Project Gutenberg's Ainsi Parlait Zarathoustra, by Frdric Nietzsche.
#3 in our series by Frdric Nietzsche.

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Title: Ainsi Parlait Zarathoustra

Author: Frdric Nietzsche.

Release Date: March, 2004 [EBook #5258]
[This file was first posted on June 15, 2002]
[Most recently updated November 12, 2005]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA ***


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AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA

Par Frdric Nietzsche.




PREMIRE PARTIE

LE PROLOGUE DE ZARATHOUSTRA


Lorsque Zarathoustra eut atteint sa trentime anne, il quitta sa
patrie et le lac de sa patrie et s'en alla dans la montagne.  L il
jouit de son esprit et de sa solitude et ne s'en lassa point durant dix
annes.  Mais enfin son coeur se transforma, - et un matin, se levant
avec l'aurore, il s'avana devant le soleil et lui parla ainsi:

"O grand astre!  Quel serait ton bonheur, si tu n'avais pas ceux que tu
claires?

Depuis dix ans que tu viens vers ma caverne: tu te serais lass de ta
lumire et de ce chemin, sans moi, mon aigle et mon serpent.

Mais nous t'attendions chaque matin, nous te prenions ton superflu et
nous t'en bnissions.

Voici!  Je suis dgot de ma sagesse, comme l'abeille qui a amass
trop de miel.  J'ai besoin de mains qui se tendent.  Je voudrais donner
et distribuer, jusqu' ce que les sages parmi les hommes soient
redevenus joyeux de leur folie, et les pauvres, heureux de leur
richesse.

Voil pourquoi je dois descendre dans les profondeurs, comme tu fais le
soir quand tu vas derrire les mers, apportant ta clart au-dessous du
monde,  astre dbordant de richesse!

Je dois disparatre ainsi que toi, _me coucher,_ comme disent les
hommes vers qui je veux descendre.

Bnis-moi donc, oeil tranquille, qui peux voir sans envie un bonheur
mme sans mesure!

Bnis la coupe qui veut dborder, que l'eau toute dore en dcoule,
apportant partout le reflet de ta joie!

Vois! cette coupe veut se vider  nouveau et Zarathoustra veut
redevenir homme."

Ainsi commena le dclin de Zarathoustra.


2.


Zarathoustra descendit seul des montagnes, et il ne rencontra personne.
 Mais lorsqu'il arriva dans les bois, soudain se dressa devant lui un
vieillard qui avait quitt sa sainte chaumire pour chercher des
racines dans la fret.  Et ainsi parla le vieillard et il dit 
Zarathoustra:

"Il ne m'est pas inconnu, ce voyageur; voil bien des annes qu'il
passa par ici.  Il s'appelait Zarathoustra, mais il s'est transform.

Tu portais alors ta cendre  la montagne; veux-tu aujourd'hui porter
ton feu dans la valle?  Ne crains-tu pas le chtiment des incendiaires?

Oui, je reconnais Zarathoustra.  Son oeil est limpide et sur sa lvre
ne se creuse aucun pli de dgot.  Ne s'avance-t-il pas comme un
danseur?

Zarathoustra s'est transform, Zarathoustra s'est fait enfant,
Zarathoustra s'est veill: que vas-tu faire maintenant auprs de ceux
qui dorment?

Tu vivais dans la solitude comme dans la mer et la mer te portait.
Malheur  toi, tu veux donc atterrir?  Malheur  toi, tu veux de
nouveau traner toi-mme ton corps?"

Zarathoustra rpondit: "J'aime les hommes."

"Pourquoi donc, dit le sage, suis-je all dans les bois et dans la
solitude?  N'tait-ce pas parce que j'aimais trop les hommes?

Maintenant j'aime Dieu: je n'aime point les hommes.  L'homme est pour
moi une chose trop imparfaite.  L'amour de l'homme me tuerait."

Zarathoustra rpondit: "Qu'ai-je parl d'amour!  Je vais faire un
prsent aux hommes."

"Ne leur donne rien, dit le saint.  Enlve-leur plutt quelque chose et
aide-les  le porter - rien ne leur sera meilleur: pourvu qu' toi
aussi cela fasse du bien!

Et si tu veux donner, ne leur donne pas plus qu'une aumne, et attends
qu'ils te la demandent!"

"Non, rpondit Zarathoustra, je ne fais pas l'aumne.  Je ne suis pas
assez pauvre pour cela."

Le saint se prit  rire de Zarathoustra et parla ainsi: "Tche alors de
leur faire accepter les trsors.  Ils se mfient des solitaires et ne
croient pas que nous venions pour donner.

A leurs oreilles les pas du solitaire retentissent trop trangement 
travers les rues.  Dfiants comme si la nuit, couchs dans leurs lits,
ils entendaient marcher un homme, longtemps avant de lever du soleil,
ils se demandent peut-tre: O se glisse ce voleur?

Ne vas pas auprs des hommes, reste dans la fort!  Retourne plutt
auprs des btes!  Pourquoi ne veux-tu pas tre comme moi, - ours parmi
les ours, oiseau parmi les oiseaux?"

"Et que fait le saint dans les bois?" demanda Zarathoustra.

Le saint rpondit: "Je compose des chants et je les chante, et quand je
fais des chants, je ris, je pleure et je murmure: c'est ainsi que je
loue Dieu.

Avec des chants, des pleurs, des rires et des murmures, je rends grce
 Dieu qui est mon Dieu.  Cependant quel prsent nous apportes-tu?"

Lorsque Zarathoustra eut entendu ces paroles, il salua le saint et lui
dit: "Qu'aurais-je  vous donner?  Mais laissez-moi partir en hte,
afin que je ne vous prenne rien!" - Et c'est ainsi qu'ils se sparrent
l'un de l'autre, le vieillard et l'homme, riant comme rient deux petits
garons.

Mais quand Zarathoustra fut seul, il parla ainsi  son coeur:
"Serait-ce possible!  Ce vieux saint dans sa fort n'as pas encore
entendu dire que _Dieu est mort!_"


3.


Lorsque Zarathoustra arriva dans la ville voisine qui se trouvait le
plus prs des bois, il y vit une grande foule rassemble sur la place
publique: car on avait annonc qu'un danseur de corde allait se
montrer.  Et Zarathoustra parla au peuple et lui dit:

_Je vous enseigne le Surhumain._ L'homme est quelque chose qui doit
tre surmont.  Qu'avez-vous fait pour le surmonter?

Tous les tres jusqu' prsent ont cr quelque chose au-dessus d'eux,
et vous voulez tre le reflux de ce grand flot et plutt retourner  la
bte que de surmonter l'homme?

Qu'est le singe pour l'homme?  Une drision ou une honte douloureuse.
Et c'est ce que doit tre l'homme pour le surhumain: une drision ou
une honte douloureuse.

Vous avez trac le chemin qui va du ver jusqu' l'homme et il vous est
rest beaucoup du ver de terre.  Autrefois vous tiez singe et
maintenant encore l'homme est plus singe qu'un singe.

Mais le plus sage d'entre vous n'est lui-mme qu'une chose disparate,
hybride fait d'une plante et d'un fantme.  Cependant vous ai-je dit de
devenir fantme ou plante?

Voici, je vous enseigne le Surhumain!

Le Surhumain est le sens de la terre.  Que votre volont dise: que le
Surhumain _soit_ le sens de la terre.

Je vous en conjure, mes frres, _restez fidles  la terre_ et ne
croyez pas ceux qui vous parlent d'espoirs supraterrestres!  Ce sont
des empoisonneurs, qu'ils le sachent ou non.

Ce sont des contempteurs de la vie, des moribonds et des empoisonns
eux-mmes, de ceux dont la terre est fatigue: qu'ils s'en aillent donc!

Autrefois le blasphme envers Dieu tait le plus grand blasphme, mais
Dieu est mort et avec lui sont morts ses blasphmateurs.  Ce qu'il y a
de plus terrible maintenant, c'est de blasphmer la terre et d'estimer
les entrailles de l'impntrable plus que le sens de la terre!

Jadis l'me regardait le corps avec ddain, et rien alors n'tait plus
haut que ce ddain: elle le voulait maigre, hideux, affam!  C'est
ainsi qu'elle pensait lui chapper,  lui et  la terre!

Oh! cette me tait elle-mme encore maigre, hideuse et affame: et
pour elle la cruaut tait une volupt!

Mais, vous aussi, mes frres, dites-moi: votre corps, qu'annonce-t-il
de votre me?  Votre me n'est-elle pas pauvret, ordure et pitoyable
contentement de soi-mme?

En vrit, l'homme est un fleuve impur.  Il faut tre devenu ocan pour
pouvoir, sans se salir, recevoir un fleuve impur.

Voici, je vous enseigne le Surhumain: il est cet ocan; en lui peut
s'abmer votre grand mpris.

Que peut-il vous arriver de plus sublime?  C'est l'heure du grand
mpris.  L'heure o votre bonheur mme se tourne en dgot, tout comme
votre raison et votre vertu.

L'heure o vous dites: "Qu'importe mon bonheur!  Il est pauvret,
ordure et pitoyable contentement de soi-mme.  Mais mon bonheur devrait
lgitimer l'existence elle-mme!"

L'heure o vous dites: "Qu'importe ma raison?  Est-elle avide de
science, comme le lion de nourriture?  Elle est pauvret, ordure et
pitoyable contentement de soi-mme!"

L'heure o vous dites: "Qu'importe ma vertu!  Elle ne m'a pas encore
fait dlirer.  Que je suis fatigu de mon bien et de mon mal!  Tout
cela est pauvret, ordure et pitoyable contentement de soi-mme."

L'heure o vous dites: "Qu'importe ma justice!  Je ne vois pas que je
sois charbon ardent.  Mais le juste est charbon ardent!"

L'heure o vous dites: "Qu'importe ma piti!  La piti n'est-elle pas
la croix o l'on cloue celui qui aime les hommes?  Mais ma piti n'est
pas une crucifixion."

Avez-vous dj parl ainsi?  Avez-vous dj cri ainsi?  Hlas, que ne
vous ai-je dj entendus crier ainsi!

Ce ne sont pas vos pchs - c'est votre contentement qui crie contre le
ciel, c'est votre avarice, mme dans vos pchs, qui crie contre le
ciel!

O donc est l'clair qui vous lchera de sa langue?  O est la folie
qu'il faudrait vous inoculer?

Voici, je vous enseigne le Surhumain: il est cet clair, il est cette
folie!

Quand Zarathoustra eut parl ainsi, quelqu'un de la foule s'cria:
"Nous avons assez entendu parler du danseur de corde; faites-nous-le
voir maintenant!"  Et tout le peuple rit de Zarathoustra.  Mais le
danseur de corde qui croyait que l'on avait parl de lui se mit 
l'ouvrage.


4.


Zarathoustra, cependant, regardait le peuple et s'tonnait.  Puis il
dit:

L'homme est une corde tendue entre la bte et le Surhumain, - une corde
sur l'abme.

Il est dangereux de passer de l'autre ct, dangereux de rester en
route, dangereux de regarder en arrire - frisson et arrt dangereux.

Ce qu'il y a de grand dans l'homme, c'est qu'il est un pont et non un
but:  ce que l'on peut aimer en l'homme, c'est qu'il est un _passage_
et un _dclin._

J'aime ceux qui ne savent vivre autrement que pour disparatre, car ils
passent au del.

J'aime les grands contempteurs, parce qu'ils sont les grands
adorateurs, les flches du dsir vers l'autre rive.

J'aime ceux qui ne cherchent pas, derrire les toiles, une raison pour
prir ou pour s'offrir en sacrifice; mais ceux qui se sacrifient  la
terre, pour qu'un jour la terre appartienne au Surhumain.

J'aime celui qui vit pour connatre et qui veut connatre afin qu'un
jour vive le Surhumain.  Car c'est ainsi qu'il veut son propre dclin.

J'aime celui qui travaille et invente, pour btir une demeure au
Surhumain, pour prparer  sa venue la terre, les btes et les plantes:
car c'est ainsi qu'il veut son propre dclin.

J'aime celui qui aime sa vertu: car la vertu est une volont de dclin,
et une flche de dsir.

J'aime celui qui ne rserve pour lui-mme aucune parcelle de son
esprit, mais qui veut tre tout entier l'esprit de sa vertu: car c'est
ainsi qu'en esprit il traverse le pont.

J'aime celui qui fait de sa vertu son penchant et sa destine: car
c'est ainsi qu' cause de sa vertu il voudra vivre encore et ne plus
vivre.

J'aime celui qui ne veut pas avoir trop de vertus.  Il y a plus de
vertus en une vertu qu'en deux vertus, c'est un noeud o s'accroche la
destine.

J'aime celui dont l'me se dpense, celui qui ne veut pas qu'on lui
dise merci et qui ne restitue point: car il donne toujours et ne veut
point se conserver.

J'aime celui qui a honte de voir le dtomber en sa faveur et qui
demande alors: suis-je donc un faux joueur? - car il veut prir.

J'aime celui qui jette des paroles d'or au-devant de ses oeuvres et qui
tient toujours plus qu'il ne promet: car il veut son dclin.

J'aime celui qui justifie ceux de l'avenir et qui dlivre ceux du
pass, car il veut que ceux d'aujourd'hui le fassent prir.

J'aime celui qui chtie son Dieu, parce qu'il aime son Dieu: car il
faut que la colre de son Dieu le fasse prir.

J'aime celui dont l'me est profonde, mme dans la blessure, celui
qu'une petite aventure peut faire prir: car ainsi, sans hsitation, il
passera le pont.

J'aime celui dont l'me dborde au point qu'il s'oublie lui-mme, et
que toutes choses soient en lui: ainsi toutes choses deviendront son
dclin.

J'aime celui qui est libre de coeur et d'esprit: ainsi sa tte ne sert
que d'entrailles  son coeur, mais son coeur l'entrane au dclin.

J'aime tous ceux qui sont comme de lourdes gouttes qui tombent une 
une du sombre nuage suspendu sur les hommes: elles annoncent l'clair
qui vient, et disparaissent en visionnaires.

Voici, je suis un visionnaire de la foudre, une lourde goutte qui tombe
de la nue: mais cette foudre s'appelle le _Surhumain._


5.


Quand Zarathoustra eut dit ces mots, il considra de nouveau le peuple
et se tut, puis il dit  son coeur: "Les voil qui se mettent  rire;
ils ne me comprennent point, je ne suis pas la bouche qu'il faut  ces
oreilles.

Faut-il d'abord leur briser les oreilles, afin qu'ils apprennent 
entendre avec les yeux?  Faut-il faire du tapage comme les cymbales et
les prdicateurs de carme?  Ou n'ont-ils foi que dans les bgues?

Ils ont quelque chose dont ils sont fiers.  Comment nomment-ils donc ce
dont ils sont fiers?  Ils le nomment civilisation, c'est ce qui les
distingue des chevriers.

C'est pourquoi ils n'aiment pas, quand on parle d'eux, entendre le mot
de "mpris".  Je parlerai donc  leur fiert.

Je vais donc leur parler de ce qu'il y a de plus mprisable: je veux
dire le _dernier homme._"

Et ainsi Zarathoustra  se mit  parler au peuple:

Il est temps que l'homme se fixe  lui-mme son but.  Il est temps que
l'homme plante le germe de sa plus haute esprance.

Maintenant son sol est encore assez riche.  Mais ce sol un jour sera
pauvre et strile et aucun grand arbre ne pourra plus y crotre.

Malheur!  Les temps sont proches o l'homme ne jettera plus par-dessus
les hommes la flche de son dsir, o les cordes de son arc ne sauront
plus vibrer!

Je vous le dis: il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir
mettre au monde une toile dansante.  Je vous le dis: vous portez en
vous un chaos.

Malheur!  Les temps son proches o l'homme ne mettra plus d'toile au
monde.  Malheur!  Les temps sont proches du plus mprisable des hommes,
qui ne sait plus se mpriser lui-mme.

Voici!   Je vous montre le _dernier homme._

"Amour?  Cration?  Dsir?  Etoile?  Qu'est cela?"  - Ainsi demande le
dernier homme et il cligne de l'oeil.

La terre sera alors devenue plus petite, et sur elle sautillera le
dernier homme, qui rapetisse tout.  Sa race est indestructible comme
celle du puceron; le dernier homme vit le plus longtemps.

"Nous avons invent le bonheur," - disent les derniers hommes, et ils
clignent de l'oeil.

Ils ont abandonn les contres o il tait dur de vivre: car on a
besoin de chaleur.  On aime encore son voisin et l'on se frotte  lui:
car on a besoin de chaleur.

Tomber malade et tre mfiant passe chez eux pour un pch: on s'avance
prudemment.  Bien fou qui trbuche encore sur les pierres et sur les
hommes!

Un peu de poison de-ci de-l, pour se procurer des rves agrables.  Et
beaucoup de poisons enfin, pour mourir agrablement.

On travaille encore, car le travail est une distraction.  Mais l'on
veille  ce que la distraction ne dbilite point.

On ne devient plus ni pauvre ni riche: ce sont deux choses trop
pnibles.  Qui voudrait encore gouverner?  Qui voudrait obir encore?
Ce sont deux choses trop pnibles.

Point de berger et un seul troupeau!  Chacun veut la mme chose, tous
sont gaux: qui a d'autres sentiments va de son plein gr dans la
maison des fous.

"Autrefois tout le monde tait fou," - disent ceux qui sont les plus
fins, et ils clignent de l'oeil.

On est prudent et l'on sait tout ce qui est arriv: c'est ainsi que
l'on peut railler sans fin.  On se dispute encore, mais on se
rconcilie bientt - car on ne veut pas se gter l'estomac.

On a son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit:
mais on respecte la sant.

"Nous avons invent le bonheur," - disent les derniers hommes, et ils
clignent de l'oeil. -

Ici finit le premier discours de Zarathoustra, celui que l'on appelle
aussi "le prologue": car en cet endroit il fut interrompu par les cris
et la joie de la foule.  "Donne-nous ce dernier homme,  Zarathoustra,
- s'criaient-ils - rends-nous semblables  ces derniers hommes!  Nous
te tiendrons quitte du Surhumain!"  Et tout le peuple jubilait et
claquait de la langue.  Zarathoustra cependant devint triste et dit 
son coeur:

"Ils ne me comprennent pas: je ne suis pas la bouche qu'il faut  ces
oreilles.

Trop longtemps sans doute j'ai vcu dans les montagnes, j'ai trop
cout les ruisseaux et les arbres: je leur parle maintenant comme 
des chevriers.

Placide est mon me et lumineuse comme la montagne au matin.  Mais ils
me tiennent pour un coeur froid et pour un bouffon aux railleries
sinistres.

Et les voil qui me regardent et qui rient: et tandis qu'ils rient ils
me hassent encore.  Il y a de la glace dans leur rire."


6.


Mais alors il advint quelque chose qui fit taire toutes les bouches et
qui fixa tous les regards.  Car pendant ce temps le danseur de corde
s'tait mis  l'ouvrage: il tait sorti par une petite poterne et
marchait sur la corde tendue entre deux tours, au-dessus de la place
publique et de la foule.  Comme il se trouvait juste  mi-chemin, la
petite porte s'ouvrit encore une fois et un gars bariol qui avait
l'air d'un bouffon sauta dehors et suivit d'un pas rapide le premier.
"En avant, boiteux, cria son horrible voix, en avant paresseux,
sournois, visage blme!  Que je ne te chatouille pas de mon talon!  Que
fais-tu l entre ces tours?  C'est dans la tour que tu devrais tre
enferm; tu barres la route  un meilleur que toi!" - Et  chaque mot
il s'approchait davantage; mais quand il ne fut plus qu' un pas du
danseur de corde, il advint cette chose terrible qui fit taire toutes
les bouches et qui fixa tous les regards: - le bouffon poussa un cri
diabolique et sauta par-dessus celui qui lui barrait la route.  Mais le
danseur de corde, en voyant la victoire de son rival, perdit la tte et
la corde; il jeta son balancier et, plus vite encore, s'lana dans
l'abme, comme un tourbillon de bras et de jambes.  La place publique
et la foule ressemblaient  la mer, quand la tempte s'lve.  Tous
s'enfuyaient en dsordre et surtout  l'endroit o le corps allait
s'abattre.

Zarathoustra cependant ne bougea pas et ce fut juste  ct de lui que
tomba le corps, dchir et bris, mais vivant encore.  Au bout d'un
certain temps la conscience revint au bless, et il vit Zarathoustra,
agenouill auprs de lui: "Que fais-tu l, dit-il enfin, je savais
depuis longtemps que le diable me mettrait le pied en travers.
Maintenant il me trane en enfer: veux-tu l'en empcher?"

"Sur mon honneur, ami, rpondit Zarathoustra, tout ce dont tu parles
n'existe pas: il n'y a ni diable, ni enfer.  Ton me sera morte, plus
vite encore que ton corps: ne crains donc plus rien!"

L'homme leva les yeux avec dfiance.  "Si tu dis vrai, rpondit-il
ensuite, je ne perds rien en perdant la vie.  Je ne suis gure plus
qu'une bte qu'on a fait danser avec des coups et de maigres
nourritures."

"Non pas, dit Zarathoustra, tu as fait du danger ton mtier, il n'y a
l rien de mprisable.  Maintenant ton mtier te fait prir: c'est
pourquoi je vais t'enterrer de mes mains."

Quand Zarathoustra eut dit cela, le moribond ne rpondit plus; mais il
remua la main, comme s'il cherchait la main de Zarathoustra pour le
remercier.


7.


Cependant le soir tombait et la place publique se voilait d'ombres:
alors la foule commena  se disperser, car la curiosit et la frayeur
mmes se fatiguent.  Zarathoustra, assis par terre  ct du mort,
tait noy dans ses penses: ainsi il oubliait le temps.  Mais, enfin,
la nuit vint et un vent froid passa sur le solitaire.  Alors
Zarathoustra se leva et il dit  son coeur:

"En vrit, Zarathoustra a fait une belle pche aujourd'hui!  Il n'a
pas attrap d'homme, mais un cadavre.

Inquitante est la vie humaine et, de plus, toujours dnue de sens: un
bouffon peut lui devenir fatal.

Je veux enseigner aux hommes le sens de leur existence: qui est le
Surhumain, l'clair du sombre nuage homme.

Mais je suis encore loin d'eux et mon esprit ne parle pas  leurs sens.
 Pour les hommes, je tiens encore le milieu entre un fou et un cadavre.

Sombre est la nuit, sombres sont les voies de Zarathoustra.  Viens,
compagnon rigide et glac!  Je te porte  l'endroit o je vais
t'enterrer de mes mains."


8.


Quand Zarathoustra eut dit cela  son coeur, il chargea le cadavre sur
ses paules et se mit en route.  Il n'avait pas encore fait cent pas
qu'un homme se glissa auprs de lui et lui parla tout bas  l'oreille -
et voici! celui qui lui parlait tait le bouffon de la tour.

"Va-t'en de cette ville,  Zarathoustra, dit-il, il y a ici trop de
gens qui te hassent.  Les bons et les justes te hassent et ils
t'appellent leur ennemi et leur contempteur; les fidles de la vraie
croyance te hassent et ils t'appellent un danger pour la foule.  Ce
fut ton bonheur qu'on se moqut de toi, car vraiment tu parlais comme
un bouffon.  Ce fut ton bonheur de t'associer au chien mort; en
t'abaissant ainsi, tu t'es sauv pour cette fois-ci.  Mais va-t'en de
cette ville - sinon demain je sauterai par-dessus un mort."

Aprs avoir dit ces choses, l'homme disparut; et Zarathoustra continua
son chemin par les rues obscures.

A la porte de la ville il rencontra les fossoyeurs: ils clairrent sa
figure de leur flambeau, reconnurent Zarathoustra et se moqurent
beaucoup de lui.  "Zarathoustra emporte le chien mort: bravo,
Zarathoustra s'est fait fossoyeur!  Car nous avons les mains trop
propres pour ce gibier. Zarathoustra veut-il donc voler sa pture au
diable?  Allons!  Bon apptit!  Pourvu que le diable ne soit pas plus
habile voleur que Zarathoustra! - il les volera tous deux, il les
mangera tous deux!"  Et ils riaient entre eux en rapprochant leurs
ttes.

Zarathoustra ne rpondit pas un mot et passa son chemin.  Lorsqu'il eut
march pendant deux heures, le long des bois et des marcages, il avait
tellement entendu hurler des loups affams que la faim s'tait empare
de lui.  Aussi s'arrta-t-il  une maison isole, o brlait une
lumire.

"La faim s'empare de moi comme un brigand, dit Zarathoustra?  Au milieu
des bois et des marcages la faim s'empare de moi, dans la nuit
profonde.

Ma faim a de singuliers caprices.  Souvent elle ne me vient qu'aprs le
repas, et aujourd'hui elle n'est pas venue de toute la journe: o donc
s'est elle attarde?"

En parlant ainsi, Zarathoustra frappa  la porte de la maison.  Un
vieil homme parut aussitt: il portait une lumire et demanda: "Qui
vient vers moi et vers mon mauvais sommeil?"

"Un vivant et un mort, dit Zarathoustra.  Donnez-moi  manger et 
boire, j'ai oubli de le faire pendant le jour.  Qui donne  manger aux
affams rconforte sa propre me: ainsi parle la sagesse."

Le vieux se retire, mais il revint aussitt, et offrit  Zarathoustra
du pain et du vin: "C'est une mchante contre pour ceux qui ont faim,
dit-il; c'est pourquoi j'habite ici.  Hommes et btes viennent  moi,
le solitaire.  Mais invite aussi ton compagnon  manger et  boire, il
est plus fatigu que toi."  Zarathoustra  rpondit: "Mon compagnon est
mort, je l'y dciderais difficilement."

"Cela m'est gal, dit le vieux en grognant; qui frappe  ma porte doit
prendre ce que je lui offre.  Mangez et portez-vous bien!"

Ensuite Zarathoustra marcha de nouveau pendant deux heures, se fiant 
la route et  la clart des toiles: car il avait l'habitude des
marches nocturnes et aimait  regarder en face tout ce qui dort.  Quand
le matin commena  poindre, Zarathoustra  se trouvait dans une fort
profonde et aucun chemin ne se dessinait plus devant lui.  Alors il
plaa le corps dans un arbre creux,  la hauteur de sa tte - car il
voulait le protger contre les loups - et il se coucha lui-mme  terre
sur la mousse.  Et aussitt il s'endormi, fatigu de corps, mais l'me
tranquille.


9.


Zarathoustra dormit longtemps et non seulement l'aurore passa sur son
visage, mais encore le matin.  Enfin ses yeux s'ouvrirent et avec
tonnement Zarathoustra  jeta un regard sur la fort et dans le
silence, avec tonnement il regarda en lui-mme.  Puis il se leva  la
hte, comme un matelot qui tout  coup voit la terre, et il poussa un
cri d'allgresse: car il avait dcouvert une vrit nouvelle.  Et il
parla  son coeur et il lui dit:

Mes yeux se sont ouverts: J'ai besoin de compagnons, de compagnons
vivants, - non point de compagnons morts et de cadavres que je porte
avec moi o je veux.

Mais j'ai besoin de compagnons vivants qui me suivent, parce qu'ils
veulent se suivre eux-mmes - partout o je vais.

Mes yeux se sont ouverts: Ce n'est pas  la foule que doit parler
Zarathoustra, mais  des compagnons! Zarathoustra ne doit pas tre le
berger et le chien d'un troupeau!

C'est pour enlever beaucoup de brebis du troupeau que je suis venu.  Le
peuple et le troupeau s'irriteront contre moi: Zarathoustra veut tre
trait de brigand par les bergers.

Je dis bergers, mais ils s'appellent les bons et les justes.  Je dis
bergers, mais ils s'appellent les fidles de la vraie croyance.

Voyez les bons et les justes!  Qui hassent-ils le plus?  Celui qui
brise leurs tables des valeurs, le destructeur, le criminel: - mais
c'est celui-l le crateur.

Voyez les fidles de toutes les croyances!  Qui hassent-ils le plus?
Celui qui brise leurs tables des valeurs, le destructeur, le criminel:
- mais c'est celui-l le crateur.

Des compagnons, voil ce que cherche le crateur et non des cadavres,
des troupeaux ou des croyants.  Des crateurs comme lui, voil ce que
cherche le crateur, de ceux qui inscrivent des valeurs nouvelles sur
des tables nouvelles.

Des compagnons, voil ce que cherche le crateur, des moissonneurs qui
moissonnent avec lui: car chez lui tout est mr pour la moisson.  Mais
il lui manque les cent faucilles:  aussi, plein de colre, arrache-t-il
les pis.

Des compagnons, voil ce que cherche le crateur, de ceux qui savent
aiguiser leurs faucilles.  On les appellera destructeurs et
contempteurs du bien et du mal.  Mais ce seront eux qui moissonneront
et qui seront en fte.

Des crateurs comme lui, voil ce que cherche Zarathoustra, de ceux qui
moissonnent et chment avec lui: qu'a-t-il  faire de troupeaux, de
bergers et de cadavres!

Et toi, mon premier compagnon, repose en paix!  Je t'ai bien enseveli
dans ton arbre creux, je t'ai bien abrit contre les loups.

Mais je me spare de toi, te temps est pass.  Entre deux aurores une
nouvelle vrit s'est leve en moi.

Je ne dois tre ni berger, ni fossoyeur.  Jamais plus je ne parlerai au
peuple; pour la dernire fois j'ai parl  un mort.

Je veux me joindre aux crateurs,  ceux qui moissonnent et chment: je
leur montrerai l'arc-en-ciel et tous les chelons qui mnent au
Surhumain.  Je chanterai mon chant aux solitaires et  ceux qui sont
deux dans la solitude; et quiconque a des oreilles pour les choses
inoues, je lui alourdirai le coeur de ma flicit.

Je marche vers mon but, je suis ma route; je sauterai par-dessus les
hsitants et les retardataires.  Ainsi ma marche sera le dclin!


10.


Zarathoustra avait dit cela  son coeur, alors que le soleil tait 
son midi: puis il interrogea le ciel du regard - car il entendait
au-dessus de lui le cri perant d'un oiseau.  Et voici!  Un aigle
planait dans les airs en larges cercles, et un serpent tait suspendu 
lui, non pareil  une proie, mais comme un ami: car il se sentait
enroul autour de son cou.

"Ce sont mes animaux! dit Zarathoustra, et il se rjouit de tout coeur.

L'animal le plus fier qu'il y ait sous le soleil et l'animal le plus
rus qu'il y ait sous le soleil - ils sont alls en reconnaissance.

Ils ont voulu savoir si Zarathoustra vivait encore.  En vrit, suis je
encore en vie?

J'ai rencontr plus de dangers parmi les hommes que parmi les animaux.
Zarathoustra suit des voies dangereuses.  Que mes animaux me
conduisent!"

Lorsque Zarathoustra eut ainsi parl, il se souvint des paroles du
saint dans la fort, il soupira et dit  son coeur:

Il faut que je sois plus sage!  Que je sois rus du fond du coeur,
comme mon serpent.

Mais je demande l'impossible: je prie donc ma fiert d'accompagner
toujours ma sagesse.

Et si ma sagesse m'abandonne un jour: - hlas, elle aime  s'envoler! -
puisse du moins ma fiert voler avec ma folie!

Ainsi commena le dclin de Zarathoustra.




LES DISCOURS DE ZARATHOUSTRA

Les trois mtamorphoses.


Je vais vous dire trois mtamorphoses de l'esprit: comment l'esprit
devient chameau, comment le chameau devient lion, et comment enfin le
lion devient enfant.

Il est maint fardeau pesant pour l'esprit, pour l'esprit patient et
vigoureux en qui domine le respect: sa vigueur rclame le fardeau
pesant, le plus pesant.

Qu'y a-t-il de plus pesant! ainsi interroge l'esprit robuste.
Dites-le,  hros, afin que je le charge sur moi et que ma force se
rjouisse.

N'est-ce pas cela: s'humilier pour faire souffrir son orgueil?  Faire
luire sa folie pour tourner en drision sa sagesse?

Ou bien est-ce cela: dserter une cause, au moment o elle clbre sa
victoire?  Monter sur de hautes montagnes pour tenter le tentateur?

Ou bien est-ce cela: se nourrir des glands et de l'herbe de la
connaissance, et souffrir la faim dans son me, pour l'amour de la
vrit?

Ou bien est-ce cela: tre malade et renvoyer les consolateurs, se lier
d'amiti avec des sourds qui m'entendent jamais ce que tu veux?

Ou bien est-ce cela: descendre dans l'eau sale si c'est l'eau de la
vrit et ne point repousser les grenouilles visqueuses et les
purulents crapauds?

Ou bien est-ce cela: aimer qui nous mprise et tendre la main au
fantme lorsqu'il veut nous effrayer?

L'esprit robuste charge sur lui tous ces fardeaux pesants: tel le
chameau qui sitt charg se hte vers le dsert, ainsi lui se hte vers
son dsert.

Mais au fond du dsert le plus solitaire s'accomplit la seconde
mtamorphose: ici l'esprit devient lion, il veut conqurir la libert
et tre matre de son propre dsert.

Il cherche ici son dernier matre: il veut tre l'ennemi de ce matre,
comme il est l'ennemi de son dernier dieu; il veut lutter pour la
victoire avec le grand dragon.

Quel est le grand dragon que l'esprit ne veut plus appeler ni dieu ni
matre?  "Tu dois", s'appelle le grand dragon.  Mais l'esprit du lion
dit:
"Je veux."

"Tu dois" le guette au bord du chemin, tincelant d'or sous sa carapace
aux mille cailles, et sur chaque caille brille en lettres dores: "Tu
dois!"

