.  Une servante, une flamme de
gaz prise  l'embranchement de la rampe, et dont un rflecteur
jetait toute la clart sur les premiers plans, semblait un grand
oeil jaune ouvert dans la demi-obscurit, o il flambait avec une
tristesse louche.  Contre la mince tige de la servante, Cossard
levait le manuscrit, pour voir clair, en plein sous le coup de
lumire qui accusait le relief de sa bosse.  Puis, Bordenave et
Fauchery dj se noyaient.  C'tait, au milieu de l'norme
vaisseau, et sur quelques mtres seulement, une lueur de falot,
clou au poteau d'une gare, dans laquelle les acteurs prenaient
des airs de visions baroques, avec leurs ombres dansant derrire
eux.  Le reste de la scne s'emplissait d'une fume, pareil  un
chantier de dmolitions,  une nef ventre, encombre
d'chelles, de chssis, de dcors, dont les peintures dteintes
faisaient comme des entassements de dcombres; et, en l'air, les
toiles de fond qui pendaient avaient une apparence de guenilles
accroches aux poutres de quelque vaste magasin de chiffons.
Tout en haut, un rayon de clair soleil, tomb d'une fentre,
coupait d'une barre d'or la nuit du cintre.

Cependant, au fond de la scne, des acteurs causaient en
attendant leurs rpliques.  Peu  peu, ils avaient lev la voix.

--Ah a!  voulez-vous vous taire!  hurla Bordenave, qui sauta
rageusement dans son fauteuil.  Je n'entends pas un mot...  Allez
dehors, si vous avez  causer; nous autres, nous travaillons...
Barillot, si l'on parle encore, je flanque tout le monde 
l'amende!

Ils se turent un instant.  Ils formaient un petit groupe, assis
sur un banc et des chaises rustiques, dans un coin de jardin, le
premier dcor du soir qui tait l, prt  tre plant.  Fontan
et Prullire coutaient Rose Mignon,  laquelle le directeur des
Folies-Dramatiques venait de faire des offres superbes.  Mais une
voix cria:

--La duchesse!...  Saint-Firmin!...  Allons, la duchesse et
  Saint-Firmin!

Au second appel seulement, Prullire se rappela qu'il tait
Saint-Firmin.  Rose, qui jouait la duchesse Hlne, l'attendait
dj pour leur entre.  Lentement, tranant les pieds sur les
planches vides et sonores, le vieux Bosc retournait s'asseoir.
Alors, Clarisse lui offrit la moiti du banc.

--Qu'a-t-il donc  gueuler comme a?  dit-elle en parlant de
Bordenave.  a va tre gentil tout  l'heure...  On ne peut plus
monter une pice, sans qu'il ait ses nerfs, maintenant.

Bosc haussa les paules.  Il tait au-dessus de tous les orages.
Fontan murmurait:

--Il flaire un four.  a m'a l'air idiot, cette pice.

Puis, s'adressant  Clarisse, revenant  l'histoire de Rose:

--Hein?  tu crois aux offres des Folies, toi?...  Trois cents
francs par soir, et pendant cent reprsentations.  Pourquoi pas
une maison de campagne avec!...  Si l'on donnait trois cents
francs  sa femme, Mignon lcherait mon Bordenave, et raide!

Clarisse croyait aux trois cents francs.  Ce Fontan cassait
toujours du sucre sur la tte des camarades!  Mais Simonne les
interrompit.  Elle grelottait.  Tous, boutonns et des foulards
au cou, regardrent en l'air le rayon de soleil qui luisait, sans
descendre dans le froid morne de la scne.  Dehors, il gelait,
par un ciel clair de novembre.

--Et il n'y a pas de feu au foyer!  dit Simonne.  C'est
dgotant, il devient d'un rat!...  Moi, j'ai envie de partir, je
ne veux pas attraper du mal.

--Silence donc!  cria de nouveau Bordenave d'une voix de
  tonnerre.

Alors, pendant quelques minutes, on n'entendit plus que la
rcitation confuse des acteurs.  Ils indiquaient  peine les
gestes.  Ils gardaient une voix blanche pour ne pas se fatiguer.
Cependant, lorsqu'ils marquaient une intention, ils adressaient
des coups d'oeil  la salle.  C'tait, devant eux, un trou bant
o flottait une ombre vague, comme une fine poussire enferme
dans un haut grenier sans fentre.  La salle teinte, claire
seulement par le demi-jour de la scne, avait un sommeil, un
effacement mlancolique et troublant.  Au plafond, une nuit
opaque noyait les peintures.  Du haut en bas des avant-scnes, 
droite et  gauche, tombaient d'immenses ls de toile grise, pour
protger les tentures; et les housses continuaient, des bandes de
toile taient jetes sur le velours des rampes, ceignant les
galeries d'un double linceul, salissant les tnbres de leur ton
blafard.  On ne distinguait, dans la dcoloration gnrale, que
les enfoncements plus sombres des loges, qui dessinaient la
carcasse des tages, avec les taches des fauteuils, dont le
velours rouge tournait au noir.  Le lustre, compltement
descendu, emplissait l'orchestre de ses pendeloques, faisait
songer  un dmnagement,  un dpart du public pour un voyage
dont il ne reviendrait pas.

Et justement Rose, dans son rle de petite duchesse gare chez
une fille, s'avanait vers la rampe,  ce moment.  Elle leva les
mains, fit une moue adorable  cette salle vide et obscure, d'une
tristesse de maison en deuil.

--Mon Dieu!  quel drle de monde! dit-elle, soulignant la
phrase, certaine d'un effet.

Au fond de la baignoire o elle se cachait, Nana, enveloppe dans
un grand chle, coutait la pice, en mangeant Rose des yeux.
Elle se tourna vers Labordette et lui demanda tout bas:

--Tu es sr qu'il va venir?

--Tout  fait sr.  Sans doute il arrivera avec Mignon, pour
avoir un prtexte...  Ds qu'il paratra, tu monteras dans la
loge de Mathilde, o je te le conduirai.

Ils parlaient du comte Muffat.  C'tait une entrevue mnage par
Labordette sur un terrain neutre.  Il avait eu une conversation
srieuse avec Bordenave, que deux checs successifs venaient de
mettre trs mal dans ses affaires.  Aussi, Bordenave s'tait-il
ht de prter son thtre et d'offrir un rle  Nana, dsirant
se rendre le comte favorable, rvant un emprunt.

--Et ce rle de Graldine, qu'en dis-tu?  reprit Labordette.

Mais Nana, immobile, ne rpondit pas.  Aprs un premier acte, o
l'auteur posait comme quoi le duc de Beaurivage trompait sa femme
avec la blonde Graldine, une toile d'oprettes, on voyait, au
second acte, la duchesse Hlne venir chez l'actrice, un soir de
bal masqu, pour apprendre par quel magique pouvoir ces dames
conquraient et retenaient leurs maris.  C'tait un cousin, le
bel Oscar de Saint-Firmin, qui l'introduisait, esprant la
dbaucher.  Et, comme premire leon,  sa grande surprise, elle
entendait Graldine faire une querelle de charretier au duc, trs
souple, l'air enchant; ce qui lui arrachait ce cri: Ah bien!
si c'est ainsi qu'il faut parler aux hommes! Graldine n'avait
gure que cette scne dans l'acte.  Quant  la duchesse, elle ne
tardait pas  tre punie de sa curiosit: un vieux beau, le baron
de Tardiveau, la prenait pour une cocotte et se montrait trs
vif; tandis que, de l'autre ct, sur une chaise longue,
Beaurivage faisait la paix avec Graldine en l'embrassant.  Comme
le rle de cette dernire n'tait pas distribu, le pre Cossard
s'tait lev pour le lire, et il y mettait des intentions malgr
lui, il figurait, dans les bras de Bosc.  On en tait  cette
scne, la rptition tranait sur un ton maussade, lorsque
Fauchery tout d'un coup sauta de son fauteuil.  Il s'tait
contenu jusque-l, mais ses nerfs l'emportaient.

--Ce n'est pas a!  cria-t-il.

Les acteurs s'arrtrent, les mains ballantes.  Fontan demanda,
le nez pinc, avec son air de se ficher du monde:

--Quoi?  qu'est-ce qui n'est pas a?

--Personne n'y est!  mais pas du tout, pas du tout!  reprit
Fauchery, qui, lui-mme, gesticulant, arpentant les planches, se
mit  mimer la scne.  Voyons, vous, Fontan, comprenez bien
l'emballement de Tardiveau; il faut vous pencher, avec ce geste,
pour saisir la duchesse...  Et toi, Rose, c'est alors que tu fais
ta passade, vivement, comme a; mais pas trop tt, seulement
quand tu entends le baiser...

Il s'interrompit, il cria  Cossard, dans le feu de ses
explications:

--Graldine, donnez le baiser...  Fort!  pour qu'on entende bien!
Le pre Cossard, se tournant vers Bosc, fit claquer
vigoureusement les lvres.

--Bon!  voil le baiser, dit Fauchery triomphant.  Encore une
fois, le baiser...  Vois-tu, Rose, j'ai eu le temps de passer, et
je jette alors un lger cri: Ah!  elle l'a embrass. Mais, pour
cela, il faut que Tardiveau remonte...  Entendez-vous, Fontan,
vous remontez...  Allons, essayez a, et de l'ensemble.

Les acteurs reprirent la scne; mais Fontan y mettait une telle
mauvaise volont, que a ne marcha pas du tout.  A deux reprises,
Fauchery dut revenir sur ses indications, mimant chaque fois avec
plus de chaleur.  Tous l'coutaient d'un air morne, se
regardaient un instant comme s'il leur et demand de marcher la
tte en bas, puis gauchement essayaient, pour s'arrter aussitt,
avec des rigidits de pantins dont on vient de casser les fils.

--Non, c'est trop fort pour moi, je ne comprends pas, finit par
dire Fontan, de sa voix insolente.

Bordenave n'avait pas desserr les lvres.  Gliss compltement
au fond de son fauteuil, il ne montrait plus, dans la lueur
louche de la servante, que le haut de son chapeau, rabattu sur
ses yeux, tandis que sa canne, abandonne, lui barrait le ventre;
et l'on aurait pu croire qu'il dormait.  Brusquement, il se
redressa.

--Mon petit, c'est idiot, dclara-t-il  Fauchery, d'un air
  tranquille.

--Comment!  idiot!  s'cria l'auteur devenu trs ple.  Idiot
vous-mme, mon cher!

Du coup, Bordenave commena  se fcher.  Il rpta le mot idiot,
chercha quelque chose de plus fort, trouva imbcile et crtin.
On sifflerait, l'acte ne finirait pas.  Et comme Fauchery,
exaspr, sans d'ailleurs se blesser autrement de ces gros mots
qui revenaient entre eux  chaque pice nouvelle, le traitait
carrment de brute, Bordenave perdit toute mesure.  Il faisait le
moulinet avec sa canne, il soufflait comme un boeuf, criant:

--Nom de Dieu!  foutez-moi la paix...  Voil un quart d'heure
perdu  des stupidits...  Oui, des stupidits...  a n'a pas le
sens commun...  Et c'est si simple pourtant!  Toi, Fontan, tu ne
bouges pas.  Toi, Rose, tu as ce petit mouvement, vois-tu, pas
davantage, et tu descends...  Allons, marchez, cette fois.
Donnez le baiser, Cossard.

Alors, ce fut une confusion.  La scne n'allait pas mieux.  A son
tour, Bordenave mimait, avec des grces d'lphant; pendant que
Fauchery ricanait, en haussant les paules de piti.  Puis,
Fontan voulut s'en mler, Bosc lui-mme se permit des conseils.
reinte, Rose avait fini par s'asseoir sur la chaise qui
marquait la porte.  On ne savait plus o l'on en tait.  Pour
comble, Simonne, ayant cru entendre sa rplique, fit trop tt son
entre, au milieu du dsordre; ce qui enragea Bordenave  un tel
point, que, la canne lance dans un moulinet terrible, il lui en
allongea un grand coup sur le derrire.  Souvent, il battait les
femmes aux rptitions, quand il avait couch avec elles.  Elle
se sauva, poursuivie par ce cri furieux:

--Mets a dans ta poche, et, nom de Dieu!  je ferme la baraque,
si l'on m'embte encore!

Fauchery venait d'enfoncer son chapeau sur sa tte, en faisant
mine de quitter le thtre; mais il demeura au fond de la scne,
et redescendit, lorsqu'il vit Bordenave se rasseoir, en nage.
Lui-mme reprit sa place dans l'autre fauteuil.  Ils restrent un
moment cte  cte, sans bouger, tandis qu'un lourd silence
tombait dans l'ombre de la salle.  Les acteurs attendirent prs
de deux minutes.  Tous avaient un accablement, comme s'ils
sortaient d'une besogne crasante.

--Eh bien!  continuons, dit enfin Bordenave de sa voix ordinaire,
parfaitement calme.

--Oui, continuons, rpta Fauchery, nous rglerons la scne
  demain.

Et ils s'allongrent, la rptition reprenait son train d'ennui
et de belle indiffrence.  Durant l'attrapage entre le directeur
et l'auteur, Fontan et les autres s'taient fait du bon sang, au
fond, sur le banc et les chaises rustiques.  Ils avaient de
petits rires, des grognements, des mots froces.  Mais, quand
Simonne revint, avec son coup de canne sur le derrire, la voix
coupe de larmes, ils tournrent au drame, ils dirent qu' sa
place ils auraient trangl ce cochon-l.  Elle s'essuyait les
yeux, en approuvant de la tte; c'tait fini, elle le lchait,
d'autant plus que Steiner, la veille, lui avait offert de la
lancer.  Clarisse resta surprise, le banquier n'avait plus un
sou; mais Prullire se mit  rire et rappela le tour de ce sacr
juif, lorsqu'il s'tait affich avec Rose, pour poser  la Bourse
son affaire des Salines des Landes.  Justement il promenait un
nouveau projet, un tunnel sous le Bosphore.  Simonne coutait,
trs intresse.  Quant  Clarisse, elle ne drageait pas depuis
une semaine.  Est-ce que cet animal de la Faloise, qu'elle avait
balanc en le collant dans les bras vnrables de Gaga, n'allait
pas hriter d'un oncle trs riche!  C'tait fait pour elle,
toujours elle avait essuy les pltres.  Puis, cette salet de
Bordenave lui donnait encore une panne, un rle de cinquante
lignes, comme si elle n'aurait pas pu jouer Graldine!  Elle
rvait de ce rle, elle esprait bien que Nana refuserait.

--Eh bien!  et moi?  dit Prullire trs pinc, je n'ai pas deux
cents lignes.  Je voulais rendre le rle...  C'est indigne de me
faire jouer ce Saint-Firmin, une vraie veste.  Et quel style, mes
enfants!  Vous savez que a va tomber  plat.

Mais Simonne, qui causait avec le pre Barillot, revint dire,
essouffle:

--A propos de Nana, elle est dans la salle.

--O donc?  demanda vivement Clarisse, en se levant pour voir.
Le bruit courut tout de suite.  Chacun se penchait.  La
rptition fut un instant comme interrompue.  Mais Bordenave
sortit de son immobilit, criant:

--Quoi?  qu'arrive-t-il?  Finissez donc l'acte...  Et silence
l-bas, c'est insupportable!

Dans la baignoire, Nana suivait toujours la pice.  Deux fois,
Labordette avait voulu causer; mais elle s'tait impatiente, en
le poussant du coude pour le faire taire.  On achevait le second
acte, lorsque deux ombres parurent, au fond du thtre.  Comme
elles descendaient sur la pointe des pieds, vitant le bruit,
Nana reconnut Mignon et le comte Muffat, qui vinrent saluer
silencieusement Bordenave.

--Ah!  les voil, murmura-t-elle, avec un soupir de soulagement.

Rose Mignon donna la dernire rplique.  Alors, Bordenave dit
qu'il fallait recommencer ce deuxime acte, avant de passer au
troisime; et, lchant la rptition, il accueillit le comte d'un
air de politesse exagre, pendant que Fauchery affectait d'tre
tout  ses acteurs, groups autour de lui.  Mignon sifflotait,
les mains derrire le dos, couvrant des yeux sa femme, qui
paraissait nerveuse.

--Eh bien!  montons-nous?  demanda Labordette  Nana.  Je
t'installe dans la loge, et je redescends le prendre.

Nana quitta tout de suite la baignoire.  Elle dut suivre  ttons
le couloir des fauteuils d'orchestre.  Mais Bordenave la devina,
comme elle filait dans l'ombre, et il la rattrapa au bout du
corridor qui passait derrire la scne, un troit boyau o le gaz
brlait nuit et jour.  L, pour brusquer l'affaire, il s'emballa
sur le rle de la cocotte.

--Hein?  quel rle!  quel chien!  C'est fait pour toi...  Viens
  rpter demain.

Nana restait froide.  Elle voulait connatre le troisime acte.

--Oh!  superbe, le troisime!...  La duchesse fait la cocotte
chez elle, ce qui dgote Beaurivage et le corrige.  Avec a, un
quiproquo trs drle, Tardiveau arrivant et se croyant chez une
danseuse...

--Et Graldine l-dedans?  interrompit Nana.

--Graldine?  rpta Bordenave un peu gn.  Elle a une scne,
pas longue, mais trs russie...  C'est fait pour toi, je te dis!
Signes-tu?

Elle le regardait fixement.  Enfin, elle rpondit:

--Tout  l'heure, nous verrons a.

Et elle rejoignit Labordette qui l'attendait dans l'escalier.
Tout le thtre l'avait reconnue.  On chuchotait, Prullire
scandalis de cette rentre, Clarisse trs inquite pour le rle.
Quant  Fontan, il jouait l'indiffrence, l'air froid, car ce
n'tait pas  lui de taper sur une femme qu'il avait aime; au
fond, dans son ancienne toquade tourne  la haine, il lui
gardait une rancune froce de ses dvouements, de sa beaut, de
cette vie  deux dont il n'avait plus voulu, par une perversion
de ses gots de monstre.

Cependant, lorsque Labordette reparut et qu'il s'approcha du
comte, Rose Mignon, mise en veil par la prsence de Nana,
comprit tout d'un coup.  Muffat l'assommait, mais la pense
d'tre lche ainsi la jeta hors d'elle.  Elle sortit du silence
qu'elle gardait d'ordinaire sur ces choses avec son mari, elle
lui dit crment:

--Tu vois ce qui se passe?...  Ma parole, si elle recommence le
tour de Steiner, je lui arrache les yeux!

Mignon, tranquille et superbe, haussa les paules en homme qui
voit tout.

--Tais-toi donc!  murmura-t-il.  Hein?  fais-moi le plaisir de te
  taire!

Lui, savait  quoi s'en tenir.  Il avait vid son Muffat, il le
sentait, sur un signe de Nana, prt  s'allonger pour lui servir
de tapis.  On ne lutte pas contre des passions pareilles.  Aussi,
connaissant les hommes, ne songeait-il plus qu' tirer le
meilleur parti possible de la situation.  Il fallait voir.  Et il
attendait.

--Rose, en scne!  cria Bordenave, on recommence le deux.

--Allons, va!  reprit Mignon.  Laisse-moi faire.

Puis, goguenard quand mme, il trouva drle de complimenter
Fauchery sur sa pice.  Trs forte, cette pice-l; seulement,
pourquoi sa grande dame tait-elle si honnte?  Ce n'tait pas
nature.  Et il ricanait, en demandant qui avait pos pour le duc
de Beaurivage, le ramolli de Graldine.  Fauchery, loin de se
fcher, eut un sourire.  Mais Bordenave, jetant un regard du ct
de Muffat, parut contrari, ce qui frappa Mignon, redevenu grave.

--Commenons-nous, nom de Dieu!  gueulait le directeur.  Allons
donc, Barillot!...  Hein?  Bosc n'est pas l?  Est-ce qu'il se
fout de moi,  la fin!

Pourtant, Bosc arrivait paisiblement.  La rptition recommena,
au moment o Labordette emmenait le comte.  Celui-ci tait
tremblant,  l'ide de revoir Nana.  Aprs leur rupture, il avait
prouv un grand vide, il s'tait laiss conduire chez Rose,
dsoeuvr, croyant souffrir du drangement de ses habitudes.
D'ailleurs, dans l'tourdissement o il vivait, il voulut tout
ignorer, se dfendant de chercher Nana, fuyant une explication
avec la comtesse.  Il lui semblait devoir cet oubli  sa dignit.
Mais un sourd travail s'oprait, et Nana le reconqurait
lentement, par les souvenirs, par les lchets de sa chair, par
des sentiments nouveaux, exclusifs, attendris, presque paternels.
La scne abominable s'effaait; il ne voyait plus Fontan, il
n'entendait plus Nana le jeter dehors, en le souffletant de
l'adultre de sa femme.  Tout cela, c'taient des mots qui
s'envolaient; tandis qu'il lui restait au coeur une treinte
poignante, dont la douceur le serrait toujours plus fort, jusqu'
l'touffer.  Des navets lui venaient, il s'accusait,
s'imaginant qu'elle ne l'aurait pas trahi, s'il l'avait aime
rellement.  Son angoisse devint intolrable, il fut trs
malheureux.  C'tait comme la cuisson d'une blessure ancienne,
non plus ce dsir aveugle et immdiat, s'accommodant de tout,
mais une passion jalouse de cette femme, un besoin d'elle seule,
de ses cheveux, de sa bouche, de son corps qui le hantait.
Lorsqu'il se rappelait le son de sa voix, un frisson courait ses
membres.  Il la dsirait avec des exigences d'avare et d'infinies
dlicatesses.  Et cet amour l'avait envahi si douloureusement,
que, ds les premiers mots de Labordette maquignonnant un
rendez-vous, il s'tait jet dans ses bras, d'un mouvement
irrsistible, honteux ensuite d'un abandon si ridicule chez un
homme de son rang.  Mais Labordette savait tout voir.  Il donna
encore une preuve de son tact, en quittant le comte devant
l'escalier, avec ces simples paroles, coules lgrement:

--Au deuxime, le corridor  droite, la porte n'est que pousse.

Muffat tait seul, dans le silence de ce coin de maison.  Comme
il passait devant le foyer des artistes, il avait aperu, par les
portes ouvertes, le dlabrement de la vaste pice, honteuse de
taches et d'usure au grand jour.  Mais ce qui le surprenait, en
sortant de l'obscurit et du tumulte de la scne, c'taient la
clart blanche, le calme profond de cette cage d'escalier, qu'il
avait vue, un soir, enfume de gaz, sonore d'un galop de femmes
lches  travers les tages.  On sentait les loges dsertes, les
corridors vides, pas une me, pas un bruit; tandis que, par les
fentres carres, au ras des marches, le ple soleil de novembre
entrait, jetant des nappes jaunes o dansaient des poussires,
dans la paix morte qui tombait d'en haut.  Il fut heureux de ce
calme et de ce silence, il monta lentement, tchant de reprendre
haleine; son coeur battait  grands coups, une peur lui venait de
se conduire comme un enfant, avec des soupirs et des larmes.
Alors, sur le palier du premier tage, il s'adossa contre le mur,
certain de n'tre pas vu; et, son mouchoir aux lvres, il
regardait les marches djetes, la rampe de fer polie par le
frottement des mains, le badigeon rafl, toute cette misre de
maison de tolrance, tale crment  cette heure blafarde de
l'aprs-midi, o les filles dorment.  Pourtant, comme il arrivait
au second, il dut enjamber un gros chat rouge, couch en rond sur
une marche.  Les yeux  demi clos, ce chat gardait seul la
maison, pris de somnolence dans les odeurs enfermes et
refroidies que les femmes laissaient l chaque soir.

Dans le corridor de droite, en effet, la porte de la loge se
trouvait simplement pousse.  Nana attendait.  Cette petite
Mathilde, un souillon d'ingnue, tenait sa loge trs sale, avec
une dbandade de pots brchs, une toilette grasse, une chaise
tache de rouge, comme si on avait saign sur la paille.  Le
papier, coll aux murs et au plafond, tait clabouss jusqu'en
haut de gouttes d'eau savonneuse.  Cela sentait si mauvais, un
parfum de lavande tourn  l'aigre, que Nana ouvrit la fentre.
Et elle resta accoude une minute, respirant, se penchant pour
voir, au-dessous, madame Bron, dont elle entendait le balai
s'acharner sur les dalles verdies de l'troite cour, enfonce
dans l'ombre.  Un serin, accroch contre une persienne, jetait
des roulades perantes.  On n'entendait point les voitures du
boulevard ni des rues voisines, il y avait l une paix de
province, un large espace o le soleil dormait.  En levant les
yeux, elle apercevait les petits btiments et les vitrages
luisants des galeries du passage, puis au-del, en face d'elle,
les hautes maisons de la rue Vivienne, dont les faades de
derrire se dressaient, muettes et comme vides.  Des terrasses
s'tageaient, un photographe avait perch sur un toit une grande
cage en verre bleu.  C'tait trs gai.  Nana s'oubliait,
lorsqu'il lui sembla qu'on avait frapp.  Elle se tourna, elle
cria:

--Entrez!

En voyant le comte, elle referma la fentre.  Il ne faisait pas
chaud, et cette curieuse de madame Bron n'avait pas besoin
d'entendre.  Tous deux se regardrent, srieusement.  Puis, comme
il demeurait trs raide, l'air trangl, elle se mit  rire, elle
dit:

--Eh bien!  te voil donc, grosse bte!

Son motion tait si forte, qu'il semblait glac.  Il l'appela
madame; il s'estimait heureux de la revoir.  Alors, pour brusquer
les choses, elle se montra plus familire encore.

--Ne la fais pas  la dignit.  Puisque tu as dsir me voir,
hein?  ce n'est pas pour nous regarder comme deux chiens de
faence...  Nous avons eu des torts tous les deux.  Oh!  moi, je
te pardonne!

Et il fut convenu qu'on ne parlerait plus de a.  Lui, approuvait
de la tte.  Il se calmait, ne trouvait encore rien  dire, dans
le flot tumultueux qui lui montait aux lvres.  Surprise de cette
froideur, elle joua le grand jeu.

--Allons, tu es raisonnable, reprit-elle avec un mince sourire.
Maintenant que nous avons fait la paix, donnons-nous une poigne
de main, et restons bons amis.

--Comment, bons amis?  murmura-t-il, subitement inquiet.

--Oui, c'est peut-tre idiot, mais je tenais  ton estime...  A
cette heure, nous nous sommes expliqus, et au moins, si l'on se
rencontre, on n'aura pas l'air de deux cruches...

Il eut un geste pour l'interrompre.

--Laisse-moi finir...  Pas un homme, entends-tu, n'a une
cochonnerie  me reprocher.  Eh bien!  a m'ennuyait de commencer
par toi...  Chacun son honneur, mon cher.

--Mais ce n'est pas a!  cria-t-il violemment.  Assieds-toi,
  coute-moi.

Et, comme s'il et craint de la voir partir, il la poussa sur
l'unique chaise.  Lui, marchait, dans une agitation croissante.
La petite loge, close et pleine de soleil, avait une douceur
tide, une paix moite, que nul bruit du dehors ne troublait.
Dans les moments de silence, on entendait seulement les roulades
aigus du serin, pareilles aux trilles d'une flte lointaine.

--coute, dit-il en se plantant devant elle, je suis venu pour te
reprendre...  Oui, je veux recommencer.  Tu le sais bien,
pourquoi me parles-tu comme tu le fais?...  Rponds.  Tu consens?

Elle avait baiss la tte, elle grattait de l'ongle la paille
rouge, qui saignait sous elle.  Et, le voyant anxieux, elle ne se
pressait pas.  Enfin, elle leva sa face devenue grave, ses beaux
yeux o elle avait russi  mettre de la tristesse.

--Oh!  impossible, mon petit.  Jamais je ne me recollerai avec
  toi.

--Pourquoi?  bgaya-t-il, tandis qu'une contraction d'indicible
souffrance passait sur son visage.

--Pourquoi?...  dame!  parce que...  C'est impossible, voil
tout.  Je ne veux pas.

Il la regarda quelques secondes encore, ardemment.  Puis, les
jambes coupes, il s'abattit sur le carreau.  Elle, d'un air
d'ennui, se contenta d'ajouter:

--Ah!  ne fais pas l'enfant!

Mais il le faisait dj.  Tomb  ses pieds, il l'avait prise par
la taille, il la serrait troitement, la face entre ses genoux,
qu'il s'enfonait dans la chair.  Quand il la sentit ainsi, quand
il la retrouva avec le velours de ses membres, sous l'toffe
mince de sa robe, une convulsion le secoua; et il grelottait la
fivre, perdu, se meurtrissant davantage contre ses jambes,
comme s'il avait voulu entrer en elle.  La vieille chaise
craquait.  Des sanglots de dsir s'touffaient sous le plafond
bas, dans l'air aigri par d'anciens parfums.

--Eh bien!  aprs?  disait Nana, en le laissant faire.  Tout a
ne t'avance  rien.  Puisque ce n'est pas possible...  Mon Dieu!
que tu es jeune!

Il s'apaisa.  Mais il restait par terre, il ne la lchait pas,
disant d'une voix entrecoupe:

--coute au moins ce que je venais t'offrir...  Dj, j'ai vu un
htel, prs du parc Monceau.  Je raliserais tous tes dsirs.
Pour t'avoir sans partage, je donnerais ma fortune...  Oui!  ce
serait l'unique condition: sans partage, entends-tu!  Et si tu
consentais  n'tre qu' moi, oh!  je te voudrais la plus belle,
la plus riche, voitures, diamants, toilettes...

Nana,  chaque offre, disait non de la tte, superbement.  Puis,
comme il continuait, comme il parlait de placer de l'argent sur
elle, ne sachant plus quoi mettre  ses pieds, elle parut perdre
patience.

--Voyons, as-tu fini de me tripoter?...  Je suis bonne fille, je
veux bien un moment, puisque a te rend si malade; mais en voil
assez, n'est-ce pas?...  Laisse-moi me lever.  Tu me fatigues.

Elle se dgagea.  Quand elle fut debout:

--Non, non, non...  Je ne veux pas.

Alors, il se ramassa, pniblement; et, sans force, il tomba sur
la chaise, accoud au dossier, le visage entre les mains.  Nana
marchait  son tour.  Un moment, elle regarda le papier tach, la
toilette grasse, ce trou sale qui baignait dans un soleil ple.
Puis, s'arrtant devant le comte, elle parla avec une carrure
tranquille.

--C'est drle, les hommes riches s'imaginent qu'ils peuvent tout
avoir pour leur argent...  Eh bien!  et si je ne veux pas?...  Je
me fiche de tes cadeaux.  Tu me donnerais Paris, ce serait non,
toujours non...  Vois-tu, ce n'est gure propre, ici.  Eh bien!
je trouverais a trs gentil, si a me plaisait d'y vivre avec
toi; tandis qu'on crve dans tes palais, si le coeur n'y est
pas...  Ah!  l'argent!  mon pauvre chien, je l'ai quelque part!
Vois-tu, je danse dessus, l'argent!  je crache dessus!

Et elle prenait une mine de dgot.  Puis, elle tourna au
sentiment, elle ajouta sur un ton mlancolique:

--Je sais quelque chose qui vaut mieux que l'argent...  Ah!  si
l'on me donnait ce que je dsire...

Il releva lentement la tte, ses yeux eurent une lueur d'espoir.

--Oh!  tu ne peux pas me le donner, reprit-elle; a ne dpend pas
de toi, et c'est pour a que je t'en parle...  Enfin, nous
causons...  Je voudrais avoir le rle de la femme honnte, dans
leur machine.

--Quelle femme honnte?  murmura-t-il tonn.

--Leur duchesse Hlne, donc!...  S'ils croient que je vais jouer
Graldine, plus souvent!  Un rle de rien du tout, une scne, et
encore!...  D'ailleurs, ce n'est pas a.  J'ai assez des
cocottes.  Toujours des cocottes, on dirait vraiment que j'ai
seulement des cocottes dans le ventre.  A la fin, c'est vexant,
car je vois clair, ils ont l'air de me croire mal leve...  Ah
bien!  mon petit, en voil qui se fourrent le doigt dans l'oeil!
Quand je veux tre distingue, je suis d'un chic!...  Tiens!
regarde un peu a.

Et elle recula jusqu' la fentre, puis revint en se rengorgeant,
en mesurant ses enjambes, avec des airs circonspects de grosse
poule hsitant  se salir les pattes.  Lui, la suivait, les yeux
encore pleins de larmes, hbt par cette brusque scne de
comdie qui traversait sa douleur.  Elle se promena un instant,
pour bien se montrer dans tout son jeu, avec des sourires fins,
des battements de paupire, des balancements de jupe; et, plante
de nouveau devant lui:

--Hein?  a y est, je crois!

--Oh!  tout  fait, balbutia-t-il, trangl encore, les regards
  troubles.

--Quand je te dis que je tiens la femme honnte!  J'ai essay
chez moi, pas une n'a mon petit air de duchesse qui se fiche des
hommes; as-tu remarqu, lorsque j'ai pass devant toi, en te
lorgnant?  On a cet air-l dans les veines...  Et puis, je veux
jouer une femme honnte; j'en rve, j'en suis malheureuse, il me
faut le rle, tu entends!

Elle tait devenue srieuse, la voix dure, trs mue, souffrant
rellement de son bte de dsir.  Muffat, toujours sous le coup
de ses refus, attendait, sans comprendre.  Il y eut un silence.
Pas un vol de mouche ne troublait la paix de la maison vide.

--Tu ne sais pas, reprit-elle carrment, tu vas me faire donner
le rle.  

Il resta stupfait.  Puis, avec un geste dsespr:

--Mais c'est impossible!  Tu disais toi-mme que a ne dpendait
  pas de moi.

Elle l'interrompit d'un haussement d'paules.

--Tu vas descendre et tu diras  Bordenave que tu veux le rle...
Ne sois donc pas si naf!  Bordenave a besoin d'argent.  Eh bien!
tu lui en prteras, puisque tu en as  jeter par les fentres.

Et, comme il se dbattait encore, elle se fcha.

--C'est bien, je comprends: tu crains de fcher Rose...  Je ne
t'en ai pas parl, de celle-l, lorsque tu pleurais par terre;
j'aurais trop long  en dire...  Oui, quand on a jur  une femme
de l'aimer toujours, on ne prend pas le lendemain la premire
venue.  Oh!  la blessure est l, je me souviens!...  D'ailleurs,
mon cher, a n'a rien de ragotant, le reste des Mignon!  Est-ce
qu'avant de faire la bte sur mes genoux, tu n'aurais pas d
rompre avec ce sale monde!

Il se rcriait, il finit par pouvoir placer une phrase.

--Eh!  je me moque de Rose, je vais la lcher tout de suite.

Nana parut satisfaite sur ce point.  Elle reprit:

--Alors, qu'est-ce qui te gne?  Bordenave est le matre...  Tu
me diras qu'il y a Fauchery, aprs Bordenave...

Elle avait ralenti la voix, elle arrivait au point dlicat de
l'affaire.  Muffat, les yeux baisss, se taisait.  Il tait rest
dans une ignorance volontaire sur les assiduits de Fauchery
auprs de la comtesse, se tranquillisant  la longue, esprant
s'tre tromp, pendant cette nuit affreuse passe sous une porte
de la rue Taitbout.  Mais il gardait contre l'homme une
rpugnance, une colre sourdes.

--Eh bien!  quoi, Fauchery, ce n'est pas le diable!  rptait
Nana, ttant le terrain, voulant savoir o en taient les choses
entre le mari et l'amant.  On en viendra  bout, de Fauchery.  Au
fond, je t'assure, il est bon garon...  Hein?  c'est entendu, tu
lui diras que c'est pour moi.

L'ide d'une pareille dmarche rvolta le comte.

--Non, non, jamais!  cria-t-il.

Elle attendit.  Cette phrase lui montait aux lvres: Fauchery
n'a rien  te refuser; mais elle sentit que ce serait un peu
raide comme argument.  Seulement, elle eut un sourire, et ce
sourire, qui tait drle, disait la phrase.  Muffat, ayant lev
les yeux sur elle, les baissa de nouveau, gn et ple.

--Ah!  tu n'es pas complaisant, murmura-t-elle enfin.

--Je ne peux pas!  dit-il, plein d'angoisse.  Tout ce que tu
voudras, mais pas a, mon amour, oh!  je t'en prie!

Alors, elle ne s'attarda pas  discuter.  De ses petites mains,
elle lui renversa la tte, puis, se penchant, colla sa bouche sur
sa bouche, dans un long baiser.  Un frisson le secoua, il
tressaillait sous elle, perdu, les yeux clos.  Et elle le mit
debout.

--Va, dit-elle, simplement.

Il marcha, il se dirigea vers la porte.  Mais, comme il sortait,
elle le reprit dans ses bras, en se faisant humble et cline, la
face leve, frottant son menton de chatte sur son gilet.

--O est l'htel?  demanda-t-elle trs bas, de l'air confus et
rieur d'une enfant qui revient  de bonnes choses dont elle n'a
pas voulu.

--Avenue de Villiers.

--Et il y a des voitures?

--Oui.

--Des dentelles?  des diamants?

--Oui.

--Oh!  que tu es bon, mon chat!  Tu sais, tout  l'heure, c'tait
par jalousie...  Et cette fois, je te jure, ce ne sera pas comme
la premire, puisque maintenant tu comprends ce qu'il faut  une
femme.  Tu donnes tout, n'est-ce pas?  alors je n'ai besoin de
personne...  Tiens!  il n'y en a plus que pour toi!  a, et a,
et encore a!

Quand elle l'eut pouss dehors, aprs l'avoir chauff d'une pluie
de baisers sur les mains et sur la figure, elle souffla un
moment.  Mon Dieu!  qu'il y avait donc une mauvaise odeur, dans
la loge de cette sans soin de Mathilde!  Il y faisait bon, une de
ces tranquilles chaleurs des chambres de Provence, au soleil
d'hiver; mais, vraiment, a sentait trop l'eau de lavande gte,
avec d'autres choses pas propres.  Elle ouvrit la fentre, elle
s'y accouda de nouveau, examinant les vitrages du passage pour
tromper son attente.

Dans l'escalier, Muffat descendait en chancelant, la tte
bourdonnante.  Qu'allait-il dire?  de quelle faon entamerait-il
cette affaire qui ne le regardait pas?  Il arrivait sur la scne,
lorsqu'il entendit une querelle.  On achevait le second acte,
Prullire s'emportait, Fauchery ayant voulu couper une de ses
rpliques.

--Coupez tout alors, criait-il, j'aime mieux a!...  Comment!  je
n'ai pas deux cents lignes, et on m'en coupe encore!...  Non,
j'en ai assez, je rends le rle.

Il sortit de sa poche un petit cahier froiss, le tourna dans ses
mains fivreuses, en faisant mine de le jeter sur les genoux de
Cossard.  Sa vanit souffrante convulsait sa face blme, les
lvres amincies, les yeux enflamms, sans qu'il pt cacher cette
rvolution intrieure.  Lui, Prullire, l'idole du public, jouer
un rle de deux cents lignes!

--Pourquoi pas me faire apporter des lettres sur un plateau?
reprit-il avec amertume.

--Voyons, Prullire, soyez gentil, dit Bordenave qui le
mnageait,  cause de son action sur les loges.  Ne commencez pas
vos histoires...  On vous trouvera des effets.  N'est-ce pas?
Fauchery, vous ajouterez des effets...  Au troisime acte, on
pourrait mme allonger une scne.

--Alors, dclara le comdien, je veux le mot du baisser du
rideau...  On me doit bien a.

Fauchery eut l'air de consentir par son silence, et Prullire
remit le rle dans sa poche, secou encore, mcontent quand mme.
Bosc et Fontan, durant l'explication, avaient pris une mine de
profonde indiffrence: chacun pour soi, a ne les regardait pas,
ils se dsintressaient.  Et tous les acteurs entourrent
Fauchery, le questionnant, qutant des loges, pendant que Mignon
coutait les dernires plaintes de Prullire, sans perdre de vue
le comte Muffat, dont il avait guett le retour.

Le comte, dans cette obscurit o il rentrait, s'tait arrt au
fond de la scne, hsitant  tomber dans la querelle.  Mais
Bordenave l'aperut et se prcipita.

--Hein?  quel monde!  murmura-t-il.  Vous ne vous imaginez pas,
monsieur le comte, le mal que j'ai avec ce monde-l.  Tous plus
vaniteux les uns que les autres; et carotteurs avec a, mauvais
comme la gale, toujours dans de sales histoires, ravis si je me
cassais les reins...  Pardon, je m'emporte.

Il se tut, un silence rgna.  Muffat cherchait une transition.
Mais il ne trouva rien, il finit par dire carrment, pour en
sortir plus vite:

--Nana veut le rle de la duchesse.

Bordenave eut un soubresaut, en criant:

--Allons donc!  c'est fou!

Puis, comme il regardait le comte, il le trouva si ple, si
boulevers, qu'il se calma aussitt.

--Diable!  dit-il simplement.

Et le silence recommena.  Au fond, lui, s'en moquait.  Ce serait
peut-tre drle, cette grosse Nana dans le rle de la duchesse.
D'ailleurs, avec cette histoire, il tenait Muffat solidement.
Aussi sa dcision fut-elle bientt prise.  Il se tourna et
appela:

--Fauchery!

Le comte avait eu un geste pour l'arrter.  Fauchery n'entendait
pas.  Pouss contre le manteau d'arlequin par Fontan, il devait
subir des explications sur la faon dont le comdien comprenait
Tardiveau.  Fontan voyait Tardiveau en Marseillais, avec de
l'accent; et il imitait l'accent.  Des rpliques entires y
passaient; tait-ce bien ainsi?  Il ne semblait que soumettre des
ides, dont il doutait lui-mme.  Mais Fauchery se montrant froid
et faisant des objections, il se vexa tout de suite.  Trs bien!
Du moment o l'esprit du rle lui chappait, il vaudrait mieux
pour tout le monde qu'il ne le jout pas.

--Fauchery!  cria de nouveau Bordenave.

Alors, le jeune homme se sauva, heureux d'chapper  l'acteur,
qui demeura bless d'une retraite si prompte.

--Ne restons pas l, reprit Bordenave.  Venez, messieurs.

Pour se garer des oreilles curieuses, il les mena dans le magasin
des accessoires, derrire la scne.  Mignon, surpris, les regarda
disparatre.  On descendait quelques marches.  C'tait une pice
carre, dont les deux fentres donnaient sur la cour.  Un jour de
cave entrait par les vitres sales, blafard sous le plafond bas.
L, dans des casiers, qui encombraient la pice, tranait un
bric--brac d'objets de toutes sortes, le dballage d'un
revendeur de la rue de Lappe qui liquide, un ple-mle sans nom
d'assiettes, de coupes en carton dor, de vieux parapluies
rouges, de cruches italiennes, de pendules de tous les styles, de
plateaux et d'encriers, d'armes  feu et de seringues; le tout
sous une couche de poussire d'un pouce, mconnaissable, brch,
cass, entass.  Et une insupportable odeur de ferraille, de
chiffons, de cartonnages humides, montait de ces tas, o les
dbris des pices joues s'amoncelaient depuis cinquante ans.

--Entrez, rptait Bordenave.  Nous serons seuls au moins.

Le comte, trs gn, fit quelques pas pour laisser le directeur
risquer seul la proposition.  Fauchery s'tonnait.

--Quoi donc?  demanda-t-il.

--Voil, dit enfin Bordenave.  Une ide nous est venue...
Surtout, ne sautez pas.  C'est trs srieux...  Qu'est-ce que
vous pensez de Nana dans le rle de la duchesse?

L'auteur resta effar.  Puis il clata.

--Ah!  non, n'est-ce pas?  c'est une plaisanterie...  On rirait
  trop.

--Eh bien!  ce n'est dj pas si mauvais, quand on rit!...
Rflchissez, mon cher...  L'ide plat beaucoup  monsieur le
comte.

Muffat, par contenance, venait de prendre sur une planche, dans
la poussire, un objet qu'il ne semblait pas reconnatre.
C'tait un coquetier dont on avait refait le pied en pltre.  Il
le garda, sans en avoir conscience, et s'avana pour murmurer:

--Oui, oui, ce serait trs bien.

Fauchery se tourna vers lui, avec un geste de brusque impatience.
Le comte n'avait rien  voir dans sa pice.  Et il dit nettement:

--Jamais!...  Nana en cocotte, tant qu'on voudra, mais en femme
du monde, non, par exemple!

--Vous vous trompez, je vous assure, reprit Muffat qui
s'enhardissait.  Justement, elle vient de me faire la femme
honnte...

--O donc?  demanda Fauchery, dont la surprise augmentait.

--L-haut, dans une loge...  Eh bien!  c'tait a.  Oh!  une
distinction!  Elle a surtout un coup d'oeil...  Vous savez, en
passant, dans ce genre...

Et, son coquetier  la main, il voulut imiter Nana, s'oubliant
dans un besoin passionn de convaincre ces messieurs.  Fauchery
le regardait, stupfait.  Il avait compris, il ne se fchait
plus.  Le comte, qui sentit son regard, o il y avait de la
moquerie et de la piti, s'arrta, pris d'une faible rougeur.

--Mon Dieu!  c'est possible, murmura l'auteur par complaisance.
Elle serait peut-tre trs bien...  Seulement, le rle est donn.
Nous ne pouvons le reprendre  Rose.

--Oh!  s'il n'y a que a, dit Bordenave, je me charge d'arranger
  l'affaire.

Mais alors, les voyant tous les deux contre lui, comprenant que
Bordenave avait un intrt cach, le jeune homme, pour ne pas
faiblir, se rvolta avec un redoublement de violence, de faon 
rompre l'entretien.

--Eh!  non, eh!  non!  Quand mme le rle serait libre, jamais je
ne le lui donnerais...  L, est-ce clair?  Laissez-moi
tranquille...  Je n'ai pas envie de tuer ma pice.

Il se fit un silence embarrass.  Bordenave, jugeant qu'il tait
de trop, s'loigna.  Le comte restait la tte basse.  Il la
releva avec effort, il dit d'une voix qui s'altrait:

--Mon cher, si je vous demandais cela comme un service?

--Je ne puis pas, je ne puis pas, rptait Fauchery en se
  dbattant.

La voix de Muffat devint plus dure.

--Je vous en prie...  Je le veux!

Et il le regardait fixement.  Devant ce regard noir, o il lut
une menace, le jeune homme cda tout d'un coup, balbutiant des
paroles confuses:

--Faites, aprs tout, je m'en moque...  Ah!  vous abusez.  Vous
verrez, vous verrez...

L'embarras fut alors plus grand.  Fauchery s'tait adoss  un
casier, tapant nerveusement du pied.  Muffat paraissait examiner
avec attention le coquetier, qu'il tournait toujours.

--C'est un coquetier, vint dire Bordenave obligeamment.

--Tiens!  oui, c'est un coquetier, rpta le comte.

--Excusez, vous vous tes empli de poussire, continua le
directeur en replaant l'objet sur une planche.  Vous comprenez,
s'il fallait pousseter tous les jours, on n'en finirait plus...
Aussi n'est-ce gure propre.  Hein?  quel fouillis!...  Eh bien!
vous me croirez si vous voulez, il y en a encore pour de
l'argent.  Regardez, regardez tout a.

Il promena Muffat devant les casiers, dans le jour verdtre qui
venait de la cour, lui nommant des ustensiles, voulant
l'intresser  son inventaire de chiffonnier, comme il disait en
riant.  Puis, d'un ton lger, quand ils furent revenus prs de
Fauchery:

--coutez, puisque nous sommes tous d'accord, nous allons
terminer cette affaire...  Justement, voil Mignon.

Depuis un instant, Mignon rdait dans le couloir.  Aux premiers
mots de Bordenave, parlant de modifier leur trait, il s'emporta;
c'tait une infamie, on voulait briser l'avenir de sa femme, il
plaiderait.  Cependant, Bordenave, trs calme, donnait des
raisons: le rle ne lui semblait pas digne de Rose, il prfrait
la garder pour une oprette qui passerait aprs la Petite
Duchesse.  Mais, comme le mari criait toujours, il offrit
brusquement de rsilier, parlant des offres faites  la chanteuse
par les Folies-Dramatiques.  Alors, Mignon, un moment dmont,
sans nier ces offres, afficha un grand ddain de l'argent; on
avait engag sa femme pour jouer la duchesse Hlne, elle la
jouerait, quand il devrait, lui, Mignon, y perdre sa fortune;
c'tait affaire de dignit, d'honneur.  Engage sur ce terrain,
la discussion fut interminable.  Le directeur en revenait
toujours  ce raisonnement: puisque les Folies offraient trois
cents francs par soire  Rose pendant cent reprsentations,
lorsqu'elle en touchait seulement cent cinquante chez lui,
c'tait quinze mille francs de gain pour elle, du moment o il la
laissait partir.  Le mari ne lchait pas non plus le terrain de
l'art: que dirait-on, si l'on voyait enlever le rle  sa femme?
qu'elle n'tait pas suffisante, qu'on avait d la remplacer; de
l un tort considrable, une diminution pour l'artiste.  Non,
non, jamais!  la gloire avant la richesse!  Et, tout d'un coup,
il indiqua une transaction: Rose, par son trait, avait  payer
un ddit de dix mille francs, si elle se retirait; eh bien!
qu'on lui donnt dix mille francs, et elle irait aux
Folies-Dramatiques.  Bordenave resta tourdi, pendant que Mignon,
qui n'avait pas quitt le comte des yeux, attendait
tranquillement.

--Alors, tout s'arrange, murmura Muffat soulag; on peut
  s'entendre.

--Ah!  non, par exemple!  ce serait trop bte!  cria Bordenave,
emport par ses instincts d'homme d'affaires.  Dix mille francs
pour lcher Rose!  on se ficherait de moi!

Mais le comte lui ordonnait d'accepter, en multipliant les signes
de tte.  Il hsita encore.  Enfin, grognant, regrettant les dix
mille francs, bien qu'ils ne dussent pas sortir de sa poche, il
reprit avec brutalit:

--Aprs tout, je veux bien.  Au moins, je serai dbarrass de
  vous.

