The Project Gutenberg EBook of Sur la pierre blanche, by Anatole France

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Title: Sur la pierre blanche

Author: Anatole France

Release Date: December, 2004  [EBook #7173]
[This file was first posted on March 21, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, SUR LA PIERRE BLANCHE ***




Carlo Traverso, Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team.

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ANATOLE FRANCE

SUR LA PIERRE BLANCHE





                         _Tu sembls
  avoir dormi sur la pierre blanche, au milieu
            du peuple des songes._

                       PHILOPATRIS, XXI.

TABLE


I.   Quelques Franais lis d'amiti, qui passaient le printemps  Rome

II.  GALLION

III. Quand Nicole Langelier eut achev sa lecture

IV.  La salle tait troite, tendue d'un papier enfum

V.   PAR LA PORTE DE CORNE OU PAR LA PORTE D'IVOIRE

VI.  Quand Hippolyte Dufresne eut achev ta lecture





SUR LA PIERRE BLANCHE




I


Quelques Franais, lis d'amiti, qui passaient le printemps  Rome,
se rencontraient souvent dans le Forum dsenseveli. C'taient Josphin
Leclerc, attach d'ambassade en cong; M. Goubin, licenci s lettres,
annotateur; Nicole Langelier, de la vieille famille parisienne des
Langelier, imprimeurs et humanistes; Jean Boilly, ingnieur; Hippolyte
Dufresne, qui avait des loisirs et aimait les arts.

Le 1er mai, vers cinq heures du soir, ils franchirent comme de
coutume, la petite porte septentrionale, inconnue du public, o le
commandeur Giacomo Boni, directeur des fouilles, les accueillit avec
son amnit silencieuse et les conduisit jusqu'au seuil de sa maison
de bois, ombrage de lauriers, de trones et de cytises, qui domine
cette vaste fosse creuse, au sicle dernier, dans le march aux
boeufs de la Rome pontificale, jusqu'au sol du Forum antique.

L, ils s'arrtent et regardent.

En face d'eux se dressent les fts tronqus des stles honoraires et
l'on voit comme un grand damier avec ses dames  la place o fut la
basilique Julia. Plus au sud, les trois colonnes du temple des
Dioscures trempent dans l'azur du ciel leurs volutes bleuissantes. A
leur droite, surmontant l'arc ruineux de Septime Svre et les hautes
colonnes des demeures de Saturne, les maisons de la Rome chrtienne et
l'hpital des femmes tagent sur le Capitole leurs faades plus jaunes
et plus fangeuses que les eaux du Tibre. Vers leur gauche s'lve le
Palatin flanqu de grandes arches rouges et couronn d'yeuses. Et sous
leurs pieds, d'un mont  l'autre, entre les dalles de la voie Sacre
aussi troite qu'une rue de village, sortent de terre des murs de
brique et des bases de marbre, restes des difices qui couvraient le
Forum au temps de la force latine. Le trfle, l'avoine et l'herbe des
champs, que le vent a sems sur leur fate abaiss, leur font un toit
rustique o flamboie le coquelicot. Dbris d'entablements crouls,
multitude de piliers et d'autels, enchevtrement de degrs et
d'enceintes: tout cela, non point petit, assurment, mais d'une
grandeur contenue et presse.

Sans doute Nicole Langelier relevait dans son esprit la foule des
monuments autrefois resserre dans cet espace illustre:

--Ces difices, dit-il, de proportions sages et de dimensions
modres, taient spars les uns des autres par des ruelles
ombreuses. Il y avait l de ces vicoli qu'on aime dans les pays du
soleil, et les magnanimes neveux de Rmus, aprs avoir entendu les
orateurs, trouvaient le long des temples, pour manger et dormir, des
coins frais, mal odorants, o les corces de pastques et les dbris
de coquillages n'taient jamais balays. Certes les boutiques qui
bordaient la place exhalaient des senteurs puissantes d'oignon, de
vin, de friture et de fromage. Les tals des bouchers taient chargs
de viandes, spectacle agrable aux robustes citoyens, et c'est  l'un
de ces bouchers que Virginius prit le couteau dont il tua sa fille.
Sans doute il y avait l aussi des bijoutiers et des marchands de
petits dieux domestiques, protecteurs du foyer, de l'table et du
jardin. Tout ce qu'il faut  des citoyens pour vivre se trouvait runi
sur cette place. Le march et les magasins, les basiliques,
c'est--dire les bourses de commerce et les tribunaux civils; la
curie, ce conseil municipal qui devint l'administrateur de l'univers;
les prisons dont les souterrains exhalaient une puanteur redoute; les
temples, les autels, premires ncessits pour les Italiens qui ont
toujours quelque chose  demander aux puissances clestes.

C'est l enfin que s'accomplirent durant tant de sicles les actes
vulgaires ou singuliers, presque toujours insipides, souvent odieux ou
ridicules, quelquefois gnreux, dont l'ensemble constitue la vie
auguste d'un peuple.

--Qu'est-ce qu'on voit, au milieu de la place, devant les bases
honoraires? demanda M. Goubin qui, arm de son lorgnon, remarquait une
nouveaut dans l'antique Forum et voulait tre renseign.

Josphin Leclerc lui rpondit obligeamment que c'taient les
fondations du colosse de Domitien nouvellement mises au jour.

Puis il dsigna du doigt, l'un aprs l'autre, les monuments dcouverts
par Giacomo Boni durant cinq annes de fouilles fructueuses: la
fontaine et le puits de Juturna, sous le mont Palatin; l'autel lev
sur le bcher de Csar et dont le soubassement s'tendait  leurs
pieds, en face des Rostres; la stle archaque et le tombeau
lgendaire de Romulus, que recouvre la pierre noire du Comice; et le
lac de Curtius.

Le soleil, descendu derrire le Capitole, frappait de ses dernires
flches l'arc triomphal de Titus sur la haute Vlia. Le ciel, o
nageait  l'occident la lune blanche, restait bleu comme au milieu du
jour. Une ombre gale, tranquille et claire emplissait le Forum
silencieux. Les terrassiers bronzs piochaient ce champ de pierres,
tandis que, poursuivant le travail des vieux rois, leurs camarades
tournaient la roue d'un puits pour tirer l'eau qui mouille encore le
lit o dormait, aux jours du pieux Numa, le Vlabre ceint de roseaux.

Ils accomplissaient leur tche avec ordre et vigilance. Hippolyte
Dufresne, qui depuis plusieurs mois les voyait assidus  l'ouvrage,
intelligents et prompts  accomplir les ordres reus, demanda au
directeur des fouilles comment il obtenait de ses ouvriers un si bon
service.

--En vivant comme eux, rpondit Giacomo Boni. Je remue avec eux la
terre, je les avertis de ce que nous cherchons ensemble, je leur fais
sentir la beaut de notre oeuvre commune. Ils s'intressent  des
travaux dont ils sentent confusment la grandeur. Je les ai vus ples
d'enthousiasme quand ils dcouvrirent le tombeau de Romulus. Je suis
leur compagnon de chaque jour et, si l'un d'eux tombe malade, je vais
m'asseoir auprs de son lit. Je compte sur eux comme ils comptent sur
moi. Voil comment j'ai des ouvriers fidles.

--Boni, mon cher Boni, s'cria Josphin Leclerc, vous savez si
j'admire vos travaux et si je suis mu de vos belles dcouvertes, et
pourtant je regrette, permettez-moi de vous le dire, le temps o les
troupeaux paissaient sur le Forum enseveli. Un boeuf blanc au large
front plant de cornes vases ruminait dans le champ dsert; un ptre
sommeillait au pied d'une haute colonne qui sortait des herbes. Et
l'on songeait: C'est ici que fut agit le sort du monde. Depuis qu'il
a cess d'tre le Campo Vaccino, le Forum est perdu pour les potes et
pour les amoureux.

Jean Boilly reprsenta combien ces fouilles, pratiques avec mthode,
contribuaient  la connaissance du pass. Et, la conversation s'tant
engage sur la philosophie de l'histoire romaine:

--Les Latins, dit-il, taient raisonnables jusque dans leur religion.
Ils connurent des dieux borns, vulgaires, mais pleins de bon sens et
parfois magnanimes. Que l'on compare ce Panthon romain, compos de
militaires, de magistrats, de vierges et de matrones, aux diableries
peintes sur les parois des tombeaux trusques, et l'on verra face 
face la raison et la folie. Les scnes infernales traces dans les
chambres funraires de Corneto reprsentent les monstres de
l'ignorance et de la peur. Elles nous apparaissent aussi grotesques
que le Jugement dernier d'Orcagna,  Sainte-Marie-Nouvelle de
Florence, et que l'enfer dantesque du Campo Santo de Pise, tandis que
le Panthon latin prsente constamment l'image d'une socit bien
organise. Les dieux des Romains taient comme eux laborieux et bons
citoyens. C'taient des dieux utiles; chacun avait sa fonction. Les
nymphes elles-mmes occupaient des emplois civils et politiques.

Rappelez-vous Juturna, dont nous avons vu tant de fois l'autel au
pied du Palatin. Elle ne semblait pas destine par sa naissance, ses
aventures et ses malheurs  tenir un emploi rgulier dans la ville de
Romulus. C'tait une Rutule indigne. Aime de Jupiter, elle avait
reu du dieu l'immortalit. Quand le roi Turnus fut tu par ne, sur
l'ordre des Destins, ne pouvant mourir avec son frre, elle se jeta
dans le Tibre pour fuir du moins la lumire. Longtemps, les ptres du
Latium contrent l'aventure de la nymphe vivante et plaintive au fond
du fleuve. Et plus tard, les villageois de la Rome rustique, qui se
penchaient, la nuit, sur la berge, crurent la voir,  la clart de la
lune, dans ses voiles glauques, sous les roseaux. Eh bien! les Romains
ne la laissrent point oisive,  ses douleurs. La pense leur vint
tout de suite de lui donner une occupation srieuse. Ils lui
confirent la garde de leurs fontaines. Ils en firent une desse
municipale. Ainsi de toutes leurs divinits. Les Dioscures, dont le
temple a laiss des ruines si belles, les Dioscures, les deux frres
d'Hlne, astres clairs, les Romains les employrent comme estafettes
au service de l'tat. Ce sont les Dioscures qui vinrent sur un cheval
blanc annoncer  Rome la victoire du lac Rgille.

Les Italiens ne demandaient  leurs dieux que des biens terrestres et
des avantages solides. A cet gard, en dpit des terreurs asiatiques
qui ont envahi l'Europe, leur sentiment religieux n'a pas chang. Ce
qu'ils exigeaient autrefois de leurs Dieux et de leurs Gnies, ils
l'attendent aujourd'hui de la Madone et des saints. Chaque paroisse a
son bienheureux, qu'on charge de commissions, comme un dput. Il y a
des saints pour la vigne, pour les crales, pour les bestiaux, pour
la colique et pour le mal de dents. L'imagination latine a repeupl le
ciel d'une multitude de figures animes, et fait du monothisme juif
un nouveau polythisme. Elle a gay l'vangile d'une riche
mythologie; elle a rtabli un commerce familier entre le monde divin
et le monde terrestre. Les paysans exigent des miracles de leurs
saints protecteurs et les couvrent d'invectives si le miracle tarde 
venir. Le paysan, qui avait sollicit inutilement une faveur du
Bambino, retourne  la chapelle et, s'adressant cette fois 
l'Incoronata:

--Ce n'est pas  toi, fils de putain, que je parle, c'est  ta
sainte mre.

Les femmes intressent la Madre di Dio  leurs amours. Elles pensent
avec raison qu'elle est femme, qu'elle sait ce que c'est et qu'on n'a
pas  se gner avec elle. Elles n'ont jamais peur d'tre indiscrtes,
ce qui prouve leur pit. C'est pourquoi il faut admirer la prire que
faisait  la Madone une belle fille de la Riviera de Gnes: Sainte
mre de Dieu, vous qui avez conu sans pcher, accordez-moi la grce
de pcher sans concevoir.

Nicole Langelier fit ensuite observer que la religion des Romains se
prtait aux entreprises de leur politique.

--Empreinte d'un caractre fortement national, dit-il, elle tait
pourtant capable de pntrer les peuples trangers et de les gagner
par son esprit sociable et tolrant. C'tait une religion
administrative, qui se propageait sans peine avec le reste de
l'administration.

--Les Romains aimaient la guerre, dit M. Goubin, qui vitait
soigneusement les paradoxes.

--Ils n'aimaient pas la guerre pour elle-mme, rpliqua Jean Boilly.
Ils taient bien trop raisonnables pour cela. On retenait  certains
indices que le mtier militaire leur paraissait dur. Monsieur Michel
Bral vous dira que le mot qui d'abord signifiait proprement le
fourniment du soldat, _aerumna_, prit ensuite le sens gnral de
fatigue, d'accablement, de misre, de douleur, d'preuve et de
dsastre. Ces paysans taient comme les autres. Ils ne marchaient que
forcs et contraints. Et leurs chefs eux-mmes, les gros
propritaires, ne guerroyaient ni pour le plaisir ni pour la gloire.
Avant de se mettre en campagne, ils consultaient vingt fois leur
intrt et pesaient attentivement leurs chances.

--Sans doute, dit M. Goubin, mais leur condition et l'tat du monde
les fora d'tre toujours en armes. C'est ainsi qu'ils portrent la
civilisation jusqu'aux extrmits du monde connu. La guerre est un
incomparable instrument de progrs.

--Les Latins, reprit Jean Boilly, taient des cultivateurs qui
faisaient des guerres de cultivateurs. Leurs ambitions furent toujours
agricoles. Ils exigeaient du vaincu, non de l'argent, mais de la
terre, tout ou partie du territoire de la confdration soumise, le
plus souvent un tiers, par amiti, comme ils disaient, et parce qu'ils
taient modrs O le lgionnaire avait plant sa pique, le colon
venait le lendemain pousser sa charrue. C'est par le laboureur qu'ils
assuraient leurs conqutes. Soldats admirables, sans doute,
disciplins, patients, courageux, qui se battaient et se faisaient
battre tout comme les autres! Paysans bien plus admirables encore! Si
l'on s'tonne qu'ils aient gagn tant de terres, il faut s'tonner
bien davantage qu'ils les aient gardes. Le prodige, c'est qu'ayant
perdu beaucoup de batailles, ils n'aient jamais cd autant dire un
arpent de sol, ces obstins paysans.

Tandis qu'ils disputaient ainsi, Giacomo Boni regardait d'un oeil
hostile la haute maison de briques qui se dresse au nord du Forum sur
plusieurs assises de substructions antiques.

--Nous devons maintenant, dit-il, explorer la curia Julia. Nous
pourrons bientt, j'espre, renverser la btisse sordide qui en
recouvre les restes. Il n'en cotera pas cher  l'tat de l'acheter
pour la pioche. Sous neuf mtres de terre, que surmonte le couvent de
Sant Adriano, s'tendent les dalles de Diocltien qui a restaur la
Curie pour la dernire fois. Nous trouverons srement dans les
dcombres beaucoup de ces tables de marbre sur lesquelles les lois
taient graves. Il importe  Rome et  l'Italie, il importe au monde
entier que les vestiges du Snat romain soient rendus  la lumire.

Puis il pria ses amis d'entrer dans sa cabane hospitalire et rustique
comme la maison d'Evandre.

Elle se composait d'une salle unique o se dressait une table de bois
blanc, charge de poteries noires et de dbris informes qui exhalaient
une odeur de terre.

--Du prhistorique! soupira Josphin Leclerc. Ainsi, mon cher Giacomo
Boni, non content de chercher dans le Forum les monuments des
Empereurs, ceux de la Rpublique et ceux des Rois, vous vous enfoncez
maintenant dans les terrains qui portrent une flore et une faune
disparues, vous creusez dans le quaternaire, dans le tertiaire, vous
pntrez dans le pliocne, dans le miocne, dans l'ocne; de
l'archologie latine, vous passez  l'archologie prhistorique et 
la palontologie. On s'inquite, dans les salons, des profondeurs o
vous descendez. La comtesse Pasolini ne sait plus o vous vous
arrterez; et l'on vous reprsente, dans un petit journal satirique,
sortant par les antipodes et soupirant: _Adesso va bene!_

Boni semblait n'avoir pas entendu.

Il examinait avec une attention profonde un vaisseau d'argile encore
humide et limoneux. Ses yeux clairs et changeants s'assombrissaient
quand il scrutait sur ce pauvre ouvrage humain quelque indice encore
inaperu d'un pass mystrieux. Et ils redevenaient d'un bleu ple
dans le vague de la rverie.

--Ces restes que vous voyez l, dit-il enfin, ces petits cercueils de
bois non quarri et ces urnes de terre noire, en forme de cabane,
contenant des os calcins, furent recueillis sous le temple de
Faustine, au nord-ouest du Forum.

On trouve cte  cte des urnes noires pleines de cendres et des
squelettes couchs dans leur cercueil comme dans un lit. Les Grecs et
les Romains pratiquaient  la fois l'ensevelissement et la crmation.
Sur l'Europe entire, aux poques antrieures  toute histoire, les
deux coutumes taient suivies en mme temps, dans la mme cit, dans
la mme tribu. Ces deux modes de spulture correspondent-ils  deux
races,  deux gnies? Je le crois.

Il prit dans ses mains, d'un geste respectueux et presque rituel, un
vase en forme de cabane qui contenait un peu de cendre:

--Ceux, dit-il, qui, dans des temps immmoriaux, faonnaient ainsi
l'argile, pensaient que l'me, attache aux os et aux cendres, avait
besoin d'une demeure, mais qu'il ne lui fallait pas une maison bien
grande pour y vivre la vie diminue des morts. C'taient des hommes
d'une noble race, venue d'Asie. Celui dont je soulve la cendre lgre
vcut avant les temps d'vandre et du berger Faustulus.

Et il ajouta, se plaisant  parler comme les anciens:

--Alors le roi Italus, ou Vitulus, le roi Veau, exerait sa domination
paisible sur cette contre promise  tant de gloire. Alors
s'tendaient sur la terre ausonienne les rgnes monotones des
troupeaux. Ces hommes n'taient point ignorants et grossiers. Ils
avaient reu de leurs anctres beaucoup d'enseignements prcieux. Ils
connaissaient le navire et la rame. Ils pratiquaient l'art de
soumettre les boeufs au joug et de les lier au timon. Ils allumaient 
leur volont le feu divin. Ils recueillaient le sel, travaillaient
l'or, ptrissaient et cuisaient des vases d'argile. Sans doute ils
commenaient  travailler la terre. On conte que les ptres latins
devinrent laboureurs sous le rgne fabuleux du Veau. Ils cultivaient
le millet, l'orge et l'peautre. Ils cousaient des peaux avec des
aiguilles d'os. Ils tissaient et, peut-tre, faisaient mentir la laine
en couleurs varies. Ils mesuraient le temps par les phases de la
lune. Ils contemplaient le ciel et ils y retrouvaient la terre. Ils y
voyaient le lvrier qui garde pour le matre Diospiter le troupeau des
toiles. Ils reconnaissaient dans les nues fcondes le btail du
Soleil, les vaches nourricires des campagnes bleues. Ils adoraient
leur pre le Ciel et leur mre la Terre. Et, le soir, ils entendaient
les chariots des dieux, migrateurs comme eux, fouler, de leurs roues
pleines, les sentiers de la montagne. Ils aimaient la lumire du jour
et songeaient avec tristesse  la vie des mes dans le royaume des
ombres.

Ces Aryens  tte large, nous savons qu'ils taient blonds, puisque
leurs dieux, faits  leur image, taient blonds. Indra avait les
cheveux comme les pis d'orge et la barbe comme les poils du tigre.
Les Grecs se reprsentaient les dieux immortels avec des yeux bleus ou
glauques et des chevelures d'or. La desse Rome tait _flava et
candida_. Dans la tradition latine, Romulus et Rmus ont le crin
jaune.

Si l'on pouvait reconstruire ces ossements calcins, vous verriez
apparatre les pures formes aryennes. En ces crnes larges et
vigoureux, en ces ttes carres comme la premire Rome que devaient
fonder leurs fils, vous reconnatriez les aeux des patriciens de la
rpublique, la souche longtemps vigoureuse qui produisit les tribuns,
les pontifes et les consuls, vous toucheriez le superbe moule de ces
robustes cerveaux qui construisirent la religion, la famille, l'arme,
le droit public de la cit la plus fortement organise qui fut jamais.

Ayant pos lentement sur la table rustique l'urne d'argile, Giacomo
Boni se penche sur un cercueil grand comme un berceau, un cercueil
creus dans un tronc de chne et semblable pour la forme aux premires
barques des hommes. Il soulve la mince paroi d'corce et d'aubier qui
recouvre cette nacelle funraire et fait apparatre des ossements
frles comme un squelette d'oiseau. Du corps, il ne subsiste gure que
l'pine dorsale et l'on croirait voir un vertbr des plus humbles, un
grand lzard, si l'ampleur du front ne rvlait pas l'homme. Des
perles colores, dtaches d'un collier, recouvrent ces os bruns,
lavs par les eaux souterraines et pris dans la terre grasse.

--Voyez maintenant, dit Boni, ce petit enfant qui fut non pas incinr
avec honneur, mais enseveli et rendu tout entier  la terre d'o il
tait sorti. Ce n'est point un fils des chefs, un noble hritier des
hommes blonds. Il appartient  la race indigne de la Mditerrane,
qui devint la plbe romaine et fournit encore aujourd'hui  l'Italie
des avocats subtils et des calculateurs. Il naquit dans la cit
palatine des Sept Monts  une poque efface pour nous sous des fables
hroques. C'est un enfant romulen. Alors la valle des Sept Monts
formait un marcage et le Palatin n'tait couvert que de cabanes de
roseaux. Une petite lance fut pose sur le cercueil pour indiquer que
l'enfant tait un mle. Il n'avait pas plus de quatre ans quand il
s'endormit dans la mort. Alors sa mre agrafa sur lui une belle
tunique et lui ceignit le cou d'un collier de perles. Ceux de sa tribu
ne le laissrent pas sans offrandes. Ils dposrent sur sa tombe, dans
des vases de terre noire, du lait, des fves, une grappe de raisin.
J'ai recueilli ces vases et j'en ai fait de semblables avec la mme
terre sur un feu de bois allum la nuit dans le Forum. Avant de lui
dire adieu il mangrent et burent ensemble une part de ce qu'ils
avaient apport, et ce repas funbre leur fit oublier leur chagrin.
Petit enfant qui dors depuis les jours du dieu Quirinus, un empire a
pass sur ton cercueil agreste, et les mmes astres qui brillaient sur
ta naissance vont s'allumer tout  l'heure sur nos ttes. L'insondable
espace qui spare tes heures des ntres n'est qu'un moment
imperceptible dans la vie de l'univers.

Aprs un moment de silence:

--Le plus souvent, dit Nicole Langelier, il est aussi difficile de
distinguer dans un peuple les races qui le composent que de suivre au
cours d'un fleuve les rivires qui s'y sont jetes. Et qu'est-ce
qu'une race? Y a-t-il vraiment des races humaines? Je vois qu'il y a
des hommes blancs, des hommes rouges et des hommes noirs. Mais ce ne
sont pas l des races, ce sont des varits d'une mme race, d'une
mme espce, qui forment entre elles des unions fcondes et se mlent
sans cesse. A plus forte raison le savant ne connat pas plusieurs
races jaunes, plusieurs races blanches. Mais les hommes imaginent des
races au gr de leur orgueil, de leur haine ou de leur avidit. En
1871, la France fut dmembre en vertu des droits de la race
germanique, et il n'y a pas de race germanique. Les antismites
allument contre la race juive la colre des peuples chrtiens, et il
n'y a pas de race juive.

Ce que j'en dis, Boni, est par spculation pure, et non point pour
vous contredire. Comment ne vous croirait-on pas? La persuasion habite
sur vos lvres. Et vous associez, dans votre esprit, aux vrits
tendues de la science, les vrits profondes de la posie. Comme vous
le dites, des pasteurs venus de la Bactriane ont peupl la Grce et
l'Italie. Comme vous le dites, ils y ont trouv les aborignes.
C'tait, dans l'antiquit, une croyance commune aux Italiens et aux
Hellnes que les premiers hommes qui peuplrent leur pays taient ns
de la terre, comme rechte. Et que vous puissiez suivre  travers les
sicles, mon cher Boni, les autochtones de votre Ausonie et les
migrateurs venus de Pamir, ceux-ci, patriciens pleins de courage et de
foi, les autres, plbiens ingnieux et diserts, je n'y contredis
point. Car enfin, s'il n'y a pas,  proprement parler, plusieurs races
humaines et s'il y a encore moins plusieurs races blanches, on observe
assurment dans notre espce des varits distinctes et parfois trs
caractrises. Ds lors, rien d'impossible  ce que deux ou plusieurs
de ces varits vivent longtemps cte  cte sans se fondre et gardent
chacune ses caractres particuliers. Et, parfois mme, ces
diffrences, au lieu de s'effacer avec le temps sous l'action des
forces plastiques de la nature, peuvent, au contraire, sous l'empire
de coutumes immuables et par la contrainte des institutions sociales,
s'accuser de sicle en sicle plus fortement.

--_E proprio vero_, murmura Boni, en posant le couvercle de chne sur
l'enfant romulen.

Puis il offrit des siges  ses htes et dit  Nicole Langelier:

--Il faut maintenant tenir votre promesse et nous lire cette histoire
de Gallion, que je vous ai vu crire dans votre petite chambre du
_Foro Traiano_. Vous y faites parler des Romains. C'est ici qu'il
convient de l'entendre, dans un coin du Forum, prs de la voie Sacre,
entre le Capitole et le Palatin. Htez-vous, pour n'tre pas surpris
par le crpuscule et de peur que votre voix ne soit bientt couverte
par les cris des oiseaux qui s'avertissent entre eux de l'approche de
la nuit.

Les htes de Giacomo Boni accueillirent ces paroles d'un murmure
favorable et Nicole Langelier, sans attendre des prires plus
pressantes, droula un manuscrit et lut ce qui suit.




II

GALLION

En la 804e anne depuis la fondation de Rome et la 13e du principat de
Claudius Csar, Junius Annaeus Novatus tait proconsul d'Achae. Issu
d'une famille questre originaire d'Espagne, fils de Snque le
Rhteur et de la vertueuse Helvia, frre d'Annaeus Mla et de ce
clbre Lucius Annaeus, il portait le nom de son pre adoptif, le
rhteur Gallion, exil par Tibre. Sa mre tait du sang de Cicron et
il avait hrit de son pre, avec d'immenses richesses, l'amour des
lettres et de la philosophie. Il lisait les ouvrages des Grecs plus
soigneusement encore que ceux des Latins. Une noble inquitude agitait
son esprit. Il tait curieux de la physique et de ce qu'on ajoute  la
physique. L'activit de son intelligence tait si vive, qu'il coutait
des lectures en prenant son bain et qu'il portait sans cesse sur lui,
mme  la chasse, ses tablettes de cire et son stylet. Dans les
loisirs qu'il savait se mnager au milieu des soins les plus graves et
des plus vastes travaux, il crivait des livres sur les questions
naturelles et composait des tragdies.

Ses clients et ses affranchis vantaient sa douceur. Il tait en effet
d'un caractre bienveillant. On n'avait jamais vu qu'il s'abandonnt 
la colre. Il considrait la violence comme la pire des faiblesses et
la moins pardonnable.

Il avait en excration toutes les cruauts, quand leur vritable
caractre ne lui chappait pas  la faveur d'un long usage et de
l'opinion publique. Et souvent mme, dans les svrits consacres par
la coutume des aeux et sanctifies par les lois, il dcouvrait des
excs dtestables contre lesquels il s'levait et qu'il aurait tent
de dtruire si on ne lui et oppos de toutes parts l'intrt de
l'tat et le salut commun. A cette poque les bons magistrats et les
fonctionnaires honntes n'taient pas rares dans l'Empire. Il s'en
trouvait certes d'aussi probes et d'aussi quitables que Gallion, mais
peut-tre n'aurait-on pas rencontr dans un autre autant d'humanit.

Charg d'administrer cette Grce dpouille de ses richesses, dchue
de sa gloire, tombe de sa libert agite dans une tranquillit
oisive, il se rappelait qu'elle avait jadis enseign au monde la
sagesse et les arts et il unissait, dans sa conduite envers elle,  la
vigilance d'un tuteur la pit d'un fils. Il respectait l'indpendance
des villes et les droits des personnes. Il honorait les hommes
vraiment grecs de naissance et d'ducation, malheureux seulement de
n'en dcouvrir qu'un petit nombre et d'exercer le plus souvent son
autorit sur une multitude infme de Juifs et de Syriens, quitable
toutefois envers ces asiatiques, et s'en flicitant comme d'un
vertueux effort.

Il rsidait  Corinthe, la cit la plus riche et la plus peuple de la
Grce romaine. Sa villa, construite au temps d'Auguste, agrandie et
embellie depuis lors par les proconsuls qui s'taient succd dans le
gouvernement de la province, s'levait sur les dernires pentes
occidentales de l'Acrocorinthe, dont le sommet chevelu portait le
temple de Vnus et les bosquets des hirodules. C'tait une maison
assez vaste qu'entouraient des jardins plants d'arbres touffus,
arross d'eaux vives, orns de statues, d'exdres, de gymnases, de
bains, de bibliothques, et d'autels consacrs aux dieux.

Il s'y promenait un matin, selon sa coutume, avec son frre Annaeus
Mla, conversant sur l'ordre de la nature et les vicissitudes de la
fortune. Dans le ciel rose le soleil se levait humide et candide. Les
ondulations douces des collines de l'Isthme cachaient le rivage
saronique, le Stade, le sanctuaire des jeux, le port oriental de
Kenkhres. Mais on voyait, entre les flancs fauves des monts Graniens
et le rose Hlicon  la double cime, dormir la mer bleue des Alcyons.
Au loin, vers le septentrion, brillaient les trois sommets neigeux du
Parnasse. Gallion et Mla s'avancrent jusqu'au bord de la haute
terrasse. A leurs pieds s'tendait Corinthe sur un vaste plateau de
sable ple, inclin doucement vers les bords cumeux du golfe. Les
dalles du forum, les colonnes de la basilique, les gradins du cirque,
les blancs degrs des propyles tincelaient, et les fates dors des
temples jetaient des clairs. Vaste et neuve, la ville tait coupe de
rues droites. Une voie large descendait jusqu'au port de Leckhe,
bord de magasins et couvert de navires. A l'occident, la terre tait
offense par la fume des forges et par les ruisseaux noirs des
teintureries, et de ce ct, des forts de pins, s'tendant jusqu'
l'horizon, s'y confondaient avec le ciel.

Peu  peu la ville s'veilla. Le hennissement aigre d'un cheval
dchira l'air matinal, et l'on commena d'entendre les bruits sourds
des roues, les cris des charretiers et le chant des vendeuses
d'herbes. Sorties de leurs masures  travers les dcombres du palais
de Sisyphe, de vieilles femmes aveugles, portant sur la tte des urnes
de cuivre, allaient, conduites par des enfants, puiser de l'eau  la
fontaine Pirne. Sur les toits plats des maisons qui longeaient les
jardins du proconsul, des Corinthiennes tendaient du linge pour le
faire scher, et l'une d'elles fouettait son enfant avec des tiges de
poireaux. Dans le chemin creux qui montait  l'Acropole, un vieillard
demi-nu, couleur de bronze, aiguillonnait la croupe d'un ne charg de
salades et chantait entre ses dents brches, dans sa barbe rude, une
chanson d'esclave:

    Travaille, petit ne,
    Comme j'ai travaill.
    Et cela te profitera:
    Tu peux en tre sr.

Cependant, au spectacle de la ville recommenant son labeur de chaque
jour, Gallion se prit  songer  cette premire Corinthe, la belle
Ionienne, opulente et joyeuse, jusqu'au jour o elle vit ses citoyens
massacrs par les soldats de Mummius, ses femmes, les nobles filles de
Sisyphe, vendues  l'encan, ses palais, ses temples incendis, ses
murs renverss et ses richesses entasses dans les liburnes du Consul.

--Il n'y a pas encore un sicle, dit-il, l'oeuvre de Mummius
subsistait tout entire. Ce rivage que tu vois,  mon frre, tait
plus dsert que les sables de Libye. Le divin Julius releva la ville
dtruite par nos armes et la peupla d'affranchis. Sur cette plage, o
les illustres Bacchiades avaient tal leur fire indolence, des
Latins pauvres et grossiers s'tablirent et Corinthe commena de
renatre. Elle s'accrut rapidement et sut tirer avantage de sa
position. Elle peroit un tribut sur tous les navires qui, venus de
l'orient ou de l'occident, mouillent dans ses deux ports de Leckhe et
de Kenkhres. Son peuple et ses richesses ne cessent de s'accrotre 
la faveur de la paix romaine.

Que de bienfaits l'Empire n'a-t-il pas rpandus sur le monde! Par lui
les villes, les campagnes gotent un calme profond. Les mers sont
purges de pirates et les routes de brigands. De l'ocan brumeux au
golfe Permulique, de Gads  l'Euphrate, le commerce des marchandises
se fait avec une scurit que rien ne trouble. La loi protge la vie
et les biens de tous. Les droits de chacun sont mis hors d'atteinte.
La libert n'a dsormais pour limites que ses lignes de dfense et
n'est borne que pour sa sret. La justice et la raison gouvernent
l'univers.

Annaeus Mla n'avait pas, comme ses deux frres, brigu les honneurs.
Ceux qui l'aimaient, et ils taient nombreux, car il se montrait, dans
ses manires, toujours affable et d'une extrme amnit, attribuaient
cet loignement des affaires  la modration d'un esprit qu'attirait
une obscurit tranquille et qui n'et voulu se donner d'autres soins
que l'tude de la philosophie. Mais des observateurs plus froids
croyaient s'apercevoir qu'il tait ambitieux  sa manire et jaloux, 
l'exemple de Mcne, d'galer, simple chevalier romain, le crdit des
consulaires. Enfin certains esprits malveillants croyaient discerner
en lui l'avidit des Snques pour ces richesses qu'ils affectaient de
mpriser, et ils s'expliquaient de cette manire que Mla et
longtemps vcu obscur en Btique, tout occup de l'administration de
ses vastes domaines, et qu'appel ensuite  Rome par son frre le
philosophe, il s'y ft attach  la gestion des finances impriales
plutt que de rechercher de grands emplois judiciaires ou militaires.
On ne pouvait pas aisment dcider de son caractre sur ses discours
parce qu'il tenait le langage des stociens, aussi propre  cacher les
faiblesses de l'me qu' rvler la grandeur des sentiments. C'tait
alors une lgance que de venir des discours vertueux. Du moins est-il
certain que Mla pensait hautement.

Il rpondit  son frre que, sans tre vers comme lui dans les
affaires publiques, il avait eu sujet d'admirer la puissance et la
sagesse des Romains.

--Elles se montrent, dit-il, jusqu'au fond de notre Espagne. Mais
c'est dans une gorge sauvage des monts thessalien que j'ai le mieux
senti la majest bienfaisante de l'Empire. Je venais d'Hypathe, ville
clbre par ses fromages et ses magiciennes, et j'avais chevauch
pendant quatre heures dans la montagne sans rencontrer un visage
humain. Vaincu par la fatigue et la chaleur, j'attachai mon cheval 
un arbre peu loign de la route et m'tendis sous un buisson
d'arbouses. Je m'y reposais depuis quelques instants quand je vis
passer un maigre vieillard charg de rame et flchissant sous le
faix. A bout de forces, il chancela et, prs de tomber, s'cria:
Csar! En entendant cette invocation monter de la bouche d'un pauvre
bcheron dans un dsert de rochers, mon coeur s'emplit de vnration
pour la Ville tutlaire, qui inspire jusque dans les pays les plus
carts, aux mes les plus agrestes, une telle ide de sa providence
souveraine. Mais  mon admiration se mlrent,  mon frre, la
tristesse et l'inquitude, quand je songeai  quels dommages, 
quelles offenses, par la folie des hommes et les vices du sicle,
taient exposs l'hritage d'Auguste et la fortune de Rome.

--J'ai vu de prs, mon frre, lui rpondit Gallion, ces crimes et ces
folies dont tu t'affliges. Assis au Snat, j'ai pli sous le regard
des victimes de Caus. Je me suis tu, ne dsesprant pas de voir des
jours meilleurs. Je crois que les bons citoyens doivent servir la
rpublique sous les mauvais princes plutt que d'chapper  leurs
devoirs par une mort inutile.

Comme Gallion prononait ces paroles, deux hommes encore jeunes,
portant la toge, s'approchrent de lui. L'un tait Lucius Cassius,
d'une maison plbienne, mais ancienne et dcore, originaire de Rome.
L'autre, Marcus Lollius, fils et petit-fils de consulaires et
toutefois d'une famille questre, sortie du municipe de Terracine. Ils
avaient tous deux frquent les coles d'Athnes et acquis une
connaissance des lois de la nature  laquelle les Romains qui
n'taient pas alls en Grce demeuraient tout  fait trangers.

