The Project Gutenberg EBook of La Bete Humaine, by Emile Zola
(#6 in our series by Emile Zola)

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Title: La Bete Humaine

Author: Emile Zola

Release Date: February, 2004  [EBook #5154]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on May 17, 2002]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA BETE HUMAINE ***




This eBook was produced by Carlo Traverso.



This is #17 in Zola's "Les Rougon-Macquart" series.

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of the etext through OCR.

Nous remercions la Bibliothque Nationale de France qui a mis 
disposition les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donn
l'autorisation de les utiliser pour prparer ce texte.






LES ROUGON-MACQUART

Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second empire




LA BTE HUMAINE

MILE ZOLA





I


En entrant dans la chambre, Roubaud posa sur la table le pain
d'une livre, le pt et la bouteille de vin blanc.  Mais, le
matin, avant de descendre  son poste, la mre Victoire avait d
couvrir le feu de son pole, d'un tel poussier, que la chaleur
tait suffocante.  Et le sous-chef de gare, ayant ouvert une
fentre, s'y accouda.

C'tait impasse d'Amsterdam, dans la dernire maison de droite,
une haute maison o la Compagnie de l'Ouest logeait certains de
ses employs.  La fentre, au cinquime,  l'angle du toit
mansard qui faisait retour, donnait sur la gare, cette tranche
large trouant le quartier de l'Europe, tout un droulement
brusque de l'horizon, que semblait agrandir encore, cet
aprs-midi-l, un ciel gris du milieu de fvrier, d'un gris
humide et tide, travers de soleil.

En face, sous ce poudroiement de rayons, les maisons de la rue de
Rome se brouillaient, s'effaaient, lgres.  A gauche, les
marquises des halles couvertes ouvraient leurs porches gants,
aux vitrages enfums, celle des grandes lignes, immense, o
l'oeil plongeait, et que les btiments de la poste et de la
bouillotterie sparaient des autres, plus petites, celles
d'Argenteuil, de Versailles et de la Ceinture; tandis que le pont
de l'Europe,  droite, coupait de son toile de fer la tranche,
que l'on voyait reparatre et filer au-del, jusqu'au tunnel des
Batignolles.  Et, en bas de la fentre mme, occupant tout le
vaste champ, les trois doubles voies qui sortaient du pont, se
ramifiaient, s'cartaient en un ventail dont les branches de
mtal, multiplies, innombrables, allaient se perdre sous les
marquises.  Les trois postes d'aiguilleur, en avant des arches,
montraient leurs petits jardins nus.  Dans l'effacement confus
des wagons et des machines encombrant les rails, un grand signal
rouge tachait le jour ple.

Pendant un instant, Roubaud s'intressa, comparant, songeant  sa
gare du Havre.  Chaque fois qu'il venait de la sorte passer un
jour  Paris, et qu'il descendait chez la mre Victoire, le
mtier le reprenait.  Sous la marquise des grandes lignes,
l'arrive d'un train de Mantes avait anim les quais; et il
suivit des yeux la machine de manoeuvre, une petite
machine-tender, aux trois roues basses et couples, qui
commenait le dbranchement du train, alerte besogneuse,
emmenant, refoulant les wagons sur les voies de remisage.  Une
autre machine, puissante celle-l, une machine d'express, aux
deux grandes roues dvorantes, stationnait seule, lchait par sa
chemine une grosse fume noire, montant droit, trs lente dans
l'air calme.  Mais toute son attention fut prise par le train de
trois heures vingt-cinq,  destination de Caen, empli dj de ses
voyageurs, et qui attendait sa machine.  Il n'apercevait pas
celle-ci, arrte au-del du pont de l'Europe; il l'entendait
seulement demander la voie,  lgers coups de sifflet presss, en
personne que l'impatience gagne.  Un ordre fut cri, elle
rpondit par un coup bref qu'elle avait compris.  Puis, avant la
mise en marche, il y eut un silence, les purgeurs furent ouverts,
la vapeur siffla au ras du sol, en un jet assourdissant.  Et il
vit alors dborder du pont cette blancheur qui foisonnait,
tourbillonnante comme un duvet de neige, envole  travers les
charpentes de fer.  Tout un coin de l'espace en tait blanchi,
tandis que les fumes accrues de l'autre machine largissaient
leur voile noir.  Derrire, s'touffaient des sons prolongs de
trompe, des cris de commandement, des secousses de plaques
tournantes.  Une dchirure se produisit, il distingua, au fond,
un train de Versailles et un train d'Auteuil, l'un montant,
l'autre descendant, qui se croisaient.

Comme Roubaud allait quitter la fentre, une voix qui prononait
son nom, le fit se pencher.  Et il reconnut, au-dessous, sur la
terrasse du quatrime, un jeune homme d'une trentaine d'annes,
Henri Dauvergne, conducteur-chef, qui habitait l en compagnie de
son pre, chef adjoint des grandes lignes, et de ses soeurs,
Claire et Sophie, deux blondes de dix-huit et vingt ans,
adorables, menant le mnage avec les six mille francs des deux
hommes, au milieu d'un continuel clat de gaiet.  On entendait
l'ane rire, pendant que la cadette chantait, et qu'une cage,
pleine d'oiseaux des les, rivalisait de roulades.

--Tiens!  monsieur Roubaud, vous tes donc  Paris?...  Ah!  oui,
pour votre affaire avec le sous-prfet!

De nouveau accoud, le sous-chef de gare expliqua qu'il avait d
quitter Le Havre, le matin mme, par l'express de six heures
quarante.  Un ordre du chef de l'exploitation l'appelait  Paris,
on venait de le sermonner d'importance.  Heureux encore de n'y
avoir pas laiss sa place.

--Et madame? demanda Henri.

Madame avait voulu venir, elle aussi, pour des emplettes.  Son
mari l'attendait l, dans cette chambre dont la mre Victoire
leur remettait la clef,  chacun de leurs voyages, et o ils
aimaient djeuner, tranquilles et seuls, pendant que la brave
femme tait retenue en bas,  son poste de la salubrit.  Ce
jour-l, ils avaient mang un petit pain  Mantes, voulant se
dbarrasser de leurs courses d'abord.  Mais trois heures taient
sonnes, il mourait de faim.

Henri, pour tre aimable, posa encore une question:

--Et vous couchez  Paris?

Non, non!  ils retournaient tous deux au Havre le soir, par
l'express de six heures trente.  Ah bien!  oui, des vacances!  On
ne vous drangeait que pour vous flanquer votre paquet, et tout
de suite  la niche!

Un moment, les deux employs se regardrent, en hochant la tte.
Mais ils ne s'entendaient plus, un piano endiabl venait
d'clater en notes sonores.  Les deux soeurs devaient taper
dessus ensemble, riant plus haut, excitant les oiseaux des les.
Alors, le jeune homme, qui s'gayait  son tour, salua, rentra
dans l'appartement; et le sous-chef, seul, demeura un instant les
yeux sur la terrasse, d'o montait toute cette gaiet de
jeunesse.  Puis, les regards levs, il aperut la machine qui
avait ferm ses purgeurs, et que l'aiguilleur envoyait sur le
train de Caen.  Les derniers floconnements de vapeur blanche se
perdaient, parmi les gros tourbillons de fume noire, salissant
le ciel.  Et il rentra, lui aussi, dans la chambre.

Devant le coucou qui marquait trois heures vingt, Roubaud eut un
geste dsespr.  A quoi diable Sverine pouvait-elle s'attarder
ainsi?  Elle n'en sortait plus, lorsqu'elle tait dans un
magasin.  Pour tromper la faim qui lui labourait l'estomac, il
eut l'ide de mettre la table.  La vaste pice,  deux fentres,
lui tait familire, servant  la fois de chambre  coucher, de
salle  manger et de cuisine, avec ses meubles de noyer, son lit
drap de cotonnade rouge, son buffet  dressoir, sa table ronde,
son armoire normande.  Il prit, dans le buffet, des serviettes,
des assiettes, des fourchettes et des couteaux, deux verres.
Tout cela tait d'une propret extrme, et il s'amusait  ces
soins de mnage, comme s'il et jou  la dnette, heureux de la
blancheur du linge, trs amoureux de sa femme, riant lui-mme du
bon rire frais dont elle allait clater, en ouvrant la porte.
Mais, lorsqu'il eut pos le pt sur une assiette, et plac, 
ct, la bouteille de vin blanc, il s'inquita, chercha des yeux.
Puis, vivement, il tira de ses poches deux paquets oublis, une
petite bote de sardines et du fromage de gruyre.

La demie sonna.  Roubaud marchait de long en large, tournant, au
moindre bruit, l'oreille vers l'escalier.  Dans son attente
dsoeuvre, en passant devant la glace, il s'arrta, se regarda.
Il ne vieillissait point, la quarantaine approchait, sans que le
roux ardent de ses cheveux friss et pli.  Sa barbe, qu'il
portait entire, restait drue, elle aussi, d'un blond de soleil.
Et, de taille moyenne, mais d'une extraordinaire vigueur, il se
plaisait  sa personne, satisfait de sa tte un peu plate, au
front bas,  la nuque paisse, de sa face ronde et sanguine,
claire de deux gros yeux vifs.  Ses sourcils se rejoignaient,
embroussaillant son front de la barre des jaloux.  Comme il avait
pous une femme plus jeune que lui de quinze annes, ces coups
d'oeil frquents, donns aux glaces, le rassuraient.

Il y eut un bruit de pas, Roubaud courut entrebiller la porte.
Mais c'tait une marchande de journaux de la gare, qui rentrait
chez elle,  ct.  Il revint, s'intressa  une bote de
coquillages, sur le buffet.  Il la connaissait bien, cette bote,
un cadeau de Sverine  la mre Victoire, sa nourrice.  Et ce
petit objet avait suffi, toute l'histoire de son mariage se
droulait.  Dj trois ans bientt.  N dans le Midi,  Plassans,
d'un pre charretier, sorti du service avec les galons de
sergent-major, longtemps facteur mixte  la gare de Mantes, il
tait pass facteur chef  celle de Barentin; et c'tait l qu'il
l'avait connue, sa chre femme, lorsqu'elle venait de Doinville,
prendre le train, en compagnie de mademoiselle Berthe, la fille
du prsident Grandmorin.  Sverine Aubry n'tait que la cadette
d'un jardinier, mort au service des Grandmorin; mais le
prsident, son parrain et son tuteur, la gtait tellement,
faisant d'elle la compagne de sa fille, les envoyant toutes deux
au mme pensionnat de Rouen, et elle-mme avait une telle
distinction native, que longtemps Roubaud s'tait content de la
dsirer de loin, avec la passion d'un ouvrier dgrossi pour un
bijou dlicat, qu'il jugeait prcieux.  L tait l'unique roman
de son existence.  Il l'aurait pouse sans un sou, pour la joie
de l'avoir, et quand il s'tait enhardi enfin, la ralisation
avait dpass le rve: outre Sverine et une dot de dix mille
francs, le prsident, aujourd'hui en retraite, membre du conseil
d'administration de la Compagnie de l'Ouest, lui avait donn sa
protection.  Ds le lendemain du mariage, il tait pass
sous-chef  la gare du Havre.  Il avait sans doute pour lui ses
notes de bon employ, solide  son poste, ponctuel, honnte, d'un
esprit born, mais trs droit, toutes sortes de qualits
excellentes qui pouvaient expliquer l'accueil prompt fait  sa
demande et la rapidit de son avancement.  Il prfrait croire
qu'il devait tout  sa femme.  Il l'adorait.

Lorsqu'il eut ouvert la bote de sardines, Roubaud perdit
dcidment patience.  Le rendez-vous tait pour trois heures.  O
pouvait-elle tre?  Elle ne lui conterait pas que l'achat d'une
paire de bottines et de six chemises demandait la journe.  Et,
comme il passait de nouveau devant la glace, il s'aperut, les
sourcils hrisss, le front coup d'une ligne dure.  Jamais au
Havre il ne la souponnait.  A Paris, il s'imaginait toutes
sortes de dangers, des ruses, des fautes.  Un flot de sang
montait  son crne, ses poings d'ancien homme d'quipe se
serraient, comme au temps o il poussait des wagons.  Il
redevenait la brute inconsciente de sa force, il l'aurait broye,
dans un lan de fureur aveugle.

Sverine poussa la porte, parut toute frache, toute joyeuse.

--C'est moi...  Hein?  tu as d croire que j'tais perdue.

Dans l'clat de ses vingt-cinq ans, elle semblait grande, mince
et trs souple, grasse pourtant avec de petits os.  Elle n'tait
point jolie d'abord, la face longue, la bouche forte, claire de
dents admirables.  Mais,  la regarder, elle sduisait par le
charme, l'tranget de ses larges yeux bleus, sous son paisse
chevelure noire.

Et, comme son mari, sans rpondre, continuait  l'examiner, du
regard trouble et vacillant qu'elle connaissait bien, elle
ajouta:

--Oh!  j'ai couru...  Imagine-toi, impossible d'avoir un omnibus.
Alors, ne voulant pas dpenser l'argent d'une voiture, j'ai
couru...  Regarde comme j'ai chaud.

--Voyons, dit-il violemment, tu ne me feras pas croire que tu
viens du Bon March.

Mais, tout de suite, avec une gentillesse d'enfant, elle se jeta
 son cou, en lui posant, sur la bouche, sa jolie petite main
potele:

--Vilain, vilain, tais-toi!...  Tu sais bien que je t'aime.

Une telle sincrit sortait de toute sa personne, il la sentait
reste si candide, si droite, qu'il la serra perdument dans ses
bras.  Toujours ses soupons finissaient ainsi.  Elle,
s'abandonnait, aimant  se faire cajoler.  Il la couvrait de
baisers, qu'elle ne rendait pas; et c'tait mme l son
inquitude obscure, cette grande enfant passive, d'une affection
filiale, o l'amante ne s'veillait point.

--Alors, tu as dvalis le Bon March?

--Oh!  oui.  Je vais te conter...  Mais, auparavant, mangeons.
Ce que j'ai faim!...  Ah!  coute, j'ai un petit cadeau.  Dis:
Mon petit cadeau.

Elle lui riait dans le visage, de tout prs.  Elle avait fourr
sa main droite dans sa poche, o elle tenait un objet, qu'elle ne
sortait pas.

--Dis vite: Mon petit cadeau.

Lui, riait aussi, en bon homme.  Il se dcida.

--Mon petit cadeau.

C'tait un couteau qu'elle venait de lui acheter, pour en
remplacer un qu'il avait perdu et qu'il pleurait, depuis quinze
jours.  Il s'exclamait, le trouvait superbe, ce beau couteau
neuf, avec son manche en ivoire et sa lame luisante.  Tout de
suite, il allait s'en servir.  Elle tait ravie de sa joie; et,
en plaisantant, elle se fit donner un sou, pour que leur amiti
ne ft pas coupe.

--Mangeons, mangeons, rpta-t-elle.  Non, non!  je t'en prie, ne
ferme pas encore.  J'ai si chaud!

Elle l'avait rejoint  la fentre, elle demeura l quelques
secondes, appuye  son paule, regardant le vaste champ de la
gare.  Pour le moment, les fumes s'en taient alles, le disque
cuivr du soleil descendait dans la brume, derrire les maisons
de la rue de Rome.  En bas, une machine de manoeuvre amenait,
tout form, le train de Mantes, qui devait partir  quatre heures
vingt-cinq.  Elle le refoula le long du quai, sous la marquise,
fut dtele.  Au fond, dans le hangar de la Ceinture, des chocs
de tampons annonaient l'attelage imprvu de voitures qu'on
ajoutait.  Et, seule, au milieu des rails, avec son mcanicien et
son chauffeur, noirs de la poussire du voyage, une lourde
machine de train omnibus restait immobile, comme lasse et
essouffle, sans autre vapeur qu'un mince filet sortant d'une
soupape.  Elle attendait qu'on lui ouvrt la voie, pour retourner
au dpt des Batignolles.  Un signal rouge claqua, s'effaa.
Elle partit.

--Sont-elles gaies, ces petites Dauvergne!  dit Roubaud en
quittant la fentre.  Les entends-tu taper sur leur piano?...
Tout  l'heure, j'ai vu Henri, qui m'a dit de te prsenter ses
hommages.

--A table,  table!  cria Sverine.

Et elle se jeta sur les sardines, elle dvora.  Ah!  le petit
pain de Mantes tait loin!  Cela la grisait, quand elle venait 
Paris.  Elle tait toute vibrante du bonheur d'avoir couru les
trottoirs, elle gardait une fivre de ses achats au Bon March.
En un coup, chaque printemps, elle y dpensait ses conomies de
l'hiver, prfrant tout y acheter, disant qu'elle y conomisait
son voyage.  Aussi, sans perdre une bouche, ne tarissait-elle
pas.  Un peu confuse, rougissante, elle finit par lcher le total
de la somme qu'elle avait dpense, plus de trois cents francs.

--Fichtre!  dit Roubaud saisi, tu te mets bien, toi, pour la
femme d'un sous-chef!...  Mais tu n'avais  prendre que six
chemises et une paire de bottines?

--Oh!  mon ami, des occasions uniques!...  Une petite soie 
rayures dlicieuses!  un chapeau d'un got, un rve!  des jupons
tout faits, avec des volants brods!  Et tout a pour rien,
j'aurais pay le double au Havre...  On va m'expdier, tu verras!

Il avait pris le parti de rire, tant elle tait jolie, dans sa
joie, avec son air de confusion suppliante.  Et puis, c'tait si
charmant, cette dnette improvise, au fond de cette chambre o
ils taient seuls, bien mieux qu'au restaurant.  Elle, qui
d'ordinaire buvait de l'eau, se laissait aller, vidait son verre
de vin blanc, sans savoir.  La bote de sardines tait finie, ils
entamrent le pt avec le beau couteau neuf.  Ce fut un
triomphe, tellement il coupait bien.

--Et toi, voyons, ton affaire?  demanda-t-elle.  Tu me fais
bavarder, tu ne me dis pas comment a s'est termin, pour le
sous-prfet.

Alors, il conta en dtail la faon dont le chef de l'exploitation
l'avait reu.  Oh!  un lavage de tte en rgle!  Il s'tait
dfendu, avait dit la vraie vrit, comment ce petit crev de
sous-prfet s'tait obstin  monter avec son chien dans une
voiture de premire, lorsqu'il y avait une voiture de seconde,
rserve pour les chasseurs et leurs btes, et la querelle qui
s'en tait suivie, et les mots qu'on avait changs.  En somme,
le chef lui donnait raison d'avoir voulu faire respecter la
consigne; mais le terrible tait la parole qu'il avouait
lui-mme: Vous ne serez pas toujours les matres! On le
souponnait d'tre rpublicain.  Les discussions qui venaient de
marquer l'ouverture de la session de 1869, et la peur sourde des
prochaines lections gnrales rendaient le gouvernement
ombrageux.  Aussi l'aurait-on certainement dplac, sans la bonne
recommandation du prsident Grandmorin.  Encore avait-il d
signer la lettre d'excuse, conseille et rdige par ce dernier.

Sverine l'interrompit, criant:

--Hein?  ai-je eu raison de lui crire et de lui faire une visite
avec toi, ce matin, avant que tu ailles recevoir ton savon...  Je
savais bien qu'il nous tirerait d'affaire.

--Oui, il t'aime beaucoup, reprit Roubaud, et il a le bras long,
dans la Compagnie...  Vois donc un peu  quoi a sert, d'tre un
bon employ.  Ah!  on ne m'a point mnag les loges: pas
beaucoup d'initiative, mais de la conduite, de l'obissance, du
courage, enfin tout!  Eh bien, ma chre, si tu n'avais pas t ma
femme, et si Grandmorin n'avait pas plaid ma cause, par amiti
pour toi, j'tais fichu, on m'envoyait en pnitence, au fond de
quelque petite station.

Elle regardait fixement le vide, elle murmura, comme se parlant 
elle-mme:

--Oh!  certainement, c'est un homme qui a le bras long.

Il y eut un silence, et elle restait les yeux largis, perdus au
loin, cessant de manger.  Sans doute elle voquait les jours de
son enfance, l-bas, au chteau de Doinville,  quatre lieues de
Rouen.  Jamais elle n'avait connu sa mre.  Quand son pre, le
jardinier Aubry, tait mort, elle entrait dans sa treizime
anne; et c'tait  cette poque que le prsident, dj veuf,
l'avait garde prs de sa fille Berthe, sous la surveillance de
sa soeur, madame Bonnehon, la femme d'un manufacturier, galement
veuve,  qui le chteau appartenait aujourd'hui.  Berthe, son
ane de deux ans, marie six mois aprs elle, avait pous M. de
Lachesnaye, conseiller  la cour de Rouen, un petit homme sec et
jaune.  L'anne prcdente, le prsident tait encore  la tte
de cette cour, dans son pays, lorsqu'il avait pris sa retraite,
aprs une carrire magnifique.  N en 1804, substitut  Digne au
lendemain de 1830, puis  Fontainebleau, puis  Paris, ensuite
procureur  Troyes, avocat gnral  Rennes, enfin premier
prsident  Rouen.  Riche  plusieurs millions, il faisait partie
du conseil gnral depuis 1855, on l'avait nomm commandeur de la
Lgion d'honneur, le jour mme de sa retraite.  Et, du plus loin
qu'elle se souvenait, elle le revoyait tel qu'il tait encore,
trapu et solide, blanc de bonne heure, d'un blanc dor d'ancien
blond, les cheveux en brosse, le collier de barbe coup ras, sans
moustaches, avec une face carre que les yeux d'un bleu dur et le
nez gros rendaient svre.  Il avait l'abord rude, il faisait
tout trembler autour de lui.

Roubaud dut lever la voix, rptant  deux reprises:

--Eh bien,  quoi donc penses-tu?

Elle tressaillit, eut un petit frisson, comme surprise et secoue
de peur.

--Mais  rien.

--Tu ne manges plus, tu n'as donc plus faim?

--Oh!  si...  Tu vas voir.

Sverine, ayant vid son verre de vin blanc, acheva la tranche de
pt qu'elle avait dans son assiette.  Mais il y eut une alerte:
ils avaient fini le pain d'une livre, pas une bouche ne restait
pour manger le fromage.  Ce furent des cris, puis des rires,
lorsque, bousculant tout, ils dcouvrirent, au fond du buffet de
la mre Victoire, un bout de pain rassis.  Bien que la fentre
ft ouverte, il continuait de faire chaud, et la jeune femme, qui
avait le pole derrire elle, ne se rafrachissait gure, plus
rose et plus excite par l'imprvu de ce djeuner bavard, dans
cette chambre.  A propos de la mre Victoire, Roubaud en tait
revenu  Grandmorin: encore une, celle-l, qui lui devait une
belle chandelle!  Fille sduite dont l'enfant tait mort,
nourrice de Sverine qui venait de coter la vie  sa mre, plus
tard femme d'un chauffeur de la Compagnie, elle vivait mal, 
Paris, d'un peu de couture, son mari mangeant tout, lorsque la
rencontre de sa fille de lait avait renou les liens d'autrefois,
en faisant d'elle aussi une protge du prsident; et,
aujourd'hui, il lui avait obtenu un poste  la salubrit, la
garde des cabinets de luxe, le ct des dames, ce qu'il y a de
meilleur.  La Compagnie ne lui donnait que cent francs par an,
mais elle s'en faisait prs de quatorze, avec la recette, sans
compter le logement, cette chambre o elle tait mme chauffe.
Enfin, une situation bien agrable.  Et Roubaud calculait que, si
Pecqueux, le mari, avait apport ses deux mille huit cents francs
de chauffeur, tant pour les primes que pour le fixe, au lieu de
nocer aux deux bouts de la ligne, le mnage aurait runi plus de
quatre mille francs, le double de ce que lui, sous-chef de gare,
gagnait au Havre.

--Sans doute, conclut-il, toutes les femmes ne voudraient pas
tenir les cabinets.  Mais il n'y a pas de sot mtier.

Cependant, leur grosse faim s'tait apaise, et ils ne mangeaient
plus que d'un air alangui, coupant le fromage par petits
morceaux, pour faire durer le rgal.  Leurs paroles aussi se
faisaient lentes.

--A propos, cria-t-il, j'ai oubli de te demander...  Pourquoi
as-tu donc refus au prsident d'aller passer deux ou trois jours
 Doinville?

Son esprit, dans le bien-tre de la digestion, venait de refaire
leur visite du matin, tout prs de la gare,  l'htel de la rue
du Rocher; et il s'tait revu dans le grand cabinet svre, il
entendait encore le prsident leur dire qu'il partait le
lendemain pour Doinville.  Puis, comme cdant  une ide
soudaine, il leur avait offert de prendre le soir mme, avec eux,
l'express de six heures trente, et d'emmener ensuite sa filleule
l-bas, chez sa soeur, qui la rclamait depuis longtemps.  Mais
la jeune femme avait allgu toutes sortes de raisons, qui
l'empchaient, disait-elle.

--Tu sais, moi, continua Roubaud, je ne voyais pas de mal  ce
petit voyage.  Tu aurais pu y rester jusqu' jeudi, je me serais
arrang...  N'est-ce pas?  dans notre position, nous avons besoin
d'eux.  Ce n'est gure adroit, de refuser leurs politesses;
d'autant plus que ton refus a eu l'air de lui causer une vraie
peine...  Aussi n'ai-je cess de te pousser  accepter, que
lorsque tu m'as tir par mon paletot.  Alors, j'ai dit comme toi,
mais sans comprendre...  Hein!  pourquoi n'as-tu pas voulu?

Sverine, les regards vacillants, eut un geste d'impatience.

--Est-ce que je puis te laisser tout seul?

--Ce n'est pas une raison...  Depuis notre mariage, en trois ans,
tu es bien alle deux fois  Doinville, passer ainsi une semaine.
Rien ne t'empchait d'y retourner une troisime.

La gne de la jeune femme croissait, elle avait dtourn la tte.

--Enfin, a ne me disait pas.  Tu ne vas pas me forcer  des
choses qui me dplaisent.

Roubaud ouvrit les bras, comme pour dclarer qu'il ne la forait
 rien.  Pourtant, il reprit:

--Tiens!  tu me caches quelque chose...  La dernire fois, est-ce
que madame Bonnehon t'aurait mal reue?

Oh!  non, madame Bonnehon l'avait toujours trs bien accueillie.
Elle tait si agrable, grande, forte, avec de magnifiques
cheveux blonds, belle encore malgr ses cinquante-cinq ans!
Depuis son veuvage, et mme du vivant de son mari, on racontait
qu'elle avait eu souvent le coeur occup.  On l'adorait 
Doinville, elle faisait du chteau un lieu de dlices, toute la
socit de Rouen y venait en visite, surtout la magistrature.
C'tait dans la magistrature que madame Bonnehon avait eu
beaucoup d'amis.

--Alors, avoue-le, ce sont les Lachesnaye qui t'ont battu froid.

Sans doute, depuis son mariage avec M. de Lachesnaye, Berthe
avait cess d'tre pour elle ce qu'elle tait autrefois.  Elle ne
devenait gure bonne, cette pauvre Berthe, si insignifiante, avec
son nez rouge.  A Rouen, les dames vantaient beaucoup sa
distinction.  Aussi, un mari comme le sien, laid, dur, avare,
semblait-il plutt fait pour dteindre sur sa femme et la rendre
mauvaise.  Mais non, Berthe s'tait montre convenable  l'gard
de son ancienne camarade, celle-ci n'avait aucun reproche prcis
 lui adresser.

--C'est donc le prsident qui te dplat, l-bas?

Sverine, qui, jusque-l, rpondait lentement, d'une voix gale,
fut reprise d'impatience.

--Lui, quelle ide!

Et elle continua, en petites phrases nerveuses.  On le voyait
seulement  peine.  Il s'tait rserv, dans le parc, un
pavillon, dont la porte donnait sur une ruelle dserte.  Il
sortait, il rentrait, sans qu'on le st.  Jamais sa soeur, du
reste, ne connaissait au juste le jour de son arrive.  Il
prenait une voiture  Barentin, se faisait conduire de nuit 
Doinville, vivait des journes dans son pavillon, ignor de tous.
Ah!  ce n'tait pas lui qui vous gnait, l-bas.

--Je t'en parle, parce que tu m'as racont vingt fois que, dans
ton enfance, il te faisait une peur bleue.

--Oh!  une peur bleue!  tu exagres, comme toujours...  Bien sr
qu'il ne riait gure.  Il vous regardait si fixement, de ses gros
yeux, qu'on baissait la tte tout de suite.  J'ai vu des gens se
troubler, ne pas pouvoir lui adresser un mot, tellement il leur
en imposait, avec son grand renom de svrit et de sagesse...
Mais, moi, il ne m'a jamais gronde, j'ai toujours senti qu'il
avait un faible pour moi...

De nouveau, sa voix se ralentissait, ses yeux se perdaient au
loin.

--Je me souviens...  Quand j'tais gamine et que je jouais avec
des amies, dans les alles, s'il venait  paratre, toutes se
cachaient, mme sa fille Berthe, qui tremblait sans cesse d'tre
en faute.  Moi, je l'attendais, tranquille.  Il passait, et en me
voyant l, souriante, le museau lev, il me donnait une petite
tape sur la joue...  Plus tard,  seize ans, lorsque Berthe avait
une faveur  obtenir de lui, c'tait toujours moi qu'elle
chargeait de la demande.  Je parlais, je ne baissais pas les
regards, et je sentais les siens qui m'entraient sous la peau.
Mais je m'en moquais bien, j'tais si certaine qu'il accorderait
tout ce que je voudrais!...  Ah!  oui, je me souviens, je me
souviens!  L-bas, il n'y a pas un taillis du parc, pas un
corridor, pas une chambre du chteau, que je ne puisse voquer en
fermant les yeux.

Elle se tut, les paupires closes; et, sur son visage chaud et
gonfl, semblait passer le frisson de ces choses d'autrefois, les
choses qu'elle ne disait point.  Un instant, elle demeura ainsi,
avec un petit battement des lvres, comme un tic involontaire qui
lui tirait douloureusement un coin de la bouche.

--Il a t certainement trs bon pour toi, reprit Roubaud, qui
venait d'allumer sa pipe.  Non seulement il t'a fait lever comme
une demoiselle, mais il a trs sagement administr tes quatre
sous, et il a arrondi la somme, lors de notre mariage...  Sans
compter qu'il doit te laisser quelque chose, il l'a dit devant
moi.

--Oui, murmura Sverine, cette maison de la Croix-de-Maufras,
cette proprit que le chemin de fer a coupe.  On y allait
parfois passer huit jours...  Oh!  je n'y compte gure, les
Lachesnaye doivent le travailler pour qu'il ne me laisse rien.
Et puis, j'aime mieux rien, rien!

Elle avait prononc ces dernires paroles d'une voix si vive,
qu'il s'en tonna, retirant sa pipe de la bouche, la regardant de
ses yeux arrondis.

--Es-tu drle!  On assure que le prsident a des millions, quel
mal y aurait-il  ce qu'il mt sa filleule dans son testament?
Personne n'en serait surpris, et a arrangerait joliment nos
affaires.

Puis, une ide qui lui traversa le cerveau le fit rire.

--Tu n'as peut-tre pas peur de passer pour sa fille?...  Car, tu
sais, le prsident, malgr son air glac, on en chuchote de
raides sur son compte.  Il parat que, du vivant mme de sa
femme, toutes les bonnes y passaient.  Enfin, un gaillard qui,
aujourd'hui encore, vous trousse une femme...  Mon Dieu!  va,
quand tu serais sa fille!

Sverine s'tait leve, violente, le visage en flamme, avec le
vacillement effray de son regard bleu, sous la masse lourde de
ses cheveux noirs.

--Sa fille, sa fille!...  Je ne veux pas que tu plaisantes avec
a, entends-tu!  Est-ce que je puis tre sa fille?  est-ce que je
lui ressemble?...  Et en voil assez, parlons d'autre chose.  Je
ne veux pas aller  Doinville, parce que je ne veux pas, parce
que je prfre rentrer avec toi au Havre.

Il hocha la tte, il l'apaisa du geste.  Bon, bon!  du moment que
a lui donnait sur les nerfs.  Il souriait, jamais il ne l'avait
vue si nerveuse.  Le vin blanc sans doute.  Dsireux de se faire
pardonner, il reprit le couteau, s'extasiant encore, l'essuyant
avec soin; et, pour montrer qu'il coupait comme un rasoir, il
s'en taillait les ongles.

--Dj quatre heures un quart, murmura Sverine, debout devant le
coucou.  J'ai encore quelques courses...  Il faut songer  notre
train.

Mais, comme pour achever de se calmer, avant de mettre un peu
d'ordre dans la chambre, elle retourna s'accouder  la fentre.
Lui, alors, lchant le couteau, lchant sa pipe, quitta la table
 son tour, s'approcha d'elle, la prit par-derrire, entre ses
bras, doucement.  Et il la tenait enlace ainsi, il avait pos le
menton sur son paule, appuy la tte contre la sienne.  Ni l'un
ni l'autre ne bougeait plus, ils regardaient.

Sous eux, toujours, les petites machines de manoeuvre allaient et
venaient sans repos; et on les entendait  peine s'activer, comme
des mnagres vives et prudentes, les roues assourdies, le
sifflet discret.  Une d'elles passa, disparut sous le pont de
l'Europe, emmenant au remisage les voitures d'un train de
Trouville, qu'on dbranchait.  Et, l-bas, au-del du pont, elle
frla une machine venue seule du Dpt, en promeneuse solitaire,
avec ses cuivres et ses aciers luisants, frache et gaillarde
pour le voyage.  Celle-ci s'tait arrte, demandant de deux
coups brefs la voie  l'aiguilleur, qui, presque immdiatement,
l'envoya sur son train, tout form,  quai sous la marquise des
grandes lignes.  C'tait le train de quatre heures vingt-cinq,
pour Dieppe.  Un flot de voyageurs se pressait, on entendait le
roulement des chariots chargs de bagages, des hommes poussaient
une  une les bouillottes dans les voitures.  Mais la machine et
son tender avaient abord le fourgon de tte, d'un choc sourd, et
l'on vit le chef d'quipe serrer lui-mme la vis de la barre
d'attelage.  Le ciel s'tait assombri vers les Batignolles; une
cendre crpusculaire, noyant les faades, semblait tomber dj
sur l'ventail largi des voies; tandis que, dans cet effacement,
au lointain, se croisaient sans cesse les dparts et les arrives
de la banlieue et de la Ceinture.  Par-del les nappes sombres
des grandes halles couvertes, sur Paris obscurci, des fumes
rousses, dchiquetes, s'envolaient.

--Non, non, laisse-moi, murmura Sverine.

Peu  peu, sans une parole, il l'avait enveloppe d'une caresse
plus troite, excit par la tideur de ce corps jeune, qu'il
tenait ainsi  pleins bras.  Elle le grisait de son odeur, elle
achevait d'affoler son dsir, en cambrant les reins pour se
dgager.  D'une secousse, il l'enleva de la fentre, dont il
referma les vitres du coude.  Sa bouche avait rencontr la
sienne, il lui crasait les lvres, il l'emportait vers le lit.

--Non, non, nous ne sommes pas chez nous, rpta-t-elle.  Je t'en
prie, pas dans cette chambre!

Elle-mme tait comme grise, tourdie de nourriture et de vin,
encore vibrante de sa course fivreuse  travers Paris.  Cette
pice trop chauffe, cette table o tranait la dbandade du
couvert, l'imprvu du voyage qui tournait en partie fine, tout
lui allumait le sang, la soulevait d'un frisson.  Et pourtant
elle se refusait, elle rsistait, arc-boute contre le bois du
lit, dans une rvolte effraye, dont elle n'aurait pu dire la
cause.

--Non, non, je ne veux pas.

Lui, le sang  la peau, retenait ses grosses mains brutales.  Il
tremblait, il l'aurait brise.

--Bte, est-ce qu'on saura?  Nous retaperons le lit.

D'habitude, elle s'abandonnait avec une docilit complaisante,
chez eux, au Havre, aprs le djeuner, lorsqu'il tait de service
de nuit.  Cela semblait sans plaisir pour elle, mais elle y
montrait une mollesse heureuse, un affectueux consentement de son
plaisir  lui.  Et ce qui, en ce moment, le rendait fou, c'tait
de la sentir comme jamais il ne l'avait eue, ardente, frmissante
de passion sensuelle.  Le noir reflet de sa chevelure
assombrissait ses calmes yeux de pervenche, sa bouche forte
saignait dans le doux ovale de son visage.  Il y avait l une
femme qu'il ne connaissait point.  Pourquoi se refusait-elle?

--Dis, pourquoi?  Nous avons le temps.

Alors, dans une angoisse inexplicable, dans un dbat o elle ne
paraissait pas juger les choses nettement, comme si elle se ft
ignore elle aussi, elle eut un cri de douleur vraie, qui le fit
se tenir tranquille.

--Non, non, je t'en supplie, laisse-moi!...  Je ne sais pas, a
m'trangle, rien que l'ide, en ce moment...  a ne serait pas
bien.

Tous deux taient tombs assis au bord du lit.  Il se passa la
main sur la face, comme pour s'en ter la cuisson qui le brlait.
En le voyant redevenu sage, elle, gentille, se pencha, lui posa
un gros baiser sur la joue, voulant lui montrer qu'elle l'aimait
bien tout de mme.  Un instant, ils restrent de la sorte, sans
parler,  se remettre.  Il lui avait repris la main gauche et
jouait avec une vieille bague d'or, un serpent d'or  petite tte
de rubis, qu'elle portait au mme doigt que son alliance.
Toujours il la lui avait connue l.

--Mon petit serpent, dit Sverine d'une voix involontaire de
rve, croyant qu'il regardait la bague et prouvant l'imprieux
besoin de parler.  C'est  la Croix-de-Maufras, qu'il m'en a fait
cadeau, pour mes seize ans.

Roubaud leva la tte, surpris.

--Qui donc?  le prsident?

Lorsque les yeux de son mari s'taient poss sur les siens, elle
avait eu une brusque secousse de rveil.  Elle sentit un petit
froid glacer ses joues.  Elle voulut rpondre, et ne trouva rien,
trangle par la sorte de paralysie qui la prenait.

--Mais, continua-t-il, tu m'as toujours dit que c'tait ta mre
qui te l'avait laisse, cette bague.

Encore  cette seconde, elle pouvait rattraper la phrase, lche
dans un oubli de tout.  Il lui aurait suffi de rire, de jouer
l'tourdie.  Mais elle s'entta, ne se possdant plus,
inconsciente.

--Jamais, mon chri, je ne t'ai dit que ma mre m'avait laiss
cette bague.

Du coup, Roubaud la dvisagea, plissant lui aussi.

--Comment?  tu ne m'as jamais dit a?  Tu me l'as dit vingt
fois!...  Il n'y a pas de mal  ce que le prsident t'ait donn
une bague.  Il t'a donn bien autre chose...  Mais pourquoi me
l'avoir cach?  pourquoi avoir menti, en parlant de ta mre?

--Je n'ai pas parl de ma mre, mon chri, tu te trompes.

C'tait imbcile, cette obstination.  Elle voyait qu'elle se
perdait, qu'il lisait clairement sous sa peau, et elle aurait
voulu revenir, ravaler ses paroles; mais il n'tait plus temps,
elle sentait ses traits se dcomposer, l'aveu sortir malgr elle
de toute sa personne.  Le froid de ses joues avait envahi sa face
entire, un tic nerveux tirait ses lvres.  Et lui, effrayant,
redevenu subitement rouge,  croire que le sang allait faire
clater ses veines, lui avait saisi les poignets, la regardait de
tout prs, afin de mieux suivre, dans l'effarement pouvant de
ses yeux, ce qu'elle ne disait pas tout haut.

--Nom de Dieu!  bgaya-t-il, nom de Dieu!

Elle eut peur, baissa le visage pour le cacher sous son bras,
devinant le coup de poing.  Un fait, petit, misrable,
insignifiant, l'oubli d'un mensonge  propos de cette bague,
venait d'amener l'vidence, en quelques paroles changes.  Et il
avait suffi d'une minute.  Il la jeta d'une secousse en travers
du lit, il tapa sur elle des deux poings, au hasard.  En trois
ans, il ne lui avait pas donn une chiquenaude, et il la
massacrait, aveugle, ivre, dans un emportement de brute, de
l'homme aux grosses mains, qui, autrefois, avait pouss des
wagons.

--Nom de Dieu de garce!  tu as couch avec!...  couch avec!...
couch avec!

Il s'enrageait  ces mots rpts, il abattait les poings, chaque
fois qu'il les prononait, comme pour les lui faire entrer dans
la chair.

--Le reste d'un vieux, nom de Dieu de garce!...  couch avec!...
couch avec!

Sa voix s'tranglait d'une telle colre, qu'elle sifflait et ne
sortait plus.  Alors, seulement, il entendit que, mollissante
sous les coups, elle disait non.  Elle ne trouvait pas d'autre
dfense, elle niait pour qu'il ne la tut pas.  Et ce cri, cet
enttement dans le mensonge, acheva de le rendre fou.

--Avoue que tu as couch avec.

--Non!  non!

Il l'avait reprise, il la soutenait dans ses bras, l'empchant de
retomber la face contre la couverture, en pauvre tre qui se
cache.  Il la forait  le regarder.

--Avoue que tu as couch avec.

Mais, se laissant glisser, elle s'chappa, elle voulut courir
vers la porte.  D'un bond, il fut de nouveau sur elle, le poing
en l'air; et, furieusement, d'un seul coup, prs de la table, il
l'abattit.  Il s'tait jet  son ct, il l'avait empoigne par
les cheveux, pour la clouer au sol.  Un instant, ils restrent
ainsi par terre, face  face, sans bouger.  Et, dans l'effrayant
silence, on entendit monter les chants et les rires des
demoiselles Dauvergne, dont le piano faisait rage, heureusement,
en dessous, touffant les bruits de lutte.  C'tait Claire qui
chantait des rondes de petites filles, tandis que Sophie
l'accompagnait  tour de bras.

--Avoue que tu as couch avec.

Elle n'osa plus dire non, elle ne rpondit point.

--Avoue que tu as couch avec, nom de Dieu!  ou je t'ventre!

Il l'aurait tue, elle le lisait nettement dans son regard.  En
tombant, elle avait aperu le couteau, ouvert sur la table; et
elle revoyait l'clair de la lame, elle crut qu'il allongeait le
bras.  Une lchet l'envahit, un abandon d'elle-mme et de tout,
un besoin d'en finir.

--Eh bien!  oui, c'est vrai, laisse-moi m'en aller.

Alors, ce fut abominable.  Cet aveu qu'il exigeait si violemment,
venait de l'atteindre en pleine figure, comme une chose
impossible, monstrueuse.  Il semblait que jamais il n'aurait
suppos une infamie pareille.  Il lui empoigna la tte, il la
cogna contre un pied de la table.  Elle se dbattait, et il la
tira par les cheveux, au travers de la pice, bousculant les
chaises.  Chaque fois qu'elle faisait un effort pour se
redresser, il la rejetait sur le carreau d'un coup de poing.  Et
cela haletant, les dents serres, un acharnement sauvage et
imbcile.  La table, pousse, faillit renverser le pole.  Des
cheveux et du sang restrent  un angle du buffet.  Quand ils
reprirent haleine, hbts, gonfls de cette horreur, las de
frapper et d'tre frappe, ils taient revenus prs du lit, elle
toujours par terre, vautre, lui accroupi, la tenant encore aux
paules.  Et ils soufflrent.  En bas, la musique continuait, les
rires s'envolaient, trs sonores et trs jeunes.

D'une secousse, Roubaud remonta Sverine, l'adossa contre le bois
du lit.  Puis, demeurant  genoux, pesant sur elle, il put parler
enfin.  Il ne la battait plus, il la torturait de ses questions,
du besoin inextinguible qu'il avait de savoir.

--Ainsi, tu as couch avec, garce!...  Rpte, rpte que tu as
couch avec ce vieux...  Et  quel ge, hein?  toute petite,
toute petite, n'est-ce pas?

Brusquement, elle venait d'clater en larmes, ses sanglots
l'empchaient de rpondre.

--Nom de Dieu!  veux-tu me dire!...  Hein?  tu n'avais pas dix
ans, que tu l'amusais, ce vieux?  C'est pour a qu'il t'levait 
la becque, c'est pour sa cochonnerie, dis-le donc, nom de Dieu!
ou je recommence!

Elle pleurait, elle ne pouvait prononcer un mot, et il leva la
main, il l'tourdit d'une nouvelle claque.  A trois reprises,
comme il n'obtenait pas davantage de rponse, il la gifla,
rptant sa question.

--A quel ge, dis-le donc, garce!  dis-le donc?

Pourquoi lutter?  Son tre fuyait sous elle.  Il lui aurait sorti
le coeur, de ses doigts gourds d'ancien ouvrier.  Et
l'interrogatoire continua, elle disait tout, dans un tel
anantissement de honte et de peur, que ses phrases, souffles
trs bas, s'entendaient  peine.  Et lui, mordu de sa jalousie
atroce, s'enrageait  la souffrance dont le dchiraient les
tableaux voqus: il n'en savait jamais assez, il l'obligeait 
revenir sur les dtails,  prciser les faits.  L'oreille aux
lvres de la misrable, il agonisait de cette confession, avec la
continuelle menace de son poing lev, prt  cogner encore, si
elle s'arrtait.

De nouveau, tout le pass,  Doinville, dfila, l'enfance, la
jeunesse.  tait-ce au fond des massifs du grand parc?  tait-ce
dans le dtour perdu de quelque corridor du chteau?  Dj le
prsident songeait donc  elle, lorsqu'il l'avait garde,  la
mort de son jardinier, et fait lever avec sa fille?  Cela, pour
sr, avait commenc, les jours o les autres gamines
s'enfuyaient, au milieu de leurs jeux, s'il venait  paratre,
tandis qu'elle, souriante, le museau en l'air, attendait qu'il
lui donnt en passant une petite tape sur la joue.  Et, plus
tard, si elle osait lui parler en face, si elle obtenait tout de
lui, n'tait-ce pas qu'elle se sentait matresse, alors qu'il
l'achetait par ses complaisances de trousseur de bonnes, si digne
et si svre aux autres?  Ah!  la sale chose, ce vieux se faisant
baisoter comme un grand-pre, regardant pousser cette fillette,
la ttant, l'entamant un peu  chaque heure, sans avoir la
patience d'attendre qu'elle ft mre!

Roubaud haletait.

--Enfin,  quel ge, rpte,  quel ge?

--Seize ans et demi.

--Tu mens!

Mentir, mon Dieu!  pourquoi?  Elle eut un haussement d'paules
plein d'un abandon et d'une lassitude immenses.

--Et, la premire fois, o a s'est-il pass?

--A la Croix-de-Maufras.

Il hsita une seconde, ses lvres s'agitaient, une lueur jaune
troublait ses yeux.

--Et, je veux que tu me dises, qu'est-ce qu'il t'a fait?

Elle resta muette.  Puis, comme il brandissait le poing:

--Tu ne me croirais pas.

--Dis toujours...  Il n'a pu rien faire, hein?

D'un signe de tte, elle rpondit.  C'tait bien cela.  Et,
alors, il s'acharna sur la scne, il voulut la connatre jusqu'au
bout, il descendit aux mots crus, aux interrogations immondes.
Elle ne desserrait plus les dents, elle continuait  dire oui, 
dire non, d'un signe.  Peut-tre a les soulagerait-il l'un et
l'autre, quand elle aurait avou.  Mais lui souffrait davantage
de ces dtails, qu'elle croyait tre une attnuation.  Des
rapports normaux, complets, l'auraient hant d'une vision moins
torturante.  Cette dbauche pourrissait tout, enfonait et
retournait au fond de sa chair les lames empoisonnes de sa
jalousie.  Maintenant, c'tait fini, il ne vivrait plus, il
voquerait toujours l'excrable image.

Un sanglot dchira sa gorge.

--Ah!  nom de Dieu...  ah!  nom de Dieu!...  a ne peut pas tre,
non, non!  c'est trop, a ne peut pas tre!

Puis, tout d'un coup, il la secoua.

--Mais nom de Dieu de garce!  pourquoi m'as-tu pous?...
Sais-tu que c'est ignoble de m'avoir tromp ainsi?  Il y a des
voleuses, en prison, qui n'en ont pas tant sur la conscience...
Tu me mprisais donc, tu ne m'aimais donc pas?...  Hein!
pourquoi m'as-tu pous?

Elle eut un geste vague.  Est-ce qu'elle savait au juste, 
prsent?  En l'pousant, elle tait heureuse, esprant en finir
avec l'autre.  Il y a tant de choses qu'on ne voudrait pas faire
et qu'on fait, parce qu'elles sont encore les plus sages.  Non,
elle ne l'aimait pas; et ce qu'elle vitait de lui dire, c'tait
que, sans cette histoire, jamais elle n'aurait consenti  tre sa
femme.

--Lui, n'est-ce pas?  dsirait te caser.  Il a trouv une bonne
bte...  Hein?  il dsirait te caser pour que a continue.  Et
vous avez continu, hein?   tes deux voyages, l-bas.  C'est
pour a qu'il t'emmenait?

D'un signe, elle avoua de nouveau.

--Et c'est pour a encore qu'il t'invitait, cette fois?...
Jusqu' la fin, alors, a aurait recommenc, ces ordures!  Et, si
je ne t'trangle pas, a recommencera!

Ses mains convulses s'avanaient pour la reprendre  la gorge.
Mais, ce coup-ci, elle se rvolta.

--Voyons, tu es injuste.  Puisque c'est moi qui ai refus d'y
aller.  Tu m'y envoyais, j'ai d me fcher, rappelle-toi...  Tu
vois bien que je ne voulais plus.  C'tait fini.  Jamais, jamais
plus, je n'aurais voulu.

Il sentit qu'elle disait la vrit, et il n'en eut aucun
soulagement.  L'affreuse douleur, le fer qui lui restait en
pleine poitrine, c'tait l'irrparable, ce qui avait eu lieu
entre elle et cet homme.  Il ne souffrait horriblement que de son
impuissance  faire que cela ne ft pas.  Sans la lcher encore,
il s'tait rapproch de son visage, il semblait fascin, attir
l, comme pour retrouver, dans le sang de ses petites veines
bleues, tout ce qu'elle lui avouait.  Et il murmura, obsd,
hallucin:

--A la Croix-de-Maufras, dans la chambre rouge...  Je la connais,
la fentre donne sur le chemin de fer, le lit est en face.  Et
c'est l, dans cette chambre...  Je comprends qu'il parle de te
laisser la maison.  Tu l'as bien gagne.  Il pouvait veiller sur
tes sous et te doter, a valait a...  Un juge, un homme riche 
millions, si respect, si instruit, si haut!  Vrai, la tte vous
tourne...  Et, dis donc, s'il tait ton pre?

Sverine, d'un effort, se mit debout.  Elle l'avait repouss,
avec une vigueur extraordinaire, pour sa faiblesse de pauvre tre
vaincu.  Violente, elle protestait.

--Non, non, pas a!  Tout ce que tu voudras, pour le reste.
Bats-moi, tue-moi...  Mais ne dis pas a, tu mens!

Roubaud lui avait gard une main dans les siennes.

--Est-ce que tu en sais quelque chose?  C'est bien parce que tu
en doutes toi-mme, que a te soulve ainsi.

Et, comme elle dgageait sa main, il sentit la bague, le petit
serpent d'or  tte de rubis, oubli  son doigt.  Il l'en
arracha, le pila du talon sur le carreau, dans un nouvel accs de
rage.  Puis, il marcha d'un bout de la pice  l'autre, muet,
perdu.  Elle, tombe assise au bord du lit, le regardait de ses
grands yeux fixes.  Et le terrible silence dura.

La fureur de Roubaud ne se calmait point.  Ds qu'elle semblait
se dissiper un peu, elle revenait aussitt, comme l'ivresse, par
grandes ondes redoubles, qui l'emportaient dans leur vertige.
Il ne se possdait plus, battait le vide, jet  toutes les
sautes du vent de violence dont il tait flagell, retombant 
l'unique besoin d'apaiser la bte hurlante au fond de lui.
C'tait un besoin physique, immdiat, comme une faim de
vengeance, qui lui tordait le corps et qui ne lui laisserait plus
aucun repos, tant qu'il ne l'aurait pas satisfaite.

Sans s'arrter, il se tapa les tempes de ses deux poings, il
bgaya, d'une voix d'angoisse:

--Qu'est-ce que je vais faire?

Cette femme, puisqu'il ne l'avait pas tue tout de suite, il ne
la tuerait pas maintenant.  Sa lchet de la laisser vivre
exasprait sa colre, car c'tait lche, c'tait parce qu'il
tenait encore  sa peau de garce, qu'il ne l'avait pas trangle.
Il ne pouvait pourtant la garder ainsi.  Alors, il allait donc la
chasser, la mettre  la rue, pour ne jamais la revoir?  Et un
nouveau flot de souffrance l'emportait, une excrable nause le
submergeait tout entier, lorsqu'il sentait qu'il ne ferait pas
mme a.  Quoi, enfin?  Il ne restait qu' accepter l'abomination
et qu' remmener cette femme au Havre,  continuer la tranquille
vie avec elle, comme si de rien n'tait.  Non!  non!  la mort
plutt, la mort pour tous les deux,  l'instant!  Une telle
dtresse le souleva, qu'il cria plus haut, gar:

--Qu'est-ce que je vais faire?

Du lit o elle restait assise, Sverine le suivait toujours de
ses grands yeux.  Dans la calme affection de camarade qu'elle
avait eue pour lui, il l'apitoyait dj, par la douleur dmesure
o elle le voyait.  Les gros mots, les coups, elle les aurait
excuss, si cet emportement fou lui avait laiss moins de
surprise, une surprise dont elle ne revenait pas encore.  Elle,
passive, docile, qui toute jeune s'tait plie aux dsirs d'un
vieillard, qui plus tard avait laiss faire son mariage,
simplement dsireuse d'arranger les choses, n'arrivait pas 
comprendre un tel clat de jalousie, pour des fautes anciennes,
dont elle se repentait; et, sans vice, la chair mal veille
encore, dans sa demi-inconscience de fille douce, chaste malgr
tout, elle regardait son mari, aller, venir, tourner
furieusement, comme elle aurait regard un loup, un tre d'une
autre espce.  Qu'avait-il donc en lui?  Il y en avait tant sans
colre!  Ce qui l'pouvantait, c'tait de sentir l'animal,
souponn par elle depuis trois ans,  des grognements sourds,
aujourd'hui dchan, enrag, prt  mordre.  Que lui dire, pour
empcher un malheur?

A chaque retour, il se retrouvait prs du lit, devant elle.  Et
elle l'attendait au passage, elle osa lui parler.

--Mon ami, coute...

Mais il ne l'entendait pas, il repartait  l'autre bout de la
pice, ainsi qu'une paille battue d'un orage.

--Qu'est-ce que je vais faire?  Qu'est-ce que je vais faire?

Enfin elle lui saisit le poignet, elle le retint une minute.

--Mon ami, voyons, puisque c'est moi qui ai refus d'y aller...
Je n'y serais jamais plus alle, jamais, jamais!  C'est toi que
j'aime.

Et elle se faisait caressante, l'attirant, levant ses lvres pour
qu'il les baist.  Mais, tomb prs d'elle, il la repoussa, dans
un mouvement d'horreur.

--Ah!  garce, tu voudrais maintenant...  Tout  l'heure, tu n'as
pas voulu, tu n'avais pas envie de moi...  Et, maintenant, tu
voudrais, pour me reprendre, hein?  Lorsqu'on tient un homme par
l, on le tient solidement...  Mais a me brlerait, d'aller avec
toi, oui!  je sens bien que a me brlerait le sang d'un poison.

Il frissonnait.  L'ide de la possder, cette image de leurs deux
corps s'abattant sur le lit, venait de le traverser d'une flamme.
Et, dans la nuit trouble de sa chair, au fond de son dsir
souill qui saignait, brusquement se dressa la ncessit de la
mort.

--Pour que je ne crve pas d'aller encore avec toi, vois-tu, il
faut avant a que je crve l'autre...  Il faut que je le crve,
que je le crve!

Sa voix montait, il rpta le mot, debout, grandi, comme si ce
mot, en lui apportant une rsolution, l'avait calm.  Il ne parla
plus, il marcha lentement jusqu' la table, y regarda le couteau,
dont la lame, grande ouverte, luisait.  D'un geste machinal, il
le ferma, le mit dans sa poche.  Et, les mains ballantes, les
regards au loin, il restait  la mme place, il songeait.  Des
obstacles coupaient son front de deux grandes rides.  Pour
trouver, il retourna ouvrir la fentre, il s'y planta, le visage
dans le petit air froid du crpuscule.  Derrire lui, sa femme
s'tait leve, reprise de peur; et, n'osant le questionner,
tchant de deviner ce qui se passait au fond de ce crne dur,
elle attendait, debout elle aussi, en face du large ciel.

Sous la nuit commenante, les maisons lointaines se dcoupaient
en noir, le vaste champ de la gare s'emplissait d'une brume
violtre.  Du ct des Batignolles surtout, la tranche profonde
tait comme noye d'une cendre, o commenaient  s'effacer les
charpentes du pont de l'Europe.  Vers Paris, un dernier reflet de
jour plissait les vitres des grandes halles couvertes, tandis
que, dessous, les tnbres amasses pleuvaient.  Des tincelles
brillrent, on allumait les becs de gaz, le long des quais.  Une
grosse clart blanche tait l, la lanterne de la machine du
train de Dieppe, bond de voyageurs, les portires dj closes,
et qui attendait pour partir l'ordre du sous-chef de service.
Des embarras s'taient produits, le signal rouge de l'aiguilleur
fermait la voie, pendant qu'une petite machine venait reprendre
des voitures, qu'une manoeuvre mal excute avait laisses en
route.  Sans cesse, des trains filaient dans l'ombre croissante,
parmi l'inextricable lacis des rails, au milieu des files de
wagons immobiles, stationnant sur les voies d'attente.  Il en
partit un pour Argenteuil, un autre pour Saint-Germain; il en
arriva un de Cherbourg, trs long.  Les signaux se multipliaient,
les coups de sifflet, les sons de trompe; de toutes parts, un 
un, apparaissaient des feux, rouges, verts, jaunes, blancs;
c'tait une confusion,  cette heure trouble de l'entre chien et
loup, et il semblait que tout allait se briser, et tout passait,
se frlait, se dgageait, du mme mouvement doux et rampant,
vague au fond du crpuscule.  Mais le feu rouge de l'aiguilleur
s'effaa, le train de Dieppe siffla, se mit en marche.  Du ciel
ple, commenaient  voler de rares gouttes de pluie.  La nuit
allait tre trs humide.

Quand Roubaud se retourna, il avait la face paisse et ttue,
comme envahie d'ombre par cette nuit qui tombait.  Il tait
dcid, son plan tait fait.  Dans le jour mourant, il regarda
l'heure au coucou, il dit tout haut:

--Cinq heures vingt.

Et il s'tonnait: une heure, une heure  peine, pour tant de
choses!  Il aurait cru que tous deux se dvoraient l depuis des
semaines.

--Cinq heures vingt, nous avons le temps.

Sverine, qui n'osait l'interroger, le suivait toujours de ses
regards anxieux.  Elle le vit fureter dans l'armoire, en tirer du
papier, une petite bouteille d'encre, une plume.

--Tiens!  tu vas crire.

--A qui donc?

--A lui...  Assieds-toi.

Et, comme elle s'cartait instinctivement de la chaise, sans
savoir encore ce qu'il allait exiger, il la ramena, l'assit
devant la table, d'une telle pese, qu'elle y resta.

--cris...  Partez ce soir par l'express de six heures trente et
ne vous montrez qu' Rouen.

Elle tenait la plume, mais sa main tremblait, sa peur
s'augmentait de tout l'inconnu, que creusaient devant elle ces
deux simples lignes.  Aussi s'enhardit-elle jusqu' lever la
tte, suppliante.

--Mon ami, que vas-tu faire?...  Je t'en prie, explique-moi...

Il rpta, de sa voix haute, inexorable:

--Ecris, cris.

Puis, les yeux dans les siens, sans colre, sans gros mots, mais
avec une obstination dont elle sentait le poids l'craser,
l'anantir:

--Ce que je vais faire, tu le verras bien...  Et, entends-tu, ce
que je vais faire, je veux que tu le fasses avec moi...  Comme
a, nous resterons ensemble, il y aura quelque chose de solide
entre nous.

Il l'pouvantait, elle eut un recul encore.

--Non, non, je veux savoir...  Je n'crirai pas avant de savoir.

Alors, cessant de parler, il lui prit la main, une petite main
frle d'enfant, la serra dans sa poigne de fer, d'une pression
continue d'tau, jusqu' la broyer.  C'tait sa volont qu'il lui
entrait ainsi dans la chair, avec la douleur.  Elle jeta un cri,
et tout se brisait en elle, tout se livrait.  L'ignorante qu'elle
tait reste, dans sa douceur passive, ne pouvait qu'obir.
Instrument d'amour, instrument de mort.

--Ecris, cris.

Et elle crivit, de sa pauvre main douloureuse, pniblement.

--C'est bon, tu es gentille, dit-il, quand il eut la lettre.  A
prsent, range un peu ici, apprte tout...  Je reviendrai te
prendre.

Il tait trs calme.  Il refit le noeud de sa cravate devant la
glace, mit son chapeau, puis s'en alla.  Elle l'entendit qui
fermait la porte,  double tour, et qui emportait la clef.  La
nuit croissait de plus en plus.  Un instant, elle resta assise,
l'oreille tendue  tous les bruits du dehors.  Chez la voisine,
la marchande de journaux, il y avait une plainte continue,
assourdie: sans doute un petit chien oubli.  En bas, chez les
Dauvergne, le piano se taisait.  C'tait maintenant un tapage gai
de casseroles et de vaisselle, les deux mnagres s'occupant au
fond de leur cuisine, Claire  soigner un ragot de mouton,
Sophie  plucher une salade.  Et elle, anantie, les coutait
rire, dans la dtresse affreuse de cette nuit qui tombait.

Ds six heures un quart, la machine de l'express du Havre,
dbouchant du pont de l'Europe, fut envoye sur son train, et
attele.  A cause d'un encombrement, on n'avait pu loger ce train
sous la marquise des grandes lignes.  Il attendait au plein air,
contre le quai qui se prolongeait en une sorte de jete troite,
dans les tnbres d'un ciel d'encre, o la file des quelques becs
de gaz, plants le long du trottoir, n'alignait que des toiles
fumeuses.  Une averse venait de cesser, il en restait un souffle
d'une humidit glaciale, pandu par ce vaste espace dcouvert,
qu'une brume reculait jusqu'aux petites lueurs plies des faades
de la rue de Rome.  Cela tait immense et triste, noy d'eau, 
et l piqu d'un feu sanglant, confusment peupl de masses
opaques, les machines et les wagons solitaires, les tronons de
trains dormant sur les voies de garage; et, du fond de ce lac
d'ombre, des bruits arrivaient, des respirations gantes,
haletantes de fivre, des coups de sifflet pareils  des cris
aigus de femmes qu'on violente, des trompes lointaines sonnant,
lamentables, au milieu du grondement des rues voisines.  Il y eut
des ordres  voix haute, pour qu'on ajoutt une voiture.
Immobile, la machine de l'express perdait par une soupape un
grand jet de vapeur qui montait dans tout ce noir, o elle
s'effiloquait en petites fumes, semant de larmes blanches le
deuil sans bornes tendu au ciel.

A six heures vingt, Roubaud et Sverine parurent.  Elle venait de
rendre la clef  la mre Victoire, en passant devant les
cabinets, prs des salles d'attente; et il la poussait, de l'air
press d'un mari que sa femme attarde, lui impatient et brusque,
le chapeau en arrire, elle sa voilette serre au visage,
hsitante, comme brise de fatigue.  Un flot de voyageurs suivait
le quai, ils s'y mlrent, longrent la file des wagons,
cherchant du regard un compartiment de premire vide.  Le
trottoir s'animait, des facteurs roulaient au fourgon de tte les
chariots de bagages, un surveillant s'occupait de caser une
famille nombreuse, le sous-chef de service donnait un coup d'oeil
aux attelages, sa lanterne-signal  la main, pour voir s'ils
taient bien faits, serrs  bloc.  Et Roubaud avait enfin trouv
un compartiment vide, dans lequel il allait faire monter
Sverine, lorsqu'il fut aperu par le chef de gare, M. Vandorpe,
qui se promenait l, en compagnie de son chef adjoint des grandes
lignes, M. Dauvergne, tous les deux les mains derrire le dos,
suivant la manoeuvre, pour la voiture qu'on ajoutait.  Il y eut
des saluts, il fallut s'arrter et causer.

D'abord, on parla de cette histoire du sous-prfet, qui s'tait
termine  la satisfaction de tout le monde.  Ensuite, il fut
question d'un accident arriv le matin au Havre, et que le
tlgraphe avait transmis: une machine, la Lison, qui, le jeudi
et le samedi, faisait le service de l'express de six heures
trente, avait eu sa bielle casse, juste comme le train entrait
en gare; et la rparation devait immobiliser l-bas, pendant deux
jours, le mcanicien, Jacques Lantier, un pays de Roubaud, et son
chauffeur, Pecqueux, l'homme de la mre Victoire.  Debout devant
la portire du compartiment, Sverine attendait, sans monter
encore; tandis que son mari affectait avec ces messieurs une
grande libert d'esprit, haussant la voix, riant.  Mais il y eut
un choc, le train recula de quelques mtres: c'tait la machine
qui refoulait les premiers wagons sur celui qu'on venait
d'ajouter, le 293, pour avoir un coup rserv.  Et le fils
Dauvergne, Henri, qui accompagnait le train en qualit de
conducteur-chef, ayant reconnu Sverine sous sa voilette, l'avait
empche d'tre heurte par la portire grande ouverte, en
l'cartant d'un geste prompt; puis, s'excusant, souriant, trs
aimable, il lui expliqua que le coup tait pour un des
administrateurs de la Compagnie, qui venait d'en faire la
demande, une demi-heure avant le dpart du train.  Elle eut un
petit rire nerveux, sans cause, et il courut  son service, il la
quitta enchant, car il s'tait dit souvent qu'elle ferait une
matresse bien agrable.

L'horloge marquait six heures vingt-sept.  Encore trois minutes.
Brusquement, Roubaud, qui guettait au loin les portes des salles
d'attente, tout en causant avec le chef de gare, quitta celui-ci,
pour revenir prs de Sverine.  Mais le wagon avait march, ils
durent rejoindre le compartiment vide,  quelques pas; et,
tournant le dos, il bousculait sa femme, il la fit monter d'un
effort du poignet, tandis que, dans sa docilit anxieuse, elle
regardait instinctivement en arrire, pour savoir.  C'tait un
voyageur attard qui arrivait, n'ayant  la main qu'une
couverture, le collet de son gros paletot bleu relev et si
ample, le bord de son chapeau rond si bas sur les sourcils, qu'on
ne distinguait de la face, aux clarts vacillantes du gaz, qu'un
peu de barbe blanche.  Pourtant, M. Vandorpe et M. Dauvergne
s'taient avancs, malgr le dsir vident que le voyageur avait
de n'tre pas vu.  Ils le suivirent, il ne les salua que trois
wagons plus loin, devant le coup rserv, o il monta en hte.
C'tait lui.  Sverine, tremblante, s'tait laisse tomber sur la
banquette.  Son mari lui broyait le bras d'une treinte, comme
une prise dernire de possession, exultant, maintenant qu'il
tait certain de faire la chose.

Dans une minute, la demie sonnerait.  Un marchand s'enttait 
offrir les journaux du soir, des voyageurs se promenaient encore
sur le quai, finissant une cigarette.  Mais tous montrent: on
entendait venir, des deux bouts du train, les surveillants
fermant les portires.  Et Roubaud, qui avait eu la surprise
dsagrable d'apercevoir, dans ce compartiment qu'il croyait
vide, une forme sombre occupant un coin, une femme en deuil sans
doute, muette, immobile, ne put retenir une exclamation de
vritable colre, lorsque la portire fut rouverte et qu'un
surveillant jeta un couple, un gros homme, une grosse femme, qui
s'chourent, touffant.  On allait partir.  La pluie, trs fine,
avait repris, noyant le vaste champ tnbreux, que sans cesse
traversaient des trains, dont on distinguait seulement les vitres
claires, une file de petites fentres mouvantes.  Des feux
verts s'taient allums, quelques lanternes dansaient au ras du
sol.  Et rien autre, rien qu'une immensit noire, o seules
apparaissaient les marquises des grandes lignes, plies d'un
faible reflet de gaz.  Tout avait sombr, les bruits eux-mmes
s'assourdissaient, il n'y avait plus que le tonnerre de la
machine, ouvrant ses purgeurs, lchant des flots tourbillonnants
de vapeur blanche.  Une nue montait, droulant comme un linceul
d'apparition, et dans laquelle passaient de grandes fumes
noires, venues on ne savait d'o.  Le ciel en fut obscurci
encore, un nuage de suie s'envolait sur le Paris nocturne,
incendi de son brasier.

Alors, le sous-chef de service leva sa lanterne, pour que le
mcanicien demandt la voie.  Il y eut deux coups de sifflet, et
l-bas, prs du poste de l'aiguilleur, le feu rouge s'effaa, fut
remplac par un feu blanc.  Debout  la porte du fourgon, le
conducteur-chef attendait l'ordre du dpart, qu'il transmit.  Le
mcanicien siffla encore, longuement, ouvrit son rgulateur,
dmarrant la machine.  On partait.  D'abord, le mouvement fut
insensible, puis le train roula.  Il fila sous le pont de
l'Europe, s'enfona vers le tunnel des Batignolles.  On ne voyait
de lui, saignant comme des blessures ouvertes, que les trois feux
de l'arrire, le triangle rouge.  Quelques secondes encore, on
put le suivre, dans le frisson noir de la nuit.  Maintenant, il
fuyait, et rien ne devait plus arrter ce train lanc  toute
vapeur.  Il disparut.



II


A La Croix-de-Maufras, dans un jardin que le chemin de fer a
coup, la maison est pose de biais, si prs de la voie, que tous
les trains qui passent l'branlent; et un voyage suffit pour
l'emporter dans sa mmoire, le monde entier filant  grande
vitesse la sait  cette place, sans rien connatre d'elle,
toujours close, laisse comme en dtresse, avec ses volets gris
que verdissent les coups de pluie de l'ouest.  C'est le dsert,
elle semble accrotre encore la solitude de ce coin perdu, qu'une
lieue  la ronde spare de toute me.

Seule, la maison du garde-barrire est l, au coin de la route
qui traverse la ligne et qui se rend  Doinville, distant de cinq
kilomtres.  Basse, les murs lzards, les tuiles de la toiture
manges de mousse, elle s'crase d'un air abandonn de pauvre, au
milieu du jardin qui l'entoure, un jardin plant de lgumes,
ferm d'une haie vive, et dans lequel se dresse un grand puits,
aussi haut que la maison.  Le passage  niveau se trouve entre
les stations de Malaunay et de Barentin, juste au milieu, 
quatre kilomtres de chacune d'elles.  Il est d'ailleurs trs peu
frquent, la vieille barrire  demi pourrie ne roule gure que
pour les fardiers des carrires de Bcourt, dans la fort,  une
demi-lieue.  On ne saurait imaginer un trou plus recul, plus
spar des vivants, car le long tunnel, du ct de Malaunay,
coupe tout chemin, et l'on ne communique avec Barentin que par un
sentier mal entretenu longeant la ligne.  Aussi les visiteurs
sont-ils rares.

Ce soir-l,  la tombe du jour, par un temps gris trs doux, un
voyageur, qui venait de quitter  Barentin un train du Havre,
suivait d'un pas allong le sentier de la Croix-de-Maufras.  Le
pays n'est qu'une suite ininterrompue de vallons et de ctes, une
sorte de moutonnement du sol, que le chemin de fer traverse,
alternativement, sur des remblais et dans des tranches.  Aux
deux bords de la voie, ces accidents de terrain continuels, les
montes et les descentes, achvent de rendre les routes
difficiles.  La sensation de grande solitude en est augmente;
les terrains, maigres, blanchtres, restent incultes; des arbres
couronnent les mamelons de petits bois, tandis que, le long des
valles troites, coulent des ruisseaux, ombrags de saules.
D'autres bosses crayeuses sont absolument nues, les coteaux se
succdent, striles, dans un silence et un abandon de mort.  Et
le voyageur, jeune, vigoureux, htait le pas, comme pour chapper
 la tristesse de ce crpuscule si doux sur cette terre dsole.

Dans le jardin du garde-barrire, une fille tirait de l'eau au
puits, une grande fille de dix-huit ans, blonde, forte,  la
bouche paisse, aux grands yeux verdtres, au front bas, sous de
lourds cheveux.  Elle n'tait point jolie, elle avait les hanches
solides et les bras durs d'un garon.  Ds qu'elle aperut le
voyageur, descendant le sentier, elle lcha le seau, elle
accourut se mettre devant la porte  claire-voie, qui fermait la
haie vive.

--Tiens!  Jacques! cria-t-elle.

Lui, avait lev la tte.  Il venait d'avoir vingt-six ans,
galement de grande taille, trs brun, beau garon au visage rond
et rgulier, mais que gtaient des mchoires trop fortes.  Ses
cheveux, plants drus, frisaient, ainsi que ses moustaches, si
paisses, si noires, qu'elles augmentaient la pleur de son
teint.  On aurait dit un monsieur,  sa peau fine, bien rase sur
les joues, si l'on n'et pas trouv d'autre part l'empreinte
indlbile du mtier, les graisses qui jaunissaient dj ses
mains de mcanicien, des mains pourtant restes petites et
souples.

--Bonsoir, Flore, dit-il simplement.

Mais ses yeux, qu'il avait larges et noirs, sems de points d'or,
s'taient comme troubls d'une fume rousse, qui les plissait.
Les paupires battirent, les yeux se dtournrent, dans une gne
subite, un malaise allant jusqu' la souffrance.  Et tout le
corps lui-mme avait eu un instinctif mouvement de recul.

Elle, immobile, les regards poss droit sur lui, s'tait aperue
de ce tressaillement involontaire, qu'il tchait de matriser,
chaque fois qu'il abordait une femme.  Elle semblait en rester
toute srieuse et triste.  Puis, dsireux de cacher son embarras,
comme il lui demandait si sa mre tait  la maison, bien qu'il
st celle-ci souffrante, incapable de sortir, elle ne rpondit
que d'un signe de tte, elle s'carta pour qu'il pt entrer sans
la toucher, et retourna au puits, sans un mot, la taille droite
et fire.

Jacques, de son pas rapide, traversa l'troit jardin et entra
dans la maison.  L, au milieu de la premire pice, une vaste
cuisine o l'on mangeait et o l'on vivait, tante Phasie, ainsi
qu'il la nommait depuis l'enfance, tait seule, assise prs de la
table, sur une chaise de paille, les jambes enveloppes d'un
vieux chle.  C'tait une cousine de son pre, une Lantier, qui
lui avait servi de marraine, et qui,  l'ge de six ans, l'avait
pris chez elle, quand, son pre et sa mre disparus, envols 
Paris, il tait rest  Plassans, o il avait suivi plus tard les
cours de l'cole des arts et mtiers.  Il lui en gardait une vive
reconnaissance, il disait que c'tait  elle qu'il le devait,
s'il avait fait son chemin.  Lorsqu'il tait devenu mcanicien de
premire classe  la Compagnie de l'Ouest, aprs deux annes
passes au chemin de fer d'Orlans, il y avait trouv sa
marraine, remarie  un garde-barrire du nom de Misard, exile
avec les deux filles de son premier mariage, dans ce trou perdu
de la Croix-de-Maufras.  Aujourd'hui, bien qu'ge de
quarante-cinq ans  peine, la belle tante Phasie d'autrefois, si
grande, si forte, en paraissait soixante, amaigrie et jaunie,
secoue de continuels frissons.

Elle eut un cri de joie.

--Comment, c'est toi, Jacques!...  Ah!  mon grand garon, quelle
surprise!

Il la baisa sur les joues, il lui expliqua qu'il venait d'avoir
brusquement deux jours de cong forc: la Lison, sa machine, en
arrivant le matin au Havre, avait eu sa bielle rompue, et comme
la rparation ne pouvait tre termine avant vingt-quatre heures,
il ne reprendrait son service que le lendemain soir, pour
l'express de six heures quarante.  Alors, il avait voulu
l'embrasser.  Il coucherait, il ne repartirait de Barentin que
par le train de sept heures vingt-six du matin.  Et il gardait
entre les siennes ses pauvres mains fondues, il lui disait
combien sa dernire lettre l'avait inquit.

--Ah!  oui, mon garon, a ne va plus, a ne va plus du tout...
Que tu es gentil d'avoir devin mon dsir de te voir!  Mais je
sais  quel point tu es tenu, je n'osais pas te demander de
venir.  Enfin, te voil, et j'en ai si gros, si gros sur le
coeur!

Elle s'interrompit, pour jeter craintivement un regard par la
fentre.  Sous le jour finissant, de l'autre ct de la voie, on
apercevait son mari, Misard, dans un poste de cantonnement, une
de ces cabanes de planches, tablies tous les cinq ou six
kilomtres et relies par des appareils tlgraphiques, afin
d'assurer la bonne circulation des trains.  Tandis que sa femme,
et plus tard Flore, tait charge de la barrire du passage 
niveau, on avait fait de Misard un stationnaire.

Comme s'il avait pu l'entendre, elle baissa la voix, dans un
frisson.

--Je crois bien qu'il m'empoisonne!

Jacques eut un sursaut de surprise  cette confidence, et ses
yeux, en se tournant eux aussi vers la fentre, furent de nouveau
ternis par ce trouble singulier, cette petite fume rousse qui en
plissait l'clat noir, diamant d'or.

--Oh!  tante Phasie, quelle ide!  murmura-t-il.  Il a l'air si
doux et si faible.

Un train allant vers Le Havre venait de passer, et Misard tait
sorti de son poste, pour fermer la voie derrire lui.  Pendant
qu'il remontait le levier, mettant au rouge le signal, Jacques le
regardait.  Un petit homme malingre, les cheveux et la barbe
rares, dcolors, la figure creuse et pauvre.  Avec cela,
silencieux, effac, sans colre, d'une politesse obsquieuse
devant les chefs.  Mais il tait rentr dans la cabane de
planches, pour inscrire sur son garde-temps l'heure du passage,
et pour pousser les deux boutons lectriques, l'un qui rendait la
voie libre au poste prcdent, l'autre qui annonait le train au
poste suivant.

--Ah!  tu ne le connais pas, reprit tante Phasie.  Je te dis
qu'il doit me faire prendre quelque salet...  Moi qui tais si
forte, qui l'aurais mang, et c'est lui, ce bout d'homme, ce rien
du tout, qui me mange!

Elle s'enfivrait d'une rancune sourde et peureuse, elle vidait
son coeur, ravie de tenir enfin quelqu'un qui l'coutait.  O
avait-elle eu la tte de se remarier avec un sournois pareil, et
sans le sou, et avare, elle plus ge de cinq ans, ayant deux
filles, l'une de six ans, l'autre de huit ans dj?  Voici dix
annes bientt qu'elle avait fait ce beau coup, et pas une heure
ne s'tait coule sans qu'elle en et le repentir: une existence
de misre, un exil dans ce coin glac du Nord, o elle
grelottait, un ennui  prir, de n'avoir jamais personne  qui
causer, pas mme une voisine.  Lui, tait un ancien poseur de la
voie, qui, maintenant, gagnait douze cents francs comme
stationnaire; elle, ds le dbut, avait eu cinquante francs pour
la barrire, dont Flore aujourd'hui se trouvait charge; et l
taient le prsent et l'avenir, aucun autre espoir, la certitude
de vivre et de crever dans ce trou,  mille lieues des vivants.
Ce qu'elle ne racontait pas, c'taient les consolations qu'elle
avait encore, avant de tomber malade, lorsque son mari
travaillait au ballast, et qu'elle demeurait seule  garder la
barrire avec ses filles; car elle possdait alors, de Rouen au
Havre, sur toute la ligne, une telle rputation de belle femme,
que les inspecteurs de la voie la visitaient au passage; mme il
y avait eu des rivalits, les piqueurs d'un autre service taient
toujours en tourne,  redoubler de surveillance.  Le mari
n'tait pas une gne, dfrent avec tout le monde, se glissant
par les portes, partant, revenant sans rien voir.  Mais ces
distractions avaient cess, et elle restait l, les semaines, les
mois, sur cette chaise, dans cette solitude,  sentir son corps
s'en aller un peu plus, d'heure en heure.

--Je te dis, rpta-t-elle pour conclure, que c'est lui qui s'est
mis aprs moi, et qu'il m'achvera, tout petit qu'il est.

Une sonnerie brusque lui fit jeter au-dehors le mme regard
inquiet.  C'tait le poste prcdent qui annonait  Misard un
train allant sur Paris; et l'aiguille de l'appareil de
cantonnement, pos devant la vitre, s'tait incline dans le sens
de la direction.  Il arrta la sonnerie, il sortit pour signaler
le train par deux sons de trompe.  Flore,  ce moment, vint
pousser la barrire; puis, elle se planta, tenant tout droit le
drapeau, dans son fourreau de cuir.  On entendit le train, un
express, cach par une courbe, s'approcher avec un grondement qui
grandissait.  Il passa comme en un coup de foudre, branlant,
menaant d'emporter la maison basse, au milieu d'un vent de
tempte.  Dj Flore s'en retournait  ses lgumes, tandis que
Misard, aprs avoir ferm la voie montante derrire le train,
allait rouvrir la voie descendante, en abattant le levier pour
effacer le signal rouge; car une nouvelle sonnerie, accompagne
du relvement de l'autre aiguille, venait de l'avertir que le
train, pass cinq minutes plus tt, avait franchi le poste
suivant.  Il rentra, prvint les deux postes, inscrivit le
passage, puis attendit.  Besogne toujours la mme, qu'il faisait
pendant douze heures, vivant l, mangeant l, sans lire trois
lignes d'un journal, sans paratre mme avoir une pense, sous
son crne oblique.

Jacques, qui, autrefois, plaisantait sa marraine sur les ravages
qu'elle faisait parmi les inspecteurs de la voie, ne put
s'empcher de sourire, en disant:

--Peut-tre bien qu'il est jaloux.

Mais Phasie eut un haussement d'paules plein de piti, pendant
qu'un rire montait galement, irrsistible,  ses pauvres yeux
plis.

--Ah!  mon garon, qu'est-ce que tu dis l?...  Lui, jaloux!  Il
s'en est toujours fichu, du moment que a ne lui sortait rien de
la poche.

Puis, reprise de son frisson:

--Non, non, il n'y tenait gure,  a.  Il ne tient qu'
l'argent...  Ce qui nous a fchs, vois-tu, c'est que je n'ai pas
voulu lui donner les mille francs de papa, l'anne dernire,
quand j'ai hrit.  Alors, ainsi qu'il m'en menaait, a m'a
port malheur, je suis tombe malade...  Et le mal ne m'a plus
quitte depuis cette poque, oui!  Juste depuis cette poque.

Le jeune homme comprit, et comme il croyait  des ides noires de
femme souffrante, il essaya encore de la dissuader.  Mais elle
s'enttait d'un branle de la tte, en personne dont la conviction
est faite.  Aussi finit-il par dire:

--Eh bien, rien n'est plus simple, si vous dsirez que a
finisse...  Donnez-lui vos mille francs.

Un effort extraordinaire la mit debout.  Et, ressuscite,
violente:

--Mes mille francs, jamais!  J'aime mieux crever...  Ah!  ils
sont cachs, bien cachs, va!  On peut retourner la maison, je
dfie qu'on les trouve...  Et il l'a assez retourne, lui, le
malin!  Je l'ai entendu, la nuit, qui tapait dans tous les murs.
Cherche, cherche!  Rien que le plaisir de voir son nez
s'allonger, a me suffirait pour prendre patience...  Faudra
savoir qui lchera le premier, de lui ou de moi.  Je me mfie, je
n'avale plus rien de ce qu'il touche.  Et si je claquais, eh
bien, il ne les aurait tout de mme pas, mes mille francs!  je
prfrerais les laisser  la terre.

Elle retomba sur la chaise, puise, secoue par un nouveau son
de trompe.  C'tait Misard, au seuil du poste de cantonnement,
qui, cette fois, signalait un train allant au Havre.  Malgr
l'obstination o elle s'enfermait, de ne pas donner l'hritage,
elle avait de lui une peur secrte, grandissante, la peur du
colosse devant l'insecte dont il se sent mang.  Et le train
annonc, l'omnibus parti de Paris  midi quarante-cinq, venait au
loin, d'un roulement sourd.  On l'entendit sortir du tunnel,
souffler plus haut dans la campagne.  Puis, il passa, dans le
tonnerre de ses roues et la masse de ses wagons, d'une force
invincible d'ouragan.

Jacques, les yeux levs vers la fentre, avait regard dfiler
les petites vitres carres, o apparaissaient des profils de
voyageurs.  Il voulut dtourner les ides noires de Phasie, il
reprit en plaisantant:

--Marraine, vous vous plaignez de ne jamais voir un chat, dans
votre trou...  Mais en voil, du monde!

Elle ne comprit pas d'abord, tonne.

--O a, du monde?...  Ah!  oui, ces gens qui passent.  La belle
avance!  on ne les connat pas, on ne peut pas causer.

Il continuait de rire.

--Moi, vous me connaissez bien, vous me voyez passer souvent.

--Toi, c'est vrai, je te connais, et je sais l'heure de ton
train, et je te guette, sur ta machine.  Seulement, tu files, tu
files!  Hier, tu as fait comme a de la main.  Je ne peux
seulement pas rpondre...  Non, non, ce n'est pas une manire de
voir le monde.

Pourtant, cette ide du flot de foule que les trains montants et
descendants charriaient quotidiennement devant elle, au milieu du
grand silence de sa solitude, la laissait pensive, les regards
sur la voie, o tombait la nuit.  Quand elle tait valide,
qu'elle allait et venait, se plantant devant la barrire, le
drapeau au poing, elle ne songeait jamais  ces choses.  Mais des
rveries confuses,  peine formules, lui embarbouillaient la
tte, depuis qu'elle demeurait les journes sur cette chaise,
n'ayant  rflchir  rien qu' sa lutte sourde avec son homme.
Cela lui semblait drle, de vivre perdue au fond de ce dsert,
sans une me  qui se confier, lorsque, de jour et de nuit,
continuellement, il dfilait tant d'hommes et de femmes, dans le
coup de tempte des trains, secouant la maison, fuyant  toute
vapeur.  Bien sr que la terre entire passait l, pas des
Franais seulement, des trangers aussi, des gens venus des
contres les plus lointaines, puisque personne maintenant ne
pouvait rester chez soi, et que tous les peuples, comme on
disait, n'en feraient bientt plus qu'un seul.  a, c'tait le
progrs, tous frres, roulant tous ensemble, l-bas, vers un pays
de cocagne.  Elle essayait de les compter, en moyenne,  tant par
wagon: il y en avait trop, elle n'y parvenait pas.  Souvent, elle
croyait reconnatre des visages, celui d'un monsieur  barbe
blonde, un Anglais sans doute, qui faisait chaque semaine le
voyage de Paris, celui d'une petite dame brune, passant
rgulirement le mercredi et le samedi.  Mais l'clair les
emportait, elle n'tait pas bien sre de les avoir vus, toutes
les faces se noyaient, se confondaient, comme semblables,
disparaissaient les unes dans les autres.  Le torrent coulait, en
ne laissant rien de lui.  Et ce qui la rendait triste, c'tait,
sous ce roulement continu, sous tant de bien-tre et tant
d'argent promens, de sentir que cette foule toujours si
haletante ignorait qu'elle ft l, en danger de mort,  ce point
que, si son homme l'achevait un soir, les trains continueraient 
se croiser prs de son cadavre, sans se douter seulement du
crime, au fond de la maison solitaire.

Phasie tait reste les yeux sur la fentre, et elle rsuma ce
qu'elle prouvait trop vaguement pour l'expliquer tout au long.

--Ah!  c'est une belle invention, il n'y a pas  dire.  On va
vite, on est plus savant...  Mais les btes sauvages restent des
btes sauvages, et on aura beau inventer des mcaniques
meilleures encore, il y aura quand mme des btes sauvages
dessous.

Jacques de nouveau hocha la tte, pour dire qu'il pensait comme
elle.  Depuis un instant, il regardait Flore qui rouvrait la
barrire, devant une voiture de carrier, charge de deux blocs de
pierre normes.  La route desservait uniquement les carrires de
Bcourt, si bien que, la nuit, la barrire tait cadenasse, et
qu'il tait trs rare qu'on ft relever la jeune fille.  En
voyant celle-ci causer familirement avec le carrier, un petit
jeune homme brun, il s'cria:

--Tiens!  Cabuche est donc malade, que son cousin Louis conduit
ses chevaux?...  Ce pauvre Cabuche, le voyez-vous souvent,
marraine?

Elle leva les mains, sans rpondre, en poussant un gros soupir.
C'tait tout un drame,  l'automne dernier, qui n'avait pas t
fait pour la remettre: sa fille Louisette, la cadette, place
comme femme de chambre chez madame Bonnehon,  Doinville, s'tait
sauve un soir, affole, meurtrie, pour aller mourir chez son bon
ami Cabuche, dans la maison que celui-ci habitait en pleine
fort.  Des histoires avaient couru, qui accusaient de violence
le prsident Grandmorin; mais on n'osait pas les rpter tout
haut.  La mre elle-mme, bien que sachant  quoi s'en tenir,
n'aimait point revenir sur ce sujet.  Pourtant, elle finit par
dire:

--Non, il n'entre plus, il devient un vrai loup...  Cette pauvre
Louisette, qui tait si mignonne, si blanche, si douce!  Elle
m'aimait bien, elle m'aurait soigne, elle!  tandis que Flore,
mon Dieu!  je ne m'en plains pas, mais elle a pour sr quelque
chose de drang, toujours  n'en faire qu' sa tte, disparue
pendant des heures, et fire, et violente!...  tout a est
triste, bien triste.

En coutant, Jacques continuait  suivre des yeux le fardier,
qui, maintenant, traversait la voie.  Mais les roues
s'embarrassrent dans les rails, il fallut que le conducteur ft
claquer son fouet, tandis que Flore elle-mme criait, excitant
les chevaux.

--Fichtre!  dclara le jeune homme, il ne faudrait pas qu'un
train arrive...  Il y en aurait une, de marmelade!

--Oh!  pas de danger, reprit tante Phasie.  Flore est drle des
fois, mais elle connat son affaire, elle ouvre l'oeil...  Dieu
merci, voici cinq ans que nous n'avons pas eu d'accident.
Autrefois, un homme a t coup.  Nous autres, nous n'avons
encore eu qu'une vache, qui a manqu de faire drailler un train.
Ah!  la pauvre bte!  on a retrouv le corps ici et la tte
l-bas, prs du tunnel...  Avec Flore, on peut dormir sur ses
deux oreilles.

Le fardier tait pass, on entendait s'loigner les secousses
profondes des roues dans les ornires.  Alors, elle revint  sa
proccupation constante,  l'ide de la sant, chez les autres
autant que chez elle.

--Et toi, a va-t-il tout  fait bien, maintenant?  Tu te
rappelles, chez nous, les choses dont tu souffrais, et auxquelles
le docteur ne comprenait rien?

Il eut son vacillement inquiet du regard.

--Je me porte trs bien, marraine.

--Vrai!  tout a disparu, cette douleur qui te trouait le crne,
derrire les oreilles, et les coups de fivre brusques, et ces
accs de tristesse qui te faisaient te cacher comme une bte, au
fond d'un trou?

A mesure qu'elle parlait, il se troublait davantage, pris d'un
tel malaise, qu'il finit par l'interrompre, d'une voix brve.

--Je vous assure que je me porte trs bien...  Je n'ai plus rien,
plus rien du tout.

--Allons, tant mieux, mon garon!...  Ce n'est point parce que tu
aurais du mal, que a me gurirait le mien.  Et puis, c'est de
ton ge, d'avoir de la sant.  Ah!  la sant, il n'y a rien de si
bon...  Tu es tout de mme trs gentil d'tre venu me voir, quand
tu aurais pu aller t'amuser ailleurs.  N'est-ce pas?  tu vas
dner avec nous, et tu coucheras l-haut dans le grenier,  ct
de la chambre de Flore.

Mais, encore une fois, un son de trompe lui coupa la parole.  La
nuit tait tombe, et tous deux, en se tournant vers la fentre,
ne distingurent plus que confusment Misard causant avec un
autre homme.  Six heures venaient de sonner, il remettait le
service  son remplaant, le stationnaire de nuit.  Il allait
tre libre enfin, aprs ses douze heures passes dans cette
cabane, meuble seulement d'une petite table, sous la planchette
des appareils, d'un tabouret et d'un pole, dont la chaleur trop
forte l'obligeait  tenir presque constamment la porte ouverte.

--Ah!  le voici, il va rentrer, murmura tante Phasie, reprise de
sa peur.

Le train annonc arrivait, trs lourd, trs long, avec son
grondement de plus en plus haut.  Et le jeune homme dut se
pencher pour se faire entendre de la malade, mu de l'tat
misrable o il la voyait se mettre, dsireux de la soulager.

--coutez, marraine, s'il a vraiment de mauvaises ides,
peut-tre que a l'arrterait, de savoir que je m'en mle...
Vous feriez bien de me confier vos mille francs.

Elle eut une dernire rvolte.

--Mes mille francs!  pas plus  toi qu' lui!...  Je te dis que
j'aime mieux crever!

A ce moment, le train passait, dans sa violence d'orage, comme
s'il et tout balay devant lui.  La maison en trembla,
enveloppe d'un coup de vent.  Ce train-l, qui allait au Havre,
tait trs charg, car il y avait une fte pour le lendemain
dimanche, le lancement d'un navire.  Malgr la vitesse, par les
vitres claires des portires, on avait eu la vision des
compartiments pleins, les files de ttes ranges, serres,
chacune avec son profil.  Elles se succdaient, disparaissaient.
Que de monde!  encore la foule, la foule sans fin, au milieu du
roulement des wagons, du sifflement des machines, du tintement du
tlgraphe, de la sonnerie des cloches!  C'tait comme un grand
corps, un tre gant couch en travers de la terre, la tte 
Paris, les vertbres tout le long de la ligne, les membres
s'largissant avec les embranchements, les pieds et les mains au
Havre et dans les autres villes d'arrive.  Et a passait, a
passait, mcanique, triomphal, allant  l'avenir avec une
rectitude mcanique, dans l'ignorance volontaire de ce qu'il
restait de l'homme, aux deux bords, cach et toujours vivace,
l'ternelle passion et l'ternel crime.

Ce fut Flore qui rentra la premire.  Elle alluma la lampe, une
petite lampe  ptrole, sans abat-jour, et mit la table.  Pas un
mot n'tait chang,  peine glissa-t-elle un regard vers
Jacques, qui se dtournait, debout devant la fentre.  Sur le
pole, une soupe aux choux se tenait chaude.  Elle la servait,
lorsque Misard parut  son tour.  Il ne tmoigna aucune surprise
de trouver l le jeune homme.  Peut-tre l'avait-il vu arriver,
mais il ne le questionna pas, sans curiosit.  Un serrement de
main, trois paroles brves, rien de plus.  Jacques dut rpter,
de lui-mme, l'histoire de la bielle rompue, son ide de venir
embrasser sa marraine et de coucher.  Doucement, Misard se
contentait de branler la tte, comme s'il trouvait cela trs
bien, et l'on s'assit, l'on mangea sans hte, d'abord en silence.
Phasie, qui, depuis le matin, n'avait pas quitt des yeux la
marmite o bouillait la soupe aux choux, en accepta une assiette.
Mais son homme s'tant lev pour lui donner son eau ferre,
oublie par Flore, une carafe o trempaient des clous, elle n'y
toucha pas.  Lui, humble, chtif, toussant d'une petite toux
mauvaise, n'avait point l'air de remarquer les regards anxieux
dont elle suivait ses moindres mouvements.  Comme elle demandait
du sel, dont il n'y avait pas sur la table, il lui dit qu'elle se
repentirait d'en manger tant, que c'tait a qui la rendait
malade; et il se releva pour en prendre, en apporta dans une
cuiller une pince, qu'elle accepta sans dfiance, le sel
purifiant tout, disait-elle.  Alors, on causa du temps vraiment
tide qu'il faisait depuis quelques jours, d'un draillement qui
s'tait produit  Maromme.  Jacques finissait par croire que sa
marraine avait des cauchemars tout veille, car lui ne
surprenait rien, chez ce bout d'homme si complaisant, aux yeux
vagues.  On s'attarda plus d'une heure.  Deux fois, au signal de
la trompe, Flore avait disparu un instant.  Les trains passaient,
secouaient les verres sur la table; mais aucun des convives n'y
faisait mme attention.

Un nouveau son de trompe se fit entendre, et, cette fois, Flore,
qui venait d'ter le couvert, ne reparut pas.  Elle laissait sa
mre et les deux hommes attabls devant une bouteille
d'eau-de-vie de cidre.  Tous trois restrent l une demi-heure
encore.  Puis, Misard, qui, depuis un instant, avait arrt ses
yeux fureteurs sur un angle de la pice, prit sa casquette et
sortit, avec un simple bonsoir.  Il braconnait dans les petits
ruisseaux voisins, o il y avait des anguilles superbes, et
jamais il ne se couchait, sans tre all visiter ses lignes de
fond.

Ds qu'il ne fut plus l, Phasie regarda fixement son filleul.

--Hein, crois-tu?  l'as-tu vu fouiller du regard l-bas, dans ce
coin?...  C'est que l'ide lui est venue que je pouvais avoir
cach mon magot derrire le pot  beurre...  Ah!  je le connais,
je suis sre que, cette nuit, il ira dranger le pot, pour voir.

Mais des sueurs la prenaient, un tremblement agitait ses membres.

--Regarde, a y est encore, va!  Il m'aura drogue, j'ai la
bouche amre comme si j'avais aval des vieux sous.  Dieu sait
pourtant si j'ai rien pris de sa main!  C'est  se ficher 
l'eau...  Ce soir, je n'en peux plus, vaut mieux que je me
couche.  Alors, adieu, mon garon, parce que, si tu pars  sept
heures vingt-six, ce sera de trop bonne heure pour moi.  Et
reviens, n'est-ce pas?  et esprons que j'y serai toujours.

Il dut l'aider  rentrer dans la chambre, o elle se coucha et
s'endormit, accable.  Rest seul, il hsita, se demandant s'il
ne devait pas monter s'tendre, lui aussi, sur le foin qui
l'attendait au grenier.  Mais il n'tait que huit heures moins
dix, il avait le temps de dormir.  Et il sortit  son tour,
laissant brler la petite lampe  ptrole, dans la maison vide et
ensommeille, branle de temps  autre par le tonnerre brusque
d'un train.

Dehors, Jacques fut surpris de la douceur de l'air.  Sans doute,
il allait pleuvoir encore.  Dans le ciel, une nue laiteuse,
uniforme, s'tait pandue, et la pleine lune, qu'on ne voyait
pas, noye derrire, clairait toute la vote d'un reflet
rougetre.  Aussi distinguait-il nettement la campagne, dont les
terres autour de lui, les coteaux, les arbres se dtachaient en
noir, sous cette lumire gale et morte, d'une paix de veilleuse.
Il fit le tour du petit potager.  Puis, il songea  marcher du
ct de Doinville, la route par l montant moins rudement.  Mais
la vue de la maison solitaire, plante de biais  l'autre bord de
la ligne, l'ayant attir, il traversa la voie en passant par le
portillon, car la barrire tait dj ferme pour la nuit.  Cette
maison, il la connaissait bien, il la regardait  chacun de ses
voyages, dans le branle grondant de sa machine.  Elle le hantait
sans qu'il st pourquoi, avec la sensation confuse qu'elle
importait  son existence.  Chaque fois, il prouvait, d'abord
comme une peur de ne plus la retrouver l, ensuite comme un
malaise  constater qu'elle y tait toujours.  Jamais il n'en
avait vu ouvertes ni les portes ni les fentres.  Tout ce qu'on
lui avait appris d'elle, c'tait qu'elle appartenait au prsident
Grandmorin; et, ce soir-l, un dsir irrsistible le prenait de
tourner autour, pour en savoir davantage.

Longtemps, Jacques resta plant sur la route, en face de la
grille.  Il se reculait, se haussait, tchant de se rendre
compte.  Le chemin de fer, en coupant le jardin, n'avait
d'ailleurs laiss devant le perron qu'un troit parterre, clos de
murs; tandis que, derrire, s'tendait un assez vaste terrain,
entour simplement d'une haie vive.  La maison tait d'une
tristesse lugubre, en sa dtresse, sous le rouge reflet de cette
nuit fumeuse; et il allait s'loigner, avec un frisson  fleur de
peau, lorsqu'il remarqua un trou dans la haie.  L'ide que ce
serait lche de ne pas entrer, le fit passer par le trou.  Son
coeur battait.  Mais, tout de suite, comme il longeait une petite
serre en ruine, la vue d'une ombre, accroupie  la porte,
l'arrta.

--Comment, c'est toi?  s'cria-t-il tonn, en reconnaissant
Flore.  Qu'est-ce que tu fais donc?

Elle aussi avait eu une secousse de surprise.  Puis,
tranquillement:

--Tu vois bien, je prends des cordes...  Ils ont laiss l un tas
de cordes qui pourrissent, sans servir  personne.  Alors, moi,
comme j'en ai toujours besoin, je viens en prendre.

En effet, une paire de forts ciseaux  la main, assise par terre,
elle dmlait les bouts de corde, coupait les noeuds, quand ils
rsistaient.

--Le propritaire ne vient donc plus? demanda le jeune homme.

Elle se mit  rire.

--Oh!  depuis l'affaire de Louisette, il n'y a pas de danger que
le prsident risque le bout de son nez  la Croix-de-Maufras.
Va, je puis prendre ses cordes.

Il se tut un instant, l'air troubl par le souvenir de l'aventure
tragique qu'elle voquait.

--Et toi, tu crois ce que Louisette a racont, tu crois qu'il a
voulu l'avoir, et que c'est en se dbattant qu'elle s'est
blesse?

Cessant de rire, brusquement violente, elle cria:

--Jamais Louisette n'a menti, ni Cabuche non plus...  C'est mon
ami, Cabuche.

--Ton amoureux peut-tre,  cette heure?

--Lui!  ah bien, il faudrait tre une fameuse cateau!...  Non,
non!  c'est mon ami, je n'ai pas d'amoureux, moi!  je n'en veux
pas avoir.