Depuis un quart d'heure, Fontan coutait dans la cour.  Trs
intrigu, il tait descendu se poster  cette place.  Quand il
eut compris, il remonta et se donna le rgal d'avertir Rose.  Ah
bien!  on en faisait un potin sur son compte, elle tait rase.
Rose courut au magasin des accessoires.  Tous se turent.  Elle
regarda les quatre hommes.  Muffat baissa la tte, Fauchery
rpondit par un haussement d'paules dsespr au regard dont
elle l'interrogea.  Quant  Mignon, il discutait avec Bordenave
les termes du trait.

--Qu'y a-t-il?  demanda-t-elle d'une voix brve.

--Rien, dit son mari.  C'est Bordenave qui donne dix mille francs
pour ravoir ton rle.

Elle tremblait, trs ple, ses petits poings serrs.  Un moment,
elle le dvisagea, dans une rvolte de tout son tre, elle qui
d'habitude s'abandonnait docilement, pour les questions
d'affaires, lui laissant la signature des traits avec ses
directeurs et ses amants.  Et elle ne trouva que ce cri, dont
elle lui cingla la face comme d'un coup de fouet:

--Ah!  tiens!  tu es trop lche!

Puis, elle se sauva.  Mignon, stupfait, courut derrire elle.
Quoi donc?  elle devenait folle?  Il lui expliquait  demi-voix
que dix mille francs d'un ct et quinze mille francs de l'autre,
a faisait vingt-cinq mille.  Une affaire superbe!  De toutes les
faons, Muffat la lchait; c'tait un joli tour de force, d'avoir
tir cette dernire plume de son aile.  Mais Rose ne rpondait
pas, enrage.  Alors, Mignon, ddaigneux, la laissa  son dpit
de femme.  Il dit  Bordenave, qui revenait sur la scne avec
Fauchery et Muffat:

--Nous signerons demain matin.  Ayez l'argent.

Justement, Nana, prvenue par Labordette, descendait,
triomphante.  Elle faisait la femme honnte, avec des airs de
distinction, pour pater son monde et prouver  ces idiots que,
lorsqu'elle voulait, pas une n'avait son chic.  Mais elle faillit
se compromettre.  Rose, en l'apercevant, s'tait jete sur elle,
trangle, balbutiant:

--Toi, je te retrouverai...  Il faut que a finisse entre nous,
  entends-tu!

Nana, s'oubliant devant cette brusque attaque, allait se mettre
les poings aux hanches et la traiter de salope.  Elle se retint,
elle exagra le ton flt de sa voix, avec un geste de marquise
qui va marcher sur une pelure d'orange.

--Hein?  quoi?  dit-elle.  Vous tes folle, ma chre!

Puis, elle continua ses grces, pendant que Rose partait, suivie
de Mignon, qui ne la reconnaissait plus.  Clarisse, enchante,
venait d'obtenir de Bordenave le rle de Graldine.  Fauchery,
trs sombre, pitinait, sans pouvoir se dcider  quitter le
thtre; sa pice tait fichue, il cherchait comment la
rattraper.  Mais Nana vint le saisir par les poignets, l'approcha
tout prs d'elle, en demandant s'il la trouvait si atroce.  Elle
ne la lui mangerait pas, sa pice; et elle le fit rire, elle
laissa entendre qu'il serait bte de se fcher avec elle, dans sa
position chez les Muffat.  Si elle manquait de mmoire, elle
prendrait du souffleur; on ferait la salle; d'ailleurs, il se
trompait sur son compte, il verrait comme elle brlerait les
planches.  Alors, on convint que l'auteur remanierait un peu le
rle de la duchesse, pour donner davantage  Prullire.  Celui-ci
fut ravi.  Dans cette joie que Nana apportait naturellement avec
elle, Fontan seul restait froid.  Plant au milieu du rayon jaune
de la servante, il s'talait, dcoupant l'arte vive de son
profil de bouc, affectant une pose abandonne.  Et Nana,
tranquillement, s'approcha, lui donna une poigne de main.

--Tu vas bien?

--Mais oui, pas mal.  Et toi?

--Trs bien, merci.

Ce fut tout.  Ils semblaient s'tre quitts la veille,  la porte
du thtre.  Cependant, les acteurs attendaient; mais Bordenave
dit qu'on ne rpterait pas le troisime acte.  Exact par hasard,
le vieux Bosc s'en alla en grognant: on les retenait sans
ncessit, on leur faisait perdre des aprs-midi entiers.  Tout
le monde partit.  En bas, sur le trottoir, ils battaient des
paupires, aveugls par le plein jour, avec l'ahurissement de
gens qui ont pass trois heures au fond d'une cave,  se
quereller, dans une tension continuelle des nerfs.  Le comte, les
muscles briss, la tte vide, monta en voiture avec Nana, tandis
que Labordette emmenait Fauchery, qu'il rconfortait.

Un mois plus tard, la premire reprsentation de la Petite
Duchesse fut, pour Nana, un grand dsastre.  Elle s'y montra
atrocement mauvaise, elle eut des prtentions  la haute comdie,
qui mirent le public en gaiet.  On ne siffla pas, tant on
s'amusait.  Dans une avant-scne, Rose Mignon accueillait d'un
rire aigu chaque entre de sa rivale, allumant ainsi la salle
entire.  C'tait une premire vengeance.  Aussi, lorsque Nana,
le soir, se retrouva seule avec Muffat, trs chagrin, lui
dit-elle furieusement:

--Hein!  quelle cabale!  Tout a, c'est de la jalousie...  Ah!
s'ils savaient comme je m'en fiche!  Est-ce que j'ai besoin
d'eux, maintenant!...  Tiens!  cent louis que tous ceux qui ont
rigol, je les amne l,  lcher la terre devant moi!...  Oui,
je vais lui en donner de la grande dame,  ton Paris!





X




Alors, Nana devint une femme chic, rentire de la btise et de
l'ordure des mles, marquise des hauts trottoirs.  Ce fut un
lanage brusque et dfinitif, une monte dans la clbrit de la
galanterie, dans le plein jour des folies de l'argent et des
audaces gcheuses de la beaut.  Elle rgna tout de suite parmi
les plus chres.  Ses photographies s'talaient aux vitrines, on
la citait dans les journaux.  Quand elle passait en voiture sur
les boulevards, la foule se retournait et la nommait, avec
l'motion d'un peuple saluant sa souveraine; tandis que,
familire, allonge dans ses toilettes flottantes, elle souriait
d'un air gai, sous la pluie de petites frisures blondes, qui
noyaient le bleu cern de ses yeux et le rouge peint de ses
lvres.  Et le prodige fut que cette grosse fille, si gauche  la
scne, si drle ds qu'elle voulait faire la femme honnte,
jouait  la ville les rles de charmeuse, sans un effort.
C'taient des souplesses de couleuvre, un dshabill savant,
comme involontaire, exquis d'lgance, une distinction nerveuse
de chatte de race, une aristocratie du vice, superbe, rvolte,
mettant le pied sur Paris, en matresse toute-puissante.  Elle
donnait le ton, de grandes dames l'imitaient.

L'htel de Nana se trouvait avenue de Villiers,  l'encoignure de
la rue Cardinet, dans ce quartier de luxe, en train de pousser au
milieu des terrains vagues de l'ancienne plaine Monceau.  Bti
par un jeune peintre, gris d'un premier succs et qui avait d
le revendre,  peine les pltres essuys, il tait de style
Renaissance, avec un air de palais, une fantaisie de distribution
intrieure, des commodits modernes dans un cadre d'une
originalit un peu voulue.  Le comte Muffat avait achet l'htel
tout meubl, empli d'un monde de bibelots, de fort belles
tentures d'Orient, de vieilles crdences, de grands fauteuils
Louis XIII; et Nana tait ainsi tombe sur un fonds de mobilier
artistique, d'un choix trs fin, dans le tohu-bohu des poques.
Mais, comme l'atelier, qui occupait le centre de la maison, ne
pouvait lui servir, elle avait boulevers les tages, laissant au
rez-de-chausse une serre, un grand salon et la salle  manger,
tablissant au premier un petit salon, prs de sa chambre et de
son cabinet de toilette.  Elle tonnait l'architecte par les
ides qu'elle lui donnait, ne d'un coup aux raffinements du
luxe, en fille du pav de Paris ayant d'instinct toutes les
lgances.  Enfin, elle ne gta pas trop l'htel, elle ajouta
mme aux richesses du mobilier, sauf quelques traces de btise
tendre et de splendeur criarde, o l'on retrouvait l'ancienne
fleuriste qui avait rv devant les vitrines des passages.

Dans la cour, sous la grande marquise, un tapis montait le
perron; et c'tait, ds le vestibule, une odeur de violette, un
air tide enferm dans d'paisses tentures.  Un vitrail aux
verres jaunes et roses, d'une pleur blonde de chair, clairait
le large escalier.  En bas, un ngre de bois sculpt tendait un
plateau d'argent, plein de cartes de visite; quatre femmes de
marbre blanc, les seins nus, haussaient des lampadaires; tandis
que des bronzes et des cloisonns chinois emplis de fleurs, des
divans recouverts d'anciens tapis persans, des fauteuils aux
vieilles tapisseries meublaient le vestibule, garnissaient les
paliers, faisaient au premier tage comme une antichambre, o
tranaient toujours des pardessus et des chapeaux d'homme.  Les
toffes touffaient les bruits, un recueillement tombait, on
aurait cru entrer dans une chapelle traverse d'un frisson dvot,
et dont le silence, derrire les portes closes, gardait un
mystre.

Nana n'ouvrait le grand salon, du Louis XVI trop riche, que les
soirs de gala, quand elle recevait le monde des Tuileries ou des
personnages trangers.  D'habitude, elle descendait simplement
aux heures des repas, un peu perdue les jours o elle djeunait
seule dans la salle  manger, trs haute, garnie de Gobelins,
avec une crdence monumentale, gaye de vieilles faences et de
merveilleuses pices d'argenterie ancienne.  Elle remontait vite,
elle vivait au premier tage, dans ses trois pices, la chambre,
le cabinet et le petit salon.  Deux fois dj, elle avait refait
la chambre, la premire en satin mauve, la seconde en application
de dentelle sur soie bleue; et elle n'tait pas satisfaite, elle
trouvait a fade, cherchant encore, sans pouvoir trouver.  Il y
avait pour vingt mille francs de point de Venise au lit
capitonn, bas comme un sopha.  Les meubles taient de laque
blanche et bleue, incruste de filets d'argent; partout, des
peaux d'ours blancs tranaient, si nombreuses, qu'elles
couvraient le tapis; un caprice, un raffinement de Nana, qui
n'avait pu se dshabituer de s'asseoir  terre pour ter ses bas.
A ct de la chambre, le petit salon offrait un ple-mle
amusant, d'un art exquis; contre la tenture de soie rose ple, un
rose turc fan, broch de fils d'or, se dtachaient un monde
d'objets de tous les pays et de tous les styles, des cabinets
italiens, des coffres espagnols et portugais, des pagodes
chinoises, un paravent japonais d'un fini prcieux, puis des
faences, des bronzes, des soies brodes, des tapisseries au
petit point; tandis que des fauteuils larges comme des lits, et
des canaps profonds comme des alcves, mettaient l une paresse
molle, une vie somnolente de srail.  La pice gardait le ton du
vieil or, fondu de vert et de rouge, sans que rien marqut trop
la fille, en dehors de la volupt des siges; seules, deux
statuettes de biscuit, une femme en chemise cherchant ses puces,
et une autre absolument nue, marchant sur les mains, les jambes
en l'air, suffisaient  salir le salon d'une tache de btise
originelle.  Et, par une porte presque toujours ouverte, on
apercevait le cabinet de toilette, tout en marbre et en glace,
avec la vasque blanche de sa baignoire, ses pots et ses cuvettes
d'argent, ses garnitures de cristal et d'ivoire.  Un rideau ferm
y faisait un petit jour blanc, qui semblait dormir, comme chauff
d'un parfum de violette, ce parfum troublant de Nana dont l'htel
entier, jusqu' la cour, tait pntr.

La grosse affaire fut de monter la maison.  Nana avait bien Zo,
cette fille dvoue  sa fortune, qui depuis des mois attendait
tranquillement ce brusque lanage, certaine de son flair.
Maintenant, Zo triomphait, matresse de l'htel, faisant sa
pelote, tout en servant madame le plus honntement possible.
Mais une femme de chambre ne suffisait plus.  Il fallait un
matre d'htel, un cocher, un concierge, une cuisinire.  D'autre
part il s'agissait d'installer les curies.  Alors, Labordette se
rendit fort utile, en se chargeant des courses qui ennuyaient le
comte.  Il maquignonna l'achat des chevaux, il courut les
carrossiers, guida les choix de la jeune femme, qu'on rencontrait
 son bras chez les fournisseurs.  Mme Labordette amena les
domestiques: Charles, un grand gaillard de cocher, qui sortait de
chez le duc de Corbreuse; Julien, un petit matre d'htel tout
fris, l'air souriant; et un mnage, dont la femme, Victorine,
tait cuisinire, et dont l'homme, Franois, fut pris comme
concierge et valet de pied.  Ce dernier, en culotte courte,
poudr, portant la livre de Nana, bleu clair et galon d'argent,
recevait les visiteurs dans le vestibule.  C'tait d'une tenue et
d'une correction princires.

Ds le second mois, la maison fut monte.  Le train dpassait
trois cent mille francs.  Il y avait huit chevaux dans les
curies, et cinq voitures dans les remises, dont un landau garni
d'argent, qui occupa un instant tout Paris.  Et Nana, au milieu
de cette fortune, se casait, faisait son trou.  Elle avait quitt
le thtre, ds la troisime reprsentation de la Petite
Duchesse, laissant Bordenave se dbattre sous une menace de
faillite, malgr l'argent du comte.  Pourtant, elle gardait une
amertume de son insuccs.  Cela s'ajoutait  la leon de Fontan,
une salet dont elle rendait tous les hommes responsables.
Aussi, maintenant, se disait-elle trs forte,  l'preuve des
toquades.  Mais les ides de vengeance ne tenaient gure, avec sa
cervelle d'oiseau.  Ce qui demeurait, en dehors des heures de
colre, tait, chez elle, un apptit de dpense toujours veill,
un ddain naturel de l'homme qui payait, un continuel caprice de
mangeuse et de gcheuse, fire de la ruine de ses amants.

D'abord, Nana mit le comte sur un bon pied.  Elle tablit
nettement le programme de leurs relations.  Lui, donnait douze
mille francs par mois, sans compter les cadeaux, et ne demandait
en retour qu'une fidlit absolue.  Elle, jura la fidlit.  Mais
elle exigea des gards, une libert entire de matresse de
maison, un respect complet de ses volonts.  Ainsi, elle
recevrait tous les jours ses amis; il viendrait seulement  des
heures rgles; enfin, sur toutes choses, il aurait une foi
aveugle en elle.  Et, quand il hsitait, pris d'une inquitude
jalouse, elle faisait de la dignit, en menaant de lui tout
rendre, ou bien elle jurait sur la tte du petit Louis.  a
devait suffire.  Il n'y avait pas d'amour o il n'y avait pas
d'estime.  Au bout du premier mois, Muffat la respectait.

Mais elle voulut et elle obtint davantage.  Bientt elle prit sur
lui une influence de bonne fille.  Quand il arrivait maussade,
elle l'gayait, puis le conseillait, aprs l'avoir confess.  Peu
 peu, elle s'occupa des ennuis de son intrieur, de sa femme, de
sa fille, de ses affaires de coeur et d'argent, trs raisonnable,
pleine de justice et d'honntet.  Une seule fois, elle se laissa
emporter par la passion, le jour o il lui confia que Daguenet
allait sans doute demander en mariage sa fille Estelle.  Depuis
que le comte s'affichait, Daguenet avait cru habile de rompre, de
la traiter en coquine, jurant d'arracher son futur beau-pre des
griffes de cette crature.  Aussi habilla-t-elle d'une jolie
manire son ancien Mimi: c'tait un coureur qui avait mang sa
fortune avec de vilaines femmes; il manquait de sens moral, il ne
se faisait pas donner d'argent, mais il profitait de l'argent des
autres, en payant seulement de loin en loin un bouquet ou un
dner; et, comme le comte semblait excuser ces faiblesses, elle
lui apprit crment que Daguenet l'avait eue, elle donna des
dtails dgotants.  Muffat tait devenu trs ple.  Il ne fut
plus question du jeune homme.  a lui apprendrait  manquer de
reconnaissance.

Cependant, l'htel n'tait pas entirement meubl, que Nana, un
soir o elle avait prodigu  Muffat les serments de fidlit les
plus nergiques, retint le comte Xavier de Vandeuvres, qui,
depuis quinze jours, lui faisait une cour assidue de visites et
de fleurs.  Elle cda, non par toquade, plutt pour se prouver
qu'elle tait libre.  L'ide d'intrt vint ensuite, lorsque
Vandeuvres, le lendemain, l'aida  payer une note, dont elle ne
voulait pas parler  l'autre.  Elle lui tirerait bien huit  dix
mille francs par mois; ce serait l de l'argent de poche trs
utile.  Il achevait alors sa fortune dans un coup de fivre
chaude.  Ses chevaux et Lucy lui avaient mang trois fermes, Nana
allait d'une bouche avaler son dernier chteau, prs d'Amiens;
et il avait comme une hte de tout balayer, jusqu'aux dcombres
de la vieille tour btie par un Vandeuvres sous Philippe Auguste,
enrag d'un apptit de ruines, trouvant beau de laisser les
derniers besants d'or de son blason aux mains de cette fille, que
Paris dsirait.  Lui aussi accepta les conditions de Nana, une
libert entire, des tendresses  jours fixes, sans mme avoir la
navet passionne d'exiger des serments.  Muffat ne se doutait
de rien.  Quant  Vandeuvres, il savait  coup sr; mais jamais
il ne faisait la moindre allusion, il affectait d'ignorer, avec
son fin sourire de viveur sceptique, qui ne demande pas
l'impossible, pourvu qu'il ait son heure et que Paris le sache.

Ds lors, Nana eut rellement sa maison monte.  Le personnel
tait complet,  l'curie,  l'office et dans la chambre de
madame.  Zo organisait tout, sortait des complications les plus
imprvues; c'tait machin comme un thtre, rgl comme une
grande administration; et cela fonctionnait avec une prcision
telle, que, pendant les premiers mois, il n'y eut pas de heurts
ni de dtraquements.  Seulement, madame donnait trop de mal 
Zo, par des imprudences, des coups de tte, des bravades folles.
Aussi la femme de chambre se relchait-elle peu  peu, ayant
remarqu d'ailleurs qu'elle tirait de plus gros profits des
heures de gchis, quand madame avait fait une btise qu'il
fallait rparer.  Alors, les cadeaux pleuvaient, elle pchait des
louis dans l'eau trouble.

Un matin, comme Muffat n'tait pas encore sorti de la chambre,
Zo introduisit un monsieur tout tremblant dans le cabinet de
toilette, o Nana changeait de linge.

--Tiens!  Zizi!  dit la jeune femme stupfaite.

C'tait Georges, en effet.  Mais, en la voyant en chemise, avec
ses cheveux d'or sur ses paules nues, il s'tait jet  son cou,
l'avait prise et la baisait partout.  Elle se dbattait,
effraye, touffant sa voix, balbutiant:

--Finis donc, il est l!  C'est stupide...  Et vous, Zo,
tes-vous folle?  Emmenez-le!  Gardez-le en bas, je vais tcher
de descendre.

Zo dut le pousser devant elle.  En bas, dans la salle  manger,
lorsque Nana put les rejoindre, elle les gronda tous les deux.
Zo pinait les lvres; et elle se retira, l'air vex, en disant
qu'elle avait pens faire plaisir  madame.  Georges regardait
Nana avec un tel bonheur de la revoir, que ses beaux yeux
s'emplissaient de larmes.  Maintenant, les mauvais jours taient
passs, sa mre le croyait raisonnable et lui avait permis de
quitter les Fondettes; aussi, en dbarquant  la gare, venait-il
de prendre une voiture pour embrasser plus vite sa bonne chrie.
Il parlait de vivre dsormais prs d'elle, comme l-bas, quand il
l'attendait pieds nus, dans la chambre de la Mignotte.  Et, tout
en contant son histoire, il avanait les doigts, par un besoin de
la toucher, aprs cette cruelle anne de sparation; il
s'emparait de ses mains, fouillait dans les larges manches du
peignoir, remontait jusqu'aux paules.

--Tu aimes toujours ton bb?  demanda-t-il de sa voix d'enfant.

--Bien sr que je l'aime!  rpondit Nana, qui se dgagea d'un
mouvement brusque.  Mais tu tombes sans crier gare...  Tu sais,
mon petit, je ne suis pas libre.  Il faut tre sage.

Georges, descendu de voiture dans l'blouissement d'un long dsir
enfin content, n'avait pas mme vu les lieux o il entrait.
Alors, il eut conscience d'un changement autour de lui.  Il
examina la riche salle  manger, avec son haut plafond dcor,
ses Gobelins, son dressoir blouissant d'argenterie.

--Ah!  oui, dit-il tristement.

Et elle lui fit entendre qu'il ne devait jamais venir le matin.
L'aprs-midi, s'il voulait, de quatre  six; c'tait l'heure o
elle recevait.  Puis, comme il la regardait d'un air suppliant
d'interrogation, sans rien demander, elle le baisa  son tour sur
le front, en se montrant trs bonne.

--Sois bien sage, je ferai mon possible, murmura-t-elle.

Mais la vrit tait que a ne lui disait plus rien.  Elle
trouvait Georges trs gentil, elle aurait voulu l'avoir pour
camarade, pas davantage.  Cependant, quand il arrivait tous les
jours  quatre heures, il semblait si malheureux, qu'elle cdait
souvent encore, le gardait dans ses armoires, lui laissait
continuellement ramasser les miettes de sa beaut.  Il ne
quittait plus l'htel, familier comme le petit chien Bijou, l'un
et l'autre dans les jupes de matresse, ayant un peu d'elle, mme
lorsqu'elle tait avec un autre, attrapant des aubaines de sucre
et de caresses, aux heures d'ennui solitaire.

Sans doute madame Hugon apprit la rechute du petit entre les bras
de cette mauvaise femme, car elle accourut  Paris, elle vint
rclamer l'aide de son autre fils, le lieutenant Philippe, alors
en garnison  Vincennes.  Georges, qui se cachait de son frre
an, fut pris de dsespoir, craignant quelque coup de force; et,
comme il ne pouvait rien garder, dans l'expansion nerveuse de sa
tendresse, il n'entretint bientt plus Nana que de son grand
frre, un gaillard solide qui oserait tout.

--Tu comprends, expliquait-il, maman ne viendra pas chez toi,
tandis qu'elle peut envoyer mon frre...  Bien sr, elle va
envoyer Philippe me chercher.

La premire fois, Nana fut trs blesse.  Elle dit schement:

--Je voudrais voir a, par exemple!  Il a beau tre lieutenant,
Franois te le flanquera  la porte, et raide!

Puis, le petit revenant toujours sur son frre, elle finit par
s'occuper de Philippe.  Au bout d'une semaine, elle le connut des
pieds  la tte, trs grand, trs fort, gai, un peu brutal; et,
avec a, des dtails intimes, des poils sur les bras, un signe 
l'paule.  Si bien qu'un jour, toute pleine de l'image de cet
homme qu'elle devait faire jeter  la porte, elle s'cria:

--Dis donc, Zizi, il ne vient pas, ton frre...  C'est donc un
  lcheur!

Le lendemain, comme Georges se trouvait seul avec Nana, Franois
monta pour demander si madame recevrait le lieutenant Philippe
Hugon.  Il devint tout ple, il murmura:

--Je m'en doutais, maman m'a parl ce matin.

Et il suppliait la jeune femme de faire rpondre qu'elle ne
pouvait recevoir.  Mais elle se levait dj, tout enflamme, en
disant:

--Pourquoi donc?  il croirait que j'ai peur.  Ah bien!  nous
allons rire...  Franois, laissez ce monsieur un quart d'heure
dans le salon.  Ensuite, vous me l'amnerez.

Elle ne se rassit pas, elle marchait, fivreuse, allant de la
glace de la chemine  un miroir de Venise, pendu au-dessus d'un
coffret italien; et, chaque fois, elle donnait un coup d'oeil,
essayait un sourire, tandis que Georges, sans force sur un
canap, tremblait,  l'ide de la scne qui se prparait.  Tout
en se promenant, elle lchait des phrases courtes.

--a le calmera, ce garon, d'attendre un quart d'heure...  Et
puis, s'il croit venir chez une fille, le salon va l'pater...
Oui, oui, regarde bien tout, mon bonhomme.  Ce n'est pas du toc,
a t'apprendra  respecter la bourgeoise.  Il n'y a encore que le
respect, pour les hommes...  Hein?  le quart d'heure est coul?
Non,  peine dix minutes.  Oh!  nous avons le temps.

Elle ne tenait pas en place.  Au quart, elle renvoya Georges, en
lui faisant jurer de ne pas couter  la porte, car ce serait
inconvenant, si les domestiques le voyaient.  Comme il passait
dans la chambre, Zizi risqua d'une voix trangle:

--Tu sais, c'est mon frre...

--N'aie pas peur, dit-elle avec dignit, s'il est poli, je serai
  polie.

Franois introduisait Philippe Hugon, qui tait en redingote.
D'abord, Georges traversa la chambre sur la pointe des pieds,
pour obir  la jeune femme.  Mais les voix le retinrent,
hsitant, si plein d'angoisse, que ses jambes mollissaient.  Il
s'imaginait des catastrophes, des gifles, quelque chose
d'abominable qui le fcherait pour toujours avec Nana.  Aussi ne
put-il rsister au besoin de revenir coller son oreille contre la
porte.  Il entendait trs mal, l'paisseur des portires
touffait les bruits.  Pourtant, il attrapait quelques mots
prononcs par Philippe, des phrases dures o sonnaient les mots
d'enfant, de famille, d'honneur.  Dans l'anxit de ce que sa
chrie allait rpondre, son coeur battait, l'tourdissait d'un
bourdonnement confus.  A coup sr, elle lcherait un sale mufe!
ou un foutez-moi la paix, je suis chez moi! Et rien ne venait,
pas un souffle; Nana tait comme morte, l-dedans.  Bientt mme,
la voix de son frre s'adoucit.  Il ne comprenait plus, lorsqu'un
murmure trange acheva de le stupfier.  C'tait Nana qui
sanglotait.  Pendant un instant, il fut en proie  des sentiments
contraires, se sauver, tomber sur Philippe.  Mais, juste  cette
minute, Zo entra dans la chambre, et il s'loigna de la porte,
honteux d'tre surpris.

Tranquillement, elle rangeait du linge dans une armoire; tandis
que, muet, immobile, il appuyait le front contre une vitre,
dvor d'incertitude.  Elle demanda au bout d'un silence:

--C'est votre frre qui est chez madame?

--Oui, rpondit l'enfant d'une voix trangle.

Il y eut un nouveau silence.

--Et a vous inquite, n'est-ce pas?  monsieur Georges.

--Oui, rpta-t-il avec la mme difficult souffrante.

Zo ne se pressait pas.  Elle plia des dentelles, elle dit
lentement:

--Vous avez tort...  Madame va arranger a.

Et ce fut tout, ils ne parlrent plus.  Mais elle ne quittait pas
la chambre.  Un grand quart d'heure encore, elle tourna, sans
voir monter l'exaspration de l'enfant, qui blmissait de
contrainte et de doute.  Il jetait des coups d'oeil obliques sur
le salon.  Que pouvaient-ils faire, pendant si longtemps?
Peut-tre Nana pleurait-elle toujours.  L'autre brutal devait lui
avoir fichu des calottes.  Aussi, lorsque Zo s'en alla enfin,
courut-il  la porte, collant de nouveau son oreille.  Et il
resta effar, la tte dcidment perdue, car il entendait une
brusque envole de gaiet, des voix tendres qui chuchotaient, des
rires touffs de femme qu'on chatouille.  D'ailleurs, presque
aussitt, Nana reconduisit Philippe jusqu' l'escalier, avec un
change de paroles cordiales et familires.

Quand Georges osa rentrer dans le salon, la jeune femme, debout
devant la glace, se regardait.

--Eh bien?  demanda-t-il, ahuri.

--Eh bien, quoi?  dit-elle sans se retourner.

Puis, ngligemment:

--Que disais-tu donc?  il est trs gentil, ton frre!

--Alors, c'est arrang?

--Bien sr, c'est arrang...  Ah!  a, que te prend-il?  On
croirait que nous allions nous battre.

Georges ne comprenait toujours pas.  Il balbutia:

--Il m'avait sembl entendre...  Tu n'as pas pleur?

--Pleur, moi!  cria-t-elle, en le regardant fixement, tu rves!
Pourquoi veux-tu que j'aie pleur?

Et ce fut l'enfant qui se troubla, quand elle lui fit une scne,
pour avoir dsobi et s'tre arrt derrire la porte, 
moucharder.  Comme elle le boudait, il revint, avec une
soumission cline, voulant savoir.

--Alors, mon frre...?

--Ton frre a vu tout de suite o il tait...  Tu comprends,
j'aurais pu tre une fille, et dans ce cas son intervention
s'expliquait,  cause de ton ge et de l'honneur de ta famille.
Oh!  moi, je comprends ces sentiments...  Mais un coup d'oeil lui
a suffi, il s'est conduit en homme du monde...  Ainsi, ne
t'inquite plus, tout est fini, il va tranquilliser ta maman.

Et elle continua avec un rire:

--D'ailleurs, tu verras ton frre ici...  Je l'ai invit, il
  reviendra.

--Ah!  il reviendra, dit le petit en plissant.

Il n'ajouta rien, on ne causa plus de Philippe.  Elle s'habillait
pour sortir, et il la regardait de ses grands yeux tristes.  Sans
doute il tait bien content que les choses se fussent arranges,
car il aurait prfr la mort  une rupture; mais, au fond de
lui, il y avait une angoisse sourde, une douleur profonde, qu'il
ne connaissait pas et dont il n'osait parler.  Jamais il ne sut
de quelle faon Philippe rassura leur mre.  Trois jours plus
tard, elle retournait aux Fondettes, l'air satisfait.  Le soir
mme, chez Nana, il tressaillit, lorsque Franois annona le
lieutenant.  Celui-ci, gaiement, plaisanta, le traita en galopin
dont il avait favoris une escapade, qui ne tirait pas 
consquence.  Lui, restait le coeur serr, n'osant plus bouger,
ayant des rougeurs de fille, aux moindres mots.  Il avait peu
vcu dans la camaraderie de Philippe, son an de dix ans; il le
redoutait  l'gal d'un pre, auquel on cache les histoires de
femme.  Aussi prouvait-il une honte pleine de malaise, en le
voyant si libre prs de Nana, riant trs haut, lch dans le
plaisir, avec sa belle sant.  Cependant, comme son frre se
prsenta bientt tous les jours, Georges finit par s'accoutumer
un peu.  Nana rayonnait.  C'tait un dernier emmnagement en
plein gchis de la vie galante, une crmaillre pendue
insolemment dans un htel qui crevait d'hommes et de meubles.

Une aprs-midi que les fils Hugon se trouvaient l, le comte
Muffat vint en dehors des heures rgles.  Mais Zo lui ayant
rpondu que madame tait avec des amis, il se retira sans vouloir
entrer, affectant une discrtion de galant homme.  Lorsqu'il
reparut le soir, Nana l'accueillit avec la froide colre d'une
femme outrage.

--Monsieur, dit-elle, je ne vous ai donn aucune raison de
m'insulter...  Entendez-vous!  quand je serai chez moi, je vous
prie d'entrer comme tout le monde.

Le comte restait bant.

--Mais, ma chre..., tcha-t-il d'expliquer.

--Parce que j'avais des visites peut-tre!  Oui, il y avait des
hommes.  Que croyez-vous donc que je fasse avec ces hommes?...
On affiche une femme en prenant de ces airs d'amant discret, et
je ne veux pas tre affiche, moi!

Il obtint difficilement son pardon.  Au fond, il tait ravi.
C'tait par des scnes pareilles qu'elle le tenait souple et
convaincu.  Depuis longtemps, elle lui avait impos Georges, un
gamin qui l'amusait, disait-elle.  Elle le fit dner avec
Philippe, et le comte se montra trs aimable; au sortir de table,
il prit le jeune homme  part, il lui demanda des nouvelles de sa
mre.  Ds lors, les fils Hugon, Vandeuvres et Muffat furent
ouvertement de la maison, o ils se serraient la main en intimes.
C'tait plus commode.  Seul Muffat mettait encore de la
discrtion  venir trop souvent, gardant le ton de crmonie d'un
tranger en visite.  La nuit, quand Nana, assise  terre, sur ses
peaux d'ours, retirait ses bas, il parlait amicalement de ces
messieurs, de Philippe surtout, qui tait la loyaut mme.

--a, c'est bien vrai, ils sont gentils, disait Nana, reste par
terre  changer de chemise.  Seulement, tu sais, ils voient qui
je suis...  Un mot, et je te les flanquerais  la porte!

Cependant, dans son luxe, au milieu de cette cour, Nana
s'ennuyait  crever.  Elle avait des hommes pour toutes les
minutes de la nuit, et de l'argent jusque dans les tiroirs de sa
toilette, ml aux peignes et aux brosses; mais a ne la
contentait plus, elle sentait comme un vide quelque part, un trou
qui la faisait biller.  Sa vie se tranait inoccupe, ramenant
les mmes heures monotones.  Le lendemain n'existait pas, elle
vivait en oiseau, sre de manger, prte  coucher sur la premire
branche venue.  Cette certitude qu'on la nourrirait, la laissait
allonge la journe entire, sans un effort, endormie au fond de
cette oisivet et de cette soumission de couvent, comme enferme
dans son mtier de fille.  Ne sortant qu'en voiture, elle perdait
l'usage de ses jambes.  Elle retournait  des gots de gamine,
baisait Bijou du matin au soir, tuait le temps  des plaisirs
btes, dans son unique attente de l'homme, qu'elle subissait d'un
air de lassitude complaisante; et, au milieu de cet abandon
d'elle-mme, elle ne gardait gure que le souci de sa beaut, un
soin continuel de se visiter, de se laver, de se parfumer
partout, avec l'orgueil de pouvoir se mettre nue,  chaque
instant et devant n'importe qui, sans avoir  rougir.

Le matin, Nana se levait  dix heures.  Bijou, le griffon
cossais, la rveillait en lui lchant la figure; et c'tait
alors un joujou de cinq minutes, des courses du chien  travers
ses bras et ses cuisses, qui blessaient le comte Muffat.  Bijou
fut le premier petit homme dont il et de la jalousie.  Ce
n'tait pas convenable qu'une bte mt de la sorte le nez sous
les couvertures.  Puis, Nana passait dans son cabinet de
toilette, o elle prenait un bain.  Vers onze heures, Francis
venait lui relever les cheveux, en attendant la coiffure
complique de l'aprs-midi.  Au djeuner, comme elle dtestait de
manger seule, elle avait presque toujours madame Maloir, qui
arrivait le matin de l'inconnu avec ses chapeaux extravagants, et
retournait le soir dans ce mystre de sa vie, dont personne
d'ailleurs ne s'inquitait.  Mais le moment le plus dur,
c'taient les deux ou trois heures entre le djeuner et la
toilette.  D'ordinaire, elle proposait un bzigue  sa vieille
amie; parfois, elle lisait le _Figaro_, o les chos des thtres
et les nouvelles du monde l'intressaient; mme il lui arrivait
d'ouvrir un livre, car elle se piquait de littrature.  Sa
toilette la tenait jusqu' prs de cinq heures.  Alors,
seulement, elle s'veillait de sa longue somnolence, sortant en
voiture ou recevant chez elle toute une cohue d'hommes, dnant
souvent en ville, se couchant trs tard, pour se relever le
lendemain avec la mme fatigue et recommencer des journes
toujours semblables.

Sa grosse distraction tait d'aller aux Batignolles voir son
petit Louis, chez sa tante.  Pendant des quinze jours, elle
l'oubliait; puis, c'taient des rages, elle accourait  pied,
pleine d'une modestie et d'une tendresse de bonne mre, apportant
des cadeaux d'hpital, du tabac pour la tante, des oranges et des
biscuits pour l'enfant; ou bien elle arrivait dans son landau, au
retour du Bois, avec des toilettes dont le tapage ameutait la rue
solitaire.  Depuis que sa nice tait dans les grandeurs, madame
Lerat ne dgonflait pas de vanit.  Elle se prsentait rarement
avenue de Villiers, affectant de dire que ce n'tait pas sa
place; mais elle triomphait dans sa rue, heureuse lorsque la
jeune femme venait avec des robes de quatre ou cinq mille francs,
occupe tout le lendemain  montrer ses cadeaux et  citer des
chiffres qui stupfiaient les voisines.  Le plus souvent, Nana
rservait ses dimanches pour la famille; et ces jours-l, si
Muffat l'invitait, elle refusait, avec le sourire d'une petite
bourgeoise: pas possible, elle dnait chez sa tante, elle allait
voir bb.  Avec a, ce pauvre petit homme de Louiset tait
toujours malade.  Il marchait sur ses trois ans, a faisait un
gaillard.  Mais il avait eu un eczma sur la nuque, et maintenant
des dpts se formaient dans ses oreilles, ce qui faisait
craindre une carie des os du crne.  Quand elle le voyait si
ple, le sang gt, avec sa chair molle, tache de jaune, elle
devenait srieuse; et il y avait surtout chez elle de
l'tonnement.  Que pouvait-il avoir, cet amour, pour s'abmer
ainsi?  Elle, sa mre, se portait si bien!

Les jours o son enfant ne l'occupait pas, Nana retombait dans la
monotonie bruyante de son existence, promenades au Bois,
premires reprsentations, dners et soupers  la Maison d'Or ou
au Caf anglais, puis tous les lieux publics, tous les spectacles
o la foule se ruait, Mabille, les revues, les courses.  Et elle
gardait quand mme ce trou d'oisivet bte, qui lui donnait comme
des crampes d'estomac.  Malgr les continuelles toquades qu'elle
avait au coeur, elle s'tirait les bras, ds qu'elle tait seule,
dans un geste de fatigue immense.  La solitude l'attristait tout
de suite, car elle s'y retrouvait avec le vide et l'ennui
d'elle-mme.  Trs gaie par mtier et par nature, elle devenait
alors lugubre, rsumant sa vie dans ce cri qui revenait sans
cesse, entre deux billements:

--Oh!  que les hommes m'embtent!

Une aprs-midi, comme elle rentrait d'un concert, Nana remarqua,
sur un trottoir de la rue Montmartre, une femme qui trottait, les
bottines cules, les jupes sales, avec un chapeau dtremp par
les pluies.  Tout d'un coup, elle la reconnut.

--Arrtez, Charles!  cria-t-elle au cocher.

Et, appelant:

--Satin!  Satin!

Les passants tournrent la tte, la rue entire regarda.  Satin
s'tait approche et se salissait encore aux roues de la voiture.

--Monte donc, ma fille, dit Nana tranquille, se moquant du monde.

Et elle la ramassa, elle l'emmena, dgotante, dans son landau
bleu clair,  ct de sa robe de soie gris perle, garnie de
chantilly; tandis que la rue souriait de la haute dignit du
cocher.

Ds lors, Nana eut une passion, qui l'occupa.  Satin fut son
vice.  Installe dans l'htel de l'avenue de Villiers,
dbarbouille, nippe, pendant trois jours elle raconta
Saint-Lazare, et les embtements avec les soeurs, et ces salauds
de la police qui l'avaient mise en carte.  Nana s'indignait, la
consolait, jurait de la tirer de l, quand elle devrait elle-mme
aller trouver le ministre.  En attendant, rien ne pressait, on ne
viendrait pas la chercher chez elle, bien sr.  Et des aprs-midi
de tendresse commencrent entre les deux femmes, des mots
caressants, des baisers coups de rires.  C'tait le petit jeu,
interrompu par l'arrive des agents, rue de Laval, qui reprenait,
sur un ton de plaisanterie.  Puis, un beau soir, a devint
srieux.  Nana, si dgote chez Laure, comprenait maintenant.
Elle en fut bouleverse, enrage; d'autant plus que, justement,
le matin du quatrime jour, Satin disparut.  Personne ne l'avait
vue sortir.  Elle avait fil, avec sa robe neuve, prise d'un
besoin d'air, ayant la nostalgie de son trottoir.

Ce jour-l, il y eut une tempte si rude dans l'htel, que tous
les domestiques baissaient le nez, sans souffler mot.  Nana avait
failli battre Franois, qui ne s'tait pas mis en travers de la
porte.  Elle tchait pourtant de se contenir, elle traitait Satin
de sale grue; a lui apprendrait  ramasser de pareilles ordures
dans le ruisseau.  L'aprs-midi, comme madame s'enfermait, Zo
l'entendit sangloter.  Brusquement, le soir, elle demanda sa
voiture et se fit conduire chez Laure.  L'ide lui tait venue
qu'elle trouverait Satin  la table d'hte de la rue des Martyrs.
Ce n'tait pas pour la ravoir, c'tait pour lui coller la main
sur la figure.  En effet, Satin dnait  une petite table, avec
madame Robert.  En apercevant Nana, elle se mit  rire.
Celle-ci, frappe au coeur, ne fit pas de scne, trs douce et
trs souple au contraire.  Elle paya du champagne, grisa cinq ou
six tables, puis enleva Satin, comme madame Robert tait aux
cabinets.  Dans la voiture seulement, elle la mordit, elle la
menaa, une autre fois, de la tuer.

Alors, continuellement, le mme tour recommena.  A vingt
reprises, tragique dans ses fureurs de femme trompe, Nana courut
 la poursuite de cette gueuse, qui s'envolait par toquade,
ennuye du bien-tre de l'htel.  Elle parlait de souffleter
madame Robert; un jour mme, elle rva de duel; il y en avait une
de trop.  Maintenant, quand elle dnait chez Laure, elle mettait
ses diamants, emmenant parfois Louise Violaine, Maria Blond,
Tatan Nn, toutes resplendissantes; et, dans le graillon des
trois salles, sous le gaz jaunissant, ces dames encanaillaient
leur luxe, heureuses d'pater les petites filles du quartier,
qu'elles levaient au sortir de table.  Ces jours-l, Laure,
sangle et luisante, baisait tout son monde d'un air de maternit
plus large.  Satin pourtant, au milieu de ces histoires, gardait
son calme, avec ses yeux bleus et son pur visage de vierge;
mordue, battue, tiraille entre les deux femmes, elle disait
simplement que c'tait drle, qu'elles auraient bien mieux fait
de s'entendre.  a n'avanait  rien de la gifler; elle ne
pouvait se couper en deux, malgr sa bonne volont d'tre
gentille pour tout le monde.  A la fin, ce fut Nana qui
l'emporta, tellement elle combla Satin de tendresses et de
cadeaux; et, pour se venger, madame Robert crivit aux amants de
sa rivale des lettres anonymes abominables.

Depuis quelque temps, le comte Muffat paraissait soucieux.  Un
matin, trs mu, il mit sous les yeux de Nana une lettre anonyme,
o celle-ci, ds les premires lignes, lut qu'on l'accusait de
tromper le comte avec Vandeuvres et les fils Hugon.

--C'est faux!  c'est faux!  cria-t-elle nergiquement, d'un
accent de franchise extraordinaire.

--Tu le jures?  demanda Muffat, dj soulag.

--Oh!  sur ce que tu voudras...  Tiens!  sur la tte de mon
  enfant!

Mais la lettre tait longue.  Ensuite, ses rapports avec Satin
s'y trouvaient raconts en termes d'une crudit ignoble.  Quand
elle eut fini, elle eut un sourire.

--Maintenant, je sais d'o a vient, dit-elle simplement.

Et, comme Muffat voulait un dmenti, elle reprit avec
tranquillit:

--a, mon loup, c'est une chose qui ne te regarde pas...
Qu'est-ce que a peut te faire?

Elle ne niait point.  Il eut des paroles rvoltes.  Alors, elle
haussa les paules.  D'o sortait-il?  a se faisait partout, et
elle nomma ses amies, elle jura que les dames du monde en
taient.  Enfin,  l'entendre, il n'y avait rien de plus commun
ni de plus naturel.  Ce qui n'tait pas vrai, n'tait pas vrai;
ainsi, tout  l'heure, il avait vu comme elle s'indignait, au
sujet de Vandeuvres et des fils Hugon.  Ah!  pour a, il aurait
eu raison de l'trangler.  Mais  quoi bon lui mentir sur une
chose sans consquence?  Et elle rptait sa phrase:

--Qu'est-ce que a peut te faire, voyons?

Puis, la scne continuant, elle coupa court d'une voix rude.

--D'ailleurs, mon cher, si a ne te convient pas, c'est bien
simple...  Les portes sont ouvertes...  Voil!  il faut me
prendre comme je suis.

Il baissa la tte.  Au fond, il restait heureux des serments de
la jeune femme.  Elle, voyant sa puissance, commena  ne plus le
mnager.  Et, ds lors, Satin fut installe dans la maison,
ouvertement, sur le mme pied que ces messieurs.  Vandeuvres
n'avait pas eu besoin des lettres anonymes pour comprendre; il
plaisantait, il cherchait des querelles de jalousie  Satin;
tandis que Philippe et Georges la traitaient en camarade, avec
des poignes de main et des plaisanteries trs raides.

Nana eut une aventure, un soir que, lche par cette gueuse, elle
tait alle dner rue des Martyrs, sans pouvoir mettre la main
sur elle.  Comme elle mangeait seule, Daguenet avait paru; bien
qu'il se ft rang, il venait parfois, repris d'un besoin de
vice, esprant n'tre pas rencontr dans ces coins noirs des
ordures de Paris.  Aussi la prsence de Nana sembla-t-elle le
gner d'abord.  Mais il n'tait pas homme  battre en retraite.
Il s'avana avec un sourire.  Il demanda si madame voulait bien
lui permettre de dner  sa table.  En le voyant plaisanter, Nana
prit son grand air froid, et rpondit schement:

--Placez-vous o il vous plaira, monsieur.  Nous sommes dans un
  lieu public.

Commence sur ce ton, la conversation fut drle.  Mais, au
dessert, Nana, ennuye, brlant de triompher, mit les coudes sur
la table; puis, reprenant le tutoiement:

--Eh bien!  et ton mariage, mon petit, a marche?

--Pas fort, avoua Daguenet.

En effet, au moment de risquer sa demande chez les Muffat, il
avait senti une telle froideur de la part du comte, qu'il s'tait
prudemment abstenu.  a lui semblait une affaire manque.  Nana
le regardait fixement de ses yeux clairs, le menton dans la main,
un pli ironique aux lvres.

--Ah!  je suis une coquine, reprit-elle avec lenteur; ah!  il
faudra arracher le futur beau-pre de mes griffes...  Eh bien!
vrai, pour un garon intelligent, tu es joliment bte!  Comment!
tu vas faire des cancans  un homme qui m'adore et qui me rpte
tout!...  coute, tu te marieras si je veux, mon petit.

Depuis un instant, il le sentait bien; tout un projet de
soumission poussait en lui.  Cependant, il plaisantait toujours,
ne voulant pas laisser tomber l'affaire dans le srieux; et,
aprs avoir mis ses gants, il lui demanda, avec les formes
strictes, la main de mademoiselle Estelle de Beuville.  Elle
finit par rire, comme chatouille.  Oh!  ce Mimi!  il n'y avait
pas moyen de lui garder rancune.  Les grands succs de Daguenet
auprs de ces dames taient dus  la douceur de sa voix, une voix
d'une puret et d'une souplesse musicales, qui l'avait fait
surnommer chez les filles Bouche-de-Velours.  Toutes cdaient,
dans la caresse sonore dont il les enveloppait.  Il connaissait
cette force, il l'endormit d'un bercement sans fin de paroles,
lui contant des histoires imbciles.  Quand ils quittrent la
table d'hte, elle tait toute rose, vibrante  son bras,
reconquise.  Comme il faisait trs beau, elle renvoya sa voiture,
l'accompagna  pied jusque chez lui, puis monta, naturellement.
Deux heures plus tard, elle dit, en se rhabillant:

--Alors, Mimi, tu y tiens,  ce mariage?

--Dame!  murmura-t-il, c'est encore ce que je ferais de mieux...
Tu sais que je n'ai plus le sac.

Elle l'appela pour boutonner ses bottines.  Et, au bout d'un
silence:

--Mon Dieu!  moi, je veux bien...  Je te pistonnerai...  Elle est
sche comme un chalas, cette petite.  Mais puisque a fait votre
affaire  tous...  Oh!  je suis complaisante, je vais te bcler
a.

Puis, se mettant  rire, la gorge nue encore:

--Seulement, qu'est-ce que tu me donnes?

Il l'avait saisie, il lui baisait les paules, dans un lan de
reconnaissance.  Elle, trs gaie, frmissante, se dbattait, se
renversait.

--Ah!  je sais, cria-t-elle, excite par ce jeu.  coute ce que
je veux pour ma commission...  Le jour de ton mariage, tu
m'apporteras l'trenne de ton innocence...  Avant ta femme,
entends-tu!

--C'est a!  c'est a!  dit-il, riant plus fort qu'elle.

Ce march les amusa.  Ils trouvaient l'histoire bien bonne.