A cette heure ils se formaient  Corinthe au maniement des affaires
publiques, et le proconsul les tenait  ses cts comme un ornement 
sa magistrature. Un peu en arrire, vtu du manteau court des
philosophes, le front chauve et le menton garni d'une barbe
socratique, le grec Apollodore marchait avec lenteur, un bras lev et
remuant les doigts en disputant avec lui-mme.

Gallion fit  tous trois un accueil bienveillant.

--Dj les roses du matin ont pli, dit-il, et le soleil commence 
darder ses flches acres. Venez, amis! Ces ombrages nous verseront
la fracheur.

Et il les mena, le long d'un ruisseau dont le murmure conseillait les
tranquilles penses, jusque dans une enceinte d'arbustes verts au
milieu de laquelle un bassin d'albtre se croisait, plein d'une eau
limpide o flottait une plume de la colombe qui venait de s'y baigner
et qui maintenant modulait sa plainte dans le feuillage. Ils
s'assirent sur un banc de marbre qui s'tendait en demi-cercle,
soutenu par des griffons. Les lauriers et les myrtes y mariaient leurs
ombres. Tout autour de l'enceinte arrondie s'levaient des statues.
Une Amazone blesse entourait mollement sa tte de son bras repli.
Sur son beau visage la douleur paraissait belle. Un Satyre velu jouait
avec une chvre. Une Vnus, au sortir du bain, essuyait ses membres
humides sur lesquels on croyait voir courir un frisson de plaisir.
Prs d'elle un jeune Faune approchait en souriant une flte de ses
lvres. Son front tait  demi cach par les branches, mais son ventre
poli brillait entre les feuilles.

--Ce Faune semble respirer, dit Marcus Lollius. On dirait qu'un
souffle lger soulve sa poitrine.

--Il est vrai, Marcus. On attend qu'il tire de sa flte des sons
agrestes, dit Gallion. Un esclave grec l'a sculpt dans le marbre
d'aprs un modle ancien. Les Grecs excellaient autrefois  faire ces
bagatelles. Plusieurs de leurs ouvrages en ce genre sont justement
clbres. On ne peut le nier: ils ont su donner aux dieux un visage
auguste et exprimer sur le marbre ou l'airain la majest des matres
du monde. Qui n'admire le Jupiter Olympien de Phidias? Et pourtant qui
voudrait tre Phidias?

--Certes aucun Romain ne voudrait tre Phidias, s'cria Lollius, qui
dpensait l'immense hritage de ses pres  faire venir de Grce et
d'Asie les ouvrages de Phidias et de Myrrhon, dont il ornait sa villa
du Pausilippe.

Lucius Cassius partageait cet avis. Il soutint avec force que les
mains d'un homme libre n'taient pas faites pour manier le ciseau du
sculpteur ou le cestre du peintre et que nul citoyen romain ne saurait
s'abaisser  fondre l'airain,  sculpter le marbre,  tracer des
figures sur une muraille.

Il professait l'admiration des moeurs antiques et vantait  toute
occasion les vertus des aeux:

--Les Curius et les Fabricius, dit-il, cultivaient leurs laitues et
dormaient sous le chaume. Ils ne connaissaient de statue que le Priape
taill dans un coeur de buis qui, dressant au milieu de leur jardin
son pal vigoureux, menaait les voleurs d'un supplice ridicule et
terrible.

Mla, qui avait beaucoup lu les annales de Rome, objecta l'exemple
d'un vieux patricien.

--Au temps de la rpublique, dit-il, cet illustre Caus Fabius, d'une
famille issue d'Hercule et d'vandre, traa de ses mains sur les murs
du temple de Salus des peintures si estimes, que leur perte rcente,
dans l'incendie du temple, a t considre comme un malheur public.
Et l'on rapporte qu'il ne quittait pas la toge pour peindre ses
figures, faisant connatre par l que cette tche n'tait pas indigne
d'un citoyen romain. Il reut le surnom de Pictor que ses descendants
s'honorrent de porter.

Lucius Cassius rpliqua vivement:

--En peignant des victoires dans un temple, Caus Fabius considrait
ces victoires et non la peinture. Il n'y avait pas alors de peintres 
Rome. Voulant que les grandes actions des aeux fussent sans cesse
prsentes aux yeux des Romains, il donna l'exemple aux artisans. Mais
de mme qu'un pontife ou un dile pose la premire pierre d'un difice
et ne fait pas pour cela mtier de maon ou d'architecte, Caus Fabius
fit la premire peinture de Rome sans qu'on puisse le compter au
nombre des ouvriers qui gagnent leur vie  peindre sur des murs.

Apollodore, d'un signe de tte, approuva ce discours et dit en
caressant sa barbe philosophique:

--Les fils d'Iule sont ns pour gouverner le monde. Tout autre soin
serait indigne d'eux.

Et longtemps, d'une bouche arrondie, il vanta les Romains. Il les
flattait parce qu'il les craignait. Mais, au dedans de lui-mme, il ne
sentait que mpris pour ces intelligences bornes et sans finesse. Il
donna des louanges  Gallion:

--Tu as orn cette ville de monuments magnifiques. Tu as assur la
libert de son Snat et de son peuple. Tu as tabli de bonnes rgles
pour le commerce et la navigation, tu rends la justice avec une quit
bienveillante. Ta statue s'lvera sur le Forum. Le titre te sera
dcern de second fondateur de Corinthe, ou plutt Corinthe prendra de
toi le nom d'Annaea. Toutes ces choses sont dignes d'un Romain et
dignes de Gallion. Mais ne crois pas que les Grecs estiment plus que
de raison les arts manuels. Si beaucoup parmi eux s'occupent  peindre
des vases,  teindre des toffes,  modeler des figures, c'est par
ncessit. Ulysse construisit de ses mains son lit et son navire.
Toutefois les Grecs professent qu'il est indigne d'un sage de
s'appliquer  des arts futiles et grossiers. Socrate, en sa jeunesse,
exera le mtier de sculpteur et il fit une image des Kharites qu'on
voit encore sur l'acropole d'Athnes. Son habilet certes n'tait pas
mdiocre et, s'il avait voulu, il aurait su, comme les artistes les
plus renomms, reprsenter un athlte lanant un disque ou nouant un
bandeau sur son front. Mais il laissa ces ouvrages pour se consacrer 
la recherche de la sagesse, ainsi que l'oracle le lui avait ordonn.
Ds lors, il s'attacha aux jeunes hommes, non pour mesurer les
proportions de leurs corps, mais uniquement pour leur enseigner ce qui
est honnte. A ceux dont la forme tait parfaite il prfrait ceux
dont l'me tait belle, contrairement  ce que font les sculpteurs,
les peintres et les dbauchs. Ceux-l estiment la beaut extrieure
et mprisent la beaut intrieure. Et vous savez que Phidias grava sur
l'orteil de son Jupiter le nom d'un athlte parce qu'il tait beau et
sans considrer s'il tait chaste.

--C'est pourquoi, conclut Gallion, nous ne donnons pas de louanges aux
sculpteurs alors mme que nous en donnons  leurs ouvrages.

--Par Hercule! s'cria Lollius, je ne sais lequel admirer le plus de
ce Faune ou de cette Vnus. La desse a la fracheur de l'eau dont
elle est encore mouille. Elle est vraiment la volupt des hommes et
des dieux, et ne crains-tu pas,  Gallion, qu'une nuit un rustre,
cach dans tes jardins, ne lui fasse subir le mme outrage qu'un jeune
impie infligea, dit-on,  la Vnus des Cnidiens? Les prtresses du
temple trouvrent un matin sur la desse les vestiges de l'offense, et
les voyageurs rapportent que depuis lors, elle garde sur elle une
tache ineffaable. Il faut admirer et l'audace de cet homme et la
patience de l'Immortelle.

--Le crime ne fut pas impuni, dclara Gallion. Le sacrilge se jeta
dans la mer ou se brisa contre les rochers. On ne l'a jamais revu.

--Sans doute, reprit Lollius, la Vnus de Cnide passe en beaut toutes
les autres. Mais l'ouvrier qui sculpta celle de tes jardins, 
Gallion, savait amollir le marbre. Vois ce Faune; il rit, la salive
mouille ses dents et ses lvres; ses joues ont la fracheur des
pommes; tout son corps brille de jeunesse. Pourtant,  ce Faune je
prfre cette Vnus.

Apollodore leva la main droite et dit:

--Trs doux Lollius, rflchis un moment et tu reconnatras qu'une
telle prfrence est pardonnable  un ignorant qui suit ses instincts
et ne raisonne pas, mais qu'elle n'est pas permise  un sage comme
toi. Cette Vnus ne peut tre aussi belle que ce Faune, car le corps
de la femme a moins de perfection que celui de l'homme et la copie
d'une chose moins parfaite ne saurait galer en beaut la copie d'une
chose plus parfaite. Et l'on ne peut douter,  Lollius, que le corps
de la femme ne soit moins beau que celui de l'homme, puisqu'il
contient une me moins belle. Les femmes sont vaines, querelleuses,
occupes de niaiseries, incapables de hautes penses et de grandes
actions, et souvent la maladie trouble leur intelligence.

--Pourtant, fit observer Gallion, dans Rome comme dans Athnes, des
vierges, des mres ont t juges dignes de prsider aux choses
sacres et de porter les offrandes sur les autels. Bien plus! les
dieux ont choisi parfois des vierges pour rendre leurs oracles ou
rvler l'avenir aux hommes. Cassandre a ceint son front des
bandelettes d'Apollon et prophtis la ruine des Troyens. Juturna, que
l'amour d'un dieu rendit immortelle, fut commise  la garde des
fontaines de Rome.

--Il est vrai, rpliqua Apollodore. Mais les dieux vendent cher aux
vierges le privilge d'expliquer leurs volonts et d'annoncer
l'avenir. En mme temps qu'ils leur donnent de voir ce qui est cach,
ils leur tent la raison et les rendent furieuses. Au reste, je
t'accorde,  Gallion, que certaines femmes sont meilleures que
certains hommes et que certains hommes sont moins bons que certaines
femmes. Cela tient  ce que les deux sexes ne sont pas aussi distincts
l'un de l'autre et spars que l'on croit et que, tout au contraire,
il y a de l'homme dans beaucoup de femmes et de la femme dans beaucoup
d'hommes. Voici comment on explique ce mlange:

Les anctres des hommes qui habitent aujourd'hui la terre sortirent
des mains de Promthe qui, pour les former, ptrit l'argile, comme
font les potiers. Il ne se borna pas  faonner de ses mains un couple
unique. Trop prvoyant et trop industrieux pour se rsoudre  faire
sortir d'une seule semence et d'un seul vase toute la race humaine, il
entreprit au contraire de fabriquer lui-mme une multitude de femmes
et d'hommes, afin d'assurer tout de suite  l'humanit l'avantage du
nombre. Pour mieux conduire un travail si difficile, il modela d'abord
sparment toutes les parties qui devaient composer les corps aussi
bien mles que fminins. Il fit autant de poumons, de foies, de
coeurs, de cerveaux, de vessies, de rates, d'intestins, de matrices,
de vulves et de pnis qu'il tait ncessaire et fabriqua enfin avec un
art subtil et en quantit suffisante tous les organes au moyen
desquels les humains pussent parfaitement respirer, se nourrir et se
reproduire. Il n'oublia ni les muscles, ni les tendons, ni les os, ni
le sang, ni les humeurs. Enfin il tailla des peaux, se rservant de
mettre dans chacune, comme dans un sac, les choses ncessaires. Toutes
ces pices d'hommes et de femmes taient acheves et il ne restait
plus qu' les assembler quand Promthe fut invit  souper chez
Bacchus. Il s'y rendit et, le front ceint de ross, vida trop souvent
la coupe du dieu. C'est en chancelant qu'il regagna son atelier. Le
cerveau tout obscurci des fumes du vin, l'oeil trouble, les mains mal
assures, il se remit  l'oeuvre, pour notre malheur. Distribuer les
organes aux humains lui semblait un jeu. Il ne savait ce qu'il faisait
et gotait, quoi qu'il fit, un parfait contentement.  tout instant il
donnait  une femme, par mgarde, ce qui convenait  un homme, et  un
homme ce qui convenait  une femme.

De la sorte, nos premiers parents furent composs de morceaux
disparates, qui ne s'accordaient pas bien les uns avec les autres.
S'tant accoupls  leur gr ou par hasard, ils produisirent des tres
incohrents comme eux. C'est ainsi que, par la faute du Titan, nous
voyons tant de femmes viriles et d'hommes effmins. C'est ce qui
explique galement les contradictions qu'on rencontre dans le plus
ferme caractre et comment l'esprit le plus rsolu se dment  toute
heure. Et c'est pourquoi enfin nous sommes tous en guerre avec
nous-mmes.

Lucius Cassius condamna ce mythe parce qu'il n'enseignait pas 
l'homme  se vaincre lui-mme et qu'il l'induisait au contraire 
cder  la nature.

Gallion fit observer que les potes et les philosophes retraaient
diversement l'origine du monde et la cration des hommes.

--Il ne faut pas croire trop aveuglment aux fables que content les
Grecs, dit-il, ni tenir pour vritable,  Apollodore, ce qu'ils
rapportent notamment des pierres jetes par Pyrrha. Les philosophes ne
s'accordent point entre eux sur le principe du monde et nous laissent
incertains si la terre fut produite par l'eau, par l'air, ou, comme il
est plus croyable, par le feu subtil. Mais les Grecs veulent tout
savoir et forgent d'ingnieux mensonges. Qu'il est meilleur d'avouer
notre ignorance! Le pass nous est cach comme l'avenir; nous vivons
entre deux nues paisses, dans l'oubli de ce qui fut et l'incertitude
de ce qui sera. Et pourtant la curiosit nous tourmente de connatre
les causes des choses et une ardente inquitude nous excite  mditer
les destines de l'homme et du monde.

--Il est vrai, soupira Cassius, que nous nous appliquons sans cesse 
pntrer l'impntrable avenir. Nous y travaillons de toutes nos
forces et par toutes sortes de moyens. Nous croyons y parvenir tantt
par la mditation, tantt par la prire et l'extase. Les uns
consultent les oracles des dieux, les autres, ne craignant pas de
faire ce qui n'est pas permis, interrogent les divinateurs de Chalde
ou tentent les sorts babyloniens. Curiosit impie et vaine! Car de
quoi nous servirait la connaissance des choses futures, puisqu'elles
sont invitables? Pourtant les sages, plus encore que le vulgaire,
prouvent le dsir de percer l'avenir et de s'y jeter pour ainsi dire.
C'est sans doute parce qu'ils esprent de la sorte chapper au
prsent, qui leur apporte tant de tristesses et de dgots. Comment
les hommes d'aujourd'hui ne seraient-ils pas aiguillonns du dsir de
fuir leur temps misrable? Nous vivons dans un ge frquent en
lchets, abondant en igniominies, fertile en crimes.

Cassius dprcia longtemps encore l'poque o il vivait. Il se
plaignit que les Romains, dchus de leurs antiques vertus, ne prissent
plus plaisir qu' manger des hutres du Lucrin et des oiseaux du
Phase, et n'eussent plus de got que pour des mimes, des cochers et
des gladiateurs. Il sentait douloureusement le mal dont souffrait
l'Empire, le luxe insolent des grands, la basse avidit des clients,
la dpravation froce de la multitude.

Gallion et son frre l'approuvrent. Ils aimaient la vertu. Pourtant,
ils n'avaient rien de commun avec les vieux patriciens qui, sans autre
souci que d'engraisser leurs porcs et d'accomplir les rites sacrs,
conquirent le monde pour la bonne gestion de leurs mtairies. Cette
noblesse d'table, institue par Romulus et par Brutus, tait depuis
longtemps teinte. Les familles patriciennes, cres par le divin
Julius et par l'empereur Auguste, n'avaient point dur. Des hommes
intelligents, venus de toutes les provinces de l'Empire, occupaient
leur place. Romains  Rome, ils n'taient nulle part trangers. Ils
l'emportaient de beaucoup sur les vieux Cthgus par les lgances de
l'esprit et les sentiments humains. Ils ne regrettaient pas la
rpublique; ils ne regrettaient pas la libert, dont le souvenir tait
ml pour eux  celui des proscriptions et des guerres civiles. Ils
honoraient Caton comme le hros d'un autre ge, sans dsirer de revoir
une si haute vertu se dresser sur de nouvelles ruines. Ils
considraient l'poque d'Auguste et les premires annes de Tibre
comme le temps le plus heureux que le monde et jamais connu, puisque
l'ge d'or n'avait exist que dans l'imagination des potes. Et ils
s'tonnaient douloureusement que ce nouvel ordre de choses, qui
promettait au genre humain une longue flicit, et si vite apport 
Rome des hontes inoues et des tristesses inconnues mme aux
contemporains de Marius et de Sylla. Ils avaient vu, durant la folie
de Caus, les meilleurs citoyens marqus au fer rouge, condamns aux
mines, aux travaux des chemins, aux btes, les pres forcs d'assister
au supplice de leurs enfants, et des hommes d'une vertu clatante,
comme Crmutius Cordus pour priver le tyran de leur mort, se laisser
mourir de faim. A la honte de Rome, Caligula ne respectait ni ses
soeurs, ni aucune des femmes les plus illustres. Et, ce qui indignait
ces rhteurs et ces philosophes autant que le viol des matrones et le
meurtre des meilleurs citoyens, c'taient les crimes de Caus contre
l'loquence et les lettres. Ce furieux avait conu le dessein
d'anantir les pomes d'Homre et il faisait enlever de toutes les
bibliothques les crits, les portraits, les noms de Virgile et de
Tite-Live. Enfin Gallion ne lui pardonnait pas d'avoir compar le
style de Snque  un mortier sans ciment.

Ils craignaient un peu moins Claudius, mais ils le mprisaient
peut-tre davantage. Ils raillaient sa tte de citrouille et sa voix
de veau marin. Ce vieux savant n'tait pas un monstre de mchancet.
Ils n'avaient gure  lui reprocher que sa faiblesse. Mais, dans
l'exercice du pouvoir souverain, cette faiblesse tait parfois aussi
cruelle que la cruaut de Caus. Ils avaient aussi contre lui des
griefs domestiques. Si Caus s'tait moqu de Snque, Claudius
l'avait exil dans l'le de Corse. Il est vrai qu'il l'avait ensuite
rappel  Rome et revtu des ornements de la prture. Mais ils ne lui
taient point reconnaissants d'avoir excut de la sorte un ordre
d'Agrippine, ignorant lui-mme ce qu'il ordonnait. Indigns mais
patients, ils s'en reposaient sur l'impratrice de la fin du vieillard
et du choix du nouveau prince. Mille bruits couraient  la honte de la
fille impudique et cruelle de Germanicus. Ils n'y prtaient pas
l'oreille, et clbraient les vertus de cette femme illustre  qui les
Snques devaient le terme de leurs disgrces et l'accroissement de
leurs honneurs. Comme il arrive souvent, leurs convictions taient
d'accord avec leurs intrts. Une douloureuse exprience de la vie
publique n'avait pas branl leur confiance dans le rgime fond par
le divin Auguste, affermi par Tibre et dans lequel ils remplissaient
de hautes fonctions. Pour rparer les maux causs par les matres de
l'Empire, ils comptaient sur un nouveau matre.

Gallion tira d'un pli de sa toge un rouleau de papyrus.

--Chers amis, dit-il, j'ai appris ce matin par des lettres de Rome que
notre jeune prince a reu en mariage Octavie, fille de Csar.

Un murmure favorable accueillit cette nouvelle.

--Certes, poursuivit Gallion, nous devons nous fliciter d'une union
grce  laquelle le prince, joignant  ses premiers titres ceux
d'poux et de gendre, marche dsormais l'gal de Britannicus. Mon
frre Snque ne cesse de me vanter dans ses lettres l'loquence et la
douceur de son lve, qui illustre sa jeunesse en plaidant au Snat
devant l'empereur. Il n'a pas encore accompli sa seizime anne et il
a dj gagn la cause de trois villes coupables ou malheureuses,
Ilion, Bologne, Apame.

--Ainsi donc, demanda Lucius Cassius, il n'a pas hrit l'humeur noire
des Domitius, ses aeux?

--Non certes, rpondit Gallion. C'est Germanicus qui revit en lui.

Annaeus Mela, qui ne passait pas pour flatteur, donna aussi des
louanges au fils d'Agrippine. Elles paraissaient touchantes et
sincres, parce qu'il les garantissait, pour ainsi dire, sur la tte
de son fils encore enfant.

--Nron est chaste, modeste, bienveillant et pieux. Mon petit Lucain,
qui m'est plus cher que mes yeux, fut son compagnon de jeux et
d'tudes. Ils s'exercrent ensemble  dclamer en langue grecque et en
langue latine. Ils s'essayrent ensemble  composer des pomes.
Jamais, dans ces luttes ingnieuses, Nron ne donna le moindre signe
d'envie. Il se plaisait au contraire  vanter les vers de son rival,
o, malgr la faiblesse de l'ge, paraissait, a et l, une ardente
nergie. Il semblait quelquefois heureux d'tre vaincu par le neveu de
son prcepteur. Charmante modestie du prince de la jeunesse! Les
potes compareront un jour l'amiti de Nron et de Lucain  la sainte
amiti d'Euryale et de Nisus.

--Nron, reprit le proconsul, montre dans l'ardeur de la jeunesse, une
me douce et pleine de piti. Ce sont l des vertus que les annes ne
pourront qu'affermir.

Claudius, en l'adoptant, a sagement acquiesc au voeu du Snat et au
dsir du peuple. Par cette adoption il a cart de l'Empire un enfant
accabl du dshonneur de sa mre, et il vient, en donnant Octavie 
Nron, d'assurer l'avnement d'un jeune Csar qui fera les dlices de
Rome. Fils respectueux d'une mre honore, disciple zl d'un
philosophe, Nron, dont l'adolescence brille des plus aimables vertus,
Nron, notre espoir et l'espoir du monde, se souviendra dans la
pourpre des leons du Portique et gouvernera l'univers avec justice et
modration.

--Nous en acceptons l'augure, dit Lollius. Puisse une re de bonheur
s'ouvrir pour le genre humain!

--Il est difficile de prvoir l'avenir, dit Gallion. Pourtant nous ne
doutons point de l'ternit de la Ville. Les oracles ont promis  Rome
un empire sans fin et il serait impie de n'en pas croire les dieux.
Vous dirai-je ma plus chre esprance? Je m'attends avec joie  ce que
la paix rgne pour toujours sur la terre aprs le chtiment des
Parthes. Oui, nous pouvons, sans crainte de nous tromper, annoncer la
fin des guerres dtestes des mres. Qui pourrait dsormais troubler
la paix romaine? Nos aigles ont touch les bornes de l'univers. Tous
les peuples ont prouv notre force et notre clmence. L'Arabe, le
Saben, l'habitant de l'Haemus, le Sarmate qui se dsaltre dans le
sang de son cheval, le Sicambre  la chevelure boucle, l'thiopien
crpu, viennent en foule adorer Rome protectrice. D'o sortiraient de
nouveaux barbares? Est-il probable que les glaces du Nord ou les
sables brlants de la Libye tiennent en rserve des ennemis du peuple
romain? Tous les Barbares, gagns  notre amiti, dposeront les
armes, et Rome, aeule aux cheveux blancs, calme dans sa vieillesse,
verra les peuples assis avec respect autour d'elle, comme ses enfants
adoptifs, mditer la concorde et l'amour.

Tous approuvrent ces paroles, hors Cassius qui secoua la tte.

Il s'enorgueillissait des honneurs militaires attachs  sa naissance,
et la gloire des armes, tant vante par les potes et les rhteurs,
excitait son enthousiasme.

--Je doute,  Gallion, dit-il, que les peuples cessent jamais de se
har et de se craindre. Et,  vrai dire, je ne le souhaite pas. Si la
guerre cessait, que deviendraient la force des caractres, la grandeur
d'me, l'amour de la patrie? Le courage et le dvouement ne seraient
plus que des vertus sans emploi.

--Rassure-toi, Lucius, dit Gallion, quand les hommes auront cess de
se vaincre entre eux, ils travailleront  se vaincre eux-mmes. Et
c'est l le plus vertueux effort qu'ils puissent faire, le plus noble
emploi de leur courage et de leur magnanimit. Oui, la mre auguste
dont nous adorons les rides et les cheveux blanchis par les sicles,
Rome, tablira la paix universelle. Alors il fera bon vivre. La vie
dans certaines conditions mrite d'tre vcue. C'est une petite flamme
entre deux ombres infinies; c'est notre part de divinit. Tant qu'il
vit, un homme est semblable aux dieux.

Pendant que Gallion parlait de la sorte, une colombe vint se poser sur
l'paule de la Vnus dont les formes de marbre brillaient entre les
myrtes.

--Cher Gallion, dit Lollius en souriant, l'oiseau d'Aphrodite se plat
 tes discours. Ils sont doux et pleins de vnust.

Un esclave apporta du vin frais, et les amis du proconsul parlrent
des dieux. Apollodore pensait qu'il n'tait pas facile d'en connatre
la nature. Lollius doutait de leur existence.

--Quand, dit-il, la foudre tombe, il dpend du philosophe que ce soit
la nue ou le dieu qui ait tonn.

Mais Cassius n'approuvait pas ces propos lgers. Il croyait aux dieux
de la Rpublique. Incertain seulement des limites de leur providence,
il affirmait qu'ils existaient, ne consentant pas  se sparer du
genre humain sur un point essentiel. Et pour se confirmer dans la
religion des aeux, il employait un raisonnement qu'il avait appris
des Grecs:

--Les dieux existent, dit-il. Les hommes s'en font une image. Et l'on
ne peut concevoir une image sans ralit. Comment verrait-on Minerve,
Neptune, Mercure, s'il n'y avait ni Mercure, ni Neptune, ni Minerve?

--Tu m'as persuad, lui dit Lollius, en se moquant. La vieille femme
qui vend des gteaux de miel, sur le Forum, au pied de la basilique, a
vu le dieu Typhon, ayant d'un ne la tte velue et le ventre
formidable. Il la terrassa, la troussa par-dessus les oreilles, la
frappa en cadence de coups retentissants et la laissa demi-morte,
inonde d'une urine prodigieusement infecte. Elle rapporta elle-mme
comment,  l'exemple d'Antiope, elle avait t visite par un
immortel. Il est certain que le dieu Typhon existe puisqu'il a piss
sur une marchande de gteaux.

--En dpit de tes moqueries, Marcus, je ne doute pas de l'existence
des dieux, reprit Cassius. Et je pense qu'ils ont la forme humaine,
puisque c'est sous cette forme qu'ils se montrent toujours  nous,
soit que nous dormions, soit que nous nous tenions veills.

--Il est meilleur, fit observer Apollodore, de dire que les hommes ont
la forme divine, puisque les dieux existaient avant eux.

--O cher Apollodore, s'cria Lollius, tu oublies que Diane fut honore
d'abord sous la forme d'un arbre et que de grands dieux ont
l'apparence d'une pierre brute. Cyble est reprsente non pas avec
deux seins comme une femme, mais avec plusieurs mamelles comme une
chienne ou une truie. Le soleil est un dieu, mais trop chaud pour
garder la forme humaine, il s'est mis en boule; c'est un dieu rond.

Annaeus Mela blma avec indulgence ces railleries acadmiques.

--Il ne faut pas prendre  la lettre, dit-il, tout ce qu'on rapporte
des dieux. Le vulgaire appelle le bl Crs, le vin Bacchus. Mais o
trouverait-on un homme assez fou pour croire qu'il boit et mange un
dieu? Connaissons mieux la nature divine. Les dieux sont les diverses
parties de la nature, ils se confondent tous en un dieu unique, qui
est la nature entire.

Le proconsul approuva les paroles de son frre et, prenant un grave
langage, dfinit les caractres de la divinit.

--Dieu est l'me du monde, rpandue dans toutes les parties de
l'univers, auquel elle communique le mouvement et la vie. Cette me,
flamme artisane, pntrant la matire inerte, a form le monde. Elle
le dirige et le conserve. La divinit, cause active, est
essentiellement bonne. La matire dont elle fit usage, inerte et
passive, est mauvaise en certaines de ses parties. Dieu n'en a pu
changer la nature. C'est ce qui explique l'origine du mal dans le
monde. Nos mes sont des parcelles de ce feu divin dans lequel elles
doivent s'absorber un jour. Par consquent Dieu est en nous et il
habite particulirement dans l'homme vertueux dont l'me n'est pas
obstrue par l'paisse matire. Ce sage en qui Dieu rside est l'gal
de Dieu. Il doit, non l'implorer, mais le contenir. Et quelle folie de
prier Dieu! Quelle impit que de lui adresser nos voeux! C'est croire
qu'il est possible d'clairer son intelligence, de changer son coeur
et de l'induire  se corriger. C'est mconnatre la ncessit qui
gouverne son immuable sagesse. Il est soumis au Destin. Disons mieux:
le Destin c'est lui. Ses volonts sont des lois qu'il subit comme
nous. Il ordonne une fois, il obit toujours. Libre et puissant dans
sa soumission, c'est  lui-mme qu'il obit. Tous les vnements du
monde sont le droulement de ses intentions premires et souveraines.
Contre lui-mme son impuissance est infinie.

Les auditeurs de Gallion l'applaudirent. Mais Apollodore demanda
licence de faire quelques objections:

--Tu as raison de croire,  Gallion, que Jupiter est soumis  la
Ncessit, et j'estime comme toi que la Ncessit est la premire des
desses immortelles. Mais il me semble que ton dieu, admirable surtout
par son tendue et sa dure, eut plus de bon vouloir que de bonheur
quand il fit le monde, puisqu'il ne trouva pour le ptrir qu'une
substance ingrate et rebelle, et que la matire trahit l'ouvrier. Je
ne puis m'empcher de plaindre sa disgrce. Les potiers d'Athnes sont
plus heureux. Ils se procurent, pour faire des vases, une terre fine
et plastique qui prend aisment et garde les contours qu'ils lui
donnent. Aussi leurs amphores et leurs coupes sont-elles d'une forme
plaisante. Elles s'arrondissent avec grce, et le peintre y trace
aisment des figures agrables  voir, telles que le vieux Silne sur
son ne, la toilette d'Aphrodite et les chastes Amazones. En y
songeant,  Gallion, je pense que si ton dieu fut moins heureux que
les potiers d'Athnes, c'est qu'il manqua de sagesse et ne fut point
un bon artisan. La matire qu'il trouva n'tait pas excellente. Elle
n'tait pas dnue pourtant de toutes proprits utiles, tu l'as
reconnu toi-mme. Il n'y a pas de choses absolument bonnes ni de
choses absolument mauvaises. Une chose est mauvaise pour un usage;
elle est bonne pour un autre. On perdrait son temps et sa peine 
planter des oliviers dans l'argile qui sert  faonner les amphores.
L'arbre de Pallas ne crotrait pas dans cette terre fine et pure, dont
on fait les beaux vases que nos athltes vainqueurs reoivent en
rougissant de pudeur et d'orgueil. A ce qu'il me semble, lorsqu'il
forma le monde d'une matire qui n'y tait pas toute propre, ton dieu,
 Gallion, s'est rendu coupable d'une faute pareille  celle que
commettrait un vigneron de Mgare en plantant un arbre dans de la
terre  modeler, ou quelque artisan du Cramique, s'il prenait, pour
en fabriquer des amphores, la glbe pierreuse qui nourrit les grappes
blondes. Ton dieu a fait l'univers. Srement c'est une autre chose
qu'il devait faire, pour employer convenablement ses matriaux.
Puisque la substance, comme tu le prtends, lui fut rebelle par son
inertie ou par quelque autre qualit mauvaise, devait-il s'obstiner 
lui donner un emploi qu'elle ne pouvait tenir, et tailler
imprudemment, comme on dit, son arc dans un cyprs? L'industrie n'est
pas de faire beaucoup, c'est de bien faire. Que ne s'est-il born 
construire peu de chose, mais parfaitement bien, un petit poisson, par
exemple, un moucheron, une goutte d'eau!

J'aurais encore plusieurs observations  faire sur ton dieu, Gallion,
et  te demander, par exemple, si tu ne crains pas que, par son
frottement perptuel avec la matire, il ne s'use comme une meule
s'use  la longue  moudre le grain. Mais ces questions ne pourraient
tre rsolues promptement et le temps est cher  un proconsul.
Permets-moi du moins de te dire que tu n'as pas raison de croire que
le dieu dirige et conserve le monde, puisque, de ton propre aveu, il
s'est priv d'intelligence aprs avoir tout compris, de volont aprs
avoir tout voulu, de puissance aprs avoir pu tout faire. Et ce fut l
encore, de sa part, une faute trs grave. Car il s'ta de la sorte les
moyens de corriger son oeuvre imparfaite. Pour ce qui est de moi,
j'incline  croire que le dieu est en ralit, non celui que tu dis,
mais bien la matire qu'il a trouve un jour et que nos Grecs
appellent le chaos. Tu te trompes en croyant qu'elle est inerte. Elle
se meut sans cesse, et sa perptuelle agitation entretient la vie dans
l'univers.

Ainsi parla le philosophe Apollodore. Ayant cout ce discours avec un
peu d'impatience, Gallion se dfendit d'tre tomb dans les erreurs et
les contradictions que le Grec lui reprochait. Mais il ne rfuta pas
victorieusement les raisons de son adversaire, parce qu'il n'avait pas
l'esprit trs subtil et parce que, dans la philosophie, il recherchait
surtout des raisons de rendre les hommes vertueux et ne s'intressait
qu'aux vrits utiles.

--Entends mieux, Apollodore, dit-il, que Dieu n'est autre chose que la
nature. La nature et lui ne font qu'un. Dieu et Nature sont les deux
noms d'un seul tre, comme Novatus et Gallion dsignent un mme homme.
Dieu, si tu prfres, c'est la raison divine mle au monde. Et ne
crains pas qu'il s'y use, car sa substance tnue participe du feu qui
consume toute matire et demeure inaltrable.

Mais, si toutefois, poursuivit Gallion, ma doctrine embrasse des
ides mal habitues  se rencontrer les unes avec les autres, ne me le
reproche pas,  cher Apollodore, et loue-moi plutt de ce que j'admets
quelques contradictions dans ma pense. Si je n'tais pas conciliant
avec mes propres ides, si j'accordais  un seul systme une
prfrence exclusive, je ne saurais plus tolrer la libert des
opinions, et l'ayant dtruite en moi, je ne la supporterais pas
volontiers chez les autres, et je perdrais le respect qu'on doit 
toute doctrine tablie ou professe par un homme sincre. Aux dieux ne
plaise que je voie mon sentiment prvaloir  l'exclusion de tout autre
et exercer un empire absolu sur les intelligences. Faites-vous un
tableau, trs chers amis, de l'tat des moeurs, si des hommes en assez
grand nombre croyaient fermement possder la vrit et si, par
impossible, ils s'entendaient sur cette vrit. Une pit trop
troite, chez les Athniens, pourtant pleins de sagesse et
d'incertitude, a caus l'exil d'Anaxagore et la mort de Socrate. Que
serait-ce si des millions d'hommes taient asservis  une ide unique
sur la nature des dieux? Le gnie des Grecs et la prudence de nos
anctres ont fait une part au doute et permis d'adorer Jupiter sous
divers noms. Que dans l'univers malade une secte puissante vienne 
proclamer que Jupiter n'a qu'un seul nom, aussitt le sang coulera par
toute la terre et ce ne sera pas un seul Caus alors dont la folie
menacera de mort le genre humain. Tous les hommes de cette secte
seront des Caus. Ils mourront pour un nom. Ils tueront pour un nom.
Car il est plus naturel encore aux hommes de tuer que de mourir pour
ce qui leur semble excellent et vritable. Aussi convient-il de fonder
l'ordre public sur la diversit des opinions et non de chercher 
l'tablir sur le consentement de tous  une mme croyance. On
n'obtiendrait jamais ce consentement unanime et, en s'efforant de
l'obtenir, on rendrait les hommes aussi stupides que furieux. En
effet, la vrit la plus clatante n'est qu'un vain bruit de mots pour
les hommes auxquels on l'impose. Tu m'obliges  penser une chose que
tu comprends et que je ne comprends pas. Tu mets en moi de cette
manire non pas quelque chose d'intelligible, mais quelque chose
d'incomprhensible. Et je suis plus prs de toi en croyant une chose
diffrente, que je comprends. Car alors tous deux nous faisons usage
de notre raison et avons tous deux l'intelligence de notre propre
croyance.

--Laissons cela, fit Lollius. Les hommes instruits ne s'uniront jamais
pour touffer toutes les doctrines au profit d'une seule. Et quant au
vulgaire, qui se soucie de lui enseigner que Jupiter a six cents noms
ou qu'il n'en a qu'un?