Elle avait relev sa tte puissante, dont l'paisse toison blonde
frisait trs bas sur le front; et, de tout son tre solide et
souple, montait une sauvage nergie de volont.  Dj une lgende
se formait sur elle, dans le pays.  On contait des histoires, des
sauvetages: une charrette retire d'une secousse, au passage d'un
train; un wagon, qui descendait tout seul la pente de Barentin,
arrt ainsi qu'une bte furieuse, galopant  la rencontre d'un
express.  Et ces preuves de force tonnaient, la faisaient
dsirer des hommes, d'autant plus qu'on l'avait crue facile
d'abord, toujours  battre les champs ds qu'elle tait libre,
cherchant les coins perdus, se couchant au fond des trous, les
yeux en l'air, muette, immobile.  Mais les premiers qui s'taient
risqus n'avaient pas eu envie de recommencer l'aventure.  Comme
elle aimait  se baigner pendant des heures, nue dans un ruisseau
voisin, des gamins de son ge taient alls faire la partie de la
regarder; et elle en avait empoign un, sans mme prendre la
peine de remettre sa chemise, et elle l'avait arrang si bien,
que personne ne la guettait plus.  Enfin, le bruit se rpandait
de son histoire avec un aiguilleur de l'embranchement de Dieppe,
 l'autre bout du tunnel: un nomm Ozil, un garon d'une
trentaine d'annes, trs honnte, qu'elle semblait avoir
encourag un instant, et qui, ayant essay de la prendre,
s'imaginant un soir qu'elle se livrait, avait failli tre tu par
elle d'un coup de bton.  Elle tait vierge et guerrire,
ddaigneuse du mle, ce qui finissait par convaincre les gens
qu'elle avait pour sr la tte drange.

En l'entendant dclarer qu'elle ne voulait pas d'amoureux,
Jacques continua de plaisanter.

--Alors, a ne va pas, ton mariage avec Ozil?  Je m'tais laiss
dire que, tous les jours, tu filais le rejoindre par le tunnel.

Elle haussa les paules.

--Ah!  ouitche!  mon mariage...  a m'amuse, le tunnel.  Deux
kilomtres et demi  galoper dans le noir, avec l'ide qu'on peut
tre coup par un train, si l'on n'ouvre pas l'oeil.  Faut les
entendre, les trains, ronfler l-dessous!...  Mais il m'a
ennuye, Ozil.  Ce n'est pas encore celui-l que je veux.

--Tu en veux donc un autre?

--Ah!  je ne sais pas...  Ah!  ma foi, non!

Un rire l'avait reprise, tandis qu'une pointe d'embarras la
faisait se remettre  un noeud des cordes, dont elle ne pouvait
venir  bout.  Puis, sans relever la tte, comme trs absorbe
par sa besogne:

--Et toi, tu n'en as pas, d'amoureuse? A son tour, Jacques
redevint srieux.  Ses yeux se dtournrent, vacillrent en se
fixant au loin, dans la nuit.  Il rpondit d'une voix brve:

--Non.

--C'est a, continua-t-elle, on m'a bien cont que tu abominais
les femmes.  Et puis, ce n'est pas d'hier que je te connais,
jamais tu ne nous adresserais quelque chose d'aimable...
Pourquoi, dis?

Il se taisait, elle se dcida  lcher le noeud et  le regarder.

--Est-ce donc que tu n'aimes que ta machine?  On en plaisante, tu
sais.  On prtend que tu es toujours  la frotter,  la faire
reluire, comme si tu n'avais des caresses que pour elle...  Moi,
je te dis a, parce que je suis ton amie.

Lui aussi, maintenant, la regardait,  la ple clart du ciel
fumeux.  Et il se souvenait d'elle, quand elle tait petite,
violente et volontaire dj, mais lui sautant au cou ds qu'il
arrivait, prise d'une passion de fillette sauvage.  Ensuite,
l'ayant souvent perdue de vue, il l'avait chaque fois retrouve
grandie, l'accueillant du mme saut  ses paules, le gnant de
plus en plus par la flamme de ses grands yeux clairs.  A cette
heure, elle tait femme, superbe, dsirable, et elle l'aimait
sans doute, de trs loin, du fond mme de sa jeunesse.  Son coeur
se mit  battre, il eut la sensation soudaine d'tre celui
qu'elle attendait.  Un grand trouble montait  son crne avec le
sang de ses veines, son premier mouvement fut de fuir, dans
l'angoisse qui l'envahissait.  Toujours le dsir l'avait rendu
fou, il voyait rouge.

--Qu'est-ce que tu fais l, debout?  reprit-elle.  Assieds-toi
donc!

De nouveau, il hsitait.  Puis, les jambes subitement trs
lasses, vaincu par le besoin de tenter l'amour encore, il se
laissa tomber prs d'elle, sur le tas de cordes.  Il ne parlait
plus, la gorge sche.  C'tait elle, maintenant, la fire, la
silencieuse, qui bavardait  perdre haleine, trs gaie,
s'tourdissant elle-mme.

--Vois-tu, le tort de maman, 'a t d'pouser Misard.  a lui
jouera un mauvais tour...  Moi, je m'en fiche, parce qu'on a
assez de ses affaires, n'est-ce pas?  Et puis, maman m'envoie
coucher, ds que je veux intervenir...  Alors, qu'elle se
dbrouille!  Je vis dehors, moi.  Je songe  des choses, pour
plus tard...  Ah!  tu sais, je t'avais vu passer, ce matin, sur
ta machine, tiens!  de ces broussailles, l-bas, o j'tais
assise.  Mais toi, tu ne regardes jamais...  Et je te les dirai,
 toi, les choses auxquelles je songe, mais pas maintenant, plus
tard, quand nous serons tout  fait bons amis.

Elle avait laiss glisser les ciseaux, et lui, toujours muet,
s'tait empar de ses deux mains.  Ravie, elle les lui
abandonnait.  Pourtant, lorsqu'il les porta  ses lvres
brlantes, elle eut un sursaut effar de vierge.  La guerrire se
rveillait, cabre, batailleuse,  cette premire approche du
mle.

--Non, non!  laisse-moi, je ne veux pas...  Tiens-toi tranquille,
nous causerons...  a ne pense qu' a, les hommes.  Ah!  si je
te rptais ce que Louisette m'a racont, le jour o elle est
morte, chez Cabuche...  D'ailleurs, j'en savais dj sur le
prsident, parce que j'avais vu des salets, ici, lorsqu'il
venait avec des jeunes filles...  Il en a une que personne ne
souponne, une qu'il a marie...

Lui, ne l'coutait pas, ne l'entendait pas.  Il l'avait saisie
d'une treinte brutale, et il crasait sa bouche sur la sienne.
Elle eut un lger cri, une plainte plutt, si profonde, si douce,
o clatait l'aveu de sa tendresse longtemps cache.  Mais elle
luttait toujours, se refusait quand mme, par un instinct de
combat.  Elle le souhaitait et elle se disputait  lui, avec le
besoin d'tre conquise.  Sans parole, poitrine contre poitrine,
tous deux s'essoufflaient  qui renverserait l'autre.  Un
instant, elle sembla devoir tre la plus forte, elle l'aurait
peut-tre jet sous elle, tant il s'nervait, s'il ne l'avait pas
empoigne  la gorge.  Le corsage fut arrach, les deux seins
jaillirent, durs et gonfls de la bataille, d'une blancheur de
lait, dans l'ombre claire.  Et elle s'abattit sur le dos, elle se
donnait, vaincue.

Alors, lui, haletant, s'arrta, la regarda, au lieu de la
possder.  Une fureur semblait le prendre, une frocit qui le
faisait chercher des yeux, autour de lui, une arme, une pierre,
quelque chose enfin pour la tuer.  Ses regards rencontrrent les
ciseaux, luisant parmi les bouts de corde; et il les ramassa d'un
bond, et il les aurait enfoncs dans cette gorge nue, entre les
deux seins blancs, aux fleurs roses.  Mais un grand froid le
dgrisait, il les rejeta, il s'enfuit, perdu; tandis qu'elle,
les paupires closes, croyait qu'il la refusait  son tour, parce
qu'elle lui avait rsist.

Jacques fuyait dans la nuit mlancolique.  Il monta au galop le
sentier d'une cte, retomba au fond d'un troit vallon.  Des
cailloux roulant sous ses pas l'effrayrent, il se lana  gauche
parmi des broussailles, fit un crochet qui le ramena  droite,
sur un plateau vide.  Brusquement, il dvala, il buta contre la
haie du chemin de fer: un train arrivait, grondant, flambant; et
il ne comprit pas d'abord, terrifi.  Ah!  oui, tout ce monde qui
passait, le continuel flot, tandis que lui agonisait l!  Il
repartit, grimpa, descendit encore.  Toujours maintenant il
rencontrait la voie, au fond des tranches profondes qui
creusaient des abmes, sur des remblais qui fermaient l'horizon
de barricades gantes.  Ce pays dsert, coup de monticules,
tait comme un labyrinthe sans issue, o tournait sa folie, dans
la morne dsolation des terrains incultes.  Et, depuis de longues
minutes, il battait les pentes, lorsqu'il aperut devant lui
l'ouverture ronde, la gueule noire du tunnel.  Un train montant
s'y engouffrait, hurlant et sifflant, laissant, disparu, bu par
la terre, une longue secousse dont le sol tremblait.

Alors, Jacques, les jambes brises, tomba au bord de la ligne, et
il clata en sanglots convulsifs, vautr sur le ventre, la face
enfonce dans l'herbe.  Mon Dieu!  il tait donc revenu, ce mal
abominable dont il se croyait guri?  Voil qu'il avait voulu la
tuer, cette fille!  Tuer une femme, tuer une femme!  cela sonnait
 ses oreilles, du fond de sa jeunesse, avec la fivre
grandissante, affolante du dsir.  Comme les autres, sous l'veil
de la pubert, rvent d'en possder une, lui s'tait enrag 
l'ide d'en tuer une.  Car il ne pouvait se mentir, il avait bien
pris les ciseaux pour les lui planter dans la chair, ds qu'il
l'avait vue, cette chair, cette gorge, chaude et blanche.  Et ce
n'tait point parce qu'elle rsistait, non!  c'tait pour le
plaisir, parce qu'il en avait une envie, une envie telle, que,
s'il ne s'tait pas cramponn aux herbes, il serait retourn
l-bas, en galopant, pour l'gorger.  Elle, mon Dieu!  cette
Flore qu'il avait vue grandir, cette enfant sauvage dont il
venait de se sentir aim si profondment.  Ses doigts tordus
entrrent dans la terre, ses sanglots lui dchirrent la gorge,
dans un rle d'effroyable dsespoir.

Pourtant, il s'efforait de se calmer, il aurait voulu
comprendre.  Qu'avait-il donc de diffrent, lorsqu'il se
comparait aux autres?  L-bas,  Plassans, dans sa jeunesse,
souvent dj il s'tait questionn.  Sa mre Gervaise, il est
vrai, l'avait eu trs jeune,  quinze ans et demi; mais il
n'arrivait que le second, elle entrait  peine dans sa
quatorzime anne, lorsqu'elle tait accouche du premier,
Claude; et aucun de ses deux frres, ni Claude, ni tienne, n
plus tard, ne semblait souffrir d'une mre si enfant et d'un pre
gamin comme elle, ce beau Lantier, dont le mauvais coeur devait
coter  Gervaise tant de larmes.  Peut-tre aussi ses frres
avaient-ils chacun son mal, qu'ils n'avouaient pas, l'an
surtout qui se dvorait  vouloir tre peintre, si rageusement,
qu'on le disait  moiti fou de son gnie.  La famille n'tait
gure d'aplomb, beaucoup avaient une flure.  Lui,  certaines
heures, la sentait bien, cette flure hrditaire; non pas qu'il
ft d'une sant mauvaise, car l'apprhension et la honte de ses
crises l'avaient seules maigri autrefois; mais c'taient, dans
son tre, de subites pertes d'quilibre, comme des cassures, des
trous par lesquels son moi lui chappait, au milieu d'une sorte
de grande fume qui dformait tout.  Il ne s'appartenait plus, il
obissait  ses muscles,  la bte enrage.  Pourtant, il ne
buvait pas, il se refusait mme un petit verre d'eau-de-vie,
ayant remarqu que la moindre goutte d'alcool le rendait fou.  Et
il en venait  penser qu'il payait pour les autres, les pres,
les grands-pres, qui avaient bu, les gnrations d'ivrognes dont
il tait le sang gt, un lent empoisonnement, une sauvagerie qui
le ramenait avec les loups mangeurs de femmes, au fond des bois.

Jacques s'tait relev sur un coude, rflchissant, regardant
l'entre noire du tunnel; et un nouveau sanglot courut de ses
reins  sa nuque, il retomba, il roula sa tte par terre, criant
de douleur.  Cette fille, cette fille qu'il avait voulu tuer!
Cela revenait en lui, aigu, affreux, comme si les ciseaux eussent
pntr dans sa propre chair.  Aucun raisonnement ne l'apaisait:
il avait voulu la tuer, il la tuerait, si elle tait encore l,
dgrafe, la gorge nue.  Il se rappelait bien, il tait g de
seize ans  peine, la premire fois, lorsque le mal l'avait pris,
un soir qu'il jouait avec une gamine, la fillette d'une parente,
sa cadette de deux ans: elle tait tombe, il avait vu ses
jambes, et il s'tait ru.  L'anne suivante, il se souvenait
d'avoir aiguis un couteau pour l'enfoncer dans le cou d'une
autre, une petite blonde, qu'il voyait chaque matin passer devant
sa porte.  Celle-ci avait un cou trs gras, trs rose, o il
choisissait dj la place, un signe brun, sous l'oreille.  Puis,
c'en taient d'autres, d'autres encore, un dfil de cauchemar,
toutes celles qu'il avait effleures de son dsir brusque de
meurtre, les femmes coudoyes dans la rue, les femmes qu'une
rencontre faisait ses voisines, une surtout, une nouvelle marie,
assise prs de lui au thtre, qui riait trs fort, et qu'il
avait d fuir, au milieu d'un acte, pour ne pas l'ventrer.
Puisqu'il ne les connaissait pas, quelle fureur pouvait-il avoir
contre elles?  car, chaque fois, c'tait comme une soudaine crise
de rage aveugle, une soif toujours renaissante de venger des
offenses trs anciennes, dont il aurait perdu l'exacte mmoire.
Cela venait-il donc de si loin, du mal que les femmes avaient
fait  sa race, de la rancune amasse de mle en mle, depuis la
premire tromperie au fond des cavernes?  Et il sentait aussi,
dans son accs, une ncessit de bataille pour conqurir la
femelle et la dompter, le besoin perverti de la jeter morte sur
son dos, ainsi qu'une proie qu'on arrache aux autres,  jamais.
Son crne clatait sous l'effort, il n'arrivait pas  se
rpondre, trop ignorant, pensait-il, le cerveau trop sourd, dans
cette angoisse d'un homme pouss  des actes o sa volont
n'tait pour rien, et dont la cause en lui avait disparu.

Un train, de nouveau, passa avec l'clair de ses feux, s'abma en
coup de foudre qui gronde et s'teint, au fond du tunnel; et
Jacques, comme si cette foule anonyme, indiffrente et presse,
avait pu l'entendre, s'tait redress, refoulant ses sanglots,
prenant une attitude d'innocent.  Que de fois,  la suite d'un de
ses accs, il avait eu ainsi des sursauts de coupable, au moindre
bruit!  Il ne vivait tranquille, heureux, dtach du monde, que
sur sa machine.  Quand elle l'emportait dans la trpidation de
ses roues,  grande vitesse, quand il avait la main sur le volant
du changement de marche, pris tout entier par la surveillance de
la voie, guettant les signaux, il ne pensait plus, il respirait
largement l'air pur qui soufflait toujours en tempte.  Et
c'tait pour cela qu'il aimait si fort sa machine,  l'gal d'une
matresse apaisante, dont il n'attendait que du bonheur.  Au
sortir de l'cole des arts et mtiers, malgr sa vive
intelligence, il avait choisi ce mtier de mcanicien, pour la
solitude et l'tourdissement o il y vivait, sans ambition
d'ailleurs, arriv en quatre ans au poste de mcanicien de
premire classe, gagnant dj deux mille huit cents francs, ce
qui, avec ses primes de chauffage et de graissage, le mettait 
plus de quatre mille, mais ne rvant rien au-del.  Il voyait ses
camarades de troisime classe et de deuxime, ceux que formait la
Compagnie, les ouvriers ajusteurs qu'elle prenait pour en faire
des lves, il les voyait presque tous pouser des ouvrires, des
femmes effaces qu'on apercevait seulement parfois  l'heure du
dpart, lorsqu'elles apportaient les petits paniers de
provisions; tandis que les camarades ambitieux, surtout ceux qui
sortaient d'une cole, attendaient d'tre chefs de dpt pour se
marier, dans l'espoir de trouver une bourgeoise, une dame 
chapeau.  Lui, fuyait les femmes, que lui importait?  Jamais il
ne se marierait, il n'avait d'autre avenir que de rouler seul,
rouler encore et encore, sans repos.  Aussi tous ses chefs le
donnaient-ils pour un mcanicien hors ligne, ne buvant pas, ne
courant pas, plaisant seulement par les camarades noceurs sur
son excs de bonne conduite, et inquitant sourdement les autres,
lorsqu'il tombait  ses tristesses, muet, les yeux plis, la face
terreuse.  Dans sa petite chambre de la rue Cardinet, d'o l'on
voyait le dpt des Batignolles, auquel appartenait sa machine,
que d'heures il se souvenait d'avoir passes, toutes ses heures
libres, enferm comme un moine au fond de sa cellule, usant la
rvolte de ses dsirs  force de sommeil, dormant sur le ventre!

D'un effort, Jacques tenta de se lever.  Que faisait-il l, dans
l'herbe, par cette nuit tide et brumeuse d'hiver?  La campagne
restait noye d'ombre, il n'y avait de lumire qu'au ciel, le fin
brouillard, l'immense coupole de verre dpoli, que la lune,
cache derrire, clairait d'un ple reflet jaune; et l'horizon
noir dormait, d'une immobilit de mort.  Allons!  il devait tre
prs de neuf heures, le mieux tait de rentrer et de se coucher.
Mais, dans son engourdissement, il se vit de retour chez les
Misard, montant l'escalier du grenier, s'allongeant sur le foin,
contre la chambre de Flore, une simple cloison de planches.  Elle
serait l, il l'entendrait respirer; mme il savait qu'elle ne
fermait jamais sa porte, il pourrait la rejoindre.  Et son grand
frisson le reprit, l'image voque de cette fille dvtue, les
membres abandonns et chauds de sommeil, le secoua une fois
encore d'un sanglot dont la violence le rabattit sur le sol.  Il
avait voulu la tuer, voulu la tuer, mon Dieu!  Il touffait, il
agonisait  l'ide qu'il irait la tuer dans son lit, tout 
l'heure, s'il rentrait.  Il aurait beau n'avoir pas d'arme,
s'envelopper la tte de ses deux bras, pour s'anantir: il
sentait que le mle, en dehors de sa volont, pousserait la
porte, tranglerait la fille, sous le coup de fouet de l'instinct
du rapt et par le besoin de venger l'ancienne injure.  Non, non!
plutt passer la nuit  battre la campagne, que de retourner
l-bas!  Il s'tait relev d'un bond, il se remit  fuir.

Alors, de nouveau, pendant une demi-heure, il galopa au travers
de la campagne noire, comme si la meute dchane des pouvantes
l'avait poursuivi de ses abois.  Il monta des ctes, il dvala
dans des gorges troites.  Coup sur coup, deux ruisseaux se
prsentrent: il les franchit, se mouilla jusqu'aux hanches.  Un
buisson qui lui barrait la route, l'exasprait.  Son unique
pense tait d'aller tout droit, plus loin, toujours plus loin,
pour se fuir, pour fuir l'autre, la bte enrage qu'il sentait en
lui.  Mais il l'emportait, elle galopait aussi fort.  Depuis sept
mois qu'il croyait l'avoir chasse, il se reprenait  l'existence
de tout le monde; et, maintenant, c'tait  recommencer, il lui
faudrait encore se battre, pour qu'elle ne sautt pas sur la
premire femme coudoye par hasard.  Le grand silence pourtant,
la vaste solitude l'apaisaient un peu, lui faisaient rver une
vie muette et dserte comme ce pays dsol, o il marcherait
toujours, sans jamais rencontrer une me.  Il devait tourner 
son insu, car il revint, de l'autre ct, buter contre la voie,
aprs avoir dcrit un large demi-cercle, parmi les pentes,
hrisses de broussailles, au-dessus du tunnel.  Il recula, avec
l'inquite colre de retomber sur des vivants.  Puis, ayant voulu
couper derrire un monticule, il se perdit, se retrouva devant la
haie du chemin de fer, juste  la sortie du souterrain, en face
du pr o il avait sanglot tout  l'heure.  Et, vaincu, il
restait immobile, lorsque le tonnerre d'un train sortant des
profondeurs de la terre, lger encore, grandissant de seconde en
seconde, l'arrta.  C'tait l'express du Havre, parti de Paris 
six heures trente, et qui passait l  neuf heures vingt-cinq: un
train que, de deux jours en deux jours, il conduisait.

Jacques vit d'abord la gueule noire du tunnel s'clairer, ainsi
que la bouche d'un four, o des fagots s'embrasent.  Puis, dans
le fracas qu'elle apportait, ce fut la machine qui en jaillit,
avec l'blouissement de son gros oeil rond, la lanterne d'avant,
dont l'incendie troua la campagne, allumant au loin les rails
d'une double ligne de flamme.  Mais c'tait une apparition en
coup de foudre: tout de suite les wagons se succdrent, les
petites vitres carres des portires, violemment claires,
firent dfiler les compartiments pleins de voyageurs, dans un tel
vertige de vitesse, que l'oeil doutait ensuite des images
entrevues.  Et Jacques, trs distinctement,  ce quart prcis de
seconde, aperut, par les glaces flambantes d'un coup, un homme
qui en tenait un autre renvers sur la banquette et qui lui
plantait un couteau dans la gorge, tandis qu'une masse noire,
peut-tre une troisime personne, peut-tre un croulement de
bagages, pesait de tout son poids sur les jambes convulsives de
l'assassin.  Dj, le train fuyait, se perdait vers la
Croix-de-Maufras, en ne montrant plus de lui, dans les tnbres,
que les trois feux de l'arrire, le triangle rouge.

Clou sur place, le jeune homme suivait des yeux le train, dont
le grondement s'teignait, au fond de la grande paix morte de la
campagne.  Avait-il bien vu?  et il hsitait maintenant, il
n'osait plus affirmer la ralit de cette vision, apporte et
emporte dans un clair.  Pas un seul trait des deux acteurs du
drame ne lui tait rest vivace.  La masse brune devait tre une
couverture de voyage, tombe en travers du corps de la victime.
Pourtant, il avait cru d'abord distinguer, sous un droulement
d'pais cheveux, un fin profil ple.  Mais tout se confondait,
s'vaporait, comme en un rve.  Un instant, le profil, voqu,
reparut; puis, il s'effaa dfinitivement.  Ce n'tait sans doute
qu'une imagination.  Et tout cela le glaait, lui semblait si
extraordinaire, qu'il finissait par admettre une hallucination,
ne de l'affreuse crise qu'il venait de traverser.

Pendant prs d'une heure encore, Jacques marcha, la tte alourdie
de songeries confuses.  Il tait bris, une dtente se
produisait, un grand froid intrieur avait emport sa fivre.
Sans l'avoir dcid, il finit par revenir vers la
Croix-de-Maufras.  Puis, lorsqu'il se retrouva devant la maison
du garde-barrire, il se dit qu'il n'entrerait pas, qu'il
dormirait sous le petit hangar, scell  l'un des pignons.  Mais
une raie de lumire passait sous la porte, et il poussa cette
porte machinalement.  Un spectacle inattendu l'arrta sur le
seuil.

Misard, dans le coin, avait drang le pot  beurre; et,  quatre
pattes par terre, une lanterne allume pose prs de lui, il
sondait le mur  lgers coups de poing, il cherchait.  Le bruit
de la porte le fit se redresser.  Du reste, il ne se troubla pas
le moins du monde, il dit simplement, d'un air naturel:

--C'est des allumettes qui sont tombes.

Et, quand il eut remis en place le pot  beurre, il ajouta:

--Je suis venu prendre ma lanterne, parce que, tout  l'heure, en
rentrant, j'ai aperu un individu tal sur la voie...  Je crois
bien qu'il est mort.

Jacques, saisi d'abord  la pense qu'il surprenait Misard en
train de chercher le magot de tante Phasie, ce qui changeait en
brusque certitude son doute au sujet des accusations de cette
dernire, fut ensuite si violemment remu par cette nouvelle de
la dcouverte d'un cadavre, qu'il en oublia l'autre drame, celui
qui se jouait l, dans cette petite maison perdue.  La scne du
coup, la vision si brve d'un homme gorgeant un homme, venait
de renatre,  la lueur du mme clair.

--Un homme sur la voie, o donc?  demanda-t-il, plissant.

Misard allait raconter qu'il rapportait deux anguilles,
dcroches de ses lignes de fond, et qu'il avait avant tout
galop jusque chez lui, pour les cacher.  Mais quel besoin de se
confier  ce garon?  Il n'eut qu'un geste vague, en rpondant:

--L-bas, comme qui dirait  cinq cents mtres...  Faut voir
clair, pour savoir.

A ce moment, Jacques entendit, au-dessus de sa tte, un choc
assourdi.  Il tait si anxieux qu'il en sursauta.

--C'est rien, reprit le pre, c'est Flore qui remue.

Et le jeune homme, en effet, reconnut le bruit de deux pieds nus
sur le carreau.  Elle avait d l'attendre, elle venait couter,
par sa porte entrouverte.

--Je vous accompagne, reprit-il.  Et vous tes sr qu'il est
mort?

--Dame!  a m'a sembl.  Avec la lanterne, on verra bien.

--Enfin, qu'est-ce que vous en dites?  Un accident, n'est-ce pas?

--a se peut.  Quelque gaillard qui se sera fait couper, ou
peut-tre bien un voyageur qui aura saut d'un wagon.

Jacques frmissait.

--Venez vite!  venez vite!

Jamais une telle fivre de voir, de savoir, ne l'avait agit.
Dehors, tandis que son compagnon, sans motion aucune, suivait la
voie, balanant la lanterne, dont le rond de clart suivait
doucement les rails, lui courait en avant, s'irritait de cette
lenteur.  C'tait comme un dsir physique, ce feu intrieur qui
prcipite la marche des amants, aux heures de rendez-vous.  Il
avait peur de ce qui l'attendait l-bas, et il y volait, de tous
les muscles de ses membres.  Quand il arriva, quand il faillit se
cogner dans un tas noir, allong prs de la voie descendante, il
resta plant, parcouru des talons  la nuque d'une secousse.  Et
son angoisse de ne rien distinguer nettement, se tourna en jurons
contre l'autre, qui s'attardait  plus de trente pas en arrire.

--Mais, nom de Dieu!  arrivez donc!  s'il vivait encore, on
pourrait le secourir.

Misard se dandina, s'avana, avec son flegme.  Puis, lorsqu'il
eut promen la lanterne au-dessus du corps:

--Ah!  ouitche, il a son compte.

L'individu, culbutant sans doute d'un wagon, tait tomb sur le
ventre, la face contre le sol,  cinquante centimtres au plus
des rails.  On ne voyait, de sa tte, qu'une couronne paisse de
cheveux blancs.  Ses jambes se trouvaient cartes.  De ses bras,
le droit gisait comme arrach, tandis que le gauche tait repli
sous la poitrine.  Il tait trs bien vtu, un ample paletot de
drap bleu, des bottines lgantes, du linge fin.  Le corps ne
portait aucune trace d'crasement, beaucoup de sang avait
seulement coul de la gorge et tachait le col de la chemise.

--Un bourgeois  qui on a fait son affaire, reprit tranquillement
Misard, aprs quelques secondes d'examen silencieux.

Puis, se tournant vers Jacques, immobile, bant:

--Faut pas toucher, c'est dfendu...  Vous allez rester l,  le
garder, vous, pendant que moi, je vas courir  Barentin prvenir
le chef de gare.

Il leva sa lanterne, consulta un poteau kilomtrique.

--Bon!  juste au poteau 153.

Et, posant la lanterne par terre, prs du corps, il s'loigna de
son pas tranard.

Jacques, rest seul, ne bougeait pas, regardait toujours cette
masse inerte, effondre, que la clart vague, au ras du sol,
laissait confuse.  Et, en lui, l'agitation qui avait prcipit sa
marche, l'horrible attrait qui le retenait l, aboutissait 
cette pense aigu, jaillissante de tout son tre: l'autre,
l'homme entrevu le couteau au poing, avait os!  l'autre tait
all jusqu'au bout de son dsir, l'autre avait tu!  Ah!  n'tre
pas lche, se satisfaire enfin, enfoncer le couteau!  Lui que
l'envie en torturait depuis dix ans!  Il y avait, dans sa fivre,
un mpris de lui-mme et de l'admiration pour l'autre, et surtout
le besoin de voir a, la soif inextinguible de se rassasier les
yeux de cette loque humaine, du pantin cass, de la chiffe molle,
qu'un coup de couteau faisait d'une crature.  Ce qu'il rvait,
l'autre l'avait ralis, et c'tait a.  S'il tuait, il y aurait
a par terre.  Son coeur battait  se rompre, son prurit de
meurtre s'exasprait comme une concupiscence au spectacle de ce
mort tragique.  Il fit un pas, s'approcha davantage, ainsi qu'un
enfant nerveux qui se familiarise avec la peur.  Oui!  il
oserait, il oserait  son tour!

Mais un grondement, derrire son dos, le fora  sauter de ct.
Un train arrivait, qu'il n'avait mme pas entendu, au fond de sa
contemplation.  Il allait tre broy, l'haleine chaude, le
souffle formidable de la machine venait seul de l'avertir.  Le
train passa, dans son ouragan de bruit, de fume et de flamme.
Il y avait beaucoup de monde encore, le flot des voyageurs
continuait vers Le Havre, pour la fte du lendemain.  Un enfant
s'crasait le nez contre une vitre, regardant la campagne noire;
des profils d'hommes se dessinrent, tandis qu'une jeune femme,
baissant une glace, jetait un papier tach de beurre et de sucre.
Dj le train joyeux filait au loin, dans l'insouciance de ce
cadavre que ses roues avaient frl.  Et le corps gisait toujours
sur la face, clair vaguement par la lanterne, au milieu de la
mlancolique paix de la nuit.

Alors, Jacques fut pris du dsir de voir la blessure, pendant
qu'il tait seul.  Une inquitude l'arrtait, l'ide que, s'il
touchait  la tte, on s'en apercevrait peut-tre.  Il avait
calcul que Misard ne pouvait gure tre de retour, avec le chef
de gare, avant trois quarts d'heure.  Et il laissait passer les
minutes, il songeait  ce Misard,  ce chtif, si lent, si calme,
qui osait lui aussi, tuant le plus tranquillement du monde, 
coups de drogue.  C'tait donc bien facile de tuer?  tout le
monde tuait.  Il se rapprocha.  L'ide de voir la blessure le
piquait d'un aiguillon si vif, que sa chair en brlait.  Voir
comment c'tait fait et ce qui avait coul, voir le trou rouge!
En replaant la tte soigneusement, on ne saurait rien.  Mais il
y avait une autre peur, inavoue, au fond de son hsitation, la
peur mme du sang.  Toujours et en tout, chez lui, l'pouvante
s'tait veille avec le dsir.  Encore un quart d'heure  tre
seul, et il allait se dcider pourtant, lorsqu'un petit bruit, 
son ct, le fit tressaillir.

C'tait Flore, debout, regardant comme lui.  Elle avait la
curiosit des accidents: ds qu'on annonait une bte broye, un
homme coup par un train, on tait sr de la faire accourir.
Elle venait de se rhabiller, elle voulait voir le mort.  Et,
aprs le premier coup d'oeil, elle n'hsita pas, elle.  Se
baissant, soulevant la lanterne d'une main, de l'autre elle prit
la tte, la renversa.

--Mfie-toi, c'est dfendu, murmura Jacques.

Mais elle haussa les paules.  Et la tte apparaissait, dans la
clart jaune, une tte de vieillard, au grand nez, aux yeux bleus
d'ancien blond, largement ouverts.  Sous le menton, la blessure
billait, affreuse, une entaille profonde qui avait coup le cou,
une plaie laboure, comme si le couteau s'tait retourn en
fouillant.  Du sang inondait tout le ct droit de la poitrine.
A gauche,  la boutonnire du paletot, une rosette de commandeur
semblait un caillot rouge, gar l.

Flore avait eu un lger cri de surprise.

--Tiens!  le vieux!

Jacques, pench comme elle, s'avanait, mlait ses cheveux aux
siens, pour mieux voir; et il touffait, il se gorgeait du
spectacle.  Inconsciemment, il rpta:

--Le vieux...  le vieux...

--Oui, le vieux Grandmorin...  Le prsident.

Un moment encore, elle examina cette face ple,  la bouche
tordue, aux grands yeux d'pouvante.  Puis, elle lcha la tte
que la rigidit cadavrique commenait  glacer, et qui retomba
contre le sol, refermant la blessure.

--Fini de rire avec les filles!  reprit-elle plus bas.  C'est 
cause d'une, pour sr...  Ah!  ma pauvre Louisette, ah!  le
cochon, c'est bien fait!

Et un long silence rgna.  Flore, qui avait repos la lanterne,
attendait, en jetant sur Jacques de lents regards; tandis que
celui-ci, spar d'elle par le corps, n'avait plus boug, comme
perdu, ananti dans ce qu'il venait de voir.  Il devait tre prs
de onze heures.  Un embarras, aprs la scne de la soire,
l'empchait de parler la premire.  Mais un bruit de voix se fit
entendre, c'tait son pre qui ramenait le chef de gare; et, ne
voulant pas tre vue, elle se dcida.

--Tu ne rentres pas te coucher?

Il tressaillit, un dbat parut l'agiter un instant.  Puis, dans
un effort, dans un recul dsespr:

--Non, non!

Elle n'eut pas un geste, mais la ligne tombante de ses bras de
forte fille exprima beaucoup de chagrin.  Comme pour se faire
pardonner sa rsistance de tout  l'heure, elle se montra trs
humble, elle dit encore:

--Alors, tu ne rentreras pas, je ne te reverrai pas?

--Non, non!

Les voix approchaient, et sans chercher  lui serrer la main,
puisqu'il semblait mettre exprs ce cadavre entre eux, sans mme
lui jeter l'adieu familier de leur camaraderie d'enfance, elle
s'loigna, se perdit dans les tnbres, le souffle rauque, comme
si elle touffait des sanglots.

Tout de suite, le chef de gare fut l, avec Misard et deux hommes
d'quipe.  Lui aussi constata l'identit: c'tait bien le
prsident Grandmorin, qu'il connaissait, pour le voir descendre 
sa station, chaque fois que celui-ci se rendait chez sa soeur,
madame Bonnehon,  Doinville.  Le corps pouvait rester  la place
o il tait tomb, il le fit seulement couvrir d'un manteau, que
l'un des hommes apportait.  Un employ avait pris,  Barentin, le
train de onze heures, pour prvenir le procureur imprial de
Rouen.  Mais il ne fallait pas compter sur ce dernier avant cinq
ou six heures du matin, car il aurait  amener le juge
d'instruction, le greffier du tribunal et un mdecin.  Aussi le
chef de gare organisa-t-il un service de garde, prs du mort:
pendant toute la nuit, on se relaierait, un homme serait
constamment l,  veiller avec la lanterne.

Et Jacques, avant de se dcider  aller s'tendre sous quelque
hangar de la station de Barentin, d'o il ne devait repartir pour
Le Havre qu' sept heures vingt, demeura longtemps encore,
immobile, obsd.  Puis, l'ide du juge d'instruction qu'on
attendait le troubla, comme s'il s'tait senti complice.
Dirait-il ce qu'il avait vu, au passage de l'express?  Il rsolut
d'abord de parler, puisque lui n'avait en somme rien  craindre.
Son devoir, d'ailleurs, n'tait pas douteux.  Mais, ensuite, il
se demanda  quoi bon: il n'apporterait pas un seul fait dcisif,
il n'oserait affirmer aucun dtail prcis sur l'assassin.  Ce
serait imbcile de se mettre l-dedans, de perdre son temps et de
s'motionner, sans profit pour personne.  Non, non, il ne
parlerait pas!  Et il s'en alla enfin, et il se retourna deux
fois, pour voir la bosse noire que le corps faisait sur le sol,
dans le rond jaune de la lanterne.  Un froid plus vif tombait du
ciel fumeux sur la dsolation de ce dsert, aux coteaux arides.
Des trains encore taient passs, un autre arrivait, pour Paris,
trs long.  Tous se croisaient, dans leur inexorable puissance
mcanique, filaient  leur but lointain,  l'avenir, en frlant,
sans y prendre garde, la tte coupe  demi de cet homme, qu'un
autre homme avait gorg.



III


Le lendemain, un dimanche, cinq heures du matin venaient de
sonner  tous les clochers du Havre, lorsque Roubaud descendit de
la marquise de la gare, pour prendre son service.  Il faisait
encore nuit noire; mais le vent, qui soufflait de la mer, avait
grandi et poussait les brumes, noyant les coteaux dont les
hauteurs s'tendent de Sainte-Adresse au fort de Tourneville;
tandis que, vers l'ouest, au-dessus du large, une claircie se
montrait, un pan de ciel, o brillaient les dernires toiles.
Sous la marquise, les becs de gaz brlaient toujours, plis par
le froid humide et l'heure matinale; et il y avait l le premier
train de Montivilliers, que formaient des hommes d'quipe, aux
ordres du sous-chef de nuit.  Les portes des salles n'taient pas
ouvertes, les quais s'tendaient dserts, dans ce rveil engourdi
de la gare.

Comme il sortait de chez lui, en haut, au-dessus des salles
d'attente, Roubaud avait trouv la femme du caissier, madame
Lebleu, immobile au milieu du couloir central, sur lequel
donnaient les logements des employs.  Depuis des semaines, cette
dame se relevait la nuit, pour guetter mademoiselle Guichon, la
buraliste, qu'elle souponnait d'une intrigue avec le chef de
gare, M. Dabadie.  D'ailleurs, elle n'avait jamais surpris la
moindre chose, pas une ombre, pas un souffle.  Et, ce matin-l
encore, elle tait vite rentre chez elle, ne rapportant que
l'tonnement d'avoir aperu, chez les Roubaud, pendant les trois
secondes mises par le mari  ouvrir et  refermer la porte, la
femme debout dans la salle  manger, la belle Sverine dj
vtue, peigne, chausse, elle qui d'habitude tranait au lit
jusqu' neuf heures.  Aussi, madame Lebleu avait-elle rveill
Lebleu, pour lui apprendre ce fait extraordinaire.  La veille,
ils ne s'taient pas couchs avant l'arrive de l'express de
Paris,  onze heures cinq, brlant de savoir ce qu'il advenait de
l'histoire du sous-prfet.  Mais ils n'avaient rien pu lire dans
l'attitude des Roubaud, qui taient revenus avec leur figure de
tous les jours; et, vainement, jusqu' minuit, ils avaient tendu
l'oreille: aucun bruit ne sortait de chez leurs voisins, ceux-ci
devaient s'tre endormis tout de suite, d'un profond sommeil.
Certainement, leur voyage n'avait pas eu un bon rsultat, sans
quoi Sverine n'aurait pas t leve  pareille heure.  Le
caissier ayant demand quelle mine elle faisait, sa femme s'tait
efforce de la dpeindre: trs raide, trs ple, avec ses grands
yeux bleus, si clairs sous ses cheveux noirs; et pas un
mouvement, l'air d'une somnambule.  Enfin, on saurait bien  quoi
s'en tenir, dans la journe.

En bas, Roubaud trouva son collgue Moulin, qui avait fait le
service de nuit.  Et il prit le service, tandis que Moulin
causait, se promenait quelques minutes encore, tout en le mettant
au courant des menus faits arrivs depuis la veille: des rdeurs
avaient t surpris, au moment de s'introduire dans la salle de
consigne; trois hommes d'quipe s'taient fait rprimander pour
indiscipline; un crochet d'attelage venait de se rompre, pendant
qu'on formait le train de Montivilliers.  Silencieux, Roubaud
coutait, d'un visage calme; et il tait seulement un peu blme,
sans doute un reste de fatigue, que ses yeux battus accusaient
aussi.  Cependant, son collgue avait cess de parler, qu'il
semblait l'interroger encore, comme s'il se ft attendu 
d'autres vnements.  Mais c'tait bien tout, il baissa la tte,
regarda un instant la terre.

En marchant le long du quai, les deux hommes taient arrivs au
bout de la halle couverte,  l'endroit o, sur la droite, se
trouvait une remise, dans laquelle stationnaient les wagons de
roulement, ceux qui, arrivs la veille, servaient  former les
trains du lendemain.  Et il avait relev le front, ses regards
s'taient fixs sur une voiture de premire classe, pourvue d'un
coup, le numro 293, qu'un bec de gaz justement clairait d'une
lueur vacillante, lorsque l'autre s'cria:

--Ah!  j'oubliais...

La face plie de Roubaud se colora, et il ne put retenir un lger
mouvement.

--J'oubliais, rpta Moulin.  Il ne faut pas que cette voiture
parte, ne la faites pas mettre ce matin dans l'express de six
heures quarante.

Il y eut un court silence, avant que Roubaud demandt, d'une voix
trs naturelle:

--Tiens!  pourquoi donc?

--Parce qu'il y a un coup retenu pour l'express de ce soir.  On
n'est pas sr qu'il en vienne dans la journe, autant garder
celui-l.

Il le regardait toujours fixement, il rpondit:

--Sans doute.

Mais une autre pense l'absorbait, il s'emporta tout d'un coup.

--C'est dgotant!  Voyez-moi comme ces bougres-l nettoient!
Cette voiture semble avoir de la poussire de huit jours.

--Ah!  reprit Moulin, quand les trains arrivent pass onze
heures, il n'y a pas de danger que les hommes donnent un coup de
torchon...  a va bien encore lorsqu'ils consentent  faire la
visite.  L'autre soir, ils ont oubli sur une banquette un
voyageur endormi, qui ne s'est rveill que le lendemain matin.

Puis, touffant un billement, il dit qu'il montait se coucher.
Et, comme il s'en allait, une brusque curiosit le ramena.

--A propos, votre affaire avec le sous-prfet, c'est fini,
n'est-ce pas?

--Oui, oui, un trs bon voyage, je suis content.

--Allons, tant mieux...  Et rappelez-vous que le 293 ne part pas.

Quand Roubaud se trouva seul sur le quai, il revint lentement
vers le train de Montivilliers, qui attendait.  Les portes des
salles furent ouvertes, des voyageurs parurent, quelques
chasseurs avec leurs chiens, deux ou trois familles de
boutiquiers profitant du dimanche, peu de monde en somme.  Mais,
ce train-l parti, le premier de la journe, il n'eut pas de
temps  perdre, il dut immdiatement faire former l'omnibus de
cinq heures quarante-cinq, un train pour Rouen et Paris.  A cette
heure matinale, le personnel tant peu nombreux, la besogne du
sous-chef de service se compliquait de toutes sortes de soins.
Lorsqu'il eut surveill la manoeuvre, chaque voiture prise au
remisage, mise sur le chariot que des hommes poussaient et
amenaient sous la marquise, il dut courir  la salle de dpart,
donner un coup d'oeil  la distribution des billets et 
l'enregistrement des bagages.  Une querelle clatait entre des
soldats et un employ, qui ncessita son intervention.  Pendant
une demi-heure, parmi les courants d'air glac, au milieu du
public grelottant, les yeux gros encore de sommeil, dans cette
mauvaise humeur d'une bousculade en pleines tnbres, il se
multiplia, n'eut pas une pense  lui.  Puis, le dpart de
l'omnibus ayant dblay la gare, il se hta de se rendre au poste
de l'aiguilleur, s'assurer que tout allait bien de ce ct, car
un autre train arrivait, le direct de Paris, qui avait du retard.
Il revint assister au dbarquement, attendit que le flot des
voyageurs et rendu les billets et se ft empil dans les
voitures des htels, qui, en ce temps-l, entraient attendre sous
la marquise, spares de la voie par une simple palissade.  Et,
alors seulement, il put souffler un instant dans la gare
redevenue dserte et silencieuse.

Six heures sonnaient.  Roubaud sortit de la halle couverte, d'un
pas de promenade; et, dehors, ayant devant lui l'espace, il leva
la tte, il respira, en voyant que l'aube se levait enfin.  Le
vent du large avait achev de balayer les brumes, c'tait le
clair matin d'un beau jour.  Il regarda vers le nord la cte
d'Ingouville, jusqu'aux arbres du cimetire, se dtacher d'un
trait violac sur le ciel plissant; ensuite, se tournant vers le
midi et l'ouest, il remarqua, au-dessus de la mer, un dernier vol
de lgres nues blanches, qui nageaient lentement en escadre;
tandis que l'est tout entier, la troue immense de l'embouchure
de la Seine, commenait  s'embraser du lever prochain de
l'astre.  D'un geste machinal, il venait d'ter sa casquette
brode d'argent, comme pour rafrachir son front dans l'air vif
et pur.  Cet horizon accoutum, le vaste droulement plat des
dpendances de la gare,  gauche l'arrivage, puis le Dpt des
machines,  droite l'expdition, toute une ville, semblait
l'apaiser, le rendre au calme de sa besogne quotidienne,
ternellement la mme.  Par-dessus le mur de la rue
Charles-Laffitte, des chemines d'usine fumaient, on apercevait
les normes tas de charbon des entrepts, qui longent le bassin
Vauban.  Et une rumeur montait dj des autres bassins.  Les
coups de sifflet des trains de marchandises, le rveil et l'odeur
du flot apports dans le vent, le firent songer  la fte du
jour,  ce navire qu'on allait lancer et autour duquel la foule
s'craserait.

Comme Roubaud rentrait sous la halle couverte, il trouva l'quipe
qui commenait  former l'express de six heures quarante; et il
crut que les hommes mettaient le 293 sur le chariot, tout
l'apaisement de la frache matine s'en alla dans un clat subit
de colre.

--Nom de Dieu!  pas cette voiture-l!  Laissez-la donc
tranquille!  Elle ne part que ce soir.

Le chef de l'quipe lui expliquait qu'on poussait simplement la
voiture, pour en prendre une autre, qui tait derrire.  Mais il
n'entendait pas, assourdi par son emportement, hors de toute
proportion.

--Bougres de maladroits, quand on vous dit de ne pas y toucher!

Lorsqu'il eut compris enfin, il resta furieux, tomba sur les
incommodits de la gare, o l'on ne pouvait seulement retourner
un wagon.  En effet, la gare, btie une des premires de la
ligne, tait insuffisante, indigne du Havre, avec sa remise en
vieille charpente, sa marquise de bois et de zinc, au vitrage
troit, ses btiments nus et tristes, lzards de toutes parts.

--C'est une honte, je ne sais pas comment la Compagnie n'a pas
encore flanqu a par terre.

Les hommes de l'quipe le regardaient, surpris de l'entendre
parler librement, lui d'une discipline si correcte d'habitude.
Il s'en aperut, s'arrta tout d'un coup.  Et, silencieux, raidi,
il continua de surveiller la manoeuvre.  Un pli de mcontentement
coupait son front bas, tandis que sa face ronde et colore,
hrisse de barbe rousse, prenait une tension profonde de
volont.

Ds lors, Roubaud eut tout son sang-froid.  Il s'occupa
activement de l'express, contrla chaque dtail.  Des attelages
lui ayant paru mal faits, il exigea qu'on les serrt sous ses
yeux.  Une mre et ses deux filles, que frquentait sa femme,
voulurent qu'il les installt dans le compartiment des dames
seules.  Puis, avant de siffler pour donner le signal du dpart,
il s'assura encore de la bonne ordonnance du train; et il le
regarda longuement s'loigner, de ce coup d'oeil clair des hommes
dont une minute de distraction peut coter des vies humaines.
Tout de suite, d'ailleurs, il dut traverser la voie pour recevoir
un train de Rouen, qui entrait en gare.  Justement, il s'y
trouvait un employ des postes, avec lequel, chaque jour, il
changeait les nouvelles.  C'tait, dans sa matine si occupe,
un court repos, prs d'un quart d'heure, pendant lequel il
pouvait respirer, aucun service immdiat ne le rclamant.  Et, ce
matin-l, comme d'habitude, il roula une cigarette, il causa trs
gaiement.  Le jour avait grandi, on venait d'teindre les becs de
gaz, sous la marquise.  Elle tait si pauvrement vitre, qu'une
ombre grise y rgnait encore; mais, au-del, le vaste pan de ciel
sur lequel elle ouvrait, flambait dj d'un incendie de rayons;
tandis que l'horizon entier devenait rose, d'une nettet vive de
dtails, dans cet air pur d'un beau matin d'hiver.

A huit heures, M. Dabadie, le chef de gare, descendait
d'habitude, et le sous-chef allait au rapport.  C'tait un bel
homme, trs brun, bien tenu, ayant les allures d'un grand
commerant tout  ses affaires.  Du reste, il se dsintressait
volontiers de la gare des voyageurs, il se consacrait surtout au
mouvement des bassins, au transit norme des marchandises, en
continuelles relations avec le haut commerce du Havre et du monde
entier.  Ce jour-l, il tait en retard; et, deux fois dj,
Roubaud avait pouss la porte du bureau, sans l'y trouver.  Sur
la table, le courrier n'tait pas mme ouvert.  Les yeux du
sous-chef venaient de tomber, parmi les lettres, sur une dpche.
Puis comme si une fascination le retenait l, il n'avait plus
quitt la porte, se retournant malgr lui, jetant vers la table
de courts regards.

Enfin,  huit heures dix, M. Dabadie parut.  Roubaud, qui s'tait
assis, se taisait, pour lui permettre d'ouvrir la dpche.  Mais
le chef ne se htait point, voulait se montrer aimable avec son
subordonn, qu'il estimait.

--Et, naturellement,  Paris, tout a bien march?

--Oui, monsieur, je vous remercie.

Il avait fini par ouvrir la dpche; et il ne la lisait pas, il
souriait toujours  l'autre, dont la voix s'tait assourdie, sous
le violent effort qu'il faisait pour matriser un tic nerveux qui
lui convulsait le menton.

--Nous sommes trs heureux de vous garder ici.

--Et moi, monsieur, je suis bien content de rester avec vous.

Alors, comme M. Dabadie se dcidait  parcourir la dpche,
Roubaud, dont une lgre sueur mouillait la face, le regarda.
Mais l'motion  laquelle il s'attendait, ne se produisait point;
le chef achevait tranquillement la lecture du tlgramme, qu'il
rejeta sur son bureau: sans doute un simple dtail de service.
Et tout de suite il continua d'ouvrir son courrier, pendant que,
selon l'habitude de chaque matin, le sous-chef faisait son
rapport verbal sur les vnements de la nuit et de la matine.
Seulement, ce matin-l, Roubaud, hsitant, dut chercher, avant de
se rappeler ce que lui avait dit son collgue, au sujet des
rdeurs surpris dans la salle de consigne.  Quelques paroles
furent encore changes, et le chef le congdiait d'un geste,
lorsque les deux chefs adjoints, celui des bassins et celui de la
petite vitesse, entrrent, venant eux aussi au rapport.  Ils
apportaient une nouvelle dpche, qu'un employ venait de leur
remettre, sur le quai.

--Vous pouvez vous retirer, dit M. Dabadie, en voyant que Roubaud
s'arrtait  la porte.

Mais celui-ci attendait, les yeux ronds et fixes; et il ne s'en
alla que lorsque le petit papier fut retomb sur la table, cart
du mme geste indiffrent.  Un instant, il erra sous la marquise,
perplexe, tourdi.  L'horloge marquait huit heures trente-cinq,
il n'avait plus de dpart avant l'omnibus de neuf heures
cinquante.  D'ordinaire, il employait cette heure de rpit 
faire une tourne dans la gare.  Il marcha pendant quelques
minutes, sans savoir o ses pieds le conduisaient.  Puis, comme
il levait la tte et qu'il se retrouvait devant la voiture 293,
il fit un brusque crochet, il s'loigna vers le dpt des
machines, bien qu'il n'et rien  voir de ce ct.  Le soleil
maintenant montait  l'horizon, une poussire d'or pleuvait dans
l'air ple.  Et il ne jouissait plus de la belle matine, il
pressait le pas, l'air trs affair, tchant de tuer l'obsession
de son attente.

Une voix, tout d'un coup, l'arrta.

--Monsieur Roubaud, bonjour!...  Vous avez vu ma femme?

C'tait Pecqueux, le chauffeur, un grand gaillard de
quarante-trois ans, maigre avec de gros os, la face cuite par le
feu et par la fume.  Ses yeux gris sous le front bas, sa bouche
large dans une mchoire saillante, riaient d'un continuel rire de
noceur.

--Comment!  c'est vous?  dit Roubaud en s'arrtant, tonn.  Ah!
oui, l'accident arriv  la machine, j'oubliais...  Et vous ne
repartez que ce soir?  Un cong de vingt-quatre heures, bonne
affaire, hein?

--Bonne affaire!  rpta l'autre, gris encore d'une noce faite la
veille.

D'un village prs de Rouen, il tait entr tout jeune dans la
Compagnie, comme ouvrier ajusteur.  Puis,  trente ans,
s'ennuyant  l'atelier, il avait voulu tre chauffeur, pour
devenir mcanicien; et c'tait alors qu'il avait pous Victoire,
du mme village que lui.  Mais les annes s'coulaient, il
restait chauffeur, jamais maintenant il ne passerait mcanicien,
sans conduite, sans bonne tenue, ivrogne, coureur de femmes.
Vingt fois, on l'aurait congdi, s'il n'avait pas eu la
protection du prsident Grandmorin, et si l'on ne s'tait habitu
 ses vices, qu'il rachetait par sa belle humeur et par son
exprience de vieil ouvrier.  Il ne devenait vraiment  craindre
que lorsqu'il tait ivre, car il se changeait alors en vraie
brute, capable d'un mauvais coup.

--Et ma femme, vous l'avez vue?  demanda-t-il de nouveau, la
bouche fendue par son large rire.

--Certes, oui, nous l'avons vue, rpondit le sous-chef.  Nous
avons mme djeun dans votre chambre...  Ah!  une brave femme
que vous avez l, Pecqueux.  Et vous avez bien tort de ne pas lui
tre fidle.

Il rigola plus violemment.

--Oh!  si l'on peut dire!  Mais c'est elle qui veut que je
m'amuse!

C'tait vrai.  Victoire, son ane de deux ans, devenue norme et
difficile  remuer, glissait des pices de cent sous dans ses
poches, afin qu'il prt du plaisir dehors.  Jamais elle n'avait
beaucoup souffert de ses infidlits, du continuel guilledou
qu'il courait, par un besoin de nature; et maintenant l'existence
tait rgle, il avait deux femmes, une  chaque bout de la
ligne, sa femme  Paris pour les nuits qu'il y couchait, et une
autre au Havre pour les heures d'attente qu'il y passait, entre
deux trains.  Trs conome, vivant chichement elle-mme,
Victoire, qui savait tout et qui le traitait maternellement,
rptait volontiers qu'elle ne voulait pas le laisser en affront
avec l'autre, l-bas.  Mme,  chaque dpart, elle veillait sur
son linge, car il lui aurait t trs sensible que l'autre
l'accust de ne pas tenir leur homme proprement.

--N'importe, reprit Roubaud, ce n'est gure gentil.  Ma femme,
qui adore sa nourrice, veut vous gronder.

Mais il se tut, en voyant sortir d'un hangar, contre lequel ils
se trouvaient, une grande femme sche, Philomne Sauvagnat, la
soeur du chef de dpt, l'pouse supplmentaire que Pecqueux
avait au Havre, depuis un an.  Tous deux devaient tre  causer
sous le hangar, lorsque lui s'tait avanc pour appeler le
sous-chef.  Elle, encore jeune malgr ses trente-deux ans, haute,
anguleuse, la poitrine plate, la chair brle de continuels
dsirs, avait la tte longue, aux yeux flambants, d'une cavale
maigre et hennissante.  On l'accusait de boire.  Tous les hommes
de la gare avaient dfil chez elle, dans la petite maison que
son frre occupait prs du Dpt des machines, et qu'elle tenait
fort salement.  Ce frre, auvergnat, ttu, trs svre sur la
discipline, trs estim de ses chefs, avait eu les plus gros
ennuis  son sujet, jusqu'au point d'tre menac de renvoi; et,
si maintenant on la tolrait  cause de lui, il ne s'obstinait
lui-mme  la garder que par esprit de famille; ce qui ne
l'empchait pas, lorsqu'il la surprenait avec un homme, de la
rouer de coups, si rudement qu'il la laissait sur le carreau,
morte.  Il y avait eu, entre elle et Pecqueux, une vraie
rencontre: elle, assouvie enfin, aux bras de ce grand diable
rigoleur; lui, chang de sa femme trop grasse, heureux de
celle-ci trop maigre, rptant par farce qu'il n'avait plus
besoin de chercher ailleurs.  Et Sverine seule, qui croyait
devoir cela  Victoire, s'tait brouille avec Philomne, qu'elle
vitait dj le plus possible, par une fiert de nature, et
qu'elle avait cess de saluer.

--Eh bien!  dit Philomne insolemment,  tout  l'heure,
Pecqueux.  Je m'en vas, puisque monsieur Roubaud a de la morale 
te faire, de la part de sa femme.

Lui, bon garon, riait toujours.

--Reste donc, il plaisante.

--Non, non!  Faut que j'aille porter deux oeufs de mes poules,
que j'ai promis  madame Lebleu.

Elle avait lanc ce nom exprs, connaissant la rivalit sourde
entre la femme du caissier et la femme du sous-chef, affectant
d'tre au mieux avec la premire, pour faire enrager l'autre.
Mais elle resta pourtant, tout d'un coup intresse, lorsqu'elle
entendit le chauffeur demander des nouvelles de l'affaire du
sous-prfet.

--C'est arrang, vous tes content, n'est-ce pas?  monsieur
Roubaud?

--Trs content.

Pecqueux cligna les yeux d'un air malin.

--Oh!  vous n'aviez pas  tre inquiet, parce que, lorsqu'on a un
gros bonnet dans sa manche...  Hein?  vous savez qui je veux
dire.  Ma femme aussi lui a bien de la reconnaissance.

Le sous-chef interrompit cette allusion au prsident Grandmorin,
en rptant d'une voix brusque:

--Et alors vous ne partez que ce soir?

--Oui, la Lison va tre rpare, on finit d'ajuster la bielle...
Et j'attends mon mcanicien, qui s'est donn de l'air, lui.  Vous
le connaissez, Jacques Lantier?  Il est de votre pays.

Un instant, Roubaud resta sans rpondre, absent, l'esprit perdu.
Puis, avec un sursaut de rveil:

--Hein?  Jacques Lantier, le mcanicien...  Certainement, je le
connais.  Oh!  vous savez, bonjour, bonsoir.  C'est ici que nous
nous sommes rencontrs, car il est mon cadet, et je ne l'avais
jamais vu, l-bas,  Plassans...  L'automne dernier, il a rendu
un petit service  ma femme, une commission qu'il a faite pour
elle, chez des cousines,  Dieppe...  Un garon capable,  ce
qu'on dit.

Il parlait au hasard, d'abondance.  Soudain, il s'loigna.

--Au revoir, Pecqueux...  J'ai  donner un coup d'oeil de ce
ct.

Alors seulement Philomne s'en alla, de son pas allong de
cavale; tandis que Pecqueux, immobile, les mains dans les poches,
riant d'aise  la fainantise de cette gaie matine, s'tonnait
que le sous-chef, aprs s'tre content de faire le tour du
hangar, s'en retournait rapidement.  Ce n'tait pas long 
donner, son coup d'oeil.  Qu'est-ce qu'il pouvait bien tre venu
moucharder?

Comme Roubaud rentrait sous la marquise, neuf heures allaient
sonner.  Il marcha jusqu'au fond, prs des messageries, regarda,
sans paratre trouver ce qu'il cherchait; puis, il revint, du
mme pas d'impatience.  Successivement, il interrogea des yeux
les bureaux des diffrents services.  A cette heure, la gare
tait calme, dserte; et il s'y agitait seul, l'air de plus en
plus nerv de cette paix, dans ce tourment de l'homme, menac
d'une catastrophe, qui finit par souhaiter ardemment qu'elle
clate.  Son sang-froid tait  bout, il ne pouvait tenir en
place.  Maintenant, ses yeux ne quittaient plus l'horloge.  Neuf
heures, neuf heures cinq.  D'ordinaire, il ne remontait chez lui
qu' dix heures, aprs le dpart du train de neuf heures
cinquante, pour djeuner.  Et, tout d'un coup, il remonta,  la
pense de Sverine, qui, elle aussi, l-haut, devait attendre.

Dans le couloir,  cette minute prcise, madame Lebleu ouvrait 
Philomne, venue en voisine, dcoiffe, et tenant deux oeufs.
Elles restrent, il fallut bien que Roubaud rentrt chez lui,
sous leurs yeux braqus.  Il avait sa clef, il se hta.  Tout de
mme, dans le va-et-vient rapide de la porte, elles aperurent
Sverine, assise sur une chaise de la salle  manger, les mains
oisives, le profil ple, immobile.  Et, attirant Philomne,
s'enfermant  son tour, madame Lebleu raconta qu'elle l'avait
dj vue de la sorte, le matin: sans doute l'histoire du
sous-prfet qui tournait mal.  Mais non, Philomne expliqua
qu'elle accourait, parce qu'elle avait des nouvelles; et elle
rpta ce qu'elle venait d'entendre dire au sous-chef lui-mme.
Alors, les deux femmes se perdirent en conjectures.  C'taient
ainsi,  chacune de leurs rencontres, des commrages sans fin.

--On leur a lav la tte, ma petite, j'en mettrais ma main au
feu...  Pour sr, ils branlent dans le manche.

--Ah!  ma bonne dame, si l'on pouvait donc nous en dbarrasser!

La rivalit, de plus en plus envenime entre les Lebleu et les
Roubaud, tait simplement ne d'une question de logement.  Tout
le premier tage, au-dessus des salles d'attente, servait  loger
les employs; et le couloir central, un vrai couloir d'htel,
peint en jaune, clair par le haut, sparait l'tage en deux,
alignant les portes brunes  droite et  gauche.  Seulement, les
logements de droite avaient des fentres qui donnaient sur la
cour du dpart, plante de vieux ormes, par-dessus lesquels se
droulait l'admirable vue de la cte d'Ingouville; tandis que les
logements de gauche, aux fentres cintres, crases, s'ouvraient
directement sur la marquise de la gare, dont la pente haute, le
fatage de zinc et de vitres sales barraient l'horizon.  Rien
n'tait plus gai que les uns, avec la continuelle animation de la
cour, la verdure des arbres, la vaste campagne; et il y avait de
quoi mourir d'ennui dans les autres, o l'on voyait  peine
clair, le ciel mur comme en prison.  Sur le devant, habitaient
le chef de gare, le sous-chef Moulin et les Lebleu; sur le
derrire, les Roubaud, ainsi que la buraliste, mademoiselle
Guichon, sans compter trois pices, qui taient rserves aux
inspecteurs de passage.  Or, il tait notoire que les deux
sous-chefs avaient toujours log cte  cte.  Si les Lebleu
taient l, cela venait d'une complaisance de l'ancien sous-chef,
remplac par Roubaud, qui, veuf sans enfants, avait voulu tre
agrable  madame Lebleu, en lui cdant son logement.  Mais
est-ce que ce logement n'aurait pas d faire retour aux Roubaud?
Est-ce que cela tait juste, de les relguer sur le derrire,
quand ils avaient le droit d'tre sur le devant?  Tant que les
deux mnages avaient vcu en bon accord, Sverine s'tait efface
devant sa voisine, plus ge qu'elle de vingt ans, mal portante
avec a, si norme qu'elle touffait sans cesse.  Et la guerre
n'tait vraiment dclare que depuis le jour o Philomne avait
fch les deux femmes, par d'abominables bavardages.

--Vous savez, reprit celle-ci, qu'ils sont bien capables d'avoir
profit de leur voyage  Paris, pour demander votre expulsion...
On m'a affirm qu'ils ont crit au directeur une longue lettre o
ils font valoir leur droit.

Madame Lebleu suffoquait.

--Les misrables!...  Et je suis bien sre qu'ils travaillent
pour mettre la buraliste avec eux; car voici quinze jours qu'elle
me salue  peine, celle-l...  Encore quelque chose de propre!
Aussi, je la guette...

Elle baissa la voix pour affirmer que mademoiselle Guichon,
chaque nuit, devait aller retrouver le chef de gare.  Leurs deux
portes se faisaient face.  C'tait M. Dabadie, veuf, pre d'une
grande fille toujours en pension, qui avait amen l cette blonde
de trente ans, dj fane, silencieuse et mince, d'une souplesse
de couleuvre.  Elle avait d tre vaguement institutrice.  Et
impossible de la surprendre, tellement elle se glissait sans
bruit,  travers les fentes les plus troites.  Par elle-mme,
elle ne comptait gure.  Mais, si elle couchait avec le chef de
gare, elle prenait une importance dcisive, et le triomphe tait
de la tenir, en possdant son secret.

--Oh!  je finirai par savoir, continua madame Lebleu.  Je ne veux
pas me laisser manger...  Nous sommes ici, nous y resterons.  Les
braves gens sont pour nous, n'est-ce pas?  ma petite.

Toute la gare, en effet, se passionnait, dans cette guerre des
deux logements.  Le couloir surtout en tait ravag.  Il n'y
avait gure que l'autre sous-chef, Moulin, qui se dsintresst,
satisfait d'tre sur le devant, mari  une petite femme timide
et frle, qu'on ne voyait jamais et qui lui donnait un enfant
tous les vingt mois.

--Enfin, conclut Philomne, s'ils branlent dans le manche, ce
n'est pas encore de ce coup qu'ils resteront sur le carreau...
Mfiez-vous, car ils connaissent du monde qui a le bras long.

Elle tenait toujours ses deux oeufs, elle les offrit: des oeufs
du matin, qu'elle venait de ramasser sous ses poules.  Et la
vieille dame se confondait en remerciements.

--Que vous tes gentille!  Vous me gtez...  Venez donc causer
plus souvent.  Vous savez que mon mari est toujours  sa caisse;
et moi je m'ennuie tant, cloue ici,  cause de mes jambes!
Qu'est-ce que je deviendrais, si ces misrables me prenaient ma
vue?

Puis, comme elle l'accompagnait et qu'elle rouvrait la porte,
elle posa un doigt sur ses lvres.

--Chut!  coutons.

Toutes deux, debout dans le couloir, restrent cinq grandes
minutes debout, sans un geste, en retenant leur souffle.  Elles
penchaient la tte, tendaient l'oreille vers la salle  manger
des Roubaud.  Mais pas un bruit n'en sortait, il rgnait l un
silence de mort.  Et, de peur d'tre surprises, elles se
sparrent enfin, en se saluant une dernire fois de la tte,
sans une parole.  L'une s'en alla sur la pointe des pieds,
l'autre referma sa porte si doucement, qu'on n'entendit pas le
pne glisser dans la gche.

A neuf heures vingt, Roubaud tait de nouveau en bas, sous la
marquise.  Il surveillait la formation de l'omnibus de neuf
heures cinquante; et, malgr l'effort de sa volont, il
gesticulait davantage, il pitinait, tournait sans cesse la tte
pour inspecter le quai du regard, d'un bout  l'autre.  Rien
n'arrivait, ses mains en tremblaient.

Puis, brusquement, comme il fouillait encore la gare d'un coup
d'oeil en arrire, il entendit prs de lui la voix d'un employ
du tlgraphe, disant, essouffle:

--Monsieur Roubaud, vous ne savez pas o sont monsieur le chef de
gare et monsieur le commissaire de surveillance...  J'ai l des
dpches pour eux, et voici dix minutes que je cours...

Il s'tait retourn, dans un tel raidissement de tout son tre,
que pas un muscle de son visage ne bougea.  Ses yeux se fixrent
sur les deux dpches que tenait l'employ.  Cette fois, 
l'motion de celui-ci, il en avait la certitude, c'tait enfin la
catastrophe.

--Monsieur Dabadie a pass l tout  l'heure, dit-il
tranquillement.

Et jamais il ne s'tait senti si froid, d'intelligence si nette,
tout entier band  la dfense.  Maintenant, il tait sr de lui.

--Tenez!  reprit-il, le voici qui arrive, monsieur Dabadie.

En effet, le chef de gare revenait de la petite vitesse.  Ds
qu'il eut parcouru la dpche, il s'exclama.

--Il y a eu un assassinat sur la ligne...  C'est l'inspecteur de
Rouen qui me tlgraphie.

--Comment?  demanda Roubaud, un assassinat parmi notre personnel?

--Non, non, sur un voyageur, dans un coup...  Le corps a t
jet, presque au sortir du tunnel de Malaunay, au poteau 153...
Et la victime est un de nos administrateurs, le prsident
Grandmorin.

A son tour, le sous-chef s'exclamait.

--Le prsident!  ah!  ma pauvre femme va-t-elle tre chagrine!

Le cri tait si juste, si apitoy, que M. Dabadie s'y arrta un
instant.

--C'est vrai, vous le connaissiez, un si brave homme, n'est-ce
pas?

Puis, revenant  l'autre tlgramme, adress au commissaire de
surveillance:

--a doit tre du juge d'instruction, sans doute pour quelque
formalit...  Et il n'est que neuf heures vingt-cinq, monsieur
Cauche n'est pas encore l, naturellement...  Qu'on aille vite au
caf du Commerce, sur le cours Napolon.  On l'y trouvera  coup
sr.

Cinq minutes plus tard, M. Cauche arrivait, ramen par un homme
d'quipe.  Ancien officier, considrant son emploi comme une
retraite, il ne paraissait jamais  la gare avant dix heures, y
flnait un moment, et retournait au caf.  Ce drame, tomb entre
deux parties de piquet, l'avait d'abord tonn, car les affaires
qui passaient par ses mains taient d'ordinaire peu graves.  Mais
la dpche venait bien du juge d'instruction de Rouen; et, si
elle arrivait douze heures aprs la dcouverte du cadavre,
c'tait que ce juge avait d'abord tlgraphi  Paris, au chef de
gare, pour savoir dans quelles conditions la victime tait
partie; puis, renseign sur le numro du train et sur celui de la
voiture, il avait alors seulement envoy, au commissaire de
surveillance, l'ordre de visiter le coup qui se trouvait dans la
voiture 293, si cette voiture tait encore au Havre.  Tout de
suite, la mauvaise humeur que M. Cauche montrait, d'avoir t
drang inutilement sans doute, disparut et fit place  une
attitude d'extrme importance, proportionne  la gravit
exceptionnelle que prenait l'affaire.

--Mais, s'cria-t-il, subitement inquiet, avec la peur de voir
l'enqute lui chapper, la voiture ne doit plus tre ici, elle a
d repartir ce matin.

Ce fut Roubaud qui le rassura, de son air calme.

--Non, non, faites excuse...  Il y avait un coup retenu pour ce
soir, la voiture est l, sous la remise.

Et il marcha le premier, le commissaire et le chef de gare le
suivirent.  Cependant, la nouvelle devait se rpandre, car les
hommes d'quipe, sournoisement, quittaient la besogne, suivaient
eux aussi; tandis que, sur les portes des divers services, des
employs se montraient, finissaient par s'approcher, un  un.
Bientt, il y eut l un rassemblement.

Comme on arrivait devant la voiture, M. Dabadie fit tout haut une
rflexion:

--Pourtant, hier soir, la visite a eu lieu.  S'il tait rest des
traces, on les aurait signales au rapport.

--Nous allons bien voir, dit M. Cauche.

Il ouvrit la portire, il monta dans le coup.  Et,  l'instant
mme, il se rcria, s'oubliant, jurant.

--Ah!  nom de Dieu!  on dirait qu'on a saign un cochon!

Un petit souffle d'pouvante courut parmi les assistants, des
ttes s'allongrent; et M. Dabadie, un des premiers, voulut voir,
se haussa sur le marchepied; pendant que, derrire lui, Roubaud,
pour faire comme les autres, tendait aussi le cou.

A l'intrieur, le coup ne montrait aucun dsordre.  Les glaces
taient restes fermes, tout semblait en place.  Seulement, une
odeur affreuse s'chappait de la portire ouverte; et l, au
milieu d'un des coussins, une mare de sang noir s'tait coagule,
une mare si profonde, si large, qu'un ruisseau en avait jailli
comme d'une source, s'panchant sur le tapis.  Des caillots
demeuraient accrochs au drap.  Et rien autre, rien que ce sang
nausabond.

M. Dabadie s'emporta.

O sont les hommes qui ont fait la visite, hier soir?  Qu'on me
les amne!

Ils taient justement l, ils s'avancrent, balbutirent des
excuses: la nuit, est-ce qu'on pouvait se rendre compte?  et,
cependant, ils passaient bien leurs mains partout.  La veille,
ils juraient n'avoir rien senti.

Cependant, M. Cauche, rest debout dans le wagon, prenait des
notes au crayon, pour son rapport.  Il appela Roubaud, qu'il
frquentait volontiers, tous deux fumant des cigarettes, le long
du quai, aux heures de flne.

--Monsieur Roubaud, montez donc, vous m'aiderez.

Et, quand le sous-chef eut enjamb le sang du tapis, pour ne pas
marcher dedans:

--Regardez sous l'autre coussin, voir si rien n'y a gliss.

Il souleva le coussin, il chercha, les mains prudentes, les
regards simplement curieux.

Il n'y a rien.

Mais une tache, sur le drap capitonn du dossier, attira son
attention; et il la signala au commissaire.  N'tait-ce pas
l'empreinte sanglante d'un doigt?  Non, on finit par tomber
d'accord que c'tait une claboussure.  Le flot de monde s'tait
rapproch, pour suivre cet examen, flairant le crime, se pressant
derrire le chef de gare qu'une rpugnance d'homme dlicat avait
retenu sur le marchepied.

Soudain, celui-ci fit une rflexion.

--Dites donc, monsieur Roubaud, vous tiez dans le train...
N'est-ce pas?  vous tes bien rentr par l'express, hier soir...
Vous pourriez peut-tre nous donner des renseignements, vous!

--Tiens!  c'est vrai, s'cria le commissaire.  Est-ce que vous
avez remarqu quelque chose?

Pendant trois ou quatre secondes, Roubaud demeura muet.  Il tait
baiss  ce moment, examinant le tapis.  Mais il se releva
presque tout de suite, en rpondant de sa voix naturelle, un peu
grosse

--Certainement, certainement, je vais vous dire...  Ma femme
tait avec moi.  Si ce que je sais doit figurer au rapport,
j'aimerais bien qu'elle descendt, pour contrler mes souvenirs
par les siens.

Cela parut trs raisonnable  M. Cauche, et Pecqueux, qui venait
d'arriver, offrit d'aller chercher madame Roubaud.  Il partit 
grandes enjambes, il y eut un moment d'attente.  Philomne,
accourue avec le chauffeur, l'avait suivi des yeux, irrite de ce
qu'il se chargeait de cette commission.  Mais, ayant aperu
madame Lebleu, qui se htait, de toute la vitesse de ses pauvres
jambes enfles, elle se prcipita, l'aida; et les deux femmes
levrent les mains au ciel, poussrent des exclamations,
passionnes par la dcouverte d'un si abominable crime.  Bien
qu'on ne st encore absolument rien, dj des versions
circulaient, autour d'elles, dans l'effarement des gestes et des
visages.  Dominant le bourdonnement des voix, Philomne
elle-mme, qui ne tenait le fait de personne, affirmait sur sa
parole d'honneur que madame Roubaud avait vu l'assassin.  Et le
silence se fit, lorsque Pecqueux reparut, accompagn de cette
dernire.

--Voyez-la donc!  murmura madame Lebleu.  Si l'on dirait la femme
d'un sous-chef, avec son air de princesse!  Ce matin, avant le
jour, elle tait dj ainsi, peigne et corsete comme si elle
allait en visite.

Ce fut  petits pas rguliers que Sverine s'avana.  Il y avait
tout un long bout du quai  suivre, sous les yeux qui la
regardaient venir; et elle ne faiblissait pas, elle appuyait
simplement son mouchoir sur ses paupires, dans la grosse douleur
qu'elle venait d'prouver, en apprenant le nom de la victime.
Vtue d'une robe de laine noire, trs lgante, elle semblait
porter le deuil de son protecteur.  Ses lourds cheveux sombres
luisaient au soleil, car elle n'avait pas mme pris le temps de
se couvrir la tte, malgr le froid.  Ses yeux bleus si doux,
pleins d'angoisse et noys de larmes, la rendaient trs
touchante.

--Bien sr qu'elle a raison de pleurer, dit  demi-voix
Philomne.  Les voil fichus, maintenant qu'on a tu leur bon
Dieu.

Lorsque Sverine fut l, au milieu de tout ce monde, devant la
portire ouverte du coup, M. Cauche et Roubaud en descendirent;
et, tout de suite, ce dernier commena  dire ce qu'il savait.

--N'est-ce pas?  ma chre, hier matin, ds notre arrive  Paris,
nous sommes alls voir monsieur Grandmorin...  Il pouvait tre
onze heures un quart, n'est-ce pas?

Il la regardait fixement, elle rpta d'une voix docile:

--Oui, onze heures un quart.

Mais ses yeux s'taient arrts sur le coussin noir de sang, elle
eut un spasme, des sanglots profonds jaillirent de sa gorge.  Et
le chef de gare, mu, empress, intervint:

--Madame, si vous ne pouviez supporter ce spectacle...  Nous
comprenons trs bien votre douleur.

--Oh!  simplement deux mots, interrompit le commissaire.  Nous
ferons ensuite reconduire madame chez elle.

Roubaud se hta de continuer:

--C'est alors, aprs avoir caus de diffrentes choses, que
monsieur Grandmorin nous annona qu'il devait partir le
lendemain, pour aller  Doinville, chez sa soeur...  Je le vois
encore assis  son bureau.  Moi, j'tais ici; ma femme tait
l...  N'est-ce pas, ma chre, il nous a dit qu'il partirait le
lendemain?

--Oui, le lendemain.

M. Cauche, qui continuait  prendre au crayon des notes rapides,
leva la tte.

--Comment, le lendemain?  mais puisqu'il est parti le soir!

--Attendez donc!  rpliqua le sous-chef.  Mme, quand il sut que
nous repartions le soir, il eut un instant l'ide de prendre
l'express avec nous, si ma femme voulait bien le suivre jusqu'
Doinville, o elle passerait quelques jours chez sa soeur, comme
cela tait arriv dj.  Mais ma femme, qui avait beaucoup 
faire ici, a refus...  N'est-ce pas, tu as refus?

--J'ai refus, oui.

--Et voil, il a t trs gentil...  Il s'tait occup de moi, il
nous a accompagns jusqu' la porte de son cabinet...

N'est-ce pas, ma chre?

--Oui, jusqu' la porte.

--Le soir, nous sommes partis...  Avant de nous installer dans
notre compartiment, j'ai caus avec monsieur Vandorpe, le chef de
gare.  Et je n'ai rien vu du tout.  J'tais trs ennuy, parce
que je nous croyais seuls, et qu'il y avait, dans un coin, une
dame que je n'avais pas remarque; d'autant plus que deux autres
personnes, un mnage, sont encore montes au dernier moment...
Jusqu' Rouen non plus, rien de particulier, je n'ai rien vu...
Aussi,  Rouen, comme nous tions descendus pour nous dgourdir
les jambes, quelle n'a pas t notre surprise, d'apercevoir, 
trois ou quatre voitures de la ntre, M.  Grandmorin, debout  la
portire d'un coup!  Comment, monsieur le prsident, vous tes
parti?  Ah!  bien, nous ne nous doutions gure de voyager avec
vous! Et il nous a expliqu qu'il avait reu une dpche...  On
a siffl, nous sommes remonts vite dans notre compartiment, o,
par parenthse, nous n'avons retrouv personne, tous nos
compagnons de route s'tant arrts  Rouen, ce qui ne nous a pas
fait de peine...  Et voil!  c'est bien tout, ma chre, n'est-ce
pas?

--Oui, c'est bien tout.

Ce rcit, si simple qu'il ft, avait fortement impressionn
l'auditoire.  Tous attendaient de comprendre, la face bante.  Le
commissaire, cessant d'crire, exprima la surprise gnrale, en
demandant:

--Et vous tes sr qu'il n'y avait personne dans le coup, avec
monsieur Grandmorin?

--Oh!  a, absolument sr.

Un frmissement courut.  Ce mystre qui se posait, soufflait de
la peur, un petit froid que chacun sentit passer sur sa nuque.
Si le voyageur tait seul, par qui avait-il pu tre assassin et
jet du coup,  trois lieues de l, avant un nouvel arrt du
train?

Dans le silence, on entendit la voix mauvaise de Philomne:

--C'est drle tout de mme.

En se sentant dvisag, Roubaud la regarda, avec un hochement du
menton, comme pour dire qu'il trouvait a drle, lui aussi.  Prs
d'elle, il aperut Pecqueux et madame Lebleu, qui hochaient
galement la tte.  Les yeux de tous s'taient tourns de son
ct, on attendait autre chose, on cherchait sur sa personne un
dtail oubli, qui claircirait l'affaire.  Il n'y avait aucune
accusation, dans ces regards ardemment curieux; et il croyait
pourtant voir poindre le soupon vague, ce doute que le plus
petit fait parfois change en certitude.

--Extraordinaire, murmura M. Cauche.

--Tout  fait extraordinaire, rpta M. Dabadie.

Alors, Roubaud se dcida:

--Ce dont je suis encore bien sr, c'est que l'express qui va,
d'un trait, de Rouen  Barentin, a march  sa vitesse
rglementaire, sans que j'aie remarqu rien d'anormal...  Je le
dis, parce que, justement, nous trouvant seuls, j'avais baiss la
glace, pour fumer une cigarette; et je jetais des coups d'oeil
au-dehors, je me rendais parfaitement compte de tous les bruits
du train...  Mme,  Barentin, ayant reconnu sur le quai monsieur
Bessire, le chef de gare, mon successeur, je l'ai appel, et
nous avons chang trois paroles, tandis que, mont sur le
marchepied, il me serrait la main...  N'est ce pas?  ma chre, on
peut l'interroger, monsieur Bessire le dira.

Sverine, toujours immobile et ple, son fin visage noy de
chagrin, confirma une fois de plus la dclaration de son mari.

--Il le dira, oui.

Ds ce moment, toute accusation devenait impossible, si les
Roubaud, remonts  Rouen, dans leur compartiment, y avaient t
salus,  Barentin, par un ami.  L'ombre de soupon que le
sous-chef croyait avoir vue passer dans les yeux, s'en tait
alle; et l'tonnement de chacun grandissait.  L'affaire prenait
une tournure de plus en plus mystrieuse.

--Voyons, dit le commissaire, tes-vous bien certain que
personne,  Rouen, n'a pu monter dans le coup, aprs que vous
avez eu quitt monsieur Grandmorin?

Evidemment, Roubaud n'avait pas prvu cette question, car, pour
la premire fois, il se troubla, n'ayant sans doute plus la
rponse prpare d'avance.  Il regarda sa femme, hsitant.

--Oh!  non, je ne crois pas...  On fermait les portires, on
sifflait, nous avons eu bien juste le temps de regagner notre
voiture...  Et puis, le coup tait rserv, personne ne pouvait
monter, il me semble...

Mais les yeux bleus de sa femme s'largissaient, devenaient si
grands, qu'il s'effraya d'tre affirmatif.

--Aprs tout, je ne sais pas...  Oui, peut-tre quelqu'un a pu
monter...  Il y avait une vraie bousculade...

Et,  mesure qu'il parlait, sa voix se refaisait nette, toute
cette histoire nouvelle naissait, s'affirmait.

--Vous savez,  cause des ftes du Havre, la foule tait
norme...  Nous avons t obligs de dfendre notre compartiment
contre des voyageurs de deuxime et mme de troisime classe...
Avec a, la gare est trs mal claire, on ne voyait rien, on se
poussait, on criait, dans la cohue du dpart...  Ma foi!  oui, il
est trs possible que, ne sachant comment se caser, ou mme
profitant de l'encombrement, quelqu'un se soit introduit de force
dans le coup,  la dernire seconde.

Et, s'interrompant:

--Hein?  ma chre, c'est ce qui a d arriver.

Sverine, l'air bris, son mouchoir sur ses yeux meurtris,
rpta:

--C'est ce qui est arriv, certainement.

Ds lors, la piste tait donne; et, sans se prononcer, le
commissaire de surveillance et le chef de gare changrent un
regard, d'un air entendu.  Un long mouvement avait agit la
foule, qui sentait que l'enqute tait finie, et qu'un besoin de
commentaires tourmentait: tout de suite des suppositions
circulrent, chacun avait une histoire.  Depuis un instant, le
service de la gare se trouvait comme suspendu, le personnel
entier tait l, obsd par ce drame; et ce fut une surprise que
de voir entrer sous la marquise le train de neuf heures
trente-huit.  On courut, les portires s'ouvrirent, le flot des
voyageurs s'coula.  Presque tous les curieux, d'ailleurs,
taient rests autour du commissaire, qui, par un scrupule
d'homme mthodique, visitait une dernire fois le coup
ensanglant.

Pecqueux, gesticulant entre madame Lebleu et Philomne, aperut 
ce moment son mcanicien, Jacques Lantier, qui venait de
descendre du train et qui, immobile, regardait de loin le
rassemblement.  Il l'appela violemment de la main.  Jacques ne
bougeait pas.  Enfin, il se dcida, d'une marche lente.

--Quoi donc? demanda-t-il  son chauffeur.

Il savait bien, il n'couta que d'une oreille distraite la
nouvelle de l'assassinat et les suppositions que l'on faisait.
Ce qui le surprenait, le remuait trangement, c'tait de tomber
au milieu de cette enqute, de retrouver ce coup, entrevu dans
les tnbres, lanc  toute vitesse.  Il allongea le cou, regarda
la mare de sang caill sur le coussin; et il revoyait la scne du
meurtre, il revoyait surtout le cadavre, tendu en travers de la
voie, l-bas, avec sa gorge ouverte.  Puis, comme il dtournait
les yeux, il remarqua les Roubaud, pendant que Pecqueux
continuait  lui raconter l'histoire, de quelle faon ces
derniers taient mls  l'affaire, leur dpart de Paris dans le
mme train que la victime, les dernires paroles qu'ils avaient
changes ensemble,  Rouen.  L'homme, il le connaissait, pour
lui serrer la main, parfois, depuis qu'il faisait le service de
l'express; la femme, il l'avait entrevue de loin en loin, il
s'tait cart d'elle comme des autres, dans sa peur maladive.
Mais,  cette minute, ainsi pleurante et ple, avec la douceur
effare de ses yeux bleus sous l'crasement noir de sa chevelure,
elle le frappa.  Il ne la quittait plus du regard, et il eut une
absence, il se demanda, tourdi, pourquoi les Roubaud et lui
taient l, comment les faits avaient pu les runir devant cette
voiture du crime, eux de retour de Paris, la veille, lui revenu
de Barentin  l'instant mme.

--Oh!  je sais, je sais, dit-il tout haut, interrompant le
chauffeur.  J'tais justement l-bas,  la sortie du tunnel,
cette nuit, et j'ai bien cru voir quelque chose, au moment o le
train a pass.

Ce fut une grosse motion, tous l'entourrent.  Et lui, le
premier, avait frmi, tonn, boulevers de ce qu'il venait de
dire.  Pourquoi avait-il parl, aprs s'tre promis si
formellement de se taire?  Tant de bonnes raisons lui
conseillaient le silence!  Et les mots taient inconsciemment
sortis de ses lvres, tandis qu'il regardait cette femme.  Elle
avait brusquement cart son mouchoir, pour fixer sur lui ses
yeux en larmes, qui s'agrandissaient encore.

Mais le commissaire s'tait vivement approch.

--Quoi?  qu'avez-vous vu?

Et Jacques, sous le regard immobile de Sverine, dit ce qu'il
avait vu: le coup clair, passant dans la nuit,  toute vapeur,
et les profils fuyants des deux hommes, l'un renvers, l'autre le
couteau au poing.  Prs de sa femme, Roubaud coutait, en fixant
sur lui ses gros yeux vifs.

--Alors, demanda le commissaire, vous reconnatriez l'assassin?

--Oh!  a, non, je ne crois pas.

--Portait-il un paletot ou une blouse?

--Je ne pourrais rien affirmer.  Songez donc, un train qui devait
marcher  une vitesse de quatre-vingts kilomtres!

Sverine, en dehors de sa volont, changea un coup d'oeil avec
Roubaud, qui eut la force de dire:

--En effet, il faudrait avoir de bons yeux.

--N'importe, conclut M. Cauche, voil une dposition importante.
Le juge d'instruction vous aidera  voir clair dans tout a...
monsieur Lantier et monsieur Roubaud, donnez-moi vos noms bien
exacts, pour les citations.

C'tait fini, le groupe des curieux se dissipa peu  peu, le
service de la gare reprit son activit.  Roubaud surtout dut
courir s'occuper de l'omnibus de neuf heures cinquante, dans
lequel des voyageurs montaient dj.  Il avait donn  Jacques
une poigne de main, plus vigoureuse que de coutume; et celui-ci,
rest seul avec Sverine, derrire madame Lebleu, Pecqueux et
Philomne, qui s'en allaient en chuchotant, s'tait cru forc
d'accompagner la jeune femme sous la marquise, jusqu' l'escalier
des employs, ne trouvant rien  lui dire, retenu pourtant prs
d'elle, comme si un lien venait de se nouer entre eux.
Maintenant, la gaiet du jour avait grandi, le soleil clair
montait vainqueur des brumes matinales, dans la grande limpidit
bleue du ciel; pendant que le vent de mer, prenant de la force
avec la mare montante, apportait sa fracheur sale.  Et, comme
il la quittait enfin, il rencontra de nouveau ses larges yeux,
dont la douceur terrifie et suppliante l'avait si profondment
remu.

Mais il y eut un lger coup de sifflet.  C'tait Roubaud qui
donnait le signal du dpart.  La machine rpondit par un
sifflement prolong, et le train de neuf heures cinquante
s'branla, roula plus vite, disparut au loin, dans la poussire
d'or du soleil.



IV


Ce jour-l, dans la seconde semaine de mars, M. Denizet, le juge
d'instruction, avait mand de nouveau  son cabinet, au Palais de
Justice de Rouen, certains tmoins importants de l'affaire
Grandmorin.

Depuis trois semaines, cette affaire faisait un bruit norme.
Elle avait boulevers Rouen, elle passionnait Paris, et les
journaux de l'opposition, dans la violente campagne qu'ils
menaient contre l'empire, venaient de la prendre comme machine de
guerre.  L'approche des lections gnrales, dont la
proccupation dominait toute la politique, enfivrait la lutte.
Il y avait eu,  la Chambre, des sances trs orageuses: celle o
l'on avait disput prement la validation des pouvoirs de deux
dputs attachs  la personne de l'empereur; celle encore o
l'on s'tait acharn contre la gestion financire du prfet de la
Seine, en rclamant l'lection d'un conseil municipal.  Et
l'affaire Grandmorin arrivait  point pour continuer l'agitation,
les histoires les plus extraordinaires circulaient, les journaux
s'emplissaient chaque matin de nouvelles hypothses, injurieuses
pour le gouvernement.  D'une part, on laissait entendre que la
victime, un familier des Tuileries, ancien magistrat, commandeur
de la Lgion d'honneur, riche  millions, tait adonn aux pires
dbauches; de l'autre, l'instruction n'ayant pas abouti
jusque-l, on commenait  accuser la police et la magistrature
de complaisance, on plaisantait sur cet assassin lgendaire,
rest introuvable.  S'il y avait beaucoup de vrit dans ces
attaques, elles n'en taient que plus dures  supporter.

Aussi, M. Denizet sentait-il bien toute la lourde responsabilit
qui pesait sur lui.  Il se passionnait, lui aussi, d'autant plus
qu'il avait de l'ambition et qu'il attendait ardemment une
affaire de cette importance, pour mettre en lumire les hautes
qualits de perspicacit et d'nergie qu'il s'accordait.  Fils
d'un gros leveur normand, il avait fait son droit  Caen et
n'tait entr qu'assez tard dans la magistrature, o son origine
paysanne, aggrave par une faillite de son pre, avait rendu son
avancement difficile.  Substitut  Bernay,  Dieppe, au Havre, il
avait mis dix ans pour devenir procureur imprial  Pont-Audemer.
Puis, envoy  Rouen comme substitut, il y tait juge
d'instruction depuis dix-huit mois,  cinquante ans passs.  Sans
fortune, ravag de besoins que ne pouvaient contenter ses maigres
appointements, il vivait dans cette dpendance de la magistrature
mal paye, accepte seulement des mdiocres, et o les
intelligents se dvorent, en attendant de se vendre.  Lui, tait
d'une intelligence trs vive, trs dlie, honnte mme, ayant
l'amour de son mtier, gris de sa toute-puissance, qui le
faisait, dans son cabinet de juge, matre absolu de la libert
des autres.  Son intrt seul corrigeait sa passion, il avait un
si cuisant dsir d'tre dcor et de passer  Paris, qu'aprs
s'tre laiss emporter, au premier jour de l'instruction, par son
amour de la vrit, il avanait maintenant avec une extrme
prudence, en devinant de toutes parts des fondrires, dans
lesquelles son avenir pouvait sombrer.

Il faut dire que M. Denizet tait prvenu, car, ds le
commencement de son enqute, un ami lui avait conseill de se
rendre  Paris, au ministre de la justice.  L, il avait
longuement caus avec le secrtaire gnral, M. Camy-Lamotte,
personnage considrable, ayant la haute main sur le personnel,
charg des nominations, en continuel rapport avec les Tuileries.
C'tait un bel homme, parti comme lui substitut, mais que ses
relations et sa femme avaient fait nommer dput et grand
officier de la Lgion d'honneur.  L'affaire lui tait arrive
naturellement entre les mains, le procureur imprial de Rouen,
inquiet de ce drame louche o un ancien magistrat se trouvait
tre la victime, ayant pris la prcaution d'en rfrer au
ministre, qui s'tait dcharg  son tour sur son secrtaire
gnral.  Et, ici, il y avait eu une rencontre: M. Camy-Lamotte
tait justement un ancien condisciple du prsident Grandmorin,
plus jeune de quelques annes, rest avec lui sur un pied
d'amiti si troite, qu'il le connaissait  fond, jusque dans ses
vices.  Aussi parlait-il de la mort tragique de son ami avec une
affliction profonde, et il n'avait entretenu M. Denizet que de
son dsir ardent d'atteindre le coupable.  Mais il ne cachait pas
que les Tuileries se dsolaient de tout ce bruit disproportionn,
il s'tait permis de lui recommander beaucoup de tact.  En somme,
le juge avait compris qu'il ferait bien de ne pas se hter, de ne
rien risquer sans approbation pralable.  Mme il tait revenu 
Rouen avec la certitude que, de son ct, le secrtaire gnral
avait lanc des agents, dsireux d'instruire l'affaire, lui
aussi.  On voulait connatre la vrit, pour la cacher mieux,
s'il tait ncessaire.

Cependant, des jours se passrent, et M. Denizet, malgr son
effort de patience, s'irritait des plaisanteries de la presse.
Puis, le policier reparaissait, le nez au vent, comme un bon
chien.  Il tait emport par le besoin de trouver la vraie piste,
par la gloire d'tre le premier  l'avoir flaire, quitte 
l'abandonner, si on lui en donnait l'ordre.  Et, tout en
attendant du ministre une lettre, un conseil, un simple signe,
qui tardait  venir, il s'tait remis activement  son
instruction.  Sur deux ou trois arrestations dj faites, aucune
n'avait pu tre maintenue.  Mais, brusquement, l'ouverture du
testament du prsident Grandmorin rveilla en lui un soupon,
dont il s'tait senti effleur ds les premires heures: la
culpabilit possible des Roubaud.  Ce testament, encombr de legs
tranges, en contenait un par lequel Sverine tait institue
lgataire de la maison situe au lieu dit la Croix-de-Maufras.

Ds lors, le mobile du meurtre, vainement cherch jusque-l,
tait trouv: les Roubaud, connaissant le legs, avaient pu
assassiner leur bienfaiteur pour entrer en jouissance immdiate.
Cela le hantait d'autant plus, que M. Camy-Lamotte avait parl
singulirement de madame Roubaud, comme l'ayant connue autrefois
chez le prsident, lorsqu'elle tait jeune fille.  Seulement, que
d'invraisemblances, que d'impossibilits matrielles et morales!
Depuis qu'il dirigeait ses recherches dans ce sens, il butait 
chaque pas contre des faits qui droutaient sa conception d'une
enqute judiciaire classiquement mene.  Rien ne s'clairait, la
grande clart centrale, la cause premire, illuminant tout,
manquait.

Une autre piste existait bien, que M. Denizet n'avait pas perdue
de vue, la piste fournie par Roubaud lui-mme, celle de l'homme
qui, grce  la bousculade du dpart, pouvait tre mont dans le
coup.  C'tait le fameux assassin introuvable, lgendaire, dont
tous les journaux de l'opposition ricanaient.  L'effort de
l'instruction avait d'abord port sur le signalement de cet
homme,  Rouen d'o il tait parti,  Barentin o il devait tre
descendu; mais il n'en tait rien rsult de prcis, certains
tmoins niaient mme la possibilit du coup rserv pris
d'assaut, d'autres donnaient les renseignements les plus
contradictoires.  Et la piste ne semblait devoir mener  rien de
bon, lorsque le juge, en interrogeant le garde-barrire Misard,
tomba sans le vouloir sur la dramatique aventure de Cabuche et de
Louisette, cette enfant qui, violente par le prsident, serait
alle mourir chez son bon ami.  Ce fut pour lui le coup de
foudre, d'un bloc l'acte d'accusation classique se formula dans
sa tte.  Tout s'y trouvait, des menaces de mort profres par le
carrier contre la victime, des antcdents dplorables, un alibi
invoqu maladroitement, impossible  prouver.  En secret, dans
une minute d'inspiration nergique, il avait fait, la veille,
enlever Cabuche de la petite maison qu'il occupait au fond des
bois, sorte de tanire perdue, o l'on avait trouv un pantalon
tach de sang.  Et, tout en se dfendant encore contre la
conviction qui l'envahissait, tout en se promettant de ne pas
lcher l'hypothse des Roubaud, il exultait  l'ide que lui seul
avait eu le nez assez fin pour dcouvrir l'assassin vritable.
C'tait dans le but de se faire une certitude qu'il avait mand,
ce jour-l,  son cabinet, plusieurs des tmoins dj entendus,
au lendemain du crime.

Le cabinet du juge d'instruction se trouvait, du ct de la rue
Jeanne-d'Arc, dans le vieux btiment dlabr, coll au flanc de
l'ancien palais des ducs de Normandie, transform aujourd'hui en
Palais de Justice, qu'il dshonorait.  Cette grande pice triste,
situe au rez-de-chausse, tait claire d'un jour si blafard,
qu'il fallait y allumer une lampe, ds trois heures, en hiver.
Tendue d'un ancien papier vert dcolor, elle avait pour tout
ameublement deux fauteuils, quatre chaises, le bureau du juge, la
petite table du greffier; et, sur la chemine froide, deux coupes
de bronze flanquaient une pendule de marbre noir.  Derrire le
bureau, une porte conduisait  une seconde pice, dans laquelle
le juge cachait parfois les personnes qu'il voulait garder  sa
disposition; tandis que la porte d'entre s'ouvrait directement
sur le large couloir, garni de banquettes, o attendaient les
tmoins.

Ds une heure et demie, bien que la citation ne ft que pour deux
heures, les Roubaud taient l.  Ils arrivaient du Havre, ils
avaient  peine pris le temps de djeuner, dans un petit
restaurant de la Grande-Rue.  Tous les deux vtus de noir, lui en
redingote, elle en robe de soie, comme une dame, gardaient la
gravit un peu lasse et chagrine d'un mnage qui a perdu un
parent.  Elle s'tait assise sur une banquette, immobile, sans
une parole, pendant que, rest debout, les mains derrire le dos,
il se promenait  pas lents devant elle.  Mais,  chaque retour,
leurs regards se rencontraient, et leur anxit cache passait
alors, ainsi qu'une ombre, sur leurs faces muettes.  Bien qu'il
les et combls de joie, le legs de la Croix-de-Maufras venait de
raviver leurs craintes; car la famille du prsident, sa fille
surtout, outre des donations tranges, si nombreuses qu'elles
atteignaient la moiti de la fortune totale, parlait d'attaquer
le testament; et madame de Lachesnaye, pousse par son mari, se
montrait particulirement dure contre son ancienne amie Sverine,
qu'elle chargeait des soupons les plus graves.  D'autre part, la
pense d'une preuve,  laquelle Roubaud n'avait pas song
d'abord, le hantait maintenant d'une peur continue: la lettre
qu'il avait fait crire  sa femme afin de dcider Grandmorin 
partir, cette lettre qu'on allait retrouver, si celui-ci ne
l'avait pas dtruite, et dont on pouvait reconnatre l'criture.
Heureusement, les jours passaient, rien ne s'tait encore
produit, la lettre devait avoir t dchire.  Chaque citation
nouvelle, au cabinet du juge d'instruction, n'en demeurait pas
moins, pour le mnage, une cause de sueurs froides, sous leur
correcte attitude d'hritiers et de tmoins.

Deux heures sonnrent.  Jacques parut  son tour.  Lui, arrivait
de Paris.  Tout de suite, Roubaud s'avana, la main tendue, trs
expansif.

--Ah!  vous aussi, on vous a drang...  Hein!  est-ce ennuyeux,
cette triste affaire qui n'en finit pas!

Jacques, en apercevant Sverine, toujours assise, immobile,
venait de s'arrter net.  Depuis trois semaines, tous les deux
jours,  chacun de ses voyages au Havre, le sous-chef le comblait
de prvenances.  Mme, une fois, il avait d accepter  djeuner.
Et, prs de la jeune femme, il s'tait senti frmir de son
frisson, dans un trouble croissant.  Allait-il donc la vouloir
aussi, celle-l?  Son coeur battait, ses mains brlaient,  voir
seulement la ligne blanche de son cou, autour de l'chancrure du
corsage.  Aussi tait-il dsormais fermement rsolu  la fuir.

--Et, reprit Roubaud, que dit-on de l'affaire,  Paris?  Rien de
nouveau, n'est-ce pas?  Voyez-vous, on ne sait rien, on ne saura
jamais rien...  Venez donc dire bonjour  ma femme.

Il l'entrana, il fallut que Jacques s'approcht, salut
Sverine, gne, souriante de son air d'enfant peureux.  Il
s'efforait de causer de choses indiffrentes, sous les regards
du mari et de la femme qui ne le quittaient pas, comme s'ils
avaient tch de lire, au-del mme de sa pense, dans les
songeries vagues o lui-mme hsitait  descendre.  Pourquoi
tait-il si froid?  pourquoi semblait-il chercher  les viter?
Est-ce que ses souvenirs se rveillaient, est-ce que c'tait pour
les confronter avec lui qu'on les avait rappels?  Cet unique
tmoin qu'ils redoutaient, ils auraient voulu le conqurir, se
l'attacher par des liens d'une fraternit si troite, qu'il ne
trouvt plus le courage de parler contre eux.

Ce fut le sous-chef, tortur, qui revint  l'affaire.

--Alors, vous ne vous doutez pas pour quelle raison on nous cite?
Hein!  peut-tre y a-t-il du nouveau?

Jacques eut un geste d'indiffrence.

--Un bruit circulait tout  l'heure,  la gare, lorsque je suis
arriv.  On parlait d'une arrestation.

Les Roubaud s'tonnrent, trs agits, trs perplexes.  Comment,
une arrestation?  personne ne leur en avait souffl mot!  Une
arrestation faite, ou une arrestation  faire?  Ils l'accablaient
de questions, mais il n'en savait pas davantage.