Justement, le lendemain, il y avait un dner chez Nana;
d'ailleurs, le dner habituel du jeudi, Muffat, Vandeuvres, les
fils Hugon et Satin.  Le comte arriva de bonne heure.  Il avait
besoin de quatre-vingt mille francs pour dbarrasser la jeune
femme de deux ou trois crances et lui donner une parure de
saphirs dont elle mourait d'envie.  Comme il venait dj
d'entamer fortement sa fortune, il cherchait un prteur, n'osant
encore vendre une proprit.  Sur les conseils de Nana elle-mme,
il s'tait donc adress  Labordette; mais celui-ci, trouvant
l'affaire trop lourde, avait voulu en parler au coiffeur Francis,
qui, volontiers, s'occupait d'obliger ses clientes.  Le comte se
mettait entre les mains de ces messieurs, par un dsir formel de
ne paratre en rien; tous deux prenaient l'engagement de garder
en portefeuille le billet de cent mille francs qu'il signerait;
et ils s'excusaient de ces vingt mille francs d'intrt, ils
criaient contre les gredins d'usuriers, o ils avaient d
frapper, disaient-ils.  Lorsque Muffat se fit annoncer, Francis
achevait de coiffer Nana.  Labordette se trouvait aussi dans le
cabinet, avec sa familiarit d'ami sans consquence.  En voyant
le comte, il posa discrtement un fort paquet de billets de
banque parmi les poudres et les pommades; et le billet fut sign
sur le marbre de la toilette.  Nana voulait retenir Labordette 
dner; il refusa, il promenait un riche tranger dans Paris.
Cependant, Muffat l'ayant pris  part pour le supplier de courir
chez Becker, le joaillier, et de lui rapporter la parure de
saphirs, dont il voulait faire le soir mme une surprise  la
jeune femme, Labordette se chargea volontiers de la commission.
Une demi-heure plus tard, Julien remettait l'crin au comte,
mystrieusement.

Pendant le dner, Nana fut nerveuse.  La vue des quatre-vingt
mille francs l'avait agite.  Dire que toute cette monnaie allait
passer  des fournisseurs!  a la dgotait.  Ds le potage, dans
cette salle  manger superbe, claire du reflet de l'argenterie
et des cristaux, elle tourna au sentiment, elle clbra les
bonheurs de la pauvret.  Les hommes taient en habit, elle-mme
portait une robe de satin blanc brod, tandis que Satin, plus
modeste, en soie noire, avait simplement au cou un coeur d'or, un
cadeau de sa bonne amie.  Et, derrire les convives, Julien et
Franois servaient, aids de Zo, tous les trois trs dignes.

--Bien sr que je m'amusais davantage, quand je n'avais pas le
sou, rptait Nana.

Elle avait plac Muffat  sa droite et Vandeuvres  sa gauche;
mais elle ne les regardait gure, occupe de Satin, qui trnait
en face d'elle, entre Philippe et Georges.

--N'est-ce pas, mon chat?  disait-elle  chaque phrase.
Avons-nous ri,  cette poque, lorsque nous allions  la pension
de la mre Josse, rue Polonceau!

On servait le rti.  Les deux femmes se lancrent dans leurs
souvenirs.  a les prenait par crises bavardes; elles avaient un
brusque besoin de remuer cette boue de leur jeunesse; et c'tait
toujours quand il y avait l des hommes, comme si elles cdaient
 une rage de leur imposer le fumier o elles avaient grandi.
Ces messieurs plissaient, avec des regards gns.  Les fils
Hugon tchaient de rire, pendant que Vandeuvres frisait
nerveusement sa barbe et que Muffat redoublait de gravit.

--Tu te souviens de Victor?  dit Nana.  En voil un enfant
vicieux, qui menait les petites filles dans les caves!

--Parfaitement, rpondit Satin.  Je me rappelle trs bien la
grande cour, chez toi.  Il y avait une concierge, avec un
balai...

--La mre Boche; elle est morte.

--Et je vois encore votre boutique...  Ta mre tait une grosse.
Un soir que nous jouions, ton pre est rentr pochard, mais
pochard!

A ce moment, Vandeuvres tenta une diversion, en se jetant 
travers les souvenirs de ces dames.

--Dites donc, ma chre, je reprendrais volontiers des truffes...
Elles sont exquises.  J'en ai mang hier chez le duc de
Corbreuse, qui ne les valaient pas.

--Julien, les truffes!  dit rudement Nana.

Puis, revenant:

--Ah!  dame, papa n'tait gure raisonnable...  Aussi, quelle
dgringolade!  Si tu avais vu a, un plongeon, une dche!...  Je
peux dire que j'en ai support de toutes les couleurs, et c'est
miracle si je n'y ai pas laiss ma peau, comme papa et maman.

Cette fois, Muffat, qui jouait avec un couteau, nerv, se permit
d'intervenir.

--Ce n'est pas gai, ce que vous racontez l.

--Hein?  quoi?  pas gai!  cria-t-elle en le foudroyant d'un
regard.  Je crois bien que ce n'est pas gai!...  Il fallait nous
apporter du pain, mon cher...  Oh!  moi, vous savez, je suis une
bonne fille, je dis les choses comme elles sont.  Maman tait
blanchisseuse, papa se solait, et il en est mort.  Voil!  Si a
ne vous convient pas, si vous avez honte de ma famille...

Tous protestrent.  Qu'allait-elle chercher l!  on respectait sa
famille.  Mais elle continuait:

--Si vous avez honte de ma famille, eh bien!  laissez-moi, parce
que je ne suis pas une de ces femmes qui renient leur pre et
leur mre...  Il faut me prendre avec eux, entendez-vous!

Ils la prenaient, ils acceptaient le papa, la maman, le pass, ce
qu'elle voudrait.  Les yeux sur la table, tous quatre maintenant
se faisaient petits, tandis qu'elle les tenait sous ses anciennes
savates boueuses de la rue de la Goutte-d'Or, avec l'emportement
de sa toute-puissance.  Et elle ne dsarma pas encore: on aurait
beau lui apporter des fortunes, lui btir des palais, elle
regretterait toujours l'poque o elle croquait des pommes.  Une
blague, cet idiot d'argent!  c'tait fait pour les fournisseurs.
Puis, son accs se termina dans un dsir sentimental d'une vie
simple, le coeur sur la main, au milieu d'une bont universelle.

Mais,  ce moment, elle aperut Julien, les bras ballants, qui
attendait.

--Eh bien!  quoi?  servez le champagne, dit-elle.  Qu'avez-vous 
me regarder comme une oie?

Pendant la scne, les domestiques n'avaient pas eu un sourire.
Ils semblaient ne pas entendre, plus majestueux  mesure que
madame se lchait davantage.  Julien, sans broncher, se mit 
verser le champagne.  Par malheur, Franois, qui prsentait les
fruits, pencha trop le compotier, et les pommes, les poires, le
raisin, roulrent sur la table.

--Fichu maladroit!  cria Nana.

Le valet eut le tort de vouloir expliquer que les fruits
n'taient pas monts solidement.  Zo les avait branls, en
prenant des oranges.

--Alors, dit Nana, c'est Zo qui est une dinde.

--Mais, madame..., murmura la femme de chambre blesse.

Du coup, madame se leva, et la voix brve, avec un geste de
royale autorit:

--Assez, n'est-ce pas?...  Sortez tous!...  Nous n'avons plus
  besoin de vous.

Cette excution la calma.  Elle se montra tout de suite trs
douce, trs aimable.  Le dessert fut charmant, ces messieurs
s'gayaient  se servir eux-mmes.  Mais Satin, qui avait pel
une poire, tait venue la manger derrire sa chrie, appuye 
ses paules, lui disant dans le cou des choses, dont elles
riaient trs fort; puis, elle voulut partager son dernier morceau
de poire, elle le lui prsenta entre les dents; et toutes deux se
mordillaient les lvres, achevaient le fruit dans un baiser.
Alors, ce fut une protestation comique de la part de ces
messieurs.  Philippe leur cria de ne pas se gner.  Vandeuvres
demanda s'il fallait sortir.  Georges tait venu prendre Satin
par la taille et l'avait ramene  sa place.

--Etes-vous btes!  dit Nana, vous la faites rougir, cette pauvre
mignonne...  Va, ma fille, laisse-les blaguer.  Ce sont nos
petites affaires.

Et, tourne vers Muffat, qui regardait, de son air srieux:

--N'est-ce pas, mon ami?

--Oui, certainement, murmura-t-il, en approuvant d'un lent signe
  de tte.

Il n'avait plus une protestation.  Au milieu de ces messieurs, de
ces grands noms, de ces vieilles honntets, les deux femmes,
face  face, changeant un regard tendre, s'imposaient et
rgnaient, avec le tranquille abus de leur sexe et leur mpris
avou de l'homme.  Ils applaudirent.

On monta prendre le caf dans le petit salon.  Deux lampes
clairaient d'une lueur molle les tentures roses, les bibelots
aux tons de laque et de vieil or.  C'tait,  cette heure de
nuit, au milieu des coffres, des bronzes, des faences, un jeu de
lumire discret allumant une incrustation d'argent ou d'ivoire,
dtachant le luisant d'une baguette sculpte, moirant un panneau
d'un reflet de soie.  Le feu de l'aprs-midi se mourait en
braise, il faisait trs chaud, une chaleur alanguie, sous les
rideaux et les portires.  Et, dans cette pice toute pleine de
la vie intime de Nana, o tranaient ses gants, un mouchoir
tomb, un livre ouvert, on la retrouvait au dshabill, avec son
odeur de violette, son dsordre de bonne fille, d'un effet
charmant parmi ces richesses; tandis que les fauteuils larges
comme des lits et les canaps profonds comme des alcves
invitaient  des somnolences oublieuses de l'heure,  des
tendresses rieuses, chuchotes dans l'ombre des coins.

Satin alla s'tendre prs de la chemine, au fond d'un canap.
Elle avait allum une cigarette.  Mais Vandeuvres s'amusait  lui
faire une scne atroce de jalousie, en la menaant de lui envoyer
des tmoins, si elle dtournait encore Nana de ses devoirs.
Philippe et Georges se mettaient de la partie, la taquinaient, la
pinaient si fort, qu'elle finit par crier:

--Chrie!  chrie!  fais-les donc tenir tranquilles!  Ils sont
encore aprs moi.

--Voyons, laissez-la, dit Nana srieusement.  Je ne veux pas
qu'on la tourmente, vous le savez bien...  Et toi, mon chat,
pourquoi te fourres-tu toujours avec eux, puisqu'ils sont si peu
raisonnables?

Satin, toute rouge, tirant la langue, alla dans le cabinet de
toilette, dont la porte grande ouverte laissait voir la pleur
des marbres, claire par la lumire laiteuse d'un globe dpoli,
o brlait une flamme de gaz.  Alors, Nana causa avec les quatre
hommes, en matresse de maison pleine de charme.  Elle avait lu
dans la journe un roman qui faisait grand bruit, l'histoire
d'une fille; et elle se rvoltait, elle disait que tout cela
tait faux, tmoignant d'ailleurs une rpugnance indigne contre
cette littrature immonde, dont la prtention tait de rendre la
nature; comme si l'on pouvait tout montrer!  comme si un roman ne
devait pas tre crit pour passer une heure agrable!  En matire
de livres et de drames, Nana avait des opinions trs arrtes:
elle voulait des oeuvres tendres et nobles, des choses pour la
faire rver et lui grandir l'me.  Puis, la conversation tant
tombe sur les troubles qui agitaient Paris, des articles
incendiaires, des commencements d'meute  la suite d'appels aux
armes, lancs chaque soir dans les runions publiques, elle
s'emporta contre les rpublicains.  Que voulaient-ils donc, ces
sales gens qui ne se lavaient jamais?  Est-ce qu'on n'tait pas
heureux, est-ce que l'empereur n'avait pas tout fait pour le
peuple?  Une jolie ordure, le peuple!  Elle le connaissait, elle
pouvait en parler; et, oubliant les respects qu'elle venait
d'exiger  table pour son petit monde de la rue de la
Goutte-d'Or, elle tapait sur les siens avec des dgots et des
peurs de femme arrive.  L'aprs-midi, justement, elle avait lu
dans le _Figaro_ le compte rendu d'une sance de runion publique,
pousse au comique, dont elle riait encore,  cause des mots
d'argot et de la sale tte d'un pochard qui s'tait fait
expulser.

--Oh!  ces ivrognes!  dit-elle d'un air rpugn.  Non,
voyez-vous, ce serait un grand malheur pour tout le monde, leur
rpublique...  Ah!  que Dieu nous conserve l'empereur le plus
longtemps possible!

--Dieu vous entendra, ma chre, rpondit gravement Muffat.
Allez, l'empereur est solide.

Il aimait  lui voir ces bons sentiments.  Tous deux
s'entendaient en politique.  Vandeuvres et le capitaine Hugon,
eux aussi, ne tarissaient pas en plaisanteries contre les
voyous, des braillards qui fichaient le camp, ds qu'ils
apercevaient une baonnette.  Georges, ce soir-l, restait ple,
l'air sombre.

--Qu'a-t-il donc, ce bb?  demanda Nana, en s'apercevant de son
  malaise.

--Moi, rien, j'coute, murmura-t-il.

Mais il souffrait.  Au sortir de table, il avait entendu Philippe
plaisanter avec la jeune femme; et, maintenant, c'tait Philippe,
ce n'tait pas lui qui se trouvait prs d'elle.  Toute sa
poitrine se gonflait et clatait, sans qu'il st pourquoi.  Il ne
pouvait les tolrer l'un prs de l'autre, des ides si vilaines
le serraient  la gorge, qu'il prouvait une honte, dans son
angoisse.  Lui, qui riait de Satin, qui avait accept Steiner,
puis Muffat, puis tous les autres, il se rvoltait, il voyait
rouge,  la pense que Philippe pourrait un jour toucher  cette
femme.

--Tiens!  prends Bijou, dit-elle pour le consoler, en lui passant
le petit chien endormi sur sa jupe.

Et Georges redevint gai, tenant quelque chose d'elle, cette bte
toute chaude de ses genoux.

La conversation tait tombe sur une perte considrable, prouve
par Vandeuvres, la veille, au Cercle Imprial.  Muffat n'tait
pas joueur et s'tonnait.  Mais Vandeuvres, souriant, fit une
allusion  sa ruine prochaine, dont Paris causait dj: peu
importait le genre de mort, le tout tait de bien mourir.  Depuis
quelque temps, Nana le voyait nerveux, avec un pli cass de la
bouche et de vacillantes lueurs au fond de ses yeux clairs.  Il
gardait sa hauteur aristocratique, la fine lgance de sa race
appauvrie; et ce n'tait encore, par moments, qu'un court vertige
tournant sous ce crne, vid par le jeu et les femmes.  Une nuit,
couch prs d'elle, il l'avait effraye en lui contant une
histoire atroce: il rvait de s'enfermer dans son curie et de se
faire flamber avec ses chevaux, quand il aurait tout mang.  Son
unique esprance,  cette heure, tait dans un cheval, Lusignan,
qu'il prparait pour le Prix de Paris.  Il vivait sur ce cheval,
qui portait son crdit branl.  A chaque exigence de Nana, il la
remettait au mois de juin, si Lusignan gagnait.

--Bah!  dit-elle en plaisantant, il peut bien perdre, puisqu'il
va tous les nettoyer aux courses.

Il se contenta de rpondre par un mince sourire mystrieux.
Puis, lgrement:

--A propos, je me suis permis de donner votre nom  mon outsider,
une pouliche...  Nana, Nana, cela sonne bien.  Vous n'tes point
fche?

--Fche, pourquoi?  dit-elle, ravie au fond.

La causerie continuait, on parlait d'une prochaine excution
capitale o la jeune femme brlait d'aller, lorsque Satin parut 
la porte du cabinet de toilette, en l'appelant d'un ton de
prire.  Elle se leva aussitt, elle laissa ces messieurs
mollement tendus, achevant leur cigare, discutant une grave
question, la part de responsabilit chez un meurtrier atteint
d'alcoolisme chronique.  Dans le cabinet de toilette, Zo, tombe
sur une chaise, pleurait  chaudes larmes, tandis que Satin
vainement tchait de la consoler.

--Quoi donc?  demanda Nana surprise.

--Oh!  chrie, parle-lui, dit Satin.  Il y a vingt minutes que je
veux lui faire entendre raison...  Elle pleure parce que tu l'as
appele dinde.

--Oui, madame..., c'est bien dur..., c'est bien dur..., bgaya
Zo, trangle par une nouvelle crise de sanglots.

Du coup, ce spectacle attendrit la jeune femme.  Elle eut de
bonnes paroles.  Et, comme l'autre ne se calmait pas, elle
s'accroupit devant elle, la prit  la taille, dans un geste de
familiarit affectueuse.

--Mais, bte, j'ai dit dinde comme j'aurais dit autre chose.
Est-ce que je sais!  J'tais en colre...  L, j'ai eu tort,
calme-toi.

--Moi qui aime tant madame..., balbutiait Zo.  Aprs tout ce que
j'ai fait pour madame...

Alors, Nana embrassa la femme de chambre.  Puis, voulant montrer
qu'elle n'tait pas fche, elle lui donna une robe qu'elle avait
mise trois fois.  Leurs querelles finissaient toujours par des
cadeaux.  Zo se tamponnait les yeux avec son mouchoir.  Elle
emporta la robe sur son bras, elle dit encore qu'on tait bien
triste  la cuisine, que Julien et Franois n'avaient pas pu
manger, tant la colre de madame leur coupait l'apptit.  Et
madame leur envoya un louis, comme un gage de rconciliation.  Le
chagrin, autour d'elle, la faisait trop souffrir.

Nana retournait au salon, heureuse d'avoir arrang cette brouille
qui l'inquitait sourdement pour le lendemain, lorsque Satin lui
parla vivement  l'oreille.  Elle se plaignait, elle menaait de
s'en aller, si ces hommes la taquinaient encore; et elle exigeait
que sa chrie les flanqut tous  la porte, cette nuit-l.  a
leur apprendrait.  Puis, ce serait si gentil de rester seules,
toutes les deux!  Nana, reprise de souci, jurait que ce n'tait
pas possible.  Alors, l'autre la rudoya en enfant violente,
imposant son autorit.

--Je veux, entends-tu!...  Renvoie-les ou c'est moi qui file!

Et elle rentra dans le salon, elle s'tendit au fond d'un divan,
 l'cart, prs de la fentre, silencieuse et comme morte, ses
grands yeux fixs sur Nana, attendant.

Ces messieurs concluaient contre les nouvelles thories
criminalistes; avec cette belle invention de l'irresponsabilit
dans certains cas pathologiques, il n'y avait plus de criminels,
il n'y avait que des malades.  La jeune femme, qui approuvait de
la tte, cherchait de quelle faon elle congdierait le comte.
Les autres allaient partir; mais lui s'entterait srement.  En
effet, lorsque Philippe se leva pour se retirer, Georges le
suivit aussitt; sa seule inquitude tait de laisser son frre
derrire lui.  Vandeuvres resta quelques minutes encore; il
ttait le terrain, il attendait de savoir si, par hasard, une
affaire n'obligerait pas Muffat  lui cder la place; puis, quand
il le vit s'installer carrment pour la nuit, il n'insista pas,
il prit cong en homme de tact.  Mais, comme il se dirigeait vers
la porte, il aperut Satin, avec son regard fixe; et, comprenant
sans doute, amus, il vint lui serrer la main.

--Hein?  nous ne sommes pas fchs?  murmura-t-il.
Pardonne-moi...  Tu es la plus chic, parole d'honneur!

Satin ddaigna de rpondre.  Elle ne quittait pas des yeux Nana
et le comte rests seuls.  Ne se gnant plus, Muffat tait venu
se mettre prs de la jeune femme, et lui avait pris les doigts,
qu'il baisait.  Alors, elle, cherchant une transition, demanda si
sa fille Estelle allait mieux.  La veille, il s'tait plaint de
la tristesse de cette enfant; il ne pouvait vivre une journe
heureuse chez lui, avec sa femme toujours dehors et sa fille
enferme dans un silence glac.  Nana, pour ces affaires de
famille, se montrait toujours pleine de bons avis.  Et, comme
Muffat s'abandonnant, la chair et l'esprit dtendus, recommenait
ses dolances.

--Si tu la mariais?  dit-elle en se souvenant de la promesse
qu'elle avait faite.

Tout de suite, elle osa parler de Daguenet.  Le comte,  ce nom,
eut une rvolte.  Jamais, aprs ce qu'elle lui avait appris!

Elle fit l'tonne, puis clata de rire; et le prenant par le
cou:

--Oh!  le jaloux, si c'est possible!...  Raisonne un peu.  On
t'avait dit du mal de moi, j'tais furieuse...  Aujourd'hui, je
serais dsole...

Mais, par-dessus l'paule de Muffat, elle rencontra le regard de
Satin.  Inquite, elle le lcha, elle continua gravement:

--Mon ami, il faut que ce mariage se fasse, je ne veux pas
empcher le bonheur de ta fille...  Ce jeune homme est trs bien,
tu ne saurais trouver mieux.

Et elle se lana dans un loge extraordinaire de Daguenet.  Le
comte lui avait repris les mains; il ne disait plus non, il
verrait, on causerait de cela.  Puis, comme il parlait de se
coucher, elle baissa la voix, elle donna des raisons.
Impossible, elle tait indispose; s'il l'aimait un peu, il
n'insisterait pas.  Pourtant, il s'enttait, il refusait de
partir, et elle faiblissait, lorsque de nouveau elle rencontra le
regard de Satin.  Alors, elle fut inflexible.  Non, a ne se
pouvait pas.  Le comte, trs mu, l'air souffrant, s'tait lev
et cherchait son chapeau.  Mais,  la porte, il se rappela la
parure de saphirs, dont il sentait l'crin dans sa poche; il
voulait la cacher au fond du lit pour qu'elle la trouvt avec ses
jambes, en se couchant la premire; une surprise de grand enfant
qu'il mditait depuis le dner.  Et, dans son trouble, dans son
angoisse d'tre renvoy ainsi, il lui remit brusquement l'crin.

--Qu'est-ce que c'est?  demanda-t-elle.  Tiens!  des saphirs...
Ah!  oui, cette parure.  Comme tu es aimable!...  Dis donc, mon
chri, tu crois que c'est la mme?  Dans la vitrine, a faisait
plus d'effet.

Ce fut tout son remerciement, elle le laissa partir.  Il venait
d'apercevoir Satin, allonge dans son attente silencieuse.
Alors, il regarda les deux femmes; et, n'insistant plus, se
soumettant, il descendit.  La porte du vestibule n'tait pas
referme, que Satin empoigna Nana par la taille, dansa, chanta.
Puis, courant vers la fentre:

--Faut voir la tte qu'il a sur le trottoir!

Dans l'ombre des rideaux, les deux femmes s'accoudrent  la
rampe de fer forg.  Une heure sonnait.  L'avenue de Villiers,
dserte, allongeait la double file de ses becs de gaz, au fond de
cette nuit humide de mars, que balayaient de grands coups de vent
chargs de pluie.  Des terrains vagues faisaient des trous de
tnbres; des htels en construction dressaient leurs
chafaudages sous le ciel noir.  Et elles eurent un fou rire, en
voyant le dos rond de Muffat, qui s'en allait le long du trottoir
mouill, avec le reflet plor de son ombre, au travers de cette
plaine glaciale et vide du nouveau Paris.  Mais Nana fit taire
Satin.

--Prends garde, les sergents de ville!

Alors, elles touffrent leurs rires, regardant avec une peur
sourde, de l'autre ct de l'avenue, deux figures noires qui
marchaient d'un pas cadenc.  Nana, dans son luxe, dans sa
royaut de femme obie, avait conserv une pouvante de la
police, n'aimant pas  en entendre parler, pas plus que de la
mort.  Elle prouvait un malaise, quand un sergent de ville
levait les yeux sur son htel.  On ne savait jamais avec ces
gens-l.  Ils pourraient trs bien les prendre pour des filles,
s'ils les entendaient rire,  cette heure de nuit.  Satin s'tait
serre contre Nana, dans un petit frisson.  Pourtant, elles
restrent, intresses par l'approche d'une lanterne, dansante au
milieu des flaques de la chausse.  C'tait une vieille
chiffonnire qui fouillait les ruisseaux.  Satin la reconnut.

--Tiens!  dit-elle, la reine Pomar avec son cachemire d'osier!

Et, tandis qu'un coup de vent leur fouettait  la face une
poussire d'eau, elle racontait  sa chrie l'histoire de la
reine Pomar.  Oh!  une fille superbe autrefois, qui occupait
tout Paris de sa beaut; et un chien, et un toupet, les hommes
conduits comme des btes, de grands personnages pleurant dans son
escalier!  A prsent, elle se solait, les femmes du quartier,
pour rire un peu, lui faisaient boire de l'absinthe; puis, sur
les trottoirs, les galopins la poursuivaient  coups de pierre.
Enfin, une vraie dgringolade, une reine tombe dans la crotte!
Nana coutait, toute froide.

--Tu vas voir, ajouta Satin.

Elle siffla comme un homme.  La chiffonnire, qui se trouvait
sous la fentre, leva la tte et se montra,  la lueur jaune de
sa lanterne.  C'tait, dans ce paquet de haillons, sous un
foulard en loques, une face bleuie, couture, avec le trou dent
de la bouche et les meurtrissures enflammes des yeux.  Et, Nana,
devant cette vieillesse affreuse de fille noye dans le vin, eut
un brusque souvenir, vit passer au fond des tnbres la vision de
Chamont, cette Irma d'Anglars, cette ancienne roulure comble
d'ans et d'honneurs, montant le perron de son chteau au milieu
d'un village prostern.  Alors, comme Satin sifflait encore,
riant de la vieille qui ne la voyait pas:

--Finis donc, les sergents de ville!  murmura-t-elle d'une voix
change.  Rentrons vite, mon chat.

Les pas cadencs revenaient.  Elles fermrent la fentre.  En se
retournant, Nana, grelottante, les cheveux mouills, resta un
instant saisie devant son salon, comme si elle avait oubli et
qu'elle ft rentre dans un endroit inconnu.  Elle retrouvait l
un air si tide, si parfum, qu'elle en prouvait une surprise
heureuse.  Les richesses entasses, les meubles anciens, les
toffes de soie et d'or, les ivoires, les bronzes, dormaient dans
la lumire rose des lampes; tandis que, de tout l'htel muet,
montait la sensation pleine d'un grand luxe, la solennit des
salons de rception, l'ampleur confortable de la salle  manger,
le recueillement du vaste escalier, avec la douceur des tapis et
des siges.  C'tait un largissement brusque d'elle-mme, de ses
besoins de domination et de jouissance, de son envie de tout
avoir pour tout dtruire.  Jamais elle n'avait senti si
profondment la force de son sexe.  Elle promena un lent regard,
elle dit d'un air de grave philosophie:

--Ah bien!  on a tout de mme joliment raison de profiter, quand
on est jeune!

Mais dj Satin, sur les peaux d'ours de la chambre  coucher, se
roulait et l'appelait.

--Viens donc!  viens donc!

Nana se dshabilla dans le cabinet de toilette.  Pour aller plus
vite, elle avait pris  deux mains son paisse chevelure blonde,
et elle la secouait au-dessus de la cuvette d'argent, pendant
qu'une grle de longues pingles tombaient, sonnant un carillon
sur le mtal clair.





XI




Ce dimanche-l, par un ciel orageux des premires chaleurs de
juin, on courait le Grand Prix de Paris au bois de Boulogne.  Le
matin, le soleil s'tait lev dans une poussire rousse.  Mais,
vers onze heures, au moment o les voitures arrivaient 
l'hippodrome de Longchamp, un vent du sud avait balay les
nuages; des vapeurs grises s'en allaient en longues dchirures,
des troues d'un bleu intense s'largissaient d'un bout  l'autre
de l'horizon.  Et, dans les coups de soleil qui tombaient entre
deux nues, tout flambait brusquement, la pelouse peu  peu
emplie d'une cohue d'quipages, de cavaliers et de pitons, la
piste encore vide, avec la gurite du juge, le poteau d'arrive,
les mts des tableaux indicateurs, puis en face, au milieu de
l'enceinte du pesage, les cinq tribunes symtriques, tageant
leurs galeries de briques et de charpentes.  Au-del, la vaste
plaine s'aplatissait, se noyait dans la lumire de midi, borde
de petits arbres, ferme  l'ouest par les coteaux boiss de
Saint-Cloud et de Suresnes, que dominait le profil svre du mont
Valrien.

Nana, passionne, comme si le Grand Prix allait dcider de sa
fortune, voulut se placer contre la barrire,  ct du poteau
d'arrive.  Elle tait venue de trs bonne heure, une des
premires, dans son landau garni d'argent, attel  la Daumont de
quatre chevaux blancs magnifiques, un cadeau du comte Muffat.
Quand elle avait paru  l'entre de la pelouse, avec deux
postillons trottant sur les chevaux de gauche, et deux valets de
pied, immobiles derrire la voiture, une bousculade s'tait
produite parmi la foule, comme au passage d'une reine.  Elle
portait les couleurs de l'curie Vandeuvres, bleu et blanc, dans
une toilette extraordinaire: le petit corsage et la tunique de
soie bleue collant sur le corps, relevs derrire les reins en un
pouf norme, ce qui dessinait les cuisses d'une faon hardie, par
ces temps de jupes ballonnes; puis, la robe de satin blanc, les
manches de satin blanc, une charpe de satin blanc en sautoir, le
tout orn d'une guipure d'argent que le soleil allumait.  Avec
a, crnement, pour ressembler davantage  un jockey, elle
s'tait pos une toque bleue  plume blanche sur son chignon,
dont les mches jaunes lui coulaient au milieu du dos, pareilles
 une norme queue de poils roux.

Midi sonnait.  C'tait plus de trois heures  attendre, pour la
course du Grand Prix.  Lorsque le landau se fut rang contre la
barrire, Nana se mit  l'aise, comme chez elle.  Elle avait eu
le caprice d'amener Bijou et Louiset.  Le chien, couch dans ses
jupes, tremblait de froid, malgr la chaleur; tandis que
l'enfant, attif de rubans et de dentelles, avait une pauvre
petite figure de cire, muette, plie par le grand air.
Cependant, la jeune femme, sans s'inquiter des voisins, causait
trs haut avec Georges et Philippe Hugon, assis devant elle, sur
l'autre banquette, parmi un tel tas de bouquets, des roses
blanches et des myosotis bleus, qu'ils disparaissaient jusqu'aux
paules.

--Alors, disait-elle, comme il m'assommait, je lui ai montr la
porte...  Et voil deux jours qu'il boude.

Elle parlait de Muffat, seulement elle n'avouait pas aux jeunes
gens la vraie cause de cette premire querelle.  Un soir, il
avait trouv dans sa chambre un chapeau d'homme, une toquade
bte, un passant ramen par ennui.

--Vous ne savez pas comme il est drle, continua-t-elle,
s'amusant des dtails qu'elle donnait.  Au fond, c'est un cagot
fini...  Ainsi, il dit sa prire tous les soirs.  Parfaitement.
il croit que je ne m'aperois de rien, parce que je me couche la
premire, ne voulant pas le gner; mais je le guigne de l'oeil,
il bredouille, il fait son signe de croix en se tournant pour
m'enjamber et aller se mettre au fond...

--Tiens!  c'est malin, murmura Philippe.  Avant et aprs, alors?

Elle eut un beau rire.

--Oui, c'est a, avant et aprs.  Quand je m'endors, je l'entends
de nouveau qui bredouille...  Mais ce qui devient embtant, c'est
que nous ne pouvons plus nous disputer, sans qu'il retombe dans
les curs.  Moi, j'ai toujours eu de la religion.  Sans doute,
blaguez si vous voulez, a ne m'empchera pas de croire ce que je
crois...  Seulement, il est trop raseur, il sanglote, il parle de
ses remords.  Ainsi, avant-hier, aprs notre attrapage, il a eu
une vraie crise, je n'tais pas rassure du tout...

Mais elle s'interrompit pour dire:

--Regardez donc, voil les Mignon qui arrivent.  Tiens!  ils ont
amen les enfants...  Sont-ils fagots, ces petits!

Les Mignon taient dans un landau aux couleurs svres, un luxe
cossu de bourgeois enrichis.  Rose, en robe de soie grise, garnie
de bouillonns et de noeuds rouges, souriait, heureuse de la joie
d'Henri et de Charles, assis sur la banquette de devant, engoncs
dans leurs tuniques trop larges de collgien.  Mais, quand le
landau fut venu se ranger prs de la barrire, et qu'elle aperut
Nana triomphante au milieu de ses bouquets, avec ses quatre
chevaux et sa livre, elle pina les lvres, trs raide, tournant
la tte.  Mignon, au contraire, la mine frache, l'oeil gai,
envoya un salut de la main.  Lui, par principe, restait en dehors
des querelles de femmes.

--A propos, reprit Nana, connaissez-vous un petit vieux bien
propre, avec des dents mauvaises?...  Un monsieur Venot...  Il
est venu me voir ce matin.

--Monsieur Venot, dit Georges stupfait.  Pas possible!  C'est un
  jsuite.

--Prcisment, j'ai flair a.  Oh!  vous n'avez pas ide de la
conversation!  'a t d'un drle!...  Il m'a parl du comte, de
son mnage dsuni, me suppliant de rendre le bonheur  une
famille...  Trs poli d'ailleurs, trs souriant...  Alors, moi,
je lui ai rpondu que je ne demandais pas mieux, et je me suis
engage  remettre le comte avec sa femme...  Vous savez, ce
n'est pas une blague, je serais enchante de les voir tous
heureux, ces gens!  Puis, a me soulagerait, car il y a des
jours, vrai!  o il m'assomme.

Sa lassitude des derniers mois lui chappait dans ce cri de son
coeur.  Avec a, le comte paraissait avoir de gros embarras
d'argent; il tait soucieux, le billet sign  Labordette
menaait de n'tre pas pay.

--Justement, la comtesse est l-bas, dit Georges, dont les
regards parcouraient les tribunes.

--O donc?  s'cria Nana.  A-t-il des yeux, ce bb!...  Tenez
mon ombrelle, Philippe.

Mais Georges, d'un mouvement brusque, avait devanc son frre,
ravi de porter l'ombrelle de soie bleue  frange d'argent.  Nana
promenait une norme jumelle.

--Ah!  oui, je la vois, dit-elle enfin.  Dans la tribune de
droite, prs d'un pilier, n'est-ce pas?  Elle est en mauve, avec
sa fille en blanc,  ct d'elle...  Tiens!  Daguenet qui va les
saluer.

Alors, Philippe parla du prochain mariage de Daguenet avec cette
perche d'Estelle.  C'tait une chose faite, on publiait les bans.
La comtesse rsistait d'abord; mais le comte, disait-on, avait
impos sa volont.  Nana souriait.

--Je sais, je sais, murmura-t-elle.  Tant mieux pour Paul.  C'est
un gentil garon, il mrite a.

Et, se penchant vers Louiset:

--Tu t'amuses, dis?...  Quelle mine srieuse!

L'enfant, sans un sourire, regardait tout ce monde, l'air trs
vieux, comme plein de rflexions tristes sur ce qu'il voyait.
Bijou, chass des jupes de la jeune femme qui remuait beaucoup,
tait all trembler contre le petit.

Cependant, la pelouse s'emplissait.  Des voitures,
continuellement, arrivaient par la porte de la Cascade, en une
file compacte, interminable.  C'taient de grands omnibus, la
Pauline partie du boulevard des Italiens, charge de ses
cinquante voyageurs, et qui allait se ranger  droite des
tribunes; puis, des dog-cart, des victorias, des landaus d'une
correction superbe, mls  des fiacres lamentables que des
rosses secouaient; et des four-in-hand, poussant leurs quatre
chevaux, et des mail-coach, avec les matres en l'air, sur les
banquettes, laissant  l'intrieur les domestiques garder les
paniers de champagne; et encore des araignes dont les roues
immenses jetaient un blouissement d'acier, des tandems lgers,
fins comme des pices d'horlogerie, qui filaient au milieu d'un
bruit de grelots.  Par moments, un cavalier passait, un flot de
pitons courait, effar,  travers les quipages.  Sur l'herbe,
tout d'un coup, le roulement lointain qui venait des alles du
Bois cessait dans un frlement sourd; on n'entendait plus que le
brouhaha de la foule croissante, des cris, des appels, des
claquements de fouet, envols dans le plein air.  Et, lorsque le
soleil, sous les coups de vent, reparaissait au bord d'un nuage,
une trane d'or courait, allumait les harnais et les panneaux
vernis, incendiait les toilettes; tandis que, dans cette
poussire de clart, les cochers, trs hauts sur leurs siges,
flambaient avec leurs grands fouets.

Mais Labordette descendait d'une calche o Gaga, Clarisse et
Blanche de Sivry lui avaient rserv une place.  Comme il se
htait pour traverser la piste et entrer dans l'enceinte du
pesage, Nana le fit appeler par Georges.  Puis, quand il fut l:

--A combien suis-je?  demanda-t-elle en riant.

Elle voulait parler de Nana, la pouliche, cette Nana qui s'tait
laiss battre honteusement dans le prix de Diane, et qui mme, en
avril et en mai derniers, n'avait pas t place, en courant le
prix Des Cars et la Grande Poule des Produits, gagns par
Lusignan, l'autre cheval de l'curie Vandeuvres.  Du coup,
Lusignan tait pass grand favori; depuis la veille, on le
prenait couramment  deux contre un.

--Toujours  cinquante, rpondit Labordette.

--Diable!  je ne vaux pas cher, reprit Nana, que cette
plaisanterie amusait.  Alors, je ne me prends pas...  Non,
fichtre!  je ne mets pas un louis sur moi.

Labordette, trs press, repartait; mais elle le rappela.  Elle
voulait un conseil.  Lui, qui gardait des relations dans le monde
des entraneurs et des jockeys, avait des renseignements
particuliers sur les curies.  Vingt fois dj ses pronostics
s'taient raliss.  Le roi des tipsters, comme on le nommait.

--Voyons, quels chevaux dois-je prendre?  rptait la jeune
femme.  A combien est l'Anglais?

--Spirit?   trois...  Valerio II,  trois galement...  Puis,
tous les autres, Cosinus  vingt-cinq, Hasard  quarante, Boum 
trente, Pichenette  trente-cinq, Frangipane  dix...

--Non, je ne parie pas pour l'Anglais, moi.  Je suis patriote...
Hein?  peut-tre Valerio II; le duc de Corbreuse avait l'air
rayonnant tout  l'heure...  Eh!  non!  aprs tout.  Cinquante
louis sur Lusignan, qu'en dis-tu?

Labordette la regardait d'un air singulier.  Elle se pencha, elle
l'interrogea  voix basse, car elle savait que Vandeuvres le
chargeait de prendre pour lui aux bookmakers, afin de parier plus
 l'aise.  S'il avait appris quelque chose, il pouvait bien le
dire.  Mais Labordette, sans s'expliquer, la dcida  s'en
remettre  son flair; il placerait ses cinquante louis comme il
l'entendrait, et elle ne s'en repentirait pas.

--Tous les chevaux que tu voudras!  cria-t-elle gaiement, en le
laissant aller; mais pas de Nana, c'est une rosse!

Ce fut un accs de fou rire dans la voiture.  Les jeunes gens
trouvaient le mot trs drle; tandis que Louiset, sans
comprendre, levait ses yeux ples vers sa mre, dont les clats
de voix le surprenaient.  Labordette, d'ailleurs, ne put encore
s'chapper.  Rose Mignon lui avait fait un signe; et elle lui
donnait des ordres, il inscrivait des chiffres sur un calepin.
Puis, ce furent Clarisse et Gaga qui le rappelrent, pour changer
leurs paris; elles avaient entendu des mots dans la foule, elles
ne voulaient plus de Valerio II et prenaient Lusignan; lui,
impassible, crivait.  Enfin, il se sauva, on le vit qui
disparaissait, de l'autre ct de la piste, entre deux tribunes.

Les voitures arrivaient toujours.  Maintenant, elles se
rangeaient sur une cinquime file, s'largissant le long de la
barrire en une masse profonde, toute bariole par les taches
claires des chevaux blancs.  Puis, au-del, c'tait une dbandade
d'autres voitures, isoles, comme choues dans l'herbe, un
ple-mle de roues, d'attelages jets en tous sens, cte  cte,
de biais, en travers, tte contre tte.  Et, sur les nappes de
gazon restes libres, les cavaliers trottaient, les gens  pied
mettaient des groupes noirs continuellement en marche.  Au-dessus
de ce champ de foire, dans la chinure brouille de la foule, les
buvettes haussaient leurs tentes de toile grise, que les coups de
soleil blanchissaient.  Mais la bousculade, des tas de monde, des
remous de chapeaux, avait surtout lieu autour des bookmakers,
monts dans des voitures dcouvertes, gesticulant comme des
dentistes, avec leurs cotes prs d'eux, colles sur de hautes
planches.

--C'est bte tout de mme, de ne pas savoir pour quel cheval on
parie, disait Nana.  Faut que je risque quelques louis moi-mme.

Elle s'tait mise debout pour choisir un bookmaker qui et une
bonne figure.  Cependant, elle oublia son dsir, en apercevant
toute une foule de sa connaissance.  Outre les Mignon, outre
Gaga, Clarisse et Blanche, il y avait l,  droite,  gauche, en
arrire, au milieu de la masse des voitures qui maintenant
emprisonnait son landau, Tatan Nn en compagnie de Maria Blond
dans une victoria, Caroline Hquet avec sa mre et deux messieurs
dans une calche, Louise Violaine toute seule, conduisant
elle-mme un petit panier enrubann aux couleurs de l'curie
Mchain, orange et vert, La de Horn sur une banquette haute de
mail-coach, o une bande de jeunes gens faisait un vacarme.  Plus
loin, dans un huit-ressorts d'une tenue aristocratique, Lucy
Stewart, en robe de soie noire trs simple, prenait des airs de
distinction,  ct d'un grand jeune homme qui portait l'uniforme
des aspirants de marine.  Mais ce qui stupfia Nana, ce fut de
voir arriver Simonne dans un tandem que Steiner conduisait, avec
un laquais derrire, immobile, les bras croiss; elle tait
blouissante, toute en satin blanc, ray de jaune, couverte de
diamants depuis la ceinture jusqu'au chapeau; tandis que le
banquier, allongeant un fouet immense, lanait les deux chevaux
attels en flche, le premier un petit alezan dor, au trot de
souris, le second un grand bai brun, un stepper, qui trottait les
jambes hautes.

--Bigre!  dit Nana, ce voleur de Steiner vient donc une fois
encore de nettoyer la Bourse!...  Hein?  Simonne a-t-elle un
chic!  C'est trop, on va l'empoigner.

Pourtant, elle changea un salut, de loin.  Elle agitait la main,
elle souriait, se tournait, n'oubliait personne pour se faire
voir de tous.  Et elle continuait de causer.

--Mais c'est son fils que Lucy trane avec elle!  Il est gentil,
en uniforme...  Voil donc pourquoi elle prend son air!  Vous
savez qu'elle a peur de lui et qu'elle se fait passer pour une
actrice...  Pauvre jeune homme, tout de mme!  il ne semble pas
se douter.

--Bah!  murmura Philippe en riant, quand elle voudra, elle lui
trouvera une hritire en province.

Nana se taisait.  Elle venait d'apercevoir, au plus pais des
quipages, la Tricon.  Arrive dans un fiacre, d'o elle ne
voyait rien, la Tricon tait tranquillement monte sur le sige
du cocher.  Et, l-haut, redressant sa grande taille, avec sa
figure noble aux longues anglaises, elle dominait la foule, elle
semblait rgner sur son peuple de femmes.  Toutes lui souriaient,
discrtement.  Elle, suprieure, affectait de ne pas les
connatre.  Elle n'tait pas l pour travailler, elle suivait les
courses par plaisir, joueuse enrage, ayant la passion des
chevaux.

--Tiens!  cet idiot de la Faloise!  dit Georges tout  coup.

Ce fut un tonnement.  Nana ne reconnaissait plus son la Faloise.
Depuis qu'il avait hrit, il tait devenu d'un chic
extraordinaire.  Le col bris, vtu d'une toffe de couleur
tendre qui collait  ses maigres paules, coiff de petits
bandeaux, il affectait un dandinement de lassitude, une voix
molle, avec des mots d'argot, des phrases qu'il ne se donnait pas
la peine de finir.

--Mais il est trs bien!  dclara Nana, sduite.

Gaga et Clarisse avaient appel la Faloise, se jetant  sa tte,
tchant de le reprendre.  Il les quitta tout de suite, avec un
dhanchement de blague et de ddain.  Nana l'blouit, il
accourut, se tint sur le marchepied de la voiture; et, comme elle
le plaisantait au sujet de Gaga, il murmura:

--Ah!  non, fini, la vieille garde!  Faut plus me la faire!  Et
puis, vous savez, c'est vous, maintenant, ma Juliette...

Il avait mis la main sur son coeur.  Nana riait beaucoup de cette
dclaration si brusque, en plein air.  Mais elle reprit:

--Dites donc, ce n'est pas tout a.  Vous me faites oublier que
je veux parier...  Georges, tu vois ce bookmaker, l-bas, le gros
rouge, avec des cheveux crpus.  Il a une tte de sale canaille
qui me plat...  Tu vas aller lui prendre...  Hein?  que peut-on
bien lui prendre?

--Moi, pas patriote, oh!  non!  bgayait la Faloise, moi, tout
sur l'Anglais...  Trs chic, si l'Anglais gagne!   Chaillot, les
Franais!

Nana fut scandalise.  Alors, on discuta les mrites des chevaux.
La Faloise, pour affecter d'tre trs au courant, les traitait
tous de rosses.  Frangipane, au baron Verdier, tait par The
Truth et Lenore; un grand bai, qui aurait eu des chances, si on
ne l'avait pas fourbu  l'entranement.  Quant  Valerio II, de
l'curie Corbreuse, il n'tait pas prt, il avait eu des
tranches en avril; oh!  on cachait a, mais lui en tait sr,
parole d'honneur!  Et il finit par conseiller Hasard, un cheval
de l'curie Mchain, le plus dfectueux de tous, dont personne ne
voulait.  Fichtre!  Hasard, une forme superbe, et une action!
Voil une bte qui allait surprendre son monde!

--Non, dit Nana.  Je vais mettre dix louis sur Lusignan et cinq
  sur Boum.

Du coup, la Faloise clata.

--Mais, ma chre, infect, Boum!  Prenez pas a!  Gasc lui-mme
lche son cheval...  Et votre Lusignan, jamais!  Des blagues!
Par Lamb et Princess, songez donc!  Jamais, par Lamb et Princess!
tous trop courts de jambes!

Il s'tranglait.  Philippe fit remarquer que pourtant Lusignan
avait gagn le prix Des Cars et la Grande Poule des Produits.
Mais l'autre repartit.  Qu'est-ce que a prouvait?  Rien du tout.
Au contraire, il fallait se dfier.  Et, d'ailleurs, c'tait
Gresham qui montait Lusignan; alors, qu'on lui ficht la paix!
Gresham avait la guigne, jamais il n'arrivait.

Et, d'un bout  l'autre de la pelouse, la discussion qui
s'levait dans le landau de Nana semblait s'largir.  Des voix
glapissantes montaient, la passion du jeu soufflait, allumant les
visages, dtraquant les gestes; tandis que les bookmakers,
perchs sur leurs voitures, criaient des cotes, inscrivaient des
chiffres, furieusement.  Il n'y avait l que le fretin des
parieurs, les forts paris se faisaient dans l'enceinte du pesage;
et c'tait une pret des petites bourses risquant cent sous,
toutes les convoitises tales pour un gain possible de quelques
louis.  En somme, la grande bataille se livrait entre Spirit et
Lusignan.  Des Anglais, reconnaissables, se promenaient parmi les
groupes, comme chez eux, la face enflamme, triomphant dj.
Bramah, un cheval de lord Reading, avait gagn le Grand Prix,
l'anne prcdente: dfaite dont les coeurs saignaient encore.
Cette anne, ce serait un dsastre, si la France tait battue de
nouveau.  Aussi toutes ces dames se passionnaient-elles, par
orgueil national.  L'curie Vandeuvres devenait le rempart de
notre honneur, on poussait Lusignan, on le dfendait, on
l'acclamait.  Gaga, Blanche, Caroline et les autres pariaient
pour Lusignan.  Lucy Stewart s'abstenait,  cause de son fils;
mais le bruit courait que Rose Mignon avait donn commission 
Labordette pour deux cents louis.  Seule, la Tricon, assise prs
de son cocher, attendait la dernire minute; trs froide au
milieu des querelles, dominant le tapage croissant o les noms
des chevaux revenaient, dans des phrases vives de Parisiens,
mles aux exclamations gutturales des Anglais, elle coutait,
elle prenait des notes, d'un air de majest.

--Et Nana?  dit Georges.  Personne n'en demande?

Personne n'en demandait, en effet; on n'en parlait mme pas.
L'outsider de l'curie Vandeuvres disparaissait dans la
popularit de Lusignan.  Mais la Faloise leva les bras en l'air,
disant:

--J'ai une inspiration...  Je mets un louis sur Nana.

--Bravo!  je mets deux louis, dit Georges.

--Moi, trois louis, ajouta Philippe.

Et ils montrent, ils firent leur cour, plaisamment, lanant des
chiffres, comme s'ils s'taient disput Nana aux enchres.  La
Faloise parlait de la couvrir d'or.  D'ailleurs, tout le monde
devait mettre, on allait racoler des parieurs.  Mais, comme les
trois jeunes gens s'chappaient, pour faire de la propagande,
Nana leur cria:

--Vous savez, je n'en veux pas, moi!  Pour rien au monde!...
Georges, dix louis sur Lusignan et cinq sur Valerio II.