Des valeurs de mille annes brillent sur ces cailles et ainsi parle le
plus puissant de tous les dragons: "Tout ce qui est valeur - brille sur
moi."

Tout ce qui est valeur a dj t cr, et c'est moi qui reprsente
toutes les valeurs cres.  En vrit il ne doit plus y avoir de "Je
veux"!  Ainsi parle le dragon.

Mes frres, pourquoi est-il besoin du lion de l'esprit?  La bte
robuste qui s'abstient et qui est respectueuse ne suffit-elle pas?

Crer des valeurs nouvelles - le lion mme ne le peut pas encore: mais
se rendre libre pour la cration nouvelle - c'est ce que peut la
puissance du lion.

Se faire libre, opposer une divine ngation, mme au devoir: telle, mes
frres, est la tche o il est besoin du lion.

Conqurir le droit de crer des valeurs nouvelles - c'est la plus
terrible conqute pour un esprit patient et respectueux.  En vrit,
c'est l un acte froce, pour lui, et le fait d'une bte de proie.

Il aimait jadis le "Tu dois" comme son bien le plus sacr: maintenant
il lui faut trouver l'illusion et l'arbitraire, mme dans ce bien le
plus sacr, pour qu'il fasse, aux dpens de son amour, la conqute de
la libert: il faut un lion pour un pareil rapt.

Mais, dites-moi, mes frres, que peut faire l'enfant que le lion ne
pouvait faire?  Pourquoi faut-il que le lion ravisseur devienne enfant?

L'enfant est innocence et oubli, un renouveau et un jeu, une roue qui
roule sur elle-mme, un premier mouvement, une sainte affirmation.

Oui, pour le jeu divin de la cration,  mes frres, il faut une sainte
affirmation: l'esprit veut maintenant sa _propre_ volont, celui qui a
perdu le monde veut gagner son _propre_ monde.

Je vous ai nomm trois mtamorphoses de l'esprit: comment l'esprit
devient chameau, comment l'esprit devient lion, et comment enfin le
lion devient enfant. -

Ainsi parlait Zarathoustra.  Et en ce temps-l il sjournait dans la
ville qu'on appelle: la Vache multicolore.




DES CHAIRES DE LA VERTU


On vantait  Zarathoustra un sage que l'on disait savant  parler du
sommeil et de la vertu, et,  cause de cela, combl d'honneurs et de
rcompenses, entour de tous les jeunes gens qui se pressaient autour
de sa chaire magistrale.  C'est chez lui que se rendit Zarathoustra et,
avec tous les jeunes gens, il s'assit devant sa chaire.  Et le sage
parla ainsi:

Ayez en honneur le sommeil et respectez-le!  C'est la chose premire.
Et vitez tous ceux qui dorment mal et qui sont veills la nuit!

Le voleur lui-mme a honte en prsence du sommeil.  Son pas se glisse
toujours silencieux dans la nuit.  Mais le veilleur de nuit est
impudent et impudemment il porte son cor.

Ce n'est pas une petite chose que de savoir dormir: il faut savoir
veiller tout le jour pour pouvoir bien dormir.

Dix fois dans la journe il faut que tu te surmontes toi-mme: c'est la
preuve d'une bonne fatigue et c'est un pavot pour l'me.

Dix fois il faut te rconcilier avec toi-mme; car s'il est amer de se
surmonter, celui qui n'est pas rconcili dort mal.

Il te faut trouver dix vrits durant le jour; autrement tu chercheras
des vrits durant la nuit et ton me restera affame.

Dix fois dans la journe il te faut rire et tre joyeux: autrement tu
seras drang la nuit par ton estomac, ce pre de l'affliction.

Peu de gens savent cela, mais il faut avoir toutes les vertus pour bien
dormir.  Porterai-je un faux tmoignage?  Commettrai-je un adultre?

Convoiterai-je la servante de mon prochain?  Tout cela s'accorderait
mal avec un bon sommeil.

Et si l'on possde mme toutes les vertus, il faut s'entendre  une
chose: envoyer dormir  temps les vertus elles-mmes.

Il ne faut pas qu'elles se disputent entre elles, les gentilles petites
femmes! et encore  cause de toi, malheureux!

Paix avec Dieu et le prochain, ainsi le veut le bon sommeil.  Et paix
encore avec le diable du voisin.  Autrement il te hantera de nuit.

Honneur et obissance  l'autorit, et mme  l'autorit boiteuse!
Ainsi le veut le bon sommeil.  Est-ce ma faute, si le pouvoir aime 
marcher sur des jambes boiteuses?

Celui qui mne patre ses brebis sur la verte prairie sera toujours
pour moi le meilleur berger: ainsi le veut le bon sommeil.

Je ne veux ni beaucoup d'honneurs, ni de grands trsors: cela fait trop
de bile.  Mais on dort mal sans un bon renom et un petit trsor.

J'aime mieux recevoir une petite socit qu'une socit mchante:
pourtant il faut qu'elle arrive et qu'elle parte au bon moment: ainsi
le veut le bon sommeil.

Je prends grand plaisir aussi aux pauvres d'esprit: ils acclrent le
sommeil.  Ils sont bienheureux, surtout quand on leur donne toujours
raison.

Ainsi s'coule le jour pour les vertueux.  Quand vient la nuit je me
garde bien d'appeler le sommeil!  Il ne veut pas tre appel, lui qui
est le matre des vertus!

Mais je pense  ce que j'ai fait et pens dans la journe.  En ruminant
mes penses je m'interroge avec la patience d'une vache, et je me
demande: quelles furent donc tes dix victoires sur toi-mme?

Et quels furent les dix rconciliations, et les dix vrits, et les dix
clats de rire dont ton coeur s'est rgal?

En considrant cela, berc de quarante penses, soudain le sommeil
s'empare de moi, le sommeil que je n'ai point appel, le matre des
vertus.

Le sommeil me frappe sur les yeux, et mes yeux s'alourdissent.  Le
sommeil me touche la bouche, et ma bouche reste ouverte.

En vrit, il se glisse chez moi d'un pied lger, le voleur que je
prfre, il me vole mes penses: j'en reste l debout, tout bte comme
ce pupitre.

Mais je ne suis pas debout longtemps que dj je m'tends. -

Lorsque Zarathoustra entendit ainsi parler le sage, il se mit  rire
dans son coeur:  car une lumire s'tait leve en lui.  Et il parla
ainsi  son coeur et il lui dit:

Ce sage me semble fou avec ses quarante penses: mais je crois qu'il
entend bien le sommeil.

Bienheureux dj celui qui habite auprs de ce sage!  Un tel sommeil
est contagieux, mme  travers un mur pais.

Un charme se dgage mme de sa chaire magistrale.  Et ce n'est pas en
vain que les jeunes gens taient assis au pied du prdicateur de la
vertu.

Sa sagesse dit: veiller pour dormir.  Et, en vrit, si la vie n'avait
pas de sens et s'il fallait que je choisisse un non-sens, ce
non-sens-l me semblerait le plus digne de mon choix.

Maintenant je comprends ce que jadis on cherchait avant tout, lorsque
l'on cherchait des matres de la vertu.  C'est un bon sommeil que l'on
cherchait et des vertus couronnes de pavots!

Pour tous ces sages de la chaire, ces sages tant vants, la sagesse
tait le sommeil sans rve: ils ne connaissaient pas de meilleur sens
de la vie.

De nos jours encore il y en a bien quelques autres qui ressemblent  ce
prdicateur de la vertu, et ils ne sont pas toujours aussi honntes que
lui: mais leur temps est pass.  Ils ne seront pas debout longtemps que
dj ils seront tendus.

Bienheureux les assoupis: car ils s'endormiront bientt. -

Ainsi parlait Zarathoustra.




DES HALLUCINS DE L'ARRIRE-MONDE


Un jour Zarathoustra jeta son illusion par del les hommes, pareil 
tous les hallucins de l'arrire-monde.  L'oeuvre d'un dieu souffrant
et tourment, tel lui parut alors le monde.

Le monde me parut tre le rve et l'invention d'un dieu; semblable 
des vapeurs colories devant les yeux d'un divin mcontent.

Bien et mal, et joie et peine, et moi et toi, - c'taient l pour moi
des vapeurs colories devant les yeux d'un crateur.  Le crateur
voulait dtourner les yeux de lui-mme, - alors, il cra le monde.

C'est pour celui qui souffre une joie enivrante de dtourner les yeux
de sa souffrance et de s'oublier.  Joie enivrante et oubli de soi,
ainsi me parut un jour le monde.

Ce monde ternellement imparfait, image, et image imparfaite, d'une
ternelle contradiction - une joie enivrante pour son crateur
imparfait: tel me parut un jour le monde.

Ainsi, moi aussi, je jetai mon illusion par del les hommes, pareil 
tous les hallucins de l'arrire-monde.  Par del les hommes, en vrit?

Hlas, mes frres, ce dieu que j'ai cr tait oeuvre faite de main
humaine et folie humaine, comme sont tous les dieux.

Il n'tait qu'homme, pauvre fragment d'un homme et d'un "moi": il
sortit de mes propres cendres et de mon propre brasier, ce fantme, et
vraiment, il ne me vint pas de l'au-del!

Qu'arriva-t-il alors, mes frres?  Je me suis surmont, moi qui
souffrais, j'ai port ma propre cendre sur la montagne, j'ai invent
pour moi une flamme plus claire.  Et voici!  Le fantme s'est _loign_
de moi!

Maintenant, croire  de pareils fantmes ce serait l pour moi une
souffrance et une humiliation.  C'est ainsi que je parle aux hallucins
de l'arrire-monde.

Souffrances et impuissances - voil ce qui cra les arrire-mondes, et
cette courte folie du bonheur que seul connat celui qui souffre le
plus.

La fatigue qui d'un seul bond veut aller jusqu' l'extrme, d'un bond
mortel, cette fatigue pauvre et ignorante qui ne veut mme plus
vouloir: c'est elle qui cra tous les dieux et tous les arrire-mondes.

Croyez-m'en, mes frres!  Ce fut le corps qui dsespra du corps, - il
ttonna des doigts de l'esprit gar, il ttonna le long des derniers
murs.

Croyez-m'en, mes frres!  Ce fut le corps qui dsespra de la terre, -
il entendit parler le ventre de l'tre.

Alors il voulut passer la tte  travers les derniers murs, et non
seulement la tte, - il voulut passer dans "l'autre monde".

Mais "l'autre monde" est bien cach devant les hommes, ce monde
effmin et inhumain qui est un nant cleste; et le ventre de l'tre
ne parle pas  l'homme, si ce n'est comme homme.

En vrit, il est difficile de dmontrer l'tre et il est difficile de
le faire parler.  Dites-moi, mes frres, les choses les plus
singulires ne vous semblent-elles pas les mieux dmontres?

Oui, ce _moi,_ - la contradiction et la confusion de ce _moi_ - affirme
le plus loyalement son tre, - ce _moi_ qui cre, qui veut et qui donne
la mesure et la valeur des choses.

Et ce _moi,_ l'tre le plus loyal - parle du corps et veut encore le
corps, mme quand il rve et s'exalte en voletant de ses ailes brises.

Il apprend  parler toujours plus loyalement, ce _moi:_et plus il
apprend, plus il trouve de mots pour exalter le corps et la terre.

Mon _moi_ m'a enseign une nouvelle fiert, je l'enseigne aux hommes:
ne plus cacher sa tte dans le sable des choses clestes, mais la
porter firement, une tte terrestre qui cre le sens de la terre!

J'enseigne aux hommes une volont nouvelle: suivre volontairement le
chemin qu'aveuglment les hommes ont suivi, approuver ce chemin et ne
plus se glisser  l'cart comme les malades et les dcrpits!

Ce furent des malades et des dcrpits qui mprisrent le corps et la
terre, qui inventrent les choses clestes et les gouttes du sang
rdempteur: et ces poisons doux et lugubres, c'est encore au corps et 
la terre qu'ils les ont emprunts!

Ils voulaient se sauver de leur misre et les toiles leur semblaient
trop lointaines.  Alors ils se mirent  soupirer: Hlas! que n'y-a-t-il
des voies clestes pour que nous puissions nous glisser dans un autre
tre, et dans un autre bonheur!" - Alors ils inventrent leurs
artifices et leurs petites boissons sanglantes!

Ils se crurent ravis loin de leur corps et de cette terre, ces ingrats.
 Mais  qui devaient-ils le spasme et la joie de leur ravissement?  A
leur corps et  cette terre.

Zarathoustra est indulgent pour les malades.  En vrit, il ne s'irrite
ni de leurs faons de se consoler, ni de leur ingratitude.  Qu'ils
gurissent et se surmontent et qu'ils se crent un corps suprieur!

Zarathoustra  ne s'irrite pas non plus contre le convalescent qui
regarde avec tendresse son illusion perdue et erre  minuit autour de
la tombe de son Dieu: mais dans les larmes que verse le convalescent,
Zarathoustra ne voit que maladie et corps malade.

Il y eut toujours beaucoup de gens malades parmi ceux qui rvent et qui
languissent vers Dieu; ils hassent avec fureur celui qui cherche la
connaissance, ils hassent la plus jeune des vertus qui s'appelle:
loyaut.

Ils regardent toujours en arrire vers des temps obscurs: il est vrai
qu'alors la folie et la foi taient autre chose.  La fureur de la
raison apparaissait  l'image de Dieu et le doute tait pch.

Je connais trop bien ceux qui sont semblables  Dieu: ils veulent qu'on
croie en eux et que le doute soit un pch.  Je sais trop bien  quoi
ils croient eux-mmes le plus.

Ce n'est vraiment pas  des arrire-mondes et aux gouttes du sang
rdempteur: mais eux aussi croient davantage au corps et c'est leur
propre corps qu'ils considrent comme la chose en soi.

Mais le corps est pour eux une chose maladive: et volontiers ils
sortiraient de leur peau.  C'est pourquoi ils coutent les prdicateurs
de la mort et ils prchent eux-mmes les arrire-mondes.

coutez plutt, mes frres, la voix du corps guri: c'est une voix plus
loyale et plus pure.

Le corps sain parle avec plus de loyaut et plus de puret, le corps
complet, carr de la tte  la base: il parle du sens de la terre. -

Ainsi parlait Zarathoustra.




DES CONTEMPTEURS DU CORPS


C'est aux contempteurs du corps que je veux dire leur fait.  Ils ne
doivent pas changer de mthode d'enseignement, mais seulement dire
adieu  leur propre corps - et ainsi devenir muets.

"Je suis corps et me" - ainsi parle l'enfant.  Et pourquoi ne
parlerait-on pas comme les enfants?

Mais celui qui est veill et conscient dit:  Je suis corps tout entier
et rien autre chose; l'me n'est qu'un mot pour une parcelle du corps.

Le corps est un grand systme de raison, une multiplicit avec un seul
sens, une guerre et une paix, un troupeau et un berger.

Instrument de ton corps, telle est aussi ta petite raison que tu
appelles esprit, mon frre, petit instrument et petit jouet de ta
grande raison.

Tu dis "moi" et tu es fier de ce mot.  Mais ce qui est plus grand,
c'est - ce  quoi tu ne veux pas croire - ton corps et son grand
systme de raison: il ne dit pas _moi,_ mais il est _moi._

Ce que les sens prouvent, ce que reconnat l'esprit, n'a jamais de fin
en soi.  Mais les sens et l'esprit voudraient te convaincre qu'ils sont
la fin de toute chose: tellement ils sont vains.

Les sens et l'esprit ne sont qu'instruments et jouets: derrire eux se
trouve encore le _soi._  Le _soi,_ lui aussi, cherche avec les yeux des
sens et il coute avec les oreilles de l'esprit.

Toujours le _soi_ coute et cherche: il compare, soumet, conquiert et
dtruit.  Il rgne, et domine aussi le _moi._

Derrire tes sentiments et tes penses, mon frre, se tient un matre
plus puisant, un sage inconnu - il s'appelle _soi._  Il habite ton
corps, il est ton corps.

Il y a plus de raison dans ton corps que dans ta meilleure sagesse.  Et
qui donc sait pourquoi ton corps a prcisment besoin de ta meilleure
sagesse?

Ton _soi_ rit de ton _moi_ et de ses cabrioles.  "Que me sont ces bonds
et ces vols de la pense? dit-il.  Un dtour vers mon but.  Je suis la
lisire du _moi_ et le souffleur de ses ides."

Le _soi_ dit au _moi:_ "Eprouve des douleurs!"  Et le _moi_ souffre et
rflchit  ne plus souffrir - et c'est  cette fin qu'il _doit_ penser.

Le _soi_ dit au _moi:_ "Eprouve des joies!"  Alors le _moi_ se rjouit
et songe  se rjouir souvent encore - et c'est  cette fin qu'il
_doit_ penser.

Je veux dire un mot aux contempteurs du corps.  Qu'ils mprisent, c'est
ce qui fait leur estime.  Qu'est-ce qui cra l'estime et le mpris et
la valeur et la volont?

Le _soi_ crateur cra, pour lui-mme, l'estime et le mpris, la joie
et la peine.  Le corps crateur cra pour lui-mme l'esprit comme une
main de sa volont.

Mme dans votre folie et dans votre mpris, vous servez votre _soi,_
vous autres contempteurs du corps.  Je vous le dis: votre _soi_
lui-mme veut mourir et se dtourner de la vie.

Il n'est plus capable de faire ce qu'il prfrerait: - crer au-dessus
de lui-mme.  Voil son dsir prfr, voil toute son ardeur.

Mais il est trop tard pour cela: - ainsi votre _soi_ veut disparatre,
 contempteurs du corps.

Votre _soi_ veut disparatre, c'est pourquoi vous tes devenus
contempteurs du corps!  Car vous ne pouvez plus crer au-dessus de vous.

C'est pourquoi vous en voulez  la vie et  la terre.  Une envie
inconsciente est dans le regard louche de votre mpris.

Je ne marche pas sur votre chemin, contempteurs du corps!  Vous n'tes
point pour moi des ponts vers le Surhumain! -


Ainsi parlait Zarathoustra.





DES JOIES ET DES PASSIONS


Mon frre, quand tu as une vertu, et quand elle est ta vertu, tu ne
l'as en commun avec personne.

Il est vrai que tu voudrais l'appeler par son nom et la caresser; tu
voudrais la prendre par l'oreille et te divertir avec elle.

Et voici!  Maintenant elle aura en commun avec le peuple le nom que tu
lui donnes, tu es devenu peuple et troupeau avec la vertu!

Tu ferais mieux de dire: "Ce qui fait le tourment et la douceur de mon
me est inexprimable et sans nom, et c'est aussi ce qui cause la faim
de mes entrailles."

Que ta vertu soit trop haute pour la familiarit des dnominations: et
s'il te faut parler d'elle, n'aie pas honte de balbutier.

Parle donc et balbutie: "Ceci est _mon_ bien que j'aime, c'est ainsi
qu'il me plat tout  fait, ce n'est qu'ainsi que _je_ veux le bien.

Je ne le veux point tel le commandement d'un dieu, ni tel une loi et
une ncessit humaine: qu'il ne me soit point un indicateur vers des
terres suprieures et vers des paradis.

C'est une vertu terrestre que j'aime: il y a en elle peu de sagesse et
moins encore de sens commun.

Mais cet oiseau s'est construit son nid auprs de moi: c'est pourquoi
je l'aime avec tendresse, - maintenant il couve chez moi ses oeufs
dors."

C'est ainsi que tu dois balbutier, et louer ta vertu.

Autrefois tu avais des passions et tu les appelais des maux.  Mais
maintenant tu n'as plus que tes vertus: elles naquirent de tes passions.

Tu apportas dans ces passions ton but le plus lev: alors elles
devinrent tes vertus et tes joies.

Et quand mme tu serais de la race des colriques ou des voluptueux,
des sectaires ou des vindicatifs:

Toutes tes passions finiraient par devenir des vertus, tous tes dmons
des anges.

Jadis tu avais dans ta cave des chiens sauvages: mais ils sont devenus
des oiseaux et d'aimables chanteurs.

C'est avec tes poisons que tu t'est prpar ton baume; tu as trait la
vache _Affliction,_ - maintenant tu bois le doux lait de ses mamelles.

Et rien de mal ne nat plus de toi, si ce n'est le mal qui nat de la
lutte de tes vertus.

Mon frre, quand tu as du bonheur, c'est que tu as une vertu et rien
autre chose: tu passes ainsi plus facilement sur le pont.

C'est une distinction que d'avoir beaucoup de vertus, mais c'est un
sort bien dur; et il y en a qui sont alls se tuer dans le dsert parce
qu'ils taient fatigus de servir de champs de bataille aux vertus.

Mon frre, la guerre et les batailles sont-elles des maux?  Ce sont des
maux ncessaires; l'envie, et la mfiance, et la calomnie ont une place
ncessaire parmi tes vertus.

Regarde comme chacune de tes vertus dsire ce qu'il y a de plus haut:
elle veut tout ton esprit, afin que ton esprit soit _son_ hraut, elle
veut toute ta force dans la colre, la haine et l'amour.

Chaque vertu est jalouse de l'autre vertu et la jalousie est une chose
terrible.  Les vertus, elles aussi, peuvent prir par la jalousie.

Celui qu'enveloppe la flamme de la jalousie, pareil au scorpion, finit
par tourner contre lui-mme le dard empoisonn.

Hlas! mon frre, ne vis-tu jamais une vertu se calomnier et se
dtruire elle-mme?

L'homme est quelque chose qui doit tre surmont: c'est pourquoi il te
faut aimer tes vertus - car tu priras par tes vertus.


Ainsi parlait Zarathoustra.





DU PLE CRIMINEL


Vous ne voulez point tuer, juges et sacrificateurs, avant que la bte
n'ait hoch la tte?  Voyez, le ple criminel a hoch la tte: dans ses
yeux parle le grand mpris.

"Mon _moi_ est quelque chose qui doit tre surmont: mon _moi,_ c'est
mon grand mpris des hommes."  Ainsi parlent les yeux du criminel.

Ce fut son moment suprme, celui o il s'est jug lui-mme: ne laissez
pas le sublime redescendre dans sa bassesse!

Il n'y a pas de salut pour celui qui souffre  ce point de lui-mme, si
ce n'est la mort rapide.

Votre homicide,  juges, doit se faire par compassion et non par
vengeance.  Et en tuant, regardez  justifier la vie!

Il ne suffit pas de vous rconcilier avec celui que vous tuez.  Que
votre tristesse soit l'amour du Surhumain, ainsi vous justifierez votre
survie!

Dites "ennemi" et non pas "sclrat"; dites "malade" et non pas
"gredin"; dites "insens" et non pas "pcheur".

Et toi, juge rouge, si tu disais  haute voix ce que tu as dj fait en
penses: chacun s'crierait: "Otez cette immondice et ce venin!"

Mais autre chose est la pense, autre chose l'action, autre chose
l'image de l'action.  La roue de la causalit ne roule pas entre ces
choses.

C'est une image qui fit plir cet homme ple.  Il tait  la hauteur de
son acte lorsqu'il commit son acte: mais il ne supporta pas son image
aprs l'avoir accompli.

Il se vit toujours comme l'auteur d'un seul acte.  J'appelle cela de la
folie, car l'exception est devenue la rgle de son tre.

La ligne fascine la poule; le trait que le criminel a port fascine sa
pauvre raison - c'est la folie _aprs_ l'acte.

coutez, juges!  Il y a encore une autre folie: et cette folie est
_avant_ l'acte.  Hlas! vous n'avez pas pntr assez profondment dans
cette me!

Ainsi parle le juge rouge: "Pourquoi ce criminel a-t-il tu?  Il
voulait drober."  Mais je vous dis: son me voulait du sang, et ne
dsirait point le vol: il avait soif du bonheur du couteau!

Mais sa pauvre raison ne comprit point cette folie et c'est elle qui
dcida le criminel.  "Qu'importe le sang! dit-elle; ne veux-tu pas
profiter de ton crime pour voler? pour te venger?"

Et il couta sa pauvre raison: son discours pesait sur lui comme du
plomb, - alors il vola, aprs avoir assassin.  Il ne voulait pas avoir
honte de sa folie.

Et de nouveau le plomb de sa faute pse sur lui, de nouveau sa pauvre
raison est engourdie, paralyse et lourde.

Si du moins il pouvait secouer la tte, son fardeau roulerait en bas:
mais qui secouera cette tte?

Qu'est cet homme?  Un monceau de maladies qui, par l'esprit, agissent
sur le monde extrieur: c'est l qu'elles veulent leur butin.

Qu'est cet homme?  Une grappe de serpents sauvages entrelacs, qui
rarement se supportent tranquillement - alors ils s'en vont, chacun de
son ct, pour chercher leur butin de par le monde.

Voyez ce pauvre corps!  Ses souffrances et ses dsirs, sa pauvre me
essaya de les comprendre, - elle crut qu'ils taient le plaisir et
l'envie criminelle d'atteindre le bonheur du couteau.

Celui qui tombe malade maintenant est surpris par le mal qui est le mal
de ce moment: il veut faire souffrir avec ce qui le fait souffrir.
Mais il y a eu d'autres temps, il y a eu un autre bien et un autre mal.

Autrefois le doute et l'ambition personnelle taient des crimes.  Alors
le malade devenait hrtique et sorcier; comme hrtique et comme
sorcier il souffrait et voulait faire souffrir.

Mais vous ne voulez pas m'entendre:  ce serait nuisible pour ceux
d'entre vous qui sont bons, dites-vous.  Mais que m'importe vos hommes
bons!

Chez vos hommes bons, il y a bien des choses qui me dgotent et ce
n'est vraiment pas le mal.  Je voudrais qu'ils aient une folie dont ils
prissent comme ce ple criminel!

Vraiment, je voudrais que cette folie s'appelt vrit, ou fidlit, ou
justice: mais leur vertu consiste  vivre longtemps dans un misrable
contentement de soi.

Je suis un garde-fou au bord du fleuve: que celui qui peut me saisir me
saisisse!  Je ne suis pas votre bquille. -


Ainsi parlait Zarathoustra.





LIRE ET CRIRE


De tout ce qui est crit, je n'aime que ce que l'on crit avec son
propre sang.  cris avec du sang et tu apprendras que le sang est
esprit.

Il n'est pas facile de comprendre du sang tranger: je has tous les
paresseux qui lisent.

Celui qui connat le lecteur ne fait plus rien pour le lecteur.  Encore
un sicle de lecteurs - et l'esprit mme sentira mauvais.

Que chacun ait le droit d'apprendre  lire, cela gte  la longue, non
seulement l'criture, mais encore la pense.

Jadis l'esprit tait Dieu, puis il devint homme, maintenant il s'est
fait populace.

Celui qui crit en maximes avec du sang ne veut pas tre lu, mais
appris par coeur.

Sur les montagnes le plus court chemin va d'un sommet  l'autre: mas
pour suivre ce chemin il faut que tu aies de longues jambes.  Les
maximes doivent tre des sommets, et ceux  qui l'on parle des hommes
grands et robustes.

L'air lger et pur, le danger proche et l'esprit plein d'une joyeuse
mchanchet: tout cela s'accorde bien.

Je veux avoir autour de moi des lutins, car je suis courageux.  Le
courage qui chasse les fantmes se cre ses propres lutins, - le
courage veut rire.

Je ne suis plus en communion d'me avec vous.  Cette nue que je vois
au-dessous de moi, cette noirceur et cette lourdeur dont je ris - c'est
votre nue d'orage.

Vous regardez en haut quand vous aspirez  l'lvation.  Et moi je
regarde en bas puisque je suis lev.

Qui de vous peut en mme temps rire et tre lev?

Celui qui plane sur les plus hautes montagnes se rit de toutes les
tragdies de la scne et de la vie.

Courageux, insoucieux, moqueur, violent - ainsi nous veut la sagesse:
elle est femme et ne peut aimer qu'un guerrier.

Vous me dites: "La vie est dure  porter."  Mais pourquoi auriez-vous
le matin votre fiert et le soir votre soumission?

La vie est dure  porter: mais n'ayez donc pas l'air si tendre!  Nous
sommes tous des nes et des nesses chargs de fardeaux.

Qu'avons-nous de commun avec le bouton de rose qui tremble puisqu'une
goutte de rose l'oppresse.

Il est vrai que nous aimons la vie, mais ce n'est pas parce que nous
sommes habitus  la vie, mais  l'amour.

Il y a toujours un peu de folie dans l'amour.  Mais il y a toujours un
peu de raison dans la folie.

Et pour moi aussi, pour moi qui suis port vers la vie, les papillons
et les bulles de savon, et tout ce qui leur ressemble parmi les hommes,
me semble le mieux connatre le bonheur.

C'est lorsqu'il voit voltiger ces petites mes lgres et folles,
charmantes et mouvantes - que Zarathoustra est tent de pleurer et de
chanter.

Je ne pourrais croire qu' un Dieu qui saurait danser.

Et lorsque je vis mon dmon, je le trouvai srieux, grave, profond et
solennel: c'tait l'esprit de lourdeur, - c'est par lui que tombent
toutes choses.

Ce n'est pas par la colre, mais par le rire que l'on tue.  En avant,
tuons l'esprit de lourdeur!

J'ai appris  marcher: depuis lors, je me laisse courir.  J'ai appris 
voler, depuis lors je ne veux pas tre pouss pour changer de place.

Maintenant je suis lger, maintenant je vole, maintenant je me vois
aud-dessous de moi, maintenant un dieu danse en moi.


Ainsi parlait Zarathoustra.





DE L'ARBRE SUR LA MONTAGNE


Zarathoustra  s'tait aperu qu'un jeune homme l'vitait.  Et comme il
allait un soir seul par la montagne qui domine la ville appele "la
Vache multicolore", il trouva dans sa promenade ce jeune homme, appuy
contre un arbre et jetant sur la valle un regard fatigu.
Zarathoustra mit son bras autour de l'arbre contre lequel le jeune
homme tait assis et il parla ainsi:

"Si je voulais secouer cet arbre avec mes mains, je ne le pourrais pas.

Mais le vent que nous ne voyons pas l'agite et le courbe comme il veut.
 De mme nous sommes courbs et agits par des mains invisibles.

Alors le jeune homme se leva stupfait et il dit: "J'entends
Zarathoustra et justement je pensais  lui."  Zarathoustra rpondit:

"Pourquoi t'effrayes-tu? - Il es est de l'homme comme de l'arbre.

Puis il veut s'lever vers les hauteurs et la clart, plus profondment
aussi ses racines s'enfoncent dans la terre, dans les tnbres et
l'abme, - dans le mal?"

" Oui, dans le mal! s'cria le jeune homme.  Comment est-il possible
que tu aies dcouvert mon me?"

Zarathoustra  se prit  sourire et dit: "Il y a des mes qu'on ne
dcouvrira jamais,  moins que l'on ne commence par les inventer."

"Oui, dans le mal! s'cria derechef le jeune homme.

Tu disais la vrit, Zarathoustra.  Je n'ai plus confiance en moi-mme,
depuis que je veux monter dans les hauteurs, et personne n'a plus
confiance en moi, - d'o cela peut-il donc venir?

Je me transforme trop vite: mon prsent rfute mon pass.  Je saute
souvent des marches quand je monte, - c'est ce que les marches ne me
pardonnent pas.

Quand je suis en haut je me trouve toujours seul.  Personne ne me
parle, le froid de la solitude me fait trembler.  Qu'est-ce que je veux
donc dans les hauteurs?

Mon mpris et mon dsir grandissent ensemble; plus je m'lve, plus je
mprise celui qui s'lve.  Que veut-il donc dans les hauteurs?

Comme j'ai honte de ma monte et de mes faux pas!  Comme je ris de mon
souffle haletant!  Comme je hais celui qui prend son vol!  Comme je
suis fatigu lorsque je suis dans les hauteurs!"

Alors le jeune homme se tut.  Et Zarathoustra regarda l'arbre prs
duquel ils taient debout et il parla ainsi:

"Cet arbre s'lve seul sur la montagne; il a grandi bien au-dessus des
hommes et des btes.

Et s'il voulait parler, personne ne pourrait le comprendre: tant il a
grandi.

Ds lors il attend et il ne cesse d'attendre, - quoi donc?  Il habite
trop prs du sige des nuages: il attend peut-tre le premier coup de
foudre?"

Quand Zarathoustra eut dit cela, le jeune homme s'cria avec des gestes
vhments: "Oui, Zarathoustra , tu dis la vrit.  J'ai dsir ma chute
en voulant atteindre les hauteurs, et tu es le coup de foudre que
j'attendais!  Regarde-moi, que suis-je encore depuis que tu nous es
apparu?  C'est la _jalousie_ qui m'a tu!" - Ainsi parlait le jeune
homme et il pleurait amrement.  Zarathoustra, cependant, mit son bras
autour de sa taille et l'emmena avec lui.

Et lorsqu'ils eurent march cte  cte pendant quelques minutes,
Zarathoustra commena  parler ainsi:

J'en ai le coeur dchir.  Mieux que ne le disent tes paroles, ton
regard me dit tout le danger que tu cours.

Tu n'es pas libre encore, tu _cherches_ encore la libert.  Tes
recherches t'ont rendu noctambule et trop lucide.

Tu veux monter librement vers les hauteurs et ton me a soif d'toiles.
 Mais tes mauvais instincts, eux aussi, ont soif de la libert.

Tes chiens sauvages veulent tre libres; ils aboient de joie dans leur
cave, quand ton esprit tend  ouvrir toutes les prisons.

Pour moi, tu es encore un prisonnier qui aspire  la libert: hlas!
l'me de pareils prisonniers devient prudente, mais elle devient aussi
ruse et mauvaise.

Pour celui qui a dlivr son esprit il reste encore  se purifier.  Il
demeure en lui beaucoup de contrainte et de bourbe: il faut que son
oeil se purifie.