A ce moment, dans le couloir, un bruit de pas veilla l'attention
de Sverine.

--Voici Berthe et son mari, murmura-t-elle.

C'taient, en effet, les Lachesnaye.  Ils passrent trs raides
devant les Roubaud, la jeune femme n'eut pas mme un regard pour
son ancienne camarade.  Et un huissier les introduisit tout de
suite dans le cabinet du juge d'instruction.

--Ah bien!  Il faut nous armer de patience, dit Roubaud.  Nous
sommes l pour deux bonnes heures...  Asseyez-vous donc!

Lui-mme venait de se placer  gauche de Sverine, et de la main
il invitait Jacques  se mettre de l'autre ct, prs d'elle.
Celui-ci resta debout un instant encore.  Puis, comme elle le
regardait de son air doux et craintif, il se laissa aller sur la
banquette.  Elle tait trs frle entre eux, il la sentait d'une
tendresse soumise; et la tideur lgre qui manait de cette
femme, pendant leur longue attente, l'engourdissait lentement,
tout entier.

Dans le cabinet de M. Denizet, les interrogatoires allaient
commencer.  Dj l'instruction avait fourni la matire d'un
dossier norme, plusieurs liasses de papiers, revtues de
chemises bleues.  On s'tait efforc de suivre la victime depuis
son dpart de Paris.  M. Vandorpe, le chef de gare, avait dpos
sur le dpart de l'express de six heures trente, la voiture 293
ajoute au dernier moment, les quelques paroles changes avec
Roubaud, mont dans son compartiment un peu avant l'arrive du
prsident Grandmorin, enfin l'installation de celui-ci dans son
coup, o il tait certainement seul.  Puis, le conducteur du
train, Henri Dauvergne, interrog sur ce qui s'tait pass 
Rouen, pendant l'arrt de dix minutes, n'avait pu rien affirmer.
Il avait vu les Roubaud causant, devant le coup, et il croyait
bien qu'ils taient retourns dans leur compartiment, dont un
surveillant aurait referm la portire; mais cela restait vague,
au milieu des pousses de la foule et des demi-tnbres de la
gare.  Quant  se prononcer si un homme, le fameux assassin
introuvable, avait pu se jeter dans le coup, au moment de la
mise en marche, il croyait l'aventure peu vraisemblable, tout en
en admettant la possibilit; car elle s'tait,  sa connaissance,
dj produite deux fois.  D'autres employs du personnel de
Rouen, questionns aussi sur les mmes points, au lieu d'apporter
quelque lumire, n'avaient gure qu'embrouill les choses, par
leurs rponses contradictoires.  Cependant, un fait prouv,
c'tait la poigne de main donne par Roubaud, de l'intrieur du
wagon, au chef de gare de Barentin, mont sur le marchepied: ce
chef de gare, M. Bessire, l'avait formellement reconnu comme
exact, et il avait ajout que son collgue tait seul avec sa
femme, qui, couche  demi, paraissait dormir tranquillement.
D'autre part, on tait all jusqu' rechercher les voyageurs,
partis de Paris dans le mme compartiment que les Roubaud.  La
grosse dame et le gros monsieur, arrivs tard,  la dernire
minute, des bourgeois de Petit-Couronne, avaient dclar que,
s'tant assoupis tout de suite, ils ne pouvaient rien dire; et
quant  la femme noire, muette en son coin, elle s'tait dissipe
comme une ombre, il avait t absolument impossible de la
retrouver.  Enfin, c'tait d'autres tmoins encore, le fretin,
ceux qui avaient servi  tablir l'identit des voyageurs
descendus ce soir-l  Barentin, l'homme devant s'tre arrt l:
on avait compt les billets, on tait arriv  connatre tous les
voyageurs, sauf un, justement un grand gaillard, la tte
enveloppe d'un mouchoir bleu, que les uns disaient vtu d'un
paletot et les autres d'une blouse.  Rien que sur cet homme,
disparu, vanoui ainsi qu'un rve, il y avait au dossier trois
cent dix pices, d'une confusion telle, que chaque tmoignage y
tait dmenti par un autre.

Et le dossier se compliquait encore des pices judiciaires: le
procs-verbal de constat rdig par le greffier que le procureur
imprial et le juge d'instruction avaient emmen sur le thtre
du crime, toute une volumineuse description de l'endroit de la
voie ferre o la victime gisait, de la position du corps, du
costume, des objets trouvs dans les poches, ayant permis
d'tablir l'identit; le procs-verbal du mdecin, amen
galement, une pice o, en termes scientifiques, tait
longuement dcrite la plaie de la gorge, l'unique plaie, une
affreuse entaille faite avec un instrument tranchant, un couteau
sans doute; d'autres procs-verbaux encore, d'autres documents
sur le transport du cadavre  l'hpital de Rouen, sur le temps
qu'il y tait rest, avant que sa dcomposition remarquablement
prompte et forc l'autorit  le rendre  la famille.  Mais, de
ce nouvel amas de paperasses, demeuraient seulement deux ou trois
points importants.  D'abord, dans les poches, on n'avait retrouv
ni la montre, ni un petit portefeuille, o devaient tre dix
billets de mille francs, somme due par le prsident Grandmorin 
sa soeur, madame Bonnehon, et que celle-ci attendait.  Il aurait
donc sembl que le crime avait eu le vol pour mobile, si d'autre
part une bague, orne d'un gros brillant, n'tait reste au
doigt.  De l encore toute une srie d'hypothses.  On n'avait
malheureusement pas les numros des billets de banque; mais la
montre tait connue, une montre trs forte,  remontoir, portant
sur le botier les deux initiales entrelaces du prsident et
dans l'intrieur un chiffre de fabrication, le numro 2516.
Enfin, l'arme, le couteau dont l'assassin s'tait servi, avait
donn lieu  des recherches considrables, le long de la voie,
parmi les broussailles environnantes, partout o il aurait pu
tre jet; mais elles taient demeures inutiles, l'assassin
devait avoir cach le couteau, dans le mme trou que les billets
et la montre.  On avait seulement ramass,  une centaine de
mtres avant la station de Barentin, la couverture de voyage de
la victime, abandonne l, comme un objet compromettant; et elle
figurait parmi les pices  conviction.

Lorsque les Lachesnaye entrrent, M. Denizet, debout devant son
bureau, relisait un des premiers interrogatoires, que son
greffier venait de chercher dans le dossier.  C'tait un homme
petit et assez fort, entirement ras, grisonnant dj.  Les
joues paisses, le menton carr, le nez large, avaient une
immobilit blme, qu'augmentaient encore les paupires lourdes,
retombant  demi sur de gros yeux clairs.  Mais toute la
sagacit, toute l'adresse qu'il croyait avoir, s'taient
rfugies dans la bouche, une de ces bouches de comdien jouant
leurs sentiments  la ville, d'une mobilit extrme, et qui
s'amincissait, dans les minutes o il devenait trs fin.  La
finesse le perdait le plus souvent, il tait trop perspicace, il
rusait trop avec la vrit simple et bonne, d'aprs un idal de
mtier, s'tant fait de sa fonction un type d'anatomiste moral,
dou de seconde vue, extrmement spirituel.  D'ailleurs, il
n'tait pas non plus un sot.

Tout de suite, il se montra aimable pour madame de Lachesnaye,
car il y avait encore en lui un magistrat mondain, frquentant la
socit de Rouen et des environs.

--Madame, veuillez vous asseoir.

Et il avana lui-mme un sige  la jeune femme, une blonde
chtive, l'air dsagrable et laide, dans ses vtements de deuil.
Mais il fut simplement poli, de mine un peu rogue mme, pour
M. de Lachesnaye, blond lui aussi et malingre; car ce petit
homme, conseiller  la cour ds l'ge de trente-six ans, dcor,
grce  l'influence de son beau-pre et aux services que son
pre, galement magistrat, avait rendus autrefois dans les
commissions mixtes, reprsentait  ses yeux la magistrature de
faveur, la magistrature riche, les mdiocres qui s'installaient,
certains d'un chemin rapide par leur parent et leur fortune;
tandis que lui, pauvre, sans protection, se trouvait rduit 
tendre l'ternelle chine du solliciteur, sous la pierre sans
cesse retombante de l'avancement.  Aussi n'tait-il pas fch de
lui faire sentir, dans ce cabinet, sa toute-puissance, l'absolu
pouvoir qu'il avait sur la libert de tous, au point de changer
d'un mot un tmoin en prvenu, et de procder  son arrestation
immdiate, si la fantaisie l'en prenait.

--Madame, continua-t-il, vous me pardonnerez d'avoir encore 
vous torturer avec cette douloureuse histoire.  Je sais que vous
souhaitez aussi vivement que nous de voir la clart se faire et
le coupable expier son crime.

D'un signe, il prvint le greffier, un grand garon jaune,  la
figure osseuse, et l'interrogatoire commena.

Mais, ds les premires questions poses  sa femme, M. de
Lachesnaye, qui s'tait assis, voyant qu'on ne l'en priait pas,
s'effora de se substituer  elle.  Il en vint  exhaler toute
son amertume contre le testament de son beau-pre.  Comprenait-on
cela?  des legs si nombreux, si importants, qu'ils atteignaient
presque la moiti de la fortune, une fortune de trois millions
sept cent mille francs!  Et  des personnes qu'on ne connaissait
pas pour la plupart,  des femmes de toutes les classes!  Il y
avait jusqu' une petite marchande de violettes, installe sous
une porte de la rue du Rocher.  C'tait inacceptable, il
attendait que l'instruction criminelle ft finie, pour voir s'il
n'y aurait pas moyen de faire casser ce testament immoral.

Pendant qu'il se dsolait ainsi, les dents serres, montrant le
sot qu'il tait, le provincial  passions ttues, enfonc dans
l'avarice, M. Denizet le regardait de ses gros yeux clairs, 
demi cachs, et sa bouche fine exprimait un ddain jaloux, pour
cet impuissant que deux millions ne satisfaisaient pas, et qu'il
verrait sans doute un jour sous la pourpre suprme, grce  tout
cet argent.

--Je crois, monsieur, que vous auriez tort, dit-il enfin.  Le
testament ne pourrait tre attaqu que si le total des legs
dpassait la moiti de la fortune, et ce n'est pas le cas.

Puis, se tournant vers son greffier:

--Dites donc, Laurent, vous n'crivez pas tout ceci, je pense.

D'un faible sourire, celui-ci le rassura, en homme qui savait
comprendre.

--Mais, enfin, reprit M. de Lachesnaye plus aigrement, on ne
s'imagine pas, j'espre, que je vais laisser la Croix-de-Maufras
 ces Roubaud.  Un cadeau pareil  la fille d'un domestique!  Et
pourquoi,  quel titre?  Puis, s'il est prouv qu'ils ont tremp
dans le crime...

M. Denizet revint  l'affaire.

--Vraiment, le croyez-vous?

--Dame!  s'ils avaient connaissance du testament, leur intrt 
la mort de notre pauvre pre est dmontr...  Remarquez, en
outre, qu'ils ont t les derniers  causer avec lui...

Enfin, tout cela semble bien louche.

Impatient, drang dans sa nouvelle hypothse, le juge se tourna
vers Berthe.

--Et vous madame, pensez-vous votre ancienne amie capable d'un
tel crime?

Avant de rpondre, elle regarda son mari.  En quelques mois de
mnage, leur mauvaise grce, leur scheresse  tous deux
s'taient communiques et exagres.  Ils se gtaient ensemble,
c'tait lui qui l'avait jete sur Sverine, au point que, pour
ravoir la maison, elle l'aurait fait arrter sur l'heure

--Mon Dieu!  monsieur, finit-elle par dire, la personne dont vous
parlez avait de trs mauvais instincts, tant petite.

--Quoi donc?  l'accusez-vous de s'tre mal conduite  Doinville?

--Oh!  non, monsieur, mon pre ne l'aurait pas garde.

Dans ce cri, se rvoltait la pruderie de la bourgeoise honnte,
qui n'aurait jamais une faute  se reprocher, et qui mettait sa
gloire  tre une des vertus les plus incontestables de Rouen,
salue et reue partout.

--Seulement, continua-t-elle, quand il y a des habitudes de
lgret et de dissipation...  Enfin, monsieur, bien des choses
que je n'aurais pas crues possibles, me paraissent certaines
aujourd'hui.

De nouveau, M. Denizet eut un mouvement d'impatience.  Il n'tait
plus du tout sur cette piste, et quiconque y demeurait devenait
son adversaire, lui semblait s'attaquer  la sret de son
intelligence.

--Voyons, pourtant, il faut raisonner, s'cria-t-il.  Des gens
comme les Roubaud ne tuent pas un homme comme votre pre, pour
hriter plus vite; ou, tout au moins, il y aurait des indices de
leur hte, je trouverais ailleurs des traces de cette pret 
possder et  jouir.  Non, le mobile ne suffit point, il faudrait
en dcouvrir un autre, et il n'y a rien, vous n'apportez rien
vous-mmes...  Puis, rtablissez les faits, ne constatez-vous pas
des impossibilits matrielles?  Personne n'a vu les Roubaud
monter dans le coup, un employ croit mme pouvoir affirmer
qu'ils sont retourns dans leur compartiment.  Et, puisqu'ils y
taient pour sr  Barentin, il serait ncessaire d'admettre un
va-et-vient de leur wagon  celui du prsident, dont les
sparaient trois autres voitures, cela pendant les quelques
minutes du trajet, lorsque le train tait lanc  toute vitesse.
Est-ce vraisemblable?  j'ai questionn des mcaniciens, des
conducteurs.  Tous m'ont dit qu'une grande habitude seule pouvait
donner assez de sang-froid et d'nergie...  La femme n'en aurait
pas t en tout cas, le mari se serait risqu sans elle; et pour
quoi faire, pour tuer un protecteur qui venait de les tirer d'un
embarras grave?  Non, non, dcidment!  l'hypothse ne tient pas
debout, il faut chercher ailleurs...  Ah!  un homme qui serait
mont  Rouen et descendu  la premire station, qui aurait
rcemment prononc des menaces de mort contre la victime...

Dans sa passion, il arrivait  son systme nouveau, il allait
trop en dire, lorsque la porte, en s'entrouvrant, laissa passer
la tte de l'huissier.  Mais, avant que celui-ci et prononc un
mot, une main gante acheva d'ouvrir la porte toute grande; et
une dame blonde entra, vtue d'un deuil trs lgant, encore
belle  cinquante ans passs, d'une beaut opulente et forte de
desse vieillie.

--C'est moi, mon cher juge.  Je suis en retard, et vous
m'excuserez, n'est-ce pas?  Les chemins sont impraticables, les
trois lieues de Doinville  Rouen en faisaient bien six
aujourd'hui.

Galamment, M. Denizet s'tait lev.

--Votre sant est bonne, madame, depuis dimanche dernier?

--Trs bonne...  Et vous, mon cher juge, vous tes-vous remis de
la peur que mon cocher vous a faite?  Ce garon m'a racont qu'il
avait failli verser en vous ramenant,  deux kilomtres  peine
du chteau.

--Oh!  une simple secousse, je ne m'en souvenais dj plus...
Asseyez-vous donc, et comme je le disais tout  l'heure  madame
de Lachesnaye, pardonnez-moi de rveiller votre douleur, avec
cette pouvantable affaire.

--Mon Dieu!  puisqu'il le faut...  Bonjour, Berthe!  bonjour,
Lachesnaye!

C'tait madame Bonnehon, la soeur de la victime.  Elle avait
embrass sa nice et serr la main du mari.  Veuve, depuis l'ge
de trente ans, d'un manufacturier qui lui avait apport une
grosse fortune, dj fort riche par elle-mme, ayant eu dans le
partage avec son frre le domaine de Doinville, elle avait men
une existence aimable, toute pleine, disait-on, de coups de
coeur, mais si correcte et si franche d'apparence, qu'elle tait
reste l'arbitre de la socit rouennaise.  Par occasion et par
got, elle avait aim dans la magistrature, recevant au chteau,
depuis vingt-cinq ans, le monde judiciaire, tout ce monde du
Palais que ses voitures amenaient de Rouen et y ramenaient, dans
une continuelle fte.  Aujourd'hui, elle n'tait point calme
encore, on lui prtait une tendresse maternelle pour un jeune
substitut, le fils d'un conseiller  la cour, M. Chaumette: elle
travaillait  l'avancement du fils, elle comblait le pre
d'invitations et de prvenances.  Et elle avait gard aussi un
bon ami des temps anciens, un conseiller galement, un
clibataire, M. Desbazeilles, la gloire littraire de la cour de
Rouen, dont on citait des sonnets finement tourns.  Pendant des
annes, il avait eu sa chambre  Doinville.  Maintenant, bien
qu'il et dpass la soixantaine, il y venait dner toujours, en
vieux camarade, auquel ses rhumatismes ne permettaient plus que
le souvenir.  Elle conservait ainsi sa royaut par sa bonne
grce, malgr la vieillesse menaante, et personne ne songeait 
la lui disputer, elle n'avait senti une rivale que pendant le
dernier hiver, chez madame Leboucq, la femme d'un conseiller
encore, une grande brune de trente-quatre ans, vraiment trs
bien, o la magistrature commenait  aller beaucoup.  Cela, dans
son enjouement habituel, lui donnait une pointe de mlancolie.

--Alors, madame, si vous le permettez, reprit M. Denizet, je vais
vous poser quelques questions.

L'interrogatoire des Lachesnaye tait termin, mais il ne les
congdiait pas: son cabinet si morne, si froid, tournait au salon
mondain.  Le greffier, flegmatique, se prpara de nouveau 
crire.

--Un tmoin a parl d'une dpche que votre frre aurait reue,
l'appelant tout de suite  Doinville...  Nous n'avons pas trouv
trace de cette dpche.  Lui auriez-vous crit, vous, madame?

Madame Bonnehon, trs  l'aise, souriante, se mit  rpondre sur
le ton d'une amicale causerie.

--Je n'ai pas crit  mon frre, je l'attendais, je savais qu'il
devait venir, mais sans qu'une date ft fixe.  D'habitude, il
tombait de la sorte, et presque toujours par un train de nuit.
Comme il habitait un pavillon isol dans le parc, ouvrant sur une
ruelle dserte, nous ne l'entendions mme pas arriver.  Il louait
 Barentin une voiture, il ne se montrait que le lendemain, fort
tard parfois dans la journe, ainsi qu'un voisin en visite,
install chez lui depuis longtemps...  Si, cette fois-l, je
l'attendais, c'tait qu'il devait m'apporter une somme de dix
mille francs, un rglement de compte entre nous.  Il avait
certainement les dix mille francs sur lui.

C'est pourquoi j'ai toujours cru qu'on l'avait tu pour le voler,
simplement.

Le juge laissa rgner un court silence; puis, la regardant en
face:

--Qu'est-ce que vous pensez de madame Roubaud et de son mari?

Elle eut un vif mouvement de protestation.

--Ah!  non, mon cher monsieur Denizet, vous n'allez pas encore
vous garer sur le compte de ces braves gens...  Sverine tait
une bonne petite fille, trs douce, trs docile mme, et
dlicieuse avec a, ce qui ne gte rien.  Je pense, puisque vous
tenez  ce que je le rpte, qu'elle et son mari sont incapables
d'une mauvaise action.

Il l'approuvait de la tte, il triomphait, en jetant un coup
d'oeil vers madame de Lachesnaye.  Celle-ci, pique, se permit
d'intervenir.

--Ma tante, je vous trouve bien facile.

Alors, madame Bonnehon se soulagea, avec son franc-parler
ordinaire.

--Laisse donc, Berthe, nous ne nous entendrons jamais l-dessus.
Elle tait gaie, elle aimait  rire, et elle avait bien raison...
Je sais parfaitement ce que ton mari et toi vous pensez.  Mais,
en vrit, il faut que l'intrt vous trouble la tte, pour que
vous vous tonniez si fort de ce legs de la Croix-de-Maufras,
fait par ton pre  la bonne Sverine...  Il l'avait leve, il
l'avait dote, il tait tout naturel qu'il la mt sur son
testament.  Ne la considrait-il pas un peu comme sa fille,
voyons!...  Ah!  ma chre, l'argent compte pour si peu de chose
dans le bonheur!

Elle, en effet, ayant toujours t trs riche, se montrait d'un
dsintressement absolu.  Mme, par un raffinement de belle femme
adore, elle affectait de mettre l'unique raison de vivre dans la
beaut et dans l'amour.

--C'est Roubaud qui a parl de la dpche, fit remarquer
schement M. de Lachesnaye.  S'il n'y a pas eu de dpche, le
prsident n'a pas pu lui dire qu'il en avait reu une.  Pourquoi
Roubaud a-t-il menti?

--Mais, s'cria M. Denizet, se passionnant, le prsident peut
trs bien avoir invent cette dpche, pour expliquer son dpart
subit aux Roubaud.  Selon leur propre tmoignage, il ne devait
partir que le lendemain; et, comme il se trouvait dans le mme
train qu'eux, il avait besoin d'une raison quelconque, s'il ne
voulait pas leur apprendre la raison vraie, que nous ignorons
tous, d'ailleurs...  Cela n'a pas d'importance, cela ne mne 
rien.

Un nouveau silence se fit.  Quand le juge continua, il tait trs
calme, il se montra plein de prcautions.

--A prsent, madame, j'aborde un sujet particulirement dlicat,
et je vous prie d'excuser la nature de mes questions.  Personne
plus que moi ne respecte la mmoire de votre frre...  Des bruits
couraient, n'est-ce pas?  on lui donnait des matresses.

Madame Bonnehon s'tait remise  sourire, avec son infinie
tolrance.

--Oh!  cher monsieur,  son ge!...  Mon frre a t veuf de
bonne heure, je ne me suis jamais cru le droit de trouver mauvais
ce que lui-mme trouvait bon.  Il a donc vcu  sa guise, sans
que je me mle en rien de son existence.  Ce que je sais, c'est
qu'il gardait son rang, et qu'il est rest jusqu'au bout un homme
du meilleur monde.

Berthe, suffoque que, devant elle, on parlt des matresses de
son pre, avait baiss les yeux; pendant que son mari, aussi gn
qu'elle, tait all se planter devant la fentre, tournant le
dos.

--Pardonnez-moi, si j'insiste, dit M. Denizet.  N'y a-t-il pas eu
une histoire, avec une jeune femme de chambre, chez vous?

--Ah!  oui, Louisette...  Mais, cher monsieur, c'tait une petite
vicieuse qui,  quatorze ans, avait des rapports avec un repris
de justice.  On a voulu exploiter sa mort contre mon frre.
C'est une indignit, je vais vous raconter a.

Sans doute elle tait de bonne foi.  Bien qu'elle st  quoi s'en
tenir sur les moeurs du prsident, et que sa mort tragique ne
l'et pas surprise, elle sentait le besoin de dfendre la haute
situation de la famille.  D'ailleurs, dans cette malheureuse
histoire de Louisette, si elle le croyait trs capable d'avoir
voulu la petite, elle tait convaincue galement de la dbauche
prcoce de celle-ci.

--Imaginez-vous une gamine, oh!  si petite, si dlicate, blonde
et rose comme un petit ange, et douce avec a, d'une douceur de
sainte nitouche  lui donner le bon Dieu sans confession...  Eh
bien, elle n'avait pas quatorze ans qu'elle tait la bonne amie
d'une sorte de brute, un carrier du nom de Cabuche, qui venait de
faire cinq ans de prison, pour avoir tu un homme dans un
cabaret.  Ce garon vivait  l'tat sauvage, sur la lisire de la
fort de Bcourt, o son pre, mort de chagrin, lui avait laiss
une masure faite de troncs d'arbres et de terre.  Il s'enttait 
y exploiter un coin des carrires abandonnes, qui autrefois, je
crois bien, ont fourni la moiti des pierres dont Rouen est bti.
Et c'tait au fond de ce terrier que la petite allait retrouver
son loup-garou, dont tout le pays avait une si grosse peur, qu'il
vivait absolument seul, comme un pestifr.  Souvent, on les
rencontrait ensemble, rdant par les bois, se tenant par la main,
elle si mignonne, lui norme et bestial.  Enfin, une dbauche 
ne pas croire...  Naturellement, je n'ai connu ces choses que
plus tard.  J'avais pris Louisette chez moi presque par charit,
pour faire une bonne oeuvre.  Sa famille, ces Misard, que je
savais pauvres, s'taient bien gards de me dire qu'ils avaient
rou de coups l'enfant, sans pouvoir l'empcher de courir chez
son Cabuche, ds qu'une porte restait ouverte...  Et c'est alors
que l'accident est arriv.  Mon frre,  Doinville, n'avait pas
de serviteurs  lui.  Louisette et une autre femme faisaient le
mnage du pavillon cart qu'il occupait.  Un matin qu'elle s'y
tait rendue seule, elle disparut.  Pour moi, elle prmditait sa
fuite depuis longtemps, peut-tre son amant l'attendait-il et
l'avait-il emmene...  Mais l'pouvantable, ce fut que, cinq
jours aprs, le bruit de la mort de Louisette courait, avec des
dtails sur un viol, tent par mon frre, dans des circonstances
si monstrueuses, que l'enfant, affole, tait alle chez Cabuche,
disait-on, mourir d'une fivre crbrale.  Que s'tait-il pass?
tant de versions ont circul, qu'il est difficile de le dire.  Je
crois pour ma part que Louisette, morte rellement d'une mauvaise
fivre, car un mdecin l'a constat, a succomb  quelque
imprudence, des nuits  la belle toile, des vagabondages dans
les marais...  N'est-ce pas?  mon cher monsieur, vous ne voyez
pas mon frre supplicier cette gamine.  C'est odieux, c'est
impossible.

Pendant ce rcit, M. Denizet avait cout attentivement, sans
approuver ni dsapprouver.  Et madame Bonnehon eut un lger
embarras  finir; puis, se dcidant:

--Mon Dieu!  je ne dis point que mon frre n'ait pas voulu
plaisanter avec elle.  Il aimait la jeunesse, il tait trs gai,
sous son apparence rigide.  Enfin, mettons qu'il l'ait embrasse.

Sur ce mot, il y eut une rvolte pudique des Lachesnaye.

--Oh!  ma tante, ma tante!

Mais elle haussa les paules: pourquoi mentir  la justice?

--Il l'a embrasse, chatouille peut-tre.  Il n'y a pas de crime
l-dedans...  Et ce qui me fait admettre cela, c'est que
l'invention ne vient pas du carrier.  Louisette doit tre la
menteuse, la vicieuse qui a grossi les choses pour se faire
peut-tre garder par son amant, de faon que celui-ci, une brute,
je vous l'ai dit, a fini de bonne foi par s'imaginer qu'on lui
avait tu sa matresse...  Il tait rellement fou de rage, il
rptait dans tous les cabarets que, si le prsident lui tombait
sous les mains, il le saignerait comme un cochon...

Le juge, silencieux jusque-l, l'interrompit vivement.

--Il a dit cela, des tmoins pourront-ils l'affirmer?

--Oh!  cher monsieur, vous en trouverez tant que vous voudrez...
Enfin, une bien triste affaire, nous avons eu beaucoup d'ennuis.
Heureusement que la situation de mon frre le mettait au-dessus
de tout soupon.

Madame Bonnehon venait de comprendre quelle piste nouvelle
suivait M. Denizet; et elle en tait assez inquite, elle prfra
ne pas s'engager davantage, en le questionnant  son tour.  Il
s'tait lev, il dit qu'il ne voulait pas abuser plus longtemps
de la douloureuse complaisance de la famille.  Sur son ordre, le
greffier lut les interrogatoires, avant de les faire signer aux
tmoins.  Ils taient d'une correction parfaite, ces
interrogatoires, si bien pluchs des mots inutiles et
compromettants, que Mme Bonnehon, la plume  la main, eut un coup
d'oeil de surprise bienveillante sur ce Laurent, blme, osseux,
qu'elle n'avait pas regard encore.

Puis, comme le juge l'accompagnait, ainsi que son neveu et sa
nice, jusqu' la porte, elle lui serra les mains.

--A bientt, n'est-ce pas?  Vous savez qu'on vous attend toujours
 Doinville...  Et merci, vous tes un de mes derniers fidles.

Son sourire s'tait voil de mlancolie, tandis que sa nice,
sche, sortie la premire, n'avait eu qu'une lgre salutation.

Quand il fut seul, M. Denizet respira une minute.  Il s'tait
arrt, debout, rflchissant.  Pour lui, l'affaire devenait
claire, il y avait eu certainement violence de la part de
Grandmorin, dont la rputation tait connue.  Cela rendait
l'instruction dlicate, il se promettait de redoubler de
prudence, jusqu' ce que les avis qu'il attendait du ministre
fussent arrivs.  Mais il n'en triomphait pas moins.  Enfin, il
tenait le coupable.

Lorsqu'il eut repris sa place, devant le bureau, il sonna
l'huissier.

--Faites entrer le sieur Jacques Lantier.

Sur la banquette du couloir, les Roubaud attendaient toujours,
avec leurs visages ferms, comme ensommeills de patience, qu'un
tic nerveux, parfois, remuait.  Et la voix de l'huissier,
appelant Jacques, sembla les rveiller, dans un lger
tressaillement.  Ils le suivirent de leurs yeux largis, ils le
regardrent disparatre chez le juge.  Puis, ils retombrent 
leur attente, plis encore, silencieux.

Toute cette affaire, depuis trois semaines, hantait Jacques d'un
malaise, comme si elle avait pu finir par tourner contre lui.
Cela tait draisonnable, car il n'avait rien  se reprocher, pas
mme d'avoir gard le silence; et, pourtant, il n'entrait chez le
juge qu'avec le petit frisson du coupable, qui craint de voir son
crime dcouvert; et il se dfendait contre les questions, il se
surveillait, de peur d'en trop dire.  Lui aussi aurait pu tuer:
cela ne se lisait-il pas dans ses yeux?  Rien ne lui tait plus
dsagrable que ces citations en justice, il en prouvait une
sorte de colre, ayant hte, disait-il, qu'on ne le tourmentt
plus, avec des histoires qui ne le regardaient pas.

D'ailleurs, ce jour-l, M. Denizet n'insista que sur le
signalement de l'assassin.  Jacques, tant l'unique tmoin qui
et entrevu ce dernier, pouvait seul donner des renseignements
prcis.  Mais il ne sortait pas de sa premire dposition, il
rptait que la scne du meurtre tait reste pour lui la vision
d'une seconde  peine, une image si rapide, qu'elle demeurait
comme sans forme, abstraite, dans son souvenir.  Ce n'tait qu'un
homme en gorgeant un autre, et rien de plus.  Pendant une
demi-heure, le juge, avec une obstination lente, le harcela, lui
posa la mme question sous tous les sens imaginables: tait-il
grand, tait-il petit?  avait-il de la barbe, avait-il des
cheveux longs ou courts?  quelle sorte de vtements portait-il?
 quelle classe paraissait-il appartenir?  Et Jacques, troubl,
ne faisait toujours que des rponses vagues.

--Enfin, demanda brusquement M. Denizet en le regardant dans les
yeux, si on vous le montrait, le reconnatriez-vous?

Il eut un lger battement de paupires, envahi d'une angoisse
sous ce regard qui fouillait son crne.  Sa conscience
s'interrogea tout haut.

--Le reconnatre...  oui...  peut-tre.

Mais dj son trange peur d'une complicit inconsciente le
rejetait dans son systme vasif.

--Non, pourtant, je ne pense pas, jamais je n'oserais affirmer.
Songez donc!  une vitesse de quatre-vingts kilomtres  l'heure!

D'un geste de dcouragement, le juge allait le faire passer dans
la pice voisine, pour le garder  sa disposition, lorsqu'il se
ravisa.

--Restez, asseyez-vous.

Et, sonnant de nouveau l'huissier:

--Introduisez monsieur et madame Roubaud.

Ds la porte, en apercevant Jacques, leurs yeux se ternirent d'un
vacillement d'inquitude.  Avait-il parl?  le gardait-on pour le
confronter avec eux?  Toute leur assurance s'en allait, de le
sentir l; et ce fut la voix un peu sourde qu'ils rpondirent
d'abord.  Mais le juge avait simplement repris leur premier
interrogatoire, ils n'eurent qu' rpter les mmes phrases,
presque identiques, pendant qu'il les coutait, la tte basse,
sans mme les regarder.

Puis, tout d'un coup, il se tourna vers Sverine.

--Madame, vous avez dit au commissaire de surveillance, dont j'ai
l le procs-verbal, que, pour vous, un homme tait mont 
Rouen, dans le coup, comme le train se mettait en marche.

Elle resta saisie.  Pourquoi rappelait-il cela?  tait-ce un
pige?  allait-il, en rapprochant ses dclarations, la faire se
dmentir elle-mme?  Aussi, d'un coup d'oeil, consulta-t-elle son
mari, qui intervint prudemment.

--Je ne crois pas, monsieur, que ma femme se soit montre si
affirmative.

--Pardon...  Comme vous mettiez la possibilit du fait, madame a
dit: C'est certainement ce qui est arriv...  Eh bien, madame,
je dsire savoir si vous aviez des motifs particuliers pour
parler ainsi.

Elle acheva de se troubler, convaincue que, si elle ne se mfiait
pas, il allait, de rponse en rponse, la mener  des aveux.
Pourtant, elle ne pouvait garder le silence.

--Oh!  non, monsieur, aucun motif...  J'ai d dire a  titre de
simple raisonnement, parce qu'en effet il est difficile de
s'expliquer les choses d'une autre faon.

--Alors, vous n'avez pas vu l'homme, vous ne pouvez rien nous
apprendre sur lui?

--Non, non, monsieur, rien!

M. Denizet sembla abandonner ce point de l'instruction.  Mais il
y revint tout de suite avec Roubaud.

--Et vous, comment se fait-il que vous n'ayez pas vu l'homme,
s'il est rellement mont, car il rsulte de votre dposition
mme que vous causiez encore avec la victime, lorsqu'on a siffl
le dpart?

Cette insistance finissait par terrifier le sous-chef de gare,
dans l'anxit o il tait de savoir quel parti il devait
prendre, lcher l'invention de l'homme, ou s'y entter.  Si l'on
avait des preuves contre lui, l'hypothse de l'assassin inconnu
n'tait gure soutenable et pouvait mme aggraver son cas.  Il
attendait de comprendre, il rpondit par des explications
confuses, longuement.

--Il est vraiment fcheux, reprit M. Denizet, que vos souvenirs
soient rests si peu clairs, car vous nous aideriez  mettre fin
aux soupons qui se sont gars sur diverses personnes.

Cela parut si direct  Roubaud, qu'il prouva un irrsistible
besoin de s'innocenter.  Il se vit dcouvert, son parti fut pris
tout de suite.

--Il y a l un tel cas de conscience!  On hsite, vous comprenez,
rien n'est plus naturel.  Quand je vous avouerais que je crois
bien l'avoir vu, l'homme...

Le juge eut un geste de triomphe, croyant devoir ce commencement
de franchise  son habilet.  Il disait connatre par exprience
l'trange peine que certains tmoins ont  confesser ce qu'ils
savent; et, ceux-l, il se flattait de les accoucher malgr eux.

--Parlez donc...  Comment est-il?  petit, grand, de votre taille
 peu prs?

--Oh!  non, non, beaucoup plus grand...  Du moins, j'en ai eu la
sensation, car c'est une simple sensation, un individu que je
suis presque sr d'avoir frl, en courant pour retourner  mon
wagon.

--Attendez, dit M. Denizet.

Et, se tournant vers Jacques, il lui demanda:

--L'homme que vous avez entrevu, le couteau au poing, tait-il
plus grand que monsieur Roubaud?

Le mcanicien qui s'impatientait, car il commenait  craindre de
ne pouvoir prendre le train de cinq heures, leva les yeux,
examina Roubaud; et il semblait ne jamais l'avoir regard, il
s'tonnait de le trouver court, puissant, avec un profil
singulier, vu ailleurs, rv peut-tre.

--Non, murmura-t-il, pas plus grand,  peu prs de la mme
taille.

Mais le sous-chef de gare protestait avec vivacit.

--Oh!  beaucoup plus grand, de toute la tte au moins.

Jacques restait les yeux largement ouverts sur lui; et, sous ce
regard, o il lisait une surprise croissante, il s'agitait, comme
pour chapper  sa propre ressemblance; tandis que sa femme, elle
aussi, suivait, glace, le travail sourd de mmoire, exprim par
le visage du jeune homme.  Clairement, celui-ci s'tait tonn
d'abord de certaines analogies entre Roubaud et l'assassin;
ensuite, il venait d'avoir la certitude brusque que Roubaud tait
l'assassin, ainsi que le bruit en avait couru; puis, maintenant,
il semblait tout  l'motion de cette dcouverte, la face bante,
sans qu'il ft possible de savoir ce qu'il allait faire, sans
qu'il le st lui-mme.  S'il parlait, le mnage tait perdu.  Les
yeux de Roubaud avaient rencontr les siens, tous deux se
regardaient jusqu' l'me.  Il y eut un silence.

--Alors, vous n'tes pas d'accord, reprit M. Denizet.  Si vous
l'avez vu plus petit, vous, c'est sans doute qu'il tait courb,
dans la lutte avec sa victime.

Lui aussi regardait les deux hommes.  Il n'avait pas song 
utiliser ainsi cette confrontation; mais, par instinct de mtier,
il sentit,  cette minute, que la vrit passait dans l'air.  Sa
confiance en la piste Cabuche en fut mme branle.  Est-ce que
les Lachesnaye auraient eu raison?  est-ce que les coupables,
contre toute vraisemblance, seraient cet employ honnte et sa
jeune femme, si douce?

--L'homme avait-il sa barbe entire, comme vous?  demanda-t-il 
Roubaud.

Ce dernier eut la force de rpondre, sans que sa voix tremblt:

--Sa barbe entire, non, non!  Pas de barbe du tout, je crois.

Jacques comprit que la mme question allait lui tre pose.  Que
dirait-il?  car il aurait bien jur, lui, que l'homme portait
toute sa barbe.  En somme, ces gens ne l'intressaient point,
pourquoi ne pas dire la vrit?  Mais, comme il dtournait ses
yeux du mari, il rencontra le regard de la femme; et il lut, dans
ce regard, une supplication si ardente, un don si entier de toute
la personne, qu'il en fut boulevers.  Son frisson ancien le
reprenait: l'aimait-il donc, tait-ce donc celle-l qu'il
pourrait aimer, comme on aime d'amour, sans un monstrueux dsir
de destruction?  Et,  ce moment, par un singulier contrecoup de
son trouble, il lui sembla que sa mmoire s'obscurcissait, il ne
retrouvait plus l'assassin dans Roubaud.  La vision redevenait
vague, un doute le prenait,  ce point qu'il se serait
mortellement repenti d'avoir parl.

M. Denizet posait la question:

--L'homme avait-il sa barbe entire, comme monsieur Roubaud?

Et il rpondit de bonne foi:

--Monsieur, en vrit, je ne puis pas dire.  Encore un coup, cela
a t trop rapide.  Je ne sais rien, je ne veux rien affirmer.

Mais M. Denizet s'entta, car il dsirait en finir avec le
soupon sur le sous-chef.  Il poussa celui-ci, il poussa le
mcanicien, arriva  obtenir du premier un signalement complet de
l'assassin, grand, fort, sans barbe, vtu d'une blouse, en tout
le contraire de son propre signalement; tandis qu'il ne tirait
plus du second que des monosyllabes vasifs, qui donnaient de la
force aux affirmations de l'autre.  Et le juge en revenait  sa
conviction premire: il tait sur la bonne piste, le portrait que
le tmoin faisait de l'assassin se trouvait tre si exact, que
chaque trait nouveau ajoutait  la certitude.  C'tait ce mnage,
souponn injustement, qui, par sa dposition accablante, ferait
tomber la tte du coupable.

--Entrez l, dit-il aux Roubaud et  Jacques, en les faisant
passer dans la pice voisine, quand ils eurent sign leurs
interrogatoires.  Attendez que je vous appelle.

Immdiatement, il donna l'ordre qu'on ament le prisonnier; et il
tait si heureux, qu'il poussa, avec son greffier, la belle
humeur jusqu' dire:

--Laurent, nous le tenons.

Mais la porte s'tait ouverte, deux gendarmes avaient paru,
conduisant un grand garon de vingt-cinq  trente ans.  Ils se
retirrent sur un signe du juge, et Cabuche resta seul au milieu
du cabinet, ahuri, avec un hrissement fauve de bte traque.
C'tait un gaillard, au cou puissant, aux poings normes, blond,
trs blanc de peau, la barbe rare,  peine un duvet dor qui
frisait, soyeux.  La face massive, le front bas disaient la
violence de l'tre born, tout  la sensation immdiate; mais il
y avait comme un besoin de soumission tendre, dans la bouche
large et dans le nez carr de bon chien.  Saisi brutalement au
fond de son trou, de grand matin, arrach  sa fort, exaspr
des accusations qu'il ne comprenait pas, il avait dj, avec son
effarement et sa blouse dchire, l'air louche du prvenu, cet
air de bandit sournois que la prison donne au plus honnte homme.
La nuit tombait, la pice tait noire, et il se renfonait dans
l'ombre, lorsque l'huissier apporta une grosse lampe, au globe
nu, dont la vive lumire lui claira le visage.  Alors,
dcouvert, il demeura immobile.

Tout de suite, M. Denizet avait fix sur lui ses gros yeux
clairs, aux paupires lourdes.  Et il ne parlait pas, c'tait
l'engagement muet, l'essai premier de sa puissance, avant la
guerre de sauvage, guerre de ruses, de piges, de tortures
morales.  Cet homme tait le coupable, tout devenait licite
contre lui, il n'avait plus que le droit d'avouer son crime.

L'interrogatoire commena, trs lent.

--Savez-vous de quel crime vous tes accus?

Cabuche, la voix empte de colre impuissante, grogna:

--On ne me l'a pas dit, mais je m'en doute bien.  On en a assez
caus!

--Vous connaissiez monsieur Grandmorin?

--Oui, oui, je le connaissais, trop!

--Une fille Louisette, votre matresse, est entre, comme femme
de chambre, chez madame Bonnehon.

Un sursaut de rage emporta le carrier.  Dans la colre, il voyait
rouge.

--Nom de Dieu!  ceux qui disent a sont de sacrs menteurs.
Louisette n'tait pas ma matresse.

Curieusement, le juge l'avait regard se fcher.  Et, faisant
faire un crochet  l'interrogatoire:

--Vous tes trs violent, vous avez t condamn  cinq ans de
prison pour avoir tu un homme, dans une querelle.

Cabuche baissa la tte.  C'tait sa honte, cette condamnation.
Il murmura:

--Il avait tap le premier...  Je n'ai fait que quatre ans, on
m'a graci d'un an.

--Alors, reprit M. Denizet, vous prtendez que la fille Louisette
n'tait pas votre matresse?

De nouveau, il serra les poings.  Puis, d'une voix basse,
entrecoupe:

--Comprenez donc, elle tait gamine, pas quatorze ans encore,
quand je suis revenu de l-bas...  Alors, tout le monde me
fuyait, on m'aurait jet des pierres.  Et elle, dans la fort, o
je la rencontrais toujours, elle s'approchait, elle causait, elle
tait gentille, oh!  gentille...  Nous sommes donc devenus amis
comme a.  Nous nous tenions par la main, en nous promenant.
C'tait si bon, si bon, dans ce temps-l!...  Bien sr qu'elle
grandissait et que je songeais  elle.  Je ne peux pas dire le
contraire, j'tais comme un fou, tant je l'aimais.  Elle m'aimait
trs fort aussi, et a aurait fini par arriver, ce que vous
dites, quand on l'a spare de moi, en la mettant  Doinville,
chez cette dame...  Puis, un soir, en rentrant de la carrire, je
l'ai trouve devant ma porte,  moiti folle, si abme, qu'elle
brlait de fivre.  Elle n'avait pas os rentrer chez ses
parents, elle venait mourir chez moi...  Ah! nom de Dieu, le
cochon!  j'aurais d courir le saigner tout de suite!

Le juge pinait ses lvres fines, tonn de l'accent sincre de
cet homme.  Dcidment, il fallait jouer serr, il avait affaire
 plus forte partie qu'il n'avait cru.

--Oui, je sais l'histoire pouvantable que vous et cette fille
avez invente.  Remarquez seulement que toute la vie de monsieur
Grandmorin le mettait au-dessus de vos accusations.

perdu, les yeux ronds, les mains tremblantes, le carrier
bgayait:

--Quoi?  qu'est-ce que nous avons invent?...  C'est les autres
qui mentent, et c'est nous qu'on accuse de menteries!

--Mais oui, ne faites pas l'innocent...  J'ai dj interrog
Misard, l'homme qui a pous la mre de votre matresse.  Je le
confronterai avec vous, s'il est ncessaire.  Vous verrez ce
qu'il pense de votre histoire, lui...  Et prenez bien garde  vos
rponses.  Nous avons des tmoins, nous savons tout, vous feriez
mieux de dire la vrit.

C'tait son ordinaire tactique d'intimidation, mme lorsqu'il ne
savait rien et qu'il n'avait pas de tmoins.

--Ainsi nierez-vous que, publiquement, vous avez cri partout que
vous saigneriez monsieur Grandmorin?

--Ah!  a, oui, je l'ai dit.  Et je le disais de bon coeur,
allez!  car la main me dmangeait bougrement!

Une surprise arrta net M. Denizet, qui s'attendait  un systme
de complte dngation.  Comment!  le prvenu avouait ses
menaces.  Quelle ruse cela cachait-il?  Craignant d'tre all
trop vite en besogne, il se recueillit un instant, puis le
dvisagea, en lui posant cette question brusque:

--Qu'avez-vous fait pendant la nuit du 14 au 15 fvrier?

--Je me suis couch  la nuit, vers six heures...  J'tais un peu
souffrant, et mon cousin Louis m'a mme rendu le service de
conduire une charge de pierres  Doinville.

--Oui, on a vu votre cousin, avec la voiture, traverser la voie,
au passage  niveau.  Mais votre cousin, interrog, n'a pu
rpondre qu'une chose: c'est que vous l'avez quitt vers midi et
qu'il ne vous a plus revu...  Prouvez-moi que vous tiez couch 
six heures.

--Voyons, c'est bte, je ne peux pas prouver a.  J'habite une
maison toute seule,  la lisire de la fort...  J'y tais, je le
dis, et c'est tout.

Alors, M. Denizet se dcida  frapper le grand coup de
l'affirmation qui s'impose.  Sa face s'immobilisait dans une
tension de volont, tandis que sa bouche jouait la scne.

--Je vais vous le dire, moi, ce que vous avez fait, le 14 fvrier
au soir...  A trois heures, vous avez pris,  Barentin, le train
pour Rouen, dans un but que l'instruction n'a pu encore tablir.
Vous deviez revenir par le train de Paris qui s'arrte  Rouen 
neuf heures trois; et vous tiez sur le quai, au milieu de la
foule, lorsque vous avez aperu monsieur Grandmorin, dans son
coup.  Remarquez que j'admets trs bien qu'il n'y a pas eu
guet-apens, que l'ide du crime vous est venue seulement alors...
Vous tes mont grce  la bousculade, vous avez attendu d'tre
sous le tunnel de Malaunay; mais vous avez mal calcul le temps,
car le train sortait du tunnel, lorsque vous avez fait le coup...
Et vous avez jet le cadavre, et vous tes descendu  Barentin,
aprs vous tre dbarrass aussi de la couverture de voyage...
Voil ce que vous avez fait.

Il piait les moindres ondes sur la face rose de Cabuche, et il
s'irrita, lorsque celui-ci, trs attentif d'abord, finit par
clater d'un bon rire.

--Qu'est-ce que vous racontez l?...  Si j'avais fait le coup, je
le dirais.

Puis, tranquillement:

--Je ne l'ai pas fait, mais j'aurais d le faire.  Nom de Dieu!
oui, je le regrette.

Et M. Denizet ne put en tirer autre chose.  Vainement, il reprit
ses questions, revint dix fois sur les mmes points, par des
tactiques diffrentes.  Non!  toujours non!  ce n'tait pas lui.
Il haussait les paules, trouvait a bte.  En l'arrtant, on
avait fouill la masure, sans dcouvrir ni l'arme, ni les dix
billets de banque, ni la montre; mais on avait saisi un pantalon
tach de quelques gouttelettes de sang, preuve accablante.  De
nouveau, il s'tait mis  rire: encore une belle histoire, un
lapin, pris au collet, qui lui avait saign sur les jambes!  Et,
dans son ide fixe du crime, c'tait le juge qui perdait pied,
par trop de finesse professionnelle, compliquant, allant au-del
de la vrit simple.  Cet homme born, incapable de lutter de
ruse, d'une force invincible quand il disait non, toujours non,
le jetait peu  peu hors de lui; car il ne l'admettait que
coupable, chaque dngation nouvelle l'outrait davantage, comme
un enttement dans la sauvagerie et le mensonge.  Il le forcerait
bien  se couper.

--Alors, vous niez?

--Bien sr, puisque ce n'est pas moi...  Si c'tait moi, ah!
j'en serais trop fier, je le dirais.

D'un brusque mouvement, M. Denizet se leva, alla lui-mme ouvrir
la porte de la petite pice voisine.  Et, lorsqu'il eut rappel
Jacques:

--Reconnaissez-vous cet homme?

--Je le connais, rpondit le mcanicien surpris.  Je l'ai vu
autrefois, chez les Misard.

--Non, non...  Le reconnaissez-vous pour l'homme du wagon,
l'assassin?

Du coup, Jacques redevint circonspect.  D'ailleurs, il ne le
reconnaissait pas.  L'autre lui avait sembl plus court, plus
noir.  Il allait le dclarer, lorsqu'il trouva que c'tait trop
s'avancer encore.  Et il resta vasif.

--Je ne sais pas, je ne peux pas dire...  Je vous assure,
monsieur, que je ne peux pas dire.

M. Denizet, sans attendre, appela les Roubaud  leur tour.  Et il
leur posa la question:

--Reconnaissez-vous cet homme?

Cabuche souriait toujours.  Il ne s'tonna pas, il adressa un
petit signe de tte  Sverine, qu'il avait connue jeune fille,
quand elle habitait la Croix-de-Maufras.  Mais elle et son mari
venaient d'avoir un saisissement, en le voyant l.  Ils
comprenaient: c'tait l'homme arrt dont leur avait parl
Jacques, le prvenu qui avait motiv leur nouvel interrogatoire.
Et Roubaud tait stupfi, effray de la ressemblance de ce
garon avec l'assassin imaginaire, dont il avait invent le
signalement, le contraire du sien.  Cela se trouvait tre
purement fortuit, il en restait si troubl, qu'il hsitait 
rpondre.

--Voyons, le reconnaissez-vous?

--Mon Dieu!  monsieur le juge, je vous le rpte, 'a t une
sensation simplement, un individu qui m'a frl...  Sans doute,
celui-ci est grand comme l'autre, et il est blond, et il n'a pas
de barbe...

--Enfin, le reconnaissez-vous?

Le sous-chef, oppress, tait tout tremblant d'une sourde lutte
intrieure.  L'instinct de la conservation l'emporta.

--Je ne peux pas affirmer.  Mais il y a de a, beaucoup de a,
pour sr.

Cette fois, Cabuche commena  jurer.  A la fin, on l'embtait,
avec ces histoires.  Puisque ce n'tait pas lui, il voulait
partir.  Et, sous le flot de sang qui lui montait au crne, il
tapa des poings, il devint si terrible, que les gendarmes,
rappels, l'emmenrent.  Mais, en face de cette violence, de ce
saut de la bte attaque qui se jette en avant, M Denizet
triomphait.  Maintenant, sa conviction tait faite, et il le
laissa voir.

--Avez-vous remarqu ses yeux?  Moi, c'est aux yeux que je les
reconnais...  Ah!  son compte est bon, il est  nous!

Les Roubaud, immobiles, se regardrent.  Alors, quoi?  c'tait
fini, ils taient sauvs, puisque la justice tenait le coupable.
Ils restaient un peu tourdis, la conscience douloureuse, du rle
que les faits venaient de les forcer  jouer.  Mais une joie les
inondait, emportait leurs scrupules, et ils souriaient  Jacques,
ils attendaient, allgs, ayant soif de grand air, que le juge
les congdit tous les trois, lorsque l'huissier apporta une
lettre  ce dernier.

Vivement, M. Denizet s'tait remis  son bureau, pour la lire
avec attention, oubliant les trois tmoins.  C'tait la lettre du
ministre, les avis qu'il aurait d avoir la patience d'attendre,
avant de pousser de nouveau l'instruction.  Et ce qu'il lisait
devait rabattre de son triomphe, car son visage peu  peu se
glaait, reprenait sa morne immobilit.  A un moment, il leva la
tte, jeta un coup d'oeil oblique sur les Roubaud, comme si leur
souvenir lui ft revenu,  une des phrases.  Ceux-ci, perdant
leur courte joie, retombs  leur malaise, se sentaient repris.
Pourquoi donc les avait-il regards?  Avait-on,  Paris, retrouv
les trois lignes d'criture, ce billet maladroit dont la peur les
hantait?  Sverine connaissait bien M. Camy-Lamotte, pour l'avoir
souvent vu chez le prsident, et elle savait qu'il tait charg
de mettre en ordre les papiers du mort.  Un regret cuisant
torturait Roubaud, celui de ne s'tre pas avis d'envoyer  Paris
sa femme, qui aurait fait des visites utiles, qui se serait tout
au moins assur la protection du secrtaire gnral, dans le cas
o la Compagnie, ennuye des mauvais bruits, songerait  le
destituer.  Et tous deux ne quittaient plus du regard le juge,
sentant leur inquitude crotre  mesure qu'ils le voyaient
s'assombrir, visiblement dconcert par cette lettre, qui
drangeait toute sa bonne besogne de la journe.

Enfin, M. Denizet lcha la lettre, et il demeura un moment
absorb, les yeux ouverts sur les Roubaud et sur Jacques.  Puis,
se rsignant, se parlant haut  lui-mme:

--Eh bien!  on verra, on reprendra tout a...  Vous pouvez vous
retirer.

Mais, comme les trois sortaient, il ne put rsister au besoin de
savoir, d'claircir le point grave qui dtruisait son nouveau
systme, bien qu'on lui recommandt de ne plus rien faire, sans
une entente pralable.

--Non, vous, restez un instant, j'ai encore une question  vous
poser.

Dans le couloir, les Roubaud s'arrtrent.  Les portes taient
ouvertes, et ils ne pouvaient partir: quelque chose les retenait
l, l'angoisse de ce qui se passait dans le cabinet du juge,
l'impossibilit physique de s'en aller, tant qu'ils
n'apprendraient pas de Jacques la question qu'on lui posait
encore.  Ils revinrent, ils pitinrent, les jambes casses.  Et
ils se retrouvrent cte  cte sur la banquette, o ils avaient
attendu des heures dj, ils s'y alourdirent, silencieux.

Lorsque le mcanicien reparut, Roubaud se leva, pniblement.

--Nous vous attendions, nous retournerons  la gare ensemble...
Eh bien?

Mais Jacques dtournait la tte, embarrass, comme s'il voulait
viter le regard de Sverine, fix sur lui.

--Il ne sait plus, il patauge, dit-il enfin.  Voil, maintenant,
qu'il m'a demand s'ils n'taient pas deux  faire le coup.  Et,
comme j'ai parl, au Havre, d'une masse noire pesant sur les
jambes du vieux, il m'a questionn l-dessus...  Lui semble
croire que ce n'tait que la couverture.  Alors, il a envoy
chercher la couverture, et il a fallu me prononcer...  Mon Dieu!
oui, c'tait la couverture, peut-tre.

Les Roubaud frmissaient.  On tait sur leur trace, un mot de ce
garon pouvait les perdre.  Il savait srement, il finirait par
causer.  Et tous trois, la femme entre les deux hommes,
quittaient en silence le Palais de justice, lorsque le sous-chef
reprit, dans la rue:

--A propos, camarade, ma femme va tre force d'aller passer un
jour  Paris, pour des affaires.  Vous serez bien gentil de la
piloter, si elle a besoin de quelqu'un.



V


A onze heures quinze, l'heure prcise, le poste du pont de
l'Europe signala, des deux sons de trompe rglementaires,
l'express du Havre, qui dbouchait du tunnel des Batignolles; et
bientt les plaques tournantes furent secoues, le train entra en
gare avec un bref coup de sifflet, grinant sur les freins,
fumant, ruisselant, tremp par une pluie battante dont le dluge
ne cessait pas depuis Rouen.

Les hommes d'quipe n'avaient pas encore tourn les loquets des
portires, qu'une d'elles s'ouvrit et que Sverine sauta vivement
sur le quai, avant l'arrt.  Son wagon se trouvait en queue, elle
dut se hter pour arriver  la machine, au milieu du flot brusque
des voyageurs, descendus des compartiments, dans un embarras
d'enfants et de paquets.  Jacques tait l, debout sur la
plate-forme, attendant pour rentrer au dpt; tandis que
Pecqueux, avec un linge, essuyait des cuivres.

--Alors, c'est entendu, dit-elle, hausse sur la pointe des
pieds.  Je serai rue Cardinet  trois heures, et vous aurez
l'obligeance de me prsenter  votre chef, pour que je le
remercie.

C'tait le prtexte imagin par Roubaud, un remerciement au chef
du dpt des Batignolles,  la suite d'un vague service rendu.
De cette faon, elle se trouverait confie  la bonne amiti du
mcanicien, elle pourrait resserrer les liens davantage, agir sur
lui.

Mais Jacques, noir de charbon, tremp d'eau, puis d'avoir lutt
contre la pluie et le vent, la regardait de ses yeux durs, sans
rpondre.  Il n'avait pu refuser au mari, en partant du Havre; et
cette ide de se trouver seul avec elle, le bouleversait, car il
sentait bien qu'il la dsirait maintenant.

--N'est-ce pas?  reprit-elle souriante, avec son doux regard
caressant, malgr la surprise et la petite rpugnance qu'elle
prouvait  le trouver si sale, reconnaissable  peine, n'est-ce
pas?  je compte sur vous.

Comme elle s'tait hausse encore, appuyant sa main gante sur
une poigne de fer, Pecqueux, obligeamment, la prvint.

--Prenez garde, vous allez vous salir.

Alors, Jacques dut rpondre.  Il le fit d'un ton bourru.

--Oui, rue Cardinet...  A moins que cette sacre pluie n'achve
de me fondre.  Quel chien de temps!

Elle fut touche de l'tat minable o il tait, elle ajouta,
comme s'il avait souffert uniquement pour elle:

--Oh!  tes-vous fait, et quand j'tais si bien, moi!...  Vous
savez que j'ai pens  vous, a me dsesprait, ce dluge...  moi
qui tais si contente,  l'ide que vous m'ameniez ce matin, et
que vous me remmneriez ce soir, par l'express!

Mais cette familiarit gentille, si tendre, ne semblait que le
troubler davantage.  Il parut soulag, quand une voix cria: En
arrire! D'une main prompte, il tira la tige du sifflet, tandis
que le chauffeur, du geste, cartait la jeune femme.

--A trois heures!

--Oui,  trois heures!

Et, pendant que la machine se remettait en marche, Sverine
quitta le quai, la dernire.  Dehors, dans la rue d'Amsterdam,
comme elle allait ouvrir son parapluie, elle fut contente de voir
qu'il ne pleuvait plus.  Elle descendit jusqu' la place du
Havre, se consulta un instant, dcida enfin qu'elle ferait mieux
de djeuner tout de suite.  Il tait onze heures vingt-cinq, elle
entra dans un bouillon, au coin de la rue Saint-Lazare, o elle
commanda des oeufs sur le plat et une ctelette.  Puis, tout en
mangeant trs lentement, elle retomba dans les rflexions qui la
hantaient depuis des semaines, la face ple et brouille, n'ayant
plus son docile sourire de sduction.

C'tait la veille, deux jours aprs leur interrogatoire  Rouen,
que Roubaud, jugeant dangereux d'attendre, avait rsolu de
l'envoyer faire une visite  M. Camy-Lamotte, non pas au
ministre, mais chez lui, rue du Rocher, o il occupait un htel,
voisin justement de l'htel Grandmorin.  Elle savait qu'elle l'y
trouverait  une heure, et elle ne se pressait pas, elle
prparait ce qu'elle dirait, tchait de prvoir ce qu'il
rpondrait, pour ne se troubler de rien.  La veille, une nouvelle
cause d'inquitude venait de hter son voyage: ils avaient
appris, par les commrages de la gare, que madame Lebleu et
Philomne racontaient partout comme quoi la Compagnie allait
renvoyer Roubaud, jug compromettant; et le pis tait que
M. Dabadie, directement interrog, n'avait pas dit non, ce qui
donnait beaucoup de poids  la nouvelle.  Il devenait ds lors
urgent qu'elle court  Paris plaider leur cause et surtout
demander la protection du puissant personnage, comme autrefois
celle du prsident.  Mais, sous cette demande, qui servirait tout
au moins  expliquer la visite, il y avait un motif plus
imprieux, un besoin cuisant et insatiable de savoir, ce besoin
qui pousse le criminel  se livrer plutt que d'ignorer.
L'incertitude les tuait, maintenant qu'ils se sentaient
dcouverts, depuis que Jacques leur avait dit le soupon o
l'accusation semblait tre d'un second assassin.  Ils
s'puisaient  des conjectures, la lettre trouve, les faits
rtablis; ils s'attendaient d'heure en heure  des perquisitions,
 une arrestation; et leur supplice s'aggravait tellement, les
moindres faits autour d'eux prenaient des airs de si inquitante
menace, qu'ils finissaient par prfrer la catastrophe  ces
continuelles alarmes.  Avoir une certitude, et ne plus souffrir.

Sverine acheva sa ctelette, si absorbe, qu'elle se rveilla
comme en sursaut, tonne du lieu public o elle se trouvait.
Tout lui devenait amer, les morceaux ne passaient pas, et elle
n'eut pas mme le coeur de prendre du caf.  Mais elle avait eu
beau manger avec lenteur, il tait  peine midi un quart,
lorsqu'elle sortit du restaurant.  Encore trois quarts d'heure 
tuer!  Elle qui adorait Paris, qui aimait tant  en courir le
pav, librement, les rares fois o elle y venait, elle s'y
sentait perdue, peureuse, dans une impatience d'en finir et de se
cacher.  Les trottoirs schaient dj, un vent tide achevait de
balayer les nuages.  Elle descendit la rue Tronchet, se trouva au
march aux fleurs de la Madeleine, un de ces marchs de mars, si
fleuris de primevres et d'azales, dans les jours ples de
l'hiver finissant.  Pendant une demi-heure, elle marcha au milieu
de ce printemps htif, reprise par des songeries vagues, pensant
 Jacques comme  un ennemi, qu'elle devait dsarmer.  Il lui
semblait que sa visite rue du Rocher tait faite, que tout allait
bien de ce ct, qu'il lui restait seulement  obtenir le silence
de ce garon; et c'tait une entreprise complique, o elle se
perdait, la tte travaille de plans romanesques.  Mais cela
tait sans fatigue, sans effroi, d'une douceur berante.  Puis,
brusquement, elle vit l'heure,  l'horloge d'un kiosque: une
heure dix.  Sa course n'tait pas faite, elle retombait durement
dans l'angoisse du rel, elle se hta de remonter vers la rue du
Rocher.

L'htel de M. Camy-Lamotte se trouvait au coin de cette rue et de
la rue de Naples; et Sverine dut passer devant l'htel
Grandmorin, muet, vide, les persiennes closes.  Elle leva les
yeux, elle pressa le pas.  Le souvenir de sa dernire visite lui
tait revenu, cette grande maison se dressait, terrible.  Et,
comme,  quelque distance, elle se retournait d'un mouvement
instinctif, regardant en arrire, ainsi qu'une personne
poursuivie par la voix haute d'une foule, elle aperut, sur le
trottoir d'en face, le juge d'instruction de Rouen, M. Denizet,
qui montait aussi la rue.  Elle en resta saisie.  L'avait-il
remarque, jetant un coup d'oeil  la maison?  Mais il marchait
tranquillement, elle se laissa devancer, le suivit dans un grand
trouble.  Et, de nouveau, elle reut un coup au coeur,
lorsqu'elle le vit sonner, au coin de la rue de Naples, chez
M. Camy-Lamotte.

Une terreur l'avait prise.  Jamais elle n'oserait entrer,
maintenant.  Elle s'en retourna, enfila la rue d'dimbourg,
descendit jusqu'au pont de l'Europe.  L seulement, elle se crut
 l'abri.  Et, ne sachant plus o aller ni que faire, perdue,
elle se tint immobile contre une des balustrades, regardant
au-dessous d'elle,  travers les charpentes mtalliques, le vaste
champ de la gare, o des trains voluaient continuellement.  Elle
les suivait de ses yeux effars, elle pensait que, srement, le
juge tait l pour l'affaire, et que les deux hommes causaient
d'elle, que son sort se dcidait,  la minute mme.  Alors,
envahie d'un dsespoir, l'envie la tourmenta, plutt que de
retourner rue du Rocher, de se jeter tout de suite sous un train.
Il en sortait justement un de la marquise des grandes lignes,
qu'elle regardait venir, et qui passa sous elle, en soufflant
jusqu' sa face un tide tourbillon de vapeur blanche.  Puis,
l'inutilit sotte de son voyage, l'angoisse affreuse qu'elle
remporterait, si elle n'avait pas l'nergie d'aller chercher une
certitude, se prsentrent  son esprit avec tant de force,
qu'elle se donna cinq minutes pour retrouver son courage.  Des
machines sifflaient, elle en suivait une, petite, dbranchant un
train de banlieue; et, ses regards s'tant levs vers la gauche,
elle reconnut, au-dessus de la cour des messageries, tout en haut
de la maison de l'impasse d'Amsterdam, la fentre de la mre
Victoire, cette fentre o elle se revoyait accoude avec son
mari, avant l'abominable scne qui avait caus leur malheur.
Cela voqua le danger de sa situation, dans un lancement de
souffrance si aigu, qu'elle se sentit prte soudain  tout
affronter, pour en finir.  Des sons de trompe, des grondements
prolongs l'assourdissaient, tandis que d'paisses fumes
barraient l'horizon, envoles sur le grand ciel clair de Paris.
Et elle reprit le chemin de la rue du Rocher, allant l comme on
se suicide, prcipitant sa marche, dans la crainte brusque de n'y
plus trouver personne.

Lorsque Sverine eut tir le bouton du timbre, une nouvelle
terreur la glaa.  Mais, dj, un valet la faisait asseoir dans
une antichambre, aprs avoir pris son nom.  Et, par les portes
doucement entrebilles, elle entendit trs distinctement la
conversation vive de deux voix.  Le silence tait retomb,
profond, absolu.  Elle ne distinguait plus que le battement sourd
de ses tempes, elle se disait que le juge tait encore en
confrence, qu'on allait la faire attendre longtemps sans doute;
et cette attente lui devenait intolrable.  Puis, tout d'un coup,
elle eut une surprise: le valet l'appelait et l'introduisait.
Certainement, le juge n'tait pas sorti.  Elle le devinait l,
cach derrire une porte.

C'tait un grand cabinet de travail, avec des meubles noirs,
garni d'un tapis pais, de portires lourdes, si svre et si
clos, que pas un bruit du dehors n'y pntrait.  Pourtant, il y
avait des fleurs, des roses ples, dans une corbeille de bronze.
Et cela indiquait comme une grce cache, un got de la vie
aimable, derrire cette svrit.  Le matre de la maison tait
debout, trs correctement serr dans sa redingote, svre lui
aussi, avec sa figure mince, que ses favoris grisonnants
largissaient un peu, mais d'une lgance d'ancien beau, rest
svelte, d'une distinction que l'on sentait souriante, sous la
raideur voulue de la tenue officielle.  Dans le demi-jour de la
pice, il avait l'air trs grand.

Sverine, en entrant, fut oppresse par l'air tide, touff sous
les tentures; et elle ne vit que M. Camy-Lamotte, qui la
regardait s'approcher.  Il ne fit pas un geste pour l'inviter 
s'asseoir, il mit une affectation  ne pas ouvrir la bouche le
premier, attendant qu'elle expliqut le motif de sa visite.  Cela
prolongea le silence; et, par l'effet d'une raction violente,
elle se trouva subitement matresse d'elle-mme dans le pril,
trs calme, trs prudente.

--Monsieur, dit-elle, vous m'excuserez, si j'ai la hardiesse de
venir me rappeler  votre bienveillance.  Vous savez la perte
irrparable que j'ai faite, et dans l'abandon o je me trouve
maintenant, j'ai os songer  vous pour nous dfendre, pour nous
continuer un peu de la protection de votre ami, de mon protecteur
si regrett.

M. Camy-Lamotte ne put alors que la faire asseoir, d'un geste,
car cela tait dit sur un ton parfait, sans exagration
d'humilit ni de chagrin, avec un art inn de l'hypocrisie
fminine.  Mais il ne parlait toujours pas, il s'tait assis
lui-mme, attendant encore.  Elle continua, voyant qu'elle devait
prciser.

--Je me permets de rafrachir vos souvenirs, en vous rappelant
que j'ai eu l'honneur de vous voir  Doinville.  Ah!  c'tait un
heureux temps pour moi!...  Aujourd'hui, les jours mauvais sont
arrivs, et je n'ai que vous, monsieur, je vous implore au nom de
celui que nous avons perdu.  Vous qui l'avez aim, achevez sa
bonne oeuvre, remplacez-le auprs de moi.

Il l'coutait, il la regardait, et tous ses soupons taient
branls, tellement elle lui semblait naturelle, charmante dans
ses regrets et dans ses supplications.  Le billet dcouvert par
lui, au milieu des papiers de Grandmorin, ces deux lignes non
signes, lui avait paru ne pouvoir tre que d'elle, dont il
savait les complaisances pour le prsident; et, tout  l'heure,
l'annonce seule de sa visite avait achev de le convaincre.  Il
ne venait d'interrompre son entretien avec le juge que pour
confirmer sa certitude.  Mais comment la croire coupable,  la
voir de la sorte, si paisible et si douce?

Il voulut en avoir l'intelligence nette.  Et, tout en gardant son
air de svrit:

--Expliquez-vous, madame...  Je me souviens parfaitement, je ne
demande pas mieux que de vous tre utile, si rien ne s'y oppose.

Alors, trs nettement, Sverine conta comme quoi son mari tait
menac d'une destitution.  On le jalousait beaucoup,  cause de
son mrite et de la haute protection qui, jusque-l, l'avait
couvert.  Maintenant qu'on le croyait sans dfense, on esprait
triompher, on redoublait d'efforts.  Elle ne nommait personne, du
reste; elle parlait en termes mesurs, malgr l'imminence du
pril.  Pour qu'elle se ft ainsi dcide  faire le voyage de
Paris, il fallait qu'elle ft bien convaincue de la ncessit
d'agir au plus vite.  Peut-tre le lendemain ne serait-il plus
temps: c'tait immdiatement qu'elle rclamait aide et secours.
Tout cela avec une telle abondance de faits logiques et de bonnes
raisons, qu'il semblait en vrit impossible qu'elle se ft
drange dans un autre but.

M. Camy-Lamotte tudiait jusqu'aux petits battements
imperceptibles de ses lvres; et il porta le premier coup:

--Mais enfin pourquoi la Compagnie congdierait-elle votre mari?
Elle n'a rien de grave  lui reprocher.

Elle aussi ne le quittait pas du regard, piant les moindres plis
de son visage, se demandant s'il avait trouv la lettre; et,
malgr l'innocence de la question, ce fut brusquement une
conviction, chez elle, que la lettre tait l, dans un meuble de
ce cabinet: il savait, car il lui tendait un pige, dsirant voir
si elle oserait parler des vraies raisons du renvoi.  D'ailleurs,
il avait trop accentu le ton, et elle s'tait sentie fouille
jusqu' l'me par ses yeux ples d'homme fatigu.

Bravement, elle marcha au pril.

--Mon Dieu!  monsieur, c'est bien monstrueux, mais on nous a
souponns d'avoir tu notre bienfaiteur,  cause de ce
malheureux testament.  Nous n'avons pas eu de peine  dmontrer
notre innocence.  Seulement, il reste toujours quelque chose de
ces accusations abominables, et la Compagnie craint sans doute le
scandale.

Il fut de nouveau surpris, dmont, par cette franchise, surtout
par la sincrit de l'accent.  En outre, l'ayant juge, au
premier coup d'oeil, d'une figure mdiocre, il commenait  la
trouver extrmement sduisante, avec la soumission complaisante
de ses yeux bleus, sous l'nergie noire de sa chevelure.  Et il
songeait  son ami Grandmorin, saisi d'une jalouse admiration:
comment diable ce gaillard-l, son an de dix ans, avait-il eu
jusqu' sa mort des cratures pareilles, lorsque lui devait
renoncer dj  ces joujoux, pour ne pas y perdre le reste de ses
moelles?  Elle tait vraiment trs charmante, trs fine, et il
laissait percer le sourire de l'amateur aujourd'hui dsintress,
sous son grand air froid de fonctionnaire, ayant sur les bras une
affaire si fcheuse.

Mais Sverine, par une bravade de femme qui sent sa force, eut le
tort d'ajouter:

--Des gens comme nous ne tuent pas pour de l'argent.  Il aurait
fallu un autre motif, et il n'y en avait pas, de motif.

Il la regarda, vit trembler les coins de sa bouche.  C'tait
elle.  Ds lors, sa conviction fut absolue.  Et elle-mme comprit
immdiatement qu'elle s'tait livre,  la faon dont il avait
cess de sourire, le menton nerveusement pinc.  Elle en prouva
une dfaillance, comme si tout son tre l'abandonnait.  Pourtant,
elle restait le buste droit sur sa chaise, elle entendait sa voix
continuer  causer du mme ton gal, disant les mots qu'il
fallait dire.  La conversation se poursuivait, mais dsormais ils
n'avaient plus rien  s'apprendre; et, sous les paroles
quelconques, tous deux ne parlaient plus que des choses qu'ils ne
disaient point.  Il avait la lettre, c'tait elle qui l'avait
crite.  Cela sortait mme de leurs silences.

--Madame, reprit-il enfin, je ne refuse pas d'intervenir prs de
la Compagnie, si vraiment vous tes digne d'intrt.  J'attends
justement ce soir le chef de l'exploitation, pour une autre
affaire...  Seulement, j'aurais besoin de quelques notes.  Tenez!
crivez-moi le nom, l'ge, les tats de service de votre mari,
enfin tout ce qui peut me mettre au courant de votre situation.

Et il poussa devant elle un petit guridon, en cessant de la
regarder, pour ne point l'effrayer trop.  Elle avait frmi: il
voulait une page de son criture, afin de la comparer  la
lettre.  Un instant, elle chercha dsesprment un prtexte,
rsolue  ne pas crire.  Puis, elle rflchit:  quoi bon?
puisqu'il savait.  On aurait toujours quelques lignes d'elle.
Sans aucun trouble apparent, de l'air le plus simple du monde,
elle crivit ce qu'il demandait; tandis que, debout derrire
elle, il reconnaissait parfaitement l'criture, plus haute, moins
tremble que celle du billet.  Et il finissait par la trouver
trs brave, cette petite femme fluette; il souriait de nouveau,
maintenant qu'elle ne pouvait le voir, de son sourire d'homme que
le charme seul touchait encore, dans son insouciance exprimente
de toutes choses.  Au fond, rien ne valait la fatigue d'tre
juste.  Il veillait uniquement au dcor du rgime qu'il servait.

--Eh bien!  madame, remettez-moi cela, je m'informerai, j'agirai
pour le mieux.

--Je vous suis trs reconnaissante, monsieur...  Alors, vous
obtiendrez le maintien de mon mari, je puis considrer l'affaire
comme arrange?

--Ah!  par exemple non!  je ne m'engage  rien...  Il faut que je
voie, que je rflchisse.

En effet, il tait hsitant, il ne savait quel parti il allait
prendre  l'gard du mnage.  Et elle n'avait plus qu'une
angoisse, depuis qu'elle se sentait  sa merci: cette hsitation,
l'alternative d'tre sauve ou perdue par lui, sans pouvoir
deviner les raisons qui le dcideraient.

--Oh!  monsieur, songez  notre tourment.  Vous ne me laisserez
pas partir, avant de m'avoir donn une certitude.

--Mon Dieu!  si, madame.  Je n'y puis rien.  Attendez.

Il la poussait vers la porte.  Elle s'en allait, dsespre,
bouleverse, sur le point de tout avouer  voix haute, dans un
besoin immdiat de le forcer  dire nettement ce qu'il comptait
faire d'eux.  Pour rester une minute encore, esprant trouver un
dtour, elle s'cria:

--J'oubliais, je dsirais vous demander un conseil,  propos de
ce malheureux testament...  Pensez-vous que nous devions refuser
le legs?

--La loi est pour vous, rpondit-il prudemment.  C'est chose
d'apprciation et de circonstance.

Elle tait sur le seuil, elle tenta un dernier effort.

--Monsieur, je vous en supplie, ne me laissez pas partir ainsi,
dites-moi si je dois esprer.

D'un geste d'abandon, elle lui avait pris la main.  Il se
dgagea.  Mais elle le regardait avec de beaux yeux, si ardents
de prire, qu'il en fut remu.

--Eh bien!  revenez  cinq heures.  Peut-tre aurai-je quelque
chose  vous dire.

Elle partit, elle quitta l'htel, plus angoisse encore qu'elle
n'y tait venue.  La situation s'tait prcise, et son sort
demeurait en suspens, sous la menace d'une arrestation peut-tre
immdiate.  Comment vivre jusqu' cinq heures?  La pense de
Jacques, qu'elle avait oubli, se rveilla en elle tout d'un
coup: encore un qui pouvait la perdre, si on l'arrtait!  Bien
qu'il ft  peine deux heures et demie, elle se hta de monter la
rue du Rocher, vers la rue Cardinet.

M. Camy-Lamotte, rest seul, s'tait arrt devant son bureau.
Familier des Tuileries, o sa fonction de secrtaire gnral du
ministre de la justice le faisait mander presque journellement,
tout aussi puissant que le ministre, employ mme  des besognes
plus intimes, il savait combien cette affaire Grandmorin irritait
et inquitait, en haut lieu.  Les journaux de l'opposition
continuaient  mener une campagne bruyante, les uns accusant la
police d'tre tellement occupe  la surveillance politique
qu'elle n'avait plus le temps d'arrter les assassins, les autres
fouillant la vie du prsident, donnant  entendre qu'il tait de
la cour, o rgnait la plus basse dbauche; et cette campagne
devenait vraiment dsastreuse,  mesure que les lections
approchaient.  Aussi avait-on exprim au secrtaire gnral le
dsir formel d'en finir au plus vite, n'importe comment.  Le
ministre s'tant dcharg sur lui de cette affaire dlicate, il
se trouvait tre l'unique matre de la dcision  prendre, sous
sa responsabilit, il est vrai: ce qui mritait examen, car il ne
doutait pas de payer pour tout le monde, s'il se montrait
maladroit.

Toujours songeur, M. Camy-Lamotte alla ouvrir la porte de la
pice voisine, o M. Denizet attendait.  Et celui-ci, qui avait
cout, s'cria, en rentrant:

--Je vous le disais bien, on a eu tort de souponner ces
gens-l...  Cette femme ne songe videmment qu' sauver son mari
d'un renvoi possible.  Elle n'a pas eu une parole suspecte.

Le secrtaire gnral ne rpondit pas tout de suite.  Absorb,
ses regards sur le juge, dont la face lourde, aux minces lvres,
le frappait, il pensait maintenant  cette magistrature, qu'il
avait en la main comme chef occulte du personnel, et il
s'tonnait qu'elle ft encore si digne dans sa pauvret, si
intelligente dans son engourdissement professionnel.  Mais
celui-ci, vraiment, si fin qu'il se crt, avec ses yeux voils
d'paisses paupires, avait la passion tenace, quand il croyait
tenir la vrit.

--Alors, reprit M. Camy-Lamotte, vous persistez  voir le
coupable dans ce Cabuche?

M. Denizet eut un sursaut d'tonnement.

--Oh!  certes!...  Tout l'accable.  Je vous ai numr les
preuves, elles sont, j'oserai dire, classiques, car pas une ne
manque...  J'ai bien cherch s'il y avait un complice, une femme
dans le coup, ainsi que vous me le faisiez entendre.  Cela
semblait s'accorder avec la dposition d'un mcanicien, un homme
qui a entrevu la scne du meurtre; mais, habilement interrog par
moi, cet homme n'a pas persist dans sa dclaration premire, et
il a mme reconnu la couverture de voyage, comme tant la masse
noire dont il avait parl...  oh!  Oui, certes, Cabuche est le
coupable, d'autant plus que, si nous ne l'avons pas, nous n'avons
personne.

Jusque-l, le secrtaire gnral avait attendu, pour lui donner
connaissance de la preuve crite qu'il possdait; et, maintenant
que sa conviction tait faite, il se htait moins encore
d'tablir la vrit.  A quoi bon ruiner la piste fausse de
l'instruction, si la vraie piste devait conduire  des embarras
plus grands?  Tout cela tait  examiner d'abord.

--Mon Dieu!  reprit-il avec son sourire d'homme fatigu, je veux
bien admettre que vous soyez dans le vrai...  Je vous ai
seulement fait venir pour tudier avec vous certains points
graves.  Cette affaire est exceptionnelle, et la voici devenue
toute politique: vous le sentez, n'est-ce pas?  Nous allons donc
nous trouver peut-tre forcs d'agir en hommes de gouvernement...
Voyons, en toute franchise, d'aprs vos interrogatoires, cette
fille, la matresse de ce Cabuche, a t violente, hein?

Le juge eut sa moue d'homme fin, tandis que ses yeux
disparaissaient  demi derrire ses paupires.

--Dame!  je crois que le prsident l'avait mise en un vilain
tat, et cela ressortira srement du procs...  Ajoutez que, si
la dfense est confie  un avocat de l'opposition, on peut
s'attendre  un dballage d'histoires fcheuses, car ce ne sont
pas ces histoires qui manquent, l-bas, dans notre pays.

Ce Denizet n'tait pas si bte, quand il n'obissait plus  la
routine du mtier, trnant dans l'absolu de sa perspicacit et de
sa toute-puissance.  Il avait compris pourquoi on le mandait, non
au ministre de la justice, mais au domicile particulier du
secrtaire gnral.

--Enfin, conclut-il, voyant que ce dernier ne bronchait pas, nous
aurons une affaire assez malpropre.

M. Camy-Lamotte se contenta de hocher la tte.  Il tait en train
de calculer les rsultats de l'autre procs, celui des Roubaud.
A coup sr, si le mari passait aux assises, il dirait tout, sa
femme dbauche elle aussi, lorsqu'elle tait jeune fille, et
l'adultre ensuite, et la rage jalouse qui devait l'avoir pouss
au meurtre; sans compter qu'il ne s'agissait plus d'une
domestique et d'un repris de justice, que cet employ, mari 
cette jolie femme, allait mettre en cause tout un coin de la
bourgeoisie et du monde des chemins de fer.  Puis, savait-on
jamais sur quoi l'on marchait, avec un homme comme le prsident?
Peut-tre tomberait-on dans des abominations imprvues.  Non,
dcidment, l'affaire des Roubaud, des vrais coupables, tait
plus sale encore.  C'tait chose rsolue, il l'cartait,
absolument.  A en retenir une, il aurait pench pour que l'on
gardt l'affaire de l'innocent Cabuche.

--Je me rends  votre systme, dit-il enfin  M. Denizet.  Il y
a, en effet, de fortes prsomptions contre le carrier, s'il avait
 exercer une vengeance lgitime...  Mais que tout cela est
triste, mon Dieu!  et que de boue il faudrait remuer!...  Je sais
bien que la justice doit rester indiffrente aux consquences, et
que, planant au-dessus des intrts...

Il n'acheva pas, termina du geste, pendant que le juge,
silencieux  son tour, attendait d'un air morne les ordres qu'il
sentait venir.  Du moment o l'on acceptait sa vrit  lui,
cette cration de son intelligence, il tait prt  faire aux
ncessits gouvernementales le sacrifice de l'ide de justice.
Mais le secrtaire, malgr son habituelle adresse en ces sortes
de transactions, se hta un peu, parla trop vite, en matre obi.

--Enfin, on dsire un non-lieu...  Arrangez les choses pour que
l'affaire soit classe.

--Pardon, monsieur, dclara M. Denizet, je ne suis plus le matre
de l'affaire, elle dpend de ma conscience.

Tout de suite, M. Camy-Lamotte sourit, redevenant correct, avec
cet air dsabus et poli qui semblait se moquer du monde.

--Sans doute.  Aussi est-ce  votre conscience que je m'adresse.

Je vous laisse prendre la dcision qu'elle vous dictera, certain
que vous pserez quitablement le pour et le contre, en vue du
triomphe des saines doctrines et de la morale publique...  Vous
savez, mieux que moi, qu'il est parfois hroque d'accepter un
mal, si l'on ne veut pas tomber dans un pire...  Enfin, on ne
fait appel en vous qu'au bon citoyen,  l'honnte homme.
Personne ne songe  peser sur votre indpendance, et c'est
pourquoi je rpte que vous tes le matre absolu de l'affaire,
comme du reste l'a voulu la loi.

Jaloux de ce pouvoir illimit, surtout lorsqu'il tait prs d'en
user mal, le juge accueillait chacune de ces phrases d'un
hochement de tte satisfait.

--D'ailleurs, continua l'autre, avec un redoublement de bonne
grce dont l'exagration devenait ironique, nous savons  qui
nous nous adressons.  Voici longtemps que nous suivons vos
efforts, et je puis me permettre de vous dire que nous vous
appellerions ds maintenant  Paris, s'il y avait une vacance.

M. Denizet eut un mouvement.  Quoi donc?  s'il rendait le service
demand, on n'allait pas combler sa grande ambition, son rve
d'un sige  Paris.  Mais, dj, M. Camy-Lamotte ajoutait, ayant
compris:

--Votre place y est marque, c'est une question de temps...
Seulement, puisque j'ai commenc  tre indiscret, je suis
heureux de vous annoncer que vous tes port pour la croix, au 15
aot prochain.

Un instant, le juge se consulta.  Il aurait prfr l'avancement,
car il calculait qu'il y avait au bout une augmentation d'environ
cent soixante-six francs par mois; et, dans la misre dcente o
il vivait, c'tait plus de bien-tre, sa garde-robe renouvele,
sa bonne Mlanie mieux nourrie, moins acaritre.  Mais la croix,
pourtant, tait bonne  prendre.  Puis, il avait une promesse.
Et lui qui ne se serait pas vendu, nourri dans la tradition de
cette magistrature honnte et mdiocre, il cdait tout de suite 
une simple esprance,  l'engagement vague que l'administration
prenait de le favoriser.  La fonction judiciaire n'tait plus
qu'un mtier comme un autre, et il tranait le boulet de
l'avancement, en solliciteur affam, toujours prt  plier sous
les ordres du pouvoir.

--Je suis trs touch, murmura-t-il, veuillez le dire  monsieur
le ministre.

Il s'tait lev, sentant que, maintenant, tout ce qu'ils
pourraient ajouter l'un et l'autre les gnerait.

--Alors, conclut-il, les yeux teints, la face morte, je vais
achever mon enqute, en tenant compte de vos scrupules.
Naturellement, si nous n'avons pas des faits absolus prouvs
contre Cabuche, il vaudra mieux ne pas risquer le scandale
inutile d'un procs...  On le relchera, on continuera de le
surveiller.

Le secrtaire gnral, sur le seuil, acheva de se montrer tout 
fait aimable.

--Monsieur Denizet, nous nous en remettons compltement  votre
grand tact et  votre haute honntet.

Lorsqu'il se retrouva seul, M. Camy-Lamotte eut la curiosit,
inutile maintenant d'ailleurs, de comparer la page crite par
Sverine, avec le billet sans signature, qu'il avait dcouvert
dans les papiers du prsident Grandmorin.  La ressemblance tait
complte.  Il replia la lettre, la serra soigneusement, car, s'il
n'en avait souffl mot au juge d'instruction, il jugeait qu'une
arme pareille tait bonne  garder.  Et, comme le profil de cette
petite femme, si frle et si forte dans sa rsistance nerveuse,
s'voquait devant lui, il eut son haussement d'paules indulgent
et railleur.  Ah!  ces cratures, quand elles veulent!  Sverine,
 trois heures moins vingt, s'tait trouve en avance, rue
Cardinet, au rendez-vous qu'elle avait donn  Jacques.  Il
habitait l, tout en haut d'une grande maison, une troite
chambre, o il ne montait gure que le soir pour se coucher; et
encore dcouchait-il deux fois par semaine, les deux nuits qu'il
passait au Havre, entre l'express du soir et l'express du matin.
Ce jour-l pourtant, tremp d'eau, bris de fatigue, il tait
rentr se jeter sur son lit.  De sorte que Sverine l'aurait
peut-tre attendu vainement, si la querelle d'un mnage voisin,
un mari qui assommait sa femme, hurlante, ne l'avait rveill.
Il s'tait dbarbouill et vtu de fort mchante humeur, l'ayant
reconnue en bas, sur le trottoir, en regardant par la fentre de
sa mansarde.

--Enfin, c'est vous!  s'cria-t-elle, quand elle le vit dboucher
de la porte cochre.  Je craignais d'avoir mal compris...  Vous
m'aviez bien dit au coin de la rue Saussure...

Et, sans attendre sa rponse, levant les yeux sur la maison:

--C'est donc l que vous demeurez?

Il avait, sans le lui dire, fix ainsi le rendez-vous devant sa
porte, parce que le dpt, o ils devaient aller ensemble, se
trouvait presque en face.  Mais sa question le gna, il s'imagina
qu'elle allait pousser la bonne camaraderie jusqu' lui demander
de voir sa chambre.  Celle-ci tait si sommairement meuble et si
en dsordre, qu'il en avait honte.

--Oh!  je ne demeure pas, je perche, rpondit-il.
Dpchons-nous, je crains que le chef ne soit dj sorti.

En effet, lorsqu'ils se prsentrent  la petite maison que ce
dernier occupait, derrire le dpt, dans l'enceinte de la gare,
ils ne le trouvrent pas; et, inutilement, ils allrent de hangar
en hangar: partout on leur dit de revenir vers quatre heures et
demie, s'ils voulaient tre certains de le rencontrer aux
ateliers de rparation.

--C'est bien, nous reviendrons, dclara Sverine.

Puis, quand elle fut de nouveau dehors, seule en compagnie de
Jacques:

--Si vous tes libre, a ne vous fait rien que je reste 
attendre avec vous?

Il ne pouvait refuser, et d'ailleurs, malgr l'inquitude sourde
qu'elle lui causait, elle exerait sur lui un charme grandissant
et si fort, que la maussaderie volontaire o il s'tait promis de
s'enfermer, s'en allait  ses doux regards.  Celle-l, avec sa
longue figure tendre et peureuse, devait aimer comme un chien
fidle, qu'on n'a pas mme le courage de battre.

--Sans doute, je ne vous quitte pas, rpondit-il d'un ton moins
brusque.  Seulement, nous avons plus d'une heure  perdre...
Voulez-vous entrer dans un caf?

Elle lui souriait, heureuse de le sentir enfin cordial.
Vivement, elle se rcria.

--Oh!  non, non, je ne veux pas m'enfermer...  J'aime mieux
marcher  votre bras, dans les rues, o vous voudrez.

Et elle lui prit le bras d'elle-mme, gentiment.  Maintenant
qu'il n'tait plus noir du voyage, elle le trouvait distingu,
avec sa mise d'employ  l'aise, son air bourgeois, que relevait
une sorte de fiert libre, l'habitude du grand air et du danger
brav chaque jour.  Jamais elle n'avait si bien remarqu qu'il
tait beau garon, le visage rond et rgulier, les moustaches
trs brunes sur la peau blanche; et, seuls, ses yeux fuyants, ses
yeux sems de points d'or, qui se dtournaient d'elle,
continuaient  la mettre en dfiance.  S'il vitait de la
regarder en face, tait-ce donc qu'il ne voulait pas s'engager,
rester matre d'agir  sa guise, mme contre elle?  Ds ce
moment, dans l'incertitude o elle tait encore, reprise d'un
frisson, chaque fois qu'elle songeait  ce cabinet de la rue du
Rocher o sa vie se dcidait, elle n'eut plus qu'un but, sentir 
elle, tout  elle, l'homme qui lui donnait le bras, obtenir que,
lorsqu'elle levait la tte, il laisst ses yeux dans les siens,
profondment.  Alors, il lui appartiendrait.  Elle ne l'aimait
point, elle ne pensait pas mme  cela.  Simplement, elle
s'efforait de faire de lui sa chose, pour n'avoir plus  le
craindre.

Quelques minutes, ils marchrent sans parler, dans le continuel
flot de passants qui encombre ce quartier populeux.  Parfois, ils
taient forcs de descendre du trottoir; et ils traversaient la
chausse, au milieu des voitures.  Puis, ils se trouvrent devant
le square des Batignolles, presque dsert  cette poque de
l'anne.  Le ciel pourtant, lav par le dluge du matin, tait
d'un bleu trs doux; et, sous le tide soleil de mars, les lilas
bourgeonnaient.

--Entrons-nous?  demanda Sverine.  Tout ce monde m'tourdit.

De lui-mme, Jacques allait entrer, inconscient du besoin de
l'avoir plus  lui, loin de la foule.

--L ou ailleurs, dit-il.  Entrons.

Lentement, ils continurent de marcher le long des pelouses,
entre les arbres sans feuilles.  Quelques femmes promenaient des
enfants au maillot, et il y avait des passants qui traversaient
le jardin pour couper au plus court, htant le pas.  Ils
enjambrent la rivire, montrent parmi les rochers; puis, ils
revenaient, dsoeuvrs, lorsqu'ils passrent parmi des touffes de
sapins, dont les feuillages persistants luisaient au soleil, d'un
vert sombre.  Et, un banc se trouvant l, dans ce coin solitaire,
cach aux regards, ils s'assirent, sans mme se consulter cette
fois, comme amens  cette place par une entente.

--Il fait beau tout de mme, aujourd'hui, dit-elle aprs un
silence.

--Oui, rpondit-il, le soleil a reparu.

Mais leur pense n'tait point  cela.  Lui, qui fuyait les
femmes, venait de songer aux vnements qui l'avaient rapproch
de celle-ci.  Elle tait l, elle le touchait, elle menaait
d'envahir son existence, et il en prouvait une continuelle
surprise.  Depuis le dernier interrogatoire,  Rouen, il n'en
doutait plus, cette femme tait complice dans le meurtre de la
Croix-de-Maufras.  Comment?   la suite de quelles circonstances?
pousse par quelle passion ou quel intrt?  il s'tait pos ces
questions, sans pouvoir clairement les rsoudre.  Pourtant, il
avait fini par arranger une histoire: le mari intress, violent,
ayant hte d'entrer en possession du legs; peut-tre la peur que
le testament ne ft chang  leur dsavantage; peut-tre le
calcul d'attacher sa femme  lui, par un lien sanglant.  Et il
s'en tenait  cette histoire, dont les coins obscurs
l'attiraient, l'intressaient, sans qu'il chercht  les
claircir.  L'ide que son devoir serait de tout dire  la
justice, l'avait hant aussi.  Mme c'tait cette ide qui le
proccupait, depuis qu'il se trouvait assis sur ce banc, prs
d'elle, si prs, qu'il sentait contre sa hanche la tideur de la
sienne.

--En mars, reprit-il, c'est tonnant, de pouvoir ainsi rester
dehors, comme en t.

--Oh!  dit-elle, ds que le soleil monte, a se sent bien.

Et, de son ct, elle rflchissait qu'il aurait fallu vraiment
que ce garon ft bte, pour ne pas les avoir devins coupables.
Ils s'taient trop jets  sa tte, elle continuait  se serrer
trop contre lui, en ce moment mme.  Aussi, dans le silence coup
de paroles vides, suivait-elle les rflexions qu'il faisait.
Leurs yeux s'tant rencontrs, elle venait de lire qu'il en
arrivait  se demander si ce n'tait pas elle qu'il avait vue,
pesant de tout son poids sur les jambes de la victime, ainsi
qu'une masse noire.  Que faire, que dire, pour le lier d'un lien
indestructible?

--Ce matin, ajouta-t-elle, il faisait trs froid au Havre.

--Sans compter, dit-il, toute l'eau que nous avons reue.

Et,  cet instant, Sverine eut une brusque inspiration.  Elle ne
raisonna pas, ne discuta pas: cela lui arrivait, comme une
impulsion instinctive, des profondeurs obscures de son
intelligence et de son coeur; car, si elle avait discut, elle
n'aurait rien dit.  Mais elle sentait que cela tait trs bien,
et qu'en parlant, elle le conqurait.

Doucement, elle lui prit la main, elle le regarda.  Les touffes
d'arbres verts les cachaient aux passants des rues voisines; ils
n'entendaient qu'un lointain roulement de voitures, assourdi dans
cette solitude ensoleille du square; tandis que, seul, au dtour
de l'alle, un enfant tait l, jouant en silence  emplir de
sable un petit seau, avec une pelle.  Et, sans transition, de
toute son me,  demi-voix:

--Vous me croyez coupable?

Il frmit lgrement, il arrta ses yeux dans les siens.

Oui, rpondit-il, de la mme voix basse et mue.

Alors, elle serra sa main qu'elle avait garde, d'une treinte
plus troite; et elle ne continua pas tout de suite, elle sentait
leur fivre se confondre.

--Vous vous trompez, je ne suis pas coupable.

Et elle disait cela, non pour le convaincre, lui, mais uniquement
pour l'avertir qu'elle devait tre innocente, aux yeux des
autres.  C'tait l'aveu de la femme qui dit non, dans le dsir
que ce soit non, quand mme et toujours.

--Je ne suis pas coupable...  Vous ne me ferez plus la peine de
croire que je suis coupable.

Et elle tait trs heureuse, en voyant qu'il laissait ses yeux
dans les siens, profondment.  Sans doute, ce qu'elle venait de
faire l, c'tait le don de sa personne; car elle se livrait, et
plus tard, s'il la rclamait, elle ne pourrait se refuser.  Mais
le lien tait nou entre eux, indissoluble: elle le dfiait bien
de parler maintenant, il tait  elle comme elle tait  lui.
L'aveu les avait unis.

--Vous ne me ferez plus de peine, vous me croyez?

--Oui, je vous crois, rpondit-il en souriant.

Pourquoi l'aurait-il force  causer brutalement de cette chose
affreuse?  Plus tard, elle lui conterait tout, si elle en
prouvait le besoin.  Cette faon de se tranquilliser, en se
confessant  lui, sans rien dire, le touchait beaucoup, ainsi
qu'une marque d'infinie tendresse.  Elle tait si confiante, si
fragile, avec ses doux yeux de pervenche!  elle lui apparaissait
si femme, toute  l'homme, toujours prte  le subir, pour tre
heureuse!  Et, surtout, ce qui le ravissait, tandis que leurs
mains restaient jointes et que leurs regards ne se quittaient
plus, c'tait de ne pas retrouver en lui son malaise, cet
effrayant frisson qui l'agitait, prs d'une femme,  l'ide de la
possession.  Les autres, il n'avait pu toucher  leur chair, sans
prouver le dsir d'y mordre, dans une abominable faim
d'gorgement.  Pourrait-il donc l'aimer, celle-l, et ne point la
tuer?

--Vous savez bien que je suis votre ami et que vous n'avez rien 
craindre de moi, murmura-t-il  son oreille.  Je ne veux pas
connatre vos affaires, ce sera comme il vous plaira...  Vous
m'entendez?  disposez entirement de ma personne.

Il s'tait approch si prs de son visage, qu'il sentait son
haleine chaude dans ses moustaches.  Le matin encore, il en
aurait trembl, sous la peur sauvage d'une crise.  Que se
passait-il, pour qu'il lui restt  peine un frmissement, avec
la lassitude heureuse des convalescences?  Cette ide qu'elle
avait tu, devenue une certitude, la lui montrait diffrente,
grandie,  part.  Peut-tre bien n'avait-elle pas aid seulement,
mais frapp.  Il en fut convaincu, sans preuve aucune.  Et, ds
lors, elle sembla lui tre sacre, en dehors de tout
raisonnement, dans l'inconscience du dsir effray qu'elle lui
inspirait.

Tous les deux  prsent causaient avec gaiet, en couple de
rencontre, chez qui l'amour commence.

--Vous devriez me donner votre autre main, pour que je la
rchauffe.

--Oh!  non, pas ici.  On nous verrait.

--Qui donc?  puisque nous sommes seuls...  Et d'ailleurs, il n'y
aurait pas grand mal.  Les enfants ne se font pas comme a.

--Je l'espre bien.

Elle riait franchement, dans la joie d'tre sauve.  Elle ne
l'aimait pas, ce garon; elle croyait en tre bien sre; et si
elle s'tait promise, elle rvait dj au moyen de ne pas payer.
Il avait l'air gentil, il ne la tourmenterait pas, tout
s'arrangeait trs bien.

--C'est entendu, nous sommes camarades, sans que les autres, ni
mme mon mari, aient rien  y voir...  Maintenant, lchez-moi la
main, et ne me regardez plus comme a, parce que vous allez vous
user les yeux.

Mais il gardait ses doigts dlicats entre les siens.  Trs bas,
il bgaya:

--Vous savez que je vous aime.

Vivement, elle s'tait dgage, d'une lgre secousse.  Et,
debout devant le banc, o il restait assis.

--En voil une folie, par exemple!  Soyez convenable, on vient.

En effet, une nourrice arrivait, avec son poupon endormi entre
ses bras.  Puis, une jeune fille passa, trs affaire.  Le soleil
baissait, se noyait  l'horizon, dans des vapeurs violtres, et
les rayons s'en allaient des pelouses, mourant en poussire d'or,
 la pointe verte des sapins.  Il y eut comme un arrt subit dans
le roulement continu des voitures.  On entendit sonner cinq
heures,  une horloge voisine.

--Ah!  mon Dieu!  s'cria Sverine, cinq heures, et j'ai
rendez-vous rue du Rocher!

Sa joie tombait, elle retrouvait l'angoisse de l'inconnu qui
l'attendait, l-bas, en se souvenant qu'elle n'tait pas sauve
encore.  Elle devint toute ple, les lvres tremblantes.

--Mais le chef du dpt que vous aviez  voir?  dit Jacques, qui
s'tait lev du banc pour la reprendre  son bras.

--Tant pis!  je le verrai une autre fois...  coutez, mon ami, je
n'ai plus besoin de vous, laissez-moi vite faire ma course.  Et
merci encore, merci de tout mon coeur.

Elle lui serrait les mains, elle se htait.

--A tout  l'heure, au train.

--Oui,  tout  l'heure.

Dj, elle s'loignait d'un pas rapide, elle disparaissait entre
les massifs du square; tandis que lui, lentement, se dirigeait
vers la rue Cardinet.