Cependant, ils s'taient lancs.  gaye, elle les regardait se
couler entre les roues, se baisser sous les ttes des chevaux,
battre la pelouse entire.  Ds qu'ils reconnaissaient quelqu'un
dans une voiture, ils accouraient, ils poussaient Nana.  Et
c'taient de grands clats de rire qui passaient sur la foule,
lorsque parfois ils se retournaient, triomphants, indiquant des
nombres avec le doigt, tandis que la jeune femme, debout, agitait
son ombrelle.  Pourtant, ils faisaient d'assez pauvre besogne.
Quelques hommes se laissaient convaincre; par exemple, Steiner,
que la vue de Nana remuait, risqua trois louis.  Mais les femmes
refusaient, absolument.  Merci, pour perdre  coup sr!  Puis, ce
n'tait pas press de travailler au succs d'une sale fille qui
les crasait toutes, avec ses quatre chevaux blancs, ses
postillons, son air d'avaler le monde.  Gaga et Clarisse, trs
pinces, demandrent  la Faloise s'il se fichait d'elles.  Quand
Georges, hardiment, se prsenta devant le landau des Mignon,
Rose, outre, tourna la tte, sans rpondre.  Il fallait tre une
jolie ordure, pour laisser donner son nom  un cheval!  Au
contraire, Mignon suivit le jeune homme, l'air amus, disant que
les femmes portaient toujours bonheur.

--Eh bien?  demanda Nana, quand les jeunes gens revinrent, aprs
une longue visite aux bookmakers.

--Vous tes  quarante, dit la Faloise.

--Comment?   quarante!  cria-t-elle, stupfaite.  J'tais 
cinquante...  Que se passe-t-il?

Labordette, justement, avait reparu.  On fermait la piste, une
vole de cloche annonait la premire course.  Et, dans le
brouhaha d'attention, elle le questionna sur cette hausse brusque
de la cote.  Mais il rpondit vasivement; sans doute des
demandes s'taient produites.  Elle dut se contenter de cette
explication.  D'ailleurs, Labordette, l'air proccup, lui
annona que Vandeuvres allait venir, s'il pouvait s'chapper.

La course s'achevait, comme inaperue dans l'attente du Grand
Prix, lorsqu'un nuage creva sur l'Hippodrome.  Depuis un instant,
le soleil avait disparu, un jour livide assombrissait la foule.
Le vent se leva, ce fut un brusque dluge, des gouttes normes,
des paquets d'eau qui tombaient.  il y eut une minute de
confusion, des cris, des plaisanteries, des jurements, au milieu
du sauve-qui-peut des pitons galopant et se rfugiant sous les
tentes des buvettes.  Dans les voitures, les femmes tchaient de
s'abriter, tenaient  deux mains leurs ombrelles, pendant que les
laquais effars couraient aux capotes.  Mais l'averse cessait
dj, le soleil resplendissait dans la poussire de pluie qui
volait encore.  Une dchirure bleue s'ouvrait derrire la nue,
emporte au-dessus du Bois.  Et c'tait comme une gaiet du ciel,
soulevant les rires des femmes rassures; tandis que la nappe
d'or, dans l'brouement des chevaux, dans la dbandade et
l'agitation de cette foule trempe qui se secouait, allumait la
pelouse toute ruisselante de gouttes de cristal.

--Ah!  ce pauvre Louiset!  dit Nana.  Es-tu beaucoup mouill, mon
  chri?

Le petit, sans parler, se laissa essuyer les mains.  La jeune
femme avait pris son mouchoir.  Elle tamponna ensuite Bijou, qui
tremblait plus fort.  Ce ne serait rien, quelques taches sur le
satin blanc de sa toilette; mais elle s'en fichait.  Les
bouquets, rafrachis, avaient un clat de neige; et elle en
respirait un, heureuse, mouillant ses lvres comme dans de la
rose.

Cependant, ce coup de pluie avait brusquement empli les tribunes.
Nana regardait avec sa jumelle.  A cette distance, on distinguait
seulement une masse compacte et brouille, entasse sur les
gradins, un fond sombre que les taches ples des figures
clairaient.  Le soleil glissait par des coins de toiture,
cornait la foule assise d'un angle de lumire, o les toilettes
semblaient dteindre.  Mais Nana s'amusait surtout des dames que
l'averse avait chasses des ranges de chaises, alignes sur le
sable, au pied des tribunes.  Comme l'entre de l'enceinte du
pesage tait absolument interdite aux filles, Nana faisait des
remarques pleines d'aigreur sur toutes ces femmes comme il faut,
qu'elle trouvait fagotes, avec de drles de ttes.

Une rumeur courut, l'impratrice entrait dans la petite tribune
centrale, un pavillon en forme de chalet, dont le large balcon
tait garni de fauteuils rouges.

--Mais c'est lui!  dit Georges.  Je ne le croyais pas de service,
cette semaine.

La figure raide et solennelle du comte Muffat avait paru derrire
l'impratrice.  Alors, les jeunes gens plaisantrent, regrettant
que Satin ne ft pas l, pour aller lui taper sur le ventre.
Mais Nana rencontra au bout de sa jumelle la tte du prince
d'cosse, dans la tribune impriale.

--Tiens!  Charles!  cria-t-elle.

Elle le trouvait engraiss.  En dix-huit mois, il s'tait largi.
Et elle donna des dtails: oh!  un gaillard bti solidement.

Autour d'elle, dans les voitures de ces dames, on chuchotait que
le comte l'avait lche.  C'tait toute une histoire.  Les
Tuileries se scandalisaient de la conduite du chambellan, depuis
qu'il s'affichait.  Alors, pour garder sa situation, il venait de
rompre.  La Faloise, carrment, rapporta cette histoire  la
jeune femme, s'offrant de nouveau, en l'appelant sa Juliette.
Mais elle eut un beau rire, elle dit:

--Cet imbcile...  Vous ne le connaissez pas; je n'ai qu' faire
pst!  pour qu'il lche tout.

Depuis un instant, elle examinait la comtesse Sabine et Estelle.
Daguenet tait encore prs de ces dames.  Fauchery, qui arrivait,
drangeait le monde pour les saluer; et lui aussi restait l,
l'air souriant.  Alors, elle continua, en montrant les tribunes
d'un geste ddaigneux:

--Puis, vous savez, ces gens ne m'patent plus, moi!...  Je les
connais trop.  Faut voir a au dballage!...  Plus de respect!
fini le respect!  Salet en bas, salet en haut, c'est toujours
salet et compagnie...  Voil pourquoi je ne veux pas qu'on
m'embte.

Et son geste s'largissait, montrant des palefreniers qui
amenaient les chevaux sur la piste, jusqu' la souveraine causant
avec Charles, un prince, mais un salaud de mme.

--Bravo, Nana!...  Trs chic, Nana!...  cria la Faloise
  enthousiasm.

Des coups de cloche se perdaient dans le vent, les courses
continuaient.  On venait de courir le prix d'Ispahan, que
Berlingot, un cheval de l'curie Mchain, avait gagn.  Nana
rappela Labordette, pour demander des nouvelles de ses cent
louis; il se mit  rire, il refusa de lui faire connatre ses
chevaux, afin de ne pas dranger la chance, disait-il.  Son
argent tait bien plac, elle verrait tout  l'heure.  Et comme
elle lui avouait ses paris, dix louis sur Lusignan et cinq sur
Valerio II, il haussa les paules, ayant l'air de dire que les
femmes faisaient quand mme des btises.  Cela l'tonna, elle ne
comprenait plus.

A ce moment, la pelouse s'animait davantage.  Des lunchs
s'organisaient en plein air, en attendant le Grand Prix.  On
mangeait, on buvait plus encore, un peu partout, sur l'herbe, sur
les banquettes leves des four-in-hand et des mail-coach, dans
les victorias, les coups, les landaus.  C'tait un talage de
viandes froides, une dbandade de paniers de champagne, qui
sortaient des caissons, aux mains des valets de pied.  Les
bouchons partaient avec de faibles dtonations, emportes par le
vent; des plaisanteries se rpondaient, des bruits de verres qui
se brisaient mettaient des notes fles dans cette gaiet
nerveuse.  Gaga et Clarisse faisaient avec Blanche un repas
srieux, mangeant des sandwichs sur une couverture tale, dont
elles couvraient leurs genoux.  Louise Violaine, descendue de son
panier, avait rejoint Caroline Hquet; et,  leurs pieds, dans le
gazon, des messieurs installaient une buvette, o venaient boire
Tatan, Maria, Simonne et les autres; tandis que, prs de l, en
l'air, on vidait des bouteilles sur le mail-coach de La de Horn,
toute une bande se grisant dans le soleil, avec des bravades et
des poses, au-dessus de la foule.  Mais bientt on se pressa
surtout devant le landau de Nana.  Debout, elle s'tait mise 
verser des verres de champagne aux hommes qui la saluaient.  L'un
des valets de pied, Franois, passait les bouteilles, pendant que
la Faloise, tchant d'attraper une voix canaille, lanait un
boniment.

--Approchez, messieurs...  C'est pour rien...  Tout le monde en
  aura.

--Taisez-vous donc, mon cher, finit par dire Nana.  Nous avons
l'air de saltimbanques.

Elle le trouvait bien drle, elle s'amusait beaucoup.  Un
instant, elle eut l'ide d'envoyer par Georges un verre de
champagne  Rose Mignon, qui affectait de ne pas boire.  Henri et
Charles s'ennuyaient  crever; ils auraient voulu du champagne,
les petits.  Mais Georges but le verre, craignant une dispute.
Alors, Nana se souvint de Louiset, qu'elle oubliait derrire
elle.  Peut-tre avait-il soif; et elle le fora  prendre
quelques gouttes de vin, ce qui le fit horriblement tousser.

--Approchez, approchez, messieurs, rptait la Faloise.  Ce n'est
pas deux sous, ce n'est pas un sou...  Nous le donnons...

Mais Nana l'interrompit par une exclamation.

--Eh!  Bordenave, l-bas!...  Appelez-le, oh!  je vous en prie,
  courez!

C'tait Bordenave, en effet, se promenant les mains derrire le
dos, avec un chapeau que le soleil rougissait, et une redingote
graisseuse, blanchie aux coutures; un Bordenave dcati par la
faillite, mais quand mme furieux, talant sa misre parmi le
beau monde, avec la carrure d'un homme toujours prt  violer la
fortune.

--Bigre!  quel chic!  dit-il, lorsque Nana lui tendit la main, en
  bonne fille.

Puis, aprs avoir vid un verre de champagne, il eut ce mot de
profond regret:

--Ah!  si j'tais femme!...  Mais, nom de Dieu!  a ne fait rien!
Veux-tu rentrer au thtre?  J'ai une ide, je loue la Gat,
nous claquons Paris  nous deux...  Hein?  tu me dois bien a.

Et il resta, grognant, heureux pourtant de la revoir; car,
disait-il, cette sacre Nana lui mettait du baume dans le coeur,
rien qu' vivre devant lui.  C'tait sa fille, son vrai sang.

Le cercle grandissait.  Maintenant, la Faloise versait, Philippe
et Georges racolaient des amis.  Une pousse lente amenait peu 
peu la pelouse entire.  Nana jetait  chacun un rire, un mot
drle.  Les bandes de buveurs se rapprochaient, tout le champagne
pars marchait vers elle, il n'y avait bientt plus qu'une foule,
qu'un vacarme, autour de son landau; et elle rgnait parmi les
verres qui se tendaient, avec ses cheveux jaunes envols, son
visage de neige, baign de soleil.  Alors, au sommet, pour faire
crever les autres femmes qu'enrageait son triomphe, elle leva son
verre plein, dans son ancienne pose de Vnus victorieuse.

Mais quelqu'un la touchait par-derrire, et elle fut surprise, en
se retournant, d'apercevoir Mignon sur la banquette.  Elle
disparut un instant, elle s'assit  son ct, car il venait lui
communiquer une chose grave.  Mignon disait partout que sa femme
tait ridicule d'en vouloir  Nana; il trouvait a bte et
inutile.

--Voici, ma chre, murmura-t-il.  Mfie-toi, ne fais pas trop
enrager Rose...  Tu comprends, j'aime mieux te prvenir...  Oui,
elle a une arme, et comme elle ne t'a jamais pardonn l'affaire
de la _Petite Duchesse_...

--Une arme, dit Nana, qu'est-ce que a me fiche!

--coute donc, c'est une lettre qu'elle a d trouver dans la
poche de Fauchery, une lettre crite  cette rosse de Fauchery
par la comtesse Muffat.  Et, dame!  l-dedans, c'est clair, a y
est en plein...  Alors, Rose veut envoyer la lettre au comte,
pour se venger de lui et de toi.

--Qu'est-ce que a me fiche!  rpta Nana.  C'est drle, a...
Ah!  a y est, avec Fauchery.  Eh bien!  tant mieux, elle
m'agaait.  Nous allons rire.

--Mais non, je ne veux pas, reprit vivement Mignon.  Un joli
scandale!  Puis, nous n'avons rien  y gagner...

Il s'arrta, craignant d'en trop dire.  Elle s'criait que, bien
sr, elle n'irait pas repcher une femme honnte.  Mais, comme il
insistait, elle le regarda fixement.  Sans doute il avait peur de
voir Fauchery retomber dans son mnage, s'il rompait avec la
comtesse; c'tait ce que Rose voulait, tout en se vengeant, car
elle gardait une tendresse pour le journaliste.  Et Nana devint
rveuse, elle songeait  la visite de M. Venot, un plan poussait
en elle, tandis que Mignon tchait de la convaincre.

--Mettons que Rose envoie la lettre, n'est-ce pas?  Il y a un
esclandre.  Tu es mle l-dedans, on dit que tu es la cause de
tout...  D'abord, le comte se spare de sa femme...

--Pourquoi a, dit-elle, au contraire...

A son tour, elle s'interrompit.  Elle n'avait pas besoin de
penser tout haut.  Enfin, elle eut l'air d'entrer dans les vues
de Mignon, pour se dbarrasser de lui; et, comme il lui
conseillait une soumission auprs de Rose, par exemple une petite
visite sur le champ de courses, devant tous, elle rpondit
qu'elle verrait, qu'elle rflchirait.

Un tumulte la fit se relever.  Sur la piste, des chevaux
arrivaient, dans un coup de vent.  C'tait le prix de la Ville de
Paris, que gagnait Cornemuse.  Maintenant, le Grand Prix allait
tre couru, la fivre augmentait, une anxit fouettait la foule,
pitinant, ondulant, dans un besoin de hter les minutes.  Et, 
cette heure dernire, une surprise effarait les parieurs, la
hausse continue de la cote de Nana, l'outsider de l'curie
Vandeuvres.  Des messieurs revenaient  chaque instant avec une
cote nouvelle: Nana tait  trente, Nana tait  vingt-cinq, puis
 vingt, puis  quinze.  Personne ne comprenait.  Une pouliche
battue sur tous les hippodromes, une pouliche dont le matin pas
un parieur ne voulait  cinquante!  Que signifiait ce brusque
affolement?  Les uns se moquaient, en parlant d'un joli nettoyage
pour les nigauds qui donnaient dans cette farce.  D'autres,
srieux, inquiets, flairaient l-dessous quelque chose de louche.
Il y avait un coup peut-tre.  On faisait allusion  des
histoires, aux vols tolrs des champs de courses; mais cette
fois le grand nom de Vandeuvres arrtait les accusations, et les
sceptiques l'emportaient, en somme, lorsqu'ils prdisaient que
Nana arriverait belle dernire.

--Qui est-ce qui monte Nana?  demanda la Faloise.

Justement, la vraie Nana reparaissait.  Alors, ces messieurs
donnrent  la question un sens malpropre, en clatant d'un rire
exagr.  Nana saluait.

--C'est Price, rpondit-elle.

Et la discussion recommena.  Price tait une clbrit anglaise,
inconnue en France.  Pourquoi Vandeuvres avait-il fait venir ce
jockey, lorsque Gresham montait Nana d'ordinaire?  D'ailleurs, on
s'tonnait de le voir confier Lusignan  ce Gresham, qui
n'arrivait jamais, selon la Faloise.  Mais toutes ces remarques
se noyaient dans les plaisanteries, les dmentis, le brouhaha
d'un ple-mle d'opinions extraordinaire.  On se remettait 
vider des bouteilles de champagne pour tuer le temps.  Puis, un
chuchotement courut, les groupes s'cartrent.  C'tait
Vandeuvres.  Nana affecta d'tre fche.

--Eh bien!  vous tes gentil, d'arriver  cette heure!...  Moi
qui brle de voir l'enceinte du pesage.

--Alors, venez, dit-il, il est temps encore.  Vous ferez un tour.
J'ai justement sur moi une entre pour dame.

Et il l'emmena  son bras, heureuse des regards jaloux dont Lucy,
Caroline et les autres la suivaient.  Derrire elle, les fils
Hugon et la Faloise, rests dans le landau, continuaient  faire
les honneurs de son champagne.  Elle leur criait qu'elle revenait
tout de suite.

Mais Vandeuvres, ayant aperu Labordette, l'appela; et quelques
paroles brves furent changes.

--Vous avez tout ramass?

--Oui.

--Pour combien?

--Quinze cents louis, un peu partout.

Comme Nana tendait curieusement l'oreille, ils se turent.
Vandeuvres, trs nerveux, avait ses yeux clairs, allums de
petites flammes, qui l'effrayaient la nuit, lorsqu'il parlait de
se faire flamber avec ses chevaux.  En traversant la piste, elle
baissa la voix, elle le tutoya.

--Dis donc, explique-moi...  Pourquoi la cote de ta pouliche
monte-t-elle?  a fait un boucan!

Il tressaillit, il laissa chapper:

--Ah!  ils causent...  Quelle race, ces parieurs!  Quand j'ai un
favori, ils se jettent tous dessus, et il n'y en a plus pour moi.
Puis, quand un outsider est demand, ils clabaudent, ils crient
comme si on les corchait.

--C'est qu'il faudrait me prvenir, j'ai pari, reprit-elle.
Est-ce qu'elle a des chances?

Une colre soudaine l'emporta, sans raison.

--Hein?  fiche-moi la paix...  Tous les chevaux ont des chances.
La cote monte, parbleu!  parce qu'on en a pris.  Qui?  je ne sais
pas...  J'aime mieux te laisser, si tu dois m'assommer avec tes
questions idiotes.

Ce ton n'tait ni dans son temprament ni dans ses habitudes.
Elle fut plus tonne que blesse.  Lui, d'ailleurs, restait
honteux; et, comme elle le priait schement d'tre poli, il
s'excusa.  Depuis quelque temps, il avait ainsi de brusques
changements d'humeur.  Personne n'ignorait, dans le Paris galant
et mondain, qu'il jouait ce jour-l son dernier coup de cartes.
Si ses chevaux ne gagnaient pas, s'ils lui emportaient encore les
sommes considrables paries sur eux, c'tait un dsastre, un
croulement; l'chafaudage de son crdit, les hautes apparences
que gardait son existence mine par-dessous, comme vide par le
dsordre et la dette, s'abmaient dans une ruine retentissante.
Et Nana, personne non plus ne l'ignorait, tait la mangeuse
d'hommes qui avait achev celui-l, venue la dernire dans cette
fortune branle, nettoyant la place.  On racontait des caprices
fous, de l'or sem au vent, une partie  Bade o elle ne lui
avait pas laiss de quoi payer l'htel, une poigne de diamants
jete sur un brasier, un soir d'ivresse, pour voir si a brlait
comme du charbon.  Peu  peu, avec ses gros membres, ses rires
canailles de faubourienne, elle s'tait impose  ce fils, si
appauvri et si fin, d'une antique race.  A cette heure, il
risquait tout, si envahi par son got du bte et du sale, qu'il
avait perdu jusqu' la force de son scepticisme.  Huit jours
auparavant, elle s'tait fait promettre un chteau sur la cte
normande, entre Le Havre et Trouville; et il mettait son dernier
honneur  tenir parole.  Seulement, elle l'agaait, il l'aurait
battue, tant il la sentait stupide.

Le gardien les avait laisss entrer dans l'enceinte du pesage,
n'osant arrter cette femme au bras du comte.  Nana, toute
gonfle de poser enfin le pied sur cette terre dfendue,
s'tudiait, marchait avec lenteur, devant les dames assises au
pied des tribunes.  C'tait, sur dix ranges de chaises, une
masse profonde de toilettes, mlant leurs couleurs vives dans la
gaiet du plein air; des chaises s'cartaient, des cercles
familiers se formaient au hasard des rencontres, comme sous un
quinconce de jardin public, avec des enfants lchs, courant d'un
groupe  un autre; et, plus haut, les tribunes tageaient leurs
gradins chargs de foule, o les toffes claires se fondaient
dans l'ombre fine des charpentes.  Nana dvisageait ces dames.
Elle affecta de regarder fixement la comtesse Sabine.  Puis,
comme elle passait devant la tribune impriale, la vue de Muffat,
debout prs de l'impratrice, dans sa raideur officielle,
l'gaya.

--Oh!  qu'il a l'air bte!  dit-elle trs haut  Vandeuvres.

Elle voulait tout visiter.  Ce bout de parc, avec ses pelouses,
ses massifs d'arbres, ne lui semblait pas si drle.  Un glacier
avait install un grand buffet prs des grilles.  Sous un
champignon rustique, couvert de chaume, des gens en tas
gesticulaient et criaient; c'tait le ring.  A ct, se
trouvaient des boxes vides; et, dsappointe, elle y dcouvrit
seulement le cheval d'un gendarme.  Puis, il y avait le paddock,
une piste de cent mtres de tour, o un garon d'curie promenait
Valerio II, encapuchonn.  Et voil!  beaucoup d'hommes sur le
gravier des alles, avec la tache orange de leur carte  la
boutonnire, une promenade continue de gens dans les galeries
ouvertes des tribunes, ce qui l'intressa une minute; mais, vrai!
a ne valait pas la peine de se faire de la bile, parce qu'on
vous empchait d'entrer l-dedans.

Daguenet et Fauchery, qui passaient, la salurent.  Elle leur fit
un signe, ils durent s'approcher.  Et elle bcha l'enceinte du
pesage.  Puis, s'interrompant:

--Tiens!  le marquis de Chouard, comme il vieillit!
S'abme-t-il, ce vieux-l!  Il est donc toujours enrag?

Alors, Daguenet raconta le dernier coup du vieux, une histoire de
l'avant-veille que personne ne savait encore.  Aprs avoir tourn
des mois, il venait d'acheter  Gaga sa fille Amlie, trente
mille francs, disait-on.

--Eh bien!  c'est du propre!  cria Nana, rvolte.  Ayez donc des
filles!...  Mais j'y songe!  a doit tre Lili qui est l-bas,
sur la pelouse, dans un coup, avec une dame.  Aussi, je
reconnaissais cette figure...  Le vieux l'aura sortie.

Vandeuvres n'coutait pas, impatient, dsireux de se dbarrasser
d'elle.  Mais Fauchery ayant dit, en s'en allant, que, si elle
n'avait pas vu les bookmakers, elle n'avait rien vu, le comte dut
la conduire, malgr une rpugnance visible.  Et, du coup, elle
fut contente; a, en effet, c'tait curieux.

Une rotonde s'ouvrait, entre des pelouses bordes de jeunes
marronniers; et l, formant un vaste cercle, abrits sous les
feuilles d'un vert tendre, une ligne serre de bookmakers
attendaient les parieurs, comme dans une foire.  Pour dominer la
foule, ils se haussaient sur des bancs de bois; ils affichaient
leurs cotes prs d'eux, contre les arbres; tandis que, l'oeil au
guet, ils inscrivaient des paris, sur un geste, sur un clignement
de paupires, si rapidement, que des curieux, bants, les
regardaient sans comprendre.  C'tait une confusion, des chiffres
cris, des tumultes accueillant les changements de cote
inattendus.  Et, par moments, redoublant le tapage, des
avertisseurs dbouchaient en courant, s'arrtaient  l'entre de
la rotonde, jetaient violemment un cri, un dpart, une arrive,
qui soulevait de longues rumeurs, dans cette fivre du jeu
battant au soleil.

--Sont-ils drles!  murmura Nana, trs amuse.  Ils ont des
figures  l'envers...  Tiens, ce grand-l, je ne voudrais pas le
rencontrer toute seule, au fond d'un bois.

Mais Vandeuvres lui montra un bookmaker, un commis de nouveauts,
qui avait gagn trois millions en deux ans.  La taille grle,
dlicat et blond, il tait entour d'un respect; on lui parlait
en souriant, des gens stationnaient pour le voir.

Enfin, ils quittaient la rotonde, lorsque Vandeuvres adressa un
lger signe de tte  un autre bookmaker, qui se permit alors de
l'appeler.  C'tait un de ses anciens cochers, norme, les
paules d'un boeuf, la face haute en couleur.  Maintenant qu'il
tentait la fortune aux courses, avec des fonds d'origine louche,
le comte tchait de le pousser, le chargeant de ses paris
secrets, le traitant toujours en domestique dont on ne se cache
pas.  Malgr cette protection, cet homme avait perdu coup sur
coup des sommes trs lourdes, et lui aussi jouait ce jour-l sa
carte suprme, les yeux pleins de sang, crevant d'apoplexie.

--Eh bien!  Marchal, demanda tout bas Vandeuvres, pour combien
en avez-vous donn?

--Pour cinq mille louis, monsieur le comte, rpondit le bookmaker
en baissant galement la voix.  Hein?  c'est joli...  Je vous
avouerai que j'ai baiss la cote, je l'ai mise  trois.

Vandeuvres eut l'air trs contrari.

--Non, non, je ne veux pas, remettez-la  deux tout de suite...
Je ne vous dirai plus rien, Marchal.

--Oh!  maintenant, qu'est-ce que a peut faire  monsieur le
comte?  reprit l'autre avec un sourire humble de complice.  Il me
fallait bien attirer le monde pour donner vos deux mille louis.

Alors, Vandeuvres le fit taire.  Mais, comme il s'loignait,
Marchal, pris d'un souvenir, regretta de ne pas l'avoir
questionn sur la hausse de sa pouliche.  Il tait propre, si la
pouliche avait des chances, lui qui venait de la donner pour deux
cents louis  cinquante.

Nana, qui ne comprenait rien aux paroles chuchotes par le comte,
n'osa pourtant demander de nouvelles explications.  Il paraissait
plus nerveux, il la confia brusquement  Labordette, qu'ils
trouvrent devant la salle du pesage.

--Vous la ramnerez, dit-il.  Moi, j'ai  faire...  Au revoir.

Et il entra dans la salle, une pice troite, basse de plafond,
encombre d'une grande balance.  C'tait comme une salle des
bagages, dans une station de banlieue.  Nana eut encore l une
grosse dception, elle qui se figurait quelque chose de trs
vaste, une machine monumentale pour peser les chevaux.  Comment!
on ne pesait que les jockeys!  Alors, a ne valait pas la peine
de faire tant d'embarras, avec leur pesage!  Dans la balance, un
jockey, l'air idiot, ses harnais sur les genoux, attendait qu'un
gros homme en redingote et vrifi son poids; tandis qu'un
garon d'curie,  la porte, tenait le cheval, Cosinus, autour
duquel la foule s'attroupait, silencieuse, absorbe.

On allait fermer la piste.  Labordette pressait Nana; mais il
revint sur ses pas pour lui montrer un petit homme, causant avec
Vandeuvres,  l'cart.

--Tiens, voil Price, dit-il.

--Ah!  oui, celui qui me monte, murmura-t-elle en riant.

Et elle le trouva joliment laid.  Tous les jockeys lui avaient
l'air crtin; sans doute, disait-elle, parce qu'on les empchait
de grandir.  Celui-l, un homme de quarante ans, paraissait un
vieil enfant dessch, avec une longue figure maigre, creuse de
plis, dure et morte.  Le corps tait si noueux, si rduit, que la
casaque bleue, aux manches blanches, semblait jete sur du bois.

--Non, tu sais, reprit-elle en s'en allant, il ne ferait pas mon
  bonheur.

Une cohue emplissait encore la piste, dont l'herbe, mouille et
pitine, tait devenue noire.  Devant les deux tableaux
indicateurs, trs hauts sur leur colonne de fonte, la foule se
pressait, levant la tte, accueillant d'un brouhaha chaque numro
de cheval, qu'un fil lectrique, reli  la salle du pesage,
faisait apparatre.  Des messieurs pointaient sur des programmes;
Pichenette, retire par son propritaire, causait une rumeur.
D'ailleurs, Nana ne fit que traverser, au bras de Labordette.  La
cloche, pendue au mt de l'oriflamme, sonnait avec persistance,
pour qu'on vacut la piste.

--Ah!  mes enfants, dit-elle en remontant dans son landau, une
blague, leur enceinte du pesage!

On l'acclamait, on battait des mains autour d'elle: Bravo!
Nana!...  Nana nous est rendue!... Qu'ils taient btes!  Est-ce
qu'ils la prenaient pour une lcheuse?  Elle revenait au bon
moment.  Attention!  a commenait.  Et le champagne en tait
oubli, on cessa de boire.

Mais Nana restait surprise de trouver Gaga dans sa voiture, avec
Bijou et Louiset sur les genoux; Gaga s'tait dcide, pour se
rapprocher de la Faloise, tout en racontant qu'elle avait voulu
embrasser bb.  Elle adorait les enfants.

--A propos, et Lili?  demanda Nana.  C'est bien elle qui est
l-bas, dans le coup de ce vieux?...  On vient de m'apprendre
quelque chose de propre.

Gaga avait pris une figure plore.

--Ma chre, j'en suis malade, dit-elle avec douleur.  Hier, j'ai
d garder le lit, tant j'avais pleur, et aujourd'hui je ne
croyais pas pouvoir venir...  Hein?  tu sais quelle tait mon
opinion?  Je ne voulais pas, je l'avais fait lever dans un
couvent, pour un bon mariage.  Et des conseils svres, et une
surveillance continuelle...  Eh bien!  ma chre, c'est elle qui a
voulu.  Oh!  une scne, des larmes, des mots dsagrables, au
point mme que je lui ai allong une calotte.  Elle s'ennuyait
trop, elle voulait y passer...  Alors, quand elle s'est mise 
dire: C'est pas toi, aprs tout, qui as le droit de m'en
empcher, je lui ai dit: Tu es une misrable, tu nous
dshonores, va-t'en! Et a s'est fait, j'ai consenti  arranger
a...  Mais voil mon dernier espoir fichu, moi qui avais rv,
ah!  des choses si bien!

Le bruit d'une querelle les fit se lever.  C'tait Georges qui
dfendait Vandeuvres contre des rumeurs vagues courant dans les
groupes.

--Pourquoi dire qu'il lche son cheval?  criait le jeune homme.
Hier, au salon des courses, il a pris Lusignan pour mille louis.

--Oui, j'tais l, affirma Philippe.  Et il n'a pas mis un seul
louis sur Nana...  Si Nana est  dix, il n'y est pour rien.
C'est ridicule de prter aux gens tant de calculs.  O serait son
intrt?

Labordette coutait d'un air tranquille; et, haussant les
paules:

--Laissez donc, il faut bien qu'on parle...  Le comte vient
encore de parier cinq cents louis au moins sur Lusignan, et s'il
a demand une centaine de louis de Nana, c'est parce qu'un
propritaire doit toujours avoir l'air de croire  ses chevaux.

--Et zut!  qu'est-ce que a nous fiche!  clama la Faloise en
agitant les bras.  C'est Spirit qui va gagner...  Enfonce la
France!  bravo l'Angleterre!

Un long frmissement secouait la foule, pendant qu'une nouvelle
vole de la cloche annonait l'arrive des chevaux dans la piste.
Alors, Nana, pour bien voir, monta debout sur une banquette de
son landau, foulant aux pieds les bouquets, les myosotis et les
roses.  D'un regard circulaire, elle embrassait l'horizon
immense.  A cette heure dernire de fivre, c'tait d'abord la
piste vide, ferme de ses barrires grises, o s'alignaient des
sergents de ville, de deux en deux poteaux; et la bande d'herbe,
boueuse devant elle, s'en allait reverdie, tournait au loin en un
tapis de velours tendre.  Puis, au centre, en baissant les yeux,
elle voyait la pelouse, toute grouillante d'une foule hausse sur
les pieds, accroche aux voitures, souleve et heurte dans un
coup de passion, avec les chevaux qui hennissaient, les toiles
des tentes qui claquaient, les cavaliers qui lanaient leurs
btes, parmi les pitons courant s'accouder aux barrires; tandis
que, de l'autre ct, quand elle se tournait vers les tribunes,
les figures se rapetissaient, les masses profondes de ttes
n'taient plus qu'un bariolage emplissant les alles, les
gradins, les terrasses, o un entassement de profils noirs se
dtachait dans le ciel.  Et, au-del encore, autour de
l'Hippodrome, elle dominait la plaine.  Derrire le moulin
couvert de lierre,  droite, il y avait un enfoncement de
prairies, coupes de grands ombrages; en face, jusqu' la Seine,
coulant au bas du coteau, se croisaient des avenues de parc, o
attendaient des files immobiles d'quipages; puis, vers Boulogne,
 gauche, le pays, largi de nouveau, ouvrait une troue sur les
lointains bleutres de Meudon, que barrait une alle de
pawlonias, dont les ttes roses, sans une feuille, faisaient une
nappe de laque vive.  Du monde arrivait toujours, une trane de
fourmilire venait de l-bas, par le mince ruban d'un chemin, 
travers les terres; pendant que, trs loin, du ct de Paris, le
public qui ne payait pas, un troupeau campant dans les futaies,
mettait une ligne mouvante de points sombres, au ras du Bois,
sous les arbres.

Mais une gaiet, tout d'un coup, chauffa les cent mille mes qui
couvraient ce bout de champ d'un remuement d'insectes, affols
sous le vaste ciel.  Le soleil, cach depuis un quart d'heure,
reparut, s'pandit en un lac de lumire.  Et tout flamba de
nouveau, les ombrelles des femmes taient comme des boucliers
d'or, innombrables, au-dessus de la foule.  On applaudit le
soleil, des rires le saluaient, des bras se tendaient pour
carter les nuages.

Cependant, un officier de paix s'en allait seul, au milieu de la
piste dserte.  Plus haut, vers la gauche, un homme parut, un
drapeau rouge  la main.

--C'est le starter, le baron de Mauriac, rpondit Labordette 
une question de Nana.

Autour de la jeune femme, parmi les hommes qui se pressaient
jusque sur les marchepieds de sa voiture, des exclamations
s'levaient, une conversation continuait, sans suite, par mots
jets sous le coup immdiat des impressions.  Philippe et
Georges, Bordenave, la Faloise ne pouvaient se taire.

--Ne poussez donc pas!...  Laissez-moi voir...  Ah!  le juge
entre dans sa gurite...  Vous dites que c'est monsieur de
Souvigny?...  Hein?  il faut de bons yeux pour pincer une
longueur de nez, dans une pareille mcanique!...  Taisez-vous
donc, on lve l'oriflamme...  Les voil, attention!...  C'est
Cosinus qui est le premier.

Une oriflamme jaune et rouge battait dans l'air, au bout du mt.
Les chevaux arrivaient un  un, conduits par des garons
d'curie, avec les jockeys en selle, les bras abandonns, faisant
au soleil des taches claires.  Aprs Cosinus, Hasard et Boum
parurent.  Puis, un murmure accueillit Spirit, un grand bai brun
superbe, dont les couleurs dures, citron et noir, avaient une
tristesse britannique.  Valerio II obtint un succs d'entre,
petit, trs vif, en vert tendre, lisr de rose.  Les deux
Vandeuvres se faisaient attendre.  Enfin, derrire Frangipane,
les couleurs bleues et blanches se montrrent.  Mais, Lusignan,
un bai trs fonc, d'une forme irrprochable, fut presque oubli
dans la surprise que causa Nana.  On ne l'avait pas vue ainsi, le
coup de soleil dorait la pouliche alezane d'une blondeur de fille
rousse.  Elle luisait  la lumire comme un louis neuf, la
poitrine profonde, la tte et l'encolure lgres, dans
l'lancement nerveux et fin de sa longue chine.

--Tiens!  elle a mes cheveux!  cria Nana ravie.  Dites donc, vous
savez que j'en suis fire!

On escaladait le landau, Bordenave faillit mettre le pied sur
Louiset, que sa mre oubliait.  Il le prit avec des grognements
paternels, il le haussa sur son paule, en murmurant:

--Ce pauvre mioche, faut qu'il en soit...  Attends, je vais te
faire voir maman...  Hein?  l-bas, regarde le dada.

Et, comme Bijou lui grattait les jambes, il s'en chargea
galement; tandis que Nana, heureuse de cette bte qui portait
son nom, jetait un regard aux autres femmes, pour voir leur tte.
Toutes enrageaient.  A ce moment, sur son fiacre, la Tricon,
immobile jusque-l, agitait les mains, donnait des ordres  un
bookmaker, par-dessus la foule Son flair venait de parler, elle
prenait Nana.

La Faloise, cependant, menait un bruit insupportable.  Il se
toquait de Frangipane.

--J'ai une inspiration, rptait-il.  Regardez donc Frangipane.
Hein?  quelle action!...  Je prends Frangipane  huit.  Qui
est-ce qui en a?

--Tenez-vous donc tranquille, finit par dire Labordette.  Vous
vous donnez des regrets.

--Une rosse, Frangipane, dclara Philippe.  Il est dj tout
mouill...  Vous allez voir le canter.

Les chevaux taient remonts  droite, et ils partirent pour le
galop d'essai, passant dbands devant les tribunes.  Alors, il y
eut une reprise passionne, tous parlaient  la fois.

--Trop long d'chine, Lusignan, mais bien prt...  Vous savez,
pas un liard sur Valerio II; il est nerveux, il galope la tte
haute, c'est mauvais signe...  Tiens!  c'est Burne qui monte
Spirit...  Je vous dis qu'il n'a pas d'paule.  L'paule bien
construite, tout est l...  Non, dcidment, Spirit est trop
calme...  coutez, je l'ai vue, Nana, aprs la Grande Poule des
Produits, trempe, le poil mort, un battement de flanc  crever.
Vingt louis qu'elle n'est pas place!...  Assez donc!  nous
embte-t-il, celui-l, avec son Frangipane!  Il n'est plus temps,
voil le dpart.

C'tait la Faloise qui, pleurant presque, se dbattait pour
trouver un bookmaker.  On dut le raisonner.  Tous les cous se
tendaient.  Mais le premier dpart ne fut pas bon, le starter,
qu'on apercevait au loin comme un mince trait noir, n'avait pas
abaiss son drapeau rouge.  Les chevaux revinrent, aprs un temps
de galop.  Il y eut encore deux faux dparts.  Enfin, le starter,
rassemblant les chevaux, les lana avec une adresse qui arracha
des cris.

--Superbe!...  Non, c'est le hasard!...  N'importe, a y est!

La clameur s'touffa dans l'anxit qui serrait les poitrines.
Maintenant, les paris s'arrtaient, le coup se jouait sur
l'immense piste.  Un silence rgna d'abord, comme si les haleines
taient suspendues.  Des faces se haussaient, blanches, avec des
tressaillements.  Au dpart, Hasard et Cosinus avaient fait le
jeu, prenant la tte; Valerio II suivait de prs, les autres
venaient en un peloton confus.  Quand ils passrent devant les
tribunes, dans un branlement du sol, avec le brusque vent
d'orage de leur course, le peloton s'allongeait dj sur une
quarantaine de longueurs.  Frangipane tait dernier, Nana se
trouvait un peu en arrire de Lusignan et de Spirit.

--Fichtre!  murmura Labordette, comme l'Anglais se dbarbouille
  l-dedans!

Tout le landau retrouvait des mots, des exclamations.  On se
grandissait, on suivait des yeux les taches clatantes des
jockeys qui filaient dans le soleil.  A la monte, Valerio II
prit la tte, Cosinus et Hasard perdaient du terrain, tandis que
Lusignan et Spirit, nez contre nez, avaient toujours Nana
derrire eux.

--Pardieu!  l'anglais a gagn, c'est visible, dit Bordenave.
Lusignan se fatigue et Valerio II ne peut tenir.

--Eh bien!  c'est du propre, si l'Anglais gagne!  s'cria
Philippe, dans un lan de douleur patriotique.

C'tait un sentiment d'angoisse qui commenait  trangler tout
ce monde entass.  Encore une dfaite!  et une ardeur de voeu
extraordinaire, presque religieuse, montait pour Lusignan;
pendant qu'on injuriait Spirit, avec son jockey d'une gaiet de
croque-mort.  Parmi la foule parse dans l'herbe, un souffle
enlevait des bandes, les semelles en l'air.  Des cavaliers
coupaient la pelouse d'un galop furieux.  Et Nana, qui tournait
lentement sur elle-mme, voyait  ses pieds cette houle de btes
et de gens, cette mer de ttes battue et comme emporte autour de
la piste par le tourbillon de la course, rayant l'horizon du vif
clair des jockeys.  Elle les avait suivis de dos, dans la fuite
des croupes, dans la vitesse allonge des jambes, qui se
perdaient et prenaient des finesses de cheveux.  Maintenant, au
fond, ils filaient de profil, tout petits, dlicats, sur les
lointains verdtres du Bois.  Puis, brusquement, ils disparurent,
derrire un grand bouquet d'arbres, plants au milieu de
l'Hippodrome.

--Laissez donc!  cria Georges, toujours plein d'espoir.  Ce n'est
pas fini...  L'Anglais est touch.

Mais la Faloise, repris de son ddain national, devenait
scandaleux, en acclamant Spirit.  Bravo!  c'tait bien fait!  la
France avait besoin de a!  Spirit premier, et Frangipane second!
a embterait sa patrie!  Labordette, qu'il exasprait, le menaa
srieusement de le jeter en bas de la voiture.

--Voyons combien ils mettront de minutes, dit paisiblement
Bordenave, qui, tout en soutenant Louiset, avait tir sa montre.

Un  un, derrire le bouquet d'arbres, les chevaux
reparaissaient.  Ce fut une stupeur, la foule eut un long
murmure.  Valerio II tenait encore la tte; mais Spirit le
gagnait, et derrire lui Lusignan avait lch, tandis qu'un autre
cheval prenait la place.  On ne comprit pas tout de suite, on
confondait les casaques.  Des exclamations partaient.

--Mais c'est Nana!...  Allons donc, Nana!  je vous dis que
Lusignan n'a pas boug...  Eh!  oui, c'est Nana.  On la reconnat
bien,  sa couleur d'or...  La voyez-vous maintenant!  Elle est
en feu...  Bravo, Nana!  en voil une mtine!...  Bah!  a ne
signifie rien.  Elle fait le jeu de Lusignan.

Pendant quelques secondes, ce fut l'opinion de tous.  Mais,
lentement, la pouliche gagnait toujours, dans un effort continu.
Alors, une motion immense se dclara.  La queue des chevaux, en
arrire, n'intressait plus.  Une lutte suprme s'engageait entre
Spirit, Nana, Lusignan et Valerio II.  On les nommait, on
constatait leur progrs ou leur dfaillance, dans des phrases
sans suite, balbuties.  Et Nana, qui venait de monter sur le
sige de son cocher, comme souleve, restait toute blanche, prise
d'un tremblement, si empoigne, qu'elle se taisait.  Prs d'elle,
Labordette avait retrouv son sourire.

--Hein?  l'Anglais a du mal, dit joyeusement Philippe.  Il ne va
  pas bien.

--En tout cas, Lusignan est fini, cria la Faloise.  C'est Valerio
II qui vient...  Tenez!  voil les quatre en peloton.

Un mme mot sortait de toutes les bouches.

--Quel train, mes enfants!...  Un rude train, sacristi!

A prsent, le peloton arrivait de face, dans un coup de foudre.
On en sentait l'approche et comme l'haleine, un ronflement
lointain, grandi de seconde en seconde.  Toute la foule,
imptueusement, s'tait jete aux barrires; et, prcdant les
chevaux, une clameur profonde s'chappait des poitrines, gagnait
de proche en proche, avec un bruit de mer qui dferle.  C'tait
la brutalit dernire d'une colossale partie, cent mille
spectateurs tourns  l'ide fixe, brlant du mme besoin de
hasard, derrire ces btes dont le galop emportait des millions.
On se poussait, on s'crasait, les poings ferms, la bouche
ouverte, chacun pour soi, chacun fouettant son cheval de la voix
et du geste.  Et le cri de tout ce peuple, un cri de fauve reparu
sous les redingotes, roulait de plus en plus distinct:

--Les voil!  les voil!...  Les voil!

Mais Nana gagnait encore du terrain; maintenant, Valerio II tait
distanc, elle tenait la tte avec Spirit,  deux ou trois
encolures.  Le roulement de tonnerre avait grandi.  Ils
arrivaient, une tempte de jurons les accueillait dans le landau.

--Hue donc, Lusignan, grand lche, sale rosse!...  Trs chic,
l'Anglais!  Encore, encore, mon vieux!...  Et ce Valerio, c'est
dgotant!...  Ah!  la charogne!  Fichus mes dix louis!...  Il
n'y a que Nana!  Bravo, Nana!  Bravo, bougresse!

Et, sur le sige, Nana, sans le savoir, avait pris un balancement
des cuisses et des reins, comme si elle-mme et couru.  Elle
donnait des coups de ventre, il lui semblait que a aidait la
pouliche.  A chaque coup, elle lchait un soupir de fatigue, elle
disait d'une voix pnible et basse:

--Va donc...  va donc...  va donc...

On vit alors une chose superbe.  Price, debout sur les triers,
la cravache haute, fouaillait Nana d'un bras de fer.  Ce vieil
enfant dessch, cette longue figure, dure et morte, jetait des
flammes.  Et, dans un lan de furieuse audace, de volont
triomphante, il donnait de son coeur  la pouliche, il la
soutenait, il la portait, trempe d'cume, les yeux sanglants.
Tout le train passa avec son roulement de foudre, coupant les
respirations, balayant l'air; tandis que le juge, trs froid,
l'oeil  la mire, attendait.  Puis, une immense acclamation
retentit.  D'un effort suprme, Price venait de jeter Nana au
poteau, battant Spirit d'une longueur de tte.

Ce fut comme la clameur montante d'une mare.  Nana!  Nana!
Nana!  Le cri roulait, grandissait, avec une violence de tempte,
emplissant peu  peu l'horizon, des profondeurs du Bois au mont
Valrien, des prairies de Longchamp  la plaine de Boulogne.  Sur
la pelouse, un enthousiasme fou s'tait dclar.  Vive Nana!
vive la France!   bas l'Angleterre!  Les femmes brandissaient
leurs ombrelles; des hommes sautaient, tournaient, en vocifrant;
d'autres, avec des rires nerveux, lanaient des chapeaux.  Et, de
l'autre ct de la piste, l'enceinte du pesage rpondait, une
agitation remuait les tribunes, sans qu'on vt distinctement
autre chose qu'un tremblement de l'air, comme la flamme invisible
d'un brasier, au-dessus de ce tas vivant de petites figures
dtraques, les bras tordus, avec les points noirs des yeux et de
la bouche ouverte.  Cela ne cessait plus, s'enflait, recommenait
au fond des alles lointaines, parmi le peuple campant sous les
arbres, pour s'pandre et s'largir dans l'motion de la tribune
impriale, o l'impratrice avait applaudi.  Nana!  Nana!  Nana!
Le cri montait dans la gloire du soleil, dont la pluie d'or
battait le vertige de la foule.

Alors, Nana, debout sur le sige de son landau, grandie, crut que
c'tait elle qu'on acclamait.  Elle tait reste un instant
immobile, dans la stupeur de son triomphe, regardant la piste
envahie par un flot si pais, qu'on ne voyait plus l'herbe,
couverte d'une mer de chapeaux noirs.  Puis, quand tout ce monde
se fut rang, mnageant une haie jusqu' la sortie, saluant de
nouveau Nana, qui s'en allait avec Price, cass sur l'encolure,
teint et comme vide, elle se tapa les cuisses violemment,
oubliant tout, triomphant en phrases crues:

--Ah!  nom de Dieu!  c'est moi, pourtant...  Ah!  nom de Dieu!
  quelle veine!

Et, ne sachant comment traduire la joie qui la bouleversait, elle
empoigna et baisa Louiset qu'elle venait de trouver en l'air, sur
l'paule de Bordenave.

--Trois minutes et quatorze secondes, dit celui-ci, en remettant
sa montre dans la poche.

Nana coutait toujours son nom, dont la plaine entire lui
renvoyait l'cho.  C'tait son peuple qui l'applaudissait, tandis
que, droite dans le soleil, elle dominait, avec ses cheveux
d'astre et sa robe blanche et bleue, couleur du ciel.
Labordette, en s'chappant, venait de lui annoncer un gain de
deux mille louis, car il avait plac ses cinquante louis sur
Nana,  quarante.  Mais cet argent la touchait moins que cette
victoire inattendue, dont l'clat la faisait reine de Paris.  Ces
dames perdaient toutes.  Rose Mignon, dans un mouvement de rage,
avait cass son ombrelle; et Caroline Hquet, et Clarisse, et
Simonne, et Lucy Stewart elle-mme malgr son fils, juraient
sourdement, exaspres par la chance de cette grosse fille;
pendant que la Tricon, qui s'tait signe au dpart et 
l'arrive des chevaux, redressait sa haute taille au-dessus
d'elles, ravie de son flair, sacrant Nana, en matrone
d'exprience.

Autour du landau, cependant, la pousse des hommes grandissait
encore.  La bande avait jet des clameurs froces.  Georges,
trangl, continuait tout seul  crier, d'une voix qui se
brisait.  Comme le champagne manquait, Philippe, emmenant les
valets de pied, venait de courir aux buvettes.  Et la cour de
Nana s'largissait toujours, son triomphe dcidait les
retardataires; le mouvement qui avait fait de sa voiture le
centre de la pelouse s'achevait en apothose, la reine Vnus dans
le coup de folie de ses sujets.  Bordenave, derrire elle,
mchait des jurons, avec un attendrissement de pre.  Steiner
lui-mme, reconquis, avait lch Simonne et se hissait sur l'un
des marchepieds.  Quand le champagne fut arriv, quand elle leva
son verre plein, ce furent de tels applaudissements, on reprenait
si fort: Nana!  Nana!  Nana!  que la foule tonne cherchait la
pouliche; et l'on ne savait plus si c'tait la bte ou la femme
qui emplissait les coeurs.