Oui, je connais le danger que tu cours.  Mais par mon amour et mon
espoir, je t'en conjure: ne jette pas loin de toi ton amour et ton
espoir!

Tu te sens encore noble, et les autres aussi te tiennent pour noble,
ceux qui t'en veulent et qui te regardent d'un mauvais oeil.  Sache
qu'ils ont tous quelqu'un de noble dans leur chemin.

Les bons, eux aussi, ont tous quelqu'un de noble dans leur chemin: et
quand mme ils l'appelleraient bon, ce ne serait que pour le mettre de
ct.

L'homme noble veut crer quelque chose de neuf et une nouvelle vertu.
L'homme bon dsire les choses vieilles et que les choses vieilles
soient conserves.

Mais le danger de l'homme noble n'est pas qu'il devienne bon, mais
insolent, railleur et destructeur.

Hlas! j'ai connu des hommes nobles qui perdirent leur plus haut
espoir.  Et ds lors ils calomnirent tous les hauts espoirs.

Ds lors ils vcurent, effronts, en de courts dsirs, et  peine se
sont-ils trac un but d'un jour  l'autre.

"L'esprit aussi est une volupt" - ainsi disaient-ils.  Alors leur
esprit s'est bris les ailes: maintenant il ne fait plus que ramper et
il souille tout ce qu'il dvore.

Jadis ils songeaient  devenir des hros: maintenant ils ne sont plus
que des jouisseurs.  L'image du hros leur cause de l'affliction et de
l'effroi.

Mais par mon amour et par mon espoir, je t'en conjure: ne jette pas
loin de toi le hros qui est dans ton me!  Sanctifie ton plus haut
espoir! -


Ainsi parlait Zarathoustra.





DES PRDICATEURS DE LA MORT


Il y a des prdicateurs de la mort et le monde est plein de ceux  qui
il faut prcher de se dtourner de la vie.

La terre est pleine de superflus, la vie est gte par ceux qui sont de
trop.  Qu'on les attire hors de cette vie, par l'appt de la "vie
ternelle"!

"Jaunes": c'est ainsi que l'on dsigne les prdicateurs de la mort, ou
bien on les appelle "noirs".  Mais je veux vous les montrer sous
d'autres couleurs encore.

Ce sont les plus terribles, ceux qui portent en eux la bte sauvage et
qui n'ont pas de choix, si ce n'est entre les convoitises et les
mortifications.  Et leurs convoitises sont encore des mortifications.

Ils ne sont pas encore devenus des hommes, ces tres terribles: qu'ils
prchent donc l'aversion de la vie et qu'ils s'en aillent!

Voici les phtisiques de l'me:  peine sont-ils ns qu'ils commencent
dj  mourir, et ils aspirent aux doctrines de la fatigue et du
renoncement.

Ils aimeraient  tre morts et nous devons sanctifier leur volont!
Gardons-nous de ressusciter ces morts et d'endommager ces cercueils
vivants.

S'ils rencontrent un malade ou bien un vieillard, ou bien encore un
cadavre, ils disent de suite "la vie est rfute"!

Mais eux seuls sont rfuts, ainsi que leur regard qui ne voit qu'un
seul aspect de l'existence.

Envelopps d'paisse mlancolie, et avides des petits hasards qui
apportent la mort: ainsi ils attendent en serrant les dents.

Ou bien encore, ils tendent la main vers des sucreries et se moquent de
leurs propres enfantillages: ils sont accrochs  la vie comme  un
brin de paille et ils se moquent de tenir  un brin de paille.

Leur sagesse dit: "Est fou qui demeure en vie, mais nous sommes
tellement fous!  Et ceci est la plus grande folie de la vie!" -

"La vie n'est que souffrance" - prtendent-ils, et ils ne mentent pas:
faites donc en sorte que  _vous_ cessiez d'tre!  Faites donc cesser la
vie qui n'est que souffrance!

Et voici l'enseignement de votre vertu: "Tu dois te tuer toi-mme!  Tu
dois t'esquiver toi-mme!"

"La luxure est un pch, - disent les uns, en prchant la mort -
mettons-nous  l'cart et n'engendrons pas d'enfants!"

"L'enfantement est pnible, disent les autres, - pourquoi enfanter
encore?  On n'enfante que des malheureux!"  Et eux aussi sont des
prdicateurs de la mort.

"Il nous faut de la piti - disent les troisimes.  Prenez ce que j'ai!
 Prenez ce que je suis!  Je serai d'autant moins li par la vie!"

Si leur piti allait jusqu'au fond de leur tre, ils tcheraient de
dgoter de la vie leurs prochains.  tre mchants - ce serait l leur
vritable bont.

Mais ils veulent se dbarrasser de la vie: que leur importe si avec
leurs chanes et leurs prsents ils en attachent d'autres plus
troitement encore! -

Et vous aussi, vous dont la vie est inquitude et travail sauvage:
n'tes-vous pas fatigus de la vie?  N'tes-vous pas mrs pour la
prdication de la mort?

Vous tous, vous qui aimez le travail sauvage et tout ce qui est rapide,
nouveau, trange, - vous vous supportez mal vous-mmes, votre activit
est une fuite et c'est la volont de s'oublier soi-mme.

Si vous aviez plus de foi en la vie, vous vous abandonneriez moins au
moment.  Mais vous n'avez pas assez de valeur intrieure pour l'attente
- et vous n'en avez pas mme assez pour la paresse!

Partout rsonne la voix de ceux qui prchent la mort: et le monde est
plein de ceux  qui il faut prcher la mort.

Ou bien "la vie ternelle": ce qui pour moi est la mme chose, - pourvu
qu'ils s'en aillent rapidement!


Ainsi parlait Zarathoustra.





DE LA GUERRE ET DES GUERRIERS


Nous ne voulons pas que nos meilleurs ennemis nous mnagent ni que nous
soyons mnags par ceux que nous aimons du fond du coeur.  Laissez-moi
donc vous dire la vrit!

Mes frres en la guerre!  Je vous aime du fond du coeur, je suis et je
fus toujours votre semblable.  Je suis aussi votre meilleur ennemi.
Laissez-moi donc vous dire la vrit!

Je n'ignore pas la haine et l'envie de votre coeur.  Vous n'tes pas
assez grands pour ne pas connatre la haine et l'envie.  Soyez donc
assez grands pour ne pas en avoir honte!

Et si vous ne pouvez pas tre les saints de la connaissance, soyez-en
du moins les guerriers.  Les guerriers de la connaissance sont les
compagnons et les prcurseurs de cette saintet.

Je vois beaucoup de soldats: puiss-je voir beaucoup de guerriers! On
appelle "uniforme" ce qu'ils portent: que ce qu'ils cachent dessous ne
soit pas uni-forme!

Vous devez tre de ceux dont l'oeil cherche toujours un ennemi -
_votre_ ennemi.  Et chez quelques-uns d'entre vous il y a de la haine 
premire vue.

Vous devez chercher votre ennemi et faire votre guerre, une guerre pour
vos penses!  Et si votre pense succombe, votre loyaut doit nanmoins
crier victoire!

Vous devez aimer la paix comme un moyen de guerres nouvelles.  Et la
courte paix plus que la longue.

Je ne vous conseille pas le travail, mais la lutte.  Je ne vous
conseille pas la paix, mais la victoire.  Que votre travail soit une
lutte, que votre paix soit une victoire!

On ne peut se taire et rester tranquille, que lorsque l'on a des
flches et un arc: autrement on bavarde et on se dispute.  Que votre
paix soit une victoire!

Vous dites que c'est la bonne cause qui sanctifie mme la guerre?  Je
vous dis: c'est la bonne guerre qui sanctifie toute cause.

La guerre et le courage ont fait plus de grandes choses que l'amour du
prochain.  Ce n'est pas votre piti, mais votre bravoure qui sauva
jusqu' prsent les victimes.

Qu'est-ce qui est bien? demandez-vous.  Etre brave, voil qui est bien.
 Laissez dire les petites filles: "Bien, c'est ce qui est en mme temps
joli et touchant."

On vous appelle sans-coeur: mais votre coeur est vrai et j'aime la
pudeur de votre cordialit.  Vous avez honte de votre flot et d'autres
rougissent de leur reflux.

Vous tes laids?  Eh bien, mes frres!  Enveloppez-vous du sublime, le
manteau de la laideur!

Quand votre me grandit, elle devient imptueuse, et dans votre
lvation, il y a de la mchancet.  Je vous connais.

Dans la mchancet, l'imptueux se rencontre avec le dbile.  Mais ils
ne se comprennent pas.  Je vous connais.

Vous ne devez avoir d'ennemis que pour les har et non pour les
mpriser.  Vous devez tre fiers de votre ennemi, alors les succs de
votre ennemi seront aussi vos succs.

La rvolte - c'est la noblesse de l'esclave.  Que votre noblesse soit
l'obissance!  Que votre commandement lui-mme soit de l'obissance!

Un bon guerrier prfre "tu dois"  "je veux".  Et vous devez vous
faire commander tout ce que vous aimez.

Que votre amour de la vie soit l'amour de vos plus hautes esprances:
et que votre plus haute esprance soit la plus haute pense de la vie.

Votre plus haute pense, permettez que je vous la commande - la voici:
l'homme est quelque chose qui doit tre surmont.

Ainsi vivez votre vie d'obissance et de guerre!  Qu'importe la vie
longue!  Quel guerrier veut tre mnag!

Je ne vous mnage point, je vous aime du fond du coeur, mes frres en
la guerre! -


Ainsi parlait Zarathoustra.





DE LA NOUVELLE IDOLE


Il y a quelque part encore des peuples et des troupeaux, mais ce n'est
pas chez nous, mes frres: chez nous il y a des tats.

tat?  Qu'est-ce, cela?  Allons!  Ouvrez les oreilles, je vais vous
parler de la mort des peuples.

L'tat, c'est le plus froid de tous les monstres froids: il ment
froidement et voici le mensonge qui rampe de sa bouche: "Moi, l'tat,
je suis le Peuple."

C'est un mensonge!  Ils taient des crateurs, ceux qui crrent les
peuples et qui suspendirent au-dessus des peuples une foi et un amour:
ainsi ils servaient la vie.

Ce sont des destructeurs, ceux qui tendent des piges au grand nombre
et qui appellent cela un tat: ils suspendent au-dessus d'eux un glaive
et cent apptits.

Partout o il y a encore du peuple, il ne comprend pas l'tat et il le
dteste comme le mauvais oeil et une drogation aux coutumes et aux
lois.

Je vous donne ce signe: chaque peuple a son langage du bien et du mal:
son voisin ne le comprend pas.  Il s'est invent ce langage pour ses
coutumes et ses lois.

Mais l'tat ment dans toutes ses langues du bien et du mal; et, dans
tout ce qu'il dit, il ment - et tout ce qu'il a, il l'a vol.

Tout en lui est faux; il mord avec des dents voles, le hargneux.  Mme
ses entrailles sont falsifies.

Une confusion des langues du bien et du mal - je vous donne ce signe,
comme le signe de l'tat.  En vrit, c'est la volont de la mort
qu'indique ce signe, il appelle les prdicateurs de la mort!

Beaucoup trop d'hommes viennent au monde: l'tat a t invent pour
ceux qui sont superflus!

Voyez donc comme il les attire, les superflus!  Comme il les enlace,
comme il les mche et les remche.

"Il n'y a rien de plus grand que moi sur la terre: je suis le doigt
ordonnateur de Dieu" - ainsi hurle le monstre.  Et ce ne sont pas
seulement ceux qui ont de longues oreilles et la vue basse qui tombent
 genoux!

Hlas, en vous aussi,  grandes mes, il murmure ses sombres mensonges.
 Hlas, il devine les coeurs riches qui aiment  se rpandre!

Certes, il vous devine, vous aussi, vainqueurs du Dieu ancien!  Le
combat vous a fatigus et maintenant votre fatigue se met au service de
la nouvelle idole!

Elle voudrait placer autour d'elle des hros et des hommes honorables,
la nouvelle idole!  Il aime  se chauffer au soleil de la bonne
conscience, - le froid monstre!

Elle veut tout _vous_ donner, si _vous_ l'adorez, la nouvelle idole:
ainsi elle s'achte l'clat de votre vertu et le fier regard de vos
yeux.

Vous devez lui servir d'appt pour les superflus!  Oui, c'est
l'invention d'un tour infernal, d'un coursier de la mort, cliquetant
dans la parure des honneurs divins!

Oui, c'est l'invention d'une mort pour le grand nombre, une mort qui se
vante d'tre la vie, une servitude selon le coeur de tous les
prdicateurs de la mort!

L'tat est partout o tous absorbent des poisons, les bons et les
mauvais: l'tat, o tous se perdent eux-mmes, les bons et les mauvais:
l'tat, o le lent suicide de tous s'appelle - "la vie".

Voyez donc ces superflus!  Ils volent les oeuvres des inventeurs et les
trsors des sages: ils appellent leur vol civilisation - et tout leur
devient maladie et revers!

Voyez donc ces superflus!  Ils sont toujours malades, ils rendent leur
bile et appellent cela des journaux.  Ils se dvorent et ne peuvent pas
mme se digrer.

Voyez donc ces superflus!  Ils acquirent des richesses et en
deviennent plus pauvres.  Ils veulent la puissance et avant tout le
levier de la puissance, beaucoup d'argent, - ces impuissants!

Voyez-les grimper, ces singes agiles!  Ils grimpent les un sur les
autres et se poussent ainsi dans la boue et dans l'abme.

Ils veulent tous s'approcher du trne: c'est leur folie, - comme si le
bonheur tait sur le trne!  Souvent la boue est sur le trne - et
souvent aussi le trne est dans la boue.

Ils m'apparaissent tous comme des fous, des singes grimpeurs et
imptueux.  Leur idole sent mauvais, ce froid monstre: ils sentent tous
mauvais, ces idoltres.

Mes frres, voulez-vous donc touffer dans l'exhalaison de leurs
gueules et de leurs apptits!  Cassez plutt les vitres et sautez
dehors!

vitez donc la mauvaise odeur!  loignez-vous d'idoltrie des superflus.

vitez donc la mauvaise odeur!  loignez-vous de la fume de ces
sacrifices humains!

Maintenant encore les grandes mes trouveront devant elles l'existence
libre.  Il reste bien des endroits pour ceux qui sont solitaires ou 
deux, des endroits o souffle l'odeur des mers silencieuses.

Une vie libre reste ouverte aux grandes mes.  En vrit, celui qui
possde peu est d'autant moins possd: bnie soit la petite pauvret.

L o finit l'tat, l seulement commence l'homme qui n'est pas
superflu: l commence le chant de la ncessit, la mlodie unique, la
nulle autre pareille.

L o _finit_ l'tat, - regardez donc, mes frres!  Ne voyez-vous pas
l'arc-en-ciel et le pont du Surhumain?


Ainsi parlait Zarathoustra.





DES MOUCHES DE LA PLACE PUBLIQUE


Fuis, mon ami, dans ta solitude!  Je te vois tourdi par le bruit des
grands hommes et meurtri par les aiguillons des petits.

Avec dignit, la fort et le rocher savent se taire en ta compagnie.
Ressemble de nouveau  l'arbre que tu aimes,  l'arbre aux larges
branches: il coute silencieux, suspendu sur la mer.

O cesse la solitude, commence la place publique; et o commence la
place publique, commence aussi le bruit des grands comdiens et le
bourdonnement des mouches venimeuses.

Dans le monde les meilleures choses ne valent rien sans quelqu'un qui
les reprsente: le peuple appelle ces reprsentants des grands hommes.

Le peuple comprend mal ce qui est grand, c'est--dire ce qui cre.
Mais il a un sens pour tous les reprsentants, pour tous les comdiens
des grandes choses.

Le monde tourne autour des inventeurs de valeurs nouvelles: - il tourne
invisiblement.  Mais autour des comdiens tourne le peuple et la
gloire: ainsi "va le monde".

Le comdien a de l'esprit, mais peu de conscience de l'esprit.  Il
croit toujours  ce qui lui fait obtenir ses meilleurs effets, -  ce
qui pousse les gens  croire en _lui-mme!_

Demain il aura une foi nouvelle et aprs-demain une foi plus nouvelle
encore.  Il a l'esprit prompt comme le peuple, et prompt au changement.

Renverser, - c'est ce qu'il appelle dmonter.  Rendre fou, - c'est ce
qu'il appelle convaincre.  Et le sang est pour lui le meilleur de tous
les arguments.

Il appelle mensonge et nant une vrit qui ne glissent que dans les
fines oreilles.  En vrit, il ne croit qu'en les dieux qui font
beaucoup de bruit dans le monde!

La place publique est pleine de bouffons tapageurs - et le peuple se
vante de ses grands hommes!  Ils sont pour lui les matres du moment.

Mais le moment les presse: c'est pourquoi ils te pressent aussi.  Ils
veulent de toi un oui ou un non.  Malheur  toi, si tu voulais placer
ta chaise entre un pour et un contre!

Ne sois pas jaloux des esprits impatients et absolus,  amant, de la
vrit.  Jamais encore la vrit n'a t se pendre au bras des
intransigeants.

A cause de ces agits retourne dans ta scurit: ce n'est que sur la
place publique qu'on est assailli par des "oui?" ou des "non?"

Ce qui se passe dans les fontaines profondes s'y passe avec lenteur: il
faut qu'elles attendent longtemps pour savoir _ce qui_ est tomb dans
leur profondeur.

Tout ce qui est grand se passe loin de la place publique et de la
gloire: loin de la place publique et de la gloire demeurrent de tous
temps les inventeurs de valeurs nouvelles.

Fuis, mon ami, fuis dans ta solitude: je te vois meurtri par des
mouches venimeuses.  Fuis l-haut o souffle un vent rude et fort!

Fuis dans ta solitude!  Tu as vcu trop prs des petits et des
pitoyables.  Fuis devant leur vengeance invisible!  Ils ne veulent que
se venger de toi.

N'lve plus le bras contre eux!  Ils sont innombrables et ce n'est pas
ta destine d'tre un chasse-mouches.

Innombrables sont ces petits et ces pitoyables; et maint difice altier
fut dtruit par des gouttes de pluie et des mauvaises herbes.

Tu n'es pas une pierre, mais dj des gouttes nombreuses t'ont
crevass.  Des gouttes nombreuses te fleront et te briseront encore.

Je te vois fatigu par les mouches venimeuses, je te vois dchir et
sanglant en maint endroit; et la fiert ddaigne mme de se mettre en
colre.

Elles voudraient ton sang en toute innocence, leurs mes anmiques
rclament du sang - et elles piquent en toute innocence.

Mais toi qui es profond, tu souffres trop profondment, mme des
petites blessures; et avant que tu ne sois guri, leur ver venimeux
aura pass sur ta main.

Tu me sembles trop fier pour tuer ces gourmands.  Mais prends garde que
tu ne sois destin  porter toute leur venimeuse injustice!

Ils bourdonnent autour de toi, mme avec leurs louanges: importunits,
voil leurs louanges.  Ils veulent tre prs de ta peau et de ton sang.

Ils te flattent comme on flatte un dieu ou un diable;  ils pleurnichent
devant toi, comme un dieu ou un diable.  Qu'importe!  Ce sont des
flatteurs et des pleurards, rien de plus.

Aussi font-ils souvent les aimables avec toi.  Mais c'est ainsi qu'en
agit toujours la ruse des lches.  Oui, les lches sont russ!

Ils pensent beaucoup  toi avec leur me troite - tu leur es toujours
suspect!  Tout ce qui fait beaucoup rflchir devient suspect.

Ils te punissent pour toutes tes vertus.  Ils ne te pardonnent du fond
du coeur que tes fautes.

Puisque tu es bienveillant et juste, tu dis: "Ils sont innocents de
leur petite existence."  Mais leur me troite pense: "Toute grande
existence est coupable."

Mme quand tu es bienveillant  leur gard, ils se sentent mpriss par
toi; et ils te rendent ton bienfait par des mfaits cachs.

Ta fiert sans paroles leur est toujours contraire;  ils jubilent quand
il t'arrive d'tre assez modeste pour tre vaniteux.

Tout ce que nous percevons chez un homme, nous ne faisons que
l'enflammer.  Garde-toi donc des petits!

Devant toi ils se sentent petits et leur bassesse s'chauffe contre toi
en une vengeance invisible.

Ne t'es-tu pas aperu qu'ils se taisaient, ds que tu t'approchais
d'eux, et que leur force les abandonnait, ainsi que la fume abandonne
un feu qui s'teint?

Oui, mon ami, tu es la mauvaise conscience de tes prochains: car ils ne
sont pas dignes de toi.  C'est pourquoi ils te hassent et voudraient
te sucer le sang.

Tes prochains seront toujours des mouches venimeuses; ce qui est grand
en toi - ceci mme doit les rendre plus venimeux et toujours plus
semblables  des mouches.

Fuis, mon ami, fuis dans ta solitude, l-haut o souffle un vent rude
et fort.  Ce n'est pas ta destine d'tre un chasse-mouches.-


Ainsi parlait Zarathoustra.





DE LA CHASTET


J'aime la fort.  Il est difficile de vivre dans les villes: ceux qui
sont en rut y sont trop nombreux.

Ne vaut-il pas mieux tomber entre les mains d'un meurtrier que dans les
rves d'une femme ardente?

Et regardez donc ces hommes: leur oeil en tmoigne - ils ne connaissent
rien de meilleur sur la terre que de coucher avec une femme.

Ils ont de la boue au fond de l'me, et malheur  eux si leur boue a de
l'esprit!

Si du moins vous tiez une bte parfaite, mais pour tre une bte il
faut l'innocence.

Est-ce que je vous conseille de tuer vos sens?  Je vous conseille
l'innocence des sens.

Est-ce que je vous conseille la chastet?  Chez quelques-uns la
chastet est une vertu, mais chez beaucoup d'autres elle est presque un
vice.

Ceux-ci sont continents peut-tre: mais la chienne Sensualit se
reflte, avec jalousie, dans tout ce qu'ils font.

Mme dans les hauteurs de leur vertu et jusque dans leur esprit rigide,
cet animal les suit avec sa discorde.

Et avec quel air gentil la chienne Sensualit sait mendier un morceau
d'esprit, quand on lui refuse un morceau de chair.

Vous aimez les tragdies et tout ce qui brise le coeur?  Mais moi je
suis mfiant envers votre chienne.

Vous avez des yeux trop cruels et, pleins de dsirs, vous regardez vers
ceux qui souffrent.  Votre  lubricit ne s'est-elle pas travestie pour
s'appeler piti?

Et je vous donne aussi cette parabole: ils n'taient pas en petit
nombre, ceux qui voulaient chasser leurs dmons et qui entrrent
eux-mmes dans les pourceaux.

Si la chastet pse  quelqu'un, il faut l'en dtourner, pour qu'elle
ne devienne pas le chemin de l'enfer - c'est  dire la fange et la
fournaise de l'me.

Parl-je de choses malpropres?  Ce n'est pas ce qu'il y a de pire  mes
yeux.

Ce n'est pas quand la vrit est malpropre, mais quand elle est basse,
que celui qui cherche la connaissance n'aime pas  descendre dans ses
eaux.

En vrit, il y en a qui sont chastes jusqu'au fond du coeur: ils sont
plus doux de coeur, ils aiment mieux rire et ils rient plus que vous.

Ils rient aussi de la chastet et demandent: "Qu'est-ce que la chastet!

La chastet n'est-elle pas une vanit?  Mais cette vanit est venue 
nous, nous ne sommes pas venus  elle.

Nous avons offert  cet tranger l'hospitalit de notre coeur,
maintenant il habite chez nous, - qu'il y reste autant qu'il voudra!"


Ainsi parlait Zarathoustra.





DE L'AMI


"Un seul est toujours de trop autour de moi," - ainsi pense le
solitaire.  "Toujours une fois un - cela finit par faire deux!"

_Je_ et _Moi_ sont toujours en conversation trop assidue: comment
supporterait-on cela s'il n'y avait pas un ami?

Pour le solitaire, l'ami est toujours le troisime: le troisime est le
lige qui empche le colloque des deux autres de s'abmer dans les
profondeurs.

Hlas! il y a trop de profondeurs pour tous les solitaires.  C'est
pourquoi ils aspirent  un ami et  la hauteur d'un ami.

Notre foi en les autres dcouvre l'objet de notre foi en nous-mmes.
Notre dsir d'un ami rvle notre pense.

L'amour ne sert souvent qu' passer sur l'envie.  Souvent l'on attaque
et l'on se fait des ennemis pour cacher que l'on est soi-mme
attaquable.

"Sois au moins mon ennemi!" - ainsi parle le respect vritable, celui
qui n'ose pas solliciter l'amiti.

Si l'on veut avoir un ami il faut aussi vouloir faire la guerre pour
lui: et pour la guerre, il faut _pouvoir_ tre ennemi.

Il faut honorer l'ennemi dans l'ami.  Peux-tu t'approcher de ton ami,
sans passer  son bord?

En son ami on doit voir son meilleur ennemi.  C'est quand tu luttes
contre lui que tu dois tre le plus prs de son coeur.

Tu ne veux pas dissimuler devant ton ami?  Tu veux faire honneur  ton
ami en te donnant tel que tu es?  Mais c'est pourquoi il t'envoie au
diable!

Qui ne sait se dissimuler rvolte: voil pourquoi il faut craindre la
nudit!  Certes, si vous tiez des dieux vous pourriez avoir honte de
vos vtements!

Tu ne saurais assez bien t'habiller pour ton ami:  car tu dois lui tre
une flche et un dsir du Surhumain.

As-tu dj vu dormir ton ami, - pour que tu apprennes  connatre son
aspect?  Quel est donc le visage de ton ami?  C'est ton propre visage
dans un miroir grossier et imparfait.

As-tu dj vu dormir ton ami?  Ne t'es-tu pas effray de l'air qu'il
avait?  Oh! mon ami, l'homme est quelque chose qui doit tre surmont.

L'ami doit tre pass matre dans la divination et dans le silence: tu
ne dois pas vouloir tout voir.  Ton rve doit te rvler ce que fait
ton ami quand il est veill.

Il faut que ta pitii soit une divination: afin que tu saches d'abord
si ton ami veut de la piti.  Peut-tre aime-t-il en toi le visage fier
et le regard de l'ternit.

Il faut que la compassion avec l'ami se cache sous une rude enveloppe,
et que tu y laisses une dent.  Ainsi ta compassion sera pleine de
finesses et de douceurs.

 Es-tu pour ton ami air pur et solitude, pain et mdicament?  Il y en a
qui ne peuvent pas se librer de leur propre chane, et pourtant, pour
leurs amis, ils sont des sauveurs.

Si tu es un esclave tu ne peux pas tre un ami.  Si tu es un tyran tu
ne peux pas avoir d'amis.

Pendant trop longtemps un esclave et un tyran taient cachs dans la
femme.  C'est pourquoi la femme n'est pas encore capable d'amiti: elle
ne connat que l'amour.

Dans l'amour de la femme il y a de l'injustice et de l'aveuglement 
l'gard de tout ce qu'elle n'aime pas.  Et mme dans l'amour conscient
de la femme il y a toujours,  ct de la lumire, la surprise,
l'clair et la nuit.

La femme n'est pas encore capable d'amiti.  Des chattes, voil ce que
sont toujours les femmes, des chattes et des oiseaux.  Ou, quand cela
va bien, des vaches.

La femme n'est pas encore capable d'amiti.  Mais, dites-moi, vous
autres hommes, lequel d'entre vous est donc capable d'amiti?

Maldiction sur votre pauvret et votre avarice de l'me,  hommes!  Ce
que vous donnez  vos amis, je veux le donner mme  mes ennemis, sans
en devenir plus pauvre.

Il y a de la camaraderie:  qu'il y ait de l'amiti!


Ainsi parlait Zarathoustra.





MILLE ET UN BUTS


Zarathoustra a vu beaucoup de contres et beaucoup de peuples: c'est
ainsi qu'il a dcouvert le bien et le mal de beaucoup de peuples.
Zarathoustra n'a pas dcouvert de plus grande puissance sur la terre,
que le bien et le mal.

Aucun peuple ne pourrait vivre sans valuer les valeurs; mais s'il veut
se conserver, il ne doit pas valuer comme value son voisin.

Beaucoup de choses qu'un peuple appelait bonnes, pour un autre peuple
taient honteuses et mprisables: voil ce que j'ai dcouvert.  Ici
beaucoup de choses taient appeles mauvaises et l-bas elles taient
revtues du manteau de pourpre des honneurs.

Jamais un voisin n'a compris l'autre voisin: son me s'est toujours
tonne de la folie et de la mchancete de son voisin.

Une table des biens est suspendue au-dessus de chaque peuple.  Or,
c'est la table de ce qu'il a surmont, c'est la voix de sa volont de
puissance.

Est honorable ce qui lui semble difficile; ce qui est indispensable et
difficile, s'appelle bien.  Et ce qui dlivre de la plus profonde
dtresse, cette chose rare et difficile, - est sanctifie par lui.

Ce qui le fait rgner, vaincre et briller, ce qui excite l'horreur et
l'envie de son voisin: c'est ce qui occupe pour lui la plus haute et la
premire place, c'est ce qui est la mesure et le sens de toutes choses.

En vrit, mon frre, lorsque tu auras pris conscience des besoins et
des terres d'un peuple, lorsque tu connatras son ciel et son voisin:
tu devineras aussi la loi qui rgit ses victoires sur lui-mme, et tu
sauras pourquoi c'est sur tel degr qu'il monte  ses esprances.

"Il faut que tu sois toujours le premier et que tu dpasses les autres:
ton me jalouse ne doit aimer personne, si ce n'est l'ami" - ceci fit
tremble l'me d'un Grec et lui fit gravir le sentier de la grandeur.

"Dire la vrit et savoir bien manier l'arc et les flches" - ceci
semblait cher, et difficile en mme temps, au peuple d'o vient mon nom
- ce nom qui est en mme temps cher et difficile.

"Honorer pre et mre, leur tre soumis jusqu'aux racines de l'me":
cette table des victoires sur soi-mme, un autre peuple la suspendit
au-dessus de lui et il devint puissant et ternel.

"tre fidle et,  cause de la fidlit, donner son sang et son
honneur, mme pour des choses mauvaises et dangereuses": par cet
enseignement un autre peuple s'est surmont, et, en se surmontant
ainsi, il devint gros et lourd de grandes esprances.

En vrit, les hommes se donnrent eux-mmes leur bien et leur mal.  En
vrit, ils ne les prirent point, ils ne les trouvrent point, ils ne
les coutrent point comme une voix descendue du ciel.

C'est l'homme qui mit des valeurs dans les choses, afin de se
conserver, - c'est lui qui cra le sens des choses, un sens humain!
C'est pourquoi il s'appelle "homme", c'est--dire, celui qui value.

Evaluer c'est crer: coutez donc, vous qui tes crateurs! C'est leur
valuation qui fait des trsors et des joyaux de toutes choses values.

C'est par l'valuation que se fixe la valeur: sans l'valuation, la
noix de l'existence serait creuse.  Ecoutez donc vous qui tes
crateurs!

Les valeurs changent lorsque le crateur se transforme.  Celui qui doit
crer dtruit toujours.

Les crateurs furent d'abord des peuples et plus tard seulement des
individus.  En vrit, l'individu lui-mme est la plus jeune des
crations.

Des peuples jadis suspendirent au-dessus d'eux une table du bien.
L'amour qui veut dominer et l'amour qui veut obir se crrent ensemble
de telles tables.

Le plaisir du troupeau est plus ancien que le plaisir de l'individu.
Et tant que la bonne conscience s'appelle troupeau, la mauvaise
conscience seule dit: Moi.

En vrit, le _moi_ rus, le _moi_ sans amour qui cherche son avantage
dans l'avantage du plus grand nombre: ce n'est pas l l'origine du
troupeau, mais son dclin.

Ce furent toujours des fervents et des crateurs qui crrent le bien
et le mal.  Le feu de l'amour et le feu de la colre l'allument au nom
de toutes les vertus.

Zarathoustra vit beaucoup de pays et beaucoup de peuples.  Il n'a pas
trouv de plus grande puissance sur la terre que l'oeuvre des fervents:
"bien" et "mal", voil le nom de cette puissance.

En vrit, la puissance de ces louanges et de ces blmes est pareille 
un monstre.  Dites-moi, mes frres, qui me terrassera ce monstre?
Dites, qui jettera une chane sur les mille nuques de cette bte?

Il y a eu jusqu' prsent mille buts, car il y a eu mille peuples.  Il
ne manque que la chane des mille nuques, il manque le but unique.
L'humanit n'a pas encore de but.

Mais, dites-moi donc, mes frres, si l'humanit manque de but,
n'est-elle pas elle-mme en dfaut?


Ainsi parlait Zarathoustra.




DE L'AMOUR DU PROCHAIN


Vous vous empressez auprs du prochain et vous exprimez cela par de
belles paroles.  Mais je vous le dis: votre amour du prochain, c'est
votre mauvais amour de vous-mmes.

Vous entrez chez le prochain pour fuir devant vous-mmes et de cela
vous voudriez faire une vertu: mais je pntre votre "dsintressement".

Le _toi_ est plus vieux que le _moi;_ le _toi_ est sanctifi, mais
point encore le _moi:_ ainsi l'homme s'empresse auprs de son prochain.

Est-ce que je vous conseille l'amour du prochain?  Plutt encore je
vous conseillerais la fuite du prochain et l'amour du lointain!

Plus haut que l'amour du prochain se trouve l'amour du lointain et de
ce qui est  venir.  Plus haut encore que l'amour de l'homme, je place
l'amour des choses et des fantmes.