M. Camy-Lamotte venait d'avoir, chez lui, une longue confrence
avec le chef de l'exploitation de la Compagnie de l'Ouest.  Mand
sous le prtexte d'une autre affaire, celui-ci avait fini par
confesser combien ce procs Grandmorin ennuyait la Compagnie.  Il
y avait d'abord les plaintes des journaux, au sujet du peu de
scurit pour les voyageurs, dans les voitures de premire
classe.  Puis, tout le personnel se trouvait ml  l'aventure,
plusieurs employs taient souponns, sans compter ce Roubaud,
le plus compromis, qu'on pouvait arrter d'un moment  l'autre.
Enfin, les bruits de vilaines moeurs qui couraient sur le
prsident, membre du conseil d'administration, semblaient
rejaillir sur ce conseil tout entier.  Et c'tait ainsi que le
crime prsum d'un petit sous-chef de gare, quelque histoire
louche, basse et malpropre, remontait au travers des rouages
compliqus, branlait cette machine norme d'une exploitation de
voie ferre, en dtraquait jusqu' l'administration suprieure.
La secousse allait mme plus haut, gagnait le ministre, menaait
l'tat, dans le malaise politique du moment: heure critique,
grand corps social dont la moindre fivre htait la
dcomposition.  Aussi, lorsque M. Camy-Lamotte avait su de son
interlocuteur que la Compagnie, le matin, avait rsolu le renvoi
de Roubaud, s'tait-il vivement lev contre cette mesure.  Non!
non!  rien ne serait plus maladroit, cela redoublerait le tapage
dans la presse, si elle s'avisait de poser le sous-chef en
victime politique.  Tout craquerait de plus belle, de bas en
haut, et Dieu savait  quelles dcouvertes dsagrables on
arriverait pour les uns et pour les autres!  Le scandale avait
trop dur, il fallait au plus tt faire le silence.  Et le chef
de l'exploitation, convaincu, s'tait engag  maintenir Roubaud,
 ne pas mme le dplacer du Havre.  On verrait bien qu'il n'y
avait pas de malhonntes gens dans tout cela.  C'tait fini,
l'affaire serait classe.

Lorsque Sverine, essouffle, le coeur battant  grands coups, se
retrouva dans le svre cabinet de la rue du Rocher, devant
M. Camy-Lamotte, celui-ci la contempla un instant en silence,
intress par l'extraordinaire effort qu'elle faisait pour
paratre calme.  Dcidment, elle lui tait sympathique, cette
criminelle dlicate, aux yeux de pervenche.

--Eh bien!  madame...

Et il s'arrta pour jouir de son anxit quelques secondes
encore.  Mais elle avait un regard si profond, il la sentait
lance toute vers lui, dans un tel besoin de savoir, qu'il fut
pitoyable.

--Eh bien!  madame, j'ai vu le chef de l'exploitation, j'ai
obtenu que votre mari ne ft pas congdi...  L'affaire est
arrange.

Alors, elle dfaillit, sous le flot de joie trop vive qui
l'inonda.  Ses yeux s'taient emplis de larmes, et elle ne disait
rien, elle souriait.

Il rpta, en insistant sur la phrase, pour lui donner toute sa
signification:

--L'affaire est arrange...  Vous pouvez rentrer tranquille au
Havre.

Elle entendait bien: il voulait dire qu'on ne les arrterait pas,
qu'on leur faisait grce.  Ce n'tait pas seulement l'emploi
maintenu, c'tait l'effroyable drame oubli, enterr.  D'un
mouvement de caresse instinctive, comme une jolie bte domestique
qui remercie et flatte, elle se pencha sur ses mains, les baisa,
les garda appuyes contre ses joues.  Et, cette fois, il ne les
avait pas retires, trs mu lui-mme du charme tendre de cette
gratitude.

--Seulement, reprit-il en tchant de redevenir svre,
souvenez-vous et conduisez-vous bien.

--Oh!  monsieur!

Mais il dsirait les garder  sa merci, la femme et l'homme.  Il
fit allusion  la lettre.

--Souvenez-vous que le dossier reste l, et qu' la moindre
faute, tout peut tre repris...  Surtout, recommandez  votre
mari de ne plus s'occuper de politique.  Sur ce chapitre, nous
serions impitoyables.  Je sais qu'il s'est dj compromis, on m'a
parl d'une querelle fcheuse avec le sous-prfet; enfin, il
passe pour rpublicain, c'est dtestable...  N'est-ce pas?  qu'il
soit sage, ou nous le supprimerons, simplement.

Elle tait debout, ayant hte maintenant d'tre dehors, pour
donner de l'espace  la joie qui la suffoquait.

--Monsieur, nous vous obirons, nous serons ce qu'il vous
plaira...  N'importe quand, n'importe o, vous n'aurez qu'
commander: je vous appartiens.

Il s'tait remis  sourire, de son air las, avec la pointe de
ddain d'un homme qui avait longuement bu au nant de toutes
choses.

--Oh!  je n'abuserai pas, madame, je n'abuse plus.

Et lui-mme ouvrit la porte du cabinet.  Sur le palier, elle se
retourna deux fois, avec son visage rayonnant, qui le remerciait
encore.

Dans la rue du Rocher, Sverine marcha follement.  Elle s'aperut
qu'elle remontait la rue, sans raison; et elle redescendit la
pente, traversant la chausse pour rien, au risque de se faire
craser.  C'tait un besoin de mouvement, de gestes, de cris.
Dj, elle comprenait pourquoi on leur faisait grce, et elle se
surprit  dire:

--Parbleu!  ils ont peur, il n'y a pas de danger qu'ils remuent
ces choses-l, j'ai t bien bte de me torturer.  C'est
vident...  Ah!  quelle chance!  sauve, sauve pour de bon,
cette fois!...  Et n'importe, je vais effrayer mon mari, afin
qu'il se tienne tranquille...  Sauve, sauve, quelle chance!

Comme elle dbouchait dans la rue Saint-Lazare, elle vit,
l'horloge d'un bijoutier, qu'il tait six heures moins vingt.

--Tiens!  je vais me payer un bon dner, j'ai le temps.

En face de la gare, elle choisit le restaurant le plus luxueux;
et, installe seule  une petite table bien blanche, contre la
glace sans tain de la devanture, trs amuse par le mouvement de
la rue, elle se commanda un dner fin, des hutres, des filets de
sole, une aile de poulet rti.  C'tait bien le moins qu'elle se
rattrapt de son mauvais djeuner.  Elle dvora, trouva exquis le
pain de gruau, se fit encore faire une friandise, des beignets
souffls.  Puis, son caf bu, elle se pressa, car elle n'avait
plus que quelques minutes pour prendre l'express.

Jacques, en la quittant, aprs tre all chez lui remettre ses
vtements de travail, s'tait rendu tout de suite au dpt, o il
n'arrivait d'ordinaire qu'une demi-heure avant le dpart de sa
machine.  Il avait fini par se reposer sur Pecqueux des soins de
visite, bien que le chauffeur ft ivre deux fois sur trois.
Mais, ce jour-l, dans l'motion tendre o il tait, un scrupule
inconscient venait de l'envahir, il voulait s'assurer par
lui-mme du bon fonctionnement de toutes les pices; d'autant
plus que, le matin, en venant du Havre, il croyait s'tre aperu
d'une dpense de force plus grande pour un travail moindre.

Dans le vaste hangar ferm, noir de charbon, et que de hautes
fentres poussireuses clairaient, parmi les autres machines au
repos, celle de Jacques se trouvait dj en tte d'une voie,
destine  partir la premire.  Un chauffeur du dpt venait de
charger le foyer, des escarbilles rouges tombaient dessous, dans
la fosse  piquer le feu.  C'tait une de ces machines d'express,
 deux essieux coupls, d'une lgance fine et gante, avec ses
grandes roues lgres runies par des bras d'acier, son poitrail
large, ses reins allongs et puissants, toute cette logique et
toute cette certitude qui font la beaut souveraine des tres de
mtal, la prcision dans la force.  Ainsi que les autres machines
de la Compagnie de l'Ouest, en dehors du numro qui la dsignait,
elle portait le nom d'une gare, celui de Lison, une station du
Cotentin.  Mais Jacques, par tendresse, en avait fait un nom de
femme, la Lison, comme il disait, avec une douceur caressante.

Et, c'tait vrai, il l'aimait d'amour, sa machine, depuis quatre
ans qu'il la conduisait.  Il en avait men d'autres, des dociles
et des rtives, des courageuses et des fainantes; il n'ignorait
point que chacune avait son caractre, que beaucoup ne valaient
pas grand-chose, comme on dit des femmes de chair et d'os; de
sorte que, s'il l'aimait celle-l, c'tait en vrit qu'elle
avait des qualits rares de brave femme.  Elle tait douce,
obissante, facile au dmarrage, d'une marche rgulire et
continue, grce  sa bonne vaporisation.  On prtendait bien que,
si elle dmarrait avec tant d'aisance, cela provenait de
l'excellent bandage des roues et surtout du rglage parfait des
tiroirs; de mme que, si elle vaporisait beaucoup avec peu de
combustible, on mettait cela sur le compte de la qualit du
cuivre des tubes et de la disposition heureuse de la chaudire.
Mais lui savait qu'il y avait autre chose, car d'autres machines,
identiquement construites, montes avec le mme soin, ne
montraient aucune de ses qualits.  Il y avait l'me, le mystre
de la fabrication, ce quelque chose que le hasard du martelage
ajoute au mtal, que le tour de main de l'ouvrier monteur donne
aux pices: la personnalit de la machine, la vie.

Il l'aimait donc en mle reconnaissant, la Lison, qui partait et
s'arrtait vite, ainsi qu'une cavale vigoureuse et docile; il
l'aimait parce que, en dehors des appointements fixes, elle lui
gagnait des sous, grce aux primes de chauffage.  Elle vaporisait
si bien, qu'elle faisait en effet de grosses conomies de
charbon.  Et il n'avait qu'un reproche  lui adresser, un trop
grand besoin de graissage: les cylindres surtout dvoraient des
quantits de graisse draisonnables, une faim continue, une vraie
dbauche.  Vainement, il avait tch de la modrer.  Mais elle
s'essoufflait aussitt, il fallait a  son temprament.  Il
s'tait rsign  lui tolrer cette passion gloutonne, de mme
qu'on ferme les yeux sur un vice, chez les personnes qui sont,
d'autre part, ptries de qualits; et il se contentait de dire,
avec son chauffeur, en manire de plaisanterie, qu'elle avait, 
l'exemple des belles femmes, le besoin d'tre graisse trop
souvent.

Pendant que le foyer ronflait et que la Lison peu  peu entrait
en pression, Jacques tournait autour d'elle, l'inspectant dans
chacune de ses pices, tchant de dcouvrir pourquoi, le matin,
elle lui avait mang plus de graisse que de coutume.  Et il ne
trouvait rien, elle tait luisante et propre, d'une de ces
proprets gaies qui annoncent les bons soins tendres d'un
mcanicien.  Sans cesse, on le voyait l'essuyer, l'astiquer; 
l'arrive surtout, de mme qu'on bouchonne les btes fumantes
d'une longue course, il la frottait vigoureusement, il profitait
de ce qu'elle tait chaude pour la mieux nettoyer des taches et
des bavures.  Il ne la bousculait jamais non plus, lui gardait
une marche rgulire, vitant de se mettre en retard, ce qui
ncessite ensuite des sauts de vitesse fcheux.  Aussi tous deux
avaient-ils fait toujours si bon mnage, que, pas une fois, en
quatre annes, il ne s'tait plaint d'elle, sur le registre du
dpt, o les mcaniciens inscrivent leurs demandes de
rparations, les mauvais mcaniciens, paresseux ou ivrognes, sans
cesse en querelle avec leurs machines.  Mais, vraiment, ce
jour-l, il avait sur le coeur sa dbauche de graisse; et c'tait
autre chose aussi, quelque chose de vague et de profond, qu'il
n'avait pas prouv encore, une inquitude, une dfiance  son
gard, comme s'il doutait d'elle et qu'il et voulu s'assurer
qu'elle n'allait pas se mal conduire en route.

Cependant, Pecqueux n'tait point l, et Jacques s'emporta,
lorsqu'il parut enfin, la langue pteuse,  la suite d'un
djeuner, fait avec un ami.  D'habitude, les deux hommes
s'entendaient trs bien, dans ce long compagnonnage qui les
promenait d'un bout  l'autre de la ligne, secous cte  cte,
silencieux, unis par la mme besogne et les mmes dangers.  Bien
qu'il ft son cadet de plus de dix ans, le mcanicien se montrait
paternel pour son chauffeur, couvrait ses vices, le laissait
dormir une heure, lorsqu'il tait trop ivre; et celui-ci lui
rendait cette complaisance en un dvouement de bon chien,
excellent ouvrier d'ailleurs, rompu au mtier, en dehors de son
ivrognerie.  Il faut dire que lui aussi aimait la Lison, ce qui
suffisait pour la bonne entente.  Eux deux et la machine, ils
faisaient un vrai mnage  trois, sans jamais une dispute.  Aussi
Pecqueux, interloqu d'tre si mal reu, regarda-t-il Jacques
avec un redoublement de surprise, lorsqu'il l'entendit grogner
ses doutes contre elle.

--Quoi donc?  mais elle va comme une fe!

--Non, non, je ne suis pas tranquille.

Et, malgr le bon tat de chaque pice, il continuait  hocher la
tte.  Il fit jouer les manettes, s'assura du fonctionnement de
la soupape.  Il monta sur le tablier, alla emplir lui-mme les
godets graisseurs des cylindres; pendant que le chauffeur
essuyait le dme, o restaient de lgres traces de rouille.  La
tringle de la sablire marchait bien, tout aurait d le rassurer.
C'tait que, dans son coeur, la Lison ne se trouvait plus seule.
Une autre tendresse y grandissait, cette crature mince, si
fragile, qu'il revoyait toujours prs de lui, sur le banc du
square, avec sa faiblesse cline, qui avait besoin d'tre aime
et protge.  Jamais, quand une cause involontaire l'avait mis en
retard, qu'il lanait sa machine  une vitesse de quatre-vingts
kilomtres, jamais il n'avait song aux dangers que pouvaient
courir les voyageurs.  Et voil que la seule ide de reconduire
au Havre cette femme presque dteste le matin, amene avec
ennui, le travaillait d'une inquitude, de la crainte d'un
accident, o il se l'imaginait blesse par sa faute, mourante
entre ses bras.  Ds maintenant, il avait charge d'amour.  La
Lison, souponne, ferait bien de se conduire correctement, si
elle voulait garder son renom de bonne marcheuse.

Six heures sonnrent, Jacques et Pecqueux montrent sur le petit
pont de tle qui reliait le tender  la machine; et, le dernier
ayant ouvert le purgeur sur un signe de son chef, un tourbillon
de vapeur blanche emplit le hangar noir.  Puis, obissant  la
manette du rgulateur, lentement tourne par le mcanicien, la
Lison dmarra, sortit du dpt, siffla pour se faire ouvrir la
voie.  Presque tout de suite, elle put s'engager dans le tunnel
des Batignolles.  Mais, au pont de l'Europe, il lui fallut
attendre; et il n'tait que l'heure rglementaire, lorsque
l'aiguilleur l'envoya sur l'express de six heures trente, auquel
deux hommes d'quipe l'attelrent solidement.

On allait partir, il n'y avait plus que cinq minutes, et Jacques
se penchait, surpris de ne pas voir Sverine au milieu de la
bousculade des voyageurs.  Il tait bien certain qu'elle ne
monterait pas, sans tre d'abord venue jusqu' lui.  Enfin, elle
parut, en retard, courant presque.  Et, en effet, elle longea
tout le train, ne s'arrta qu' la machine, le teint anim,
exultante de joie.

Ses petits pieds se haussrent, sa face se leva, rieuse.

--Ne vous inquitez pas, me voici.

Lui, galement, se mit  rire, heureux qu'elle ft l.

--Bon, bon!  a va bien.

Mais elle se haussa encore, reprit  voix plus basse:

--Mon ami, je suis contente, trs contente...  Une grande chance
qui m'arrive...  Tout ce que je dsirais.

Et il comprit parfaitement, il en prouva un gros plaisir.  Puis,
comme elle repartait en courant, elle se retourna pour ajouter,
par plaisanterie:

--Dites donc, maintenant, n'allez pas me casser les os.

Il se rcria, d'une voix gaie:

--Oh!  par exemple!  n'ayez pas peur!

Mais les portires battaient, Sverine n'eut que le temps de
monter; et Jacques, au signal du conducteur-chef, siffla, puis
ouvrit le rgulateur.  On partit.  C'tait le mme dpart que
celui du train tragique de fvrier,  la mme heure, au milieu
des mmes activits de la gare, dans les mmes bruits, les mmes
fumes.  Seulement, il faisait jour encore, un crpuscule clair,
d'une douceur infinie.  La tte  la portire, Sverine
regardait.

Et, sur la Lison, Jacques, mont  droite, chaudement vtu d'un
pantalon et d'un bourgeron de laine, portant des lunettes 
oeillres de drap, attaches derrire la tte, sous sa casquette,
ne quittait plus la voie des yeux, se penchait  toute seconde,
en dehors de la vitre de l'abri, pour mieux voir.  Rudement
secou par la trpidation, n'en ayant pas mme conscience, il
avait la main droite sur le volant du changement de marche, comme
un pilote sur la roue du gouvernail; il le manoeuvrait d'un
mouvement insensible et continu, modrant, acclrant la vitesse;
et, de la main gauche, il ne cessait de tirer la tringle du
sifflet, car la sortie de Paris est difficile, pleine d'embches.
Il sifflait aux passages  niveau, aux gares, aux tunnels, aux
grandes courbes.  Un signal rouge s'tant montr, au loin, dans
le jour tombant, il demanda longuement la voie, passa comme un
tonnerre.  A peine, de temps  autre, jetait-il un coup d'oeil
sur le manomtre, tournant le petit volant de l'injecteur, ds
que la pression atteignait dix kilogrammes.  Et c'tait sur la
voie toujours, en avant, que revenait son regard, tout  la
surveillance des moindres particularits, dans une attention
telle, qu'il ne voyait rien autre, qu'il ne sentait mme pas le
vent souffler en tempte.  Le manomtre baissa, il ouvrit la
porte du foyer, en haussant la crmaillre; et Pecqueux, habitu
au geste, comprit, cassa  coups de marteau du charbon, qu'il
tala avec la pelle, en une couche bien gale, sur toute la
largeur de la grille.  Une chaleur ardente leur brlait les
jambes  tous deux; puis, la porte referme, de nouveau le
courant d'air glac souffla.

La nuit tombait, Jacques redoublait de prudence.  Il avait
rarement senti la Lison si obissante; il la possdait, la
chevauchait  sa guise, avec l'absolue volont du matre; et,
pourtant, il ne se relchait pas de sa svrit, la traitait en
bte dompte, dont il faut se mfier toujours.  L, derrire son
dos, dans le train lanc  grande vitesse, il voyait une figure
fine, s'abandonnant  lui, confiante, souriante.  Il en avait un
lger frisson, il serrait d'une poigne plus rude le volant du
changement de marche, il perait les tnbres croissantes d'un
regard fixe, en qute de feux rouges.  Aprs les embranchements
d'Asnires et de Colombes, il avait respir un peu.  Jusqu'
Mantes, tout allait bien, la voie tait un vritable palier, o
le train roulait  l'aise.  Aprs Mantes, il dut pousser la
Lison, pour qu'elle montt une rampe assez forte, presque d'une
demi-lieue.  Puis, sans la ralentir, il la lana sur la pente
douce du tunnel de Rolleboise, deux kilomtres et demi de tunnel,
qu'elle franchit en trois minutes  peine.  Il n'y avait plus
qu'un autre tunnel, celui du Roule, prs de Gaillon, avant la
gare de Sotteville, une gare redoute, que la complication des
voies, les continuelles manoeuvres, l'encombrement constant,
rendent trs prilleuse.  Toutes les forces de son tre taient
dans ses yeux qui veillaient, dans sa main qui conduisait; et la
Lison, sifflante et fumante, traversa Sotteville  toute vapeur,
ne s'arrta qu' Rouen, d'o elle repartit, calme un peu,
montant avec plus de lenteur la rampe qui va jusqu' Malaunay.

La lune s'tait leve, trs claire, d'une lumire blanche, qui
permettait  Jacques de distinguer les moindres buissons, et
jusqu'aux pierres des chemins, dans leur fuite rapide.  Comme, 
la sortie du tunnel de Malaunay, il jetait  droite un coup
d'oeil, inquiet de l'ombre porte d'un grand arbre, barrant la
voie, il reconnut le coin recul, le champ de broussailles, d'o
il avait vu le meurtre.  Le pays, dsert et farouche, dfilait
avec ses continuelles ctes, ses creux noirs de petits bois, sa
dsolation ravage.  Ensuite, ce fut,  la Croix-de-Maufras, sous
la lune immobile, la brusque apparition de la maison plante de
biais, dans son abandon et sa dtresse, les volets ternellement
clos, d'une mlancolie affreuse.  Et, sans savoir pourquoi, cette
fois encore, plus que les prcdentes, Jacques eut le coeur
serr, comme s'il passait devant son malheur.

Mais, tout de suite, ses yeux emportrent une autre image.  Prs
de la maison des Misard, contre la barrire du passage  niveau,
Flore tait l, debout.  Maintenant,  chaque voyage, il la
voyait  cette place, l'attendant, le guettant.  Elle ne remua
pas, elle tourna simplement la tte, pour le suivre plus
longtemps, dans l'clair qui l'emportait.  Sa haute silhouette se
dtachait en noir sur la lumire blanche, ses cheveux d'or
s'allumaient seuls,  l'or ple de l'astre.

Et Jacques, ayant pouss la Lison pour lui faire franchir la
rampe de Motteville, la laissa souffler un peu le long du plateau
de Bolbec, puis la lana enfin, de Saint-Romain  Harfleur, sur
la plus forte pente de la ligne, trois lieues que les machines
dvorent d'un galop de btes folles, sentant l'curie.  Et il
tait bris de fatigue, au Havre, lorsque, sous la marquise,
pleine du vacarme et de la fume de l'arrive, Sverine, avant de
remonter chez elle, accourut lui dire, de son air gai et tendre:

--Merci,  demain.



VI


Un mois se passa, et un grand calme s'tait fait de nouveau dans
le logement que les Roubaud occupaient au premier tage de la
gare, au-dessus des salles d'attente.  Chez eux, chez leurs
voisins de couloir, parmi ce petit monde d'employs, soumis  une
existence d'horloge par l'uniforme retour des heures
rglementaires, la vie s'tait remise  couler, monotone.  Et il
semblait que rien ne se ft pass de violent ni d'anormal.

La bruyante et scandaleuse affaire Grandmorin, tout doucement,
s'oubliait, allait tre classe, par l'impuissance o paraissait
tre la justice de dcouvrir le coupable.  Aprs une prvention
d'une quinzaine de jours encore, le juge d'instruction Denizet
avait rendu une ordonnance de non-lieu,  l'gard de Cabuche,
motive sur ce qu'il n'existait pas contre lui de charges
suffisantes; et une lgende de police tait en train de se
former, romanesque: celle d'un assassin inconnu, insaisissable,
un aventurier du crime, prsent partout  la fois, que l'on
chargeait de tous les meurtres et qui se dissipait en fume,  la
seule apparition des agents.  A peine quelques plaisanteries
reparaissaient-elles de loin en loin sur ce lgendaire assassin,
dans la presse de l'opposition, enfivre par l'approche des
lections gnrales.  La pression du pouvoir, les violences des
prfets lui fournissaient quotidiennement d'autres sujets
d'articles indigns; si bien que, les journaux ne s'occupant plus
de l'affaire, elle tait sortie de la curiosit passionne de la
foule.  On n'en causait mme plus.

Ce qui avait achev de ramener le calme chez les Roubaud, c'tait
l'heureuse faon dont venait de s'aplanir l'autre difficult,
celle que menaait de soulever le testament du prsident
Grandmorin.  Sur les conseils de madame Bonnehon, les Lachesnaye
avaient enfin consenti  ne pas attaquer ce testament, dans la
crainte de rveiller le scandale, trs incertains aussi du
rsultat d'un procs.  Et, mis en possession de leur legs, les
Roubaud se trouvaient, depuis une semaine, propritaires de la
Croix-de-Maufras, la maison et le jardin, valus  une
quarantaine de mille francs.  Tout de suite, ils avaient dcid
de la vendre, cette maison de dbauche et de sang, qui les
hantait ainsi qu'un cauchemar, o ils n'auraient point os
dormir, dans l'pouvante des spectres du pass; et de la vendre
en bloc, avec les meubles, telle qu'elle tait, sans la rparer
ni mme en enlever la poussire.  Mais, comme,  des enchres
publiques, elle aurait trop perdu, les acheteurs tant rares qui
consentiraient  se retirer dans cette solitude, ils avaient
rsolu d'attendre un amateur, ils s'taient contents d'accrocher
 la faade un immense criteau, aisment lisible des continuels
trains qui passaient.  Cet appel en grosses lettres, cette
dsolation  vendre, ajoutait  la tristesse des volets clos et
du jardin envahi par les ronces.  Roubaud ayant absolument refus
d'y aller, mme en passant, prendre certaines dispositions
ncessaires, Sverine s'y tait rendue un aprs-midi; et elle
avait laiss les clefs aux Misard, en les chargeant de montrer la
proprit, si des acqureurs se prsentaient.  On aurait pu s'y
installer en deux heures, car il y avait jusqu' du linge dans
les armoires.

Et, rien ds lors n'inquitant plus les Roubaud, ils laissaient
donc couler chaque journe dans l'attente assoupie du lendemain.
La maison finirait par se vendre, ils en placeraient l'argent,
tout marcherait trs bien.  Ils l'oubliaient d'ailleurs, ils
vivaient comme s'ils ne devaient jamais sortir des trois pices
qu'ils occupaient: la salle  manger, dont la porte s'ouvrait
directement sur le couloir; la chambre  coucher, assez vaste, 
droite; la cuisine, toute petite et sans air,  gauche.  Mme,
devant leurs fentres, la marquise de la gare, cette pente de
zinc qui leur barrait la vue, ainsi qu'un mur de prison, au lieu
de les exasprer comme autrefois, semblait les tranquilliser,
augmentait la sensation d'infini repos, de paix rconfortante o
ils s'endormaient.  Au moins, on n'tait pas vu des voisins, on
n'avait pas toujours devant soi des yeux d'espions  fouiller
chez vous; et ils ne se plaignaient plus, le printemps tant
venu, que de la chaleur touffante, des reflets aveuglants du
zinc, chauff par les premiers soleils.  Aprs la secousse
effroyable, qui, pendant prs de deux mois, les avait fait vivre
dans un continuel frisson, ils jouissaient batement de cette
raction de torpeur envahissante.  Ils demandaient  ne plus
bouger, heureux d'tre, simplement, sans trembler ni souffrir.
Jamais Roubaud ne s'tait montr un employ si exact, si
consciencieux: la semaine de jour, descendu sur le quai  cinq
heures du matin, il ne remontait djeuner qu' dix, redescendait
 onze, allait jusqu' cinq heures du soir, onze heures pleines
de service; la semaine de nuit, pris de cinq heures du soir 
cinq heures du matin, il n'avait mme point le court repos d'un
repas fait chez lui, car il soupait dans son bureau; et il
portait cette dure servitude avec une sorte de satisfaction, il
semblait s'y complaire, descendant aux dtails, voulant tout
voir, tout faire, comme s'il avait trouv un oubli  cette
fatigue, un recommencement de vie quilibre, normale.  De son
ct, Sverine, presque toujours seule, qui tait veuve une
semaine sur deux, qui l'autre semaine ne le voyait qu'au djeuner
et au dner, paraissait prise d'une fivre de bonne mnagre.
D'habitude, elle s'asseyait, brodait, dtestant de toucher au
mnage, qu'une vieille femme, la mre Simon, venait faire, de
neuf heures  midi.  Mais, depuis qu'elle se retrouvait
tranquille chez elle, certaine d'y rester, des ides de
nettoyage, d'arrangement, l'occupaient.  Elle ne reprenait sa
chaise qu'aprs avoir furet partout.  Du reste, tous deux
dormaient d'un bon sommeil.  Dans leurs rares tte--tte, aux
repas, ainsi que les nuits o ils couchaient ensemble, jamais ils
ne reparlaient de l'affaire; et ils devaient croire que c'tait
chose finie, enterre.

Pour Sverine, surtout, l'existence redevint ainsi trs douce.
Ses paresses la reprirent, elle abandonna de nouveau le mnage 
la mre Simon, en demoiselle faite seulement pour les fins
travaux d'aiguille.  Elle avait commenc une oeuvre interminable,
tout un couvre-pied brod, qui menaait de l'occuper sa vie
entire.  Elle se levait assez tard, heureuse de rester seule au
lit, berce par les dparts et les arrives des trains, qui
marquaient pour elle la marche des heures, exactement, ainsi
qu'une horloge.  Dans les premiers temps de son mariage, ces
bruits violents de la gare, coups de sifflet, chocs de plaques
tournantes, roulements de foudre, ces trpidations brusques,
pareilles  des tremblements de terre, qui la secouaient avec les
meubles, l'avaient affole.  Puis, peu  peu, l'habitude tait
venue, la gare sonore et frissonnante entrait dans sa vie; et,
maintenant, elle s'y plaisait, son calme tait fait de cette
agitation et de ce vacarme.  Jusqu'au djeuner, elle voyageait
d'une pice dans l'autre, causait avec la femme de mnage, les
mains inertes.  Puis, elle passait les longs aprs-midi, assise
devant la fentre de la salle  manger, son ouvrage le plus
souvent tomb sur les genoux, heureuse de ne rien faire.  Les
semaines o son mari remontait se coucher au petit jour, elle
l'entendait ronfler jusqu'au soir; et, du reste, c'tait devenu
pour elle les bonnes semaines, celles qu'elle vivait comme
autrefois, avant d'tre marie, tenant toute la largeur du lit,
se rcrant ensuite  son gr, libre de sa journe entire.  Elle
ne sortait presque jamais, elle n'apercevait du Havre que les
fumes des usines voisines, dont les gros tourbillons noirs
tachaient le ciel, au-dessus du fatage de zinc, qui coupait
l'horizon,  quelques mtres de ses yeux.  La ville tait l,
derrire cet ternel mur; elle la sentait toujours prsente, son
ennui de ne pas la voir avait  la longue pris de la douceur;
cinq ou six pots de girofles et de verveines, qu'elle cultivait
dans le chneau de la marquise, lui faisaient un petit jardin,
fleurissant sa solitude.  Parfois, elle parlait d'elle comme
d'une recluse, au fond d'un bois.  Seul,  ses moments de flne,
Roubaud enjambait la fentre; puis, filant le long du chneau, il
allait jusqu'au bout, montait la pente de zinc, s'asseyait en
haut du pignon, au-dessus du cours Napolon; et l, enfin, il
fumait sa pipe, en plein ciel, dominant la ville tale  ses
pieds, les bassins plants de la haute futaie des mts, la mer
immense, d'un vert ple,  l'infini.

Il semblait que la mme somnolence et gagn les autres mnages
d'employs, voisins des Roubaud.  Ce couloir, o soufflait
d'ordinaire un si terrible vent de commrages, s'endormait lui
aussi.  Quand Philomne rendait visite  madame Lebleu, c'tait 
peine si l'on entendait le lger murmure de leurs voix.
Surprises toutes deux de voir comment tournaient les choses,
elles ne parlaient plus du sous-chef qu'avec une commisration
ddaigneuse: bien sr que, pour lui conserver sa place, son
pouse tait alle en faire de belles,  Paris; enfin, un homme
tar maintenant, qui ne se laverait pas de certains soupons.
Et, comme la femme du caissier avait la conviction que dsormais
ses voisins n'taient point de force  lui reprendre le logement,
elle leur tmoignait simplement beaucoup de mpris, passant trs
raide, ne saluant pas; si bien qu'elle indisposa mme Philomne,
qui vint de moins en moins: elle la trouvait trop fire, ne
s'amusait plus.  Pourtant, madame Lebleu, pour s'occuper,
continuait  guetter l'intrigue de mademoiselle Guichon avec le
chef de gare, M. Dabadie, sans jamais les surprendre, d'ailleurs.
Dans le couloir, il n'y avait plus que le frlement imperceptible
de ses pantoufles de feutre.  Tout s'tant ainsi ensommeill de
proche en proche, un mois se passa, de paix souveraine, comme ces
grands sommeils qui suivent les grandes catastrophes.

Mais, chez les Roubaud, un point restait, douloureux, inquitant,
un point du parquet de la salle  manger, o leurs yeux ne
pouvaient se porter par hasard, sans qu'un malaise, de nouveau,
les troublt.  C'tait,  gauche de la fentre, la frise de chne
qu'ils avaient dplace, puis remise, pour cacher dessous la
montre et les dix mille francs, pris sur le corps de Grandmorin,
sans compter environ trois cents francs en or, dans un
porte-monnaie.  Cette montre et cet argent, Roubaud ne les avait
enlevs des poches que pour faire croire au vol.  Il n'tait pas
un voleur, il serait mort de faim  ct, comme il le disait,
plutt que de profiter d'un centime ou de vendre la montre.
L'argent de ce vieux, qui avait sali sa femme, dont il avait fait
justice, cet argent tach de boue et de sang, non!  non!  ce
n'tait pas de l'argent assez propre, pour qu'un honnte homme y
toucht.  Et il ne songeait mme point  la maison de la
Croix-de-Maufras, dont il acceptait le cadeau: seul, le fait de
la victime fouille, de ces billets emports dans l'abomination
du meurtre, le rvoltait, soulevait sa conscience, d'un mouvement
de recul et de peur.  Cependant, la volont ne lui tait pas
venue de les brler, puis d'aller un soir jeter la montre et le
porte-monnaie  la mer.  Si la simple prudence le lui
conseillait, un instinct sourd protestait en lui contre cette
destruction.  Il avait un respect inconscient, jamais il ne se
serait rsign  anantir une telle somme.  D'abord, la premire
nuit, il l'avait enfouie sous son oreiller, ne jugeant aucun coin
assez sr.  Les jours suivants, il s'tait ingni  dcouvrir
des cachettes, il en changeait chaque matin, agit au moindre
bruit, dans la crainte d'une perquisition judiciaire.  Jamais il
n'avait fait une pareille dpense d'imagination.  Puis,  bout de
ruses, las de trembler, il avait eu un jour la paresse de
reprendre l'argent et la montre, cachs la veille sous la frise;
et, maintenant, pour rien au monde, il n'aurait fouill l:
c'tait comme un charnier, un trou d'pouvante et de mort, o des
spectres l'attendaient.  Il vitait mme, en marchant, de poser
les pieds sur cette feuille du parquet; car la sensation lui en
tait dsagrable, il s'imaginait en recevoir dans les jambes un
lger choc.  Sverine, l'aprs-midi, lorsqu'elle s'asseyait
devant la fentre, reculait sa chaise, pour n'tre pas juste
au-dessus du cadavre, qu'ils gardaient ainsi dans leur plancher.
Ils n'en parlaient pas entre eux, s'efforaient de croire qu'ils
s'y accoutumeraient, finissaient par s'irriter de le retrouver,
de le sentir  chaque heure, de plus en plus importun, sous leurs
semelles.  Et ce malaise tait d'autant plus singulier, qu'ils ne
souffraient nullement du couteau, le beau couteau neuf achet par
la femme, et que le mari avait plant dans la gorge de l'amant.
Simplement lav, il tranait au fond d'un tiroir, il servait
parfois  la mre Simon, pour couper le pain.

D'ailleurs, dans cette paix o il vivait, Roubaud venait
d'introduire une autre cause de trouble, peu  peu grandissante,
en forant Jacques  les frquenter.  Le roulement de son service
ramenait le mcanicien au Havre trois fois par semaine: le lundi,
de dix heures trente-cinq du matin  six heures vingt du soir; le
jeudi et le samedi, de onze heures cinq du soir  six heures
quarante du matin.  Et, le premier lundi, aprs le voyage de
Sverine, le sous-chef s'tait acharn.

--Voyons, camarade, vous ne pouvez refuser de manger un morceau
avec nous...  Que diable!  vous avez t trs gentil pour ma
femme, je vous dois bien un remerciement.

Deux fois en un mois, Jacques avait ainsi accept  djeuner.  Il
semblait que Roubaud, gn des grands silences qui se faisaient
maintenant, quand il mangeait avec sa femme, prouvt un
soulagement, ds qu'il pouvait mettre un convive entre eux.  Tout
de suite, il retrouvait des histoires, il causait et plaisantait.

--Revenez donc le plus souvent possible!  Vous voyez bien que
vous ne nous gnez pas.

Un soir, un jeudi, comme Jacques, dbarbouill, allait se mettre
au lit, il avait rencontr le sous-chef flnant autour du dpt;
et, malgr l'heure tardive, ce dernier, ennuy de rentrer seul,
s'tait fait accompagner jusqu' la gare, puis avait entran le
jeune homme chez lui.  Sverine, leve encore, lisait.  On avait
pris un petit verre, on avait mme jou aux cartes jusqu' minuit
pass.

Et, dsormais, les djeuners du lundi, les petites soires du
jeudi et du samedi tournaient  l'habitude.  C'tait Roubaud
lui-mme, lorsque le camarade manquait un jour, qui le guettait
pour le ramener, en lui reprochant sa ngligence.  Il
s'assombrissait de plus en plus, il n'tait vraiment gai qu'avec
son nouvel ami.  Ce garon qui l'avait si cruellement inquit
d'abord, qui aurait d maintenant lui tre en excration, comme
le tmoin, l'vocation vivante des choses affreuses qu'il voulait
oublier, lui tait au contraire devenu ncessaire, peut-tre
justement parce qu'il savait et qu'il n'avait point parl.  Cela
restait entre eux, ainsi qu'un lien trs fort, une complicit.
Souvent, le sous-chef regardait l'autre d'un air d'intelligence,
lui serrait la main avec un subit emportement, dont la violence
dpassait la simple expression de leur camaraderie.

Mais surtout Jacques, dans le mnage, demeurait une distraction.
Sverine, elle aussi, l'accueillait gaiement, poussait un lger
cri, ds son entre, en femme qu'un plaisir rveille.  Elle
lchait tout, sa broderie, son livre, s'chappait, en paroles et
en rires, de la grise somnolence o elle passait les journes.

--Ah!  que c'est gentil d'tre venu!  J'ai entendu l'express,
j'ai pens  vous.

Quand il djeunait, c'tait fte.  Elle connaissait dj ses
gots, sortait elle-mme pour lui avoir des oeufs frais: tout
cela trs gentiment, en bonne mnagre qui reoit l'ami de la
maison, sans qu'il pt y voir encore autre chose que l'envie
d'tre aimable et le besoin de se distraire.

--Vous savez, lundi, revenez!  il y aura de la crme.

Seulement, lorsque, au bout d'un mois, il fut l, install, la
sparation s'aggrava entre les Roubaud.  La femme, de plus en
plus, se plaisait au lit toute seule, s'arrangeait pour s'y
rencontrer le moins possible avec son mari; et ce dernier, si
ardent, si brutal aux premiers temps du mariage, ne faisait rien
pour l'y retenir.  Il l'avait aime sans dlicatesse, elle s'y
tait rsigne avec sa soumission de femme complaisante, pensant
que les choses devaient tre ainsi, n'y gotant du reste aucun
plaisir.  Mais, depuis le crime, cela, sans qu'elle st pourquoi,
lui rpugnait beaucoup.  Elle en tait nerve, effraye.  Un
soir, comme la bougie n'tait pas teinte, elle cria: sur elle,
dans cette face rouge, convulse, elle avait cru revoir la face
de l'assassin; et, ds lors, elle trembla chaque fois, elle eut
l'horrible sensation du meurtre, comme s'il l'et renverse, un
couteau au poing.  C'tait fou, mais son coeur battait
d'pouvante.  De moins en moins, d'ailleurs, il abusait d'elle,
la sentant trop rtive pour s'y plaire.  Une fatigue, une
indiffrence, ce que l'ge amne, il semblait que la crise
affreuse, le sang rpandu, l'et produit entre eux.  Les nuits o
ils ne pouvaient viter le lit commun, ils se tenaient aux deux
bords.  Et Jacques, certainement, aidait  consommer ce divorce,
en les tirant par sa prsence de l'obsession o ils taient
d'eux-mmes.  Il les dlivrait l'un de l'autre.

Roubaud, cependant, vivait sans remords.  Il avait eu seulement
peur des suites, avant que l'affaire ft classe; et sa grande
inquitude tait surtout de perdre sa place.  A cette heure, il
ne regrettait rien.  Peut-tre, pourtant, s'il avait d
recommencer l'affaire, n'y aurait-il point ml sa femme; car les
femmes s'effarent tout de suite, la sienne lui chappait, parce
qu'il lui avait mis aux paules un poids trop lourd.  Il serait
rest le matre, en ne descendant pas avec elle jusqu' la
camaraderie terrifie et querelleuse du crime.  Mais les choses
taient ainsi, il fallait s'y accommoder; d'autant plus qu'il
devait faire un vritable effort pour se replacer dans l'tat
d'esprit o il tait, lorsque, aprs l'aveu, il avait jug le
meurtre ncessaire  sa vie.  S'il n'avait pas tu l'homme, il
lui semblait alors qu'il n'aurait pas pu vivre.  Aujourd'hui que
sa flamme jalouse tait morte, qu'il n'en retrouvait pas
l'intolrable brlure, envahi d'un engourdissement, comme si le
sang de son coeur se ft paissi de tout le sang vers, cette
ncessit du meurtre ne lui apparaissait plus si vidente.  Il en
arrivait  se demander si cela valait vraiment la peine de tuer.
Ce n'tait, d'ailleurs, pas mme un repentir, une dsillusion au
plus, l'ide qu'on fait souvent des choses inavouables pour tre
heureux, sans le devenir davantage.  Lui, si bavard, tombait  de
longs silences,  des rflexions confuses, d'o il sortait plus
sombre.  Tous les jours,  prsent, pour viter aprs les repas
de rester face  face avec sa femme, il montait sur la marquise,
allait s'asseoir en haut du pignon; et, dans les souffles du
large, berc de vagues rveries, il fumait des pipes, en
regardant, par-dessus la ville, les paquebots se perdre 
l'horizon, vers les mers lointaines.

Un soir, Roubaud eut un rveil de sa jalousie farouche
d'autrefois.  Comme il tait all chercher Jacques au dpt, et
qu'il le ramenait prendre chez lui un petit verre, il rencontra,
descendant l'escalier, Henri Dauvergne, le conducteur-chef.
Celui-ci parut troubl, expliqua qu'il venait de voir madame
Roubaud, pour une commission dont l'avaient charg ses soeurs.
La vrit tait que, depuis quelque temps, il poursuivait
Sverine, dans l'espoir de la vaincre.

Ds la porte, le sous-chef apostropha violemment sa femme.

--Qu'est-il encore mont faire, celui-l?  Tu sais qu'il
m'embte!

--Mais, mon ami, c'est pour un dessin de broderie...

--De la broderie, on lui en fichera!  Est-ce que tu me crois
assez bte pour ne pas comprendre ce qu'il vient chercher ici?...
Et toi, prends garde!

Il marchait sur elle, les poings serrs, et elle reculait, toute
blanche, tonne de l'clat de cet emportement, dans la calme
indiffrence o ils vivaient l'un et l'autre.  Mais il s'apaisait
dj, il s'adressait  son compagnon.

--C'est vrai, des gaillards qui tombent dans un mnage, avec
l'air de croire que la femme va tout de suite se jeter  leur
tte, et que le mari, trs honor, fermera les yeux!  Moi, a me
fait bouillir le sang...  Voyez-vous, dans un cas pareil,
j'tranglerais ma femme, oh!  du coup!  Et que ce petit monsieur
n'y revienne pas, ou je lui rgle son affaire...  N'est-ce pas?
c'est dgotant.

Jacques, trs gn de la scne, ne savait quelle contenance
tenir.  tait-ce pour lui, cette exagration de colre?  le mari
voulait-il lui donner un avertissement?  Il se rassura, lorsque
ce dernier reprit d'une voix gaie:

--Grande bte, je sais bien que tu le flanquerais toi-mme  la
porte...  Va, donne-nous des verres, trinque avec nous.

Il tapait sur l'paule de Jacques, et Sverine, remise elle
aussi, souriait aux deux hommes.  Puis, ils burent ensemble, ils
passrent une heure trs douce.

Ce fut ainsi que Roubaud rapprocha sa femme et le camarade, d'un
air de bonne amiti, sans paratre songer aux suites possibles.
Cette question de la jalousie devint justement la cause d'une
intimit plus troite, de toute une tendresse secrte, resserre
de confidences, entre Jacques et Sverine; car celui-ci, l'ayant
revue, le surlendemain, la plaignit d'avoir t si brutalement
traite, tandis qu'elle, les yeux noys, confessait, par le
dbordement involontaire de ses plaintes, combien peu elle avait
trouv de bonheur dans son mnage.  Ds ce moment, ils eurent un
sujet de conversation  eux seuls, une complicit d'amiti, o
ils finissaient par s'entendre sur un signe.  A chaque visite, il
l'interrogeait d'un regard, pour savoir si elle n'avait eu aucun
sujet nouveau de tristesse.  Elle rpondait de mme, d'un simple
mouvement des paupires.  Puis, leurs mains se cherchrent
derrire le dos du mari, ils s'enhardirent, ils correspondirent
par de longues pressions, en se disant, du bout de leurs doigts
tides, l'intrt croissant qu'ils prenaient aux moindres petits
faits de leur existence.  Rarement, ils avaient la fortune de se
rencontrer une minute, en dehors de la prsence de Roubaud.
Toujours ils le retrouvaient l, entre eux, dans cette salle 
manger mlancolique; et ils ne faisaient rien pour lui chapper,
n'ayant pas mme la pense de se donner un rendez-vous, au fond
de quelque coin recul de la gare.  C'tait, jusque-l, une
affection vritable, un entranement de sympathie vive, qu'il
gnait  peine, puisqu'un regard, un serrement de main, leur
suffisait encore pour se comprendre.

La premire fois que Jacques chuchota  l'oreille de Sverine
qu'il l'attendrait le jeudi suivant,  minuit, derrire le dpt,
elle se rvolta, elle retira sa main violemment.  C'tait sa
semaine de libert, celle du service de nuit.  Mais un grand
trouble l'avait prise,  la pense de sortir de chez elle,
d'aller retrouver ce garon si loin,  travers les tnbres de la
gare.  Elle prouvait une confusion qu'elle n'avait jamais eue,
la peur des vierges ignorantes dont le coeur bat; et elle ne cda
point tout de suite, il dut la prier pendant prs de quinze
jours, avant qu'elle consentt, malgr l'ardent dsir o elle
tait elle-mme de cette promenade nocturne.  Juin commenait,
les soires devenaient brlantes,  peine rafrachies par la
brise de mer.  Trois fois dj, il l'avait attendue, esprant
toujours qu'elle le rejoindrait, malgr son refus.  Ce soir-l,
elle avait dit non encore; mais la nuit tait sans lune, une nuit
de ciel couvert, o pas une toile ne luisait, sous la brume
ardente qui alourdissait le ciel.  Et, comme il tait debout,
dans l'ombre, il la vit enfin venir, vtue de noir, d'un pas
muet.  Il faisait si sombre, qu'elle l'aurait frl sans le
reconnatre, s'il ne l'avait arrte dans ses bras, en lui
donnant un baiser.  Elle eut un lger cri, frissonnante.  Puis,
rieuse, elle laissa ses lvres sur les siennes.  Seulement, ce
fut tout, jamais elle n'accepta de s'asseoir, sous un des hangars
qui les entouraient.  Ils marchrent, ils causrent  voix trs
basse, serrs l'un contre l'autre.  Il y avait l un vaste espace
occup par le dpt et ses dpendances, tout le terrain compris
entre la rue Verte et la rue Franois-Mazeline, qui coupent
chacune la ligne d'un passage  niveau: sorte d'immense terrain
vague, encombr de voies de garage, de rservoirs, de prises
d'eau, de constructions de toutes sortes, les deux grandes
remises pour les machines, la petite maison des Sauvagnat
entoure d'un potager large comme la main, les masures o taient
installs les ateliers de rparation, le corps de garde o
dormaient les mcaniciens et les chauffeurs; et rien n'tait plus
facile que de se dissimuler, de se perdre ainsi qu'au fond d'un
bois, parmi ces ruelles dsertes, aux inextricables dtours.
Pendant une heure, ils y gotrent une solitude dlicieuse, 
soulager leurs coeurs des paroles amies amasses depuis si
longtemps; car elle ne voulait entendre parler que d'affection,
elle lui avait tout de suite dclar qu'elle ne serait jamais 
lui, que cela serait trop vilain de salir cette pure amiti dont
elle tait si fire, ayant le besoin de s'estimer.  Puis, il
l'accompagna jusqu' la rue Verte, leurs bouches se rejoignirent,
en un baiser profond.  Et elle rentra.

A cette mme heure, dans le bureau des sous-chefs, Roubaud
commenait  sommeiller, au fond du vieux fauteuil de cuir, d'o
il se levait vingt fois par nuit, les membres rompus.  Jusqu'
neuf heures, il avait  recevoir et  expdier les trains du
soir.  Le train de mare l'occupait particulirement: c'taient
les manoeuvres, les attelages, les feuilles d'expdition 
surveiller de prs.  Puis, lorsque l'express de Paris tait
arriv et dbranch, il soupait seul dans le bureau, sur un coin
de table, avec un morceau de viande froide, descendu de chez lui,
entre deux tranches de pain.  Le dernier train, un omnibus de
Rouen, entrait en gare  minuit et demi.  Et les quais dserts
tombaient  un grand silence, on ne laissait allums que de rares
becs de gaz, la gare entire s'endormait, dans ce frissonnement
des demi-tnbres.  De tout le personnel, il ne restait que deux
surveillants et quatre ou cinq hommes d'quipe, sous les ordres
du sous-chef.  Encore ronflaient-ils  poings ferms, sur les
planches du corps de garde; tandis que Roubaud, forc de les
rveiller  la moindre alerte, ne sommeillait que l'oreille aux
aguets.  De peur que la fatigue ne l'assommt, vers le jour, il
rglait son rveille-matin  cinq heures, heure  laquelle il
devait tre debout, pour recevoir le premier train de Paris.
Mais, parfois, depuis quelque temps surtout, il ne pouvait
dormir, pris d'insomnie, se retournant dans son fauteuil.  Alors,
il sortait, faisait une ronde, poussait jusqu'au poste de
l'aiguilleur, o il causait un instant.  Le vaste ciel noir, la
paix souveraine de la nuit finissaient par calmer sa fivre.  A
la suite d'une lutte avec des maraudeurs, on l'avait arm d'un
revolver, qu'il portait tout charg dans sa poche.  Et, jusqu'
l'aube souvent, il se promenait ainsi, s'arrtant ds qu'il
croyait voir remuer la nuit, reprenant sa marche avec le vague
regret de n'avoir pas  faire le coup de feu, soulag lorsque le
ciel blanchissait et tirait de l'ombre le grand fantme ple de
la gare.  Maintenant que le jour se levait ds trois heures, il
rentrait se jeter dans son fauteuil, o il dormait d'un sommeil
de plomb, jusqu' ce que son rveille-matin le mt debout,
effar.

Tous les quinze jours, le jeudi et le samedi, Sverine rejoignait
Jacques; et, une nuit, comme elle lui parlait du revolver dont
son mari tait arm, ils s'en inquitrent.  Jamais,  la vrit,
Roubaud n'allait jusqu'au dpt.  Cela n'en donna pas moins 
leurs promenades une apparence de danger, qui en doublait le
charme.  Ils avaient surtout trouv un coin adorable: c'tait,
derrire la maison des Sauvagnat, une sorte d'alle, entre des
tas normes de charbon de terre, qui en faisaient la rue
solitaire d'une ville trange, aux grands palais carrs de marbre
noir.  On s'y trouvait absolument cach et il y avait, au bout,
une petite remise  outils, dans laquelle un empilement de sacs
vides aurait fait une couche trs molle.  Mais, un samedi qu'une
averse brusque les forait  s'y rfugier, elle s'tait obstine
 rester debout, n'abandonnant toujours que ses lvres, dans des
baisers sans fin.  Elle ne mettait pas l sa pudeur, elle donnait
 boire son souffle, goulment, comme par amiti.  Et, lorsque,
brlant de cette flamme, il tentait de la prendre, elle se
dfendait, elle pleurait, en rptant chaque fois les mmes
raisons.  Pourquoi voulait-il lui faire tant de peine?  Cela lui
semblait si tendre, de s'aimer, sans toute cette salet du sexe!
Souille  seize ans par la dbauche de ce vieux dont le spectre
sanglant la hantait, violente plus tard par les apptits brutaux
de son mari, elle avait gard une candeur d'enfant, une
virginit, toute la honte charmante de la passion qui s'ignore.
Ce qui la ravissait, chez Jacques, c'tait sa douceur, son
obissance  ne pas garer ses mains sur elle, ds qu'elle les
prenait simplement entre les siennes, si faibles.  Pour la
premire fois, elle aimait, et elle ne se livrait point, parce
que, justement, cela lui aurait gt son amour, d'tre tout de
suite  celui-ci, de la mme faon qu'elle avait appartenu aux
deux autres.  Son dsir inconscient tait de prolonger  jamais
cette sensation si dlicieuse, de redevenir toute jeune, avant la
souillure, d'avoir un bon ami, ainsi qu'on en a  quinze ans, et
qu'on embrasse  pleine bouche derrire les portes.  Lui, en
dehors des instants de fivre, n'avait point d'exigence, se
prtait  ce bonheur voluptueusement diffr.  Ainsi qu'elle, il
semblait retourner  l'enfance, commenant l'amour, qui,
jusque-l, tait rest pour lui une pouvante.  S'il se montrait
docile, retirant ses mains, ds qu'elle les cartait, c'tait
qu'une peur sourde demeurait au fond de sa tendresse, un grand
trouble, o il craignait de confondre le dsir avec son ancien
besoin de meurtre.  Celle-ci, qui avait tu, tait comme le rve
de sa chair.  Sa gurison, chaque jour, lui paraissait plus
certaine, puisqu'il l'avait tenue des heures  son cou, que sa
bouche, sur la sienne, buvait son me, sans que sa furieuse envie
se rveillt d'en tre le matre en l'gorgeant.  Mais il n'osait
toujours pas; et cela tait si bon d'attendre, de laisser  leur
amour mme le soin de les unir, quand la minute viendrait, dans
l'vanouissement de leur volont, aux bras l'un de l'autre.
Ainsi, les rendez-vous heureux se succdaient, ils ne se
lassaient pas de se retrouver pour un moment, de marcher ensemble
par les tnbres, entre les grands tas de charbon qui
assombrissaient la nuit, autour d'eux.

Une nuit de juillet, Jacques, pour arriver au Havre  onze heures
cinq, l'heure rglementaire, dut pousser la Lison, comme si la
chaleur touffante l'et rendue paresseuse.  Depuis Rouen, sur sa
gauche, un orage l'accompagnait, suivant la valle de la Seine,
avec de larges clairs blouissants; et, de temps  autre, il se
retournait, pris d'inquitude, car Sverine, ce soir-l, devait
venir le rejoindre.  Sa peur tait que cet orage, s'il clatait
trop tt, ne l'empcht de sortir.  Aussi, lorsqu'il eut russi 
entrer en gare, avant la pluie, s'impatienta-t-il contre les
voyageurs, qui n'en finissaient point de dbarrasser les wagons.

Roubaud tait l, sur le quai, clou pour la nuit.

--Diable!  dit-il en riant, vous tes bien press d'aller vous
coucher...  Dormez bien.

--Merci.

Et Jacques, aprs avoir refoul le train, siffla et se rendit au
dpt.  Les vantaux de l'immense porte taient ouverts, la Lison
s'engouffra sous le hangar ferm, une sorte de galerie  deux
voies, longue environ de soixante-dix mtres, et qui pouvait
contenir six machines.  Il y faisait trs sombre, quatre becs de
gaz clairaient  peine les tnbres, qu'ils semblaient accrotre
de grandes ombres mouvantes; et seuls, par moments, les larges
clairs enflammaient le vitrage du toit et les hautes fentres, 
droite et  gauche: on distinguait alors, comme dans une flambe
d'incendie, les murs lzards, les charpentes noires de charbon,
toute la misre caduque de cette btisse, devenue insuffisante.
Deux machines taient dj l, froides, endormies.

Tout de suite, Pecqueux se mit  teindre le foyer.  Il tisonnait
violemment, et des braises, s'chappant du cendrier, tombaient
dessous, dans la fosse.

--J'ai trop faim, je vas casser une crote, dit-il.  Est-ce que
vous en tes?

Jacques ne rpondit pas.  Malgr sa hte, il ne voulait pas
quitter la Lison, avant que les feux fussent renverss et la
chaudire vide.  C'tait un scrupule, une habitude de bon
mcanicien, dont il ne se dpartait jamais.  Lorsqu'il avait le
temps, il ne s'en allait mme qu'aprs l'avoir visite, essuye,
avec le soin qu'on met  panser une bte favorite.

L'eau coula dans la fosse,  gros bouillons, et il dit seulement
alors:

--Dpchons, dpchons.

Un formidable coup de tonnerre lui coupa la parole.  Cette fois,
les hautes fentres, sur le ciel en flamme, s'taient dtaches
si nettement, qu'on aurait pu en compter les vitres casses, trs
nombreuses.  A gauche, le long des taux, qui servaient pour les
rparations, une feuille de tle, laisse debout, rsonna avec la
vibration persistante d'une cloche.  Toute l'antique charpente du
comble avait craqu.

--Bougre!  dit simplement le chauffeur.

Le mcanicien eut un geste de dsespoir.  C'tait fini, d'autant
plus que, maintenant, une pluie diluvienne s'abattait sur le
hangar.  Le roulement de l'averse menaait de crever le vitrage
du toit.  L-haut, galement, des carreaux devaient tre briss,
car il pleuvait sur la Lison, de grosses gouttes, en paquets.  Un
vent furieux entrait par les portes laisses ouvertes, on aurait
dit que la carcasse de la vieille btisse allait tre emporte.

Pecqueux achevait d'accommoder la machine.

--Voil!  on verra clair demain...  Pas besoin de lui faire
davantage la toilette...

Et, revenant  son ide:

--Faut manger...  Il pleut trop, pour aller se coller sur sa
paillasse.

La cantine, en effet, se trouvait l, contre le dpt mme;
tandis que la Compagnie avait d louer une maison, rue
Franois-Mazeline, o taient installs des lits pour les
mcaniciens et les chauffeurs qui passaient la nuit au Havre.
Par un tel dluge, on aurait eu le temps d'tre tremp jusqu'aux
os.

Jacques dut se dcider  suivre Pecqueux, qui avait pris le petit
panier de son chef, comme pour lui viter le soin de le porter.
Il savait que ce panier contenait encore deux tranches de veau
froid, du pain, une bouteille entame  peine; et c'tait ce qui
lui donnait faim, simplement.  La pluie redoublait, un coup de
tonnerre encore venait d'branler le hangar.  Quand les deux
hommes s'en allrent,  gauche, par la petite porte qui
conduisait  la cantine, la Lison se refroidissait dj.  Elle
s'endormit, abandonne, dans les tnbres que les violents
clairs illuminaient, sous les grosses gouttes qui trempaient ses
reins.  Prs d'elle, une prise d'eau, mal ferme, ruisselait et
entretenait une mare, coulant entre ses roues, dans la fosse.

Mais, avant d'entrer  la cantine, Jacques voulut se
dbarbouiller.  Il y avait toujours l, dans une pice, de l'eau
chaude, avec des baquets.  Il tira un savon de son panier, il se
dcrassa les mains et la face, noires du voyage; et, comme il
avait la prcaution, recommande aux mcaniciens, d'emporter un
vtement de rechange, il put se changer des pieds  la tte,
ainsi qu'il le faisait du reste, par coquetterie, chaque soir de
rendez-vous, en arrivant au Havre.  Dj, Pecqueux attendait dans
la cantine, ne s'tant lav que le bout du nez et le bout des
doigts.

Cette cantine consistait simplement en une petite salle nue,
peinte en jaune, o il n'y avait qu'un fourneau pour faire
chauffer les aliments, et qu'une table, scelle au sol,
recouverte d'une feuille de zinc, en guise de nappe.  Deux bancs
compltaient le mobilier.  Les hommes devaient apporter leur
nourriture, et mangeaient sur du papier, avec la pointe de leur
couteau.  Une large fentre clairait la pice.

--En voil une sale pluie!  cria Jacques en se plantant  la
fentre.

Pecqueux s'tait assis sur un banc, devant la table.

--Vous ne mangez pas, alors?

--Non, mon vieux, finissez mon pain et ma viande, si le coeur
vous en dit...  Je n'ai pas faim.

L'autre, sans se faire prier, se jeta sur le veau, acheva la
bouteille.  Souvent, il avait de pareilles aubaines, car son chef
tait petit mangeur; et il l'aimait davantage, dans son
dvouement de chien, pour toutes les miettes qu'il ramassait
ainsi derrire lui.  La bouche pleine, il reprit, aprs un
silence:

--La pluie, qu'est-ce que a fiche, puisque nous voil gars?
C'est vrai que, si a continue, moi, je vous lche, je vas 
ct.

Il se mit  rire, car il ne se cachait pas, il avait d lui
confier sa liaison avec Philomne Sauvagnat, pour qu'il ne
s'tonnt point de le voir dcoucher si souvent, les nuits o il
allait la retrouver.  Comme elle occupait, chez son frre, une
pice du rez-de-chausse, prs de la cuisine, il n'avait qu'
taper au volet: elle ouvrait, il entrait d'une enjambe,
simplement.  C'tait par l, disait-on, que toutes les quipes de
la gare avaient saut.  Mais, maintenant, elle s'en tenait au
chauffeur, qui suffisait, semblait-il.

--Nom de Dieu de nom de Dieu! jura sourdement Jacques, en voyant
le dluge reprendre avec plus de violence, aprs une accalmie.

Pecqueux, qui tenait au bout de son couteau la dernire bouche
de viande, eut de nouveau un rire bon enfant.

--Dites, c'est donc que vous aviez de l'occupation, ce soir?
Hein!   nous deux, on ne peut gure nous reprocher d'user les
matelas, l-bas, rue Franois-Mazeline.

Vivement, Jacques quitta la fentre.

--Pourquoi a?

--Dame, vous voil comme moi, depuis ce printemps,  n'y rentrer
qu' des deux ou trois heures du matin.

Il devait savoir quelque chose, peut-tre avait-il surpris un
rendez-vous.  Dans chaque dortoir, les lits allaient par couple,
celui du chauffeur prs de celui du mcanicien; car on resserrait
le plus possible l'existence de ces deux hommes, destins  une
entente de travail si troite.  Aussi n'tait-il pas tonnant que
celui-ci s'apert de la conduite irrgulire de son chef, trs
rang jusque-l.

--J'ai des maux de tte, dit le mcanicien au hasard.  a me fait
du bien, de marcher la nuit.

Mais dj le chauffeur se rcriait.

--Oh!  vous savez, vous tes bien libre...  Ce que j'en dis,
c'est pour la farce...  Mme que, si vous aviez de l'ennui un
jour, faut pas se gner de vous adresser  moi; parce que je suis
bon l, pour tout ce que vous voudrez.

Sans s'expliquer plus clairement, il se permit de lui prendre la
main, la serra  l'craser, dans le don entier de sa personne.
Puis, il froissa et jeta le papier gras qui avait envelopp la
viande, remit la bouteille vide dans le panier, fit ce petit
mnage en serviteur soigneux, habitu au balai et  l'ponge.
Et, comme la pluie s'enttait, bien que les coups de tonnerre
eussent cess:

--Alors, je file, je vous laisse  vos affaires.

--Oh!  dit Jacques, puisque a continue, je vais aller m'tendre
sur le lit de camp.

C'tait,  ct du dpt, une salle avec des matelas, protgs
par des housses de toile, o les hommes venaient se reposer tout
vtus lorsqu'ils n'avaient  attendre, au Havre, que trois ou
quatre heures.  En effet, ds qu'il eut vu disparatre le
chauffeur dans le ruissellement, vers la maison des Sauvagnat, il
se risqua  son tour, courut au corps de garde.  Mais il ne se
coucha pas, se tint sur le seuil de la porte grande ouverte,
touff par l'paisse chaleur qui rgnait l.  Dans le fond, un
mcanicien, allong sur le dos, ronflait, la bouche largie.

Quelques minutes encore se passrent, et Jacques ne pouvait se
rsigner  perdre son espoir.  Dans son exaspration contre ce
dluge imbcile, grandissait une folle envie d'aller quand mme
au rendez-vous, d'avoir au moins la joie d'y tre, lui, s'il ne
comptait plus y trouver Sverine.  C'tait un lancement de tout
son corps, il finit par sortir sous l'averse, il arriva  leur
coin prfr, suivit l'alle noire que formaient les tas de
charbon.  Et, comme les grosses gouttes, cinglant de face,
l'aveuglaient, il poussa jusqu' la remise aux outils, o, une
fois dj, il s'tait abrit avec elle.  Il lui semblait qu'il y
serait moins seul.

Jacques entrait dans l'obscurit profonde de ce rduit, lorsque
deux bras lgers l'envelopprent, et des lvres chaudes se
posrent sur ses lvres.  Sverine tait l.

--Mon Dieu!  vous tiez venue?

--Oui, j'ai vu monter l'orage, je suis accourue ici, avant la
pluie...  Comme vous avez tard!

Elle soupirait d'une voix dfaillante, jamais il ne l'avait eue
si abandonne  son cou.  Elle glissa, elle se trouva assise sur
les sacs vides, sur cette couche molle qui occupait tout un
angle.  Et lui, tomb prs d'elle, sans que leurs bras se fussent
dnous, sentait ses jambes en travers des siennes.  Ils ne
pouvaient se voir, leurs haleines les enveloppaient comme d'un
vertige, dans l'anantissement de tout ce qui les entourait.

Mais, sous l'ardent appel de leur baiser, le tutoiement tait
mont  leur bouche, comme le sang ml de leurs coeurs.

--Tu m'attendais...

--Oh!  je t'attendais, je t'attendais...

Et, tout de suite, ds la premire minute, presque sans paroles,
ce fut elle qui l'attira d'une secousse, qui le fora  la
prendre.  Elle n'avait point prvu cela.  Quand il tait arriv,
elle ne comptait mme plus qu'elle le verrait; et elle venait
d'tre emporte dans la joie inespre de le tenir, dans un
brusque et irrsistible besoin d'tre  lui, sans calcul ni
raisonnement.  Cela tait parce que cela devait tre.  La pluie
redoublait sur le toit de la remise, le dernier train de Paris
qui entrait en gare passa, grondant et sifflant, branlant le
sol.

Lorsque Jacques se releva, il couta avec surprise le roulement
de l'averse.  O tait-il donc?  Et, comme il retrouvait par
terre, sous sa main, le manche d'un marteau qu'il avait senti en
s'asseyant, il fut inond de flicit.  Alors, c'tait fait?  il
avait possd Sverine et il n'avait pas pris ce marteau pour lui
casser le crne.  Elle tait  lui sans bataille, sans cette
envie instinctive de la jeter sur son dos, morte, ainsi qu'une
proie qu'on arrache aux autres.  Il ne sentait plus sa soif de
venger des offenses trs anciennes dont il aurait perdu l'exacte
mmoire, cette rancune amasse de mle en mle, depuis la
premire tromperie au fond des cavernes.  Non, la possession de
celle-ci tait d'un charme puissant, elle l'avait guri, parce
qu'il la voyait autre, violente dans sa faiblesse, couverte du
sang d'un homme qui lui faisait comme une cuirasse d'horreur.
Elle le dominait, lui qui n'avait point os.  Et ce fut avec une
reconnaissance attendrie, un dsir de se fondre en elle, qu'il la
reprit dans ses bras.

Sverine, elle aussi, s'abandonnait, bien heureuse, dlivre
d'une lutte dont elle ne comprenait plus la raison.  Pourquoi
s'tait-elle donc refuse si longtemps?  Elle s'tait promise,
elle aurait d se donner, puisqu'il ne devait y avoir que plaisir
et douceur.  Maintenant, elle comprenait bien qu'elle en avait
toujours eu l'envie, mme lorsqu'il lui semblait si bon
d'attendre.  Son coeur, son corps ne vivaient que d'un besoin
d'amour absolu, continu, et c'tait une cruaut affreuse, ces
vnements qui la jetaient, effare,  toutes ces abominations.
Jusque-l, l'existence avait abus d'elle, dans la boue, dans le
sang, avec une violence telle, que ses beaux yeux bleus, rests
nafs, en gardaient un largissement de terreur, sous son casque
tragique de cheveux noirs.  Elle tait reste vierge malgr tout,
elle venait de se donner pour la premire fois,  ce garon,
qu'elle adorait, dans le dsir de disparatre en lui, d'tre sa
servante.  Elle lui appartenait, il pouvait disposer d'elle, 
son caprice.

--Oh!  mon chri, prends-moi, garde-moi, je ne veux que ce que tu
veux.

--Non, non!  chrie, c'est toi la matresse, je ne suis l que
pour t'aimer et t'obir.

Des heures se passrent.  La pluie avait cess depuis longtemps,
un grand silence enveloppait la gare, que troublait seule une
voix lointaine, indistincte, montant de la mer.  Ils taient
encore aux bras l'un de l'autre, lorsqu'un coup de feu les mit
debout, frmissants.  Le jour allait paratre, une tache ple
blanchissait le ciel, au-dessus de l'embouchure de la Seine.
Qu'tait-ce donc que ce coup de feu?  Leur imprudence, cette
folie de s'tre ainsi attards, leur montrait, dans une brusque
imagination, le mari les poursuivant  coups de revolver.

--Ne sors pas!  Attends, je vais voir.

Jacques, prudemment, s'tait avanc jusqu' la porte.  Et l,
dans l'ombre paisse encore, il entendit approcher un galop
d'hommes, il reconnut la voix de Roubaud, qui poussait les
surveillants, en leur criant que les maraudeurs taient trois,
qu'il les avait parfaitement vus volant du charbon.  Depuis
quelques semaines surtout, pas de nuit ne se passait sans qu'il
et de la sorte des hallucinations de brigands imaginaires.
Cette fois, sous l'empire d'une frayeur soudaine, il avait tir
au hasard, dans les tnbres.

--Vite, vite!  ne restons pas l, murmura le jeune homme.  Ils
vont visiter la remise...  Sauve-toi!

D'un grand lan, ils s'taient repris, s'touffant  pleins bras,
 pleines lvres.  Puis, Sverine, lgre, fila le long du dpt,
protge par le vaste mur; tandis que lui, doucement, se
dissimulait au milieu des tas de charbon.  Et il tait temps, en
vrit, car Roubaud voulait en effet visiter la remise.  Il
jurait que les maraudeurs devaient y tre.  Les lanternes des
surveillants dansaient au ras du sol.  Il y eut une querelle.
Tous finirent par reprendre le chemin de la gare, irrits de
cette poursuite inutile.

Et, comme Jacques, rassur, se dcidait  aller enfin se coucher
rue Franois-Mazeline, il fut surpris de se heurter presque dans
Pecqueux, qui achevait de rattacher ses vtements, avec de sourds
jurons.

--Quoi donc, mon vieux?

--Ah!  nom de Dieu!  ne m'en parlez pas!  Ce sont ces imbciles
qui ont rveill Sauvagnat.  Il m'a entendu avec sa soeur, il est
descendu en chemise, et je me suis dpch de sauter par la
fentre...  Tenez!  coutez un peu.

Des cris, des sanglots de femme qu'on corrige s'levaient,
pendant qu'une grosse voix d'homme grondait des injures.

--Hein?  a y est, il lui allonge sa racle.  Elle a beau avoir
trente-deux ans, il lui donne le fouet comme  une petite fille,
quand il la surprend...  Ah!  tant pis, je ne m'en mle pas:
c'est son frre!

--Mais, dit Jacques, je croyais qu'il vous tolrait, vous, qu'il
ne se fchait que lorsqu'il la trouvait avec un autre.

--Oh!  on ne sait jamais.  Des fois, il fait semblant de ne pas
me voir.  Puis, vous entendez, des fois, il cogne...  a ne
l'empche pas d'aimer sa soeur.  Elle est sa soeur, il
prfrerait tout lcher que de se sparer d'elle.  Seulement, il
veut de la conduite...  Nom de Dieu!  je crois qu'elle a son
compte, aujourd'hui.

Les cris cessaient, dans de grands soupirs de plainte, et les
deux hommes s'loignrent.  Dix minutes plus tard, ils dormaient
profondment, cte  cte, au fond du petit dortoir badigeonn de
jaune, meubl simplement de quatre lits, de quatre chaises et
d'une table, o il y avait une seule cuvette en zinc.

Alors, chaque nuit de rendez-vous, Jacques et Sverine gotrent
de grandes flicits.  Ils n'eurent pas toujours, autour d'eux,
cette protection de la tempte.  Des cieux toils, des lunes
clatantes, les gnrent, mais,  ces rendez-vous-l, ils
filaient dans les raies d'ombre, ils cherchaient les coins
d'obscurit, o il tait si bon de se serrer l'un contre l'autre.
Et il y eut ainsi, en aot et en septembre, des nuits adorables,
d'une telle douceur, qu'ils se seraient laiss surprendre par le
soleil, alanguis, si le rveil de la gare, de lointains souffles
de machine, ne les avaient spars.  Mme les premiers froids
d'octobre ne leur dplurent pas.  Elle venait plus couverte,
enveloppe d'un grand manteau, dans lequel lui-mme disparaissait
 moiti.  Puis, ils se barricadaient au fond de la remise aux
outils, qu'il avait trouv le moyen de fermer  l'intrieur, 
l'aide d'une barre de fer.  Ils y taient comme chez eux, les
ouragans de novembre, les coups de vent pouvaient arracher les
ardoises des toitures, sans mme leur effleurer la nuque.
Cependant, lui, depuis le premier soir, avait une envie, celle de
la possder chez elle, dans cet troit logement o elle lui
semblait autre, plus dsirable, avec son calme souriant de
bourgeoise honnte; et elle s'y tait toujours refuse, moins par
crainte de l'espionnage du couloir, que dans un scrupule dernier
de vertu, rservant le lit conjugal.  Mais, un lundi, en plein
jour, comme il devait djeuner l et que le mari tardait 
monter, retenu par le chef de gare, il plaisanta, la porta sur ce
lit, dans une folie de tmrit dont ils riaient tous les deux;
si bien qu'ils s'y oublirent.  Ds lors, elle ne rsista plus,
il monta la rejoindre, aprs minuit sonn, les jeudis et les
samedis.  Cela tait horriblement dangereux: ils n'osaient
bouger,  cause des voisins; ils y prouvrent un redoublement de
tendresse, des jouissances nouvelles.  Souvent, un caprice de
courses nocturnes, un besoin de fuir en btes chappes, les
ramenait au-dehors, dans la solitude noire des nuits glaces.  En
dcembre, par une gele terrible, ils s'y aimrent.

Depuis quatre mois dj, Jacques et Sverine vivaient ainsi,
d'une passion croissante.  Ils taient vritablement neufs tous
les deux, dans l'enfance de leur coeur, cette innocence tonne
du premier amour, ravie des moindres caresses.  En eux,
continuait le combat de soumission,  qui se sacrifierait
davantage.  Lui, n'en doutait plus, avait trouv la gurison de
son affreux mal hrditaire; car, depuis qu'il la possdait, la
pense du meurtre ne l'avait plus troubl.  tait-ce donc que la
possession physique contentait ce besoin de mort?  Possder,
tuer, cela s'quivalait-il, dans le fond sombre de la bte
humaine?  Il ne raisonnait pas, trop ignorant, n'essayait pas
d'entrouvrir la porte d'pouvante.  Parfois, entre ses bras, il
retrouvait la brusque mmoire de ce qu'elle avait fait, de cet
assassinat, avou du regard seul, sur le banc du square des
Batignolles; et il n'prouvait mme pas l'envie d'en connatre
les dtails.  Elle, au contraire, semblait de plus en plus
tourmente du besoin de tout dire.  Lorsqu'elle le serrait d'une
treinte, il sentait bien qu'elle tait gonfle et haletante de
son secret, qu'elle ne voulait ainsi entrer en lui que pour se
soulager de la chose dont elle touffait.  C'tait un grand
frisson qui lui partait des reins, qui soulevait sa gorge
d'amoureuse, dans le flot confus de soupirs montant  ses lvres.
La voix expirante, au milieu d'un spasme, n'allait-elle point
parler?  Mais, vite, d'un baiser, il fermait sa bouche, y
scellait l'aveu, saisi d'une inquitude.  Pourquoi mettre cet
inconnu entre eux?  pouvait-on affirmer que cela ne changerait
rien  leur bonheur?  Il flairait un danger, un frmissement le
reprenait,  l'ide de remuer avec elle ces histoires de sang.
Et elle le devinait sans doute, elle redevenait, contre lui,
caressante et docile, en crature d'amour, uniquement faite pour
aimer et tre aime.  Une folie de possession alors les
emportait, ils demeuraient parfois vanouis aux bras l'un de
l'autre.

Roubaud, depuis l't, s'tait encore paissi, et  mesure que sa
femme retournait  la gaiet,  la fracheur de ses vingt ans,
lui vieillissait, semblait plus sombre.  En quatre mois, comme
elle le disait, il avait beaucoup chang.  Il donnait toujours de
cordiales poignes de main  Jacques, l'invitait, n'tait heureux
que lorsqu'il l'avait  sa table.  Seulement, cette distraction
ne lui suffisait plus, il sortait souvent, ds la dernire
bouche, laissait parfois le camarade avec sa femme, sous le
prtexte qu'il touffait et qu'il avait besoin d'aller prendre
l'air.  La vrit tait que, maintenant, il frquentait un petit
caf du cours Napolon, o il retrouvait M. Cauche, le
commissaire de surveillance.  Il buvait peu, des petits verres de
rhum; mais un got du jeu lui tait venu, qui tournait  la
passion.  Il ne se ranimait, n'oubliait tout que les cartes  la
main, enfonc dans des parties de piquet interminables.
M. Cauche, un effrn joueur, avait dcid qu'on intresserait
les parties; on en tait venu  jouer cent sous; et, ds lors,
Roubaud, tonn de ne pas se connatre, avait brl de la rage du
gain, cette fivre chaude de l'argent gagn, qui ravage un homme
jusqu' lui faire risquer sa situation, sa vie, dans un coup de
ds.  Jusque-l, son service n'en avait pas souffert: il
s'chappait ds qu'il tait libre, ne rentrait qu' des deux ou
trois heures du matin, les nuits o il ne veillait pas.  Sa femme
ne s'en plaignait point, elle lui reprochait uniquement de
rentrer plus maussade; car il avait une dveine extraordinaire,
il finissait par s'endetter.

Un soir, une premire querelle clata entre Sverine et Roubaud.
Sans le har encore, elle en arrivait  le supporter
difficilement, car elle le sentait peser sur sa vie, elle aurait
t si lgre, si heureuse, s'il ne l'avait pas accable de sa
prsence!  Du reste, elle n'prouvait aucun remords  le tromper:
n'tait-ce pas sa faute, ne l'avait-il pas presque pousse  la
chute?  Dans leur lente dsunion, pour gurir de ce malaise qui
les dsorganisait, chacun d'eux se consolait, s'gayait  sa
guise.  Puisqu'il avait le jeu, elle pouvait bien avoir un amant.
Mais, ce qui la fchait surtout, ce qu'elle n'acceptait pas sans
rvolte, c'tait la gne o la mettaient ses pertes continuelles.
Depuis que les pices de cent sous du mnage filaient au caf du
cours Napolon, elle ne savait parfois comment payer sa
blanchisseuse.  Toutes sortes de douceurs, de petits objets de
toilette, lui manquaient.  Et, ce soir-l, ce fut justement 
propos de l'achat ncessaire d'une paire de bottines, qu'ils en
vinrent  se quereller.  Lui, sur le point de sortir, ne trouvant
pas de couteau de table pour se couper un morceau de pain, avait
pris le grand couteau, l'arme, qui tranait dans un tiroir du
buffet.  Elle le regardait, tandis qu'il refusait les quinze
francs des bottines, ne les ayant pas, ne sachant o les prendre;
elle rptait sa demande, obstinment, le forait  rpter son
refus, peu  peu exaspr; mais, tout d'un coup, elle lui montra
du doigt l'endroit du parquet o dormaient des spectres, elle lui
dit qu'il y en avait l, de l'argent, et qu'elle en voulait.  Il
devint trs ple, il lcha le couteau, qui retomba dans le
tiroir.  Un instant, elle crut qu'il allait la battre, car il
s'tait approch, bgayant que cet argent-l pouvait bien
pourrir, qu'il se trancherait la main plutt que de le reprendre;
et il serrait les poings, il menaait de l'assommer, si elle
s'avisait, pendant son absence, de soulever la frise, pour voler
seulement un centime.  Jamais, jamais!  c'tait mort et enterr!
Mais elle, d'ailleurs, avait blmi galement, dfaillante  la
pense de fouiller l.  La misre pouvait venir, tous deux
crveraient de faim  ct.  En effet, ils n'en parlrent plus,
mme les jours de grande gne.  Quand ils posaient le pied 
cette place, la sensation de brlure avait grandi, si
intolrable, qu'ils finissaient par faire un dtour.

Alors, d'autres disputes se produisirent, au sujet de la
Croix-de-Maufras.  Pourquoi ne vendaient-ils pas la maison?  et
ils s'accusaient mutuellement de ne rien faire de ce qu'il aurait
fallu, pour hter cette vente.  Lui, violemment, refusait
toujours de s'en occuper; tandis qu'elle, les rares fois o elle
crivait  Misard, n'en obtenait que des rponses vagues: aucun
acqureur ne se prsentait, les fruits avaient coul, les lgumes
ne poussaient pas, faute d'arrosage.  Peu  peu, le grand calme
o tait tomb le mnage, aprs la crise, se troublait ainsi,
semblait emport par un recommencement terrible de fivre.  Tous
les germes de malaise, l'argent cach, l'amant introduit,
s'taient dvelopps, les sparaient maintenant, les irritaient
l'un contre l'autre.  Et, dans cette agitation croissante, la vie
allait devenir un enfer.

D'ailleurs, comme par un contrecoup fatal, tout se gtait de mme
autour des Roubaud.  Une nouvelle bourrasque de commrages et de
discussions soufflait dans le couloir.  Philomne venait de
rompre violemment avec madame Lebleu,  la suite d'une calomnie
de cette dernire, qui l'accusait de lui avoir vendu une poule
morte de maladie.  Mais la vraie raison de rupture tait dans un
rapprochement de Philomne et de Sverine.  Pecqueux ayant, une
nuit, reconnu celle-ci au bras de Jacques, elle avait fait taire
ses scrupules d'autrefois, elle s'tait montre aimable pour la
matresse du chauffeur; et Philomne, trs flatte de cette
liaison avec une dame qui tait la beaut et la distinction sans
conteste de la gare, venait de se retourner contre la femme du
caissier, cette vieille gueuse, disait-elle, capable de faire
battre les montagnes.  Elle lui donnait tous les torts, elle
criait partout,  cette heure, que le logement sur la rue
appartenait aux Roubaud, que c'tait une abomination de ne pas le
leur rendre.  Les choses commenaient donc  tourner trs mal
pour madame Lebleu, d'autant plus que son acharnement  guetter
mademoiselle Guichon, afin de la surprendre avec le chef de gare,
menaait aussi de lui causer des ennuis srieux: elle ne les
surprenait toujours pas, mais elle avait le tort de se laisser
surprendre, elle, l'oreille tendue, colle aux portes; si bien
que M. Dabadie, exaspr d'tre ainsi espionn, avait dit au
sous-chef Moulin que, si Roubaud rclamait encore le logement, il
tait prt  contresigner la lettre.  Et Moulin, peu bavard
d'habitude, ayant rpt cela, on avait failli se battre de porte
en porte, d'un bout du couloir  l'autre, tellement les passions
s'taient rallumes.

Au milieu de ces secousses croissantes, Sverine n'avait qu'un
bon jour, le vendredi.  Depuis octobre, elle avait eu la
tranquille audace d'inventer un prtexte, le premier venu, une
douleur au genou, qui ncessitait les soins d'un spcialiste; et,
chaque vendredi, elle partait par l'express de six heures
quarante du matin, que conduisait Jacques, elle passait la
journe avec lui  Paris, puis revenait par l'express de six
heures trente.  D'abord, elle s'tait crue oblige de donner 
son mari des nouvelles de son genou: il allait mieux, il allait
plus mal; ensuite, voyant qu'il ne l'coutait mme pas, elle
avait carrment cess de lui en parler.  Et, parfois, elle le
regardait, elle se demandait s'il savait.  Comment ce jaloux
froce, cet homme qui avait tu, aveugl de sang, dans une rage
imbcile, en arrivait-il  lui tolrer un amant?  Elle ne pouvait
le croire, elle pensait simplement qu'il devenait stupide.

Dans les premiers jours de dcembre, par une nuit glaciale,
Sverine attendit son mari trs tard.  Le lendemain, un vendredi,
avant l'aube, elle devait prendre l'express; et, ces soirs-l,
elle faisait d'habitude une toilette soigneuse, prparait ses
vtements, pour tre tout de suite habille, au saut du lit.
Enfin, elle se coucha, finit par s'endormir, vers une heure.
Roubaud n'tait pas rentr.  Dj deux fois, il n'avait reparu
qu'au petit jour, tout  sa passion grandissante, ne pouvant plus
s'arracher du caf, dont une petite salle, au fond, se changeait
peu  peu en un vritable tripot: on y jouait maintenant de
grosses sommes,  l'cart.  Heureuse du reste de coucher seule,
berce par l'attente de sa bonne journe du lendemain, la jeune
femme dormait profondment, dans la chaleur douce des
couvertures.

Mais trois heures allaient sonner, lorsqu'un bruit singulier
l'veilla.  D'abord, elle ne put comprendre, crut rver, se
rendormit.  C'taient des peses sourdes, des craquements de
bois, comme si l'on avait voulu forcer une porte.  Un clat, une
dchirure plus violente, la mit sur son sant.  Et une peur la
bouleversa: quelqu'un,  coup sr, faisait sauter la serrure du
couloir.  Pendant une minute, elle n'osa bouger, coutant, les
oreilles bourdonnantes.  Puis, elle eut le courage de se lever,
pour voir; elle marcha sans bruit, pieds nus, elle entrouvrit la
porte de sa chambre doucement, saisie d'un tel froid, qu'elle en
tait toute ple et amincie encore, sous sa chemise; et le
spectacle qu'elle aperut, dans la salle  manger, la cloua de
surprise et d'effroi.

Par terre, Roubaud, vautr sur le ventre, soulev sur les coudes,
venait d'arracher la frise,  l'aide d'un ciseau.  Une bougie,
pose prs de lui, l'clairait, en projetant son ombre norme
jusqu'au plafond.  Et,  cette minute, le visage pench au-dessus
du trou qui creusait le parquet d'une fente noire, il regardait,
les yeux largis.  Le sang violaait ses joues, il avait sa face
d'assassin.  Brutalement, il plongea la main, ne trouva rien,
dans le frisson qui l'agitait, dut approcher la bougie.  Au fond,
apparurent le porte-monnaie, les billets, la montre.

Sverine eut un cri involontaire, et Roubaud, terrifi, se
retourna.  Un moment, il ne la reconnut pas, crut sans doute  un
spectre, en la voyant toute blanche, avec ses regards
d'pouvante.

--Qu'est-ce que tu fais donc? demanda-t-elle.

Alors, comprenant, vitant de rpondre, il ne lcha qu'un
grognement sourd.  Il la regardait, gn par sa prsence,
dsireux de la renvoyer au lit.  Mais pas une parole raisonnable
ne lui venait, il la trouvait simplement  gifler, ainsi
grelottante, toute nue.

--N'est-ce pas?  continua-t-elle, tu me refuses des bottines, et
tu prends l'argent pour toi, parce que tu as perdu.

Cela, du coup, l'enragea.  Est-ce qu'elle allait lui gter la vie
encore, se mettre en travers de son plaisir, cette femme qu'il ne
dsirait plus, dont la possession n'tait plus qu'une secousse
dsagrable?  Puisqu'il s'amusait ailleurs, il n'avait aucun
besoin d'elle.  De nouveau, il fouilla, ne prit que le
porte-monnaie, contenant les trois cents francs d'or.  Et,
lorsque, du talon, il eut remis la frise en place, il vint lui
jeter au visage, les dents serres:

--Tu m'embtes, je fais ce que je veux.  Est-ce que je te
demande, moi, ce que tu vas faire, tout  l'heure,  Paris?

Puis, avec un furieux haussement d'paules, il retourna au caf,
en laissant la bougie par terre.

Sverine la ramassa, alla se remettre au lit, glace jusqu'au
coeur; et elle la garda allume, ne pouvant se rendormir,
attendant l'heure de l'express, peu  peu brlante, les yeux
grands ouverts.  C'tait certain maintenant, il y avait eu une
dsorganisation progressive, comme une infiltration du crime, qui
dcomposait cet homme, et qui avait pourri tout lien, entre eux.
Roubaud savait.



VII


Ce vendredi-l, les voyageurs qui devaient, au Havre, prendre
l'express de six heures quarante, eurent  leur rveil un cri de
surprise: la neige tombait depuis minuit, en flocons si drus, si
gros, qu'il y en avait dans les rues une couche de trente
centimtres.

Dj, sous la halle couverte, la Lison soufflait, fumante,
attele  un train de sept wagons, trois de deuxime classe et
quatre de premire.  Lorsque, vers cinq heures et demie, Jacques
et Pecqueux taient arrivs au dpt, pour la visite, ils avaient
eu un grognement d'inquitude, devant cette neige entte, dont
crevait le ciel noir.  Et, maintenant,  leur poste, ils
attendaient le coup de sifflet, les yeux au loin, au-del du
porche bant de la marquise, regardant la tombe muette et sans
fin des flocons rayer les tnbres d'un frisson livide.

Le mcanicien murmura:

--Le diable m'emporte si l'on voit un signal!

--Encore si l'on peut passer!  dit le chauffeur.

Roubaud tait sur le quai, avec sa lanterne, rentr  la minute
prcise pour prendre son service.  Par instants, ses paupires
meurtries se fermaient de fatigue, sans qu'il cesst sa
surveillance.  Jacques lui ayant demand s'il ne savait rien de
l'tat de la voie, il venait de s'approcher et de lui serrer la
main, en rpondant qu'il n'avait pas de dpche encore; et, comme
Sverine descendait, enveloppe d'un grand manteau, il la
conduisit lui-mme  un compartiment de premire classe, o il
l'installa.  Sans doute avait-il surpris le regard de tendresse
inquite, chang entre les deux amants; mais il ne se soucia
seulement pas de dire  sa femme qu'il tait imprudent de partir
par un temps pareil, et qu'elle ferait mieux de remettre son
voyage.

Des voyageurs arrivrent, emmitoufls, chargs de valises, toute
une bousculade dans le froid terrible du matin.  La neige des
chaussures ne se fondait mme pas; et les portires se
refermaient aussitt, chacun se barricadait, le quai restait
dsert, mal clair par les lueurs louches de quelques becs de
gaz; tandis que le fanal de la machine, accroch  la base de la
chemine, flambait seul, comme un oeil gant, largissant au
loin, dans l'obscurit, sa nappe d'incendie.

Mais Roubaud leva sa lanterne, donnant le signal.  Le
conducteur-chef siffla, et Jacques rpondit, aprs avoir ouvert
le rgulateur et mis en avant le petit volant du changement de
marche.  On partait.  Pendant une minute encore, le sous-chef
suivit tranquillement du regard le train qui s'loignait sous la
tempte.

--Et attention!  dit Jacques  Pecqueux.  Pas de farce,
aujourd'hui!

Il avait bien remarqu que son compagnon semblait, lui aussi,
tomber de lassitude: le rsultat, srement, de quelque noce de la
veille.

--Oh!  pas de danger, pas de danger!  bgaya le chauffeur.

Tout de suite, ds la sortie de la halle couverte, les deux
hommes taient entrs dans la neige.  Le vent soufflait de l'est,
la machine avait ainsi le vent debout, fouette de face par les
rafales; et, derrire l'abri, ils n'en souffrirent pas trop
d'abord, vtus de grosses laines, les yeux protgs par des
lunettes.  Mais, dans la nuit, la lumire clatante du fanal
tait comme mange par ces paisseurs blafardes qui tombaient.
Au lieu de s'clairer  deux ou trois cents mtres, la voie
apparaissait sous une sorte de brouillard laiteux, o les choses
ne surgissaient que trs rapproches, ainsi que du fond d'un
rve.  Et, selon sa crainte, ce qui porta l'inquitude du
mcanicien  son comble, ce fut de constater, ds le feu du
premier poste de cantonnement, qu'il ne verrait certainement pas,
 la distance rglementaire, les signaux rouges, fermant la voie.
Ds lors, il avana avec une extrme prudence, sans pouvoir
cependant ralentir la vitesse, car le vent lui opposait une
rsistance norme, et tout retard serait devenu un danger aussi
grand.

Jusqu' la station d'Harfleur, la Lison fila d'une bonne marche
continue.  La couche de neige tombe ne proccupait pas encore
Jacques, car il y en avait au plus soixante centimtres, et le
chasse-neige en dblayait aisment un mtre.  Il tait tout au
souci de garder sa vitesse, sachant bien que la vraie qualit
d'un mcanicien, aprs la temprance et l'amour de sa machine,
consistait  marcher d'une faon rgulire, sans secousse,  la
plus haute pression possible.  Mme, son unique dfaut tait l,
dans un enttement  ne pas s'arrter, dsobissant aux signaux,
croyant toujours qu'il aurait le temps de dompter la Lison:
aussi, parfois, allait-il trop loin, crasait les ptards, les
cors au pied, comme on dit, ce qui lui avait valu deux fois des
mises  pied de huit jours.  Mais, en ce moment, dans le grand
danger o il se sentait, la pense que Sverine tait l, qu'il
avait charge de cette chre existence, dcuplait la force de sa
volont, tendue toute l-bas, jusqu' Paris, le long de cette
double ligne de fer, au milieu des obstacles qu'il devait
franchir.

Et, debout sur la plaque de tle qui reliait la machine au
tender, dans les continuels cahots de la trpidation, Jacques,
malgr la neige, se penchait  droite, pour mieux voir.  Par la
vitre de l'abri, brouille d'eau, il ne distinguait rien; et il
restait la face sous les rafales, la peau flagelle de milliers
d'aiguilles, pince d'un tel froid, qu'il y sentait comme des
coupures de rasoir.  De temps  autre, il se retirait, pour
reprendre haleine; il tait ses lunettes, les essuyait; puis, il
revenait  son poste d'observation, en plein ouragan, les yeux
fixes, dans l'attente des feux rouges, si absorb en son vouloir,
qu' deux reprises il eut l'hallucination de brusques tincelles
sanglantes, tachant le rideau ple qui tremblait devant lui.

Mais, tout d'un coup, dans les tnbres, une sensation l'avertit
que son chauffeur n'tait plus l.  Seule, une petite lanterne
clairait le niveau d'eau, pour que nulle lumire n'aveuglt le
mcanicien; et, sur le cadran du manomtre, dont l'mail semblait
garder une lueur propre, il avait vu que l'aiguille bleue,
tremblante, baissait rapidement.  C'tait le feu qui tombait.  Le
chauffeur venait de s'taler sur le coffre, vaincu par le
sommeil.

--Sacr noceur! cria Jacques, furieux, le secouant.

Pecqueux se releva, s'excusa, d'un grognement inintelligible.  Il
tenait  peine debout; mais la force de l'habitude le remit tout
de suite  son feu, le marteau en main, cassant le charbon,
l'talant sur la grille avec la pelle, en une couche bien gale;
puis, il donna un coup de balai.  Et, pendant que la porte du
foyer tait reste ouverte, un reflet de fournaise, en arrire
sur le train, comme une queue flamboyante de comte, avait
incendi la neige, pleuvant au travers, en larges gouttes d'or.

Aprs Harfleur, commena la grande rampe de trois lieues qui va
jusqu' Saint-Romain, la plus forte de toute la ligne.  Aussi le
mcanicien se remit-il  la manoeuvre, trs attentif, s'attendant
 un fort coup de collier, pour monter cette cte, dj rude par
les beaux temps.  La main sur le volant du changement de marche,
il regardait fuir les poteaux tlgraphiques, tchant de se
rendre compte de la vitesse.  Celle-ci diminuait beaucoup, la
Lison s'essoufflait, tandis qu'on devinait le frottement des
chasse-neige,  une rsistance croissante.  Du bout du pied, il
rouvrit la porte; et le chauffeur, ensommeill, comprit, poussa
le feu encore, afin d'augmenter la pression.  Maintenant, la
porte rougissait, clairait leurs jambes  tous deux d'une lueur
violette.  Mais ils n'en sentaient pas l'ardente chaleur, dans le
courant d'air glac qui les enveloppait.  Sur un geste de son
chef, le chauffeur venait aussi de lever la tige du cendrier, ce
qui activait le tirage.  Rapidement, l'aiguille du manomtre
tait remonte  dix atmosphres, la Lison donnait toute la force
dont elle tait capable.  Mme, un instant, voyant le niveau
d'eau baisser, le mcanicien dut faire mouvoir le petit volant de
l'injecteur, bien que cela diminut la pression.  Elle se releva
d'ailleurs, la machine ronflait, crachait, comme une bte qu'on
surmne, avec des sursauts, des coups de reins, o l'on aurait
cru entendre craquer ses membres.  Et il la rudoyait, en femme
vieillie et moins forte, n'ayant plus pour elle la mme tendresse
qu'autrefois.

--Jamais elle ne montera, la fainante!  dit-il, les dents
serres, lui qui ne parlait pas en route.

Pecqueux, tonn, dans sa somnolence, le regarda.  Qu'avait-il
donc maintenant contre la Lison?  Est-ce qu'elle n'tait pas
toujours la brave machine obissante, d'un dmarrage si ais, que
c'tait un plaisir de la mettre en route, et d'une si bonne
vaporisation, qu'elle pargnait son dixime de charbon, de Paris
au Havre?  Quand une machine avait des tiroirs comme les siens,
d'un rglage parfait, coupant  miracle la vapeur, on pouvait lui
tolrer toutes les imperfections, comme qui dirait  une mnagre
quinteuse, ayant pour elle la conduite et l'conomie.  Sans doute
qu'elle dpensait trop de graisse.  Et puis, aprs?  On la
graissait, voil tout!

Justement, Jacques rptait, exaspr:

--Jamais elle ne montera, si on ne la graisse pas.

Et, ce qu'il n'avait pas fait trois fois dans sa vie, il prit la
burette, pour la graisser en marche.  Enjambant la rampe, il
monta sur le tablier, qu'il suivit tout le long de la chaudire.
Mais c'tait une manoeuvre des plus prilleuses: ses pieds
glissaient sur l'troite bande de fer, mouille par la neige; et
il tait aveugl, et le vent terrible menaait de le balayer
comme une paille.  La Lison, avec cet homme accroch  son flanc,
continuait sa course haletante, dans la nuit, parmi l'immense
couche blanche, o elle s'ouvrait profondment un sillon.  Elle
le secouait, l'emportait.  Parvenu  la traverse d'avant, il
s'accroupit devant le godet graisseur du cylindre de droite, il
eut toutes les peines du monde  l'emplir, en se tenant d'une
main  la tringle.  Puis, il lui fallut faire le tour, ainsi
qu'un insecte rampant, pour aller graisser le cylindre de gauche.
Et, quand il revint, extnu, il tait tout ple, ayant senti
passer la mort.

--Sale rosse!  murmura-t-il.

Saisi de cette violence inaccoutume  l'gard de leur Lison,
Pecqueux ne put s'empcher de dire, en hasardant une fois de plus
son habituelle plaisanterie:

--Fallait m'y laisser aller: a me connat, moi, de graisser les
dames.

Rveill un peu, il s'tait remis, lui aussi,  son poste,
surveillant le ct gauche de la ligne.  D'ordinaire, il avait de
bons yeux, meilleurs que ceux de son chef.  Mais, dans cette
tourmente, tout avait disparu,  peine pouvaient-ils, eux
pourtant  qui chaque kilomtre de la route tait si familier,
reconnatre les lieux qu'ils traversaient: la voie sombrait sous
la neige, les haies, les maisons elles-mmes semblaient
s'engloutir, ce n'tait plus qu'une plaine rase et sans fin, un
chaos de blancheurs vagues, o la Lison paraissait galoper  sa
guise, prise de folie.  Et jamais les deux hommes n'avaient senti
si troitement le lien de fraternit qui les unissait, sur cette
machine en marche, lche  travers tous les prils, o ils se
trouvaient plus seuls, plus abandonns du monde, que dans une
chambre close, avec l'aggravante, l'crasante responsabilit des
vies humaines qu'ils tranaient derrire eux.

Aussi Jacques, que la plaisanterie de Pecqueux avait achev
d'irriter, finit-il par en sourire, retenant la colre qui
l'emportait.  Ce n'tait, certes, pas le moment de se quereller.
La neige redoublait, le rideau s'paississait  l'horizon.  On
continuait de monter, lorsque le chauffeur,  son tour, crut voir
tinceler un feu rouge, au loin.  D'un mot, il avertit son chef.
Mais dj il ne le retrouvait plus, ses yeux avaient rv, comme
il disait parfois.  Et le mcanicien, qui n'avait rien vu,
restait le coeur battant, troubl par cette hallucination d'un
autre, perdant confiance en lui-mme.  Ce qu'il s'imaginait
distinguer, au-del du pullulement ple des flocons, c'taient
d'immenses formes noires, des masses considrables, comme des
morceaux gants de la nuit, qui semblaient se dplacer et venir
au-devant de la machine.  taient-ce donc des coteaux bouls,
des montagnes barrant la voie, o allait se briser le train?
Alors, pris de peur, il tira la tringle du sifflet, il siffla
longuement, dsesprment; et cette lamentation tranait,
lugubre, au travers de la tempte.  Puis, il fut tout tonn
d'avoir siffl  propos, car le train traversait  grande vitesse
la gare de Saint-Romain, dont il se croyait loign de deux
kilomtres.

Cependant, la Lison, qui avait franchi la terrible rampe, se mit
 rouler plus  l'aise, et Jacques put respirer un moment.  De
Saint-Romain  Bolbec, la ligne monte d'une faon insensible,
tout irait bien sans doute jusqu' l'autre bout du plateau.
Quand il fut  Beuzeville, pendant l'arrt de trois minutes, il
n'en appela pas moins le chef de gare qu'il aperut sur le quai,
tenant  lui dire ses craintes, en face de cette neige dont la
couche augmentait toujours: jamais il n'arriverait  Rouen, le
mieux serait de doubler l'attelage, en ajoutant une seconde
machine, tandis qu'on se trouvait  un dpt, o des machines 
disposition taient toujours prtes.  Mais le chef de gare
rpondit qu'il n'avait pas d'ordre et qu'il ne croyait pas devoir
prendre cette mesure sur lui.  Tout ce qu'il offrit, ce fut de
donner cinq ou six pelles de bois, pour dblayer les rails, en
cas de besoin.  Et Pecqueux prit les pelles, qu'il rangea dans un
coin du tender.