Cependant, Mignon accourait, malgr les regards terribles de
Rose.  Cette sacre fille le mettait hors de lui, il voulait
l'embrasser.  Puis, aprs l'avoir baise sur les deux joues,
paternellement:

--Ce qui m'embte, c'est que, pour sr,  prsent, Rose va
envoyer la lettre...  Elle rage trop.

--Tant mieux!  a m'arrange!  laissa chapper Nana.

Mais, le voyant stupfait, elle se hta de reprendre:

--Ah!  non, qu'est-ce que je dis?...  Vrai, je ne sais plus ce
que je dis!...  Je suis grise.

Et grise, en effet, grise de joie, grise de soleil, le verre
toujours lev, elle s'acclama elle-mme.

--A Nana!   Nana!  criait-elle, au milieu d'un redoublement de
vacarme, de rires, de bravos, qui peu  peu avait gagn tout
l'Hippodrome.

Les courses s'achevaient, on courait le prix Vaublanc.  Des
voitures partaient, une  une.  Cependant, le nom de Vandeuvres
revenait, au milieu de querelles.  Maintenant, c'tait clair:
Vandeuvres, depuis deux ans, mnageait son coup, en chargeant
Gresham de retenir Nana; et il n'avait produit Lusignan que pour
faire le jeu de la pouliche.  Les perdants se fchaient, tandis
que les gagnants haussaient les paules.  Aprs?  n'tait-ce pas
permis?  Un propritaire conduisait son curie comme il
l'entendait.  On en avait vu bien d'autres!  Le plus grand nombre
trouvait Vandeuvres trs fort d'avoir fait ramasser par des amis
tout ce qu'il avait pu prendre sur Nana, ce qui expliquait la
hausse brusque de la cote; on parlait de deux mille louis, 
trente en moyenne, douze cent mille francs de gain, un chiffre
dont l'ampleur frappait de respect et excusait tout.

Mais d'autres bruits, trs graves, qu'on chuchotait, arrivaient
de l'enceinte du pesage.  Les hommes qui en revenaient
prcisaient des dtails; les voix montaient, on racontait tout
haut un scandale affreux.  Ce pauvre Vandeuvres tait fini; il
avait gt son coup superbe par une plate btise, un vol idiot,
en chargeant Marchal, un bookmaker vreux, de donner pour son
compte deux mille louis contre Lusignan, histoire de rattraper
ses mille et quelques louis ouvertement paris, une misre; et
cela prouvait la flure, au milieu du dernier craquement de sa
fortune.  Le bookmaker, prvenu que le favori ne gagnerait pas,
avait ralis une soixantaine de mille francs sur ce cheval.
Seulement, Labordette, faute d'instructions exactes et
dtailles, tait all justement lui prendre deux cents louis sur
Nana, que l'autre continuait  donner  cinquante, dans son
ignorance du vrai coup.  Nettoy de cent mille francs sur la
pouliche, en perte de quarante mille, Marchal, qui sentait tout
crouler sous ses pieds, avait brusquement compris, en voyant
Labordette et le comte causer ensemble, aprs la course, devant
la salle du pesage; et dans une fureur d'ancien cocher, dans une
brutalit d'homme vol, il venait de faire publiquement une scne
affreuse, racontant l'histoire avec des mots atroces, ameutant le
monde.  On ajoutait que le jury des courses allait s'assembler.

Nana, que Philippe et Georges mettaient tout bas au courant,
lchait des rflexions, sans cesser de rire et de boire.  C'tait
possible, aprs tout; elle se rappelait des choses; puis, ce
Marchal avait une sale tte.  Pourtant, elle doutait encore,
lorsque Labordette parut.  Il tait trs ple.

--Eh bien?  lui demanda-t-elle  demi-voix.

--Foutu!  rpondit-il simplement.

Et il haussait les paules.  Un enfant, ce Vandeuvres!  Elle eut
un geste d'ennui.

Le soir,  Mabille, Nana obtint un succs colossal.  Lorsqu'elle
parut, vers dix heures, le tapage tait dj formidable.  Cette
classique soire de folie runissait toute la jeunesse galante,
un beau monde se ruant dans une brutalit et une imbcillit de
laquais.  On s'crasait sous les guirlandes de gaz; des habits
noirs, des toilettes excessives, des femmes venues dcolletes,
avec de vieilles robes bonnes  salir, tournaient, hurlaient,
fouetts par une solerie norme.  A trente pas, on n'entendait
plus les cuivres de l'orchestre.  Personne ne dansait.  Des mots
btes, rpts on ne savait pourquoi, circulaient parmi les
groupes.  On se battait les flancs sans russir  tre drle.
Sept femmes, enfermes dans le vestiaire, pleuraient pour qu'on
les dlivrt.  Une chalote trouve et mise aux enchres tait
pousse jusqu' deux louis.  Justement, Nana arrivait, encore
vtue de sa toilette de course, bleue et blanche.  On lui donna
l'chalote, au milieu d'un tonnerre de bravos.  On l'empoigna
malgr elle, trois messieurs la portrent en triomphe dans le
jardin,  travers les pelouses saccages, les massifs de verdure
ventrs; et, comme l'orchestre faisait obstacle, on le prit
d'assaut, on cassa les chaises et les pupitres.  Une police
paternelle organisait le dsordre.

Ce fut seulement le mardi que Nana se remit des motions de sa
victoire.  Elle causait le matin avec madame Lerat, venue pour
lui donner des nouvelles de Louiset, que le grand air avait rendu
malade.  Toute une histoire qui occupait Paris, la passionnait.
Vandeuvres exclu des champs de courses, excut le soir mme au
Cercle Imprial, s'tait le lendemain fait flamber dans son
curie, avec ses chevaux.

--Il me l'avait bien dit, rptait la jeune femme.  Un vrai fou,
cet homme-l!...  C'est moi qui ai eu une venette, lorsqu'on m'a
racont a, hier soir!  Tu comprends, il aurait trs bien pu
m'assassiner, une nuit...  Et puis, est-ce qu'il ne devait pas me
prvenir pour son cheval?  J'aurais fait ma fortune, au moins!...
Il a dit  Labordette que, si je savais l'affaire, je
renseignerais tout de suite mon coiffeur et un tas d'hommes.
Comme c'est poli!...  Ah!  non, vrai, je ne peux pas le regretter
beaucoup.

Aprs rflexion, elle tait devenue furieuse.  Justement,
Labordette entra; il avait rgl ses paris, il lui apportait une
quarantaine de mille francs.  Cela ne fit qu'augmenter sa
mauvaise humeur, car elle aurait d gagner un million.
Labordette, qui faisait l'innocent dans toute cette aventure,
abandonnait carrment Vandeuvres.  Ces anciennes familles taient
vides, elles finissaient d'une faon bte.

--Eh!  non, dit Nana, ce n'est pas bte, de s'allumer comme a,
dans une curie.  Moi je trouve qu'il a fini crnement...  Oh!
tu sais, je ne dfends pas son histoire avec Marchal.  C'est
imbcile.  Quand je pense que Blanche a eu le toupet de vouloir
me mettre a sur le dos!  J'ai rpondu: Est-ce que je lui ai dit
de voler! N'est-ce pas?  On peut demander de l'argent  un
homme, sans le pousser au crime...  S'il m'avait dit: Je n'ai
plus rien, je lui aurais dit: C'est bon, quittons-nous. Et a
ne serait pas all plus loin.

--Sans doute, dit la tante gravement.  Lorsque les hommes
s'obstinent, tant pis pour eux!

--Mais quant  la petite fte de la fin, oh!  trs chic!  reprit
Nana.  Il parat que 'a t terrible,  vous donner la chair de
poule.  Il avait cart tout le monde, il s'tait enferm
l-dedans, avec du ptrole...  Et a brlait, fallait voir!
Pensez donc, une grande machine presque toute en bois, pleine de
paille et de foin!...  Les flammes montaient comme des tours...
Le plus beau, c'taient les chevaux qui ne voulaient pas rtir.
On les entendait qui ruaient, qui se jetaient dans les portes,
qui poussaient de vrais cris de personne...  Oui, des gens en ont
gard la petite mort sur la peau.

Labordette laissa chapper un lger souffle d'incrdulit.  Lui,
ne croyait pas  la mort de Vandeuvres.  Quelqu'un jurait l'avoir
vu se sauver par une fentre.  Il avait allum son curie, dans
un dtraquement de cervelle.  Seulement, ds que a s'tait mis 
chauffer trop fort, a devait l'avoir dgris.  Un homme si bte
avec les femmes, si vid, ne pouvait pas mourir avec cette
crnerie.

Nana l'coutait, dsillusionne.  Et elle ne trouva que cette
phrase:

--Oh!  le malheureux!  c'tait si beau!





XII




Vers une heure du matin, dans le grand lit drap de point de
Venise, Nana et le comte ne dormaient pas encore.  Il tait
revenu le soir, aprs une bouderie de trois jours.  La chambre,
faiblement claire par une lampe, sommeillait, chaude et toute
moite d'une odeur d'amour, avec les pleurs vagues de ses meubles
de laque blanche, incruste d'argent.  Un rideau rabattu noyait
le lit d'un flot d'ombre.  Il y eut un soupir, puis un baiser
coupa le silence, et Nana, glissant des couvertures, resta un
instant assise au bord des draps, les jambes nues.  Le comte, la
tte retombe sur l'oreiller, demeurait dans le noir.

--Chri, tu crois au bon Dieu?  demanda-t-elle aprs un moment de
rflexion, la face grave, envahie d'une pouvante religieuse, au
sortir des bras de son amant.

Depuis le matin, elle se plaignait d'un malaise, et toutes ses
ides btes, comme elle disait, des ides de mort et d'enfer, la
travaillaient sourdement.  C'tait parfois, chez elle, des nuits
o des peurs d'enfant, des imaginations atroces la secouaient de
cauchemars, les yeux ouverts.  Elle reprit:

--Hein?  penses-tu que j'irai au ciel?

Et elle avait un frisson, tandis que le comte, surpris de ces
questions singulires en un pareil moment, sentait s'veiller ses
remords de catholique.  Mais, la chemise glisse des paules, les
cheveux dnous, elle se rabattit sur sa poitrine, en sanglotant,
en se cramponnant.

--J'ai peur de mourir...  J'ai peur de mourir...

Il eut toutes les peines du monde  se dgager.  Lui-mme
craignait de cder au coup de folie de cette femme, colle contre
son corps, dans l'effroi contagieux de l'invisible; et il la
raisonnait, elle se portait parfaitement, elle devait simplement
se bien conduire pour mriter un jour le pardon.  Mais elle
hochait la tte; sans doute elle ne faisait de mal  personne;
mme elle portait toujours une mdaille de la Vierge, qu'elle lui
montra, pendue  un fil rouge, entre les seins; seulement,
c'tait rgl d'avance, toutes les femmes qui n'taient pas
maries et qui voyaient des hommes allaient en enfer.  Des
lambeaux de son catchisme lui revenaient.  Ah!  si l'on avait su
au juste; mais voil, on ne savait rien, personne ne rapportait
des nouvelles; et, vrai!  ce serait stupide de se gner, si les
prtres disaient des btises.  Pourtant, elle baisait dvotement
la mdaille, toute tide de sa peau, comme une conjuration contre
la mort, dont l'ide l'emplissait d'une horreur froide.

Il fallut que Muffat l'accompagnt dans le cabinet de toilette;
elle tremblait d'y rester une minute seule, mme en laissant la
porte ouverte.  Quand il se fut recouch, elle rda encore par la
chambre, visitant les coins, tressaillant au plus lger bruit.
Une glace l'arrta, elle s'oublia comme autrefois, dans le
spectacle de sa nudit.  Mais la vue de sa gorge, de ses hanches
et de ses cuisses, redoublait sa peur.  Elle finit par se tter
les os de la face, longuement, avec les deux mains.

--On est laid, quand on est mort, dit-elle d'une voix lente.

Et elle se serrait les joues, elle s'agrandissait les yeux,
s'enfonait la mchoire pour voir comment elle serait.  Puis, se
tournant vers le comte, ainsi dfigure:

--Regarde donc, j'aurai la tte toute petite, moi.

 Alors, il se fcha.

--Tu es folle, viens te coucher.

Il la voyait dans une fosse, avec le dcharnement d'un sicle de
sommeil; et ses mains s'taient jointes, il bgayait une prire.
Depuis quelque temps, la religion l'avait reconquis; ses crises
de foi, chaque jour, reprenaient cette violence de coups de sang,
qui le laissaient comme assomm.  Les doigts de ses mains
craquaient, il rptait ces seuls mots, continuellement: Mon
Dieu...  mon Dieu...  mon Dieu. C'tait le cri de son
impuissance, le cri de son pch, contre lequel il restait sans
force, malgr la certitude de sa damnation.  Quand elle revint,
elle le trouva sous la couverture, hagard, les ongles dans la
poitrine, les yeux en l'air comme pour chercher le ciel.  Et elle
se remit  pleurer, tous deux s'embrassrent, claquant des dents
sans savoir pourquoi, roulant au fond de la mme obsession
imbcile.  Ils avaient dj pass une nuit semblable; seulement,
cette fois, c'tait compltement idiot, ainsi que Nana le
dclara, lorsqu'elle n'eut plus peur.  Un soupon lui fit
interroger le comte avec prudence: peut-tre Rose Mignon
avait-elle envoy la fameuse lettre.  Mais ce n'tait pas a,
c'tait le trac, pas davantage, car il ignorait encore son
cocuage.

Deux jours plus tard, aprs une nouvelle disparition, Muffat se
prsenta dans la matine, heure  laquelle il ne venait jamais.
Il tait livide, les yeux rougis, tout secou encore d'une grande
lutte intrieure.  Mais Zo, effare elle-mme, ne s'aperut pas
de son trouble.  Elle avait couru  sa rencontre, elle lui
criait:

--Oh!  monsieur, arrivez donc!  madame a failli mourir, hier
  soir.

Et, comme il demandait des dtails:

--Quelque chose  ne pas croire...  Une fausse couche, monsieur!

Nana tait enceinte de trois mois.  Longtemps elle avait cru 
une indisposition; le docteur Boutarel lui-mme doutait.  Puis,
quand il se pronona nettement, elle prouva un tel ennui,
qu'elle fit tout au monde pour dissimuler sa grossesse.  Ses
peurs nerveuses, ses humeurs noires venaient un peu de cette
aventure, dont elle gardait le secret, avec une honte de
fille-mre force de cacher son tat.  Cela lui semblait un
accident ridicule, quelque chose qui la diminuait et dont on
l'aurait plaisante.  Hein?  la mauvaise blague!  pas de veine,
vraiment!  Il fallait qu'elle ft pince, quand elle croyait que
c'tait fini.  Et elle avait une continuelle surprise, comme
drange dans son sexe; a faisait donc des enfants, mme
lorsqu'on ne voulait plus et qu'on employait a  d'autres
affaires?  La nature l'exasprait, cette maternit grave qui se
levait dans son plaisir, cette vie donne au milieu de toutes les
morts qu'elle semait autour d'elle.  Est-ce qu'on n'aurait pas d
disposer de soi  sa fantaisie, sans tant d'histoires?  Ainsi,
d'o tombait-il, ce mioche?  Elle ne pouvait seulement le dire.
Ah!  Dieu!  celui qui l'avait fait, aurait eu une riche ide en
le gardant pour lui, car personne ne le rclamait, il gnait tout
le monde, et il n'aurait bien sr pas beaucoup de bonheur dans
l'existence!

Cependant, Zo racontait la catastrophe.

--Madame a t prise de coliques vers quatre heures.  Quand je
suis alle dans le cabinet de toilette, ne la voyant plus
revenir, je l'ai trouve tendue par terre, vanouie.  Oui,
monsieur, par terre, dans une mare de sang, comme si on l'avait
assassine...  Alors, j'ai compris, n'est-ce pas?  J'tais
furieuse, madame aurait bien pu me confier son malheur...
Justement, il y avait l monsieur Georges.  Il m'a aide  la
relever, et au premier mot de fausse couche, voil qu'il s'est
trouv mal  son tour...  Vrai!  je me fais de la bile, depuis
hier!

En effet, l'htel paraissait boulevers.  Tous les domestiques
galopaient  travers l'escalier et les pices.  Georges venait de
passer la nuit sur un fauteuil du salon.  C'tait lui qui avait
annonc la nouvelle aux amis de madame, le soir,  l'heure o
madame recevait d'habitude.  Il restait trs ple, il racontait
l'histoire, plein de stupeur et d'motion.  Steiner, la Faloise,
Philippe, d'autres encore, s'taient prsents.  Ds la premire
phrase, ils poussaient une exclamation; pas possible!  a devait
tre une farce!  Ensuite, ils devenaient srieux, ils regardaient
la porte de la chambre, l'air ennuy, hochant la tte, ne
trouvant pas a drle.  Jusqu' minuit, une douzaine de messieurs
avaient caus bas devant la chemine, tous amis, tous travaills
par la mme ide de paternit.  Ils semblaient s'excuser entre
eux, avec des mines confuses de maladroits.  Puis, ils
arrondissaient le dos, a ne les regardait pas, a venait d'elle;
hein?  patante, cette Nana!  jamais on n'aurait cru  une
pareille blague de sa part!  Et ils s'en taient alls un  un,
sur la pointe des pieds, comme dans la chambre d'un mort, o l'on
ne peut plus rire.

--Montez tout de mme, monsieur, dit Zo  Muffat.  Madame est
beaucoup mieux, elle va vous recevoir...  Nous attendons le
docteur qui a promis de revenir ce matin.

La femme de chambre avait dcid Georges  retourner chez lui
pour dormir.  En haut, dans le salon, il ne restait que Satin,
allonge sur un divan, fumant une cigarette, les yeux en l'air.
Depuis l'accident, au milieu de l'effarement de l'htel, elle
montrait une rage froide, avec des haussements d'paules, des
mots froces.  Alors, comme Zo passait devant elle, en rptant
 monsieur que cette pauvre madame avait beaucoup souffert:

--C'est bien fait, a lui apprendra!  lcha-t-elle d'une voix
  brve.

Ils se retournrent, surpris.  Satin n'avait pas remu, les yeux
toujours au plafond, sa cigarette pince nerveusement entre ses
lvres.

--Eh bien!  vous tes bonne, vous!  dit Zo.

Mais Satin se mit sur son sant, regarda furieusement le comte,
en lui plantant de nouveau sa phrase dans la face:

--C'est bien fait, a lui apprendra!

Et elle se recoucha, souffla un mince jet de fume, comme
dsintresse et rsolue  ne se mler de rien.  Non, c'tait
trop bte!

Zo, pourtant, venait d'introduire Muffat dans la chambre.  Une
odeur d'ther y tranait, au milieu d'un silence tide, que les
rares voitures de l'avenue de Villiers troublaient  peine d'un
sourd roulement.  Nana, trs blanche sur l'oreiller, ne dormait
pas, les yeux grands ouverts et songeurs.  Elle sourit, sans
bouger, en apercevant le comte.

--Ah!  mon chat, murmura-t-elle d'une voix lente, j'ai bien cru
que je ne te reverrais jamais.

Puis, quand il se pencha pour la baiser sur les cheveux, elle
s'attendrit, elle lui parla de l'enfant, de bonne foi, comme s'il
en tait le pre.

--Je n'osais pas te dire...  Je me sentais si heureuse!  Oh!  je
faisais des rves, j'aurais voulu qu'il ft digne de toi.  Et
voil, il n'y a plus rien...  Enfin, a vaut mieux peut-tre.  Je
n'entends pas mettre un embarras dans ta vie.

Lui, tonn de cette paternit, balbutiait des phrases.  Il avait
pris une chaise et s'tait assis contre le lit, un bras appuy
aux couvertures.  Alors, la jeune femme remarqua son visage
boulevers, le sang qui rougissait ses yeux, la fivre dont
tremblaient ses lvres.

--Qu'as-tu donc?  demanda-t-elle.  Tu es malade, toi aussi?

--Non, dit-il pniblement.

Elle le regarda d'un air profond.  Puis, d'un signe, elle renvoya
Zo, qui s'attardait  ranger les fioles.  Et, quand ils furent
seuls, elle l'attira, en rptant:

--Qu'as-tu, chri?...  Tes yeux crvent de larmes, je le vois
bien...  Allons, parle, tu es venu pour me dire quelque chose.

--Non, non, je te jure, bgaya-t-il.

Mais, trangl de souffrance, attendri encore par cette chambre
de malade o il tombait sans savoir, il clata en sanglots, il
enfouit son visage dans les draps, pour touffer l'explosion de
sa douleur.  Nana avait compris.  Bien sr, Rose Mignon s'tait
dcide  envoyer la lettre.  Elle le laissa pleurer un instant,
secou de convulsions si rudes, qu'il la remuait dans le lit.
Enfin, d'un accent de maternelle compassion:

--Tu as eu des ennuis chez toi?

Il dit oui de la tte.  Elle fit une nouvelle pause, puis trs
bas:

--Alors, tu sais tout?

Il dit oui de la tte.  Et le silence retomba, un lourd silence
dans la chambre endolorie.  C'tait la veille, en rentrant d'une
soire chez l'impratrice, qu'il avait reu la lettre crite par
Sabine  son amant.  Aprs une nuit atroce, passe  rver de
vengeance, il tait sorti le matin, pour rsister au besoin de
tuer sa femme.  Dehors, saisi par la douceur d'une belle matine
de juin, il n'avait plus retrouv ses ides, il tait venu chez
Nana, comme il y venait  toutes les heures terribles de son
existence.  L seulement, il s'abandonnait dans sa misre, avec
la joie lche d'tre consol.

--Voyons, calme-toi, reprit la jeune femme en se faisant trs
bonne.  Il y a longtemps que je le sais.  Mais, bien sr, ce
n'est pas moi qui t'aurais ouvert les yeux.  Tu te rappelles,
l'anne dernire, tu avais eu des doutes.  Puis, grce  ma
prudence, les choses s'taient arranges.  Enfin, tu manquais de
preuves...  Dame!  aujourd'hui, si tu en as une, c'est dur, je le
comprends.  Pourtant, il faut se faire une raison.  On n'est pas
dshonor pour a.

Il ne pleurait plus.  Une honte le tenait, bien qu'il et gliss
depuis longtemps aux confidences les plus intimes sur son mnage.
Elle dut l'encourager.  Voyons, elle tait femme, elle pouvait
tout entendre.  Comme il laissait chapper d'une voix sourde:

--Tu es malade.  A quoi bon te fatiguer!...  C'est stupide d'tre
venu.  Je m'en vais.

--Mais non, dit-elle vivement.  Reste.  Je te donnerai peut-tre
un bon conseil.  Seulement, ne me fais pas trop parler, le
mdecin l'a dfendu.

Il s'tait enfin lev, il marchait dans la chambre.  Alors, elle
le questionna.

--Maintenant, que vas-tu faire?

--Je vais souffleter cet homme, parbleu!

Elle eut une moue de dsapprobation.

--a, ce n'est pas fort...  Et ta femme?

--Je plaiderai, j'ai une preuve.

--Pas fort du tout, mon cher.  C'est mme bte...  Tu sais,
jamais je ne te laisserai faire a.

Et, posment, de sa voix faible, elle dmontra le scandale
inutile d'un duel et d'un procs.  Pendant huit jours, il serait
la fable des journaux; c'tait son existence entire qu'il
jouerait, sa tranquillit, sa haute situation  la cour,
l'honneur de son nom; et pourquoi?  pour mettre les rieurs contre
lui.

--Qu'importe!  cria-t-il, je me serai veng.

--Mon chat, dit-elle, quand on ne se venge pas tout de suite dans
ces machines-l, on ne se venge jamais.

Il s'arrta, balbutiant.  Certes, il n'tait pas lche; mais il
sentait qu'elle avait raison; un malaise grandissait en lui,
quelque chose d'appauvri et de honteux qui venait de l'amollir,
dans l'lan de sa colre.  D'ailleurs, elle lui porta un nouveau
coup, avec une franchise dcide  tout dire.

--Et veux-tu savoir ce qui t'embte, chri?...  C'est que
toi-mme tu trompes ta femme.  Hein?  tu ne dcouches pas pour
enfiler des perles.  Ta femme doit s'en douter.  Alors, quel
reproche peux-tu lui faire?  Elle te rpondra que tu lui as donn
l'exemple, ce qui te fermera le bec...  Voil, chri, pourquoi tu
es ici  pitiner, au lieu d'tre l-bas  les massacrer tous les
deux.

Muffat tait retomb sur la chaise, accabl sous cette brutalit
de paroles.  Elle se tut, reprenant haleine; puis,  demi-voix:

--Oh!  je suis brise...  Aide-moi donc  me relever un peu.  Je
glisse toujours, j'ai la tte trop basse.

Quand il l'eut aide, elle soupira, se trouvant mieux.  Et elle
revint sur le beau spectacle d'un procs en sparation.
Voyait-il l'avocat de la comtesse amuser Paris, en parlant de
Nana?  Tout y aurait pass, son four aux Varits, son htel, sa
vie.  Ah!  non, par exemple, elle ne tenait pas  tant de
rclame!  De sales femmes l'auraient peut-tre pouss, pour
battre la grosse caisse sur son dos; mais elle, avant tout,
voulait son bonheur.  Elle l'avait attir, elle le tenait
maintenant, la tte au bord de l'oreiller, prs de la sienne, un
bras pass  son cou; et elle lui souffla doucement:

--coute, mon chat, tu vas te remettre avec ta femme.

Il se rvolta.  Jamais!  Son coeur clatait, c'tait trop de
honte.  Elle, pourtant, insistait avec tendresse.

--Tu vas te remettre avec ta femme...  Voyons, tu ne veux pas
entendre dire partout que je t'ai dtourn de ton mnage?  a me
ferait une trop vilaine rputation, que penserait-on de moi?...
Seulement, jure que tu m'aimeras toujours, parce que, du moment
o tu iras avec une autre...

Les larmes la suffoquaient.  Il l'interrompit par des baisers, en
rptant:

--Tu es folle, c'est impossible!

--Si, si, reprit-elle, il le faut...  Je me ferai une raison.
Aprs tout, elle est ta femme.  Ce n'est pas comme si tu me
trompais avec la premire venue.

Et elle continua ainsi, lui donnant les meilleurs conseils.  Mme
elle parla de Dieu.  Il croyait entendre M. Venot, quand le
vieillard le sermonnait, pour l'arracher au pch.  Elle,
cependant, ne parlait pas de rompre; elle prchait des
complaisances, un partage de bonhomme entre sa femme et sa
matresse, une vie de tranquillit, sans embtement pour
personne, quelque chose comme un heureux sommeil dans les salets
invitables de l'existence.  a ne changerait rien  leur vie, il
resterait son petit chat prfr, seulement il viendrait un peu
moins souvent et donnerait  la comtesse les nuits qu'il ne
passerait pas avec elle.  Elle tait  bout de forces, elle
acheva, dans un petit souffle:

--Enfin, j'aurai la conscience d'avoir fait une bonne action...
Tu m'aimeras davantage.

Un silence rgna.  Elle avait ferm les yeux, plissant encore
sur l'oreiller.  Maintenant, il l'coutait, sous le prtexte
qu'il ne voulait pas la fatiguer.  Au bout d'une grande minute,
elle rouvrit les yeux, elle murmura:

--Et l'argent, d'ailleurs?  O prendras-tu l'argent, si tu te
fches?...  Labordette est venu hier pour le billet...  Moi, je
manque de tout, je n'ai plus rien  me mettre sur le corps.

Puis, refermant les paupires, elle parut morte.  Une ombre
d'angoisse profonde avait pass sur le visage de Muffat.  Dans le
coup qui le frappait, il oubliait depuis la veille des embarras
d'argent, dont il ne savait comment sortir.  Malgr des promesses
formelles, le billet de cent mille francs, renouvel une premire
fois, venait d'tre mis en circulation; et Labordette, affectant
le dsespoir, rejetait tout sur Francis, disait qu'il ne lui
arriverait plus de se compromettre dans une affaire, avec un
homme de peu d'ducation.  Il fallait payer, jamais le comte
n'aurait laiss protester sa signature.  Puis, outre les
nouvelles exigences de Nana, c'tait chez lui un gchis de
dpenses extraordinaires.  Au retour des Fondettes, la comtesse
avait brusquement montr un got de luxe, un apptit de
jouissances mondaines, qui dvoraient leur fortune.  On
commenait  parler de ses caprices ruineux, tout un nouveau
train de maison, cinq cent mille francs gaspills  transformer
le vieil htel de la rue Miromesnil, et des toilettes excessives,
et des sommes considrables disparues, fondues, donnes
peut-tre, sans qu'elle se soucit d'en rendre compte.  Deux
fois, Muffat s'tait permis des observations, voulant savoir;
mais elle l'avait regard d'un air si singulier, en souriant,
qu'il n'osait plus l'interroger, de peur d'une rponse trop
nette.  S'il acceptait Daguenet comme gendre de la main de Nana,
c'tait surtout avec l'ide de pouvoir rduire la dot d'Estelle 
deux cent mille francs, quitte  prendre pour le reste des
arrangements avec le jeune homme, heureux encore de ce mariage
inespr.

Cependant, depuis huit jours, dans cette ncessit immdiate de
trouver les cent mille francs de Labordette, Muffat avait imagin
un seul expdient, devant lequel il reculait.  C'tait de vendre
les Bordes, une magnifique proprit, estime  un demi-million,
qu'un oncle venait de lguer  la comtesse.  Seulement, il
fallait la signature de celle-ci, qui elle-mme, par son contrat,
ne pouvait aliner la proprit, sans l'autorisation du comte.
La veille enfin, il avait rsolu de causer de cette signature
avec sa femme.  Et tout croulait, jamais  cette heure il
n'accepterait un pareil compromis.  Cette pense enfonait
davantage le coup affreux de l'adultre.  Il comprenait bien ce
que Nana demandait; car, dans l'abandon croissant qui le poussait
 la mettre de moiti en tout, il s'tait plaint de sa situation,
il lui avait confi son ennui au sujet de cette signature de la
comtesse.

Pourtant, Nana ne parut pas insister.  Elle ne rouvrait plus les
yeux.  En la voyant si ple, il eut peur, il lui fit prendre un
peu d'ther.  Et elle soupira, elle le questionna, sans nommer
Daguenet.

--A quand le mariage?

--On signe le contrat mardi, dans cinq jours, rpondit-il.

Alors, les paupires toujours closes, comme si elle parlait dans
la nuit de ses penses:

--Enfin, mon chat, vois ce que tu as  faire...  Moi, je veux que
tout le monde soit content.

Il la calma, en lui prenant une main.  Oui, l'on verrait,
l'important tait qu'elle se repost.  Et il ne se rvoltait
plus, cette chambre de malade, si tide et si endormie, trempe
d'ther, avait achev de l'assoupir dans un besoin de paix
heureuse.  Toute sa virilit, enrage par l'injure, s'en tait
alle  la chaleur de ce lit, prs de cette femme souffrante,
qu'il soignait, avec l'excitation de sa fivre et le ressouvenir
de leurs volupts.  Il se penchait vers elle, il la serrait dans
une treinte; tandis que, la figure immobile, elle avait aux
lvres un fin sourire de victoire.  Mais le docteur Boutarel
parut.

--Eh bien!  et cette chre enfant?  dit-il familirement 
Muffat, qu'il traitait en mari.  Diable!  nous l'avons fait
causer!

Le docteur tait un bel homme, jeune encore, qui avait une
clientle superbe dans le monde galant.  Trs gai, riant en
camarade avec ces dames, mais ne couchant jamais, il se faisait
payer fort cher et avec la plus grande exactitude.  D'ailleurs,
il se drangeait au moindre appel, Nana l'envoyait chercher deux
ou trois fois par semaine, toujours tremblante  l'ide de la
mort, lui confiant avec anxit des bobos d'enfant, qu'il
gurissait en l'amusant de commrages et d'histoires folles.
Toutes ces dames l'adoraient.  Mais, cette fois, le bobo tait
srieux.

Muffat se retirait, trs mu.  Il n'prouvait plus qu'un
attendrissement,  voir sa pauvre Nana si faible.  Comme il
sortait, elle le rappela d'un signe, elle lui tendit le front;
et,  voix basse, d'un air de menace plaisante:

--Tu sais ce que je t'ai permis...  Retourne avec ta femme, ou
plus rien, je me fche!

La comtesse Sabine avait voulu que le contrat de sa fille ft
sign un mardi, pour inaugurer par une fte l'htel restaur, o
les peintures schaient  peine.  Cinq cents invitations taient
lances, un peu dans tous les mondes.  Le matin encore, les
tapissiers clouaient des tentures; et, au moment d'allumer les
lustres, vers neuf heures, l'architecte, accompagn de la
comtesse qui se passionnait, donnait les derniers ordres.

C'tait une de ces ftes de printemps, d'un charme si tendre.
Les chaudes soires de juin avaient permis d'ouvrir les deux
portes du grand salon et de prolonger le bal jusque sur le sable
du jardin.  Quand les premiers invits arrivrent, accueillis 
la porte par le comte et la comtesse, ils eurent un
blouissement.  Il fallait se rappeler le salon d'autrefois, o
passait le souvenir glacial de la comtesse Muffat, cette pice
antique, toute pleine d'une svrit dvote, avec son meuble
Empire d'acajou massif, ses tentures de velours jaune, son
plafond verdtre, tremp d'humidit.  Maintenant, ds l'entre,
dans le vestibule, des mosaques rehausses d'or se moiraient
sous de hauts candlabres, tandis que l'escalier de marbre
droulait sa rampe aux fines ciselures.  Puis, le salon
resplendissait, drap de velours de Gnes, tendu au plafond d'une
vaste dcoration de Boucher, que l'architecte avait paye cent
mille francs,  la vente du chteau de Dampierre.  Les lustres,
les appliques de cristal allumaient l un luxe de glaces et de
meubles prcieux.  On et dit que la chaise longue de Sabine, ce
sige unique de soie rouge, dont la mollesse autrefois tonnait,
s'tait multiplie, largie, jusqu' emplir l'htel entier d'une
voluptueuse paresse, d'une jouissance aigu, qui brlait avec la
violence des feux tardifs.

Dj l'on dansait.  L'orchestre, plac dans le jardin, devant une
des fentres ouvertes, jouait une valse, dont le rythme souple
arrivait adouci, envol au plein air.  Et le jardin
s'largissait, dans une ombre transparente, clair de lanternes
vnitiennes, avec une tente de pourpre plante sur le bord d'une
pelouse, o tait install un buffet.  Cette valse, justement la
valse canaille de la _Blonde Vnus_, qui avait le rire d'une
polissonnerie, pntrait le vieil htel d'une onde sonore, d'un
frisson chauffant les murs.  Il semblait que ce ft quelque vent
de la chair, venu de la rue, balayant tout un ge mort dans la
hautaine demeure, emportant le pass des Muffat, un sicle
d'honneur et de foi endormi sous les plafonds.

Cependant, prs de la chemine,  leur place habituelle, les
vieux amis de la mre du comte se rfugiaient, dpayss, blouis.
Ils formaient un petit groupe, au milieu de la cohue peu  peu
envahissante.  Madame Du Joncquoy, ne reconnaissant plus les
pices, avait travers la salle  manger.  Madame Chantereau
regardait d'un air stupfait le jardin, qui lui paraissait
immense.  Bientt,  voix basse, ce fut dans ce coin toutes
sortes de rflexions amres.

--Dites donc, murmurait madame Chantereau, si la comtesse
revenait...  Hein?  vous imaginez-vous son entre, au milieu de
ce monde.  Et tout cet or, et ce vacarme...  C'est scandaleux!

--Sabine est folle, rpondait madame Du Joncquoy.  L'avez-vous
vue  la porte?  Tenez, on l'aperoit d'ici...  Elle a tous ses
diamants.

Un instant, elles se levrent pour examiner de loin la comtesse
et le comte.  Sabine, en toilette blanche, garnie d'un point
d'Angleterre merveilleux, tait triomphante de beaut, jeune,
gaie, avec une pointe d'ivresse dans son continuel sourire.  Prs
d'elle, Muffat, vieilli, un peu ple, souriait aussi, de son air
calme et digne.

--Et penser qu'il tait le matre, reprit madame Chantereau, que
pas un petit banc ne serait entr sans qu'il l'et permis!...  Ah
bien!  elle a chang a, il est chez elle,  cette heure...  Vous
souvenez-vous, lorsqu'elle ne voulait pas refaire son salon?
C'est l'htel qu'elle a refait.

Mais elles se turent, madame de Chezelles entrait, suivie d'une
bande de jeunes messieurs, s'extasiant, approuvant avec de
lgres exclamations.

--Oh!  dlicieux!...  exquis!...  c'est d'un got!

Et elle leur jeta de loin:

--Que disais-je!  Il n'y a rien comme ces vieilles masures,
lorsqu'on les arrange...  a vous prend un chic!  N'est-ce pas?
tout  fait grand sicle...  Enfin, elle peut recevoir.

Les deux vieilles dames s'taient assises de nouveau, baissant la
voix, causant du mariage, qui tonnait bien des gens.  Estelle
venait de passer, en robe de soie rose, toujours maigre et plate,
avec sa face muette de vierge.  Elle avait accept Daguenet,
paisiblement; elle ne tmoignait ni joie ni tristesse, aussi
froide, aussi blanche que les soirs d'hiver o elle mettait des
bches au feu.  Toute cette fte donne pour elle, ces lumires,
ces fleurs, cette musique, la laissaient sans une motion.

--Un aventurier, disait madame Du Joncquoy.  Moi, je ne l'ai
  jamais vu.

--Prenez garde, le voici, murmura madame Chantereau.

Daguenet, qui avait aperu madame Hugon avec ses fils, s'tait
empress de lui offrir le bras; et il riait, il lui tmoignait
une effusion de tendresse, comme si elle et travaill pour une
part  son coup de fortune.

--Je vous remercie, dit-elle en s'asseyant prs de la chemine.
Voyez-vous, c'est mon ancien coin.

--Vous le connaissez?  demanda madame Du Joncquoy, lorsque
Daguenet fut parti.

--Certainement, un charmant jeune homme.  Georges l'aime
beaucoup...  Oh!  une famille des plus honorables.

Et la bonne dame le dfendit contre une sourde hostilit qu'elle
sentait.  Son pre, trs estim de Louis-Philippe, avait occup
jusqu' sa mort une prfecture.  Lui, s'tait un peu dissip,
peut-tre.  On le prtendait ruin.  En tout cas, un de ses
oncles, un grand propritaire, devait lui laisser sa fortune.
Mais ces dames hochaient la tte, pendant que madame Hugon, gne
elle-mme, revenait toujours  l'honorabilit de la famille.
Elle tait trs lasse, elle se plaignit de ses jambes.  Depuis un
mois, elle habitait sa maison de la rue Richelieu, pour un tas
d'affaires, disait-elle.  Une ombre de tristesse voilait son
maternel sourire.

--N'importe, conclut madame Chantereau, Estelle aurait pu
prtendre  beaucoup mieux.

Il y eut une fanfare.  C'tait un quadrille, le monde refluait aux
deux cts du salon, pour laisser la place libre.  Des robes
claires passaient, se mlaient, au milieu des taches sombres des
habits; tandis que la grande lumire mettait, sur la houle des
ttes, des clairs de bijoux, un frmissement de plumes blanches,
une floraison de lilas et de roses.  Il faisait dj chaud, un
parfum pntrant montait de ces tulles lgers, de ces chiffonnages
de satin et de soie, o les paules nues plissaient, sous les
notes vives de l'orchestre.  Par les portes ouvertes, au fond des
pices voisines, on voyait des ranges de femmes assises, avec
l'clat discret de leur sourire, une lueur des yeux, une moue de
la bouche, que battait le souffle des ventails.  Et des invits
arrivaient toujours, un valet lanait des noms, tandis que,
lentement, au milieu des groupes, des messieurs tchaient de caser
des dames, embarrasses  leurs bras, se haussant, cherchant de
loin un fauteuil libre.  Mais l'htel s'emplissait, les jupes se
tassaient avec un petit bruit, il y avait des coins o une nappe
de dentelles, de noeuds, de poufs, bouchait le passage, dans la
rsignation polie de toutes, faites  ces cohues blouissantes,
gardant leur grce.  Cependant, au fond du jardin, sous la lueur
rose des lanternes vnitiennes, des couples s'enfonaient,
chapps  l'touffement du grand salon, des ombres de robes
filaient au bord de la pelouse, comme rythmes par la musique du
quadrille, qui prenait, derrire les arbres, une douceur
lointaine.

Steiner venait de rencontrer l Foucarmont et la Faloise, buvant
un verre de champagne, devant le buffet.

--C'est pourri de chic, disait la Faloise, en examinant la tente
de pourpre, tenue sur des lances dores.  On se croirait  la
foire aux pains d'pices...  Hein?  c'est a!  la foire aux pains
d'pices!

Maintenant, il affectait une blague continuelle, posant pour le
jeune homme ayant abus de tout et ne trouvant plus rien digne
d'tre pris au srieux.

--C'est ce pauvre Vandeuvres qui serait surpris, s'il revenait,
murmura Foucarmont.  Vous vous souvenez, quand il crevait d'ennui
l-bas, devant la chemine.  Fichtre!  il ne fallait pas rire.

--Vandeuvres, laissez donc, un rat!  reprit ddaigneusement la
Faloise.  En voil un qui s'est mis le doigt dans l'oeil, s'il a
cru nous pater avec son rtissage!  Personne n'en parle
seulement plus.  Ras, fini, enterr, Vandeuvres!  A un autre!

Puis, comme Steiner leur serrait la main:

--Vous savez, Nana vient d'arriver...  Oh!  une entre, mes
enfants!  quelque chose de pharamineux!...  D'abord, elle a
embrass la comtesse.  Ensuite, quand les enfants se sont
approchs, elle les a bnis en disant  Daguenet: coute, Paul,
si tu lui fais des queues, c'est  moi que tu auras  faire...
Comment!  vous n'avez pas vu a!  Oh!  un chic!  un succs!

Les deux autres l'coutaient, bouche bante.  Enfin, ils se
mirent  rire.  Lui, enchant, se trouvait trs fort.

--Hein?  vous avez cru que c'tait arriv...  Dame!  puisque
c'est Nana qui a fait le mariage.  D'ailleurs, elle est de la
famille.

Les fils Hugon passaient, Philippe le fit taire.  Alors, entre
hommes, on causa du mariage.  Georges se fcha contre la Faloise,
qui racontait l'histoire.  Nana avait bien coll  Muffat un de
ses anciens pour gendre; seulement, il tait faux que, la veille
encore, elle et couch avec Daguenet.  Foucarmont se permit de
hausser les paules.  Savait-on jamais quand Nana couchait avec
quelqu'un?  Mais Georges, emport, rpondit par un: Moi,
monsieur, je le sais! qui les mit tous en gaiet.  Enfin, comme
le dit Steiner, a faisait toujours une drle de cuisine.

Peu  peu, on envahissait le buffet.  Ils cdrent la place, sans
se quitter.  La Faloise regardait les femmes effrontment, comme
s'il s'tait cru  Mabille.  Au fond d'une alle, ce fut une
surprise, la bande trouva M. Venot en grande confrence avec
Daguenet; et des plaisanteries faciles les gayrent, il le
confessait, il lui donnait des conseils pour la premire nuit.
Puis, ils revinrent devant une des portes du salon, o une polka
emportait des couples, dans un balancement qui mettait un sillage
au milieu des hommes rests debout.  Sous les souffles venus du
dehors, les bougies brlaient trs hautes.  Quand une robe
passait, avec les lgers claquements de la cadence, elle
rafrachissait d'un petit coup de vent la chaleur braisillante
tombant des lustres.

--Fichtre!  ils n'ont pas froid, l dedans!  murmura la Faloise.

Leurs yeux clignaient, au retour des ombres mystrieuses du
jardin; et ils se montrrent le marquis de Chouard, isol,
dominant de sa haute taille les paules nues qui l'entouraient.
Il avait une face ple, trs svre, un air de hautaine dignit,
sous sa couronne de rares cheveux blancs.  Scandalis par la
conduite du comte Muffat, il venait de rompre publiquement, il
affectait de ne plus mettre les pieds dans l'htel.  S'il avait
consenti  y paratre, ce soir-l, c'tait sur les instances de
sa petite-fille, dont il dsapprouvait d'ailleurs le mariage,
avec des paroles indignes contre la dsorganisation des classes
dirigeantes par les honteux compromis de la dbauche moderne.

--Ah!  c'est la fin, disait prs de la chemine madame Du
Joncquoy  l'oreille de madame Chantereau.  Cette fille a
ensorcel ce malheureux...  Nous qui l'avons connu si croyant, si
noble!

--Il parat qu'il se ruine, continua madame Chantereau.  Mon mari
a eu entre les mains un billet...  Il vit maintenant dans cet
htel de l'avenue de Villiers.  Tout Paris en cause...  Mon Dieu!
je n'excuse pas Sabine; avouez pourtant qu'il lui donne bien des
sujets de plainte, et, dame!  si elle jette aussi l'argent par
les fentres...

--Elle n'y jette pas que l'argent, interrompit l'autre.  Enfin, 
deux, ils iront plus vite...  Une noyade dans la boue, ma chre.

Mais une voix douce les interrompit.  C'tait M. Venot.  Il tait
venu s'asseoir derrire elles, comme dsireux de disparatre; et,
se penchant, il murmurait:

--Pourquoi dsesprer?  Dieu se manifeste, lorsque tout semble
  perdu.

Lui, assistait paisiblement  la dbcle de cette maison qu'il
gouvernait jadis.  Depuis son sjour aux Fondettes, il laissait
l'affolement grandir, avec la conscience trs nette de son
impuissance.  Il avait tout accept, la passion enrage du comte
pour Nana, la prsence de Fauchery prs de la comtesse, mme le
mariage d'Estelle et de Daguenet.  Qu'importaient ces choses!  Et
il se montrait plus souple, plus mystrieux, nourrissant l'ide
de s'emparer du jeune mnage comme du mnage dsuni, sachant bien
que les grands dsordres jettent aux grandes dvotions.  La
Providence aurait son heure.

--Notre ami, continua-t-il  voix basse, est toujours anim des
meilleurs sentiments religieux...  Il m'en a donn les preuves
les plus douces.

--Eh bien!  dit madame Du Joncquoy, il devrait d'abord se
remettre avec sa femme.

--Sans doute...  Justement, j'ai l'espoir que cette
rconciliation ne tardera pas.

Alors, les deux vieilles dames le questionnrent.  Mais il
redevint trs humble, il fallait laisser agir le ciel.  Tout son
dsir, en rapprochant le comte et la comtesse, tait d'viter un
scandale public.  La religion tolrait bien des faiblesses, quand
on gardait les convenances.

--Enfin, reprit madame Du Joncquoy, vous auriez d empcher ce
mariage avec cet aventurier...

Le petit vieillard avait pris un air de profond tonnement.

--Vous vous trompez, monsieur Daguenet est un jeune homme du plus
grand mrite...  Je connais ses ides.  Il veut faire oublier des
erreurs de jeunesse.  Estelle le ramnera, soyez-en sre.

--Oh!  Estelle!  murmura ddaigneusement madame Chantereau, je
crois la chre petite incapable d'une volont.  Elle est si
insignifiante!

Cette opinion fit sourire M. Venot.  D'ailleurs, il ne s'expliqua
pas sur la jeune marie.  Fermant les paupires, comme pour se
dsintresser, il se perdit de nouveau derrire les jupes, dans
son coin.  Madame Hugon, au milieu de sa lassitude distraite,
avait saisi quelques mots.  Elle intervint, elle conclut de son
air de tolrance, en s'adressant au marquis de Chouard, qui la
saluait:

--Ces dames sont trop svres.  L'existence est si mauvaise pour
tout le monde...  N'est-ce pas, mon ami, on doit pardonner
beaucoup aux autres, lorsqu'on veut tre soi-mme digne de
pardon?

Le marquis resta quelques secondes gn, craignant une allusion.
Mais la bonne dame avait un si triste sourire, qu'il se remit
tout de suite, en disant:

--Non, pas de pardon pour certaines fautes...  C'est avec ces
complaisances qu'une socit va aux abmes.

Le bal s'tait encore anim.  Un nouveau quadrille donnait au
plancher du salon un lger balancement, comme si la vieille
demeure et flchi sous le branle de la fte.  Par moments, dans
la pleur brouille des ttes, se dtachait un visage de femme,
emport par la danse, aux yeux brillants, aux lvres
entrouvertes, avec le coup du lustre sur la peau blanche.  Madame
Du Joncquoy dclarait qu'il n'y avait pas de bon sens.  C'tait
une folie d'empiler cinq cents personnes dans un appartement o
l'on aurait tenu deux cents  peine.  Alors, pourquoi ne pas
signer le contrat sur la place du Carrousel?  Effet des nouvelles
moeurs, disait madame Chantereau; jadis, de telles solennits se
passaient en famille; aujourd'hui, il fallait des cohues, la rue
entrant librement, un crasement sans lequel la soire semblait
froide.  On affichait son luxe, on introduisait chez soi l'cume
de Paris; et rien de plus naturel si des promiscuits pareilles
pourrissaient ensuite le foyer.  Ces dames se plaignaient de ne
pas reconnatre plus de cinquante personnes.  D'o venait tout
a?  Des jeunes filles, dcolletes, montraient leurs paules.
Une femme avait un poignard d'or plant dans son chignon, tandis
qu'une broderie de perles de jais l'habillait d'une cotte de
mailles.  On en suivait une autre en souriant, tellement la
hardiesse de ses jupes collantes semblait singulire.  Tout le
luxe de cette fin d'hiver tait l, le monde du plaisir avec ses
tolrances, ce qu'une matresse de maison ramasse parmi ses
liaisons d'un jour, une socit o se coudoyaient de grands noms
et de grandes hontes, dans le mme apptit de jouissances.  La
chaleur augmentait, le quadrille droulait la symtrie cadence
de ses figures, au milieu des salons trop pleins.

--Trs chic, la comtesse!  reprit la Faloise  la porte du
jardin, elle a dix ans de moins que sa fille...  A propos,
Foucarmont, vous allez nous dire a: Vandeuvres pariait qu'elle
n'avait pas de cuisses.