Ce fantme qui court devant toi, mon frre, ce fantme est plus beau
que toi; pourquoi ne lui prtes-tu pas ta chair et tes os?  Mais tu as
peur et tu t'enfuis chez ton prochain.

Vous ne savez pas vous supporter vous-mmes et vous ne vous aimez pas
assez: c'est pourquoi vous voudriez sduire votre prochain par votre
amour et vous dorer de son erreur.

Je voudrais que toute espce de prochains et les voisins de ces
prochains vous deviennent insupportables.  Il vous faudrait alors vous
crer par vous-mmes un ami au coeur dbordant.

Vous invitez un tmoin quand vous voulez dire du bien de vous-mmes; et
quand vous l'avez induit  bien penser de vous, c'est vous qui pensez
bien de vous.

Celui-l seul ne ment pas qui parle contre sa conscience, mais surtout
celui qui parle contre son inconscience.  Et c'est ainsi que vous
parlez de vous-mmes dans vos relations et vous trompez le voisin sur
vous-mmes.

Ainsi parle le fou: "Les rapports avec les hommes gtent le caractre,
surtout quand on n'en a pas."

L'un va chez le prochain parce qu'il se cherche, l'autre parce qu'il
voudrait s'oublier.  Votre mauvais amour de vous-mmes fait de votre
solitude une prison.

Ce sont les plus lointains qui payent votre amour du prochain; et quand
vous n'tes que cinq ensemble, vous en faites toujours mourir un
sixime.

Je n'aime pas non plus vos ftes: j'y ai trouv trop de comdiens, et
mme les spectateurs se comportaient comme des comdiens.

Je ne vous enseigne pas le prochain, mais l'ami.  Que l'ami vous soit
la fte de la terre et un pressentiment du Surhumain.

Je vous enseigne l'ami et son coeur dbordant.  Mais il faut savoir
tre tel une ponge, quand on veut tre aim par des coeurs dbordants.

Je vous enseigne l'ami qui porte en lui un monde achev, l'corce du
bien, - l'ami crateur qui a toujours un monde achev  offrir.

Et de mme que pour lui le monde s'est droul, il s'enroule de
nouveau, tel le devenir du bien par le mal, du but par le hasard?

Que l'avenir et la chose la plus lointaine soient pour toi la cause de
ton aujourd'hui: c'est dans ton ami que tu dois aimer le Surhumain
comme ta raison d'tre.

Mes frres, je ne vous conseille pas l'amour du prochain, je vous
conseille l'amour du plus lointain.


Ainsi parlait Zarathoustra.





DES VOIES DU CRATEUR


Veux-tu, mon frre, aller dans l'isolement?  Veux-tu chercher le chemin
qui mne  toi-mme?  Hsite encore un peu et coute-moi.

"Celui qui cherche se perd facilement lui-mme.  Tout isolement est une
faute": ainsi parle le troupeau.  Et longtemps tu as fait partie du
troupeau.

En toi aussi la voix du troupeau rsonnera encore.  Et lorsque tu
diras: "Ma conscience n'est plus la mme que le vtre," ce sera plainte
et douleur.

Voici, cette conscience commune enfanta aussi cette douleur elle-mme:
et la dernire lueur de cette conscience enflamme encore ton affliction.

Mais tu veux suivre la voix de ton affliction qui est la voie qui mne
 toi-mme.  Montre-moi donc que tu en as le droit et la force!

Est tu une force nouvelle et un droit nouveau?  Un premier mouvement?
Une roue qui roule sur elle-mme?  Peux-tu forcer des toiles  tourner
autour de toi?

Hlas! il y a tant de convoitises qui veulent aller vers les hauteurs!
Il y a tant de convulsions des ambitieux.  Montre-moi que tu n'es ni
parmi ceux qui convoitent, ni parmi les ambitieux!

Hlas! il y a tant de grandes penses qui n'agissent pas plus qu'une
vessie gonfle.  Elles enflent et rendent plus vide encore.

Tu t'appelles libre?  Je veux que tu me dises ta pense matresse, et
non pas que tu t'es chapp d'un joug.

Es-tu quelqu'un qui avait le droit de s'chapper d'un joug?  Il y en a
qui perdent leur dernire valeur en quittant leur sujtion.

Libre _de quoi?_  Qu'importe cela  Zarathoustra!  Mais ton oeil clair
doit m'annoncer: libre _pour quoi?_

Peux-tu te fixer  toi-mme ton bien et ton mal et suspendre ta volont
au-dessus de toi comme une loi?  Peux-tu tre ton propre juge et le
vengeur de ta propre loi?

Il est terrible de demeurer seul avec le juge et le vengeur de sa
propre loi.  C'est ainsi qu'une toile est projete dans le vide et
dans le souffle glac de la solitude.

Aujourd'hui encore tu souffres du nombre, toi l'unique: aujourd'hui
encore tu as tout ton courage et toutes tes esprances.

Pourtant ta solitude te fatiguera un jour, ta fiert se courbera et ton
courage grincera des dents.  Tu crieras un jour: "Je suis seul!"

Un jour tu ne verras plus ta hauteur, et ta bassesse sera trop prs de
toi.  Ton sublime mme te fera peur comme un fantme.  Tu crieras un
jour: "Tout est faux!"

Il y a des sentiments qui veulent tuer le solitaire; s'ils n'y
parviennent point, il leur faudra prir eux-mmes!  Mais es-tu capable
d'tre assassin?

Mon frre, connais-tu dj le mot "mpris"?  Et la souffrance de ta
justice qui te force  tre juste envers ceux qui te mprisent?

Tu obliges beaucoup de gens  changer d'avis sur toi; voil pourquoi
ils t'en voudront toujours.  Tu t'es approch d'eux et tu as pass:
c'est ce qu'ils ne te pardonneront jamais.

Tu les dpasses: mais plus tu t'lves, plus tu parais petit aux yeux
des envieux.  Mais celui qui plane dans les airs est celui que l'on
dteste le plus.

"Comment sauriez-vous tre justes envers moi! - c'est ainsi qu'il te
faut parler - je choisis pour moi votre injustice, comme la part qui
m'est due."

Injustice et ordures, voil ce qu'ils jettent aprs le solitaire:
pourtant, mon frre, si tu veux tre une toile, il faut que tu les
claires malgr tout!

Et garde-toi des bons et des justes!  Ils aiment  crucifier ceux qui
s'inventent leur propre vertu, - ils hassent le solitaire.

Garde-toi aussi de la sainte simplicit!  Tout ce qui n'est pas simple
lui est impie; elle aime aussi  jouer avec le feu - des bchers.

Et garde-toi des accs de ton amour!  Trop vite le solitaire tend la
main  celui qu'il rencontre.

Il y a des hommes  qui tu ne dois pas donner la main, mais seulement
la patte: et je veux que ta patte ait aussi des griffes.

Mais le plus dangereux ennemis que tu puisses rencontrer sera toujours
toi-mme; c'est toi-mme que tu guettes dans les cavernes et les forts.

Solitaire, tu suis le chemin qui mne  toi-mme!  Et ton chemin passe
devant toi-mme et devant tes sept dmons?

Tu seras hrtique envers toi-mme, sorcier et devin, fou et incrdule,
impie et mchant.

Il faut que tu veuilles te brler dans ta propre flamme: comment
voudrais-tu te renouveler sans t'tre d'abord rduit en cendres!

Solitaire, tu suis le chemin du crateur: tu veux te crer un dieu de
tes sept dmons!

Solitaire, tu suis le chemin de l'amant: tu t'aimes toi-mme, c'est
pourquoi tu te mprises, comme seuls mprisent les amants.

L'amant veut crer puisqu'il mprise!  Comment saurait-il parler de
l'amour, celui qui ne devait pas mpriser prcisment ce qu'il aimait!

Va dans ta solitude, mon frre, avec ton amour et ta cration; et sur
le tard la justice te suivra en tranant la jambe.

Va dans ta solitude avec mes larmes,  mon frre.  J'aime celui qui
veut crer plus haut que lui-mme et qui prit aussi. -


Ainsi parlait Zarathoustra.





LA VIEILLE ET LA JEUNE FEMME


"Pourquoi te glisses-tu furtivement dans le crpuscule, Zarathoustra?
Et que caches-tu avec tant de soin sous ton manteau?

"Est-ce un trsor que l'on t'a donn?  Ou bien un enfant qui t'est n?
O vas-tu maintenant toi-mme par les sentiers des voleurs, toi, l'ami
des mchants?"

En vrit, mon frre! rpondit Zarathoustra, c'est un trsor qui m'a
t donn: une petite vrit, voil ce que je porte.

Mais elle est espigle comme un petit enfant; et si je ne lui fermais
la bouche, elle crierait  tue-tte.

Tandis que, solitaire, je suivais aujourd'hui mon chemin,  l'heure o
dcline le soleil, j'ai rencontr une vieille femme qui parla ainsi 
mon me: "Maintes fois dj Zarathoustra a parl, mme  nous autres
femmes, mais jamais il ne nous a parl de la femme."

Je lui ai rpondu: "Il ne faut parler de la femme qu'aux hommes."

"A moi aussi tu peux parler de la femme, dit-elle; je suis assez
vieille pour oublier aussitt tout ce que tu m'auras dit."

Et je condescendis aux dsirs de la vieille femme et je lui dis:

Chez la femme tout est une nigme: mais il y a un mot  cet nigme: ce
mot est grossesse.

L'homme est pour la femme un moyen: le but est toujours l'enfant.  Mais
qu'est la femme pour l'homme?

L'homme vritable veut deux choses: le danger et le jeu.  C'est
pourquoi il veut la femme, le jouet le plus dangereux.

L'homme doit tre lev pour la guerre, et la femme pour le dlassement
du guerrier: tout le reste est folie.

Le guerrier n'aime les fruits trop doux.  C'est pourquoi il aime la
femme; une saveur amre reste mme  la femme la plus douce.

Mieux que l'homme, la femme comprend les enfants, mais l'homme est plus
enfant que la femme.

Dans tout homme vritable se cache un enfant: un enfant qui veut jouer.
 Allons, femmes, dcouvrez-moi l'enfant dans l'homme!

Que la femme soit un jouet, pur et menu, pareil au diamant, rayonnant
des vertus d'un monde qui n'est pas encore!

Que l'clat d'une toile resplendisse dans votre amour!  Que votre
espoir dise: "Oh! que je mette au monde le Surhumain!"

Qu'il y ait de la vaillance dans votre amour!  Arme de votre amour
vous irez au-devant de celui qui vous inspire la peur.

Qu'en votre amour vous mettiez votre honneur.  La femme du reste sait
peu de choses de l'honneur.  Mais que ce soit votre honneur d'aimer
toujours plus que vous tes aimes, et de ne jamais venir en seconde
place.

Que l'homme redoute la femme, quand elle aime:  c'est alors qu'elle
fait tous les sacrifices et toute autre chose lui parat sans valeur.

Que l'homme redoute la femme, quand elle hait: car au fond du coeur
l'homme n'est que mchant, mais au fond du coeur la femme est mauvaise.

Qui la femme hait-elle le plus?  -  Ainsi parlait le fer  l'aimant:
"Je te hais le plus parce que tu attires, mais que tu n'es pas assez
fort pour attacher  toi."

Le bonheur de l'homme est: je veux; le bonheur de la femme est: il veut.

"Voici, le monde vient d'tre parfait!" - ainsi pense toute femme qui
obit dans la plnitude de son amour.

Et il faut que la femme obisse et qu'elle trouve une profondeur  sa
surface.  L'me de la femme est surface, une couche d'eau mobile et
orageuse sur un bas-fond.

Mais l'me de l'homme est profonde, son flot mugit dans les cavernes
souterraines: la femme pressent la puissance de l'homme, mais elle ne
la comprend pas. -

Alors la vieille femme me rpondit: "Zarathoustra  a dit mainte chose
gentille, surtout pour celles qui sont assez jeunes pour les entendre.

Chose trange, Zarathoustra connat peu les femmes, et pourtant il dit
vrai quand il parle d'elles!  Serait-ce parce que chez les femmes nulle
chose n'est impossible?

Et maintenant, reois en rcompense une petite vrit!  Je suis assez
vieille pour te la dire!

Enveloppe-la bien et clos-lui le bec: autrement elle criera trop fort,
cette petite vrit."

"Donne-moi, femme, ta petite vrit!" dis-je.  Et voici ce que me dit
la vieille femme:

"Tu vas chez les femmes?  N'oublie pas le fouet!" -

Ainsi parlait Zarathoustra.




LA MORSURE ET LA VIPRE


Un jour Zarathoustra s'tait endormi sous un figuier, car il faisait
chaud, et il avait ramen le bras sur son visage.  Mais une vipre le
mordit au cou, ce qui fit pousser un cri de douleur  Zarathoustra.
Lorsqu'il eut
enlev le bras de son visage, il regarda le serpent: alors le serpent
reconnut les yeux de Zarathoustra, il se tordit maladroitement et
voulut s'loigner.  "Non point, dit Zarathoustra, je ne t'ai pas encore
remerci!  Tu m'as veill  temps, ma route est encore longue."  "Ta
route est courte encore, dit tristement la vipre; mon poison tue."
Zarathoustra se prit  sourire.  "Quand donc un dragon mourut-il du
poison d'un serpent? - dit-il.  Mais reprends ton poison!  Tu n'en pas
assez riche pour m'en faire hommage."  Alors derechef la vipre
s'enroula autour de son cou et elle lcha sa blessure.

Un jour, comme Zarathoustra racontait ceci  ses disciples, ceux-ci lui
demandrent: "Et quelle est la morale de ton histoire,  Zarathoustra?"
 Zarathoustra leur rpondit:

Les bons et les justes m'appellent le destructeur de la morale: mon
histoire est immorale.

Mais si vous avez un ennemi, ne lui rendez pas le bien pour le mal; car
il en serait humili.  Dmontrez-lui, au contraire, qu'il vous a fait
du bien.

Et plutt que d'humilier, mettez-vous en colre.  Et lorsque l'on vous
maudit, il ne me plat pas que vous vouliez bnir.  Maudissez plutt un
peu de votre ct!

Et si l'on vous inflige une grande injustice, ajoutez-en vite cinq
autres petites.  Celui qui n'est opprim que par l'injustice est
affreux  voir.

Saviez-vous dj cela?  Injustice partage est demi-droit.  Et celui
qui peut porter l'injustice doit prendre l'injustice sur lui!

Il est plus humain de se venger un peu que de s'abstenir de la
vengeance.  Et si la punition n'est pas aussi un droit et un honneur
accords au transgresseur, je ne veux pas de votre punition.

Il est plus noble de se donner tort que de garder raison, surtout quand
on a raison.  Seulement il faut tre assez riche pour cela.

Je n'aime pas votre froide justice; dans les yeux de vos juges passe
toujours le regard du bourreau et son couperet glac.

Dites-moi donc o se trouve la justice qui est l'amour avec des yeux
clairvoyants.

Inventez-moi donc l'amour qui porte non seulement toutes les punitions,
mais aussi toutes les fautes!

Inventez-moi donc la justice qui acquitte chacun sauf celui qui juge!

Voulez-vous que je vous dise encore cela?  Chez celui qui veut tre
juste au fond de l'me, le mensonge mme devient philanthropie.

Mais comment saurais-je tre juste au fond de l'me?  Comment
pourrais-je donner  chacun _le sien?._  Que ceci me suffise: je donne
 chacun _le mien._

Enfin, mes frres, gardez-vous d'tre injustes envers les solitaires.
Comment un solitaire pourrait-il oublier?  Comment pourrait-il rendre?

Un solitaire est comme un puits profond.  Il est facile d'y jeter une
pierre; mais si elle est tombe jusqu'au fond, dites-moi donc, qui
voudra la chercher?

Gardez-vous d'offenser le solitaire.  Mais si vous l'avez offens, eh
bien! tuez-le aussi!


Ainsi parlait Zarathoustra.





DE L'ENFANT ET DU MARIAGE


J'ai une question pour toi seul, mon frre.  Je jette cette question
comme une sonde dans ton me, afin de connatre sa profondeur.

Tu es jeune et tu dsires femme et enfant.  Mais je te demande: es-tu
un homme qui ait _le droit_ de dsirer un enfant?

Es-tu le victorieux, vainqueur de lui-mme, souverain des sens, matre
de ses vertus?  C'est ce que je te demande.

Ou bien ton voeu est-il le cri de la bte et de l'indigence?  Ou la
peur de la solitude?  Ou la discorde avec toi-mme?

Je veux que ta victoire et ta libert aspirent  se perptuer par
l'enfant.  Tu dois construire des monuments vivants  ta victoire et 
ta dlivrance.

Tu dois construire plus haut que toi-mme.  Mais il faut d'abord que tu
sois construit toi-mme, carr de la tte  la base.
Tu ne dois pas seulement propager ta race plus loin, mais aussi plus
haut.  Que le jardin du mariage te serve  cela.

Tu dois crer un corps d'essence suprieure, un premier mouvement, une
roue qui roule sur elle-mme, - tu dois crer un crateur.

Mariage: c'est ainsi que j'appelle la volont  deux de crer l'unique
qui est plus que ceux qui l'ont cr.  Respect mutuel, c'est l le
mariage, respect de ceux qui veulent d'une telle volont.

Que ceci soit le sens et la vrit de ton mariage.  Mais ce que les
inutiles appellent mariage, la foule des superflus! - comment
appellerai-je cela?

Hlas! cette pauvret de l'me  deux!  Hlas! cette  impuret de l'me
 deux!  Hlas, ce misrable contentement  deux!

Mariage, c'est ainsi qu'ils appellent tout cela; et ils disent que
leurs unions ont t scelles dans le ciel.

Eh bien, je n'en veux pas de ce ciel des superflus!  Non, je n'en veux
pas de ces btes emptres dans le filet cleste!

Loin de moi aussi le Dieu qui vient en boitant pour bnir ce qu'il n'a
pas uni!

Ne riez pas de pareils mariages!  Quel est l'enfant qui n'aurait pas
raison de pleurer sur ses parents?

Cet homme me semblait respectable et mr pour saisir le sens de la
terre: mais lorsque je vis sa femme, la terre me sembla une demeure
pour les insenss.

Oui, je voudrais que la terre ft secoue de convulsions quand je vois
un saint s'accoupler  une oie.

Tel partit comme un hros en qute de vrits, et il ne captura qu'un
petit mensonge par.  Il appelle cela son mariage.

Tel autre tait rserv dans ses relations et difficile dans son choix.
 Mais d'un seul coup il a gt  tout jamais sa socit.  Il appelle
cela son mariage.

Tel autre encore cherchait une servante avec les vertus d'un ange.
Mais soudain il devint la servante d'une femme, et maintenant il lui
faudrait devenir ange lui-mme.

Je n'ai vu partout qu'acheteurs pleins de prcaution et tous ont des
yeux russ.  Mais le plus rus lui-mme achte sa femme comme chat en
poche.

Beaucoup de courtes folies - c'est l ce que vous appelez amour.  Et
votre mariage met fin  beaucoup de courtes folies, par une longue
sottise.

Votre amour de la femme et l'amour de la femme pour l'homme: oh! que ce
soit de la piti pour des dieux souffrants et voils!  Mais presque
toujours c'est une bte qui devine l'autre.

Cependant votre meilleur amour n'est qu'une mtaphore extasie et une
douloureuse ardeur.  Il est un flambeau qui doit clairer pour vous les
chemins suprieurs.

Un jour vous devrez aimer par del vous-mmes!  _Apprenez_ donc d'abord
 aimer!  C'est pourquoi il vous fallut boire l'amer calice de votre
amour.

Il y a de l'amertume dans le calice, mme dans le calice du meilleur
amour.  C'est ainsi qu'il veille en toi le dsir du Surhumain, c'est
ainsi qu'il veille en toi la soif,  crateur!

Soif du crateur, flche et dsir du Surhumain: dis-moi, mon frre,
est-ce l ta volont du mariage?

Je sanctifie telle volont et un tel mariage. -


Ainsi parlait Zarathoustra.





DE LA MORT VOLONTAIRE


Il y en a beaucoup qui meurent trop tard et quelques-uns qui meurent
trop tt.  La doctrine qui dit: "Meurs  temps!" semble encore trange.

Meurs  temps: voil ce qu'enseigne Zarathoustra.

Il est vrai que celui qui n'a jamais vcu  temps ne saurait mourir 
temps.  Qu'il ne soit donc jamais n! - Voil ce que je conseille aux
superflus.

Mais les superflus eux-mmes font les importants avec leur mort, et la
noix la plus creuse prtend tre casse.

Ils accordent tous de l'importance  la mort: mais pour eux la mort
n'est pas encore une fte.  Les hommes ne savent point encore comment
on consacre les plus belles ftes.

Je vous montre la mort qui consacre, la mort qui, pour les vivants,
devient un aiguillon et une promesse.

L'accomplisseur meurt de _sa_ mort, victorieux, entour de ceux qui
esprent et qui promettent.

C'est ainsi qu'il faudrait apprendre  mourir; et il ne devrait pas y
avoir de fte, sans qu'un tel mourant ne sanctifie les serments des
vivants!

Mourir ainsi est la meilleure chose; mais la seconde est celle-ci:
mourir au combat et rpandre une grande me.

Mais hae tant par le combattant que par le victorieux et votre mort
grimaante qui s'avance en rampant, comme un voleur - et qui pourtant
vient en matre.

Je vous fait l'loge de ma mort, de la mort volontaire, qui me vient
puisque _je_ veux.

Et quand voudrais-je? - Celui qui a un but et un hritier, veut pour
but et hritier la mort  temps.

Et, par respect pour le but et l'hritier, il ne suspendra plus de
couronnes fanes dans le sanctuaire de la vie.

En vrit, je ne veux pas ressembler aux cordiers: ils tirent leur fils
en longueur et vont eux-mmes toujours en arrire.

Il y en a aussi qui deviennent trop vieux pour leurs vrits et leurs
victoires; une bouche dente n'as plus droit  toutes les vrits.

Et tous ceux qui cherchent la gloire doivent au bon moment prendre
cong de l'honneur, et exercer l'art difficile de s'en aller  temps.

Il faut cesser de se faire manger, au moment o l'on vous trouve le
plus de got: ceux-l le savent qui veulent tre aims longtemps.

Il y a bien aussi des pommes aigres dont la destine est d'attendre
jusqu'au dernier jour de l'automne.  Et elles deviennent en mme temps
mres jaunes et rides.

Chez les uns le coeur vieillit d'abord, chez d'autres l'esprit.  Et
quelques-uns sont vieux dans leur jeunesse: mais quand on est jeune
trs tard, on reste jeune trs longtemps.

Il y en a qui manquent leur vie: un ver venimeux leur ronge le coeur.
Qu'ils tchent au moins de mieux russir dans leur mort.

Il y en a qui ne prennent jamais de saveur, ils pourrissent dj en
t.  C'est la lchet qui les retient  leur branche.

Il y en a beaucoup trop qui vivent et trop longtemps ils restent
suspendus  leur branche.  Qu'une tempte vienne et secoue de l'arbre
tout ce qui est pourri et mang par le ver?

Viennent les prdicateurs de la mort _rapide!_  Ce seraient eux les
vraies temptes qui secoueraient l'arbre de la vie!  Mais je n'entends
prcher que la mort lente et la patience avec tout ce qui est
"terrestre".

Hlas! vous prchez la patience avec ce qui est terrestre?  C'est le
terrestre qui a trop de patience avec vous, blasphmateurs!

En vrit, il est mort trop tt, cet Hbreu qu'honorent les
prdicateurs de la mort lente, et pour un grand nombre, depuis, ce fut
une fatalit qu'il mourt trop tt.

Il ne connaissait encore que les larmes et la tristesse de l'Hbreu,
ainsi que la haine des bons et des justes, -  cet Hbreu Jsus: et
voici que le dsir de la mort le saisit  l'improviste.

Pourquoi n'est-il pas rest au dsert, loin des bons et des justes!
Peut-tre aurait-il appris  vivre et  aimer la terre - et aussi le
rire!

Croyez-m'en, mes frres!  Il est mort trop tt; il aurait lui-mme
rtract sa doctrine, s'il avait vcu jusqu' mon ge!  Il tait assez
noble pour se rtracter!

Mais il n'tait pas encore mr.  L'amour du jeune homme manque de
maturit, voil pourquoi il hait les hommes et la terre.  Chez lui
l'me et les ailes de la pense sont encore lies et pesantes.

Mais il y a de l'enfant dans l'homme plus que dans le jeune homme, et
moins de tristesse: l'homme comprend mieux la mort et la vie.

Libre pour la mort et libre dans la mort, divin ngateur, s'il n'est
plus temps d'affirmer: ainsi il comprend la vie et la mort.

Que votre mort ne soit pas un blasphme sur l'homme et la terre,  mes
amis: telle est la grce que j'implore du miel de votre me.

Que dans votre agonie votre esprit et votre vertu jettent encore une
dernire lueur, comme la rougeur du couchant enflamme la terre: si non,
votre mort vous aura mal russi.

C'est ainsi que je veux mourir moi-mme, afin que vous aimiez davantage
la terre  cause de moi,  mes amis; et je veux revenir  la terre pour
que je retrouve mon repos en celle qui m'a engendr.

En vrit, Zarathoustra avait un but, il a lanc sa balle; maintenant,
 mes amis, vous hritez de mon but, c'est  vous que je lance la balle
dore.

Plus que toute autre chose, j'aime  vous voir lancer la balle dore, 
mes amis!  Et c'est pourquoi je demeure encore un peu sur la terre:
pardonnez-le-moi!


Ainsi parlait Zarathoustra.





DE LA VERTU QUI DONNE

1


Lorsque Zarathoustra eut pris cong de la ville que son coeur aimait,
et dont le nom est "la Vache multicolore", - beaucoup de ceux qui
s'appelaient ses disciples l'accompagnrent et lui firent la
reconduite.  C'est ainsi qu'ils arrivrent  un carrefour: alors
Zarathoustra leur dit qu'il voulait continuer seul la route, car il
tait ami des marches solitaires.  Ses disciples, cependant, en lui
disant adieu, lui firent hommage d'un bton dont la poigne d'or tait
un serpent s'enroulant autour du soleil.  Zarathoustra se rjouit du
bton et s'appuya dessus; puis il dit  ses disciples:

Dites-moi donc, pourquoi l'or est-il devenu la plus haute valeur? C'est
parce qu'il est rare et inutile, tincelant et doux dans son clat: il
se donne toujours.

Ce n'est que comme symbole de la plus haute vertu que l'or atteignit la
plus haute valeur.  Luisant comme de l'or est le regard de celui qui
donne.  L'clat de l'or conclut la paix entre la lune et le soleil.

La plus haute vertu est rare et inutile, elle est tincelante et d'un
doux clat: une vertu qui donne est la plus haute vertu.

En vrit, je vous devine, mes disciples: vous aspirez comme moi  la
vertu qui donne.  Qu'auriez-vous de commun avec les chats et les loups?

Vous avez soif de devenir vous-mmes des offrandes et des prsents:
c'est pourquoi vous avez soif d'amasser toutes les richesses dans vos
mes.

Votre me est insatiable  dsirer des trsors et des joyaux, puisque
votre vertu est insatiable dans sa volont de donner.

Vous contraignez toutes choses  s'approcher et  entrer en vous, afin
qu'elles rejaillissent de votre source, comme les dons de votre amour.

En vrit, il faut qu'un tel amour qui donne se fasse le brigand de
toutes les valeurs; mais j'appelle sain et sacr cet gosme.

Il y a un autre gosme, trop pauvre celui-l, et toujours affam, un
gosme qui veut toujours voler, c'est l'gosme des malades, l'gosme
malade.

Avec les yeux du voleur, il garde tout ce qui brille, avec l'avidit de
la faim, il mesure celui qui a largement de quoi manger, et toujours il
rampe autour de la table de celui qui donne.

Une telle envie est la voix de la maladie, la voix d'une invisible
dgnrescence; dans cet gosme l'envie de voler tmoigne d'un corps
malade.

Dites-moi, mes frres, quelle chose nous semble mauvaise pour nous et
la plus mauvaise de toutes?  N'est-ce pas la _dgnrescence?_ -  Et
nous concluons toujours  la dgnrescence quand l'me qui donne est
absente.

Notre chemin va vers les hauteurs, de l'espce  l'espce suprieure.
Mais nous frmissons lorsque parle le sens dgnr, le sens qui dit:
"Tout pour moi."

Notre sens vole vers les hauteurs: c'est ainsi qu'il est un symbole de
notre corps, le symbole d'une lvation.  Les symboles de ces
lvations portent les noms des vertus.

Ainsi le corps traverse l'histoire, il devient et lutte.  Et l'esprit -
qu'est-il pour le corps?  Il est le hraut des luttes et des victoires
du corps, son compagnon et son cho.

Tous les noms du bien et du mal sont des symboles: ils n'exprimaient
point, ils font signe.  Est fou qui veut leur demander la connaissance!

Mes frres, prenez garde aux heures o votre esprit veut parler en
symboles: c'est l qu'est l'origine de votre vertu.

C'est l que votre corps est lev et ressuscit; il ravit l'esprit de
sa flicit, afin qu'il devienne crateur, qu'il value et qu'il aime,
qu'il soit le bienfaiteur de toutes choses.

Quand votre coeur bouillonne, large et plein, pareil au grand fleuve,
bndiction et danger pour les riverains: c'est alors l'origine de
votre vertu.

Quand vous vous levez au-dessus de la louange et du blme, et quand
votre volont, la volont d'un homme qui aime, veut commander  toutes
choses: c'est l l'origine de votre vertu.

Quand vous mprisez ce qui est agrable, la couche molle, et quand vous
ne pouvez pas vous reposer assez loin de la mollesse: c'est l
l'origine de votre vertu.

Quand vous n'avez plus qu'une seule volont et quand ce changement de
toute peine s'appelle ncessit pour vous: c'est l l'origine de votre
vertu.

En vrit, c'est l un nouveau "bien et mal"!  En vrit, c'est un
nouveau murmure profond et la voix d'une source nouvelle!

Elle donne la puissance, cette nouvelle vertu; elle est une pense
rgnante et, autour de cette pense, une me avise: un soleil dor et
autour de lui le serpent de la connaissance.


2


Ici Zarathoustra se tut quelque temps et il regarda ses disciples avec
amour.  Puis il continua  parler ainsi, - et sa voix s'tait
transforme:

Mes frres, restez fidles  la terre, avec toute la puissance de votre
vertu!  Que votre amour qui donne et votre connaissance servent le sens
de la terre.  Je vous en prie et vous en conjure.

Ne laissez pas votre vertu s'envoler des choses terrestres et battre
des ailes contre des murs ternels!  Hlas! il y eut toujours tant de
vertu gare!

Ramenez, comme moi, la vertu gare sur la terre - oui, ramenez-la vers
le corps et vers la vie; afin qu'elle donne un sens  la terre, un sens
humain!

L'esprit et la vertu se sont gars et mpris de mille faons
diffrentes.  Hlas! dans notre corps habite maintenant encore cette
folie et cette mprise: elles sont devenues corps et volont!

L'esprit et la vertu se sont essays et gars de mille faons
diffrentes.  Oui, l'homme tait une tentative.  Hlas! combien
d'ignorances et d'erreurs se sont incorpores en nous!

Ce n'est pas seulement la raison des millnaires, c'est aussi leur
folie qui clate en nous.  Il est dangereux d'tre hritier.

Nous luttons encore pied  pied avec le gant hasard et, sur toute
l'humanit, jusqu' prsent le non-sens rgnait encore.

Que votre esprit et votre vertu servent le sens de la terre, mes
frres: et la valeur de toutes choses se renouvellera par vous!  C'est
pourquoi vous devez tre des crateurs.

Le corps se purifie par le savoir; il s'lve en essayant avec science;
pour celui qui cherche la connaissance tous les instincts se
sanctifient; l'me de celui qui est lev se rjouit.

Mdecin, aide-toi toi-mme et tu sauras secourir ton malade.  Que ce
soit son meilleur secours de voir, de ses propres yeux, celui qui se
gurit lui-mme.

Il y a mille sentiers qui n'ont jamais t parcourus, mille sants et
mille terres caches de la vie.  L'homme et la terre des hommes n'ont
pas encore t dcouverts et puiss.

Veillez et coutez, solitaires.  Des souffles aux essors secrets
viennent de l'avenir; un joyeux messager cherche de fines oreilles.

Solitaires d'aujourd'hui, vous qui vivez spars, vous serez un jour un
peuple.  Vous qui vous tes choisis vous-mmes, vous formerez un jour
un peuple choisi - et c'est de ce peuple que natra le Surhumain.

En vrit, la terre deviendra un jour un lieu de gurison!  Et dj une
odeur nouvelle l'enveloppe, une odeur salutaire, - et un nouvel espoir!


3


Quand Zarathoustra eut prononc ces paroles, il se tut, comme quelqu'un
qui n'a pas dit son dernier mot.  Longtemps il soupesa son bton avec
hsitation.  Enfin il parla ainsi et sa voix tait transforme:

Je m'en vais seul maintenant, mes disciples!  Vous aussi, vous partirez
seuls!  Je le veux ainsi.

En vrit, je vous conseille: loignez-vous de moi et dfendez-vous de
Zarathoustra!  Et mieux encore:  ayez honte de lui!  Peut-tre vous
a-t-il  tromps.

L'homme qui cherche la connaissance ne doit pas seulement savoir aimer
ses ennemis, mais aussi har ses amis.

On n'a que peu de reconnaissance pour un matre, quand on reste
toujours lve.  Et pourquoi ne voulez-vous pas dchirer ma couronne?

Vous me vnrez; mais que serait-ce si votre vnration s'croulait un
jour?  Prenez garde  ne pas tre tus par une statue!