Sur le plateau, en effet, la Lison continua sa marche avec une
bonne vitesse, sans trop de peine.  Elle se lassait pourtant.  A
toute minute, le mcanicien devait faire son geste, ouvrir la
porte du foyer, pour que le chauffeur mt du charbon; et, chaque
fois, au-dessus du train morne, noir dans tout ce blanc,
recouvert d'un linceul, flambait l'blouissante queue de comte,
trouant la nuit.  Il tait sept heures trois quarts, le jour
naissait; mais,  peine en distinguait-on la pleur au ciel, dans
l'immense tourbillon blanchtre qui emplissait l'espace, d'un
bout de l'horizon  l'autre.  Cette clart louche, o rien ne se
distinguait encore, inquitait davantage les deux hommes, qui,
les yeux pleins de larmes, malgr leurs lunettes, s'efforaient
de voir au loin.  Sans lcher le volant du changement de marche,
le mcanicien ne quittait plus la tringle du sifflet, sifflant
d'une faon presque continue, par prudence, d'un sifflement de
dtresse qui pleurait au fond de ce dsert de neige.

On traversa Bolbec, puis Yvetot, sans encombre.  Mais, 
Motteville, Jacques, de nouveau, interpella le sous-chef, qui ne
put lui donner des renseignements prcis sur l'tat de la voie.
Aucun train n'tait encore venu, une dpche annonait simplement
que l'omnibus de Paris se trouvait bloqu  Rouen, en sret.  Et
la Lison repartit, descendant de son allure alourdie et lasse les
trois lieues de pente douce qui vont  Barentin.  Maintenant, le
jour se levait, trs ple; et il semblait que cette lueur livide
vnt de la neige elle-mme.  Elle tombait plus dense, ainsi
qu'une chute d'aube brouille et froide, noyant la terre des
dbris du ciel.  Avec le jour grandissant, le vent redoublait de
violence, les flocons taient chasss comme des balles, il
fallait qu' chaque instant le chauffeur prt sa pelle, pour
dblayer le charbon, au fond du tender, entre les parois du
rcipient d'eau.  A droite et  gauche, la campagne apparaissait,
 ce point mconnaissable, que les deux hommes avaient la
sensation de fuir dans un rve: les vastes champs plats, les gras
pturages clos de haies vives, les cours plantes de pommiers,
n'taient plus qu'une mer blanche,  peine renfle de courtes
vagues, une immensit blme et tremblante, o tout dfaillait,
dans cette blancheur.  Et le mcanicien, debout, la face coupe
par les rafales, la main sur le volant, commenait  souffrir
terriblement du froid.

Enfin,  l'arrt de Barentin, le chef de gare, M. Bessire,
s'approcha lui-mme de la machine, pour prvenir Jacques qu'on
signalait des quantits considrables de neige, du ct de la
Croix-de-Maufras.

--Je crois qu'on peut encore passer, ajouta-t-il.  Mais vous
aurez de la peine.

Alors, le jeune homme s'emporta.

--Tonnerre de Dieu!  je l'ai bien dit,  Beuzeville!  Qu'est-ce
que a pouvait leur faire, de doubler l'attelage?...  Ah!  nous
allons tre gentils!

Le conducteur-chef venait de descendre de son fourgon, et lui
aussi se fchait.  Il tait gel dans sa vigie, il dclarait
qu'il tait incapable de distinguer un signal d'un poteau
tlgraphique.  Un vrai voyage  ttons, dans tout ce blanc!

--Enfin, vous voil prvenus, reprit M. Bessire.

Cependant, les voyageurs s'tonnaient dj de cet arrt prolong,
au milieu du grand silence de la station ensevelie, sans un cri
d'employ, sans un battement de portire.  Quelques glaces furent
baisses, des ttes apparurent: une dame trs forte, avec deux
jeunes filles blondes, charmantes, ses filles sans doute, toutes
trois Anglaises  coup sr; et, plus loin, une jeune femme brune,
trs jolie, qu'un monsieur g forait  rentrer; tandis que deux
hommes, un jeune, un vieux, causaient d'une voiture  l'autre, le
buste  moiti sorti des portires.  Mais, comme Jacques jetait
un coup d'oeil en arrire, il n'aperut que Sverine, penche
elle aussi, regardant de son ct, d'un air anxieux.  Ah!  la
chre crature, qu'elle devait tre inquite, et quel crve-coeur
il prouvait,  la savoir l, si prs et loin de lui, dans ce
danger!  Il aurait donn tout son sang pour tre  Paris dj, et
l'y dposer saine et sauve.

--Allons, partez, conclut le chef de gare.  Il est inutile
d'effrayer le monde.

Lui-mme avait donn le signal.  Remont dans son fourgon, le
conducteur-chef siffla; et, une fois encore, la Lison dmarra,
aprs avoir rpondu, d'un long cri de plainte.

Tout de suite, Jacques sentit que l'tat de la voie changeait.
Ce n'tait plus la plaine, le droulement  l'infini de l'pais
tapis de neige, o la machine filait comme un paquebot, laissant
un sillage.  On entrait dans le pays tourment, les ctes et les
vallons dont la houle norme allait jusqu' Malaunay, bossuant le
sol; et la neige s'tait amasse l d'une faon irrgulire, la
voie se trouvait dblaye par places, tandis que des masses
considrables avaient bouch certains passages.  Le vent, qui
balayait les remblais, comblait au contraire les tranches.
C'tait ainsi une continuelle succession d'obstacles  franchir,
des bouts de voie libre que barraient de vritables remparts.  Il
faisait plein jour maintenant, et la contre dvaste, ces gorges
troites, ces pentes raides, prenaient, sous leur couche de
neige, la dsolation d'un ocan de glace, immobilis dans la
tourmente.

Jamais encore Jacques ne s'tait senti pntrer d'un tel froid.
Sous les mille aiguilles de la neige, son visage lui semblait en
sang; et il n'avait plus conscience de ses mains, paralyses par
l'ongle, devenues si insensibles, qu'il frmit en s'apercevant
qu'il perdait, entre ses doigts, la sensation du petit volant du
changement de marche.  Quand il levait le coude, pour tirer la
tringle du sifflet, son bras pesait  son paule comme un bras de
mort.  Il n'aurait pu dire si ses jambes le portaient, dans les
secousses continues de la trpidation, qui lui arrachaient les
entrailles.  Une immense fatigue l'avait envahi, avec ce froid,
dont le gel gagnait son crne, et sa peur tait de n'tre plus,
de ne plus savoir s'il conduisait, car il ne tournait dj le
volant que d'un geste machinal, il regardait, hbt, le
manomtre descendre.  Toutes les histoires connues
d'hallucinations lui traversaient la tte.  N'tait-ce pas un
arbre abattu, l-bas, en travers de la voie?  N'avait-il pas
aperu un drapeau rouge flottant au-dessus de ce buisson?  Des
ptards,  chaque minute, n'clataient-ils pas, dans le
grondement des roues?  Il n'aurait pu le dire, il se rptait
qu'il devrait arrter, et il n'en trouvait pas la volont nette.
Pendant quelques minutes, cette crise le tortura; puis,
brusquement, la vue de Pecqueux, retomb endormi sur le coffre,
terrass par cet accablement du froid dont lui-mme souffrait, le
jeta dans une colre telle, qu'il en fut comme rchauff.

--Ah!  nom de Dieu de salop!

Et lui, si doux d'ordinaire aux vices de cet ivrogne, le rveilla
 coups de pied, tapa jusqu' ce qu'il ft debout.  L'autre,
engourdi, se contenta de grogner, en reprenant sa pelle.

--Bon, bon!  on y va!

Quand le foyer fut charg, la pression remonta; et il tait
temps, la Lison venait de s'engager au fond d'une tranche, o
elle avait  fendre une paisseur de plus d'un mtre.  Elle
avanait dans un effort extrme, dont elle tremblait toute.  Un
instant, elle s'puisa, il sembla qu'elle allait s'immobiliser,
ainsi qu'un navire qui a touch un banc de sable.  Ce qui la
chargeait, c'tait la neige dont une couche pesante avait peu 
peu couvert la toiture des wagons.  Ils filaient ainsi, noirs
dans le sillage blanc, avec ce drap blanc tendu sur eux; et
elle-mme n'avait que des bordures d'hermine, habillant ses reins
sombres, o les flocons fondaient et ruisselaient en pluie.  Une
fois de plus, malgr le poids, elle se dgagea, elle passa.  Le
long d'une large courbe, sur un remblai, on put suivre encore le
train, qui s'avanait  l'aise, pareil  un ruban d'ombre, perdu
au milieu d'un pays des lgendes, clatant de blancheur.

Mais plus loin, les tranches recommenaient, et Jacques, et
Pecqueux, qui avaient senti toucher la Lison, se raidirent contre
le froid, debout  ce poste que, mme mourants, ils ne pouvaient
dserter.  De nouveau, la machine perdait de sa vitesse.  Elle
s'tait engage entre deux talus, et l'arrt se produisit
lentement, sans secousse.  Il sembla qu'elle s'engluait, prise
par toutes ses roues, de plus en plus serre, hors d'haleine.
Elle ne bougea plus.  C'tait fait, la neige la tenait,
impuissante.

--a y est, gronda Jacques.  Tonnerre de Dieu!

Quelques secondes encore, il resta  son poste, la main sur le
volant, ouvrant tout, pour voir si l'obstacle ne cderait pas.
Puis, entendant la Lison cracher et s'essouffler en vain, il
ferma le rgulateur, il jura plus fort, furieux.

Le conducteur-chef s'tait pench  la porte de son fourgon, et
Pecqueux s'tant montr, lui cria  son tour:

--a y est, nous sommes colls!

Vivement, le conducteur sauta dans la neige, dont il avait
jusqu'aux genoux.  Il s'approcha, les trois hommes tinrent
conseil.

--Nous ne pouvons qu'essayer de dblayer, finit par dire le
mcanicien.  Heureusement, nous avons des pelles.  Appelez votre
conducteur d'arrire, et  nous quatre nous finirons bien par
dgager les roues.

On fit signe au conducteur d'arrire, qui, lui aussi, tait
descendu du fourgon.  Il arriva  grand-peine, noy par instants.
Mais cet arrt en pleine campagne, au milieu de cette solitude
blanche, ce bruit clair des voix discutant ce qu'il y avait 
faire, cet employ sautant le long du train,  pnibles
enjambes, avaient inquit les voyageurs.  Des glaces se
baissrent.  On criait, on questionnait, toute une confusion,
vague encore et grandissante.

--O sommes-nous?...  Pourquoi a-t-on arrt?...  Qu'y a-t-il
donc?...  Mon Dieu!  est-ce un malheur?

Le conducteur sentit la ncessit de rassurer le monde.
Justement, comme il s'avanait, la dame anglaise, dont l'paisse
face rouge s'encadrait des deux charmants visages de ses filles,
lui demanda avec un fort accent:

--Monsieur, ce n'est pas dangereux?

--Non, non, madame, rpondit-il.  Un peu de neige simplement.  On
repart tout de suite.

Et la glace se releva, au milieu du frais gazouillis des jeunes
filles, cette musique des syllabes anglaises, si vives sur des
lvres roses.  Toutes deux riaient, trs amuses.

Mais, plus loin, le monsieur g appelait le conducteur, tandis
que sa jeune femme risquait derrire lui sa jolie tte brune.

--Comment n'a-t-on pas pris des prcautions?  C'est
insupportable...  Je rentre de Londres, mes affaires m'appellent
 Paris ce matin, et je vous prviens que je rendrai la Compagnie
responsable de tout retard.

--Monsieur, ne put que rpter l'employ, on va repartir dans
trois minutes.

Le froid tait terrible, la neige entrait, et les ttes
disparurent, les glaces se relevrent.  Mais, au fond des
voitures closes, une agitation persistait, une anxit, dont on
sentait le sourd bourdonnement.  Seules, deux glaces restaient
baisses; et, accouds,  trois compartiments de distance, deux
voyageurs causaient, un Amricain d'une quarantaine d'annes, un
jeune homme habitant Le Havre, trs intresss l'un et l'autre
par le travail de dblaiement.

--En Amrique, monsieur, tout le monde descend et prend des
pelles.

--Oh!  ce n'est rien, j'ai t dj bloqu deux fois, l'anne
dernire.  Mes occupations m'appellent toutes les semaines 
Paris.

--Et moi toutes les trois semaines environ, monsieur.

--Comment, de New-York?

--Oui, monsieur, de New-York.

Jacques menait le travail.  Ayant aperu Sverine  une portire
du premier wagon, o elle se mettait toujours pour tre plus prs
de lui, il l'avait supplie du regard; et, comprenant, elle
s'tait retire, pour ne pas rester  ce vent glacial qui lui
brlait la figure.  Lui, ds lors, songeant  elle, avait
travaill de grand coeur.  Mais il remarquait que la cause de
l'arrt, l'emptement dans la neige, ne provenait pas des roues:
celles-ci coupaient les couches les plus paisses; c'tait le
cendrier, plac entre elles, qui faisait obstacle, roulant la
neige, la durcissant en paquets normes.  Et une ide lui vint.

--Il faut dvisser le cendrier.

D'abord, le conducteur-chef s'y opposa.  Le mcanicien tait sous
ses ordres, il ne voulait pas l'autoriser  toucher  la machine.
Puis, il se laissa convaincre.

--Vous en prenez la responsabilit, c'est bon!

Seulement, ce fut une dure besogne.  Allongs sous la machine,
le dos dans la neige qui fondait, Jacques et Pecqueux durent
travailler pendant prs d'une demi-heure.  Heureusement que, dans
le coffre  outils, ils avaient des tournevis de rechange.
Enfin, au risque de se brler et de s'craser vingt fois, ils
parvinrent  dtacher le cendrier.  Mais ils ne l'avaient pas
encore, il s'agissait de le sortir de l-dessous.  D'un poids
norme, il s'embarrassait dans les roues et les cylindres.
Pourtant,  quatre, ils le tirrent, le tranrent en dehors de
la voie, jusqu'au talus.

--Maintenant, achevons de dblayer, dit le conducteur.

Depuis prs d'une heure, le train tait en dtresse, et
l'angoisse des voyageurs avait grandi.  A chaque minute, une
glace se baissait, une voix demandait pourquoi l'on ne partait
pas.  C'tait la panique, des cris, des larmes, dans une crise
montante d'affolement.

--Non, non, c'est assez dblay, dclara Jacques.  Montez, je me
charge du reste.

Il tait de nouveau  son poste, avec Pecqueux, et lorsque les
deux conducteurs eurent regagn leurs fourgons, il tourna
lui-mme le robinet du purgeur.  Le jet de vapeur brlante,
assourdi, acheva de fondre les paquets qui adhraient encore aux
rails.  Puis, la main au volant, il fit machine arrire.
Lentement, il recula d'environ trois cents mtres, pour prendre
du champ.  Et, ayant pouss au feu, dpassant mme la pression
permise, il revint contre le mur qui barrait la voie, il y jeta
la Lison, de toute sa masse, de tout le poids du train qu'elle
tranait.  Elle eut un han!  terrible de bcheron qui enfonce la
cogne, sa forte charpente de fer et de fonte en craqua.  Mais
elle ne put passer encore, elle s'tait arrte, fumante, toute
vibrante du choc.  Alors,  deux autres reprises, il dut
recommencer la manoeuvre, recula, fona sur la neige, pour
l'emporter; et, chaque fois, la Lison, raidissant les reins, buta
du poitrail, avec son souffle enrag de gante.  Enfin, elle
parut reprendre haleine, elle banda ses muscles de mtal en un
suprme effort, et elle passa, et lourdement le train la suivit,
entre les deux murs de la neige ventre.  Elle tait libre.

--Bonne bte tout de mme!  grogna Pecqueux.

Jacques, aveugl, ta ses lunettes, les essuya.  Son coeur
battait  grands coups, il ne sentait plus le froid.  Mais,
brusquement, la pense lui vint d'une tranche profonde, qui se
trouvait  trois cents mtres environ de la Croix-de-Maufras:
elle s'ouvrait dans la direction du vent, la neige devait s'y
tre accumule en quantit considrable; et, tout de suite, il
eut la certitude que c'tait l l'cueil marqu o il
naufragerait.  Il se pencha.  Au loin, aprs une dernire courbe,
la tranche lui apparut, en ligne droite, ainsi qu'une longue
fosse, comble de neige.  Il faisait plein jour, la blancheur
tait sans bornes et clatante, sous la tombe continue des
flocons.

Cependant, la Lison filait  une vitesse moyenne, n'ayant plus
rencontr d'obstacle.  On avait, par prcaution, laiss allums
les feux d'avant et d'arrire; et le fanal blanc,  la base de la
chemine, luisait dans le jour, comme un oeil vivant de cyclope.
Elle roulait, elle approchait de la tranche, avec cet oeil
largement ouvert.  Alors, il sembla qu'elle se mt  souffler
d'un petit souffle court, ainsi qu'un cheval qui a peur.  De
profonds tressaillements la secouaient, elle se cabrait, ne
continuait sa marche que sous la main volontaire du mcanicien.
D'un geste, celui-ci avait ouvert la porte du foyer, pour que le
chauffeur activt le feu.  Et, maintenant, ce n'tait plus une
queue d'astre incendiant la nuit, c'tait un panache de fume
noire, paisse, qui salissait le grand frisson ple du ciel.

La Lison avanait.  Enfin, il lui fallut entrer dans la tranche.
A droite et  gauche, les talus taient noys, et l'on ne
distinguait plus rien de la voie, au fond.  C'tait comme un
creux de torrent, o la neige dormait,  pleins bords.  Elle s'y
engagea, roula pendant une cinquantaine de mtres, d'une haleine
perdue, de plus en plus lente.  La neige qu'elle repoussait,
faisait une barre devant elle, bouillonnait et montait, en un
flot rvolt qui menaait de l'engloutir.  Un instant, elle parut
dborde, vaincue.  Mais, d'un dernier coup de reins, elle se
dlivra, avana de trente mtres encore.  C'tait la fin, la
secousse de l'agonie: des paquets de neige retombaient,
recouvraient les roues, toutes les pices du mcanisme taient
envahies, lies une  une par des chanes de glace.  Et la Lison
s'arrta dfinitivement, expirante, dans le grand froid.  Son
souffle s'teignit, elle tait immobile, et morte.

--L, nous y sommes, dit Jacques.  Je m'y attendais.

Tout de suite, il voulut faire machine arrire, pour tenter de
nouveau la manoeuvre.  Mais, cette fois, la Lison ne bougea pas.
Elle refusait de reculer comme d'avancer, elle tait bloque de
toutes parts, colle au sol, inerte, sourde.  Derrire elle, le
train, lui aussi, semblait mort, enfonc dans l'paisse couche
jusqu'aux portires.  La neige ne cessait pas, tombait plus drue,
par longues rafales.  Et c'tait un enlisement, o machine et
voitures allaient disparatre, dj recouvertes  moiti, sous le
silence frissonnant de cette solitude blanche.  Plus rien ne
bougeait, la neige filait son linceul.

--Eh bien, a recommence?  demanda le conducteur-chef, en se
penchant en dehors du fourgon.

--Foutus!  cria simplement Pecqueux.

Cette fois, en effet, la position devenait critique.  Le
conducteur d'arrire courut poser les ptards qui devaient
protger le train, en queue; tandis que le mcanicien sifflait
perdument,  coups presss, le sifflet haletant et lugubre de la
dtresse.  Mais la neige assourdissait l'air, le son se perdait,
ne devait pas mme arriver  Barentin.  Que faire?  Ils n'taient
que quatre, jamais ils ne dblaieraient de pareils amas.  Il
aurait fallu toute une quipe.  La ncessit s'imposait de courir
chercher du secours.  Et le pis tait que la panique se dclarait
de nouveau parmi les voyageurs.

Une portire s'ouvrit, la jolie dame brune sauta, affole,
croyant  un accident.  Son mari, le ngociant g, qui la
suivit, criait:

--J'crirai au ministre, c'est une indignit!

Des pleurs de femmes, des voix furieuses d'hommes sortaient des
voitures, dont les glaces se baissaient violemment.  Et il n'y
avait que les deux petites Anglaises qui s'gayaient, l'air
tranquille, souriantes.  Comme le conducteur-chef tchait de
rassurer tout le monde, la cadette lui demanda, en franais, avec
un lger zzaiement britannique:

--Alors, monsieur, c'est ici qu'on s'arrte?

Plusieurs hommes taient descendus, malgr l'paisse couche o
l'on enfonait jusqu'au ventre.  L'Amricain se retrouva ainsi
avec le jeune homme du Havre, tous deux s'tant avancs vers la
machine, pour voir.  Ils hochrent la tte.

--Nous en avons pour quatre ou cinq heures, avant qu'on la
dbarbouille de l-dedans.

--Au moins, et encore faudrait-il une vingtaine d'ouvriers.

Jacques venait de dcider le conducteur-chef  envoyer le
conducteur d'arrire  Barentin, pour demander du secours.  Ni
lui, ni Pecqueux, ne pouvaient quitter la machine.

L'employ s'loigna, on le perdit bientt de vue, au bout de la
tranche.  Il avait quatre kilomtres  faire, il ne serait pas
de retour avant deux heures peut-tre.  Et Jacques, dsespr,
lcha un instant son poste, courut  la premire voiture, o il
apercevait Sverine, qui avait baiss la glace.

--N'ayez pas peur, dit-il rapidement.  Vous ne craignez rien.

Elle rpondit de mme, sans le tutoyer, de crainte d'tre
entendue:

--Je n'ai pas peur.  Seulement, j'ai t bien inquite,  cause
de vous.

Et cela tait d'une douceur telle, qu'ils furent consols et
qu'ils se sourirent.  Mais, comme Jacques se retournait, il eut
une surprise,  voir, le long du talus, Flore, puis Misard, suivi
de deux autres hommes, qu'il ne reconnut pas d'abord.  Eux
avaient entendu le sifflet de dtresse, et Misard, qui n'tait
pas de service, accourait, avec les deux camarades, auxquels il
offrait justement le vin blanc, le carrier Cabuche que la neige
faisait chmer, et l'aiguilleur Ozil, venu de Malaunay par le
tunnel, pour faire sa cour  Flore, qu'il poursuivait toujours,
malgr le mauvais accueil.  Elle, curieusement, en grande fille
vagabonde, brave et forte comme un garon, les accompagnait.  Et,
pour elle, pour son pre, c'tait un vnement considrable, une
extraordinaire aventure, ce train s'arrtant ainsi  leur porte.
Depuis cinq annes qu'ils habitaient l,  chaque heure de jour
et de nuit, par les beaux temps, par les orages, que de trains
ils avaient vus passer, dans le coup de vent de leur vitesse!
Tous semblaient emports par ce vent qui les apportait, jamais un
seul n'avait mme ralenti sa marche, ils les regardaient fuir, se
perdre, disparatre, avant d'avoir rien pu savoir d'eux.  Le
monde entier dfilait, la foule humaine charrie  toute vapeur,
sans qu'ils en connussent autre chose que des visages entrevus
dans un clair, des visages qu'ils ne devaient jamais revoir,
parfois des visages qui leur devenaient familiers,  force de les
retrouver  jours fixes, et qui pour eux restaient sans noms.  Et
voil que, dans la neige, un train dbarquait  leur porte:
l'ordre naturel tait perverti, ils dvisageaient ce monde
inconnu qu'un accident jetait sur la voie, ils le contemplaient
avec des yeux ronds de sauvages, accourus sur une cte o des
Europens naufrageraient.  Ces portires ouvertes montrant des
femmes enveloppes de fourrures, ces hommes descendus en paletots
pais, tout ce luxe confortable, chou parmi cette mer de glace,
les immobilisaient d'tonnement.

Mais Flore avait reconnu Sverine.  Elle, qui guettait chaque
fois le train de Jacques, s'tait aperue, depuis quelques
semaines, de la prsence de cette femme, dans l'express du
vendredi matin; d'autant plus que celle-ci, lorsqu'elle
approchait du passage  niveau, mettait la tte  la portire,
pour donner un coup d'oeil  sa proprit de la Croix-de-Maufras.
Les yeux de Flore noircirent, en la voyant causer  demi-voix,
avec le mcanicien.

--Ah!  madame Roubaud!  s'cria Misard, qui venait aussi de la
reconnatre, et qui prit immdiatement son air obsquieux.  En
voil une mauvaise chance!...  Mais vous n'allez pas rester l,
il faut descendre chez nous.

Jacques, aprs avoir serr la main du garde-barrire, appuya son
offre.

--Il a raison...  On en a peut-tre pour des heures, vous auriez
le temps de mourir de froid.

Sverine refusait, bien couverte, disait-elle.  Puis, les trois
cents mtres dans la neige l'effrayaient un peu.  Alors,
s'approchant, Flore, qui la regardait de ses grands yeux fixes,
dit enfin:

--Venez, madame, je vous porterai.

Et, avant que celle-ci et accept, elle l'avait saisie dans ses
bras vigoureux de garon, elle la soulevait ainsi qu'un petit
enfant.  Ensuite, elle la dposa de l'autre ct de la voie, 
une place dj foule, o les pieds n'enfonaient plus.  Des
voyageurs s'taient mis  rire, merveills.  Quelle gaillarde!
Si l'on en avait eu une douzaine comme a, le dblaiement
n'aurait pas demand deux heures.

Cependant, la proposition de Misard, cette maison de
garde-barrire, o l'on pouvait se rfugier, trouver du feu,
peut-tre du pain et du vin, courait d'une voiture  une autre.
La panique s'tait calme, lorsqu'on avait compris qu'on ne
courait aucun danger immdiat; seulement, la situation n'en
restait pas moins lamentable: les bouillottes se refroidissaient,
il tait neuf heures, on allait souffrir de la faim et de la
soif, pour peu que les secours se fissent attendre.  Et cela
pouvait s'terniser, qui savait si l'on ne coucherait pas l?
Deux camps se formrent: ceux qui, de dsespoir, ne voulaient pas
quitter les wagons, et qui s'y installaient comme pour y mourir,
envelopps dans leurs couvertures, allongs rageusement sur les
banquettes; et ceux qui prfraient risquer la course  travers
la neige, esprant trouver mieux l-bas, dsireux surtout
d'chapper au cauchemar de ce train chou, mort de froid.  Tout
un groupe se forma, le ngociant g et sa jeune femme, la dame
anglaise avec ses deux filles, le jeune homme du Havre,
l'Amricain, une douzaine d'autres, prts  se mettre en marche.

Jacques,  voix basse, avait dcid Sverine, en jurant d'aller
lui donner des nouvelles, s'il pouvait s'chapper.  Et, comme
Flore les regardait toujours de ses yeux sombres, il lui parla
doucement, en vieil ami:

--Eh bien!  c'est entendu, tu vas conduire ces dames et ces
messieurs...  Moi, je garde Misard, avec les autres.  Nous allons
nous y mettre, nous ferons ce que nous pourrons, en attendant.

Tout de suite, en effet, Cabuche, Ozil, Misard avaient pris des
pelles, pour se joindre  Pecqueux et au conducteur-chef, qui
attaquaient dj la neige.  La petite quipe s'efforait de
dgager la machine, fouillant sous les roues, rejetant les
pelletes contre le talus.  Personne n'ouvrait plus la bouche, on
n'entendait que cet enragement silencieux, dans le morne
touffement de la campagne blanche.  Et, lorsque la petite troupe
des voyageurs s'loigna, elle eut un dernier regard vers le
train, qui restait seul, ne montrant plus qu'une mince ligne
noire, sous l'paisse couche qui l'crasait.  On avait referm
les portires, relev les glaces.  La neige tombait toujours,
l'ensevelissait lentement, srement, avec une obstination muette.

Flore avait voulu reprendre Sverine dans ses bras.  Mais
celle-ci s'y tait refuse, tenant  marcher comme les autres.
Les trois cents mtres furent trs pnibles  franchir: dans la
tranche surtout, on enfonait jusqu'aux hanches; et,  deux
reprises, il fallut oprer le sauvetage de la grosse dame
anglaise, submerge  demi.  Ses filles riaient toujours,
enchantes.  La jeune femme du vieux monsieur, ayant gliss, dut
accepter la main du jeune homme du Havre; tandis que son mari
dblatrait contre la France, avec l'Amricain.  Lorsqu'on fut
sorti de la tranche, la marche devint plus commode; mais on
suivait un remblai, la petite troupe s'avana sur une ligne,
battue par le vent, en vitant soigneusement les bords, vagues et
dangereux sous la neige.  Enfin, l'on arriva, et Flore installa
les voyageurs dans la cuisine, o elle ne put mme leur donner un
sige  chacun, car ils taient bien une vingtaine encombrant la
pice, assez vaste heureusement.  Tout ce qu'elle inventa, ce fut
d'aller chercher des planches et d'tablir deux bancs,  l'aide
des chaises qu'elle avait.  Elle jeta ensuite une bourre dans
l'tre, puis elle eut un geste, comme pour dire qu'on ne devait
point lui en demander davantage.  Elle n'avait pas prononc une
parole, elle demeura debout,  regarder ce monde de ses larges
yeux verdtres, avec son air farouche et hardi de grande
sauvagesse blonde.  Deux visages seulement lui taient connus,
pour les avoir souvent remarqus aux portires, depuis des mois:
celui de l'Amricain et celui du jeune homme du Havre; et elle
les examinait, ainsi qu'on tudie l'insecte bourdonnant, pos
enfin, qu'on ne pouvait suivre dans son vol.  Ils lui semblaient
singuliers, elle ne se les tait pas prcisment imagins ainsi,
sans rien savoir d'eux d'ailleurs, au-del de leurs traits.
Quant aux autres gens, ils lui paraissaient tre d'une race
diffrente, des habitants d'une terre inconnue, tombs du ciel,
apportant chez elle, au fond de sa cuisine, des vtements, des
moeurs, des ides, qu'elle n'aurait jamais cru y voir.  La dame
anglaise confiait  la jeune femme du ngociant qu'elle allait
rejoindre aux Indes son fils an, haut fonctionnaire; et
celle-ci plaisantait de sa mauvaise chance, pour la premire fois
qu'elle avait eu le caprice d'accompagner  Londres son mari, qui
s'y rendait deux fois l'an.  Tous se lamentaient,  l'ide d'tre
bloqus dans ce dsert: il faudrait manger, il faudrait se
coucher, comment ferait-on, mon Dieu!  Et Flore, qui les coutait
immobile, ayant rencontr le regard de Sverine, assise sur une
chaise, devant le feu, lui fit un signe, pour la faire passer
dans la chambre,  ct.

--Maman, annona-t-elle en y entrant, c'est Mme Roubaud...  Tu
n'as rien  lui dire?

Phasie tait couche, la face jaunie, les jambes envahies par
l'enflure, si malade, qu'elle ne quittait plus le lit depuis
quinze jours; et, dans la chambre pauvre, o un pole de fonte
entretenait une chaleur touffante, elle passait les heures 
rouler l'ide fixe de son enttement, n'ayant d'autre distraction
que la secousse des trains,  toute vitesse.

--Ah!  madame Roubaud, murmura-t-elle, bon, bon!

Flore lui conta l'accident, lui parla de ce monde qu'elle avait
amen et qui tait l.  Mais tout cela ne la touchait plus.

--Bon, bon!  rptait-elle, de la mme voix lasse.

Pourtant, elle se souvint, elle leva un instant la tte, pour
dire:

--Si madame veut aller voir sa maison, tu sais que les clefs sont
accroches prs de l'armoire.

Mais Sverine refusait.  Un frisson l'avait prise,  la pense de
rentrer  la Croix-de-Maufras, par cette neige, sous ce jour
livide.  Non, non, elle n'avait rien  y voir, elle prfrait
rester l,  attendre, chaudement.

--Asseyez-vous donc, madame, reprit Flore.  Il fait encore
meilleur ici qu' ct.  Et puis, nous ne trouverons jamais assez
de pain pour tous ces gens; tandis que, si vous avez faim, il y
en aura toujours un morceau pour vous.

Elle avait avanc une chaise, elle continuait  se montrer
prvenante, en faisant un visible effort pour corriger sa rudesse
ordinaire.  Mais ses yeux ne quittaient pas la jeune femme, comme
si elle voulait lire en elle, se faire une certitude sur une
question qu'elle se posait depuis quelque temps; et, sous son
empressement, il y avait ce besoin de l'approcher, de la
dvisager, de la toucher, afin de savoir.

Sverine remercia, s'installa prs du pole, prfrant, en effet,
tre seule avec la malade, dans cette chambre, o elle esprait
que Jacques trouverait le moyen de la rejoindre.  Deux heures se
passrent, elle cdait  la grosse chaleur, et s'endormait, aprs
avoir caus du pays, lorsque Flore, appele  chaque instant dans
la cuisine, rouvrit la porte, en disant, de sa voix dure:

--Entre, puisqu'elle est par ici!

C'tait Jacques, qui s'chappait, pour apporter de bonnes
nouvelles.  L'homme, envoy  Barentin, venait de ramener toute
une quipe, une trentaine de soldats que l'administration avait
dirigs sur les points menacs, en prvision des accidents; et
tous taient  l'oeuvre, avec des pioches et des pelles.
Seulement, ce serait long, on ne repartirait peut-tre pas avant
la nuit.

--Enfin, vous n'tes pas trop mal, prenez patience, ajouta-t-il.
N'est-ce pas, tante Phasie, vous n'allez pas laisser Mme Roubaud
mourir de faim?

Phasie,  la vue de son grand garon, comme elle le nommait,
s'tait pniblement mise sur son sant, et elle le regardait,
elle l'coutait parler, ranime, heureuse.  Quand il se fut
approch de son lit:

--Bien sr, bien sr!  dclara-t-elle.  Ah!  mon grand garon, te
voil!  c'est toi qui t'es fait prendre par la neige!...  Et
cette bte qui ne me prvient pas!

Elle se tourna vers sa fille, elle l'apostropha:

--Sois polie au moins, va retrouver ces messieurs et ces dames,
occupe-toi d'eux pour qu'ils ne disent pas  l'administration que
nous sommes des sauvages.

Flore tait reste plante entre Jacques et Sverine.  Un
instant, elle parut hsiter, se demandant si elle n'allait pas
s'entter l, malgr sa mre.  Mais elle ne verrait rien, la
prsence de celle-ci empcherait les deux autres de se trahir; et
elle sortit, sans une parole, en les enveloppant d'un long
regard.

--Comment!  tante Phasie, reprit Jacques d'un air chagrin, vous
voil tout  fait au lit, c'est donc srieux?

Elle l'attira, le fora mme  s'asseoir sur le bord du matelas,
et sans plus se soucier de la jeune femme, qui s'tait carte
par discrtion, elle se soulagea,  voix trs basse.

--Oh!  oui srieux!  c'est miracle si tu me retrouves en vie...
Je n'ai pas voulu t'crire, parce que ces choses-l, a ne
s'crit pas...  J'ai failli y passer; mais, maintenant, a va
dj mieux, et je crois bien que j'en rchapperai, cette fois-ci
encore.

Il l'examinait, effray des progrs du mal, ne retrouvant plus
rien en elle de la belle et saine crature d'autrefois.

--Alors, toujours vos crampes et vos vertiges, ma pauvre tante
Phasie.

Mais elle lui serrait la main  la briser, elle continua, en
baissant la voix davantage:

--Imagine-toi que je l'ai surpris...  Tu sais que j'en donnais ma
langue aux chiens, de ne pas savoir dans quoi il pouvait bien me
flanquer sa drogue.  Je ne buvais, je ne mangeais rien de ce
qu'il touchait, et tout de mme, chaque soir, j'avais le ventre
en feu...  Eh bien!  il me la collait dans le sel, sa drogue!  Un
soir, je l'ai vu...  Moi qui en mettais sur tout, des quantits,
pour purifier!

Jacques, depuis que la possession de Sverine semblait l'avoir
guri, songeait parfois  cette histoire d'empoisonnement, lent
et obstin, comme on songe  un cauchemar, avec des doutes.  Il
serra tendrement  son tour les mains de la malade, il voulut la
calmer.

--Voyons, est-ce possible, tout a?...  Pour dire des choses
pareilles, il faut tre vraiment bien sr...  Et puis, a trane
trop!  Allez, c'est plutt une maladie  laquelle les mdecins ne
comprennent rien.

--Une maladie, reprit-elle en ricanant, une maladie qu'il m'a
fichue dans la peau, oui!...  Pour les mdecins, tu as raison: il
en est venu deux qui n'ont rien compris, et qui ne sont pas
seulement tombs d'accord.  Je ne veux pas qu'un seul de ces
oiseaux remette les pieds ici...  Entends-tu, il me collait a
dans le sel.  Puisque je te jure que je l'ai vu!  C'est pour mes
mille francs, les mille francs que papa m'a laisss.  Il se dit
que, lorsqu'il m'aura dtruite, il les trouvera bien.

--a, je l'en dfie: ils sont dans un endroit o personne ne les
dcouvrira, jamais, jamais!...  Je puis m'en aller, je suis
tranquille, personne ne les aura jamais, mes mille francs!

--Mais tante Phasie, moi,  votre place, j'enverrais chercher les
gendarmes, si j'tais si certain que a.

Elle eut un geste de rpugnance.

--Oh!  non, pas les gendarmes...  a ne regarde que nous, cette
affaire; c'est entre lui et moi.  Je sais qu'il veut me manger,
et moi je ne veux pas qu'il me mange, naturellement.  Alors,
n'est-ce pas?  je n'ai qu' me dfendre,  ne pas tre aussi bte
que je l'ai t, avec son sel...  Hein?  qui le croirait?  un
avorton pareil, un bout d'homme qu'on mettrait dans sa poche, a
finirait par venir  bout d'une grosse femme comme moi, si on le
laissait faire, avec ses dents de rat!

Un petit frisson l'avait prise.  Elle respira pniblement avant
d'achever.

--N'importe, ce ne sera pas pour ce coup-ci.  Je vais mieux, je
serai sur mes pattes avant quinze jours...  Et, cette fois, il
faudra qu'il soit bien malin pour me repincer.  Ah!  oui, je suis
curieuse de voir a.  S'il trouve le moyen de me redonner de sa
drogue, c'est que, dcidment, il est le plus fort, et alors,
tant pis!  je claquerai...  Qu'on ne s'en mle pas!

Jacques pensait que la maladie lui hantait le cerveau de ces
imaginations noires; et, pour la distraire, il tchait de
plaisanter, lorsqu'elle se mit  trembler sous la couverture.

--Le voici, souffla-t-elle.  Je le sens, quand il approche.

En effet, quelques secondes aprs, Misard entra.  Elle tait
devenue livide, en proie  cette terreur involontaire des
colosses devant l'insecte qui les ronge; car, dans son
obstination  se dfendre seule, elle avait de lui une pouvante
croissante, qu'elle n'avouait pas.  Misard, d'ailleurs, qui, ds
la porte, les avait envelopps, elle et le mcanicien, d'un vif
regard, ne parut mme pas ensuite les avoir vus, cte  cte; et,
les yeux ternes, la bouche mince, avec son air doux d'homme
chtif, il se confondait dj en prvenances devant Sverine.

--J'ai pens que madame voudrait peut-tre profiter de l'occasion
pour donner un coup d'oeil  sa proprit.  Alors, je me suis
chapp un instant...  Si madame dsire que je l'accompagne.

Et, comme la jeune femme refusait de nouveau, il continua d'une
voix dolente:

--Madame a peut-tre t tonne,  cause des fruits...  Ils
taient tous vreux, et a ne valait vraiment pas l'emballage...
Avec a, il est venu un coup de vent qui a fait bien du mal...
Ah!  c'est triste que madame ne puisse pas vendre!  Il s'est
prsent un monsieur qui a demand des rparations...  enfin, je
suis  la disposition de madame, et madame peut compter que je la
remplace ici comme un autre elle-mme.

Puis, il voulut absolument lui servir du pain et des poires, des
poires de son jardin  lui, et qui, celles-l, n'taient pas
vreuses.  Elle accepta.

En traversant la cuisine, Misard avait annonc aux voyageurs que
le travail de dblaiement marchait, mais qu'il y en avait encore
pour quatre ou cinq heures.  Midi tait sonn, et ce fut une
nouvelle lamentation, car il commenait  faire grand-faim.
Flore, justement, dclarait qu'elle n'aurait pas de pain pour
tout le monde.  Elle avait bien du vin, elle tait remonte de la
cave avec dix litres, qu'elle venait d'aligner sur la table.
Seulement, les verres manquaient aussi: il fallait boire par
groupe, la dame anglaise avec ses deux filles, le vieux monsieur
avec sa jeune femme.  Celle-ci, d'ailleurs, trouvait dans le
jeune homme du Havre un serviteur zl, inventif, qui veillait
sur son bien-tre.  Il disparut, revint avec des pommes et un
pain, dcouvert au fond du bcher.  Flore se fchait, disait que
c'tait du pain pour sa mre malade.  Mais, dj, il le coupait,
le distribuait aux dames, en commenant par la jeune femme, qui
lui souriait, flatte.  Son mari ne dcolrait pas, ne s'occupait
mme plus d'elle, en train d'exalter avec l'Amricain les moeurs
commerciales de New-York.  Jamais les jeunes Anglaises n'avaient
croqu des pommes de si bon coeur.  Leur mre, trs lasse,
sommeillait  demi.  Il y avait, par terre, devant l'tre, deux
dames assises, vaincues par l'attente.  Des hommes, qui taient
sortis fumer devant la maison, pour tuer un quart d'heure,
rentraient gels, frissonnants.  Peu  peu, le malaise
grandissait, la faim mal satisfaite, la fatigue double par la
gne et l'impatience.  Cela tournait au campement de naufrags, 
la dsolation d'une bande de civiliss jete par un coup de mer
dans une le dserte.

Et, comme les alles et venues de Misard laissaient la porte
ouverte, tante Phasie, de son lit de malade, regardait.  C'tait
donc l ce monde, qu'elle aussi voyait passer dans un coup de
foudre, depuis un an bientt qu'elle se tranait de son matelas 
sa chaise.  Elle ne pouvait mme plus que rarement aller sur le
quai, elle vivait ses jours et ses nuits, seule, cloue l, les
yeux sur la fentre, sans autre compagnie que ces trains qui
filaient si vite.  Toujours elle s'tait plainte de ce pays de
loups, o l'on n'avait jamais une visite; et voil qu'une vraie
troupe dbarquait de l'inconnu.  Dire que, l-dedans, parmi ces
gens presss de courir  leurs affaires, pas un ne se doutait de
la chose, de cette salet qu'on lui avait mise dans son sel!
Elle l'avait sur le coeur, cette invention-l, elle se demandait
s'il tait Dieu permis d'avoir tant de coquinerie sournoise, sans
que personne s'en apert.  Enfin, il passait pourtant assez de
foule devant chez eux, des milliers et des milliers de gens; mais
tout a galopait, pas un qui se serait imagin que, dans cette
petite maison basse, on tuait  son aise, sans faire de bruit.
Et tante Phasie les regardait les uns aprs les autres, ces gens
tombs de la lune, en rflchissant que, lorsqu'on est si occup,
il n'tait pas tonnant de marcher dans des choses malpropres et
de n'en rien savoir.

--Est-ce que vous retournez l-bas?  demanda Misard  Jacques.

--Oui, oui, rpondit ce dernier, je vous suis.

Misard s'en alla, en refermant la porte.  Et Phasie, retenant le
jeune homme par la main, lui dit encore  l'oreille:

--Si je claque, tu verras sa tte, lorsqu'il ne trouvera pas le
magot...  C'est a qui m'amuse, quand j'y songe.  Je m'en irai
contente tout de mme.

--Et alors, tante Phasie, ce sera perdu pour tout le monde?  Vous
ne le laisserez donc pas  votre fille?

--A Flore!  pour qu'il le lui prenne!  Ah bien, non!...  Pas mme
 toi, mon grand garon, parce que tu es trop bte aussi: il en
aurait quelque chose...  A personne,  la terre o j'irai le
rejoindre! Elle s'puisait, et Jacques la recoucha, la calma, en
l'embrassant, en lui promettant de venir la revoir bientt.
Puis, comme elle semblait s'assoupir, il passa derrire Sverine,
toujours assise prs du pole; il leva un doigt, souriant, pour
lui recommander d'tre prudente; et, d'un joli mouvement
silencieux, elle renversa la tte, offrant ses lvres, et lui se
pencha, colla sa bouche  la sienne, en un baiser profond et
discret.  Leurs yeux s'taient ferms, ils buvaient leur souffle.
Mais, quand ils les rouvrirent, perdus, Flore, qui avait ouvert
la porte, tait l, debout devant eux, les regardant.

--Madame n'a plus besoin de pain?  demanda-t-elle d'une voix
rauque.

Sverine, confuse, trs ennuye, balbutia de vagues paroles:

--Non, non, merci.

Un instant, Jacques fixa sur Flore des yeux de flamme.  Il
hsitait, ses lvres tremblaient, comme s'il voulait parler;
puis, avec un grand geste furieux qui la menaait, il prfra
partir.  Derrire lui, la porte battit rudement.

Flore tait reste debout, avec sa haute taille de vierge
guerrire, coiffe de son lourd casque de cheveux blonds.  Son
angoisse, chaque vendredi,  voir cette dame dans le train qu'il
conduisait, ne l'avait donc pas trompe.  La certitude qu'elle
cherchait depuis qu'elle les tenait l, ensemble, elle l'avait
enfin, absolue.  Jamais l'homme qu'elle aimait, ne l'aimerait:
c'tait cette femme mince, cette rien du tout, qu'il avait
choisie.  Et son regret de s'tre refuse, la nuit o il avait
tent brutalement de la prendre, s'irritait encore, si
douloureux, qu'elle en aurait sanglot; car, dans son
raisonnement simple, ce serait elle qu'il embrasserait
maintenant, si elle s'tait donne  lui avant l'autre.  O le
trouver seul,  cette heure, pour se jeter  son cou, en criant:
Prends-moi, j'ai t bte, parce que je ne savais pas! Mais,
dans son impuissance, une rage montait en elle contre la crature
frle qui tait l, gne, balbutiante.  D'une treinte de ses
durs bras de lutteuse, elle pouvait l'touffer, ainsi qu'un petit
oiseau.  Pourquoi donc n'osait-elle pas?  Elle jurait de se
venger pourtant, sachant des choses sur cette rivale, qui
l'auraient fait mettre en prison, elle qu'on laissait libre,
comme toutes les gueuses vendues  des vieux, puissants et
riches.  Et, torture de jalousie, gonfle de colre, elle se mit
 enlever le reste du pain et des poires, avec ses grands gestes
de belle fille sauvage.

--Puisque madame n'en veut plus, je vais donner a aux autres.

Trois heures sonnrent, puis quatre heures.  Le temps tranait,
dmesur, dans un crasement de lassitude et d'irritation
grandissantes.  Voici la nuit qui revenait, livide sur la vaste
campagne blanche; et, de dix minutes en dix minutes, les hommes
qui sortaient pour regarder de loin o en tait le travail,
rentraient dire que la machine ne semblait toujours pas dgage.
Les deux petites Anglaises elles-mmes en arrivaient  pleurer
d'nervement.  Dans un coin, la jolie femme brune s'tait
endormie contre l'paule du jeune homme du Havre, ce que le vieux
mari ne voyait mme pas, au milieu de l'abandon gnral,
emportant les convenances.  La pice se refroidissait, on
grelottait sans mme songer  remettre du bois au feu, si bien
que l'Amricain s'en alla, trouvant qu'il serait mieux allong
sur la banquette d'une voiture.  C'tait maintenant l'ide, le
regret de tous: on aurait d rester l-bas, on ne se serait pas
au moins dvor, dans l'ignorance de ce qui se passait.  Il
fallut retenir la dame anglaise, qui parlait, elle aussi, de
regagner son compartiment et de s'y coucher.  Quand on eut plant
une chandelle sur un coin de la table, pour clairer le monde, au
fond de cette cuisine noire, le dcouragement fut immense, tout
sombra dans un morne dsespoir.

L-bas, cependant, le dblaiement s'achevait; et, tandis que
l'quipe de soldats, qui avait dgag la machine, balayait la
voie devant elle, le mcanicien et le chauffeur venaient de
remonter  leur poste.

Jacques, en voyant que la neige cessait enfin, reprenait
confiance.  L'aiguilleur Ozil lui avait affirm qu'au-del du
tunnel, du ct de Malaunay, les quantits tombes taient bien
moins considrables.  De nouveau, il le questionna:

--Vous tes venu  pied par le tunnel, vous avez pu y entrer et
en sortir librement?

--Quand je vous le dis!  Vous passerez, j'en rponds.

Cabuche, qui avait travaill avec une ardeur de bon gant, se
reculait dj, de son air timide et farouche, que ses derniers
dmls avec la justice n'avaient fait qu'accrotre; et il fallut
que Jacques l'appelt.

--Dites donc, camarade, passez-nous les pelles qui sont  nous,
l, contre le talus.  En cas de besoin, nous les retrouverions.

Et, lorsque le carrier lui eut rendu ce dernier service, il lui
donna une vigoureuse poigne de main, pour lui montrer qu'il
l'estimait malgr tout, l'ayant vu au travail.

--Vous tes un brave homme, vous!

Cette marque d'amiti mut Cabuche d'une extraordinaire faon.

--Merci, dit-il simplement, en tranglant des larmes.

Misard, qui s'tait remis avec lui, aprs l'avoir charg devant
le juge d'instruction, approuva de la tte, les lvres pinces
d'un mince sourire.  Depuis longtemps, il ne travaillait plus,
les mains dans les poches, enveloppant le train d'un regard
jaune, ayant l'air d'attendre, pour voir, sous les roues, s'il ne
ramasserait pas des objets perdus.

Enfin, le conducteur-chef venait de dcider avec Jacques qu'on
pouvait essayer de repartir, lorsque Pecqueux, redescendu sur la
voie, appela le mcanicien.

--Voyez donc.  Il y a un cylindre qui a reu une tape.

Jacques s'approcha, se baissa  son tour.  Dj, il avait
constat, en examinant avec soin la Lison, qu'elle tait blesse
l.  En dblayant, on s'tait aperu que des traverses de chne,
laisses le long du talus par des cantonniers, avaient gliss,
barrant les rails, sous l'action de la neige et du vent; et mme
l'arrt, en partie, devait provenir de cet obstacle, car la
machine avait but contre les traverses.  On voyait l'raflure
sur la bote du cylindre, dans lequel le piston paraissait
lgrement fauss.  Mais c'tait tout le mal apparent; ce qui
avait rassur le mcanicien d'abord.  Peut-tre existait-il de
graves dsordres intrieurs, rien n'est plus dlicat que le
mcanisme compliqu des tiroirs, o bat le coeur, l'me vivante.
Il remonta, siffla, ouvrit le rgulateur, pour tter les
articulations de la Lison.  Elle fut longue  s'branler, comme
une personne meurtrie par une chute, qui ne retrouve plus ses
membres.  Enfin, avec un souffle pnible, elle dmarra, fit
quelques tours de roue, tourdie encore, pesante.  a irait, elle
pourrait marcher, ferait le voyage.  Seulement, il hocha la tte,
car lui qui la connaissait  fond, venait de la sentir singulire
sous sa main, change, vieillie, touche quelque part d'un coup
mortel.  C'tait dans cette neige qu'elle devait avoir pris a,
un coup au coeur, un froid de mort, ainsi que ces femmes jeunes,
solidement bties, qui s'en vont de la poitrine, pour tre
rentres un soir de bal, sous une pluie glace.

De nouveau, Jacques siffla, aprs que Pecqueux eut ouvert le
purgeur.  Les deux conducteurs taient  leur poste.  Misard,
Ozil et Cabuche montrent sur le marchepied du fourgon de tte.
Et, doucement, le train sortit de la tranche, entre les soldats
arms de leurs pelles, qui s'taient rangs  droite et  gauche,
le long du talus.  Puis, il s'arrta devant la maison du
garde-barrire, pour prendre les voyageurs.

Flore tait l, dehors.  Ozil et Cabuche la rejoignirent, se
tinrent prs d'elle; tandis que Misard s'empressait maintenant,
saluait les dames et les messieurs qui sortaient de chez lui,
ramassait des pices blanches.  Enfin, c'tait donc la
dlivrance!  Mais on avait trop attendu, tout ce monde grelottait
de froid, de faim et d'puisement.  La dame anglaise emporta ses
deux filles  moiti endormies, le jeune homme du Havre monta
dans le mme compartiment que la jolie femme brune, trs
languissante, en se mettant  la disposition du mari.  Et l'on
et dit, dans le gchis de la neige pitine, l'embarquement
d'une troupe en droute, se bousculant, s'abandonnant, ayant
perdu jusqu' l'instinct de la propret.  Un instant,  la
fentre de la chambre, derrire les vitres, apparut tante Phasie,
que la curiosit avait jete bas de son matelas, et qui s'tait
trane, pour voir.  Ses grands yeux caves de malade regardaient
cette foule inconnue, ces passants du monde en marche, qu'elle ne
reverrait jamais, apports par la tempte et remports par elle.

Mais Sverine tait sortie la dernire.  Elle tourna la tte,
elle sourit  Jacques, qui se penchait pour la suivre jusqu' sa
voiture.  Et Flore, qui les attendait, blmit encore,  cet
change tranquille de leur tendresse.  D'un mouvement brusque,
elle se rapprocha d'Ozil, qu'elle avait repouss jusque-l, comme
si, maintenant, dans sa haine, elle sentait le besoin d'un homme.

Le conducteur-chef donna le signal, la Lison rpondit, d'un
sifflement plaintif, et Jacques, cette fois, dmarra pour ne plus
s'arrter qu' Rouen.  Il tait six heures, la nuit achevait de
tomber du ciel noir sur la campagne blanche; mais un reflet ple,
d'une mlancolie affreuse, demeurait au ras de la terre,
clairant la dsolation de ce pays ravag.  Et, l, dans cette
lueur louche, la maison de la Croix-de-Maufras se dressait de
biais, plus dlabre et toute noire au milieu de la neige, avec
son criteau: A vendre, clou sur sa faade close.



VIII


A Paris, le train n'entra en gare qu' dix heures quarante du
soir.  Il y avait eu un arrt de vingt minutes  Rouen, pour
donner aux voyageurs le temps de dner; et Sverine s'tait
empresse d'envoyer une dpche  son mari, en le prvenant
qu'elle ne rentrerait au Havre que par l'express du lendemain
soir.  Toute une nuit  tre avec Jacques, la premire qu'ils
passeraient ensemble, dans une chambre close, libres d'eux-mmes,
sans crainte d'y tre drangs!

Comme on venait de quitter Mantes, Pecqueux avait eu une ide.
Sa femme, la mre Victoire, tait  l'hpital depuis huit jours,
pour une foulure grave du pied,  la suite d'une chute; et, lui
ayant en ville un autre lit o coucher, ainsi qu'il le disait en
ricanant, il avait trouv d'offrir leur chambre  madame Roubaud:
elle y serait beaucoup mieux que dans un htel du voisinage, elle
pourrait y rester jusqu'au lendemain soir, comme chez elle.  Tout
de suite, Jacques s'tait rendu compte du ct pratique de
l'arrangement, d'autant plus qu'il ne savait o mener la jeune
femme.  Et, sous la marquise, parmi le flot des voyageurs
dbarquant enfin, lorsqu'elle s'approcha de la machine, il lui
conseilla d'accepter, en lui tendant la clef que le chauffeur lui
avait remise.  Mais elle hsitait, refusait, gne par le sourire
gaillard de celui-ci, qui savait srement.

--Non, non, j'ai une cousine.  Elle me mettra bien un matelas par
terre.

--Acceptez donc, finit par dire Pecqueux, de son air de noceur
bon enfant.  Le lit est tendre, allez!  et il est grand, on y
coucherait quatre!

Jacques la regardait, si pressant, qu'elle prit la clef.  Il
s'tait pench, il lui avait souffl  voix trs basse:

--Attends-moi.

Sverine n'avait qu' remonter un bout de la rue d'Amsterdam et 
tourner dans l'impasse; mais la neige tait si glissante, qu'elle
dut marcher avec de grandes prcautions.  Elle eut la chance de
trouver la maison ouverte encore, elle monta l'escalier, sans
mme tre vue de la concierge, enfonce dans une partie de
dominos avec une voisine; et, au quatrime, elle ouvrit la porte,
la referma si doucement, que nul voisin,  coup sr, ne pouvait
la souponner l.  Pourtant, en passant sur le palier du
troisime, elle avait trs distinctement entendu des rires, des
chants, chez les Dauvergne: sans doute une des petites rceptions
des deux soeurs, qui faisaient ainsi de la musique avec des
amies, une fois par semaine.  Et, maintenant que Sverine avait
referm la porte, dans les tnbres lourdes de la pice, elle
percevait encore,  travers le plancher, la gaiet vive de toute
cette jeunesse.  Un instant, l'obscurit lui parut complte; et
elle tressaillit, lorsque le coucou, au milieu du noir, se mit 
sonner onze heures,  coups profonds, d'une voix qu'elle
reconnaissait.  Puis, ses yeux s'habiturent, les deux fentres
se dcouprent en deux carrs ples, clairant le plafond du
reflet de la neige.  Dj, elle s'orientait, cherchait sur le
buffet les allumettes, dans un coin o elle se souvenait de les
avoir vues.  Mais elle eut plus de peine  trouver une bougie;
enfin, elle en dcouvrit un bout, au fond d'un tiroir; et,
l'ayant allum, la pice s'claira, elle y jeta un regard inquiet
et rapide, comme pour voir si elle y tait bien seule.  Elle
reconnaissait chaque chose, la table ronde o elle avait djeun
avec son mari, le lit drap de cotonnade rouge, au bord duquel il
l'avait abattue d'un coup de poing.  C'tait bien l, rien
n'avait t chang dans la chambre, depuis dix mois qu'elle n'y
tait venue.

Lentement, Sverine ta son chapeau.  Mais, comme elle allait
aussi enlever son manteau, elle grelotta.  On gelait dans cette
chambre.  Prs du pole, dans une petite caisse, il y avait du
charbon et du menu bois.  Tout de suite, sans se dvtir
davantage, l'ide lui vint d'allumer du feu; et cela l'amusa, fut
une distraction au malaise qu'elle avait prouv d'abord.  Ce
mnage qu'elle faisait d'une nuit d'amour, cette pense qu'ils
auraient bien chaud tous les deux, la rendit  la joie tendre de
leur escapade: depuis si longtemps, sans espoir de jamais
l'obtenir, ils rvaient une nuit pareille!  Lorsque le pole
ronfla, elle s'ingnia  d'autres prparatifs, rangea les chaises
 sa guise, chercha des draps blancs et refit compltement le
lit, ce qui lui donna un vrai mal, car il tait en effet trs
large.  Son ennui fut de ne rien trouver  manger ni  boire,
dans le buffet: sans doute, depuis trois jours qu'il tait le
matre, Pecqueux avait balay jusqu'aux miettes, sur les
planches.  C'tait comme pour la lumire, il n'y avait que ce
bout de bougie; mais, quand on se couche, on n'a pas besoin de
voir clair.  Et, ayant trs chaud maintenant, anime, elle
s'arrta au milieu de la pice, donnant un coup d'oeil, pour
s'assurer que rien ne manquait.

Puis, comme elle s'tonnait que Jacques ne ft pas l encore, un
coup de sifflet l'attira prs d'une des fentres.  C'tait le
train de onze heures vingt, un direct pour Le Havre, qui partait.
En bas, le vaste champ, la tranche qui va de la gare au tunnel
des Batignolles, n'tait plus qu'une nappe de neige, o l'on
distinguait seulement l'ventail des rails, aux branches noires.
Les machines, les wagons des garages faisaient des amoncellements
blancs, comme endormis sous de l'hermine.  Et, entre les vitrages
immaculs des grandes marquises et les charpentes du pont de
l'Europe, bordes de guipures, les maisons de la rue de Rome, en
face, se voyaient malgr la nuit, sales, brouilles de jaune, au
milieu de tout ce blanc.  Le direct du Havre apparut, rampant et
sombre, avec son fanal d'avant, qui trouait les tnbres d'une
flamme vive; et elle le regarda disparatre sous le pont, tandis
que les trois feux d'arrire ensanglantaient la neige.  Quand
elle se retourna vers la chambre, un court frisson la reprit:
tait-elle vraiment bien seule?  il lui avait sembl sentir un
souffle ardent lui chauffer la nuque, le frlement d'un geste
brutal venait de passer sur sa chair,  travers son vtement.
Ses yeux largis firent de nouveau le tour de la pice.  Non,
personne.

A quoi Jacques s'amusait-il donc, pour s'attarder ainsi?  Dix
minutes encore se passrent.  Un lger grattement, un bruit
d'ongles gratignant du bois, l'inquita.  Puis, elle comprit,
elle courut ouvrir.  C'tait lui, avec une bouteille de malaga et
un gteau.

Toute secoue de rires, d'un mouvement emport de caresse, elle
se pendit  son cou.

--Oh!  es-tu mignon!  Tu y as song!

Mais lui, vivement, la fit taire.

--Chut!  chut!

Alors, elle baissa la voix, croyant qu'il tait poursuivi par la
concierge.  Non, il avait eu la chance, comme il allait sonner,
de voir la porte s'ouvrir pour une dame et sa fille, qui
descendaient de chez les Dauvergne sans doute; et il avait pu
monter sans que personne s'en doutt.  Seulement, l, sur le
palier, il venait d'apercevoir une porte entrebille, la
marchande de journaux qui terminait un petit savonnage, dans une
cuvette.

--Ne faisons pas de bruit, veux-tu?  Parlons doucement.

Elle rpondit en le serrant entre ses bras, d'une treinte
passionne, et en lui couvrant le visage de baisers muets.  Cela
l'gayait, de jouer au mystre, de ne plus chuchoter que trs
bas.

--Oui, oui, tu vas voir: on ne nous entendra pas plus que deux
petites souris.

Et elle mit la table avec toutes sortes de prcautions, deux
assiettes, deux verres, deux couteaux, s'arrtant avec une envie
d'clater de rire, ds qu'un objet sonnait, pos trop vite.

Lui, qui la regardait faire, amus aussi, reprit  demi-voix:

--J'ai pens que tu aurais faim.

--Mais je meurs!  On a si mal dn  Rouen!

--Dis donc alors, si je redescendais chercher un poulet?

--Ah!  non, pour que tu ne puisses plus remonter!...  Non, non,
c'est assez du gteau.

Tout de suite, ils s'assirent cte  cte, presque sur la mme
chaise, et le gteau fut partag, mang avec une gaminerie
d'amoureux.  Elle se plaignait d'avoir soif, elle but coup sur
coup deux verres de malaga, ce qui acheva de faire monter le sang
 ses joues.  Le pole rougissait derrire leur dos, ils en
sentaient l'ardent frisson.  Mais, comme il lui posait sur la
nuque des baisers trop bruyants, elle l'arrta  son tour.

--Chut!  chut!

Elle lui faisait signe d'couter; et, dans le silence, ils
entendirent de nouveau monter, de chez les Dauvergne, un branle
sourd, rythm par un bruit de musique: ces demoiselles venaient
d'organiser une sauterie.  A ct, la marchande de journaux
jetait, dans le plomb du palier, l'eau savonneuse de sa cuvette.
Elle referma sa porte, la danse en bas cessa un instant, il n'y
eut plus, au-dehors, sous la fentre, dans l'touffement de la
neige, qu'un roulement sourd, le dpart d'un train, qui semblait
pleurer  faibles coups de sifflet.

--Un train d'Auteuil, murmura-t-il.  Minuit moins dix.

Puis, d'une voix de caresse, lgre comme un souffle:

--Au dodo, chrie, veux-tu?

Elle ne rpondit pas, reprise par le pass dans sa fivre
heureuse, revivant malgr elle les heures qu'elle avait vcues
l, avec son mari.  N'tait-ce pas le djeuner d'autrefois qui se
continuait par ce gteau, mang sur la mme table, au milieu des
mmes bruits?  Une excitation croissante se dgageait des choses,
les souvenirs la dbordaient, jamais encore elle n'avait prouv
un si cuisant besoin de tout dire  son amant, de se livrer
toute.  Elle en avait comme le dsir physique, qu'elle ne
distinguait plus de son dsir sensuel; et il lui semblait qu'elle
lui appartiendrait davantage, qu'elle y puiserait la joie d'tre
 lui, si elle se confessait  son oreille, dans un embrassement.
Les faits s'voquaient, son mari tait l, elle tourna la tte,
en s'imaginant qu'elle venait de voir sa courte main velue passer
par-dessus son paule, pour prendre le couteau.

--Veux-tu?  chrie, au dodo!  rpta Jacques.

Elle frissonna, en sentant les lvres du jeune homme qui
crasaient les siennes, comme si, une fois de plus, il et voulu
y sceller l'aveu.  Et, muette, elle se leva, se dvtit
rapidement, se coula sous la couverture, sans mme relever ses
jupes, tranant sur le parquet.  Lui, non plus, ne rangea rien:
la table resta avec la dbandade du couvert, tandis que le bout
de bougie achevait de brler, la flamme dj vacillante.  Et,
lorsque,  son tour, dshabill, il se coucha, ce fut un brusque
enlacement, une possession emporte, qui les touffa tous les
deux, hors d'haleine.  Dans l'air mort de la chambre, pendant que
la musique continuait en bas, il n'y eut pas un cri, pas un
bruit, rien qu'un grand tressaillement perdu, un spasme profond
jusqu' l'vanouissement.

Jacques, dj, ne reconnaissait plus en Sverine la femme des
premiers rendez-vous, si douce, si passive, avec la limpidit de
ses yeux bleus.  Elle semblait s'tre passionne chaque jour,
sous le casque sombre de ses cheveux noirs; et il l'avait sentie
peu  peu s'veiller, dans ses bras, de cette longue virginit
froide, dont ni les pratiques sniles de Grandmorin, ni la
brutalit conjugale de Roubaud n'avaient pu la tirer.  La
crature d'amour, simplement docile autrefois, aimait  cette
heure, et se donnait sans rserve, et gardait du plaisir une
reconnaissance brlante.  Elle en tait arrive  une violente
passion,  de l'adoration pour cet homme qui lui avait rvl ses
sens.  C'tait ce grand bonheur, de le tenir enfin  elle,
librement, de le garder contre sa gorge, li de ses deux bras,
qui venait ainsi de serrer ses dents,  ne pas laisser chapper
un soupir.

Quand ils rouvrirent les yeux, lui, le premier, s'tonna.

--Tiens!  la bougie s'est teinte.

Elle eut un lger mouvement, comme pour dire qu'elle s'en moquait
bien.  Puis, avec un rire touff:

--J'ai t sage, hein?

--Oh!  oui, personne n'a entendu...  Deux vraies petites souris!

Lorsqu'ils se furent recouchs, elle le reprit tout de suite dans
ses bras, se pelotonna contre lui, enfona le nez dans son cou.
Et, soupirant d'aise:

--Mon Dieu!  qu'on est bien!

Ils ne parlrent plus.  La chambre tait noire, on distinguait 
peine les carrs ples des deux fentres; et il n'y avait, au
plafond, qu'un rayon du pole, une tache ronde et sanglante.  Ils
la regardaient tous les deux, les yeux grands ouverts.  Les
bruits de musique avaient cess, des portes battaient, toute la
maison tombait  la paix lourde du sommeil.  En bas, le train de
Caen qui arrivait, branla les plaques tournantes, dont les chocs
assourdis montaient  peine, comme trs lointains.

Mais,  tenir ainsi Jacques, bientt Sverine brla de nouveau.
Et, avec le dsir, se rveilla en elle le besoin de l'aveu.
Depuis de si longues semaines, il la tourmentait!  La tache
ronde, au plafond, s'largissait, semblait s'tendre comme une
tache de sang.  Ses yeux s'hallucinaient  la regarder, les
choses autour du lit reprenaient des voix, contaient l'histoire
tout haut.  Elle sentait les mots lui en monter aux lvres, avec
l'onde nerveuse qui soulevait sa chair.  Comme cela serait bon,
de ne plus rien cacher, de se fondre en lui tout entire!

--Tu ne sais pas, chri...

Jacques, qui, lui non plus, ne quittait pas du regard la tache
saignante, entendait bien ce qu'elle allait dire.  Contre lui,
dans ce corps dlicat nou  son corps, il venait de suivre le
flot montant de cette chose obscure, norme,  laquelle tous deux
pensaient, sans jamais en parler.  Jusque-l, il l'avait fait
taire, craignant le frisson prcurseur de son mal de jadis,
tremblant que cela ne changet leur existence, de causer de sang
entre eux.  Mais, cette fois, il tait sans force, mme pour
pencher la tte et lui fermer la bouche d'un baiser, tellement
une langueur dlicieuse l'avait envahi, dans ce lit tide, aux
bras souples de cette femme.  Il crut que c'tait fait, qu'elle
dirait tout.  Aussi fut-il soulag de son attente anxieuse,
lorsqu'elle parut se troubler, hsiter, puis reculer et dire:

--Tu ne sais pas, chri, mon mari se doute que je couche avec
toi.

A la dernire seconde, sans qu'elle l'et voulu, c'tait le
souvenir de la nuit d'auparavant, au Havre, qui sortait de ses
lvres, au lieu de l'aveu.

--Oh!  tu crois?  murmura-t-il, incrdule.  Il a l'air si gentil.
Il m'a encore tendu la main ce matin.

--Je t'assure qu'il sait tout.  En ce moment, il doit se dire que
nous sommes comme a, l'un dans l'autre,  nous aimer!  J'ai des
preuves.

Elle se tut, le serra plus troitement, d'une treinte o le
bonheur de la possession s'aiguisait de rancune.  Puis, aprs une
rverie frmissante:

--Oh!  je le hais, je le hais!

Jacques fut surpris.  Lui, n'en voulait aucunement  Roubaud.  Il
le trouvait trs accommodant.

--Tiens!  pourquoi donc?  demanda-t-il.  Il ne nous gne gure.

Elle ne rpondit point, elle rpta:

--Je le hais...  Maintenant, rien qu' le sentir  ct de moi,
c'est un supplice.  Ah!  si je pouvais, comme je me sauverais,
comme je resterais avec toi!

A son tour, touch de cet lan d'ardente tendresse, il la ramena
davantage, l'eut contre sa chair, de ses pieds  son paule,
toute sienne.  Mais, de nouveau, blottie de la sorte, sans
presque dtacher les lvres colles  son cou, elle dit
doucement:

--C'est que tu ne sais pas, chri...

C'tait l'aveu qui revenait, fatal, invitable.  Et, cette fois,
il en eut la nette conscience, rien au monde ne le retarderait,
car il montait en elle du dsir perdu d'tre reprise et
possde.  On n'entendait plus un souffle dans la maison, la
marchande de journaux elle-mme devait dormir profondment.
Au-dehors, Paris sous la neige n'avait pas un roulement de
voiture, enseveli, drap de silence; et le dernier train du
Havre, qui tait parti  minuit vingt, paraissait avoir emport
la vie dernire de la gare.  Le pole ne ronflait plus, le feu
achevait de se consumer en braise, avivant encore la tache rouge
du plafond, arrondie l-haut comme un oeil d'pouvante.  Il
faisait si chaud, qu'une brume lourde, touffante, semblait peser
sur le lit, o tous deux, pms, confondaient leurs membres.

--Chri, c'est que tu ne sais pas...

Alors, il parla lui aussi, irrsistiblement.

--Si, si, je sais.

--Non, tu te doutes peut-tre, mais tu ne peux pas savoir.

--Je sais qu'il a fait a pour l'hritage.

Elle eut un mouvement, un petit rire nerveux, involontaire.

--Ah!  oui, l'hritage!

Et tout bas, si bas, qu'un insecte de nuit frlant les vitres
aurait bourdonn plus haut, elle conta son enfance chez le
prsident Grandmorin, voulut mentir, ne pas confesser ses
rapports avec celui-ci, puis cda  la ncessit de la franchise,
trouva un soulagement, un plaisir presque, en disant tout.  Son
murmure lger, ds lors, coula, intarissable.

--Imagine-toi, c'tait ici, dans cette chambre, en fvrier
dernier, tu te rappelles, au moment de son affaire avec le
sous-prfet...  Nous avions djeun, trs gentiment, comme nous
venons de souper, l, sur cette table.  Naturellement, il ne
savait rien, je n'tais pas alle lui conter l'histoire...  Et
voil qu' propos d'une bague, un ancien cadeau,  propos de
rien, je ne sais comment il s'est fait qu'il a tout compris...
ah!  Mon chri, non, non, tu ne peux pas te figurer de quelle
faon il m'a traite!

Elle frmissait, il sentait ses petites mains qui s'taient
crispes sur sa peau nue.

--D'un coup de poing, il m'a abattue par terre...  Et puis, il
m'a trane par les cheveux...  Et puis, il levait son talon sur
ma figure, comme s'il voulait l'craser...  Non!  vois-tu, tant
que je vivrai, je me souviendrai de a...  Encore les coups, mon
Dieu!  Mais si je te rptais toutes les questions qu'il m'a
faites, enfin ce qu'il m'a force  lui raconter!  Tu vois, je
suis franche, puisque je t'avoue les choses, lorsque rien,
n'est-ce pas?  ne m'oblige  te les dire.  Eh bien!  jamais je
n'oserai te donner mme une simple ide des sales questions
auxquelles il m'a fallu rpondre, car il m'aurait assomme, c'est
certain...  Sans doute, il m'aimait, il a d avoir un gros
chagrin en apprenant tout a; et j'accorde que j'aurais agi plus
honntement, si je l'avais prvenu avant le mariage.  Seulement,
il faut comprendre.  C'tait ancien, c'tait oubli.  Il n'y a
qu'un vrai sauvage pour se rendre ainsi fou de jalousie...
Voyons, toi, mon chri, est-ce que tu vas ne plus m'aimer, parce
que tu sais a, maintenant?

Jacques n'avait pas boug, inerte, rflchissant, entre ces bras
de femme qui se resserraient  son cou,  ses reins, ainsi que
des noeuds de couleuvres vives.  Il tait trs surpris, le
soupon d'une pareille histoire ne lui tant jamais venu.  Comme
tout se compliquait, lorsque le testament aurait suffi 
expliquer si bien les choses!  Du reste, il aimait mieux a, la
certitude que le mnage n'avait pas tu pour de l'argent le
soulageait d'un mpris, dont il avait parfois la conscience
brouille, mme sous les baisers de Sverine.

--Moi, ne plus t'aimer, pourquoi?...  Je me moque de ton pass.
Ce sont des affaires qui ne me regardent pas...  Tu es la femme
de Roubaud, tu as bien pu tre celle d'un autre.

Il y eut un silence.  Tous deux s'treignaient  s'touffer, et
il sentait sa gorge ronde, gonfle et dure, dans son flanc.

--Ah!  tu as t la matresse de ce vieux.  Tout de mme, c'est
drle.

Mais elle se trana le long de lui, jusqu' sa bouche, balbutiant
dans un baiser:

--Il n'y a que toi que j'aime, jamais je n'ai aim que toi...
Oh!  les autres, si tu savais!  Avec eux, vois-tu, je n'ai pas
seulement appris ce que a pouvait tre; tandis que toi, mon
chri, tu me rends si heureuse!

Elle l'enflammait de ses caresses, s'offrant, le voulant, le
reprenant de ses mains gares.  Et, pour ne pas cder tout de
suite, lui qui brlait comme elle, il dut la retenir,  pleins
bras.

--Non, non, attends, tout  l'heure...  Et, alors, ce vieux?

Trs bas, dans une secousse de tout son tre, elle avoua:

--Oui, nous l'avons tu.

Le frisson du dsir se perdait dans cet autre frisson de mort,
revenu en elle.  C'tait, comme au fond de toute volupt, une
agonie qui recommenait.  Un instant, elle resta suffoque par
une sensation ralentie de vertige.  Puis, le nez de nouveau dans
le cou de son amant, du mme lger souffle:

--Il m'a fait crire au prsident de partir par l'express, en
mme temps que nous, et de ne se montrer qu' Rouen...  moi, je
tremblais dans mon coin, perdue en songeant au malheur o nous
allions.  Et il y avait, en face de moi, une femme en noir qui ne
disait rien et qui me faisait grand-peur.  Je ne la voyais mme
pas, je m'imaginais qu'elle lisait clairement dans nos crnes,
qu'elle savait trs bien ce que nous voulions faire...  C'est
ainsi que se sont passes les deux heures, de Paris  Rouen.  Je
n'ai pas dit un mot, je n'ai pas remu, fermant les yeux, pour
faire croire que je dormais.   mon ct, je le sentais, immobile
lui aussi, et ce qui m'pouvantait, c'tait de connatre les
choses terribles qu'il roulait dans sa tte, sans pouvoir deviner
exactement ce qu'il avait rsolu de faire...  Ah!  quel voyage,
avec ce flot tourbillonnant de penses, au milieu des coups de
sifflet, des cahots et du grondement des roues!

Jacques, qui avait sa bouche dans l'paisse toison odorante de sa
chevelure, la baisait,  intervalles rguliers, de longs baisers
inconscients.

--Mais, puisque vous n'tiez pas dans le mme compartiment,
comment avez-vous fait pour le tuer?

--Attends, tu vas comprendre...  C'tait le plan de mon mari.  Il
est vrai que, s'il a russi, c'est bien le hasard qui l'a
voulu...  A Rouen, il y avait dix minutes d'arrt.  Nous sommes
descendus, il m'a force de marcher jusqu'au coup du prsident,
d'un air de gens qui se dgourdissent les jambes.  Et l, il a
affect la surprise, en le voyant  la portire, comme s'il et
ignor qu'il ft dans le train.  Sur le quai, on se bousculait,
un flot de monde prenait d'assaut les secondes classes,  cause
d'une fte qui avait lieu au Havre, le lendemain.  Lorsqu'on a
commenc  refermer les portires, c'est le prsident lui-mme
qui nous a demand de monter avec lui.  Moi, j'ai balbuti, j'ai
parl de notre valise; mais il se rcriait, il disait qu'on ne
nous la volerait certainement pas, que nous pourrions retourner
dans notre compartiment,  Barentin, puisqu'il descendait l.  Un
instant, mon mari, inquiet, parut vouloir courir la chercher.  A
cette minute, le conducteur sifflait, et il se dcida, me poussa
dans le coup, monta, referma la portire et la glace.  Comment
ne nous a-t-on pas vus?  c'est ce que je ne puis m'expliquer
encore.  Beaucoup de gens couraient, les employs perdaient la
tte, enfin il ne s'est pas trouv un tmoin ayant vu clair.  Et
le train, lentement, quitta la gare.

Elle se tut quelques secondes, revivant la scne.  Sans qu'elle
en et conscience, dans l'abandon de ses membres, un tic agitait
sa cuisse gauche, la frottait d'un mouvement rythmique contre un
genou du jeune homme.

--Ah!  le premier moment, dans ce coup, lorsque j'ai senti le
sol fuir!  J'tais comme tourdie, je n'ai pens d'abord qu'
notre valise: de quelle faon la ravoir?  et n'allait-elle pas
nous vendre, si nous la laissions l-bas?  Tout cela me
paraissait stupide, impossible, un meurtre de cauchemar imagin
par un enfant, qu'il faudrait tre fou pour mettre  excution.
Ds le lendemain, nous serions arrts, convaincus.  Aussi
essayai-je de me rassurer, en me disant que mon mari reculerait,
que cela ne serait pas, ne pouvait pas tre.  Mais non, rien qu'
le voir causer avec le prsident, je comprenais que sa rsolution
restait immuable et farouche.  Pourtant, il tait trs calme, il
parlait mme avec gaiet, de son air habituel; et ce devait tre
dans son clair regard seul, fix par moments sur moi, que je
lisais l'obstination de sa volont.  Il le tuerait,  un
kilomtre encore,  deux peut-tre, au point juste qu'il avait
fix, et que j'ignorais: cela tait certain, cela clatait jusque
dans les coups d'oeil tranquilles dont il enveloppait l'autre,
celui qui, tout  l'heure, ne serait plus.  Je ne disais rien,
j'avais un grand tremblement intrieur que je m'efforais de
cacher, en affectant de sourire, ds qu'on me regardait.
Pourquoi, alors, n'ai-je pas mme song  empcher tout a?  Ce
n'est que plus tard, lorsque j'ai voulu comprendre, que je me
suis tonne de ne m'tre pas mise  crier par la portire, ou de
ne pas avoir tir le bouton d'alarme.  En ce moment-l, j'tais
comme paralyse, je me sentais radicalement impuissante.  Sans
doute mon mari me semblait dans son droit; et, puisque je te dis
tout, chri, il faut bien que je confesse aussi cela: j'tais
malgr moi, de tout mon tre, avec lui contre l'autre, parce que
les deux m'avaient eue, n'est-ce pas?  et que lui tait jeune,
tandis que l'autre, oh!  les caresses de l'autre...  Enfin,
est-ce qu'on sait?  On fait des choses qu'on ne croirait jamais
pouvoir faire.  Quand je pense que je n'oserais pas saigner un
poulet!  Ah!  cette sensation de nuit de tempte, ah!  ce noir
pouvantable qui hurlait au fond de moi!

Et cette crature frle, si mince entre ses bras, Jacques la
trouvait maintenant impntrable, sans fond, de cette profondeur
noire dont elle parlait.  Il avait beau la nouer  lui plus
troitement, il n'entrait pas en elle.  Une fivre le prenait, 
ce rcit de meurtre, bgay dans leur treinte.

--Dis-moi, l'as-tu donc aid  tuer le vieux?

--J'tais dans un coin, continua-t-elle sans rpondre.  Mon mari
me sparait du prsident, qui occupait l'autre coin.  Ils
causaient ensemble des lections prochaines...  Par moments, je
voyais mon mari se pencher, jeter un coup d'oeil au-dehors, pour
s'assurer o nous tions, comme pris d'impatience...  Chaque
fois, je suivais son regard, je me rendais compte aussi du chemin
parcouru.  La nuit tait ple, les masses noires des arbres
dfilaient furieusement.  Et toujours ce grondement des roues que
jamais je n'ai entendu pareil, un affreux tumulte de voix
enrages et gmissantes, des plaintes lugubres de btes hurlant 
la mort!  A toute vitesse, le train courait...  Brusquement, il y
a eu des clarts, un cho rpercut du train entre les btiments
d'une gare.  Nous tions  Maromme, dj  deux lieues et demie
de Rouen.  Encore Malaunay, et puis Barentin.  O donc la chose
allait-elle se faire?  Faudrait-il attendre la dernire minute?
Je n'avais plus conscience du temps ni des distances, je
m'abandonnais, ainsi que la pierre qui tombe,  cette chute
assourdissante au travers des tnbres, lorsque, en traversant
Malaunay, tout d'un coup je compris: la chose se ferait dans le
tunnel,  un kilomtre de l...  Je me tournai vers mon mari, nos
yeux se rencontrrent: oui, dans le tunnel, encore deux
minutes...  le train courait, l'embranchement de Dieppe fut
dpass, j'aperus l'aiguilleur  son poste.  Il y a l des
coteaux, o j'ai cru voir distinctement des hommes, les bras
levs, qui nous chargeaient d'injures.  Puis, la machine siffla
longuement: c'tait l'entre du tunnel...  Et, lorsque le train
s'y engouffra, oh!  quel retentissement sous cette vote basse!
tu sais, ces bruits de fer remu, pareils  des voles de marteau
sur l'enclume, et que moi,  cette seconde d'affolement, je
transformais en roulements de tonnerre.

Elle grelottait, elle s'interrompit pour dire d'une voix change,
presque rieuse:

--Est-ce bte, hein?  chri, d'en avoir encore froid dans les os.
J'ai pourtant bien chaud, l, avec toi, et je suis si
contente!...  Et puis, tu sais, il n'y a plus rien du tout 
craindre: l'affaire est classe, sans compter que les gros
bonnets du gouvernement ont encore moins envie que nous de tirer
a au clair...  Oh!  j'ai compris, je suis tranquille.

Puis, elle ajouta, en riant tout  fait:

--Par exemple, toi, tu peux te vanter de nous avoir fait une
jolie peur!...  Et dis-moi donc, a m'a toujours intrigue: au
juste, qu'avais-tu vu?

--Mais ce que j'ai dit chez le juge, rien de plus: un homme qui
en gorgeait un autre...  Vous tiez si drles avec moi, que
j'avais fini par me douter.  Un instant, j'avais mme reconnu ton
mari...  Ce n'est que plus tard, pourtant, que j'ai t
absolument certain...

Elle l'interrompit gaiement.

--Oui, dans le square, le jour o je t'ai dit non, tu te
rappelles?  la premire fois que nous nous sommes trouvs seuls 
Paris...  Est-ce singulier!  je te disais que ce n'tait pas
nous, et je savais parfaitement que tu entendais le contraire.
N'est-ce pas, c'tait comme si je t'avais tout racont?...  Oh!
chri, j'y ai song souvent, et je crois bien, vois-tu, que c'est
depuis ce jour-l que je t'aime.

Ils eurent un lan, une pression o ils semblrent se fondre.  Et
elle reprit:

--Sous le tunnel, le train courait...  Il est trs long, le
tunnel.  On reste l-dessous trois minutes.  J'ai bien cru que
nous y avions roul une heure...  Le prsident ne causait plus, 
cause du bruit assourdissant de ferraille remue.  Et mon mari, 
ce dernier moment, devait avoir une dfaillance, car il ne
bougeait toujours pas.  Je voyais seulement, sous la clart
dansante de la lampe, ses oreilles devenir violettes...
Allait-il donc attendre d'tre de nouveau en rase campagne?  La
chose tait dsormais pour moi si fatale, si invitable, que je
n'avais qu'un dsir: ne plus souffrir  ce point de l'attente,
tre dbarrasse.  Pourquoi donc ne le tuait-il pas, puisqu'il le
fallait?  J'aurais pris le couteau pour en finir, tant j'tais
exaspre de peur et de souffrance...  Il me regarda.  J'avais
sans doute a sur la figure.  Et, tout d'un coup, il se rua,
saisit aux paules le prsident, qui s'tait tourn du ct de la
portire.  Celui-ci, effar, se dgagea d'une secousse
instinctive, allongea le bras vers le bouton d'alarme, juste
au-dessus de sa tte.  Il le toucha, fut repris par l'autre et
abattu sur la banquette, d'une telle pousse, qu'il s'y trouva
comme pli en deux.  Sa bouche ouverte de stupeur et d'pouvante
lchait des cris confus, touffs dans le vacarme; tandis que
j'entendais distinctement mon mari rpter le mot: Cochon!
cochon!  cochon!  d'une voix sifflante, qui s'enrageait.  Mais le
bruit tomba, le train sortait du tunnel, la campagne ple
reparut, avec les arbres noirs qui dfilaient...  Moi, j'tais
reste dans mon coin, raidie, colle contre le drap du dossier,
le plus loin possible.  Combien la lutte dura-t-elle?  quelques
secondes  peine.  Et il me semblait qu'elle n'en finissait plus,
que tous les voyageurs maintenant coutaient les cris, que les
arbres nous voyaient.  Mon mari, qui tenait son couteau ouvert,
ne pouvait frapper, repouss  coups de pied, trbuchant sur le
plancher mouvant de la voiture.  Il faillit tomber sur les
genoux, et le train courait, nous emportait  toute vitesse,
pendant que la machine sifflait,  l'approche du passage  niveau
de la Croix-de-Maufras...  C'est alors que, sans que j'aie pu
ensuite me souvenir comment cela s'est fait, je me suis jete sur
les jambes de l'homme qui se dbattait.  Oui, je me suis laisse
tomber ainsi qu'un paquet, lui crasant les jambes de tout mon
poids, pour qu'il ne les remut plus.  Et je n'ai rien vu, mais
j'ai tout senti: le choc du couteau dans la gorge, la longue
secousse du corps, la mort qui est venue en trois hoquets, avec
un droulement d'horloge qu'on a casse...  Oh!  ce frisson
d'agonie dont j'ai encore l'cho dans les membres!

Jacques, avide, voulut l'interrompre pour la questionner.  Mais,
 prsent, elle avait hte de finir.

--Non, attends...  Comme je me relevais, nous passions  toute
vapeur devant la Croix-de-Maufras.  J'ai aperu distinctement la
faade close de la maison, puis le poste du garde-barrire.
Encore quatre kilomtres, cinq minutes au plus, avant d'tre 
Barentin...  Le corps tait pli sur la banquette, le sang
coulait en mare paisse.  Et mon mari, debout, hbt, balanc
par les cahots du train, regardait, en essuyant le couteau avec
son mouchoir.  Cela a dur une minute, sans que ni l'un ni
l'autre nous fissions rien pour notre salut...  Si nous gardions
ce corps avec nous, si nous restions l, on allait tout dcouvrir
peut-tre,  l'arrt de Barentin...  Mais il avait remis le
couteau dans sa poche, il semblait s'veiller.  Je l'ai vu qui
fouillait le corps, prenait la montre, l'argent, tout ce qu'il
trouvait; et, ayant ouvert la portire, il s'effora de le
pousser sur la voie, sans le saisir  pleins bras, de peur du
sang.  Aide-moi donc!  pousse avec moi. Je n'essayai mme pas,
je ne sentais plus mes membres.  Nom de Dieu!  veux-tu bien
pousser avec moi! La tte, sortie la premire, pendait jusqu'au
marchepied, tandis que le tronc, roul en boule, refusait de
passer.  Et le train courait...  Enfin, sous une pousse plus
forte, le cadavre bascula, disparut dans le grondement des roues.
Ah!  le cochon, c'est donc fini! Puis, il ramassa la
couverture, la jeta aussi.  Il n'y avait plus que nous deux,
debout, avec la mare de sang sur la banquette, o nous n'osions
pas nous asseoir...  La portire battait toujours, grande
ouverte, et je ne compris pas d'abord, anantie, affole, lorsque
je vis mon mari descendre, disparatre  son tour.  Il revint.
Allons, vite, suis-moi, si tu ne veux pas qu'on nous coupe le
cou! Je ne bougeais pas, il s'impatientait.  Viens donc, nom de
Dieu!  notre compartiment est vide, nous y retournons. Vide,
notre compartiment, il y tait donc all?  La femme en noir,
celle qui ne parlait pas, qu'on ne voyait pas, tait-il bien
certain qu'elle ne ft pas reste dans un coin?...  Veux-tu
venir, ou je te fous sur la voie comme l'autre! Il tait
remont, il me poussait, brutal, fou.  Et je me trouvai dehors,
sur le marchepied, les deux mains cramponnes  la tringle de
cuivre.  Lui, descendu derrire moi, avait referm soigneusement
la portire.  Va donc, va donc! Mais je n'osais pas, emporte
dans le vertige de la course, flagelle par le vent qui soufflait
en tempte.  Mes cheveux se dnourent, je croyais que mes doigts
raidis allaient laisser chapper la tringle.  Va donc, nom de
Dieu! Il me poussait toujours, je dus marcher, lchant une main
aprs l'autre, me collant contre les voitures, au milieu du
tourbillon de mes jupes, dont le claquement me liait les jambes.
Dj, au loin, aprs une courbe, on apercevait les lumires de la
station de Barentin.  La machine se mit  siffler.  Va donc, nom
de Dieu! Oh!  ce bruit d'enfer, cette trpidation violente dans
laquelle je marchais!  Il me semblait qu'un orage m'avait prise,
me roulait comme une paille, pour aller, l-bas, m'craser contre
un mur.  Derrire mon dos, la campagne fuyait, les arbres me
suivaient d'un galop enrag, tournant sur eux-mmes, tordus,
jetant chacun une plainte brve, au passage.  A l'extrmit du
wagon, lorsqu'il me fallut enjamber pour atteindre le marchepied
du wagon suivant et saisir l'autre tringle, je m'arrtai,  bout
de courage.  Jamais je n'aurais la force.  Va donc, nom de
Dieu! Il tait sur moi, il me poussait, et je fermai les yeux,
et je ne sais comment je continuai  avancer, par la seule force
de l'instinct, ainsi qu'une bte qui a plant ses griffes et qui
ne veut pas tomber.  Comment aussi ne nous a-t-on pas vus?  Nous
avons pass devant trois voitures, dont une, de deuxime classe,
tait absolument bonde.  Je me souviens des ttes ranges  la
file, sous la clart de la lampe; je crois que je les
reconnatrais, si je les rencontrais un jour: celle d'un gros
homme avec des favoris rouges, celles surtout de deux jeunes
filles, qui se sont penches en riant.  Va donc, nom de Dieu!
va donc, nom de Dieu! Et je ne sais plus, les lumires de
Barentin se rapprochaient, la machine sifflait, ma dernire
sensation a t d'tre trane, charrie, enleve par les
cheveux.  Mon mari a d m'empoigner, ouvrir la portire
par-dessus mes paules, me jeter au fond du compartiment.
Haletante, j'tais  demi vanouie dans un coin, lorsque nous
nous sommes arrts; et je l'ai entendu, sans faire un mouvement,
qui changeait quelques mots avec le chef de gare de Barentin.
Puis, le train reparti, il est tomb sur la banquette, puis
lui-mme.  Jusqu'au Havre, nous n'avons pas rouvert la bouche...
Oh!  je le hais, je le hais, vois-tu, pour toutes ces
abominations qu'il m'a fait souffrir!  et toi, je t'aime, mon
chri, toi qui me donnes tant de bonheur!

Chez Sverine, aprs la monte ardente de ce long rcit, ce cri
tait comme l'panouissement mme de son besoin de joie, dans
l'excration de ses souvenirs.  Mais Jacques, qu'elle avait
boulevers et qui brlait comme elle, la retint encore.

--Non, non, attends...  Et tu tais aplatie sur ses jambes, et tu
l'as senti mourir?

En lui, l'inconnu se rveillait, une onde farouche montait des
entrailles, envahissait la tte d'une vision rouge.  Il tait
repris de la curiosit du meurtre.

--Et alors, le couteau, tu as senti le couteau entrer?

--Oui, un coup sourd.

--Ah!  un coup sourd...  Pas un dchirement!  tu es sre?

--Non, non, rien qu'un choc.

--Et, ensuite, il a eu une secousse, hein?

--Oui, trois secousses, oh!  d'un bout  l'autre de son corps, si
longues, que je les ai suivies jusque dans ses pieds.

--Des secousses qui le raidissaient, n'est-ce pas?

--Oui, la premire trs forte, les deux autres plus faibles.

--Et il est mort, et  toi qu'est-ce que a t'a fait, de le
sentir mourir comme a, d'un coup de couteau?

--A moi, oh!  je ne sais pas.

--Tu ne sais pas, pourquoi mens-tu?  Dis-moi, dis-moi ce que a
t'a fait, bien franchement...  De la peine?

--Non, non, pas de la peine!

--Du plaisir?

--Du plaisir, ah!  non, pas du plaisir!

--Quoi donc, mon amour?  Je t'en prie, dis-moi tout...  Si tu
savais...  Dis-moi ce qu'on prouve.

--Mon Dieu!  est-ce qu'on peut dire a?...  C'est affreux, a
vous emporte, oh!  si loin, si loin!  J'ai plus vcu dans cette
minute-l que dans toute ma vie passe.

Les dents serres, n'ayant plus qu'un bgaiement, Jacques cette
fois l'avait prise; et Sverine aussi le prenait.  Ils se
possdrent, retrouvant l'amour au fond de la mort, dans la mme
volupt douloureuse des btes qui s'ventrent pendant le rut.
Leur souffle rauque, seul, s'entendit.  Au plafond, le reflet
saignant avait disparu; et, le pole teint, la chambre
commenait  se glacer, dans le grand froid du dehors.  Pas une
voix ne montait de Paris ouat de neige.  Un instant, des
ronflements taient venus de chez la marchande de journaux, 
ct.  Puis, tout s'tait abm au gouffre noir de la maison
endormie.

Jacques, qui avait gard Sverine dans ses bras, la sentit tout
de suite qui cdait  un sommeil invincible, comme foudroye.  Le
voyage, l'attente prolonge chez les Misard, cette nuit de
fivre, l'accablaient.  Elle bgaya un bonsoir enfantin, elle
dormait dj, d'un souffle gal.  Le coucou venait de sonner
trois heures.

Et, pendant prs d'une heure encore, Jacques la garda sur son
bras gauche, qui, peu  peu, s'engourdissait.  Lui, ne pouvait
fermer les yeux, qu'une main invisible, obstinment, semblait
rouvrir dans les tnbres.  Maintenant, il ne distinguait plus
rien de la chambre, noye de nuit, o tout avait sombr, le
pole, les meubles, les murs; et il fallait qu'il se tournt,
pour retrouver les deux carrs ples des fentres, immobiles,
d'une lgret de rve.  Malgr sa fatigue crasante, une
activit crbrale prodigieuse le tenait vibrant, dvidant sans
cesse le mme cheveau d'ides.  Chaque fois que, par un effort
de volont, il croyait glisser au sommeil, la mme hantise
recommenait, les mmes images dfilaient, veillant les mmes
sensations.  Et ce qui se droulait ainsi, avec une rgularit
mcanique, pendant que ses yeux fixes et grands ouverts
s'emplissaient d'ombre, c'tait le meurtre, dtail  dtail.
Toujours il renaissait, identique, envahissant, affolant.  Le
couteau entrait dans la gorge d'un choc sourd, le corps avait
trois longues secousses, la vie s'en allait en un flot de sang
tide, un flot rouge qu'il croyait sentir lui couler sur les
mains.  Vingt fois, trente fois, le couteau entra, le corps
s'agita.  Cela devenait norme, l'touffait, dbordait, faisait
clater la nuit.  Oh!  donner un coup de couteau pareil,
contenter ce lointain dsir, savoir ce qu'on prouve, goter
cette minute o l'on vit davantage que dans toute une existence!

Comme son touffement augmentait, Jacques pensa que le poids de
Sverine sur son bras l'empchait seul de dormir.  Doucement, il
se dgagea, la posa prs de lui, sans l'veiller.  D'abord
soulag, il respira plus  l'aise, croyant que le sommeil allait
venir enfin.  Mais, malgr son effort, les invisibles doigts
rouvrirent ses paupires; et, dans le noir, le meurtre reparut en
traits sanglants, le couteau entra, le corps s'agita.  Une pluie
rouge rayait les tnbres, la plaie de la gorge, dmesure,
billait comme une entaille faite  la hache.  Alors, il ne lutta
plus, resta sur le dos, en proie  cette vision obstine.  Il
entendait en lui le labeur dcupl du cerveau, un grondement de
toute la machine.  Cela venait de trs loin, de sa jeunesse.
Pourtant, il s'tait cru guri, car ce dsir tait mort depuis
des mois, avec la possession de cette femme; et voil que jamais
il ne l'avait ressenti si intense, sous l'vocation de ce
meurtre, que, tout  l'heure, serre contre sa chair, lie  ses
membres, elle lui chuchotait.  Il s'tait cart, il vitait
qu'elle ne le toucht, brl par le moindre contact de sa peau.
Une chaleur insupportable montait le long de son chine, comme si
le matelas, sous ses reins, se ft chang en brasier.  Des
picotements, des pointes de feu lui trouaient la nuque.  Un
moment, il essaya de sortir ses mains de la couverture; mais tout
de suite elles se glaaient, lui donnaient un frisson.  La peur
le prit de ses mains, et il les rentra, les joignit d'abord sur
son ventre, finit par les glisser, par les craser sous ses
fesses, les emprisonnant l, comme s'il et redout quelque
abomination de leur part, un acte qu'il ne voudrait pas et qu'il
commettrait quand mme.

Chaque fois que le coucou sonnait, Jacques comptait les coups.
Quatre heures, cinq heures, six heures.  Il aspirait aprs le
jour, il esprait que l'aube chasserait ce cauchemar.  Aussi,
maintenant, se tournait-il vers les fentres, guettant les
vitres.  Mais il n'y avait toujours l que le vague reflet de la
neige.  A cinq heures moins un quart, avec un retard de quarante
minutes seulement, il avait entendu arriver le direct du Havre,
ce qui prouvait que la circulation devait tre rtablie.  Et ce
ne fut pas avant sept heures passes, qu'il vit blanchir les
vitres, une pleur laiteuse, trs lente.  Enfin, la chambre
s'claira, de cette lumire confuse o les meubles semblaient
flotter.  Le pole reparut, l'armoire, le buffet.  Il ne pouvait
toujours fermer les paupires, ses yeux au contraire
s'irritaient, dans un besoin de voir.  Tout de suite, avant mme
qu'il ft assez clair, il avait plutt devin qu'aperu, sur la
table, le couteau dont il s'tait servi, le soir, pour couper le
gteau.  Il ne voyait plus que ce couteau, un petit couteau 
bout pointu.  Le jour qui grandissait, toute la lumire blanche
des deux fentres n'entrait maintenant que pour se reflter dans
cette mince lame.  Et la terreur de ses mains les lui fit
enfoncer davantage sous son corps, car il les sentait bien qui
s'agitaient, rvoltes, plus fortes que son vouloir.  Est-ce
qu'elles allaient cesser de lui appartenir?  Des mains qui lui
viendraient d'un autre, des mains lgues par quelque anctre, au
temps o l'homme, dans les bois, tranglait les btes!

Pour ne plus voir le couteau, Jacques se tourna vers Sverine.
Elle dormait trs calme, avec un souffle d'enfant, dans sa grosse
fatigue.  Ses lourds cheveux noirs, dnous, lui faisaient un
oreiller sombre, coulant jusqu'aux paules; et, sous le menton,
entre les boucles, on apercevait sa gorge, d'une dlicatesse de
lait,  peine rose.  Il la regarda comme s'il ne la connaissait
point.  Il l'adorait cependant, il emportait partout son image,
dans un dsir d'elle, qui, souvent, l'angoissait, mme lorsqu'il
conduisait sa machine;  ce point, qu'un jour il s'tait veill,
comme d'un rve, au moment o il passait une station  toute
vapeur, malgr les signaux.  Mais la vue de cette gorge blanche
le prenait tout entier, d'une fascination soudaine, inexorable;
et, en lui, avec une horreur consciente encore, il sentait
grandir l'imprieux besoin d'aller chercher le couteau, sur la
table, de revenir l'enfoncer jusqu'au manche, dans cette chair de
femme.  Il entendait le choc sourd de la lame qui entrait, il
voyait le corps sursauter par trois fois, puis la mort le raidir,
sous un flot rouge.  Luttant, voulant s'arracher de cette
hantise, il perdait  chaque seconde un peu de sa volont, comme
submerg par l'ide fixe,  ce bord extrme o, vaincu, l'on cde
aux pousses de l'instinct.  Tout se brouilla, ses mains
rvoltes, victorieuses de son effort  les cacher, se
dnourent, s'chapprent.  Et il comprit si bien que, dsormais,
il n'tait plus leur matre, et qu'elles allaient brutalement se
satisfaire, s'il continuait  regarder Sverine, qu'il mit ses
dernires forces  se jeter hors du lit, roulant par terre ainsi
qu'un homme ivre.  L, il se ramassa, faillit tomber de nouveau,
en s'embarrassant les pieds parmi les jupes restes sur le
parquet.  Il chancelait, cherchait ses vtements d'un geste
gar, avec la pense unique de s'habiller vite, de prendre le
couteau et de descendre tuer une autre femme, dans la rue.  Cette
fois, son dsir le torturait trop, il fallait qu'il en tut une.
Il ne trouvait plus son pantalon, le toucha  trois reprises,
avant de savoir qu'il le tenait.  Ses souliers  mettre lui
donnrent un mal infini.  Bien qu'il ft grand jour maintenant,
la chambre lui paraissait pleine de fume rousse, une aube de
brouillard glacial o tout se noyait.  Il grelottait de fivre,
et il tait habill enfin, il avait pris le couteau, en le
cachant dans sa manche, certain d'en tuer une, la premire qu'il
rencontrerait sur le trottoir, lorsqu'un froissement de linge, un
soupir prolong qui venait du lit, l'arrta, clou prs de la
table, plissant.