Cette pose au cynisme ennuyait ces messieurs.  Foucarmont se
contenta de rpondre:

--Interrogez votre cousin, mon cher.  Justement le voil.

--Tiens!  c'est une ide, cria la Faloise.  Je parie dix louis
qu'elle a des cuisses.

Fauchery arrivait, en effet.  En habitu de la maison, il avait
fait le tour par la salle  manger, pour viter l'encombrement
des portes.  Repris par Rose, au commencement de l'hiver, il se
partageait entre la chanteuse et la comtesse, trs las, ne
sachant comment lcher l'une des deux.  Sabine flattait sa
vanit, mais Rose l'amusait davantage.  C'tait, d'ailleurs, de
la part de cette dernire une passion vraie, une tendresse d'une
fidlit conjugale, qui dsolait Mignon.

--coute, un renseignement, rptait la Faloise, en serrant le
bras de son cousin.  Tu vois cette dame en soie blanche?

Depuis que son hritage lui donnait un aplomb insolent, il
affectait de blaguer Fauchery, ayant une ancienne rancune 
satisfaire, voulant se venger des railleries d'autrefois,
lorsqu'il dbarquait de sa province.

--Oui, cette dame qui a des dentelles.

Le journaliste se haussait, ne comprenant pas encore.

--La comtesse?  finit-il par dire.

--Juste, mon bon...  J'ai pari dix louis.  A-t-elle des cuisses?

Et il se mit  rire, enchant d'avoir mouch tout de mme ce
gaillard, qui l'patait si fort jadis, quand il lui demandait si
la comtesse ne couchait avec personne.  Mais Fauchery, sans
s'tonner le moins du monde, le regardait fixement.

--Idiot, va!  lcha-t-il enfin, en haussant les paules.

Puis, il distribua des poignes de main  ces messieurs, pendant
que la Faloise, dcontenanc, n'tait plus bien sr d'avoir dit
quelque chose de drle.  On causa.  Depuis les courses, le
banquier et Foucarmont faisaient partie de la bande, avenue de
Villiers.  Nana allait beaucoup mieux, le comte chaque soir
venait prendre de ses nouvelles.  Cependant, Fauchery, qui
coutait, semblait proccup.  Le matin, dans une querelle, Rose
lui avait carrment avou l'envoi de la lettre; oui, il pouvait
se prsenter chez sa dame du monde, il serait bien reu.  Aprs
de longues hsitations, il tait venu quand mme, par courage.
Mais l'imbcile plaisanterie de la Faloise le bouleversait, sous
son apparente tranquillit.

--Qu'avez-vous?  lui demanda Philippe.  Vous paraissez souffrant.

--Moi, pas du tout...  J'ai travaill, c'est pourquoi j'arrive si
  tard.

Puis, froidement, avec un de ces hrosmes ignors, qui dnouent
les vulgaires tragdies de l'existence:

--Je n'ai pourtant pas salu les matres de la maison...  Il faut
  tre poli.

Mme, il osa plaisanter, en se tournant vers la Faloise.

--N'est-ce pas, idiot?

Et il s'ouvrit un passage au milieu de la foule.  La voix pleine
du valet ne jetait plus des noms  la vole.  Pourtant, prs de
la porte, le comte et la comtesse causaient encore, retenus par
des dames qui entraient.  Enfin, il les rejoignit, pendant que
ces messieurs, rests sur le perron du jardin, se haussaient,
pour voir la scne.  Nana devait avoir bavard.

--Le comte ne l'a pas aperu, murmura Georges.  Attention!  il se
retourne...  L, a y est.

L'orchestre venait de reprendre la valse de la _Blonde Vnus_.
D'abord, Fauchery avait salu la comtesse, qui souriait toujours,
dans une srnit ravie.  Puis, il tait rest un instant
immobile, derrire le dos du comte,  attendre, trs calme.  Le
comte, cette nuit-l, gardait sa hautaine gravit, le port de
tte officiel du grand dignitaire.  Lorsqu'il abaissa enfin les
yeux sur le journaliste, il exagra encore son attitude
majestueuse.  Pendant quelques secondes, les deux hommes se
regardrent.  Et ce fut Fauchery qui, le premier, tendit la main.
Muffat donna la sienne.  Leurs mains taient l'une dans l'autre,
La comtesse Sabine souriait devant eux, les cils baisss, tandis
que la valse, continuellement, droulait son rythme de
polissonnerie railleuse.

--Mais a va tout seul!  dit Steiner.

--Est-ce que leurs mains sont colles?  demanda Foucarmont,
surpris de la longueur de l'treinte.

Un invincible souvenir amenait une lueur rose aux joues ples de
Fauchery.  Il revoyait le magasin des accessoires, avec son jour
verdtre, son bric--brac couvert de poussire; et Muffat s'y
trouvait, tenant le coquetier, abusant de ses doutes.  A cette
heure, Muffat ne doutait plus, c'tait un dernier coin de dignit
qui croulait.  Fauchery, soulag dans sa peur, voyant la gaiet
claire de la comtesse, fut pris d'une envie de rire.  a lui
semblait comique.

--Ah!  cette fois, c'est elle!  cria la Faloise, qui ne lchait
pas une plaisanterie, lorsqu'il la croyait bonne.  Nana, l-bas,
vous la voyez qui entre?

--Tais-toi donc, idiot!  murmura Philippe.

--Quand je vous dis!...  On lui joue sa valse, parbleu!  elle
arrive.  Et puis, elle est de la rconciliation, que diable!...
Comment!  vous ne voyez pas!  Elle les serre sur son coeur tous
les trois, mon cousin, ma cousine et son poux, en les appelant
ses petits chats.  Moi a me retourne, ces scnes de famille.

Estelle s'tait approche.  Fauchery la complimentait, pendant
que, raide dans sa robe rose, elle le regardait de son air tonn
d'enfant silencieuse, en jetant des coups d'oeil sur son pre et
sa mre.  Daguenet, lui aussi, changeait une chaude poigne de
main avec le journaliste.  Ils faisaient un groupe souriant; et,
derrire eux, M. Venot se glissait, les couvant d'un oeil bat,
les enveloppant de sa douceur dvote, heureux de ces derniers
abandons qui prparaient les voies de la Providence.

Mais la valse droulait toujours son balancement de rieuse
volupt.  C'tait une reprise plus haute du plaisir battant le
vieil htel comme une mare montante.  L'orchestre enflait les
trilles de ses petites fltes, les soupirs pms de ses violons;
sous les velours de Gnes, les ors et les peintures, les lustres
dgageaient une chaleur vivante, une poussire de soleil; tandis
que la foule des invits, multiplie dans les glaces, semblait
s'largir, avec le murmure grandi de ses voix.  Autour du salon,
les couples qui passaient, les mains  la taille, parmi les
sourires des femmes assises, accentuaient davantage le branle des
planchers.  Dans le jardin, une lueur de braise, tombe des
lanternes vnitiennes, clairait d'un lointain reflet d'incendie
les ombres noires des promeneurs, cherchant un peu d'air au fond
des alles.  Et ce tressaillement des murs, cette nue rouge,
taient comme la flambe dernire, o craquait l'antique honneur
brlant aux quatre coins du logis.  Les gaiets timides, alors 
peine commenantes, que Fauchery, un soir d'avril, avait entendu
sonner avec le son d'un cristal qui se brise, s'taient peu  peu
enhardies, affoles, jusqu' cet clat de fte.  Maintenant, la
flure augmentait; elle lzardait la maison, elle annonait
l'effondrement prochain.  Chez les ivrognes des faubourgs, c'est
par la misre noire, le buffet sans pain, la folie de l'alcool
vidant les matelas, que finissent les familles gtes.  Ici, sur
l'croulement de ces richesses, entasses et allumes d'un coup,
la valse sonnait le glas d'une vieille race; pendant que Nana,
invisible, pandue au-dessus du bal avec ses membres souples,
dcomposait ce monde, le pntrait du ferment de son odeur
flottant dans l'air chaud, sur le rythme canaille de la musique.

Ce fut le soir du mariage  l'glise que le comte Muffat se
prsenta dans la chambre de sa femme, o il n'tait pas entr
depuis deux ans.  La comtesse, trs surprise, recula d'abord.
Mais elle avait son sourire, ce sourire d'ivresse qui ne la
quittait plus.  Lui, trs gn, balbutiait.  Alors, elle lui fit
un peu de morale.  D'ailleurs, ni l'un ni l'autre ne risqurent
une explication nette.  C'tait la religion qui voulait ce pardon
mutuel; et il fut convenu entre eux, par un accord tacite, qu'ils
garderaient leur libert.  Avant de se mettre au lit, comme la
comtesse paraissait hsiter encore, ils causrent affaires.  Le
premier, il parla de vendre les Bordes.  Elle, tout de suite,
consentit.  Ils avaient de grands besoins, ils partageraient.
Cela acheva la rconciliation.  Muffat en ressentit un vritable
soulagement dans ses remords.

Justement, ce jour-l, comme Nana sommeillait vers deux heures,
Zo se permit de frapper  la porte de la chambre.  Les rideaux
taient tirs, un souffle chaud entrait par une fentre, dans la
fracheur silencieuse du demi-jour.  D'ailleurs, la jeune femme
se levait maintenant, un peu faible encore.  Elle ouvrit les
yeux, elle demanda:

--Qui est-ce?

Zo allait rpondre.  Mais Daguenet, forant l'entre, s'annona
lui-mme.  Du coup, elle s'accouda sur l'oreiller, et, renvoyant
la femme de chambre:

--Comment, c'est toi!  le jour qu'on te marie!...  Qu'y a-t-il
  donc?

Lui, surpris par l'obscurit, restait au milieu de la pice.
Cependant, il s'habituait, il avanait, en habit, cravat et
gant de blanc.  Et il rptait:

--Eh bien!  oui, c'est moi...  Tu ne te souviens pas?

Non, elle ne se souvenait de rien.  Il dut s'offrir carrment, de
son air de blague.

--Voyons, ton courtage...  Je t'apporte l'trenne de mon
  innocence.

Alors, comme il tait au bord du lit, elle l'empoigna de ses bras
nus, secoue d'un beau rire, et pleurant presque, tant elle
trouvait a gentil de sa part.

--Ah!  ce Mimi, est-il drle!...  Il y a pens pourtant!  Et moi
qui ne savais plus!  Alors, tu t'es chapp, tu sors de l'glise.
C'est vrai, tu as une odeur d'encens...  Mais baise-moi donc!
oh!  plus fort que a, mon Mimi!  Va, c'est peut-tre la dernire
fois.

Dans la chambre obscure, o tranait encore une vague odeur
d'ther, leur rire tendre expira.  La grosse chaleur gonflait les
rideaux des fentres, on entendait des voix d'enfant sur
l'avenue.  Puis, ils plaisantrent, bousculs par l'heure.
Daguenet partait tout de suite avec sa femme, aprs le lunch.





XIII




Vers la fin de septembre, le comte Muffat, qui devait dner chez
Nana le soir, vint au crpuscule l'avertir d'un ordre brusque
qu'il avait reu pour les Tuileries.  L'htel n'tait pas encore
allum, les domestiques riaient trs fort  l'office; il monta
doucement l'escalier, o les vitraux luisaient dans une ombre
chaude.  En haut, la porte du salon ne fit pas de bruit.  Un jour
rose se mourait au plafond de la pice; les tentures rouges, les
divans profonds, les meubles de laque, ce fouillis d'toffes
brodes, de bronzes et de faences, dormaient dj sous une pluie
lente de tnbres, qui noyait les coins, sans un miroitement
d'ivoire, ni un reflet d'or.  Et l, dans cette obscurit, sur la
blancheur seule distincte d'un grand jupon largi, il aperut
Nana renverse, aux bras de Georges.  Toute dngation tait
impossible.  Il eut un cri touff, il resta bant.

Nana s'tait releve d'un bond, et elle le poussait dans la
chambre, pour donner au petit le temps de filer.

--Entre, murmura-t-elle, la tte perdue, je vais te dire...

Elle tait exaspre de cette surprise.  Jamais elle ne cdait
ainsi chez elle, dans ce salon, les portes ouvertes.  Il avait
fallu toute une histoire, une querelle de Georges, enrag de
jalousie contre Philippe; il sanglotait si fort  son cou,
qu'elle s'tait laiss faire, ne sachant comment le calmer, trs
apitoye au fond.  Et, pour une fois qu'elle commettait la btise
de s'oublier ainsi, avec un galopin qui ne pouvait mme plus lui
apporter des bouquets de violettes, tant sa mre le tenait serr,
juste le comte arrivait et tombait droit sur eux.  Vrai!  pas de
chance!  Voil ce qu'on gagnait  tre bonne fille!

Cependant, l'obscurit tait complte dans la chambre, o elle
avait pouss Muffat.  Alors,  ttons, elle sonna furieusement
pour demander une lampe.  Aussi, c'tait la faute de Julien!
S'il y avait eu une lampe dans le salon, rien de tout cela ne
serait arriv.  Cette bte de nuit qui tombait lui avait retourn
le coeur.

--Je t'en prie, mon chat, sois raisonnable, dit-elle, lorsque Zo
eut apport de la lumire.

Le comte, assis, les mains sur les genoux, regardait par terre,
dans l'hbtement de ce qu'il venait de voir.  Il ne trouvait pas
un cri de colre.  Il tremblait, comme pris d'une horreur qui le
glaait.  Cette douleur muette toucha la jeune femme.  Elle
essayait de le consoler.

--Eh bien!  oui, j'ai eu tort...  C'est trs mal, ce que j'ai
fait...  Tu vois, je regrette ma faute.  J'en ai beaucoup de
chagrin, puisque a te contrarie...  Allons, sois gentil de ton
ct, pardonne-moi.

Elle s'tait accroupie  ses pieds, cherchant son regard d'un air
de tendresse soumise, pour savoir s'il lui en voulait beaucoup;
puis, comme il se remettait, en soupirant longuement, elle se fit
plus cline, elle donna une dernire raison, avec une bont
grave:

--Vois-tu, chri, il faut comprendre...  Je ne puis refuser a 
mes amis pauvres.

Le comte se laissa flchir.  Il exigea seulement le renvoi de
Georges.  Mais toute illusion tait morte, il ne croyait plus 
la fidlit jure.  Le lendemain, Nana le tromperait de nouveau;
et il ne restait dans le tourment de sa possession que par un
besoin lche, par une pouvante de la vie,  l'ide de vivre sans
elle.

Ce fut l'poque de son existence o Nana claira Paris d'un
redoublement de splendeur.  Elle grandit encore  l'horizon du
vice, elle domina la ville de l'insolence affiche de son luxe,
de son mpris de l'argent, qui lui faisait fondre publiquement
les fortunes.  Dans son htel, il y avait comme un clat de
forge.  Ses continuels dsirs y flambaient, un petit souffle de
ses lvres changeait l'or en une cendre fine que le vent balayait
 chaque heure.  Jamais on n'avait vu une pareille rage de
dpense.  L'htel semblait bti sur un gouffre, les hommes avec
leurs biens, leurs corps, jusqu' leurs noms, s'y
engloutissaient, sans laisser la trace d'un peu de poussire.
Cette fille, aux gots de perruche, croquant des radis et des
pralines, chipotant la viande, avait chaque mois pour sa table
des comptes de cinq mille francs.  C'tait,  l'office, un
gaspillage effrn, un coulage froce, qui ventrait les
barriques de vin, qui roulait des notes enfles par trois ou
quatre mains successives.  Victorine et Franois rgnaient en
matres dans la cuisine, o ils invitaient du monde, en dehors
d'un petit peuple de cousins nourris  domicile de viandes
froides et de bouillon gras; Julien exigeait des remises chez les
fournisseurs, les vitriers ne remettaient pas un carreau de
trente sous, sans qu'il en ft ajouter vingt pour lui; Charles
mangeait l'avoine des chevaux, doublant les fournitures,
revendant par une porte de derrire ce qui entrait par la grande
porte; tandis que, au milieu de ce pillage gnral, de ce sac de
ville emporte d'assaut, Zo,  force d'art, parvenait  sauver
les apparences, couvrait les vols de tous pour mieux y confondre
et sauver les siens.  Mais ce qu'on perdait tait pis encore, la
nourriture de la veille jete  la borne, un encombrement de
provisions dont les domestiques se dgotaient, le sucre
empoissant les verres, le gaz brlant  pleins becs, jusqu'
faire sauter les murs; et des ngligences, et des mchancets, et
des accidents, tout ce qui peut hter la ruine, dans une maison
dvore par tant de bouches.  Puis, en haut, chez madame, la
dbcle soufflait plus fort: des robes de dix mille francs, mises
deux fois, vendues par Zo; des bijoux qui disparaissaient, comme
mietts au fond des tiroirs; des achats btes, les nouveauts du
jour, oublies le lendemain dans les coins, balayes  la rue.
Elle ne pouvait voir quelque chose de trs cher sans en avoir
envie, elle faisait ainsi autour d'elle un continuel dsastre de
fleurs, de bibelots prcieux, d'autant plus heureuse que son
caprice d'une heure cotait davantage.  Rien ne lui restait aux
mains; elle cassait tout, a se fanait, a se salissait entre ses
petits doigts blancs; une jonche de dbris sans nom, de lambeaux
tordus, de loques boueuses, la suivait et marquait son passage.
Ensuite clataient les gros rglements, au milieu de ce gchis de
l'argent de poche: vingt mille francs chez la modiste, trente
mille chez la lingre, douze mille chez le bottier; son curie
lui en mangeait cinquante mille; en six mois, elle eut chez son
couturier une note de cent vingt mille francs.  Sans qu'elle et
augment son train, estim par Labordette  quatre cent mille
francs en moyenne, elle atteignit cette anne-l le million,
stupfaite elle-mme de ce chiffre, incapable de dire o avait pu
passer une pareille somme.  Les hommes entasss les uns
par-dessus les autres, l'or vid  pleine brouette, ne
parvenaient pas  combler le trou qui toujours se creusait sous
le pav de son htel, dans les craquements de son luxe.

Cependant, Nana nourrissait un dernier caprice.  Travaille une
fois encore par l'ide de refaire sa chambre, elle croyait avoir
trouv: une chambre de velours rose th,  petits capitons
d'argent, tendue jusqu'au plafond en forme de tente, garnie de
cordelires et d'une dentelle d'or.  Cela lui semblait devoir
tre riche et tendre, un fond superbe  sa peau vermeille de
rousse.  Mais la chambre, d'ailleurs, tait simplement faite pour
servir de cadre au lit, un prodige, un blouissement.  Nana
rvait un lit comme il n'en existait pas, un trne, un autel, o
Paris viendrait adorer sa nudit souveraine.  Il serait tout en
or et en argent repousss, pareil  un grand bijou, des roses
d'or jetes sur un treillis d'argent; au chevet, une bande
d'Amours, parmi les fleurs, se pencheraient avec des rires,
guettant les volupts dans l'ombre des rideaux.  Elle s'tait
adresse  Labordette qui lui avait amen deux orfvres.  On
s'occupait dj des dessins.  Le lit coterait cinquante mille
francs, et Muffat devait le lui donner pour ses trennes.

Ce qui tonnait la jeune femme, c'tait, dans ce fleuve d'or,
dont le flot lui coulait entre les membres, d'tre sans cesse 
court d'argent.  Certains jours, elle se trouvait aux abois pour
des sommes ridicules de quelques louis.  Il lui fallait emprunter
 Zo, ou bien elle battait monnaie elle-mme, comme elle
pouvait.  Mais, avant de se rsigner aux moyens extrmes, elle
ttait ses amis, tirant des hommes ce qu'ils avaient sur eux,
jusqu' des sous, d'un air de plaisanterie.  Depuis trois mois,
elle vidait surtout ainsi les poches de Philippe.  Il ne venait
plus, dans les moments de crise, sans laisser son porte-monnaie.
Bientt, enhardie, elle lui avait demand des emprunts, deux
cents francs, trois cents francs, jamais davantage, pour des
billets, des dettes criardes; et Philippe, nomm en juillet
capitaine trsorier, apportait l'argent le lendemain, en
s'excusant de n'tre pas riche, car la bonne maman Hugon traitait
maintenant ses fils avec une svrit singulire.  Au bout de
trois mois, ces petits prts, souvent renouvels, montaient  une
dizaine de mille francs.  Le capitaine avait toujours son beau
rire sonore.  Pourtant, il maigrissait, distrait parfois, une
ombre de souffrance sur la face.  Mais un regard de Nana le
transfigurait, dans une sorte d'extase sensuelle.  Elle tait
trs chatte avec lui, le grisait de baisers derrire les portes,
le possdait par des abandons brusques, qui le clouaient derrire
ses jupes, ds qu'il pouvait s'chapper de son service.

Un soir, Nana ayant dit qu'elle s'appelait aussi Thrse, et que
sa fte tombait le 15 octobre, ces messieurs lui envoyrent tous
des cadeaux.  Le capitaine Philippe apporta le sien, un ancien
drageoir en porcelaine de Saxe, mont sur or.  Il la trouva
seule, dans son cabinet de toilette, au sortir du bain, vtue
seulement d'un grand peignoir de flanelle blanche et rouge, et
trs occupe  examiner les cadeaux, tals sur une table.  Elle
avait dj cass un flacon de cristal de roche, en voulant le
dboucher.

--Oh!  tu es trop gentil!  dit-elle.  Qu'est-ce que c'est?
montre un peu...  Es-tu enfant, de mettre tes sous  des petites
machines comme a!

Elle le grondait, puisqu'il n'tait pas riche, trs contente au
fond de le voir dpenser tout pour elle, la seule preuve d'amour
qui la toucht.  Cependant, elle travaillait le drageoir, elle
voulait voir comment c'tait fait, l'ouvrant, le refermant.

--Prends garde, murmura-t-il, c'est fragile.

Mais elle haussa les paules.  Il lui croyait donc des mains de
portefaix!  Et, tout  coup, la charnire lui resta aux doigts,
le couvercle tomba et se brisa.  Elle demeurait stupfaite, les
yeux sur les morceaux, disant:

--Oh!  il est cass!

Puis, elle se mit  rire.  Les morceaux, par terre, lui
semblaient drles.  C'tait une gaiet nerveuse, elle avait le
rire bte et mchant d'un enfant que la destruction amuse.
Philippe fut pris d'une courte rvolte; la malheureuse ignorait
quelles angoisses lui cotait ce bibelot.  Quand elle le vit
boulevers, elle tcha de se retenir.

--Par exemple, ce n'est pas ma faute...  Il tait fl.  a ne
tient plus, ces vieilleries...  Aussi, c'est ce couvercle!  as-tu
vu la cabriole?

Et elle repartit d'un fou rire.  Mais, comme les yeux du jeune
homme se mouillaient, malgr son effort, elle se jeta tendrement
 son cou.

--Es-tu bte!  je t'aime tout de mme.  Si l'on ne cassait rien,
les marchands ne vendraient plus.  Tout a est fait pour tre
cass...  Tiens!  cet ventail, est-ce que c'est coll seulement!

Elle avait saisi un ventail, tirant sur les branches; et la soie
se dchira en deux.  Cela parut l'exciter.  Pour faire voir
qu'elle se moquait des autres cadeaux, du moment o elle venait
d'abmer le sien, elle se donna le rgal d'un massacre, tapant
les objets, prouvant qu'il n'y en avait pas un de solide, en les
dtruisant tous.  Une lueur s'allumait dans ses yeux vides, un
petit retroussement des lvres montrait ses dents blanches.
Puis, lorsque tous furent en morceaux, trs rouge, reprise de son
rire, elle frappa la table de ses mains largies, elle zzaya
d'une voix de gamine:

--Fini!  n'a plus!  n'a plus!

Alors, Philippe, gagn par cette ivresse, s'gaya et lui baisa la
gorge, en la renversant en arrire.  Elle s'abandonnait, elle se
pendait  ses paules, si heureuse, qu'elle ne se rappelait pas
s'tre tant amuse depuis longtemps.  Et, sans le lcher, d'un
ton de caresse:

--Dis donc, chri, tu devrais bien m'apporter dix louis demain...
Un embtement, une note de mon boulanger qui me tourmente.

Il tait devenu ple; puis, en lui mettant un dernier baiser sur
le front, il dit simplement:

--Je tcherai.

Un silence rgna.  Elle s'habillait.  Lui, appuyait le front 
une vitre.  Au bout d'une minute, il revint, il reprit avec
lenteur:

--Nana, tu devrais m'pouser.

Du coup, cette ide gaya tellement la jeune femme, qu'elle ne
pouvait achever de nouer ses jupons.

--Mais, mon pauvre chien, tu es malade!...  Est-ce parce que je
te demande dix louis que tu m'offres ta main?...  Jamais.  Je
t'aime trop.  En voil une btise, par exemple!

Et, comme Zo entrait pour la chausser, ils ne parlrent plus de
a.  La femme de chambre avait tout de suite guign les cadeaux
en miettes sur la table.  Elle demanda s'il fallait serrer ces
choses; et madame ayant dit de les jeter, elle emporta tout dans
un coin de sa jupe.  A la cuisine, on chiffonnait, on se
partageait les dbris de madame.

Ce jour-l, Georges, malgr la dfense de Nana, s'tait introduit
dans l'htel.  Franois l'avait bien vu passer, mais les
domestiques en arrivaient  rire entre eux des embarras de la
bourgeoise.  Il venait de se glisser jusqu'au petit salon,
lorsque la voix de son frre l'arrta; et, clou derrire la
porte, il entendit toute la scne, les baisers, l'offre de
mariage.  Une horreur le glaait, il s'en alla, imbcile, avec la
sensation d'un grand vide sous le crne.  Ce fut seulement rue
Richelieu, dans sa chambre, au-dessus de l'appartement de sa
mre, que son coeur creva en furieux sanglots.  Cette fois, il ne
pouvait douter.  Une image abominable toujours se levait devant
ses yeux, Nana aux bras de Philippe; et cela lui semblait un
inceste.  Quand il se croyait calm, le souvenir revenait, une
nouvelle crise de rage jalouse le jetait sur son lit, mordant les
draps, criant des mots infmes qui l'affolaient davantage.  La
journe se passa de la sorte.  Il parla d'une migraine pour
rester enferm.  Mais la nuit fut plus terrible encore, une
fivre de meurtre le secouait, dans de continuels cauchemars.  Si
son frre avait habit la maison, il serait all le tuer d'un
coup de couteau.  Au jour, il voulut raisonner.  C'tait lui qui
devait mourir, il se jetterait par la fentre, quand un omnibus
passerait.  Pourtant, il sortit vers dix heures; il courut Paris,
rda sur les ponts, prouva au dernier moment l'invincible besoin
de revoir Nana.  Peut-tre d'un mot le sauverait-elle.  Et trois
heures sonnaient, comme il entrait dans l'htel de l'avenue de
Villiers.

Vers midi, une nouvelle affreuse avait cras madame Hugon.
Philippe tait en prison de la veille au soir, on l'accusait
d'avoir vol douze mille francs  la caisse de son rgiment.
Depuis trois mois, il dtournait de petites sommes, esprant les
remettre, dissimulant le dficit par de fausses pices; et cette
fraude russissait toujours, grce aux ngligences du conseil
d'administration.  La vieille dame, atterre devant le crime de
son enfant, eut un premier cri de colre contre Nana; elle savait
la liaison de Philippe, ses tristesses venaient de ce malheur qui
la retenait  Paris, dans la crainte d'une catastrophe; mais
jamais elle n'avait redout tant de honte, et maintenant elle se
reprochait ses refus d'argent comme une complicit.  Tombe sur
un fauteuil, les jambes prises par la paralysie, elle se sentait
inutile, incapable d'une dmarche, cloue l pour mourir.
Pourtant, la pense brusque de Georges la consola; Georges lui
restait, il pourrait agir, les sauver peut-tre.  Alors, sans
demander le secours de personne, dsirant ensevelir ces choses
entre eux, elle se trana et monta l'tage, rattache  cette
ide qu'elle avait encore une tendresse auprs d'elle.  Mais, en
haut, elle trouva la chambre vide.  Le concierge lui dit que
monsieur Georges tait sorti de bonne heure.  Un second malheur
soufflait dans cette chambre; le lit avec ses draps mordus
contait toute une angoisse; une chaise jete  terre, parmi des
vtements, semblait morte.  Georges devait tre chez cette femme.
Et madame Hugon, les yeux secs, les jambes fortes, descendit.
Elle voulait ses fils, elle partait les rclamer.

Depuis le matin, Nana avait des embtements.  D'abord, c'tait ce
boulanger qui, ds neuf heures, avait paru avec sa note, une
misre, cent trente-trois francs de pain qu'elle ne parvenait pas
 solder, au milieu du train royal de l'htel.  Il s'tait
prsent vingt fois, irrit d'avoir t chang, du jour o il
avait coup le crdit; et les domestiques pousaient sa cause,
Franois disait que madame ne le paierait jamais s'il ne faisait
pas une bonne scne, Charles parlait de monter aussi pour rgler
un vieux compte de paille rest en arrire, pendant que Victorine
conseillait d'attendre la prsence d'un monsieur et de tirer
l'argent, en tombant en plein dans la conversation.  La cuisine
se passionnait, tous les fournisseurs taient mis au courant,
c'taient des commrages de trois et quatre heures, madame
dshabille, pluche, raconte, avec l'acharnement d'une
domesticit oisive, qui crevait de bien-tre.  Seul, Julien, le
matre d'htel, affectait de dfendre madame: tout de mme, elle
tait chic; et quand les autres l'accusaient de coucher avec, il
riait d'un air fat, ce qui mettait la cuisinire hors d'elle, car
elle aurait voulu tre un homme pour cracher sur le derrire de
ces femmes, tant a l'aurait dgote.  Mchamment, Franois
avait post le boulanger dans le vestibule, sans avertir madame.
Comme elle descendait, madame le trouva devant elle,  l'heure du
djeuner.  Elle prit la note, elle lui dit de revenir vers trois
heures.  Alors, avec de sales mots, il partit, en jurant d'tre
exact et de se payer lui-mme, n'importe comment.

Nana djeuna fort mal, vexe de cette scne.  Cette fois, il
fallait se dbarrasser de cet homme.  A dix reprises, elle avait
mis de ct son argent; mais l'argent s'tait toujours fondu, un
jour pour des fleurs, un autre jour pour une souscription faite
en faveur d'un vieux gendarme.  D'ailleurs, elle comptait sur
Philippe, elle s'tonnait mme de ne pas le voir, avec ses deux
cents francs.  C'tait un vrai guignon, l'avant-veille elle avait
encore nipp Satin, tout un trousseau, prs de douze cents francs
de robes et de linge; et il ne lui restait pas un louis chez
elle.

Vers deux heures, comme Nana commenait  tre inquite,
Labordette se prsenta.  Il apportait les dessins du lit.  Ce fut
une diversion, un coup de joie qui fit tout oublier  la jeune
femme.  Elle tapait des mains, elle dansait.  Puis, gonfle de
curiosit, penche au-dessus d'une table du salon, elle examina
les dessins, que Labordette lui expliquait:

--Tu vois, ceci est le bateau; au milieu, une touffe de roses
panouies, puis une guirlande de fleurs et de boutons; les
feuillages seront en or vert et les roses en or rouge...  Et
voici la grande pice du chevet, une ronde d'Amours sur un
treillis d'argent.

Mais Nana l'interrompit, emporte par le ravissement.

--Oh!  qu'il est drle, le petit, celui du coin, qui a le
derrire en l'air...  Hein?  et ce rire malin!  Ils ont tous des
yeux d'un cochon!...  Tu sais, mon cher, jamais je n'oserai faire
des btises devant eux!

Elle tait dans une satisfaction d'orgueil extraordinaire.  Les
orfvres avaient dit que pas une reine ne couchait dans un lit
pareil.  Seulement, il se prsentait une complication.
Labordette lui montra deux dessins pour la pice des pieds, l'un
qui reproduisait le motif des bateaux, l'autre qui tait tout un
sujet, la Nuit enveloppe dans ses voiles, et dont un Faune
dcouvrait l'clatante nudit.  Il ajouta que, si elle
choisissait le sujet, les orfvres avaient l'intention de donner
 la Nuit sa ressemblance.  Cette ide, d'un got risqu, la fit
plir de plaisir.  Elle se voyait en statuette d'argent, dans le
symbole des tides volupts de l'ombre.

--Bien entendu, tu ne poserais que pour la tte et les paules,
dit Labordette.

Elle le regarda tranquillement.

--Pourquoi?...  Du moment o il s'agit d'une oeuvre d'art, je me
fiche pas mal du sculpteur qui me prendra!

Chose entendue, elle choisissait le sujet.  Mais il l'arrta.

--Attends...  C'est six mille francs de plus.

--Par exemple, c'est a qui m'est gal!  cria-t-elle en clatant
de rire.  Est-ce que mon petit mufe n'a pas le sac!

Maintenant, avec ses intimes, elle appelait ainsi le comte
Muffat; et ces messieurs ne la questionnaient plus sur lui
autrement: Tu as vu ton petit mufe hier soir?...  Tiens!  je
croyais trouver ici le petit mufe? Une simple familiarit que
pourtant elle ne se permettait pas encore en sa prsence.

Labordette roulait les dessins, en donnant des dernires
explications: les orfvres s'engageaient  livrer le lit dans
deux mois, vers le 25 dcembre; ds la semaine suivante, un
sculpteur viendrait pour la maquette de la Nuit.  Comme elle le
reconduisait, Nana se rappela le boulanger.  Et brusquement:

--A propos, tu n'aurais pas dix louis sur toi?

Un principe de Labordette, dont il se trouvait bien, tait de ne
jamais prter d'argent aux femmes.  Il faisait toujours la mme
rponse.

--Non, ma fille, je suis  sec...  Mais veux-tu que j'aille chez
ton petit mufe?

Elle refusa, c'tait inutile.  Deux jours auparavant, elle avait
tir cinq mille francs du comte.  Cependant, elle regretta sa
discrtion.  Derrire Labordette, bien qu'il ft  peine deux
heures et demie, le boulanger reparut; et il s'installa sur une
banquette du vestibule, brutalement, en jurant trs haut.  La
jeune femme l'coutait du premier tage.  Elle plissait, elle
souffrait surtout d'entendre grandir jusqu' elle la joie sourde
des domestiques.  On crevait de rire dans la cuisine; le cocher
regardait du fond de la cour, Franois traversait sans raison le
vestibule, puis se htait d'aller donner des nouvelles, aprs
avoir jet au boulanger un ricanement d'intelligence.  On se
fichait de madame, les murs clataient, elle se sentait toute
seule dans le mpris de l'office, qui la guettait et
l'claboussait d'une blague ordurire.  Alors, comme elle avait
eu l'ide d'emprunter les cent trente-trois francs  Zo, elle
l'abandonna; elle lui devait dj de l'argent, elle tait trop
fire pour risquer un refus.  Une telle motion la soulevait,
qu'elle rentra dans sa chambre, en parlant tout haut.

--Va, va, ma fille, ne compte que sur toi...  Ton corps
t'appartient, et il vaut mieux t'en servir que de subir un
affront.

Et, sans mme appeler Zo, elle s'habillait fivreusement pour
courir chez la Tricon.  C'tait sa suprme ressource, aux heures
de gros embarras.  Trs demande, toujours sollicite par la
vieille dame, elle refusait ou se rsignait, selon ses besoins;
et les jours, de plus en plus frquents, o des trous se
faisaient dans son train royal, elle tait sre de trouver l
vingt-cinq louis qui l'attendaient.  Elle se rendait chez la
Tricon, avec l'aisance de l'habitude, comme les pauvres gens vont
au mont-de-pit.

Mais, en quittant sa chambre, elle se heurta dans Georges, debout
au milieu du salon.  Elle ne vit pas sa pleur de cire, le feu
sombre de ses yeux grandis.  Elle eut un soupir de soulagement.

--Ah!  tu viens de la part de ton frre!

--Non, dit le petit en blmissant davantage.

Alors, elle fit un geste dsespr.  Que voulait-il?  Pourquoi
lui barrait-il le chemin?  Voyons, elle tait presse.  Puis,
revenant:

--Tu n'as pas d'argent, toi?

--Non.

--C'est vrai, que je suis bte!  Jamais un radis, pas mme les
six sous de leur omnibus...  Maman ne veut pas...  En voil des
hommes!

Et elle s'chappait.  Mais il la retint, il voulait lui parler.
Elle, lance, rptait qu'elle n'avait pas le temps, lorsque d'un
mot il l'arrta.

--Ecoute, je sais que tu vas pouser mon frre.

a, par exemple, c'tait comique.  Elle se laissa tomber sur une
chaise pour rire  l'aise.

--Oui, continua le petit.  Et je ne veux pas...  C'est moi que tu
vas pouser...  Je viens pour a.

--Hein?  comment?  toi aussi!  cria-t-elle, c'est donc un mal de
famille?...  Mais, jamais!  en voil un got!  est-ce que je vous
ai demand une salet pareille?...  Ni l'un ni l'autre, jamais!

La figure de Georges s'claira.  S'il s'tait tromp par hasard?
Il reprit:

--Alors, jure-moi que tu ne couches pas avec mon frre.

--Ah!  tu m'embtes,  la fin!  dit Nana, qui s'tait leve,
reprise d'impatience.  C'est drle une minute, mais quand je te
rpte que je suis presse!...  Je couche avec ton frre, si a
me fait plaisir.  Est-ce que tu m'entretiens, est-ce que tu paies
ici, pour exiger des comptes?...  Oui, j'y couche, avec ton
frre...

Il lui avait saisi le bras, il le serrait  le casser, en
bgayant:

--Ne dis pas a...  ne dis pas a...

D'une tape, elle se dgagea de son treinte.

--Il me bat maintenant!  Voyez-vous ce gamin!...  Mon petit, tu
vas filer, et tout de suite...  Moi, je te gardais par
gentillesse.  Parfaitement!  Quand tu feras tes grands yeux!...
Tu n'esprais pas, peut-tre, m'avoir pour maman jusqu' la mort.
J'ai mieux  faire que d'lever des mioches.

Il l'coutait dans une angoisse qui le raidissait, sans une
rvolte.  Chaque parole le frappait au coeur, d'un grand coup,
dont il se sentait mourir.  Elle, ne voyant mme pas sa
souffrance, continuait, heureuse de se soulager sur lui de ses
embtements de la matine.

--C'est comme ton frre, encore un joli coco, celui-l!...  Il
m'avait promis deux cents francs.  Ah!  ouiche!  je peux
l'attendre...  Ce n'est pas que j'y tienne,  son argent!  Pas de
quoi payer ma pommade...  Mais il me lche dans un embarras!...
Tiens!  veux-tu savoir?  Eh bien!   cause de ton frre, je sors
pour aller gagner vingt-cinq louis avec un autre homme.

Alors, la tte perdue, il lui barra la porte; et il pleurait, et
il la suppliait, joignant les mains, balbutiant:

--Oh!  non, oh!  non!

--Je veux bien, moi, dit-elle.  As-tu l'argent?

Non, il n'avait pas l'argent.  Il aurait donn sa vie pour avoir
l'argent.  Jamais il ne s'tait senti si misrable, si inutile,
si petit garon.  Tout son pauvre tre, secou de larmes,
exprimait une douleur si grande, qu'elle finit par la voir et par
s'attendrir.  Elle l'carta doucement.

--Voyons, mon chat, laisse-moi passer, il le faut...  Sois
raisonnable.  Tu es un bb, et 'a t gentil une semaine; mais,
aujourd'hui, je dois songer  mes affaires.  Rflchis un peu...
Ton frre encore est un homme.  Je ne dis pas avec lui...  Ah!
fais-moi un plaisir, inutile de lui raconter tout a.  Il n'a pas
besoin de savoir o je vais.  J'en lche toujours trop long,
quand je suis en colre.

Elle riait.  Puis, le prenant, le baisant au front:

--Adieu, bb, c'est fini, bien fini, entends-tu...  Je me sauve.

Et elle le quitta.  Il tait debout au milieu du salon.  Les
derniers mots sonnaient comme un tocsin  ses oreilles: c'est
fini, bien fini; et il croyait que la terre s'ouvrait sous ses
pieds.  Dans le vide de son cerveau, l'homme qui attendait Nana
avait disparu; seul, Philippe demeurait, aux bras nus de la jeune
femme, continuellement.  Elle ne niait pas, elle l'aimait,
puisqu'elle voulait lui viter le chagrin d'une infidlit.
C'tait fini, bien fini.  Il respira fortement, il regarda autour
de la pice, touff par un poids qui l'crasait.  Des souvenirs
lui revenaient un  un, les nuits rieuses de la Mignotte, des
heures de caresse o il se croyait son enfant, puis des volupts
voles dans cette pice mme.  Et jamais, jamais plus!  Il tait
trop petit, il n'avait pas grandi assez vite; Philippe le
remplaait, parce qu'il avait de la barbe.  Alors, c'tait la
fin, il ne pouvait plus vivre.  Son vice s'tait tremp d'une
tendresse infinie, d'une adoration sensuelle, o tout son tre se
donnait.  Puis, comment oublier, lorsque son frre resterait l?
son frre, un peu de son sang, un autre moi dont le plaisir
l'enrageait de jalousie.  C'tait la fin, il voulait mourir.

Toutes les portes demeuraient ouvertes, dans la dbandade
bruyante des domestiques, qui avaient vu madame sortir  pied.
En bas, sur la banquette du vestibule, le boulanger riait avec
Charles et Franois.  Comme Zo traversait le salon en courant,
elle parut surprise de voir Georges et lui demanda s'il attendait
madame.  Oui, il l'attendait, il avait oubli de lui rendre une
rponse.  Et, quand il fut seul, il se mit  chercher.  Ne
trouvant rien autre, il prit dans le cabinet de toilette une
paire de ciseaux trs pointus, dont Nana avait la continuelle
manie de se servir pour plucher sa personne, se rognant des
peaux, se coupant des poils.  Alors, pendant une heure, il
patienta, les doigts colls nerveusement aux ciseaux, la main
dans la poche.

--Voil madame, dit en revenant Zo, qui avait d la guetter par
la fentre de la chambre.

Il y eut des courses dans l'htel; des rires s'teignirent, des
portes se fermrent.  Georges entendit Nana qui payait le
boulanger, d'une voix brve.  Puis, elle monta.

--Comment!  tu es encore ici!  dit-elle en l'apercevant.  Ah!
nous allons nous fcher, mon bonhomme!

Il la suivait, pendant qu'elle se dirigeait vers la chambre.

--Nana, veux-tu m'pouser?

Mais elle haussa les paules.  C'tait trop bte, elle ne
rpondait plus.  Son ide tait de lui jeter la porte sur la
figure.

--Nana, veux-tu m'pouser?

Elle lana la porte.  D'une main, il la rouvrit, tandis qu'il
sortait l'autre main de la poche, avec les ciseaux.  Et,
simplement, d'un grand coup, il se les enfona dans la poitrine.

Cependant, Nana avait eu conscience d'un malheur; elle s'tait
tourne.  Quand elle le vit se frapper, elle fut prise d'une
indignation.

--Mais est-il bte!  mais est-il bte!  Et avec mes ciseaux
encore!...  Veux-tu bien finir, mchant gamin!...  Ah!  mon Dieu!
ah!  mon Dieu!

Elle s'effarait.  Le petit, tomb sur les genoux, venait de se
porter un second coup, qui l'avait jet tout de son long sur le
tapis.  Il barrait le seuil de la chambre.  Alors, elle perdit
compltement la tte, criant de toutes ses forces, n'osant
enjamber ce corps, qui l'enfermait et l'empchait de courir
chercher du secours.

--Zo!  Zo!  arrive donc...  Fais-le finir...  C'est stupide 
la fin, un enfant comme a!...  Le voil qui se tue maintenant!
et chez moi!  A-t-on jamais vu!

Il lui faisait peur.  Il tait tout blanc, les yeux ferms.  a
ne saignait presque pas,  peine un peu de sang, dont la tache
mince se perdait sous le gilet.  Elle se dcidait  passer sur le
corps, lorsqu'une apparition la fit reculer.  En face d'elle, par
la porte du salon reste grande ouverte, une vieille dame
s'avanait.  Et elle reconnaissait madame Hugon, terrifie, ne
s'expliquant pas cette prsence.  Elle reculait toujours, elle
avait encore ses gants et son chapeau.  Sa terreur devint telle,
qu'elle se dfendit, la voix bgayante.

--Madame, ce n'est pas moi, je vous jure...  Il voulait
m'pouser, j'ai dit non, et il s'est tu.

Lentement, madame Hugon s'approchait, vtue de noir, la figure
ple, avec ses cheveux blancs.  Dans la voiture, l'ide de
Georges s'en tait alle, la faute de Philippe l'avait reprise
tout entire.  Peut-tre cette femme pourrait-elle donner aux
juges des explications qui les toucheraient; et le projet lui
venait de la supplier, pour qu'elle dpost en faveur de son
fils.  En bas, les portes de l'htel taient ouvertes, elle
hsitait dans l'escalier, avec ses mauvaises jambes, lorsque,
tout d'un coup, des appels d'pouvante l'avaient dirige.  Puis,
en haut, un homme se trouvait par terre, la chemise tache de
rouge.  C'tait Georges, c'tait son autre enfant.

Nana rptait, d'un ton imbcile:

--Il voulait m'pouser, j'ai dit non, et il s'est tu.

Sans un cri, madame Hugon se baissa.  Oui, c'tait l'autre,
c'tait Georges.  L'un dshonor, l'autre assassin.  Cela ne la
surprenait pas, dans l'croulement de toute sa vie.  Agenouille
sur le tapis, ignorante du lieu o elle tait, n'apercevant
personne, elle regardait fixement le visage de Georges, elle
coutait, une main sur son coeur.  Puis, elle poussa un faible
soupir.  Elle avait senti le coeur battre.  Alors, elle leva la
tte, examina cette chambre et cette femme, parut se rappeler.
Une flamme s'allumait dans ses yeux vides, elle tait si grande
et si terrible de silence, que Nana tremblait, en continuant de
se dfendre, par-dessus ce corps qui les sparait.

--Je vous jure, madame...  Si son frre tait l, il pourrait
vous expliquer...

--Son frre a vol, il est en prison, dit la mre durement.

Nana resta trangle.  Mais pourquoi tout a?  l'autre avait
vol,  prsent!  ils taient donc fous, dans cette famille!
Elle ne se dbattait plus, n'ayant pas l'air chez elle, laissant
madame Hugon donner des ordres.  Des domestiques avaient fini par
accourir, la vieille dame voulut absolument qu'ils descendissent
Georges vanoui dans sa voiture.  Elle aimait mieux le tuer et
l'emporter de cette maison.  Nana, de ses regards stupfaits,
suivit les domestiques qui tenaient ce pauvre Zizi par les
paules et par les jambes.  La mre marchait derrire, puise
maintenant, s'appuyant aux meubles, comme jete au nant de tout
ce qu'elle aimait.  Sur le palier, elle eut un sanglot, elle se
retourna et dit  deux reprises:

--Ah!  vous nous avez fait bien du mal!...  Vous nous avez fait
  bien du mal!

Ce fut tout.  Nana s'tait assise, dans sa stupeur, encore gante
et son chapeau sur la tte.  L'htel retombait  un silence
lourd, la voiture venait de partir; et elle demeurait immobile,
n'ayant pas une ide, la tte bourdonnante de cette histoire.  Un
quart d'heure plus tard, le comte Muffat la trouva  la mme
place.  Mais alors elle se soulagea par un flux dbordant de
paroles, lui contant le malheur, revenant vingt fois sur les
mmes dtails, ramassant les ciseaux tachs de sang pour refaire
le geste de Zizi, quand il s'tait frapp.  Et elle avait surtout
 coeur de prouver son innocence.

--Voyons, chri, est-ce ma faute?  Si tu tais la justice, est-ce
que tu me condamnerais?...  Je n'ai pas dit  Philippe de manger
la grenouille, bien sr; pas plus que je n'ai pouss ce petit
malheureux  se massacrer...  Dans tout a, je suis la plus
malheureuse.  On vient faire ses btises chez moi, on me cause de
la peine, on me traite comme une coquine...

Et elle se mit  pleurer.  Une dtente nerveuse la rendait molle
et dolente, trs attendrie, avec un immense chagrin.

--Toi aussi, tu as l'air de n'tre pas content...  Demande un peu
 Zo, si j'y suis pour quelque chose...  Zo, parlez donc,
expliquez  monsieur...

Depuis un instant, la femme de chambre, qui avait pris dans le
cabinet une serviette et une cuvette d'eau, frottait le tapis
pour enlever une tache de sang, pendant que c'tait frais.

--Oh!  monsieur, dclara-t-elle, madame est assez dsole!

Muffat restait saisi, glac par ce drame, la pense pleine de
cette mre pleurant ses fils.  Il connaissait son grand coeur, il
la voyait, dans ses habits de veuve, s'teignant seule aux
Fondettes.  Mais Nana se dsesprait plus fort.  Maintenant,
l'image de Zizi, tomb par terre, avec un trou rouge sur sa
chemise, la jetait hors d'elle.

--Il tait si mignon, si doux, si caressant...  Ah!  tu sais, mon
chat, tant pis si a te vexe, je l'aimais, ce bb!  Je ne peux
pas me retenir, c'est plus fort que moi...  Et puis, a ne doit
rien te faire,  prsent.  Il n'est plus l.  Tu as ce que tu
voulais, tu es bien sr de ne plus nous surprendre...

Et cette dernire ide l'trangla d'un tel regret, qu'il finit
par la consoler.  Allons, elle devait se montrer forte; elle
avait raison, ce n'tait pas sa faute.  Mais elle s'arrta
d'elle-mme, pour dire:

--coute, tu vas courir me chercher de ses nouvelles...  Tout de
suite!  Je veux!