Cassius, plus lent et plus grave, prit la parole:

--Prends garde,  Gallion, que l'existence de Dieu, telle que tu
l'exposes, ne soit contraire aux croyances des aeux. Il n'importe
gure, en somme, que tes raisons soient meilleures ou pires que celles
d'Apollodore. Mais il faut songer  la patrie. Rome doit  sa religion
ses vertus et sa puissance. Dtruire nos dieux, c'est nous dtruire
nous-mmes.

--Ne crains pas, ami, rpliqua vivement Gallion, ne crains pas que je
nie d'une me insolente les clestes protecteurs de l'Empire. La
divinit unique,  Lucius, que connaissent les philosophes, contient
en elle tous les dieux comme l'humanit contient tous les hommes. Les
dieux dont le culte a t institu par la sagesse de nos aeux,
Jupiter, Junon, Mars, Minerve, Quirinus, Hercule, sont les parties les
plus augustes de la providence universelle, et les parties n'existent
pas moins que le tout. Non certes, je ne suis pas un homme impie,
ennemi des lois. Et nul plus que Gallion ne respecte les choses
sacres.

Personne ne fit mine de combattre ces ides. Et Lollius, ramenant la
conversation  son premier sujet:

--Nous cherchions  percer l'avenir. Quels sont, selon vous, amis, les
destines de l'homme aprs la mort?

En rponse  cette question, Annaeus Mela promit l'immortalit aux
hros et aux sages. Mais il la refusa au commun des hommes.

--Il n'est pas croyable, dit-il, que les avares, les gourmands, les
envieux aient une me immortelle. Un semblable privilge pourrait-il
appartenir  des tres ineptes et grossiers? Nous ne le pensons pas.
Ce serait offenser la majest des dieux que de croire qu'ils ont
destin  l'immortalit le rustre qui ne connat que ses chvres et
ses fromages, et l'affranchi, plus riche que Crsus, qui n'eut
d'autres soins au monde que de vrifier les comptes de ses intendants.
Pourquoi, dieux bons! seraient-ils pourvus d'une me? Quelle figure
feraient-ils parmi les hros et les sages, dans les prairies
lysennes? Ces malheureux, semblables  tant d'autres sur la terre,
ne sont pas capables de remplir la vie humaine, qui est courte.
Comment en rempliraient-ils une plus longue? Les mes vulgaires
s'teignent  la mort, ou tourbillonnent quelque temps autour de notre
globe et se dissipent dans les couches paisses de l'air. La vertu
seule, en galant l'homme aux dieux, le fait participer  leur
immortalit. Ainsi que l'a dit un pote:

Elle ne descend jamais aux ombres du Styx, l'illustre vertu. Vis en
hros et les destins ne t'entraneront point dans le fleuve cruel de
l'oubli. Au dernier de tes jours, la gloire t'ouvrira le chemin du
ciel.

Connaissons notre condition. Nous devons tous prir et prir tout
entiers. L'homme d'une vertu clatante n'chappe au sort commun qu'en
devenant dieu et en se faisant admettre dans l'Olympe parmi les Hros
et les Dieux.

--Mais il n'a pas connaissance de sa propre apothose, dit Marcus
Lollius. Il n'existe pas sur la terre un esclave, il n'existe pas un
barbare qui ne sache qu'Auguste est un dieu. Mais Auguste ne le sait
pas. Aussi nos Csars s'acheminent-ils  regret vers les
constellations et nous voyons aujourd'hui Claudius approcher en
plissant de ces ples honneurs.

Gallion secoua la tte:

--Le pote Euripide a dit:

Nous aimons cette vie qui se montre  nous sur la terre parce que nous
n'en connaissons point d'autre.

Tout ce qu'on rapporte des morts est incertain, ml de fables et de
mensonges. Toutefois, je crois que les hommes vertueux parviennent 
une immortalit dont ils ont pleine connaissance. Entendez bien qu'ils
l'obtiennent par leur propre effort et non point comme une rcompense
dcerne par les dieux. De quel droit les dieux immortels
abaisseraient-ils un homme vertueux jusqu' le rcompenser? Le
vritable salaire du bien est de l'avoir fait et il n'y a hors de la
vertu aucun prix digne d'elle. Laissons aux mes vulgaires, pour
soutenir leurs vils courages, la crainte du chtiment et l'espoir de
la rcompense. N'aimons dans la vertu que la vertu elle-mme. Gallion,
si ce que les potes content des enfers est vritable, si aprs ta
mort tu es conduit devant le tribunal de Minos, tu lui diras: Minos
ne me jugera pas. Mes actions m'ont jug.

--Comment, demanda le philosophe Apollodore, les dieux donneraient-ils
aux hommes l'immortalit dont ils ne jouissent pas eux-mmes?

Apollodore, en effet, ne croyait pas que les dieux fussent immortels
ou du moins que leur empire sur le monde dt s'exercer ternellement.

Il en donna ses raisons:

--Le rgne de Jupiter a commenc, dit-il, aprs l'ge d'or. Nous
savons, par des traditions que des potes nous ont conserves, que le
fils de Saturne a succd  son pre dans le gouvernement du monde.
Or, tout ce qui eut commencement doit avoir fin. Il est inepte de
supposer qu'une chose limite par un ct peut tre d'un autre ct
illimite. Il faudrait alors la dire tout ensemble finie et infinie,
ce qui serait absurde. Tout ce qui prsente un point extrme est
mesurable  partir de ce point et ne saurait cesser d'tre mesurable
sur aucun point de son tendue,  moins de changer de nature, et c'est
le propre de ce qui est mesurable d'tre compris entre deux points
extrmes. Nous devons donc tenir pour certain que le rgne de Jupiter
finira comme a fini le rgne de Saturne. Ainsi que l'a dit Eschyle:

Jupiter est soumis  la Ncessit. Il ne peut chapper  ce qui est
fatal.

Gallion pensait de mme, pour des raisons tires de l'observation de
la nature.

--J'estime comme toi,  mon Apollodore, que les rgnes des dieux ne
sont pas immortels; et l'observation des phnomnes clestes m'incline
 cet avis. Les cieux ainsi que la terre sont sujets  la corruption,
et les palais divins, ruineux comme les demeures des hommes,
s'croulent sous le poids des sicles. J'ai vu des pierres tombes des
rgions de l'air. Elles taient noires et toutes ronges par le feu.
Elles nous apportaient le tmoignage certain d'une conflagration
cleste.

Apollodore, les corps des dieux ne sont pas plus inaltrables que
leurs maisons. S'il est vrai, comme l'enseigne Homre, que les dieux,
habitants de l'Olympe, ensemencent les flancs des desses et des
mortelles, c'est donc qu'ils ne sont pas eux-mmes immortels, bien que
leur vie passe de beaucoup en longueur celle des hommes, et il est
manifeste, par l, que le destin les soumet  la ncessit de
transmettre une existence qu'ils ne sauraient garder toujours.

--En effet, dit Lollius, on ne conoit gure que des immortels
produisent des enfants  la manire des hommes et des animaux, ni mme
qu'ils possdent des organes pour cet usage. Mais les amours des dieux
sont peut-tre un mensonge des potes.

Apollodore soutint de nouveau, par des raisons dlies, que le rgne
de Jupiter finirait un jour. Et il annona qu'au fils de Saturne
succderait Promthe.

--Promthe, rpliqua Gallion, fut dlivr par Hercule avec le
consentement de Jupiter, et il jouit dans l'Olympe de la flicit due
 sa prvoyance et  son amour des hommes. Rien ne changera plus ses
destins heureux.

Apollodore demanda:

--Qui donc, alors, selon toi,  Gallion, hritera la foudre qui
branle le monde?

--Bien qu'il semble audacieux de rpondre  cette question, je crois
pouvoir le faire, rpondit Gallion, et nommer le successeur de
Jupiter.

Comme il prononait ces mots, un officier de la basilique, charg
d'appeler les causes, se prsenta devant lui et l'avertit que des
plaideurs l'attendaient au tribunal.

Le proconsul demanda si l'affaire tait de grande importance.

--C'est une affaire trs petite,  Gallion, rpondit l'officier de la
basilique. Un homme du port de Kenchres vient de traner un tranger
devant ton tribunal. Ils sont tous deux Juifs et d'humble condition.
Ils se querellent au sujet de quelque coutume barbare ou de quelque
grossire superstition, comme c'est l'habitude des Syriens. Voici la
minute de leur plainte. C'est du punique pour le greffier qui l'a
crite.

Le plaignant te reprsente,  Gallion, qu'il est chef de l'assemble
des Juifs ou, comme on dit en grec, de la synagogue, et il te demande
justice contre un homme de Tarse, qui, tabli nouvellement 
Kenchres, vient, chaque samedi, parler dans la synagogue contre la
loi juive. C'est un scandale et une abomination, que tu feras
cesser, dit le plaignant. Et il rclame l'intgrit des privilges
appartenant aux enfants d'Isral. Le dfendeur revendique pour tous
ceux qui croient  ce qu'il enseigne leur adoption et leur
incorporation dans la famille d'un homme nomm Abrahamus et il menace
le plaignant de la colre divine. Tu vois,  Gallion, que cette cause
est petite et obscure. Il t'appartient de dcider si tu la retiens
pour toi ou si tu la laisseras juger par un moindre magistrat.

Les amis du proconsul lui conseillrent de ne point se dranger pour
une si mchante affaire.

--Je me fais un devoir, leur rpondit-il, de suivre  cet gard les
rgles traces par le divin Auguste. Ce ne sont pas seulement les
grandes causes qu'il importe que je juge moi-mme; mais aussi les
petites quand la jurisprudence n'en est pas fixe. Certaines affaires
minimes reviennent tous les jours et sont importantes, du moins par
leur frquence. Il convient que j'en juge moi-mme une de chaque
sorte. Un jugement du proconsul est exemplaire et fait loi.

--Il faut te louer,  Gallion, dit Lollius, du zle que tu mets 
remplir tes fonctions consulaires. Mais, connaissant ta sagesse, je
doute qu'il te soit agrable de rendre la justice. Ce que les hommes
dcorent de ce nom n'est, en ralit, qu'un ministre de basse
prudence et de vengeance cruelle. Les lois humaines sont filles de la
colre et de la peur.

Gallion rejeta mollement cette maxime. Il ne reconnaissait pas aux
lois humaines les caractres de la vritable justice:

--Le chtiment du crime est de l'avoir commis. La peine que les lois y
ajoutent est ingale et superflue. Mais enfin puisque, par la faute
des hommes, il est des lois, nous devons les appliquer quitablement.

Il avertit l'officier de la basilique qu'il se rendrait dans quelques
instants au tribunal, puis, se tournant vers ses amis:

--A vrai dire, j'ai une raison particulire d'examiner cette affaire
par mes yeux. Je ne dois ngliger aucune occasion de surveiller ces
Juifs de Kenchres, race turbulente, haineuse, contemptrice des lois,
qu'il n'est pas facile de contenir. Si jamais la paix de Corinthe est
trouble, ce sera par eux. Ce port, o viennent mouiller tous les
navires de l'Orient, cache dans un amas confus de magasins et
d'auberges une foule innombrable de voleurs, d'eunuques, de devins, de
sorciers, de lpreux, de violateurs de spulcres et d'homicides. C'est
le repaire de toutes les infamies et de toutes les superstitions. On y
vnre Isis, Eschmoun, la Vnus Phnicienne et le dieu des Juifs. Je
suis effray de voir ces Juifs immondes se multiplier, plutt  la
manire des poissons qu' celle des hommes. Ils pullulent dans les
rues fangeuses du port comme des crabes dans les rochers.

--Ils pullulent de mme  Rome, chose plus effrayante, s'cria Lucius
Cassius. C'est le crime du grand Pompe d'avoir introduit cette lpre
dans la Ville. Les prisonniers, amens de Jude pour son triomphe et
qu'il eut le tort de ne pas traiter selon la coutume des aeux, ont
peupl de leur engeance servile la rive droite du fleuve. Au pied du
Janicule, parmi les tanneries, les boyauderies et les pourrissoirs,
dans ces faubourgs o afflue tout ce qu'il y a d'infamies et
d'horreurs dans le monde, ils vivent des mtiers les plus vils,
dchargent les chalans venus d'Ostie, vendent des loques et des
rogatons, changent des allumettes contre des verres casss. Leurs
femmes vont dire l'avenir dans les maisons des riches; leurs enfants
tendent la main aux passants dans les bosquets d'Egrie. Comme tu l'as
dit, Gallion, ennemis du genre humain et d'eux-mmes, ils fomentent
sans cesse la sdition. Il y a quelques annes, les partisans d'un
certains Chrestus ou Cherestus, soulevrent parmi les Juifs de
sanglantes meutes. La porta Portese fut mise  feu et  sang, et
Csar, en dpit de sa longanimit, dut svir. Il chassa de Rome les
plus sditieux.

--Je le sais, dit Gallion. Plusieurs de ces bannis vinrent habiter
Kenchres, entre autres un Juif et une Juive du Pont qui y vivent
encore et y exercent quelque humble mtier. Ils tissent, je crois, les
grossires toffes de Cilicie. Je n'ai rien appris de remarquable sur
les partisans de Chrestus. Quant  Chrestus lui-mme, j'ignore ce
qu'il est devenu et s'il vit encore.

--Je l'ignore comme toi, Gallion, reprit Lucius Cassius, et nul ne le
saura jamais. Ces tres vils ne parviennent pas mme  la clbrit du
crime. D'ailleurs, il y a tant d'esclaves du nom de Chrestus qu'il
serait malais d'en discerner un dans cette multitude.

Mais c'est peu que les Juifs soulvent des tumultes dans ces bouges
o leur nombre et leur infimit les drobent  toute surveillance. Ils
se rpandent par la Ville, ils s'insinuent dans les familles et
partout ils jettent le trouble. Ils vont crier dans le Forum pour le
compte des agitateurs qui les payent, et ces mprisables trangers
excitent les citoyens  se har entre eux. Nous avons trop longtemps
souffert leur prsence dans les assembles populaires, et ce n'est pas
d'aujourd'hui que les orateurs vitent de parler contre le sentiment
de ces misrables, de peur des outrages. Entts  se soumettre  leur
loi barbare, ils veulent y soumettre les autres, et ils trouvent des
adeptes parmi les Asiatiques et mme parmi les Grecs. Et, chose 
peine croyable, pourtant certaine, ils imposent leurs usages aux
Latins eux-mmes. Il y a, dans la Ville, des quartiers entiers o
toutes les boutiques sont fermes le jour de leur Sabbat. O honte de
Rome! Et tandis qu'ils corrompent les gens de peu, parmi lesquels ils
vivent, leurs rois, admis dans le palais de Csar, pratiquent leurs
superstitions avec insolence et donnent  tous les citoyens un exemple
illustre et dtestable. Ainsi, de toutes parts, les Juifs imbibent
l'Italie du venin oriental.

Annaeus Mela, qui avait voyag par tout le monde romain, fit sentir 
ses amis l'tendue du mal dont ils se plaignaient.

--Les Juifs corrompent toute la terre, dit-il. Il n'y a point de ville
grecque, il n'y a presque point de villes barbares o l'on ne cesse de
travailler le septime jour, o l'on n'allume des lampes, o l'on ne
clbre des jenes  leur exemple, o l'on ne s'abstienne comme eux de
manger la chair de certains animaux. J'ai rencontr  Alexandrie un
vieillard juif qui ne manquait pas d'intelligence et qui mme tait
vers dans les lettres grecques. Il se rjouissait du progrs de sa
religion dans l'Empire. A mesure que les trangers connaissent nos
lois, m'a-t-il dit, ils les trouvent aimables et s'y soumettent
volontiers, tant les Romains que les Grecs, et ceux qui demeurent sur
le continent et les habitants des les, les nations occidentales et
orientales, l'Europe et l'Asie. Ce vieillard parlait peut-tre avec
quelque exagration. Pourtant on voit beaucoup de Grecs incliner aux
croyances des Juifs.

Apollodore nia avec vivacit qu'il en ft ainsi.

--Des Grecs qui judasent, dit-il, vous n'en trouverez que dans la lie
du peuple et parmi les Barbares errant dans la Grce comme des
brigands et des vagabonds. Il se peut toutefois que les sectateurs du
Bgue aient sduit quelques Grecs ignorants, en leur faisant croire
qu'on trouve dans des livres hbreux les ides de Platon sur la
providence divine. Tel est, en effet, le mensonge qu'ils s'efforcent
de rpandre.

--C'est un fait, rpondit Gallion, que les Juifs reconnaissent un dieu
unique, invisible, tout-puissant, crateur du monde. Mais il s'en faut
qu'ils l'adorent avec sagesse. Ils publient que ce dieu est l'ennemi
de tout ce qui n'est pas juif et qu'il ne peut souffrir dans son
temple ni les simulacres des autres dieux, ni la statue de Csar ni
ses propres images. Ils traitent d'impies ceux qui, avec des matires
prissables, se fabriquent un dieu  la ressemblance de l'homme. Que
ce dieu ne puisse tre exprim par le marbre ni l'airain, on en donne
diverses raisons dont quelques-unes, je l'avoue, sont bonnes et
conformes  l'ide que nous nous faisons de la divine providence. Mais
que penser,  cher Apollodore, d'un dieu assez ennemi de la rpublique
pour ne point admettre dans son sanctuaire les statues du Prince? Que
penser d'un dieu qui s'offense des honneurs rendus  d'autres dieux?
Et que penser d'un peuple qui prte  ses dieux de pareils sentiments?
Les Juifs regardent les dieux des Latins, des Grecs et des Barbares
comme des dieux ennemis, et ils poussent la superstition jusqu'
croire qu'ils possdent de Dieu une pleine et entire connaissance, 
laquelle on ne doit rien ajouter, dont on ne saurait rien retrancher.

Vous le savez, chers amis, ce n'est pas assez de souffrir toutes les
religions; il faut les honorer toutes, croire que toutes sont saintes,
qu'elles sont gales entre elles par la bonne foi de ceux qui les
professent, que semblables  des traits lancs de points diffrents
vers un mme but, elles se rejoignent dans le sein de Dieu. Seule,
cette religion qui ne souffre qu'elle, ne saurait tre tolre. Si on
la laissait crotre, elle dvorerait toutes les autres. Que dis-je?
une religion si farouche n'est pas une religion, mais plutt une
abligion et non plus un lien qui unit les hommes pieux, mais le
tranchant de ce lien sacr. C'est une impit et la plus grande de
toutes. Car, peut-on faire un plus cruel outrage  la divinit que de
l'adorer sous une forme particulire et de la vouer en mme temps 
l'excration sous toutes les autres formes qu'elle revt au regard des
hommes?

Quoi! sacrifiant  Jupiter qui porte un boisseau sur la tte,
j'interdirais  un homme tranger de sacrifier  Jupiter dont la
chevelure, semblable  la fleur d'hyacinthe, descend nue sur ses
paules; et je me croirais encore adorateur de Jupiter, impie que je
serais! Non! non! l'homme religieux, li aux dieux immortels, est
galement li  tous les hommes par la religion qui embrasse la terre
avec le ciel. Excrable erreur des Juifs qui se croient pieux en
n'adorant que leur Dieu!

--Ils se font circoncire en son honneur, dit Annaeus Mela. Pour
dissimuler cette mutilation, ils sont obligs, quand ils vont aux
bains publics, de renfermer dans un tui ce qu'on ne doit
raisonnablement ni taler avec ostentation ni cacher comme une
ignominie. Car il est galement ridicule  un homme de se faire
orgueil ou honte de ce qu'il a de commun avec tous les hommes. Ce
n'est pas sans raison que nous redoutons, chers amis, le progrs des
usages judens dans l'Empire. Il n'est pas  craindre toutefois que
les Romains et les Grecs adoptent la circoncision. Il n'est pas
croyable que cet usage pntre mme chez les Barbares, qui pourtant en
prouveraient une moindre disgrce, puisqu'ils sont, pour la plupart,
assez absurdes pour imputer  dshonneur  un homme de se montrer nu
devant ses semblables.

--J'y songe! s'cria Lollius. Quand notre douce Canidia, la fleur des
matrones de l'Esquilin, envoie ses beaux esclaves aux thermes, elle
les oblige  mettre un caleon, enviant  tout le monde jusqu' la vue
de ce qui lui est le plus cher en eux. Par Pollux! elle sera cause
qu'on les croira Juifs, soupon outrageant, mme pour un esclave.

Lucius Cassius reprit d'une me irrite:

--J'ignore si la dmence juive gagnera le monde entier. Mais c'est
trop que cette folie se propage parmi les ignorants, c'est trop qu'on
la souffre dans l'Empire, c'est trop qu'on laisse subsister cette race
ftide, descendue  toutes les hontes, absurde et sordide dans ses
moeurs, impie et sclrate dans ses lois, en excration aux dieux
immortels. Le Syrien obscne corrompt la Ville de Rome. Cette
humiliation est la peine de nos crimes. Nous avons mpris les anciens
usages et les bonnes disciplines des anctres. Ces matres de la
terre, qui nous l'ont soumise, nous ne les servons plus. Qui pense
encore aux aruspices? Qui respecte les augures? Qui rvre Mavors et
les Jumeaux divins? 0 triste abandon des devoirs religieux! L'Italie a
rpudi ses dieux indigtes et ses gnies tutlaires. Elle est
dsormais ouverte de toutes parts aux superstitions trangres et
livre sans dfense  la foule impure des prtres orientaux. Hlas!
Rome n'a-t-elle conquis le monde que pour tre conquise par les Juifs!
Certes, les avertissements ne nous auront pas manqu. Les dbordements
du Tibre et la disette des grains ne sont pas des signes douteux de la
colre divine. Chaque jour nous apporte quelque prsage funeste. La
terre tremble, le soleil se voile, la foudre clate dans un ciel pur.
Les prodiges succdent aux prodiges. On a vu des oiseaux sinistres
perchs au fate du Capitole. Sur la rive trusque, un boeuf a parl.
Des femmes ont enfant des monstres; une voix lamentable s'est leve
au milieu des jeux du thtre. La statue de la Victoire a lch les
rnes de son char.

--Les habitants des palais clestes, dit Marcus Lollius, ont
d'tranges faons de se faire entendre. S'il veulent un peu plus de
graisse et d'encens, qu'ils le disent clairement au lieu de s'exprimer
par le tonnerre, les nuages, les corneilles, les boeufs, les statues
d'airain et les enfants  deux ttes. Reconnais aussi, Lucius, qu'ils
ont trop beau jeu  nous prsager des malheurs, puisque, selon le
cours naturel des choses, il n'y a pas de jour qui n'amne une
infortune prive ou publique.

Mais Gallion semblait touch des douleurs de Cassius.

--Claudius, dit-il, Claudius, bien qu'il dorme toujours, s'est mu
d'un si grand pril. Il s'est plaint au Snat du mpris o taient
tombs les anciens usages. Effray du progrs des superstitions
trangres, le Snat, sur son avis, a rtabli les aruspices. Mais ce
ne sont pas seulement les crmonies du culte, ce sont les coeurs des
hommes qu'il faudrait rtablir dans leur puret premire. Romains,
vous redemandez vos dieux. Le vrai sjour des dieux en ce monde est
l'me des hommes vertueux. Rappelez en vous les vertus passes, la
simplicit, la bonne foi, l'amour du bien public, et les dieux y
rentreront aussitt. Vous serez vous-mmes des temples et des autels.

Il dit, et, prenant cong de ses amis, gagna sa litire qui, depuis
quelques instants, l'attendait prs du bosquet de myrtes, pour le
porter au tribunal.

Ils s'taient levs et, derrire lui, quittant les jardins, ils
marchaient  pas lents sous un double portique, dispos de manire 
ce qu'on y trouvt de l'ombre  toute heure du jour, et qui conduisait
des murs de la villa jusqu' la basilique o le proconsul rendait la
justice.

Lucius Cassius, chemin faisant, se plaignait  Mla de l'oubli o
taient tombes les antiques disciplines.

Marcus Lollius, posant la main sur l'paule d'Apollodore:

--Il me semble que ni notre doux Gallion, ni Mla ni mme Cassius
n'ont dit pourquoi ils hassaient si fort les Juifs. Je crois le
savoir et veux te le confier, trs cher Apollodore. Les Romains qui
offrent aux dieux, comme un prsent agrable, une truie blanche, orne
de bandelettes, ont en excration ces Juifs qui refusent de manger du
porc. Ce n'est pas en vain que les destins envoyrent au pieux ne
une laie blanche en prsage. Si les dieux n'avaient pas couvert de
chnes les royaumes sauvages d'vandre et de Turnus, Rome ne serait
pas aujourd'hui la matresse du monde. Les glands du Latium
engraissrent les cochons dont la chair a seule apais l'insatiable
faim des magnanimes neveux de Rmus. Nos Italiens, dont les corps sont
forms de sangliers et de porcs, se sentent offenss par
l'orgueilleuse abstinence des Juifs, obstins  rejeter, ainsi qu'un
aliment immonde, ces gras troupeaux, chers au vieux Caton, qui
nourrissent les matres de l'Univers.

Ainsi, tous quatre, changeant de faciles propos et gotant l'ombre
douce, ils parvinrent  l'extrmit du portique et virent tout  coup
le Forum tincelant de lumire.


A cette heure matinale, il tait tout agit du mouvement de la foule
sonore. Au milieu de la place se dressait une Minerve d'airain sur un
socle o taient sculptes les Muses, et l'on voyait,  droite et 
gauche, un Mercure et un Apollon de bronze, oeuvre d'Hermogne de
Cythre. Un Neptune  la barbe verte se tenait debout dans une vasque.
Sous les pieds du dieu, un dauphin vomissait de l'eau. Le Forum tait
de toutes parts environn de monuments dont les hautes colonnes et les
votes rvlaient l'architecture romaine. En face du portique par
lequel Mla et ses amis taient venus, les Propyles, que surmontaient
deux chars dors, bornaient la place publique et conduisaient par un
escalier de marbre dans la voie large et droite du Leckhe. De l'un et
l'autre ct de ces portes hroques, rgnaient les frontons peints
des sanctuaires, le Panthon et le temple de Diane phsienne. Le
temple d'Octavie, soeur d'Auguste, dominait le Forum et regardait la
mer.

La basilique n'en tait spare que par une ruelle obscure. Elle
s'levait sur deux tages d'arcades, soutenues par des piliers
auxquels s'appliquaient des demi-colonnes doriques portant sur une
base carre. On y reconnaissait le style romain qui imprimait son
caractre  tous les autres difices de la ville. Il ne subsistait de
la premire Corinthe que les dbris calcins d'un vieux temple.

Les arcades infrieures de la basilique taient ouvertes et servaient
de boutiques  des marchands de fruits, de lgumes, d'huile, de vin et
de friture,  des oiseleurs, des bijoutiers, des libraires et des
barbiers. Des changeurs s'y tenaient assis derrire de petites tables
couvertes de pices d'or et d'argent. Et du creux sombre de ces
choppes sortaient des cris, des rires, des appels, des bruits de
querelles et des odeurs fortes. Sur les degrs de marbre, partout o
l'ombre bleuissait les dalles, des oisifs jouaient aux ds ou aux
osselets, des plaideurs se promenaient de long en large avec un air
anxieux, des matelots cherchaient gravement les plaisirs auxquels ils
dussent consacrer leur argent et des curieux lisaient des nouvelles de
Rome rdiges par des Grecs futiles. A cette foule de Corinthiens et
d'trangers se montraient avec obstination des mendiants aveugles, de
jeunes garons pils et fards, des marchands d'allumettes et des
marins estropis portant pendu  leur cou le tableau de leur naufrage.
Du toit de la basilique les colombes descendaient en troupes sur les
grands espaces vides, recouverts de soleil, et becquetaient des
graines dans les fentes des dalles chaudes.

Une fille de douze ans, brune et veloute comme une violette de
Zanthe, posa par terre son petit frre qui ne savait pas encore
marcher, mit prs de lui une cuelle brche, pleine de bouillie avec
une cuiller de bois, et lui dit:

--Mange, Comatas, mange et tais-toi, de peur du cheval rouge.

Puis elle courut, une obole  la main, vers le marchand de poissons
qui dressait derrire des corbeilles tapisses d'herbes marines sa
face ride et sa poitrine nue, couleur de safran.

Cependant une colombe, voletant au-dessus du petit Comatas, emmla ses
pattes dans les cheveux de l'enfant. Et pleurant et appelant sa soeur
 son aide, il criait d'une voix touffe par les sanglots:

--Ioessa! Ioessa!

Mais Ioessa ne l'entendait pas. Elle cherchait dans les corbeilles du
vieillard, parmi les poissons et les coquillages, de quoi charmer la
scheresse de son pain. Elle ne prit ni une grive de mer, ni une
smaride, dont la chair est dlicate, mais qui valent beaucoup
d'argent. Elle emporta, dans le creux de sa robe retrousse, trois
poignes d'oursins et d'pines de mer.

Et le petit Comatas, la bouche grande ouverte et buvant ses larmes, ne
cessait d'appeler:

--Ioessa! Ioessa!

L'oiseau de Vnus n'enleva pas,  l'exemple de l'aigle de Jupiter, le
petit Comatas dans le ciel radieux. Il le laissa  terre, emportant
dans son vol, entre ses pattes roses, trois fils d'or d'une chevelure
emmle.

Et l'enfant, les joues brillantes de larmes et barbouilles de
poussire, pressant dans ses petits poings sa cuiller de bois,
sanglotait auprs de son cuelle renverse.

Annaeus Mla, suivi de ses trois amis, avait mont les degrs de la
basilique. Indiffrent au bruit et au mouvement de la multitude vague,
il enseignait  Cassius la rnovation future de l'univers:

--Au jour fix par les dieux, les choses prsentes, dont l'ordre et
l'arrangement frappent nos regards, seront dtruites. Les astres
heurteront les astres; toutes les matires qui composent le sol, l'air
et les eaux, brleront d'une seule flamme. Et les mes humaines,
ruines imperceptibles dans la ruine universelle, retourneront en leurs
lments primitifs. Un monde tout neuf....

En prononant ces mots, Annaeus Mla heurta du pied un dormeur tendu
 l'ombre. C'tait un vieillard qui avait assembl avec art sur son
corps poudreux les trous de son manteau. Sa besace, ses sandales et
son bton gisaient  son ct.

Le frre du proconsul, toujours amne et bienveillant envers les
hommes de la plus humble condition, se serait excus, mais l'homme
couch ne lui en laissa pas le temps.

--Regarde mieux o tu poses le pied, brute, lui cria-t-il, et donne
l'aumne au philosophe Posochars.

--Je vois une besace et un bton, fit le Romain en souriant. Je ne
vois pas encore un philosophe.

Et, comme il allait jeter  Posochars une pice d'argent, Apollodore
lui arrta la main.

--Abstiens-toi, Annaeus. Ce n'est pas un philosophe, ce n'est pas mme
un homme.

--J'en suis un, rpondit Mla, si je lui donne de l'argent, et il est
un homme s'il prend cet argent. Car, seul de tous les animaux, l'homme
fait ces deux choses. Et ne vois-tu pas que, pour un denier, je
m'assure que je vaux mieux que lui? Ton matre enseigne que celui qui
donne est meilleur que celui qui reoit.

Posochars prit la pice. Puis il vomit sur Annaeus Mla et ses
compagnons de grossires injures, les traitant d'orgueilleux et de
dbauchs et les renvoyant aux prostitus et aux jongleurs qui
passaient autour d'eux en balanant les hanches. Aprs quoi,
dcouvrant jusqu'au nombril son corps velu et ramenant sur son visage
les lambeaux de son manteau, il se recoucha de son long sur le pav.

--N'tes-vous pas curieux, demanda Lollius  ses compagnons,
d'entendre les Juifs exposer dans le prtoire le sujet de leur
querelle?

Ils lui rpondirent qu'ils n'en avaient nul dsir et qu'ils
prfraient se promener sous le portique, en attendant le proconsul
qui, sans doute, ne tarderait pas  sortir.

--Je ferai donc comme vous, amis, rpliqua Lollius. Nous n'y perdrons
rien d'intressant.

D'ailleurs, ajouta-t-il, les Juifs venus de Kenkhres pour
accompagner les plaideurs ne sont pas tous dans la basilique. En voici
un, reconnaissable, mes amis,  son nez recourb et  sa barbe
fourchue. Il s'agite comme la Pythie.

Et Lollius, du regard et du doigt, montrait un tranger maigre,
pauvrement vtu, qui sous le portique vocifrait au milieu d'une foule
moqueuse:

--Hommes corinthiens, vous vous fiez  tort en votre sagesse, qui
n'est que folie. Vous suivez aveuglment les prceptes de vos
philosophes, qui vous enseignent la mort et non la vie. Vous
n'observez pas la loi naturelle et, pour vous punir, Dieu vous a
livrs aux vices contre nature...

Un matelot, qui s'approcha du cercle des curieux, reconnut cet homme,
car il murmura en haussant les paules:

--C'est Stphanas, le Juif de Kenkhres, qui apporte encore quelque
nouvelle extraordinaire du sjour des nues o il est mont, si nous
l'en croyons.

Et Stphanas enseignait le peuple:

--Le chrtien est dlivr de la loi et de la concupiscence. Il est
exempt de la damnation par la misricorde de Dieu, qui a envoy son
fils unique prendre une chair de pch pour dtruire le pch. Mais
vous ne serez dlivrs que si, rompant avec la chair, vous vivez selon
l'esprit.

Les Juifs observent la loi et ils croient tre sauvs par leurs
oeuvres. Mais c'est la foi qui sauve, et non les oeuvres. Que leur
sert d'tre circoncis de fait, si leur coeur est incirconcis?

Hommes corinthiens, ayez la foi et vous serez incorpors dans la
famille d'Abraham.

La foule commenait  rire et  se moquer de ces paroles obscures.
Mais le Juif, d'une voix creuse, prophtisait. Il annonait une grande
colre et le feu destructeur qui consumerait le monde.

--Et ces choses arriveront moi vivant, criait-il, et je les verrai de
mes yeux. L'heure est venue de nous rveiller du sommeil. La nuit est
passe, le jour approche. Les saints seront ravis au ciel et ceux qui
n'auront pas cru en Jsus crucifi priront.

Puis, promettant la rsurrection des corps, il invoqua Anastasis, au
milieu des moqueries de la foule hilare.

A ce moment un homme aux robustes poumons, le boulanger Milon, membre
du Snat de Corinthe, qui depuis quelques instants coutait le Juif
avec impatience, s'approcha de lui, le tira par le bras et le secouant
rudement:

--Cesse, misrable, lui dit-il, cesse de dbiter ces paroles vaines.
Tout cela n'est que contes d'enfants et niaiseries propres  sduire
l'esprit des femmes. Comment peux-tu, sur la foi de tes songes,
dbiter tant de sottises, laissant tout ce qui est beau et ne te
plaisant qu' ce qui est mal, sans mme tirer profit de ta haine?
Renonce  tes fantmes tranges,  tes desseins pervers,  tes sombres
prophties, de peur qu'un dieu ne t'envoie aux corbeaux pour te punir
de tes imprcations contre cette ville et contre l'Empire.

Les citoyens applaudirent aux paroles de Milon.

--Il dit vrai, s'criaient-ils. Ces Syriens n'ont qu'un dessein: ils
veulent affaiblir notre patrie. Ils sont les ennemis de Csar.

Plusieurs prirent  l'tal des fruitiers des courges et des caroubes,
d'autres ramassrent des coquilles d'huitres, et ils les lancrent 
l'aptre, qui vaticinait encore.

Jet  bas du portique, il allait par le Forum, criant sous les hues,
l'injure et les coups, souill d'immondices, sanglant, et demi-nu:

--Mon matre l'a dit, nous sommes les balayures du monde.

Et il exultait de joie.

Les enfants le poursuivirent sur la route de Kenkhres, en criant:

--Anastasis! Anastasis!

Posochars ne dormait point. A peine les amis du proconsul
s'taient-ils loigns, qu'il se souleva sur le coude. Assise 
quelques pas de lui, sur une marche, la brune Ioessa broyait entre ses
dents de jeune chienne la carapace d'une pine de mer. Le cynique
l'appela et fit briller la pice d'argent qu'il venait de recevoir.
Puis, ayant rajust ses haillons, il se leva, chaussa ses sandales,
ramassa son bton, sa besace, et descendit les degrs. Ioessa vint 
lui, lui prit des mains la besace troue qu'elle posa gravement sur
son paule, comme pour la porter en offrande  l'auguste Cypris, et
suivit le vieillard.

Apollodore les vit qui prenaient la route de Kenkhres pour gagner le
cimetire des esclaves et le lieu de supplices, marqu de loin par les
nues de corbeaux qui volaient au-dessus des croix. Le philosophe et
la jeune fille y savaient un buisson d'arbouses, toujours dsert, et
propice aux jeux d'ros.

A cette vue Apollodore, tirant Mla par un pan de la toge:

--Regarde, lui dit-il. Ce chien n'a pas plus tt reu ton aumne,
qu'il emmne une enfant pour s'accoupler  elle.

--C'est donc, rpondit Mla, que j'ai donn de l'argent  une sorte
d'homme  qui l'argent tait trs convenable.

Et le petit Comatas, assis sur la dalle chaude et suant ses pouces,
riait de voir un caillou tinceler au soleil.