Vous dites que vous croyez en  Zarathoustra?  Mais qu'importe
Zarathoustra!  Vous tes mes croyants: mais qu'importent tous les
croyants!

Vous ne vous tiez pas encore cherchs: alors vous m'avez trouv.
Ainsi font tous les croyants; c'est pourquoi la foi est si peu de chose.

Maintenant je vous ordonne de me perdre et de vous trouver vous-mmes;
et ce n'est que quand vous m'aurez tous reni que je reviendrai parmi
vous.

En vrit, mes frres, je chercherai alors d'un autre oeil mes brebis
perdues; je vous aimerai alors d'un autre amour.

Et un jour vous devrez tre encore mes amis et les enfants d'une seule
esprance: alors je veux tre auprs de vous, une troisime fois, pour
fter, avec vous, le grand midi.

Et ce sera le grand midi, quand l'homme sera au milieu de sa route
entre la bte et le Surhumain, quand il ftera, comme sa plus haute
esprance, son chemin qui mne  un nouveau matin.

Alors celui qui disparat se bnira lui-mme, afin de passer de l'autre
ct; et le soleil de sa connaissance sera dans son midi.

"_Tous les dieux sont morts: nous voulons, maintenant, que le surhumain
vive!_"  Que ceci soit un jour, au grand midi, notre dernire volont! -


Ainsi parlait Zarathoustra.





DEUXIME PARTIE

"_-et ce n'est que quand vous m'aurez tous reni que je reviendrai
parmi vous.
En vrit, mes frres, je chercherai alors d'un autre oeil mes brebis
perdues; je vous aimerai alors d'un autre amour._"

_Zarathoustra,_
_De la vertu qui donne._


L'ENFANT AU MIROIR


Alors Zarathoustra retourna dans les montagnes et dans la solitude de
sa caverne pour se drober aux hommes, pareil au semeur qui, aprs
avoir rpandu sa graine dans les sillons, attend que la semence lve.
Mais son me s'emplit d'impatience et du dsir de ceux qu'il aimait,
car il avait encore beaucoup de choses  leur donner.  Or, voici la
chose la plus difficile: fermer par amour la main ouverte et garder la
pudeur en donnant.

Ainsi s'coulrent pour le solitaire des mois et des annes; mais sa
sagesse grandissait et elle le faisait souffrir par sa plnitude.

Un matin cependant, rveill avant l'aurore, il se mit  rflchir
longtemps, tendu sur sa couche, et finit par dire  son coeur:

"Pourquoi me suis-je tant effray dans mon rve et par quoi ai-je t
rveill?  Un enfant qui portait un miroir ne s'est-il pas approch de
moi?

"O Zarathoustra - me disait l'enfant - regarde-toi dans la glace!"

Mais lorsque j'ai regard dans le miroir, j'ai pouss un cri et mon
coeur s'est branl: car ce n'tait pas moi que j'y avais vu, mais la
face grimaante et le rire sarcastique d'un dmon.

En vrit, je comprends trop bien le sens et l'avertissement du rve:
ma _doctrine_ est en danger, l'ivraie veut s'appeler froment.

Mes ennemis sont devenus puissants et ils ont dfigur l'image de ma
doctrine, en sorte que mes prfrs ont eu honte des prsents que je
leur ai faits.

J'ai perdu mes amis; l'heure est venue de chercher ceux que j'ai
perdus!" -

En prononant ces mots, Zarathoustra se leva en sursaut, non comme
quelqu'un qui est angoiss par la peur, mais plutt comme un
visionnaire et un barde dont s'empare l'Esprit.  Etonns, son aigle et
son serpent regardrent de son ct: car, semblable  l'aurore, un
bonheur prochain reposait sur son visage.

Que m'est-il donc arriv,  mes animaux? - dit Zarathoustra.  Ne
suis-je pas transform!  La flicit n'est-elle pas venue pour moi
comme une tempte?

Mon bonheur est fou et il ne dira que des folies: il est trop jeune
encore - ayez donc patience avec lui!

Je suis meurtri par mon bonheur: que tous ceux qui souffrent soient mes
mdecins!

Je puis redescendre auprs de mes amis et aussi auprs de mes ennemis!
Zarathoustra peut de nouveau parler et rpandre et faire du bien  ses
bien-aims!

Mon impatient amour dborde comme un torrent, s'coulant des hauteurs
dans les profondeurs, du lever au couchant.  Mon me bouillonne dans
les valles, quittant les montagnes silencieuses et les orages de la
douleur.

J'ai trop longtemps langui et regard dans le lointain.  Trop longtemps
la solitude m'a possd: ainsi j'ai dsappris le silence.

Je suis devenu tout entier tel une bouche et tel le mugissement d'une
rivire qui jaillit des hauts rochers: je veux prcipiter mes paroles
dans les valles.

Et que le fleuve de mon amour coule  travers les voies impraticables!
Comment un fleuve ne trouverait-il pas enfin le chemin de la mer?

Il y a bien un lac en moi, un lac solitaire qui se suffit  lui-mme;
mais le torrent de mon amour l'entrane avec lui vers la plaine -
jusqu' la mer!

Je suis des voies nouvelles et il me vient un langage nouveau; pareil 
tous les crateurs je fus fatigu des langues anciennes.  Mon esprit ne
veut plus courir sur des semelles uses.

Tout langage parle trop lentement pour moi: - je saute dans ton
carrosse, tempte!  Et, toi aussi, je veux encore te fouetter de ma
malice!

Je veux passer sur de vastes mers, comme une exclamation ou un cri de
joie, jusqu' ce que je trouves les _Iles Bienheureuses_, o demeurent
mes amis: -

Et mes ennemis parmi eux!  Comme j'aime maintenant chacun de ceux  qui
je puis parler!  Mes ennemis, eux aussi, contribuent  ma flicit.

Et quand je veux monter sur mon coursier le plus fougueux, c'est ma
lance qui m'y aide le mieux: elle est toujours prte  seconder mon
pied: -

La lance dont je menace mes ennemis!  Combien je rends grce  mes
ennemis de pouvoir enfin la jeter!

Trop grande tait l'impatience de mon nuage: parmi les rires des
clairs, je veux lancer dans les profondeurs des frissons de grle.

Formidable, se soulvera ma poitrine, formidable elle soufflera sa
tempte sur les montagnes: c'est ainsi qu'elle sera soulage.

En vrit, mon bonheur et ma libert s'lancent pareils  une tempte!
Mais je veux que mes ennemis se figurent que c'est l'_Esprit du mal_
qui fait rage au-dessus de leurs ttes.

Oui, vous aussi, mes amis, vous serez frapps d'effroi devant ma
sagesse sauvage; et peut-tre fuirez-vous devant elle tout comme mes
ennemis.

Hlas! que ne sais-je vous rappeler avec des fltes de bergers!  Que ma
lionne sagesse apprenne  rugir avec tendresse!  Nous avons appris tant
de choses ensemble!

Ma sagesse sauvage a t fconde sur les montagnes solitaires; sur les
pierres arides elle enfanta le plus jeune de ses petits.

Maintenant, dans sa folie, elle parcourt le dsert strile  la
recherche des molles pelouses - ma vieille sagesse sauvage!

C'est sur la molle pelouse de vos coeurs, mes amis! - sur votre amour,
qu'elle aimerait  abriter ce qu'elle a de plus cher! -


Ainsi parlait Zarathoustra.





SUR LES ILES BIENHEUREUSES


Les figues tombent des arbres, elles sont bonnes et savoureuses; et
tandis qu'elles tombent, leur pelure rouge se dchire.  Je suis un vent
du nord pour les figues mres.

Ainsi, semblables  des figues, ces enseignements tombent vers vous,
mes amis: prenez-en la saveur et la chair exquise!  Autour de nous
c'est l'automne, et le ciel clair, et l'aprs-midi.

Voyez quelle abondance il y a autour de nous!  Et qu'y a-t-il de plus
beau, dans le superflu, que de regarder au dehors, sur les mers
lointaines.

Jadis on disait Dieu, lorsque l'on regardait sur les mers lointaines;
mais maintenant je vous ai appris  dire: Surhumain.

Dieu est une conjecture: mais je veux que votre conjecture n'aille pas
plus loin que votre volont cratrice.

Sauriez-vous _crer_ un Dieu? - Ne me parlez donc plus de tous les
Dieux!  Cependant vous pourriez crer le Surhumain.

Ce ne sera peut-tre pas vous-mmes, mes frres!  Mais vous pourriez
vous transformer en pres et en anctres du Surhumain: que ceci soit
votre meilleure cration! -

Dieu est une conjecture: mais je veux que votre conjecture soit limite
dans l'imaginable.

Sauriez-vous _imaginer_ un Dieu?  - Mais que ceci signifie pour vous la
volont du vrai que tout soit transform pour vous en ce que l'homme
peut imaginer, voir et sentir!  Votre imagination doit aller jusqu' la
limite de vos sens!

Et ce que vous appeliez monde doit tre d'abord cr par vous: votre
raison, votre imagination, votre volont, votre amour doivent devenir
votre monde mme!  Et, vraiment, ce sera pour votre flicit, vous qui
cherchez la connaissance!

Et comment supporteriez-vous la vie sans cet espoir, vous qui cherchez
la connaissance?  Vous ne devriez tre invtrs ni dans ce qui est
incomprhensible, ni dans ce qui est irraisonnable.

Mais je veux vous ouvrir entirement mon coeur,  mes amis: _s'il_
existait des Dieux, comment supporterais-je de n'tre point Dieu!
_Donc_ il n'y a point de Dieux.

C'est moi qui ai tir cette consquence, en vrit; mais maintenant
elle me tire moi-mme.-

Dieu est une conjecture: mais qui donc absorberait sans en mourir tous
les tourments de cette conjecture?  Veut-on prendre sa foi au crateur,
et  l'aigle son essor dans l'immensit?

Dieu est une croyance qui brise tout ce qui est droit, qui fait tourner
tout ce qui est debout.  Comment?  Le temps n'existerait-il plus et
tout ce qui est prissable serait mensonge?

De telles penses ne sont que tourbillon et vertige des ossements
humains et l'estomac en prend des nauses: en vrit de pareilles
conjectures feraient avoir le tournis.

J'appelle mchant et inhumain tout cet enseignement d'un tre unique,
et absolu, inbranlable, suffisant et immuable.

Tout ce qui est immuable - n'est que symbole!  Et les potes mentent
trop.

Mais les meilleures paraboles doivent parler du temps et du devenir:
elles doivent tre une louange et une justification de tout ce qui est
prissable!

Crer - c'est la grande dlivrance de la douleur, et l'allgement de la
vie.  Mais afin que naisse le crateur, il faut beaucoup de douleurs et
de mtamorphoses.

Oui, il faut qu'il y ait dans votre vie beaucoup de morts amres, 
crateurs!  Ainsi vous serez les dfenseurs et les justificateurs de
tout ce qui est prissable.

Pour que le crateur soit lui-mme l'enfant qui renat, il faut qu'il
ait la volont de celle qui enfante, avec les douleurs de l'enfantement.

En vrit, j'ai suivi mon chemin  travers cent mes, cent berceaux et
cent douleurs de l'enfantement.  Mainte fois j'ai pris cong, je
connais les dernires heures qui brisent le coeur.

Mais ainsi le veut ma volont cratrice, ma destine.  Ou bien, pour
parler plus franchement: c'est cette destine que veut ma volont.

Tous mes sentiments souffrent en moi et sont prisonniers: mais mon
vouloir arrive toujours librateur et messager de joie.

"Vouloir" affranchit: c'est l la vraie doctrine de la volont et de la
libert - c'est ainsi que vous l'enseigne Zarathoustra.

Ne plus vouloir, et ne plus valuer, et ne plus crer!  que cette
grande lassitude reste toujours loin de moi.

Dans la recherche de la connaissance, ce n'est encore que la joie de la
volont, la joie d'engendrer et de devenir que je sens en moi; et s'il
y a de l'innocence dans ma connaissance, c'est parce qu'il y a en elle
de la volont d'engendrer.

Cette volont m'a attir loin de Dieu et des Dieux; qu'y aurait-il donc
 crer, s'il y avait des Dieux?

Mais mon ardente volont de crer me pousse sans cesse vers les hommes;
ainsi le marteau est pouss vers la pierre.

Hlas!  hommes, une statue sommeille pour moi dans la pierre, la
statue de mes statues!  Hlas! pourquoi faut-il qu'elle dorme dans la
pierre la plus affreuse et la plus dure!

Maintenant mon marteau frappe cruellement contre cette prison.  La
pierre se morcelle: que m'importe?

Je veux achever cette statue: car une ombre m'a visit - la chose la
plus silencieuse et la plus lgre est venue auprs de moi!

La beaut du Surhumain m'a visit comme une ombre.  Hlas, mes frres!
Que m'importent encore - les Dieux! -


Ainsi parlait Zarathoustra.





DES MISRICORDIEUX


Mes amis, des paroles moqueuses sont venues aux oreilles de votre ami:
"Voyez donc Zarathoustra!  Ne passe-t-il pas au milieu de nous comme si
nous tions des btes?"

Mais vaudrait mieux dire: "Celui qui cherche la connaissance passe au
milieu des hommes, comme on passe parmi les btes."

Celui qui cherche la connaissance appelle l'homme: la bte aux joues
rouges.

Pourquoi lui a-t-il donn ce nom?  N'est-ce pas parce l'homme a eu
honte trop souvent?

mes amis!  Ainsi parle celui qui cherche la connaissance: honte, honte,
honte - c'est l l'histoire de l'homme!

Et c'est pourquoi l'homme noble s'impose de ne pas humilier les autres
hommes: il s'impose la pudeur de tout ce qui souffre.

En vrit, je ne les aime pas, les misricordieux qui cherchent la
batitude dans leur piti: ils sont trop dpourvus de pudeur.

S'il faut que je sois misricordieux, je ne veux au moins pas que l'on
dise que je le suis; et quand je le suis que ce soit  distance
seulement.

J'aime bien aussi  voiler ma face et  m'enfuir avant d'tre reconnu:
faites de mme, mes amis!

Que ma destine m'amne toujours sur mon chemin de ceux qui, comme
vous, ne souffrent pas, et de ceux aussi avec qui je _puisse_ partager
espoirs, repas et miel!

En vrit, j'ai fait ceci et cela pour ceux qui souffrent: mais il m'a
toujours sembl faire mieux, quand j'apprenais  mieux me rjouir.

Depuis qu'il y a des hommes, l'homme s'est trop peu rjoui.  Ceci seul,
mes frres, est notre pch originel.

Et lorsque nous apprenons  mieux nous rjouir, c'est alors que nous
dsapprenons de faire du mal aux autres et d'inventer des douleurs.

C'est pourquoi je me lave les mains quand elles ont aid celui qui
souffre.  C'est pourquoi je m'essuie aussi l'me.

Car j'ai honte,  cause de sa honte, de ce que j'ai vu souffrir celui
qui souffre; et lorsque je lui suis venu en aide, j'ai bless durement
sa fiert.

De grandes obligations ne rendent pas reconnaissant, mais vindicatif;
et si l'on n'oublie pas le petit bienfait, il finit par devenir un ver
rongeur.

"N'acceptez qu'avec rserve!  Distinguez en prenant!" - c'est ce que je
conseille  ceux qui n'ont rien  donner.

Mais moi je suis de ceux qui donnent: j'aime  donner, en ami, aux
amis.  Pourtant que les trangers et les pauvres cueillent eux-mmes le
fruit de mon arbre: cela est moins humiliant pour eux.

Mais on devrait entirement supprimer les mendiants!  En vrit, on se
fche de leur donner et l'on se fche de ne pas leur donner.

Il en est de mme des pcheurs et des mauvaises consciences!
Croyez-moi, mes amis, les remords poussent  mordre.

Mais ce qu'il y a de pire, ce sont les penses mesquines.  En vrit,
il vaut mieux faire mal que de penser petitement.

Vous dites, il est vrai: "La joie des petites mchancets nous pargne
mainte grande mauvaise action."  Mais en cela on ne devrait pas vouloir
conomiser.

La mauvaise action est comme un ulcre: elle dmange et irrite et fait
irruption, - elle parle franchement.

"Voici, je suis une maladie" - ainsi parle la mauvaise action; ceci est
sa franchise.

Mais la petite pense est pareille au champignon; elle se drobe et se
cache et ne veut tre nulle part - jusqu' ce que tout le corps soit
rong et fltri par les petits champignons.

Cependant, je glisse cette parole  l'oreille de celui qui est possd
du dmon: "Il vaut mieux laisser grandir ton dmon!  Pour toi aussi, il
existe un chemin de la grandeur!"

Hlas, mes frres!  Chez chacun il vaudrait mieux ignorer quelque
chose?  Et il y en a qui deviennent transparents pour nous, mais ce
n'est pas encore une raison pour que nous puissions pntrer leurs
desseins.

Il est difficile de vivre avec les hommes, puisqu'il est difficile de
garder le silence.

Et ce n'est pas envers celui qui nous est antipathique que nous sommes
le plus injustes, mais envers celui qui ne nous regarde en rien.

Cependant, si tu as un ami qui souffre, sois un asile pour sa
souffrance, mais sois en quelque sorte un lit dur, un lit de camp:
c'est ainsi que tu lui seras le plus utile.

Et si un ami te fait du mal, dis-lui: "Je te pardonne ce que tu m'as
fait; mais que tu te le sois fait _ toi,_ comment saurais-je pardonner
cela!"

Ainsi parle tout grand amour: il surmonte mme le pardon et la piti.

Il faut contenir son coeur; car si on le laisse aller, combien vite on
perd la tte!

Hlas! o fit-on sur la terre plus de folies que parmi les
misricordieux, et qu'est-ce qui fit plus de mal sur la terre que la
folie des misricordieux?

Malheur  tous ceux qui aiment sans avoir une hauteur qui est au-dessus
de leur piti!

Ainsi me dit un jour le diable: "Dieu aussi a son enfer: c'est son
amour des hommes."

Et dernirement je l'ai entendu dire ces mots: "Dieux est mort; c'est
sa piti des hommes qui a tu Dieux." -

Gardez-vous donc de la piti: c'est _elle_ qui finira par amasser sur
l'homme un lourd nuage!  En vrit, je connais les signes du temps!

Retenez aussi cette parole: tout grand amour est au-dessus de sa piti:
car ce qu'il aime, il veut aussi le - crer!

"Je m'offre moi-mme  mon amour, _et mon prochain tout comme moi_" -
ainsi parlent tous les crateurs.

Cependant, tous les crateurs sont durs. -


Ainsi parlait Zarathoustra.





DES PRTRES


Un jour Zarathoustra fit une parabole  ses disciples et il leur parla
ainsi:

"Voici des prtres: et bien que ce soient mes ennemis, passez devant
eux silencieusement et l'pe au fourreau!

Parmi eux aussi il y a des hros; beaucoup d'entre eux ont trop
souffert -: c'est pourquoi ils veulent faire souffrir les autres.

Ils sont de dangereux ennemis: rien n'est plus vindicatif que leur
humilit.  Et il peut arriver que celui qui les attaque se souille
lui-mme.

Mais mon sang est parent du leur; et je veux que mon sang soit honor
mme dans le leur." -

Et lorsqu'ils eurent pass, Zarathoustra fut saisi de douleur; puis,
aprs avoir lutt quelque temps avec sa douleur, il commena  parler
ainsi:

Ces prtres me font piti.  Ils me sont encore antipathiques: mais
depuis que je suis parmi les hommes, c'est l pour moi la moindre des
choses.

Pourtant je souffre et j'ai souffert avec eux: prisonniers,  mes yeux,
ils portent la marque des rprouvs.  Celui qu'ils appellent Sauveur
les a mis aux fers: -

Aux fers des valeurs fausses et des paroles illusoires!  Ah, que
quelqu'un les sauve de leur Sauveur!

Alors que la mer les dmontait, ils crurent un jour atterrir  une le;
mais voici, c'tait un monstre endormi!

Les fausses valeurs et les paroles illusoires: voil, pour les mortels,
les monstres les plus dangereux, - longtemps la destine sommeille et
attend en eux.

Mais enfin elle s'est veille, elle s'approche et dvore ce qui sur
elle s'est construit des demeures.

Oh! voyez donc les demeures que ces prtres se sont construites!  Ils
appellent glises leurs cavernes aux odeurs fades.

Oh! cette lumire factice, cet air paissi!  Ici l'me ne _peut_ pas
s'lever jusqu'a sa propre hauteur.

Car leur croyance ordonne ceci: "Montez les marches  genoux, vous qui
tes pcheurs!"

En vrit, je prfre voir un regard impudique, que les yeux battus de
leur honte et de leur dvotion.

Qui donc s'est cr de pareilles cavernes et de tels degrs de
pnitence?  N'tait-ce pas ceux qui voulaient se cacher et qui avaient
honte du ciel pur?

Et ce n'est que quand le ciel pur traversa les votes brises, quand il
contemplera l'herbe et les pavots rouges qui croissent sur les murs en
ruines, que j'inclinerai de nouveau mon coeur vers les demeures de ce
Dieu.

Ils pensrent vivre en cadavres, ils draprent de noir leurs cadavres;
et mme dans leurs discours je sens la mauvaise odeur des chambres
mortuaires.

Et celui qui habite prs d'eux habite prs de noirs tangs, d'o l'on
entend chanter la douce mlancolie du crapaud sonneur.

Il faudrait qu'ils me chantassent de meilleurs chants pour que
j'apprenne  croire en leur Sauveur: il faudrait que ses disciples
aient un air plus sauv!

Je voudrais les voir nus: car seule la beaut devrait prcher le
repentir.  Mais qui donc pourrait tre convaincu par cette affliction
masque!

En vrit, leurs sauveurs eux-mmes n'taient pas issus de la libert
et du septime ciel de la libert!  En vrit, ils ne marchrent jamais
sur les tapis de la connaissance.

L'esprit de ces sauveurs tait fait de lacunes; mais dans chaque lacune
ils avaient plac leur folie, leur bouche-trou qu'ils ont appel Dieu.

Leur esprit tait noy dans la piti et quand ils enflaient et se
gonflaient de piti, toujours une grande folie nageait  la surface.

Ils ont chass leur troupeau dans le sentier, avec empressement, en
poussant des cris: comme s'il n'y avait qu'un seul sentier qui mne 
l'avenir!  En vrit, ces bergers, eux aussi, faisaient encore partie
des brebis!

Ces bergers avaient des esprits troits et des mes spacieuses; mais,
mes frres, quels pays troits furent, jusqu' prsent, mme les mes
les plus spacieuses!

Sur le chemin qu'ils suivaient, ils ont inscrit les signes du sang, et
leur folie enseignait qu'avec le sang on tmoigne de la vrit.

Mais le sang est le plus mauvais tmoin de la vrit; le sang
empoisonne la doctrine la plus pure et la transforme en folie et en
haine des coeurs.

Et lorsque quelqu'un traverse le feu pour sa doctrine, - qu'est-ce que
cela prouve?  C'est bien autre chose, en vrit, quand du propre
incendie surgit la propre doctrine.

Le coeur en bullition et la tte froide: quand ces deux choses se
rencontrent, nat le tourbillon que l'on appelle "Sauveur".

En vrit, il y eut des hommes plus grands et de naissance plus haute
que ceux que le peuple appelle sauveurs, ces tourbillons entranants!

Et il faut que vous soyez sauvs et dlivrs d'hommes plus grands
encore que de ceux qui taient les sauveurs, mes frres, si vous voulez
trouver le chemin de la libert.

Jamais encore il n'y a eu de Surhumain.  Je les ai vu nus tous les
deux, le plus grand et le plus petit homme: -

Ils se ressemblent encore trop.  En vrit, j'ai trouv que mme le
plus grand tait - trop humain!


Ainsi parlait Zarathoustra.





DES VERTUEUX


C'est  coups de tonnerre et de feux d'artifice clestes qu'il faut
parler aux sens flasques et endormis.

Mais la voix de la beaut parle bas: elle ne s'insinue que dans les
mes les plus veilles.

Aujourd'hui mon bouclier s'est mis  vibrer doucement et  rire,
c'tait le frisson et le rire sacr de la beaut!

C'est de vous,  vertueux, que ma beaut riait aujourd'hui!  Et ainsi
m'arrivait sa voix: "Ils veulent encore tre - pays!"

Vous voulez encore tre pays,  vertueux!  Vous voulez tre
rcompenss de votre vertu, avoir le ciel en place de la terre, et
l'ternit en place de votre aujourd'hui?

Et maintenant vous m'en voulez de ce que j'enseigne qu'il n'y a ni
rtributeur ni comptable?  Et, en vrit, je n'enseigne mme pas que la
vertu soit sa propre rcompense.

Hlas! c'est l mon chagrin: astucieusement on a introduit au fond des
choses la rcompense et le chtiment - et mme encore au fond de vos
mes,  vertueux!

Mais, pareille au boutoir de sanglier, ma parole doit dchirer le fond
de vos mes; je veux tre pour vous un soc de charrue.

Que tous les secrets de votre me paraissent  la lumire; et quand
vous serez tendus au soleil, dpouills et briss, votre mensonge
aussi sera spar de votre vrit.

Car ceci est votre vrit: vous tes trop _propres_ pour la souillure
de ces mots: vengeance, punition, rcompense, reprsailles.

Vous aimez votre vertu, comme la mre aime son enfant; mais quand donc
entendit-on qu'une mre voult tre paye de son amour?

Votre vertu, c'est votre "moi" qui vous est le plus cher.  Vous avez en
vous le dsir de l'anneau: c'est pour revenir sur lui-mme que tout
anneau s'annelle et se tord.

Et toute oeuvre de votre vertu est semblable  une toile qui s'teint:
sa lumire est encore en route, parcourant sa voie stellaire, - et
quand ne sera-t-elle plus en route?

Ainsi la lumire de votre vertu est encore en route, mme quand
l'oeuvre est accomplie.  Que l'oeuvre soit donc oublie et morte: son
rayon de lumire persiste toujours.

Que votre vertu soit identique  votre "moi" et non pas quelque chose
d'tranger, un piderme et un manteau: voil la vrit sur le fond de
votre me,  vertueux! -

Mais il y en a certains aussi pour qui la vertu s'appelle un spasme
sous le coup de fouet: et vous avez trop cout les cris de ceux-l!

Et il en est d'autres qui appellent vertu la paresse de leur vice; et
quand une fois leur haine et leur jalousie s'tirent les membres, leur
"justice" se rveille et se frotte les yeux pleins de sommeil.

Et il en est d'autres qui sont attirs vers en bas: leurs dmons les
attirent.  Mais plus ils enfoncent, plus ils ont l'oeil brillant et
plus leur dsir convoite leur Dieu.

Hlas! le cri de ceux-l parvint aussi  votre oreille,  vertueux, le
cri de ceux qui disent: "Tout ce que je ne suis _pas_, est pour moi
Dieu et vertu!"

Et il en est d'autres qui s'avancent lourdement et en grinant comme
des chariots qui portent des pierres vers la valle: ils parlent
beaucoup de dignit et de vertu, - c'est leur frein qu'ils appellent
vertu.

Et il en est d'autres qui sont semblables  des pendules que l'on
remonte; ils font leur tic-tac et veulent que l'on appelle tic-tac -
vertu.

En vrit, ceux-ci m'amusent: partout o je rencontrerai de ces
pendules, je leur en remontrerai avec mon ironie; et il faudra bien
qu'elles se mettent  dodiner.

Et d'autres sont fiers d'une parcelle de justice, et  cause de cette
parcelle, ils blasphment toutes choses: de sorte que le monde se noie
dans leur injustice.

Hlas, quelle nause, quand le mot vertu leur coule de la bouche!  Et
quand ils disent: "Je suis juste", cela sonne toujours comme: "Je suis
veng!"

Ils veulent crever les yeux de leurs ennemis avec leur vertu; et ils ne
s'lvent que pour abaisser les autres.

Et il en est d'autres encore qui croupissent dans leur marcage et qui,
tapis parmi les roseaux, se mettent  dire: "Vertu - c'est se tenir
tranquille dans le marcage."

Nous ne mordons personne et nous vitons celui qui veut mordre; et en
toutes choses nous sommes de l'avis que l'on nous donne."

Et il en est d'autres encore qui aiment les gestes et qui pensent: la
vertu est une sorte de geste.

Leurs genoux sont toujours prosterns et leurs mains se joignent  la
louange de la vertu, mais leur coeur ne sait rien de cela.

Et il en est d'autres de nouveau qui croient qu'il est vertueux de
dire: "La vertu est ncessaire"; mais au fond ils ne croient qu'une
seule chose, c'est que la police est ncessaire.

Et quelques-uns, qui ne savent voir ce qu'il y a d'lev dans l'homme,
parlent de vertu quand ils voient de trop prs la bassesse de l'homme:
ainsi ils appellent "vertu" leur mauvais oeil.

Les uns veulent tre difis et redresss et appellent cela de la vertu
et les autres veulent tre renverss - et cela aussi ils l'appellent de
la vertu.

Et ainsi presque tous croient avoir quelque part  la vertu; et tous
veulent pour le moins s'y connatre en "bien" et en "mal".

Mais Zarathoustra n'est pas venu pour dire  tous ces menteurs et  ces
insenss: "Que savez-_vous_ de la vertu?  Que _pourriez_-vous savoir de
la vertu?" -

Il est venu, mes amis, pour que vous vous fatiguiez des vieilles
paroles que vous avez apprises des menteurs et des insenss:

pour que vous vous fatiguiez des mots "rcompense", "reprsailles',
"punition", "vengeance dans la justice" -

pour que vous vous fatiguiez de dire "une action est bonne, parce
qu'elle est dsintresse".

Hlas, mes amis!  Que _votre_ "moi" soit dans l'action, ce que la mre
est dans l'enfant: que ceci soit _votre_ parole de vertu!

Vraiment, je vous ai bien arrach cent paroles et les plus chers
hochets de votre vertu; et maintenant vous me boudez comme boudent des
enfants.

Ils jouaient prs de la mer, - et la vague est venue, emportant leurs
jouets dans les profondeurs.  Les voil qui se mettent  pleurer.

Mais la mme vague doit leur apporter de nouveaux jouets et rpandre
devant eux de nouveaux coquillages bariols.

Ainsi ils seront consols; et comme eux, vous aussi, mes amis, vous
aurez vos consolations - et de nouveaux coquillages bariols! -


Ainsi parlait Zarathoustra.





DE LA CANAILLE


La vie est une source de joie, mais partout o la canaille vient boire,
toutes les fontaines sont empoisonnes.

J'aime tout ce qui est propre; puis je ne puis voir les gueules
grimaantes et la soif des gens impurs.

Ils ont jet leur regard au fond du puits, maintenant leur sourire
odieux se reflte au fond du puits et me regarde.

Ils ont empoisonn par leur concupiscence l'eau sainte; et, en appelant
joie leurs rves malpropres, ils ont empoisonn mme le langage.

La flamme s'indigne lorsqu'ils mettent au feu leur coeur humide;
l'esprit lui-mme bouillonne et fume quand la canaille s'approche du
feu.

Le fruit devient doucetre et blet dans leurs mains; leur regard vente
et dessche l'arbre fruitier.

Et plus d'un de ceux qui se dtournrent de la vie ne s'est dtourn
que de la canaille: il ne voulait point partager avec la canaille
l'eau, la flamme et le fruit.

Et plus d'un s'en fut au dsert et y souffrit la soif parmi les btes
sauvages, pour ne points s'asseoir autour de la citerne en compagnie de
chameliers malpropres.

Et plus d'un, qui arrivait en exterminateur et en coup de grle pour
les champs de bl, voulait seulement pousser son pied dans la gueule de
la canaille, afin de lui boucher le gosier.

Et ce n'est point l le morceau qui me fut le plus dur  avaler: la
conviction que la vie elle-mme a besoin d'inimiti, de trpas et de
croix de martyrs: -

Mais j'ai demand un jour, et j'touffai presque de ma question:
comment? la vie aurait-elle _besoin_ de la canaille?

Les fontaines empoisonnes, les feux puants, les rves souills et les
vers dans le pain sont-ils ncessaires?

Ce n'est pas ma haine, mais mon dgot qui dvorait ma vie!  Hlas!
souvent je me suis fatigu de l'esprit, lorsque je trouvais que la
canaille tait spirituelle, elle aussi!

Et j'ai tourn le dos aux dominateurs, lorsque je vis ce qu'ils
appellent aujourd'hui dominer: trafiquer et marchander la puissance -
avec la canaille!

J'ai demeur parmi les peuples, tranger de langue et les oreilles
closes, afin que le langage de leur trafic et leur marchandage pour la
puissance me restassent trangers.

Et, en me bouchant le nez, j'ai travers, plein de dcouragement, le
pass et l'avenir; en vrit, le pass et l'avenir sentent la populace
crivassire!

Semblable  un estropi devenu sourd, aveugle et muet: tel j'ai vcu
longtemps pour ne pas vivre avec la canaille du pouvoir, de la plume et
de la joie.

Pniblement et avec prudence mon esprit a mont des degrs; les aumnes
de la joie furent sa consolation; la vie de l'aveugle s'coulait,
appuye sur un bton.

Que m'est-il donc arriv?  Comment me suis-je dlivr du dgot?  Qui a
rajeuni mes yeux?  Comment me suis-je envol vers les hauteurs o il
n'y a plus de canaille assise  la fontaine?

Mon dgot lui-mme m'a-t-il cr des ailes et les forces qui
pressentaient les sources?  En vrit, j'ai d voler au plus haut pour
retrouver la fontaine de la joie!