Il prit son chapeau et alla chercher des nouvelles de Georges.
Au bout de trois quarts d'heure, quand il revint, il aperut Nana
penche anxieusement  une fentre; et il lui cria du trottoir
que le petit n'tait pas mort, et qu'on esprait mme le sauver.
Alors, elle sauta tout de suite  une grande joie; elle chantait,
dansait, trouvait l'existence belle.  Zo, cependant, n'tait pas
contente de son lavage.  Elle regardait toujours la tache, elle
rptait chaque fois en passant:

--Vous savez, madame, que ce n'est pas parti.

En effet, la tache reparaissait, d'un rouge ple, sur une rosace
blanche du tapis.  C'tait, au seuil mme de la chambre, comme un
trait de sang qui barrait la porte.

--Bah!  dit Nana heureuse, a s'en ira sous les pieds.

Ds le lendemain, le comte Muffat avait, lui aussi, oubli
l'aventure.  Un instant, dans le fiacre qui le menait rue
Richelieu, il s'tait jur de ne pas retourner chez cette femme.
Le ciel lui donnait un avertissement, il regardait le malheur de
Philippe et de Georges comme l'annonce de sa propre perte.  Mais,
ni le spectacle de madame Hugon en larmes, ni la vue de l'enfant
brl de fivre, n'avaient eu la force de lui faire tenir son
serment; et, du court frisson de ce drame, il lui restait
seulement la jouissance sourde d'tre dbarrass d'un rival dont
la jeunesse charmante l'avait toujours exaspr.  Il en arrivait
maintenant  une passion exclusive, une de ces passions d'hommes
qui n'ont pas eu de jeunesse.  Il aimait Nana avec un besoin de
la savoir  lui seul, de l'entendre, de la toucher, d'tre dans
son haleine.  C'tait une tendresse largie au-del des sens,
jusqu'au sentiment pur, une affection inquite, jalouse du pass,
rvant parfois de rdemption, de pardon reu, tous deux
agenouills devant Dieu le Pre.  Chaque jour, la religion le
reprenait davantage.  Il pratiquait de nouveau, se confessait et
communiait, sans cesse combattu, doublant de ses remords les
joies du pch et de la pnitence.  Puis, son directeur lui ayant
permis d'user sa passion, il s'tait fait une habitude de cette
damnation quotidienne, qu'il rachetait par des lans de foi,
pleins d'une humilit dvote.  Trs navement, il offrait au
ciel, comme une souffrance expiatrice, l'abominable tourment dont
il souffrait.  Ce tourment grandissait encore, il montait son
calvaire de croyant, de coeur grave et profond, tomb dans la
sensualit enrage d'une fille.  Et ce dont il agonisait surtout,
c'tait des continuelles infidlits de cette femme, ne pouvant
se faire au partage, ne comprenant pas ses caprices imbciles.
Lui, souhaitait un amour ternel, toujours le mme.  Cependant,
elle avait jur, et il la payait pour a.  Mais il la sentait
menteuse, incapable de se garder, se donnant aux amis, aux
passants, en bonne bte ne pour vivre sans chemise.

Un matin qu'il vit sortir Foucarmont de chez elle,  une heure
singulire, il lui fit une scne.  Du coup, elle se fcha,
fatigue de sa jalousie.  Dj, plusieurs fois, elle s'tait
montre gentille.  Ainsi, le soir o il l'avait surprise avec
Georges, elle tait revenue la premire, avouant ses torts, le
comblant de caresses et de mots aimables, pour lui faire avaler
a.  Mais,  la fin, il l'assommait avec son enttement  ne pas
comprendre les femmes; et elle fut brutale.

--Eh bien!  oui, j'ai couch avec Foucarmont.  Aprs?...  Hein?
a te dfrise, mon petit mufe!

C'tait la premire fois qu'elle lui jetait mon petit mufe  la
figure.  Il restait suffoqu par la carrure de son aveu; et,
comme il serrait les poings, elle marcha vers lui, le regarda en
face.

--En voil assez, hein?...  Si a ne te convient pas, tu vas me
faire le plaisir de sortir...  Je ne veux pas que tu cries chez
moi...  Mets bien dans ta caboche que j'entends tre libre.
Quand un homme me plat, je couche avec.  Parfaitement, c'est
comme a...  Et il faut te dcider tout de suite: oui ou non, tu
peux sortir.

Elle tait alle ouvrir la porte.  Il ne sortit pas.  Maintenant,
c'tait sa faon de l'attacher davantage; pour un rien,  la
moindre querelle, elle lui mettait le march en main, avec des
rflexions abominables.  Ah bien!  elle trouverait toujours mieux
que lui, elle avait l'embarras du choix; on ramassait des hommes
dehors, tant qu'on en voulait, et des hommes moins godiches, dont
le sang bouillait dans les veines.  Il baissait la tte, il
attendait des heures plus douces, lorsqu'elle avait un besoin
d'argent; alors, elle se faisait caressante, et il oubliait, une
nuit de tendresse compensait les tortures de toute une semaine.
Son rapprochement avec sa femme lui avait rendu son intrieur
insupportable.  La comtesse, lche par Fauchery, qui retombait
sous l'empire de Rose, s'tourdissait  d'autres amours, dans le
coup de fivre inquiet de la quarantaine, toujours nerveuse,
emplissant l'htel du tourbillon exasprant de sa vie.  Estelle,
depuis son mariage, ne voyait plus son pre; chez cette fille,
plate et insignifiante, une femme d'une volont de fer avait
brusquement paru, si absolue, que Daguenet tremblait devant elle;
maintenant, il l'accompagnait  la messe, converti, furieux
contre son beau-pre qui les ruinait avec une crature.  Seul,
M. Venot restait tendre pour le comte, guettant son heure; mme
il en tait arriv  s'introduire prs de Nana, il frquentait
les deux maisons, o l'on rencontrait derrire les portes son
continuel sourire.  Et Muffat, misrable chez lui, chass par
l'ennui et la honte, prfrait encore vivre avenue de Villiers,
au milieu des injures.

Bientt, une seule question demeura entre Nana et le comte:
l'argent.  Un jour, aprs lui avoir promis formellement dix mille
francs, il avait os se prsenter les mains vides,  l'heure
convenue.  Depuis l'avant-veille, elle le chauffait de caresses.
Un tel manque de parole, tant de gentillesses perdues, la
jetrent dans une rage de grossirets.  Elle tait toute
blanche.

--Hein?  tu n'as pas la monnaie...  Alors, mon petit mufe,
retourne d'o tu viens, et plus vite que a!  En voil un
chameau!  il voulait m'embrasser encore!...  Plus d'argent, plus
rien!  tu entends!

Il donnait des explications, il aurait la somme le surlendemain.
Mais elle l'interrompit violemment.

--Et mes chances!  On me saisira, moi, pendant que monsieur
viendra ici  l'oeil...  Ah!  a, regarde-toi donc!  Est-ce que
tu t'imagines que je t'aime pour tes formes?  Quand on a une
gueule comme la tienne, on paie les femmes qui veulent bien vous
tolrer...  Nom de Dieu!  si tu ne m'apportes pas les dix mille
francs ce soir, tu n'auras pas mme  sucer le bout de mon petit
doigt...  Vrai!  je te renvoie  ta femme!

Le soir, il apporta les dix mille francs.  Nana tendit les
lvres, il y prit un long baiser, qui le consola de toute sa
journe d'angoisse.  Ce qui ennuyait la jeune femme, c'tait de
l'avoir sans cesse dans ses jupes.  Elle se plaignait  M. Venot,
en le suppliant d'emmener son petit mufe chez la comtesse; a ne
servait donc  rien, leur rconciliation?  et elle regrettait de
s'tre mle de a, puisqu'il lui retombait quand mme sur le
dos.  Les jours o, de colre, elle oubliait ses intrts, elle
jurait de lui faire une telle salet, qu'il ne pourrait remettre
les pieds chez elle.  Mais, comme elle le criait en se tapant sur
les cuisses, elle aurait eu beau lui cracher  la figure, il
serait rest, en disant merci.  Alors, continuellement, les
scnes recommencrent pour l'argent.  Elle en exigeait avec
brutalit, c'taient des engueulades au sujet de sommes
misrables, une avidit odieuse de chaque minute, une cruaut 
lui rpter qu'elle couchait avec lui pour son argent, pas pour
autre chose, et que a ne l'amusait pas, et qu'elle en aimait un
autre, et qu'elle tait bien malheureuse d'avoir besoin d'un
idiot de son espce!  On ne voulait mme plus de lui  la cour,
o l'on parlait d'exiger sa dmission.  L'impratrice avait dit:
Il est trop dgotant. a, c'tait bien vrai.  Aussi Nana
rptait le mot, pour clore toutes leurs querelles.

--Tiens!  tu me dgotes!

A cette heure, elle ne se gnait plus, elle avait reconquis une
libert entire.  Tous les jours, elle faisait son tour du lac,
bauchant l des connaissances, qui se dnouaient ailleurs.
C'tait la grande retape, le persil au clair soleil, le
raccrochage des catins illustres, tales dans le sourire de
tolrance et dans le luxe clatant de Paris.  Des duchesses se la
montraient d'un regard, des bourgeoises enrichies copiaient ses
chapeaux; parfois son landau, pour passer, arrtait une file de
puissants quipages, des financiers tenant l'Europe dans leur
caisse, des ministres dont les gros doigts serraient la France 
la gorge; et elle tait de ce monde du Bois, elle y prenait une
place considrable, connue de toutes les capitales, demande par
tous les trangers, ajoutant aux splendeurs de cette foule le
coup de folie de sa dbauche, comme la gloire mme et la
jouissance aigu d'une nation.  Puis, les liaisons d'une nuit,
des passades continuelles dont elle-mme chaque matin perdait le
souvenir, la promenaient dans les grands restaurants, souvent 
Madrid, par les beaux jours.  Le personnel des ambassades
dfilait, elle dnait avec Lucy Stewart, Caroline Hquet, Maria
Blond, en compagnie de messieurs corchant le franais, payant
pour tre amuss, les prenant  la soire avec ordre d'tre
drles, si blass et si vides, qu'ils ne les touchaient mme pas.
Et elles appelaient a aller  la rigolade, elles rentraient,
heureuses de leurs ddains, finir la nuit aux bras de quelque
amant de coeur.

Le comte Muffat feignait d'ignorer, lorsqu'elle ne lui jetait pas
les hommes  la tte.  Il souffrait d'ailleurs beaucoup des
petites hontes de l'existence quotidienne.  L'htel de l'avenue
de Villiers devenait un enfer, une maison de fous, o des
dtraquements,  toute heure, amenaient des crises odieuses.
Nana en arrivait  se battre avec ses domestiques.  Un instant,
elle se montra trs bonne pour Charles, le cocher; lorsqu'elle
s'arrtait dans un restaurant, elle lui envoyait des bocks par un
garon; elle causait de l'intrieur de son landau, gaye, le
trouvant cocasse, au milieu des embarras de voitures, quand il
s'engueulait avec les sapins.  Puis, sans raison, elle le traita
d'idiot.  Toujours elle se chamaillait pour la paille, pour le
son, pour l'avoine; malgr son amour des btes, elle trouvait que
ses chevaux mangeaient trop.  Alors, un jour de rglement, comme
elle l'accusait de la voler, Charles s'emporta et l'appela
salope, crment; bien sr, ses chevaux valaient mieux qu'elle,
ils ne couchaient pas avec tout le monde.  Elle rpondit sur le
mme ton, le comte dut les sparer et mettre le cocher  la
porte.  Mais ce fut le commencement d'une dbcle parmi les
domestiques.  Victorine et Franois partirent,  la suite d'un
vol de diamants.  Julien lui-mme disparut; et une histoire
courait, c'tait monsieur qui l'avait suppli de s'en aller, en
lui donnant une grosse somme, parce qu'il couchait avec madame.
Tous les huit jours, on voyait  l'office des figures nouvelles.
Jamais on n'avait tant gch; la maison tait comme un passage o
le rebut des bureaux de placement dfilait dans un galop de
massacre.  Zo seule restait, avec son air propre et son unique
souci d'organiser ce dsordre, tant qu'elle n'aurait pas de quoi
s'tablir pour son compte, un plan dont elle mrissait l'ide
depuis longtemps.

Et ce n'tait l encore que les soucis avouables.  Le comte
supportait la stupidit de madame Maloir, jouant au bzigue avec
elle, malgr son odeur de rance; il supportait madame Lerat et
ses ragots, le petit Louis et ses plaintes tristes d'enfant rong
de mal, quelque pourriture lgue par un pre inconnu.  Mais il
passait des heures plus mauvaises.  Un soir, derrire une porte,
il avait entendu Nana raconter furieusement  sa femme de chambre
qu'un prtendu riche venait de la flouer; oui, un bel homme, qui
se disait Amricain, avec des mines d'or dans son pays, un salaud
qui s'en tait all pendant son sommeil, sans laisser un sou, en
emportant mme un cahier de papier  cigarettes; et le comte,
trs ple, avait redescendu l'escalier sur la pointe des pieds,
pour ne pas savoir.  Une autre fois, il fut forc de tout
connatre.  Nana, toque d'un baryton de caf-concert et quitte
par lui, rva de suicide, dans une crise de sentimentalit noire;
elle avala un verre d'eau o elle avait fait tremper une poigne
d'allumettes, ce qui la rendit horriblement malade, sans la tuer.
Le comte dut la soigner et subir l'histoire de sa passion, avec
des larmes, des serments de ne plus jamais s'attacher aux hommes.
Dans son mpris de ces cochons, comme elle les nommait, elle ne
pouvait pourtant rester le coeur libre, ayant toujours quelque
amant de coeur sous ses jupes, roulant aux bguins inexplicables,
aux gots pervers des lassitudes de son corps.  Depuis que Zo se
relchait par calcul, la bonne administration de l'htel tait
dtraque, au point que Muffat n'osait pousser une porte, tirer
un rideau, ouvrir une armoire; les trucs ne fonctionnaient plus,
des messieurs tranaient partout, on se cognait  chaque instant
les uns dans les autres.  Maintenant, il toussait avant d'entrer,
ayant failli trouver la jeune femme au cou de Francis, un soir
qu'il venait de s'absenter deux minutes du cabinet de toilette
pour dire d'atteler, pendant que le coiffeur donnait  madame un
dernier coup de peigne.  C'taient des abandons brusques derrire
son dos, du plaisir pris dans tous les coins, vivement, en
chemise ou en grande toilette, avec le premier venu.  Elle le
rejoignait toute rouge, heureuse de ce vol.  Avec lui, a
l'assommait, une corve abominable!

Dans l'angoisse de sa jalousie, le malheureux en arrivait  tre
tranquille, lorsqu'il laissait Nana et Satin ensemble.  Il
l'aurait pousse  ce vice, pour carter les hommes.  Mais, de ce
ct encore, tout se gtait.  Nana trompait Satin comme elle
trompait le comte, s'enrageant dans des toquades monstrueuses,
ramassant des filles au coin des bornes.  Quand elle rentrait en
voiture, elle s'amourachait parfois d'un souillon aperu sur le
pav, les sens pris, l'imagination lche; et elle faisait monter
le souillon, le payait et le renvoyait.  Puis, sous un
dguisement d'homme, c'taient des parties dans des maisons
infmes, des spectacles de dbauche dont elle amusait son ennui.
Et Satin, irrite d'tre lche continuellement, bouleversait
l'htel de scnes atroces; elle avait fini par prendre un empire
absolu sur Nana, qui la respectait.  Muffat rva mme une
alliance.  Quand il n'osait pas, il dchanait Satin.  Deux fois,
elle avait forc sa chrie  le reprendre; tandis que lui se
montrait obligeant, l'avertissait et s'effaait devant elle, au
moindre signe.  Seulement, l'entente ne durait gure, Satin tait
fle, elle aussi.  Certains jours, elle cassait tout, creve 
moiti, s'abmant  des rages de colre et de tendresse, jolie
quand mme.  Zo devait lui monter la tte, car elle la prenait
dans les coins, comme si elle avait voulu l'embaucher pour sa
grande affaire, ce plan dont elle ne parlait encore  personne.

Cependant, des rvoltes singulires redressaient encore le comte
Muffat.  Lui qui tolrait Satin depuis des mois, qui avait fini
par accepter les inconnus, tout ce troupeau d'hommes galopant au
travers de l'alcve de Nana, s'emportait  l'ide d'tre tromp
par quelqu'un de son monde ou simplement de sa connaissance.
Quand elle lui avoua ses rapports avec Foucarmont, il souffrit
tellement, il trouva la trahison du jeune homme si abominable,
qu'il voulut le provoquer et se battre.  Comme il ne savait o
chercher des tmoins dans une pareille affaire, il s'adressa 
Labordette.  Celui-ci, stupfait, ne put s'empcher de rire.

--Un duel pour Nana...  Mais, cher monsieur, tout Paris se
moquerait de vous.  On ne se bat pas pour Nana, c'est ridicule.

Le comte devint trs ple.  Il eut un geste de violence.

--Alors, je le souffletterai en pleine rue.

Pendant une heure, Labordette dut le raisonner.  Un soufflet
rendrait l'histoire odieuse; le soir, tout le monde saurait la
vritable cause de la rencontre, il serait la fable des journaux.
Et Labordette revenait toujours  cette conclusion:

--Impossible, c'est ridicule.

Chaque fois, cette parole tombait sur Muffat, nette et tranchante
comme un coup de couteau.  Il ne pouvait mme se battre pour la
femme qu'il aimait; on aurait clat de rire.  Jamais il n'avait
senti plus douloureusement la misre de son amour, cette gravit
de son coeur perdue dans cette blague du plaisir.  Ce fut sa
dernire rvolte; il se laissa convaincre, il assista ds lors au
dfil des amis, de tous les hommes qui vivaient l, dans
l'intimit de l'htel.

Nana, en quelques mois, les mangea goulment, les uns aprs les
autres.  Les besoins croissants de son luxe enrageaient ses
apptits, elle nettoyait un homme d'un coup de dent.  D'abord,
elle eut Foucarmont qui ne dura pas quinze jours.  Il rvait de
quitter la marine, il avait amass en dix annes de voyages une
trentaine de mille francs qu'il voulait risquer aux tats-Unis;
et ses instincts de prudence, d'avarice mme, furent emports, il
donna tout, jusqu' des signatures sur des billets de
complaisance, engageant son avenir.  Lorsque Nana le poussa
dehors, il tait nu.  D'ailleurs, elle se montra trs bonne, elle
lui conseilla de retourner sur son bateau.  A quoi bon s'entter?
Puisqu'il n'avait pas d'argent, ce n'tait plus possible.  Il
devait comprendre et se montrer raisonnable.  Un homme ruin
tombait de ses mains comme un fruit mr, pour se pourrir  terre,
de lui-mme.

Ensuite, Nana se mit sur Steiner, sans dgot, mais sans
tendresse.  Elle le traitait de sale juif, elle semblait assouvir
une haine ancienne, dont elle ne se rendait pas bien compte.  Il
tait gros, il tait bte, et elle le bousculait, avalant les
morceaux doubles, voulant en finir plus vite avec ce Prussien.
Lui, avait lch Simonne.  Son affaire du Bosphore commenait 
pricliter.  Nana prcipita l'croulement par des exigences
folles.  Pendant un mois encore, il se dbattit, faisant des
miracles; il emplissait l'Europe d'une publicit colossale,
affiches, annonces, prospectus, et tirait de l'argent des pays
les plus lointains.  Toute cette pargne, les louis des
spculateurs comme les sous des pauvres gens, s'engouffrait
avenue de Villiers.  D'autre part, il s'tait associ avec un
matre de forges, en Alsace; il y avait l-bas, dans un coin de
province, des ouvriers noirs de charbon, tremps de sueur, qui,
nuit et jour, raidissaient leurs muscles et entendaient craquer
leurs os, pour suffire aux plaisirs de Nana.  Elle dvorait tout
comme un grand feu, les vols de l'agio, les gains du travail.
Cette fois, elle finit Steiner, elle le rendit au pav, suc
jusqu'aux moelles, si vid, qu'il resta mme incapable d'inventer
une coquinerie nouvelle.  Dans l'effondrement de sa maison de
banque, il bgayait, il tremblait  l'ide de la police.  On
venait de le dclarer en faillite, et le seul mot d'argent
l'ahurissait, le jetait dans un embarras d'enfant, lui qui avait
remu des millions.  Un soir, chez elle, il se mit  pleurer, il
lui demanda un emprunt de cent francs, pour payer sa bonne.  Et
Nana, attendrie et gaye par cette fin du terrible bonhomme qui
cumait la place de Paris depuis vingt annes, les lui apporta,
en disant:

--Tu sais, je te les donne, parce que c'est drle...  Mais,
coute, mon petit, tu n'as plus l'ge pour que je t'entretienne.
Faut chercher une autre occupation.

Alors, Nana, tout de suite, entama la Faloise.  Il postulait
depuis longtemps l'honneur d'tre ruin par elle, afin d'tre
parfaitement chic.  Cela lui manquait, il fallait qu'une femme le
lant.  En deux mois, Paris le connatrait, et il lirait son nom
dans les journaux.  Six semaines suffirent.  Son hritage tait
en proprits, des terres, des prairies, des bois, des fermes.
Il dut vendre rapidement, coup sur coup.  A chaque bouche, Nana
dvorait un arpent.  Les feuillages frissonnant sous le soleil,
les grands bls mrs, les vignes dores en septembre, les herbes
hautes o les vaches enfonaient jusqu'au ventre, tout y passait,
dans un engloutissement d'abme; et il y eut mme un cours d'eau,
une carrire  pltre, trois moulins qui disparurent.  Nana
passait, pareille  une invasion,  une de ces nues de
sauterelles dont le vol de flamme rase une province.  Elle
brlait la terre o elle posait son petit pied.  Ferme  ferme,
prairie  prairie, elle croqua l'hritage, de son air gentil,
sans mme s'en apercevoir, comme elle croquait entre ses repas un
sac de pralines pos sur ses genoux.  a ne tirait pas 
consquence, c'taient des bonbons.  Mais, un soir, il ne resta
qu'un petit bois.  Elle l'avala d'un air de ddain, car a ne
valait mme pas la peine d'ouvrir la bouche.  La Faloise avait un
rire idiot, en suant la pomme de sa canne.  La dette l'crasait,
il ne possdait plus cent francs de rente, il se voyait forc de
retourner en province vivre chez un oncle maniaque; mais a ne
faisait rien, il tait chic, le _Figaro_ avait imprim deux fois
son nom; et, le cou maigre entre les pointes rabattues de son
faux col, la taille casse sous un veston trop court, il se
dandinait, avec des exclamations de perruche et des lassitudes
affectes de pantin de bois, qui n'a jamais eu une motion.
Nana, qu'il agaait, finit par le battre.

Cependant, Fauchery tait revenu, amen par son cousin.  Ce
malheureux Fauchery,  cette heure, avait un mnage.  Aprs avoir
rompu avec la comtesse, il se trouvait aux mains de Rose, qui
usait de lui comme d'un mari vritable.  Mignon demeurait
simplement le majordome de madame.  Install en matre, le
journaliste mentait  Rose, prenait toutes sortes de prcautions,
lorsqu'il la trompait, plein des scrupules d'un bon poux
dsireux de se ranger enfin.  Le triomphe de Nana fut de l'avoir
et de lui manger un journal, qu'il avait fond avec l'argent d'un
ami; elle ne l'affichait pas, se plaisait au contraire  le
traiter en monsieur qui doit se cacher; et, quand elle parlait de
Rose, elle disait cette pauvre Rose.  Le journal lui donna des
fleurs pendant deux mois; elle avait des abonns en province,
elle prenait tout, depuis la chronique jusqu'aux chos de
thtre; puis, aprs avoir essouffl la rdaction, disloqu
l'administration, elle contenta un gros caprice, un jardin
d'hiver dans un coin de son htel, qui emporta l'imprimerie.
D'ailleurs, c'tait simplement histoire de plaisanter.  Quand
Mignon, heureux de l'aventure, accourut voir s'il ne pourrait pas
lui coller Fauchery tout  fait, elle demanda s'il se moquait
d'elle: un gaillard sans le sou, vivant de ses articles et de ses
pices, non par exemple!  Cette btise-l tait bonne pour une
femme de talent comme cette pauvre Rose.  Et, se mfiant,
craignant quelque tratrise de la part de Mignon, trs capable de
les dnoncer  sa femme, elle congdia Fauchery, qui ne la payait
plus qu'en publicit.

Mais elle lui gardait un bon souvenir, ils s'taient bien amuss
ensemble de cet idiot de la Faloise.  Jamais peut-tre ils
n'auraient eu l'ide de se revoir, si le plaisir de se ficher
d'un pareil crtin ne les et excits.  a leur semblait farce,
ils s'embrassaient sous son nez, ils faisaient une noce  tout
casser avec son argent, ils l'envoyaient en course au bout de
Paris, pour rester seuls; puis, quand il revenait, c'taient des
blagues, des allusions qu'il ne pouvait comprendre.  Un jour,
pousse par le journaliste, elle paria qu'elle donnerait un
soufflet  la Faloise; le soir mme, elle lui donna un soufflet,
puis continua de le battre, trouvant a drle, heureuse de
montrer combien les hommes taient lches.  Elle l'appelait son
tiroir  claques, lui disait d'avancer pour recevoir sa gifle,
des gifles qui lui rougissaient la main, parce qu'elle n'avait
pas encore l'habitude.  La Faloise riait de son air crev, avec
des larmes dans les yeux.  Cette familiarit l'enchantait, il la
trouvait patante.

--Tu ne sais pas, dit-il un soir, aprs avoir reu des calottes,
trs allum, tu devrais m'pouser...  Hein?  nous serions rigolos
tous les deux!

Ce n'tait pas une parole en l'air.  Il avait sournoisement
projet ce mariage, pris du besoin d'tonner Paris.  Le mari de
Nana, hein?  quel chic!  Une apothose un peu crne!  Mais Nana
le moucha d'une belle faon.

--Moi t'pouser!...  Ah bien!  si cette ide me tourmentait, il y
a longtemps que j'aurais trouv un poux!  Et un homme qui te
vaudrait vingt fois, mon petit...  J'ai reu un tas de
propositions.  Tiens!  compte avec moi: Philippe, Georges,
Foucarmont, Steiner, a fait quatre, sans les autres que tu ne
connais pas...  C'est comme leur refrain  tous.  Je ne peux pas
tre gentille, ils se mettent aussitt  chanter: Veux-tu
m'pouser, veux-tu m'pouser...

Elle se montait.  Puis, elle clata avec une belle indignation:

--Eh!  non, je ne veux pas!...  Est-ce que je suis faite pour
cette machine?  Regarde-moi un peu, je ne serais plus Nana, si je
me collais un homme sur le dos...  Et, d'ailleurs, c'est trop
sale...

Et elle crachait, elle avait un hoquet de dgot, comme si elle
avait vu s'largir sous elle la salet de toute la terre.

Un soir, la Faloise disparut.  On apprit huit jours plus tard
qu'il tait en province, chez son oncle, qui avait la manie
d'herboriser; il lui collait ses herbiers et courait la chance
d'pouser une cousine trs laide et trs dvote.  Nana ne le
pleura gure.  Elle dit simplement au comte:

--Hein?  mon petit mufe, encore un rival de moins.  Tu jubiles
aujourd'hui...  Mais c'est qu'il devenait srieux!  Il voulait
m'pouser.

Comme il plissait, elle se pendit  son cou, en riant, en lui
enfonant d'une caresse chacune de ses cruauts.

--N'est-ce pas?  c'est a qui te chiffonne, toi!  tu ne peux plus
pouser Nana...  Quand ils sont tous  m'embter avec leur
mariage, tu rages dans ton coin...  Pas possible, il faut
attendre que ta femme claque...  Ah!  si ta femme claquait, comme
tu viendrais vite, comme tu te jetterais par terre, comme tu
m'offrirais a, avec le grand jeu, les soupirs, les larmes, les
serments!  Hein?  chri, ce serait si bon!

Elle avait pris une voix douce, elle le blaguait d'un air de
clinerie froce.  Lui, trs mu, se mit  rougir, en lui rendant
ses baisers.  Alors, elle cria:

--Nom de Dieu!  dire que j'ai devin!  Il y a song, il attend
que sa femme crve...  Ah bien!  c'est le comble, il est encore
plus coquin que les autres!

Muffat avait accept les autres.  Maintenant, il mettait sa
dernire dignit  rester monsieur pour les domestiques et les
familiers de la maison, l'homme qui, donnant le plus, tait
l'amant officiel.  Et sa passion s'acharnait.  Il se maintenait
en payant, achetant trs cher jusqu'aux sourires, vol mme et
n'en ayant jamais pour son argent; mais c'tait comme une maladie
qui le rongeait, il ne pouvait s'empcher d'en souffrir.
Lorsqu'il entrait dans la chambre de Nana, il se contentait
d'ouvrir un instant les fentres, afin de chasser l'odeur des
autres, des effluves de blonds et de bruns, des fumes de cigare
dont l'cret le suffoquait.  Cette chambre devenait un
carrefour, continuellement des bottes s'essuyaient sur le seuil;
et pas un n'tait arrt par le trait de sang qui barrait la
porte.  Zo avait gard une proccupation de cette tache, une
simple manie de fille propre, agace de la voir toujours l; ses
yeux s'y portaient quand mme, elle n'entrait plus chez madame
sans dire:

--C'est drle, a ne s'en va pas...  Il vient pourtant assez de
  monde.

Nana, qui recevait de meilleures nouvelles de Georges, alors en
convalescence aux Fondettes avec sa mre, faisait chaque fois la
mme rponse:

--Ah!  dame, il faut le temps...  a plit sous les pieds.

En effet, chacun de ces messieurs, Foucarmont, Steiner, la
Faloise, Fauchery, avait emport un peu de la tache  ses
semelles.  Et Muffat, que le trait de sang proccupait comme Zo,
l'tudiait malgr lui, pour lire, dans son effacement de plus en
plus rose, le nombre d'hommes qui passaient.  Il en avait une
sourde peur, toujours il l'enjambait, par une crainte brusque
d'craser quelque chose de vivant, un membre nu tal par terre.

Puis, l, dans cette chambre, un vertige le grisait.  Il oubliait
tout, la cohue des mles qui la traversaient, le deuil qui en
fermait la porte.  Dehors, parfois, au grand air de la rue, il
pleurait de honte et de rvolte, en jurant de ne jamais y
rentrer.  Et, ds que la portire retombait, il tait repris, il
se sentait fondre  la tideur de la pice, la chair pntre
d'un parfum, envahie d'un dsir voluptueux d'anantissement.
Lui, dvot, habitu aux extases des chapelles riches, retrouvait
exactement ses sensations de croyant, lorsque, agenouill sous un
vitrail, il succombait  l'ivresse des orgues et des encensoirs.
La femme le possdait avec le despotisme jaloux d'un Dieu de
colre, le terrifiant, lui donnant des secondes de joie aigus
comme des spasmes, pour des heures d'affreux tourments, des
visions d'enfer et d'ternels supplices.  C'taient les mmes
balbutiements, les mmes prires et les mmes dsespoirs, surtout
les mmes humilits d'une crature maudite, crase sous la boue
de son origine.  Ses dsirs d'homme, ses besoins d'une me, se
confondaient, semblaient monter, du fond obscur de son tre,
ainsi qu'un seul panouissement du tronc de la vie.  Il
s'abandonnait  la force de l'amour et de la foi, dont le double
levier soulve le monde.  Et toujours, malgr les luttes de sa
raison, cette chambre de Nana le frappait de folie, il
disparaissait en grelottant dans la toute-puissance du sexe,
comme il s'vanouissait devant l'inconnu du vaste ciel.

Alors, quand elle le sentit si humble, Nana eut le triomphe
tyrannique.  Elle apportait d'instinct la rage d'avilir.  Il ne
lui suffisait pas de dtruire les choses, elle les salissait.
Ses mains si fines laissaient des traces abominables,
dcomposaient d'elles-mmes tout ce qu'elles avaient cass.  Et
lui, imbcile, se prtait  ce jeu, avec le vague souvenir des
saints dvors de poux et qui mangeaient leurs excrments.
Lorsqu'elle le tenait dans sa chambre, les portes closes, elle se
donnait le rgal de l'infamie de l'homme.  D'abord, ils avaient
plaisant, elle lui allongeait de lgres tapes, lui imposait des
volonts drles, le faisait zzayer comme un enfant, rpter des
fins de phrase.

--Dis comme moi: ...  et zut!  Coco s'en fiche!

Il se montrait docile jusqu' reproduire son accent.

--... et zut!  Coco s'en fiche!

Ou bien elle faisait l'ours,  quatre pattes sur ses fourrures,
en chemise, tournant avec des grognements, comme si elle avait
voulu le dvorer; et mme elle lui mordillait les mollets, pour
rire.  Puis, se relevant:

--A toi, fais un peu...  Je parie que tu ne fais pas l'ours comme
  moi.

C'tait encore charmant.  Elle l'amusait en ours, avec sa peau
blanche et sa crinire de poils roux.  Il riait, il se mettait
aussi  quatre pattes, grognait, lui mordait les mollets, pendant
qu'elle se sauvait, en affectant des mines d'effroi.

--Sommes-nous btes, hein?  finissait-elle par dire.  Tu n'as pas
ide comme tu es laid, mon chat!  Ah bien!  si on te voyait, aux
Tuileries!

Mais ces petits jeux se gtrent bientt.  Ce ne fut pas cruaut
chez elle, car elle demeurait bonne fille; ce fut comme un vent
de dmence qui passa et grandit peu  peu dans la chambre close.
Une luxure les dtraquait, les jetait aux imaginations dlirantes
de la chair.  Les anciennes pouvantes dvotes de leur nuit
d'insomnie tournaient maintenant en une soif de bestialit, une
fureur de se mettre  quatre pattes, de grogner et de mordre.
Puis, un jour, comme il faisait l'ours, elle le poussa si
rudement, qu'il tomba contre un meuble; et elle clata d'un rire
involontaire, en lui voyant une bosse au front.  Ds lors, mise
en got par son essai sur la Faloise, elle le traita en animal,
le fouailla, le poursuivit  coups de pied.

--Hue donc!  hue donc!...  Tu es le cheval...  Dia, hue!  sale
rosse, veux-tu marcher!

D'autres fois, il tait un chien.  Elle lui jetait son mouchoir
parfum au bout de la pice, et il devait courir le ramasser avec
les dents, en se tranant sur les mains et les genoux.

--Rapporte, Csar!...  Attends, je vais te rgaler, si tu
flnes!...  Trs bien, Csar!  obissant!  gentil!...  Fais le
beau!

Et lui aimait sa bassesse, gotait la jouissance d'tre une
brute.  Il aspirait encore  descendre, il criait:

--Tape plus fort...  Hou!  hou!  je suis enrag, tape donc!

Elle fut prise d'un caprice, elle exigea qu'il vnt un soir vtu
de son grand costume de chambellan.  Alors, ce furent des rires,
des moqueries, quand elle l'eut, dans son apparat, avec l'pe,
le chapeau, la culotte blanche, le frac de drap rouge chamarr
d'or, portant la clef symbolique pendue sur la basque gauche.
Cette clef surtout l'gayait, la lanait  une fantaisie folle
d'explications ordurires.  Riant toujours, emporte par
l'irrespect des grandeurs, par la joie de l'avilir sous la pompe
officielle de ce costume, elle le secoua, le pina, en lui jetant
des: Eh!  va donc, chambellan! qu'elle accompagna enfin de
longs coups de pied dans le derrire; et, ces coups de pied, elle
les allongeait de si bon coeur dans les Tuileries, dans la
majest de la cour impriale, trnant au sommet, sur la peur et
l'aplatissement de tous.  Voil ce qu'elle pensait de la socit!
C'tait sa revanche, une rancune inconsciente de famille, lgue
avec le sang.  Puis, le chambellan dshabill, l'habit tal par
terre, elle lui cria de sauter, et il sauta; elle lui cria de
cracher, et il cracha; elle lui cria de marcher sur l'or, sur les
aigles, sur les dcorations, et il marcha.  Patatras!  il n'y
avait plus rien, tout s'effondrait.  Elle cassait un chambellan
comme elle cassait un flacon ou un drageoir, et elle en faisait
une ordure, un tas de boue au coin d'une borne.

Cependant, les orfvres avaient manqu de parole, le lit ne fut
livr que vers le milieu de janvier.  Muffat justement se
trouvait en Normandie, o il tait all pour vendre une dernire
pave; Nana exigeait quatre mille francs tout de suite.  Il ne
devait revenir que le surlendemain; mais, ayant termin
l'affaire, il hta son retour, et, sans mme passer rue
Miromesnil, se rendit avenue de Villiers.  Dix heures sonnaient.
Comme il avait une clef d'une petite porte ouvrant sur la rue
Cardinet, il monta librement.  En haut, dans le salon, Zo, qui
essuyait les bronzes, resta saisie; et, ne sachant comment
l'arrter, elle se mit  lui conter en longues phrases que
M. Venot, l'air boulevers, le cherchait depuis la veille, qu'il
tait dj venu deux fois la supplier de renvoyer monsieur chez
lui, si monsieur descendait d'abord chez madame.  Muffat
l'coutait, ne comprenant rien  cette histoire; puis, il
remarqua son trouble, et, pris tout  coup d'une rage jalouse,
dont il ne se croyait plus capable, il se jeta dans la porte de
la chambre, o il entendait des rires.  La porte cda, les deux
battants volrent, pendant que Zo se retirait avec un haussement
d'paules.  Tant pis!  puisque madame devenait folle, madame
s'arrangerait toute seule.

Et Muffat, sur le seuil, eut un cri, devant la chose qu'il
voyait.

--Mon Dieu!...  mon Dieu!

Dans son luxe royal, la nouvelle chambre resplendissait.  Des
capitons d'argent semaient d'toiles vives le velours rose th de
la tenture, de ce rose de chair que le ciel prend par les beaux
soirs, lorsque Vnus s'allume  l'horizon, sur le fond clair du
jour qui se meurt; tandis que les cordelires d'or tombant des
angles, les dentelles d'or encadrant les panneaux, taient comme
des flammes lgres, des chevelures rousses dnoues, couvrant 
demi la grande nudit de la pice, dont elles rehaussaient la
pleur voluptueuse.  Puis, en face, c'tait le lit d'or et
d'argent qui rayonnait avec l'clat neuf de ses ciselures, un
trne assez large pour que Nana pt y tendre la royaut de ses
membres nus, un autel d'une richesse byzantine, digne de la
toute-puissance de son sexe, et o elle l'talait  cette heure
mme, dcouvert, dans une religieuse impudeur d'idole redoute.
Et, prs d'elle, sous le reflet de neige de sa gorge, au milieu
de son triomphe de desse, se vautrait une honte, une
dcrpitude, une ruine comique et lamentable, le marquis de
Chouard en chemise.

Le comte avait joint les mains.  Travers d'un grand frisson, il
rptait:

--Mon Dieu!...  mon Dieu!

C'tait pour le marquis de Chouard que fleurissaient les roses
d'or du bateau, des touffes de roses d'or panouies dans des
feuillages d'or; c'tait pour lui que se penchaient les Amours,
la ronde culbute sur un treillis d'argent, avec des rires de
gaminerie amoureuse; et,  ses pieds, le Faune dcouvrait pour
lui le sommeil de la nymphe lasse de volupt, cette figure de la
Nuit copie sur le nu clbre de Nana, jusque dans les cuisses
trop fortes, qui la faisaient reconnatre de tous.  Jet l comme
une loque humaine, gte et dissoute par soixante ans de
dbauche, il mettait un coin de charnier dans la gloire des
chairs clatantes de la femme.  Quand il avait vu la porte
s'ouvrir, il s'tait soulev, pris de l'pouvante d'un vieillard
gteux; cette dernire nuit d'amour le frappait d'imbcillit, il
retombait en enfance; et, ne trouvant plus les mots,  moiti
paralys, bgayant, grelottant, il restait dans une attitude de
fuite, la chemise retrousse sur son corps de squelette, une
jambe hors des couvertures, une pauvre jambe livide, couverte de
poils gris.  Nana, malgr sa contrarit, ne put s'empcher de
rire.

--Couche-toi donc, fourre-toi dans le lit, dit-elle en le
renversant et en l'enterrant sous le drap, comme une ordure qu'on
ne peut montrer.

Et elle sauta pour refermer la porte.  Pas de chance, dcidment,
avec son petit mufe!  Il tombait toujours mal  propos.  Aussi
pourquoi allait-il chercher de l'argent en Normandie?  Le vieux
lui avait apport ses quatre mille francs, et elle s'tait laiss
faire.  Elle repoussa les battants de la porte, elle cria:

--Tant pis!  c'est ta faute.  Est-ce qu'on entre comme cela?  En
voil assez, bon voyage!

Muffat demeurait devant cette porte ferme, dans le foudroiement
de ce qu'il venait de voir.  Son frisson grandissait, un frisson
qui lui montait des jambes dans la poitrine et dans le crne.
Puis, comme un arbre secou par un grand vent, il chancela, il
s'abattit sur les genoux, avec un craquement de tous les membres.
Et, les mains dsesprment tendues, il balbutia:

--C'est trop, mon Dieu!  c'est trop!

Il avait tout accept.  Mais il ne pouvait plus, il se sentait 
bout de force, dans ce noir o l'homme culbute avec sa raison.
D'un lan extraordinaire, les mains toujours plus hautes, il
cherchait le ciel, il appelait Dieu.

--Oh!  non, je ne veux pas!...  Oh!  venez  moi, mon Dieu!
secourez-moi, faites-moi mourir plutt!...  Oh!  non, pas cet
homme, mon Dieu!  c'est fini, prenez-moi, emportez-moi, que je ne
voie plus, que je ne sente plus...  Oh!  je vous appartiens, mon
Dieu!  notre Pre qui tes au ciel...

Et il continuait, brlant de foi, et une oraison ardente
s'chappait de ses lvres.  Mais quelqu'un le touchait 
l'paule.  Il leva les yeux, c'tait M.  Venot, surpris de le
trouver en prire devant cette porte close.  Alors, comme si Dieu
lui-mme et rpondu  son appel, le comte se jeta au cou du
petit vieillard.  Il pouvait pleurer enfin, il sanglotait, il
rptait:

--Mon frre...  mon frre...

Toute son humanit souffrante se soulageait dans ce cri.  Il
trempait de ses larmes le visage de M. Venot, il le baisait, avec
des paroles entrecoupes.

--O mon frre, que je souffre!...  Vous seul me restez, mon
frre...  Emmenez-moi pour toujours, oh!  de grce,
emmenez-moi...

Alors, M. Venot le serra sur sa poitrine.  Il l'appelait aussi
son frre.  Mais il avait un nouveau coup  lui porter; depuis la
veille, il le cherchait pour lui apprendre que la comtesse
Sabine, dans un dtraquement suprme, venait de s'enfuir avec un
chef de rayon d'un grand magasin de nouveauts, scandale affreux
dont tout Paris causait dj.  En le voyant sous l'influence
d'une telle exaltation religieuse, il sentit le moment favorable,
il lui conta tout de suite l'aventure, cette fin platement
tragique o sombrait sa maison.  Le comte n'en fut pas touch; sa
femme tait partie, a ne lui disait rien, on verrait plus tard.
Et, repris d'angoisse, regardant la porte, les murs, le plafond,
d'un air de terreur, il n'avait toujours que cette supplication:

--Emmenez-moi...  Je ne peux plus, emmenez-moi.

M. Venot l'emmena comme un enfant.  Ds lors, il lui appartint
tout entier.  Muffat retomba dans les stricts devoirs de la
religion.  Sa vie tait foudroye.  Il avait donn sa dmission
de chambellan, devant les pudeurs rvoltes des Tuileries.
Estelle, sa fille, lui intentait un procs, pour une somme de
soixante mille francs, l'hritage d'une tante qu'elle aurait d
toucher  son mariage.  Ruin, vivant troitement avec les dbris
de sa grande fortune, il se laissait peu  peu achever par la
comtesse, qui mangeait les restes ddaigns de Nana.  Sabine,
gte par la promiscuit de cette fille, pousse  tout, devenait
l'effondrement final, la moisissure mme du foyer.  Aprs des
aventures, elle tait rentre, et il l'avait reprise, dans la
rsignation du pardon chrtien.  Elle l'accompagnait comme sa
honte vivante.  Mais lui, de plus en plus indiffrent, arrivait 
ne pas souffrir de ces choses.  Le ciel l'enlevait des mains de
la femme pour le remettre aux bras mmes de Dieu.  C'tait un
prolongement religieux des volupts de Nana, avec les
balbutiements, les prires et les dsespoirs, les humilits d'une
crature maudite crase sous la boue de son origine.  Au fond
des glises, les genoux glacs par les dalles, il retrouvait ses
jouissances d'autrefois, les spasmes de ses muscles et les
branlements dlicieux de son intelligence, dans une mme
satisfaction des obscurs besoins de son tre.

Le soir de la rupture, Mignon se prsenta avenue de Villiers.  Il
s'accoutumait  Fauchery, il finissait par trouver mille
avantages dans la prsence d'un mari chez sa femme, lui laissait
les petits soins du mnage, se reposait sur lui pour une
surveillance active, employait aux dpenses quotidiennes de la
maison l'argent de ses succs dramatiques; et comme, d'autre
part, Fauchery se montrait raisonnable, sans jalousie ridicule,
aussi coulant que Mignon lui-mme sur les occasions trouves par
Rose, les deux hommes s'entendaient de mieux en mieux, heureux de
leur association fertile en bonheurs de toutes sortes, faisant
chacun son trou cte  cte, dans un mnage o ils ne se gnaient
plus.  C'tait rgl, a marchait trs bien, ils rivalisaient
l'un l'autre pour la flicit commune.  Justement, Mignon venait,
sur le conseil de Fauchery, voir s'il ne pourrait pas enlever 
Nana sa femme de chambre, dont le journaliste avait apprci
l'intelligence hors ligne; Rose tait dsole, elle tombait
depuis un mois sur des filles inexprimentes, qui la mettaient
dans des embarras continuels.  Comme Zo le recevait, il la
poussa tout de suite dans la salle  manger.  Au premier mot,
elle eut un sourire: impossible, elle quittait madame, elle
s'tablissait  son compte; et elle ajouta, d'un air de vanit
discrte, que chaque jour elle recevait des propositions, ces
dames se la disputaient, madame Blanche lui avait fait un pont
d'or pour la ravoir.  Zo prenait l'tablissement de la Tricon,
un vieux projet longtemps couv, une ambition de fortune o
allaient passer ses conomies; elle tait pleine d'ides larges,
elle rvait d'agrandir la chose, de louer un htel et d'y runir
tous les agrments; c'tait mme  ce propos qu'elle avait tch
d'embaucher Satin, une petite bte qui se mourait  l'hpital,
tellement elle se gchait.

Mignon ayant insist en parlant des risques que l'on court dans
le commerce, Zo, sans s'expliquer sur le genre de son
tablissement, se contenta de dire avec un sourire pinc, comme
si elle avait pris une confiserie:

--Oh!  les choses de luxe marchent toujours...  Voyez-vous, il y
a assez longtemps que je suis chez les autres, je veux que les
autres soient chez moi.

Et une frocit lui retroussait les lvres, elle serait enfin
madame, elle tiendrait  ses pieds, pour quelques louis, ces
femmes dont elle rinait les cuvettes depuis quinze ans.

Mignon voulut se faire annoncer, et Zo le laissa un instant,
aprs avoir dit que madame avait pass une bien mauvaise journe.
Il tait venu une seule fois, il ne connaissait pas l'htel.  La
salle  manger, avec ses Gobelins, son dressoir, son argenterie,
l'tonna.  Il ouvrit familirement les portes, visita le salon,
le jardin d'hiver, retourna dans le vestibule; et ce luxe
crasant, les meubles dors, les soies et les velours,
l'emplissaient peu  peu d'une admiration dont son coeur battait.
Quand Zo redescendit le prendre, elle offrit de lui montrer les
autres pices, le cabinet de toilette, la chambre  coucher.
Alors, dans la chambre, le coeur de Mignon clata; il tait
soulev, jet  un attendrissement d'enthousiasme.  Cette sacre
Nana le stupfiait, lui qui s'y connaissait pourtant.  Au milieu
de la dbcle de la maison, dans le coulage, dans le galop de
massacre des domestiques, il y avait un entassement de richesses
bouchant quand mme les trous et dbordant par-dessus les ruines.
Et Mignon, en face de ce monument magistral, se rappelait de
grands travaux.  Prs de Marseille, on lui avait montr un
aqueduc dont les arches de pierre enjambaient un abme, oeuvre
cyclopenne qui cotait des millions et dix annes de luttes.  A
Cherbourg, il avait vu le nouveau port, un chantier immense, des
centaines d'hommes suant au soleil, des machines comblant la mer
de quartiers de roche, dressant une muraille o parfois des
ouvriers restaient comme une bouillie sanglante.  Mais a lui
semblait petit, Nana l'exaltait davantage; et il retrouvait,
devant son travail, cette sensation de respect prouve par lui
un soir de fte, dans le chteau qu'un raffineur s'tait fait
construire, un palais dont une matire unique, le sucre, avait
pay la splendeur royale.  Elle, c'tait avec autre chose, une
petite btise dont on riait, un peu de sa nudit dlicate,
c'tait avec ce rien honteux et si puissant, dont la force
soulevait le monde, que toute seule, sans ouvriers, sans machines
inventes par des ingnieurs, elle venait d'branler Paris et de
btir cette fortune o dormaient des cadavres.

--Ah!  nom de Dieu!  quel outil!  laissa chapper Mignon dans son
ravissement, avec un retour de gratitude personnelle.