--Au reste, poursuivit Mla, tu dois reconnatre,  Apollodore, que la
faon dont Posochars fait l'amour n'est pas de toutes la moins
philosophique. Ce chien est plus sage assurment que nos jeunes
dbauchs du Palatin, qui aiment dans les parfums, les rires et les
larmes, avec des langueurs et des fureurs...

Comme il parlait, une rauque clameur s'leva dans le prtoire et vint
tourdir les oreilles du Grec et des trois Romains.

--Par Pollux! s'cria Lollius, les plaideurs que juge notre Gallion
crient comme des portefaix et il me semble qu'avec leurs grognements
vient jusqu' nous,  travers les portes, une odeur de sueur et
d'oignon.

--Rien n'est plus vrai, dit Apollodore. Mais si Posochars tait un
philosophe et non un chien, loin de sacrifier  la Vnus des
carrefours, il fuirait la race entire des femmes et s'attacherait
uniquement  un jeune garon dont il ne contemplerait la beaut
extrieure que comme l'expression d'une beaut intrieure plus noble
et plus prcieuse.

--L'amour, reprit Mla, est une passion abjecte. Il trouble les
conseils, brise les desseins gnreux et tire les penses les plus
hautes aux soins les plus vils. Il ne saurait habiter un esprit sens.
Ainsi que le pote Euripide nous l'enseigne....

Mla n'acheva pas. Prcd des licteurs qui cartaient la foule, le
proconsul sortit de la basilique et s'approcha de ses amis.

--Je n'ai pas t longtemps spar de vous, dit-il. La cause que
j'tais appel  juger tait aussi mince que possible et trs
ridicule. En entrant dans le prtoire, je le trouvai envahi par une
troupe bigarre de ces Juifs qui vendent aux marins, sur le port de
Kenkhres, dans des boutiques sordides, des tapis, des toffes et de
menus joyaux d'or et d'argent. Ils remplissaient l'air de
glapissements aigus et d'une farouche odeur de bouc. J'eus du mal 
saisir le sens de leurs paroles et il me fallut faire effort pour
comprendre que l'un de ces Juifs, nomm Sosthne, qui se disait le
chef de la synagogue, accusait d'impit un autre Juif, celui-l fort
laid, bancroche et chassieux, nomm Paul ou Saul, originaire de Tarse,
qui exerce depuis quelque temps  Corinthe son mtier de tapissier et
s'est associ  des Juifs expulss de Rome pour fabriquer des toiles
de tente et ces vtements ciliciens de poil de chvre. Ils parlaient
tous  la fois, en bien mauvais grec. Je saisis pourtant que ce
Sosthne faisait un crime  ce Paul d'tre venu dans la maison o les
Juifs de Corinthe ont coutume de s'assembler chaque samedi, et d'y
avoir pris la parole pour sduire ses coreligionnaires et leur
persuader de servir leur dieu d'une manire contraire  leur loi. Je
n'ai pas voulu en entendre davantage. Et les ayant fait taire, non
sans peine, je leur dis que, s'ils taient venus se plaindre  moi de
quelque injustice ou de quelque violence dont ils eussent souffert, je
les aurais couts patiemment, et avec toute l'attention ncessaire;
mais que, puisqu'il s'agissait uniquement d'une querelle de mots et
d'un diffrend sur les termes de leur loi, ce n'tait pas mon affaire
et que je ne pouvais pas tre juge dans une cause de cette espce.
Puis je les congdiai sur ces mots: Videz vos querelles entre vous
comme vous l'entendrez.

--Et qu'ont-ils dit? demanda Cassius. Se sont-ils soumis, Gallion, de
bonne grce  un arrt si sage?

--Il n'est pas dans la nature des brutes, rpondit le proconsul, de
goter la sagesse. Ces gens ont accueilli mon arrt par d'aigres
murmures dont je n'ai pris, comme vous pensez, nul souci. Je les ai
laisss criant et se dbattant au pied du tribunal. A ce que j'ai cru
voir, c'est le plaignant qui reut le plus de coups. Si mes licteurs
n'y mettent ordre, il restera sur le carreau. Ces Juifs du port sont
trs ignares et, comme la plupart des ignorants, n'ayant pas la
facult de soutenir par des raisons la vrit de ce qu'ils croient,
ils ne savent disputer qu' coups de pied et  coups de poing.

Les amis de ce petit Juif difforme et chassieux, nomm Paul, semblent
particulirement habiles  cette sorte de controverse. Dieux bons!
comme ils prenaient avantage sur le chef de la synagogue en
l'accablant d'une grle de coups et en l'crasant sous leurs talons!
D'ailleurs, je ne doute pas que les amis de Sosthne, s'ils avaient
t les plus forts, n'eussent trait Paul comme les amis de Paul ont
trait Sosthne.

Mla flicita le proconsul.

--Tu fis bien,  mon frre, de renvoyer dos  dos ces misrables
plaideurs.

--Pouvais-je agir autrement? rpliqua Gallion. Comment aurais-je jug
entre ce Sosthne et ce Paul qui sont aussi stupides et aussi
extravagants l'un que l'autre?.... Si je les traite avec mpris, ne
croyez pas, mes amis, que ce soit parce qu'ils sont faibles et
pauvres, parce que Sosthne sent le poisson sal et parce que Paul
s'est us les doigts et l'esprit  tisser des tapis et des toiles de
tente. Non! Philmon et Baucis taient pauvres et ils taient dignes
des plus grands honneurs. Les dieux ne refusrent point de s'asseoir 
leur table frugale. La sagesse lve un esclave au-dessus de son
matre. Que dis-je? un esclave vertueux est suprieur aux dieux. S'il
les gale en sagesse, il les surpasse par la beaut de l'effort. Ces
Juifs ne sont mprisables que parce qu'ils sont grossiers et que nulle
image de la divinit ne brille en eux.

A ces mots, Marcus Lollius sourit:

--Les dieux, en effet, dit-il, ne visitent gure les Syriens qui
vivent dans les ports parmi les marchands de fruits et les
prostitues.

--Les Barbares eux-mmes, reprit le proconsul, ont quelque
connaissance des dieux. Sans parler des gyptiens qui, dans les temps
antiques, furent des hommes pleins de pit, il n'est pas de peuple,
dans la riche Asie, qui n'ait su rendre un culte soit  Jupiter, soit
 Diane,  Vulcain,  Junon ou  la mre des Aenades. Ils donnent 
ces divinits des noms tranges, des formes confuses et leur offrent
parfois des victimes humaines; mais ils reconnaissent leur puissance.
Seuls les Juifs ignorent la providence des dieux. Je ne sais si ce
Paul, que les Syriens nomment galement Saul, est aussi superstitieux
que les autres et aussi obstin dans ses erreurs; je ne sais quelle
obscure ide il se fait des dieux immortels et,  vrai dire, je ne
suis pas curieux de le savoir. Que peut-on apprendre de ceux qui ne
savent rien? C'est,  proprement parler, s'instruire dans l'ignorance.
D'aprs quelques propos confus qu'il a tenus devant moi, en rponse 
son accusateur, j'ai cru comprendre qu'il se spare des prtres de sa
nation, qu'il rpudie la religion des Juifs et qu'il adore Orphe sous
un nom tranger, que je n'ai pas retenu. Ce qui me le fait supposer,
c'est qu'il parle avec respect d'un dieu, ou plutt d'un hros qui
serait descendu dans les enfers et remont au jour aprs avoir err
parmi les ples ombres des morts. Peut-tre a-t-il vou un culte 
Mercure souterrain. Mais je croirais plus volontiers qu'il adore
Adonis, car il m'a sembl entendre qu' l'exemple des femmes de
Biblos, il plaignait les souffrances et la mort d'un dieu.

Ces dieux adolescents, qui meurent et ressuscitent, abondent sur la
terre d'Asie. Les courtisanes syriennes en ont apport plusieurs 
Rome et ces clestes adolescents plaisent plus qu'il ne conviendrait
aux femmes honntes. Nos matrones ne rougissent pas de clbrer en
secret leurs mystres. Ma Julie, si prudente et si rserve, m'a
plusieurs fois demand ce qu'il fallait en croire. Quel dieu, lui
ai-je rpondu avec indignation, quel dieu que celui qui se plat aux
hommages furtifs d'une femme marie! Une femme ne doit avoir d'autres
amis que ceux de son mari. Et les dieux ne sont-ils pas nos premiers
amis?

--Cet homme de Tarse, demanda le philosophe Apollodore, ne vnre-t-il
pas plutt Typhon, que les gyptiens nomment Sthus? On dit qu'un dieu
 tte d'ne est en honneur dans une certaine secte juive. Ce dieu ne
peut tre que Typhon et je ne serais pas surpris que les tisserands de
Kenkhres entretiennent un commerce secret avec l'Immortel qui, au
rapport de notre doux Marcus, inonda la marchande de gteaux d'une
urine cleste.

--Je ne sais, reprit Gallion. On dit,  la vrit, que plusieurs
Syriens s'assemblent pour clbrer en secret le culte d'un dieu  tte
d'ne. Et il se peut que Paul soit de ceux-l. Mais qu'import
l'Adonis, le Mercure, l'Orphe ou le Typhon de ce Juif! Il ne rgnera
jamais que sur ces diseuses de bonne aventure, ces usuriers et ces
marchands sordides qui, dans les ports de mer, dpouillent les marins.
Tout au plus pourra-t-il conqurir, dans les faubourgs des grandes
villes, quelques poignes d'esclaves.

--Eh! eh! s'cria Marcus Lollius en clatant de rire, voyez-vous ce
hideux Paul fondant une religion d'esclaves? Par Castor! ce serait une
merveilleuse nouveaut. Si d'aventure le dieu des esclaves (Jupiter
dtourne ce prsage!) escaladait l'Olympe et en chassait les dieux de
l'Empire, que ferait-il  son tour? Comment exercerait-il sa puissance
sur le monde tonn? Je serais curieux de le voir  l'ouvrage. Sans
doute il prolongerait les Saturnales tout le long de l'anne. Il
ouvrirait aux gladiateurs la carrire des honneurs, tablirait les
prostitues de Subure dans le temple de Vesta et ferait, peut-tre, de
quelque misrable bourgade de Syrie la capitale du monde.

Lollius aurait poursuivi longtemps encore ce badinage, si Gallion ne
l'et arrt.

--Marcus, n'espre pas voir ces merveilleuses nouveauts, dit-il. Bien
que les hommes soient capables de grandes folies, ce n'est pas un
petit tapissier juif qui saurait les sduire avec son mauvais grec et
ses contes d'un Orphe syrien. Le dieu des esclaves ne pourrait que
fomenter des rvoltes et des guerres serviles, qui seraient vite
touffes dans le sang, et il prirait bientt lui-mme avec ses
adorateurs, dans un amphithtre, sous la dent des btes froces, aux
applaudissements du peuple romain.

Laissons Paul et Sosthne. Leur pense ne nous serait d'aucun secours
dans les recherches que nous poursuivions avant qu'ils nous eussent
interrompus si malencontreusement. Nous nous efforcions de connatre
l'avenir que les dieux nous rservent, non  vous, mes chers amis, et
 moi en particulier (car nous sommes disposs  souffrir tout ce qui
sera), mais  la patrie et au genre humain, dont nous avons l'amour et
la charit. Ce n'est pas ce tapissier juif, aux paupires enflammes,
qui pourrait nous dire, quoi qu'en pense Marcus, le nom du dieu qui
dtrnera Jupiter.

Gallion interrompit son discours pour congdier les licteurs qui se
tenaient rangs immobiles devant lui, les faisceaux  l'paule.

--Nous n'avons pas besoin de ces verges et de ces haches, fit-il en
souriant. La parole est notre seule arme. Puisse, un jour, l'univers
n'en plus connatre d'autres! Si vous n'tes point fatigus, allons,
mes amis, vers la fontaine Pirne. Nous trouverons  mi-chemin un
antique figuier sous lequel Mde trahie mdita, dit-on, sa vengeance
cruelle. Les Corinthiens vnrent cet arbre en mmoire de cette reine
jalouse et y suspendent des tablettes votives: car Mde ne leur a
fait que du bien. Il a plong dans la terre des branches qui y ont
jet des racines et se couronne encore d'un pais feuillage. Assis 
son ombre, nous y attendrons, en conversant, l'heure du bain.

Les enfants, lasss de poursuivre Stphanas, jouaient aux osselets sur
le bord du chemin. L'aptre marchait  grands pas, quand il rencontra,
prs du lieu des supplices, une troupe de Juifs, qui venaient de
Kenkhres pour savoir le jugement du proconsul touchant la synagogue.
C'taient des amis de Sosthne. Ils taient fort irrits contre le
Juif de Tarse et ses compagnons qui voulaient changer la loi.
Observant cet homme qui essuyait avec sa manche ses yeux aveugls de
sang, ils crurent le reconnatre, et l'un d'eux lui demanda, en lui
tirant la barbe, s'il n'tait pas Stphanas, compagnon de Paul.

Il rpondit avec orgueil:

--Vous voyez celui-l!

Mais il tait dj  terre, foul aux pieds. Les Juifs ramassaient des
pierres en criant:

--C'est un blasphmateur! Lapidons-le!

Deux des plus zls arrachaient la borne milliaire, plante par les
Romains, et s'efforaient de la lancer. Les pierres tombaient avec un
bruit sourd sur les os dcharns de l'aptre, qui hurlait:

--0 dlices des plaies!  joie des supplices!  rafrachissement des
tortures! Je vois Jsus.

A quelques pas de l, le vieillard Posochars, sous un buisson
d'arbouses, au murmure d'une source, pressait dans ses bras les flancs
polis d'Ioessa. Importun du bruit, il grogna d'une voix touffe dans
les cheveux de la jeune fille:

--Fuyez, viles brutes; et ne troublez pas les jeux d'un philosophe.

Quelques instants aprs, un centurion qui passait sur la route dserte
releva Stphanas, lui fit boire une gorge de vin, et lui donna du
linge pour bander ses blessures.

Cependant, Gallion, assis avec ses amis sous l'arbre de Mde, disait:

--Si vous voulez connatre le successeur du matre des hommes et des
dieux, mditez les paroles du pote:

L'pouse de Jupiter enfantera un fils plus puissant que son pre.

Ce vers dsigne, non pas l'auguste Junon, mais la plus illustre des
mortelles auxquelles s'unit l'Olympien qui changea tant de fois de
formes et d'amours. Il me parat certain que le gouvernement de
l'univers doit passer  Hercule. Cette opinion est depuis longtemps
tablie dans mon esprit sur des raisons tires non seulement des
potes, mais encore des philosophes et des savants. J'ai, pour ainsi
dire, salu par avance l'avenement du fils d'Alcmne, au dnouement de
ma tragdie d'_Hercule sur l'Oeta_, qui se termine par ces vers:

  0 toi, grand vainqueur des monstres et pacificateur du monde,
  sois-nous propice. Regarde la terre, et, si quelque monstre d'une
  forme nouvelle pouvante les hommes, dtruis-le d'un coup de foudre.
  Tu sauras mieux que ton pre lancer le tonnerre.

J'augure favorablement du rgne prochain d'Hercule. Il montra dans sa
vie terrestre une me patiente et tendue vers de hautes penses. Il
terrassa les monstres. Quand la foudre armera son bras, il ne laissera
pas un nouveau Caus gouverner impunment l'Empire. La vertu, la
simplicit antique, le courage, l'innocence et la paix rgneront avec
lui. Voil mon oracle!

Et Gallion, s'tant lev, congdia ses amis en ces mots:

--Portez-vous bien et aimez-moi.

III

Quand Nicole Langelier eut achev sa lecture, les oiseaux annoncs par
Giacomo Boni couvrirent de leurs cris amicaux le Forum dsert.

Le ciel tendait sur les ruines romaines le voile cendr du soir; les
jeunes lauriers plants sur la voie Sacre levaient dans l'air lger
leurs rameaux noirs comme des bronzes antiques, et les flancs du
Palatin se revtaient d'azur.

--Langelier, vous n'avez pas imagin cette histoire, dit M. Goubin,
qu'on ne trompait pas aisment. Le procs intent par Sosthne  saint
Paul devant le tribunal de Gallion, proconsul d'Achae, est dans les
_Actes des Aptres_.

Nicole Langelier en convint sans difficult.

--Il y est, dit-il, au chapitre XVIII, et remplit les versets 12  17,
que je puis vous lire, car j'en ai pris copie sur un feuillet de mon
manuscrit.

Et il lut:

12. _Or, Gallion tant proconsul d'Achae, les Juifs d'un commun
accord s'levrent contre Paul, et le menrent  son tribunal,_

13. _En disant: Celui-ci veut persuader aux hommes d'adorer Dieu
d'une manire contraire  la loi._

14. _Et Paul tant prs de parler pour sa dfense, Gallion dit aux
Juifs: O Juifs, s'il s'agissait de quelque injustice, ou de quelque
mauvaise action, je me croirais oblig de vous entendre avec
patience._

15. _Mais s'il ne s'agit que de contestations de doctrine, de mots,
et de votre loi dmlez vos diffrends comme vous l'entendrez: car je
ne veux point m'en rendre juge._

16. _Il les fit retirer ainsi de son tribunal._

17. _Et tous ayant saisi Sosthne, chef d'une synagogue, le battirent
devant le tribunal sans que Gallion s'en mt en peine._

Je n'ai rien invent, ajouta Langelier. D'Annaeus Mla et de Gallion
son frre, on sait peu de chose. Mais il est certain qu'ils comptaient
parmi les hommes les plus intelligents de leur temps. Quand l'Achae,
province snatoriale sous Auguste, province impriale sous Tibre, fut
rendue au Snat par Claude, Gallion y fut envoy comme proconsul. Il
devait sans doute cet emploi au crdit de son frre Snque; mais
peut-tre fut-il choisi pour sa connaissance de la littrature grecque
et comme un homme agrable  ces professeurs athniens dont les
Romains admiraient l'esprit. Il tait trs instruit. Il avait crit un
livre des questions naturelles et compos, croit-on, des tragdies.
Ces ouvrages sont tous perdus,  moins qu'il ne se trouve quelque
chose de lui dans ce recueil de dclamations tragiques attribu, sans
raisons suffisantes,  son frre le philosophe. J'ai suppos qu'il
tait stocien et pensait, sur beaucoup de points, comme ce frre
illustre. C'est extrmement probable. Mais tout en lui prtant des
propos vertueux et tendus, je me suis bien gard de lui attribuer une
doctrine arrte. Les Romains d'alors mlaient les ides d'picure 
celles de Znon. En prtant cet clectisme  Gallion, je ne courais
pas grand risque de me tromper. Je l'ai reprsent comme un homme
aimable. Il est certain qu'il l'tait. Snque a dit de lui que
personne ne l'aimait mdiocrement. Sa douceur tait universelle. Il
recherchait les honneurs.

Son frre Annaeus Mla, tout au contraire, les fuyait. Nous avons 
cet gard le tmoignage de Snque le philosophe et celui de Tacite.
Quand la mre des trois Snques, Helvia, perdit son mari, le plus
clbre de ses fils composa pour elle un petit trait philosophique.
En un endroit de cet ouvrage, il l'exhorte  penser qu'il lui reste,
pour la rattacher  la vie, des enfants tels que Gallion et Mla,
diffrents de caractre, mais galement dignes de son affection.

--Jette les yeux sur mes frres, lui dit-il  peu prs. Peux-tu, tant
qu'ils vivront, accuser la fortune? Tous deux, par la diversit de
leurs vertus, charmeront tes ennuis. Gallion est parvenu aux honneurs
par ses talents. Mla les a ddaigns par sa sagesse. Jouis de la
considration de l'un, de la tranquillit de l'autre, de l'amour de
tous deux. Je connais les intimes sentiments de mes frres. Gallion
recherche les dignits pour t'en faire un ornement. Mla embrasse une
vie douce et paisible pour se consacrer  toi.

Enfant sous le principat de Nron, Tacite n'avait point connu les
Snques. Il n'a fait que recueillir les bruits qui, de son temps,
couraient sur eux. Il dit que, si Mla s'loignait des honneurs,
c'tait par raffinement d'ambition et pour galer, simple chevalier
romain, le crdit des consulaires. Aprs avoir administr lui-mme les
grands domaines qu'il possdait en Btique, Mla vint  Rome et se fit
nommer administrateur des biens de Nron. On en conclut qu'il tait
habile en affaires, et mme on le souponna de n'tre pas aussi
dsintress qu'il voulait le paratre. C'est possible. Les Snques,
qui affichaient le mpris des richesses, en possdaient d'immenses, et
l'on a grand'peine  croire le prcepteur de Nron quand il se
reprsente fidle, au milieu du luxe des meubles et des jardins,  sa
chre pauvret. Pourtant les trois fils d'Helvia n'taient pas des
mes communes. Mla eut d'Atilla, sa femme, un fils, Lucain le pote.
Il parat que le talent de Lucain jeta un grand clat sur le nom de
son pre. Les lettres taient alors en honneur, et l'on mettait
l'loquence et la posie au-dessus de tout.

Snque, Mla, Lucain, Gallion prirent avec les complices de Pison.
Snque le philosophe tait dj vieux. Tacite, qui n'avait pas t
tmoin de sa mort, nous en donne le spectacle. On sait par lui comment
le prcepteur de Nron se coupa les veines dans son bain, et comment
sa jeune femme Pauline voulut mourir avec lui, d'une mort semblable.
Sur l'ordre de Nron, on banda les poignets que Pauline s'tait fait
ouvrir. Elle vcut, gardant une pleur mortelle. Tacite rapporte que
le jeune Lucain, soumis  la torture, dnona sa mre. Cette infamie
serait certaine, qu'il en faudrait d'abord accuser l'atrocit des
supplices. Mais il y a une raison de n'y pas croire. Lucain, si la
souffrance lui arracha les noms de plusieurs conjurs, ne pronona pas
celui d'Atilla, puisqu'Atilla ne fut point inquite, alors que toute
dlation tait crue aveuglment.

Aprs la mort de Lucain, Mla recueillit avec trop de hte et
d'attention la succession de son fils. Un ami du jeune pote, qui,
sans doute, convoitait cet hritage, se fit l'accusateur de Mla. On
supposa le pre initi au secret de la conjuration et l'on produisit
une fausse lettre de Lucain. Nron, aprs l'avoir lue, ordonna qu'elle
ft apporte  Mla. A l'exemple de son frre et de tant de victimes
de Nron, Mla se fit ouvrir les veines, aprs avoir lgu aux
affranchis de Csar une grande somme d'argent, pour conserver le reste
 la malheureuse Atilla. Gallion ne survcut pas  ses deux frres; il
se donna la mort.

Ainsi prirent tragiquement ces hommes agrables et cultivs. J'ai
fait parler deux d'entre eux  Corinthe, Gallion et Mla. Mla
voyageait beaucoup. Son fils Lucain, encore enfant, visitait Athnes
au moment o Gallion tait proconsul d'Achae. J'ai donc pu supposer
avec vraisemblance que Mla se trouvait alors  Corinthe avec son
frre. J'ai imagin que deux jeunes Romains, d'une illustre naissance,
et un philosophe de l'Aropage, accompagnaient le proconsul. En cela
je n'ai pas pris une excessive libert, puisque les intendants, les
procurateurs, les proprteurs, les proconsuls, que l'empereur et le
Snat envoyaient gouverner les provinces, avaient toujours avec eux
des fils de grandes familles, qui venaient s'instruire aux affaires
par leur exemple, et des hommes d'un esprit subtil comme mon
Apollodore, le plus souvent des affranchis, qui leur servaient de
secrtaires. Enfin, je me suis persuad que, au moment o saint Paul
fut amen devant la justice romaine, le proconsul et ses amis
s'entretenaient librement des sujets les plus divers, art,
philosophie, religion, politique, et qu'ils laissaient percer, 
travers des curiosits varies, une proccupation constante de
l'avenir. Il y a quelques chances, en effet, pour que, ce jour-l tout
aussi bien qu'un autre jour, ils se soient efforcs de dcouvrir la
destine future de Rome et du monde. Gallion et Mla comptaient parmi
les plus hautes et les plus libres intelligences de l'poque. C'est
une disposition ordinaire aux esprits de cette valeur de rechercher
dans le prsent et dans le pass les conditions de l'avenir. J'ai
remarqu chez les hommes les plus savants et les mieux avertis que
j'aie connus, Renan, Berthelot, une tendance marque  jeter, au
hasard de la conversation, des utopies rationnelles et des prophties
scientifiques.

--Ainsi, dit Josphin Leclerc, voil un des hommes les plus instruits
de son temps, un homme vers dans les spculations philosophiques,
rompu  la pratique des affaires et dont l'esprit tait aussi libre,
aussi large que pouvait l'tre l'esprit d'un Romain, Gallion, frre de
Snque, l'ornement et la lumire de son sicle. Il s'inquite de
l'avenir, il s'efforce de reconnatre le mouvement qui emporte le
monde, il recherche les destines de l'Empire et des dieux. A ce
moment, par une fortune unique, il rencontre saint Paul; l'avenir
qu'il cherche passe devant lui et il ne le reconnat pas. Quel exemple
de l'aveuglement qui frappe, devant une rvlation inattendue, les
esprits les plus clairs et les intelligences les plus pntrantes!

--Je vous prie de remarquer, cher ami, rpondit Nicole Langelier,
qu'il n'tait pas bien facile  Gallion de converser avec saint Paul.
On ne voit pas comment ils auraient pu changer des ides. Saint Paul
avait du mal  s'exprimer, et c'est  grand'peine qu'il se faisait
entendre des gens qui vivaient et pensaient  peu prs comme lui. Il
n'avait jamais adress la parole  un homme cultiv. Il n'tait
nullement prpar  conduire sa pense et  suivre celles d'un
interlocuteur. Il ignorait la science grecque. Gallion, habitu  la
conversation des gens instruits, avait fait un long usage de sa
raison. Il ne connaissait pas les sentences des Rabbins. Qu'est-ce que
ces deux hommes auraient bien pu se dire?

Ce n'est pas qu'il ft impossible  un Juif de causer avec un Romain.
Les Hrodes avaient un tour de langage qui plaisait  Tibre et 
Caligula. Flavius Josphe et la reine Brnice tenaient des propos
agrables  Titus, destructeur de Jrusalem. Nous savons bien qu'il se
trouva toujours des Juifs en ornements chez les antismites. C'taient
des meschoumets. Paul tait un nabi. Ce Syrien ardent et fier,
ddaigneux des biens que recherchent tous les hommes, avide de
pauvret, ambitieux d'outrages et d'humiliations, mettant toute sa
joie  souffrir, ne savait qu'annoncer ses visions enflammes et
sombres, sa haine de la vie et de la beaut, ses colres absurdes, sa
charit furieuse. Hors de l, il n'avait rien  dire. En vrit, je ne
dcouvre qu'un sujet sur lequel il aurait pu s'accorder avec le
proconsul d'Achae. C'est Nron.

Saint Paul,  cette poque, n'avait gure entendu parler, sans doute,
du jeune fils d'Agrippine, mais en apprenant que Nron tait destin 
l'Empire, il aurait t tout de suite nronien. Il le devint plus
tard. Il l'tait encore, aprs que Nron eut empoisonn Britannicus.
Non qu'il ft capable d'approuver un fratricide, mais parce qu'il
avait un respect infini du gouvernement. Que chacun soit soumis aux
puissances rgnantes, crivait-il  ses glises. Les gouvernants font
peur au mal. Ils ne font pas peur au bien. Veux-tu ne pas craindre
l'autorit? Fais le bien et tu obtiendras d'elle des louanges.
Gallion aurait peut-tre trouv ces maximes un peu simples, un peu
plates; il n'aurait pu les dsapprouver entirement. Mais s'il est un
sujet qu'il n'aurait pas t tent d'aborder en causant avec un
tapissier juif, c'est bien le gouvernement des peuples et l'autorit
de l'empereur. Encore une fois, qu'est-ce que ces deux hommes auraient
bien pu se dire?

De notre temps, lorsqu'en Afrique un fonctionnaire europen, si vous
voulez, le gouverneur gnral du Soudan pour Sa Majest britannique,
ou notre gouverneur de l'Algrie, rencontre un fakir ou un marabout,
leur conversation se rduit forcment  peu de chose. Saint Paul
tait, pour un proconsul, ce qu'est un marabout pour notre gouverneur
civil de l'Algrie. Une conversation de Gallion et de saint Paul
n'aurait eu que trop de ressemblance, j'imagine, avec la conversation
du gnral Desaix et de son derviche. Aprs la bataille des Pyramides,
le gnral Desaix,  la tte de douze cents cavaliers, poursuivit,
dans la Haute-gypte, les mamelouks de Mourad-bey. Se trouvant 
Girgeh, il apprit qu'un vieux derviche, qui avait acquis parmi les
Arabes une grande rputation de science et de saintet, habitait prs
de cette ville. Desaix avait de la philosophie et de l'humanit.
Curieux de connatre un homme estim de ses semblables, il fit appeler
le derviche au quartier gnral, le reut honorablement et entra en
conversation avec lui au moyen d'un interprte:

--Vnrable vieillard, les Franais sont venus porter en Egypte la
justice et la libert.

--Je savais qu'ils viendraient, rpondit le derviche.

--Comment le savais-tu?

--Par une clipse de soleil.

--Comment une clipse de soleil put-elle t'instruire des mouvements
de nos armes?

--Les clipses sont causes par l'ange Gabriel qui se met devant le
soleil pour annoncer aux croyants les malheurs dont ils sont menacs.

--Vnrable vieillard, tu ignores la vraie cause des clipses; je
vais te la faire connatre.

Aussitt, saisissant un bout de crayon et un chiffon de papier, il
trace des figures:

--Soit A le soleil, B la lune, C la terre, etc...

Et, quand il eut termin sa dmonstration:

--Voil, dit-il, la thorie des clipses de soleil.

Et comme le derviche murmurait quelques paroles:

--Que dit-il? demanda le gnral  l'interprte.

--Mon gnral, il dit que c'est l'ange Gabriel qui cause les
clipses en se mettant devant le soleil.

--C'est donc un fanatique! s'cria Desaix.

Et il chassa le derviche  grands coups de pied au cul.

J'imagine que la conversation, si elle s'tait engage entre saint
Paul et Gallion, aurait fini  peu prs comme le dialogue du derviche
et du gnral Desaix.

--Encore est-il vrai, objecta Josphin Leclerc, qu'entre l'aptre
saint Paul et le derviche du gnral Desaix il y a tout au moins cette
diffrence que le derviche n'a pas impos sa foi  l'Europe. Et vous
conviendrez que l'honorable sous-secrtaire d'tat aux colonies de Sa
Majest Britannique n'a pas rencontr sans doute le marabout qui
donnera son nom  la plus vaste glise de Londres; vous conviendrez
que notre gouverneur civil de l'Algrie ne s'est pas trouv en
prsence du fondateur d'une religion que croira et professera un jour
la majorit des Franais. Ces fonctionnaires n'ont pas vu l'avenir se
dresser devant eux sous une forme humaine. Le proconsul d'Achae l'a
vu.

--Il n'en tait pas moins impossible  Gallion, rpliqua Langelier,
de mener avec saint Paul une conversation soutenue sur quelque grand
sujet de morale ou de philosophie. Je sais bien, et vous n'ignorez pas
sans doute que, vers le Ve sicle de l're chrtienne, on croyait que
Snque avait connu saint Paul  Rome et admir la doctrine de
l'aptre. Cette fable put se rpandre dans le triste obscurcissement
de l'esprit humain qui suivit de si prs l'ge de Tacite et de Trajan.
Pour l'accrditer, des faussaires, comme il en pullulait parmi les
chrtiens, fabriqurent une correspondance dont saint Jrme et saint
Augustin parlent avec considration. Si ces lettres sont celles qui
nous sont parvenues sous les noms de Paul et de Snque, il faut que
ces Pres ne les aient pas lues ou qu'ils eussent peu de discernement.
C'est l'ouvre inepte d'un chrtien qui ignorait tout de l'poque de
Nron et tait bien incapable d'imiter le style de Snque. Est-il
besoin de dire que les grands docteurs du moyen ge crurent fermement
 la vrit des relations et  l'authenticit des lettres? Mais les
humanistes de la Renaissance n'eurent pas de peine  dmontrer
l'invraisemblance et la fausset de ces inventions. Il importe peu que
Joseph de Maistre ait ramass en passant cette vieillerie avec
beaucoup d'autres. Personne n'y fait plus attention et dsormais c'est
seulement dans les jolis romans destins aux gens du monde par des
auteurs pleins de spiritualisme et d'adresse, que les aptres de la
primitive glise conversent abondamment avec les philosophes et les
lgants de la Rome impriale et exposent  Ptrone ravi les beauts
les plus fraches du christianisme. Le dialogue du Gallion, que vous
venez d'entendre, a moins d'agrment et plus de vrit.

--Je ne le nie pas, rpliqua Josphin Leclerc, et je crois que les
personnages de ce dialogue pensent et parlent comme ils devaient
rellement penser et parler et qu'ils n'ont que des ides de leur
temps. C'est l, ce me semble, le mrite de cet ouvrage, et c'est
aussi pourquoi j'en raisonne comme si je m'appuyais sur un texte
historique.

--Vous le pouvez, dit Langelier. Je n'y ai rien mis que je ne puisse
autoriser d'une rfrence.

--Fort bien, reprit Josphin Leclerc; nous venons donc d'entendre un
philosophe grec et plusieurs Romains lettrs rechercher ensemble les
destines futures de leur patrie, de l'humanit, de la terre,
s'efforcer de dcouvrir le nom du successeur de Jupiter. Tandis qu'ils
se livrent  cette recherche anxieuse, l'aptre du dieu nouveau parait
devant eux et ils le mprisent. Je dis qu'en cela ils manquent
singulirement de clairvoyance et perdent par leur faute une occasion
unique de s'instruire sur ce qu'ils avaient un si grand dsir de
connatre.

--Il vous parait vident, cher ami, rpondit Nicole Langelier, que
Gallion, s'il avait su s'y prendre, aurait obtenu de saint Paul le
secret de l'avenir. C'est peut-tre, en effet, la premire opinion qui
vient  l'esprit et c'est aussi celle que beaucoup ont garde. Renan,
aprs avoir rapport, d'aprs les _Actes_, cette singulire entrevue
de Gallion et de saint Paul, n'est pas loign de voir la marque d'un
esprit troit et lger dans ce ddain que le proconsul prouva pour le
Juif de Tarse qui comparaissait  son tribunal. Il en prend occasion
pour dplorer la mauvaise philosophie des Romains. Que les gens
d'esprit, s'crie-t-il, ont parfois peu de prvoyance! Il s'est trouv
plus tard que la querelle de ces sectaires abjects tait la grande
affaire du sicle. Renan semble croire que le proconsul d'Achae
n'avait qu' couter ce tapissier pour tre aussitt averti de la
rvolution spirituelle qui se prparait dans l'univers et pntrer le
secret de l'humanit future. Et c'est aussi sans doute ce que tout le
monde pense  premire vue. Pourtant, avant d'en dcider, regardons-y
d'un peu prs; voyons  quoi l'un et l'autre s'attendaient et
cherchons lequel des deux fut, aprs tout, le meilleur prophte.