Oh! je l'ai trouve, mes frres!  Ici, au plus haut jaillit pour moi la
fontaine de la joie!  Et il y a une vie o l'on s'abreuve sans la
canaille!

Tu jaillis presque avec trop de violence, source de joie!  Et souvent
tu renverses de nouveau la coupe en voulant la remplir!

Il faut que j'apprenne  t'approcher plus modestement: avec trop de
violence mon coeur afflue  ta rencontre: -

Mon coeur o se consume mon t, cet t court, chaud, mlancolique et
bienheureux: combien mon coeur estival dsire ta fracheur, source de
joie!

Passe, l'hsitante affliction de mon printemps!  Passe, la mchancet
de mes flocons de neige en juin!  Je devins estival tout entier, tout
entier aprs-midi d't!

Un t dans les plus grandes hauteurs, avec de froides sources et une
bienheureuse tranquillit: venez,  mes amis, que ce calme grandisse en
flicit!

Car ceci est _notre_ hauteur et notre patrie: notre demeure est trop
haute et trop escarpe pour tous les impurs et la soif des impurs.

Jetez donc vos purs regards dans la source de ma joie, amis!  Comment
s'en troublerait-elle?  Elle vous sourira avec _sa_ puret.

Nous btirons notre nid sur l'arbre de l'avenir;  des aigles nous
apporterons la nourriture, dans leurs becs,  nous autres solitaires!

En vrit, ce ne seront point des nourritures que les impurs pourront
partager!  Car les impurs s'imagineraient dvorer du feu et se brler
la gueule!

En vrit, ici nous ne prparons point de demeures pour les impurs.
Notre bonheur semblerait glacial  leur corps et  leur esprit!

Et nous voulons vivre au-dessus d'eux comme des vents forts, voisins
des aigles, voisins du soleil: ainsi vivent les vents forts.

Et, semblable au vent, je soufflerai un jour parmi eux,  leur esprit
je couperai la respiration, avec mon esprit: ainsi le veut mon avenir.

En vrit, Zarathoustra est un vent fort pour tous les bas-fonds; et il
donne ce conseil  ses ennemis et  tout ce qui crache et vomit:
"Gardez-vous de cracher _contre_ le vent!"


Ainsi parlait Zarathoustra.





DES TARENTULES


Regarde, voici le repaire de la tarentule!  Veux-tu voir la tarentule?
Voici la toile qu'elle a tisse: touche-la, pour qu'elle se mette 
s'agiter.

Elle vient sans se faire prier, la voici: sois la bienvenue, tarentule!
 Le signe qui est sur ton dos est triangulaire et noir; et je sais
aussi ce qu'il y a dans ton me.

Il y a de la vengeance dans ton me: partout o tu mords il se forme
une crote noire; c'est le poison de ta vengeance qui fait tourner
l'me!

C'est ainsi que je vous parle en parabole, vous qui faites tourner
l'me, prdicateurs de l'_galit_! vous tes pour moi des tarentules
avides de vengeances secrtes!

Mais je finirai par rvler vos cachettes: c'est pourquoi je vous ris
au visage, avec mon rire de hauteurs!

C'est pourquoi je dchire votre toile pour que votre colre vous fasse
sortir de votre caverne de mensonge, et que votre vengeance jaillisse
derrire vos paroles de "justice".

Car il faut _que l'homme soit sauv de la vengeance:_ ceci est pour moi
le pont qui mne aux plus hauts espoirs.  C'est un arc-en-ciel aprs de
longs orages.

Cependant les tarentules veulent qu'il en soit autrement.  "C'est
prcisment ce que nous appelons justice, quand le monde se remplit des
orages de notre vengeance" - ainsi parlent entre elles les tarentules.

"Nous voulons exercer notre vengeance sur tous ceux qui ne sont pas 
notre mesure et les couvrir de nos outrages" - c'est ce que jurent en
leurs coeurs les tarentules.

Et encore: "Volont d'galit - c'est ainsi que nous nommerons
dornavant la vertu; et nous voulons lever nos cris contre tout ce qui
est puissant!"

Prtres de l'galit, la tyrannique folie de votre impuissance rclame
 grands cris l'"galit": votre plus secrte concupiscence de tyrans
se cache derrire des paroles de vertu!

Vanit aigrie, jalousie contenue, peut-tre est-ce la vanit et la
jalousie de vos pres, c'est de vous que sortent ces flammes et ces
folies de vengeance.

Ce que le pre a tu, le fils le proclame; et souvent j'ai trouv rvl
par le fils le secret du pre.

Ils ressemblent aux enthousiastes; pourtant ce n'est pas le coeur qui
les enflamme, - mais la vengeance.  Et s'ils deviennent froids et
subtils, ce n'est pas l'esprit, mais l'envie, qui les rend froids et
subtils.

Leur jalousie les conduit aussi sur le chemin des penseurs; et ceci est
le signe de leur jalousie - ils vont toujours trop loin: si bien que
leur fatigue finit par s'endormir dans la neige.

Chacune de leurs plaintes a des accents de vengeance et chacune de
leurs louanges  l'air de vouloir faire mal; pouvoir s'riger en juges
leur apparat comme le comble du bonheur.

Voici cependant le conseil que je vous donne, mes amis, mfiez-vous de
tous ceux dont l'instinct de punir est puissant!

C'est une mauvaise engeance et une mauvaise race; ils ont sur leur
visage les traits du bourreau et du ratier.

Mfiez-vous de tous ceux qui parlent beaucoup de leur justice!  En
vrit, ce n'est pas seulement le miel qui manque  leurs mes.

Et s'ils s'appellent eux-mmes "les bons et les justes", n'oubliez pas
qu'il ne leur manque que la puissance pour tre des pharisiens!

Mes amis, je ne veux pas que l'on me mle  d'autres et que l'on me
confonde avec eux.

Il en a qui prchent ma doctrine de la vie: mais ce sont en mme temps
des prdicateurs de l'galit et des tarentules.

Elles parlent en faveur de la vie, ces araignes venimeuses:
quoiqu'elles soient accroupies dans leurs cavernes et dtournes de la
vie, car c'est ainsi qu'elles veulent faire mal.

Elles veulent faire mal  ceux qui ont maintenant la puissance: car
c'est  ceux-l que la prdication de la mort est le plus familire.

S'il en tait autrement, les tarentules enseigneraient autrement: car
c'est elles qui autrefois surent le mieux calomnier le monde et allumer
les bchers.

C'est avec ces prdicateurs de l'galit que je ne veux pas tre ml
et confondu.  Car ainsi _me_ parle la justice: "Les hommes ne sont pas
gaux."

Il ne faut pas non plus qu'ils le deviennent.  Que serait donc mon
amour du Surhumain si je parlais autrement?

C'est sur mille ponts et sur mille chemins qu'ils doivent se hter vers
l'avenir, et il faudra mettre entre eux toujours plus de guerres et
d'ingalits: c'est ainsi que me fait parler mon grand amour!

Il faut qu'ils deviennent des inventeurs de statues et de fantmes par
leurs inimitis, et, avec leurs statues et leurs fantmes, ils
combattront entre eux le plus grand combat!

Bon et mauvais, riche et pauvre, haut et bas et tous les noms de
valeurs: autant d'armes et de symboles cliquetants pour indiquer que la
vie doit toujours  nouveau se surmonter elle-mme!

La vie veut elle-mme s'lever dans les hauteurs avec des piliers et
des degrs: elle veut scruter les horizons lointains et regarder au
del des beauts bienheureuses, - _c'est pourquoi_ il lui faut des
hauteurs!

Et puisqu'il faut des hauteurs, il lui faut des degrs et de
l'opposition  ces degrs, l'opposition de ceux qui s'lvent!  La vie
veut s'lever et, en s'levant, elle veut se surmonter elle-mme.

Et voyez donc, mes amis! voici la caverne de la tarentule, c'est ici
que s'lvent les ruines d'un vieux temple, - regardez donc avec des
yeux illumins!

En vrit Celui qui assembla jadis ses penses en un difice de pierre,
dress vers les hauteurs, connaissait le secret de la vie, comme le
plus sage d'entre tous!

Il faut que dans la beaut, il y ait encore de la lutte et de
l'ingalit et une guerre de puissance et de suprmatie, c'est ce qu'Il
nous enseigne ici dans le symbole le plus lumineux.

Ici les votes et les arceaux se brisent divinement dans la lutte: la
lumire et l'ombre se combattent en un divin effort.-

De mme, avec notre certitude et notre beaut, soyons ennemis, nous
aussi, mes amis!  Assemblons divinement nos efforts les uns _contre_
les autres! -

Malheur! voil que j'ai t moi-mme mordu par la tarentule, ma vieille
ennemie!  Avec sa certitude et sa beaut divine elle m'a mordu au doigt!

"Il faut que l'on punisse, il faut que justice soit faite - ainsi
pense-t-elle: ce n'est pas en vain que tu chantes ici des hymnes en
l'honneur de l'inimiti!"

Oui, elle s'est venge!  Malheur! elle va me faire tourner l'me avec
de la vengeance!

Mais, afin que je ne me tourne _point_, mes amis, liez-moi fortement 
cette colonne!  J'aime encore mieux tre un stylite qu'un tourbillon de
vengeance!

En vrit, Zarathoustra n'est pas un tourbillon et une trombe; et s'il
est danseur, ce n'est pas un danseur de tarentelle! -


Ainsi parlait Zarathoustra.





DES SAGES ILLUSTRES


Vous avez servi le peuple et la superstition du peuple, vous tous,
sages illustres! - vous n'avez _pas_ servi la vrit! Et c'est
prcisment pourquoi l'on vous a honors.

Et c'est pourquoi aussi on a support votre incrdulit, puisqu'elle
tait un bon mot et un dtour vers le peuple.  C'est ainsi que le
matre laisse faire ses esclaves et il s'amuse de leur ptulance.

Mais celui qui est ha par le peuple comme le loup par les chiens:
c'est l'esprit libre, l'ennemi des entraves, celui qui n'adore pas et
qui hante les forts.

Le chasser de sa cachette - c'est ce que le peuple appela toujours le
"sens de la justice": toujours il excite encore contre l'esprit libre
ses chiens les plus froces.

"Car la vrit est l: puisque le peuple est l!  Malheur! malheur 
celui qui cherche!" - C'est ce que l'on a rpt de tout temps.

Vous vouliez donner raison  votre peuple dans sa vnration: c'est ce
que vous avez appel "volont de vrit",  sages clbres!

Et votre coeur s'est toujours dit: "Je suis venu du peuple: c'est de l
aussi que m'est revenue la voix de Dieu."

Endurants et russ, pareils  l'ne, vous avez toujours intercd pour
le peuple.

Et maint puissant qui voulait accorder l'allure de son char au got du
peuple attela devant ses chevaux - un petit ne, un sage illustre!

Et maintenant,  sages illustres, je voudrais que vous jetiez enfin
tout  fait loin de vous la peau du lion!

La peau bigarre de la bte fauve, et les touffes de poil de
l'explorateur, du chercheur et du conqurant.

Hlas! pour apprendre  croire  votre "vracit", il me faudrait vous
voir briser d'abord votre volont vnratrice.

Vridique - c'est ainsi que j'appelle celui qui va dans les dserts
sans Dieu, et qui a bris son coeur vnrateur.

Dans le sable jaune brl par le soleil, il lui arrive de regarder avec
envie vers les les aux sources abondantes o, sous les sombres
feuillages, la vie se repose.

Mais sa soif ne le convainc pas de devenir pareil  ces satisfaits; car
o il y a des oasis il y a aussi des idoles.

Affame, violente, solitaire, sans Dieu: ainsi se veut la volont du
lion.

Libre du bonheur des esclaves, dlivre des dieux et des adorations,
sans pouvante et pouvantable, grande et solitaire: telle est la
volont du vridique.

C'est dans le dsert qu'ont toujours vcu les vridiques, les esprits
libres, matres du dsert; mais dans les villes habitent les sages
illustres et bien nourris, - les btes de trait.

Car ils tirent toujours comme des nes - le chariot du _peuple!_

Je ne leur en veux pas, non point: mais ils restent des serviteurs et
des tres attels, mme si leur attelage reluit d'or.

Et souvent ils ont t de bons serviteurs, dignes de louanges.  Car
ainsi parle la vertu: "S'il faut que tu sois serviteur, cherche celui 
qui tes services seront le plus utiles!

L'esprit et la vertu de ton matre doivent grandir parce que tu es 
son service: c'est ainsi que tu grandiras toi-mme avec son esprit et
sa vertu!"

Et vraiment, sages illustres, serviteurs du peuple!  Vous avez
vous-mmes grandi avec l'esprit et la vertu du peuple - et le peuple a
grandi par vous!  Je dis cela  votre honneur!

Mais vous restez peuple, mme dans vos vertus, peuple aux yeux faibles,
- peuple qui ne sait point ce que c'est _l'esprit!_

L'esprit, c'est la vie qui incise elle-mme la vie: c'est par sa propre
souffrance que la vie augmente son propre savoir, - le saviez-vous dj?

Et ceci est le bonheur de l'esprit: tre oint par les larmes, tre
sacr victime de l'holocauste, - le saviez-vous dj?

Et la ccit de l'aveugle, ses hsitations et ses ttonnements rendront
tmoignage de la puissance du soleil qu'il a regard, - le saviez-vous
dj?

Il faut que ceux qui cherchent la connaissance apprennent 
_construire_ avec des montagnes! c'est peu de chose quand l'esprit
dplace des montagnes, - le saviez-vous dj?

Vous ne voyez que les tincelles de l'esprit: mais vous ignorez quelle
enclume est l'esprit et vous ne connaissez pas la cruaut de son
marteau!

En vrit, vous ne connaissez pas la fiert de l'esprit! mais vous
supporteriez encore moins la modestie de l'esprit, si la modestie de
l'esprit voulait parler!

Et jamais encore vous n'avez pu jeter votre esprit dans des gouffres de
neige: vous n'tes pas assez chauds pour cela!  Vous ignorez donc aussi
les ravissements de sa fracheur.

Mais en toutes choses vous m'avez l'air de prendre trop de familiarit
avec l'esprit; et souvent vous avez fait de la sagesse un hospice et un
refuge pour de mauvais potes.

Vous n'tes point des aigles: c'est pourquoi vous n'avez pas appris le
bonheur dans l'pouvante de l'esprit.  Celui qui n'est pas un oiseau ne
doit pas planer sur les abmes.

Vous me semblez tides: mais un courant d'air froid passe dans toute
connaissance profonde.  Glaciales sont les fontaines intrieures de
l'esprit et dlicieuses pour les mains chaudes de ceux qui agissent.

Vous voil devant moi, honorables et rigides, l'chine droite,  sages
illustres! - Vous n'tes pas pousss par un vent fort et une volont
vigilante.

N'avez-vous jamais vu une voile passer sur la mer tremblante, arrondie
et gonfle par l'imptuosit du vent?

Pareille  la voile que fait trembler l'imptuosit de l'esprit, ma
sagesse passe sur la mer - ma sagesse sauvage!

Mais, vous qui tes serviteurs du peuple, sages illustres, - comment
_pourriez-vous_ venir avec moi? -


Ainsi parlait Zarathoustra.





LE CHANT DE LA NUIT


Il fait nuit: voici que s'lve plus haut la voix des fontaines
jaillissantes.  Et mon me, elle aussi, est une fontaine jaillissante.

Il fait nuit: voici que s'veillent tous les chants des amoureux.  Et
mon me, elle aussi, est un chant d'amoureux.

Il y a en moi quelque chose d'inapais et d'inapaisable qui veut lever
la voix.  Il y a en moi un dsir d'amour qui parle lui-mme le langage
de l'amour.

Je suis lumire: ah! si j'tais nuit!  Mais ceci est ma solitude d'tre
envelopp de lumire.

Hlas! que ne suis-je ombre et tnbres!  Comme j'tancherais ma soif
aux mamelles de la lumire!

Et vous-mmes, je vous bnirais, petits astres scintillants, vers
luisants du ciel! et je me rjouirais de la lumire que vous me
donneriez.

Mais je vis de ma propre lumire, j'absorbe en moi-mme les flammes qui
jaillissent de moi.

Je ne connais pas la joie de ceux qui prennent; et souvent j'ai rv
que voler tait une volupt plus grande encore que prendre.

Ma pauvret, c'est que ma main ne se repose jamais de donner; ma
jalousie, c'est de voir des yeux pleins d'attente et des nuits
illumines de dsir.

Misre de tous ceux qui donnent!  O obscurcissement de mon soleil! O
dsir de dsirer! O faim dvorante dans la satit!

Ils prennent ce que je leur donne: mais suis-je encore en contact avec
leurs mes?  Il y a un abme entre donner et prendre; et le plus petit
abme est le plus difficile  combler.

Une faim nat de ma beaut: je voudrais faire du mal  ceux que
j'claire; je voudrais dpouiller ceux que je comble de mes prsents: -
c'est ainsi que j'ai soif de mchancet.

Retirant la main, lorsque dj la main se tend; hsitant comme la
cascade qui dans sa chute hsite encore: - c'est ainsi que j'ai soif de
mchancet.

Mon opulence mdite de telles vengeances: de telles malices naissent de
ma solitude.

Mon bonheur de donner est mort  force de donner, ma vertu s'est
fatigue d'elle-mme et de son abondance!

Celui qui donne toujours court le danger de perdre la pudeur; celui qui
toujours distribue,  force de distribuer, finit par avoir des
callosits  la main et au coeur.

Mes yeux ne fondent plus en larmes sur la honte des suppliants; ma main
est devenue trop dure pour sentir le tremblement des mains pleines.

Que sont devenus les larmes de mes yeux et le duvet de mon coeur?  O
solitude de tous ceux qui donnent!  O silence de tous ceux qui luisent!

Bien des soleils gravitent dans l'espace dsert: leur lumire parle 
tout ce qui est tnbres, - c'est pour moi seul qu'ils se taisent.

Hlas! telle est l'inimiti de la lumire pour ce qui est lumineux!
Impitoyablement, elle poursuit sa course.

Injustes au fond du coeur contre tout ce qui est lumineux, froids
envers les soleils - ainsi tous les soleils poursuivent leur course.

Pareils  l'ouragan, les soleils volent le long de leur voie; c'est l
leur route.  Ils suivent leur volont inexorable; c'est l leur
froideur.

Oh! c'est vous seuls, tres obscurs et nocturnes qui crez la chaleur
par la lumire!  Oh! c'est vous seuls qui buvez un lait rconfortant
aux mamelles de la lumire!

Hlas! la glace m'environne, ma main se brle  des contacts glacs!
Hlas la soif est en moi, une soif altre de votre soif!

Il fait nuit: hlas! pourquoi me faut-il tre lumire! et soif de
tnbres! et solitude!

Il fait nuit: voici que mon dsir jaillit comme une source, - mon dsir
veut lever la voix.

Il fait nuit: voici que s'lve plus haut la voix des fontaines
jaillissantes.  Et mon me, elle aussi, est une fontaine jaillissante.

Il fait nuit: voici que s'veillent tous les chants des amoureux.  Et
mon me, elle aussi, est un chant d'amoureux.-

Ainsi parlait Zarathoustra.





LE CHANT DE LA DANSE


Un soir Zarathoustra traversa la fort avec ses disciples; et voici
qu'en cherchant une fontaine il parvint sur une verte prairie, borde
d'arbres et de buissons silencieux: et dans cette clairire des jeunes
filles dansaient entre elles.  Ds qu'elles eurent reconnu
Zarathoustra, elles cessrent leurs danses; mais Zarathoustra
s'approcha d'elles avec un geste amical et dit ces paroles:

"Ne cessez pas vos danses, charmantes jeunes filles!  Ce n'est point un
trouble-fte au mauvais oeil qui est venu parmi vous, ce n'est point un
ennemi des jeunes filles!

Je suis l'avocat de Dieu devant le Diable: or le Diable c'est l'esprit
de la lourdeur.  Comment serais-je l'ennemi de votre grce lgre?
1'ennemi de la danse divine, ou encore des pieds mignons aux fines
chevilles?

Il est vrai que je suis une fort pleine de tnbres et de grands
arbres sombres; mais qui ne craint pas mes tnbres trouvera sous mes
cyprs des sentiers fleuris de roses.

Il trouvera bien aussi le petit dieu que les jeunes filles prfrent:
il repose prs de la fontaine, en silence et les yeux clos.

En vrit, il s'est endormi en plein jour, le fainant!  A-t-il voulu
prendre trop de papillons?

Ne soyez pas fches contre moi, belles danseuses, si je corrige un peu
le petit dieu! il se mettra peut-tre  crier et  pleurer, - mais il
prte  rire, mme quand il pleure!

Et c'est les yeux pleins de larmes qu'il doit vous demander une danse;
et moi-mme j'accompagnerai sa danse d'une chanson:

Un air de danse et une satire sur l'esprit de la lourdeur, sur ce dmon
trs haut et tout puissant, dont ils disent qu'il est le "matre du
monde". -

Et voici la chanson que chanta Zarathoustra, tandis que Cupidon et les
jeunes filles dansaient ensemble:

Un jour j'ai contempl tes yeux,  vie!  Et il me semblait tomber dans
un abme insondable!

Mais tu m'as retir avec des hameons dors; tu avais un rire moqueur
quand je te nommais insondable.

"Ainsi parlent tous les poissons, disais-tu; ce qu'_ils_ ne peuvent
sonder est insondable.

Mais je ne suis que variable et sauvage et femme en toute chose, je ne
suis pas une femme vertueuse:

Quoique je sois pour vous autres hommes "l'infinie" ou "la fidle",
"l'ternelle", "la mystrieuse".

Mais, vous autres hommes, vous nous prtez toujours vos propres vertus,
hlas! vertueux que vous tes!"

C'est ainsi qu'elle riait, la dcevante, mais je me dfie toujours
d'elle et de son rire, quand elle dit du mal d'elle-mme.

Et comme je parlais un jour en tte--tte  ma sagesse sauvage, elle
me dit avec colre: "Tu veux, tu dsires, tu aimes la vie et voil
pourquoi tu la _loues_!"

Peu s'en fallut que je ne lui fisse une dure rponse et ne dise la
vrit  la querelleuse; et l'on ne rpond jamais plus durement que
quand on dit "ses vrits"  sa sagesse.

Car s'est sur ce pied-l que nous sommes tous les trois.  Je n'aime du
fond du coeur que la vie - et, en vrit, je ne l'aime jamais tant que
quand je la dteste!

Mais si je suis port vers la sagesse et souvent trop port vers elle,
c'est parce qu'elle me rappelle trop la vie!

Elle a ses yeux, son rire et mme son hameon dor; qu'y puis-je si
elles se ressemblent tellement toutes deux?

Et comme un jour la vie me demandait: "Qui est-ce donc, la sagesse?"
J'ai rpondu avec empressement: "Hlas oui! la sagesse!

On la convoite avec ardeur et l'on ne peut se rassasier d'elle, on
cherche  voir sous son voile, on allonge les doigts vers elle 
travers les mailles de son rseau.

Est-elle belle?  Que sais-je!  Mais les plus vieilles carpes mordent
encore  ses appts.

Elle est variable et entte; je l'ai souvent vue se mordre les lvres
et de son peigne emmler ses cheveux.

Peut-tre est-elle mauvaise et perfide et femme en toutes choses; mais
lorsqu'elle parle mal d'elle-mme, c'est alors qu'elle sduit le plus."

Quand j'eus parl ainsi  la vie, elle eut un mchant sourire et ferma
les yeux.  "De qui parles-tu donc? dit-elle, peut-tre de moi?

Et quand mme tu aurais raison - vient-on vous dire en face de
pareilles choses!  Mais maintenant parle donc de ta propre sagesse!"

Hlas! tu rouvris alors les yeux,  vie bien-aime!  Et il me semblait
que je retombais dans l'abme insondable. -

Ainsi chantait Zarathoustra.  Mais lorsque la danse fut finie, les
jeunes filles s'tant loignes, il devint triste.

"Le soleil est cach depuis longtemps, dit-il enfin; la prairie est
humide, un souffle frais vient de la fort.

Il y a quelque chose d'inconnu autour de moi qui me jette un regard
pensif.  Comment! tu vis encore, Zarathoustra?

Pourquoi?  A quoi bon?  De quoi?  O vas-tu?  O?  Comment?  N'est-ce
pas folie que de vivre encore? -

Hlas! mes amis, c'est le soir qui s'interroge en moi.  Pardonnez-moi
ma tristesse!

Le soir est venu: pardonnez-moi que le soir soit venu!"


Ainsi parlait Zarathoustra.





LE CHANT DU TOMBEAU


"L-bas est l'le des tombeaux, l'le silencieuse, l-bas sont aussi
les tombeaux de ma jeunesse.  C'est l-bas que je vais porter une
couronne d'immortelles de la vie."

Ayant ainsi dcid dans mon coeur - je traversai la mer. -

Vous, images et visions de ma jeunesse! O regards d'amour, moments
divins! comme vous vous tes vite vanouis!  Aujourd'hui je songe 
vous comme je songe aux morts que j'aimais.

C'est de vous, mes morts prfrs, que me vient un doux parfum qui
soulage le coeur et fait couler les larmes.  En vrit, il branle et
soulage le coeur de celui qui navigue seul.

Je suis toujours le plus riche et le plus enviable - moi le solitaire.
Car je vous _ai possds_ et vous me possdez encore: dites-moi pour
qui donc sont tombes de l'arbre de telles pommes d'or?

Je suis toujours l'hritier et le terrain de votre amour, je
m'panouis, en mmoire de vous, en une floraison de vertus sauvages et
multicolores,  mes bien-aims!

Hlas! nous tions faits pour demeurer ensemble, tranges et
dlicieuses merveilles; et vous ne vous tes pas approches de moi en
de mon dsir, comme des oiseaux timides - mais confiantes en celui qui
avait confiance!

Oui, crs pour la fidlit, ainsi que moi, et pour la tendre ternit:
faut-il maintenant que je vous dnomme d'aprs votre infidlit, 
regards et moments divins: je n'ai pas encore appris  vous  donner un
autre nom.

En vrit, vous tes morts trop vite pour moi, fugitifs.  Pourtant vous
ne m'avez pas fui et je ne vous ai pas fui; nous ne sommes pas
coupables les uns envers les autres de notre infidlit.

On vous a trangls pour _me_ tuer, oiseaux de mes espoirs!  Oui, c'est
vers vous, mes bien-aims, que toujours la mchancet dcocha ses
flches - pour atteindre mon coeur!

Et elle a touch juste! car vous avez toujours t ce qui m'tait le
plus cher, mon bien, ma possession: c'est _pourquoi_ vous avez d
mourir jeunes et prir trop tt!

C'est vers ce que j'avais de plus vulnrable que l'on a lanc la
flche: vers vous dont la peau est pareille  un duvet, et plus encore
au sourire qui meurt d'un regard!

Mais je veux tenir ce langage  mes ennemis: qu'est-ce que tuer un
homme  ct de ce que vous m'avez fait?

Le mal que vous m'avez fait est plus grand qu'un assassinat; vous
m'avez pris l'irrparable: - c'est ainsi que je vous parle, mes ennemis!

N'avez vous point tu les visions de ma jeunesse et mes plus chers
miracles!  Vous m'avez pris mes compagnons de jeu, les esprits
bienheureux!  En leur mmoire j'apporte cette couronne et cette
maldiction.

Cette maldiction contre vous, mes ennemis!  Car vous avez raccourci
mon ternit, comme une voix se brise dans la nuit glace!  Je n'ai
fait que l'entrevoir comme le regard d'un oeil divin, - comme un clin
d'oeil!

Ainsi  l'heure favorable, ma puret me dit un jour: "Pour moi, tous
les tres doivent tre divins."

Alors vous m'avez assailli de fantmes impurs; hlas! o donc s'est
enfuie cette heure favorable!

"Tous les jours doivent tre sacrs pour moi" - ainsi me parla un jour
la sagesse de ma jeunesse: en vrit, c'est la parole d'une sagesse
joyeuse!

Mais alors vous, mes ennemis, vous m'avez drob mes nuits pour les
transformer en insomnies pleines de tourments: hlas! o donc a fui
cette sagesse joyeuse?

Autrefois je demandais des prsages heureux: alors vous avez fait
passer sur mon chemin un monstrueux, un nfaste hibou.  Hlas! o donc
s'est alors enfui mon tendre dsir?

Un jour, j'ai fait voeu de renoncer  tous les dgots, alors vous avez
transform tout ce qui m'entoure en ulcres.  Hlas! o donc
s'enfuirent alors mes voeux  les plus nobles?

C'est un aveugle que j'ai parcouru des chemins bienheureux: alors vous
avez jet des immondices sur le chemin de l'aveugle: et maintenant je
suis dgot du vieux sentier de l'aveugle.

Et lorsque je fis la chose qui tait pour moi la plus difficile,
lorsque je clbrai des victoires o je m'tais vaincu moi-mme: vous
avez pouss ceux qui m'aimaient  s'crier que c'tait alors que je
leur faisais le plus mal.

En vrit, vous avez toujours agi ainsi, vous m'avez enfiell mon
meilleur miel et la diligence de mes meilleures abeilles.

Vous avez toujours envoy vers ma charit les mendiants les plus
imprudents; autour de ma piti vous avez fait accourir les plus
incurables effronts.  C'est ainsi que vous avez bless ma vertu dans
sa foi.

Et lorsque j'offrais en sacrifice ce que j'avais de plus sacr: votre
dvotion s'empressait d'y joindre de plus grasses offrandes: en sorte
que les manations de votre graisse touffaient ce que j'avais de plus
sacr.

Et un jour je voulus danser comme jamais encore je n'avais dans: je
voulus danser au del de tous les cieux.  Alors vous avez dtourn de
moi mon plus cher chanteur.

Et il entonna son chant le plus lugubre et le plus sombre: hlas! il
corna  mon oreille des sons qui avaient l'air de venir du cor le plus
funbre!

Chanteur meurtrier, instrument de malice, toi le plus innocent!  Dj
j'tais prt pour la meilleure danse: alors de tes accords tu as tu
mon extase!

Ce n'est qu'en dansant que je sais dire les symboles des choses les
plus sublimes: - mais maintenant mon plus haut symbole est rest sans
que mes membres puissent le figurer!

La plus haute esprance est demeure ferme pour moi sans que j'aie pu
en rvler le secret.  Et toutes les visions et toutes les consolations
de ma jeunesse sont mortes!

Comment donc ai-je support ceci, comment donc ai-je surmont et assum
de pareilles blessures?  Comment mon me est-elle ressuscite de ces
tombeaux?

Oui! il y a en moi quelque chose d'invulnrable, quelque chose qu'on ne
peut enterrer et qui fait sauter les rochers: cela s'appelle _ma
volont._ Cela passe  travers les annes, silencieux et immuable.

Elle veut marcher de son allure, sur mes propres jambes, mon ancienne
volont; son sens est dur et invulnrable.

Je ne suis invulnrable qu'au talon.  Tu subsistes toujours, gale 
toi-mme, toi ma volont patiente! tu as toujours pass par toutes les
tombes!

C'est en toi que subsiste ce qui ne s'est pas dlivr pendant ma
jeunesse, et vivante et jeune tu es assise, pleine d'espoir, sur les
jaunes dcombres des tombeaux.

Oui, tu demeures pour moi la destructrice de tous les tombeaux: salut 
toi, ma volont!  Et ce n'est que l o il y a des tombeaux, qu'il y a
rsurrection.-


Ainsi parlait Zarathoustra.





DE LA VICTOIRE SUR SOI-MME


Vous appelez "volont de vrit" ce qui vous pousse et vous rend
ardents, vous les plus sages parmi les sages.

Volont d'imaginer l'tre: c'est ainsi que j'appelle votre volont!

Vous voulez _rendre_ imaginable tout ce qui est: car vous doutez avec
une mfiance que ce soit dj imaginable.

Mais tout ce qui est, vous voulez le soumettre et le plier  votre
volont.  Le rendre poli et soumis  l'esprit, comme le miroir et
l'image de l'esprit.

C'est l toute votre volont,  sages parmi les sages, c'est l votre
volont de puissance; et aussi quand vous parlez du bien et du mal et
des valuations de valeurs.

Vous voulez crer un monde devant lequel vous puissiez vous
agenouiller, c'est l votre dernier espoir et votre dernire ivresse.

Les simples, cependant, ceux que l'on appelle le peuple, - sont
semblables au fleuve sur lequel un canot vogue sans cesse en avant: et
dans le canot sont assises, solennelles et masques, les valuations
des valeurs.

Vous avez lanc votre volont et vos valeurs sur le fleuve du devenir;
une vieille volont de puissance me rvle ce que le peuple croit bon
et mauvais.

C'est vous,  sages parmi les sages, qui avez plac de tels htes dans
ce canot; vous les avez orns de parures et de noms somptueux, - vous
et votre volont dominante!

Maintenant le fleuve porte en avant votre canot: il _faut_ qu'il porte.
 Peu importe que la vague brise cume et rsiste  sa quille avec
colre.

Ce n'est pas le fleuve qui est votre danger et la fin de votre bien et
de votre mal,  sages parmi les sages: mais c'est cette volont mme,
la volont de puissance, - la volont vitale, inpuisable et cratrice.

Mais, afin que vous compreniez ma parole du bien et du mal, je vous
dirai ma parole de la vie et de la coutume de tout ce qui est vivant.

J'ai suivi ce qui est vivant, je l'ai poursuivi sur les grands et sur
les petits chemins, afin de connatre ses coutumes.

Lorsque la vie se taisait, je recueillais son regard sur un miroir 
cent facettes, pour faire parler son oeil.  Et son oeil m'a parl.

Mais partout o j'ai trouv ce qui est vivant, j'ai entendu les paroles
d'obissance.  Tout ce qui est vivant est une chose obissante.