C'tait Sverine qui s'veillait.

--Quoi donc, chri, tu sors dj?

Il ne rpondait pas, il ne la regardait pas, esprant qu'elle se
rendormirait.

--O vas-tu donc, chri?

--Rien, balbutia-t-il, une affaire de service...  Dors, je vais
revenir.

Alors, elle eut des mots confus, reprise de torpeur, les yeux
dj referms.

--Oh!  j'ai sommeil, j'ai sommeil...  Viens m'embrasser, chri.

Mais il ne bougeait pas, car il savait que, s'il se retournait,
avec ce couteau dans la main, s'il la revoyait seulement, si
fine, si jolie, en sa nudit et son dsordre, c'en tait fait de
la volont qui le raidissait l, prs d'elle.  Malgr lui, sa
main se lverait, lui planterait le couteau dans le cou.

--Chri, viens m'embrasser...

Sa voix s'teignait, elle se rendormit, trs douce, avec un
murmure de caresse.  Et, lui, perdu, ouvrit la porte, s'enfuit.

Il tait huit heures, lorsque Jacques se trouva sur le trottoir
de la rue d'Amsterdam.  La neige n'avait pas encore t balaye,
on entendait  peine le pitinement des rares passants.  Tout de
suite, il avait aperu une vieille femme; mais elle tournait le
coin de la rue de Londres, il ne la suivit pas.  Des hommes le
coudoyrent, il descendit vers la place du Havre, en serrant le
couteau, dont la pointe releve disparaissait sous sa manche.
Comme une fillette d'environ quatorze ans sortait d'une maison
d'en face, il traversa la chausse; et il n'arriva que pour la
voir entrer,  ct, dans une boulangerie.  Son impatience tait
telle, qu'il n'attendit pas, cherchant plus loin, continuant 
descendre.  Depuis qu'il avait quitt la chambre, avec ce
couteau, ce n'tait plus lui qui agissait, mais l'autre, celui
qu'il avait senti si frquemment s'agiter au fond de son tre,
cet inconnu venu de trs loin, brl de la soif hrditaire du
meurtre.  Il avait tu jadis, il voulait tuer encore.  Et les
choses, autour de Jacques, n'taient plus que dans un rve, car
il les voyait  travers son ide fixe.  Sa vie de chaque jour se
trouvait comme abolie, il marchait en somnambule, sans mmoire du
pass, sans prvoyance de l'avenir, tout  l'obsession de son
besoin.  Dans son corps qui allait, sa personnalit tait
absente.  Deux femmes qui le frlrent en le devanant, lui
firent prcipiter sa marche; et il les rattrapait, lorsqu'un
homme les arrta.  Tous trois riaient, causaient.  Cet homme le
drangeant, il se mit  suivre une autre femme qui passait,
chtive et noire, l'air pauvre sous un mince chle.  Elle
avanait  petits pas, vers quelque besogne excre sans doute,
dure et paye chichement, car elle n'avait pas de hte, la face
dsesprment triste.  Lui non plus, maintenant qu'il en tenait
une, ne se pressait point, attendant de choisir l'endroit, pour
la frapper  l'aise.  Sans doute, elle s'aperut que ce garon la
suivait, et ses yeux se tournrent vers lui, avec un navrement
indicible, tonne qu'on pt vouloir d'elle.  Dj, elle l'avait
men au milieu de la rue du Havre, elle se retourna deux fois
encore, l'empchant  chaque fois de lui planter dans la gorge le
couteau, qu'il sortait de sa manche.  Elle avait des yeux de
misre, si implorants!  L-bas, lorsqu'elle descendrait du
trottoir, il frapperait.  Et, brusquement, il fit un crochet, en
se mettant  la poursuite d'une autre femme, qui marchait en sens
inverse.  Cela sans raison, sans volont, parce qu'elle passait 
cette minute, et que c'tait ainsi.

Jacques, derrire elle, revint vers la gare.  Celle-ci, trs
vive, marchait d'un petit pas sonore; et elle tait adorablement
jolie, vingt ans au plus, grasse dj, blonde, avec de beaux yeux
de gaiet qui riaient  la vie.  Elle ne remarqua mme pas qu'un
homme la suivait; elle devait tre presse, car elle gravit
lestement le perron de la cour du Havre, monta dans la grande
salle, qu'elle longea en courant presque, pour se prcipiter vers
les guichets de la ligne de ceinture.  Et, comme elle demandait
un billet de premire classe pour Auteuil, Jacques en prit
galement un, l'accompagna  travers les salles d'attente, sur le
quai, jusque dans le compartiment, o il s'installa  ct
d'elle.  Le train, tout de suite, partit.

--J'ai le temps, pensait-il, je la tuerai sous un tunnel.

Mais, en face d'eux, une vieille dame, la seule personne qui ft
monte, venait de reconnatre la jeune femme.

--Comment, c'est vous!  O allez-vous donc, de si bonne heure?

L'autre clata d'un bon rire, avec un geste de comique dsespoir.

--Dire qu'on ne peut rien faire sans tre rencontre!  J'espre
que vous n'irez pas me vendre...  C'est demain la fte de mon
mari, et ds qu'il a t sorti pour ses affaires, j'ai pris ma
course, je vais  Auteuil chez un horticulteur, o il a vu une
orchide dont il a une envie folle...  Une surprise, vous
comprenez.

La vieille dame hochait la tte, d'un air de bienveillance
attendrie.

--Et bb va bien?

--La petite, oh!  un vrai charme...  Vous savez que je l'ai
sevre il y a huit jours.  Il faut la voir manger sa soupe...
nous nous portons tous trop bien, c'est scandaleux.

Elle riait plus haut, montrant ses dents blanches, entre le sang
pur de ses lvres.  Et Jacques, qui s'tait mis  sa droite, le
couteau au poing, cach derrire sa cuisse, se disait qu'il
serait trs bien pour frapper.  Il n'avait qu' lever le bras et
 faire demi-tour, pour l'avoir  sa main.  Mais, sous le tunnel
des Batignolles, l'ide des brides du chapeau l'arrta.

--Il y a l, songeait-il, un noeud qui va me gner.  Je veux tre
sr.

Les deux femmes continuaient  causer gaiement.

--Alors, je vois que vous tes heureuse.

--Heureuse, ah!  si je pouvais dire!  C'est un rve que je
fais...  Il y a deux ans, je n'tais rien du tout.  Vous vous
rappelez, on ne s'amusait gure chez ma tante; et pas un sou de
dot...  Quand il venait, lui, je tremblais, tant je m'tais mise
 l'aimer.  Mais il tait si beau, si riche...  Et il est  moi,
il est mon mari, et nous avons bb  nous deux!  Je vous dis que
c'est trop!

En tudiant le noeud des brides, Jacques venait de constater
qu'il y avait dessous, attach  un velours noir, un gros
mdaillon d'or; et il calculait tout.

--Je l'empoignerai au cou de la main gauche, et j'carterai le
mdaillon en lui renversant la tte, pour avoir la gorge nue.

Le train s'arrtait, repartait  chaque minute.  De courts
tunnels s'taient succd,  Courcelles,  Neuilly.  Tout 
l'heure, une seconde suffirait.

--Vous tes alle  la mer, cet t?  reprit la vieille dame.

--Oui, en Bretagne, six semaines, au fond d'un trou perdu, un
paradis.  Puis, nous avons pass septembre dans le Poitou, chez
mon beau-pre, qui possde par l de grands bois.

--Et ne devez-vous pas vous installer dans le Midi pour l'hiver?

--Si, nous serons  Cannes vers le 15...  La maison est loue.
Un bout de jardin dlicieux, la mer en face.  Nous avons envoy
l-bas quelqu'un qui installe tout, pour nous recevoir...  Ce
n'est pas que nous soyons frileux, ni l'un ni l'autre; mais cela
est si bon, le soleil!...  Puis, nous serons de retour en mars.
L'anne prochaine, nous resterons  Paris.  Dans deux ans,
lorsque bb sera grande fille, nous voyagerons.  Est-ce que je
sais, moi!  c'est toujours fte!

Elle dbordait d'une telle flicit, que, cdant  son besoin
d'expansion, elle se tourna vers Jacques, vers cet inconnu, pour
lui sourire.  Dans ce mouvement, le noeud des brides se dplaa,
le mdaillon s'carta, le cou apparut, vermeil, avec une fossette
lgre, que l'ombre dorait.

Les doigts de Jacques s'taient raidis sur le manche du couteau,
pendant qu'il prenait une rsolution irrvocable.

--C'est l,  cette place, que je frapperai.  Oui, tout 
l'heure, sous le tunnel, avant Passy.

Mais,  la station du Trocadro, un employ monta, qui, le
connaissant, se mit  lui parler du service, d'un vol de charbon
dont on venait de convaincre un mcanicien et son chauffeur.  Et,
 partir de ce moment, tout se brouilla, il ne put jamais, plus
tard, rtablir les faits, exactement.  Les rires avaient
continu, un rayonnement de bonheur tel, qu'il en tait comme
pntr et assoupi.  Peut-tre tait-il all jusqu' Auteuil,
avec les deux femmes; seulement, il ne se rappelait pas qu'elles
y fussent descendues.  Lui-mme avait fini par se trouver au bord
de la Seine, sans s'expliquer comment.  Ce dont il gardait la
sensation trs nette, c'tait d'avoir jet, du haut de la berge,
le couteau, rest dans sa manche,  son poing.  Puis, il ne
savait plus, hbt, absent de son tre, d'o l'autre s'en tait
all aussi, avec le couteau.  Il devait avoir march pendant des
heures, par les rues et les places, au hasard de son corps.  Des
gens, des maisons, dfilaient, trs ples.  Sans doute il tait
entr quelque part, manger au fond d'une salle pleine de monde,
car il revoyait distinctement des assiettes blanches.  Il avait
aussi l'impression persistante d'une affiche rouge, sur une
boutique ferme.  Et tout sombrait ensuite  un gouffre noir, 
un nant, o il n'y avait plus ni temps ni espace, o il gisait
inerte, depuis des sicles peut-tre.

Lorsqu'il revint  lui, Jacques tait dans son troite chambre de
la rue Cardinet, tomb en travers de son lit, tout habill.
L'instinct l'avait ramen l, ainsi qu'un chien fourbu qui se
trane  sa niche.  D'ailleurs, il ne se souvenait ni d'avoir
mont l'escalier ni de s'tre endormi.  Il s'veillait d'un
sommeil de plomb, effar de rentrer brusquement en possession de
lui-mme, comme aprs un vanouissement profond.  Peut-tre
avait-il dormi trois heures, peut-tre trois jours.  Et, tout
d'un coup, la mmoire lui revint: la nuit passe avec Sverine,
l'aveu du meurtre, son dpart de bte carnassire, en qute de
sang.  Il n'avait plus t en lui, il s'y retrouvait, avec la
stupeur des choses qui s'taient faites en dehors de son vouloir.
Puis, le souvenir que la jeune femme l'attendait, le mit debout,
d'un saut.  Il regarda sa montre, vit qu'il tait quatre heures
dj; et, la tte vide, trs calme comme aprs une forte saigne,
il se hta de retourner  l'impasse d'Amsterdam.

Jusqu' midi, Sverine avait dormi profondment.  Ensuite,
rveille, surprise de ne pas le voir l encore, elle avait
rallum le pole; et, vtue enfin, mourant d'inanition, elle
s'tait dcide, vers deux heures,  descendre manger dans un
restaurant du voisinage.  Lorsque Jacques parut, elle venait de
remonter, aprs avoir fait quelques courses.

--Oh!  mon chri, que j'tais inquite!

Et elle s'tait pendue  son cou, elle le regardait de tout prs,
dans les yeux.

--Qu'est-il donc arriv?

Lui, puis, la chair froide, la rassurait tranquillement, sans
un trouble.

--Mais rien, une corve embtante.  Quand ils vous tiennent, ils
ne vous lchent plus.

Alors, baissant la voix, elle se fit humble, cline.

--Figure-toi que je m'imaginais...  Oh!  une vilaine ide qui me
causait une peine!...  Oui, je me disais que peut-tre, aprs ce
que je t'avais avou, tu n'allais plus vouloir de moi...  Et
voil que je t'ai cru parti pour ne pas revenir, jamais, jamais!

Les larmes la gagnaient, elle clata en sanglots, en le serrant
perdument entre ses bras.

--Ah!  mon chri, si tu savais, comme j'ai besoin qu'on soit
gentil avec moi!...  Aime-moi, aime-moi bien, parce que, vois-tu,
il n'y a que ton amour qui puisse me faire oublier...  Maintenant
que je t'ai dit tous mes malheurs, n'est-ce pas?  il ne faut pas
me quitter, oh!  je t'en conjure!

Jacques tait envahi par cet attendrissement.  Une dtente
invincible l'amollissait peu  peu.  Il bgaya:

--Non, non, je t'aime, n'aie pas peur.

Et, dbord, il pleura aussi, sous la fatalit de ce mal
abominable qui venait de le reprendre, dont jamais il ne
gurirait.  C'tait une honte, un dsespoir sans bornes.

--Aime-moi, aime-moi bien aussi, oh!  de toute ta force, car j'en
ai autant besoin que toi!

Elle frissonna, voulut savoir.

--Tu as des chagrins, il faut me les dire.

--Non, non, pas des chagrins, des choses qui n'existent pas, des
tristesses qui me rendent horriblement malheureux, sans qu'il
soit mme possible d'en causer.

Tous deux s'treignirent, confondirent l'affreuse mlancolie de
leur peine.  C'tait une infinie souffrance, sans oubli possible,
sans pardon.  Ils pleuraient, et ils sentaient sur eux les forces
aveugles de la vie, faite de lutte et de mort.

--Allons, dit Jacques, en se dgageant, il est l'heure de songer
au dpart...  Ce soir, tu seras au Havre.

Sverine, sombre, les regards perdus, murmura, aprs un silence:

--Encore, si j'tais libre, si mon mari n'tait plus l!...  Ah!
comme nous oublierions vite!

Il eut un geste violent, il pensa tout haut.

--Nous ne pouvons pourtant pas le tuer.

Fixement, elle le regarda, et lui tressaillit, tonn d'avoir dit
cette chose,  laquelle il n'avait jamais song.  Puisqu'il
voulait tuer, pourquoi donc ne le tuait-il pas, cet homme gnant?
Et, comme il la quittait enfin, pour courir au dpt, elle le
reprit entre ses bras, le couvrit de baisers.

--Oh!  mon chri, aime-moi bien.  Je t'aimerai plus fort, plus
fort encore...  Va, nous serons heureux.



IX


Au Havre, ds les jours suivants, Jacques et Sverine se
montrrent d'une grande prudence, pris d'inquitude.  Puisque
Roubaud savait tout, n'allait-il pas les guetter, les surprendre,
pour se venger d'eux, dans un clat?  Ils se rappelaient ses
emportements jaloux d'autrefois, ses brutalits d'ancien homme
d'quipe, tapant  poings ferms.  Et, justement, il leur
semblait,  le voir, si lourd, si muet, avec ses yeux troubles,
qu'il devait mditer quelque farouche sournoiserie, un
guet-apens, o il les tiendrait en sa puissance.  Aussi, pendant
le premier mois, ne se virent-ils qu'avec mille prcautions,
toujours en alerte.

Roubaud, cependant, de plus en plus, s'absentait.  Peut-tre ne
disparaissait-il ainsi que pour revenir  l'improviste et les
trouver aux bras l'un de l'autre.  Mais cette crainte ne se
ralisait pas.  Au contraire, ses absences se prolongeaient  un
tel point, qu'il n'tait plus jamais l, s'chappant ds qu'il
tait libre, ne rentrant qu' la minute prcise o le service le
rclamait.  Les semaines de jour, il trouvait le moyen,  dix
heures, de djeuner en cinq minutes, puis de ne pas reparatre
avant onze heures et demie; et, le soir,  cinq heures, lorsque
son collgue descendait le remplacer, il filait, souvent pour la
nuit entire.  A peine prenait-il quelques heures de sommeil.  Il
en tait de mme des semaines de nuit, libre alors ds cinq
heures du matin, mangeant et dormant dehors sans doute, en tout
cas ne revenant qu' cinq heures du soir.  Longtemps, dans ce
dsarroi, il avait gard une ponctualit d'employ modle,
toujours prsent  la minute exacte, si reint parfois, qu'il ne
tenait pas sur ses jambes, mais debout pourtant, consciencieux 
sa besogne.  Puis, maintenant, des trous se produisaient.  Deux
fois dj, l'autre sous-chef, Moulin, avait d l'attendre une
heure; mme, un matin, aprs le djeuner, apprenant qu'il ne
reparaissait pas, il tait venu le suppler, en brave homme, pour
lui viter une rprimande.  Et tout le service de Roubaud
commenait ainsi  se ressentir de cette dsorganisation lente.
Le jour, ce n'tait plus l'homme actif, n'expdiant ou ne
recevant un train qu'aprs avoir tout vu par ses yeux, consignant
les moindres faits dans son rapport au chef de gare, dur aux
autres et  lui-mme.  La nuit, il s'endormait d'un sommeil de
plomb, au fond du grand fauteuil de son bureau.  veill, il
semblait sommeiller encore, allait et venait sur le quai, les
mains croises derrire le dos, donnait d'une voix blanche les
ordres, dont il ne vrifiait pas l'excution.  Tout marchait
quand mme, par la force acquise de l'habitude, sauf un
tamponnement d  une ngligence de sa part, un train de
voyageurs lanc sur une voie de garage.  Ses collgues,
simplement, s'gayaient, en contant qu'il faisait la noce.

La vrit tait que Roubaud,  prsent, vivait au premier tage
du caf du Commerce, dans la petite salle carte, devenue peu 
peu un tripot.  On racontait que des femmes s'y rendaient, chaque
nuit; mais on n'y en aurait trouv rellement qu'une, la
matresse d'un capitaine en retraite, ge d'au moins quarante
ans, joueuse enrage elle-mme, sans sexe.  Le sous-chef ne
satisfaisait l que la morne passion du jeu, veille en lui, au
lendemain du meurtre, par le hasard d'une partie de piquet,
grandie ensuite et change en une habitude imprieuse, pour
l'absolue distraction, l'anantissement qu'elle lui procurait.
Elle l'avait possd jusqu' chasser le dsir de la femme, chez
ce mle brutal; elle le tenait dsormais tout entier, comme
l'assouvissement unique, o il se contentait.  Ce n'tait pas que
le remords l'et jamais tourment du besoin de l'oubli; mais,
dans la secousse dont se dtraquait son mnage, au milieu de son
existence gte, il avait trouv la consolation, l'tourdissement
de bonheur goste, qu'il pouvait goter seul; et tout sombrait
maintenant, au fond de cette passion, qui achevait de le
dsorganiser.  L'alcool ne lui aurait pas donn des heures plus
lgres, plus rapides, affranchies  ce point.  Il tait dgag
du souci mme de la vie, il lui semblait vivre avec une intensit
extraordinaire, mais ailleurs, dsintress, sans que plus rien
le toucht des ennuis dont jadis il crevait de rage.  Et il se
portait fort bien, en dehors de la fatigue des nuits passes; il
engraissait mme, d'une graisse lourde et jaune, les paupires
pesantes sur ses yeux troubles.  Quand il rentrait, avec la
lenteur de ses gestes ensommeills, il n'apportait plus, chez
lui, sur toutes choses, qu'une souveraine indiffrence.

La nuit o Roubaud tait revenu prendre les trois cents francs
d'or, sous le parquet, il voulait payer M. Cauche, le commissaire
de surveillance,  la suite de plusieurs pertes successives.
Celui-ci, vieux joueur, avait un beau sang-froid, qui le rendait
redoutable.  D'ailleurs, il disait ne jouer que pour son plaisir,
il tait tenu par ses fonctions de magistrat  garder les
apparences de l'ancien militaire, rest garon et vivant au caf,
en habitu tranquille: ce qui ne l'empchait pas de battre
souvent les cartes la soire entire, et de ramasser tout
l'argent des autres.  Des bruits avaient circul, on l'accusait
aussi d'tre si inexact  son poste, qu'il tait question de le
forcer  se dmettre.  Mais les choses tranaient, il y avait si
peu de besogne, pourquoi exiger plus de zle?  Et il se
contentait toujours de paratre un instant sur les quais de la
gare, o chacun le saluait.

Trois semaines plus tard, Roubaud dut encore prs de quatre cents
francs  M. Cauche.  Il avait expliqu que l'hritage fait par sa
femme les mettait fort  leur aise; mais il ajoutait en riant que
celle-ci gardait les clefs de la caisse, ce qui excusait sa
lenteur  payer ses dettes de jeu.  Puis, un matin qu'il tait
seul, harcel, il souleva de nouveau la frise et prit dans la
cachette un billet de mille francs.  Il tremblait de tous ses
membres, il n'avait pas prouv une motion pareille, la nuit des
pices d'or: sans doute, ce n'tait encore l pour lui qu'un
appoint de hasard, tandis que le vol commenait, avec ce billet.
Un malaise lui hrissait la chair, lorsqu'il songeait  cet
argent sacr, auquel il s'tait promis de ne toucher jamais.
Autrefois, il jurait de mourir plutt de faim, et il y touchait
pourtant, et il n'aurait pu dire comment s'en taient alls ses
scrupules, un peu chaque jour sans doute, dans la lente
fermentation du meurtre.  Au fond du trou, il croyait avoir senti
une humidit, quelque chose de mou et de nausabond, dont il eut
horreur.  Vivement, il replaa la frise, en refaisant le serment
de se couper le poing, plutt que de la dplacer encore.  Sa
femme ne l'avait pas vu, il respira, soulag, but un grand verre
d'eau pour se remettre.  Maintenant, son coeur battait
d'allgresse,  l'ide de sa dette paye et de toute cette somme,
qu'il jouerait.

Mais, lorsqu'il fallut changer le billet, l'angoisse de Roubaud
recommena.  Jadis, il tait brave, il se serait livr, s'il
n'avait pas commis la btise de mler sa femme  l'affaire;
tandis que,  prsent, la seule pense des gendarmes lui donnait
une sueur froide.  Il avait beau savoir que la justice ne
possdait pas les numros des billets disparus, et que,
d'ailleurs, le procs dormait,  jamais enterr dans les cartons
de classement: une pouvante le prenait, ds qu'il projetait
d'entrer quelque part, pour demander de la monnaie.  Pendant cinq
jours, il garda le billet sur lui; et c'tait une continuelle
habitude, un besoin de le tter, de le dplacer, de ne pas s'en
sparer, la nuit.  Il btissait des plans trs compliqus, se
heurtait toujours  des craintes imprvues.  D'abord, il avait
cherch dans la gare: pourquoi un collgue, charg d'une recette,
ne le lui prendrait-il pas?  Puis, cela lui ayant paru
extrmement dangereux, il avait imagin d'aller  l'autre bout du
Havre, sans sa casquette d'uniforme, acheter n'importe quoi.
Seulement, ne s'tonnerait-on pas de le voir, pour un petit
objet, remuer une si grosse somme?  Et il s'tait arrt  ce
moyen, de donner le billet au bureau de tabac du cours Napolon,
o il entrait chaque jour: n'tait-ce pas le plus simple?  on
savait bien qu'il avait hrit, la buraliste ne pouvait avoir de
surprise.  Il marcha jusqu' la porte, se sentit dfaillir et
descendit vers le bassin Vauban, pour s'exciter au courage.
Aprs une demi-heure de promenade, il revint, sans se dcider
encore.  Et, le soir, au caf du Commerce, comme M. Cauche tait
l, une bravade brusque lui fit tirer le billet de sa poche, en
priant la patronne de le lui changer; mais elle n'avait pas de
monnaie, elle dut envoyer un garon le porter au bureau de tabac.
Mme on plaisanta sur le billet, qui semblait tout neuf, bien
qu'il ft dat de dix ans.  Le commissaire de surveillance
l'avait pris, et il le retournait, en disant que celui-l, pour
sr, avait dormi au fond de quelque trou; ce qui jeta la
matresse du capitaine retrait dans une histoire interminable de
fortune cache, puis retrouve, sous le marbre d'une commode.

Des semaines s'coulrent, et cet argent que Roubaud avait dans
les mains, achevait d'enfivrer sa passion.  Ce n'tait pas qu'il
jout gros jeu, mais une dveine le poursuivait, si constante, si
noire, que les petites pertes de chaque jour, additionnes,
arrivaient  se chiffrer par de grosses sommes.  Vers la fin du
mois, il se retrouva sans un sou, devant dj sur parole quelques
louis, malade de ne plus oser toucher une carte.  Pourtant, il
lutta, faillit s'aliter.  L'ide des neuf billets qui dormaient
l, sous le parquet de la salle  manger, tournait chez lui  une
obsession de chaque minute: il les voyait  travers le bois, il
les sentait chauffer ses semelles.  Dire que, s'il avait voulu,
il en aurait pris un encore!  Mais, c'tait bien jur cette fois,
il aurait plutt mis sa main dans le feu que de fouiller de
nouveau.  Et, un soir, comme Sverine s'tait endormie de bonne
heure, il souleva la frise, cdant avec rage, perdu d'une telle
tristesse, que ses yeux s'emplissaient de larmes.  A quoi bon
rsister ainsi?  ce ne serait que de la souffrance inutile, car
il comprenait qu'il les prendrait maintenant jusqu'au dernier, un
 un.

Le lendemain matin, Sverine remarqua, par hasard, une corchure
toute frache,  une arte de la frise.  Elle se baissa, constata
les traces d'une pese.  videmment, son mari continuait 
prendre de l'argent.  Et elle s'tonna du mouvement de colre qui
l'emportait, car elle n'tait pas intresse d'habitude; sans
compter qu'elle aussi se croyait rsolue  mourir de faim, plutt
que de toucher  ces billets tachs de sang.  Mais n'taient-ils
pas  elle autant qu' lui?  pourquoi en disposait-il, en se
cachant, en vitant mme de la consulter?  Jusqu'au dner, elle
fut tourmente du besoin d'une certitude, et elle aurait  son
tour dplac la frise, pour voir, si elle n'avait senti un petit
souffle froid dans ses cheveux,  la pense de fouiller l toute
seule.  Le mort n'allait-il pas se lever de ce trou?  Cette peur
d'enfant lui rendit la salle  manger si dsagrable, qu'elle
emporta son ouvrage et s'enferma dans sa chambre.

Puis, le soir, comme tous deux mangeaient en silence un reste de
ragot, une nouvelle irritation la souleva, en le voyant jeter
des coups d'oeil involontaires dans l'angle du parquet.

--Tu en as repris, hein?  demanda-t-elle brusquement.

Il leva la tte, tonn.

--De quoi donc?

--Oh!  ne fais pas l'innocent, tu me comprends bien...  Mais
coute: je ne veux pas que tu en reprennes, parce que ce n'est
pas plus  toi qu' moi, et que cela me rend malade, de savoir
que tu y touches.

D'habitude, il vitait les querelles.  La vie commune n'tait
plus que le contact oblig de deux tres lis l'un  l'autre,
passant des journes entires sans changer une parole, allant et
venant cte  cte, comme trangers dsormais, indiffrents et
solitaires.  Aussi se contenta-t-il de hausser les paules,
refusant toute explication.

Mais elle tait trs excite, elle entendait en finir avec la
question de cet argent cach l, dont elle souffrait depuis le
jour du crime.

--Je veux que tu me rpondes...  Ose me dire que tu n'y as pas
touch.

--Qu'est-ce que a te fiche?

--a me fiche que a me retourne.  Aujourd'hui encore, j'ai eu
peur, je n'ai pas pu rester ici.  Toutes les fois que tu remues
a, j'en ai pour trois nuits  faire des rves affreux...  Nous
n'en parlons jamais.  Alors, reste tranquille, ne me force pas 
en parler.

Il la contemplait de ses gros yeux fixes, il rpta lourdement:

--Qu'est-ce que a te fiche que j'y touche, si je ne te force pas
 y toucher?  C'est pour moi, a me regarde.

Elle eut un geste violent, qu'elle rprima.  Puis, bouleverse,
avec un visage de souffrance et de dgot:

--Ah!  tiens!  je ne te comprends pas...  Tu tais un honnte
homme pourtant.  Oui, tu n'aurais jamais pris un sou 
personne...  Et ce que tu as fait, a pourrait se pardonner, car
tu tais fou, comme tu m'avais rendue folle moi-mme...  Mais cet
argent, ah!  cet argent abominable, qui ne devait plus exister
pour toi, et que tu voles sou  sou, pour ton plaisir...
Qu'est-ce qui se passe donc, comment peux-tu tre descendu si
bas?

Il l'coutait, et, dans une minute de lucidit, il s'tonna aussi
d'en tre arriv au vol.  Les phases de la lente dmoralisation
s'effaaient, il ne pouvait renouer ce que le meurtre avait
tranch autour de lui, il ne s'expliquait plus comment une autre
existence, presque un nouvel tre, avait commenc, avec son
mnage dtruit, sa femme carte et hostile.  Tout de suite,
d'ailleurs, l'irrparable le reprit, il eut un geste, comme pour
se dbarrasser des rflexions importunes.

--Quand on s'embte chez soi, grogna-t-il, on va se distraire
dehors.  Puisque tu ne m'aimes plus...

--Oh!  non, je ne t'aime plus.

Il la regarda, donna un coup de poing sur la table, la face
envahie d'un flot de sang.

--Alors, fous-moi la paix!  Est-ce que je t'empche de t'amuser?
est-ce que je te juge?...  Il y a bien des choses qu'un honnte
homme ferait  ma place, et que je ne fais pas.  D'abord, je
devrais te flanquer  la porte, avec mon pied au derrire.
Ensuite, je ne volerais peut-tre pas.

Elle tait devenue toute ple, car elle aussi avait souvent pens
que, lorsqu'un homme, un jaloux, est ravag par un mal intrieur,
au point de tolrer un amant  sa femme, il y a l l'indice d'une
gangrne morale,  marche envahissante, tuant les autres
scrupules, dsorganisant la conscience entire.  Mais elle se
dbattait, elle refusait d'tre responsable.  Et, balbutiante,
elle cria:

--Je te dfends de toucher  l'argent.

Il avait fini de manger.  Tranquillement, il plia sa serviette,
puis se leva, en disant d'un air goguenard:

--Si c'est a que tu veux, nous allons partager.

Dj, il se baissait, comme pour soulever la frise.  Elle dut se
prcipiter, poser le pied sur le parquet.

--Non, non!  Tu sais que j'aimerais mieux mourir...  N'ouvre pas
a.  Non, non!  pas devant moi!

Sverine, ce soir-l, devait se rencontrer avec Jacques, derrire
la gare des marchandises.  Lorsqu'elle revint, aprs minuit, la
scne de la soire s'voqua, et elle s'enferma  double tour,
dans sa chambre.  Roubaud tait de service de nuit, elle ne
craignait mme pas qu'il rentrt se coucher, ainsi que cela
arrivait rarement.  Mais, la couverture au menton, la lampe
laisse en veilleuse, elle ne put s'endormir.  Pourquoi
avait-elle refus de partager?  Et elle ne retrouvait plus si
vive la rvolte de son honntet,  l'ide de profiter de cet
argent.  N'avait-elle pas accept le legs de la Croix-de-Maufras?
Elle pouvait bien prendre l'argent aussi.  Puis, le frisson
revenait.  Non, non, jamais!  L'argent, elle l'aurait pris; ce
qu'elle n'osait toucher, sans crainte d'en avoir les doigts
brls, c'tait cet argent vol sur un mort, l'abominable argent
du meurtre.  Elle se calmait de nouveau, elle raisonnait: ce
n'tait pas pour le dpenser qu'elle l'aurait pris; au contraire,
elle l'aurait cach ailleurs, enterr dans un endroit connu
d'elle seule, o il aurait dormi l'ternit; et,  cette heure,
ce serait toujours une moiti de la somme sauve des mains de son
mari.  Il ne triompherait pas en gardant le tout, il n'irait pas
jouer ce qui lui appartenait,  elle.  Lorsque la pendule sonna
trois heures, elle regrettait mortellement d'avoir refus le
partage.  Une pense lui venait bien, confuse, lointaine encore:
se lever, fouiller sous le parquet, pour que lui n'et plus rien.
Seulement, un tel froid la glaait qu'elle ne voulait pas y
songer.  Prendre tout, garder tout, sans qu'il ost mme se
plaindre!  Et ce projet, peu  peu, s'imposait  elle, tandis
qu'une volont, plus forte que sa rsistance, grandissait, des
profondeurs inconscientes de son tre.  Elle ne voulait pas, et
elle sauta brusquement du lit, car elle ne pouvait faire
autrement.  Elle haussa la mche de la lampe, elle passa dans la
salle  manger.

Ds lors, Sverine ne trembla plus.  Ses terreurs s'en taient
alles, elle procda froidement, avec des gestes lents et prcis
de somnambule.  Elle dut chercher le tisonnier, qui servait 
soulever la frise.  Quand le trou fut dcouvert, comme elle
voyait mal, elle approcha la lampe.  Mais une stupeur la cloua,
penche, immobile: le trou tait vide.  videmment, pendant
qu'elle courait  son rendez-vous, Roubaud tait remont,
travaill, avant elle, de la mme envie: prendre tout, garder
tout; et, d'un coup, il avait empoch les billets, pas un ne
restait.  Elle s'agenouilla, elle n'apercevait, au fond, que la
montre et la chane, dont l'or luisait dans la poussire des
lambourdes.  Une rage froide la tint l un instant, raidie,
demi-nue, rptant tout haut,  vingt reprises:

--Voleur!  voleur!  voleur!

Puis, d'un mouvement furieux, elle empoigna la montre, tandis
qu'une grosse araigne noire, drange, fuyait le long du pltre.
A coups de talon, elle replaa la frise, et elle revint se
coucher, posant la lampe sur la table de nuit.  Quand elle eut
chaud, elle regarda la montre, qu'elle tenait dans son poing
ferm, la retourna, l'examina longuement.  Sur le botier, les
deux initiales du prsident, entrelaces, l'intressaient.  A
l'intrieur, elle lut le numro 2516, un chiffre de fabrication.
C'tait un bijou fort dangereux  garder, car la justice
connaissait ce chiffre.  Mais, dans sa colre de n'avoir pu
sauver que a, elle n'avait plus peur.  Mme elle sentait que
c'en tait fini de ses cauchemars, maintenant qu'il n'y avait
plus de cadavre sous son parquet.  Enfin, elle marcherait
tranquille chez elle, o elle voudrait.  Elle glissa la montre 
son chevet, teignit la lampe et s'endormit.

Le lendemain, Jacques, qui avait un cong, devait attendre que
Roubaud ft parti s'installer au caf du Commerce, selon son
habitude, et monter alors djeuner avec elle.  Parfois,
lorsqu'ils osaient, ils faisaient cette partie.  Et, ce jour-l,
en mangeant, frmissante encore, elle lui parla de l'argent, lui
conta comment elle avait trouv la cachette vide.  Sa rancune
contre son mari ne s'apaisait pas, le mme cri revenait,
incessant:

--Voleur!  voleur!  voleur!

Puis, elle apporta la montre, elle voulut absolument la donner 
Jacques, malgr la rpugnance qu'il montrait.

--Comprends donc, mon chri, personne n'ira la chercher chez toi.
Si je la garde, il me la prendra encore.  Et a, vois-tu,
j'aimerais mieux lui laisser arracher un lambeau de ma chair...
Non, il a eu trop.  Je n'en voulais pas, de cet argent.  Il me
faisait horreur, jamais je n'en aurais dpens un sou.  Mais
est-ce qu'il avait le droit d'en profiter, lui?  Oh!  je le hais!

Elle pleurait, elle insistait, avec de telles supplications, que
le jeune homme finit par mettre la montre dans la poche de son
gilet.

Une heure se passa, et Jacques avait gard Sverine sur ses
genoux,  moiti dvtue encore.  Elle se renversait contre son
paule, un bras  son cou, dans une caresse alanguie, lorsque
Roubaud, qui avait une clef, entra.  D'un saut brusque, elle fut
debout.  Mais c'tait le flagrant dlit, inutile de nier.  Le
mari s'tait arrt net, ne pouvant passer outre, tandis que
l'amant restait assis, stupfi.  Alors, elle ne s'embarrassa
mme pas dans une explication quelconque, elle s'avana et rpta
rageusement:

--Voleur!  voleur!  voleur!

Une seconde, Roubaud hsita.  Puis, avec le haussement d'paules
dont il cartait tout maintenant, il entra dans la chambre, prit
un calepin de service, qu'il y avait oubli.  Mais elle le
poursuivait, l'accablait.

--Tu as fouill, ose donc dire que tu n'as pas fouill!...  Et tu
as tout pris, voleur!  voleur!  voleur!

Sans une parole, il traversa la salle  manger.  A la porte
seulement, il se retourna, l'enveloppa de son morne regard.

--Fous-moi la paix, hein!

Et il partit, la porte ne claqua mme pas.  Il ne semblait pas
avoir vu, il n'avait fait aucune allusion  cet amant qui tait
l.

Au bout d'un grand silence, Sverine se tourna vers Jacques.

--Crois-tu!

Celui-ci, qui n'avait pas dit un mot, se leva enfin.  Et il donna
son opinion.

--C'est un homme fini.

Tous deux en tombrent d'accord.  A leur surprise de l'amant
tolr, aprs l'amant assassin, succdait un dgot pour le mari
complaisant.  Quand un homme en arrive l, il est dans la boue,
il peut rouler  tous les ruisseaux.

Ds ce jour, Sverine et Jacques eurent libert entire.  Ils en
usrent sans se soucier davantage de Roubaud.  Mais,  prsent
que le mari ne les inquitait plus, leur grand souci fut
l'espionnage de madame Lebleu, la voisine, toujours aux aguets.
Certainement, elle se doutait de quelque chose.  Jacques avait
beau touffer le bruit de ses pas,  chacune de ses visites, il
voyait la porte d'en face s'entrebiller imperceptiblement,
tandis que, par la fente, un oeil le dvisageait.  Cela devenait
intolrable, il n'osait plus monter; car, s'il se risquait, on le
savait l, une oreille venait se coller  la serrure; de sorte
qu'il n'tait pas possible de s'embrasser, ni mme de causer
librement.  Et ce fut alors que Sverine, exaspre devant ce
nouvel obstacle  sa passion, reprit contre les Lebleu son
ancienne campagne pour avoir leur logement.  Il tait notoire
que, de tous temps, le sous-chef l'avait occup.  Mais ce n'tait
plus la vue superbe, les fentres donnant sur la cour du dpart
et sur les hauteurs d'Ingouville, qui la tentait.  L'unique
raison de son dsir, qu'elle ne disait pas, tait que le logement
avait une seconde entre, une porte ouvrant sur un escalier de
service.  Jacques pourrait monter et s'en aller par l, sans que
madame Lebleu souponnt mme ses visites.  Enfin, ils seraient
libres.

La bataille fut terrible.  Cette question, qui avait dj
passionn tout le corridor, se rveilla, s'envenima d'heure en
heure.  madame Lebleu, menace, se dfendait dsesprment,
certaine d'en mourir, si on l'enfermait dans le noir logement du
derrire, barr par le fatage de la marquise, d'une tristesse de
cachot.  Comment voulait-on qu'elle vct au fond de ce trou,
elle habitue  sa chambre si claire, ouverte sur le vaste
horizon, gaye du continuel mouvement des voyageurs?  Et ses
jambes lui dfendaient toute promenade, elle n'aurait plus jamais
que la vue d'un toit de zinc, autant la tuer tout de suite.
Malheureusement, ce n'taient l que des raisons sentimentales,
et elle tait bien force d'avouer qu'elle tenait le logement de
l'ancien sous-chef, le prdcesseur de Roubaud, qui, clibataire,
le lui avait cd par galanterie; mme il devait exister une
lettre de son mari s'engageant  le rendre, si un nouveau
sous-chef le rclamait.  Comme on n'avait pas retrouv la lettre
encore, elle en niait l'existence.  A mesure que sa cause se
gtait, elle se faisait plus violente, plus agressive.  Un
moment, elle avait tch de mettre avec elle, en la
compromettant, la femme de Moulin, l'autre sous-chef, qui avait
vu, disait-elle, des hommes embrasser madame Roubaud, dans
l'escalier; et Moulin s'tait fch, car sa femme, une douce et
trs insignifiante crature, qu'on ne rencontrait jamais, jurait
en pleurant n'avoir rien vu et n'avoir rien dit.  Pendant huit
jours, ce commrage souffla la tempte, d'un bout  l'autre du
corridor.  Mais la grande faute de madame Lebleu, celle qui
devait entraner sa dfaite, tait toujours d'irriter
mademoiselle Guichon, la buraliste, par son espionnage entt:
c'tait une manie, l'ide fixe que celle-ci allait chaque nuit
retrouver le chef de gare, le besoin de la surprendre, devenu
maladif, d'autant plus aigu, que depuis deux ans elle l'piait,
sans avoir absolument rien surpris, pas un souffle.  Et elle
tait certaine qu'ils couchaient ensemble, a la rendait folle.
Aussi mademoiselle Guichon, furieuse de ne pouvoir rentrer ni
sortir sans tre pie, poussait-elle maintenant  ce qu'on la
relgut sur la cour: un logement les sparerait, elle ne
l'aurait plus au moins en face d'elle, ne serait plus force de
passer devant sa porte.  Il devenait vident que M. Dabadie, le
chef de gare, jusqu'ici dsintress dans la lutte, prenait parti
contre les Lebleu chaque jour davantage; ce qui tait un signe
grave.

Des querelles encore compliqurent la situation.  Philomne, qui
apportait maintenant ses oeufs frais  Sverine, se montrait trs
insolente, chaque fois qu'elle rencontrait madame Lebleu; et,
comme celle-ci laissait exprs sa porte ouverte, pour ennuyer
tout le monde, c'taient continuellement, au passage, des paroles
dsagrables entre les deux femmes.  Cette intimit de Sverine
et de Philomne en tant venue  des confidences, la dernire
avait fini par faire les commissions de Jacques prs de sa
matresse, lorsqu'il n'osait monter lui-mme.  Elle arrivait avec
ses oeufs, changeait les rendez-vous, disait pourquoi il avait d
tre prudent la veille, racontait l'heure qu'il tait rest chez
elle,  causer.  Jacques parfois, lorsqu'un obstacle l'arrtait,
s'oubliait volontiers ainsi dans la petite maison de Sauvagnat,
le chef du dpt.  Il y suivait son chauffeur Pecqueux, comme si,
par un besoin de s'tourdir, il redoutait de vivre toute une
soire seul.  Mme, quand le chauffeur disparaissait, en borde
dans les cabarets de matelots, il entrait chez Philomne, la
chargeait d'un mot  dire, s'asseyait, ne partait plus.  Et elle,
peu  peu, mle  cet amour, s'attendrissait, car elle n'avait
connu, jusque-l, que des amants brutaux.  Les petites mains, les
faons polies de ce garon si triste, qui avait l'air trs doux,
lui semblaient des friandises auxquelles elle n'avait pas mordu
encore.  Avec Pecqueux, c'tait maintenant le mnage, des
saouleries, plus de rudesses que de caresses; tandis que,
lorsqu'elle portait une parole gentille du mcanicien  la femme
du sous-chef, elle en gotait, pour elle-mme, le got dlicat de
fruit dfendu.  Un jour, elle lui fit ses confidences, se
plaignit du chauffeur, un sournois, disait-elle, sous son air de
rire, trs capable d'un mauvais coup, les jours o il tait ivre.
Il remarqua qu'elle soignait davantage son grand corps brl de
maigre cavale, dsirable malgr tout, avec ses beaux yeux de
passion, buvant moins, tenant la maison moins sale.  Son frre
Sauvagnat, ayant un soir entendu une voix d'homme, tait entr la
main haute, pour la corriger; mais, en reconnaissant le garon
qui causait avec elle, il avait simplement offert une bouteille
de cidre.  Jacques, bien reu, guri l de son frisson,
paraissait s'y plaire.  Aussi Philomne montrait-elle une amiti
de plus en plus vive pour Sverine, s'emportant contre madame
Lebleu, qu'elle traitait partout de vieille gueuse.

Une nuit qu'elle avait rencontr les deux amants derrire son
petit jardin, elle les accompagna dans l'ombre, jusqu' la
remise, o ils se cachaient d'habitude.

--Ah bien!  vous tes trop bonne.  Puisque le logement est 
vous, c'est moi qui l'en tirerais par les cheveux...  Tapez donc
dessus!

Mais Jacques n'tait pas pour un clat.

--Non, non, monsieur Dabadie s'en occupe, il vaut mieux attendre
que les choses se fassent rgulirement.

--Avant la fin du mois, dclara Sverine, je coucherai dans sa
chambre, et nous pourrons nous y voir  toute heure.

Malgr les tnbres, Philomne l'avait sentie, qui,  cet espoir,
serrait le bras de son amant d'une pression tendre.  Et elle les
laissa pour rentrer chez elle.  Mais, cache dans l'ombre, 
trente pas, elle s'arrta, se retourna.  Cela lui causait une
grosse motion, de les savoir ensemble.  Elle n'tait pas jalouse
pourtant, elle avait le besoin ignorant d'aimer et d'tre aime
ainsi.

Jacques, chaque jour, s'assombrissait davantage.  A deux
reprises, pouvant voir Sverine, il avait invent des prtextes;
et, s'il s'attardait parfois chez les Sauvagnat, c'tait
galement pour l'viter.  Il l'aimait pourtant toujours, d'un
dsir exaspr qui n'avait fait que s'accrotre.  Mais, dans ses
bras, maintenant, l'affreux mal le reprenait, un tel vertige,
qu'il s'en dgageait vite, glac, terrifi de n'tre plus lui, de
sentir la bte prte  mordre.  Il avait tch de se rejeter dans
la fatigue des longs parcours, sollicitant des corves
supplmentaires, passant des douze heures debout sur sa machine,
le corps bris par la trpidation, les poumons brls par le
vent.  Ses camarades, eux, se plaignaient de ce dur mtier de
mcanicien, qui, disaient-ils, en vingt annes, mangeait un
homme; lui, aurait voulu tre mang tout de suite, il ne tombait
jamais assez de lassitude, il n'tait heureux que lorsque la
Lison l'emportait, ne pensant plus, n'ayant plus que des yeux
pour voir les signaux.  A l'arrive, le sommeil le foudroyait,
sans qu'il et mme le temps de se dbarbouiller.  Seulement,
avec le rveil, revenait le tourment de l'ide fixe.  Il avait
galement essay de se reprendre de tendresse pour la Lison,
passant de nouveau des heures  la nettoyer, exigeant de Pecqueux
des aciers luisant comme de l'argent.  Les inspecteurs, qui, en
route, montaient prs de lui, le flicitaient.  Il hochait la
tte, restait mcontent; car, lui, savait bien que sa machine,
depuis l'arrt dans la neige, n'tait plus la bien portante, la
vaillante d'autrefois.  Sans doute, dans la rparation des
pistons et des tiroirs, elle avait perdu de son me, ce
mystrieux quilibre de vie, d au hasard du montage.  Il en
souffrait, cette dchance tournait  une amertume chagrine, au
point qu'il poursuivait ses suprieurs de plaintes
draisonnables, demandant des rparations inutiles, imaginant des
amliorations impraticables.  On les lui refusait, il en devenait
plus sombre, convaincu que la Lison tait trs malade et qu'il
n'y avait dsormais rien  faire de propre avec elle.  Sa
tendresse s'en dcourageait:  quoi bon aimer, puisqu'il tuerait
tout ce qu'il aimerait?  Et il apportait  sa matresse cette
rage d'amour dsespre, que ne pouvait user ni la souffrance ni
la fatigue.

Sverine l'avait bien senti changer, et elle se dsolait elle
aussi, croyant qu'il s'attristait  cause d'elle, depuis qu'il
savait.  Lorsqu'elle le voyait frmir  son cou, viter son
baiser d'un brusque recul, n'tait-ce pas qu'il se souvenait et
qu'elle lui faisait horreur?  Jamais elle n'avait os remettre la
conversation sur ces choses.  Elle se repentait d'avoir parl,
surprise de l'emportement de son aveu, dans ce lit tranger, o
ils avaient brl tous deux, ne se souvenant mme plus de son
lointain besoin de confidence, comme satisfaite aujourd'hui de
l'avoir avec elle, au fond de ce secret.  Et elle l'aimait, elle
le dsirait certainement davantage, depuis qu'il n'ignorait plus
rien.  C'tait une passion insatiable, la femme enfin veille,
une crature faite uniquement pour la caresse, tout entire
amante, et qui n'tait point mre.  Elle ne vivait plus que par
Jacques, elle ne mentait pas, lorsqu'elle disait son effort pour
se fondre en lui, car elle n'avait qu'un rve, qu'il l'emportt,
qu'il la gardt dans sa chair.  Trs douce toujours, trs
passive, ne tenant son plaisir que de lui, elle aurait voulu des
sommeils de chatte sur ses genoux, du matin au soir.  De
l'affreux drame, elle avait simplement gard l'tonnement d'y
avoir t mle; de mme qu'elle semblait tre reste vierge et
candide, au sortir des souillures de sa jeunesse.  Cela tait
loin, elle souriait, elle n'aurait pas mme eu de colre contre
son mari, s'il ne l'avait pas gne.  Mais son excration pour
cet homme augmentait,  mesure que grandissait sa passion, son
besoin de l'autre.  Maintenant que l'autre savait et qu'il
l'avait absoute, c'tait lui le matre, celui qu'elle suivrait,
qui pouvait disposer d'elle comme de sa chose.  Elle s'tait fait
donner son portrait, une carte photographique; et elle couchait
avec, elle s'endormait, la bouche colle sur l'image, trs
malheureuse depuis qu'elle le voyait malheureux, sans arriver 
deviner au juste ce dont il souffrait ainsi.

Cependant, leurs rendez-vous continuaient au-dehors, en attendant
qu'ils pussent se voir tranquillement chez elle, dans le nouveau
logement conquis.  L'hiver finissait, le mois de fvrier tait
trs doux.  Ils prolongeaient leurs promenades, marchaient
pendant des heures,  travers les terrains vagues de la gare; car
lui vitait de s'arrter, et lorsqu'elle se pendait  ses
paules, qu'il tait forc de s'asseoir et de la possder, il
exigeait que ce ft sans lumire, dans sa terreur de frapper,
s'il apercevait un coin de sa peau nue: tant qu'il ne verrait
pas, il rsisterait peut-tre.  A Paris, o elle le suivait
toujours, chaque vendredi, il fermait soigneusement les rideaux,
en racontant que la pleine clart lui coupait son plaisir.  Ce
voyage hebdomadaire, elle le faisait maintenant sans mme donner
d'explication  son mari.  Pour les voisins, l'ancien prtexte,
son mal au genou, servait; et elle disait aussi qu'elle allait
embrasser sa nourrice, la mre Victoire, dont la convalescence
tranait  l'hpital.  Tous deux encore y prenaient une grande
distraction, lui trs attentif ce jour-l  la bonne conduite de
sa machine, elle ravie de le voir moins sombre, amuse elle-mme
par le trajet, bien qu'elle comment  connatre les moindres
coteaux, les moindres bouquets d'arbres du parcours.  Du Havre 
Motteville, c'taient des prairies, des champs plats, coups de
haies vives, plants de pommiers; et, jusqu' Rouen ensuite, le
pays se bossuait, dsert.  Aprs Rouen, la Seine se droulait.
On la traversait  Sotteville,  Oissel,  Pont-de-l'Arche; puis,
au travers des vastes plaines, sans cesse elle reparaissait,
largement dploye.  Ds Gaillon, on ne la quittait plus, elle
coulait  gauche, ralentie entre ses rives basses, borde de
peupliers et de saules.  On filait  flanc de coteau, on ne
l'abandonnait  Bonnires, que pour la retrouver brusquement 
Rosny, au sortir du tunnel de Rolleboise.  Elle tait comme la
compagne amicale du voyage.  Trois fois encore, on la
franchissait, avant l'arrive.  Et c'tait Mantes et son clocher
dans les arbres, Triel avec les taches blanches de ses
pltrires, Poissy que l'on coupait en plein coeur, les deux
murailles vertes de la fort de Saint-Germain, les talus de
Colombes dbordant de lilas, la banlieue enfin, Paris devin,
aperu du pont d'Asnires, l'Arc de triomphe lointain, au-dessus
des constructions lpreuses, hrisses de chemines d'usine.  La
machine s'engouffrait sous les Batignolles, on dbarquait dans la
gare retentissante; et, jusqu'au soir, ils s'appartenaient, ils
taient libres.  Au retour, il faisait nuit, elle fermait les
yeux, revivait son bonheur.  Mais, le matin comme le soir, chaque
fois qu'elle passait  la Croix-de-Maufras, elle avanait la
tte, jetait un coup d'oeil prudent, sans se montrer, certaine de
trouver l, devant la barrire, Flore debout, prsentant le
drapeau dans sa gaine, enveloppant le train de son regard de
flamme.

Depuis que cette fille, le jour de la neige, les avait vus
s'embrasser, Jacques avait averti Sverine de se mfier d'elle.
Il n'ignorait plus de quelle passion d'enfant sauvage elle le
poursuivait, du fond de sa jeunesse, et il la sentait jalouse,
d'une nergie virile, d'une rancune dbride et meurtrire.
D'autre part, elle devait connatre beaucoup de choses, car il se
rappelait son allusion aux rapports du prsident avec une
demoiselle, que personne ne souponnait, qu'il avait marie.  Si
elle savait cela, elle avait srement devin le crime: sans doute
allait-elle parler, crire, se venger par une dnonciation.  Mais
les journes, les semaines s'taient coules, et rien ne se
produisait, il ne la trouvait toujours que plante  son poste,
au bord de la voie, avec son drapeau, raidie.  Du plus loin
qu'elle apercevait la machine, il avait sur lui la sensation de
ses yeux ardents.  Elle le voyait malgr la fume, le prenait
tout entier, l'accompagnait dans l'clair de la vitesse, au
milieu du tonnerre des roues.  Et le train, en mme temps, tait
sond, transperc, visit, de la premire  la dernire voiture.
Toujours, elle dcouvrait l'autre, la rivale, que maintenant elle
savait l, chaque vendredi.  L'autre avait beau n'avancer qu'un
peu la tte, par un besoin imprieux de voir: elle tait vue,
leurs regards  toutes deux se croisaient comme des pes.  Dj
le train fuyait, dvorant, et il y en avait une qui restait par
terre, impuissante  le suivre, dans la rage de ce bonheur qu'il
emportait.  Elle semblait grandir, Jacques la retrouvait plus
haute,  chaque voyage, inquiet dsormais de ce qu'elle ne
faisait rien, se demandant quel projet allait mrir dans cette
grande fille sombre, dont il ne pouvait viter l'immobile
apparition.

Un employ aussi, Henri Dauvergne, le conducteur-chef, gnait
Sverine et Jacques.  Il avait justement la conduite de ce train
du vendredi, et il se montrait d'une amabilit importune pour la
jeune femme.  S'tant aperu de sa liaison avec le mcanicien, il
se disait que son tour viendrait peut-tre.  Au dpart du Havre,
les matins qu'il tait de service, Roubaud en ricanait, tellement
les attentions d'Henri devenaient claires: il rservait tout un
compartiment pour elle, il l'installait, ttait la bouillotte.
Un jour mme, le mari, qui continuait tranquillement de parler 
Jacques, lui avait montr, d'un clignement d'yeux, le mange du
jeune homme, comme pour lui demander s'il tolrait a.
D'ailleurs, dans les querelles, il accusait carrment sa femme de
coucher avec les deux.  Elle s'tait imagin un instant que
Jacques le croyait et que, de l, venaient ses tristesses.  Au
milieu d'une crise de sanglots, elle avait protest de son
innocence, en lui disant de la tuer, si elle tait infidle.
Alors, il avait plaisant, trs ple, l'embrassant, lui rpondant
qu'il la savait honnte et qu'il esprait bien ne jamais tuer
personne.

Mais les premires soires de mars furent affreuses, ils durent
interrompre leurs rendez-vous; et les voyages  Paris, les
quelques heures de libert, cherches si loin, ne suffisaient
plus  Sverine.  C'tait, en elle, un besoin grandissant d'avoir
Jacques  elle, tout  elle, de vivre ensemble, les jours, les
nuits, sans jamais plus se quitter.  Son excration pour son mari
s'aggravait, la simple prsence de cet homme la jetait dans une
excitation maladive, intolrable.  Si docile, d'une complaisance
de femme tendre, elle s'irritait ds qu'il s'agissait de lui,
s'emportait au moindre obstacle qu'il mettait  ses volonts.
Alors, il semblait que l'ombre de ses cheveux noirs assombrissait
le bleu limpide de ses yeux.  Elle devenait farouche, elle
l'accusait d'avoir gt son existence,  ce point que la vie
tait dsormais impossible, cte  cte.  N'tait-ce pas lui qui
avait tout fait?  si plus rien n'existait de leur mnage, si elle
avait un amant, n'tait-ce pas sa faute?  La tranquillit pesante
o elle le voyait, le coup d'oeil indiffrent dont il accueillait
ses colres, son dos rond, son ventre largi, toute cette graisse
morne qui ressemblait  du bonheur, achevait de l'exasprer, elle
qui souffrait.  Rompre, s'loigner, aller recommencer de vivre
ailleurs, elle ne songeait plus qu' cela.  Oh!  recommencer,
faire surtout que le pass ne ft pas, recommencer la vie avant
toutes ces abominations, se retrouver telle qu'elle tait 
quinze ans, et aimer, et tre aime, et vivre comme elle rvait
de vivre alors!  Pendant huit jours, elle caressa un projet de
fuite: elle partait avec Jacques, ils se cachaient en Belgique,
ils s'y installaient en jeune mnage laborieux.  Mais elle ne lui
en parla mme pas, tout de suite des empchements s'taient
produits, l'irrgularit de la situation, le tremblement
continuel o ils seraient, surtout l'ennui de laisser  son mari
sa fortune, l'argent, la Croix-de-Maufras.  Par une donation au
dernier vivant, ils s'taient tout lgu; et elle se trouvait en
sa puissance, dans cette tutelle lgale de la femme, qui liait
ses mains.  Plutt que de partir en abandonnant un sou, elle
aurait prfr mourir l.  Un jour qu'il remonta, livide, dire
qu'en traversant devant une locomotive, il avait senti le tampon
lui effleurer le coude, elle songea que, s'il tait mort, elle
serait libre.  Elle le regardait de ses grands yeux fixes:
pourquoi donc ne mourait-il pas, puisqu'elle ne l'aimait plus, et
qu'il gnait tout le monde, maintenant?

Ds lors, le rve de Sverine changea.  Roubaud tait mort
d'accident, et elle partait avec Jacques pour l'Amrique.  Mais
ils taient maris, ils avaient vendu la Croix-de-Maufras,
ralis toute la fortune.  Derrire eux, ils ne laissaient aucune
crainte.  S'ils s'expatriaient, c'tait pour renatre, aux bras
l'un de l'autre.  L-bas, rien ne serait plus de ce qu'elle
voulait oublier, elle pourrait croire que la vie tait neuve.
Puisqu'elle s'tait trompe, elle reprendrait au commencement
l'exprience du bonheur.  Lui, trouverait bien une occupation;
elle-mme entreprendrait quelque chose; ce serait la fortune, des
enfants sans doute, une existence nouvelle de travail et de
flicit.  Ds qu'elle tait seule, le matin au lit, la journe
en brodant, elle retombait dans cette imagination, la corrigeait,
l'largissait, y ajoutait sans cesse des dtails heureux,
finissait par se croire comble de joie et de biens.  Elle, qui
autrefois sortait si rarement, avait  cette heure la passion
d'aller voir les paquebots partir: elle descendait sur la jete,
s'accoudait, suivait la fume du navire jusqu' ce qu'elle se ft
confondue avec les brumes du large; et elle se ddoublait, se
croyait sur le pont avec Jacques, dj loin de France, en route
pour le paradis rv.

Un soir du milieu de mars, le jeune homme, s'tant risqu 
monter la voir chez elle, lui conta qu'il venait d'amener de
Paris, dans son train, un de ses anciens camarades d'cole, qui
partait pour New York, exploiter une invention nouvelle, une
machine  fabriquer des boutons; et, comme il lui fallait un
associ, un mcanicien, il lui avait mme offert de le prendre
avec lui.  Oh!  une affaire superbe, qui ne ncessiterait gure
qu'un apport d'une trentaine de mille francs, et o il y avait
peut-tre des millions  gagner.  Il disait cela pour causer
simplement, ajoutant d'ailleurs qu'il avait, bien entendu, refus
l'offre.  Cependant, il en restait le coeur un peu gros, car il
est dur tout de mme de renoncer  la fortune, quand elle se
prsente.

Sverine l'coutait, debout, les regards perdus.  N'tait-ce pas
son rve qui allait se raliser?

--Ah!  murmura-t-elle enfin, nous partirions demain...

Il leva la tte, surpris.

--Comment, nous partirions?

--Oui, s'il tait mort.

Elle n'avait pas nomm Roubaud, ne le dsignant que d'un
mouvement du menton.  Mais il avait compris, il eut un geste
vague, pour dire que, par malheur, il n'tait pas mort.

--Nous partirions, reprit-elle de sa voix lente et profonde, nous
serions si heureux, l-bas!  Les trente mille francs, je les
aurais en vendant la proprit; et j'aurais encore de quoi nous
installer...  Toi, tu ferais valoir tout a; moi, j'arrangerais
un petit intrieur, o nous nous aimerions de toute notre
force...  Oh!  ce serait bon, ce serait si bon!

Et elle ajouta trs bas:

--Loin de tout souvenir, rien que des jours nouveaux devant nous!

Il tait envahi d'une grande douceur, leurs mains se joignirent,
se serrrent instinctivement, et ni l'un ni l'autre ne causait
plus, absorbs tous deux en cet espoir.  Puis, ce fut elle encore
qui parla.

--Tu devrais quand mme revoir ton ami avant son dpart, et le
prier de ne pas prendre un associ sans te prvenir.

De nouveau, il s'tonnait.

--Pourquoi donc?

--Mon Dieu!  est-ce qu'on sait?  L'autre jour, avec cette
locomotive, une seconde de plus, et j'tais libre...  On est
vivant le matin, n'est-ce pas?  on est mort le soir.

Elle le regardait fixement, elle rpta:

--Ah!  s'il tait mort!

--Tu ne veux pourtant pas que je le tue?  demanda-t-il, en
essayant de sourire.

A trois reprises, elle dit non; mais ses yeux disaient oui, ses
yeux de femme tendre, toute  l'inexorable cruaut de sa passion.
Puisqu'il en avait tu un autre, pourquoi ne l'aurait-on pas tu?
Cela venait de pousser en elle, brusquement, comme une
consquence, une fin ncessaire.  Le tuer et s'en aller, rien de
si simple.  Lui mort, tout finirait, elle pourrait tout
recommencer.  Dj, elle ne voyait plus d'autre dnouement
possible, sa rsolution tait prise, absolue; tandis que, d'un
branle lger, elle continuait  dire non, n'ayant pas le courage
de sa violence.

Lui, adoss au buffet, affectait toujours de sourire.  Il venait
d'apercevoir le couteau qui tranait l.

--Si tu veux que je le tue, il faut que tu me donnes le
couteau...  J'ai dj la montre, a me fera un petit muse.

Il riait plus fort.  Elle rpondit gravement:

--Prends le couteau.

Et, lorsqu'il l'eut mis dans sa poche, comme pour pousser la
plaisanterie jusqu'au bout, il l'embrassa.

--Eh bien!  maintenant, bonsoir...  Je vais tout de suite voir
mon ami, je lui dirai d'attendre...  Samedi, s'il ne pleut pas,
viens donc me rejoindre derrire la maison des Sauvagnat.  Hein?
c'est entendu...  Et sois tranquille, nous ne tuerons personne,
c'est pour rire.

Cependant, malgr l'heure tardive, Jacques descendit vers le
port, pour trouver,  l'htel o il devait coucher, le camarade
qui partait le lendemain.  Il lui parla d'un hritage possible,
demanda quinze jours, avant de lui donner une rponse dfinitive.
Puis, en revenant vers la gare, par les grandes avenues noires,
il songea, s'tonna de sa dmarche.  Avait-il donc rsolu de tuer
Roubaud, puisqu'il disposait dj de sa femme et de son argent?
Non, certes, il n'avait rien dcid, il ne se prcautionnait sans
doute ainsi, que dans le cas o il se dciderait.  Mais le
souvenir de Sverine s'voqua, la pression brlante de sa main,
son regard fixe qui disait oui, lorsque sa bouche disait non.
videmment, elle voulait qu'il tut l'autre.  Il fut pris d'un
grand trouble, qu'allait-il faire?

Rentr rue Franois-Mazeline, couch prs de Pecqueux, qui
ronflait, Jacques ne put dormir.  Malgr lui, son cerveau
travaillait sur cette ide de meurtre, ce canevas d'un drame
qu'il arrangeait, dont il calculait les plus lointaines
consquences.  Il cherchait, il discutait les raisons pour, les
raisons contre.  En somme,  la rflexion, froidement, sans
fivre aucune, toutes taient pour.  Roubaud n'tait-il pas
l'unique obstacle  son bonheur?  Lui mort, il pousait Sverine
qu'il adorait, il ne se cachait plus, la possdait  jamais, tout
entire.  Puis, il y avait l'argent, une fortune.  Il quittait
son dur mtier, devenait patron  son tour, dans cette Amrique,
dont il entendait les camarades causer comme d'un pays o les
mcaniciens remuaient l'or  la pelle.  Son existence nouvelle,
l-bas, se droulait en un rve: une femme qui l'aimait
passionnment, des millions  gagner tout de suite, la vie large,
l'ambition illimite, ce qu'il voudrait.  Et, pour raliser ce
rve, rien qu'un geste  faire, rien qu'un homme  supprimer, la
bte, la plante qui gne la marche, et qu'on crase.  Il n'tait
pas mme intressant, cet homme, engraiss, alourdi  cette
heure, enfonc dans cet amour stupide du jeu, o sombraient ses
anciennes nergies.  Pourquoi l'pargner?  Aucune circonstance,
absolument aucune ne plaidait en sa faveur.  Tout le condamnait,
puisque, en rponse  chaque question, l'intrt des autres tait
qu'il mourt.  Hsiter serait imbcile et lche.

Mais Jacques, dont le dos brlait, et qui s'tait mis sur le
ventre, se retourna d'un bond, dans le sursaut d'une pense,
vague jusque-l, brusquement si aigu, qu'il l'avait sentie comme
une pointe, en son crne.  Lui, qui, ds l'enfance, voulait tuer,
qui tait ravag jusqu' la torture par l'horreur de cette ide
fixe, pourquoi donc ne tuait-il pas Roubaud?  Peut-tre, sur
cette victime choisie, assouvirait-il  jamais son besoin de
meurtre; et, de la sorte, il ne ferait pas seulement une bonne
affaire, il serait en outre guri.  Guri, mon Dieu!  ne plus
avoir ce frisson du sang, pouvoir possder Sverine, sans cet
veil farouche de l'ancien mle, emportant  son cou les femelles
ventres!  Une sueur l'inonda, il se vit le couteau au poing,
frappant  la gorge Roubaud, comme celui-ci avait frapp le
prsident, et satisfait, et rassasi,  mesure que la plaie
saignait sur ses mains.  Il le tuerait, il tait rsolu, puisque
l tait la gurison, la femme adore, la fortune.  A en tuer un,
s'il devait tuer, c'tait celui-l qu'il tuerait, sachant au
moins ce qu'il faisait, raisonnablement, par intrt et par
logique.

Cette dcision prise, comme trois heures du matin venaient de
sonner, Jacques tcha de dormir.  Il perdait dj connaissance,
lorsqu'une secousse profonde le souleva, le fit asseoir dans son
lit, touffant.  Tuer cet homme, mon Dieu!  en avait-il le droit?
Quand une mouche l'importunait, il la broyait d'une tape.  Un
jour qu'un chat s'tait embarrass dans ses jambes, il lui avait
cass les reins d'un coup de pied, sans le vouloir il est vrai.
Mais cet homme, son semblable!  Il dut reprendre tout son
raisonnement, pour se prouver son droit au meurtre, le droit des
forts que gnent les faibles, et qui les mangent.  C'tait lui, 
cette heure, que la femme de l'autre aimait, et elle-mme voulait
tre libre de l'pouser, de lui apporter son bien.  Il ne faisait
qu'carter l'obstacle, simplement.  Est-ce que, dans les bois, si
deux loups se rencontrent, lorsqu'une louve est l, le plus
solide ne se dbarrasse pas de l'autre, d'un coup de gueule?  Et,
anciennement, quand les hommes s'abritaient, comme les loups, au
fond des cavernes, est-ce que la femme dsire n'tait pas 
celui de la bande qui la pouvait conqurir, dans le sang des
rivaux?  Alors, puisque c'tait la loi de la vie, on devait y
obir, en dehors des scrupules qu'on avait invents plus tard,
pour vivre ensemble.  Peu  peu, son droit lui sembla absolu, il
sentit renatre sa rsolution entire: ds le lendemain, il
choisirait le lieu et l'heure, il prparerait l'acte.  Le mieux,
sans doute, serait de poignarder Roubaud la nuit, dans la gare,
pendant une de ses rondes, de faon  faire croire que des
maraudeurs, surpris, l'avaient tu.  L-bas, derrire les tas de
charbon, il savait un bon endroit, si l'on pouvait l'y attirer.
Malgr son effort pour s'endormir, maintenant il arrangeait la
scne, discutait o il se placerait, comment il frapperait, afin
de l'tendre raide; et, sourdement, invinciblement, tandis qu'il
descendait aux plus petits dtails, sa rpugnance revenait, une
protestation intrieure qui le souleva de nouveau tout entier.
Non, non, il ne frapperait pas!  Cela lui paraissait monstrueux,
inexcutable, impossible.  En lui, l'homme civilis se rvoltait,
la force acquise de l'ducation, le lent et indestructible
chafaudage des ides transmises.  On ne devait pas tuer, il
avait suc cela avec le lait des gnrations; son cerveau affin,
meubl de scrupules, repoussait le meurtre avec horreur, ds
qu'il se mettait  le raisonner.  Oui, tuer dans un besoin, dans
un emportement de l'instinct!  Mais tuer en le voulant, par
calcul et par intrt, non, jamais, jamais il ne pourrait!

Le jour naissait, lorsque Jacques parvint  s'assoupir, et d'une
somnolence si lgre, que le dbat continuait confusment en lui,
abominable.  Les journes qui suivirent furent les plus
douloureuses de son existence.  Il vitait Sverine, il lui avait
fait dire de ne pas se trouver au rendez-vous du samedi,
craignant ses yeux.  Mais, le lundi, il dut la revoir; et, comme
il le redoutait, ses grands yeux bleus, si doux, si profonds,
l'emplirent d'angoisse.  Elle ne parla pas de cela, elle n'eut
pas un geste, pas une parole pour le pousser.  Seulement, ses
yeux n'taient pleins que de la chose, l'interrogeaient, le
suppliaient.  Il ne savait comment en viter l'impatience et le
reproche, toujours il les retrouvait fixs sur les siens, avec
l'tonnement qu'il pt hsiter  tre heureux.  Quand il la
quitta, il l'embrassa, d'une treinte brusque, pour lui faire
entendre qu'il tait rsolu.  Il l'tait en effet, il le fut
jusqu'au bas de l'escalier, retomba dans la lutte de sa
conscience.  Lorsqu'il la revit, le surlendemain, il avait la
pleur confuse, le regard furtif d'un lche, qui recule devant un
acte ncessaire.  Elle clata en sanglots, sans rien dire,
pleurant  son cou, horriblement malheureuse; et lui, boulevers,
dbordait du mpris de lui-mme.  Il fallait en finir.

--Jeudi, l-bas, veux-tu?  demanda-t-elle  voix basse.

--Oui, jeudi, je t'attendrai.

Ce jeudi-l, la nuit fut trs noire, un ciel sans toiles, opaque
et sourd, charg des brumes de la mer.  Comme d'habitude,
Jacques, arriv le premier, debout derrire la maison des
Sauvagnat, guetta la venue de Sverine.  Mais les tnbres
taient si paisses, et elle accourait d'un pas si lger, qu'il
tressaillit, frl par elle, sans l'avoir aperue.  Dj, elle
tait dans ses bras, inquite de le sentir tremblant.

--Je t'ai fait peur, murmura-t-elle.

--Non, non, je t'attendais...  Marchons, personne ne peut nous
voir.

Et, les bras lis  la taille, doucement, ils se promenrent par
les terrains vagues.  De ce ct du dpt, les becs de gaz
taient rares; certains enfoncements d'ombre en manquaient tout 
fait; tandis qu'ils pullulaient au loin, vers la gare, pareils 
des tincelles vives.

Longtemps, ils allrent ainsi, sans une parole.  Elle avait pos
la tte  son paule, elle la haussait parfois, le baisait au
menton; et, se penchant, il lui rendait ce baiser sur la tempe, 
la racine des cheveux.  Le coup grave et unique d'une heure du
matin venait de sonner aux glises lointaines.  S'ils ne
parlaient pas, c'tait qu'ils s'entendaient penser, dans leur
treinte.  Ils ne pensaient qu' cela, ils ne pouvaient plus tre
ensemble, sans en tre obsds.  Le dbat continuait,  quoi bon
dire tout haut des mots inutiles, puisqu'il fallait agir?
Lorsqu'elle se haussait contre lui, pour une caresse, elle
sentait le couteau, bossuant la poche du pantalon.  tait-ce donc
qu'il ft rsolu?

Mais ses penses la dbordaient, ses lvres s'ouvrirent, d'un
souffle  peine distinct.

--Tout  l'heure, il est remont, je ne savais pas pourquoi...
Puis, je l'ai vu prendre son revolver, qu'il avait oubli...
C'est,  coup sr, qu'il va faire une ronde.

Le silence retomba, et vingt pas plus loin seulement, il dit 
son tour:

--Des maraudeurs, la nuit dernire, ont enlev du plomb par
ici...  Il viendra tout  l'heure, c'est certain.

Alors, elle eut un petit frmissement, et tous deux redevinrent
muets, marchant d'un pas ralenti.  Un doute l'avait prise:
tait-ce bien le couteau qui renflait sa poche?  A deux reprises,
elle le baisa, pour mieux se rendre compte.  Puis, comme,  se
frotter ainsi, le long de sa jambe, elle restait incertaine, elle
laissa pendre sa main, tta en le baisant encore.  C'tait bien
le couteau.  Mais lui, ayant compris, l'avait brusquement
touffe sur sa poitrine; et il lui bgaya  l'oreille:

--Il va venir, tu seras libre.

Le meurtre tait dcid, il leur sembla qu'ils ne marchaient
plus, qu'une force trangre les portait au ras du sol.  Leurs
sens avaient pris subitement une acuit extrme, le toucher
surtout, car leurs mains l'une dans l'autre s'endolorissaient, le
moindre effleurement de leurs lvres devenait pareil  un coup
d'ongle.  Ils entendaient aussi les bruits qui se perdaient tout
 l'heure, le roulement, le souffle lointain des machines, des
chocs assourdis, des pas errants, au fond des tnbres.  Et ils
voyaient la nuit, ils distinguaient les taches noires des choses,
comme si un brouillard s'en tait all de leurs paupires: une
chauve-souris passa, dont ils purent suivre les crochets
brusques.  Au coin d'un tas de charbon, ils s'taient arrts,
immobiles, les oreilles et les yeux aux aguets, dans une tension
de tout leur tre.  Maintenant, ils chuchotaient.

--N'as-tu pas entendu, l-bas, un cri d'appel?

--Non, c'est un wagon qu'on remise.

--Mais l, sur notre gauche, quelqu'un marche.  Le sable a cri.

--Non, non, des rats courent dans les tas, le charbon dboule.

Des minutes s'coulrent.  Soudain, ce fut elle qui l'treignit
plus fort.

--Le voici.

--O donc?  je ne vois rien.

--Il a tourn le hangar de la petite vitesse, il vient droit 
nous...  Tiens!  son ombre qui passe sur le mur blanc!

--Tu crois, ce point sombre...  Il est donc seul?

--Oui, seul, il est seul.

Et,  ce moment dcisif, elle se jeta perdument  son cou, elle
colla sa bouche ardente contre la sienne.  Ce fut un baiser de
chair vive, prolong, o elle aurait voulu lui donner de son
sang.  Comme elle l'aimait et comme elle excrait l'autre!  Ah!
si elle avait os, dj vingt fois elle-mme aurait fait la
besogne, pour lui en viter l'horreur; mais ses mains
dfaillaient, elle se sentait trop douce, il fallait la poigne
d'un homme.  Et ce baiser qui n'en finissait pas, c'tait tout ce
qu'elle pouvait lui souffler de son courage, la possession pleine
qu'elle lui promettait, la communion de son corps.  Au loin, une
machine sifflait, jetant  la nuit une plainte de mlancolique
dtresse;  coups rguliers, on entendait un fracas, le choc d'un
marteau gant, venu on ne savait d'o; tandis que les brumes,
montes de la mer, mettaient au ciel le dfil d'un chaos en
marche, dont les dchirures errantes semblaient par moments
teindre les tincelles vives des becs de gaz.  Lorsqu'elle ta
sa bouche enfin, elle n'avait plus rien  elle, tout entire elle
crut tre passe en lui.

D'un geste prompt, il avait dj ouvert le couteau.  Mais il eut
un juron touff.

--Nom de Dieu!  c'est fichu, il s'en va!

C'tait vrai, l'ombre mouvante, aprs s'tre approche d'eux, 
une cinquantaine de pas, venait de tourner  gauche et
s'loignait, du pas rgulier d'un surveillant de nuit, que rien
n'inquite.

Alors, elle le poussa.

--Va, va donc!

Et tous deux partirent, lui devant, elle dans ses talons, tous
deux filrent, se glissrent derrire l'homme, en chasse, vitant
le bruit.  Un instant, au coin des ateliers de rparation, ils le
perdirent de vue; puis, comme ils coupaient court en traversant
une voie de garage, ils le retrouvrent,  vingt pas au plus.
Ils durent profiter des moindres bouts de mur pour s'abriter, un
simple faux pas les aurait trahis.

--Nous ne l'aurons pas, gronda-t-il, sourdement.  S'il atteint le
poste de l'aiguilleur, il s'chappe.

Elle, toujours, rptait dans son cou:

--Va, va donc!

A cette minute, par ces vastes terrains plats, noys de tnbres,
au milieu de cette dsolation nocturne d'une grande gare, il
tait rsolu, comme dans la solitude complice d'un coupe-gorge.
Et, tout en htant furtivement le pas, il s'excitait, se
raisonnait encore, se donnait les arguments qui allaient faire de
ce meurtre une action sage, lgitime, logiquement dbattue et
dcide.  C'tait bien un droit qu'il exerait, le droit mme de
vie, puisque ce sang d'un autre tait indispensable  son
existence mme.  Rien que ce couteau  enfoncer, et il avait
conquis le bonheur.

--Nous ne l'aurons pas, nous ne l'aurons pas, rpta-t-il
furieusement, en voyant l'ombre dpasser le poste de
l'aiguilleur.  C'est fichu, le voil qui file.

Mais, de sa main nerveuse, brusquement elle l'empoigna au bras,
l'immobilisa contre elle.

--Vois, il revient!

Roubaud, en effet, revenait.  Il avait tourn  droite, puis il
redescendit.  Peut-tre, derrire son dos, avait-il eu la
sensation vague des meurtriers lancs sur sa piste.  Pourtant, il
continuait  marcher de son pas tranquille, en gardien
consciencieux, qui ne veut pas rentrer, sans avoir donn son coup
d'oeil partout.

Arrts net dans leur course, Jacques et Sverine ne bougeaient
plus.  Le hasard les avait plants  l'angle mme d'un tas de
charbon.  Ils s'y adossrent, semblrent y entrer, l'chine
colle au mur noir, confondus, perdus dans cette mare d'encre.
Ils taient sans souffle.

Et Jacques regardait Roubaud venir droit  eux.  Trente mtres 
peine les sparaient, chaque pas diminuait la distance,
rgulirement, rythm comme par le balancier inexorable du
destin.  Encore vingt pas, encore dix pas: il l'aurait devant
lui, il lverait le bras de cette faon, lui planterait le
couteau dans la gorge, en tirant de droite  gauche, pour
touffer le cri.  Les secondes lui semblaient interminables, un
tel flot de penses traversait le vide de son crne, que la
mesure du temps en tait abolie.  Toutes les raisons qui le
dterminaient dfilrent une fois de plus, il revit nettement le
meurtre, les causes et les consquences.  Encore cinq pas.  Sa
rsolution, tendue  se rompre, restait inbranlable.  Il voulait
tuer, il savait pourquoi il tuerait.

Mais,  deux pas,  un pas, ce fut une dbcle.  Tout croula en
lui, d'un coup.  Non, non!  il ne tuerait point, il ne pouvait
tuer ainsi cet homme sans dfense.  Le raisonnement ne ferait
jamais le meurtre, il fallait l'instinct de mordre, le saut qui
jette sur la proie, la faim ou la passion qui la dchire.
Qu'importait si la conscience n'tait faite que des ides
transmises par une lente hrdit de justice!  Il ne se sentait
pas le droit de tuer, et il avait beau faire, il n'arrivait pas 
se persuader qu'il pouvait le prendre.

Roubaud, tranquillement, passa.  Son coude effleura les deux
autres dans le charbon.  Une haleine les eut dcels; mais ils
restrent comme morts.  Le bras ne se leva point, n'enfona point
le couteau.  Rien ne fit frmir les tnbres paisses, pas mme
un frisson.  Dj, il tait loin,  dix pas, qu'immobiles encore,
le dos clou au tas noir, tous deux demeuraient sans souffle,
dans l'pouvante de cet homme seul, dsarm, qui venait de les
frler, d'une marche si paisible.

Jacques eut un sanglot touff de rage et de honte.

--Je ne peux pas!  je ne peux pas!

Il voulut reprendre Sverine, s'appuyer  elle, dans un besoin
d'tre excus, consol.  Sans dire une parole, elle s'chappa.
Il avait allong les mains, n'avait senti que sa jupe glisser
entre ses doigts; et il entendait seulement sa fuite lgre.  En
vain, il la poursuivit un instant, car cette brusque disparition
achevait de le bouleverser.  tait-elle donc si fche de sa
faiblesse?  Le mprisait-elle?  La prudence l'empcha de la
rejoindre.  Mais, quand il se retrouva seul dans ces vastes
terrains plats, tachs des petites larmes jaunes du gaz, un
affreux dsespoir le prit, il se hta d'en sortir, d'aller abmer
sa tte au fond de son oreiller, pour y anantir l'abomination de
son existence.

Ce fut une dizaine de jours plus tard, vers la fin de mars, que
les Roubaud triomphrent enfin des Lebleu.  L'administration
avait reconnu juste leur demande, appuye par M. Dabadie;
d'autant plus que la fameuse lettre du caissier, s'engageant 
rendre le logement, si un nouveau sous-chef le rclamait, venait
d'tre retrouve par mademoiselle Guichon, en cherchant d'anciens
comptes dans les archives de la gare.  Et, tout de suite, madame
Lebleu, exaspre de sa dfaite, parla de dmnager: puisqu'on
voulait sa mort, autant valait-il en finir sans attendre.
Pendant trois jours, ce dmnagement mmorable enfivra le
couloir.  La petite madame Moulin elle-mme, si efface, qu'on ne
voyait jamais ni entrer ni sortir, s'y compromit, en portant la
table  ouvrage de Sverine d'un logement dans l'autre.  Mais
Philomne surtout souffla la discorde, venue l pour aider ds la
premire heure, faisant les paquets, bousculant les meubles,
envahissant le logement du devant, avant que la locataire l'et
quitt; et ce fut elle qui l'en expulsa, au milieu de la
dbandade des deux mobiliers, mls, confondus, dans le
transbordement.  Elle en tait arrive  montrer, pour Jacques et
pour tout ce qu'il aimait, un tel zle, que Pecqueux, tonn,
pris de soupon, lui avait demand de son mauvais air sournois,
son air d'ivrogne vindicatif, si c'tait  cette heure qu'elle
couchait avec son mcanicien, en l'avertissant qu'il leur
rglerait leur compte  tous les deux, le jour o il les
surprendrait.  Son coup de coeur pour le jeune homme en avait
grandi, elle se faisait leur servante,  lui et  sa matresse,
dans l'espoir de l'avoir aussi un peu  elle, en se mettant entre
eux.  Lorsqu'elle eut emport la dernire chaise, les portes
battirent.  Puis, ayant aperu un tabouret oubli par la
caissire, elle rouvrit, le jeta  travers le corridor.  C'tait
fini.

Alors, lentement, l'existence reprit son train monotone.  Pendant
que madame Lebleu, sur le derrire, cloue par ses rhumatismes au
fond de son fauteuil, se mourait d'ennui, avec de grosses larmes
dans les yeux,  ne plus voir que le zinc de la marquise barrant
le ciel, Sverine travaillait  son interminable couvre-pied,
installe prs d'une des fentres du devant.  Elle avait, sous
elle, l'agitation gaie de la cour du dpart, le continuel flot
des pitons et des voitures; dj, le printemps htif verdissait
les bourgeons des grands arbres, au bord des trottoirs; et,
au-del, les coteaux lointains d'Ingouville droulaient leurs
pentes boises, que piquaient les taches blanches des maisons de
campagne.  Mais elle s'tonnait de prendre si peu de plaisir 
raliser enfin ce rve, tre l, dans ce logement convoit, avoir
devant soi de l'espace, du jour, du soleil.  Mme, comme sa femme
de mnage, la mre Simon, grognait, furieuse de ne pas retrouver
ses habitudes, elle en tait impatiente, elle regrettait par
moments son ancien trou, ainsi qu'elle disait, o la salet se
voyait moins.  Roubaud, lui, avait simplement laiss faire.  Il
ne semblait pas savoir qu'il et chang de niche: souvent encore
il se trompait, ne s'apercevait de sa mprise que lorsque sa
nouvelle clef n'entrait pas dans l'ancienne serrure.  D'ailleurs,
il s'absentait de plus en plus, la dsorganisation continuait.
Un instant, cependant, il parut se ranimer, sous le rveil de ses
ides politiques; non qu'elles fussent trs nettes, trs
ardentes; mais il gardait  coeur son affaire avec le
sous-prfet, qui avait failli lui coter son emploi.  Depuis que
l'empire, branl par les lections gnrales, traversait une
crise terrible, il triomphait, il rptait que ces gens-l ne
seraient pas toujours les matres.  Un avertissement amical de
M. Dabadie, prvenu par mademoiselle Guichon, devant laquelle le
propos rvolutionnaire avait t tenu, suffit du reste  le
calmer.  Puisque le couloir tait tranquille et que l'on vivait
d'accord, maintenant que madame Lebleu s'affaiblissait, tue de
tristesse, pourquoi des ennuis nouveaux, avec les affaires du
gouvernement?  Il eut un simple geste, il s'en moquait bien de la
politique, comme de tout!  Et, plus gras chaque jour, sans un
remords, il s'en allait de son pas alourdi, le dos indiffrent.

Entre Jacques et Sverine, la gne avait grandi, depuis qu'ils
pouvaient se rencontrer  toute heure.  Plus rien ne les
empchait d'tre heureux, il la montait voir par l'autre
escalier, quand il lui plaisait, sans crainte d'tre espionn; et
le logement leur appartenait, il aurait couch l, s'il en avait
eu l'audace.  Mais c'tait l'irralis, l'acte voulu, consenti
par eux deux, qu'il n'accomplissait pas et dont la pense,
dsormais, mettait entre eux un malaise, un mur infranchissable.
Lui, qui apportait la honte de sa faiblesse, la trouvait chaque
fois plus sombre, malade d'inutile attente.  Leurs lvres ne se
cherchaient mme plus, car cette demi-possession, ils l'avaient
puise; c'tait tout le bonheur qu'ils voulaient, le dpart, le
mariage l-bas, l'autre vie.

Un soir, Jacques trouva Sverine en larmes; et, lorsqu'elle
l'aperut, elle ne s'arrta pas, elle sanglota plus fort, pendue
 son cou.  Dj elle avait pleur ainsi, mais il l'apaisait
d'une treinte; tandis que, sur son coeur, il la sentait cette
fois ravage d'un dsespoir grandissant,  mesure qu'il la
pressait davantage.  Il fut boulevers, il finit par lui prendre
la tte entre ses deux mains; et, la regardant de tout prs, au
fond de ses yeux noys, il jura, comprenant bien que, si elle se
dsesprait ainsi, c'tait d'tre femme, de ne point oser frapper
elle-mme, dans sa douceur passive.

--Pardonne-moi, attends encore...  Je te le jure, bientt, ds
que je pourrai.

Tout de suite, elle avait coll sa bouche  la sienne, comme pour
sceller ce serment, et ils eurent un de ces baisers profonds, o
ils se confondaient, dans la communion de leur chair.



X


Tante Phasie tait morte, le jeudi soir,  neuf heures, dans une
dernire convulsion; et, vainement, Misard, qui attendait prs de
son lit, avait essay de lui fermer les paupires: les yeux
obstins restaient ouverts, la tte s'tait raidie, penche un
peu sur l'paule, comme pour regarder dans la chambre, tandis
qu'un retrait des lvres semblait les retrousser, d'un rire
goguenard.  Une seule chandelle brlait, plante au coin d'une
table, prs d'elle.  Et les trains qui, depuis neuf heures,
passaient l,  toute vitesse, dans l'ignorance de cette morte
tide encore, l'branlaient une seconde, sous la flamme
vacillante de la chandelle.

Tout de suite, Misard, pour se dbarrasser de Flore, l'envoya
dclarer le dcs  Doinville.  Elle ne pouvait pas tre de
retour avant onze heures, il avait deux heures devant lui.
Tranquillement, il se coupa d'abord un morceau de pain, car il se
sentait le ventre vide, n'ayant pas dn,  cause de cette agonie
qui n'en finissait plus.  Et il mangeait debout, allant et
venant, rangeant les choses.  Des quintes de toux l'arrtaient,
pli en deux,  moiti mort lui-mme, si maigre, si chtif, avec
ses yeux ternes et ses cheveux dcolors, qu'il ne paraissait pas
devoir jouir longtemps de sa victoire.  N'importe, il l'avait
mange, cette gaillarde, cette grande et belle femme, comme
l'insecte mange le chne; elle tait sur le dos, finie, rduite 
rien, et lui durait encore.  Mais une ide le fit s'agenouiller,
afin de prendre sous le lit une terrine, o se trouvait un reste
d'eau de son, prpare pour un lavement: depuis qu'elle se
doutait du coup, ce n'tait plus dans le sel, c'tait dans ses
lavements qu'il mettait de la mort aux rats; et, trop bte, ne se
mfiant pas de ce ct-l, elle l'avait avale tout de mme, pour
de bon cette fois-ci.  Ds qu'il eut vid la terrine dehors, il
rentra, lava avec une ponge le carreau de la chambre, souill de
taches.  Aussi pourquoi s'tait-elle obstine?  Elle avait voulu
faire la maligne, tant pis!  Lorsque, dans un mnage, on joue 
qui enterrera l'autre, sans mettre le monde dans la dispute, on
ouvre l'oeil.  Il en tait fier, il en ricanait comme d'une bonne
histoire, de la drogue avale si innocemment par en bas, quand
elle surveillait avec tant de soin tout ce qui entrait par en
haut.  A ce moment, un express qui passa, enveloppa la maison
basse d'un tel souffle de tempte, que, malgr l'habitude, il se
tourna vers la fentre, en tressaillant.  Ah!  oui, ce continuel
flot, ce monde venu de partout, qui ne savait rien de ce qu'il
crasait en route, qui s'en moquait, tant il tait press d'aller
au diable!  Et, derrire le train, dans le lourd silence, il
rencontra les yeux grands ouverts de la morte, dont les prunelles
fixes semblaient suivre chacun de ses mouvements, pendant que le
coin retrouss des lvres riait.

Misard, si flegmatique, fut pris d'un petit mouvement de colre.
Il entendait bien, elle lui disait: Cherche!  cherche!   Mais
srement qu'elle ne les emportait pas avec elle, ses mille
francs; et, maintenant qu'elle n'y tait plus, il finirait par
les trouver.  Est-ce qu'elle n'aurait pas d les donner de bon
coeur?  a aurait vit tous ces ennuis.  Les yeux partout le
suivaient.  Cherche!  cherche! Cette chambre, o il n'avait point
os fouiller, tant qu'elle y avait vcu, il la parcourait du
regard.  Dans l'armoire, d'abord: il prit les clefs sous le
traversin, bouleversa les planches charges de linge, vida les
deux tiroirs, les enleva mme, pour voir s'il n'y avait pas de
cachette.  Non, rien!  Ensuite, il songea  la table de nuit.  Il
en dcolla le marbre, le retourna, inutilement.  Derrire la
glace de la chemine, une mince glace de foire, fixe par deux
clous, il pratiqua aussi un sondage, glissa une rgle plate, ne
retira qu'un floconnement noir de poussire.  Cherche!  cherche!
Alors, pour chapper aux yeux grands ouverts qu'il sentait sur
lui, il se mit  quatre pattes, tapant le carreau  lgers coups
de poing, coutant si quelque rsonance ne lui rvlerait pas un
vide.  Plusieurs carreaux taient descells, il les arracha.
Rien, toujours rien!  Lorsqu'il fut debout de nouveau, les yeux
le reprirent, il se tourna, voulut planter son regard dans le
regard fixe de la morte; tandis que, du coin de ses lvres
retrousses, elle accentuait son terrible rire.  Il n'en doutait
plus, elle se moquait de lui.  Cherche!  cherche!  La fivre le
gagnait, il s'approcha d'elle, envahi d'un soupon, d'une ide
sacrilge, qui plissait encore sa face blme.  Pourquoi avait-il
cru que, srement, elle ne les emportait pas, ses mille francs?
peut-tre bien tout de mme qu'elle les emportait.  Et il osa la
dcouvrir, la dvtir, il la visita, chercha  tous les plis de
ses membres puisqu'elle lui disait de chercher.  Sous elle,
derrire sa nuque, derrire ses reins, il chercha.  Le lit fut
boulevers, il enfona son bras jusqu' l'paule dans la
paillasse.  Il ne trouva rien.  Cherche!  cherche!  Et la tte,
retombe sur l'oreiller en dsordre, le regardait toujours de ses
prunelles goguenardes.

Comme Misard, furieux et tremblant, tchait d'arranger le lit,
Flore rentra, de retour de Doinville.

--Ce sera pour aprs-demain samedi, onze heures, dit-elle.

Elle parlait de l'enterrement.  Mais, d'un coup d'oeil, elle
avait compris  quelle besogne Misard s'tait essouffl, pendant
son absence.  Elle eut un geste d'indiffrence ddaigneuse.

--Laissez donc, vous ne les trouverez pas.

Il s'imagina qu'elle aussi le bravait.  Et, s'avanant, les dents
serres:

--Elle te les a donns, tu sais o ils sont.

L'ide que sa mre avait pu donner ses mille francs  quelqu'un,
mme  elle, sa fille, lui fit hausser les paules.

--Ah!  ouitche!  donns...  Donns  la terre, oui!...  Tenez,
ils sont par l, vous pouvez chercher.

Et, d'un geste large, elle indiqua la maison entire, le jardin
avec son puits, la ligne ferre, toute la vaste campagne.  Oui,
par l, au fond d'un trou, quelque part o jamais plus personne
ne les dcouvrirait.  Puis, pendant que, hors de lui, anxieux, il
se remettait  bousculer les meubles,  taper dans les murs, sans
se gner devant elle, la jeune fille, debout prs de la fentre,
continua  demi-voix:

--Oh!  il fait doux dehors, la belle nuit!...  J'ai march vite,
les toiles clairent comme en plein jour...  Demain, quel beau
temps, au lever du soleil!

Un instant, Flore resta devant la fentre, les yeux dans cette
campagne sereine, attendrie par les premires tideurs d'avril,
et dont elle revenait songeuse, souffrant davantage de la plaie
avive de son tourment.  Mais, lorsqu'elle entendit Misard
quitter la chambre et s'acharner dans les pices voisines, elle
s'approcha du lit  son tour, elle s'assit, les regards sur sa
mre.  Au coin de la table, la chandelle brlait toujours d'une
flamme haute et immobile.  Un train passa, qui secoua la maison.

La rsolution de Flore tait de rester la nuit l, et elle
rflchissait.  D'abord, la vue de la morte la tira de son ide
fixe, de la chose qui la hantait, qu'elle avait dbattue sous les
toiles, dans la paix des tnbres, tout le long de la route de
Doinville.  Une surprise, maintenant, endormait sa souffrance:
pourquoi n'avait-elle pas eu plus de chagrin,  la mort de sa
mre?  et pourquoi,  cette heure encore, ne pleurait-elle pas?
Elle l'aimait pourtant bien, malgr sa sauvagerie de grande fille
muette, s'chappant sans cesse, battant les champs, ds qu'elle
n'tait pas de service.  Vingt fois, pendant la dernire crise
qui devait la tuer, elle tait venue s'asseoir l, pour la
supplier de faire appeler un mdecin; car elle se doutait du coup
de Misard, elle esprait que la peur l'arrterait.  Mais elle
n'avait jamais obtenu de la malade qu'un non furieux, comme si
cette dernire et mis l'orgueil de la lutte  n'accepter de
secours de personne, certaine quand mme de la victoire,
puisqu'elle emporterait l'argent; et, alors, elle n'intervenait
point, reprise elle-mme de son mal, disparaissant, galopant pour
oublier.  C'tait cela, certainement, qui lui barrait le coeur:
lorsqu'on a un trop gros chagrin, il n'y a plus de place pour un
autre; sa mre tait partie, elle la voyait l, dtruite, si
ple, sans pouvoir tre plus triste, en dpit de son effort.
Appeler les gendarmes, dnoncer Misard,  quoi bon, puisque tout
allait crouler?  Et, peu  peu, invinciblement, bien que son
regard restt fix sur la morte, elle cessa de l'apercevoir, elle
retourna  sa vision intrieure, reconquise tout entire par
l'ide qui lui avait plant son clou dans le crne, n'ayant plus
que la sensation de la secousse profonde des trains, dont le
passage, pour elle, sonnait les heures.

Depuis un instant, au loin, grondait l'approche d'un omnibus de
Paris.  Lorsque la machine enfin passa devant la fentre, avec
son fanal, ce fut, dans la chambre, un clair, un coup
d'incendie.

--Une heure dix-huit, pensa-t-elle.  Encore sept heures.  Ce
matin,  huit heures seize, ils passeront.

Chaque semaine, depuis des mois, cette attente l'obsdait.  Elle
savait que, le vendredi matin, l'express, conduit par Jacques,
emmenait aussi Sverine  Paris; et elle ne vivait plus, dans une
torture jalouse, que pour les guetter, les voir, se dire qu'ils
allaient se possder librement, l-bas.  Oh!  ce train qui
fuyait, cette abominable sensation de ne pouvoir s'accrocher au
dernier wagon, afin d'tre emporte elle aussi!  Il lui semblait
que toutes ces roues lui coupaient le coeur.  Elle avait tant
souffert, qu'un soir elle s'tait cache, voulant crire  la
justice; car ce serait fini, si elle pouvait faire arrter cette
femme; et elle qui avait surpris autrefois ses salets avec le
prsident Grandmorin, se doutait qu'en apprenant a aux juges,
elle la livrerait.  Mais, la plume  la main, jamais elle ne put
tourner la chose.  Et puis, est-ce que la justice l'couterait?
Tout ce beau monde devait s'entendre.  Peut-tre bien que ce
serait elle qu'on mettrait en prison, comme on y avait mis
Cabuche.  Non!  elle voulait se venger, elle se vengerait seule,
sans avoir besoin de personne.  Ce n'tait mme pas une pense de
vengeance, ainsi qu'elle en entendait parler, la pense de faire
du mal pour se gurir du sien; c'tait un besoin d'en finir, de
culbuter tout, comme si le tonnerre les et balays.  Elle tait
trs fire, plus forte et plus belle que l'autre, convaincue de
son bon droit  tre aime; et, quand elle s'en allait solitaire,
par les sentiers de ce pays de loups, avec son lourd casque de
cheveux blonds, toujours nus, elle aurait voulu la tenir,
l'autre, pour vider leur querelle au coin d'un bois, comme deux
guerrires ennemies.  Jamais encore un homme ne l'avait touche,
elle battait les mles; et c'tait sa force invincible, elle
serait victorieuse.

La semaine d'auparavant, l'ide brusque s'tait plante, enfonce
en elle, comme sous un coup de marteau venu elle ne savait d'o:
les tuer, pour qu'ils ne passent plus, qu'ils n'aillent plus
l-bas ensemble.  Elle ne raisonnait pas, elle obissait 
l'instinct sauvage de dtruire.  Quand une pine restait dans sa
chair, elle l'en arrachait, elle aurait coup le doigt.  Les
tuer, les tuer la premire fois qu'ils passeraient; et, pour
cela, culbuter le train, traner une poutre sur la voie, arracher
un rail, enfin, tout casser, tout engloutir.  Lui, certainement,
sur sa machine, y resterait, les membres aplatis; la femme,
toujours dans la premire voiture, pour tre plus prs, n'en
pouvait rchapper; quant aux autres,  ce flot continuel de
monde, elle n'y songeait seulement pas.  Ce n'tait personne,
est-ce qu'elle les connaissait?  Et cet crasement d'un train, ce
sacrifice de tant de vies, devenait l'obsession de chacune de ses
heures, l'unique catastrophe, assez large, assez profonde de sang
et de douleur humaine, pour qu'elle y pt baigner son coeur
norme, gonfl de larmes.

Pourtant, le vendredi matin, elle avait faibli, n'ayant pas
encore dcid  quel endroit, ni de quelle faon elle enlverait
un rail.  Mais, le soir, n'tant plus de service, elle eut une
ide, elle s'en alla, par le tunnel, rder jusqu' la bifurcation
de Dieppe.  C'tait une de ses promenades, ce souterrain long
d'une grande demi-lieue, cette avenue vote, toute droite, o
elle avait l'motion des trains roulant sur elle, avec leur fanal
aveuglant: chaque fois, elle manquait de s'y faire broyer, et ce
devait tre ce pril qui l'y attirait, dans un besoin de bravade.
Mais, ce soir-l, aprs avoir chapp  la surveillance du
gardien et s'tre avance jusqu'au milieu du tunnel, en tenant la
gauche, de faon  tre certaine que tout train arrivant de face
passerait  sa droite, elle avait eu l'imprudence de se
retourner, justement pour suivre les lanternes d'un train allant
au Havre; et, quand elle s'tait remise en marche, un faux pas
l'ayant de nouveau fait virer sur elle-mme, elle n'avait plus su
de quel ct les feux rouges venaient de disparatre.  Malgr son
courage, tourdie encore par le vacarme des roues, elle s'tait
arrte, les mains froides, ses cheveux nus soulevs d'un souffle
d'pouvante.  Maintenant, lorsqu'un autre train passerait, elle
s'imaginait qu'elle ne saurait plus s'il tait montant ou
descendant, elle se jetterait  droite ou  gauche, et serait
coupe au petit bonheur.  D'un effort, elle tchait de retenir sa
raison, de se souvenir, de discuter.  Puis, tout d'un coup, la
terreur l'avait emporte, au hasard, droit devant elle, dans un
galop furieux.  Non, non!  elle ne voulait pas tre tue, avant
d'avoir tu les deux autres!  Ses pieds s'embarrassaient dans les
rails, elle glissait, tombait, courait plus fort.  C'tait la
folie du tunnel, les murs qui semblaient se resserrer pour
l'treindre, la vote qui rpercutait des bruits imaginaires, des
voix de menace, des grondements formidables.  A chaque instant,
elle tournait la tte, croyant sentir sur son cou l'haleine
brlante d'une machine.  Deux fois, une subite certitude qu'elle
se trompait, qu'elle serait tue du ct o elle fuyait, lui
avait fait, d'un bond, changer la direction de sa course.  Et
elle galopait, elle galopait, lorsque, devant elle, au loin,
avait paru une toile, un oeil rond et flambant, qui grandissait.
Mais elle s'tait bande contre l'irrsistible envie de retourner
encore sur ses pas.  L'oeil devenait un brasier, une gueule de
four dvorante.  Aveugle, elle avait saut  gauche, sans
savoir; et le train passait, comme un tonnerre, en ne la
souffletant que de son vent de tempte.  Cinq minutes aprs, elle
sortait du ct de Malaunay, saine et sauve.