Premirement, Gallion croyait que le jeune Nron serait un empereur
philosophe, gouvernerait d'aprs les maximes du portique et ferait les
dlices du genre humain. Il se trompait et les raisons de son erreur
ne sont que trop claires. Son frre Snque tait le prcepteur du
fils d'Agrippine; son neveu, le petit Lucain, vivait familirement
avec le jeune prince. L'intrt de sa famille et son propre intrt
attachaient le proconsul  la fortune de Nron. Il croyait que Nron
serait un excellent empereur parce qu'il le dsirait. L'erreur vient
plutt d'une faiblesse de caractre que d'un dfaut d'esprit. Au reste
Nron tait alors un adolescent plein de douceur; et les premires
annes de son principat ne devaient pas dmentir les esprances des
philosophes. Deuximement, Gallion croyait que la paix rgnerait sur
le monde aprs le chtiment des Parthes. Il se trompait, faute de
connatre les vraies dimensions de la terre. Il croyait  tort que
l'_orbis romanus_ s'tendait sur tout le globe, que le monde habitable
finissait aux rives brlantes ou glaces, aux fleuves, aux montagnes,
aux sables, aux dserts atteints par les aigles romaines et que les
Germains et les Parthes habitaient les confins de l'univers. On sait
ce que cette erreur, commune  tous les Romains, cota de larmes et de
sang  l'Empire. Troisimement, Gallion, sur la foi des oracles,
croyait  l'ternit de Rome. Il se trompait si l'on prend sa
prophtie au sens troit et littral. Il ne se trompait pas si l'on
considre que Rome, la Rome de Csar et de Trajan, nous a donn ses
coutumes et ses lois et que la civilisation moderne procde de la
civilisation romaine. C'est  la place auguste o nous sommes, du haut
de la tribune rostrale et dans la curie que fut dlibr le sort de
l'univers et conue la forme dans laquelle les peuples sont encore
aujourd'hui contenus. Notre science est fonde sur la science grecque
que Rome nous a transmise. Le rveil de la pense antique au XVe
sicle en Italie, au XVIe sicle en France et en Allemagne, fit
renatre l'Europe  la science et  la raison. Le proconsul d'Achae
ne se trompait pas. Rome n'est pas morte puisqu'elle vit en nous.
Considrons en quatrime lieu les ides philosophiques de Gallion.
Sans doute il n'avait pas une trs bonne physique et il n'interprtait
pas toujours avec une suffisante prcision les phnomnes naturels. Il
faisait de la mtaphysique comme un Romain; c'est--dire sans finesse.
Au fond il n'estimait la philosophie que pour son utilit et
s'attachait surtout aux questions morales. En rapportant ses discours,
je ne l'ai ni trahi ni flatt. Je l'ai montr srieux et mdiocre,
assez bon disciple de Cicron. Vous avez entendu qu'il conciliait, au
moyen des plus pauvres raisonnements, la doctrine stocienne avec la
religion nationale. On sent que lorsqu'il spcule sur la nature des
dieux, il a le souci de rester bon citoyen et honnte fonctionnaire.
Mais enfin il pense, il raisonne. L'ide qu'il se fait des forces qui
rgissent l'univers est, dans son principe, rationnelle et
scientifique et, en cela, conforme  celle que nous nous en formons
nous-mmes. Il raisonne moins bien que son ami, le grec Apollodore. Il
ne raisonne pas plus mal que les professeurs de notre Universit, qui
enseignent la philosophie indpendante et le spiritualisme chrtien.
Par la libert de l'esprit, par la fermet de l'intelligence, il
semble notre contemporain. Sa pense se tourne naturellement dans la
direction que l'esprit humain suit  cette heure. Ne disons donc pas
qu'il mconnaissait l'avenir intellectuel de l'humanit.

Quant  saint Paul, il annonait l'avenir, personne n'en doute.
Pourtant il s'attendait  voir de ses yeux le monde finir, et toutes
les choses existantes abmes dans les flammes. Cette conflagration de
l'univers que Gallion et les stociens prvoyaient dans un avenir si
lointain, qu'ils n'en annonaient pas moins l'ternit de l'Empire,
Paul la croyait toute proche et se prparait  ce grand jour. En cela
il se trompait et cette erreur est plus grosse  elle seule, vous en
conviendrez, que toutes les erreurs runies de Gallion et de ses amis.
Ce qui est plus grave encore, c'est que Paul n'appuyait cette
extraordinaire croyance sur aucune observation, sur aucun
raisonnement. Il ignorait et mprisait la science. Il se livrait aux
plus basses pratiques de la thaumaturgie et de la glossolalie, il
n'avait de culture d'aucune sorte.

En ralit, sur l'avenir comme sur le prsent et sur le pass, le
proconsul n'avait rien  apprendre de l'aptre, rien qu'un nom. Il
aurait su que Paul tait de la religion du Christ qu'il n'en aurait
pas t pour cela mieux instruit de l'avenir du christianisme qui
devait en peu d'annes se dgager  peu prs entirement des ides de
Paul et des premiers hommes apostoliques. En sorte que, si l'on ne
s'arrte pas  des textes liturgiques, dpouills de leur sens
primitif, et aux constructions purement verbales des thologiens, on
s'apercevra que saint Paul prvoyait moins bien l'avenir que Gallion
et l'on supposera que l'aptre, s'il revenait aujourd'hui  Rome, y
prouverait plus de surprise que le proconsul.

Saint Paul, dans la Rome moderne, ne se reconnatrait pas plus sur la
colonne de Marc Aurle, qu'il ne reconnatrait sur la colonne Trajane
son vieil ennemi Kephas. Le dme de Saint Pierre, les stances du
Vatican, la splendeur des glises et la pompe papale, tout
offusquerait ses yeux clignotants. A Londres,  Paris,  Genve, il
chercherait en vain des disciples. Il ne comprendrait ni les
catholiques ni les rforms qui citent  l'envi ses pitrs vraies ou
supposes. Il ne comprendrait pas mieux les esprits affranchis de tout
dogme, qui fondent leur opinion sur les deux forces qu'il mprisait et
hassait le plus: la science et la raison. En voyant que le fils de
l'homme n'est pas venu, il dchirerait ses vtements et se couvrirait
de cendre.

Hippolyte Dufresne intervint:

--Sans doute, dit-il, saint Paul  Paris ou  Rome serait comme un
hibou au soleil. Il ne s'y trouverait pas plus en tat de communiquer
avec les Europens cultivs qu'un Bdouin du dsert. Il ne se
reconnatrait pas chez un vque et il n'y serait pas reconnu.
Descendu chez un pasteur suisse, nourri de ses crits, il le
surprendrait par la rudesse primitive de son christianisme. C'est
vrai. Mais songez que c'tait un smite, tranger  la pense latine,
au gnie des Germains et des Saxons, tranger aux races dont sortirent
ces thologiens, qui,  force de faux sens, de contresens et de
non-sens, ont trouv un sens  ses ptres falsifies. Vous le
concevez dans un monde qui n'tait pas le sien, qui ne peut en aucun
cas devenir le sien, et cette imagination absurde fait natre tout 
coup une multitude d'images incongrues. On voit, par exemple, ce
tapissier nomade dans le carrosse d'un cardinal et l'on s'amuse de la
figure que feront deux tres humains d'un caractre aussi oppos. Si
vous ressuscitez saint Paul, ayez le bon got de le replacer dans sa
race et dans son pays, chez les smites d'Orient, qui n'ont pas
beaucoup chang depuis vingt sicles et pour qui la Bible et le Talmud
contiennent toute la science humaine. Plantez-le parmi les Juifs de
Damas ou de Jrusalem. Conduisez-le  la synagogue. Il y entendra sans
surprise les enseignements de son matre Gamaliel. Il discutera avec
les rabbins, tissera des poils de chvre, vivra de dattes et d'un peu
de riz, observera fidlement la loi et tout  coup entreprendra de la
dtruire. Il sera perscuteur et perscut, bourreau et martyr avec
une gale ardeur. Les Juifs de la synagogue procderont  son
excommunication en soufflant dans un cornet  bouquin et en versant
goutte  goutte la cire des cierges noirs dans une cuve de sang. Il
supportera avec fermet cette horrible crmonie et exercera, dans une
vie pnible et sans cesse menace, l'nergie d'une me intraitable.
Cette fois, il ne sera connu probablement que d'un petit nombre de
Juifs ignares et sordides. Mais ce sera Paul encore et Paul tout
entier.

--C'est possible, dit Josphin Leclerc. Mais vous m'accorderez bien
que saint Paul fut un des principaux fondateurs du christianisme, et
qu'il aurait pu fournir  Gallion quelques indications prcieuses sur
le grand mouvement religieux que le proconsul ignorait totalement.

--Qui fait une religion ne sait pas ce qu'il fait, rpliqua Langelier.
J'en dirai presque autant de ceux qui fondent les grandes institutions
humaines, ordres monastiques, compagnies d'assurances, garde
nationale, banques, trusts, syndicats, acadmies et conservatoires,
socits de gymnastique, soupes et confrences. Ces tablissements,
d'ordinaire, ne correspondent pas longtemps aux intentions de leurs
fondateurs, et il arrive parfois qu'ils y deviennent tout  fait
opposs. Encore y peut-on reconnatre, aprs de longues annes,
quelques indices de leur destination premire. Quant aux religions,
tout au moins chez les peuples dont la vie est agite et la pense
mobile, elles se transforment sans cesse et si compltement, au gr
des sentiments et des intrts de leurs fidles et de leurs ministres,
qu'au bout de peu d'annes elles ne gardent rien de l'esprit qui les
cra. Les dieux changent plus que les hommes, parce qu'ils ont une
forme moins prcise et qu'ils durent plus longtemps. Il y en a qui
s'amliorent en vieillissant; d'autres se gtent avec l'ge. En moins
d'un sicle, un dieu devient mconnaissable. Celui des chrtiens s'est
transform plus compltement peut-tre qu'aucun autre. Cela tient,
sans doute,  ce qu'il a appartenu successivement  des civilisations
et  des races trs diverses, aux Latins, aux Grecs, aux Barbares, 
toutes les nations formes sur les dbris de l'Empire romain. Certes,
il y a loin du roide Apollon de Ddale  l'Apollon classique du
Belvdre. Il y a plus loin encore du Christ phbe des Catacombes au
Christ asctique de nos cathdrales. Ce personnage de la mythologie
chrtienne surprend par le nombre et la diversit de ses
mtamorphoses. Au Christ flamboyant de saint Paul succde, ds le IIe
sicle, le Christ des synoptiques, Juif pauvre, vaguement communiste,
qui presque aussitt devient, avec le quatrime vangile, une sorte de
jeune alexandrin, disciple trs faible des gnostiques. Et plus tard, 
ne considrer que les Christs romains et pour ne s'arrter qu'aux plus
clbres, on eut le Christ dominateur de Grgoire VII, le Christ
sanguinaire de saint Dominique, le Christ chef de bandes de Jules II,
le Christ athe et artiste de Lon X, le Christ fade et louche des
Jsuites, le Christ protecteur de l'usine, dfenseur du capital et
adversaire du socialisme, qui fleurit sous le pontificat de Lon XIII
et qui rgne encore. Tous ces Christs, qui n'ont entre eux de commun
que le nom, saint Paul ne les prvoyait pas. Au fond il n'en savait
pas plus que Gallion sur le dieu futur.

--Vous exagrez, dit M. Goubin, qui n'aimait l'exagration en aucun
sens.

Giacomo Boni, qui vnre les livres sacrs de tous les peuples, fit
observer alors que le tort de Gallion, que le tort des philosophes et
des historiens romains, fut d'ignorer les livres sacrs des Juifs.

--Mieux instruits, dit-il, les Romains n'auraient pas gard d'injustes
prventions contre la religion d'Isral; et, comme dit votre Renan,
dans ces questions qui intressaient l'humanit entire, un peu de bon
vouloir et une meilleure information auraient peut-tre vit de
terribles malentendus. Il ne manquait pas de Juifs instruits, comme
Philon, pour expliquer la loi de Mose aux Romains, si ceux-ci avaient
eu l'esprit plus large et un plus juste pressentiment de l'avenir. Les
Romains ressentaient devant la pense asiatique du dgot et de
l'effroi. S'ils avaient raison de la craindre, ils avaient tort de la
mpriser. C'est une grande sottise que de mpriser un danger. En
traitant d'imaginations criminelles et d'impits populaires les
religions syriennes, Gallion manqua de clairvoyance.

--Et comment les Juifs hellnisants eussent-ils instruit les Romains
de ce qu'ils ignoraient eux-mmes? demanda Langelier. Comment un
Philon si honnte, si savant mais si born, leur et-il rvl la
pense obscure, confuse et fconde d'Isral qu'il ne connaissait pas
lui-mme? Qu'aurait-il appris  Gallion touchant la foi des Juifs,
sinon des niaiseries littraires? Il lui aurait expos que la doctrine
de Mose est conforme  la philosophie de Platon. Alors comme
toujours, les hommes cultivs n'avaient aucune ide de ce qui se
passait dans l'esprit des multitudes. C'est toujours  l'insu des
lettrs que les foules ignorantes crent des dieux.

Un des faits les plus tranges et les plus considrables de
l'histoire, c'est la conqute du monde par le dieu d'une peuplade
syrienne, c'est la victoire d'Iaveh sur tous les dieux de Rome, de la
Grce, de l'Asie et de l'gypte. Jsus ne fut en somme qu'un nabi et
le dernier des prophtes d'Isral. On ne sait rien de lui. Nous ne
connaissons ni sa vie ni sa mort, car les vanglistes ne sont
nullement des biographes. Et les ides morales qui ont t mises sous
son nom proviennent en ralit de la foule des illumins qui
prophtisaient au temps des Hrodes.

Ce qu'on appelle le triomphe du christianisme est plus exactement le
triomphe du judasme, et c'est Isral a qui chut le singulier
privilge de donner un dieu au monde. Il faut reconnatre que Iaveh
mritait,  bien des gards, son lvation subite. C'tait, quand il
parvint  l'empire, le meilleur des dieux. Il avait bien mal commenc.
On peut dire de lui que les historiens disent d'Auguste, qu'il
s'adoucit avec l'ge. A l'poque o les Isralites s'tablirent dans
la terre promise, Iaveh tait stupide, froce, ignare, cruel,
grossier, mal embouch, le plus bte et le plus mchant des dieux.
Mais sous l'influence des prophtes il changea du tout au tout. Il
cessa d'tre conservateur et formaliste et se convertit aux ides
pacifiques, aux rves de justice. Son peuple tait misrable. Il
ressentit une piti profonde pour tous les misrables. Et, bien qu'au
fond il restt trs Juif et trs patriote, en devenant rvolutionnaire
il devint forcment international. Il se constitua le dfenseur des
humbles et des opprims. Il eut une de ces penses simples par
lesquelles on se concilie le monde. Il annona le bonheur universel,
l'avnement d'un messie bienfaisant et pacificateur. Son prophte
Isae lui souffla sur cet admirable thme des paroles d'une posie
dlicieuse et d'une douceur invincible: La maison d'Iaveh sera
tablie sur le sommet des montagnes et s'lvera par-dessus les
collines. Alors toutes les nations s'y rendront, les peuples
innombrables la visiteront, disant: Montons  la montagne d'Iaveh, 
la maison du Dieu de Jacob, afin qu'il nous enseigne ses voies et que
nous marchions dans ses sentiers. Car de Sion sortira la loi et de
Jrusalem la parole d'Iaveh. Il jugera entre les nations; il jugera
entre les peuples innombrables. De leurs pes ils forgeront des
hoyaux et de leurs lances des faucilles. Alors le loup habitera avec
l'agneau. Le lionceau et les brebis seront ensemble et un petit enfant
les conduira... Dans l'Empire romain, le dieu des Juifs travaillait 
la conqute des classes laborieuses et  la rvolution sociale. Il
s'adressait aux malheureux. Or, au temps de Tibre et de Claude, il y
avait dans l'Empire infiniment plus de malheureux que d'heureux. Il y
avait des multitudes d'esclaves. Un seul homme en possdait jusqu'
dix mille. Ces esclaves taient pour la plupart tout  fait
misrables. Ni Jupiter ni Junon ni les Dioscures ne s'occupaient
d'eux. Les dieux latins ne les plaignaient pas. C'taient les dieux de
leurs matres. Quand un dieu vint de Jude, qui coutait les plaintes
des humbles, les humbles l'adorrent. Ainsi la religion d'Isral
devint la religion du monde romain. Voil ce que ni saint Paul ni
Philon ne pouvaient expliquer au proconsul d'Achae, parce qu'ils ne
le voyaient pas clairement. Et voil ce que Gallion ne pouvait
dcouvrir. Cependant il sentait que le rgne de Jupiter tait prs de
finir et il annonait l'avnement d'un dieu meilleur. Par amour des
antiquits nationales, il prenait ce dieu dans l'Olympe grco-latin;
et il le choisissait du sang de Jupiter, par sentiment aristocratique.
C'est de la sorte qu'il dsigna Hercule au lieu de Iaveh.

--Pour le coup, dit Josphin Leclerc, vous avouerez que Gallion se
trompait.

--Moins que vous ne croyez, rpondit Langelier en souriant. Iaveh ou
Hercule, il n'importait gure. Croyez-le bien: le fils d'Alcmne
n'aurait pas gouvern le monde autrement que le pre de Jsus. Tout
olympien qu'il tait, il lui aurait bien fallu devenir le dieu des
esclaves et prendre l'esprit religieux des temps nouveaux. Les dieux
se conforment exactement aux sentiments de leurs adorateurs: ils ont
des raisons pour cela. Et faites-y attention. L'esprit qui favorisa
l'avnement  Rome du dieu d'Isral n'tait pas seulement l'esprit
populaire, c'tait aussi celui des philosophes. Ils taient alors
prvue tous stociens et croyaient  un dieu unique, auquel avait
travaill Platon et qui ne se rattachait par aucun lien de famille ni
d'amiti aux dieux  forme humaine de la Grce et de Rome. Ce dieu,
par son infinit, ressemblait au dieu des Juifs. Snque et pictte
qui le vnraient eussent t les premiers surpris de la ressemblance
si on les avait mis en tat de faire la comparaison. Pourtant ils
avaient beaucoup contribu eux-mmes  rendre acceptable l'austre
monothisme des judo-chrtiens. Il y avait loin sans doute de la
fiert stoque  l'humilit chrtienne, mais la morale de Snque, par
sa tristesse et son mpris de la nature, prparait la morale
vanglique. Les stociens taient brouills avec la vie et la beaut;
cette rupture, que l'on attribua au christianisme, fut commence par
les philosophes. Deux sicles plus tard,  l'poque de Constantin, les
paens et les chrtiens auront, autant dire, une mme morale, une mme
philosophie. L'empereur Julien, qui rtablit la vieille religion de
l'Empire abolie par Constantin l'Apostat, passe avec raison pour un
adversaire du Galilen. Et, quand on lit les petits traits de Julien,
on est frapp de la quantit d'ides que cet ennemi des chrtiens
possde en commun avec eux. Comme eux il est monothiste; comme eux il
croit aux mrites de l'abstinence, du jene et des mortifications;
comme eux il mprise les plaisirs charnels et pense se rendre agrable
aux dieux en ne s'approchant point des femmes; enfin il pousse le
sentiment chrtien jusqu' se fliciter d'avoir la barbe sale et les
ongles noirs. L'empereur Julien avait,  bien peu de chose prs, le
mme morale que saint Grgoire de Nazianze. Rien  cela que de naturel
et d'ordinaire. Les transformations des moeurs et des ides ne sont
jamais soudaines. Les plus grands changements de la vie sociale se
produisent insensiblement et ne se voient qu' distance. Ceux qui les
traversent ne les souponnent pas. Le christianisme ne s'tablit que
lorsque l'tat des moeurs s'accommoda de lui et que lui-mme
s'accommoda de l'tt des moeurs. Il ne put se substituer au paganisme
qu'au moment o le paganisme vint  lui ressembler et o il vint 
ressembler au paganisme.

--Mettons, dit Josphin Leclerc, que ni saint Paul ni Gallion ne
lurent dans l'avenir. Personne n'y lit. N'est-ce pas un de vos amis
qui a dit: L'avenir est cach mme  ceux qui le font.

--Notre connaissance de ce qui sera, reprit Langelier, est en raison
de notre connaissance de ce qui est et de ce qui fut. La science est
prophtique. Plus une science est exacte, plus on en peut tirer
d'exactes prophties. Les mathmatiques,  qui seules appartient
l'entire exactitude, communiquent une partie de leur prcision aux
sciences qui procdent d'elles. Aussi fait-on par le moyen de
l'astronomie mathmatique et de la chimie des prdictions certaines.
Vous pouvez calculer les clipses pour des millions d'annes sans
craindre que vos calculs soient trouvs faux, tant que le soleil, la
lune et la terre seront dans les mmes rapports de masse et de
distance. Vous pouvez de mme prvoir que ces rapports changeront dans
un avenir trs lointain. Car on fonde sur la mcanique cleste cette
prophtie encore, que l'astre aux cornes d'argent ne tracera pas
ternellement le mme cercle autour de notre globe et que des causes
qui agissent actuellement,  force de se rpter, changeront son
cours. Vous pouvez annoncer que le soleil s'assombrira et n'lvera
plus au-dessus de nos ocans glacs qu'un globe rtrci. A moins qu'il
ne lui soit venu, d'ici l, de nouveaux aliments: ce qui est bien
possible, car il est capable d'attraper des essaims d'astrodes comme
l'araigne des mouches. Vous pouvez annoncer pourtant qu'il s'teindra
et que les figures disloques des constellations s'effaceront point
par point dans l'espace noir. Mais qu'est-ce que la mort d'une toile?
L'vanouissement d'une tincelle. Que tous les astres du ciel
s'teignent comme se schent les herbes de la prairie, qu'importe  la
vie universelle, tant que les lments infiniment petits qui les
composent auront gard en eux la puissance qui fait et dfait les
mondes! Vous pouvez prdire une fin plus complte de l'univers, la fin
de l'atome, la dissociation des derniers lments de la matire, les
temps o le protyle, le brouillard sans forme, aura reconquis sur la
ruine de toutes choses son empire illimit. Et ce ne sera l qu'un
temps dans la respiration de Dieu. Tout recommencera.

Les mondes renatront. Ils renatront pour mourir. La vie et la mort
se succderont ternellement. Dans l'infini de l'espace et du temps se
raliseront toutes les combinaisons possibles et nous nous
retrouverons de nouveau assis au flanc du Forum ruin. Mais puisque
nous ne saurons pas que c'est nous, ce ne sera pas nous.

M. Goubin essuya les verres de son lorgnon.

--Ce sont l, dit-il, des ides dsesprantes.

--Qu'esprez-vous donc, monsieur Goubin, demanda Nicole Langelier, et
que vous faut-il pour combler vos dsirs? Prtendez-vous donc garder
de vous-mme et du monde une conscience ternelle? Pourquoi
voulez-vous toujours vous rappeler que vous tes monsieur Goubin? Je
ne vous le cache pas: l'univers actuel, qui n'est pas prs de finir,
ne semble pas propre  vous satisfaire  cet gard. Ne comptez pas non
plus sur les suivants qui seront sans doute du mme genre. Pourtant ne
perdez pas tout espoir. Il est possible qu'aprs une succession
indfinie d'univers, vous renaissiez, monsieur Goubin, avec le
souvenir de vos existences antrieures. Renan disait que c'tait une
chance  courir et qu'en tout cas, si tard qu'elle vnt, elle ne se
ferait pas attendre. Les successions d'univers s'accompliront pour
nous en moins d'une seconde. Le temps ne dure point aux morts.

--Connaissez-vous, demanda Hippolyte Dufresne, les rveries
astronomiques de Blanqui? Le vieux Blanqui, prisonnier au
Mont-Saint-Michel, ne voyait qu'un peu de ciel par sa fentre bouche,
et n'avait de voisins que les astres. Il en devint astronome et fonda
sur l'unit de la matire et des lois qui la gouvernent une trange
thorie de l'identit des mondes. J'ai lu un mmoire d'une soixantaine
de pages o il expose que la forme et la vie se dveloppent exactement
de la mme manire dans un grand nombre de mondes. Selon lui, une
multitude de soleils, tout semblables au ntre, ont clair, clairent
ou claireront des plantes toutes semblables aux plantes de notre
systme. Il est, il fut, il sera  l'infini des Vnus, des Mars, des
Saturnes, des Jupiters tout semblables  notre Saturne,  notre Mars,
 notre Vnus, des terres toutes semblables  notre terre. Ces terres
produisent exactement ce que produit notre terre, et portent des
plantes, des animaux, des hommes entirement pareils aux plantes, aux
animaux, aux hommes terrestres. L'volution de la vie y est identique
 l'volution de la vie sur notre globe. En consquence, pensait le
vieux prisonnier, il est, il fut, il sera, par l'espace, des myriades
de Monts-Saint-Michel, contenant chacun un Blanqui.

--Nous ne savons pas grand'chose des mondes dont les soleils brillent
sur nos nuits, reprit Langelier. Nous voyons pourtant que, soumis aux
mmes lois mcaniques et chimiques, ils diffrent du ntre et
diffrent entre eux d'tendue et de forme et que les substances qui
s'y brlent ne sont pas rparties entre tous dans les mmes
proportions. Ces diffrences en doivent produire une infinit d'autres
que nous ne souponnons pas. Il suffit d'un caillou pour changer le
sort d'un empire. Mais qui sait? Peut-tre, monsieur Goubin, multiple
et dissmin dans des myriades de mondes, essuya, essuie, essuiera
ternellement et infiniment les verres de son lorgnon.

Josphin Leclerc ne laissa pas ses amis s'tendre davantage en
rveries astronomiques.

--Je trouve, comme monsieur Goubin, dit-il, que tout cela serait
dsolant, si ce n'tait trop loin de nous pour nous toucher. Ce qui
nous intresse vivement, ce que nous serions curieux de connatre,
c'est le sort de ceux qui viendront tout de suite aprs nous en ce
monde.

--Sans doute, dit Langelier, la succession des univers ne nous inspire
qu'un morne tonnement. Nous embrasserions d'un regard plus fraternel
et plus ami l'avenir de la civilisation et la destine prochaine de
nos semblables. Plus l'avenir est prochain, plus nous en sommes mus.
Par malheur, les sciences morales et politiques sont inexactes et
pleines d'incertitude. De l'volution humaine elles connaissent mal
les dveloppements dj accomplis, et ne peuvent donc pas nous
instruire trs srement des dveloppements qui restent  accomplir.
N'ayant gure de mmoire, elles n'ont gure de pressentiment. C'est
pourquoi les esprits scientifiques prouvent une insurmontable
rpugnance  tenter des recherches dont ils savent la vanit, et ils
n'osent pas mme avouer une curiosit qu'ils n'esprent point
satisfaire. On se propose volontiers de rechercher ce qui serait si
les hommes devenaient plus sages. Platon, Thomas Morus, Campanella,
Fnelon, Cabet, Paul Adam reconstruisent leur propre cit en
Atlantide, dans l'Ile des Utopiens, dans le Soleil,  Salente, en
Icarie, en Malaisie, et ils y tablissent une police abstraite.
D'autres, comme le philosophe Sbastien Mercier et le socialiste-pote
William Morris, pntrent dans un lointain avenir. Mais ils avaient
emport leur morale avec eux. Ils dcouvrent une nouvelle Atlantide et
c'est la cit du rve qu'ils y btissent harmonieusement. Citerai-je
encore Maurice Spronck? Il nous montre la Rpublique franaise
conquise, en l'an 230 de sa fondation, par les Marocains. Mais c'est
pour nous induire  livrer le gouvernement aux conservateurs, qu'il
juge seuls capables de conjurer un tel dsastre. Cependant Camille
Mauclair, plus confiant en l'humanit future, lit dans l'avenir la
dfense victorieuse de l'Europe socialiste contre l'Asie musulmane.
Daniel Halvy ne craint pas les Marocains. Avec plus de raison, il
craint les Russes. Il raconte, dans son _Histoire de quatre ans_, la
fondation, en 2001, des tats-Unis d'Europe. Mais il veut surtout nous
montrer que l'quilibre moral des peuples est instable et qu'il suffit
peut-tre d'une facilit introduite tout  coup dans les conditions de
l'existence pour dchaner sur une multitude d'hommes les pires flaux
et les plus cruelles misres.

Ils sont rares ceux qui ont cherch  connatre l'avenir par
curiosit pure, sans intention morale ni desseins optimistes. Je ne
connais que H.-G. Wells qui, voyageant dans les ges futurs, ait
dcouvert  l'humanit une fin qu'il ne lui souhaitait pas, selon
toute apparence; car c'est une dure solution des questions sociales,
que l'tablissement d'un proltariat anthropophage et d'une
aristocratie comestible. Et tel est le sort que H.-G. Wells assigne 
nos derniers neveux. Tous les autres prophtes dont j'ai connaissance
se bornent  confier aux sicles futurs la ralisation de leurs rves.
Ils ne nous dcouvrent pas l'avenir, ils le conjurent.

La vrit est que les hommes ne regardent pas si loin devant eux sans
effroi. Beaucoup estiment qu'une telle investigation n'est pas
seulement inutile, qu'elle est mauvaise; et ceux qui croient le plus
facilement qu'on dcouvre les choses futures sont ceux qui
craindraient le plus de les dcouvrir. Il y a sans doute  cette
crainte des raisons profondes. Toutes les morales, toutes les
religions apportent une rvlation de la destine humaine. Qu'ils se
l'avouent ou se le cachent  eux-mmes, les hommes, pour la plupart,
craindraient de vrifier ces rvlations augustes et de dcouvrir le
nant de leurs esprances. Ils sont accoutums  supporter l'ide des
moeurs les plus diffrentes des leurs quand ces moeurs sont plonges
dans le pass. Ils se flicitent alors des progrs de la morale. Mais,
comme leur morale est rgle en somme sur leurs moeurs ou du moins sur
ce qu'ils en laissent voir, ils n'osent s'avouer que la morale, qui
jusqu' eux a chang sans cesse avec les moeurs, changera encore aprs
eux et que les hommes futurs pourront se faire une ide tout autre que
la leur de ce qui est permis et de ce qui n'est pas permis. Il leur en
coterait de reconnatre qu'ils n'ont que des vertus transitoires et
des dieux caducs. Et, bien que le pass leur montre des droits et des
devoirs sans cesse changeants et mouvants, ils se croiraient dupes
s'ils prvoyaient que l'humanit future se ferait d'autres droits,
d'autres devoirs et d'autres dieux. Enfin, ils ont peur de se
dshonorer aux yeux de leurs contemporains en assumant cette horrible
immoralit qu'est la morale future. Ce sont l des empchements 
rechercher l'avenir. Voyez Gallion et ses amis; ils n'auraient pas os
prvoir l'galit des classes dans le mariage, la suppression de
l'esclavage, les dfaites des lgions, la chute de l'Empire, la fin de
Rome, ni mme la mort des dieux auxquels ils ne croyaient plus gure.

--C'est possible, dit Josphin Leclerc, mais allons dner.

Et, laissant le Forum que la lune baignait de sa clart tranquille,
ils gagnrent, par les rues populeuses de la ville, un cabaret modique
et renomm de la via Condotti.

IV

La salle tait troite, tendue d'un papier enfum qui datait du
pontificat de Pie IX. De vieilles lithographies pendaient aux murs, o
l'on voyait M. de Cavour, avec ses lunettes d'caill et son collier
de barbe, la face lonine de Garibaldi et les moustaches pouvantables
de Victor-Emmanuel, runion classique des symboles de la rvolution et
de l'autorit combines, tmoignage populaire du gnie italien qui
excelle dans les juxtapositions et chez qui, de nos jours,  Rome,
avec un sens exquis de la politique et non sans un certain got de
fine comdie, le pape fulminant et le roi excommuni changent chaque
matin des assurances de bon voisinage. Des rchauds de plaqu et des
coupes d'albtre chargeaient le buffet d'acajou. La maison affectait
ce mpris des nouveauts qui convient aux vieilles renommes.

L, devant les fiasques de vin de Chianti, autour d'une table
couronne de roses, les cinq continurent d'changer des propos
philosophiques.

--Il est vrai, dit Nicole Langelier, qu' beaucoup le coeur manque
quand leur regard rencontre l'abme des choses futures. Il est
certain, d'ailleurs, que notre connaissance trop imparfaite des faits
accomplis ne nous fournit pas les lments ncessaires  la
dtermination exacte des faits qui doivent s'accomplir. Mais enfin,
puisque le pass des socits humaines nous est connu quelques
parties, l'avenir de ces socits, suite et consquence de leur pass,
ne nous est pas entirement inconnaissable. Il ne nous est pas
impossible d'observer certains phnomnes sociaux et de dfinir,
d'aprs les conditions dans lesquelles ils se sont dj produits, les
conditions dans lesquelles ils se produiront encore. Il ne nous est
pas interdit, en voyant commencer un ordre de faits, de le comparer 
un ordre rvolu de faits analogues et d'induire de l'achvement du
second un achvement semblable du premier. Par exemple: en observant
que les formes du travail sont changeantes, qu' l'esclavage a succd
le servage, au servage le salariat, on doit prvoir une nouvelle forme
de la production; en constatant que le capital industriel s'est
substitu depuis un sicle seulement  la petite proprit artisane et
paysanne, on est amen  rechercher la forme qui doit se substituer au
capital; en tudiant la manire dont s'est opr le rachat des charges
et des servitudes fodales, on conoit comment pourra s'oprer un jour
le rachat des moyens de production constitus aujourd'hui en proprit
prive. En tudiant les grands services d'tat qui fonctionnent 
prsent, on se fait quelque ide de ce que pourront tre plus tard les
modes socialistes de production et, quand on aura interrog de cette
faon sur un assez grand nombre de points le prsent et le pass de
l'industrie humaine, on dcidera sur des probabilits,  dfaut de
certitudes, si le collectivisme se ralisera un jour, non parce qu'il
est juste, car il n'y a aucune raison de croire au triomphe de la
justice, mais parce qu'il est la suite ncessaire de l'tat prsent et
la consquence fatale de l'volution capitaliste.

Prenons, si vous voulez, un autre exemple: nous avons quelque
exprience de la vie et de la mort des religions. La fin du
polythisme romain, en particulier, nous est assez bien connue.
D'aprs cette fin lamentable nous pouvons nous figurer celle du
christianisme dont nous voyons le dclin.

On peut rechercher de la mme manire si l'humanit future sera
belliqueuse ou pacifique.

--Je suis curieux de savoir comment il faut s'y prendre, dit Josphin
Leclerc.

M. Goubin secoua la tte:

--Cette recherche est inutile. Nous en savons d'avance le rsultat. La
guerre durera autant que le monde.

--Rien ne le prouve, rpliqua Langelier, et la considration du pass
donne  croire, au contraire, que la guerre n'est pas une des
conditions essentielles de la vie sociale.

Et Langelier, en attendant la _minestra_ qui tardait  venir,
dveloppa cette ide, sans toutefois se dpartir de la sobrit
habituelle  son esprit.

--Bien que les premires poques de la race humaine, dit-il, se
perdent pour nous dans une obscurit impntrable, il est certain que
les hommes ne furent pas toujours belliqueux. Ils ne l'taient pas
durant ces longs ges de la vie pastorale dont le souvenir subsiste
seulement dans un petit nombre de mots communs  toutes les langues
indo-europennes, et qui rvlent des moeurs innocentes. Et nous avons
des raisons de croire que ces sicles tranquilles de ptres ont t
d'une bien plus longue dure que les poques agricoles, industrielles
et commerciales qui, venues ensuite par un progrs ncessaire,
dterminrent entre les tribus et les peuples un tat de guerre  peu
prs constant.

C'est par les armes qu'on chercha le plus souvent  acqurir des
biens, terres, femmes, esclaves, bestiaux. Les guerres se firent
d'abord de village  village. Puis, les vaincus, s'unissant aux
vainqueurs, formrent une nation, et les guerres se firent de peuple 
peuple. Chacun de ces peuples, pour conserver les richesses acquises
ou s'en procurer de nouvelles, disputait aux peuples voisins les lieux
forts du haut desquels on pouvait commander les routes, les dfils
des montagnes, le cours des fleuves, le rivage des mers. Enfin, les
peuples formrent des confdrations et contractrent des alliances.
Ainsi des groupes d'hommes, de plus en plus vastes, au lieu de se
disputer les biens de la terre, en firent l'change rgulier. La
communaut des sentiments et des intrts s'largit. Rome, un jour,
crut l'avoir tendue sur le monde entier. Auguste pensa ouvrir l're
de la paix universelle.

On sait comme cette illusion fut lentement et cruellement dissipe et
quels flots de barbares inondrent la paix romaine. Ces barbares,
tablis dans l'Empire, s'entr'gorgrent quatorze sicles sur ses
ruines et fondrent par le carnage de sanglantes patries. Telle fut la
vie des peuples au moyen ge et la constitution des grandes monarchies
europennes. Alors l'tat de guerre tait le seul tat possible, le
seul concevable. Toutes les forces des socits n'taient organises
que pour le soutenir.

Si le rveil de la pense, lors de la Renaissance, permit  quelques
rares esprits d'imaginer des relations mieux rgles entre les
peuples, en mme temps, l'ardeur d'inventer et la soif de connatre
fournirent  l'instinct guerrier des aliments nouveaux. La dcouverte
des Indes Occidentales, les explorations de l'Afrique, la navigation
de l'Ocan Pacifique ouvrirent  l'avidit des Europens d'immenses
territoires. Les royaumes blancs se disputrent l'extermination des
races rouges, jaunes et noires, et s'acharnrent durant quatre sicles
au pillage de trois grandes parties du monde. C'est ce qu'on appelle
la civilisation moderne.

Durant cette succession ininterrompue de rapines et de violence, les
Europens apprirent  connatre l'tendue et la configuration de la
terre. A mesure qu'ils avanaient dans cette connaissance ils
tendaient leurs destructions. Aujourd'hui encore les blancs ne
communiquent avec les noirs ou les jaunes que pour les asservir ou les
massacrer. Les peuples que nous appelons barbares ne nous connaissent
encore que par nos crimes.

Pourtant ces navigations, ces explorations tentes dans un esprit de
cupidit froce, ces voies de terre et de mer ouvertes aux
conqurants, aux aventuriers, aux chasseurs d'hommes et aux marchands
d'hommes, ces colonisations exterminatrices, ce mouvement brutal qui
porta et qui porte encore une moiti de l'humanit  dtruire l'autre
moiti, ce sont les conditions fatales d'un nouveau progrs de la
civilisation et les moyens terribles qui auront prpar, pour un
avenir encore indtermin, la paix du monde.