Et voici la seconde chose: on commande  celui qui ne sait pas s'obir
 lui-mme.  C'est l la coutume de ce qui est vivant.

Voici ce que j'entendis en troisime lieu: commander est plus difficile
qu'obir.  Car celui qui commande porte aussi le poids de tous ceux qui
obissent, et parfois cette charge l'crase: -

Dans tout commandement j'ai vu un danger et un risque.  Et toujours,
quand ce qui est vivant commande, ce qui est vivant risque sa vie.

Et quand ce qui est vivant se commande  soi-mme, il faut que ce qui
est vivant expie son autorit et soit juge, vengeur, et victime de ses
propres lois.

D'o cela vient-il donc? me suis-je demand.  Qu'est-ce qui dcide ce
qui est vivant  obir,  commander et  tre obissant, mme en
commandant?

coutez donc mes paroles,  sages parmi les sages!  Examinez
srieusement si je suis entr au coeur de la vie, jusqu'aux racines de
son coeur!

Partout o j'ai trouv quelque chose de vivant, j'ai trouv de la
volont de puissance; et mme dans la volont de celui qui obit j'ai
trouv la volont d'tre matre.

Que le plus fort domine le plus faible, c'est ce que veut sa volont
qui veut tre matresse de ce qui est plus faible encore.  C'est l la
seule joie dont il ne veuille pas tre priv.

Et comme le plus petit s'abandonne au plus grand, car le plus grand
veut jouir du plus petit et le dominer, ainsi le plus grand s'abandonne
aussi et risque sa vie pour la puissance.

C'est l l'abandon du plus grand: qu'il y ait tmrit et danger et que
le plus grand joue sa vie.

Et o il y a sacrifice et service rendu et regard d'amour, il y a aussi
volont d'tre matre.  C'est sur des chemins dtourns que le plus
faible se glisse dans la forteresse et jusque dans le coeur du plus
puissant - c'est l qu'il vole la puissance.

Et la vie elle-mme m'a confi ce secret: "Voici, m'a-t-elle dit, je
suis _ce qui doit toujours se surmonter soi-mme._

"A vrai dire, vous appelez cela volont de crer ou instinct du but, du
plus sublime, du plus lointain, du plus multiple: mais tout cela n'est
qu'une seule chose et un seul secret.

"Je prfre disparatre que de renoncer  cette chose unique, et, en
vrit, o il y a dclin et chute des feuilles, c'est l que se
sacrifie la vie - pour la puissance!

"Qu'il faille que je sois lutte, devenir, but et entrave du but: hlas!
celui qui devine ma volont, celui-l devine aussi les chemins
_tortueux_ qu'il lui faut suivre!

"Quelle que soit la chose que je cre et la faon dont j'aime cette
chose, il faut que bientt j'en sois l'adversaire et l'adversaire de
mon amour: ainsi le veut ma volont.

"Et toi aussi, toi qui cherches la connaissance, tu n'es que le sentier
et la piste de ma volont: en vrit, ma volont de puissance marche
aussi sur les traces de ta volont du vrai!

"Il n'a assurment pas rencontr la vrit, celui qui parlait de la
"volont de vie", cette volont - n'existe pas.

"Car: ce qui n'est pas ne peut pas vouloir; mais comment ce qui est
dans la vie pourrait-il encore dsirer la vie!

"Ce n'est que l o il y a de la vie qu'il y a de la volont: pourtant
ce n'est pas la volont de vie,  mais - ce que j'enseigne - la volont
de puissance.

"Il y a bien des choses que le vivant apprcie plus haut que la vie
elle-mme; mais c'est dans les apprciations elles-mmes que parle - la
volont de puissance!"

Voil l'enseignement que la vie me donna un jour: et c'est par cet
enseignement,  sages parmi les sages, que je rsous l'nigme de votre
coeur.

En vrit, je vous le dis: le bien et le mal qui seraient imprissables
- n'existent pas!  Il faut que le bien et le mal se surmontent toujours
de nouveau par eux-mmes.

Avec vos valeurs et vos paroles du bien et du mal, vous exercez la
force, vous, les apprciateurs de valeur: ceci est votre amour cach,
l'clat, l'motion et le dbordement de votre me.

Mais une puissance plus forte grandit dans vos valeurs, une nouvelle
victoire sur soi-mme qui brise les oeufs et les coquilles d'oeufs.

Et celui qui doit tre crateur dans le bien et dans le mal: en vrit,
celui-l commencera par dtruire et par briser les valeurs.

Ainsi la plus grande malignit fait partie de la plus grande bnignit:
mais cette bnignit est la bnignit du crateur. -

_Parlons-en_,  sages parmi les sages, quoi qu'il nous en cote; car il
est plus dur de se taire; toutes les vrits que l'on a passes sous
silence deviennent venimeuses.

Et que soit bris tout ce qui peut tre bris par nos vrits!  Il y a
encore bien des maisons  construire! -


Ainsi parlait Zarathoustra.





DES HOMMES SUBLIMES


Il y a une mer en moi, son fond est tranquille: qui donc devinerait
qu'il cache des monstres plaisants!

Inbranlable est ma profondeur, mais elle brille d'nigmes et d'clats
de rire.

J'ai vu aujourd'hui un homme sublime, un homme solennel un expiateur de
l'esprit: comme mon me s'est ri de sa laideur!

La poitrine en avant, semblable  ceux qui aspirent: il demeurait
silencieux l'homme sublime:

Orn d'horribles vrits, son butin de chasse, et riche de vtements
dchirs; il y avait aussi sur lui beaucoup d'pines - mais je ne vis
point de roses.

Il n'a pas encore appris le rire et la beaut.  Avec un air sombre, ce
chasseur est revenu de la fort de la connaissance.

Il est rentr de la lutte avec des btes sauvages: mais son air srieux
reflte encore la bte sauvage - une bte insurmonte!

Il demeure l, comme un tigre qui veut faire un bond; mais je n'aime
pas les mes tendues comme la sienne; leurs rticences me dplaisent.

Et vous me dites, amis, que "des gots et des couleurs il ne faut pas
discuter".  Mais toute vie est lutte pour les gots et les couleurs!

Le got, c'est  la fois le poids, la balance et le peseur; et malheur
 toute chose vivante qui voudrait vivre sans la lutte  cause des
poids, des balances et des peseurs!

S'il se fatiguait de sa sublimit, cet homme sublime: c'est alors
seulement que commencerait sa beaut, - et c'est alors seulement que je
voudrais le goter, que je lui trouverais du got.

Ce ne sera que lorsqu'il se dtournera de lui-mme, qu'il sautera
par-dessus son ombre, et, en vrit, ce sera dans _son_ soleil.

Trop longtemps il tait assis  l'ombre, l'expiateur de l'esprit a vu
plir ses joues; et l'attente l'a presque fait mourir de faim.

Il y a encore du mpris dans ses yeux et le dgot se cache sur ses
lvres.  Il est vrai qu'il repose maintenant, mais son repos ne s'est
pas encore tendu au soleil.

Il devrait faire comme le taureau; et son bonheur devrait sentir la
terre et non le mpris de la terre.

Je voudrais le voir semblable  un taureau blanc, qui souffle et mugit
devant la charrue: et son mugissement devrait chanter la louange de
tout ce qui est terrestre!

Son visage est obscur; l'ombre de la main se joue sur son visage.  Son
regard est encore dans l'ombre.

Son action elle-mme n'est encore qu'une ombre projete sur lui: la
main obscurcit celui qui agit.  Il n'a pas encore surmont son acte.

Je gote beaucoup chez lui l'chine du taureau: mais maintenant
j'aimerais voir aussi le regard de l'ange.

Il faut aussi qu'il dsapprenne sa volont de hros: je veux qu'il soit
un homme lev et non pas seulement un homme sublime: - l'ther  lui
seul devrait se soulever, cet homme sans volont!

Il a vaincu des monstres, il a devin des nigmes: mais il lui faudrait
sauver aussi ses monstres et ses nigmes; il lui faudrait les
transformer en enfants divins.

Sa connaissance n'a pas encore appris  sourire et  tre sans
jalousie; son flot de passion ne s'est pas encore calm dans la beaut.

En vrit, ce n'est pas dans la satit que son dsir doit se taire et
sombrer, mais dans la beaut.  La grce fait partie de la gnrosit de
ceux qui ont la pense leve.

Le bras pass sur la tte: c'est ainsi que le hros devrait se reposer,
c'est ainsi qu'il devrait surmonter son repos.

Mais c'est pour le hros que la _beaut_ est la chose la plus
difficile.  La beaut est insaisissable pour tout tre violent.

Un peu plus, un peu moins, c'est peu de chose et c'est beaucoup, c'est
mme l'essentiel.

Rester les muscles inactifs et la volont dcharge: c'est ce qu'il y a
de plus difficile pour vous autres hommes sublimes.

Quand la puissance se fait clmente, quand elle descend dans le
visible: j'appelle beaut une telle condescendance.

Je n'exige la beaut de personne autant que de toi, de toi qui es
puissant: que ta bont soit ta dernire victoire sur toi-mme.

Je te crois capable de toutes les mchancets, c'est pourquoi j'exige
de toi le bien.

En vrit, j'ai souvent ri des dbiles qui se croient bons parce que
leur patte est infirme!

Tu dois imiter la vertu de la colonne: elle devient toujours plus belle
et plus fine  mesure qu'elle s'lve, mais plus rsistante
intrieurement.

Oui, homme sublime, un jour tu seras beau et tu prsenteras le miroir 
ta propre beaut.

Alors ton me frmira de dsirs divins; et il y aura de l'adoration
dans ta vanit!

Car ceci est le secret de l'me: quand le hros a abandonn l'me, c'est
alors seulement que s'approche en rve - le super-hros. -


Ainsi parlait Zarathoustra.





DU PAYS DE LA CIVILISATION


J'ai vol trop loin dans l'avenir: un frisson d'horreur m'a assailli.

Et lorsque j'ai regard autour de moi, voici, le temps tait mon seul
contemporain.

Alors je suis retourn, fuyant en arrire - et j'allais toujours plus
vite: c'est ainsi que je suis venu auprs de vous, vous les hommes
actuels, je suis venu dans le pays de la civilisation.

Pour la premire fois, je vous ai regards avec l'oeil qu'il fallait,
et avec de bons dsirs: en vrit je suis venu avec le coeur
languissant.

Et que m'est-il arriv?  Malgr la peu que j'ai eue - j'ai d me mettre
 rire!  Mon oeil n'a jamais rien vu d'aussi bariol!

Je ne cessai de rire, tandis que ma jambe tremblait et que mon coeur
tremblait, lui aussi: "Est-ce donc ici le pays de tous les pots de
couleurs?" - dis-je.

Le visage et les membres peinturlurs de cinquante faons: c'est ainsi
qu' mon grand tonnement je vous voyais assis, vous les hommes actuels!

Et avec cinquante miroirs autour de vous, cinquante miroirs qui
flattaient et imitaient votre jeu de couleurs!

En vrit, vous ne pouviez porter de meilleur masque que votre propre
visage, hommes actuels!  Qui donc saurait vous - _reconnatre_?

Barbouills des signes du pass que recouvrent de nouveaux signes:
ainsi que vous tes bien cachs de tous les interprtes!

Et si l'on savait scruter les entrailles,  qui donc feriez-vous croire
que vous avez des entrailles?  Vous semblez ptris de couleurs et de
bouts de papier colls ensemble.

Tous les temps et tous les peuples jettent ple-mle un regard 
travers vos voiles; toutes les coutumes et toutes les croyances parlent
ple-mle  travers vos attitudes.

Celui qui vous terait vos voiles, vos surcharges, vos couleurs et vos
attitudes n'aurait plus devant lui que de quoi effrayer les oiseaux.

En vrit, je suis moi-mme un oiseau effray qui, un jour, vous a vus
nus et sans couleurs; et je me suis enfui lorsque ce squelette m'a fait
des gestes d'amour.

Car je prfrerais tre manoeuvre dans l'enfer et chez les ombres du
pass! - Les habitants de l'enfer ont plus de consistance que vous!

C'est pour moi l'amertume de mes entrailles de ne pouvoir vous
supporter ni nus, ni habills, vous autres hommes actuels!

Tout ce qui est inquitant dans l'avenir, et tout ce qui a jamais
pouvant des oiseaux gars, inspire en vrit plus de quitude et
plus de calme que votre "ralit".

Car c'est ainsi que vous parlez: "Nous sommes entirement faits de
_ralit_, sans croyance et sans superstition."  C'est ainsi que vous
vous rengorgez, sans mme avoir de gorge!

Oui, comment _pourriez_-vous croire, bariols comme vous l'tes! - vous
qui tes des peintures de tout ce qui a jamais t cru.

Vous tes des rfutations mouvantes de la foi elle-mme; et la rupture
de toutes les penses.  _tres phmres_, c'est ainsi que je vous
appelle. Vous les "hommes de la ralit"!

Toutes les poques dblatrent les unes contre les autres dans vos
esprits; et les rves et les bavardages de toutes les poques taient
plus rels encore que votre raison veille!

Vous tes striles: c'est _pourquoi_ vous manquez de foi.  Mais celui
qui devait crer possdait toujours ses rves et ses toiles - et il
avait foi en la foi! -

Vous tes des portes entr'ouvertes o attendent les fossoyeurs.  Et
cela es _votre_ ralit: "Tout vaut la peine de disparatre."

Ah! comme vous voil debout devant moi, hommes striles, squelettes
vivants!  Et il y en a certainement parmi vous qui s'en sont rendu
compte eux-mmes.

Ils disaient: "Un dieu m'aurait-il enlev quelque chose pendant que je
dormais?  En vrit, il y aurait de quoi en faire une femme!

La pauvret de mes ctes est singulire!" ainsi parla dj maint homme
actuel.

Oui, vous me faites rire, hommes actuels! et surtout quand vous vous
tonnez de vous-mmes!

Malheur  moi si je ne pouvais rire de votre tonnement et s'il me
fallait avaler tout ce que vos cuelles contiennent de rpugnant!

Mais je vous prends  la lgre, puisque j'ai des _choses lourdes_ 
porter; et que m'importe si des mouches se posent sur mon fardeau!

En vrit mon fardeau n'en sera pas plus lourd!  Et ce n'est pas de
vous, mes contemporains, que me viendra la grande fatigue. -

Hlas! o dois-je encore monter avec mon dsir?  Je regarde du haut de
tous les sommets pour m'enqurir de patries et de terres natales.

Mais je n'en ai trouv nulle part: je suis errant dans toutes les
villes, et,  toutes les portes, je suis sur mon dpart.

Les hommes actuels vers qui tout  l'heure mon coeur tait pouss sont
maintenant pour moi des trangers qu'excitent mon rire; je suis chass
des patries et des terres natales.

Je n'aime donc plus que le _pays de mes enfants_, la terre inconnue
parmi les mers lointaines: c'est elle que ma voile doit chercher sans
cesse.

Je veux me racheter auprs de mes enfants d'avoir t le fils de mes
pres: je veux racheter de tout l'avenir - _ce_ prsent! -


Ainsi parlait Zarathoustra.





DE L'IMMACULE CONNAISSANCE


Lorsque hier la lune s'est leve, il me semblait qu'elle voult mettre
au monde un soleil, tant elle s'talait  l'horizon, lourde et pleine.

Mais elle mentait avec sa grossesse; et plutt encore je croirais 
l'homme dans la lune qu' la femme.

Il est vrai qu'il est trs peu homme lui aussi, ce timide noctambule.
En vrit, il passe sur les toits avec une mauvaise conscience.

Car il est plein de convoitise et de jalousie, ce moine dans la lune;
il convoite la terre et toutes les joies de ceux qui aiment.

Non, je ne l'aime pas, ce chat de gouttires; ils me dgotent, tous
ceux qui pient les fentres entr'ouvertes.

Pieux et silencieux, il passe sur des tapis d'toiles: - mais je
dteste tous les hommes qui marchent sans bruit, et qui ne font pas
mme sonner leurs perons.

Les pas d'un homme loyal parlent; mais le chat marche  pas furtifs.
Voyez, la lune s'avance, dloyale comme un chat. -

Je vous donne cette parabole,  vous autres hypocrites sensibles, vous
qui cherchez la "connaissance pure"!  C'est vous que j'appelle -
lascifs!

Vous aimez aussi la terre et tout ce qui est terrestre: je vous ai bien
devins! - mais il y a dans votre amour de la honte et de la mauvaise
conscience, - vous ressemblez  la lune.

On a persuad  votre esprit de mpriser tout ce qui est terrestre,
mais on n'a pas persuad vos entrailles:  pourtant _elles_ sont ce
qu'il y a de plus fort en vous!

Et maintenant votre esprit a honte d'obir  vos entrailles et il suit
des chemins drobs et trompeurs pour chapper  sa propre honte.

"Ce serait pour moi la chose la plus haute - ainsi se parle  lui-mme
votre esprit mensonger - de regarder la vie sans convoitise et non
comme les chiens avec la langue pendante.

"tre heureux dans la contemplation, avec la volont morte, sans
rapacit et sans envie goste - froid et gris sur tout le corps, mais
les yeux enivrs de lune.

"Ce serait pour moi la bonne part - ainsi s'conduit lui-mme celui qui
a t conduit - d'aimer la terre comme l'aime la lune et de ne toucher
sa beaut que des yeux.

"Et voici ce que j'appelle _l'immacule_ connaissance de toutes choses:
ne rien demander aux choses que de pouvoir s'tendre devant elles,
ainsi qu'un miroir aux cent regards." -

Hypocrites sensibles et lascifs!  Il vous manque l'innocence dans le
dsir: et c'est pourquoi vous calomniez le dsir!

En vrit, vous n'aimez pas la terre comme des crateurs, des
gnrateurs, joyeux de crer!

O y a-t-il de l'innocence?  L o il y a la volont d'engendrer.  Et
celui qui veut crer au-dessus de lui-mme, celui-l possde  mes yeux
la volont la plus pure.

O a-t-il de la beaut?  L o _il faut que je veuille_ de toute ma
volont; o je veux aimer et disparatre, afin qu'une image ne reste
pas image seulement.

Aimer et disparatre: ceci s'accorde depuis des ternits.  Vouloir
aimer, c'est aussi tre prt  la mort.  C'est ainsi que je vous parle,
poltrons!

Mais votre regard louche et effmin veut tre "contemplatif"!  Et ce
que l'on peut approcher avec des yeux pusillanimes doit tre appel
"beau"!  O vous qui souillez les noms les plus nobles!

Mais ceci doit tre votre maldiction, hommes immaculs qui cherchez la
connaissance pure, que vous n'arriviez jamais  engendrer: quoique vous
soyez couchs  l'horizon lourds et pleins.

En vrit, vous remplissez votre bouche de nobles paroles: et vous
voudriez nous faire croire que votre coeur dborde, menteurs?

Mais _mes_ paroles sont des paroles grossires, mprises et informes,
et j'aime  recueillir ce qui, dans vos festins, tombe sous la table.

Elles me suffisent toujours - pour dire la vrit aux hypocrites!  Oui,
mes artes, mes coquilles et mes feuilles de houx doivent - vous
chatouiller le nez, hypocrites!

Il y a toujours de l'air vici autour de vous et autour de vos festins:
car vos penses lascives, vos mensonges et vos dissimulations sont dans
l'air!

Ayez donc tout d'abord le courage d'avoir foi en vous-mmes - en
vous-mmes et en vos entrailles!  Celui qui n'a pas foi en lui-mme
ment toujours.

Vous avez mis devant vous le masque d'un dieu, hommes "purs": votre
affreuse larve rampante s'est cache sous le masque d'un dieu.

En vrit, vous en faites accroire, "contemplatifs"!  Zarathoustra, lui
aussi, a t dupe de vos peaux divines; il n'a pas devin quels
serpents remplissaient cette peau.

Dans vos jeux, je croyais voir jouer l'me d'un dieu, hommes qui
cherchez la connaissance pure!  Je ne connaissais pas de meilleur art
que vos artifices!

La distance qui me sparait de vous me cachait des immondices de
serpent et de mauvaises odeurs: et je ne savais pas que la ruse d'un
lzard rdt par ici, lascive.

Mais je me suis _approch_ de vous: alors le jour m'est venu - et
maintenant il vient pour vous, - les amours de la lune sont leur dclin!

Regardez-la donc!  Elle est l-haut, surprise et ple - devant l'aurore!

Car dj l'aurore monte, ardente, - _son_ amour pour la terre approche!
 Tout amour de soleil est innocence et dsir de crateur.

Regardez donc comme l'aurore passe impatiente sur la mer!  Ne
sentez-vous pas la soif et la chaude haleine de son amour?

Elle veut aspirer la mer, et boire ses profondeurs: et le dsir de la
mer s'lve avec ses mille mamelles.

Car la mer _veut_ tre baise et aspire par le soleil; elle _veut_
devenir air et hauteur et sentier de lumire, et lumire elle-mme!

En vrit, pareil au soleil, j'aime la vie et toutes les mers profondes.

Et ceci est pour _moi_ la connaissance: tout ce qui est profond doit
monter -  ma hauteur! -


Ainsi parlait Zarathoustra.





DES SAVANTS


Tandis que j'tais endormi, une brebis s'est mise  brouter la couronne
de lierre qui ornait ma tte, - et en mangeant elle disait:
"Zarathoustra n'est plus un savant."

Aprs quoi, elle s'en alla, ddaigneuse et fire.  Voil ce qu'un
enfant m'a racont.

J'aime  tre tendu, l ou jouent les enfants, le long du mur lzard,
sous les chardons et les rouges pavots.

Je suis encore un savant pour les enfants et aussi pour les chardons et
les pavots rouges.  Ils sont innocents, mme dans leur mchancet.

Je ne suis plus un savant pour les brebis: ainsi le veut mon sort. -
Qu'il soit bni!

Car ceci est la vrit: je suis sorti de la maison des savants en
claquant la porte derrire moi.

Trop longtemps mon me affame fut assise  table, je ne suis pas comme
eux, dress pour la connaissance comme pour casser des noix.

J'aime la libert et l'air sur la terre frache; j'aime encore mieux
dormir sur les peaux de boeufs que sur leurs honneurs et leurs dignits.

Je suis trop ardent et trop consum de mes propres penses: j'y perds
souvent haleine.  Alors il me faut aller au grand air et quitter les
chambres pleines de poussire.

Mais ils sont assis au frais,  l'ombre frache: ils veulent partout
n'tre que des spectateurs et se gardent bien de s'asseoir o le soleil
darde sur les marches.

Semblables  ceux qui stationnent dans la rue et qui bouche be
regardent les gens qui passent: ainsi ils attendent aussi, bouche be,
les penses des autres.

Les touche-t-on de la main, ils font involontairement de la poussire
autour d'eux, comme des sacs de farine; mais qui donc se douterait que
leur poussire vient du grain et de la jeune flicit des champs d't?

S'ils se montrent sages, je suis horripil de leurs petites sentences
et de leurs vrits: leur sagesse a souvent une odeur de marcage: et,
en vrit, j'ai dj entendu les grenouilles coasser dans leur sagesse!

Ils sont adroits et leurs doigts sont agiles: que veut _ma_ simplicit
auprs de leur complexit!  Leurs doigts s'entendent  tout ce qui est
filage et nouage et tissage: ainsi ils tricotent les bas de l'esprit!

Ce sont de bonnes pendules: pourvu que l'on ait soin de les bien
remonter!  Alors elles indiquent l'heure sans se tromper et font
entendre en mme temps un modeste tic-tac.

Ils travaillent, semblables  des moulins et  des pilons: qu'on leur
jette seulement du grain! -  ils s'entendent  moudre le grain et  le
transformer en blanche farine.

Avec mfiance, ils se surveillent les doigts les uns aux autres.
Inventifs et petites malices, ils pient ceux dont la science est
boiteuse - ils guettent comme des araignes.

Je les ai toujours vu prparer leurs poisons avec prcaution; et
toujours ils couvraient leurs doigts de gants de verre.

Ils savent aussi jouer avec des ds pips; et je les ai vus jouer avec
tant d'ardeur qu'ils en taient couverts de sueur.

Nous sommes trangers les uns aux autres et leurs vertus me sont encore
plus contraires que leurs faussets et leurs ds pips.

Et lorsque je demeurais parmi eux, je demeurais au-dessus d'eux.  C'est
pour cela qu'ils m'en ont voulu.

Ils ne veulent pas qu'on leur dise que quelqu'un marche au-dessus de
leurs ttes; et c'est pourquoi ils ont mis du bois, de la terre et des
ordures, entre moi et leurs ttes.

Ainsi ils ont touff le bruit de mes pas; et jusqu' prsent ce sont
les plus savants qui m'ont le moins bien entendu.

Ils ont mis entre eux et moi toutes les faiblesses et toutes les fautes
des hommes: - dans leurs demeures ils appellent cela "faux plancher".

Mais malgr tout je marche _au-dessus_ de leur tte avec mes penses;
et si je voulais mme marcher sur mes propres dfauts, je marcherais
encore au-dessus d'eux et de leur tte.

Car les hommes ne sont _point_ gaux: ainsi parle la justice.  Et ce
que je veux ils n'auraient pas le droit de le vouloir! -


Ainsi parlait Zarathoustra.





DES POTES


"Depuis que je connais mieux le corps, - disait Zarathoustra  l'un de
ses disciples - l'esprit n'est plus pour moi esprit que dans une
certaine mesure; et tout ce qui est "imprissable" - n'est aussi que
symbole."

"Je t'ai dj entendu parler ainsi, rpondit le disciple; et alors tu
as ajout: "Mais les potes mentent trop."  Pourquoi donc disais-tu que
les potes mentent trop?"

"Pourquoi? dit Zarathoustra.  Tu demandes pourquoi?  Je ne suis pas de
ceux qu'on a le droit de questionner sur leur pourquoi.

Ce que j'ai vcu est-il donc d'hier?  Il y a longtemps que j'ai vcu
les raisons de mes opinions.

Ne faudrait-il pas que je fusse un tonneau de mmoire pour pouvoir
garder avec moi mes raisons?

J'ai dj trop de peine  garder mes opinions; il y a bien des oiseaux
qui s'envolent.

Et il m'arrive aussi d'avoir dans mon colombier une bte qui n'est pas
de mon colombier et qui m'est trangre; elle tremble lorsque j'y mets
la main.

Pourtant que tu disais un jour Zarathoustra?  Que les potes mentent
trop. - Mais Zarathoustra lui aussi est un pote.

Crois-tu donc qu'en cela il ait dit la vrit?  Pourquoi le crois-tu?"

Le disciple rpondit: "Je crois en Zarathoustra."  Mais Zarathoustra
secoua la tte et se mit  sourire.

La foi ne me sauve point, dit-il, la foi en moi-mme moins que toute
autre.

Mais, en admettant que quelqu'un dise srieusement que les potes
mentent trop: il aurait raison, - _nous_ mentons trop.

Nous savons aussi trop peu de choses et nous apprenons trop mal: donc
il faut que nous mentions.

Et qui donc, parmi nous autres potes, n'aurait pas falsifi son vin?
Bien des mixtures empoisonnes ont t faites dans nos caves,
l'indescriptible a t ralis.

Et puisque nous savons peu de choses, nous aimons du fond du coeur les
pauvres d'esprit, surtout quand ce sont des jeunes femmes!

Et nous dsirons mme les choses que les vieilles femmes se racontent
le soir.  C'est ce que nous appelons en nous-mme l'ternel fminin.

Et, en nous figurant qu'il existe un chemin secret qui mne au savoir
et qui se _drobe_  ceux qui apprennent quelque chose, nous croyons au
peuple et  sa "sagesse".

Mais les potes croient tous que celui qui est tendu sur l'herbe, ou
sur un versant solitaire, en dressant l'oreille, apprend quelque chose
de ce qui se passe entre le ciel et la terre.

Et s'il leur vient des motions tendres, les potes croient toujours
que la nature elle-mme est amoureuse d'eux:

Et qu'elle se glisse  leur oreille pour y murmurer des choses secrtes
et des paroles caressantes.  Ils s'en vantent et s'en glorifient devant
tous les mortels!

Hlas! il y a tant de choses entre le ciel et la terre que les potes
sont les seuls  avoir rves!

Et surtout _au-dessus_ du ciel: car tous les dieux sont des symboles et
des artifices de pote.

En vrit, nous sommes toujours attirs vers les rgions suprieures -
c'est--dire vers le pays des nuages: c'est l que nous plaons nos
ballons multicolores et nous les appelons Dieux et Surhumains.

Car ils sont assez lgers pour ce genre de siges! - tous ces Dieux et
ces Surhumains.

Hlas! comme je suis fatigu de tout ce qui est insuffisant et qui veut
 toute force tre vnement!  Hlas! comme je suis fatigu des potes!

Quand Zarathoustra eut dit cela, son disciple fut irrit contre lui,
mais il se tut.  Et Zarathoustra se tut aussi; et ses yeux s'taient
tourns  l'intrieur comme s'il regardait dans le lointain.  Enfin il
se mit  soupirer et  prendre haleine.

Je suis d'aujourd'hui et de jadis, dit-il alors; mais il y a quelque
chose en moi qui est de demain, et d'aprs-demain, et de l'avenir.

Je suis fatigu des potes, des anciens et des nouveaux. Pour moi ils
sont tous superficiels et tous des mers dessches.

Ils n'ont pas assez pens en profondeur: c'est pourquoi leur sentiment
n'est pas descendu jusque dans les trfonds.

Un peu de volupt et un peu d'ennui: c'est ce qu'il y eut encore de
meilleur dans leurs mditations.

Leurs arpges m'apparaissent comme des glissements des fuites de
fantmes; que connaissaient-ils jusqu' prsent de l'ardeur qu'il y a
dans les sons! -

Ils ne sont pas non plus assez propres pour moi: ils troublent tous
leurs eaux pour les faire paratre profondes.

Ils aiment  se faire passer pour conciliateurs, mais ils restent
toujours pour moi des gens de moyens-termes et de demi-mesures,
troubleurs et mal-propres! -

Hlas! j'ai jet mon filet dans leurs mers pour attraper de bons
poissons, mais toujours j'ai retir la tte d'un dieu ancien.

C'est ainsi que la mer a donn une pierre  l'affam.  Et ils semblent
eux-mmes venir de la mer.

Il est certain qu'on y trouve des perles: c'est ce qui fait qu'ils
ressemblent d'autant plus  de durs crustacs.  Chez eux j'ai souvent
trouv au lieu d'me de l'cume sale.

Ils ont pris  la mer sa vanit; la mer n'est-elle pas le paon le plus
vain entre tous les paons?

Mme devant le buffle le plus laid, elle tale sa roue; elle dploie
sans se lasser la soie et l'argent de son ventail de dentelles.

Le buffle regarde avec colre, son me est tout prs du sable, plus
prs encore du fourr, mais le plus prs du marcage.

Que lui importe la beaut et la mer et la splendeur du paon!  Tel est
le symbole que je ddie aux potes.

En vrit leur esprit lui-mme est le paon le plus vain entre tous les
paons et une mer de vanit!

L'esprit du pote veut des spectateurs: ne ft-ce que des buffles! -

Pourtant je me suis fatigu de cet esprit: et je vois venir un temps o
il sera fatigu de lui-mme.

J'ai dj vu les potes se transformer et diriger leur regard contre
eux-mmes.

J'ai vu venir des expiateurs de l'esprit: c'est parmi les potes qu'ils
sont ns. -


Ainsi parlait Zarathoustra.





DES GRANDS VNEMENTS


Il y a une le dans la mer - non loin des Iles Bienheureuses de
Zarathoustra - o se dresse un volcan perptuellement empanach de
fume.  Le peuple, et surtout les vieilles femmes parmi le peuple,
disent de cette le qu'elle est place comme un rocher devant la porte
de l'enfer: mais la voie troite qui descend  cette porte traverse
elle-mme le volcan.

A cette poque donc, tandis que Zarathoustra sjournait dans les Iles
Bienheureuses, il arriva qu'un vaisseau jeta son ancre dans l'le o se
trouve la montagne fumante; et son quipage descendit  terre pour
tirer des lapins.  Pourtant  l'heure de midi, tandis que le capitaine
et ses gens se trouvaient de nouveau runis, ils virent soudain un
homme traverser l'air en s'approchant d'eux et une voix pronona
distinctement ces paroles: "Il est temps il est grand temps!"  Lorsque
la vision fut le plus prs d'eux - elle passait trs vite pareille 
une ombre dans la direction du volcan - ils reconnurent avec un grand
effarement que c'tait Zarathoustra; car ils l'avaient tous dj vu,
except le capitaine lui-mme, ils l'aimaient, comme le peuple aime,
mlant  parties gales l'amour et la crainte.

"Voyez donc! dit le vieux pilote, voil Zarathoustra  qui va en enfer!"
-

Et  l'poque o ces matelots atterrissaient  l'le de flammes, le
bruit courut que Zarathoustra avait disparu; et lorsque l'on s'informa
auprs  de ses amis, ils racontrent qu'il avait pris le large pendant
la nuit,  bord d'un vaisseau, sans dire o il voulait aller.

Ainsi se rpandit une certaine inquitude; mais aprs trois jours cette
inquitude s'augmenta de l'histoire des marins - et tout le peuple se
mit  raconter que le diable avait emport Zarathoustra.  Il est vrai
que ses disciples ne firent que rire de ces bruits et l'un d'eux dit
mme: "Je crois plutt encore que c'est Zarathoustra qui a emport le
diable."  Mais, au fond de l'me, ils taient tous pleins d'inquitude
et de langueur: leur joie fut donc grande lorsque, cinq jours aprs,
Zarathoustra parut au milieu d'eux.