Nana tait peu  peu tombe dans un gros chagrin.  D'abord, la
rencontre du marquis et du comte l'avait secoue d'une fivre
nerveuse, o il entrait presque de la gaiet.  Puis, la pense de
ce vieux qui partait dans un fiacre,  moiti mort, et de son
pauvre mufe qu'elle ne verrait plus, aprs l'avoir tant fait
enrager, lui causa un commencement de mlancolie sentimentale.
Ensuite, elle s'tait fche en apprenant la maladie de Satin,
disparue depuis quinze jours, et en train de crever 
Lariboisire, tellement madame Robert l'avait mise dans un fichu
tat.  Comme elle faisait atteler pour voir encore une fois cette
petite ordure, Zo venait tranquillement de lui donner ses huit
jours.  Du coup, elle fut dsespre; il lui semblait qu'elle
perdait une personne de sa famille.  Mon Dieu!  qu'allait-elle
devenir, toute seule?  Et elle suppliait Zo, qui, trs flatte
du dsespoir de madame, finit par l'embrasser, pour montrer
qu'elle ne partait pas fche contre elle; il le fallait, le
coeur se taisait devant les affaires.  Mais ce jour-l tait le
jour aux embtements.  Nana, prise de dgot, ne songeant plus 
sortir, se tranait dans son petit salon, lorsque Labordette,
mont pour lui parler d'une occasion, des dentelles magnifiques,
lcha entre deux phrases,  propos de rien, que Georges tait
mort.  Elle resta glace.

--Zizi!  mort!  cria-t-elle.

Et son regard, d'un mouvement involontaire, chercha sur le tapis
la tache rose; mais elle s'en tait alle enfin, les pieds
l'avaient use.  Cependant, Labordette donnait des dtails: on ne
savait pas au juste, les uns parlaient d'une blessure rouverte,
les autres racontaient un suicide, un plongeon du petit dans un
bassin des Fondettes.  Nana rptait:

--Mort!  mort!

Puis, la gorge serre depuis le matin, elle clata en sanglots,
elle se soulagea.  C'tait une tristesse infinie, quelque chose
de profond et d'immense dont elle se sentait accable.
Labordette ayant voulu la consoler au sujet de Georges, elle le
fit taire de la main, en bgayant:

--Ce n'est pas lui seulement, c'est tout, c'est tout...  Je suis
bien malheureuse...  Oh!  je comprends, va!  ils vont encore dire
que je suis une coquine...  Cette mre qui se fait du chagrin
l-bas, et ce pauvre homme qui geignait ce matin, devant ma
porte, et les autres ruins  cette heure, aprs avoir mang
leurs sous avec moi...  C'est a, tapez sur Nana, tapez sur la
bte!  Oh!  j'ai bon dos, je les entends comme si j'y tais:
Cette sale fille qui couche avec tout le monde, qui nettoie les
uns, qui fait crever les autres, qui cause de la peine  un tas
de personnes...

Elle dut s'interrompre, suffoque par les larmes, tombe de
douleur en travers d'un divan, la tte enfonce dans un coussin.
Les malheurs qu'elle sentait autour d'elle, ces misres qu'elle
avait faites, la noyaient d'un flot tide et continu
d'attendrissement; et sa voix se perdait en une plainte sourde de
petite fille.

--Oh!  j'ai mal, oh!  j'ai mal...  Je ne peux pas, a
m'touffe...  C'est trop dur de ne pas tre comprise, de voir les
gens se mettre contre vous, parce qu'ils sont les plus forts...
Cependant, quand on n'a rien  se reprocher, quand on a sa
conscience pour soi...  Eh bien!  non, eh bien!  non...

Une rvolte montait dans sa colre.  Elle se releva, elle essuya
ses larmes, marcha avec agitation.

--Eh bien!  non, ils diront ce qu'ils voudront, ce n'est pas ma
faute!  Est-ce que je suis mchante, moi?  Je donne tout ce que
j'ai, je n'craserais pas une mouche...  Ce sont eux, oui, ce
sont eux!...  Jamais je n'ai voulu leur tre dsagrable.  Et ils
taient pendus aprs mes jupes, et aujourd'hui les voil qui
claquent, qui mendient, qui posent tous pour le dsespoir...

Puis, s'arrtant devant Labordette, lui donnant des tapes sur les
paules:

--Voyons, tu tais l, dis la vrit...  Est-ce moi qui les
poussais?  n'taient-ils pas toujours une douzaine  se battre
pour inventer la plus grosse salet?  Ils me dgotaient, moi!
Je me cramponnais pour ne pas les suivre, j'avais peur...  Tiens!
un seul exemple, ils voulaient tous m'pouser.  Hein?  une ide
propre!  Oui, mon cher, j'aurais t vingt fois comtesse ou
baronne, si j'avais consenti.  Eh bien!  j'ai refus, parce que
j'tais raisonnable...  Ah!  je leur en ai vit, des ordures et
des crimes!...  Ils auraient vol, assassin, tu pre et mre.
Je n'avais qu'un mot  dire, et je ne l'ai pas dit...
Aujourd'hui, tu vois ma rcompense...  C'est comme Daguenet que
j'ai mari, celui-l; un meurt-de-faim dont j'ai fait la
position, aprs l'avoir gard gratis, pendant des semaines.
Hier, je le rencontre, il tourne la tte.  Eh!  va donc, cochon!
Je suis moins sale que toi!

Elle s'tait remise  marcher, elle appliqua un violent coup de
poing sur un guridon.

--Nom de Dieu!  ce n'est pas juste!  La socit est mal faite.
On tombe sur les femmes, quand ce sont les hommes qui exigent des
choses...  Tiens!  je puis te dire a, maintenant: lorsque
j'allais avec eux, n'est-ce pas?  eh bien!  a ne me faisait pas
plaisir, mais pas plaisir du tout.  a m'embtait, parole
d'honneur!...  Alors, je te demande un peu si je suis pour
quelque chose l-dedans!...  Ah!  oui, ils m'ont assomme!  Sans
eux, mon cher, sans ce qu'ils ont fait de moi, je serais dans un
couvent  prier le bon Dieu, car j'ai toujours eu de la
religion...  Et zut!  aprs tout, s'ils y ont laiss leur monnaie
et leur peau.  C'est leur faute!  Moi, je n'y suis pour rien!

--Sans doute, dit Labordette convaincu.

Zo introduisait Mignon, Nana le reut en souriant; elle avait
bien pleur, c'tait fini.  Il la complimenta sur son
installation, encore chaud d'enthousiasme; mais elle laissa voir
qu'elle avait assez de son htel; maintenant, elle rvait autre
chose, elle bazarderait tout, un de ces jours.  Puis, comme il
donnait un prtexte  sa visite, en parlant d'une reprsentation
au bnfice du vieux Bosc, clou dans un fauteuil par une
paralysie, elle s'apitoya beaucoup, elle lui prit deux loges.
Cependant, Zo ayant dit que la voiture attendait madame, elle
demanda son chapeau; et, tout en nouant les brides, elle conta
l'aventure de cette pauvre Satin, puis ajouta:

--Je vais  l'hpital...  Personne ne m'a aime comme elle.  Ah!
on a bien raison d'accuser les hommes de manquer de coeur!...
Qui sait?  je ne la trouverai peut-tre plus.  N'importe, je
demanderai  la voir.  Je veux l'embrasser.

Labordette et Mignon eurent un sourire.  Elle n'tait plus
triste, elle sourit galement, car ils ne comptaient pas, ces
deux-l, ils pouvaient comprendre.  Et tous deux l'admiraient,
dans un silence recueilli, tandis qu'elle achevait de boutonner
ses gants.  Elle demeurait seule debout, au milieu des richesses
entasses de son htel, avec un peuple d'hommes abattus  ses
pieds.  Comme ces monstres antiques dont le domaine redout tait
couvert d'ossements, elle posait les pieds sur des crnes; et des
catastrophes l'entouraient, la flambe furieuse de Vandeuvres, la
mlancolie de Foucarmont perdu dans les mers de la Chine, le
dsastre de Steiner rduit  vivre en honnte homme, l'imbcillit
satisfaite de la Faloise, et le tragique effondrement des Muffat,
et le blanc cadavre de Georges, veill par Philippe, sorti la
veille de prison.  Son oeuvre de ruine et de mort tait faite, la
mouche envole de l'ordure des faubourgs, apportant le ferment
des pourritures sociales, avait empoisonn ces hommes, rien qu'
se poser sur eux.  C'tait bien, c'tait juste, elle avait veng
son monde, les gueux et les abandonns.  Et tandis que, dans une
gloire, son sexe montait et rayonnait sur ses victimes tendues,
pareil  un soleil levant qui claire un champ de carnage, elle
gardait son inconscience de bte superbe, ignorante de sa
besogne, bonne fille toujours.  Elle restait grosse, elle restait
grasse, d'une belle sant, d'une belle gaiet.  Tout a ne
comptait plus, son htel lui semblait idiot, trop petit, plein de
meubles qui la gnaient.  Une misre, simplement histoire de
commencer.  Aussi rvait-elle quelque chose de mieux; et elle
partit en grande toilette pour embrasser Satin une dernire fois,
propre, solide, l'air tout neuf, comme si elle n'avait pas servi.





XIV




Nana, brusquement, disparut; un nouveau plongeon, une fugue, une
envole dans des pays baroques.  Avant son dpart, elle s'tait
donn l'motion d'une vente, balayant tout, l'htel, les meubles,
les bijoux, jusqu'aux toilettes et au linge.  On citait des
chiffres, les cinq vacations produisirent plus de six cent mille
francs.  Une dernire fois, Paris l'avait vue dans une ferie:
Mlusine, au thtre de la Gat, que Bordenave, sans un sou,
venait de prendre par un coup d'audace; elle se retrouvait l
avec Prullire et Fontan, son rle tait une simple figuration,
mais un vrai clou, trois poses plastiques d'une fe puissante
et muette.  Puis, au milieu de ce grand succs, quand Bordenave,
enrag de rclames, allumait Paris par des affiches colossales,
on apprit un beau matin qu'elle devait tre partie la veille pour
Le Caire; une simple discussion avec son directeur, un mot qui ne
lui avait pas convenu, le caprice d'une femme trop riche pour se
laisser embter.  D'ailleurs, c'tait sa toquade: depuis
longtemps elle rvait d'aller chez les Turcs.

Des mois se passrent.  On l'oubliait.  Lorsque son nom revenait,
parmi ces messieurs et ces dames, les plus tranges histoires
circulaient, chacun donnait des renseignements opposs et
prodigieux.  Elle avait fait la conqute du vice-roi, elle
rgnait au fond d'un palais, sur deux cents esclaves dont elle
coupait les ttes, pour rire un peu.  Pas du tout, elle s'tait
ruine avec un grand ngre, une sale passion qui la laissait sans
une chemise, dans la dbauche crapuleuse du Caire.  Quinze jours
plus tard, ce fut un tonnement, quelqu'un jurait l'avoir
rencontre en Russie.  Une lgende se formait, elle tait la
matresse d'un prince, on parlait de ses diamants.  Toutes les
femmes bientt les connurent, sur les descriptions qui couraient,
sans que personne pt citer une source exacte: des bagues, des
boucles d'oreilles, des bracelets, une rivire large de deux
doigts, un diadme de reine surmont d'un brillant central gros
comme le pouce.  Dans le recul de ces contres lointaines, elle
prenait le rayonnement mystrieux d'une idole charge de
pierreries.  Maintenant, on la nommait srieusement, avec le
respect rveur de cette fortune faite chez les barbares.

Un soir de juillet, vers huit heures, Lucy, qui descendait en
voiture la rue du Faubourg-Saint-Honor, aperut Caroline Hquet,
sortie  pied pour une commande chez un fournisseur du voisinage.
Elle l'appela, et tout de suite:

--Tu as dn, tu es libre?...  Oh!  alors, ma chre, viens avec
moi...  Nana est de retour.

Du coup, l'autre monta.  Lucy continuait:

--Et, tu sais, ma chre, elle est peut-tre morte, pendant que
nous bavardons.

--Morte!  en voil une ide!  cria Caroline stupfaite.  Et o
donc?  et de quoi?

--Au Grand Htel..., de la petite vrole..., oh!  une histoire!

Lucy avait dit  son cocher d'aller bon train.  Alors, au trot
rapide des chevaux, le long de la rue Royale et des boulevards,
elle conta l'aventure de Nana, en paroles coupes, sans reprendre
haleine.

--Tu ne peux pas t'imaginer...  Nana dbarque de Russie, je ne
sais plus pourquoi, un attrapage avec son prince...  Elle laisse
ses bagages  la gare, elle descend chez sa tante, tu te
rappelles, cette vieille...  Bon elle tombe sur son bb qui
avait la petite vrole; le bb meurt le lendemain, et elle
s'empoigne avec la tante,  propos de l'argent qu'elle devait
envoyer, et dont l'autre n'a jamais vu un sou...  Parat que
l'enfant est mort de a; enfin un enfant lch et pas soign...
Trs bien!  Nana file, va dans un htel, puis rencontre Mignon,
juste comme elle songeait  ses bagages...  Elle devient toute
chose, elle a des frissons, des envies de vomir, et Mignon la
reconduit chez elle, en lui promettant de veiller sur ses
affaires...  Hein?  est-ce drle, est-ce machin!  Mais voici le
plus beau: Rose apprend la maladie de Nana, s'indigne de la
savoir seule dans une chambre meuble, accourt la soigner en
pleurant...  Tu te souviens comme elles se dtestaient; deux
vraies furies!  Eh bien!  ma chre, Rose a fait transporter Nana
au Grand-Htel, pour qu'elle mourt au moins dans un endroit
chic, et elle a dj pass trois nuits, quitte  en crever
ensuite...  C'est Labordette qui m'a racont a.  Alors, j'ai
voulu voir...

--Oui, oui, interrompit Caroline trs excite.  Nous allons
  monter.

Elles taient arrives.  Sur le boulevard, le cocher avait d
retenir ses chevaux, au milieu d'un embarras de voitures et de
pitons.  Dans la journe, le Corps lgislatif venait de voter la
guerre; une foule descendait de toutes les rues, coulait le long
des trottoirs, envahissait la chausse.  Du ct de la Madeleine,
le soleil s'tait couch derrire un nuage sanglant, dont le
reflet d'incendie faisait flamber les fentres hautes.  Un
crpuscule tombait, une heure lourde et mlancolique, avec
l'enfoncement dj obscur des avenues, que les feux des becs de
gaz ne piquaient pas encore de leurs tincelles vives.  Et, parmi
ce peuple en marche, des voix lointaines grandissaient, des
regards luisaient dans des faces ples, tandis qu'un grand
souffle d'angoisse et de stupeur pandu emportait toutes les
ttes.

--Voil Mignon, dit Lucy.  Il va nous donner des nouvelles.

Mignon tait debout sous le vaste porche du Grand-Htel, l'air
nerveux, regardant la foule.  Aux premires questions de Lucy, il
s'emporta, criant:

--Est-ce que je sais!  Voil deux jours que je ne peux arracher
Rose de l-haut...  C'est stupide  la fin, de risquer sa peau
ainsi!  Elle sera gentille, si elle y passe, avec des trous dans
la figure!  a nous arrangera bien.

Cette ide que Rose pouvait perdre sa beaut l'exasprait.  Il
lchait Nana carrment, ne comprenant rien aux dvouements btes
des femmes.  Mais Fauchery traversait le boulevard, et, lorsqu'il
fut l, inquiet lui aussi, demandant des nouvelles, tous deux se
poussrent.  Maintenant, ils se tutoyaient.

--Toujours la mme chose, mon petit, dclara Mignon.  Tu devrais
monter, tu la forcerais  te suivre.

--Tiens!  tu es bon, toi!  dit le journaliste.  Pourquoi n'y
montes-tu pas toi-mme?

Alors, comme Lucy demandait le numro, ils la supplirent de
faire descendre Rose; autrement, ils finiraient par se fcher.
Pourtant, Lucy et Caroline ne montrent pas tout de suite.  Elles
avaient aperu Fontan, les mains dans les poches, flnant, trs
amus des bonnes ttes de la foule.  Quand il sut que Nana tait
en haut, malade, il dit en jouant le sentiment:

--La pauvre fille!...  Je vais lui serrer la main...  Qu'a-t-elle
  donc?

--La petite vrole, rpondit Mignon.

L'acteur avait dj fait un pas vers la cour; mais il revint, il
murmura simplement, avec un frisson:

--Ah!  bigre!

Ce n'tait pas drle, la petite vrole.  Fontan avait failli
l'avoir  l'ge de cinq ans.  Mignon racontait l'histoire d'une
de ses nices qui en tait morte.  Quant  Fauchery, il pouvait
en parler, il en portait encore les marques, trois grains  la
naissance du nez, qu'il montrait; et comme Mignon le poussait de
nouveau, sous le prtexte qu'on ne l'avait jamais deux fois, il
combattit cette thorie violemment, il cita des cas en traitant
les mdecins de brutes.  Mais Lucy et Caroline les
interrompirent, surprises de la cohue croissante.

--Voyez donc!  voyez donc!  en voil du monde.

La nuit grandissait, des becs de gaz dans le lointain
s'allumaient un  un.  Cependant, aux fentres, on distinguait
des curieux, tandis que, sous les arbres, le flot humain
s'enflait de minute en minute, dans une coule norme, de la
Madeleine  la Bastille.  Les voitures roulaient avec lenteur.
Un ronflement se dgageait de cette masse compacte, muette
encore, venue par un besoin de se mettre en tas et pitinant,
s'chauffant d'une mme fivre.  Mais un grand mouvement fit
refluer la foule.  Au milieu des bourrades, parmi les groupes qui
s'cartaient, une bande d'hommes en casquette et en blouse
blanche avait paru, jetant ce cri, sur une cadence de marteaux
battant l'enclume:

--A Berlin!   Berlin!   Berlin!

Et la foule regardait, dans une morne dfiance, dj gagne
pourtant et remue d'images hroques, comme au passage d'une
musique militaire.

--Oui, oui, allez vous faire casser la gueule!  murmura Mignon,
pris d'un accs de philosophie.

Mais Fontan trouvait a trs beau.  Il parlait de s'engager.
Quand l'ennemi tait aux frontires, tous les citoyens devaient
se lever pour dfendre la patrie; et il prenait une pose de
Bonaparte  Austerlitz.

--Voyons, montez-vous avec nous?  lui demanda Lucy.

--Ah!  non!  dit-il, pour attraper du mal!

Devant le Grand-Htel, sur un banc, un homme cachait son visage
dans un mouchoir.  Fauchery, en arrivant, l'avait montr d'un
clignement d'oeil  Mignon.  Alors, il tait toujours l; oui, il
tait toujours l.  Et le journaliste retint encore les deux
femmes pour le leur montrer.  Comme il levait la tte, elles le
reconnurent et laissrent chapper une exclamation.  C'tait le
comte Muffat, qui jetait un regard en l'air, sur une des
fentres.

--Vous savez qu'il pose depuis ce matin, raconta Mignon.  Je l'ai
vu  six heures, il n'a pas boug...  Ds les premiers mots de
Labordette, il est venu l, avec son mouchoir sur la figure...
Toutes les demi-heures, il se trane jusqu'ici pour demander si
la personne d'en haut va mieux, et il retourne s'asseoir...
Dame!  ce n'est pas sain, cette chambre; on a beau aimer les
gens, on n'a pas envie de crever.

Le comte, les yeux levs, ne semblait pas avoir conscience de ce
qui se passait autour de lui.  Il ignorait sans doute la
dclaration de guerre, il ne sentait pas, il n'entendait pas la
foule.

--Tiens!  dit Fauchery, le voil, vous allez voir.

En effet, le comte avait quitt le banc et entrait sous la haute
porte.  Mais le concierge, qui finissait par le connatre, ne lui
laissa pas le temps de poser sa question.  Il dit d'un ton
brusque:

--Monsieur, elle est morte,  l'instant mme.

Nana morte!  Ce fut un coup pour tout le monde.  Muffat, sans une
parole, tait retourn sur le banc, la face dans son mouchoir.
Les autres se rcriaient.  Mais ils eurent la parole coupe, une
nouvelle bande passait, hurlant:

A Berlin!   Berlin!   Berlin!

Nana morte!  Par exemple, une si belle fille!  Mignon soupira
d'un air soulag; enfin Rose allait descendre.  Il y eut un
froid.  Fontan, qui rvait un rle tragique, avait pris une
expression de douleur, les coins de la bouche tirs, les yeux
renverss au bord des paupires; pendant que Fauchery, rellement
touch dans sa blague de petit journaliste, mchait nerveusement
son cigare.  Pourtant les deux femmes continuaient  s'exclamer.
La dernire fois que Lucy l'avait vue, c'tait  la Gat;
Blanche galement, dans Mlusine.  Oh!  patante, ma chre,
lorsqu'elle paraissait au fond de la grotte de cristal!  Ces
messieurs se la rappelaient trs bien.  Fontan jouait le prince
Cocorico.  Et, leurs souvenirs veills, ce furent des dtails
interminables.  Hein?  dans la grotte de cristal, quel chic avec
sa riche nature!  Elle ne disait pas un mot, mme les auteurs lui
avaient coup une rplique, parce que a gnait; non, rien du
tout, c'tait plus grand, et elle vous retournait son public,
rien qu' se montrer.  Un corps comme on n'en retrouverait plus,
des paules, des jambes et une taille!  tait-ce drle qu'elle
ft morte!  Vous savez qu'elle avait simplement, par-dessus son
maillot, une ceinture d'or qui lui cachait  peine le derrire et
le devant.  Autour d'elle, la grotte, toute en glace, faisait une
clart; des cascades de diamants se droulaient, des colliers de
perles blanches ruisselaient parmi les stalactites de la vote;
et, dans cette transparence, dans cette eau de source, traverse
d'un large rayon lectrique, elle semblait un soleil, avec sa
peau et ses cheveux de flamme.  Paris la verrait toujours comme
a, allume au milieu du cristal, en l'air, ainsi qu'un bon Dieu.
Non, c'tait trop bte de se laisser mourir, dans une pareille
position!  Maintenant, elle devait tre jolie, l-haut!

--Et que de plaisir fichu!  dit Mignon d'une voix mlancolique,
en homme qui n'aimait pas  voir se perdre les choses utiles et
bonnes.

Il tta Lucy et Caroline pour savoir si elles montaient tout de
mme.  Bien sr, elles montaient; leur curiosit avait grandi.
Justement, Blanche arrivait, essouffle, exaspre contre la
foule qui barrait les trottoirs; et quand elle sut la nouvelle,
les exclamations recommencrent, ces dames se dirigrent vers
l'escalier, avec un grand bruit de jupes.  Mignon les suivait, en
criant:

--Dites  Rose que je l'attends...  Tout de suite, n'est-ce pas?

--On ne sait pas au juste si la contagion est  craindre au dbut
ou vers la fin, expliquait Fontan  Fauchery.  Un interne de mes
amis m'assurait mme que les heures qui suivent la mort sont
surtout dangereuses...  Il se dgage des miasmes...  Ah!  je
regrette ce brusque dnouement; j'aurais t si heureux de lui
serrer la main une dernire fois.

--Maintenant,  quoi bon?  dit le journaliste.

--Oui,  quoi bon?  rptrent les deux autres.

La foule augmentait toujours.  Dans le coup de lumire des
boutiques, sous les nappes dansantes du gaz, on distinguait le
double courant des trottoirs, qui charriait des chapeaux.  A
cette heure, la fivre gagnait de proche en proche, des gens se
jetaient  la suite des bandes en blouse, une pousse continue
balayait la chausse; et le cri revenait, sortait de toutes les
poitrines, saccad, entt:

--A Berlin!   Berlin!   Berlin!

En haut, au quatrime tage, la chambre cotait douze francs par
jour, Rose ayant voulu quelque chose de convenable, sans luxe
cependant, car on n'a pas besoin de luxe pour souffrir.  Tendue
de cretonne Louis XIII  grosses fleurs, la chambre avait le
mobilier d'acajou de tous les htels, avec un tapis rouge sem
d'un feuillage noir.  Un lourd silence rgnait, coup d'un
chuchotement, lorsque des voix s'levrent dans le corridor.

--Je t'assure que nous sommes perdues.  Le garon a dit de
tourner  droite...  En voil une caserne!

--Attends donc, il faut voir...  Chambre 401, chambre 401 ...

--Eh!  par ici...  405, 403...  Nous devons y tre...  Ah!
enfin, 401!...  Arrivez, chut!  chut!  Les voix se turent.  On
toussa, on se recueillit un instant.  Puis, la porte ouverte avec
lenteur, Lucy entra, suivie de Caroline et de Blanche.  Mais
elles s'arrtrent, il y avait dj cinq femmes dans la chambre.
Gaga tait allonge au fond de l'unique fauteuil, un voltaire de
velours rouge.  Devant la chemine, Simonne et Clarisse debout
causaient avec La de Horn, assise sur une chaise; tandis que,
devant le lit,  gauche de la porte, Rose Mignon, pose au bord
du coffre  bois, regardait fixement le corps perdu dans l'ombre
des rideaux.  Toutes avaient leurs chapeaux et leurs gants, comme
des dames en visite; et seule, les mains nues, dcoiffe, plie
par la fatigue de trois nuits de veille, elle restait stupide et
gonfle de tristesse, en face de cette mort si brusque.  Au coin
de la commode, une lampe, garnie d'un abat-jour, clairait Gaga
d'un coup de lumire vive.

--Hein?  quel malheur!  murmura Lucy en serrant la main de Rose.
Nous voulions lui dire adieu.

Et elle tournait la tte, pour tcher de la voir; mais la lampe
tait trop loin, elle n'osa pas la rapprocher.  Sur le lit, une
masse grise s'allongeait, on distinguait seulement le chignon
rouge, avec une tache blafarde qui devait tre la figure.  Lucy
ajouta:

--Moi, je ne l'avais plus vue depuis la Gat, au fond de la
  grotte...

Alors, Rose, sortant de sa stupeur, eut un sourire, en rptant:

--Ah!  elle est change, elle est change...

Puis, elle retomba dans sa contemplation, sans un geste, sans une
parole.  Tout  l'heure on pourrait la regarder peut-tre; et les
trois femmes rejoignirent les autres devant la chemine.  Simonne
et Clarisse discutaient sur les diamants de la morte,  voix
basse.  Enfin, existaient-ils, ces diamants?  personne ne les
avait vus, a devait tre une blague.  Mais La de Horn
connaissait quelqu'un qui les connaissait; oh!  des pierres
monstrueuses!  D'ailleurs, ce n'tait pas tout, elle avait
rapport bien d'autres richesses de Russie, des toffes brodes,
des bibelots prcieux, un service de table en or, jusqu' des
meubles; oui, ma chre, cinquante-deux colis, des caisses
normes, de quoi charger trois wagons.  a restait en gare.
Hein?  pas de chance, mourir sans avoir mme le temps de dballer
ses affaires; et ajoutez qu'elle avait des sous avec a, quelque
chose comme un million.  Lucy demanda qui hritait.  Des parents
loigns, la tante sans doute.  Une jolie tuile pour cette
vieille.  Elle ne savait rien encore, la malade s'tait obstine
 ne pas la faire prvenir, lui gardant rancune de la mort de son
petit.  Alors, toutes s'apitoyrent sur le petit, en se souvenant
de l'avoir aperu aux courses: un bb plein de mal, et qui avait
l'air si vieux et si triste; enfin un de ces pauvres mioches qui
n'ont pas demand  natre.

--Il est plus heureux sous la terre, dit Blanche.

--Bah!  elle aussi, ajouta Caroline.  Ce n'est pas si drle,
  l'existence.

Des ides noires les envahissaient, dans la svrit de cette
chambre.  Elles avaient peur, c'tait bte de causer l si
longtemps; mais un besoin de voir les clouait sur le tapis.  Il
faisait trs chaud, le verre de la lampe mettait au plafond une
rondeur de lune, dans l'ombre moite dont la pice tait noye.
Sous le lit, une assiette creuse pleine de phnol dgageait une
odeur fade.  Et, par moments, des souffles gonflaient les rideaux
de la fentre, ouverte sur le boulevard, d'o montait un sourd
ronflement.

--A-t-elle beaucoup souffert?  demanda Lucy, qui s'tait absorbe
devant le sujet de la pendule, les trois Grces, nues, avec des
sourires de danseuses.

Gaga parut s'veiller.

--Ah!  oui, par exemple!...  J'tais l, quand elle a pass.  Je
vous rponds que a n'a rien de beau...  Tenez, elle a t prise
d'une secousse...

Mais elle ne put continuer son explication, un cri s'levait:

--A Berlin!   Berlin!   Berlin!

Et Lucy, qui touffait, ouvrit la fentre toute grande et
s'accouda.  L, il faisait bon, une fracheur tombait du ciel
toil.  En face, des fentres flambaient, des reflets de gaz
dansaient dans les lettres d'or des enseignes.  Puis, au-dessous,
c'tait trs amusant, on voyait les coules de la foule rouler
comme un torrent sur les trottoirs et la chausse, au milieu
d'une confusion de voitures, dans de grandes ombres mouvantes o
luisaient les tincelles des lanternes et des becs de gaz.  Mais
la bande qui arrivait en vocifrant avait des torches; une lueur
rouge venait de la Madeleine, coupait la cohue d'une trane de
feu, s'talait au loin sur les ttes comme une nappe d'incendie.
Lucy appela Blanche et Caroline, s'oubliant, criant:

--Venez donc...  On voit trs bien de cette fentre.

Toutes trois se penchrent, trs intresses.  Les arbres les
gnaient, par moments les torches disparaissaient sous les
feuilles.  Elles tchrent d'apercevoir ces messieurs, en bas;
mais la saillie d'un balcon cachait la porte; et elles ne
distinguaient toujours que le comte Muffat, jet sur le banc
comme un paquet sombre, le visage dans son mouchoir.  Une voiture
s'tait arrte, Lucy reconnut Maria Blond; encore une qui
accourait.  Elle n'tait pas seule, un gros homme descendait
derrire elle.

--C'est ce voleur de Steiner, dit Caroline.  Comment!  on ne l'a
pas encore renvoy  Cologne!...  Je veux voir sa tte, quand il
entrera.

Elles se tournrent.  Mais, au bout de dix minutes, lorsque Maria
Blond parut, aprs s'tre deux fois trompe d'escalier, elle
tait seule.  Et comme Lucy, tonne, l'interrogeait:

--Lui!  ah bien!  ma chre, si vous croyez qu'il va monter!...
C'est dj beau qu'il m'ait accompagne jusqu' la porte...  Ils
sont prs d'une douzaine qui fument des cigares.

En effet, tous ces messieurs se retrouvaient.  Venus en flnant,
pour donner un coup d'oeil aux boulevards, ils s'appelaient, ils
s'exclamaient sur la mort de cette pauvre fille; puis, ils
causaient politique et stratgie.  Bordenave, Daguenet,
Labordette, Prullire, d'autres encore avaient grossi le groupe.
Et ils coutaient Fontan, qui expliquait son plan de campagne
pour enlever Berlin en cinq jours.

Cependant, Maria Blond, prise d'attendrissement devant le lit,
murmurait comme les autres:

--Pauvre chat!...  La dernire fois que je l'ai vue, c'tait  la
Gat, dans la grotte...

--Ah!  elle est change, elle est change, rpta Rose Mignon
avec son sourire de morne accablement.

Deux femmes arrivrent encore: Tatan Nn et Louise Violaine.
Celles-l battaient le Grand-Htel depuis vingt minutes,
renvoyes de garon en garon; elles avaient mont et descendu
plus de trente tages, au milieu d'une dbcle de voyageurs qui
se htaient de quitter Paris, dans la panique de la guerre et de
cette motion des boulevards.  Aussi, en entrant, se
laissrent-elles tomber sur des chaises, trop lasses pour
s'occuper de la morte.  Justement, un vacarme venait de la
chambre voisine; on roulait des malles, on cognait les meubles,
avec tout un bruit de voix broyant des syllabes barbares.
C'tait un jeune mnage autrichien.  Gaga racontait que, pendant
l'agonie, les voisins avaient jou  se poursuivre; et, comme une
simple porte condamne sparait les deux chambres, on les
entendait rire et s'embrasser, quand ils s'attrapaient.

--Voyons, il faut partir, dit Clarisse.  Nous ne la
ressusciterons pas...  Viens-tu, Simonne?

Toutes regardaient le lit du coin de l'oeil, sans bouger.
Pourtant, elles s'apprtaient, elles donnaient de lgres tapes
sur leurs jupes.  A la fentre, Lucy s'tait accoude de nouveau,
toute seule.  Une tristesse peu  peu la serrait  la gorge,
comme si une mlancolie profonde et mont de cette foule
hurlante.  Des torches passaient encore, secouant des flammches;
au loin, les bandes moutonnaient, allonges dans les tnbres,
pareilles  des troupeaux mens de nuit  l'abattoir; et ce
vertige, ces masses confuses, roules par le flot, exhalaient une
terreur, une grande piti de massacres futurs.  Ils
s'tourdissaient, les cris se brisaient dans l'ivresse de leur
fivre se ruant  l'inconnu, l-bas, derrire le mur noir de
l'horizon.

--A Berlin!   Berlin!   Berlin!

Lucy se retourna, adosse  la fentre, et toute ple:

--Mon Dieu!  qu'allons-nous devenir?

Ces dames hochrent la tte.  Elles taient graves, trs
inquites des vnements.

--Moi, dit Caroline Hquet de son air pos, je pars aprs-demain
pour Londres...  Maman est dj l-bas qui m'installe un htel...
Bien sr, je ne vais pas me laisser massacrer  Paris.

Sa mre, en femme prudente, lui avait fait placer toute sa
fortune  l'tranger.  On ne sait jamais comment une guerre peut
finir.  Mais Maria Blond se fcha; elle tait patriote, elle
parlait de suivre l'arme.

--En voil une traqueuse!...  Oui, si l'on voulait de moi, je
m'habillerais en homme pour leur flanquer des coups de fusil, 
ces cochons de Prussiens!...  Quand nous claquerions toutes,
aprs?  Une jolie chose que notre peau!

Blanche de Sivry fut exaspre.

--Ne dis donc pas de mal des Prussiens!...  Ce sont des hommes
pareils aux autres, et qui ne sont pas toujours sur le dos des
femmes, comme tes Franais...  On vient d'expulser le petit
Prussien qui tait avec moi, un garon trs riche, trs doux,
incapable de faire du mal  personne.  C'est une indignit, a me
ruine...  Et, tu sais, il ne faut pas qu'on m'embte, ou je vais
le retrouver en Allemagne!

Alors, pendant qu'elles s'empoignaient, Gaga murmura d'une voix
dolente:

--C'est fini, je n'ai pas de chance...  Il n'y a pas huit jours,
j'ai achev de payer ma petite maison de Juvisy, ah!  Dieu sait
avec quelle peine!  Lili a d m'aider...  Et voil la guerre
dclare, les Prussiens vont venir, ils brleront tout...
Comment veut-on que je recommence,  mon ge?

--Bah!  dit Clarisse, je m'en fiche!  je trouverai toujours.

--Bien sr, ajouta Simonne.  a va tre drle...  Peut-tre, au
contraire, que a marchera...

Et, d'un sourire, elle complta sa pense.  Tatan Nn et Louise
Violaine taient de cet avis; la premire raconta qu'elle avait
fait des noces  tout casser avec des militaires; oh!  de bons
garons, et qui auraient commis les cent dix-neuf coups pour les
femmes.  Mais, ces dames ayant trop lev la voix, Rose Mignon,
toujours sur le coffre, devant le lit, les fit taire d'un chut!
souffl lgrement.  Elles restrent saisies, avec un regard
oblique vers la morte, comme si cette prire de silence ft
sortie de l'ombre mme des rideaux; et, dans la lourde paix qui
tomba, cette paix du nant o elles sentaient la rigidit du
cadavre tendu prs d'elles, les cris de la foule clatrent:

--A Berlin!   Berlin!   Berlin!

Mais bientt elles oublirent de nouveau.  La de Horn, qui avait
un salon politique, o d'anciens ministres de Louis-Philippe se
livraient  de fines pigrammes, reprit trs bas, en haussant les
paules:

--Quelle faute, cette guerre!  quelle btise sanglante!

Alors, tout de suite, Lucy prit la dfense de l'empire.  Elle
avait couch avec un prince de la maison impriale, c'tait pour
elle affaire de famille.

--Laissez donc, ma chre, nous ne pouvions nous laisser insulter
davantage, cette guerre est l'honneur de la France...  Oh!  vous
savez, je ne dis pas a  cause du prince.  Il tait d'un rat!
Imaginez-vous, le soir, en se couchant, il cachait ses louis dans
ses bottes, et quand nous jouions au bzigue, il mettait des
haricots, parce qu'un jour j'avais fait la blague de sauter sur
l'enjeu...  Mais a ne m'empche pas d'tre juste.  L'empereur a
eu raison.

La hochait la tte d'un air de supriorit, en femme qui rpte
l'opinion de personnages considrables.  Et, haussant la voix:

--C'est la fin.  Ils sont fous, aux Tuileries.  Hier, voyez-vous,
la France aurait d plutt les chasser...

Toutes l'interrompirent violemment.  Qu'avait-elle donc, cette
enrage-l, aprs l'empereur?  Est-ce que le monde n'tait pas
heureux?  est-ce que les affaires ne marchaient pas?  Jamais
Paris ne s'amuserait si fort.

Gaga s'emportait, rveille, indigne.

--Taisez-vous!  c'est idiot, vous ne savez pas ce que vous
dites!...  Moi, j'ai vu Louis-Philippe, une poque de pans et de
grigous, ma chre.  Et puis est venu quarante-huit.  Ah!  une
jolie chose, une dgotation, leur Rpublique!  Aprs fvrier,
j'ai crev la faim, moi qui vous parle!...  Mais, si vous aviez
connu tout a, vous vous mettriez  genoux devant l'empereur, car
il a t notre pre, oui, notre pre...

On dut la calmer.  Elle reprit, dans un lan religieux:

--O mon Dieu, tchez que l'empereur ait la victoire.
Conservez-nous l'empire!

Toutes rptrent ce voeu.  Blanche avoua qu'elle brlait des
cierges pour l'empereur.  Caroline, prise d'un bguin, s'tait
promene pendant deux mois sur son passage, sans pouvoir attirer
son attention.  Et les autres clataient en paroles furibondes
contre les rpublicains, parlaient de les exterminer  la
frontire, afin que Napolon III, aprs avoir battu l'ennemi,
rgnt tranquille, au milieu de la jouissance universelle.

--Ce sale Bismarck, en voil encore une canaille!  fit remarquer
  Maria Blond.

--Dire que je l'ai connu!  cria Simonne.  Si j'avais pu savoir,
c'est moi qui aurais mis quelque drogue dans son verre.

Mais Blanche, ayant toujours sur le coeur l'expulsion de son
Prussien, osa dfendre Bismarck.  Il n'tait peut-tre pas
mchant.  Chacun son mtier.  Elle ajouta:

--Vous savez qu'il adore les femmes.

--Qu'est-ce que a nous fiche!  dit Clarisse.  Nous n'avons pas
envie de le faire, peut-tre!

--Des hommes comme a, il y en a toujours de trop, dclara Louise
Violaine gravement.  Vaudrait mieux s'en passer, que d'avoir
affaire  de pareils monstres.

Et la discussion continua.  On dshabillait Bismarck, chacune lui
allongeait un coup de pied, dans son zle bonapartiste; pendant
que Tatan Nn rptait d'un air vex:

--Bismarck!  m'a-t-on fait enrager avec celui-l!...  Oh!  je lui
en veux!...  Moi, je ne le connaissais pas, ce Bismarck!  On ne
peut pas connatre tout le monde.

--N'importe, dit La de Horn pour conclure, ce Bismarck va nous
flanquer une jolie tripote...

Elle ne put continuer.  Ces dames se jetaient sur elle.  Hein?
quoi?  une tripote!  C'tait Bismarck qu'on allait reconduire
chez lui,  coups de crosse dans le dos.  Avait-elle fini, cette
mauvaise Franaise!

--Chut!  souffla Rose Mignon, blesse d'un tel tapage.

Le froid du cadavre les reprit, elles s'arrtrent toutes  la
fois, gnes, remises en face de la mort, avec la peur sourde du
mal.  Sur le boulevard, le cri passait, enrou, dchir:

--A Berlin!   Berlin!   Berlin!

Alors, comme elles se dcidaient  partir, une voix appela du
corridor:

--Rose!  Rose!

tonne, Gaga ouvrit la porte, disparut un instant.  Puis, quand
elle revint:

--Ma chre, c'est Fauchery qui est l-bas, au fond...  Il ne veut
pas avancer, il est hors de lui, parce que vous restez prs de ce
corps.

Mignon avait fini par pousser le journaliste.  Lucy, toujours 
la fentre, se pencha; et elle aperut ces messieurs sur le
trottoir, la figure en l'air, lui faisant de grands signes.
Mignon, exaspr, tendait les poings.  Steiner, Fontan, Bordenave
et les autres, ouvraient les bras, d'un air d'inquitude et de
reproche; tandis que Daguenet, pour ne pas se compromettre,
fumait simplement son cigare, les mains derrire le dos.

--C'est vrai, ma chre, dit Lucy en laissant la fentre ouverte,
j'avais promis de vous faire descendre...  Ils sont tous  nous
appeler.

Rose quittait pniblement le coffre  bois.  Elle murmura:

--Je descends, je descends...  Bien sr, elle n'a plus besoin de
moi...  On va mettre une soeur...

Et elle tournait, sans pouvoir trouver son chapeau et son chle.
Machinalement, sur la toilette, elle avait empli une cuvette
d'eau, elle se lavait les mains et le visage, en continuant:

--Je ne sais pas, a m'a donn un grand coup...  Nous n'avions
gure t gentilles l'une pour l'autre.  Eh bien!  vous voyez,
j'en suis imbcile...  Oh!  toutes sortes d'ides, une envie d'y
passer moi-mme, la fin du monde...  Oui, j'ai besoin d'air.

Le cadavre commenait  empoisonner la chambre.  Ce fut une
panique, aprs une longue insouciance.

--Filons, filons, mes petites chattes, rptait Gaga.  Ce n'est
  pas sain.

Elles sortaient vivement, en jetant un regard sur le lit.  Mais,
comme Lucy, Blanche et Caroline taient encore l, Rose donna un
dernier coup d'oeil pour laisser la pice en ordre.  Elle tira un
rideau devant la fentre; puis, elle songea que cette lampe
n'tait pas convenable, il fallait un cierge; et, aprs avoir
allum l'un des flambeaux de cuivre de la chemine, elle le posa
sur la table de nuit,  ct du corps.  Une lumire vive claira
brusquement le visage de la morte.  Ce fut une horreur.  Toutes
frmirent et se sauvrent.

--Ah!  elle est change, elle est change, murmurait Rose Mignon,
demeure la dernire.

Elle partit, elle ferma la porte.  Nana restait seule, la face en
l'air, dans la clart de la bougie.  C'tait un charnier, un tas
d'humeur et de sang, une pellete de chair corrompue, jete l,
sur un coussin.  Les pustules avaient envahi la figure entire,
un bouton touchant l'autre; et, fltries, affaisses, d'un aspect
gristre de boue, elles semblaient dj une moisissure de la
terre, sur cette bouillie informe, o l'on ne retrouvait plus les
traits.  Un oeil, celui de gauche, avait compltement sombr dans
le bouillonnement de la purulence; l'autre,  demi ouvert,
s'enfonait, comme un trou noir et gt.  Le nez suppurait
encore.  Toute une crote rougetre partait d'une joue,
envahissait la bouche, qu'elle tirait dans un rire abominable.
Et, sur ce masque horrible et grotesque du nant, les cheveux,
les beaux cheveux, gardant leur flambe de soleil, coulaient en
un ruissellement d'or.  Vnus se dcomposait.  Il semblait que le
virus pris par elle dans les ruisseaux, sur les charognes
tolres, ce ferment dont elle avait empoisonn un peuple, venait
de lui remonter au visage et l'avait pourri.

La chambre tait vide.  Un grand souffle dsespr monta du
boulevard et gonfla le rideau.

--A Berlin!   Berlin!   Berlin!




*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, NANA ***

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unless a copyright notice is included.  Thus, we usually do not
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

We are now trying to release all our eBooks one year in advance
of the official release dates, leaving time for better editing.
Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
even years after the official publication date.

Please note neither this listing nor its contents are final til
midnight of the last day of the month of any such announcement.
The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
Midnight, Central Time, of the last day of the stated month.  A
preliminary version may often be posted for suggestion, comment
and editing by those who wish to do so.

Most people start at our Web sites at:
http://gutenberg.net or
http://promo.net/pg

These Web sites include award-winning information about Project
Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).


Those of you who want to download any eBook before announcement
can get to them as follows, and just download by date.  This is
also a good way to get them instantly upon announcement, as the
indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.

http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04 or
ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext04

Or /etext03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90

Just search by the first five letters of the filename you want,
as it appears in our Newsletters.


Information about Project Gutenberg (one page)

We produce about two million dollars for each hour we work.  The
time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
searched and analyzed, the copyright letters written, etc.   Our
projected audience is one hundred million readers.  If the value
per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
files per month:  1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
If they reach just 1-2% of the world's population then the total
will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.

The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
which is only about 4% of the present number of computer users.

Here is the briefest record of our progress (* means estimated):

eBooks Year Month

    1  1971 July
   10  1991 January
  100  1994 January
 1000  1997 August
 1500  1998 October
 2000  1999 December
 2500  2000 December
 3000  2001 November
 4000  2001 October/November
 6000  2002 December*
 9000  2003 November*
10000  2004 January*


The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.

We need your donations more than ever!

As of February, 2002, contributions are being solicited from people
and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
Virginia, Wisconsin, and Wyoming.

We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
that have responded.

As the requirements for other states are met, additions to this list
will be made and fund raising will begin in the additional states.
Please feel free to ask to check the status of your state.

In answer to various questions we have received on this:

We are constantly working on finishing the paperwork to legally
request donations in all 50 states.  If your state is not listed and
you would like to know if we have added it since the list you have,
just ask.

While we cannot solicit donations from people in states where we are
not yet registered, we know of no prohibition against accepting
donations from donors in these states who approach us with an offer to
donate.

International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
ways.

Donations by check or money order may be sent to:

Project Gutenberg Literary Archive Foundation
PMB 113
1739 University Ave.
Oxford, MS 38655-4109

Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
method other than by check or money order.

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
[Employee Identification Number] 64-622154.  Donations are
tax-deductible to the maximum extent permitted by law.  As fund-raising
requirements for other states are met, additions to this list will be
made and fund-raising will begin in the additional states.

We need your donations more than ever!

You can get up to date donation information online at:

http://www.gutenberg.net/donation.html


***

If you can't reach Project Gutenberg,
you can always email directly to:

Michael S. Hart <hart@pobox.com>

Prof. Hart will answer or forward your message.

We would prefer to send you information by email.


**The Legal Small Print**


(Three Pages)

***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
They tell us you might sue us if there is something wrong with
your copy of this eBook, even if you got it for free from
someone other than us, and even if what's wrong is not our
fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
disclaims most of our liability to you. It also tells you how
you may distribute copies of this eBook if you want to.

*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
sending a request within 30 days of receiving it to the person
you got it from. If you received this eBook on a physical
medium (such as a disk), you must return it with your request.

ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
through the Project Gutenberg Association (the "Project").
Among other things, this means that no one owns a United States copyright
on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
distribute it in the United States without permission and
without paying copyright royalties. Special rules, set forth
below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.

Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
any commercial products without permission.

To create these eBooks, the Project expends considerable
efforts to identify, transcribe and proofread public domain
works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
medium they may be on may contain "Defects". Among other
things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged
disk or other eBook medium, a computer virus, or computer
codes that damage or cannot be read by your equipment.

LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
all liability to you for damages, costs and expenses, including
legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
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INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.

If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
you paid for it by sending an explanatory note within that
time to the person you received it from. If you received it
on a physical medium, you must return it with your note, and
such person may choose to alternatively give you a replacement
copy. If you received it electronically, such person may
choose to alternatively give you a second opportunity to
receive it electronically.

THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
PARTICULAR PURPOSE.

Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
the exclusion or limitation of consequential damages, so the
above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
may have other legal rights.

INDEMNITY
You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
and its trustees and agents, and any volunteers associated
with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
texts harmless, from all liability, cost and expense, including
legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
following that you do or cause:  [1] distribution of this eBook,
[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
or [3] any Defect.

DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
You may distribute copies of this eBook electronically, or by
disk, book or any other medium if you either delete this
"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
or:

[1]  Only give exact copies of it.  Among other things, this
     requires that you do not remove, alter or modify the
     eBook or this "small print!" statement.  You may however,
     if you wish, distribute this eBook in machine readable
     binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
     including any form resulting from conversion by word
     processing or hypertext software, but only so long as
     *EITHER*:

     [*]  The eBook, when displayed, is clearly readable, and
          does *not* contain characters other than those
          intended by the author of the work, although tilde
          (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
          be used to convey punctuation intended by the
          author, and additional characters may be used to
          indicate hypertext links; OR

     [*]  The eBook may be readily converted by the reader at
          no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
          form by the program that displays the eBook (as is
          the case, for instance, with most word processors);
          OR

     [*]  You provide, or agree to also provide on request at
          no additional cost, fee or expense, a copy of the
          eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
          or other equivalent proprietary form).

[2]  Honor the eBook refund and replacement provisions of this
     "Small Print!" statement.

[3]  Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
     gross profits you derive calculated using the method you
     already use to calculate your applicable taxes.  If you
     don't derive profits, no royalty is due.  Royalties are
     payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
     the 60 days following each date you prepare (or were
     legally required to prepare) your annual (or equivalent
     periodic) tax return.  Please contact us beforehand to
     let us know your plans and to work out the details.

WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
public domain and licensed works that can be freely distributed
in machine readable form.

The Project gratefully accepts contributions of money, time,
public domain materials, or royalty free copyright licenses.
Money should be paid to the:
"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

If you are interested in contributing scanning equipment or
software or other items, please contact Michael Hart at:
hart@pobox.com

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when distributed free of all fees.  Copyright (C) 2001, 2002 by
Michael S. Hart.  Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
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they hardware or software or any other related product without
express permission.]

*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*