Cette fois, c'est la terre entire qui se trouve amene vers un tat
comparable, malgr d'normes dissemblances,  l'tat de l'Empire
romain sous Auguste. La paix romaine fut l'oeuvre de la conqute.
Assurment la paix universelle ne se ralisera pas par les mmes
moyens. Nul empire aujourd'hui ne peut prtendre  l'hgmonie des
terres et des ocans qui couvrent le globe, enfin connu et mesur.
Mais, pour tre moins apparents que ceux de la domination politique et
militaire, les liens qui commencent  unir l'humanit tout entire, et
non plus une partie de l'humanit, ne sont pas moins rels; et ils
sont  la fois plus souples et plus solides; ils sont plus intimes et
infiniment varis, puisqu'ils s'attachent,  travers les fictions de
la vie publique, aux ralits de la vie sociale.

La multiplicit croissante des communications et des changes, la
solidarit force des marchs financiers de toutes les capitales, des
marchs commerciaux qui s'efforcent en vain de garantir leur
indpendance par des expdients malheureux, la rapide croissance du
socialisme international, semblent devoir assurer, tt ou tard,
l'union des peuples de tous les continents. Si,  cette heure,
l'esprit imprialiste des grands tats et les ambitions superbes des
nations armes paraissent dmentir ces prvisions et condamner ces
esprances, on s'aperoit qu'en ralit, le nationalisme moderne n'est
qu'une aspiration confuse vers une union de plus en plus vaste des
intelligences et des volonts, et que le rve d'une plus grande
Angleterre, d'une plus grande Allemagne, d'une plus grande Amrique,
conduit, quoi qu'on veuille et quoi qu'on fasse, au rve d'une plus
grande humanit et  l'association des peuples et des races pour
l'exploitation en commun des richesses de la terre...

Interrompant ce discours, l'htelier apporta lui-mme la soupire
fumante et le fromage rp.

Et Nicole Langelier, dans la vapeur chaude et parfume du potage,
conclut en ces termes:

--Il y aura sans doute encore des guerres. Les instincts froces, unis
aux convoitises naturelles, l'orgueil et la faim, qui ont troubl le
monde durant tant de sicles, le troubleront encore. Les immenses
masses humaines, qui tendent  se former, n'ont pas encore trouv leur
assiette et leur quilibre. La pntration des peuples n'est pas
encore assez mthodique pour assurer le bien-tre commun par la
libert et la facilit des changes, l'homme n'est pas encore devenu
partout respectable  l'homme; toutes les parties de l'humanit ne
sont pas prs encore de s'associer harmonieusement pour former les
cellules et les organes d'un mme corps. Il ne sera pas donn, mme
aux plus jeunes d'entre nous, de voir se clore l're des armes. Mais
ces temps meilleurs que nous ne connatrons pas, nous les pressentons.
A prolonger dans l'avenir la courbe commence, nous pouvons apercevoir
l'tablissement de communications plus frquentes et plus parfaites
entre toutes les races et tous les peuples, un sentiment plus gnral
et plus fort de la solidarit humaine, l'organisation mthodique du
travail et rtablissement des tats-Unis du monde.

La paix universelle se ralisera un jour, non parce que les hommes de
viendront meilleurs (il n'est pas permis de l'esprer), mais parce
qu'un nouvel ordre de choses, une science nouvelle, de nouvelles
ncessits conomiques leur imposeront l'tat pacifique, comme
autrefois les conditions mmes de leur existence les plaaient et les
maintenaient dans l'tat de guerre.

--Nicole Langelier, une rose s'est effeuille dans votre verre, dit
Giacomo Boni. Cela ne s'est pas fait sans la permission des dieux.
Buvons  la paix future du monde.

Josphin Leclerc leva son verre:

--Ce via de Chianti est d'une saveur piquante et mouss lgrement.
Buvons  la paix, tandis que les Russes et les Japonais combattent
prement en Mandchourie et dans le golfe de Core.

--Cette guerre, reprit Langelier, marque une des grandes heures de
l'histoire du monde. Et pour en comprendre le sens il faut remonter
deux mille ans en arrire.

Certes les Romains ne souponnaient pas la grandeur du monde barbare
et n'avaient aucune ide de ces immenses rservoirs d'hommes qui
devaient un jour crever sur eux et les submerger. Ils ne se doutaient
pas qu'il y et dans l'univers une autre paix que la paix romaine. Et
pourtant il en existait une et plus antique et plus vaste, la paix
chinoise.

Ce n'est pas que leurs marchands ne fussent en relations avec les
marchands de la Srique. Ceux-ci apportaient la soie crue en un lieu
situ au nord du plateau de Pamir et qu'on nommait la Tour de Pierre.
Les ngociants de l'Empire s'y rendaient. Des trafiquants latins plus
hardis pntrrent dans le golfe du Tonkin et sur les ctes chinoises
jusqu' Hang-Tchan-Fou ou Hano. Cependant les Romains ne
s'imaginaient pas que la Srique formt un empire plus peupl que le
leur, plus riche, plus avanc dans l'agriculture et dans l'conomie
politique. Les Chinois, de leur ct, connaissaient les hommes blancs.
Leurs annales mentionnent que l'empereur An-Thoun, en qui nous
reconnaissons Marcus Aurelius Antoninus, leur envoya une ambassade,
qui n'tait, peut-tre, qu'une expdition de navigateurs et de
ngociants. Mais ils ne savaient pas qu'une civilisation plus agite
et plus violente que la leur, et plus fconde aussi et infiniment plus
expansive, s'tendait sur une des faces de ce globe dont ils
couvraient une autre face: agriculteurs et jardiniers pleins
d'exprience, marchands habiles et probes, ils vivaient heureux, grce
 leurs mthodes d'change et  leurs vastes associations de crdit.
Satisfaits de leur science subtile, de leur politesse exquise, de leur
pit tout humaine et de leur immuable sagesse, ils n'taient pas
curieux, sans doute, de connatre la manire de vivre et de penser de
ces hommes blancs, venus du pays de Csar. Et peut-tre que les
ambassadeurs d'An-Thoun leur parurent un peu grossiers et barbares.

Les deux grandes civilisations, la jaune et la blanche, continurent
 s'ignorer jusqu'au jour o les Portugais, ayant doubl le cap de
Bonne Esprance, allrent commercer  Macao. Les marchands et les
missionnaires chrtiens s'tablirent en Chine et s'y livrrent 
toutes sortes de violences et de rapines. Les Chinois les enduraient
en hommes habitus aux ouvrages de patience et merveilleusement
capables de supporter les mauvais traitements; et nanmoins les
tuaient,  l'occasion, avec toutes les dlicatesses d'une fine
cruaut. Les Jsuites soulevrent, dans l'Empire du Milieu, pendant
prs de trois sicles, d'incessants dsordres. De nos jours les
nations chrtiennes prirent l'habitude d'envoyer ensemble ou
sparment dans ce grand empire, quand l'ordre y tait troubl, des
soldats qui le rtablissaient par le vol, le viol, le pillage, le
meurtre et l'incendie, et de procder  courts intervalles, au moyen
de fusils et de canons,  la pntration pacifique du pays. Les
Chinois inarms ne se dfendent pas ou se dfendent mal; on les
massacre avec une agrable facilit. Ils sont polis et crmonieux;
mais on leur reproche de nourrir peu de sympathie pour les Europens.
Nous avons contre eux des griefs qui ressemblent beaucoup  ceux que
monsieur Du Chaillu avait contre son gorille. Monsieur Du Chaillu tua,
dans une fort,  coups de carabine, la mre d'un gorille. Morte, elle
serrait encore son petit dans ses bras. Il l'en arracha et le trana
aprs lui, dans une cage,  travers l'Afrique, pour le vendre en
Europe. Mais ce jeune animal lui donna de justes sujets de plaintes.
Il tait insociable; il se laissa mourir de faim. Je fus impuissant,
dit M. Du Chaillu,  corriger son mauvais naturel. Nous nous
plaignons des Chinois avec autant de raison que monsieur Du Chaillu de
son gorille.

En 1901, l'ordre ayant t troubl  Pkin, les armes des cinq
grandes puissances, sous le commandement d'un feld-marchal allemand,
l'y rtablirent par les moyens accoutums. Aprs s'tre ainsi
couvertes de gloire militaire, les cinq puissances signrent un des
innombrables traits par lesquels elles garantissent l'intgrit de
cette Chine dont elles se partagent les provinces.

Russie, pour sa part, occupa la Mandchourie et ferma la Core au
commerce du Japon. Le Japon qui, en 1894, avait battu les Chinois sur
terre et sur mer, et particip, en 1901,  l'action pacifique des
puissances, vit avec une rage froide s'avancer l'ourse vorace et
lente. Et tandis que la bte norme allongeait indolemment le museau
sur la ruche nippone, les abeilles jaunes, armant toutes  la fois
leurs ailes et leurs aiguillons, la criblrent de piqres enflammes.

C'est une guerre coloniale, disait expressment un grand
fonctionnaire russe  mon ami Georges Bourdon. Or, le principe
fondamental de toute guerre coloniale est que l'Europen soit
suprieur aux peuples qu'il combat; sans quoi la guerre n'est plus
coloniale, cela saute aux yeux. Il convient, dans ces sortes de
guerres, que l'Europen attaque avec de l'artillerie et que
l'Asiatique ou l'Africain se dfende avec des flches, des massues,
des sagayes et des tomahawks. On admet qu'il se soit procur quelques
vieux fusils  pierre et des gibernes; cela rend la colonisation plus
glorieuse. Mais en aucun cas il ne doit tre arm ni instruit 
l'europenne. Sa flotte se composera de jonques, de pirogues et de
canots creuss dans un tronc d'arbre. S'il a achet des navires  des
armateurs europens, ces navires seront hors d'usage. Les Chinois qui
garnissent leurs arsenaux d'obus en porcelaine restent dans les rgles
de la guerre coloniale.

Les Japonais s'en sont carts. Ils font la guerre d'aprs les
principes enseigns en France par le gnral Bonnal. Ils l'emportent
de beaucoup sur leurs adversaires par le savoir et l'intelligence. En
se battant mieux que des Europens, ils n'ont point gard aux usages
consacrs, et ils agissent d'une faon contraire, en quelque sorte, au
droit des gens.

En vain des personnes graves, comme monsieur Edmond Thry, leur
dmontrrent qu'ils devaient tre vaincus dans l'intrt suprieur du
march europen, conformment aux lois conomiques les mieux tablies.
En vain le proconsul de l'Indo-Chine, monsieur Doumer lui-mme, les
somma d'essuyer,  bref dlai, des dfaites dcisives sur terre et sur
mer. Quelle tristesse financire assombrirait nos coeurs, s'criait
ce grand homme, si Besobrazof et Alexief ne tiraient plus aucun
million des forts corennes! Ils sont rois. Je fus roi comme eux: nos
causes sont communes. 0 Nippons! imitez en douceur les peuples cuivrs
sur lesquels j'ai rgn glorieusement sous Mline. En vain le docteur
Charles Richet leur reprsenta, un squelette  la main, qu'tant
prognathes et n'ayant pas les muscles du mollet suffisamment
dvelopps, ils se trouvaient dans l'obligation de fuir dans les
arbres devant les Russes qui sont brachycphales et comme tels
minemment civilisateurs, ainsi qu'il a paru quand ils ont noy cinq
mille Chinois dans l'Amour, Prenez garde que vous tes des
intermdiaires entre le singe et l'homme, leur disait obligeamment
monsieur le professeur Richet, d'o. il rsulte que si vous battiez
les Russes ou finno-letto-ougro-slaves, ce serait exactement comme si
les singes vous battaient. Concevez-vous? Ils ne voulurent rien
entendre.

Ce que les Russes payent en ce moment dans les mers du Japon et dans
les gorges de la Mandchourie, ce n'est pas seulement leur politique
avide et brutale en Orient, c'est la politique coloniale de l'Europe
tout entire. Ce qu'ils expient, ce ne sont pas seulement leurs
crimes, ce sont les crimes de toute la chrtient militaire et
commerciale. Je n'entends pas dire par l qu'il y ait une justice au
monde. Mais on voit d'tranges retours des choses; et la force, seul
juge encore des actions humaines, fait parfois des bonds inattendus.
Ses brusques carts rompent un quilibre qu'on croyait stable. Et ses
jeux, qui ne sont jamais sans quelque rgle cache, amnent des coups
intressants. Les Japonais passent le Yalu et battent avec prcision
les Russes en Mandchourie. Leurs marins dtruisent lgamment une
flotte europenne. Aussitt nous discernons un danger qui nous menace.
S'il existe, qui l'a cr? Ce ne sont pas les Japonais qui sont venus
chercher les Russes. Ce ne sont pas les jaunes qui sont venus chercher
les blancs. Nous dcouvrons,  cette heure, le pril jaune. Il y a
bien des annes que les Asiatiques connaissent le pril blanc. Le sac
du Palais d't, les massacres de Pkin, les noyades de
Blagovetchensk, le dmembrement de la Chine, n'tait-ce point l des
sujets d'inquitude pour les Chinois? Et les Japonais se sentaient-ils
en sret sous les canons de Port-Arthur? Nous avons cr le pril
blanc. Le pril blanc a cr le pril jaune. Ce sont de ces
enchanements qui donnent  la vieille Ncessit qui mne le monde une
apparence de Justice divine et l'on admire la surprenante conduite de
cette reine aveugle des hommes et des dieux, quand on voit le Japon,
si cruel nagure aux Chinois et aux Corens, le Japon, complice impay
des crimes des Europens en Chine, devenir le vengeur de la China et
l'espoir de la race jaune.

Il ne parat pas toutefois,  premire vue, que le pril jaune, dont
les conomistes europens s'pouvantent, soit comparable au pril
blanc suspendu sur l'Asie. Les Chinois n'envoient pas  Paris, 
Berlin,  Saint-Ptersbourg, des missionnaires pour enseigner aux
chrtiens le foung-choui et jeter le dsordre dans les affaires
europennes. Un corps expditionnaire chinois n'est pas descendu dans
la baie de Quiberon pour exiger du gouvernement de la Rpublique
l'_extra-territorialit_, c'est--dire le droit de juger par un
tribunal de mandarins les causes pendantes entre Chinois et Europens.
L'amiral Togo n'est pas venu avec douze cuirasss bombarder la rade de
Brest, en vue de favoriser le commerce japonais en France. La fleur du
nationalisme franais, l'lite de nos Trublions, n'a pas assig dans
leurs htels des avenues Hoche et Marceau, les lgations de la Chine
et du Japon, et le marchal Oyama n'a pas amen en consquence les
armes combines de l'Extrme-Orient sur le boulevard de la Madeleine,
pour exiger le chtiment des Trublions xnophobes. Il n'a pas incendi
Versailles au nom d'une civilisation suprieure. Les armes des
grandes puissances asiatiques n'ont pas emport  Tokio et  Pkin les
tableaux du Louvre et la vaisselle de l'Elyse.

Non! Monsieur Edmond Thry lui-mme convient que les jaunes ne sont
pas assez civiliss pour imiter les blancs avec cette fidlit. Et il
ne prvoit pas qu'ils s'lvent jamais  une si haute culture morale.
Comment auraient-ils nos vertus? Ils ne sont pas chrtiens. Mais les
hommes comptents estiment que le pril jaune, pour tre conomique,
n'en est pas moins effroyable. Le Japon et la Chine organise par le
Japon menacent de nous faire sur tous les marchs du monde une
concurrence affreuse, monstrueuse, norme et difforme, dont la seule
pense fait dresser sur leur tte les cheveux des conomistes. C'est
pourquoi les Japonais et les Chinois doivent tre extermins. Il n'y a
pas de doute. Mais il faut aussi dclarer la guerre aux tats-Unis
pour empcher leurs mtallurgistes de vendre le fer et l'acier  plus
bas prix que nos fabricants moins bien outills.

Disons donc une fois la vrit. Cessons un moment de nous flatter. La
vieille Europe et la nouvelle Europe (c'est le vrai nom de l'Amrique)
ont institu la guerre conomique. Chaque nation est en lutte
industrielle avec les autres nations. Partout la production s'arme
furieusement contre la production. Nous avons mauvaise grce  nous
plaindre de voir sur le march dsordonn du monde tomber de nouveaux
produits concurrents et perturbateurs. Que sert de gmir? Nous ne
connaissons que la raison du plus fort. Si Tokio est le plus faible,
il aura tort et nous le lui ferons sentir; s'il est le plus fort il
aura raison, et nous n'aurons point de reproche  lui faire. Est-il au
monde un peuple qui ait le droit de parler au nom de la justice?

Nous avons enseign aux Japonais le rgime capitaliste et la guerre.
Ils nous effraient parce qu'ils deviennent semblables  nous. Et
vraiment c'est assez horrible. Ils se dfendent contre les Europens
avec des armes europennes. Leurs gnraux, leurs officiers de marine,
qui ont tudi en Angleterre, en Allemagne, en France, font honneur 
leurs matres. Plusieurs ont suivi les cours de nos coles spciales.
Les grands-ducs, qui craignaient qu'il ne sortit rien de bon de nos
institutions militaires, trop dmocratiques  leur gr, doivent tre
rassurs.

Je ne sais quelle sera l'issue de la guerre. L'Empire russe oppose 
l'nergie mthodique des Japonais ses forces indtermines, que
comprime l'imbcillit farouche de son gouvernement, que dtourne
l'improbit d'une administration dvastatrice, que perd l'ineptie du
commandement militaire. Il a montr l'normit de son impuissance et
la profondeur de sa dsorganisation. Toutefois ses rservoirs
d'argent, qu'alimentent ses riches cranciers, sont presque
inpuisables. Son ennemi, au contraire, n'a de ressources que dans des
emprunts difficiles, onreux, dont ses victoires mmes le priveront
peut-tre. Car les Anglais et les Amricains entendent l'aider 
affaiblir la Russie et non pas  devenir puissant et redoutable. On ne
peut gure prvoir la victoire dfinitive d'un combattant sur l'autre.
Mais si le Japon rend les jaunes respectables aux blancs, il aura
grandement servi la cause de l'humanit et prpar  son insu, et sans
doute contre son dsir, l'organisation pacifique du monde.

--Que voulez-vous dire? demanda M. Goubin en levant le nez de dessus
son assiette pleine d'un _fritto_ dlicieux.

--On craint, poursuivit Nicole Langelier, que le Japon grandi n'lve
la Chine; qu'il ne lui apprenne  se dfendre et  exploiter ses
richesses. On craint qu'il ne fasse une Chine forte. Il faudrait non
le craindre, mais le souhaiter dans l'intrt universel. Les peuples
forts concourent  l'harmonie et  la richesse du monde. Les peuples
faibles, comme la Chine et la Turquie, sont une cause perptuelle de
troubles et de dangers. Mais nous nous pressons trop de craindre ou
d'esprer. Si le Japon victorieux entreprend d'organiser le vieil
empire jaune, il n'y russira pas de si tt. Il faudra du temps pour
apprendre  la Chine qu'il y a une Chine. Car elle ne le sait pas, et
tant qu'elle ne le saura pas, il n'y aura pas de Chine. Un peuple
n'existe que par le sentiment qu'il a de son existence. Il y a trois
cent cinquante millions de Chinois; mais ils ne le savent pas. Tant
qu'ils ne se seront pas compts ils ne compteront pas. Ils
n'existeront pas, mme par le nombre. Numrotez-vous! C'est le
premier ordre que donne le sergent instructeur  ses hommes. Et il
leur enseigne en mme temps le principe des socits. Mais il faut
beaucoup de temps  trois cent cinquante millions d'hommes pour se
numroter. Toutefois Ular, qui est un Europen extraordinaire,
puisqu'il croit qu'il faut tre humain et juste  l'gard des Chinois,
nous annonce qu'un grand mouvement national s'accomplit dans toutes
les provinces de l'immense empire.

--Alors mme, dit Josphin Leclerc, alors mme que le Japon victorieux
donnerait aux Mongols, aux Chinois, aux Thibtains conscience
d'eux-mmes et les rendrait respectables aux blancs, en quoi la paix
du monde en serait-elle mieux assure, et la folie conqurante des
nations plus contenue? Ne leur resterait-il pas  exterminer
l'humanit ngre? Quel peuple noir rendra les noirs respectables aux
blancs et aux jaunes?

Mais Nicole Langelier:

--Qui peut marquer les limites o s'arrtera une des grandes races
humaines? Les noirs ne s'teignent pas comme les rouges au contact des
Europens. Quel prophte peut annoncer aux deux cents millions de
noirs africains que leur postrit ne rgnera jamais dans la richesse
et la paix sur les lacs et les grands fleuves? Les hommes blancs ont
travers les ges des cavernes et des cits lacustres. Ils taient
alors sauvages et nus. Ils faisaient scher au soleil des poteries
grossires. Leurs chefs formaient des choeurs de danses barbares. Ils
n'avaient de sciences que celle de leurs sorciers. Depuis lors, ils
ont bti le Parthnon, conu la gomtrie, soumis aux lois de
l'harmonie l'expression de leur pense et les mouvements de leurs
corps.

Pouvez-vous dire aux ngres de l'Afrique: toujours vous vous
massacrerez de tribu  tribu et vous vous infligerez les uns aux
autres des supplices atroces et saugrenus; toujours le roi Glgl,
dans une pense religieuse, fera jeter du haut de sa case des
prisonniers ficels dans un panier; toujours vous dvorerez avec
dlices les chairs arraches aux cadavres dcomposs de vos vieux
parents; toujours les explorateurs vous tireront des coups de fusil et
vous enfumeront dans vos huttes; toujours le fier soldat chrtien
amusera son courage  couper vos femmes par morceaux; toujours le
marin jovial venu des mers brumeuses crvera d'un coup de pied le
ventre  vos petits enfants pour se dgourdir les jambes. Pouvez-vous
annoncer srement au tiers de l'humanit une constante ignominie?

Je ne sais pas si, un jour, comme le prvoyait en 1840 Mrs. Beecher
Stowe, la vie s'veillera en Afrique avec une splendeur et une
magnificence inconnues aux froides races de l'Occident et si l'art s'y
panouira en des formes clatantes et nouvelles. Les noirs ont un vif
sentiment de la musique. Il se peut qu'il naisse un dlicieux art
ngre de la danse et du chant. En attendant, les noirs de l'Amrique
du Sud font dans la civilisation capitaliste des progrs rapides.
Monsieur Jean Finot nous a instruits l'autre jour  leur sujet.

II y a cinquante ans, ils ne possdaient pas,  eux tous, cent
hectares de terres. Aujourd'hui leurs biens s'lvent  plus de quatre
milliards de francs. Ils taient illettrs. Aujourd'hui cinquante sur
cent savent lire et crire. Il y a des romanciers noirs, des potes
noirs, des conomistes noirs, des philanthropes noirs.

Les mtis, issus du matre et de l'esclave, sont particulirement
intelligents et vigoureux. Les hommes de couleur,  la fois russ et
froces, instinctifs et calculateurs, prendront peu  peu (m'a dit un
des leurs) l'avantage du nombre et domineront un jour la race amollie
des croles qui exerce si lgrement sur les noirs sa cruaut
fivreuse. Il est peut-tre dj n, le multre de gnie qui fera
payer cher aux enfants des blancs le sang des ngres lynchs par leurs
pres!

Cependant M. Goubin arma ses yeux de son lorgnon puissant.

--Si les Japonais taient vainqueurs, dit-il, ils nous prendraient
l'Indo-Chine.

--C'est un grand service qu'ils nous rendraient, rpliqua Langelier.
Les colonies sont le flau des peuples.

M. Goubin ne rpondit que par un silence indign.

--Je ne puis vous entendre parler ainsi, s'cria Josphin Leclerc. Il
faut des dbouchs pour nos produits, des territoires pour notre
expansion industrielle et commerciale. A quoi pensez-vous, Langelier?
Il n'y a plus qu'une politique en Europe, en Amrique, dans le monde:
la politique coloniale.

Nicole Langelier reprit avec tranquillit:

--La politique coloniale est la forme la plus rcente de la barbarie
ou, si vous aimez mieux, le terme de la civilisation. Je ne fais pas
de diffrence entre ces deux expressions: elles sont identiques. Ce
que les hommes appellent civilisation, c'est l'tat actuel des moeurs
et ce qu'ils appellent barbarie, ce sont les tats antrieurs. Les
moeurs prsentes, on les appellera barbares quand elles seront des
moeurs passes. Je reconnais sans difficult qu'il est dans nos moeurs
et dans notre morale que les peuples forts dtruisent les peuples
faibles. C'est le principe du droit des gens et le fondement de
l'action coloniale.

Mais il reste  savoir si les conqutes lointaines sont toujours pour
les nations une bonne affaire. Il n'y parait pas. Qu'ont fait le
Mexique et le Prou pour l'Espagne? le Brsil pour le Portugal?
Batavia pour la Hollande? Il y a diverses sortes de colonies. Il y a
des colonies qui reoivent de malheureux Europens sur une terre
inculte et dserte. Celles-l, fidles tant qu'elles sont pauvres, se
sparent de la mtropole ds qu'elles sont prospres. Il y en a
d'inhabitables, mais d'o l'on tire des matires premires et o l'on
porte des marchandises. Et il est vident que celles-l enrichissent
non qui les gouverne, mais quiconque y trafique. Le plus souvent elles
ne valent pas ce qu'elles cotent. Et de plus elles exposent  chaque
instant la mtropole  des dsastres militaires.

M. Goubin fit cette interruption:

--Et l'Angleterre?

--L'Angleterre est moins un peuple qu'une race. Les Anglo-Saxons n'ont
de patrie que la mer. Et cette Angleterre, qu'on croit riche de ses
vastes domaines, doit sa fortune et sa puissance  son commerce. Ce ne
sont pas ses colonies qu'il faut lui envier; ce sont ses marchands,
auteurs de ses biens. Et croyez-vous que le Transvaal, par exemple,
soit pour elle une si bonne affaire? Cependant on conoit que, dans
l'tat actuel du monde, des peuples qui font beaucoup d'enfants et
fabriquent beaucoup de produits, cherchent au loin des territoires ou
des marchs et s'en assurent la possession par ruse et violence. Mais
nous! mais notre peuple conome, attentif  n'avoir d'enfants que ce
que la terre natale en peut facilement porter, qui produit modrment,
et ne court pas volontiers les aventures lointaines; mais la France
qui ne sort gure de son jardin, qu'a-t-elle besoin de colonies, juste
Ciel! qu'en fait-elle? que lui rapportent-elles? Elle a dpens 
profusion des hommes et de l'argent pour que le Congo, la
Cochin-chine, l'Annam, le Tonkin, la Guyane et Madagascar achtent des
cotonnades  Manchester, des armes  Birmingham et  Lige, des
eaux-de-vie  Dantzig et des caisses de vin de Bordeaux  Hambourg.
Elle a, pendant soixante-dix ans, dpouill, chass, traqu les Arabes
pour peupler l'Algrie d'Italiens et d'Espagnols!

L'ironie de ces rsultats est assez cruelle, et l'on ne conoit pas
comment put se former,  notre dommage, cet empire dix et onze fois
plus tendu que la France elle-mme. Mais il faut considrer que, si
le peuple franais n'a nul avantage  possder des terres en Afrique
et en Asie, les chefs de son gouvernement trouvent, au contraire, des
avantages nombreux  lui en acqurir. Ils se concilient par ce moyen
la marine et l'arme qui, dans les expditions coloniales, recueillent
des grades, des pensions et des croix, en outre de la gloire qu'on
remporte  vaincre l'ennemi. Ils se concilient le clerg en ouvrant
des voies nouvelles  la Propagande et en attribuant des territoires
aux missions catholiques. Ils rjouissent les armateurs,
constructeurs, fournisseurs militaires qu'ils comblent de commandes.
Ils se font dans le pays une vaste clientle en concdant des forts
immenses et des plantations innombrables. Et ce qui leur est plus
prcieux encore, ils fixent  leur majorit tous les brasseurs
d'affaires et tous les courtiers marrons du parlement. Enfin ils
flattent la foule, orgueilleuse de possder un empire jaune et noir
qui fait plir d'envie l'Allemagne et l'Angleterre. Ils passent pour
de bons citoyens, pour des patriotes et pour de grands hommes d'tat.
Et, s'ils risquent de tomber, comme Ferry, sous le coup de quelque
dsastre militaire, ils en courent volontiers la chance, persuads que
la plus nuisible des expditions lointaines leur cotera moins de
peines et leur attirera moins de dangers que la plus utile des
rformes sociales.

Vous concevez maintenant que nous ayons eu parfois des ministres
imprialistes, jaloux d'agrandir notre domaine colonial. Et il faut
encore nous fliciter et louer la modration de nos gouvernants qui
pouvaient nous charger de plus de colonies.

Mais tout pril n'est pas cart et nous sommes menacs de
quatre-vingts ans de guerres au Maroc. Est-ce que la folie coloniale
ne finira jamais?

Je sais bien que les peuples ne sont pas raisonnables. On ne
comprendrait pas qu'ils le fussent,  voir de quoi ils sont faits.
Mais un instinct souvent les avertit de ce qui leur est nuisible. Ils
sont capables, quelquefois, d'observation. Ils font  la longue
l'exprience douloureuse de leurs erreurs et de leurs fautes. Ils
s'apercevront un jour que les colonies sont pour eux une source de
prils et une cause de ruines. A la barbarie commerciale succdera la
civilisation commerciale;  la pntration violente, la pntration
pacifique. Ces ides entrent aujourd'hui jusque dans les parlements.
Elles prvaudront non parce que les hommes seront plus dsintresss,
mais parce qu'ils connatront mieux leurs intrts.

La grande valeur humaine c'est l'homme lui-mme. Pour mettre en
valeur le globe terrestre, il faut d'abord mettre l'homme en valeur.
Pour exploiter le sol, les mines, les eaux, toutes les substances et
toutes les forces de la plante, il faut l'homme, tout l'homme,
l'humanit, toute l'humanit. L'exploitation complte du globe
terrestre exige le travail combin des hommes blancs, jaunes, noirs.
En rduisant, en diminuant, en affaiblissant, pour tout dire d'un mot,
en colonisant une partie de l'humanit, nous agissons contre
nous-mmes. Notre avantage est que les jaunes et les noirs soient
puissants, libres et riches. Notre prosprit, notre richesse
dpendent de leur richesse et de leur prosprit. Plus ils produiront,
plus ils consommeront. Plus ils profiteront de nous, plus nous
profiterons d'eux. Qu'ils jouissent abondamment de notre travail et
nous jouirons du leur abondamment.

En observant les mouvements qui emportent les socits, peut-tre
dcouvrira-t-on les signes que la priode de violences s'achve. La
guerre, qui tait autrefois  l'tat permanent parmi les peuples, est
maintenant intermittente et les temps de paix sont devenus beaucoup
plus longs que les temps de guerre. Notre pays donne lieu  une
observation intressante. Les Franais prsentent dans l'histoire
militaire des peuples un caractre original. Tandis que les autres
nations ne faisaient jamais la guerre que par intrt ou par
ncessit, les Franais seuls se battaient pour le plaisir. Or il est
remarquable que nos compatriotes ont chang de got. Renan crivait il
y a trente ans: Quiconque connat la France dans son ensemble et dans
ses varits provinciales n'hsitera pas  reconnatre que le
mouvement qui emporte ce pays depuis un demi-sicle est
essentiellement pacifique. C'est un fait attest par un grand nombre
d'observateurs que la France en 1870 n'avait pas envie de prendre les
armes et que l'annonce de la guerre fut accueillie avec consternation.
Il est certain qu'aujourd'hui peu de Franais songent  se mettre en
campagne, et que tout le monde accepte volontiers cette ide qu'on a
une arme pour viter la guerre. Je citerai un exemple entre mille de
cet tat d'esprit. Monsieur Ribot, dput, ancien ministre, invit 
quelque fte patriotique, s'excusa par une lettre loquente. Monsieur
Ribot, au seul mot de dsarmement, plisse son front sourcilleux. Il a
pour les drapeaux et les canons l'inclination qui convient  un ancien
ministre des Affaires trangres. Dans sa lettre, il dnonce comme un
danger national les ides pacifiques rpandues par les socialistes. Il
y dcouvre des renoncements qu'il ne peut souffrir. Ce n'est point
qu'il soit belliqueux. C'est aussi la paix qu'il veut, mais une paix
pompeuse, magnifique, tincelante et fire comme la guerre. Entre
monsieur Ribot et Jaurs, il n'est plus question que de la manire.
Ils sont tous deux pacifiques. Jaurs l'est simplement, monsieur Ribot
l'est superbement. Voil tout. Mieux encore et plus srement que la
dmocratie socialiste qui se contente de la paix en blouse ou en
paletot, le sentiment des bourgeois qui rclament une paix orne
d'insignes militaires et toute charge des simulacres de la gloire,
atteste l'irrmdiable dclin des ides de revanche et de conqutes,
puisqu'on y saisit l'instinct militaire au moment o il se dnature et
devient pacifique.

La France acquiert peu  peu le sentiment de sa vraie force qui est
la force intellectuelle; elle prend conscience de sa mission qui est
de semer les ides et d'exercer l'empire de la pense. Elle
s'apercevra bientt que sa seule puissance solide et durable fut dans
ses orateurs, ses philosophes, ses crivains et ses savants. Aussi
bien, faudra-t-il qu'elle reconnaisse un jour que la force du nombre,
aprs l'avoir tant de fois trahie, lui chappe dfinitivement et qu'il
est temps pour elle de se rsigner  la gloire que lui assurent
l'exercice de l'esprit et l'usage de la raison.

Jean Boilly secoua la tte:

--Vous voulez, dit-il, que la France enseigne aux nations la concorde
et la paix. tes-vous sr qu'elle sera coute et suivie? Sa
tranquillit mme lui est-elle assure? N'a-t-elle pas  craindre les
menaces du dehors,  prvoir les dangers,  veiller  sa sret, 
pourvoir  sa dfense? Une hirondelle ne fait pas le printemps; une
nation ne fait pas la paix du monde. Est-il certain que l'Allemagne
n'entretient des armes que pour ne pas faire la guerre? Ses
dmocrates socialistes veulent la paix. Mais ils ne sont pas les
matres et leurs dputs n'ont point au Parlement l'autorit que
devrait leur assurer le nombre de leurs lecteurs. Et la Russie, qui
est  peine entre dans la priode industrielle, croyez-vous qu'elle
entrera bientt dans la priode pacifique? Croyez-vous qu'aprs avoir
troubl l'Asie, elle ne troublera pas l'Europe?

Mais  supposer que l'Europe devienne pacifique, ne voyez-vous pas
que l'Amrique devient guerrire? Aprs Cuba, rduite en rpublique
vassale, Hawa, Porto-Rico, les Philippines annexes, on ne peut nier
que l'Union amricaine ne soit une nation conqurante. Un publiciste
yankee, Stead, a dit, aux applaudissements des tats-Unis tout
entiers: L'amricanisation du monde est en marche. Et monsieur
Roosevelt rve de planter le pavillon toile sur l'Afrique du Sud,
l'Australie et les Indes occidentales. Monsieur Roosevelt est
imprialiste et veut une Amrique matresse du monde. Entre nous, il
mdite l'empire d'Auguste. Il a eu le malheur de lire Tite-Live. Les
conqutes des Romains l'empchent de dormir. Avez-vous lu ses
discours? Ils sont belliqueux. Mes amis, battez-vous, dit monsieur
Roosevelt, battez-vous terriblement. Il n'y a de bon que les coups. On
n'est sur la terre que pour s'exterminer les uns les autres. Ceux qui
vous diront le contraire sont des gens immoraux. Mfiez-vous des
hommes qui pensent. La pense amollit. C'est un vice franais. Les
Romains ont conquis l'univers. Ils l'ont perdu. Nous sommes les
Romains modernes. Paroles loquentes, soutenues par une flotte de
guerre qui sera bientt la deuxime du monde et par un budget
militaire d'un milliard cinq cents millions de francs!

Les Yankees annoncent que, dans quatre ans, ils feront la guerre 
l'Allemagne. Pour les en croire il faudrait qu'ils nous disent o ils
pensent rencontrer l'ennemi. Toutefois cette folie donne  rflchir.
Qu'une Russie, serve de son tsar, qu'une Allemagne, encore fodale,
nourrissent des armes pour les batailles, c'est ce qu'on serait tent
de s'expliquer par des habitudes anciennes et les survivances d'un
rude pass. Mais qu'une dmocratie neuve, les tats-Unis d'Amrique,
une association d'hommes d'affaires, une foule d'migrs de tous les
pays, sans communaut de race, de traditions, de souvenirs, jets
perdument dans la lutte pour le dollar, se sentent tout  coup
transports du dsir de lancer des torpilles aux flancs des cuirasss
et de faire clater des mines sous les colonnes ennemies, c'est une
preuve que la lutte dsordonne pour la production et l'exploitation
des richesses entretient l'usage et le got de la force brutale, que
la violence industrielle engendre la violence militaire, et que les
rivalits marchandes allument entre les peuples des haines qui ne
peuvent s'teindre que dans le sang. La fureur coloniale, dont vous
parliez tout  l'heure, n'est qu'une des mille formes de cette
concurrence tant vante par nos conomistes. Comme l'tat fodal
l'tat capitaliste est un tat guerrier. L're est ouverte des grandes
guerres pour la souverainet industrielle. Sous le rgime actuel de
production nationaliste, c'est le canon qui fixera les tarifs,
tablira les douanes, ouvrira, fermera les marchs. Il n'y a pas
d'autre rgulateur du commerce et de l'industrie. L'extermination est
le rsultat fatal des conditions conomiques dans lequel se trouve
aujourd'hui le monde civilis....