Il tait neuf heures, encore quelques minutes, et l'express de
Paris serait l.  Tout de suite, elle avait continu, d'un pas de
promenade, jusqu' la bifurcation de Dieppe,  deux cents mtres,
examinant la voie, cherchant si quelque circonstance ne pouvait
la servir.  Justement, sur la voie de Dieppe, en rparation,
stationnait un train de ballast, que son ami Ozil venait d'y
aiguiller; et, dans une illumination subite, elle trouva, arrta
un plan: empcher simplement l'aiguilleur de remettre l'aiguille
sur la voie du Havre, de sorte que l'express irait se briser
contre le train de ballast.  Cet Ozil, depuis le jour o il
s'tait ru sur elle, ivre de dsir, et o elle lui avait  demi
fendu le crne d'un coup de bton, elle lui gardait de l'amiti,
aimait  lui rendre ainsi des visites imprvues,  travers le
tunnel, en chvre chappe de sa montagne.  Ancien militaire,
trs maigre et peu bavard, tout  la consigne, il n'avait pas
encore une ngligence  se reprocher, l'oeil ouvert de jour et de
nuit.  Seulement, cette sauvage, qui l'avait battu, forte comme
un garon, lui retournait la chair, rien que d'un appel de son
petit doigt.  Bien qu'il et quatorze ans de plus qu'elle, il la
voulait, et s'tait jur de l'avoir, en patientant, en tant
aimable, puisque la violence n'avait pas russi.  Aussi, cette
nuit-l, dans l'ombre, lorsqu'elle s'tait approche de son
poste, l'appelant au-dehors, l'avait-il rejointe, oubliant tout.
Elle l'tourdissait, l'emmenait vers la campagne, lui contait des
histoires compliques, que sa mre tait malade, qu'elle ne
resterait pas  la Croix-de-Maufras, si elle la perdait.  Son
oreille, au loin, guettait le grondement de l'express, quittant
Malaunay, s'approchant  toute vapeur.  Et, quand elle l'avait
senti l, elle s'tait retourne, pour voir.  Mais elle n'avait
pas song aux nouveaux appareils d'enclenchement: la machine, en
s'engageant sur la voie de Dieppe, venait, d'elle-mme, de mettre
le signal  l'arrt; et le mcanicien avait eu le temps
d'arrter,  quelques pas du train de ballast.  Ozil, avec le cri
d'un homme qui s'veille sous l'effondrement d'une maison,
regagnait son poste en courant; tandis qu'elle, raidie, immobile,
suivait, du fond des tnbres, la manoeuvre ncessite par
l'accident.  Deux jours aprs, l'aiguilleur, dplac, tait venu
lui faire ses adieux, ne souponnant rien, la suppliant de le
rejoindre, ds qu'elle n'aurait plus sa mre.  Allons!  le coup
tait manqu, il fallait trouver autre chose.

A ce moment, sous ce souvenir voqu, la brume de rverie qui
obscurcissait le regard de Flore, s'en alla; et, de nouveau, elle
aperut la morte, claire par la flamme jaune de la chandelle.
Sa mre n'tait plus, devait-elle donc partir, pouser Ozil qui
la voulait, qui la rendrait heureuse peut-tre?  Tout son tre se
souleva.  Non, non!  si elle tait assez lche pour laisser vivre
les deux autres, et pour vivre elle-mme, elle aurait prfr
battre les routes, se louer comme servante, plutt que d'tre 
un homme qu'elle n'aimait pas.  Et un bruit inaccoutum lui ayant
fait prter l'oreille, elle comprit que Misard, avec une pioche,
tait en train de fouiller le sol battu de la cuisine: il
s'enrageait  la recherche du magot, il aurait ventr la maison.
Pourtant, elle ne voulait pas rester avec celui-l non plus.
Qu'allait-elle faire?  Une rafale souffla, les murs tremblrent,
et sur le visage blanc de la morte, passa un reflet de fournaise,
ensanglantant les yeux ouverts et le rictus ironique des lvres.
C'tait le dernier omnibus de Paris, avec sa lourde et lente
machine.

Flore avait tourn la tte, regard les toiles qui luisaient,
dans la srnit de la nuit printanire.

--Trois heures dix.  Encore cinq heures, et ils passeront.

Elle recommencerait, elle souffrait trop.  Les voir, les voir
ainsi chaque semaine aller  l'amour, cela tait au-dessus de ses
forces.  Maintenant qu'elle tait certaine de ne jamais possder
Jacques  elle seule, elle prfrait qu'il ne ft plus, qu'il n'y
et plus rien.  Et cette lugubre chambre o elle veillait
l'enveloppait de deuil, sous un besoin grandissant de
l'anantissement de tout.  Puisqu'il ne restait personne qui
l'aimt, les autres pouvaient bien partir avec sa mre.  Des
morts, il y en aurait encore, et encore, et on les emporterait
tous d'un coup.  Sa soeur tait morte, sa mre tait morte, son
amour tait mort: quoi faire?  tre seule, rester ou partir,
seule toujours, lorsqu'ils seraient deux, les autres.  Non, non!
que tout croult plutt, que la mort, qui tait l, dans cette
chambre fumeuse, soufflt sur la voie et balayt le monde!

Alors, dcide aprs ce long dbat, elle discuta le meilleur
moyen de mettre son projet  excution.  Et elle en revint 
l'ide d'enlever un rail.  C'tait le moyen le plus sr, le plus
pratique, d'une excution facile: rien qu' chasser les
coussinets avec un marteau, puis  faire sauter le rail des
traverses.  Elle avait les outils, personne ne la verrait, dans
ce pays dsert.  Le bon endroit  choisir tait certainement,
aprs la tranche, en allant vers Barentin, la courbe qui
traversait un vallon, sur un remblai de sept ou huit mtres: l,
le draillement devenait certain, la culbute serait effroyable.
Mais le calcul des heures qui l'occupa ensuite, la laissa
anxieuse.  Sur la voie montante, avant l'express du Havre, qui
passait  huit heures seize, il n'y avait qu'un train omnibus 
sept heures cinquante-cinq.  Cela lui donnait donc vingt minutes
pour faire le travail, ce qui suffisait.  Seulement, entre les
trains rglementaires, on lanait souvent des trains de
marchandises imprvus, surtout aux poques des grands arrivages.
Et quel risque inutile alors!  Comment savoir  l'avance si ce
serait bien l'express qui viendrait se briser l?  Longtemps,
elle roula les probabilits dans sa tte.  Il faisait nuit
encore, une chandelle brlait toujours, noye de suif, avec une
haute mche charbonne, qu'elle ne mouchait plus.

Comme justement un train de marchandises arrivait, venant de
Rouen, Misard rentra.  Il avait les mains pleines de terre, ayant
fouill le bcher; et il tait haletant, perdu de ses recherches
vaines, si enfivr d'impuissante rage, qu'il se remit  chercher
sous les meubles, dans la chemine, partout.  Le train
interminable n'en finissait pas, avec le fracas rgulier de ses
grosses roues, dont chaque secousse agitait la morte dans son
lit.  Et, lui, en allongeant le bras pour dcrocher un petit
tableau pendu au mur, rencontra encore les yeux ouverts qui le
suivaient, tandis que les lvres remuaient, avec leur rire.

Il devint blme, il grelotta, bgayant dans une colre
pouvante:

--Oui, oui, cherche!  cherche!...  Va, je les trouverai, nom de
Dieu!  quand je devrais retourner chaque pierre de la maison et
chaque motte de terre du pays!

Le train noir tait pass, d'une lenteur crasante dans les
tnbres, et la morte, redevenue immobile, regardait toujours son
mari, si railleuse, si certaine de vaincre, qu'il disparut de
nouveau, en laissant la porte ouverte.

Flore, distraite dans ses rflexions, s'tait leve.  Elle
referma la porte, pour que cet homme ne revnt pas dranger sa
mre.  Et elle s'tonna de s'entendre dire tout haut:

--Dix minutes auparavant, ce sera bien.

En effet, elle aurait le temps en dix minutes.  Si, dix minutes
avant l'express, aucun train n'tait signal, elle pouvait se
mettre  la besogne.  Ds lors, la chose tant rgle, certaine,
son anxit tomba, elle fut trs calme.

Vers cinq heures, le jour se leva, une aube frache, d'une
limpidit pure.  Malgr le petit froid vif, elle ouvrit la
fentre toute grande, et la dlicieuse matine entra dans la
chambre lugubre, pleine d'une fume et d'une odeur de mort.  Le
soleil tait encore sous l'horizon, derrire une colline
couronne d'arbres; mais il parut, vermeil, ruisselant sur les
pentes, inondant les chemins creux, dans la gaiet vivante de la
terre,  chaque printemps nouveau.  Elle ne s'tait pas trompe,
la veille: il ferait beau, ce matin-l, un de ces temps de
jeunesse et de radieuse sant, o l'on aime vivre.  Dans ce pays
dsert, parmi les continuels coteaux, coups de vallons troits,
qu'il serait bon de s'en aller le long des sentiers de chvre, 
sa libre fantaisie!  Et, lorsqu'elle se retourna, rentrant dans
la chambre, elle fut surprise de voir la chandelle, comme
teinte, ne plus tacher le grand jour que d'une larme ple.  La
morte semblait maintenant regarder la voie, o les trains
continuaient  se croiser, sans mme remarquer cette lueur plie
de cierge, prs de ce corps.

Au jour seulement, Flore reprenait son service.  Et elle ne
quitta la chambre que pour l'omnibus de Paris,  six heures
douze.  Misard, lui aussi,  six heures, venait de remplacer son
collgue, le stationnaire de nuit.  Ce fut  son appel de trompe
qu'elle vint se planter devant la barrire, le drapeau  la main.
Un instant, elle suivit le train des yeux.

--Encore deux heures, pensa-t-elle tout haut.

Sa mre n'avait plus besoin de personne.  Dsormais, elle
prouvait une invincible rpugnance  rentrer dans la chambre.
C'tait fini, elle l'avait embrasse, elle pouvait disposer de
son existence et de celle des autres.  D'habitude, entre les
trains, elle s'chappait, disparaissait; mais, ce matin-l, un
intrt semblait la tenir  son poste, prs de la barrire, sur
un banc, une simple planche qui se trouvait au bord de la voie.
Le soleil montait  l'horizon, une tide averse d'or tombait dans
l'air pur; et elle ne remuait pas, baigne de cette douceur, au
milieu de la vaste campagne, toute frissonnante de la sve
d'avril.  Un moment, elle s'tait intresse  Misard, dans sa
cabane de planches,  l'autre bord de la ligne, visiblement
agit, hors de sa somnolence habituelle: il sortait, rentrait,
manoeuvrait ses appareils d'une main nerveuse, avec de continuels
coups d'oeil vers la maison, comme si son esprit y ft demeur, 
chercher toujours.  Puis, elle l'avait oubli, ne le sachant mme
plus l.  Elle tait toute  l'attente, absorbe, la face muette
et rigide, les yeux fixs au bout de la voie, du ct de
Barentin.  Et, l-bas, dans la gaiet du soleil, devait se lever
pour elle une vision, o s'acharnait la sauvagerie ttue de son
regard.

Les minutes s'coulrent.  Flore ne bougeait pas.  Enfin,
lorsque,  sept heures cinquante-cinq, Misard, de deux sons de
trompe, signala l'omnibus du Havre, sur la voie montante, elle se
leva, ferma la barrire et se planta devant, le drapeau au poing.
Dj, au loin, le train se perdait, aprs avoir secou le sol; et
on l'entendit s'engouffrer dans le tunnel, o le bruit cessa.
Elle n'tait pas retourne sur le banc, elle demeurait debout, 
compter de nouveau les minutes.  Si, dans dix minutes, aucun
train de marchandises n'tait signal, elle courrait l-bas,
au-del de la tranche, faire sauter un rail.  Elle tait trs
calme, la poitrine seulement serre, comme sous le poids norme
de l'acte.  D'ailleurs,  ce dernier moment, la pense que
Jacques et Sverine approchaient, qu'ils passeraient l encore,
allant  l'amour, si elle ne les arrtait pas, suffisait  la
raidir, aveugle et sourde, dans sa rsolution, sans que le dbat
mme recomment en elle: c'tait l'irrvocable, le coup de patte
de la louve qui casse les reins au passage.  Elle ne voyait
toujours, dans l'gosme de sa vengeance, que les deux corps
mutils, sans se proccuper de la foule, du flot de monde qui
dfilait devant elle, depuis des annes, inconnu.  Des morts, du
sang, le soleil en serait cach peut-tre, ce soleil dont la
gaiet tendre l'irritait.

Encore deux minutes, encore une, et elle allait partir, elle
partait, lorsque de sourds cahots, sur la route de Bcourt,
l'arrtrent.  Une voiture, un fardier sans doute.  On lui
demanderait le passage, il lui faudrait ouvrir la barrire,
causer, rester l: impossible d'agir, le coup serait manqu.  Et
elle eut un geste d'enrage insouciance, elle prit sa course,
lchant son poste, abandonnant la voiture et le conducteur, qui
se dbrouillerait.  Mais un fouet claqua dans l'air matinal, une
voix cria gaiement:

--Eh!  Flore!

C'tait Cabuche.  Elle fut cloue au sol, arrte ds son premier
lan, devant la barrire mme.

--Quoi donc?  continua-t-il, tu dors encore, par ce beau soleil?
Vite, que je passe avant l'express!

En elle, un croulement se faisait.  Le coup tait manqu, les
deux autres iraient  leur bonheur, sans qu'elle trouvt rien
pour les briser l.  Et, tandis qu'elle ouvrait lentement la
vieille barrire  demi pourrie, dont les ferrures grinaient
dans leur rouille, elle cherchait furieusement un obstacle,
quelque chose qu'elle pt jeter en travers de la voie, dsespre
 ce point, qu'elle s'y serait allonge elle-mme, si elle
s'tait crue d'os assez durs pour faire sauter la machine hors
des rails.  Mais ses regards venaient de tomber sur le fardier,
l'paisse et basse voiture, charge de deux blocs de pierre, que
cinq vigoureux chevaux avaient de la peine  traner.  normes,
hauts et larges, d'une masse gante  barrer la route, ces blocs
s'offraient  elle; et ils veillrent, dans ses yeux, une
brusque convoitise, un dsir fou de les prendre, de les poser l.
La barrire tait grande ouverte, les cinq btes suantes,
soufflantes, attendaient.

--Qu'as-tu, ce matin?  reprit Cabuche.  Tu as l'air tout drle.

Alors, Flore parla:

--Ma mre est morte hier soir.

Il eut un cri de douloureuse amiti.  Posant son fouet, il lui
serrait les mains dans les siennes.

--Oh!  ma pauvre Flore!  Il fallait s'y attendre depuis
longtemps, mais c'est si dur tout de mme!...  Alors, elle est
l, je veux la voir, car nous aurions fini par nous entendre,
sans le malheur qui est arriv.

Doucement, il marcha avec elle jusqu' la maison.  Sur le seuil,
pourtant, il eut un regard vers ses chevaux.  D'une phrase, elle
le rassura.

--Pas de danger qu'ils bougent!  Et puis, l'express est loin.

Elle mentait.  De son oreille exerce, dans le frisson tide de
la campagne, elle venait d'entendre l'express quitter la station
de Barentin.  Encore cinq minutes, et il serait l, il
dboucherait de la tranche,  cent mtres du passage  niveau.
Tandis que le carrier, debout devant la chambre de la morte,
s'oubliait, songeant  Louisette, trs mu, elle, reste dehors,
devant la fentre, continuait d'couter, au loin, le souffle
rgulier de la machine de plus en plus proche.  Brusquement,
l'ide de Misard lui vint: il devait la voir, il l'empcherait;
et elle eut un coup  la poitrine, lorsque, s'tant tourne, elle
ne l'aperut pas  son poste.  De l'autre ct de la maison, elle
le retrouva, qui fouillait la terre, sous la margelle du puits,
n'ayant pu rsister  sa folie de recherches, pris sans doute de
la certitude subite que le magot tait l: tout  sa passion,
aveugle, sourd, il fouillait, il fouillait.  Et ce fut, pour
elle, l'excitation dernire.  Les choses elles-mmes le
voulaient.  Un des chevaux se mit  hennir, tandis que la
machine, au-del de la tranche, soufflait trs haut, en personne
presse qui accourt.

--Je vas les faire tenir tranquilles, dit Flore  Cabuche.  N'aie
pas peur.

Elle s'lana, prit le premier cheval par le mors, tira de toute
sa force dcuple de lutteuse.  Les chevaux se raidirent; un
instant, le fardier, lourd de son norme charge, oscilla sans
dmarrer; mais, comme si elle se ft attele elle-mme, en bte
de renfort, il s'branla, s'engagea sur la voie.  Et il tait en
plein sur les rails, lorsque l'express, l-bas,  cent mtres,
dboucha de la tranche.  Alors, pour immobiliser le fardier, de
crainte qu'il ne traverst, elle retint l'attelage, dans une
brusque secousse, d'un effort surhumain, dont ses membres
craqurent.  Elle qui avait sa lgende, dont on racontait des
traits de force extraordinaires, un wagon lanc sur une pente,
arrt  la course, une charrette pousse, sauve d'un train,
elle faisait aujourd'hui cette chose, elle maintenait, de sa
poigne de fer, les cinq chevaux, cabrs et hennissants dans
l'instinct du pril.

Ce furent  peine dix secondes d'une terreur sans fin.  Les deux
pierres gantes semblaient barrer l'horizon.  Avec ses cuivres
clairs, ses aciers luisants, la machine glissait, arrivait de sa
marche douce et foudroyante, sous la pluie d'or de la belle
matine.  L'invitable tait l, rien au monde ne pouvait plus
empcher l'crasement.  Et l'attente durait.

Misard, revenu d'un bond  son poste, hurla, les bras en l'air,
agitant les poings, dans la volont folle de prvenir et
d'arrter le train.  Sorti de la maison au bruit des roues et des
hennissements, Cabuche s'tait ru, hurlant lui aussi, pour faire
avancer les btes.  Mais Flore, qui venait de se jeter de ct,
le retint, ce qui le sauva.  Il croyait qu'elle n'avait pas eu la
force de matriser ses chevaux, que c'taient eux qui l'avaient
trane.  Et il s'accusait, il sanglotait, dans un rle de
terreur dsespre; tandis qu'elle, immobile, grandie, les
paupires largies et brlantes, regardait.  Au moment mme o le
poitrail de la machine allait toucher les blocs, lorsqu'il lui
restait un mtre peut-tre  parcourir, pendant ce temps
inapprciable, elle vit trs nettement Jacques, la main sur le
volant du changement de marche.  Il s'tait tourn, leurs yeux se
rencontrrent dans un regard, qu'elle trouva dmesurment long.

Ce matin-l, Jacques avait souri  Sverine, quand elle tait
descendue sur le quai, au Havre, pour l'express, ainsi que chaque
semaine.  A quoi bon se gter la vie de cauchemars?  Pourquoi ne
pas profiter des jours heureux, lorsqu'il s'en prsentait?  Tout
finirait par s'arranger peut-tre.  Et il tait rsolu  goter
au moins la joie de cette journe, faisant des projets, rvant de
djeuner avec elle au restaurant.  Aussi, comme elle lui jetait
un coup d'oeil dsol, parce qu'il n'y avait pas de wagon de
premire en tte, et qu'elle tait force de se mettre loin de
lui,  la queue, avait-il voulu la consoler en lui souriant si
gaiement.  On arriverait toujours ensemble, on se rattraperait,
l-bas, d'avoir t spars.  Mme, aprs s'tre pench pour la
voir monter dans un compartiment, tout au bout, il avait pouss
la belle humeur jusqu' plaisanter le conducteur-chef, Henri
Dauvergne, qu'il savait amoureux d'elle.  La semaine prcdente,
il s'tait imagin que celui-ci s'enhardissait et qu'elle
l'encourageait, par un besoin de distraction, voulant chapper 
l'existence atroce qu'elle s'tait faite.  Roubaud le disait
bien, elle finirait par coucher avec ce jeune homme, sans
plaisir, dans l'unique envie de recommencer autre chose.  Et
Jacques avait demand  Henri pour qui donc, la veille, cach
derrire un des ormes de la cour du dpart, il envoyait des
baisers en l'air; ce qui avait fait clater d'un gros rire
Pecqueux, en train de charger le foyer de la Lison, fumante,
prte  partir.

Du Havre  Barentin, l'express avait march  sa vitesse
rglementaire, sans incident; et ce fut Henri qui, le premier, du
haut de sa cabine de vigie, au sortir de la tranche, signala le
fardier en travers de la voie.  Le fourgon de tte se trouvait
bond de bagages, car le train, trs charg, amenait tout un
arrivage de voyageurs, dbarqus la veille d'un paquebot.  A
l'troit, au milieu de cet entassement de malles et de valises,
que faisait danser la trpidation, le conducteur-chef tait
debout  son bureau, classant des feuilles; tandis que la petite
bouteille d'encre, accroche  un clou, se balanait, elle aussi,
d'un mouvement continu.  Aprs les stations o il dposait des
bagages, il avait pour quatre ou cinq minutes d'critures.  Deux
voyageurs tant descendus  Barentin, il venait donc de mettre
ses papiers en ordre, lorsque, montant s'asseoir dans sa vigie,
il donna, en arrire et en avant, selon son habitude, un coup
d'oeil sur la voie.  Il restait l, assis dans cette gurite
vitre, toutes ses heures libres, en surveillance.  Le tender lui
cachait le mcanicien; mais, grce  son poste lev, il voyait
souvent plus loin et plus vite que celui-ci.  Aussi le train
tournait-il encore, dans la tranche, qu'il aperut, l-bas,
l'obstacle.  Sa surprise fut telle, qu'il douta un instant,
effar, paralys.  Il y eut quelques secondes perdues, le train
filait dj hors de la tranche, et un grand cri montait de la
machine, lorsqu'il se dcida  tirer la corde de la cloche
d'alarme dont le bout pendait devant lui.

Jacques,  ce moment suprme, la main sur le volant du changement
de marche, regardait sans voir, dans une minute d'absence.  Il
songeait  des choses confuses et lointaines, d'o l'image de
Sverine elle-mme s'tait vanouie.  Le branle fou de la cloche,
le hurlement de Pecqueux, derrire lui, le rveillrent.
Pecqueux, qui avait hauss la tige du cendrier, mcontent du
tirage, venait de voir, en se penchant pour s'assurer de la
vitesse.  Et Jacques, d'une pleur de mort, vit tout, comprit
tout, le fardier en travers, la machine lance, l'pouvantable
choc, tout cela avec une nettet si aigu, qu'il distingua
jusqu'au grain des deux pierres, tandis qu'il avait dj dans les
os la secousse de l'crasement.  C'tait l'invitable.
Violemment, il avait tourn le volant du changement de marche,
ferm le rgulateur, serr le frein.  Il faisait machine arrire,
il s'tait pendu, d'une main inconsciente, au bouton du sifflet,
dans la volont impuissante et furieuse d'avertir, d'carter la
barricade gante, l-bas.  Mais, au milieu de cet affreux
sifflement de dtresse qui dchirait l'air, la Lison n'obissait
pas, allait quand mme,  peine ralentie.  Elle n'tait plus la
docile d'autrefois, depuis qu'elle avait perdu dans la neige sa
bonne vaporisation, son dmarrage si ais, devenue quinteuse et
revche maintenant, en femme vieillie, dont un coup de froid a
dtruit la poitrine.  Elle soufflait, se cabrait sous le frein,
allait, allait toujours, dans l'enttement alourdi de sa masse.
Pecqueux, fou de peur, sauta.  Jacques, raidi  son poste, la
main droite crispe sur le changement de marche, l'autre reste
au sifflet, sans qu'il le st, attendait.  Et la Lison, fumante,
soufflante, dans ce rugissement aigu qui ne cessait pas, vint
taper contre le fardier, du poids norme des treize wagons
qu'elle tranait.

Alors,  vingt mtres d'eux, du bord de la voie o l'pouvante
les clouait, Misard et Cabuche les bras en l'air, Flore les yeux
bants, virent cette chose effrayante: le train se dresser
debout, sept wagons monter les uns sur les autres, puis retomber
avec un abominable craquement, en une dbcle informe de dbris.
Les trois premiers taient rduits en miettes, les quatre autres
ne faisaient plus qu'une montagne, un enchevtrement de toitures
dfonces, de roues brises, de portires, de chanes, de
tampons, au milieu de morceaux de vitre.  Et, surtout, l'on avait
entendu le broiement de la machine contre les pierres, un
crasement sourd termin en un cri d'agonie.  La Lison, ventre,
culbutait  gauche, par-dessus le fardier; tandis que les
pierres, fendues, volaient en clats, comme sous un coup de mine,
et que, des cinq chevaux, quatre, rouls, trans, taient tus
net.  La queue du train, six wagons encore, intacts, s'taient
arrts, sans mme sortir des rails.

Mais des cris montrent, des appels dont les mots se perdaient en
hurlements inarticuls de bte.

--A moi!  au secours!...  Oh!  mon Dieu!  je meurs!  au secours!
au secours!

On n'entendait plus, on ne voyait plus.  La Lison, renverse sur
les reins, le ventre ouvert, perdait sa vapeur, par les robinets
arrachs, les tuyaux crevs, en des souffles qui grondaient,
pareils  des rles furieux de gante.  Une haleine blanche en
sortait, inpuisable, roulant d'pais tourbillons au ras du sol;
pendant que, du foyer, les braises tombes, rouges comme le sang
mme de ses entrailles, ajoutaient leurs fumes noires.  La
chemine, dans la violence du choc, tait entre en terre; 
l'endroit o il avait port, le chssis s'tait rompu, faussant
les deux longerons; et, les roues en l'air, semblable  une
cavale monstrueuse, dcousue par quelque formidable coup de
corne, la Lison montrait ses bielles tordues, ses cylindres
casss, ses tiroirs et leurs excentriques crass, toute une
affreuse plaie billant au plein air, par o l'me continuait de
sortir, avec un fracas d'enrag dsespoir.  Justement, prs
d'elle, le cheval qui n'tait pas mort, gisait lui aussi, les
deux pieds de devant emports, perdant galement ses entrailles
par une dchirure de son ventre.  A sa tte droite, raidie dans
un spasme d'atroce douleur, on le voyait rler, d'un hennissement
terrible, dont rien n'arrivait  l'oreille, au milieu du tonnerre
de la machine agonisante.

Les cris s'tranglrent, inentendus, perdus, envols.

--Sauvez-moi!  tuez-moi!...  Je souffre trop, tuez-moi!  tuez-moi
donc!

Dans ce tumulte assourdissant, cette fume aveuglante, les
portires des voitures restes intactes venaient de s'ouvrir, et
une droute de voyageurs se ruait au-dehors.  Ils tombaient sur
la voie, se ramassaient, se dbattaient  coups de pied,  coups
de poing.  Puis, ds qu'ils sentaient la terre solide, la
campagne libre devant eux, ils s'enfuyaient au galop, sautaient
la haie vive, coupaient  travers champs, cdant  l'unique
instinct d'tre loin du danger, loin, trs loin.  Des femmes, des
hommes, hurlant, se perdirent au fond des bois.

Pitine, ses cheveux dfaits et sa robe en loques, Sverine
avait fini par se dgager; et elle ne fuyait pas, elle galopait
vers la machine grondante, lorsqu'elle se trouva en face de
Pecqueux.

--Jacques, Jacques!  il est sauv, n'est-ce pas?

Le chauffeur, qui, par un miracle, ne s'tait pas mme foul un
membre, accourait lui aussi, le coeur serr d'un remords, 
l'ide que son mcanicien se trouvait l-dessous.  On avait tant
voyag, tant pein ensemble, sous la continuelle fatigue des
grands vents!  Et leur machine, leur pauvre machine, la bonne
amie si aime de leur mnage  trois, qui tait l sur le dos, 
rendre tout le souffle de sa poitrine, par ses poumons crevs!

--J'ai saut, bgaya-t-il, je ne sais rien, rien du tout...
Courons, courons vite!

Sur le quai, ils se heurtrent contre Flore, qui les regardait
venir.  Elle n'avait pas boug encore, dans la stupeur de l'acte
accompli, de ce massacre qu'elle avait fait.  C'tait fini,
c'tait bien; et il n'y avait en elle que le soulagement d'un
besoin, sans une piti pour le mal des autres, qu'elle ne voyait
mme pas.  Mais, lorsqu'elle reconnut Sverine, ses yeux
s'agrandirent dmesurment, une ombre d'affreuse souffrance
noircit son visage ple.  Et quoi?  elle vivait, cette femme,
lorsque lui certainement tait mort!  Dans cette douleur aigu de
son amour assassin, ce coup de couteau qu'elle s'tait donn en
plein coeur, elle eut la brusque conscience de l'abomination de
son crime.  Elle avait fait a, elle l'avait tu, elle avait tu
tout ce monde!  Un grand cri dchira sa gorge, elle tordait ses
bras, elle courait follement.

--Jacques, oh!  Jacques...  Il est l, il a t lanc en arrire,
je l'ai vu...  Jacques, Jacques!

La Lison rlait moins haut, d'une plainte rauque qui
s'affaiblissait, et dans laquelle, maintenant, on entendait
crotre, de plus en plus dchirante, la clameur des blesss.
Seulement, la fume restait paisse, l'norme tas de dbris d'o
sortaient ces voix de torture et de terreur, semblait envelopp
d'une poussire noire, immobile dans le soleil.  Que faire?  par
o commencer?  comment arriver jusqu' ces malheureux?

--Jacques!  criait toujours Flore.  Je vous dis qu'il m'a
regarde et qu'il a t jet par l, sous le tender...  Accourez
donc!  aidez-moi donc!

Dj, Cabuche et Misard venaient de relever Henri, le
conducteur-chef, qui,  la dernire seconde, avait saut lui
aussi.  Il s'tait dmis le pied, ils l'assirent par terre,
contre la haie, d'o, hbt, muet, il regarda le sauvetage, sans
paratre souffrir.

--Cabuche, viens donc m'aider, je te dis que Jacques est
l-dessous!

Le carrier n'entendait pas, courait  d'autres blesss, emportait
une jeune femme dont les jambes pendaient, casses aux cuisses.

Et ce fut Sverine qui se prcipita,  l'appel de Flore.

--Jacques, Jacques!...  O donc?  Je vous aiderai.

--C'est a, aidez-moi, vous!

Leurs mains se rencontrrent, elles tiraient ensemble sur une
roue brise.  Mais les doigts dlicats de l'une n'arrivaient 
rien, tandis que l'autre, avec sa forte poigne, abattait les
obstacles.

--Attention!  dit Pecqueux, qui se mettait, lui aussi,  la
besogne.

D'un mouvement brusque, il avait arrt Sverine, au moment o
elle allait marcher sur un bras, coup  l'paule, encore vtu
d'une manche de drap bleu.  Elle eut un recul d'horreur.
Pourtant, elle ne reconnaissait pas la manche: c'tait un bras
inconnu, roul l, d'un corps qu'on retrouverait autre part sans
doute.  Et elle en resta si tremblante, qu'elle en fut comme
paralyse, pleurante et debout,  regarder travailler les autres,
incapable seulement d'enlever les clats de vitre, o les mains
se coupaient.

Alors, le sauvetage des mourants, la recherche des morts furent
pleins d'angoisse et de danger, car le feu de la machine s'tait
communiqu  des pices de bois, et il fallut, pour teindre ce
commencement d'incendie, jeter de la terre  la pelle.  Pendant
qu'on courait  Barentin demander du secours, et qu'une dpche
partait pour Rouen, le dblaiement s'organisait le plus
activement possible, tous les bras s'y mettaient, d'un grand
courage.  Beaucoup des fuyards taient revenus, honteux de leur
panique.  Mais on avanait avec d'infinies prcautions, chaque
dbris  enlever demandait des soins, car on craignait d'achever
les malheureux ensevelis, s'il se produisait des boulements.
Des blesss mergeaient du tas, engags jusqu' la poitrine,
serrs l comme dans un tau, et hurlant.  On travailla un quart
d'heure  en dlivrer un, qui ne se plaignait pas, d'une pleur
de linge, disant qu'il n'avait rien, qu'il ne souffrait de rien;
et, quand on l'eut sorti, il n'avait plus de jambes, il expira
tout de suite, sans avoir su ni senti cette mutilation horrible,
dans le saisissement de sa peur.  Toute une famille fut retire
d'une voiture de seconde, o le feu s'tait mis: le pre et la
mre taient blesss aux genoux, la grand-mre avait un bras
cass; mais eux non plus ne sentaient pas leur mal, sanglotant,
appelant leur petite fille, disparue dans l'crasement, une
blondine de trois ans  peine, qu'on retrouva sous un lambeau de
toiture, saine et sauve, la mine amuse et souriante.  Une autre
fillette, couverte de sang, celle-ci, ses pauvres petites mains
broyes, qu'on avait porte  l'cart, en attendant de dcouvrir
ses parents, demeurait solitaire et inconnue, si touffe,
qu'elle ne disait pas un mot, la face seulement convulse en un
masque d'indicible terreur, ds qu'on l'approchait.  On ne
pouvait ouvrir les portires dont le choc avait tordu les
ferrures, il fallait descendre dans les compartiments par les
glaces brises.  Dj quatre cadavres taient rangs cte  cte,
au bord de la voie.  Une dizaine de blesss, tendus par terre,
prs des morts, attendaient, sans un mdecin pour les panser,
sans un secours.  Et le dblaiement commenait  peine, on
ramassait une nouvelle victime sous chaque dcombre, le tas ne
semblait pas diminuer, tout ruisselant et palpitant de cette
boucherie humaine.

--Quand je vous dis que Jacques est l-dessous!  rptait Flore,
se soulageant  ce cri obstin qu'elle jetait sans raison, comme
la plainte mme de son dsespoir.  Il appelle, tenez, tenez!
coutez!

Le tender se trouvait engag sous les wagons, qui, monts les uns
par-dessus les autres, s'taient ensuite crouls sur lui; et, en
effet, depuis que la machine rlait moins haut, on entendait une
grosse voix d'homme rugir au fond de l'boulement.  A mesure
qu'on avanait, la clameur de cette voix d'agonie devenait plus
haute, d'une douleur si norme, que les travailleurs ne pouvaient
plus la supporter, pleurant et criant eux-mmes.  Puis, enfin,
comme ils tenaient l'homme, dont ils venaient de dgager les
jambes et qu'ils tiraient  eux, le rugissement de souffrance
cessa.  L'homme tait mort.

--Non, dit Flore, ce n'est pas lui.  C'est plus au fond, il est
l-dessous.

Et, de ses bras de guerrire, elle soulevait des roues, les
rejetait au loin, elle tordait le zinc des toitures, brisait des
portires, arrachait des bouts de chane.  Et, ds qu'elle
tombait sur un mort ou sur un bless, elle appelait, pour qu'on
l'en dbarrasst, ne voulant pas lcher une seconde ses fouilles
enrages.

Derrire elle, Cabuche, Pecqueux, Misard travaillaient, tandis
que Sverine, dfaillante  rester ainsi debout, sans rien
pouvoir faire, venait de s'asseoir sur la banquette dfonce d'un
wagon.  Mais Misard, repris de son flegme, doux et indiffrent,
s'vitait les grosses fatigues, aidait surtout  transporter les
corps.  Et lui, ainsi que Flore, regardaient les cadavres, comme
s'ils espraient les reconnatre, au milieu de la cohue des
milliers et des milliers de visages, qui, en dix annes, avaient
dfil devant eux,  toute vapeur, en ne leur laissant que le
souvenir confus d'une foule, apporte, emporte dans un clair.
Non!  ce n'tait toujours que le flot inconnu du monde en marche;
la mort brutale, accidentelle, restait anonyme, comme la vie
presse, dont le galop passait l, allant  l'avenir; et ils ne
pouvaient mettre aucun nom, aucun renseignement prcis, sur les
ttes laboures par l'horreur de ces misrables, tombs en route,
pitins, crass, pareils  ces soldats dont les corps comblent
les trous, devant la charge d'une arme montant  l'assaut.
Pourtant, Flore crut en retrouver un  qui elle avait parl, le
jour du train perdu dans la neige: cet Amricain, dont elle
finissait par connatre familirement le profil, sans savoir ni
son nom, ni rien de lui et des siens.  Misard le porta avec les
autres morts, venus on ne savait d'o, arrts l en se rendant
on ne savait  quel endroit.

Puis, il y eut encore un spectacle dchirant.  Dans la caisse
renverse d'un compartiment de premire classe, on venait de
dcouvrir un jeune mnage, des nouveaux maris sans doute, jets
l'un contre l'autre, si malheureusement, que la femme, sous elle,
crasait l'homme, sans qu'elle pt faire un mouvement pour le
soulager.  Lui, touffait, rlait dj; tandis qu'elle, la bouche
libre, suppliait perdument qu'on se htt, pouvante, le coeur
arrach,  sentir qu'elle le tuait.  Et, lorsqu'on les eut
dlivrs l'un et l'autre, ce fut elle qui, tout d'un coup, rendit
l'me, le flanc trou par un tampon.  Et l'homme, revenu  lui,
clamait de douleur, agenouill prs d'elle, dont les yeux
restaient pleins de larmes.

Maintenant, il y avait douze morts, plus de trente blesss.  Mais
on arrivait  dgager le tender; et Flore, de temps  autre,
s'arrtait, plongeait sa tte parmi les bois clats, les fers
tordus, fouillant ardemment des yeux, pour voir si elle
n'apercevait pas le mcanicien.  Brusquement, elle jeta un grand
cri.

--Je le vois, il est l-dessous...  Tenez!  c'est son bras, avec
sa veste de laine bleue...  Et il ne bouge pas, il ne souffle
pas...

Elle s'tait redresse, elle jura comme un homme.

--Mais, nom de Dieu!  dpchez-vous donc, tirez-le donc de
l-dessous!

Des deux mains, elle tchait d'arracher un plancher de voiture,
que d'autres dbris l'empchaient de tirer  elle.  Alors, elle
courut, elle revint avec la hache qui servait, chez les Misard, 
fendre le bois; et, la brandissant, ainsi qu'un bcheron brandit
sa cogne au milieu d'une fort de chnes, elle attaqua le
plancher d'une vole furieuse.  On s'tait cart, on la laissait
faire, en lui criant de prendre garde.  Mais il n'y avait plus
d'autre bless que le mcanicien,  l'abri lui-mme sous un
enchevtrement d'essieux et de roues.  D'ailleurs, elle
n'coutait pas, souleve dans un lan, sr de lui, irrsistible.
Elle abattait le bois, chacun de ses coups tranchait un obstacle.
Avec ses cheveux blonds envols, son corsage arrach qui montrait
ses bras nus, elle tait comme une terrible faucheuse s'ouvrant
une troue parmi cette destruction qu'elle avait faite.  Un
dernier coup, qui porta sur un essieu, cassa en deux le fer de la
hache.  Et, aide des autres, elle carta les roues qui avaient
protg le jeune homme d'un crasement certain, elle fut la
premire  le saisir,  l'emporter entre ses bras.

--Jacques, Jacques!...  Il respire, il vit.  Ah!  mon Dieu, il
vit...  Je savais bien que je l'avais vu tomber et qu'il tait
l!

Sverine, perdue, la suivait.  A elles deux, elles le dposrent
au pied de la haie, prs d'Henri, qui, stupfi, regardait
toujours, sans avoir l'air de comprendre o il tait et ce qu'on
faisait autour de lui.  Pecqueux, qui s'tait approch, restait
debout devant son mcanicien, boulevers de le voir dans un si
fichu tat; tandis que les deux femmes, agenouilles maintenant,
l'une  droite, l'autre  gauche, soutenaient la tte du
malheureux, en piant avec angoisse les moindres frissons de son
visage.

Enfin, Jacques ouvrit les paupires.  Ses regards troubles se
portrent sur elles, tour  tour, sans qu'il part les
reconnatre.  Elles ne lui importaient pas.  Mais ses yeux ayant
rencontr,  quelques mtres, la machine qui expirait,
s'effarrent d'abord, puis se fixrent, vacillants d'une motion
croissante.  Elle, la Lison, il la reconnaissait bien, et elle
lui rappelait tout, les deux pierres en travers de la voie,
l'abominable secousse, ce broiement qu'il avait senti  la fois
en elle et en lui, dont lui ressuscitait, tandis qu'elle,
srement, allait en mourir.  Elle n'tait point coupable de
s'tre montre rtive; car, depuis sa maladie contracte dans la
neige, il n'y avait pas de sa faute, si elle tait moins alerte;
sans compter que l'ge arrive, qui alourdit les membres et durcit
les jointures.  Aussi lui pardonnait-il volontiers, dbord d'un
gros chagrin,  la voir blesse  mort, en agonie.  La pauvre
Lison n'en avait plus que pour quelques minutes.  Elle se
refroidissait, les braises de son foyer tombaient en cendre, le
souffle qui s'tait chapp si violemment de ses flancs ouverts,
s'achevait en une petite plainte d'enfant qui pleure.  Souille
de terre et de bave, elle toujours si luisante, vautre sur le
dos, dans une mare noire de charbon, elle avait la fin tragique
d'une bte de luxe qu'un accident foudroie en pleine rue.  Un
instant, on avait pu voir, par ses entrailles creves,
fonctionner ses organes, les pistons battre comme deux coeurs
jumeaux, la vapeur circuler dans les tiroirs comme le sang de ses
veines; mais, pareilles  des bras convulsifs, les bielles
n'avaient plus que des tressaillements, les rvoltes dernires de
la vie; et son me s'en allait avec la force qui la faisait
vivante, cette haleine immense dont elle ne parvenait pas  se
vider toute.  La gante ventre s'apaisa encore, s'endormit peu
 peu d'un sommeil trs doux, finit par se taire.  Elle tait
morte.  Et le tas de fer, d'acier et de cuivre, qu'elle laissait
l, ce colosse broy, avec son tronc fendu, ses membres pars,
ses organes meurtris, mis au plein jour, prenait l'affreuse
tristesse d'un cadavre humain, norme, de tout un monde qui avait
vcu et d'o la vie venait d'tre arrache, dans la douleur.

Alors, Jacques, ayant compris que la Lison n'tait plus, referma
les yeux avec le dsir de mourir lui aussi, si faible d'ailleurs,
qu'il croyait tre emport dans le dernier petit souffle de la
machine; et, de ses paupires closes, des larmes lentes coulaient
maintenant, inondant ses joues.  C'en fut trop pour Pecqueux, qui
tait rest l, immobile, la gorge serre.  Leur bonne amie
mourait, et voil que son mcanicien voulait la suivre.  C'tait
donc fini, leur mnage  trois?  Finis, les voyages, o, monts
sur son dos, ils faisaient des cent lieues, sans changer une
parole, s'entendant quand mme si bien tous les trois, qu'ils
n'avaient pas besoin de faire un signe pour se comprendre!  Ah!
la pauvre Lison, si douce dans sa force, si belle quand elle
luisait au soleil!  Et Pecqueux, qui pourtant n'avait pas bu,
clata en sanglots violents, dont les hoquets secouaient son
grand corps, sans qu'il pt les retenir.

Sverine et Flore, elles aussi, se dsespraient, inquites de ce
nouvel vanouissement de Jacques.  La dernire courut chez elle,
revint avec de l'eau-de-vie camphre, se mit  le frictionner,
pour faire quelque chose.  Mais les deux femmes, dans leur
angoisse, taient exaspres encore par l'agonie interminable du
cheval qui, seul des cinq, survivait, les deux pieds de devant
emports.  Il gisait prs d'elles, il avait un hennissement
continu, un cri presque humain, si retentissant et d'une si
effroyable douleur, que deux des blesss, gagns par la
contagion, s'taient mis  hurler eux aussi, ainsi que des btes.
Jamais cri de mort n'avait dchir l'air avec cette plainte
profonde, inoubliable, qui glaait le sang.  La torture devenait
atroce, des voix tremblantes de piti et de colre s'emportaient,
suppliaient qu'on l'achevt, ce misrable cheval qui souffrait
tant, et dont le rle sans fin, maintenant que la machine tait
morte, restait comme la lamentation dernire de la catastrophe.
Alors, Pecqueux, toujours sanglotant, ramassa la hache au fer
bris, puis, d'un seul coup en plein crne, l'abattit.  Et, sur
le champ de massacre, le silence tomba.

Les secours, enfin, arrivaient, aprs deux heures d'attente.
Dans le choc de la rencontre, les voitures avaient toutes t
lances sur la gauche, de sorte que le dblaiement de la voie
descendante allait pouvoir se faire en quelques heures.  Un train
de trois wagons, conduit par une machine-pilote, venait d'amener
de Rouen le chef de cabinet du prfet, le procureur imprial, des
ingnieurs et des mdecins de la Compagnie, tout un flot de
personnages effars et empresss; tandis que le chef de gare de
Barentin, M. Bessire, tait dj l, avec une quipe, attaquant
les dbris.  Une agitation, un nervement extraordinaire rgnait
dans ce coin de pays perdu, si dsert et si muet d'habitude.  Les
voyageurs sains et saufs gardaient, de la frnsie de leur
panique, un besoin fbrile de mouvement: les uns cherchaient des
voitures, terrifis  l'ide de remonter en wagon; les autres,
voyant qu'on ne trouverait pas mme une brouette, s'inquitaient
dj de savoir o ils mangeraient, o ils coucheraient; et tous
rclamaient un bureau de tlgraphe, plusieurs partaient  pied
pour Barentin, emportant des dpches.  Pendant que les
autorits, aides de l'administration, commenaient une enqute,
les mdecins procdaient en hte au pansement des blesss.
Beaucoup s'taient vanouis, au milieu de mares de sang.
D'autres, sous les pinces et les aiguilles, se plaignaient d'une
voix faible.  Il y avait, en somme, quinze morts et trente-deux
voyageurs atteints grivement.  En attendant que leur identit
pt tre tablie, les morts taient rests par terre, rangs le
long de la haie, le visage au ciel.  Seul, un petit substitut, un
jeune homme blond et rose, qui faisait du zle, s'occupait d'eux,
fouillait leurs poches, pour voir si des papiers, des cartes, des
lettres, ne lui permettraient pas de les tiqueter chacun d'un
nom et d'une adresse.  Cependant, autour de lui, un cercle bant
se formait; car, bien qu'il n'y et pas de maison,  prs d'une
lieue  la ronde, des curieux taient arrivs, on ne savait d'o,
une trentaine d'hommes, de femmes, d'enfants, qui gnaient, sans
aider  rien.  Et, la poussire noire, le voile de fume et de
vapeur qui enveloppait tout, s'tant dissip, la radieuse matine
d'avril triomphait au-dessus du champ de massacre, baignant de la
pluie douce et gaie de son clair soleil les mourants et les
morts, la Lison ventre, le dsastre des dcombres entasss, que
dblayait l'quipe des travailleurs, pareils  des insectes
rparant les ravages d'un coup de pied donn par un passant
distrait, dans leur fourmilire.

Jacques tait toujours vanoui, et Sverine avait arrt un
mdecin au passage, suppliante.  Celui-ci venait d'examiner le
jeune homme, sans lui trouver aucune blessure apparente; mais il
craignait des lsions intrieures, car de minces filets de sang
apparaissaient aux lvres.  Ne pouvant se prononcer encore, il
conseillait d'emporter le bless au plus tt et de l'installer
dans un lit, en vitant les secousses.

Sous les mains qui le palpaient, Jacques de nouveau avait ouvert
les yeux, avec un lger cri de souffrance; et, cette fois, il
reconnut Sverine, il bgaya, dans son garement:

--Emmne-moi, emmne-moi!

Flore s'tait penche.  Mais, ayant tourn la tte, il la
reconnut, elle aussi.  Ses regards exprimrent une pouvante
d'enfant, il se rejeta vers Sverine, dans un recul de haine et
d'horreur.

--Emmne-moi, tout de suite, tout de suite!

Alors, elle lui demanda, en le tutoyant de mme, seule avec lui,
car cette fille ne comptait plus:

--A la Croix-de-Maufras, veux-tu?...  Si a ne te contrarie pas,
c'est l en face, nous serons chez nous.

Et il accepta, tremblant toujours, les yeux sur l'autre.

--O tu voudras, tout de suite!

Immobile, Flore avait blmi, sous ce regard d'excration
terrifie.  Ainsi, dans ce carnage d'inconnus et d'innocents,
elle n'tait arrive  les tuer ni l'un ni l'autre: la femme en
sortait sans une gratignure; lui, maintenant, en rchapperait
peut-tre; et elle n'avait de la sorte russi qu' les
rapprocher,  les jeter ensemble, seul  seule, au fond de cette
maison solitaire.  Elle les y vit installs, l'amant guri,
convalescent, la matresse aux petits soins, paye de ses veilles
par de continuelles caresses, tous les deux prolongeant loin du
monde, dans une libert absolue, cette lune de miel de la
catastrophe.  Un grand froid la glaait, elle regardait les
morts, elle avait tu pour rien.

A ce moment, dans ce coup d'oeil jet  la tuerie, Flore aperut
Misard et Cabuche, que des messieurs interrogeaient, la justice
pour sr.  En effet, le procureur imprial et le chef du cabinet
du prfet tchaient de comprendre comment cette voiture de
carrier s'tait trouve ainsi en travers de la voie.  Misard
soutenait qu'il n'avait pas quitt son poste, tout en ne pouvant
donner aucun renseignement prcis: il ne savait rellement rien,
il prtendait qu'il tournait le dos, occup  ses appareils.
Quant  Cabuche, boulevers encore, il racontait une longue
histoire confuse, pourquoi il avait eu le tort de lcher ses
chevaux, dsireux de voir la morte, et de quelle faon les
chevaux taient partis tout seuls, et comment la jeune fille
n'avait pu les arrter.  Il s'embrouillait, recommenait, sans
parvenir  se faire comprendre.

Un sauvage besoin de libert fit battre de nouveau le sang glac
de Flore.  Elle voulait tre libre d'elle-mme, libre de
rflchir et de prendre un parti, n'ayant jamais eu besoin de
personne pour tre dans le vrai chemin.  A quoi bon attendre
qu'on l'ennuyt avec des questions, qu'on l'arrtt peut-tre?
Car, en dehors du crime, il y avait eu une faute de service, on
la rendrait responsable.  Cependant, elle restait, retenue l,
tant que Jacques y serait lui-mme.

Sverine venait de tant prier Pecqueux, que celui-ci s'tait
enfin procur un brancard; et il reparut avec un camarade, pour
emporter le bless.  Le mdecin avait galement dcid la jeune
femme  accepter chez elle le conducteur-chef, Henri, qui ne
semblait souffrir que d'une commotion au cerveau, hbt.  On le
transporterait aprs l'autre.

Et, comme Sverine se penchait pour dboutonner le col de
Jacques, qui le gnait, elle le baisa sur les yeux, ouvertement,
voulant lui donner le courage de supporter le transport.

--N'aie pas peur, nous serons heureux.

Souriant, il la baisa  son tour.  Et ce fut, pour Flore, le
dchirement suprme, ce qui l'arrachait de lui,  jamais.  Il lui
semblait que son sang,  elle aussi, coulait  flots, maintenant,
d'une ingurissable blessure.  Lorsqu'on l'emporta, elle prit la
fuite.  Mais, en passant devant la maison basse, elle aperut,
par les vitres de la fentre, la chambre de mort, avec la tache
ple de la chandelle qui brlait dans le plein jour, prs du
corps de sa mre.  Pendant l'accident, la morte tait reste
seule, la tte  demi tourne, les yeux grands ouverts, la lvre
tordue, comme si elle et regard se broyer et mourir tout ce
monde qu'elle ne connaissait pas.

Flore galopa, tourna tout de suite au coude que faisait la route
de Doinville, puis se lana  gauche, parmi les broussailles.
Elle connaissait chaque recoin du pays, elle dfiait bien ds
lors les gendarmes de la prendre, si on les lanait  sa
poursuite.  Aussi cessa-t-elle brusquement de courir, continuant
 petits pas, s'en allant  une cachette o elle aimait se terrer
dans ses jours tristes, une excavation au-dessus du tunnel.  Elle
leva les yeux, vit au soleil qu'il tait midi.  Quand elle fut
dans son trou, elle s'allongea sur la roche dure, elle resta
immobile, les mains noues derrire la nuque,  rflchir.
Alors, seulement, un vide affreux se produisit en elle, la
sensation d'tre morte dj lui engourdissait peu  peu les
membres.  Ce n'tait pas le remords d'avoir tu inutilement tout
ce monde, car elle devait faire un effort pour en retrouver le
regret et l'horreur.  Mais, elle en tait certaine maintenant,
Jacques l'avait vue retenir les chevaux; et elle venait de le
comprendre,  son recul, il avait pour elle la rpulsion
terrifie qu'on a pour les monstres.  Jamais il n'oublierait.
D'ailleurs, lorsqu'on manque les gens, il faut ne pas se manquer
soi-mme.  Tout  l'heure, elle se tuerait.  Elle n'avait aucun
autre espoir, elle en sentait davantage la ncessit absolue,
depuis qu'elle tait l,  se calmer et  raisonner.  La fatigue,
un anantissement de tout son tre, l'empchait seule de se
relever pour chercher une arme et mourir.  Et, cependant, du fond
de l'invincible somnolence qui la prenait, montait encore l'amour
de la vie, le besoin du bonheur, un rve dernier d'tre heureuse
elle aussi, puisqu'elle laissait les deux autres  leur flicit
de vivre ensemble, libres.  Pourquoi n'attendait-elle pas la nuit
et ne courait-elle pas rejoindre Ozil, qui l'adorait, qui saurait
bien la dfendre?  Ses ides devenaient douces et confuses, elle
s'endormit, d'un sommeil noir, sans rves.

Lorsque Flore se rveilla, la nuit s'tait faite, profonde.
tourdie, elle tta autour d'elle, se souvint tout d'un coup, en
sentant le roc nu, o elle tait couche.  Et ce fut, comme au
choc de la foudre, la ncessit implacable: il fallait mourir.
Il semblait que la douceur lche, cette dfaillance devant la vie
possible encore, s'en tait alle avec la fatigue.  Non, non!  la
mort seule tait bonne.  Elle ne pouvait vivre dans tout ce sang,
le coeur arrach, excre du seul homme qu'elle avait voulu et
qui tait  une autre.  Maintenant qu'elle en avait la force, il
fallait mourir.

Flore se leva, sortit du trou de roches.  Elle n'hsita pas, car
elle venait de trouver d'instinct o elle devait aller.  D'un
nouveau regard au ciel, vers les toiles, elle sut qu'il tait
prs de neuf heures.  Comme elle arrivait  la ligne du chemin de
fer, un train passa,  grande vitesse, sur la voie descendante,
ce qui parut lui faire plaisir: tout irait bien, on avait
videmment dblay cette voie, tandis que l'autre tait sans
doute encore obstrue, car la circulation n'y semblait pas
rtablie.  Ds lors, elle suivit la haie vive, au milieu du grand
silence de ce pays sauvage.  Rien ne pressait, il n'y aurait plus
de train avant l'express de Paris, qui ne serait l qu' neuf
heures vingt-cinq; et elle longeait toujours la haie  petits
pas, dans l'ombre paisse, trs calme, comme si elle et fait une
de ses promenades habituelles, par les sentiers dserts.
Pourtant, avant d'arriver au tunnel, elle franchit la haie, elle
continua d'avancer sur la voie mme, de son pas de flnerie,
marchant  la rencontre de l'express.  Il lui fallut ruser, pour
n'tre pas vue du gardien, ainsi qu'elle s'y prenait d'ordinaire,
chaque fois qu'elle rendait visite  Ozil, l-bas,  l'autre
bout.  Et, dans le tunnel, elle marcha encore, toujours, toujours
en avant.  Mais ce n'tait plus comme l'autre semaine, elle
n'avait plus peur, si elle se retournait, de perdre la notion
exacte du sens o elle allait.  La folie du tunnel ne battait
point sous son crne, ce coup de folie o sombrent les choses, le
temps et l'espace, au milieu du tonnerre des bruits et de
l'crasement de la vote.  Que lui importait!  elle ne raisonnait
pas, ne pensait mme pas, n'avait qu'une rsolution fixe:
marcher, marcher devant elle, tant qu'elle ne rencontrerait pas
le train, et marcher encore, droit au fanal, ds qu'elle le
verrait flamber dans la nuit.

Flore s'tonna cependant, car elle croyait aller ainsi depuis des
heures.  Comme c'tait loin, cette mort qu'elle voulait!  L'ide
qu'elle ne la trouverait pas, qu'elle cheminerait des lieues et
des lieues, sans se heurter contre elle, la dsespra un moment.
Ses pieds se lassaient, serait-elle donc oblige de s'asseoir, de
l'attendre, couche en travers des rails?  Mais cela lui
paraissait indigne, elle avait besoin de marcher jusqu'au bout,
de mourir toute droite, par un instinct de vierge et de
guerrire.  Et ce fut, en elle, un rveil d'nergie, une nouvelle
pousse en avant, lorsqu'elle aperut, trs lointain, le fanal de
l'express, pareil  une petite toile, scintillante et unique au
fond d'un ciel d'encre.  Le train n'tait pas encore sous la
vote, aucun bruit ne l'annonait, il n'y avait que ce feu si
vif, si gai, grandissant peu  peu.  Redresse dans sa haute
taille souple de statue, balance sur ses fortes jambes, elle
avanait maintenant d'un pas allong, sans courir pourtant, comme
 l'approche d'une amie,  qui elle voulait pargner un bout du
chemin.  Mais le train venait d'entrer dans le tunnel,
l'effroyable grondement approchait, branlant la terre d'un
souffle de tempte, tandis que l'toile tait devenue un oeil
norme, toujours grandissant, jaillissant comme de l'orbite des
tnbres.  Alors, sous l'empire d'un sentiment inexpliqu,
peut-tre pour n'tre que seule  mourir, elle vida ses poches,
sans cesser sa marche d'obstination hroque, posa tout un paquet
au bord de la voie, un mouchoir, des clefs, de la ficelle, deux
couteaux; mme elle enleva le fichu nou sur son cou, laissa son
corsage dgraf,  moiti arrach.  L'oeil se changeait en un
brasier, en une gueule de four vomissant l'incendie, le souffle
du monstre arrivait, humide et chaud dj, dans ce roulement de
tonnerre, de plus en plus assourdissant.  Et elle marchait
toujours, elle se dirigeait droit  cette fournaise, pour ne pas
manquer la machine, fascine ainsi qu'un insecte de nuit, qu'une
flamme attire.  Et, dans l'pouvantable choc, dans l'embrassade,
elle se redressa encore, comme si, souleve par une dernire
rvolte de lutteuse, elle et voulu treindre le colosse, et le
terrasser.  Sa tte avait port en plein dans le fanal, qui
s'teignit.

Ce ne fut que plus d'une heure aprs qu'on vint ramasser le
cadavre de Flore.  Le mcanicien avait bien vu cette grande
figure ple marcher contre la machine, d'une tranget effrayante
d'apparition, sous le jet de clart vive qui l'inondait; et,
lorsque, brusquement, la lanterne teinte, le train s'tait
trouv dans l'obscurit profonde, roulant avec son bruit de
foudre, il avait frmi, en sentant passer la mort.  Au sortir du
tunnel, il s'tait efforc de crier l'accident au gardien.  Mais,
 Barentin seulement, il avait pu raconter que quelqu'un venait
de se faire couper, l-bas: c'tait certainement une femme; des
cheveux, mls  des dbris de crne, restaient colls encore 
la vitre brise du fanal.  Et, quand les hommes envoys  la
recherche du corps le dcouvrirent, ils furent saisis de le voir
si blanc, d'une blancheur de marbre.  Il gisait sur la voie
montante, projet l par la violence du choc, la tte en
bouillie, les membres sans une gratignure,  moiti dvtus,
d'une beaut admirable, dans la puret et la force.
Silencieusement, les hommes l'envelopprent.  Ils l'avaient
reconnue.  Elle s'tait srement fait tuer, folle, pour chapper
 la responsabilit terrible qui pesait sur elle.

Ds minuit, le cadavre de Flore, dans la petite maison basse,
reposa  ct du cadavre de sa mre.  On avait mis par terre un
matelas, et rallum une chandelle, entre elles deux.  Phasie, la
tte penche toujours, avec le rire affreux de sa bouche tordue,
semblait maintenant regarder sa fille, de ses grands yeux fixes;
tandis que, dans la solitude, au milieu du profond silence, on
entendait de tous cts la sourde besogne, l'effort haletant de
Misard, qui s'tait remis  ses fouilles.  Et, aux intervalles
rglementaires, les trains passaient, se croisaient sur les deux
voies, la circulation venant d'tre compltement rtablie.  Ils
passaient, inexorables, avec leur toute-puissance mcanique,
indiffrents, ignorants de ces drames et de ces crimes.
Qu'importaient les inconnus de la foule tombs en route, crass
sous les roues!  On avait emport les morts, lav le sang, et
l'on repartait pour l-bas,  l'avenir.



XI


C'tait dans la grande chambre  coucher de la Croix-de-Maufras,
la chambre tendue de damas rouge, dont les deux hautes fentres
donnaient sur la ligne du chemin de fer,  quelques mtres.  Du
lit, un vieux lit  colonnes, plac en face, on voyait les trains
passer.  Et, depuis des annes, on n'y avait pas enlev un objet,
pas drang un meuble.

Sverine avait fait monter dans cette pice Jacques bless,
vanoui; tandis qu'on laissait Henri Dauvergne au
rez-de-chausse, dans une autre chambre  coucher, plus petite.
Elle gardait pour elle-mme une chambre voisine de celle de
Jacques, dont le palier seul la sparait.  En deux heures,
l'installation fut suffisamment confortable, car la maison tait
reste toute monte, il y avait jusqu' du linge au fond des
armoires.  Un tablier nou par-dessus sa robe, Sverine se
trouvait change en infirmire, aprs avoir tlgraphi
simplement  Roubaud qu'il n'et pas  l'attendre, qu'elle
demeurerait l sans doute quelques jours, pour soigner des
blesss, recueillis chez eux.

Et, ds le lendemain, le mdecin avait cru pouvoir rpondre de
Jacques, mme en huit jours il comptait le remettre sur pied: un
vritable miracle,  peine de lgers dsordres intrieurs.  Mais
il recommandait les plus grands soins, l'immobilit la plus
absolue.  Aussi, lorsque le malade ouvrit les yeux, Sverine, qui
le veillait comme un enfant, le supplia-t-elle d'tre gentil, de
lui obir en toute chose.  Lui, trs faible encore, promit d'un
signe de tte.  Il avait toute sa lucidit, il reconnaissait
cette chambre, dcrite par elle, la nuit de ses aveux: la chambre
rouge, o, ds seize ans et demi, elle avait cd aux violences
du prsident Grandmorin.  C'tait bien le lit qu'il occupait
maintenant, c'taient les fentres par lesquelles, sans mme
lever la tte, il regardait filer les trains, dans le brusque
branlement de la maison tout entire.  Et, cette maison, il la
sentait  son entour, telle qu'il l'avait vue si souvent, lorsque
lui-mme passait l, emport sur sa machine.  Il la revoyait,
plante de biais au bord de la voie, dans sa dtresse et dans
l'abandon de ses volets clos, rendue, depuis qu'elle tait 
vendre, plus lamentable et plus louche par l'immense criteau,
qui ajoutait  la mlancolie du jardin, obstru de ronces.  Il se
rappelait l'affreuse tristesse qu'il prouvait chaque fois, le
malaise dont elle le hantait, comme si elle se dressait  cette
place pour le malheur de son existence.  Aujourd'hui, couch dans
cette chambre, si faible, il croyait comprendre, car ce ne
pouvait tre que cela: il allait srement y mourir.

Ds qu'elle l'avait vu en tat de l'entendre, Sverine s'tait
empresse de le rassurer, en lui disant  l'oreille, pendant
qu'elle remontait la couverture:

--Ne t'inquite pas, j'ai vid tes poches, j'ai pris la montre.

Il la regardait, les yeux largis, faisant un effort de mmoire.

--La montre...  Ah!  oui, la montre.

--On aurait pu te fouiller.  Et je l'ai cache parmi des affaires
 moi.  N'aie pas peur.

Il la remercia d'un serrement de main.  En tournant la tte, il
avait aperu, sur la table, le couteau, trouv galement dans une
de ses poches.  Lui, seulement, n'tait pas  cacher: un couteau
comme tous les autres.

Mais, le lendemain dj, Jacques tait plus fort, et il se reprit
 esprer qu'il ne mourrait pas l.  Il avait eu un vritable
plaisir  reconnatre, prs de lui, Cabuche, s'empressant,
assourdissant sur le parquet ses pas lourds de colosse; car,
depuis l'accident, le carrier n'avait pas quitt Sverine, comme
emport lui aussi dans un ardent besoin de dvouement: il lchait
son travail, revenait chaque matin l'aider aux gros travaux du
mnage, la servait en chien fidle, les yeux fixs sur les siens.
Ainsi qu'il le disait, c'tait une rude femme, malgr son air
mince.  On pouvait bien faire quelque chose pour elle, qui
faisait tant pour les autres.  Et les deux amants s'habituaient 
lui, se tutoyaient, s'embrassaient mme, sans se gner, lorsqu'il
traversait la chambre discrtement, en effaant le plus possible
son grand corps.

Jacques, cependant, s'tonnait des frquentes absences de
Sverine.  Le premier jour, pour obir au mdecin, elle lui avait
cach la prsence d'Henri, en bas, sentant bien de quelle douceur
apaisante lui serait l'ide d'une absolue solitude.

--Nous sommes seuls, n'est-ce pas?

--Oui, mon chri, seuls, tout  fait seuls...  Dors tranquille.

Seulement, elle disparaissait  chaque minute, et ds le
lendemain, il avait entendu, au rez-de-chausse, des bruits de
pas, des chuchotements.  Puis, le jour suivant, ce fut toute une
gaiet touffe, des rires clairs, deux voix jeunes et fraches
qui ne cessaient point.

--Qu'y a-t-il?  qui est-ce?...  Nous ne sommes donc pas seuls?

--Eh bien!  non, mon chri, il y a en bas, juste sous ta chambre,
un autre bless que j'ai d recueillir.

--Ah!...  Qui donc?

--Henri, tu sais, le conducteur-chef?

--Henri...  Ah!

--Et, ce matin, ses soeurs sont arrives.  Ce sont elles que tu
entends, elles rient de tout...  Comme il va beaucoup mieux,
elles repartiront ce soir,  cause de leur pre qui ne peut se
passer d'elles; et Henri restera deux ou trois jours encore, pour
se remettre compltement...  Imagine-toi, il a saut, lui, et
rien de cass; seulement, il tait comme idiot; mais c'est
revenu.

Jacques se taisait, fixait sur elle un regard si long, qu'elle
ajouta:

--Tu comprends?  s'il n'tait pas l, on pourrait jaser de nous
deux...  Tant que je ne suis pas seule avec toi, mon mari n'a
rien  dire, j'ai un bon prtexte pour rester ici...  Tu
comprends?

--Oui, oui, c'est trs bien.

Et, jusqu'au soir, Jacques couta les rires des petites
Dauvergne, qu'il se souvenait d'avoir entendus,  Paris, monter
ainsi de l'tage infrieur, dans la chambre o Sverine s'tait
confesse, entre ses bras.  Puis, la paix se fit, il ne distingua
plus que le pas lger de cette dernire, allant de lui  l'autre
bless.  La porte d'en bas se refermait, la maison tombait  un
silence profond.  Deux fois, ayant trs soif, il dut taper avec
une chaise sur le plancher, pour qu'elle remontt.  Et, quand
elle reparaissait, elle tait souriante, trs empresse,
expliquant qu'elle n'en finissait pas, parce qu'il fallait
entretenir sur la tte d'Henri des compresses d'eau glace.

Ds le quatrime jour, Jacques put se lever et passer deux heures
dans un fauteuil, devant la fentre.  En se penchant un peu, il
apercevait l'troit jardin, que le chemin de fer avait coup,
clos d'un mur bas, envahi d'glantiers aux fleurs ples.  Et il
se rappelait la nuit o il s'tait hauss, pour regarder
par-dessus le mur, il revoyait le terrain assez vaste, de l'autre
ct de la maison, ferm seulement d'une haie vive, cette haie
qu'il avait franchie, et derrire laquelle il s'tait heurt 
Flore, assise au seuil de la petite serre en ruine, en train de
dmler des cordes voles,  coups de ciseaux.  Ah!  l'abominable
nuit, toute pleine de l'pouvante de son mal!  Cette Flore, avec
sa taille haute et souple de guerrire blonde, ses yeux
flambants, fixs droit dans les siens, l'obsdait, depuis que le
souvenir lui revenait, de plus en plus net.  D'abord, il n'avait
pas ouvert la bouche de l'accident, et personne autour de lui
n'en parlait, par prudence.  Mais chaque dtail se rveillait, il
reconstruisait tout, il ne songeait qu' cela, d'un effort si
continu, que, maintenant,  la fentre, son occupation unique
tait de rechercher les traces, de guetter les acteurs de la
catastrophe.  Pourquoi donc ne la voyait-il plus, elle,  son
poste de garde-barrire, le drapeau au poing?  Il n'osait poser
la question, cela aggravait le malaise que lui causait cette
maison lugubre, qui lui semblait toute peuple de spectres.

Un matin pourtant, comme Cabuche tait l, aidant Sverine, il
finit par se dcider.

--Et Flore, elle est malade?

Le carrier, saisi, ne comprit pas un geste de la jeune femme,
crut qu'elle lui ordonnait de parler.

--La pauvre Flore, elle est morte!

Jacques les regardait, frmissant, et il fallut bien alors lui
tout dire.  A eux deux, ils lui contrent le suicide de la jeune
fille, comment elle s'tait fait couper, sous le tunnel.  On
avait retard l'enterrement de la mre jusqu'au soir, pour
emmener la fille en mme temps; et elles dormaient cte  cte,
dans le petit cimetire de Doinville, o elles taient alles
rejoindre la premire partie, la cadette, cette douce et
malheureuse Louisette, emporte elle aussi violemment, toute
souille de sang et de boue.  Trois misrables, de celles qui
tombent en route et qu'on crase, disparues, comme balayes par
le vent terrible de ces trains qui passaient!

--Morte, mon Dieu!  rpta trs bas Jacques, ma pauvre tante
Phasie, et Flore, et Louisette!

Au nom de cette dernire, Cabuche, qui aidait Sverine  pousser
le lit, leva instinctivement les yeux sur elle, troubl par le
souvenir de sa tendresse d'autrefois, dans la passion naissante
dont il tait envahi, sans dfense, en tre tendre et born, en
bon chien qui se donne ds la premire caresse.  Mais la jeune
femme, au courant de ses tragiques amours, restait grave, le
regardait avec des yeux de sympathie; et il en fut trs touch;
et, sa main ayant, sans le vouloir, effleur la sienne, en lui
passant les oreillers, il suffoqua, il rpondit d'une voix
bgayante  Jacques qui l'interrogeait.

--On l'accusait donc d'avoir provoqu l'accident?

--Oh!  non, non...  Seulement, c'tait sa faute, vous comprenez
bien.

En phrases coupes, il dit ce qu'il savait.  Lui, n'avait rien
vu, car il tait dans la maison, quand les chevaux avaient
march, amenant le fardier en travers de la voie.  C'tait bien
l son sourd remords, ces messieurs de la justice le lui avaient
reproch durement: on ne quittait pas ses btes, l'effroyable
malheur ne serait pas arriv, s'il tait rest avec elles.
L'enqute avait donc abouti  une simple ngligence de la part de
Flore; et, comme elle s'tait punie elle-mme, atrocement,
l'affaire en demeurait l, on ne dplaait mme pas Misard, qui,
de son air humble et dfrent, s'tait tir d'embarras, en
chargeant la morte: elle n'en faisait jamais qu' sa tte, il
devait sortir  chaque minute de son poste pour fermer la
barrire.  D'ailleurs, la Compagnie n'avait pu qu'tablir, ce
matin-l, la parfaite correction de son service; et, en attendant
qu'il se remarit, elle venait de l'autoriser  prendre avec lui,
pour garder la barrire, une vieille femme du voisinage, la
Ducloux, une ancienne servante d'auberge, qui vivait de gains
louches, amasss autrefois.

Lorsque Cabuche quitta la chambre, Jacques retint Sverine du
regard.  Il tait trs ple.

--Tu sais bien que c'est Flore qui a tir les chevaux, et qui a
barr la voie, avec les pierres.

Sverine blmit  son tour.

--Chri, qu'est-ce que tu racontes!...  Tu as la fivre, il faut
te recoucher.

--Non, non, ce n'est pas un cauchemar...  Tu entends?  je l'ai
vue, comme je te vois.  Elle tenait les btes, elle empchait le
fardier d'avancer, avec sa poigne solide.

Alors, la jeune femme dfaillit sur une chaise, en face de lui,
les jambes casses.

--Mon Dieu!  mon Dieu!  a me fait peur...  C'est monstrueux, je
ne vais plus en dormir.

--Parbleu!  continua-t-il, la chose est claire, elle a tent de
nous tuer tous les deux, dans le tas...  Depuis longtemps, elle
me voulait, et elle tait jalouse.  Avec a, une tte dtraque,
des ides de l'autre monde...  Tant de meurtres d'un coup, toute
une foule dans du sang!  Ah!  la bougresse!

Ses yeux s'largissaient, un tic nerveux tirait ses lvres; et il
se tut, et ils continurent  se regarder, toute une grande
minute.  Puis, s'arrachant aux visions abominables qui
s'voquaient entre eux, il reprit  demi-voix:

--Ah!  elle est morte, c'est donc a qu'elle revient!  Depuis que
j'ai repris connaissance, il me semble toujours qu'elle est l.
Ce matin encore, je me suis retourn, en la croyant au chevet de
mon lit...  Elle est morte, et nous vivons.  Pourvu qu'elle ne se
venge pas, maintenant!

Sverine frissonna.

--Tais-toi, tais-toi donc!  Tu me rendras folle.

Et elle sortit, Jacques l'entendit qui descendait prs de l'autre
bless.  Lui, rest  la fentre, s'oublia de nouveau  examiner
la voie, la petite maison du garde-barrire, avec son grand
puits, le poste de cantonnement, cette troite baraque de
planches, o Misard semblait sommeiller, dans sa rgulire et
monotone besogne.  Ces choses l'absorbaient maintenant pendant
des heures, comme  la recherche d'un problme qu'il ne pouvait
rsoudre, et dont la solution pourtant importait  son salut.

Ce Misard, il ne se lassait pas de le regarder, cet tre chtif,
doux et blme, continuellement secou d'une petite toux mauvaise,
et qui avait empoisonn sa femme, et qui tait venu  bout de
cette gaillarde, en insecte rongeur, entt  sa passion.
Srement, depuis des annes, il n'avait pas eu d'autre ide dans
la tte, de jour et de nuit, pendant les douze interminables
heures de son service.  A chaque tintement lectrique qui lui
annonait un train, sonner de la trompe; puis, le train pass, la
voie ferme, pousser un bouton pour l'annoncer au poste suivant,
en pousser un autre pour rendre la voie libre au poste prcdent:
c'taient l des mouvements simplement mcaniques, qui avaient
fini par entrer comme des habitudes de corps dans sa vie
vgtative.  Illettr, obtus, il ne lisait jamais, il restait les
mains ballantes, les yeux perdus et vagues, entre les appels de
ses appareils.  Presque toujours assis dans sa gurite, il n'y
prenait d'autre distraction que d'y djeuner le plus longuement
possible.  Ensuite, il retombait  son hbtude, le crne vide,
sans une pense, tourment surtout de terribles somnolences,
s'endormant parfois les yeux ouverts.  La nuit, s'il ne voulait
pas succomber  cette irrsistible torpeur, il lui fallait se
lever, marcher, les jambes molles, ainsi qu'un homme ivre.  Et
c'tait ainsi que la lutte avec sa femme, ce sourd combat pour
les mille francs cachs,  qui les aurait aprs la mort de
l'autre, devait avoir t, durant des mois et des mois, l'unique
rflexion, dans ce cerveau engourdi d'homme solitaire.  Quand il
sonnait de la trompe, quand il manoeuvrait ses signaux, veillant
en automate  la scurit de tant de vies, il songeait au poison;
et, quand il attendait, les bras inertes, les yeux vacillants de
sommeil, il y songeait encore.  Rien au-del: il la tuerait, il
chercherait, c'tait lui qui aurait l'argent.

Aujourd'hui, Jacques s'tonnait de le trouver le mme.  On tuait
donc sans secousse, et la vie continuait.  Aprs la fivre des
premires fouilles, Misard, en effet, venait de retomber  son
flegme, d'une douceur sournoise d'tre fragile qui craint les
chocs.  Au fond, il avait eu beau la manger, sa femme triomphait
quand mme; car il restait battu, il retournait la maison, sans
rien dcouvrir, pas un centime; et ses regards seuls, des regards
inquiets et fureteurs, disaient sa proccupation, dans sa face
terreuse.  Continuellement, il revoyait les yeux grands ouverts
de la morte, le rire affreux de ses lvres, qui rptaient:
Cherche!  cherche! Il cherchait, il ne pouvait maintenant
donner  sa cervelle une minute de repos; sans relche, elle
travaillait, travaillait, en qute de l'endroit o le magot tait
enfoui, reprenant l'examen des cachettes possibles, rejetant
celles qu'il avait fouilles dj, s'allumant de fivre ds qu'il
en imaginait une nouvelle, brl alors d'une telle hte, qu'il
lchait tout pour y courir, inutilement: supplice intolrable 
la longue, torture vengeresse, sorte d'insomnie crbrale qui le
tenait veill, stupide et rflchissant malgr lui, sous le
tic-tac d'horloge de l'ide fixe.  Quand il soufflait dans sa
trompe, une fois pour les trains descendants, deux fois pour les
trains montants, il cherchait; quand il obissait aux sonneries,
quand il poussait les boutons de ses appareils, fermant, ouvrant
la voie, il cherchait; sans cesse, il cherchait, cherchait
perdument, le jour, pendant ses longues attentes, alourdi
d'oisivet, la nuit, tourment de sommeil, comme exil au bout du
monde, dans le silence de la grande campagne noire.  Et la
Ducloux, la femme qui,  prsent, gardait la barrire, travaille
du dsir de se faire pouser, tait aux petits soins, inquite de
ce que jamais plus il ne fermait l'oeil.

Une nuit, Jacques, qui commenait  faire quelques pas dans sa
chambre, s'tant lev et approch de la fentre, vit une lanterne
aller et venir chez Misard: srement, l'homme cherchait.  Mais,
la nuit suivante, comme le convalescent guettait de nouveau, il
eut l'tonnement de reconnatre Cabuche, dans une grande forme
sombre, debout sur la route, sous la fentre de la pice voisine,
o dormait Sverine.  Et cela, sans qu'il st pourquoi, au lieu
de l'irriter, l'emplit de commisration et de tristesse: un
malheureux encore, cette grande brute, plante l, ainsi qu'une
bte affole et fidle.  Vraiment, Sverine, si mince, pas belle
lorsqu'on la dtaillait, tait donc d'un charme bien puissant,
avec ses cheveux d'encre et ses ples yeux de pervenche, pour que
les sauvages eux-mmes, les colosses borns, eussent ainsi la
chair prise, jusqu' passer les nuits  sa porte, en petits
garons tremblants!  Il se rappela des faits, l'empressement du
carrier  l'aider, les regards de servitude dont il s'offrait 
elle.  Oui, certainement, Cabuche l'aimait, la dsirait.  Et, le
lendemain, l'ayant surveill, il le vit qui ramassait furtivement
une pingle  cheveux, tombe de son chignon, en faisant le lit,
et qui la gardait dans son poing, pour ne pas la rendre.  Jacques
songeait  son propre tourment, tout ce qu'il avait souffert du
dsir, tout ce qui revenait en lui de trouble et d'effrayant,
avec la sant.

Deux jours encore se passrent, la semaine s'achevait, et ainsi
que le mdecin l'avait prvu, les blesss allaient pouvoir
reprendre leur service.  Un matin, le mcanicien, tant  la
fentre, vit passer, sur une machine toute neuve, son chauffeur
Pecqueux, qui le salua de la main, comme s'il l'appelait.  Mais
il n'avait aucune hte, un rveil de passion le retenait l, une
sorte d'attente anxieuse de ce qui devait se produire.  Le jour
mme, en bas, il entendit de nouveau les rires frais et jeunes,
une gaiet de grandes filles, emplissant la triste demeure du
tapage d'un pensionnat en rcration.  Il avait reconnu les
petites Dauvergne.  Il n'en parla point  Sverine, qui,
d'ailleurs, la journe entire, s'chappa, sans pouvoir rester
cinq minutes prs de lui.  Puis, le soir, la maison tomba  un
silence de mort.  Et, comme, l'air grave, un peu ple, elle
s'attardait dans sa chambre, il la regarda fixement, il lui
demanda:

--Alors, il est parti, ses soeurs l'ont emmen?

Elle rpondit d'une voix brve:

--Oui.

--Et nous sommes seuls enfin, tout  fait seuls?

--Oui, tout  fait seuls...  Demain, il faudra nous quitter, je
retournerai au Havre.  C'est fini, de camper dans ce dsert.

Lui, continuait  la regarder, d'un air souriant et gn.

Pourtant, il se dcida.

--Tu regrettes qu'il soit parti, hein?

Et, comme elle tressaillait, en voulant protester, il l'arrta.

--Ce n'est pas une querelle que je te cherche.  Tu vois bien que
je ne suis pas jaloux.  Un jour, tu m'as dit de te tuer, si tu
m'tais infidle, et, n'est-ce pas?  je n'ai point l'air d'un
amant qui songe  tuer sa matresse...  Mais, vraiment, tu ne
bougeais plus d'en bas.  Impossible de t'avoir  moi une minute.
J'ai fini par me rappeler ce que disait ton mari, que tu
coucherais un beau soir avec ce garon, sans plaisir, uniquement
pour recommencer autre chose.

Elle avait cess de se dbattre, elle rpta  deux reprises,
lentement:

--Recommencer, recommencer...

Puis, dans un lan d'irrsistible franchise:

--Eh bien!  coute, c'est vrai...  Nous pouvons nous dire tout,
nous autres.  Il y a assez de choses qui nous lient...  depuis
des mois, il me poursuivait, cet homme.  Il savait que j'tais 
toi, il pensait que a ne me coterait pas davantage d'tre 
lui.  Et, quand je l'ai retrouv en bas, il m'a parl encore, il
m'a rpt qu'il m'aimait  en mourir, l'air si pntr de
reconnaissance pour les soins que je lui donnais, avec une telle
douceur de tendresse, que, c'est vrai, j'ai fait un moment le
rve de l'aimer aussi, de recommencer autre chose, quelque chose
de meilleur, de trs doux...  Oui, quelque chose sans plaisir
peut-tre, mais qui m'aurait calme...

Elle s'interrompit, hsita avant de continuer.

--Car, devant nous deux, maintenant, c'est barr, nous n'irons
pas plus loin...  Notre rve de dpart, cet espoir d'tre riches
et heureux, l-bas, en Amrique, toute cette flicit qui
dpendait de toi, elle est impossible, puisque tu n'as pas pu...
Oh!  je ne te reproche rien, il vaut mme mieux que la chose ne
se soit pas faite; mais je veux te faire comprendre qu'avec toi
je n'ai plus rien  attendre: demain sera comme hier, les mmes
ennuis, les mmes tourments.

Il la laissait parler, il ne la questionna qu'en la voyant se
taire.

--Et c'est pour a que tu as couch avec l'autre?

Elle avait fait quelques pas dans la chambre, elle revint, haussa
les paules.

--Non, je n'ai pas couch avec lui, et je te le dis simplement,
et tu me crois, j'en suis sre, parce que dsormais nous n'avons
pas  nous mentir...  Non, je n'ai pas pu, pas davantage que tu
n'as pu toi-mme, pour l'autre affaire.  Hein?  a t'tonne
qu'une femme ne puisse se donner  un homme, quand elle raisonne
le cas, en trouvant qu'elle y aurait intrt.  Moi-mme, je n'en
pensais pas si long, a ne m'avait jamais cot d'tre gentille,
je veux dire de faire ce plaisir  mon mari ou  toi, quand je
vous voyais m'aimer si fort.  Eh bien!  je n'ai pas pu, cette
fois-l.  Il m'a bais les mains, pas mme les lvres, je te le
jure.  Il m'attend  Paris, plus tard, parce que je le voyais si
malheureux, que je n'ai pas voulu le dsesprer.

Elle avait raison, Jacques la croyait, il voyait bien qu'elle ne
mentait pas.  Et il tait repris d'une angoisse, le trouble
affreux de son dsir grandissait,  penser qu'il tait maintenant
enferm seul avec elle, loin du monde, dans la flamme rallume de
leur passion.  Il voulut s'chapper, il s'cria:

--Mais l'autre encore, il y en a un autre, ce Cabuche!

Un brusque mouvement la ramena de nouveau.

--Ah!  tu t'es aperu, tu sais cela aussi...  Oui, c'est vrai, il
y a celui-l encore.  Je me demande ce qu'ils ont tous...
celui-l ne m'a jamais dit un mot.  Mais je le vois bien qui se
tord les bras, quand nous nous embrassons.  Il m'entend te
tutoyer, il pleure dans les coins.  Et puis, il me vole tout, des
affaires  moi, des gants, jusqu' des mouchoirs qui
disparaissent, qu'il emporte l-bas, dans sa caverne, comme des
trsors...  Seulement, tu ne vas pas t'imaginer que je suis
capable de cder  ce sauvage.  Il est trop gros, il me ferait
peur.  D'ailleurs, il ne demande rien...  Non, non, ces grandes
brutes, quand c'est timide, a meurt d'amour, sans rien exiger.
Tu pourrais me laisser un mois  sa garde, il ne me toucherait
pas du bout des doigts, pas plus qu'il n'avait touch 
Louisette, a, j'en rponds aujourd'hui.

A ce souvenir, leurs regards se rencontrrent, un silence rgna.
Les choses du pass s'voquaient, leur rencontre chez le juge
d'instruction,  Rouen, puis leur premier voyage  Paris, si
doux, et leurs amours, au Havre, et tout ce qui avait suivi, de
bon et de terrible.  Elle se rapprocha, elle tait si prs de
lui, qu'il sentait la tideur de son haleine.

--Non, non, encore moins avec celui-l qu'avec l'autre.  Avec
personne, entends-tu, parce que je ne pourrais pas...  et veux-tu
savoir pourquoi?  Va, je le sens  cette heure, je suis sre de
ne pas me tromper: c'est parce que tu m'as prise tout entire.
Il n'y a pas d'autre mot: oui, prise, comme on prend quelque
chose des deux mains, qu'on l'emporte, qu'on en dispose  chaque
minute, ainsi que d'un objet  soi.  Avant toi, je n'ai t 
personne.  Je suis tienne et je resterai tienne, mme si tu ne le
veux pas, mme si je ne le veux pas moi-mme...  a, je ne
saurais l'expliquer.  Nous nous sommes rencontrs ainsi.  Avec
les autres, a me fait peur, a me rpugne; tandis que toi, tu as
fait de a un plaisir dlicieux, un vrai bonheur du ciel...  Ah!
je n'aime que toi, je ne peux plus aimer que toi!

Elle avanait les bras, pour l'avoir  elle, dans une treinte,
pour poser la tte  son paule, la bouche  ses lvres.  Mais il
lui avait saisi les mains, il la retenait, perdu, terrifi de
sentir l'ancien frisson remonter de ses membres, avec le sang qui
lui battait le crne.  C'tait la sonnerie d'oreilles, les coups
de marteau, la clameur de foule de ses grandes crises
d'autrefois.  Depuis quelque temps, il ne pouvait plus la
possder en plein jour ni mme  la clart d'une bougie, dans la
peur de devenir fou, s'il voyait.  Et une lampe tait l, qui les
clairait vivement tous les deux; et, s'il tremblait ainsi, s'il
commenait  s'enrager, ce devait tre qu'il apercevait la
rondeur blanche de sa gorge, par le col dgraf de la robe de
chambre.

Suppliante, brlante, elle continua:

--Notre existence a beau tre barre, tant pis!  Si je n'attends
de toi rien de nouveau, si je sais que demain ramnera pour nous
les mmes ennuis et les mmes tourments, a m'est gal, je n'ai
pas autre chose  faire que de traner ma vie et de souffrir avec
toi.  Nous allons retourner au Havre, a ira comme a voudra,
pourvu que je t'aie ainsi une heure, de temps  autre...  Voici
trois nuits que je ne dors plus, torture dans ma chambre, l, de
l'autre ct du palier, par le besoin de venir te rejoindre.  Tu
avais t si souffrant, tu me semblais si sombre, que je n'osais
pas...  Mais, dis, garde-moi, ce soir.  Tu verras comme ce sera
gentil, je me ferai toute petite, pour ne pas te gner.  Et puis,
songe que c'est la dernire nuit...  On est au bout de la terre,
dans cette maison.  coute, pas un souffle, pas une me.
Personne ne peut venir, nous sommes seuls, si absolument seuls,
que personne ne le saurait, si nous mourions aux bras l'un de
l'autre.

Dj, dans la fureur de son dsir de possession, exalt par ses
caresses, Jacques, n'ayant pas d'arme, avanait les doigts pour
trangler Sverine, lorsque, d'elle-mme, elle cda  l'habitude
prise, se tourna et teignit la lampe.  Alors, il l'emporta, ils
se couchrent.  Ce fut une de leurs plus ardentes nuits d'amour,
la meilleure, la seule o ils se sentirent confondus, disparus
l'un dans l'autre.  Briss de ce bonheur, anantis au point de ne
plus sentir leur corps, ils ne s'endormirent pourtant pas, ils
restrent lis d'une treinte.  Et, comme pendant la nuit des
aveux,  Paris, dans la chambre de la mre Victoire, lui
l'coutait, silencieux, tandis qu'elle, la bouche colle  son
oreille, chuchotait trs bas des paroles sans fin.  Peut-tre, ce
soir-l, avait-elle senti la mort passer sur sa nuque, avant
d'teindre la lampe.  Jusqu' ce jour, elle tait demeure
souriante, inconsciente, sous la continuelle menace de meurtre,
aux bras de son amant.  Mais elle venait d'en avoir le petit
frisson froid, et c'tait cette pouvante inexplique qui la
nouait si troitement  cette poitrine d'homme, dans un besoin de
protection.  Son lger souffle tait comme le don mme de sa
personne.

--Oh!  mon chri, si tu avais pu, que nous aurions t heureux
l-bas...!  Non, non, je ne te demande plus de faire ce que tu ne
peux pas faire; seulement, je regrette tant notre rve!...  J'ai
eu peur, tout  l'heure.  Je ne sais pas, il me semble que
quelque chose me menace.  C'est un enfantillage sans doute: 
chaque minute, je me retourne, comme si quelqu'un tait l, prt
 me frapper...  Et je n'ai que toi, mon chri, pour me dfendre.
Toute ma joie dpend de toi, tu es maintenant ma seule raison de
vivre.

Sans rpondre, il la serra davantage, mettant dans cette pression
ce qu'il ne disait point: son motion, son dsir sincre d'tre
bon pour elle, l'amour violent qu'elle n'avait pas cess de lui
inspirer.  Et il avait encore voulu la tuer, ce soir-l; car, si
elle ne s'tait pas tourne, pour teindre la lampe, il l'aurait
trangle, c'tait certain.  Jamais il ne gurirait, les crises
revenaient au hasard des faits, sans qu'il pt mme en dcouvrir,
en discuter les causes.  Ainsi, pourquoi ce soir-l, lorsqu'il la
retrouvait fidle, d'une passion largie et confiante?  tait-ce
donc que plus elle l'aimait, plus il la voulait possder, jusqu'
la dtruire, dans ces tnbres effrayantes de l'gosme du mle?
L'avoir comme la terre, morte!

--Dis, mon chri, pourquoi donc ai-je peur?  Sais-tu, toi,
quelque chose qui me menace?

--Non, non, sois tranquille, rien ne te menace.

--C'est que tout mon corps tremble, par moments.  Il y a,
derrire moi, un continuel danger, que je ne vois pas, mais que
je sens bien...  Pourquoi donc ai-je peur?

--Non, non, n'aie pas peur...  Je t'aime, je ne laisserai
personne te faire du mal...  Vois, comme cela est bon, d'tre
ainsi, l'un dans l'autre!

Il y eut un silence, dlicieux.

--Ah!  mon chri, continua-t-elle de son petit souffle de
caresse, des nuits et des nuits encore, toutes pareilles 
celle-ci, des nuits sans fin o nous serions comme a,  ne faire
qu'un...  Tu sais, nous vendrions cette maison, nous partirions
avec l'argent, pour rejoindre en Amrique ton ami, qui t'attend
toujours...  Pas un jour je ne me couche, sans arranger notre vie
l-bas...  Et, tous les soirs, ce serait comme ce soir.  Tu me
prendrais, je serais  toi, nous finirions par nous endormir aux
bras l'un de l'autre...  Mais tu ne peux pas, je le sais.  Si je
t'en parle, ce n'est pas pour te faire de la peine, c'est parce
que a me sort du coeur, malgr moi.

Une dcision brusque, qu'il avait dj prise si souvent, envahit
Jacques: tuer Roubaud, pour ne pas la tuer, elle.  Cette fois,
comme les autres, il crut en avoir la volont absolue,
inbranlable.

--Je n'ai pas pu, murmura-t-il  son tour, mais je pourrai.  Ne
te l'ai-je pas promis?

Elle protesta, faiblement.

--Non, ne promets pas, je t'en prie...  Nous en sommes malades
aprs, quand le courage t'a manqu...  Et puis, c'est affreux, il
ne faut pas, non, non!  il ne faut pas.

--Si, tu le sais bien, il le faut, au contraire.  C'est parce
qu'il le faut, que j'en trouverai la force...  Je voulais t'en
parler, et nous allons en parler, puisque nous sommes l, seuls,
tranquilles  ne pas voir nous-mmes la couleur de nos paroles.

Dj, elle se rsignait, soupirante, le coeur gonfl, battant 
si grands coups, qu'il le sentait battre contre son propre coeur.

--Oh!  mon Dieu!  tant que a ne devait pas se faire, je le
dsirais...  Mais,  prsent que a devient srieux, je ne vais
plus vivre.

Et ils se turent, il y eut un nouveau silence, sous le poids
lourd de cette rsolution.  Autour d'eux, ils sentaient le
dsert, la dsolation de ce pays farouche.  Ils avaient trs
chaud, les membres moites, enlacs, fondus ensemble.

Puis, comme, d'une caresse errante, il lui mettait des baisers au
cou, sous le menton, ce fut elle qui reprit son lger murmure.

--Il faudrait qu'il vnt ici...  Oui, je pourrais l'appeler, sous
un prtexte.  Je ne sais pas lequel.  Nous verrons plus tard...
alors, n'est-ce pas?  tu l'attendrais, tu te cacherais; et a
irait tout seul, car on est certain de n'tre pas drang, ici...
Hein?  c'est a qu'il faut faire.

Docile, tandis que ses lvres descendaient du menton  la gorge,
il se contenta de rpondre:

--Oui, oui.

Mais, elle, trs rflchie, pesait chaque dtail; et, au fur et 
mesure que le plan se dveloppait dans sa tte, elle le discutait
et l'amliorait.

--Seulement, mon chri, ce serait trop bte de ne pas prendre nos
prcautions.  Si nous devions nous faire arrter le lendemain,
j'aimerais mieux rester comme nous sommes...  vois-tu, j'ai lu
a, je ne me rappelle plus o, dans un roman bien sr: le mieux
serait de faire croire  un suicide...  Il est si drle depuis
quelque temps, si dtraqu et si sombre, que a ne surprendrait
personne d'apprendre brusquement qu'il est venu ici pour se
tuer...  Mais, voil, il s'agirait de trouver le moyen,
d'arranger la chose, de faon que l'ide de suicide ft
acceptable...  N'est-ce pas?

--Oui, sans doute.

Elle cherchait, suffoque un peu, parce qu'il lui ramassait la
gorge sous ses lvres, pour la baiser toute.

--Hein?  quelque chose qui cacherait la trace...  Dis donc, c'est
une ide!  Si, par exemple, il avait a au cou, nous n'aurions
qu' le prendre et  le porter,  nous deux, l, en travers de la
voie.  Comprends-tu?  nous lui mettrions le cou sur un rail, de
manire  ce que le premier train le dcapitt.  On pourrait
chercher ensuite, quand il aurait tout a cras: plus de trou,
plus rien!...  Est-ce que a va, dis?

--Oui, a va, c'est trs bien.

Tous deux s'animaient, elle tait presque gaie et fire d'avoir
de l'imagination.  A une caresse plus vive, elle fut parcourue
d'un frmissement.

--Non, laisse-moi, attends un peu...  Car, mon chri, j'y songe,
a ne va pas encore.  Si tu restes ici avec moi, le suicide quand
mme semblera louche.  Il faut que tu partes.  Entends-tu?
demain, tu partiras, mais d'une faon ouverte, devant Cabuche,
devant Misard, pour que ton dpart soit bien tabli.  Tu prendras
le train  Barentin, tu descendras  Rouen, sous un prtexte;
puis, ds que la nuit sera tombe, tu reviendras, je te ferai
entrer par-derrire.  Il n'y a que quatre lieues, tu peux tre de
retour en moins de trois heures...  Cette fois, tout est rgl.
C'est fait, si tu le veux.

--Oui, je le veux, c'est fait.

Lui-mme, maintenant, rflchissait, ne la baisait plus, inerte.
Et il y eut encore un silence, pendant qu'ils demeuraient ainsi,
sans bouger, aux bras l'un de l'autre, comme anantis dans l'acte
futur, arrt, certain dsormais.  Puis, lentement, la sensation
de leurs deux corps leur revint, et ils s'touffaient d'une
treinte grandissante, lorsqu'elle s'arrta, les bras dnous.

--Eh bien!  et le prtexte pour le faire venir ici?  Il ne pourra
toujours prendre que le train de huit heures du soir, aprs son
service, et il n'arrivera pas avant dix heures: a vaut mieux...
Tiens!  justement, cet acqureur pour la maison, dont Misard m'a
parl, et qui doit visiter aprs-demain matin!  Voil, je vais
tlgraphier  mon mari, en me levant, que sa prsence est
absolument ncessaire.  Il sera l demain soir.  Toi, tu partiras
dans l'aprs-midi, et tu pourras tre de retour avant qu'il
arrive.  Il fera nuit, pas de lune, rien qui nous gne...  Tout
s'arrange parfaitement.

--Oui, parfaitement.

Et, cette fois, emports jusqu' l'vanouissement, ils
s'aimrent.  Lorsqu'ils s'endormirent enfin, au fond du grand
silence, en se tenant encore  pleins bras, il ne faisait pas
jour, la pointe de l'aube commenait  blanchir les tnbres qui
les avaient cachs l'un  l'autre, comme envelopps d'un manteau
noir.  Lui, jusqu' dix heures, dormit d'un sommeil cras, sans
un rve; et, quand il ouvrit les yeux, il tait seul, elle
s'habillait dans sa chambre, de l'autre ct du palier.  Une
nappe de clair soleil entrait par la fentre, incendiant les
rideaux rouges du lit, les tentures rouges des murs, tout ce
rouge dont flambait la pice; tandis que la maison tremblait du
tonnerre d'un train, qui venait de passer.  Ce devait tre ce
train qui l'avait rveill.  bloui, il regarda le soleil, le
ruissellement rouge o il tait; puis, il se souvint: c'tait
dcid, c'tait la nuit prochaine qu'il tuerait, lorsque ce grand
soleil aurait disparu.

Les choses se passrent, ce jour-l, ainsi que les avaient
arrtes Sverine et Jacques.  Elle, avant le djeuner, pria
Misard de porter  Doinville la dpche pour son mari; et, vers
trois heures, comme Cabuche tait l, lui, ouvertement, fit ses
prparatifs de dpart.  Mme, comme il partait, pour prendre 
Barentin le train de quatre heures quatorze, le carrier
l'accompagna, par dsoeuvrement, par le sourd besoin qui le
rapprochait de lui, heureux de retrouver chez l'amant un peu de
la femme qu'il dsirait.  A Rouen, o Jacques arriva  cinq
heures moins vingt, il descendit, prs de la gare, dans une
auberge que tenait une de ses payses.  Le lendemain, il parlait
de voir des camarades, avant d'aller  Paris reprendre son
service.  Mais il se dit trs fatigu, ayant trop prsum de ses
forces; et, ds six heures, il se retira pour dormir, dans une
chambre qu'il s'tait fait donner au rez-de-chausse, avec une
fentre qui s'ouvrait sur une ruelle dserte.  Dix minutes plus
tard, il tait en route pour la Croix-de-Maufras, aprs avoir
enjamb cette fentre, sans tre vu, en ayant bien soin de
repousser le volet, de faon  pouvoir rentrer par l,
secrtement.

Ce fut seulement  neuf heures un quart que Jacques se retrouva
devant la maison solitaire, plante de biais au bord de la voie,
dans la dtresse de son abandon.  La nuit tait trs noire, pas
une lueur n'clairait la faade hermtiquement close.  Et il eut
encore au coeur le choc douloureux, ce coup d'affreuse tristesse,
qui tait comme le pressentiment du malheur dont l'invitable
chance l'attendait l.  Ainsi que cela tait convenu avec
Sverine, il jeta trois petits cailloux dans le volet de la
chambre rouge; puis, il passa derrire la maison, o une porte,
silencieusement, finit par s'ouvrir.  L'ayant referme derrire
lui, il suivit des pas lgers qui montaient l'escalier,  ttons.
Mais, en haut,  la lueur de la grosse lampe brlant sur le coin
d'une table, quand il aperut le lit dj dfait, les vtements
de la jeune femme jets en travers d'une chaise, et elle-mme en
chemise, les jambes nues, coiffe pour la nuit, avec ses cheveux
pais, nous trs haut, dgageant le cou, il resta immobile de
surprise.

--Comment!  tu t'es couche?

--Sans doute, a vaut beaucoup mieux...  Une ide qui m'est
venue.  Tu comprends, quand il arrivera et que je descendrai lui
ouvrir comme a, il se mfiera encore moins.  Je lui raconterai
que j'ai t prise de migraine.  Dj Misard croit que je suis
souffrante.  a me permettra de dire que je n'ai pas quitt cette
chambre, lorsque demain matin on le retrouvera, lui, en bas, sur
la voie.