Le gorgonzola et le stracchino parfumaient la table. Le garon
apportait les bougies armes de fils de fer pour allumer les longs
cigares avec paille, chers aux Italiens.

Hippolyte Dufresne, qui depuis quelque temps semblait tranger  la
conversation:

--Messieurs, dit-il  voix basse avec une orgueilleuse modestie, notre
ami Langelier affirmait tout  l'heure que beaucoup d'hommes ont peur
de se dshonorer aux yeux de leurs contemporains en assumant cette
horrible immoralit qu'est la morale future. Je n'ai pas eu cette peur
et j'ai crit un petit conte qui n'a pas d'autre mrite que celui,
peut-tre, de montrer la tranquillit de mon esprit  considrer
l'avenir. Je vous demanderai un jour la permission de vous le lire.

--Lisez-le tout de suite, dit Boni en allumant son cigare.

--Vous nous ferez plaisir, ajoutrent Josphin Leclerc, Nicole
Langelier et M. Goubin.

--Je ne sais si j'ai le manuscrit sur moi, rpondit Hippolyte
Dufresne.

Et, tirant de sa poche un rouleau de papier, il lut ce qui suit.

V

PAR LA PORTE DE CORNE OU PAR LA PORTE D'IVOIRE

Il tait environ une heure du matin. Avant de me coucher, j'ouvris ma
fentre et j'allumai une cigarette. Le bourdonnement d'un auto qui
passait sur l'avenue du Bois de Boulogne traversa le silence. Les
arbres rafrachissaient l'air en secouant leurs ttes sombres. Nul
bruit d'insecte, nulle rumeur vivante ne montait du sol strile de la
ville. La nuit tait illustre d'toiles. Leurs feux, dans la
transparence de l'air, mieux que par les autres nuits, apparaissaient
diversement colors. Le plus grand nombre brlait  blanc. Mais il y
en avait de jaunes et d'oranges, comme les flammes des lampes
mourantes. Plusieurs taient bleues et j'en vis une d'un bleu si ple,
si limpide et si doux, que je n'en pouvais dtourner ma vue. Je
regrette de ne pas savoir comment on l'appelle, mais je m'en console
en pensant que les hommes ne donnent pas aux toiles leur vrai nom.

Songeant que chacune de ces gouttes de lumire claire des mondes, je
me demande si, comme notre soleil, elles n'clairent pas aussi
d'innombrables souffrances et si la douleur ne remplit pas les abmes
du ciel. Nous ne pouvons juger les mondes que par le ntre. Nous ne
connaissons la vie que dans les formes qu'elle revt sur la terre et,
 supposer mme que notre plante soit des moins bonnes, nous n'avons
gure de raisons de croire que tout aille bien dans les autres, ni que
ce soit un bonheur de natre sous les rayons d'Altar, de Betelgeuse
ou de l'ardent Sirius, quand nous savons quelle fcheuse affaire c'est
que d'ouvrir les yeux sur la terre  la clart de notre vieux soleil.
Ce n'est pas que je trouve mon sort mauvais, compar au sort des
autres hommes. Je n'ai ni femme ni enfant. Je n'ai ni amour ni
maladie. Je ne suis pas trs riche, je ne vais pas dans le monde. Je
suis donc parmi les heureux. Mais les heureux ont peu de joie. Quel
est donc le sort des autres! Les hommes sont vraiment  plaindre. Je
n'en fais pas de reproches  la nature: on ne peut pas causer avec
elle; elle n'est pas intelligente. Je ne m'en prendrai pas non plus 
la socit. Il n'y a pas de bon sens  opposer la socit  la nature.
Il est aussi absurde d'opposer la nature des hommes  la socit des
hommes que d'opposer la nature des fourmis  la socit des fourmis,
la nature des harengs  la socit des harengs. Les socits animales
rsultent ncessairement de la nature animale. La terre est la plante
o l'on mange, la plante de la faim. Les animaux y sont naturellement
avides et froces. Seul, le plus intelligent de tous, l'homme, est
avare. L'avarice est jusqu'ici la premire vertu des socits humaines
et le chef-d'oeuvre moral de la nature. Si je savais crire,
j'crirais un loge de l'avarice. A la vrit, ce ne serait pas un
livre trs nouveau. Les moralistes et les conomistes l'ont fait cent
fois. Les socits humaines ont pour fondement auguste l'avarice et la
cruaut.

Dans les autres univers, dans ces mondes innombrables de l'ther, en
est-il ainsi? Toutes les toiles que je vois clairent-elles des
hommes? Est-ce qu'on mange, est-ce qu'on s'entre-dvore par l'infini?
Ce doute me trouble et je ne puis regarder sans effroi cette rose de
feu suspendue dans le ciel.

Mes penses peu  peu se font plus douces et plus claires, et l'ide
de la vie, dans sa sensualit tour  tour violente et suave, me
redevient aimable. Je me dis que parfois la vie est belle. Car sans
cette beaut, comment verrions-nous ses laideurs et comment croire que
la nature est mauvaise sans croire en mme temps qu'elle est bonne?

Depuis quelques instants, les phrases d'une sonate de Mozart
suspendent dans l'air leurs colonnes blanches et leurs guirlandes de
roses. J'ai pour voisin un pianiste qui joue la nuit du Mozart et du
Gluck. Je referme ma fentre et tout en faisant ma toilette je
rflchis aux incertains plaisirs que je pourrai me donner demain; et
tout  coup je songe que je suis invit, depuis une semaine dj, 
djeuner au Bois; je crois vaguement me rappeler que c'est pour le
jour qui vient. Afin de m'en assurer, je cherche la lettre
d'invitation qui est reste ouverte sur ma table. La voici:

  16 septembre 1903.

  Mon vieux Dufresne,

  Fais-moi le plaisir de venir djeuner avec... etc., etc., samedi
  prochain, 23 septembre 1903, etc., etc.

C'est demain.

Je sonnai mon valet de chambre:

--Jean, vous me rveillerez demain  neuf heures.

Et prcisment demain, 23 septembre 1903, j'aurai trente-neuf ans
accomplis. D'aprs ce que j'ai dj vu en ce monde, je puis me
figurer  peu prs ce que j'y verrai encore. Ce sera probablement un
mdiocre spectacle. Je puis prdire  coup sr les propos de table
qui seront tenus demain au restaurant du Bois. Il y sera dit
certainement: Moi je fais du soixante  l'heure.--Blanche a un sale
caractre; mais elle ne me trompe pas, a j'en suis sr.--Le
ministre prend le mot d'ordre des socialistes.--Les petits chevaux,
 la longue, c'est rasant. Il n'y a encore que le bac.--Les ouvriers
auraient bien tort de se gner: le gouvernement leur donne toujours
raison.--Je te parie qu'pingle-d'Or battra Ranavalo. --Moi, ce qui
me passe, c'est qu'il ne se trouve pas un gnral pour balayer toute
cette fripouille.--Qu'est-ce que vous voulez? La France est vendue
par les Juifs  l'Angleterre et  l'Allemagne. Voil ce que
j'entendrai demain! Voil les ides politiques et sociales de mes
amis, les arrire-petits-fils de ces bourgeois de Juillet, princes
de l'usine et de la forge, rois de la mine, qui surent matriser et
asservir les forces de la Rvolution. Mes amis ne me paraissent pas
capables de conserver longtemps l'empire industriel et la puissance
politique que leur ont laisss leurs aeux. Ils ne sont pas trs
intelligents, mes amis. Ils n'ont pas beaucoup travaill de la tte.
Moi non plus. Jusqu'ici je n'ai pas fait grand'chose dans la vie. Je
suis comme eux un oisif et un ignorant. Je ne me sens capable de
rien et si je n'ai pas leur vanit, si ma cervelle n'est pas garnie
de toutes les sottises qui encombrent la leur, si je n'ai pas, comme
eux, la haine et la peur des ides, cela tient  une circonstance
particulire de ma vie. Mon pre, gros industriel et dput
conservateur, m'a donn, quand j'avais dix-sept ans, un jeune
rptiteur timide et silencieux, qui avait l'air d'une fille. En me
prparant au baccalaurat, il organisait la Rvolution sociale en
Europe. Il tait d'une douceur charmante. On l'a beaucoup mis en
prison. Il est maintenant dput. Je lui copiais ses appels au
proltariat international. Il me fit lire toute la bibliothque
socialiste. Il m'enseigna des choses qui toutes n'taient pas
croyables; mais il me fit ouvrir les yeux sur ce qui se passait
autour de moi; il me dmontra que tout ce que notre socit honore
est mprisable et que tout ce qu'elle mprise est estimable. Il me
poussait  la rvolte. Je conclus au contraire de ses dmonstrations
qu'il faut respecter le mensonge et vnrer l'hypocrisie, comme les
deux plus srs appuis de l'ordre public. Je restai conservateur.
Mais mon me s'emplit de dgot.

Tandis que je m'endors, presque imperceptibles, a et l, quelques
phrases de Mozart me parviennent encore et me font songer  des
temples de marbre dans des feuillages bleus.

Il faisait grand jour quand je me rveillai. Je m'habillai beaucoup
plus vite qu' l'ordinaire. Ignorant moi-mme la cause de cette hte,
je me trouvai dehors sans trop savoir comment. Ce que je vis alors
autour de moi me causa une surprise qui suspendit toutes mes facults
de rflexion; et c'est grce  cette impossibilit de rflchir que ma
surprise ne s'accrut point, mais demeura fixe et tranquille. Sans
aucun doute elle serait devenue bientt dmesure et se serait change
en stupeur et en pouvante, si j'avais gard l'usage de mon esprit,
tant le spectacle que j'avais sous les yeux tait diffrent de ce
qu'il devait tre. Tout ce qui m'entourait m'tait nouveau, inconnu,
tranger. Les arbres, les pelouses que je voyais tous les jours,
avaient disparu. O, la veille, s'levaient les hautes btisses grises
de l'avenue, maintenant s'tendait une ligne capricieuse de
maisonnettes de brique, entoures de jardins. Je n'osai me retourner
pour voir si ma maison existait encore et j'allai droit vers la porte
Dauphine. Je ne la trouvai plus. A cet endroit le Bois tait chang en
village. Je pris une rue qui tait,  ce qu'il me parut, l'ancienne
route de Suresnes. Les maisons qui la bordaient, d'un style trange et
d'une forme nouvelle, trop petites pour tre habites par des gens
riches, taient pourtant ornes de peintures, de sculptures et de
faences clatantes. Elles taient surmontes d'une terrasse couverte.
Je suivais cette voie agreste dont les courbes produisaient des
perspectives charmantes. Elle tait coupe obliquement par d'autres
voies sinueuses. Il ne passait ni trains, ni autos, ni voitures
d'aucune sorte. Des ombres couraient sur le sol. Je levai la tte et
vis de vastes oiseaux et des poissons normes glisser rapidement en
foule dans l'air, qui semblait  la fois un ciel et un ocan. Prs de
la Seine, dont le cours tait chang, je rencontrai une compagnie
d'hommes vtus de blouses courtes noues  la ceinture et chausss de
hautes gutres. Vraisemblablement, ils taient en habits de travail.
Mais leur allure tait plus lgre et plus lgante que celle de nos
ouvriers. Je m'aperus qu'il y avait des femmes parmi eux. Ce qui
m'avait empch de les distinguer tout d'abord, c'est qu'elles taient
vtues comme les hommes et qu'elles avaient les jambes droites et
longues et,  ce qu'il me sembla, les hanches troites de nos
Amricaines. Bien que ces gens n'eussent pas du tout l'air farouche,
je les regardai avec effroi. Ils me paraissaient plus trangers
qu'aucun des innombrables inconnus que j'avais jusque-l rencontrs
sur la terre. Pour ne plus voir un visage humain, je m'engageai dans
une ruelle dserte. Et bientt j'atteignis un rond-point plant de
mts o flottaient des oriflammes rouges, portant ces mots en lettres
d'or: FDRATION EUROPENNE. Des affiches taient suspendues au pied
de ces mts dans de grands cadres orns d'emblmes pacifiques. C'tait
des avis relatifs  des ftes populaires,  des prescriptions lgales,
 des travaux d'intrt public.

Il y avait aussi des horaires de ballons et une carte des courants
atmosphriques dresse le 28 juin de l'an 220 de la fdration des
peuples. Tous ces textes taient imprims en caractres nouveaux et
dans un langage dont je ne comprenais pas tous les mots. Tandis que
j'essayais de les dchiffrer, les ombres des innombrables machines qui
traversaient l'air passaient sur mes yeux. Une fois encore je levai la
tte et dans ce ciel mconnaissable, plus peupl que la terre, que
fendaient les gouvernails et que battaient les hlices, vers qui
montait de l'horizon un cercle de fume, je vis le soleil. J'eus envie
de pleurer en le voyant. C'tait la seule figure connue que j'eusse
encore rencontre depuis le matin. A sa hauteur je jugeai qu'il tait
environ dix heures avant midi. Tout  coup je fus envelopp par une
seconde troupe d'hommes et de femmes, qui avait la contenance et le
costume de la premire. Je me confirmai dans cette impression que les
femmes, bien qu'il s'en trouvt de fort paisses et de trs sches et
aussi beaucoup dont on ne pouvait rien dire, offraient en grand nombre
un aspect d'androgynes. Le flot passa. La place redevint subitement
dserte, comme nos quartiers suburbains qu'anim seule la sortie des
ateliers. Rest devant les affiches, je relus cette date: 28 juin de
l'an 220 de la fdration europenne. Qu'est-ce que cela signifiait?
Une proclamation du Comit fdral,  l'occasion de la fte de la
terre, me fournit  propos des donnes utiles pour l'intelligence de
cette date. Il y tait dit: Camarades, vous savez comment, en la
dernire anne du XXe sicle, le vieux monde s'abma dans un
cataclysme formidable et comment, aprs cinquante ans d'anarchie,
s'organisa la fdration des peuples de l'Europe... L'an 220 de la
fdration des peuples, c'tait donc l'an 2270 de l're chrtienne, le
fait tait certain. Il restait  l'expliquer. Comment me trouvais-je
tout  coup en l'an 2270?

J'y songeais en marchant au hasard.

--Je n'ai pas, que je sache, me disais-je, t conserv durant tant
d'annes  l'tat de momie, comme le colonel Fougas. Je n'ai pas
conduit la machine par laquelle M. H.-G. Wells explore le temps. Et si
c'est en dormant,  l'exemple de William Morris, que j'ai saut trois
sicles et demi, je ne puis le savoir, puisqu'en rvant on ignore
qu'on rve. Je crois, de trs bonne foi, que je ne dors pas.

Tout en faisant ces rflexions et d'autres qu'il est inutile de
rapporter, je suivais une longue rue borde de grilles derrire
lesquelles souriaient, dans le feuillage, des maisons roses, de formes
varies, mais toutes galement petites. Je voyais parfois s'lever
dans la campagne de vastes cirques d'acier, couronns de flammes et de
fume. Une pouvante planait sur ces rgions innommables et l'air
vibrant du vol rapide des machines retentissait douloureusement dans
ma tte. La rue conduisait  une prairie seme de bouquets d'arbres et
coupe de ruisseaux. Des vaches y paissaient. Tandis que mes yeux
gotaient cette fracheur, je crus voir devant moi, sur une route
lisse et droite, courir des ombres. Leur vent, en passant, me frappa
le visage. Je m'aperus que c'taient des trams et des autos
transparents de vitesse.

Je traversai la route sur une passerelle et cheminai longtemps par les
prs et les bois. Je me croyais en pleine campagne quand je dcouvris
un vaste front de maisons brillantes qui bordaient le parc. Bientt je
me trouvai devant un palais d'une architecture lgre. Une frise
sculpte et peinte, reprsentant un festin nombreux, s'tendait sur la
vaste faade. J'aperus,  travers les baies vitres, des hommes et
des femmes assis dans une grande salle claire, autour de longues
tables de marbre, charges de jolies faences peintes. J'entrai,
pensant que c'tait un restaurant. Je n'avais pas faim, mais j'tais
las, et la fracheur de cette salle, orne de guirlandes de fruits, me
semblait dlicieuse. Un homme qui se tenait  la porte me rclama mon
bon, et comme j'avais l'air embarrass:

--Je vois, compagnon, que tu n'es pas d'ici. Comment voyages-tu sans
bons? J'en suis fch, mais il m'est impossible de te recevoir. Va
trouver le dlgu  l'embauchage; ou, si tu es infirme, adresse-toi
au dlgu  l'assistance.

Je dclarai que je n'tais nullement infirme et je m'loignai. Un gros
homme, qui dans le mme moment sortait le cure-dents aux lvres, me
dit avec obligeance:

--Camarade, tu n'as pas besoin de t'adresser au dlgu 
l'embauchage. Je suis dlgu  la boulangerie de la section. Il
manque un camarade. Viens avec moi. Tu travailleras tout de suite.

Je remerciai le gros compagnon, l'assurai de ma bonne volont,
objectant toutefois que je n'tais pas boulanger.

Il me regarda avec un peu de surprise et me dit qu'il voyait que
j'aimais la plaisanterie.

Je le suivis. Nous nous arrtmes devant un immense btiment de fonte,
prcd d'une porte monumentale, sur le fronton de laquelle deux
gants de bronze taient accouds, le Semeur et le Moissonneur. Leurs
corps exprimaient la force sans l'effort. Sur leurs visages brillait
une fiert tranquille, et ils portaient haut la tte, bien diffrents
en cela des sauvages travailleurs du flamand Constantin Meunier. Nous
pntrmes dans une salle haute de plus de quarante mtres, o, parmi
de lgres poussires blanches, avec un bruit vaste et tranquille, des
machines travaillaient. Sous le dme mtallique, des sacs s'offraient
d'eux-mmes au couteau qui les ventrait; la farine qu'ils perdaient
tombait dans des cuves o de larges mains d'acier la ptrissaient, et
la pte coulait dans des moules qui, ds qu'ils taient pleins,
couraient s'enfourner sans aide dans un four vaste et profond comme un
tunnel. Cinq ou six hommes au plus, immobiles dans ce mouvement,
surveillaient le travail des choses.

--C'est une vieille boulangerie, me dit mon compagnon. Elle produit 
peine quatrevingt mille pains par jour, et ses machines trop faibles
occupent trop de monde. a ne fait rien. Monte  l'arrivage.

Je n'eus pas le temps de demander des ordres plus explicites. Un
ascenseur m'avait port sur la plate-forme. J'y tais  peine arriv
qu'une sorte de baleine volante vint se poser prs de moi et dchargea
des sacs. Cette machine n'tait monte par aucun tre vivant. J'y fis
grande attention. Je suis sr qu'il n'y avait pas de mcanicien dans
cette machine. D'autres baleines volantes vinrent avec d'autres sacs,
qu'elles dchargeaient et qui se livraient l'un aprs l'autre au
couteau qui les ouvrait. Les hlices tournaient, le gouvernail
fonctionnait. Il n'y avait personne au timon, personne dans la
machine. J'entendais au loin le lger bruit d'un vol de gupe, puis la
chose grossissait avec une rapidit surprenante. Elle avait l'air bien
sre d'elle, mais mon ignorance de ce qu'il y aurait  faire, si
pourtant elle se trompait, me donnait le frisson. Je fus plusieurs
fois tent de demander  descendre. Une honte humaine m'en empcha. Je
demeurai  mon poste. Le soleil baissait  l'horizon et il tait
environ cinq heures quand on m'envoya l'ascenseur. La journe tait
finie. Je reus un bon de vivres et de logement.

Le gros camarade me dit:

--Tu dois avoir faim. Si tu veux souper  la table publique, tu le
peux. Si tu veux manger seul dans ta chambre, tu le peux galement. Si
tu prfres manger chez moi avec quelques camarades, dis-le tout de
suite. Et je vais tlphoner  l'atelier culinaire pour qu'on t'envoie
ta part. Ce que je t'en dis est pour te mettre  l'aise. Car tu
sembles dsorient. Tu viens de loin sans doute. Tu n'as pas l'air
dbrouillard. Aujourd'hui tu as eu un travail facile. Mais ne crois
pas qu'on gagne ici tous les jours sa vie  si bon compte. Si les
rayons Z qui gouvernaient les ballons avaient mal fonctionn, comme il
arrive parfois, tu aurais eu plus de peine. Quel est ton mtier? Et
d'o viens-tu?

Ces questions m'embarrassrent beaucoup. Je ne pouvais pas lui dire la
vrit. Je ne pouvais pas lui dire que j'tais un bourgeois et que je
venais du XXe sicle. Il m'aurait cru fou. Je rpondis d'une manire
vague et embarrasse que je n'avais point d'tat et que je venais de
loin, de trs loin.

Il sourit:

--Je comprends, me rpondit-il. Tu n'oses pas l'avouer. Tu viens des
tats-Unis d'Afrique. Tu n'es pas le seul Europen qui nous soit ainsi
chapp. Mais ces dserteurs nous reviennent presque tous.

Je ne rpondis rien et mon silence lui fit croire qu'il avait devin
juste. Il me renouvela son invitation  souper, et me demanda comment
je m'appelais. Je lui rpondis qu'on me nommait Hippolyte Dufresne. Il
parut surpris que j'eusse deux noms.

--Moi, dit-il, je m'appelle Michel.

Puis, ayant examin avec attention mon chapeau de paille, mon veston,
mes souliers et tout mon costume, sans doute un peu poudreux, mais
d'une bonne coupe, car enfin je ne m'habille pas chez un tailleur
concierge de la rue des Acacias:

--Hippolyte, me dit-il, je vois d'o tu viens. Tu as vcu dans les
provinces noires. Il n'y a plus aujourd'hui que les Zoulous et les
Bassoutos pour tisser aussi mal le drap, donner  un habit une forme 
ce point grotesque, pour faire de si vilaines chaussures et pour
durcir le linge avec de l'amidon. Il n'y a que chez eux que tu as pu
apprendre  te raser la barbe en mnageant sur ton visage des
moustaches et deux petits favoris. Cet usage de dcouper les poils de
la face de manire  former des figures et des ornements est une
dernire forme du tatouage, encore usite seulement chez les Bassoutos
et les Zoulous. Ces provinces noires des tats-Unis d'Afrique
croupissent dans une barbarie qui ressemble beaucoup  l'tat de la
France il y a trois ou quatre cents ans.

J'acceptai l'invitation de Michel.

--Je demeure tout prs, en Sologne, me dit-il. Mon aroplane file
assez bien. Nous serons bientt rendus.

Il me fit asseoir sous le ventre d'un grand oiseau mcanique et
aussitt nous traversmes l'air d'une telle vitesse que j'en perdis le
souffle. L'aspect de la campagne tait bien diffrent de celui que je
connaissais. Toutes les routes taient bordes de maisons;
d'innombrables canaux croisaient sur les champs leurs lignes
argentes. Comme j'admirais:

--La terre, me dit Michel, est assez bien mise an valeur, et la
culture est intense, comme on dit, depuis que les chimistes sont
eux-mmes des cultivateurs. On s'est beaucoup ingni et l'on a
beaucoup travaill depuis trois cents ans. C'est que pour raliser le
collectivisme il a fallu faire rendre  la terre quatre et cinq fois
plus qu'elle ne rendait aux poques d'anarchie capitaliste. Toi qui as
vcu chez les Zoulous et les Bassoutos, tu sais que chez eux les biens
ncessaires  la vie sont si peu abondants que, les partager galement
entre tous, ce serait partager la misre et non pas la richesse. La
production surabondante que nous avons obtenue, nous la devons surtout
au progrs des sciences. La suppression presque totale des classes
urbaines fut aussi trs avantageuse  l'agriculture. Les gens de
boutique et de bureau se rpartirent  peu prs galement entre
l'usine et la campagne.

--Comment? m'criai-je, vous avez supprim les villes. Qu'est devenu
Paris?

--Personne n'y habite plus gure, me rpondit Michel. La plupart de
ces maisons  cinq tages, hideuses et malsaines, o logeaient les
citadins de l're close, sont tombes en ruines et n'ont pas t
releves. On btissait bien mal au XXe sicle de cette re
malheureuse. Nous avons conserv des constructions plus anciennes et
meilleures et nous en avons fait des muses. Nous avons beaucoup de
muses et de bibliothques: c'est l que nous nous instruisons. On a
gard aussi quelques dbris de l'Htel de Ville. C'tait une btisse
laide et fragile, mais o s'accomplirent de grandes choses. N'ayant
plus ni tribunaux, ni commerce, ni armes, nous n'avons plus 
proprement parler de villes. Toutefois la population est beaucoup plus
dense sur certains points que sur d'autres, et malgr la rapidit des
communications, les centres mtallurgiques et miniers sont extrmement
peupls.

--Que me dites-vous? lui demandai-je. Vous avez supprim les
tribunaux? Avez-vous donc supprim les crimes et les dlits?

--Les crimes dureront autant que la vieille et sombre humanit: Mais
le nombre des criminels a diminu avec le nombre de malheureux. Les
faubourgs des grandes villes taient sol nourricier des crimes; nous
n'avons plus de grandes villes. Le tlphone sans fil rend les routes
sres  toute heure. Nous sommes tous munis de dfenses lectriques.
Quant aux dlits, ils dpendaient moins de la perversit des prvenus
que des scrupules des juges. Maintenant que nous n'avons plus de
lgistes ni de juges, et que la justice est rendue par les citoyens
requis  tour de rle, beaucoup de dlits ont disparu, sans doute
parce qu'on ne sait plus les reconnatre.

Ainsi me parlait Michel, en manoeuvrant son aroplane. Je rapporte le
sens de ses paroles aussi exactement qu'il m'est possible. Je regrette
de ne pouvoir, par dfaut de mmoire, et aussi de peur de ne pas me
faire comprendre, reproduire toutes les expressions et surtout le
mouvement mme de son langage. Le boulanger et ses contemporains
parlaient une langue qui me surprit d'abord par la nouveaut du
vocabulaire et de la syntaxe et surtout par un tour abrviatif et
rapide.

Michel aborda la terrasse d'une maison modique, trs agrable.

--Nous sommes arrivs, me dit-il, c'est ici que j'habite. Tu souperas
avec des compagnons qui, comme moi, s'occupent de statistique.

--Comment? vous tes statisticien. Je vous croyais boulanger.

--Je suis boulanger pendant six heures. C'est la dure de la journe,
telle qu'elle est fixe depuis prs d'un sicle par le Comit fdral.
Le reste du temps, je fais de la statistique. C'est la science qui a
remplac l'histoire. Les anciens historiens contaient les actions
clatantes d'un petit nombre d'hommes. Les ntres enregistrent tout ce
qui se produit et tout ce qui se consomme.

Aprs m'avoir fait passer dans un cabinet d'hydrothrapie tabli sur
le toit, Michel me fit descendre dans la salle  manger, claire  la
lumire lectrique, toute blanche, orne seulement d'une frise
sculpte de fraisiers en fleurs. La table de faence colore tait
couverte d'une vaisselle  reflets mtalliques. Trois personnes s'y
tenaient, que Michel me nomma:

--Morin, Perceval, Chron.

Ces trois personnes taient vtues pareillement d'une cotte crue,
d'une culotte de velours et de bas gris. Morin portait une longue
barbe blanche, Chron et Perceval avaient le visage clair. Leurs
cheveux courts et plus encore la franchise de leur regard leur
donnaient l'air de jeunes garons. Mais je ne doutai pas que ce ne
fussent des femmes. Perceval me parut assez belle, bien qu'elle ne ft
plus trs jeune. Je trouvais Chron tout  fait charmante. Michel me
prsenta:

--Je vous amne le camarade Hippolyte, nomm aussi Dufresne, qui a
vcu parmi les mtis, dans les provinces noires des tats-Unis
d'Afrique. Il n'a pu dner  onze heures. Aussi doit-il avoir faim.

J'avais faim. On me servit de petits morceaux dcoups en carrs, qui
n'taient pas mauvais, mais dont je ne reconnus pas le got. Il y
avait sur la table toutes sortes de fromages. Morin me versa d'une
bire lgre, et m'avertit que j'en pouvais boire  ma soif, qu'elle
ne contenait pas d'alcool.

--A la bonne heure, dis-je. Je vois que vous vous proccupez des
dangers de l'alcool.

--Ils n'existent plus gure, me rpondit Morin. Oa a russi 
supprimer l'alcoolisme avant la fin de l're close. Sans cela, il
aurait t impossible d'tablir le nouveau rgime. Un proltariat
alcoolique est incapable de s'manciper.

--N'avez-vous pas aussi, demandai-je en gotant un morceau bizarrement
dcoup, n'avez-vous pas perfectionn l'alimentation?

--Camarade, rpondit Perceval, tu veux parler sans doute de
l'alimentation chimique. Elle n'a pas fait encore de grands progrs.
Nous avons beau dlguer nos chimistes aux cuisines... Leurs pilules
ne valent rien. A cela prs que nous savons doser convenablement les
aliments caloriques et les aliments nutritifs, nous mangeons presque
aussi grossirement que les hommes de l're close, et nous y prenons
autant de plaisir.

--Nos savants, dit Michel, essayent d'instituer une alimentation
rationnelle.

--a, c'est de l'enfantillage, reprit la jeune Chron. On ne fera rien
de bon tant qu'on n'aura pas supprim le gros intestin, organe inutile
et nuisible, foyer d'infection microbienne... On y arrivera.

--Comment cela? demandai-je.

--Mais tout simplement par ablation. Et cette suppression, obtenue
d'abord chirurgicalement sur un nombre suffisant d'individus, tendra 
s'tablir par l'hrdit et sera plus tard acquise  la race entire.

Ces gens me traitaient avec humanit, me parlaient avec obligeance.
Mais je n'entrais pas facilement dans leurs moeurs ni dans leurs ides
et je m'apercevais que je ne les intressais en aucune manire et
qu'ils prouvaient pour mes faons de penser une entire indiffrence.
Plus je leur faisais de politesses, plus je dcourageais leur
sympathie. Quand j'eus adress  Chron quelques compliments pourtant
discrets et sincres, elle ne me regarda mme plus.

Aprs le repas, me tournant vers Morin, qui me semblait intelligent et
doux, je lui dis avec une sincrit qui m'mut moi-mme:

--Monsieur Morin, je ne sais rien et je souffre cruellement de ne rien
savoir. Je vous le rpte: je viens de loin, de trs loin. Dites-moi,
je vous prie, comment fut institue la fdration europenne, et
donnez-moi une ide de l'ordre social actuel.

Le vieux Morin se rcria:

--C'est l'histoire de trois sicles que tu me demandes. Nous en
aurions pour des semaines et des mois. Et il y a bien des choses que
je ne pourrais t'apprendre, parce que je ne les sais pas moi-mme.

Je le suppliai de me donner au moins un aperu trs sommaire, comme
aux enfants des coles.

Alors Morin se renversa dans son fauteuil et dit:

--Pour savoir comment la socit actuelle se constitua, il faut
remonter trs avant dans le pass.

L'oeuvre capitale du XXe sicle de l're close fut l'extinction de la
guerre.

Le Congrs arbitral de la Haye, institu en pleine barbarie, ne
contribua gure au maintien de la paix. Mais une autre institution
plus efficace fut cre  cette poque. Dans les parlements des divers
tats il se forma des groupes de dputs qui se mirent en rapport les
uns avec les autres et prirent l'habitude de dlibrer en commun sur
les questions internationales. Exprimant la volont pacifique d'une
foule croissante d'lecteurs, leurs rsolutions avaient une grande
autorit et donnaient  rflchir aux gouvernements, dont les plus
absolus, si l'on excepte la Russie, avaient, ds cette poque, appris
 compter avec le sentiment populaire. Ce qui nous surprend
aujourd'hui, c'est que personne alors ne reconnut, dans ces runions
de dputs venus de tous les pays, le premier essai d'un parlement
international.

Au reste, le parti de la violence tait encore puissant dans les
empires et mme dans la Rpublique franaise. Et, si le danger des
guerres dynastiques et de ces guerres diplomatiques, dcides autour
d'une table verte pour maintenir ce qu'on appelait l'quilibre
europen, tait conjur pour toujours, on pouvait encore, dans le
mauvais tat industriel o se trouvait l'Europe, redouter que le
conflit des intrts commerciaux ne produisit quelque terrible
conflagration.

Le proltariat, insuffisamment organis, et n'ayant pas encore
conscience de sa force, n'empcha pas les luttes  main arme entre
les nations, mais il en diminua la frquence et la dure.

Les dernires guerres furent causes par cette folie furieuse du
vieux monde qu'on appelait la politique coloniale. Anglais, Russes,
Allemands, Franais, Amricains se disputaient prement, en Asie et en
Afrique, des zones d'influence, comme ils disaient, o ils pussent
tablir avec les indignes, sur le pillage et le massacre, des
relations conomiques. Ils dtruisirent, en Afrique et en Asie, tout
ce qu'il tait possible de dtruire. Puis il arriva ce qu'il devait
arriver. Ils gardrent les colonies pauvres qui leur cotaient cher et
perdirent les colonies prospres. Sans compter qu'en Asie, un petit
peuple hroque, instruit par l'Europe, sut se rendre respectable 
l'Europe. C'est un grand service que, dans les temps barbares, le
Japon rendit  l'humanit.

Quand cette priode abominable de la colonisation prit fin, on ne fit
plus de guerre. Mais les tats entretenaient encore des armes.

Cela dit, je vais t'exposer, selon ton dsir, les origines de la
socit actuelle. Elle est sortie de la socit prcdente. Dans la
vie morale comme dans la vie individuelle les formes s'engendrent les
unes les autres. La socit capitaliste produisit naturellement la
socit collectiviste. Au commencement du XIXe sicle de l're close
il se fit dans l'industrie une volution mmorable. A la mince
production des petits artisans propritaires de leurs outils se
substitua la grande production actionne par un agent nouveau, d'une
merveilleuse puissance, le capital. Ce fut un grand progrs social.

--Qu'est-ce qui fut un grand progrs social? demandai-je.

--Le rgime capitaliste, me rpondit Morin. Il apporta  l'humanit
une source incalculable de richesse. En rassemblant les ouvriers par
grandes masses, et en multipliant leur nombre, il cra le proltariat.
En faisant des travailleurs un immense tat dans l'tat, il prpara
leur mancipation et leur fournit les moyens de conqurir le pouvoir.

Pourtant ce rgime qui devait produire  l'avenir de si heureux
effets tait justement excr des travailleurs, parmi lesquels il fit
d'innombrables victimes.

I1 n'est pas de bien social qui n'ait cot du sang et des larmes. Au
reste, ce rgime, qui avait enrichi la terre entire, faillit la
ruiner. Aprs avoir grandement augment la production, il se trouva
incapable de la rgler, et se dbattit perdument dans des difficults
inextricables.

Tu n'ignores pas entirement, camarade, les troubles conomiques qui
remplirent le XXe sicle. Durant les cent dernires annes de la
domination capitaliste, le dsordre de la production et le dlire de
la concurrence accumulrent les dsastres. Les capitalistes et les
patrons essayrent vainement, par des groupements gigantesques, de
rgler la production et d'anantir la concurrence. Leurs entreprises
mal conues s'abmrent dans d'immenses catastrophes. Durant cette
priode d'anarchie la lutte des classes fut aveugle et terrible. Le
proltariat, accabl par ses victoires autant que par ses dfaites,
cras par les dbris de l'difice qu'il renversait sur sa tte,
dchir par d'effroyables luttes intestines, rejetant avec une
violence aveugle ses chefs les meilleurs et ses amis les plus srs,
combattait sans ordre, dans les tnbres. Cependant il gagnait sans
cesse quelque avantage: augmentation des salaires, diminution des
heures de travail, libert croissante d'organisation et de propagande,
conqute des pouvoirs publics, progrs dans l'opinion tonne. On le
croyait perdu par ses divisions et ses erreurs. Mais tous les grands
partis sont diviss et ils commettent tous des fautes. Le proltariat
avait pour lui la force des choses. Il atteignit vers la fin du sicle
ce point de bien-tre qui permet d'arriver  mieux. Camarade, il faut
qu'un parti soit dj fort pour faire une rvolution  son profit. A
la fin du XXe sicle de l're close la situation gnrale tait
devenue trs favorable aux dveloppements du socialisme. De plus en
plus rduites dans le cours du sicle, les armes permanentes furent
abolies aprs une rsistance dsespre des pouvoirs publics et de la
bourgeoisie possdante, par les Chambres issues du suffrage universel,
sous l'ardente pression du peuple des villes et des campagnes. Depuis
longtemps dj les chefs d'tat gardaient leurs armes, moins en vue
d'une guerre qu'ils ne craignaient ou n'espraient plus, que pour
contenir  l'intrieur la multitude des proltaires. Ils cdrent
enfin. Les armes rgulires furent remplaces par des milices imbues
d'ides socialistes. Ce n'tait pas sans raison qu'ils avaient
rsist. N'tant plus dfendues par des canons et des fusils, les
monarchies tombrent les unes aprs les autres et  leur place
s'tablit le gouvernement rpublicain. Seules, l'Angleterre qui avait
pralablement tabli un rgime que les ouvriers trouvaient
supportable, et la Russie demeure impriale et thocratique,
restrent en dehors de ce grand mouvement. On craignait que le tsar,
prouvant pour l'Europe rpublicaine les sentiments que la Rvolution
franaise avait inspirs  la grande Catherine, ne levt des armes
pour la combattre. Mais son gouvernement tait tombe  ce degr de
faiblesse et d'imbcillit qu'une monarchie absolue peut seule
atteindre. Le proltariat russe, uni aux intellectuels, se souleva et,
aprs une succession effroyable d'attentats et de massacres, le
pouvoir passa aux rvolutionnaires, qui tablirent le rgime
reprsentatif.

La tlgraphie et la tlphonie sans fil taient alors en usage d'une
extrmit de l'Europe  l'autre et d'un emploi si facile que l'homme
le plus pauvre pouvait parler, quand il voulait et comme il voulait, 
un homme plac sur un point quelconque du globe. Il pleuvait  Moscou
des paroles collectivistes. Les paysans russes entendaient dans leur
lit les discours des camarades de Marseille et de Berlin. En mme
temps la direction approximative des ballons et la direction prcise
des machines  voler entrrent dans la pratique. Ce fut la suppression
des frontires. Heure critique entre toutes! Aux coeurs des peuples,
si prs de s'unir et de se fondre en une vaste humanit, l'instinct
patriotique se rveilla. Dans tous les pays en mme temps la foi
nationaliste, rallume, jeta des clairs. Comme il n'y avait plus ni
rois, ni armes, ni aristocratie, ce grand mouvement prit un caractre
tumultueux et populaire. La Rpublique franaise, la Rpublique
allemande, la Rpublique hongroise, la Rpublique roumaine, la
Rpublique italienne, la suisse mme et la belge, exprimrent chacune,
par un vote unanime de leur parlement et dans d'immenses meetings, la
rsolution solennelle de dfendre contre toute agression trangre le
territoire national et l'industrie nationale. Des lois nergiques
furent promulgues, rprimant la contrebande des machines  voler et
rglementant avec svrit l'usage du tlgraphe sans fil. Partout les
milices furent rorganises, ramenes au type ancien des armes
permanentes. On vit reparatre les vieux uniformes, les bottes, les
dolmans, les plumes des gnraux. A Paris, les bonnets  poil furent
applaudis. Tous les boutiquiers et une partie des ouvriers prirent la
cocarde tricolore. Dans tous les centres mtallurgiques on fondait des
canons et des plaques de blindage. On s'attendait  des guerres
terribles. Ce furieux lan se prolongea trois ans, sans choc, puis se
ralentit insensiblement. Les milices reprirent peu  peu un aspect et
des sentiments bourgeois. L'union des peuples, qui semblait recule
dans un lointain fabuleux, tait proche. Les nergies pacifiques se
dveloppaient de jour en jour; les collectivistes faisaient peu  peu
la conqute de la socit. Et le jour vint o les capitalistes vaincus
leur abandonnrent le pouvoir.

--Quel changement! m'criai-je. Il n'y a pas d'exemple dans l'Histoire
d'une telle rvolution.

--Tu penses bien, camarade, reprit Morin, que le collectivisme ne vint
qu' son heure. Les socialistes n'auraient pu supprimer le capital et
la proprit individuelle si ces deux formes de la richesse n'avaient
t dj  peu prs dtruites en fait par l'effort du proltariat et
plus encore par les dveloppements nouveaux de la science et de
l'industrie.

On avait bien cru que le premier tat collectiviste serait
l'Allemagne; le parti ouvrier y tait organis depuis prs de cent ans
et l'on disait partout: Le socialisme est chose allemande. La
France, moins bien prpare, la devana pourtant. La rvolution
sociale se fit d'abord  Lyon,  Lille et  Marseille, au chant de
_l'Internationale_. Paris rsista quinze jours, puis arbora le drapeau
rouge. Le lendemain seulement Berlin proclamait l'tat collectiviste.
Le triomphe du socialisme eut pour consquence la runion des peuples.

Les dlgus de toutes les Rpubliques europennes, sigeant 
Bruxelles, proclamrent la constitution des tats-Unis d'Europe.

L'Angleterre refusa d'en faire partie. Mais elle s'en dclara
l'allie. Devenue socialiste, elle avait gard son roi, ses lords et
jusqu'aux perruques de ses juges. Le socialisme dominait alors en
Ocanie, en Chine, au Japon et dans une partie de la vaste Rpublique
russe. L'Afrique noire, entre dans la phase capitaliste, formait une
confdration peu homogne. L'Union amricaine avait renonc depuis
peu au militarisme mercantile. L'tat du monde se trouvait donc
favorable, en somme, aux libres dveloppements des tats-Unis
d'Europe. Pourtant cette union, accueillie par un dlire de joie, fut
suivie d'un demi-sicle de troubles conomiques et de misres
sociales. Il n'y avait plus d'armes et presque plus de milices;
n'tant pas comprims, les mouvements populaires n'clataient pas avec
violence. Mais l'inexprience ou le mauvais vouloir des gouvernements
locaux entretenait un dsordre ruineux.

Cinquante ans aprs la constitution des tats, les mcomptes taient
si cruels, les difficults semblaient  ce point insurmontables, que
les esprits les plus optimistes commenaient  dsesprer. De sourds
craquements annonaient partout la rupture de l'Union. C'est alors que
la dictature d'un comit compos de quatorze ouvriers mit fin 
l'anarchie et organisa la Fdration des peuples europens, telle
qu'elle existe aujourd'hui. Les uns disent que les Quatorze
dployrent un gnie divinateur et une nergie terrible; d'autres
prtendent que c'tait des gens mdiocres, terrifis et broys
eux-mmes par la ncessit, et qu'ils prsidrent comme malgr eux 
l'organisation spontane des nouvelles forces sociales. Il est certain
du moins qu'ils n'allrent pas contre le cours des choses.
L'organisation qu'ils tablirent ou virent tablir subsiste encore
presque tout entire. La production et la consommation des biens
s'oprent aujourd'hui, peu s'en faut, comme elles furent alors
rgles. C'est avec justice qu'on a fait partir d'eux l're nouvelle.

Morin m'exposa ensuite trs sommairement les principes de la socit
moderne.

--Elle repose, dit-il, sur la suppression totale de la proprit
individuelle.

--Cela, demandai-je, ne vous est-il pas intolrable?

--Pourquoi, Hippolyte, cela nous serait-il intolrable? Autrefois, en
Europe, l'tat percevait l'impt. Il disposait de ressources qui lui
taient propres. Maintenant il est galement juste de dire qu'il
possde tout et qu'il ne possde rien. Il est plus juste encore de
dire que c'est nous qui possdons tout puisque l'tat n'est pas
distinct de nous et qu'il n'est que l'expression de la collectivit.

--Mais, demandai-je, vous n'avez rien en propre, rien; pas mme ces
assiettes dans lesquelles vous mangez, pas mme votre lit, vos draps,
vos habits?

A cette question, Morin sourit.

--Tu es encore plus simple que je ne croyais, Hippolyte. Comment? Tu
t'imagines que nous n'avons pas la proprit de nos meubles? Quelle
ide te fais-tu donc de nos gots, de nos instincts, de nos besoins et
de notre genre de vie? Nous prends-tu pour des moines, comme on disait
autrefois, pour des gens dpourvus de tout caractre individuel et
incapables de donner une empreinte personnelle  ce qui les entoure?
Tu erres, mon ami, tu erres. Nous possdons en propre les objets
destins  notre usage et  notre agrment et nous y sommes plus
attachs que les bourgeois de l're close n'taient attachs  leurs
bibelots, parce que nous avons le got plus aigu et un sentiment plus
vif des formes. Tous nos camarades un peu affins possdent des objets
d'art et en sont trs jaloux. Chron a chez elle des tableaux qui font
sa joie et elle trouverait mauvais que le Comit fdral lui en
contestt la possession. Je garde l dans cette armoire des dessins
anciens, l'oeuvre presque complet de Steinlen, un des artistes les
plus estims de l're close. Je ne les donnerais ni pour or ni pour
argent.

D'o sors-tu, Hippolyte? On te dit que notre socit est fonde sur
la suppression totale de la proprit individuelle et tu te figures
que cette suppression s'tend aux biens meubles et aux objets usuels.
Mais, homme simple, la proprit individuelle que nous avons
totalement supprime, c'est la proprit des moyens de productions,
sol, canaux, chemins, mines, matriel, outillage, etc. Ce n'est pas la
proprit d'une lampe ou d'un fauteuil. Ce que nous avons dtruit,
c'est la possibilit de dtourner au profit d'un individu ou d'un
groupe d'individus les fruits du travail; ce n'est pas la naturelle et
innocente possession des choses amies qui nous entourent.

Morin m'exposa ensuite la rpartition des travaux intellectuels et
manuels sur tous les membres de la communaut, selon leurs aptitudes.

--La socit collectiviste, ajouta-t-il, ne diffre pas seulement de
la socit capitaliste en ce que, dans la premire, tout le monde
travaille. Durant l're close les gens qui ne travaillaient pas
taient nombreux; pourtant c'tait la minorit. Notre socit diffre
surtout de la prcdente en ce que, dans celle-ci, le travail n'tait
pas coordonn et qu'il s'y faisait beaucoup de choses inutiles. Les
ouvriers produisaient sans ordre, sans mthode, sans concert. Il y
avait dans les villes une multitude de fonctionnaires, de magistrats,
de marchands, d'employs qui travaillaient sans produire. Il y avait
des soldats. Le fruit du travail n'tait pas bien rparti. Les douanes
et les tarifs qu'on tablissait pour remdier au mal, l'aggravaient.
Tout le monde souffrait. La production et la consommation sont
maintenant exactement rgles. Enfin notre socit diffre de
l'ancienne en ce que nous jouissons tous des bienfaits de la machine
dont l'usage dans l'ge capitaliste tait souvent dsastreux pour les
travailleurs.

Je demandai comment il avait t possible de constituer une socit
compose tout entire d'ouvriers.

Morin me fit remarquer que l'aptitude de l'homme au travail est
gnrale et que c'est un des caractres essentiels de la race.

--Dans les temps barbares, et jusqu' la fin de l're close, les
aristocrates et les riches ont toujours montr leur prfrence pour le
travail manuel. Ils ont peu exerc leur intelligence, et seulement par
exception. Leur got s'est port constamment sur des occupations
telles que la chasse et la guerre, o le corps a plus de part que
l'esprit. Ils montaient  cheval, conduisaient des voitures, faisaient
de l'escrime, tiraient au pistolet. On peut donc dire qu'ils
travaillaient de leurs mains. Leur travail tait strile ou nuisible,
parce qu'un prjug leur interdisait tout travail utile ou bienfaisant
et aussi parce que, de leur temps, le travail utile se faisait le plus
souvent dans des conditions ignobles et dgotantes. Il n'a pas t
trop difficile, en remettant le travail en honneur, d'en donner le
got  tout le monde. Les hommes des ges barbares taient fiers de
porter un sabre ou un fusil. Les hommes d'aujourd'hui sont fiers de
manier une bche ou un marteau. Il y a dans l'humanit un fond qui ne
change gure.

Morin m'ayant dit qu'on avait perdu jusqu'au souvenir de toute
circulation montaire:

--Comment, lui demandai-je,  dfaut de numraire, oprez-vous les
transactions?

--Nous changeons les produits au moyen de bons semblables  celui que
tu as reu, camarade, et qui correspondent aux heures de travail que
nous faisons. La valeur des produits est mesure sur la dure du
travail qu'ils ont cot. Le pain, la viande, la bire, les habits, un
aroplane, valent _x_ heures, _x_ jours de travail. Sur chacun de ces
bons, qui nous sont dlivrs, la collectivit, ou, comme on disait
autrefois, l'tat, retient un certain nombre de minutes pour les
affecter aux ouvrages improductifs, aux rserves alimentaires et
mtallurgiques, aux maisons de retraite et de sant, etc., etc.

--Et ces minutes, interrompit Michel, vont toujours croissant. Le
Comit fdral ordonne beaucoup trop de grands travaux dont nous avons
ainsi la charge. Les rserves sont trop considrables. Les magasins
publics regorgent de richesses de toutes sortes. Ce sont nos minutes
de travail qui dorment l. Il y a encore bien des abus.

--Sans doute, rpliqua Morin. On pourrait mieux faire. La richesse de
l'Europe, accrue par le travail gnral et mthodique, est immense.

J'tais curieux de savoir si ces gens-l n'avaient pour mesure du
travail que le temps de l'accomplir et si pour eux la journe du
terrassier ou du gcheur de pltre, valait celle du chimiste ou du
chirurgien. Je le demandai ingnument.

--Voil une sotte question, s'cria Perceval.

Mais le vieux Morin consentit  m'clairer.

--Toutes les tudes, toutes les recherches, tous les travaux qui
concourent  rendre la vie meilleure et plus belle sont encourags
dans nos ateliers et dans nos laboratoires. L'tat collectiviste
favorise les hautes tudes. tudier c'est produire, puisqu'on ne
produit pas sans tude. L'tude, comme le travail, donne droit 
l'existence. Ceux qui se vouent  de longues et difficiles recherches
s'assurent par cela mme une existence paisible et respecte. Un
sculpteur fait en quinze jours la maquette d'une figure: mais il a
travaill cinq ans pour apprendre  modeler. Et depuis cinq ans l'tat
paye sa maquette. Un chimiste dcouvre en quelques heures les
proprits singulires d'un corps. Mais il a dpens des mois  isoler
ce corps et des annes  se rendre capable d'une telle oeuvre. Durant
tout ce temps il a vcu aux frais de l'tat. Un chirurgien enlve une
tumeur en dix minutes. Mais c'est aprs quinze ans d'tude et de
pratique. Et voil quinze ans qu'il reoit en consquence des bons de
l'tat. Tout homme qui donne en un mois, en une heure, en quelques
minutes le produit du travail de sa vie entire ne fait que rendre
d'un coup  la collectivit ce qu'il en avait reu chaque jour.

--Sans compter que nos grands intellectuels, dit Perceval, nos
chirurgiens, nos doctoresses, nos chimistes, savent trs bien profiter
de leurs travaux et de leurs dcouvertes pour accrotre dmesurment
leurs jouissances. Ils se font attribuer des machines ariennes de
soixante chevaux, des palais, des jardins, des parcs immenses. Ce sont
des gens, pour la plupart trs pres  s'emparer des biens de la vie
et qui mnent une existence plus splendide et plus abondante que les
bourgeois de l're close. Et le pis est que beaucoup d'entre eux sont
des imbciles qu'on devrait embaucher dans les moulins, comme
Hippolyte.

Je saluai. Michel approuva Perceval et se plaignit amrement de la
complaisance de l'tat  engraisser les chimistes aux dpens des
autres travailleurs.

Je demandai si le trafic des bons n'en amenait pas la hausse ou la
baisse.

--Le trafic des bons, me rpondit Morin, est interdit. En fait on ne
peut pas l'empcher absolument. Il y a chez nous, comme autrefois, des
avares et des prodigues, des laborieux et des paresseux, des riches et
des pauvres, des heureux et des malheureux, des satisfaits et des
mcontents. Mais tout le monde vit, et c'est bien quelque chose.

Je demeurai un moment songeur; puis:

--Monsieur Morin,  vous entendre, il me semble que vous avez ralis,
autant qu'il tait possible, l'galit et la fraternit. Mais je
crains que ce ne soit aux dpens de la libert, que j'ai appris 
chrir comme le premier des biens.

Morin haussa les paules.

--Nous n'avons pas tabli l'galit. Nous ne savons ce que c'est. Nous
avons assur la vie  tout le monde. Nous avons mis le travail en
honneur. Aprs cela, si le maon se croit suprieur au pote et le
pote au maon, c'est leur affaire. Tous nos travailleurs s'imaginent
que leur genre de travail est le premier du monde. Il y a plus
d'avantages  cela que d'inconvnients.

Camarade Hippolyte, tu sembles avoir beaucoup lu les livres du XIXe
sicle de l're close, que l'on n'ouvre plus gure: tu parles leur
langage, qui nous est devenu tranger. Nous ne concevons pas
facilement aujourd'hui que les anciens amis du peuple aient pu prendre
pour devise: _Libert, galit, Fraternit_. La libert ne peut pas
tre dans la socit, puisqu'elle n'est pas dans la nature. Il n'y a
pas d'animal libre. On disait autrefois d'un homme qu'il tait libre
quand il n'obissait qu'aux lois. C'tait puril. On a fait d'ailleurs
un si trange usage du mot de libert dans les derniers temps de
l'anarchie capitaliste, que ce mot a fini par exprimer uniquement la
revendication des privilges. L'ide d'galit est moins raisonnable
encore, et elle est fcheuse en ce qu'elle suppose un faux idal. Nous
n'avons pas  rechercher si les hommes sont gaux entre eux. Nous
devous veiller  ce que chacun fournisse tout ce qu'il peut donner et
reoive tout ce dont il a besoin. Quant  la fraternit, nous savons
trop comment les frres ont trait les frres pendant des sicles.
Nous ne disons pas que les hommes sont mauvais. Nous ne disons pas
qu'ils sont bons. Ils sont ce qu'ils sont. Mais ils vivent en paix
quand ils n'ont plus de causes de se battre. Nous n'avons qu'un mot
pour exprimer notre ordre social. Nous disons que nous sommes en
harmonie. Et il est certain qu'aujourd'hui toutes les forces humaines
agissent de concert.

--Aux sicles, lui dis-je, de ce que vous appelez l're close, on
aimait mieux possder que jouir. Et je conois qu'au rebours vous
aimiez mieux jouir que possder. Mais ne vous est-il pas pnible de
n'avoir pas de biens  laisser  vos enfants?

--Dans les temps capitalistes, rpliqua vivement Morin, combien
d'hommes laissaient un hritage? Un sur mille, un sur dix mille. Sans
compter que de nombreuses gnrations ne connurent point la libert de
tester. Quoi qu'il en soit, la transmission de la fortune par voie
d'hritage tait parfaitement concevable quand la famille existait.
Mais maintenant...

--Quoi! m'criai-je, vous ne vivez pas en famille?

Ma surprise, que j'avais laiss voir, parut comique  la camarade
Chron.

--Nous savons en effet, me dit-elle, que le mariage subsiste chez les
Cafres. Nous, les Europennes, nous ne faisons point de promesses; ou
si nous en faisons, la loi l'ignore. Nous estimons que la destine
entire d'un tre humain ne saurait dpendre d'un mot. Il subsiste
pourtant un reste des coutumes de l're close. Quand une femme se
donne, elle jure fidlit sur les cornes de la lune. En ralit, ni
l'homme ni la femme ne prennent d'engagement. Et il n'est pas rare que
leur union dure autant que la vie. Ils ne voudraient ni l'un ni
l'autre tre l'objet d'une fidlit garde au serment et non pas
assure par des convenances physiques et morales. Nous ne devons rien
 personne. Un homme autrefois persuadait  une femme qu'elle lui
appartenait. Nous sommes moins simples. Nous croyons qu'un tre humain
n'appartient qu' lui seul. Nous nous donnons quand nous voulons et 
qui nous voulons.

D'ailleurs nous n'avons pas honte de cder au dsir. Nous ne sommes
pas hypocrites. Il y a seulement quatre cents ans, les hommes
n'entendaient rien  la physiologie, et cette ignorance tait cause de
grandes illusions et de cruelles surprises. Hippolyte, quoi qu'en
disent les Cafres, il faut subordonner la socit  la nature et non,
comme on l'a fait trop longtemps, la nature  la socit.

Perceval appuya les paroles de sa camarade:

--Pour te montrer, ajouta-t-elle, comment la question des sexes est
rgle dans notre socit, je t'apprendrai, Hippolyte, que, dans
beaucoup d'usines, le dlgu  l'embauchage ne demande pas mme si
l'on est homme ou femme. Le sexe d'une personne n'intresse pas la
collectivit.

--Mais les enfants?

--Quoi? les enfants?

--Ne sont-ils point abandonns, n'ayant pas de famille?

--D'o te peut venir une semblable ide? L'amour maternel est un
instinct trs fort chez la femme. Dans l'affreuse socit passe, on
voyait des mres braver la misre et la honte pour lever leurs
enfants naturels. Pourquoi les ntres, exemptes de honte et de misre,
abandonneraient-elles leurs petits? Il y a parmi nous beaucoup de
bonnes compagnes et beaucoup de bonnes mres. Mais le nombre est trs
grand et s'accrot sans cesse des femmes qui se passent d'hommes.

Chron fit  ce propos une observation assez trange.

--Nous avons, dit-elle, sur les caractres sexuels, des notions que ne
souponnait pas la simplicit barbare des hommes de l're close. De ce
qu'il y a deux sexes et qu'il n'y en a que deux, on tira longtemps des
consquences fausses. On en conclut qu'une femme est absolument femme
et un homme absolument homme. La ralit n'est pas telle, il y a des
femmes qui sont beaucoup femmes, et des femmes qui le sont peu. Ces
diffrences, autrefois dissimules par le costume et le genre de vie,
masques par le prjug, apparaissent clairement dans notre socit.
Ce n'est pas tout, elles s'accentuent et deviennent plus sensibles 
chaque gnration. Depuis que les femmes travaillent comme les hommes,
agissent et pensent comme les hommes, on en voit beaucoup qui
ressemblent  des hommes. Nous arriverons peut-tre un jour  crer
des neutres,  faire des ouvrires, comme on dit des abeilles. Ce sera
un grand avantage: on pourra augmenter le travail sans augmenter la
population d'une manire disproportionne avec les biens ncessaires.
Nous redoutons galement le dficit et l'excdent des naissances.

Je remerciai Perceval et Chron de m'avoir obligeamment renseign sur
un sujet si intressant et demandai si l'instruction n'tait pas
nglige dans la socit collectiviste et s'il y avait encore une
science spculative et des arts libraux.

Voici ce que le vieux Morin me rpondit:

--L'instruction,  tous les degrs, est trs dveloppe. Les camarades
savent tous quelque chose; ils ne savent pas les mmes choses et n'ont
rien appris d'inutile. On ne perd plus le temps  tudier le droit et
la thologie. Chacun prend des arts et des sciences ce qui lui
convient. Nous avons encore beaucoup d'ouvrages anciens, bien que la
plupart des livres imprims avant l're nouvelle aient pri. On
imprime encore des livres; on en imprime plus que jamais. Pourtant la
typographie tend  disparatre. Elle sera remplace par la
phonographie. Dj les potes et les romanciers s'ditent
phonographiquement. Et l'on a imagin pour la publication des pices
de thtre une combinaison trs ingnieuse du phono et du cinmato qui
reproduit tout ensemble le jeu et la voix des acteurs.

--Vous avez des potes? des auteurs dramatiques?

--Non seulement nous avons des potes, mais nous avons une posie. Les
premiers, nous avons dlimit le domaine de la posie. Avant nous,
beaucoup d'ides taient exprimes en vers, qui pouvaient l'tre mieux
en prose. On rimait des rcits. C'tait une survivance du temps o
l'on rdigeait en langage mesur les dispositions lgislatives et les
recettes d'conomie rurale. Maintenant les potes ne disent plus que
des choses dlicates qui n'ont pas de sens, et leur grammaire, leur
langue leur appartiennent en propre comme leurs rythmes, leurs
assonances et leurs allitrations. Quant  notre thtre, il est
presque exclusivement lyrique. Une connaissance exacte de la ralit
et une vie sans violence nous ont rendus presque indiffrents au drame
et  la tragdie. L'unification des classes et l'galit des sexes ont
enlev  la vieille comdie presque toute sa matire. Mais jamais la
musique n'a t si belle ni tant aime. Nous admirons surtout la
sonate et la symphonie.

Notre socit est trs favorable aux arts du dessin. Beaucoup de
prjugs, qui nuisaient  la peinture, ont disparu. Notre vie est plus
claire et plus belle que la vie bourgeoise, et nous avons un vif
sentiment de la forme. La sculpture est plus florissante encore que la
peinture, depuis qu'elle s'est associe intelligemment  la dcoration
des palais publics et des habitations prives. Jamais on n'avait tant
fait pour l'enseignement de l'art. Si tu conduis quelques minutes
seulement ton aroplane sur une de nos rues, tu seras surpris du
nombre des coles, et des muses.

--Enfin, demandai-je, tes-vous heureux?

Morin secoua la tte:

--Il n'est pas dans la nature humaine de goter un bonheur parfait. On
n'est pas heureux sans effort et tout effort comporte la fatigue et la
souffrance. Nous avons rendu la vie supportable  tous. C'est quelque
chose. Nos descendants feront mieux. Notre organisation n'est pas
immuable. Il y a seulement cinquante ans, elle tait diffrente de ce
qu'elle est aujourd'hui. Et des observateurs subtils croient
s'apercevoir que nous allons vers de grands changements. Il se peut.
Mais les progrs de la civilisation humaine seront dsormais
harmonieux et pacifiques.

--Ne craignez-vous pas, au contraire, lui demandai-je, que cette
civilisation dont vous semblez satisfait, ne soit dtruite par une
invasion de barbares? Il reste encore, m'avez-vous dit, en Asie et en
Afrique, de grands peuples noirs ou jaunes, qui ne sont pas entrs
dans votre concert. Ils ont des armes et vous n'en avez pas. S'ils
vous attaquaient...

--Notre dfense est assure. Seuls les Amricains et les Australiens
pourraient lutter contre nous, parce qu'ils sont aussi savants que
nous. Mais l'ocan nous spare et la communaut des intrts nous
assure leur amiti. Quant aux ngres capitalistes, ils en sont encore
aux canons d'acier, aux armes  feu et  toute la vieille ferraill du
XXe sicle. Que pourraient ces antiques engins contre une dcharge de
rayons Y? Nos frontires sont dfendues par l'lectricit. Il rgne
autour de la fdration une zone de foudre. Un petit homme  lunettes
est assis je ne sais o, devant un clavier. C'est notre unique soldat.
Il n'a qu' mettre le doigt sur une touche pour pulvriser une arme
de cinq cent mille hommes.

Morin hsita un moment. Puis il reprit d'une voix plus lente:

--Si notre civilisation tait menace, ce ne serait pas par ses
ennemis du dehors. Ce serait par ses ennemis du dedans.

--Il y en a donc?

--Il y a les anarchistes. Ils sont nombreux, ardents, intelligents.
Nos chimistes, nos professeurs de sciences et de lettres sont presque
tous anarchistes. Ils attribuent  la rglementation du travail et des
produits la plupart des maux qui affligent encore la socit. Ils
prtendent que l'humanit ne sera heureuse que dans l'tat d'harmonie
spontane qui natra de la destruction totale de la civilisation. Ils
sont dangereux. Ils le seraient davantage si nous les rprimions. Mais
nous n'en avons ni l'envie ni les moyens. Nous n'avons aucun pouvoir
de contrainte ou de rpression, et nous en trouvons bien. Dans les
ges barbares, les hommes se faisaient de grandes illusions sur
l'efficacit des peines. Nos pres ont supprim tout l'ordre
judiciaire. Ils n'en avaient plus besoin. En supprimant la proprit
prive, ils ont supprim du mme coup le vol et l'escroquerie. Depuis
que nous portons des dfenses lectriques, les attentats sur les
personnes ne sont plus  craindre. L'homme est devenu respectable 
l'homme. On commet encore des crimes passionnels, on en commettra
toujours. Pourtant ces sortes de crimes, quand ils sont impunis,
deviennent plus rares. Tout notre corps judiciaire se compose de
prud'hommes lus qui jugent gratuitement les contraventions et les
contestations.

Je me levai, et, remerciant mes compagnons de leur bienveillance, je
demandai  Morin la faveur de lui faire une dernire question.

--Vous n'avez plus de religion?

--Nous en avons au contraire un grand nombre et quelques-unes assez
nouvelles. Pour ne parler que de la France, nous avons la religion de
l'humanit, le positivisme, le christianisme et le spiritisme. Dans
certaines contres, il reste des catholiques, mais peu nombreux et
diviss en plusieurs sectes,  la suite des schismes qui se
produisirent au XXe siicle, quand l'glise fut spare de l'tat. Il
n'y a plus de pape depuis longtemps.

--Tu te trompes, dit Michel. Il y a encore un pape. Le hasard me l'a
fait connatre. C'est Pie XXV, teinturier, _via dell' Orso_,  Rome.

--Comment! m'criai-je, le pape est teinturier?

--Qu'y a-t-il de surprenant  cela? Il faut bien qu'il ait un mtier,
comme tout le monde.

--Mais son glise?

--Il est reconnu par quelques milliers de personnes, en Europe.

A ces mots, nous nous sparmes. Michel m'avertit que je trouverais un
logis dans le voisinage et que Chron m'y conduirait en rentrant chez
elle.

La nuit tait claire par une lumire d'opale, pntrante en mme
temps et douce. Le feuillage en recevait l'clat de l'mail. Je
marchais  ct de Chron.

Je l'observais. Ses chaussures plates donnaient  sa dmarche de la
solidit,  son corps de l'aplomb et, bien que ses vtements d'homme
la fissent paratre plus petite qu'elle n'tait, bien qu'elle et une
main dans la poche, son allure, toute simple, ne manquait pas de
fiert. Elle regardait librement  droite et  gauche. C'est la
premire femme  qui je voyais cet air de curiosit tranquille et de
flnerie amuse. Ses traits avaient, sous le bret, de la finesse et
de l'accent. Elle m'irritait et me charmait. Je craignais qu'elle ne
me trouvt bte et ridicule. Tout au moins, il tait visible que je
lui inspirais une extrme indiffrence. Pourtant elle me demanda tout
 coup quel tait mon tat. Je rpondis au hasard que j'tais
lectricien.

--Moi aussi, me dit-elle.

J'arrtai prudemment la conversation.

Des sons inous remplissaient l'air nocturne de leur bruit tranquille
et rgulier, que j'coutais avec effroi comme la respiration du gnie
monstrueux de ce monde nouveau.

A mesure que je l'observais davantage, je me sentais pour
l'lectricienne un got qu'une pointe d'antipathie avivait.

--Alors, lui dis-je tout  coup, vous avez rgl scientifiquement
l'amour, et c'est une affaire qui ne trouble plus personne.

--Tu te trompes, me rpondit-elle. Sans doute nous n'en sommes plus 
l'imbcillit furieuse de l're close, et le domaine entier de la
physiologie humaine est dsormais affranchi des barbaries lgales et
des terreurs thologiques. Nous ne nous faisons plus une fausse et
cruelle ide du devoir. Mais les lois qui rglent l'attrait des corps
pour les corps nous restent mystrieuses. Le gnie de l'espce est ce
qu'il fut et ce qu'il sera toujours, violent et capricieux.
Aujourd'hui comme autrefois l'instinct est plus fort que la raison.
Notre supriorit sur les anciens est moins de le savoir que de le
dire. Nous avons en nous une force capable de crer les mondes, le
dsir, et tu veux que nous puissions la rgler. C'est trop nous
demander. Nous ne sommes plus des barbares. Nous ne sommes pas encore
des sages. La collectivit ignore totalement tout ce qui concerne les
rapports des sexes. Ces rapports sont ce qu'ils peuvent, tolrables le
plus souvent, rarement dlicieux, parfois horribles. Mais ne crois
pas, camarade, que l'amour ne trouble plus personne.

Il m'tait impossible de discuter des ides si tranges. J'amenai la
conversation sur le caractre des femmes. Chron en vint  me dire
qu'il y en avait de trois sortes, les amoureuses, les curieuses et les
indiffrentes. Je lui demandai alors de quelle sorte elle tait.

Elle me regarda avec un peu de hauteur et me dit:

--Il y a aussi plusieurs sortes d'hommes. Il y a d'abord les
impertinents...

Ce mot me la fit paratre beaucoup plus contemporaine qu'il ne m'avait
sembl jusque-l. C'est pourquoi je me mis  lui tenir le langage qui
m'tait habituel dans de semblables occasions. Et aprs plusieurs
paroles futiles et frivoles:

--Voulez-vous m'accorder une faveur? Dites-moi votre petit nom.

--Je n'en ai pas.

Elle vit que cela me semblait disgracieux. Car elle reprit un peu
pique:

--Penses-tu qu'une femme ne puisse plaire que si elle a un petit nom,
comme les dames d'autrefois, un nom de baptme, Marguerite, Thrse ou
Jeanne?

--Vous me prouvez bien le contraire.

Je cherchai son regard et ne le trouvai pas. Elle avait l'air de
n'avoir pas entendu. Je n'en pouvais douter: elle tait coquette.
J'tais ravi. Je lui dis que je la trouvais charmante, que je
l'aimais, et je le lui redis. Elle m'en laissa tout le temps et me
demanda aprs:

--Qu'est-ce que cela veut dire?

Je devins pressant.

Elle me le reprocha:

--Ce sont des manires de sauvage.

--Je vous dplais.

--Je ne dis pas cela.

--Chron! Chron! est-ce qu'il vous en coterait beaucoup de...

Nous nous assmes sur un banc ombrag par un orme. Je lui pris la
main, la portai  mes lvres... Tout  coup, je ne sentis, ne vis plus
rien, et je me trouvai couch dans mon lit. Je me frottai les yeux,
que piquait la lumire matinale, et je reconnus mon valet de chambre
qui, dress devant moi, l'air stupide, me disait:

--Monsieur, il est neuf heures. Monsieur m'a dit de rveiller monsieur
 neuf heures. Je viens dire  monsieur qu'il est neuf heures.

VI


Quand Hippolyte Dufresne eut achev sa lecture, ses amis lui
adressrent les flicitations convenables.

Nicole Langelier, lui appliquant les paroles de Critias  Triphon:

--Tu sembles, lui dit-il, avoir dormi sur la pierre blanche, au milieu
du peuple des songes, puisque tu as fait un si long rve durant une
nuit si courte.

--Il n'est pas probable, dit Josphin Leclerc, que l'avenir soit tel
que vous l'avez vu. Je ne souhaite pas l'avnement du socialisme, mais
je ne le crains pas. Le collectivisme au pouvoir serait tout autre
chose qu'on ne s'imagine. Qui donc a dit, reportant sa pense au temps
de Constantin et des premires victoires de l'glise: Le
christianisme triomphe. Mais il triomphe aux conditions imposes par
la vie  tous les partis politiques et religieux. Tous, quels qu'ils
soient, ils se transforment si compltement dans la lutte, qu'aprs la
victoire, il ne leur reste d'eux-mmes que leur nom et quelques
symboles de leur pense perdue.

--Faut-il donc renoncer  connatre l'avenir? demanda M. Goubin.

Mais Giacomo Boni, qui en creusant quelques pieds de terre tait
descendu de l'poque actuelle  l'ge de la pierre:

--En somme l'humanit change peu, dit-il. Ce qui sera c'est ce qui
fut.

--Sans doute, rpliqua Jean Boilly, l'homme, ou ce que nous appelons
l'homme, change peu. Nous appartenons  une espce dfinie.
L'volution de l'espce est forcment comprise dans la dfinition de
l'espce. Elle ne comporte pas d'infinies metamorphoses. On ne peut
concevoir l'humanit aprs sa transformation. Une espce transforme
est une espce disparue. Mais quelle raison avons-nous de croire que
l'homme est le terme de l'volution de la vie sur la terre? Pourquoi
supposer que sa naissance a puis les forces cratrices de la nature,
et que la mre universelle des flores et des faunes, aprs l'avoir
form, devint  jamais strile? Un philosophe naturaliste, qui ne
s'effraie point de sa propre pense, H.-G. Wells, a dit: L'homme
n'est pas final. Non, l'homme n'est ni le principe ni la fin de la
vie terrestre. Avant lui, sur le globe, des formes animes se
multiplirent au fond des mers, dans le limon des plages, dans les
forts, les lacs, les prairies et sur les montagnes chevelues. Aprs
lui des formes nouvelles se dvelopperont encore. Une race future,
sortie, peut-tre de la ntre, n'ayant, peut-tre, avec nous aucun
lien d'origine, nous succdera dans l'empire de la plante. Ces
nouveaux gnies de la terre nous ignoreront ou nous mpriseront. Les
monuments de nos arts, s'ils en dcouvrent des vestiges, n'auront
point de sens pour eux. Dominateurs futurs, dont nous ne pouvons pas
plus deviner l'esprit, que le palaeopithque des monts Siwalik n'a pu
pressentir la pense d'Aristote, de Newton et de Poincar.

FIN







*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, SUR LA PIERRE BLANCHE ***

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