Mais Jacques frmissait, s'emportait.

--Non, non, habille-toi...  Il faut que tu sois debout.  Tu ne
peux pas rester comme a.

Elle s'tait mise  sourire, tonne.

--Pourquoi donc, mon chri?  Ne t'inquite pas, je t'assure que
je n'ai pas froid du tout...  Tiens!  vois donc si j'ai chaud!

D'un mouvement clin, elle s'approchait pour se pendre  lui de
ses bras nus, levant sa gorge ronde, que dcouvrait la chemise,
glisse sur une paule.  Et, comme il se reculait, dans une
irritation croissante, elle se fit docile.

--Ne te fche pas, je vais me refourrer dans le lit.  Tu n'auras
plus peur que je prenne du mal.

Lorsqu'elle fut recouche, le drap au menton, il parut en effet
se calmer un peu.  D'ailleurs, elle continuait de parler d'un air
tranquille, elle lui expliquait comment elle avait arrang les
choses dans sa tte.

--Ds qu'il frappera, je descendrai lui ouvrir.  D'abord, j'avais
l'ide de le laisser monter jusqu'ici, o tu l'aurais attendu.
Mais, pour le redescendre, a aurait compliqu encore; et puis,
dans cette chambre, c'est du parquet, tandis que le vestibule est
dall, ce qui me permettra de laver aisment, s'il y a des
taches...  Mme, en me dshabillant tout  l'heure, je songeais 
un roman, o l'auteur raconte qu'un homme, pour en tuer un autre,
s'tait mis tout nu.  Tu comprends?  on se lave aprs, on n'a pas
sur ses vtements une seule claboussure...  Hein!  si tu te
dshabillais toi aussi, si nous enlevions nos chemises?

Effar, il la regarda.  Mais elle avait sa figure douce, ses yeux
clairs de petite fille, simplement proccupe de la bonne
conduite de l'affaire, pour la russite.  Tout cela se passait
dans sa tte.  Lui,  cette vocation de leurs deux nudits, sous
l'claboussement du meurtre, tait repris, secou jusqu'aux os,
du frisson abominable.

--Non, non!...  Comme des sauvages, alors.  Pourquoi pas lui
manger le coeur?  Tu le dtestes donc bien?

La face de Sverine s'tait brusquement assombrie.  Cette
question la rejetait, de ses prparatifs de mnagre prudente,
dans l'horreur de l'acte.  Des larmes noyrent ses yeux.

--J'ai trop souffert depuis quelques mois, je ne puis gure
l'aimer.  Cent fois, je t'ai dit: tout, plutt que de rester avec
cet homme une semaine encore.  Mais, tu as raison, c'est affreux
d'en venir l, il faut vraiment que nous ayons l'envie d'tre
heureux ensemble...  Enfin, nous descendrons sans lumire.  Tu te
mettras derrire la porte, et quand je l'aurai ouverte et qu'il
sera entr, tu feras comme tu voudras...  Moi, si je m'en occupe,
c'est pour t'aider, c'est pour que tu n'aies pas le souci  toi
seul.  J'arrange a le mieux que je peux.

Devant la table, il s'tait arrt, en voyant le couteau, l'arme
qui avait dj servi au mari lui-mme, et qu'elle venait de
mettre videmment l, pour qu'il l'en frappt  son tour.  Grand
ouvert, le couteau luisait sous la lampe.  Il le prit, l'examina.
Elle se taisait, regardant elle aussi.  Puisqu'il le tenait, il
tait inutile de lui en parler.  Et elle ne continua que
lorsqu'il l'eut repos sur la table.

--N'est-ce pas?  mon chri, ce n'est pas moi qui te pousse.  Il
en est temps encore, va-t'en, si tu ne peux pas.

Mais, d'un geste violent, il s'enttait.

--Est-ce que tu me prends pour un lche?  Cette fois, c'est fait,
c'est jur!

A ce moment, la maison fut branle par le tonnerre d'un train,
qui passait en coup de foudre, si prs de la chambre, qu'il
semblait la traverser de son grondement; et il ajouta:

--Voici son train, le direct de Paris.  Il est descendu 
Barentin, il sera ici dans une demi-heure.

Et ni Jacques ni Sverine ne parlrent plus, un long silence
rgna.  L-bas, ils voyaient cet homme qui s'avanait par les
sentiers troits,  travers la nuit noire.  Lui, mcaniquement,
s'tait mis  marcher aussi dans la chambre, comme s'il et
compt les pas de l'autre, que chaque enjambe rapprochait un
peu.  Encore un, encore un; et, au dernier, il serait embusqu
derrire la porte du vestibule, il lui planterait le couteau dans
le cou, ds qu'il entrerait.  Elle, le drap toujours au menton,
couche sur le dos, avec ses grands yeux fixes, le regardait
aller et venir, l'esprit berc par la cadence de sa marche, qui
lui arrivait comme un cho des pas lointains, l-bas.  Sans cesse
un autre aprs un autre, rien ne les arrterait plus.  Quand il y
en aurait assez, elle sauterait du lit, descendrait ouvrir, pieds
nus, sans lumire.  C'est toi, mon ami, entre donc, je me suis
couche. Et il ne rpondrait mme pas, il tomberait dans
l'obscurit, la gorge ouverte.

De nouveau, un train passa, un descendant celui-ci, l'omnibus qui
croisait le direct devant la Croix-de-Maufras,  cinq minutes de
distance.  Jacques s'tait arrt, surpris.  Cinq minutes
seulement!  comme ce serait long, d'attendre une demi-heure!  Un
besoin de mouvement le poussait, il se remit  aller d'un bout de
la chambre  l'autre.  Il s'interrogeait dj, inquiet, pareil 
ces mles qu'un accident nerveux frappe dans leur virilit:
pourrait-il?  Il connaissait bien, en lui, la marche du
phnomne, pour l'avoir suivie  plus de dix reprises: d'abord,
une certitude, une rsolution absolue de tuer; puis, une
oppression au creux de la poitrine, un refroidissement des pieds
et des mains; et, d'un coup, la dfaillance, l'inutilit de la
volont sur les muscles devenus inertes.  Afin de s'exciter par
le raisonnement, il se rptait ce qu'il s'tait dit tant de
fois: son intrt  supprimer cet homme, la fortune qui
l'attendait en Amrique, la possession de la femme qu'il aimait.
Le pis tait que, tout  l'heure, en trouvant cette dernire
demi-nue, il avait bien cru l'affaire manque encore; car il
cessait de s'appartenir, ds que reparaissait son ancien frisson.
Un instant, il venait de trembler devant la tentation trop forte,
elle qui s'offrait, et ce couteau ouvert, qui tait l.  Mais,
maintenant, il restait solide, band vers l'effort.  Il pourrait.
Et il continuait d'attendre l'homme, battant la chambre, de la
porte  la fentre, passant  chaque tour prs du lit, qu'il ne
voulait point voir.

Sverine, dans ce lit, o ils s'taient aims pendant les heures
brlantes et noires de la nuit prcdente, ne bougeait toujours
pas.  La tte immobile sur l'oreiller, elle le suivait d'un
va-et-vient du regard, anxieuse elle aussi, agite de la crainte
que, cette nuit-l encore, il n'ost point.  En finir,
recommencer, elle ne voulait que cela, au fond de son
inconscience de femme d'amour, complaisante  l'homme, toute 
celui qui la tenait, sans coeur pour l'autre qu'elle n'avait
jamais dsir.  On s'en dbarrassait, puisqu'il gnait, rien
n'tait plus naturel; et elle devait rflchir, pour s'mouvoir
de l'abomination du crime: ds que l'image du sang, des
complications horribles s'effaait de nouveau, elle retombait 
son calme souriant, avec son visage d'innocence, tendre et
docile.  Cependant, elle, qui croyait bien connatre Jacques,
s'tonnait.  Il avait sa tte ronde de beau garon, ses cheveux
friss, ses moustaches trs noires, ses yeux bruns diamants
d'or; mais sa mchoire infrieure avanait tellement, dans une
sorte de coup de gueule, qu'il s'en trouvait dfigur.  En
passant prs d'elle, il venait de la regarder, comme malgr lui,
et l'clat de ses yeux s'tait terni d'une fume rousse, tandis
qu'il se rejetait en arrire, d'un recul de tout son corps.
Qu'avait-il donc  l'viter?  tait-ce que son courage, une fois
de plus, l'abandonnait?  Depuis quelque temps, dans l'ignorance
du continuel danger de mort o elle tait avec lui, elle
expliquait la peur sans cause, instinctive, qu'elle prouvait,
par le pressentiment d'une rupture prochaine.  Brusquement, elle
eut la conviction que, si, tout  l'heure, il ne pouvait frapper,
il fuirait pour ne plus jamais revenir.  Alors, elle dcida qu'il
tuerait, qu'elle saurait lui en donner la force, s'il en tait
besoin.  A ce moment, un nouveau train passait, un train de
marchandises interminable, dont la queue de wagons semblait
rouler depuis une ternit, dans le silence lourd de la chambre.
Et, souleve sur un coude, elle attendait que cette secousse
d'ouragan se ft perdue au loin, au fond de la campagne endormie:

--Encore un quart d'heure, dit Jacques tout haut.  Il a dpass
le bois de Bcourt, il est  moiti route.  Ah!  que c'est long!

Mais, comme il revenait vers la fentre, il trouva, debout devant
le lit, Sverine en chemise.

--Si nous descendions avec la lampe, expliqua-t-elle.  Tu verrais
l'endroit, tu te placerais, je te montrerais comment j'ouvrirai
la porte et quel mouvement tu auras  faire.

Lui, tremblant, reculait.

--Non, non!  pas la lampe!

--coute donc, nous la cacherons ensuite.  Il faut pourtant se
rendre compte.

--Non, non!  recouche-toi!

Elle n'obissait pas, elle marchait sur lui, au contraire, avec
le sourire invincible et despotique de la femme qui se sait
toute-puissante par le dsir.  Quand elle le tiendrait dans ses
bras, il cderait  sa chair, il ferait ce qu'elle voudrait.  Et
elle continuait de parler, d'une voix de caresse, pour le
vaincre.

--Voyons, mon chri, qu'as-tu?  On dirait que tu as peur de moi.
Ds que je m'approche, tu sembles m'viter.  Et si tu savais, en
ce moment, comme j'ai besoin de m'appuyer  toi, de sentir que tu
es l, que nous sommes bien d'accord, pour toujours, toujours,
entends-tu!

Elle avait fini par l'acculer  la table, et il ne pouvait la
fuir davantage, il la regardait, dans la vive clart de la lampe.
Jamais il ne l'avait vue ainsi, la chemise ouverte, coiffe si
haut, qu'elle tait toute nue, le cou nu, les seins nus.  Il
touffait, luttant, dj emport, tourdi par le flot de son
sang, dans l'abominable frisson.  Et il se souvenait que le
couteau tait l, derrire lui, sur la table: il le sentait, il
n'avait qu' allonger la main.

D'un effort, il parvint encore  bgayer:

--Recouche-toi, je t'en supplie.

Mais elle ne s'y trompait pas: c'tait la trop grande envie
d'elle qui le faisait ainsi trembler.  Elle-mme en avait une
sorte d'orgueil.  Pourquoi lui aurait-elle obi, puisqu'elle
voulait tre aime, ce soir-l, autant qu'il pouvait l'aimer,
jusqu' en tre fou?  D'une souplesse cline, elle se rapprochait
toujours, tait sur lui.

--Dis, embrasse-moi...  Embrasse-moi bien fort, comme tu m'aimes.
Cela nous donnera du courage...  Ah!  oui, du courage, nous en
avons besoin!  Il faut s'aimer autrement que les autres, plus que
tous les autres, pour faire ce que nous allons faire...
Embrasse-moi de tout ton coeur, de toute ton me.

trangl, il ne soufflait plus.  Une clameur de foule, dans son
crne, l'empchait d'entendre; tandis que des morsures de feu,
derrire les oreilles, lui trouaient la tte, gagnaient ses bras,
ses jambes, le chassaient de son propre corps, sous le galop de
l'autre, la bte envahissante.  Ses mains n'allaient plus tre 
lui, dans l'ivresse trop forte de cette nudit de femme.  Les
seins nus s'crasaient contre ses vtements, le cou nu se
tendait, si blanc, si dlicat, d'une irrsistible tentation; et
l'odeur chaude et pre, souveraine, achevait de le jeter  un
furieux vertige, un balancement sans fin, o sombrait sa volont,
arrache, anantie.

--Embrasse-moi, mon chri, pendant que nous avons une minute
encore...  Tu sais qu'il va tre l.  Maintenant, s'il a march
vite, d'une seconde  l'autre, il peut frapper...  Puisque tu ne
veux pas que nous descendions, rappelle-toi bien: moi,
j'ouvrirai; toi, tu seras derrire la porte; et n'attends pas,
tout de suite, oh!  tout de suite, pour en finir...  Je t'aime
tant, nous serons si heureux!  Lui, n'est qu'un mauvais homme qui
m'a fait souffrir, qui est l'unique obstacle  notre bonheur...
Embrasse-moi, oh!  si fort, si fort!  embrasse-moi comme si tu me
mangeais, pour qu'il ne reste plus rien de moi en dehors de toi!

Jacques, sans se retourner, de sa main droite, ttonnante en
arrire, avait pris le couteau.  Et, un instant, il resta ainsi,
 le serrer dans son poing.  tait-ce sa soif qui tait revenue,
de venger des offenses trs anciennes, dont il aurait perdu
l'exacte mmoire, cette rancune amasse de mle en mle, depuis
la premire tromperie au fond des cavernes?  Il fixait sur
Sverine ses yeux fous, il n'avait plus que le besoin de la jeter
morte sur son dos, ainsi qu'une proie qu'on arrache aux autres.
La porte d'pouvante s'ouvrait sur ce gouffre noir du sexe,
l'amour jusque dans la mort, dtruire pour possder davantage.

--Embrasse-moi, embrasse-moi...

Elle renversait son visage soumis, d'une tendresse suppliante,
dcouvrait son cou nu,  l'attache voluptueuse de la gorge.  Et
lui, voyant cette chair blanche, comme dans un clat d'incendie,
leva le poing, arm du couteau.  Mais elle avait aperu l'clair
de la lame, elle se rejeta en arrire, bante de surprise et de
terreur.

--Jacques, Jacques...  Moi, mon Dieu!  Pourquoi?  pourquoi?

Les dents serres, il ne disait pas un mot, il la poursuivait.
Une courte lutte la ramena prs du lit.  Elle reculait, hagarde,
sans dfense, la chemise arrache.

--Pourquoi?  mon Dieu!  pourquoi?

Et il abattit le poing, et le couteau lui cloua la question dans
la gorge.  En frappant, il avait retourn l'arme, par un
effroyable besoin de la main qui se contentait: le mme coup que
pour le prsident Grandmorin,  la mme place, avec la mme rage.
Avait-elle cri?  il ne le sut jamais.  A cette seconde, passait
l'express de Paris, si violent, si rapide, que le plancher en
trembla; et elle tait morte, comme foudroye dans cette tempte.

Immobile, Jacques maintenant la regardait, allonge  ses pieds,
devant le lit.  Le train se perdait au loin, il la regardait dans
le lourd silence de la chambre rouge.  Au milieu de ces tentures
rouges, de ces rideaux rouges, par terre, elle saignait beaucoup,
d'un flot rouge qui ruisselait entre les seins, s'pandait sur le
ventre, jusqu' une cuisse, d'o il retombait en grosses gouttes
sur le parquet.  La chemise,  moiti fendue, en tait trempe.
Jamais il n'aurait cru qu'elle avait tant de sang.  Et ce qui le
retenait, hant, c'tait le masque d'abominable terreur que
prenait, dans la mort, cette face de femme jolie, douce, si
docile.  Les cheveux noirs s'taient dresss, un casque
d'horreur, sombre comme la nuit.  Les yeux de pervenche, largis
dmesurment, questionnaient encore, perdus, terrifis du
mystre.  Pourquoi, pourquoi l'avait-il assassine?  Et elle
venait d'tre broye, emporte dans la fatalit du meurtre, en
inconsciente que la vie avait roule de la boue dans le sang,
tendre et innocente quand mme, sans qu'elle et jamais compris.

Mais Jacques s'tonna.  Il entendait un reniflement de bte,
grognement de sanglier, rugissement de lion; et il se
tranquillisa, c'tait lui qui soufflait.  Enfin, enfin!  il
s'tait donc content, il avait tu!  Oui, il avait fait a.  Une
joie effrne, une jouissance norme le soulevait, dans la pleine
satisfaction de l'ternel dsir.  Il en prouvait une surprise
d'orgueil, un grandissement de sa souverainet de mle.  La
femme, il l'avait tue, il la possdait, comme il dsirait depuis
si longtemps la possder, tout entire, jusqu' l'anantir.  Elle
n'tait plus, elle ne serait jamais plus  personne.  Et un
souvenir aigu lui revenait, celui de l'autre assassin, le
cadavre du prsident Grandmorin, qu'il avait vu, par la nuit
terrible,  cinq cents mtres de l.  Ce corps dlicat, si blanc,
ray de rouge, c'tait la mme loque humaine, le pantin cass, la
chiffe molle, qu'un coup de couteau fait d'une crature.  Oui,
c'tait a.  Il avait tu, et il y avait a par terre.  Comme
l'autre, elle venait de culbuter, mais sur le dos, les jambes
cartes, le bras gauche repli sous le flanc, le droit tordu, 
demi arrach de l'paule.  N'tait-ce pas cette nuit-l que, le
coeur battant  grands coups, il s'tait jur d'oser  son tour,
dans un prurit de meurtre qui s'exasprait comme une
concupiscence, au spectacle de l'homme gorg?  Ah!  n'tre pas
lche, se satisfaire, enfoncer le couteau!  Obscurment, cela
avait germ, avait grandi en lui; pas une heure, depuis un an,
sans qu'il et march vers l'invitable; mme au cou de cette
femme, sous ses baisers, le sourd travail s'achevait; et les deux
meurtres s'taient rejoints, l'un n'tait-il pas la logique de
l'autre?

Un vacarme d'croulement, une secousse du plancher tirrent
Jacques de la contemplation bante o il restait, en face de la
morte.  Les portes volaient-elles en clat?  taient-ce des gens
pour l'arrter?  Il regarda, ne retrouva autour de lui que la
solitude sourde et muette.  Ah!  oui, un train encore!  Et cet
homme qui allait frapper en bas, cet homme qu'il voulait tuer!
Il l'avait oubli compltement.  S'il ne regrettait rien, dj il
se jugeait imbcile.  Quoi?  que s'tait-il pass?  La femme
qu'il aimait, dont il tait aim passionnment, gisait sur le
parquet, la gorge ouverte; tandis que le mari, l'obstacle  son
bonheur, vivait encore, avanait toujours, pas  pas, dans les
tnbres.  Cet homme que, depuis des mois, pargnaient les
scrupules de son ducation, les ides d'humanit lentement
acquises et transmises, il n'avait pu l'attendre; et, au mpris
de son intrt, il venait d'tre emport par l'hrdit de
violence, par ce besoin de meurtre qui, dans les forts
premires, jetait la bte sur la bte.  Est-ce qu'on tue par
raisonnement!  On ne tue que sous l'impulsion du sang et des
nerfs, un reste des anciennes luttes, la ncessit de vivre et la
joie d'tre fort.  Il n'avait plus qu'une lassitude rassasie, il
s'effarait, cherchait  comprendre, sans trouver autre chose, au
fond mme de sa passion satisfaite, que l'tonnement et l'amre
tristesse de l'irrparable.  La vue de la malheureuse, qui le
regardait toujours, avec son interrogation terrifie, lui
devenait atroce.  Il voulut dtourner les yeux, il eut la
sensation brusque qu'une autre figure blanche se dressait au pied
du lit.  tait-ce donc un ddoublement de la morte?  Puis, il
reconnut Flore.  Elle tait revenue, pendant qu'il avait la
fivre, aprs l'accident.  Sans doute, elle triomphait, venge 
cette heure.  Une pouvante le glaa, il se demanda ce qu'il
faisait,  s'attarder ainsi, dans cette chambre.  Il avait tu,
il tait gorg, repu, ivre de l'effroyable vin du crime.  Et il
trbucha dans le couteau rest par terre, et il s'enfuit,
descendit en roulant l'escalier, ouvrit la grande porte du perron
comme si la petite porte n'et pas t assez large, se lana
dehors, dans la nuit d'encre, o son galop se perdit, furieux.
Il ne s'tait pas retourn, la maison louche, plante de biais au
bord de la voie, restait ouverte et dsole derrire lui, dans
son abandon de mort.

Cabuche, cette nuit-l comme les autres, avait franchi la haie du
terrain, rdant sous la fentre de Sverine.  Il savait bien que
Roubaud tait attendu, il ne s'tonnait pas de la lumire qui
filtrait par la fente d'un volet.  Mais cet homme bondissant du
perron, ce galop enrag de bte s'loignant dans la campagne,
venaient de le clouer de surprise.  Et il n'tait dj plus temps
de se mettre  la poursuite du fuyard, le carrier restait effar,
plein d'inquitude et d'hsitation devant la porte ouverte,
billant sur le grand trou noir du vestibule.  Qu'arrivait-il
donc?  devait-il entrer?  Le lourd silence, l'immobilit absolue,
pendant que cette lampe continuait  brler, l-haut, lui
serraient le coeur d'une angoisse croissante.

Enfin, Cabuche se dcida, monta  ttons.  Devant la porte de la
chambre, laisse ouverte elle aussi, il s'arrta de nouveau.
Dans la clart tranquille, il lui semblait voir de loin un tas de
jupons, devant le lit.  Sans doute Sverine tait dshabille.
Doucement, il appela, pris de trouble, les veines battant 
grands coups.  Puis, il aperut le sang, il comprit, s'lana,
avec un terrible cri qui sortait de son coeur dchir.  Mon dieu!
c'tait elle, assassine, jete l, dans sa nudit pitoyable.  Il
crut qu'elle rlait encore, il avait un tel dsespoir, une honte
si douloureuse,  la voir agoniser toute nue, qu'il la saisit
d'un lan fraternel,  pleins bras, la souleva, la posa sur le
lit, dont il rejeta le drap, pour la couvrir.  Mais, dans cette
treinte, l'unique tendresse entre eux, il s'tait couvert de
sang, les deux mains, la poitrine.  Il ruisselait de son sang.
Et,  cette minute, il vit que Roubaud et Misard taient l.  Ils
venaient, eux galement, de se dcider  monter, en trouvant
toutes les portes ouvertes.  Le mari arrivait en retard, pour
s'tre arrt  causer avec le garde-barrire, qui l'avait
ensuite accompagn, en continuant la conversation.  Tous deux,
stupides, regardaient Cabuche, dont les mains saignaient comme
celles d'un boucher.

--Le mme coup que pour le prsident, finit par dire Misard, en
examinant la blessure.  Roubaud hocha la tte sans rpondre, sans
pouvoir dtacher ses regards de Sverine, de ce masque
d'abominable terreur, les cheveux noirs dresss sur le front, les
yeux bleus dmesurment largis, qui demandaient pourquoi.



XII


Trois mois plus tard, par une tide nuit de juin, Jacques
conduisait l'express du Havre, parti de Paris  six heures
trente.  Sa nouvelle machine, la machine 608, toute neuve, dont
il avait le pucelage, disait-il, et qu'il commenait  bien
connatre, n'tait pas commode, rtive, fantasque, ainsi que ces
jeunes cavales qu'il faut dompter par l'usure, avant qu'elles se
rsignent au harnais.  Il jurait souvent contre elle, regrettant
la Lison; il devait la surveiller de prs, la main toujours sur
le volant du changement de marche.  Mais, cette nuit-l, le ciel
tait d'une douceur si dlicieuse, qu'il se sentait port 
l'indulgence, la laissant galoper un peu  sa fantaisie, heureux
lui-mme de respirer largement.  Jamais il ne s'tait mieux
port, sans remords, l'air soulag, dans une grande paix
heureuse.

Lui qui ne parlait jamais en route, plaisanta Pecqueux, qu'on lui
avait laiss pour chauffeur.

--Quoi donc?  vous ouvrez l'oeil comme un homme qui n'a bu que de
l'eau.

Pecqueux, en effet, contre son habitude, semblait  jeun et trs
sombre.  Il rpondit d'une voix dure:

--Faut ouvrir l'oeil, quand on veut voir clair.

Dfiant, Jacques le regarda, en homme dont la conscience n'est
point nette.  La semaine prcdente, il s'tait laiss aller aux
bras de la matresse du camarade, cette terrible Philomne, qui,
depuis longtemps, se frottait  lui, comme une maigre chatte
amoureuse.  Et il n'y avait pas eu l seulement une minute de
curiosit sensuelle, il cdait surtout au dsir de faire une
exprience: tait-il dfinitivement guri, maintenant qu'il avait
content son affreux besoin?  celle-l, pourrait-il la possder,
sans lui planter un couteau dans la gorge?  Deux fois dj, il
l'avait eue, et rien, pas un malaise, pas un frisson.  Sa grande
joie, son air apais et riant devait venir, mme  son insu, du
bonheur de n'tre plus qu'un homme comme les autres.

Pecqueux ayant ouvert le foyer de la machine, pour mettre du
charbon, il l'arrta.

--Non, non, ne la poussez pas trop, elle va bien.

Alors, le chauffeur grogna de mauvaises paroles.

--Ah!  ouitche!  bien...  Une jolie farceuse, une belle
saloperie!...  Quand je pense qu'on tapait sur l'autre, la
vieille, qui tait si docile!...  Cette gourgandine-ci, a ne
vaut pas un coup de pied au cul.

Jacques, pour ne pas avoir  se fcher, vitait de rpondre.
Mais il sentait bien que l'ancien mnage  trois n'tait plus;
car la bonne amiti, entre lui, le camarade et la machine, s'en
tait alle,  la mort de la Lison.  Maintenant, on se querellait
pour un rien, pour un crou trop serr, pour une pellete de
charbon mise de travers.  Et il se promettait d'tre prudent avec
Philomne, ne voulant pas en arriver  une guerre ouverte, sur
cet troit plancher mouvant qui les emportait, lui et son
chauffeur.  Tant que Pecqueux, par reconnaissance de n'tre point
bouscul, de pouvoir faire de petits sommes et d'achever les
paniers de provisions, s'tait fait son chien obissant, dvou
jusqu' trangler le monde, tous deux avaient vcu en frres,
silencieux dans le danger quotidien, n'ayant pas besoin de
paroles pour s'entendre.  Mais cela allait devenir un enfer, si
l'on ne se convenait plus, toujours cte  cte, secous
ensemble, pendant qu'on se mangerait.  Justement, la Compagnie
avait d, la semaine prcdente, sparer le mcanicien et le
chauffeur de l'express de Cherbourg, parce que, dsunis  cause
d'une femme, le premier brutalisait le second qui n'obissait
plus: des coups, de vraies batailles en route, dans l'oubli
complet de la queue de voyageurs roulant derrire eux,  toute
vitesse.

Deux fois encore, Pecqueux rouvrit le foyer, y jeta du charbon,
par dsobissance, cherchant une dispute sans doute; et Jacques
feignit de ne pas s'en apercevoir, l'air tout  la manoeuvre,
avec l'unique prcaution chaque fois de tourner le volant de
l'injecteur, pour diminuer la pression.  Il faisait si doux, le
petit vent frais de la marche tait si bon, dans la chaude nuit
de juillet!  A onze heures cinq, lorsque l'express arriva au
Havre, les deux hommes firent la toilette de la machine d'un air
de bon accord, comme autrefois.

Mais, au moment o ils quittaient le dpt pour aller se coucher
rue Franois-Mazeline, une voix les appela.

--On est donc bien press?  Entrez une minute!

C'tait Philomne, qui, du seuil de la maison de son frre,
devait guetter Jacques.  Elle avait eu un mouvement de
contrarit vive, en apercevant Pecqueux; et elle ne se dcidait
 les hler ensemble, que pour le plaisir de causer au moins avec
son nouvel ami, quitte  subir la prsence de l'ancien.

--Fiche-nous la paix, hein!  gronda Pecqueux.  Tu nous embtes,
nous avons sommeil.

--Est-il aimable!  reprit gaiement Philomne.  Mais monsieur
Jacques n'est pas comme toi, il prendrait tout de mme un petit
verre...  N'est-ce pas, monsieur Jacques?

Le mcanicien allait refuser, par prudence, quand le chauffeur,
brusquement, accepta, cdant  l'ide de les guetter et de se
faire une certitude.  Ils entrrent dans la cuisine, ils
s'assirent devant la table, o elle avait pos des verres et une
bouteille d'eau-de-vie, en reprenant  voix plus basse:

--Faut tcher de ne pas faire trop de bruit, parce que mon frre
dort, l-haut, et qu'il n'aime gure que je reoive du monde.

Puis, comme elle les servait, tout de suite elle ajouta:

--A propos, vous savez que la mre Lebleu est claque, ce
matin...  Oh!  a, je l'avais dit: a la tuera, si on la met dans
ce logement du derrire, une vraie prison.  Elle a encore dur
quatre mois,  se manger le sang de ne plus rien voir que du
zinc...  Et ce qui l'a acheve, ds qu'il lui est devenu
impossible de bouger de son fauteuil, 'a t srement de ne plus
pouvoir espionner mademoiselle Guichon et monsieur Dabadie, une
habitude qu'elle avait prise.  Oui, elle s'est enrage de n'avoir
jamais rien surpris entre eux, elle en est morte.

Philomne s'arrta, avala une gorge d'eau-de-vie; et, avec un
rire:

--Sans doute qu'ils couchent ensemble.  Seulement, ils sont si
malins!  Ni vu ni connu, je t'embrouille!...  Je crois tout de
mme que la petite madame Moulin les a vus un soir.  Mais pas de
danger qu'elle cause, celle-l: elle est trop bte, et d'ailleurs
son mari, le sous-chef...

De nouveau, elle s'interrompit pour s'crier:

--Dites donc, c'est la semaine prochaine que a se juge,  Rouen,
l'affaire des Roubaud.

Jusque-l, Jacques et Pecqueux l'avaient coute, sans placer un
mot.  Le dernier la trouvait simplement bien bavarde; jamais,
avec lui, elle ne faisait tant de frais de conversation; et il ne
la quittait pas des yeux, peu  peu chauff de jalousie,  la
voir ainsi s'exciter devant son chef.

--Oui, rpondit le mcanicien d'un air de parfaite tranquillit,
j'ai reu la citation.

Philomne se rapprocha, heureuse de le frler du coude.

--Moi aussi, je suis tmoin...  Ah!  monsieur Jacques, lorsqu'on
m'a interroge  propos de vous, car vous savez qu'on a voulu
connatre la vraie vrit sur vos rapports avec cette pauvre
dame; oui, lorsqu'on m'a interroge, j'ai dit au juge: Mais,
monsieur, il l'adorait, c'est impossible qu'il lui ait fait du
mal! N'est-ce pas?  je vous avais vus ensemble, moi, j'tais
bien place pour en parler.

--Oh!  dit le jeune homme avec un geste d'indiffrence, je
n'tais pas inquiet, je pouvais donner, heure par heure, l'emploi
de mon temps...  Si la Compagnie m'a gard, c'est qu'il n'y avait
pas le plus petit reproche  me faire.

Un silence rgna, tous trois burent lentement.

--a fait frmir, reprit Philomne.  Cette bte froce, ce
Cabuche qu'on a arrt, encore tout couvert du sang de la pauvre
dame!  Faut-il qu'il y ait des hommes idiots!  tuer une femme
parce qu'on a envie d'elle, comme si a les avanait  quelque
chose, quand la femme n'est plus l!...  et ce que je n'oublierai
jamais de la vie, voyez-vous, c'est lorsque monsieur Cauche,
l-bas, sur le quai, est venu arrter aussi monsieur Roubaud.
J'y tais.  Vous savez que a s'est pass huit jours aprs
seulement, lorsque monsieur Roubaud, au lendemain de
l'enterrement de sa femme, avait repris son service d'un air
tranquille.  Alors donc, monsieur Cauche lui a tap sur l'paule,
en disant qu'il avait l'ordre de l'emmener en prison.  Vous
pensez!  eux qui ne se quittaient point, qui jouaient ensemble,
les nuits entires!  Mais, quand on est commissaire, n'est-ce
pas?  on mnerait son pre et sa mre  la guillotine, puisque
c'est le mtier qui veut a.  Il s'en fiche bien, monsieur
Cauche!  je l'ai encore aperu au caf du Commerce, tantt, qui
battait les cartes, sans plus s'inquiter de son ami que du grand
Turc! Pecqueux, les dents serres, allongea un coup de poing sur
la table.

--Tonnerre de Dieu!  si j'tais  la place de ce cocu de
Roubaud!...  Vous couchiez avec sa femme, vous.  Un autre la lui
tue.  Et voil qu'on l'envoie aux assises...  Non, c'est  crever
de rage!

--Mais, grande bte, s'cria Philomne, puisqu'on l'accuse d'avoir
pouss l'autre  le dbarrasser de sa femme, oui, pour des
affaires d'argent, est-ce que je sais!  Il parat qu'on a
retrouv chez Cabuche la montre du prsident Grandmorin: vous
vous rappelez, le monsieur qu'on a assassin en wagon, il y a
dix-huit mois.  Alors, on a raccroch ce mauvais coup avec le
mauvais coup de l'autre jour, toute une histoire, une vraie
bouteille  l'encre.  Moi, je ne peux pas vous expliquer, mais
c'tait sur le journal, il y en avait bien deux colonnes.

Distrait, Jacques ne semblait pas mme couter.  Il murmura:

--A quoi bon s'en casser la tte, est-ce que a nous regarde?...
Si la justice ne sait pas ce qu'elle fait, ce n'est pas nous qui
le saurons.

Puis, il ajouta, les yeux perdus au loin, les joues envahies de
pleur:

--Dans tout cela, il n'y a que cette pauvre femme...  Ah!  la
pauvre, la pauvre femme!

--Moi, conclut violemment Pecqueux, moi qui en ai une, de femme,
si quelqu'un s'avisait de la toucher, je commencerais par les
trangler tous les deux.  Aprs, on pourrait bien me couper le
cou, a me serait gal.

Il y eut un nouveau silence.  Philomne, qui remplissait une
seconde fois les petits verres, affecta de hausser les paules,
en ricanant.  Mais elle tait toute bouleverse au fond, elle
l'tudiait d'un regard oblique.  Il se ngligeait beaucoup, trs
sale, en guenilles, depuis que la mre Victoire, devenue
impotente  la suite de sa fracture, avait d lcher son poste de
la salubrit et se faire admettre dans un hospice.  Elle n'tait
plus l, tolrante et maternelle, pour lui glisser des pices
blanches, pour le raccommoder, ne voulant pas que l'autre, celle
du Havre, l'accust de tenir mal leur homme.  Et Philomne,
sduite par l'air mignon et propre de Jacques, faisait la
dgote.

--C'est ta femme de Paris que tu tranglerais?  demanda-t-elle
par bravade.  Pas de danger qu'on te l'enlve, celle-l!

--Celle-l ou une autre!  gronda-t-il.

Mais dj elle trinquait, d'un air de plaisanterie.

--A ta sant, tiens!  Et apporte-moi ton linge, pour que je le
fasse laver et repriser, car, vraiment, tu ne nous fais plus
honneur, ni  l'une ni  l'autre...  A votre sant, monsieur
Jacques!

Comme s'il ft sorti d'un songe, Jacques tressaillit.  Dans
l'absence complte de remords, dans ce soulagement, ce bien-tre
physique o il vivait depuis le meurtre, Sverine passait ainsi
parfois, apitoyant jusqu'aux larmes l'homme doux qui tait en
lui.  Et il trinqua, en disant prcipitamment, pour cacher son
trouble:

--Vous savez que nous allons avoir la guerre?

--Pas possible!  s'cria Philomne.  Avec qui donc?

--Mais avec les Prussiens...  Oui,  cause d'un prince de chez
eux qui veut tre roi en Espagne.  Hier,  la Chambre, il n'a t
question que de cette histoire.

Alors, elle se dsola.

--Ah bien!  a va tre drle!  Ils nous ont dj assez embts,
avec leurs lections, leur plbiscite et leurs meutes, 
Paris!...  Si l'on se bat, dites, est-ce qu'on prendra tous les
hommes?

--Oh!  nous autres, nous sommes gars, on ne peut pas
dsorganiser les chemins de fer...  Seulement, ce qu'on nous
bousculerait,  cause du transport des troupes et des
approvisionnements!  Enfin, si a arrive, il faudra bien faire
son devoir.

Et, sur ce mot, il se leva, en voyant qu'elle avait fini par
glisser une de ses jambes sous les siennes, et que Pecqueux s'en
apercevait, le sang au visage, serrant dj les poings.

--Allons nous coucher, il est temps.

--Oui, a vaudra mieux, bgaya le chauffeur.

Il avait empoign le bras de Philomne, il le serrait  le
briser.  Elle retint un cri de douleur, elle se contenta de
souffler  l'oreille du mcanicien, pendant que l'autre achevait
rageusement son petit verre:

--Mfie-toi, c'est une vraie brute, quand il a bu.

Mais, dans l'escalier, des pas lourds descendaient; et elle
s'effara.

--Mon frre!...  Filez vite, filez vite!

Les deux hommes n'taient pas  vingt pas de la maison qu'ils
entendirent des gifles, suivies de hurlements.  Elle recevait une
abominable correction, comme une petite fille prise en faute, le
nez dans un pot de confitures.  Le mcanicien s'tait arrt,
prt  la secourir.  Mais il fut retenu par le chauffeur.

--Quoi?  est-ce que a vous regarde, vous?...  Ah!  la nom de
Dieu de garce!  s'il pouvait l'assommer!

Rue Franois-Mazeline, Jacques et Pecqueux se couchrent, sans
changer une parole.  Les deux lits se touchaient presque, dans
l'troite chambre; et, longtemps, ils restrent veills, les
yeux ouverts, chacun  couter la respiration de l'autre.

C'tait le lundi que devaient commencer,  Rouen, les dbats de
l'affaire Roubaud.  Il y avait l un triomphe pour le juge
d'instruction Denizet, car on ne tarissait pas d'loges, dans le
monde judiciaire, sur la faon dont il venait de mener  bien
cette affaire complique et obscure: un chef-d'oeuvre de fine
analyse, disait-on, une reconstitution logique de la vrit, une
cration vritable, en un mot.

D'abord, ds qu'il se fut transport sur les lieux,  la
Croix-de-Maufras, quelques heures aprs le meurtre de Sverine,
M. Denizet fit arrter Cabuche.  Tout dsignait ouvertement
celui-ci, le sang dont il ruisselait, les dpositions accablantes
de Roubaud et de Misard, qui racontaient de quelle manire ils
l'avaient surpris, avec le cadavre, seul, perdu.  Interrog,
press de dire pourquoi et comment il se trouvait dans cette
chambre, le carrier bgaya une histoire, que le juge accueillit
d'un haussement d'paules, tellement elle lui parut niaise et
classique.  Il l'attendait, cette histoire, toujours la mme, de
l'assassin imaginaire, du coupable invent, dont le vrai coupable
disait avoir entendu la fuite, au travers de la campagne noire.
Ce loup-garou tait loin, n'est-ce pas?  s'il courait toujours.
D'ailleurs, lorsqu'on lui demanda ce qu'il faisait devant la
maison,  pareille heure, Cabuche se troubla, refusa de rpondre,
finit par dclarer qu'il se promenait.  C'tait enfantin, comment
croire  cet inconnu mystrieux, assassinant, se sauvant,
laissant toutes les portes ouvertes, sans avoir fouill un meuble
ni emport mme un mouchoir?  D'o serait-il venu?  pourquoi
aurait-il tu?  Le juge, cependant, ds le dbut de son enqute,
ayant su la liaison de la victime et de Jacques, s'inquita de
l'emploi du temps de ce dernier; mais, outre que l'accus
lui-mme reconnaissait avoir accompagn Jacques  Barentin, pour
le train de quatre heures quatorze, l'aubergiste de Rouen jurait
ses grands dieux que le jeune homme, couch tout de suite aprs
son dner, tait seulement sorti de sa chambre le lendemain, vers
sept heures.  Et puis, un amant n'gorge pas sans raison une
matresse qu'il adore, avec laquelle il n'a jamais eu l'ombre
d'une querelle.  Ce serait absurde.  Non!  non!  il n'y avait
qu'un assassin possible, un assassin vident, le repris de
justice trouv l, les mains rouges, le couteau  ses pieds,
cette bte brute qui faisait  la justice des contes  dormir
debout.

Mais, arriv  ce point, malgr sa conviction, malgr son flair
qui, disait-il, le renseignait mieux que les preuves, M. Denizet
prouva un instant d'embarras.  Dans une premire perquisition,
faite  la masure du prvenu, en pleine fort de Bcourt, on
n'avait absolument rien dcouvert.  Le vol n'ayant pu tre
tabli, il fallait trouver un autre motif au crime.  Brusquement,
au hasard d'un interrogatoire, Misard le mit sur la voie, en
racontant qu'il avait vu, une nuit, Cabuche escalader le mur de
la proprit, pour regarder, par la fentre de la chambre, madame
Roubaud qui se couchait.  Questionn  son tour, Jacques dit
tranquillement ce qu'il savait, la muette adoration du carrier,
le dsir ardent dont il la poursuivait, toujours dans ses jupes,
 la servir.  Aucun doute n'tait donc plus permis: seule, une
passion bestiale l'avait pouss; et tout se reconstruisait trs
bien, l'homme revenant par la porte dont il pouvait avoir une
clef, la laissant mme ouverte dans son trouble, puis la lutte
qui avait amen le meurtre, enfin le viol interrompu seulement
par l'arrive du mari.  Pourtant, une objection dernire se
prsenta, car il tait singulier que l'homme, sachant cette
arrive imminente, et choisi justement l'heure o le mari
pouvait le surprendre; mais,  bien rflchir, cela se retournait
contre le prvenu, achevait de l'accabler, en tablissant qu'il
devait avoir agi sous l'empire d'une crise suprme du dsir,
affol par cette pense que, s'il ne profitait pas de la minute
o Sverine tait seule encore, dans cette maison isole, jamais
plus il ne l'aurait, puisqu'elle partait le lendemain.  Ds ce
moment, la conviction du juge fut complte, inbranlable.

Harcel d'interrogatoires, pris et repris dans l'cheveau savant
des questions, insoucieux des piges qui lui taient tendus,
Cabuche s'obstinait  sa version premire.  Il passait sur la
route, il respirait l'air frais de la nuit, lorsqu'un individu
l'avait frl en galopant, et d'une telle course, au fond des
tnbres, qu'il ne pouvait mme dire de quel ct il fuyait.
Alors, saisi d'inquitude, ayant jet un coup d'oeil sur la
maison, il s'tait aperu que la porte en tait reste grande
ouverte.  Et il avait fini par se dcider  monter, et il avait
trouv la morte, chaude encore, qui le regardait de ses larges
yeux, si bien que, pour la mettre sur le lit, la croyant vivante,
il s'tait empli de sang.  Il ne savait que a, il ne rptait
que a, jamais il ne variait d'un dtail, ayant l'air de
s'enfermer dans une histoire arrte d'avance.  Lorsqu'on
cherchait  l'en faire sortir, il s'effarait, gardait le silence,
en homme born qui ne comprenait plus.  La premire fois que
M. Denizet l'avait interrog sur la passion dont il brlait pour
la victime, il tait devenu trs rouge, ainsi qu'un tout jeune
garon  qui l'on reproche sa premire tendresse; et il avait
ni, il s'tait dfendu d'avoir rv de coucher avec cette dame,
comme d'une chose trs vilaine, inavouable, une chose dlicate et
mystrieuse aussi, enfouie au plus profond de son coeur, dont il
ne devait l'aveu  personne.  Non, non!  il ne l'aimait pas, il
ne la voulait pas, on ne le ferait jamais causer de ce qui lui
semblait tre une profanation maintenant qu'elle tait morte.
Mais cet enttement  ne pas convenir d'un fait que plusieurs
tmoins affirmaient, tournait encore contre lui.  Naturellement,
d'aprs la version de l'accusation, il avait intrt  cacher le
dsir furieux o il tait de cette malheureuse, qu'il devait
gorger pour s'assouvir.  Et, quand le juge, runissant toutes
les preuves, voulant lui arracher la vrit en frappant le coup
dcisif, lui avait jet  la face ce meurtre et ce viol, il tait
entr dans une rage folle de protestation.  Lui, la tuer pour
l'avoir!  lui, qui la respectait comme une sainte!  Les
gendarmes, rappels, avaient d le maintenir, tandis qu'il
parlait d'trangler toute la sacre boutique.  Un gredin des plus
dangereux en somme, sournois, mais dont la violence clatait
quand mme, avouant pour lui les crimes qu'il niait.

L'instruction en tait l, le prvenu entrait en fureur, criait
que c'tait l'autre, le fuyard mystrieux, chaque fois qu'on
revenait  l'assassinat, lorsque M. Denizet fit une trouvaille,
qui transforma l'affaire, en dcupla soudain l'importance.  Comme
il le disait, il flairait des vrits; aussi voulut-il, par une
sorte de pressentiment, procder lui-mme  une perquisition
nouvelle, dans la masure de Cabuche; et il y dcouvrit,
simplement derrire une poutre, une cachette o se trouvaient des
mouchoirs et des gants de femme, sous lesquels tait une montre
d'or, qu'il reconnut tout de suite, avec un grand saisissement de
joie: c'tait la montre du prsident Grandmorin, tant cherche
par lui autrefois, une forte montre aux deux initiales
entrelaces, portant  l'intrieur du botier le chiffre de
fabrication 2516.  Il en reut le coup de foudre, tout
s'illumina, le pass se reliait au prsent, les faits qu'il
rattachait l'enchantaient par leur logique.  Mais les
consquences allaient porter si loin, que, sans parler de la
montre d'abord, il interrogea Cabuche sur les gants et les
mouchoirs.  Celui-ci, un instant, eut l'aveu aux lvres: oui, il
l'adorait, oui, il la dsirait, jusqu' baiser les robes qu'elle
avait portes, jusqu' ramasser,  voler derrire elle tout ce
qui tombait de sa personne, des bouts de lacets, des agrafes, des
pingles.  Puis, une honte, une pudeur invincible, le fit se
taire.  Et, lorsque le juge, se dcidant, lui mit la montre sous
les yeux, il la regarda d'un air ahuri.  Il se souvenait bien:
cette montre, il avait eu la surprise de la trouver noue dans le
coin d'un mouchoir, pris sous un traversin, emport chez lui
comme une proie; ensuite, elle tait reste l, pendant qu'il se
creusait la tte,  chercher de quelle faon la rendre.
Seulement,  quoi bon raconter cela?  Il faudrait confesser ses
autres vols, ces chiffons, ce linge qui sentait bon, dont il
tait si honteux.  Dj on ne croyait rien de ce qu'il disait.
D'ailleurs, lui-mme commenait  ne plus comprendre, tout se
brouillait dans son crne d'homme simple, il entrait en plein
cauchemar.  Et il ne s'emportait mme plus,  l'accusation de
meurtre; il restait hbt, il rptait  chaque question qu'il
ne savait pas.  Pour les gants et les mouchoirs, il ne savait
pas.  Pour la montre, il ne savait pas.  On l'embtait, on
n'avait qu' le laisser tranquille et  le guillotiner tout de
suite.

M. Denizet, le lendemain, fit arrter Roubaud.  Il avait lanc le
mandat, fort de sa toute-puissance, dans une de ces minutes
d'inspiration o il croyait au gnie de sa perspicacit, avant
mme d'avoir, contre le sous-chef, des charges suffisantes.
Malgr de nombreuses obscurits encore, il devinait dans cet
homme le pivot, la source de la double affaire; et il triompha
tout de suite, lorsqu'il eut saisi la donation au dernier vivant
que Roubaud et Sverine s'taient faite devant matre Colin,
notaire au Havre, huit jours aprs tre rentrs en possession de
la Croix-de-Maufras.  Ds lors, l'histoire entire se
reconstruisit dans son crne, avec une certitude de raisonnement,
une force d'vidence, qui donna  son chafaudage d'accusation
une solidit si indestructible, que la vrit elle-mme aurait
sembl moins vraie, entache de plus de fantaisie et d'illogisme.
Roubaud tait un lche, qui,  deux reprises, n'osant tuer
lui-mme, s'tait servi du bras de Cabuche, cette bte violente.
La premire fois, ayant hte d'hriter du prsident Grandmorin,
dont il connaissait le testament, sachant d'autre part la rancune
du carrier contre celui-ci, il l'avait pouss  Rouen dans le
coup, aprs lui avoir mis le couteau au poing.  Puis, les dix
mille francs partags, les deux complices ne se seraient
peut-tre jamais revus, si le meurtre ne devait engendrer le
meurtre.  Et c'tait ici que le juge avait montr cette
profondeur de psychologie criminelle qu'on admirait tant; car il
le dclarait aujourd'hui, jamais il n'avait cess de surveiller
Cabuche, sa conviction tait que le premier assassinat en
amnerait mathmatiquement un second.  Dix-huit mois venaient de
suffire: le mnage des Roubaud s'tait gt, le mari avait mang
les cinq mille francs au jeu, la femme en tait arrive  prendre
un amant, pour se distraire.  Sans doute elle refusait de vendre
la Croix-de-Maufras, de crainte qu'il n'en dissipt l'argent;
peut-tre, dans leurs continuelles disputes, menaait-elle de le
livrer  la justice.  En tout cas, de nombreux tmoignages
tablissaient l'absolue dsunion des deux poux; et l, enfin, la
consquence lointaine du premier crime s'tait produite: Cabuche
reparaissait avec ses apptits de brute, le mari dans l'ombre lui
remettait le couteau au poing, pour s'assurer dfinitivement la
proprit de cette maison maudite, qui avait dj cot une vie
humaine.  Telle tait la vrit, l'aveuglante vrit, tout y
aboutissait: la montre trouve chez le carrier, surtout les deux
cadavres, frapps du mme coup  la gorge, par la mme main, avec
la mme arme, ce couteau ramass dans la chambre.  Pourtant, sur
ce dernier point, l'accusation mettait un doute, la blessure du
prsident paraissant avoir t faite par une lame plus petite et
plus tranchante.

Roubaud, d'abord, rpondit par oui et par non, de l'air somnolent
et alourdi qu'il avait maintenant.  Il ne semblait pas tonn de
son arrestation, tout lui tait devenu gal, dans la lente
dsorganisation de son tre.  Pour le faire causer, on lui avait
donn un gardien  demeure, avec lequel il jouait aux cartes du
matin au soir; et il tait parfaitement heureux.  D'ailleurs, il
restait convaincu de la culpabilit de Cabuche: lui seul pouvait
tre l'assassin.  Interrog sur Jacques, il avait hauss les
paules en riant, montrant ainsi qu'il connaissait les rapports
du mcanicien et de Sverine.  Mais, lorsque M. Denizet, aprs
l'avoir tt, finit par dvelopper son systme, le poussant, le
foudroyant de sa complicit, s'efforant de lui arracher un aveu,
dans le saisissement de se voir dcouvert, il tait devenu trs
circonspect.  Que lui racontait-on l?  Ce n'tait plus lui,
c'tait le carrier qui avait tu le prsident, comme il avait tu
Sverine; et, les deux fois, c'tait pourtant lui le coupable,
puisque l'autre frappait pour son compte et  sa place.  Cette
aventure complique le stupfiait, l'emplissait de mfiance:
srement, on lui tendait un pige, on mentait pour le forcer 
confesser sa part de meurtre, le premier crime.  Ds son
arrestation, il s'tait bien dout que la vieille histoire
repoussait.  Confront avec Cabuche, il dclara ne pas le
connatre.  Seulement, comme il rptait qu'il l'avait trouv
rouge de sang, sur le point de violer sa victime, le carrier
s'emporta, et une scne violente, d'une confusion extrme, vint
encore embrouiller les choses.  Trois jours se passrent, le juge
multipliait les interrogatoires, certain que les deux complices
s'entendaient pour lui jouer la comdie de leur hostilit.
Roubaud, trs las, avait pris le parti de ne plus rpondre,
lorsque, tout d'un coup, dans une minute d'impatience, voulant en
finir, cdant  un sourd besoin qui le travaillait depuis des
mois, il lcha la vrit, rien que la vrit, toute la vrit.

Ce jour-l, justement, M. Denizet luttait de finesse, assis  son
bureau, voilant ses yeux de ses lourdes paupires, tandis que ses
lvres mobiles s'amincissaient, dans un effort de sagacit.  Il
s'puisait depuis une heure en ruses savantes, avec ce prvenu
paissi, envahi d'une mauvaise graisse jaune, qu'il jugeait d'une
astuce trs dlie, sous cette pesante enveloppe.  Et il crut
l'avoir traqu pas  pas, enlac de toutes parts, pris au pige
enfin, quand l'autre, avec un geste d'homme pouss  bout,
s'cria qu'il en avait assez, qu'il prfrait avouer, pour qu'on
ne le tourmentt pas davantage.  Puisque, quand mme, on le
voulait coupable, qu'il le ft au moins des vraies choses qu'il
avait faites.  Mais,  mesure qu'il contait l'histoire, sa femme
souille toute jeune par Grandmorin, sa rage de jalousie en
apprenant ces ordures, et comment il avait tu, et pourquoi il
avait pris les dix mille francs, les paupires du juge se
relevaient, dans un froncement de doute, tandis qu'une
incrdulit irrsistible, l'incrdulit professionnelle,
distendait sa bouche, en une moue goguenarde.  Il souriait tout 
fait, lorsque l'accus se tut.  Le gaillard tait encore plus
fort qu'il ne pensait: prendre le premier meurtre pour lui, en
faire un crime purement passionnel, se laver ainsi de toute
prmditation de vol, surtout de toute complicit dans
l'assassinat de Sverine, c'tait certes une manoeuvre hardie,
qui indiquait une intelligence, une volont peu communes.
Seulement, cela ne tenait pas debout.

--Voyons, Roubaud, il ne faut pas nous croire des enfants...
Vous prtendez alors que vous tiez jaloux, ce serait dans un
transport de jalousie que vous auriez tu?

--Certainement.

--Et si nous admettons ce que vous racontez, vous auriez pous
votre femme, en ne sachant rien de ses rapports avec le
prsident...  Est-ce vraisemblable?  Tout au contraire
prouverait, dans votre cas, la spculation offerte, discute,
accepte.  On vous donne une jeune fille leve comme une
demoiselle, on la dote, son protecteur devient le vtre, vous
n'ignorez pas qu'il lui laisse une maison de campagne par
testament, et vous prtendez que vous ne vous doutiez de rien,
absolument de rien!  Allons donc, vous saviez tout, autrement
votre mariage ne s'explique plus...  D'ailleurs, la constatation
d'un simple fait suffit  vous confondre.  Vous n'tes pas
jaloux, osez dire encore que vous tes jaloux.

--Je dis la vrit, j'ai tu dans une rage de jalousie.

--Alors, aprs avoir tu le prsident pour des rapports anciens,
vagues, et que vous inventez du reste, expliquez-moi comment vous
avez pu tolrer un amant  votre femme, oui, ce Jacques Lantier,
un gaillard solide, celui-l!  Tout le monde m'a parl de cette
liaison, vous-mme ne m'avez pas cach que vous la connaissiez...
Vous les laissiez libres d'aller ensemble, pourquoi?

Affaiss, les yeux troubles, Roubaud regardait fixement le vide,
sans trouver une explication.  Il finit par bgayer:

--Je ne sais pas...  J'ai tu l'autre, je n'ai pas tu celui-ci.

--Ne me dites donc plus que vous tes un jaloux qui se venge, et
je ne vous conseille pas de rpter ce roman  messieurs les
jurs, car ils en hausseraient les paules...  Croyez-moi,
changez de systme, la vrit seule vous sauverait.

Ds ce moment, plus Roubaud s'entta  la dire, cette vrit,
plus il fut convaincu de mensonge.  Tout, d'ailleurs, tournait
contre lui,  ce point que son ancien interrogatoire, lors de la
premire enqute, qui aurait d appuyer sa nouvelle version,
puisqu'il y avait dnonc Cabuche, devint au contraire la preuve
d'une entente extraordinairement habile entre eux.  Le juge
raffinait la psychologie de l'affaire, avec un vritable amour du
mtier.  Jamais, disait-il, il n'tait descendu si  fond de la
nature humaine; et c'tait de la devination plus que de
l'observation, car il se flattait d'tre de l'cole des juges
voyeurs et fascinateurs, ceux qui d'un coup d'oeil dmontent un
homme.  Les preuves, du reste, ne manquaient plus, un ensemble
crasant.  Dsormais, l'instruction avait une base solide, la
certitude clatait blouissante, comme la lumire du soleil.

Et ce qui accrut encore la gloire de M. Denizet, ce fut qu'il
apporta la double affaire d'un bloc, aprs l'avoir reconstitue
patiemment, dans le secret le plus profond.  Depuis le succs
bruyant du plbiscite, une fivre ne cessait d'agiter le pays,
pareille  ce vertige qui prcde et annonce les grandes
catastrophes.  C'tait, dans la socit de cette fin d'empire,
dans la politique, dans la presse surtout, une continuelle
inquitude, une exaltation o la joie elle-mme prenait une
violence maladive.  Aussi, lorsque, aprs l'assassinat d'une
femme, au fond de cette maison isole de la Croix-de-Maufras, on
apprit par quel coup de gnie le juge d'instruction de Rouen
venait d'exhumer la vieille affaire Grandmorin et de la relier au
nouveau crime, y eut-il une explosion de triomphe parmi les
journaux officieux.  De temps  autre, en effet, reparaissaient
encore, dans les feuilles de l'opposition, les plaisanteries sur
l'assassin lgendaire, introuvable, cette invention de la police,
mise en avant pour cacher les turpitudes de certains grands
personnages compromis.  Et la rponse allait tre dcisive,
l'assassin et son complice taient arrts, la mmoire du
prsident Grandmorin sortirait intacte de l'aventure.  Les
polmiques recommencrent, l'motion grandit de jour en jour, 
Rouen et  Paris.  En dehors de ce roman atroce qui hantait les
imaginations, on se passionnait, comme si la vrit enfin
dcouverte, irrfutable, devait consolider l'tat.  Pendant toute
une semaine, la presse dborda de dtails.

Mand  Paris, M. Denizet se prsenta rue du Rocher, au domicile
personnel du secrtaire gnral, M. Camy-Lamotte.  Il le trouva
debout, au milieu de son cabinet svre, le visage amaigri,
fatigu davantage; car il dclinait, envahi d'une tristesse dans
son scepticisme, comme s'il et pressenti, sous cet clat
d'apothose, l'croulement prochain du rgime qu'il servait.
Depuis deux jours, il tait en proie  une lutte intrieure, ne
sachant encore quel usage il ferait de la lettre de Sverine,
qu'il avait garde, cette lettre qui aurait ruin tout le systme
de l'accusation, en appuyant la version de Roubaud d'une preuve
irrcusable.  Personne au monde ne la connaissait, il pouvait la
dtruire.  Mais, la veille, l'empereur lui avait dit qu'il
exigeait, cette fois, que la justice suivt son cours, en dehors
de toute influence, mme si son gouvernement devait en souffrir:
un simple cri d'honntet, peut-tre la superstition qu'un seul
acte injuste, aprs l'acclamation du pays, changerait le destin.
Et, si le secrtaire gnral n'avait pas pour lui de scrupules de
conscience, ayant rduit les affaires de ce monde  une simple
question de mcanique, il tait troubl de l'ordre reu, il se
demandait s'il devait aimer son matre jusqu'au point de lui
dsobir.

Tout de suite, M. Denizet triompha.

--Eh bien, mon flair ne m'avait pas tromp, c'tait ce Cabuche
qui avait frapp le prsident...  Seulement, je l'accorde,
l'autre piste aussi contenait un peu de la vrit, et je sentais
moi-mme que le cas de Roubaud restait louche...  Enfin, nous les
tenons tous les deux.

M. Camy-Lamotte le regardait fixement, de ses yeux ples.

--Alors, tous les faits du dossier qu'on m'a transmis sont
prouvs, et votre conviction est absolue?

--Absolue, aucune hsitation possible...  Tout s'enchane, je ne
me souviens pas d'une affaire, o, malgr les apparentes
complications, le crime ait suivi une marche plus logique, plus
aise  dterminer d'avance.

--Mais Roubaud proteste, prend le premier meurtre pour lui,
raconte une histoire, sa femme dflore, lui affol de jalousie,
tuant dans une crise de rage aveugle.  Les feuilles de
l'opposition racontent toutes cela.

--Oh!  elles le racontent comme un commrage, en n'osant
elles-mmes y croire.  Jaloux, ce Roubaud qui facilitait les
rendez-vous de sa femme avec un amant!  Ah!  il peut, en pleines
assises, rpter ce conte, il n'arrivera pas  soulever le
scandale cherch!...  S'il apportait quelque preuve encore!  mais
il ne produit rien.  Il parle bien de la lettre qu'il prtend
avoir fait crire  sa femme et qu'on aurait d trouver dans les
papiers de la victime...  Vous, monsieur le secrtaire gnral,
qui avez class ces papiers, vous l'auriez trouve, n'est-ce pas?

M. Camy-Lamotte ne rpondit point.  C'tait vrai, le scandale
allait tre enterr enfin, avec le systme du juge: personne ne
croirait Roubaud, la mmoire du prsident serait lave des
soupons abominables, l'empire bnficierait de cette
rhabilitation tapageuse d'une de ses cratures.  Et, d'ailleurs,
puisque ce Roubaud se reconnaissait coupable, qu'importait 
l'ide de justice qu'il ft condamn pour une version ou pour
l'autre!  Il y avait bien Cabuche; mais, si celui-ci n'avait pas
tremp dans le premier meurtre, il semblait tre rellement
l'auteur du second.  Puis, mon Dieu!  la justice, quelle illusion
dernire!  Vouloir tre juste, n'tait-ce pas un leurre, quand la
vrit est si obstrue de broussailles?  Il valait mieux tre
sage, tayer d'un coup d'paule cette socit finissante qui
menaait ruine.

--N'est-ce pas?  rpta M. Denizet, vous ne l'avez pas trouve,
cette lettre?

De nouveau, M. Camy-Lamotte leva les yeux sur lui; et
tranquillement, seul matre de la situation, prenant pour sa
conscience le remords qui avait inquit l'empereur, il rpondit:

--Je n'ai absolument rien trouv.

Ensuite, souriant, trs aimable, il combla le juge d'loges.  A
peine un pli lger des lvres indiquait-il une invincible ironie.
Jamais une instruction n'avait t mene avec tant de
pntration; et, c'tait chose dcide en haut lieu, on
l'appellerait comme conseiller  Paris, aprs les vacances.  Il
le reconduisit ainsi jusque sur le palier.

--Vous seul avez vu clair, c'est vraiment admirable...  Et, du
moment que la vrit parle, il n'y a rien qui la puisse arrter,
ni l'intrt des personnes, ni mme la raison d'tat...  Marchez,
que l'affaire suive son cours, quelles qu'en soient les
consquences.

--Le devoir de la magistrature est l tout entier, conclut
M. Denizet, qui salua et partit, rayonnant.

Lorsqu'il fut seul, M. Camy-Lamotte alluma d'abord une bougie;
puis, il alla prendre, dans le tiroir o il l'avait classe, la
lettre de Sverine.  La bougie brlait trs haute, il dplia la
lettre, voulut en relire les deux lignes; et le souvenir s'voqua
de cette criminelle dlicate, aux yeux de pervenche, qui l'avait
remu jadis d'une si tendre sympathie.  Maintenant, elle tait
morte, il la revoyait tragique.  Qui savait le secret qu'elle
avait d emporter?  Certes, oui, une illusion, la vrit, la
justice!  Il ne restait pour lui, de cette femme inconnue et
charmante, que le dsir d'une minute dont elle l'avait effleur
et qu'il n'avait pas satisfait.  Et, comme il approchait la
lettre de la bougie, et qu'elle flambait, il fut pris d'une
grande tristesse, d'un pressentiment de malheur:  quoi bon
dtruire cette preuve, charger sa conscience de cette action, si
le destin tait que l'empire ft balay, ainsi que la pince de
cendre noire, tombe de ses doigts?

En moins d'une semaine, M. Denizet termina l'instruction.  Il
trouvait dans la Compagnie de l'Ouest une bonne volont extrme,
tous les documents dsirables, tous les tmoignages utiles; car
elle aussi souhaitait vivement d'en finir, avec cette dplorable
histoire d'un de ses employs, qui, remontant  travers les
rouages compliqus de son organisme, avait failli branler
jusqu' son conseil d'administration.  Il fallait au plus vite
couper le membre gangren.  Aussi, de nouveau, dfilrent dans le
cabinet du juge le personnel de la gare du Havre, M.  Dabadie,
Moulin et les autres, qui donnrent des dtails dsastreux sur la
mauvaise conduite de Roubaud; puis, le chef de gare de Barentin,
M. Bessire, ainsi que plusieurs employs de Rouen, dont les
dpositions avaient une importance dcisive, relativement au
premier meurtre; puis, M. Vandorpe, le chef de gare de Paris, le
stationnaire Misard et le conducteur-chef Henri Dauvergne, ces
deux derniers trs affirmatifs sur les complaisances conjugales
du prvenu.  Mme Henri, que Sverine avait soign  la
Croix-de-Maufras, racontait qu'un soir, affaibli encore, il
croyait avoir entendu les voix de Roubaud et de Cabuche se
concertant devant sa fentre; ce qui expliquait bien des choses
et renversait le systme des deux accuss, lesquels prtendaient
ne pas se connatre.  Dans tout le personnel de la Compagnie, un
cri de rprobation s'tait lev, on plaignait les malheureuses
victimes, cette pauvre jeune femme dont la faute avait tant
d'excuses, ce vieillard si honorable, aujourd'hui lav des
vilaines histoires qui couraient sur son compte.

Mais le nouveau procs avait surtout rveill des passions vives
dans la famille Grandmorin, et, de ce ct, si M. Denizet
trouvait encore une aide puissante, il dut batailler pour
sauvegarder l'intgrit de son instruction.  Les Lachesnaye
chantaient victoire, car ils avaient toujours affirm la
culpabilit de Roubaud, exasprs du legs de la Croix-de-Maufras,
saignant d'avarice.  Aussi, dans le retour de l'affaire, ne
voyaient-ils qu'une occasion d'attaquer le testament; et, comme
il n'existait qu'un moyen d'obtenir la rvocation du legs, celui
de frapper Sverine de la dchance d'ingratitude, ils
acceptaient en partie la version de Roubaud, la femme complice,
l'aidant  tuer, non point pour se venger d'une infamie
imaginaire, mais pour le voler; de sorte que le juge entra en
conflit avec eux, avec Berthe surtout, trs pre contre
l'assassine, son ancienne amie, qu'elle chargeait
abominablement, et que lui dfendait, s'chauffant, s'emportant,
ds qu'on touchait  son chef-d'oeuvre, cet difice de logique,
si bien construit, comme il le dclarait lui-mme d'un air
d'orgueil, que, si l'on en dplaait une seule pice, tout
croulait.  Il y eut,  ce propos, dans son cabinet, une scne
trs vive entre les Lachesnaye et madame Bonnehon.  Celle-ci,
favorable aux Roubaud jadis, avait d abandonner le mari; mais
elle continuait de soutenir la femme, par une sorte de complicit
tendre, trs tolrante au charme et  l'amour, toute bouleverse
de ce romanesque tragique, clabouss de sang.  Elle fut trs
nette, pleine du ddain de l'argent.  Sa nice n'avait-elle pas
honte de revenir sur cette question de l'hritage?  Sverine
coupable, n'taient-ce pas les prtendus aveux de Roubaud 
accepter entirement, la mmoire du prsident salie de nouveau?
La vrit, si l'instruction ne l'avait pas si ingnieusement
tablie, il aurait fallu l'inventer, pour l'honneur de la
famille.  Et elle parla avec un peu d'amertume de la socit de
Rouen, o l'affaire faisait tant de bruit, cette socit sur
laquelle elle ne rgnait plus, maintenant que l'ge venait et
qu'elle perdait jusqu' son opulente beaut blonde de desse
vieillie.  Oui, la veille encore, chez madame Leboucq, la femme
du conseiller, cette grande brune lgante qui la dtrnait, on
avait chuchot les anecdotes gaillardes, l'aventure de Louisette,
tout ce qu'inventait la malignit publique.  A ce moment,
M. Denizet tant intervenu, pour lui apprendre que M. Leboucq
sigerait comme assesseur aux prochaines assises, les Lachesnaye
se turent, ayant l'air de cder, pris d'inquitude.  Mais madame
Bonnehon les rassura, certaine que la justice ferait son devoir:
les assises seraient prsides par son vieil ami,
M. Desbazeilles,  qui ses rhumatismes ne permettaient que le
souvenir, et le second assesseur devait tre M. Chaumette, le
pre du jeune substitut qu'elle protgeait.  Elle tait donc
tranquille, bien qu'un mlancolique sourire et paru sur ses
lvres, en nommant le dernier, dont on voyait depuis quelque
temps le fils chez madame Leboucq, o elle l'envoyait elle-mme,
pour ne pas entraver son avenir.

Lorsque le fameux procs vint enfin, le bruit d'une guerre
prochaine, l'agitation qui gagnait la France entire, nuisirent
beaucoup au retentissement des dbats.  Rouen n'en passa pas
moins trois jours dans la fivre, on s'crasait aux portes de la
salle, les places rserves taient envahies par des dames de la
ville.  Jamais l'ancien palais des ducs de Normandie n'avait vu
une telle affluence de monde, depuis son amnagement en palais de
justice.  C'tait aux derniers jours de juin, des aprs-midi
chauds et ensoleills, dont la clart vive allumait les vitraux
des dix fentres, inondant de lumire les boiseries de chne, le
calvaire de pierre blanche qui se dtachait au fond sur la
tenture rouge seme d'abeilles, le clbre plafond du temps de
Louis XII, avec ses compartiments de bois sculpts et dors, d'un
vieil or trs doux.  On touffait dj, avant que l'audience ft
ouverte.  Des femmes se haussaient pour voir, sur la table des
pices  conviction, la montre de Grandmorin, la chemise tache
de sang de Sverine et le couteau qui avait servi aux deux
meurtres.  Le dfenseur de Cabuche, un avocat venu de Paris,
tait galement trs regard.  Aux bancs du jury, s'alignaient
douze Rouennais, sangls dans des redingotes noires, pais et
graves.  Et, lorsque la cour entra, il se produisit une telle
pousse, dans le public debout, que le prsident, tout de suite,
dut menacer de faire vacuer la salle.

Enfin, les dbats taient ouverts, les jurs prtrent serment,
et l'appel des tmoins agita de nouveau la foule d'un
frmissement de curiosit: aux noms de madame Bonnehon et de
M. de Lachesnaye, les ttes ondulrent; mais Jacques, surtout,
passionna les dames, qui le suivirent des yeux.  D'ailleurs,
depuis que les accuss taient l, chacun entre deux gendarmes,
des regards ne les quittaient pas, des apprciations
s'changeaient.  On leur trouvait l'air froce et bas, deux
bandits.  Roubaud, avec son veston de couleur sombre, cravat en
monsieur qui se nglige, surprenait par son air vieilli, sa face
hbte et crevant de graisse.  Quant  Cabuche, il tait bien
tel qu'on se l'imaginait, vtu d'une longue blouse bleue, le type
mme de l'assassin, des poings normes, des mchoires de
carnassier, enfin un de ces gaillards qu'il ne fait pas bon
rencontrer au coin d'un bois.  Et les interrogatoires
confirmrent cette mauvaise impression, certaines rponses
soulevrent de violents murmures.  A toutes les questions du
prsident, Cabuche rpondit qu'il ne savait pas: il ne savait pas
comment la montre tait chez lui, il ne savait pas pourquoi il
avait laiss fuir le vritable assassin; et il s'en tenait  son
histoire de cet inconnu mystrieux, dont il disait avoir entendu
le galop au fond des tnbres.  Puis, interrog sur sa passion
bestiale pour sa malheureuse victime, il s'tait mis  bgayer,
dans une si brusque et si violente colre, que les deux gendarmes
l'avaient empoign par les bras: non, non!  il ne l'aimait point,
il ne la dsirait point, c'taient des menteries, il aurait cru
la salir, rien qu' la vouloir, elle qui tait une dame, tandis
que lui avait fait de la prison et vivait en sauvage!  Ensuite,
calm, il tait tomb dans un silence morne, ne lchant plus que
des monosyllabes, indiffrent  la condamnation qui pouvait le
frapper.  De mme, Roubaud s'en tint  ce que l'accusation
appelait son systme: il raconta comment et pourquoi il avait tu
Grandmorin, il nia toute participation  l'assassinat de sa
femme; mais il le faisait en phrases haches, presque
incohrentes, avec des pertes subites de mmoire, les yeux si
troubles, la voix si empte, qu'il semblait par moments chercher
et inventer les dtails.  Et, le prsident le poussant, lui
dmontrant les absurdits de son rcit, il finit par hausser les
paules, il refusa de rpondre:  quoi bon dire la vrit,
puisque c'tait le mensonge qui tait logique?  Cette attitude de
ddain agressif  l'gard de la justice, lui fit le plus grand
tort.  On remarqua aussi le profond dsintressement o les deux
accuss taient l'un de l'autre, comme une preuve d'entente
pralable, tout un plan habile, suivi avec une extraordinaire
force de volont.  Ils prtendaient ne pas se connatre, ils se
chargeaient mme, uniquement pour drouter le tribunal.  Quand
les interrogatoires furent termins, l'affaire tait juge,
tellement le prsident les avait mens avec adresse, de faon que
Roubaud et Cabuche, culbutant dans les piges tendus, parussent
s'tre livrs eux-mmes.  Ce jour-l, on entendit encore quelques
tmoins, sans importance.  La chaleur tait devenue si
insupportable, vers cinq heures, que deux dames s'vanouirent.

Mais, le lendemain, la grosse motion fut pour l'audition de
certains tmoins.  madame Bonnehon eut un vritable succs de
distinction et de tact.  On couta avec intrt les employs de
la Compagnie, M. Vandorpe, M. Bessire, M. Dabadie, M. Cauche
surtout, ce dernier trs prolixe, qui conta comment il
connaissait beaucoup Roubaud, ayant souvent fait avec lui sa
partie, au caf du Commerce.  Henri Dauvergne rpta son
tmoignage accablant, la presque certitude o il tait d'avoir,
dans la somnolence de la fivre, entendu les voix sourdes des
deux accuss, qui se concertaient; et, interrog sur Sverine, il
se montra trs discret, fit comprendre qu'il l'avait aime, mais
que la sachant  un autre, il s'tait effac loyalement.  Aussi,
lorsque cet autre, Jacques Lantier, fut introduit enfin, un
bourdonnement monta de la foule, des personnes se levrent pour
le mieux voir, il y eut mme, parmi les jurs, un mouvement
passionn d'attention.  Jacques, trs tranquille, s'tait des
deux mains appuy  la barre des tmoins, du geste professionnel
dont il avait l'habitude, lorsqu'il conduisait sa machine.  Cette
comparution qui aurait d le troubler profondment, le laissait
dans une entire lucidit d'esprit, comme si rien de l'affaire ne
le regardt.  Il allait dposer en tranger, en innocent; depuis
le crime, pas un frisson ne lui tait venu, il ne songeait mme
pas  ces choses, la mmoire abolie, les organes dans un tat
d'quilibre, de sant parfaite; l encore,  cette barre, il
n'avait ni remords ni scrupules, d'une absolue inconscience.
Tout de suite, il avait regard Roubaud et Cabuche, de ses yeux
clairs.  Le premier, il le savait coupable, il lui adressa un
lger signe de tte, un salut discret, sans songer qu'ouvertement
aujourd'hui il tait l'amant de sa femme.  Puis, il sourit au
second, l'innocent, dont il aurait d occuper la place, sur ce
banc: une bonne bte au fond, sous son air de bandit, un gaillard
qu'il avait vu au travail, dont il avait serr la main.  Et,
plein d'aisance, il dposa, il rpondit en petites phrases nettes
aux questions du prsident, qui, aprs l'avoir interrog sans
mesure sur ses rapports avec la victime, lui fit raconter son
dpart de la Croix-de-Maufras, quelques heures avant le meurtre,
comment il tait all prendre le train  Barentin, comment il
avait couch  Rouen.  Cabuche et Roubaud l'coutaient,
confirmaient ses rponses par leur attitude; et,  cette minute,
entre ces trois hommes, monta une indicible tristesse.  Un
silence de mort s'tait fait dans la salle, une motion venue ils
ne savaient d'o serra un instant les jurs  la gorge: c'tait
la vrit qui passait, muette.  A la question du prsident
dsirant savoir ce qu'il pensait de l'inconnu, vanoui dans les
tnbres, dont le carrier parlait, Jacques se contenta de hocher
la tte, comme s'il n'avait pas voulu accabler un accus.  Et un
fait alors se produisit, qui acheva de bouleverser l'auditoire.
Des pleurs parurent dans les yeux de Jacques, dbordrent,
ruisselrent sur ses joues.  Ainsi qu'il l'avait revue dj,
Sverine venait de s'voquer, la misrable assassine dont il
avait emport l'image, avec ses yeux bleus largis dmesurment,
ses cheveux noirs droits sur son front, comme un casque
d'pouvante.  Il l'adorait encore, une piti immense l'avait
pris, et il la pleurait  grandes larmes, dans l'inconscience de
son crime, oubliant o il tait, parmi cette foule.  Des dames,
gagnes par l'attendrissement, sanglotrent.  On trouva
extrmement touchante cette douleur de l'amant, lorsque le mari
restait les yeux secs.  Le prsident ayant demand  la dfense
si elle n'avait aucune question  poser au tmoin, les avocats
remercirent, tandis que les accuss hbts accompagnaient du
regard Jacques, qui retournait s'asseoir, au milieu de la
sympathie gnrale.

La troisime audience fut prise tout entire par le rquisitoire
du procureur imprial et par les plaidoiries des avocats.
D'abord, le prsident avait prsent un rsum de l'affaire, o,
sous une affectation d'impartialit absolue, les charges de
l'accusation taient aggraves.  Le procureur imprial, ensuite,
ne parut pas jouir de tous ses moyens: il avait d'habitude plus
de conviction, une loquence moins vide.  On mit cela sur le
compte de la chaleur, qui tait vraiment accablante.  Au
contraire, le dfenseur de Cabuche, l'avocat de Paris, fit grand
plaisir, sans convaincre.  Le dfenseur de Roubaud, un membre
distingu du barreau de Rouen, tira galement tout le parti qu'il
put de sa mauvaise cause.  Fatigu, le ministre public ne
rpliqua mme pas.  Et, lorsque le jury passa dans la salle des
dlibrations, il n'tait que six heures, le plein jour entrait
encore par les dix fentres, un dernier rayon allumait les armes
des villes de Normandie, qui en dcorent les impostes.  Un grand
bruit de voix monta sous l'antique plafond dor, des pousses
d'impatience branlrent la grille de fer, sparant les places
rserves du public debout.  Mais le silence redevint religieux,
ds que le jury et la cour reparurent.  Le verdict admettait des
circonstances attnuantes, le tribunal condamna les deux hommes
aux travaux forcs  perptuit.  Et ce fut une vive surprise, la
foule s'coula en tumulte, quelques sifflets se firent entendre,
comme au thtre.

Dans tout Rouen, le soir mme, on parlait de cette condamnation,
avec des commentaires sans fin.  Selon l'avis gnral, c'tait un
chec pour madame Bonnehon et pour les Lachesnaye.  Une
condamnation  mort, seule, semblait-il, aurait satisfait la
famille; et, srement, des influences adverses avaient agi.
Dj, on nommait tout bas madame Leboucq, qui comptait parmi les
jurs trois ou quatre de ses fidles.  L'attitude de son mari,
comme assesseur, n'avait sans doute rien offert d'incorrect;
pourtant, on croyait s'tre aperu que, ni l'autre assesseur,
M. Chaumette, ni mme le prsident, M. Desbazeilles, ne s'taient
sentis les matres des dbats, autant qu'ils l'auraient voulu.
Peut-tre, simplement, le jury, pris de scrupules, venait-il, en
accordant des circonstances attnuantes, de cder au malaise de
ce doute qui avait un moment travers la salle, le vol silencieux
de la mlancolique vrit.  Au demeurant, l'affaire restait le
triomphe du juge d'instruction, M. Denizet, dont rien n'avait pu
entamer le chef-d'oeuvre; car la famille elle-mme perdit
beaucoup de sympathies, lorsque le bruit courut que, pour ravoir
la Croix-de-Maufras, M. de Lachesnaye, contrairement  la
jurisprudence, parlait d'intenter une action en rvocation,
malgr la mort du donataire, ce qui tonnait de la part d'un
magistrat.

Au sortir du Palais, Jacques fut rejoint par Philomne, qui tait
reste comme tmoin; et elle ne le lcha plus, le retenant,
tchant de passer cette nuit-l avec lui,  Rouen.  Il ne devait
reprendre son service que le lendemain, il voulut bien la garder
 dner, dans l'auberge o il prtendait avoir dormi la nuit du
crime, prs de la gare; mais il ne coucherait pas, il tait
absolument forc de rentrer  Paris, par le train de minuit
cinquante.

--Tu ne sais pas, raconta-t-elle, comme elle se dirigeait  son
bras vers l'auberge, je jurerais que, tout  l'heure, j'ai vu
quelqu'un de notre connaissance...  Oui, Pecqueux, qui me
rptait encore, l'autre jour, qu'il ne ficherait pas les pieds 
Rouen, pour l'affaire...  Un moment, je me suis retourne, et un
homme, dont je n'ai aperu que le dos, a fil au milieu de la
foule...

Le mcanicien l'interrompit, en haussant les paules.

--Pecqueux est  Paris, en train de nocer, trop heureux des
vacances que mon cong lui procure.

--C'est possible...  N'importe, mfions-nous, car c'est bien la
plus sale rosse, quand il rage.

Elle se pressa contre lui, elle ajouta, avec un coup d'oeil en
arrire:

--Et celui-l qui nous suit, tu le connais?

--Oui, ne t'inquite pas...  Il a peut-tre bien quelque chose 
me demander.

C'tait Misard, qui, en effet, depuis la rue des Juifs, les
accompagnait  distance.  Il avait dpos, lui aussi, d'un air
ensommeill; et il tait rest, rdant autour de Jacques, sans se
rsoudre  lui poser une question, qu'il avait visiblement sur
les lvres.  Lorsque le couple eut disparu dans l'auberge, il y
entra  son tour, il se fit servir un verre de vin.

--Tiens, c'est vous, Misard!  s'cria le mcanicien.  Et, avec
votre nouvelle femme, a va?

--Oui, oui, grogna le stationnaire.  Ah!  la bougresse, elle m'a
bien fichu dedans.  Hein?  je vous ai cont a,  mon autre
voyage ici.

Jacques s'gayait beaucoup de cette histoire.  La Ducloux,
l'ancienne servante louche que Misard avait prise pour garder la
barrire, s'tait vite aperue,  le voir fouiller les coins,
qu'il devait chercher un magot, cach par sa dfunte; et une ide
de gnie lui tait venue, pour se faire pouser, celle de lui
laisser entendre, par des rticences, par de petits rires,
qu'elle l'avait trouv, elle.  D'abord, il avait failli
l'trangler; puis, songeant que les mille francs lui
chapperaient encore, s'il la supprimait comme l'autre, avant de
les avoir, il tait devenu trs clin, trs gentil; mais elle le
repoussait, elle ne voulait mme plus qu'il la toucht: non, non,
quand elle serait sa femme, il aurait tout, elle et l'argent en
plus.  Et il l'avait pouse, et elle s'tait moque, en le
traitant de trop bte, croyant tout ce qu'on lui racontait.  Le
beau, c'tait que, mise au courant, s'allumant elle-mme  la
contagion de sa fivre, elle cherchait dsormais avec lui, aussi
enrage.  Ah!  ces mille francs introuvables, ils les
dnicheraient bien un jour, maintenant qu'ils taient deux!  Ils
cherchaient, ils cherchaient.

--Alors, toujours rien?  demanda Jacques goguenard.  Elle ne vous
aide donc pas, la Ducloux?

Misard le regarda fixement; et il parla enfin.

--Vous savez o ils sont, dites-le-moi.

Mais le mcanicien se fchait.

--Je ne sais rien du tout, tante Phasie ne m'a rien donn, vous
n'allez pas m'accuser de vol, peut-tre!

--Oh!  elle ne vous a rien donn: a, c'est bien sr...  Vous
voyez que j'en suis malade.  Si vous savez o ils sont,
dites-le-moi.

--Eh!  allez vous faire fiche!  Prenez garde que je ne cause
trop...  Voyez donc dans la bote  sel, s'ils y sont.

Blme, les yeux ardents, Misard continuait  le regarder.  Il eut
comme une brusque illumination.

--Dans la bote  sel, tiens!  c'est vrai.  Il y a, sous le
tiroir, une cachette o je n'ai pas fouill.

Et il se hta de payer son verre de vin, et il courut au chemin
de fer, voir s'il pourrait encore prendre le train de sept heures
dix.  L-bas, dans la petite maison basse, ternellement il
chercherait.

Le soir, aprs le dner, en attendant le train de minuit
cinquante, Philomne voulut emmener Jacques, par des ruelles
noires, jusqu' la campagne prochaine.  Il faisait trs lourd,
une nuit de juillet, ardente et sans lune, qui lui gonflait la
gorge de gros soupirs, presque pendue  son cou.  Deux fois,
ayant cru entendre des pas derrire eux, elle s'tait retourne,
sans apercevoir personne, tant les tnbres taient paisses.
Lui, souffrait beaucoup de cette nuit d'orage.  Dans son
tranquille quilibre, cette sant parfaite dont il jouissait
depuis le meurtre, il avait senti tout  l'heure,  table, un
lointain malaise revenir, chaque fois que cette femme l'avait
effleur de ses mains errantes.  La fatigue sans doute, un
nervement caus par la pesanteur de l'air.  Maintenant,
l'angoisse du dsir renaissait plus vive, pleine d'une sourde
pouvante,  la tenir ainsi, contre son corps.  Cependant, il
tait bien guri, l'exprience tait faite, puisqu'il l'avait
dj possde, la chair calme, pour se rendre compte.  Son
excitation devint telle, que la peur d'une crise l'aurait fait se
dgager de ses bras, si l'ombre qui la noyait ne l'avait rassur;
car jamais, mme aux pires jours de son mal, il n'aurait frapp
sans voir.  Et, tout d'un coup, comme ils passaient prs d'un
talus gazonn, dans un chemin dsert, et qu'elle l'y entranait,
s'allongeant, le besoin monstrueux le reprit, il fut emport par
une rage, il chercha parmi l'herbe une arme, une pierre, pour lui
en craser la tte.  D'une secousse, il s'tait relev, et il
fuyait dj, perdu, et il entendit une voix d'homme, des jurons,
toute une bataille.

--Ah!  garce, j'ai attendu jusqu'au bout, j'ai voulu tre sr!

--Ce n'est pas vrai, lche-moi!

--Ah!  ce n'est pas vrai!  Il peut courir, l'autre!  je sais qui
c'est, je le rattraperai bien!...  Tiens!  garce, dis encore que
ce n'est pas vrai!

Jacques galopait dans la nuit, non pour fuir Pecqueux, qu'il
venait de reconnatre; mais il se fuyait lui-mme, fou de
douleur.

Eh quoi!  un meurtre n'avait pas suffi, il n'tait pas rassasi
du sang de Sverine, ainsi qu'il le croyait, le matin encore?
Voil qu'il recommenait.  Une autre, et puis une autre, et puis
toujours une autre!  Ds qu'il se serait repu, aprs quelques
semaines de torpeur, sa faim effroyable se rveillerait, il lui
faudrait sans cesse de la chair de femme pour la satisfaire.
Mme,  prsent, il n'avait pas besoin de la voir, cette chair de
sduction: rien qu' la sentir tide dans ses bras, il cdait au
rut du crime, en mle farouche qui ventre les femelles.  C'tait
fini de vivre, il n'y avait plus devant lui que cette nuit
profonde, d'un dsespoir sans bornes, o il fuyait.

Quelques jours se passrent.  Jacques avait repris son service,
vitant les camarades, retomb dans sa sauvagerie anxieuse
d'autrefois.  La guerre venait d'tre dclare, aprs d'orageuses
sances  la Chambre; et il y avait dj eu un petit combat
d'avant-poste, heureux, disait-on.  Depuis une semaine, les
transports de troupes crasaient de fatigue le personnel des
chemins de fer.  Les services rguliers taient dtraqus, de
continuels trains imprvus amenaient des retards considrables;
sans compter qu'on avait rquisitionn les meilleurs mcaniciens,
pour activer la concentration des corps d'arme.  Et ce fut ainsi
qu'un soir, au Havre, Jacques, au lieu de son express habituel,
eut  conduire un train norme, dix-huit wagons, absolument
bonds de soldats.

Ce soir-l, Pecqueux arriva au dpt trs ivre.  Le lendemain du
jour o il avait surpris Philomne et Jacques, il tait remont
sur la machine 608, comme chauffeur, avec ce dernier; et, depuis
ce temps, il ne faisait aucune allusion, assombri, ayant l'air de
ne point oser regarder son chef.  Mais celui-ci le sentait de
plus en plus rvolt, refusant d'obir, l'accueillant d'un
grognement sourd, ds qu'il lui donnait un ordre.  Ils avaient
fini par cesser compltement de se parler.  Cette tle mouvante,
ce petit pont qui les emportait autrefois, si unis, n'tait plus
 cette heure que la planche troite et dangereuse o se heurtait
leur rivalit.  La haine grandissait, ils en taient  se dvorer
dans ces quelques pieds carrs, filant  toute vitesse, et d'o
les aurait prcipits la moindre secousse.  Et, ce soir-l, en
voyant Pecqueux ivre, Jacques se mfia; car il le savait trop
sournois pour se fcher  jeun, le vin seul dchanait en lui la
brute.

Le train qui devait partir vers six heures, fut retard.  Il
tait nuit dj, lorsqu'on embarqua les soldats comme des
moutons, dans des wagons  bestiaux.  On avait simplement clou
des planches en guise de banquettes, on les empilait l-dedans,
par escouades, bourrant les voitures au-del du possible; si bien
qu'ils s'y trouvaient assis les uns sur les autres, quelques-uns
debout, serrs  ne pas remuer un bras.  Ds leur arrive 
Paris, un autre train les attendait, pour les diriger sur le
Rhin.  Ils taient dj crass de fatigue, dans l'ahurissement
du dpart.  Mais, comme on leur avait distribu de l'eau-de-vie,
et que beaucoup s'taient rpandus chez les dbitants du
voisinage, ils avaient une gaiet chauffe et brutale, trs
rouges, les yeux hors de la tte.  Et, ds que le train
s'branla, sortant de la gare, ils se mirent  chanter.

Jacques, tout de suite, regarda le ciel, dont une vapeur d'orage
cachait les toiles.  La nuit serait trs sombre, pas un souffle
n'agitait l'air brlant; et le vent de la course, toujours si
frais, semblait tide.  A l'horizon noir, il n'y avait d'autres
feux que les tincelles vives des signaux.  Il augmenta la
pression pour franchir la grande rampe d'Harfleur  Saint-Romain.
Malgr l'tude qu'il faisait d'elle depuis des semaines, il
n'tait pas matre encore de la machine 608, trop neuve, dont les
caprices, les carts de jeunesse le surprenaient.  Cette nuit-l,
particulirement, il la sentait rtive, fantasque, prte 
s'emballer pour quelques morceaux de charbon de trop.  Aussi, la
main sur le volant du changement de marche, surveillait-il le
feu, de plus en plus inquiet des allures de son chauffeur.  La
petite lampe qui clairait le niveau de l'eau, laissait la
plate-forme dans une pnombre, que la porte du foyer, rougie,
rendait violtre.  Il distinguait mal Pecqueux, il avait eu aux
jambes,  deux reprises, la sensation d'un frlement, comme si
des doigts se fussent exercs  le prendre l.  Mais ce n'tait
sans doute qu'une maladresse d'ivrogne, car il l'entendait, dans
le bruit, ricaner trs haut, casser son charbon,  coups de
marteau exagrs, se battre avec la pelle.  Toutes les minutes,
il ouvrait la porte, jetait du combustible sur la grille, en
quantit draisonnable.

--Assez! cria Jacques.

L'autre affecta de ne pas comprendre, continua  enfourner des
pelletes coup sur coup; et, comme le mcanicien lui empoignait
le bras, il se tourna, menaant, tenant enfin la querelle qu'il
cherchait, dans la fureur montante de son ivresse.

--Touche pas, ou je cogne!...  a m'amuse, moi, qu'on aille vite!

Le train, maintenant, roulait,  toute vitesse, sur le plateau
qui va de Bolbec  Motteville.  Il devait filer d'un trait 
Paris, sans arrt aucun, sauf aux points marqus pour prendre de
l'eau.  L'norme masse, les dix-huit wagons, chargs, bonds de
btail humain, traversaient la campagne noire, dans un grondement
continu.  Et ces hommes qu'on charriait au massacre, chantaient,
chantaient  tue-tte, d'une clameur si haute, qu'elle dominait
le bruit des roues.

Jacques, du pied, avait referm la porte.  Puis, manoeuvrant
l'injecteur, se contenant encore:

--Il y a trop de feu...  Dormez, si vous tes saoul.

Immdiatement, Pecqueux rouvrit, s'acharna  remettre du charbon,
comme s'il et voulu faire sauter la machine.  C'tait la
rvolte, les ordres mconnus, la passion exaspre qui ne tenait
plus compte de toutes ces vies humaines.  Et, Jacques s'tant
pench pour abaisser lui-mme la tige du cendrier, de faon 
diminuer au moins le tirage, le chauffeur le saisit brusquement 
bras-le-corps, tcha de le pousser, de le jeter sur la voie,
d'une violente secousse.

--Gredin, c'tait donc a!...  N'est-ce pas?  tu dirais que je
suis tomb, bougre de sournois!

Il s'tait rattrap  un des bords du tender, et ils glissrent
tous deux, la lutte continua sur le petit pont de tle, qui
dansait violemment.  Les dents serres, ils ne parlaient plus,
ils s'efforaient l'un l'autre de se prcipiter par l'troite
ouverture, qu'une barre de fer seule fermait.  Mais ce n'tait
point commode, la machine dvorante roulait, roulait toujours; et
Barentin fut dpass, et le train s'engouffra dans le tunnel de
Malaunay, qu'ils se tenaient encore troitement, vautrs dans le
charbon, tapant de la tte contre les parois du rcipient d'eau,
vitant la porte rougie du foyer, o se grillaient leurs jambes,
chaque fois qu'ils les allongeaient.

Un instant, Jacques songea que, s'il pouvait se relever, il
fermerait le rgulateur, appellerait au secours, pour qu'on le
dbarrasst de ce fou furieux, enrag d'ivresse et de jalousie.
Il s'affaiblissait, plus petit, dsesprait de trouver maintenant
la force de le prcipiter, vaincu dj, sentant passer dans ses
cheveux la terreur de la chute.  Comme il faisait un suprme
effort, la main ttonnante, l'autre comprit, se raidit sur les
reins, le souleva ainsi qu'un enfant.

--Ah!  tu veux arrter...  Ah!  tu m'as pris ma femme...  Va va,
faut que tu y passes!

La machine roulait, roulait, le train venait de sortir du tunnel
 grand fracas, et il continuait sa course, au travers de la
campagne vide et sombre.  La station de Malaunay fut franchie,
dans un tel coup de vent, que le sous-chef, debout sur le quai,
ne vit mme pas ces deux hommes, en train de se dvorer, pendant
que la foudre les emportait.

Mais Pecqueux, d'un dernier lan, prcipita Jacques; et celui-ci,
sentant le vide, perdu, se cramponna  son cou, si troitement,
qu'il l'entrana.  Il y eut deux cris terribles, qui se
confondirent, qui se perdirent.  Les deux hommes, tombs
ensemble, entrans sous les roues par la raction de la vitesse,
furent coups, hachs, dans leur treinte, dans cette effroyable
embrassade, eux qui avaient si longtemps vcu en frres.  On les
retrouva sans tte, sans pieds, deux troncs sanglants qui se
serraient encore, comme pour s'touffer.

Et la machine, libre de toute direction, roulait, roulait
toujours.  Enfin, la rtive, la fantasque, pouvait cder  la
fougue de sa jeunesse, ainsi qu'une cavale indompte encore,
chappe des mains du gardien, galopant par la campagne rase.  La
chaudire tait pourvue d'eau, le charbon dont le foyer venait
d'tre rempli, s'embrasait; et, pendant la premire demi-heure,
la pression monta follement, la vitesse devint effrayante.  Sans
doute, le conducteur-chef, cdant  la fatigue, s'tait endormi.
Les soldats, dont l'ivresse augmentait,  tre ainsi entasss,
subitement s'gayrent de cette course violente, chantrent plus
fort.  On traversa Maromme, en coup de foudre.  Il n'y avait plus
de sifflet,  l'approche des signaux, au passage des gares.
C'tait le galop tout droit, la bte qui fonait tte basse et
muette, parmi les obstacles.  Elle roulait, roulait sans fin,
comme affole de plus en plus par le bruit strident de son
haleine.

A Rouen, on devait prendre de l'eau; et l'pouvante glaa la
gare, lorsqu'elle vit passer, dans un vertige de fume et de
flamme, ce train fou, cette machine sans mcanicien ni chauffeur,
ces wagons  bestiaux emplis de troupiers qui hurlaient des
refrains patriotiques.  Ils allaient  la guerre, c'tait pour
tre plus vite l-bas, sur les bords du Rhin.  Les employs
taient rests bants, agitant les bras.  Tout de suite, le cri
fut gnral: jamais ce train dbrid, abandonn  lui-mme, ne
traverserait sans encombre la gare de Sotteville, toujours barre
par des manoeuvres, obstrue de voitures et de machines, comme
tous les grands dpts.  Et l'on se prcipita au tlgraphe, on
prvint.  Justement, l-bas, un train de marchandises qui
occupait la voie, put tre refoul sous une remise.  Dj, au
loin, le roulement du monstre chapp s'entendait.  Il s'tait
ru dans les deux tunnels qui avoisinent Rouen, il arrivait de
son galop furieux, comme une force prodigieuse et irrsistible
que rien ne pouvait plus arrter.  Et la gare de Sotteville fut
brle, il fila au milieu des obstacles sans rien accrocher, il
se replongea dans les tnbres, o son grondement peu  peu
s'teignit.

Mais, maintenant, tous les appareils tlgraphiques de la ligne
tintaient, tous les coeurs battaient,  la nouvelle du train
fantme qu'on venait de voir passer  Rouen et  Sotteville.  On
tremblait de peur: un express qui se trouvait en avant, allait
srement tre rattrap.  Lui, ainsi qu'un sanglier dans une
futaie, continuait sa course, sans tenir compte ni des feux
rouges, ni des ptards.  Il faillit se broyer,  Oissel, contre
une machine-pilote; il terrifia Pont-de-l'Arche, car sa vitesse
ne semblait pas se ralentir.  De nouveau, disparu, il roulait, il
roulait, dans la nuit noire, on ne savait o, l-bas.

Qu'importaient les victimes que la machine crasait en chemin!
N'allait-elle pas quand mme  l'avenir, insoucieuse du sang
rpandu?  Sans conducteur, au milieu des tnbres, en bte
aveugle et sourde qu'on aurait lche parmi la mort, elle
roulait, elle roulait, charge de cette chair  canon, de ces
soldats, dj hbts de fatigue, et ivres, qui chantaient.





*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA BETE HUMAINE ***

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Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
unless a copyright notice is included.  Thus, we usually do not
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

We are now trying to release all our eBooks one year in advance
of the official release dates, leaving time for better editing.
Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
even years after the official publication date.

Please note neither this listing nor its contents are final til
midnight of the last day of the month of any such announcement.
The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
Midnight, Central Time, of the last day of the stated month.  A
preliminary version may often be posted for suggestion, comment
and editing by those who wish to do so.

Most people start at our Web sites at:
http://gutenberg.net or
http://promo.net/pg

These Web sites include award-winning information about Project
Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).


Those of you who want to download any eBook before announcement
can get to them as follows, and just download by date.  This is
also a good way to get them instantly upon announcement, as the
indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.

http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04 or
ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext04

Or /etext03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90

Just search by the first five letters of the filename you want,
as it appears in our Newsletters.


Information about Project Gutenberg (one page)

We produce about two million dollars for each hour we work.  The
time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
searched and analyzed, the copyright letters written, etc.   Our
projected audience is one hundred million readers.  If the value
per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
files per month:  1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
If they reach just 1-2% of the world's population then the total
will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.

The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
which is only about 4% of the present number of computer users.

Here is the briefest record of our progress (* means estimated):

eBooks Year Month

    1  1971 July
   10  1991 January
  100  1994 January
 1000  1997 August
 1500  1998 October
 2000  1999 December
 2500  2000 December
 3000  2001 November
 4000  2001 October/November
 6000  2002 December*
 9000  2003 November*
10000  2004 January*


The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.

We need your donations more than ever!

As of February, 2002, contributions are being solicited from people
and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
Virginia, Wisconsin, and Wyoming.

We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
that have responded.

As the requirements for other states are met, additions to this list
will be made and fund raising will begin in the additional states.
Please feel free to ask to check the status of your state.

In answer to various questions we have received on this:

We are constantly working on finishing the paperwork to legally
request donations in all 50 states.  If your state is not listed and
you would like to know if we have added it since the list you have,
just ask.

While we cannot solicit donations from people in states where we are
not yet registered, we know of no prohibition against accepting
donations from donors in these states who approach us with an offer to
donate.

International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
ways.

Donations by check or money order may be sent to:

Project Gutenberg Literary Archive Foundation
PMB 113
1739 University Ave.
Oxford, MS 38655-4109

Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
method other than by check or money order.

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
[Employee Identification Number] 64-622154.  Donations are
tax-deductible to the maximum extent permitted by law.  As fund-raising
requirements for other states are met, additions to this list will be
made and fund-raising will begin in the additional states.

We need your donations more than ever!

You can get up to date donation information online at:

http://www.gutenberg.net/donation.html


***

If you can't reach Project Gutenberg,
you can always email directly to:

Michael S. Hart <hart@pobox.com>

Prof. Hart will answer or forward your message.

We would prefer to send you information by email.


**The Legal Small Print**


(Three Pages)

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They tell us you might sue us if there is something wrong with
your copy of this eBook, even if you got it for free from
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fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
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     [*]  The eBook, when displayed, is clearly readable, and
          does *not* contain characters other than those
          intended by the author of the work, although tilde
          (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
          be used to convey punctuation intended by the
          author, and additional characters may be used to
          indicate hypertext links; OR

     [*]  The eBook may be readily converted by the reader at
          no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
          form by the program that displays the eBook (as is
          the case, for instance, with most word processors);
          OR

     [*]  You provide, or agree to also provide on request at
          no additional cost, fee or expense, a copy of the
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     the 60 days following each date you prepare (or were
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     periodic) tax return.  Please contact us beforehand to
     let us know your plans and to work out the details.

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*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*