Et ceci est le rcit de la conversation de Zarathoustra avec le chien
de feu:

La terre, dit-il, a une peau; et cette peau a des maladies.  Une de ces
maladies s'appelle par exemple: "homme".

Et une autre de ces maladies s'appelle "chien de feu": c'est  propos
de ce chien que les hommes se sont dit et se sont laiss dire bien des
mensonges.

C'est pour approfondir ce secret que j'ai pass la mer: et j'ai vu la
vrit nue, en vrit! pieds nus jusqu'au cou.

Je sais maintenant ce qui en est du chien de feu; et aussi de tous les
dmons de rvolte et d'immondice, dont les vieilles femmes ne sont pas
seules  avoir peur.

Sors de ta profondeur, chien de feu! me suis-je cri, et avoue combien
ta profondeur est profonde!  D'o tires-tu ce que tu craches sur nous?

Tu bois abondamment  la mer: c'est ce que rvle le sel de ta faconde!
 En vrit, pour un chien des profondeurs, tu prends trop ta nourriture
de la surface!

Je te tiens tout au plus pour le ventriloque de la terre, et toujours,
lorsque j'ai entendu parler les dmons de rvolte et d'immondice, je
les ai trouvs semblables  toi, avec ton sel, tes mensonges et ta
platitude.

Vous vous entendez  hurler et  obscurcir avec des cendres!  Vous tes
les plus grands vantards et vous connaissez l'art de faire entrer la
fange en bullition.

Partout o vous tes, il faut qu'il y ait de la fange auprs de vous,
et des choses spongieuses, oppresses et troites.  Ce sont elles qui
veulent tre mises en libert.

"Libert!" c'est votre cri prfr: mais j'ai perdu la foi aux "grands
vnements", ds qu'il y a beaucoup de hurlements et de fume autour
d'eux.

Crois-moi, dmon aux ruptions tapageuses et infernales! les plus
grands vnements - ce ne sont pas nos heures les plus bruyantes, mais
nos heures les plus silencieuses.

Ce n'est pas autour des inventeurs de fracas nouveaux, c'est autour des
inventeurs de valeurs nouvelles que gravite le monde; il gravite, _en
silence._

Et avoue-le donc!  Mince tait le rsultat lorsque se dissipaient ton
fracas et ta fume!  Qu'importe qu'une ville  se soit transforme en
momie et qu'une colonne soit couche dans la fange!

Et j'ajoute encore ces paroles pour les destructeurs de colonnes.
C'est bien l la plus grande folie que de jeter du sel dans la mer et
des colonnes dans la fange.

La colonne tait couche dans la fange de votre mpris: mais sa loi
veut que pour elle renaisse du mpris la vie nouvelle et la beaut
vivifiante!

Elle se relve maintenant avec des traits plus divins et une souffrance
plus sduisante; et en vrit! elle vous remerciera encore de l'avoir
renverse, destructeurs!

Mais c'est le conseil que je donne aux rois et aux glises, et  tout
ce qui s'est affaibli par l'ge et par la vertu - laissez-vous donc
renverser, afin que vous reveniez  la vie et que la vertu vous
revienne! -

C'est ainsi que j'ai parl devant le chien de feu: alors il
m'interrompit en grommelant et me demanda: "glise?  Qu'est-ce donc
cela?"

"glise? rpondis-je, c'est une espce d'tat, et l'espce la plus
mensongre.  Mais, tais-toi, chien de feu, tu connais ton espce mieux
que personne!

L'tat est un chien hypocrite comme toi-mme, comme toi-mme il aime 
parler en fume et en hurlements, - pour faire croire, comme toi, que
sa parole vient du fond des choses.

Car l'tat veut absolument tre la bte la plus importante sur la
terre; et tout le monde croit qu'il l'est." -

Lorsque j'eus ainsi parl, le chien de feu parut fou de jalousie.
"Comment? s'cria-t-il, la bte la plus importante sur terre?  Et l'on
croit qu'il l'est".  Et il sortit de son gosier tant de vapeurs et de
bruits pouvantables que je crus qu'il allait touffer de colre et
d'envie.

Enfin, il finit par se taire et ses hoquets diminurent;  mais ds
qu'il se fut tu, je dis en riant: "Tu te mets en colre, chien de feu:
donc j'ai raison contre toi!

Et, afin que je garde raison, laisse-moi t'entretenir d'un autre chien
de feu: celui-l parle rellement du coeur de la terre.

Son haleine est d'or et une pluie d'or, ainsi le veut son coeur.  Les
cendres et la fume et l'cume chaude que sont-elles encore pour lui?

Un rire voltige autour de lui comme une nue colore; il est hostile 
tes gargouillements,  tes crachats,  tes intestins dlabrs!

Cependant l'or et le rire - il les prend au coeur de la terre, car,
afin que tu le saches, - _le coeur de la terre est d'or!_"

Lorsque le chien de feu entendit ces paroles, il lui fut impossible de
m'couter davantage.  Honteusement il rentra sa queue et se mit  dire
'un ton dcontenanc: "Ouah! Ouah!" en rampant vers sa caverne. -

Ainsi racontait Zarathoustra.  Mais ses disciples l'coutrent  peine:
tant tait grande leur envie de lui parler des matelots, des lapins et
de l'homme volant.

"Que dois-je penser de cela? dit Zarathoustra.  Suis-je donc un fantme?

Mais c'tait peut-tre mon ombre.  Vous avez entendu parler dj du
voyageur et de son ombre?

Une chose est certaine: il faut que je la tienne plus svrement,
autrement elle finira par me gter ma rputation."

Et encore une fois Zarathoustra secoua la tte avec tonnement: "Que
dois-je penser de cela? rpta-t-il.

Pourquoi donc le fantme a-t-il cri: "Il est temps!  Il est grand
temps!"

_Pour quoi_ peut-il tre - grand temps?" -


Ainsi parlait Zarathoustra.





LE DEVIN


"... et je vis une grande tristesse descendre sur les hommes.  Les
meilleurs se fatigurent de leurs oeuvres.

Une doctrine fut mise en circulation et  ct d'elle une croyance:
"Tout est vide, tout est pareil, tout est pass!"

Et de toutes les collines rsonnait la rponse: "Tout est vide, tout
est pareil, tout est pass!"

Il est vrai que nous avons moissonn: mais pourquoi nos fruits ont-ils
pourri et bruni?  Qu'est-ce qui est tomb la nuit dernire de la
mauvaise lune.

Tout travail a t vain, notre vin a tourn, il est devenu du poison,
le mauvais oeil a jauni nos champs et nos coeurs.

Nous avons tous dessch; et si le feu tombe sur nous, nos cendres s'en
iront en poussire: - Oui, nous avons fatigu mme le feu.

Toutes les fontaines se sont dessches pour nous et la mer s'est
retire.  Tout sol veut se fendre, mais les abmes ne veulent pas nous
engloutir!

"Hlas! o y a-t-il encore une mer o l'on puisse se noyer?" ainsi
rsonne notre plainte - cette plainte qui passe sur les plats marcages.

En vrit, nous nous sommes dj trop fatigus pour mourir, maintenant
nous continuons  vivre veills - dans des caveaux funraires!"



Ainsi Zarathoustra entendit parler un devin; et sa prdiction lui alla
droit au coeur et elle le transforma.  Il erra triste et fatigu; et il
devint semblable  ceux dont avait parl le devin.

En vrit, dit-il  ses disciples, il s'en faut de peu que ce long
crpuscule ne descende. Hlas! comment ferai-je pour sauver ma lumire
au del de ce crpuscule!

Comment ferai-je pour qu'elle n'touffe pas dans cette tristesse?  Il
faut qu'elle soit la lumire des mondes lointains et qu'elle claire
les nuits les plus lointaines!

Ainsi, proccup dans son coeur, Zarathoustra erra  et l; et pendant
trois jours il ne prit ni nourriture ni boisson, il n'eut point de
repos et perdit la parole.  Enfin il arriva de tomber dans un profond
sommeil.  Mais ses disciples passaient de longues veilles, assis autour
de lui, et ils attendaient avec inquitude qu'il se rveillt pour se
remettre  parler et pour gurir de sa tristesse.

Mais voici le discours que leur tint Zarathoustra lorsqu'il se
rveilla; cependant sa voix leur semblait venir du lointain:

Ecoutez donc le rve que j'ai fait, mes amis, et aidez-moi  en deviner
le sens!

Il est encore une nigme pour moi, ce rve; son sens est cach en lui
et voil; il ne vole pas encore librement au-dessus de lui.

J'avais renonc  toute espce de vie; tel fut mon rve.  J'tais
devenu veilleur et gardien des tombes, l-bas sur la solitaire montagne
du chteau de la Mort.

C'est l-haut que je gardais les cercueils de la Mort: les sombres
votes s'emplissaient de ces trophes de victoire.  A travers les
cercueils de verre les existences vaincues me regardaient.

Je respirais l'odeur d'ternits en poussires: mon me tait l,
lourde et poussireuse.  Et qui donc et t capable d'allger son me?

La clart de minuit tait toujours autour de moi et, accroupie  ses
cts, la solitude; et aussi un silence de mort, coup de rles, le
pire de mes amis.

Je portais des clefs avec moi, les plus rouilles de toutes les clefs;
et je savais ouvrir avec elles les portes les plus grinantes.

Pareils  des cris rauques et mchants, les sons couraient au long des
corridors, quand s'ouvraient les ailes de la porte: l'oiseau avait de
mauvais cris, il ne voulait pas tre rveill.

Mais c'tait plus pouvantable encore, et mon coeur se serrait
davantage, lorsque tout se taisait et que revenait le silence et que
seul j'tais assis dans ce silence perfide.

C'est ainsi que se passa le temps, lentement, s'il peut encore tre
question de temps: qu'en sais-je, moi!  Mais ce qui me rveilla finit
par avoir lieu.

Trois fois des coups frapprent  la porte, semblables au tonnerre, les
votes retentirent et hurlrent trois fois de suite: alors je
m'approchai de la porte.

Alpa! m'criais-je, qui porte sa cendre vers la montagne?  Alpa!  Alpa!
qui porte sa cendre vers la montagne?

Et je serrais la clef, et j'branlais la porte et je me perdais en
efforts.  Mais la porte ne s'ouvrait pas d'un doigt!

Alors l'ouragan carta avec violence les ailes de la porte: avec des
sifflements et des cris aigus qui coupaient l'air, il me jeta un
cercueil noir:

Et, en sifflant et en hurlant, le cercueil se brisa et cracha mille
clats de rire.

Mille grimaces d'enfants, d'anges, de hiboux, de fous et de papillons
normes ricanaient  ma face et me persiflaient.

Je m'en effrayais horriblement: je fus prcipit  terre et je criais
d'pouvante, comme jamais je n'avais cri.

Mais mon propre cri me rveilla: - et je revins  moi. -

Ainsi Zarathoustra raconta son rve, puis il se tut: car il ne
connaissait pas encore la signification de son rve.  Mais le disciple
qu'il aimait le plus se leva vite, saisit la main de Zarathoustra et
dit:

"C'est ta vie elle-mme qui nous explique ton rve,  Zarathoustra!

N'est-tu pas toi-mme le vent aux sifflements aigus qui arrache les
portes du chteau de la Mort?

N'es-tu pas toi-mme le cercueil plein de mchancets multicolores et
plein des angliques grimaces de la vie?

En vrit, pareil  mille clats de rire d'enfants, Zarathoustra vient
dans toutes les chambres mortuaires, riant de tous ces veilleurs et de
tous ces gardiens des tombes, et de tous ceux qui agitent leurs clefs
avec un cliquetis sinistre.

Tu les effrayeras et tu les renverseras de ton rire; la syncope et le
rveil prouveront ta puissance sur eux.

Et quand mme viendrait le long crpuscule et la fatigue mortelle, tu
ne disparatrais pas de notre ciel, affirmateur de la vie!

Tu nous a fait voir de nouvelles toiles et de nouvelles splendeurs
nocturnes; en vrit, tu as tendu sur nos ttes le rire lui-mme,
comme une tente multicolore.

Maintenant des rires d'enfants jailliront toujours des cercueils;
maintenant viendra, toujours victorieux des fatigues mortelles, un vent
puissant.  Tu en es toi-mme le tmoin et le devin.

En vrit, _tu les as rvs eux-mmes_, tes ennemis: ce fut ton rve le
plus pnible!

Mais comme tu t'est rveill d'eux et que tu es revenu  toi-mme,
ainsi ils doivent se rveiller d'eux-mmes - et venir  toi!" -

Ainsi parlait le disciple; et tous les autres se pressaient autour de
Zarathoustra et ils saisissaient ses mains et ils voulaient le
convaincre de quitter son lit et sa tristesse, pour revenir  eux.
Cependant Zarathoustra tait assis droit sur sa couche avec des yeux
tranges.  Pareil  quelqu'un qui revient d'une longue absence, il
regarda ses disciples et interrogea leurs visages; et il ne les
reconnaissait pas encore.  Mais lorsqu'ils le soulevrent et qu'ils le
placrent sur ses jambes, son oeil se transforma tout  coup; il
comprit tout ce qui tait arriv, et en se caressant la barbe, il dit
d'une voix forte:

"Allons! tout cela viendra en son temps; mais veillez, mes disciples, 
ce que nous fassions un bon repas, et bientt! - c'est ainsi que je
pense expier mes mauvais rves!

Pourtant le devin doit manger et boire  mes cts: et, en vrit, je
lui montrerai une mer o il pourra se noyer!"

Ainsi parlait Zarathoustra.  Mais alors il regarda longtemps en plein
visage le disciple qui lui avait expliqu son rve, et, ce faisant, il
secoua la tte.-





DE LA RDEMPTION


Un jour que Zarathoustra  passait sur le grand pont, les infirmes et
les mendiants l'entourrent et un bossu lui parla et lui dit:

"Vois, Zarathoustra!  Le peuple lui aussi profite de tes enseignements
et commence  croire en ta doctrine: mais afin qu'il puisse te croire
entirement, il manque encore quelque chose - il te faut nous
convaincre aussi, nous autres infirmes!  Il y en a l un beau choix et,
en vrit, c'est une belle occasion de t'essayer sur des nombreuses
ttes.  Tu peux gurir des aveugles, faire courir des boiteux et tu
peux allger un peu celui qui a une trop lourde charge derrire lui: -
Ce serait, je crois, la vritable faon de faire que les infirmes
croient en Zarathoustra!"

Mais Zarathoustra rpondit ainsi  celui qui avait parl: si l'on
enlve au bossu sa bosse, on lui prend en mme temps son esprit - c'est
ainsi qu'enseigne le peuple.  Et si l'on rend ses yeux  l'aveugle, il
voit sur terre trop de choses mauvaises: en sorte qu'il maudit celui
qui l'a guri.  Celui cependant qui fait courir le boiteux lui fait le
plus grand tort: car  peine sait-il courir que ses vices l'emportent.
-  Voil ce que le peuple enseigne au sujet des infirmes.  Et pourquoi
Zarathoustra n'apprendrait-il pas du peuple ce que le peuple a appris
de Zarathoustra?

Mais, depuis que j'habite parmi les hommes, c'est pour moi la moindre
des choses de m'apercevoir de ceci: "A l'un manque un oeil,  l'autre
une oreille, un troisime n'a plus de jambes, et il y en a d'autres qui
ont perdu la langue, ou bien le nez, ou bien encore la tte."

Je vois et j'ai vu de pires choses et il y en a de si pouvantables que
je ne voudrais pas parler de chacune et pas mme me taire sur
plusieurs: j'ai vu des hommes qui manquent de tout, sauf qu'ils ont
quelque chose de trop - des hommes qui ne sont rien d'autre qu'un grand
oeil ou une grande bouche ou un gros ventre, ou n'importe quoi de
grand, - je les appelle des infirmes  rebours.

Et lorsqu'en venant de ma solitude je passais pour la premire fois sur
ce pont: je n'en crus pas mes yeux, je ne cessai de regarder et je
finis par dire: "Ceci est une oreille.  Une oreille aussi grande qu'un
homme."  Je regardais de plus prs et, en vrit, derrire l'oreille se
mouvait encore quelque chose qui tait petit  faire piti, pauvre et
dbile.  Et, en vrit, l'oreille norme se trouvait sur une petite
tige mince, - et cette tige tait un homme!  En regardant  travers une
lunette on pouvait mme reconnatre une petite figure envieuse; et
aussi une petite me boursouffe qui tremblait au bout de la tige.  Le
peuple cependant me dit que la grande oreille tait non seulement un
homme, mais un grand homme, un gnie.  Mais je n'ai jamais cru le
peuple, lorsqu'il parlait de grands hommes - et j'ai gard mon ide que
c'tait un infirme  rebours qui avait de tout trop peu et trop d'une
chose.

Lorsque Zarathoustra eut ainsi parl au bossu et  ceux dont le bossu
tait l'interprte et le mandataire, il se tourna du ct de ses
disciples, avec un profond mcontentement, et il leur dit:

En vrit, mes amis, je marche parmi les hommes comme parmi des
fragments et des membres d'homme!

Ceci est pour mon oeil la chose la plus pouvantable que de voir les
hommes briss et disperss comme s'ils taient couchs sur un champ de
carnage.

Et lorsque mon oeil fuit du prsent au pass, il trouve toujours la
mme chose: des fragments, des membres et des hasards pouvantables -
mais point d'hommes!

Le prsent et le pass sur la terre - hlas! mes amis - voil pour
_moi_ les choses les plus insupportables; et je ne saurais point vivre
si je n'tais pas un visionnaire de ce qui doit fatalement venir.

Visionnaire, volontaire, crateur, avenir lui-mme et pont vers
l'avenir - hlas! en quelque sorte aussi un infirme, debout sur ce
pont: Zarathoustra est tout cela.

Et vous aussi, vous vous demandez souvent: "Qui est pour nous
Zarathoustra? comment pouvons-nous le nommer?"  Et comme chez moi, vos
rponses ont t des questions.

Est-il celui qui promet ou celui qui accomplit? un conqurant ou bien
un hritier? l'automne ou bien le soc d'une charrue? un mdecin ou bien
un convalescent?

Est-il pote ou bien dit-il la vrit? est-il librateur ou dompteur?
bon ou mchant?

Je marche parmi les hommes, fragments de l'avenir: de cet avenir que je
contemple dans mes visions.

Et toutes mes penses tendent  rassembler et  unir en une seule chose
ce qui est fragment et nigme et pouvantable hasard.

Et comment supporterais-je d'tre homme, si l'homme n'tait pas aussi
pote, devineur d'nigmes et rdempteur du hasard!

Sauver ceux qui sont passs, et transformer tout "ce qui tait" en "ce
que je voudrais que ce ft"! - c'est cela seulement que j'appellerai
rdemption!

Volont - c'est ainsi que s'appelle le librateur et le messager de
joie.  C'est l ce que je vous enseigne, mes amis!  Mais apprenez cela
aussi: la volont elle-mme est encore prisonnire.

Vouloir dlivre: mais comment s'appelle ce qui enchane mme le
librateur?

"Ce fut": c'est ainsi que s'appelle le grincement de dents et la plus
solitaire affliction de la volont.  Impuissante envers tout ce qui a
t fait - la volont est pour tout ce qui est pass un mchant
spectateur.

La volont ne peut pas vouloir agir en arrire; ne pas pouvoir briser
le temps et le dsir du temps, - c'est l la plus solitaire affliction
de la volont.

Vouloir dlivre: qu'imagine la volont elle-mme pour se dlivrer de
son affliction et pour narguer son cachot?

Hlas! tout prisonnier devient un fou!  La volont prisonnire, elle
aussi, se dlivre avec folie.

Que le temps ne recule pas, c'est l sa colre; "ce qui fut" - ainsi
s'appelle la pierre que la volont ne peut soulever.

Et c'est pourquoi, par rage et par dpit, elle soulve des pierres et
elle se venge de celui qui n'est pas, comme elle, rempli de rage et de
dpit.

Ainsi la volont libratrice est devenue malfaisante; et elle se venge
sur tout ce qui est capable de souffrir de ce qu'elle ne peut revenir
elle-mme en arrire.

Ceci, oui ceci seul est la _vengeance_ mme: la rpulsion de la volont
contre le temps et son "ce fut".

En vrit, il y a une grande folie dans notre volont; et c'est devenu
la maldiction de tout ce qui est humain que cette folie ait appris 
avoir de l'esprit!

_L'esprit de la vengeance_: mes amis, c'est l ce qui fut jusqu'
prsent la meilleure rflexion des hommes; et, _partout_ o il y a
douleur, il devrait toujours y avoir chtiment.

"Chtiment", c'est ainsi que s'appelle elle-mme la vengeance: avec un
mot mensonger elle simule une bonne conscience.

Et comme chez celui qui veut il y a de la souffrance, puisqu'il ne peut
vouloir en arrire, - la volont elle-mme et toute vie devraient tre
- punition!

Et ainsi un nuage aprs l'autre s'est accumul sur l'esprit: jusqu' ce
que la folie ait proclam: "Tout passe, c'est pourquoi tout mrite de
passer!"

"Ceci est la justice mme, qu'il faille que le temps dvore ses
enfants": ainsi a proclam la folie.

"Les choses sont ordonnes moralement d'aprs le droit et le chtiment.
 Hlas! o trouver la dlivrance du fleuve des choses et de
"l'existence", ce chtiment?"  Ainsi a proclam la folie.

"Peut-il y avoir rdemption s'il y a un droit ternel?  Hlas! on ne
peut soulever la pierre du pass: il faut aussi que tous les chtiments
soient ternels!"  Ainsi a proclam la folie.

"Nul acte ne peut tre dtruit: comment pourrait-il tre supprim par
le chtiment!  Ceci, oui ceci est ce qu'il y a d'ternel dans
l'"existence", ce chtiment, que l'existence doive redevenir
ternellement action et chtiment!

"A moins que la volont ne finisse pas de dlivrer elle-mme, et que le
vouloir devienne non-vouloir -": cependant, mes frres, vous connaissez
ces chansons de la folie!

Je vous ai conduits loin de ces chansons, lorsque je vous ai enseign:
"La volont est cratrice."

Tout ce "qui fut" est fragment et nigme et pouvantable hasard -
jusqu' ce que la volont cratrice ajoute: "Mais c'est ainsi que je le
voulais!"

Jusqu' ce que la volont cratrice ajoute: "Mais c'est ainsi que je le
veux!  C'est ainsi que je le voudrai."

A-t-elle cependant dj parl ainsi?  Et quand cela arrivera-t-il?  La
volont est-elle dj dlivre de sa propre folie?

La volont est-elle dj devenue, pour elle-mme, rdemptrice et
messagre de joie?  A-t-elle dsappris l'esprit de vengeance et tous
les grincements de dents?

Et qui donc lui a enseign la rconciliation avec le temps et quelque
chose de plus haut que ce qui est rconciliation?

Il faut que la volont, qui est la volont de puissance, veuille
quelque chose de plus haut que la rconciliation, - : mais comment?
Qui lui enseignera encore  vouloir en arrire?

Mais en cet endroit de son discours, Zarathoustra s'arrta soudain,
semblable  quelqu'un qui s'effraie extrmement.  Avec des yeux
pouvantables, il regarda ses disciples; son regard pntrait comme une
flche leurs penses et leurs arrire-penses.  Mais au bout d'un
moment, il recommena dj  rire et il dit avec calme:

"Il est difficile de vivre parmi les hommes, parce qu'il est si
difficile de se taire.  Surtout pour un bavard." -

Ainsi parla Zarathoustra.  Mais le bossu avait cout la conversation
en se cachant le visage; lorsqu'il entendit rire Zarathoustra, il leva
son regard avec curiosit et dit lentement:

"Pourquoi Zarathoustra nous parle-t-il autrement qu' ses disciples?"

Zarathoustra rpondit: "Qu'y a-t-il l d'tonnant?  Avec des bossus on
peut bien parler sur un ton biscornu!"

"Bien! dit le bossu; et avec des lves on peut faire le pion.

Mais pourquoi Zarathoustra parle-t-il autrement  ses disciples qu'
lui-mme?"





DE LA SAGESSE DES HOMMES


Ce n'est pas la hauteur: c'est la pente qui est terrible!

La pente d'o le regard se prcipite dans le _vide_ et d'o la main se
tend vers le _sommet_.  C'est l que le vertige de sa double volont
saisit le coeur.

Hlas! mes amis, devinez-vous aussi la double volont de mon coeur?

Ceci, ceci est _ma_ pente et mon danger que mon regard se prcipite
vers le sommet, tandis que ma main voudrait s'accrocher et se soutenir
- dans le vide!

C'est  l'homme que s'accroche ma volont, je me lie  l'homme avec des
chanes, puisque je suis attir vers le Surhumain; car c'est l que
veut aller mon autre volont.

Et c'est _pourquoi_ je vis aveugle parmi les hommes, comme si je ne les
connaissais point: afin que ma main ne perde pas entirement sa foi en
les choses solides.

Je ne vous connais pas, vous autres hommes: c'est l l'obscurit et la
consolation qui m'enveloppe souvent.

Je suis assis devant le portique pour tous les coquins et je demande:
Qui veut me tromper?

Ceci est ma premire sagesse humaine de me laisser tromper, pour ne pas
tre oblig de me tenir sur mes gardes  cause des trompeurs.

Hlas! si j'tais sur mes gardes devant l'homme, comment l'homme
pourrait-il tre une ancre pour mon ballon!  Je serais trop facilement
arrach, attir en haut et au loin!

Qu'il faille que je sois sans prudence, c'est l la providence qui est
au-dessus de ma destine.

Et celui qui ne veut pas mourir de soif parmi les hommes doit apprendre
 boire dans tous les verres; et qui veut rester pur parmi les hommes
doit apprendre  se laver avec de l'eau sale.

Et voici ce que je me suis souvent dit pour me consoler: "Eh bien!
Allons!  Vieux coeur!  Un malheur ne t'a pas russi: jouis-en comme
d'un - bonheur!"

Cependant ceci est mon autre sagesse humaine: je mnage les _vaniteux_
plus que les fiers.

La vanit blesse n'est-elle pas mre de toutes les tragdies?  Mais o
la fiert est blesse, crot quelque chose de meilleur qu'elle.

Pour que la vie soit bonne  regarder il faut que son jeu soit bien
jou: mais pour cela il faut de bons acteurs.

J'ai trouv bons acteurs tous les vaniteux: ils jouent et veulent qu'on
aime  les regarder, - tout leur esprit est dans cette volont.

Ils se reprsentent, ils s'inventent; auprs d'eux j'aime  regarder la
vie, - ainsi se gurit la mlancolie.

C'est pourquoi je mnage les vaniteux, puisqu'ils sont les mdecins de
ma mlancolie, et puisqu'ils m'attachent  l'homme comme  un spectacle.

Et puis: qui mesure dans toute sa profondeur la modestie du vaniteux!
Je veux du bien au vaniteux et j'ai piti de lui  cause de sa modestie.

C'est de vous qu'il veut apprendre la foi en soi-mme; il se nourrit de
vos regards, c'est dans votre main qu'il cueille l'loge.

Il aime  croire en vos mensonges, ds que vous mentez bien sur son
compte: car au fond de son coeur il soupire: "Que suis-_je_?"

Et si la vraie vertu est celle qui ne sait rien d'elle-mme, eh bien!
le vaniteux ne sait rien de sa modestie! -

Mais ceci est ma troisime sagesse humaine que je ne laisse pas votre
timidit me dgoter de la vue des _mchants._

Je suis bienheureux de voir les miracles que fait clore l'ardent
soleil: ce sont des tigres, des palmiers et des serpents  sonnettes.

Parmi les hommes aussi il y a de belles couves d'ardent soleil et chez
les mchants bien des choses merveilleuses.

Il est vrai que, de mme que les plus sages parmi vous ne me
paraissaient pas tout  fait sages: ainsi j'ai trouv la mchancet des
hommes  au-dessous de sa rputation.

Et souvent je me suis demand en secouant la tte: pourquoi sonnez-vous
encore, serpents  sonnettes?

En vrit, il y a un avenir, mme pour le mal, et le midi le plus
ardent n'est pas encore dcouvert pour l'homme.

Combien y a-t-il de choses que l'on nomme aujourd'hui dj les pires
des mchancets et qui pourtant ne sont que larges de douze pieds et
longues de trois mois!  Mais un jour viendront au monde de plus grands
dragons.

Car pour le Surhumain ait son dragon, le sur-dragon qui soit digne de
lui: il faut que beaucoup d'ardents soleils rchauffent les humides
forts vierges!

Il faut que vos sauvages soient devenus des tigres et vos crapauds
venimeux des crocodiles: car il faut que le bon chasseur fasse bonne
chasse!

Et en vrit, justes et bons! Il y a chez vous bien des choses qui
prtent  rire et surtout votre crainte de ce qui jusqu' prsent a t
appel "dmon"!

Votre me est si loin de ce qui est grand que le Surhumain vous serait
_pouvantable_ dans sa bont!

Et vous autres sages et savants, vous fuiriez devant l'ardeur
ensoleille de la sagesse o le Surhumain baigne la joie de sa nudit!

Vous autres hommes suprieurs que mon regard a rencontrs! ceci est mon
doute sur vous et mon secret: je devine que vous traiteriez mon
Surhumain de - dmon!

Hlas! je me suis fatigu de ces hommes suprieurs, je suis fatigu des
meilleurs d'entre eux: j'ai le dsir de monter de leur "hauteur",
toujours plus haut, loin d'eux, vers le Surhumain!

Un frisson m'a pris lorsque je vis nus les meilleurs d'entre eux: alors
des ailes m'ont pouss pour planer ailleurs dans des avenirs lointains.

Dans des avenirs plus lointains, dans les midis plus mridionaux que
jamais artiste n'en a rvs: l-bas o les dieux ont honte de tous les
vtements!

Mais je veux vous voir travestis, _vous_,  hommes, mes frres et mes
prochains, et bien pars, et vaniteux, et dignes, vous les "bons et
justes". -

Et je veux tre assis parmi vous, travesti moi-mme, afin de vous
_mconnatre_ et de me mconnatre moi-mme: car ceci est ma dernire
sagesse humaine. -


Ainsi parlait Zarathoustra.





L'HEURE LA PLUS SILENCIEUSE


Que m'est-il arriv, mes amis?  Vous me voyez boulevers, gar,
obissant malgr moi, prt  m'en aller - hlas!  m'en aller loin de
_vous_.

Oui, il faut que Zarathoustra retourne encore une fois  sa solitude,
mais cette fois-ci l'ours retourne sans joie  sa caverne!

Que m'est-il arriv?  Qui m'oblige  partir? - Hlas! l'_Autre_, qui
est ma matresse en colre, le veut ainsi, elle m'a parl; vous ai-je
jamais dit son nom?

Hier, vers le soir, _mon heure la plus silencieuse_ m'a parl: c'est l
le nom de ma terrible matresse.

Et voil ce qui s'est pass, - car il faut que je vous dise tout, pour
que votre coeur ne s'endurcisse point contre celui qui s'en va
prcipitamment!

Connaissez-vous la terreur de celui qui s'endort? -

Il s'effraye de la tte aux pieds, car le sol vient  lui manquer et le
rve commence.

Je vous dis ceci en guise de parabole.  Hier  l'heure la plus
silencieuse le sol m'a manqu: le rve commena.

L'aiguille s'avanait, l'horloge de ma vie respirait, jamais je n'ai
entendu un tel silence autour de moi: en sorte que mon coeur s'en
effrayait.

Soudain j'entendis l'_Autre_ qui me disait sans voix: "_Tu le sais
Zarathoustra._" -

Et je criais d'effroi  ce murmure, et le sang refluait de mon visage,
mais je me tus.

Alors l'_Autre_ reprit sans voix: "Tu le sais, Zarathoustra, mais tu ne
le dis pas!" -

Et je rpondis enfin, avec un air de dfit: "Oui, je le sais, mais je
ne veux pas le dire!"

Alors l'_Autre_ reprit sans voix: "Tu ne _veux_ pas, Zarathoustra?
Est-ce vrai?  Ne te cache pas derrire cet air de dfi!" -

Et moi de pleurer et de trembler comme un enfant et de dire: "Hlas! je
voudrais bien, mais comment le puis-je?  Fais-moi grce de cela!  C'est
au-dessus de mes forces!"

Alors l'_Autre_ repris sans voix: "Qu'importe de toi, Zarathoustra?
Dis ta parole et brise-toi!" -

Et je rpondis: "Hlas! est-ce _ma_ parole?  Qui suis-_je_?  J'en
attends un plus digne que moi; je ne suis pas digne, mme de me briser
contre lui."

Alors l'_Autre_ repris sans voix: "Qu'importe de toi?  Tu n'es pas
encore assez humble  mon gr, l'humilit a la peau la plus dure."

Et je rpondis: "Que n'a pas dj support la peau de mon humilit!
J'habite eux pieds de ma hauteur: l'lvation de mes sommets, personne
ne me l'a jamais indique, mais je connais bien mes valles."

Alors l'_Autre_ reprit sans voix: "O Zarathoustra, qui a des montagnes
 dplacer, dplace aussi des valles et des bas-fonds." -

Et je rpondis: "Ma parole n'a pas encore dplac de montagnes etce que
j'ai dit n'a pas atteint les hommes.  Il est vrai que je suis all chez
les hommes, mais je ne les ai pas encore atteints."

Alors l'_Autre_ reprit sans voix: "Qu'_en_ sais-tu?  La rose tombe sur
l'herbe au moment le plus silencieux de la nuit." -

Et je rpondis: "Ils se sont moqus de moi lorsque j'ai dcouvert et
suivi ma propre vie; et en vrit mes pieds tremblaient alors."

Et ils m'ont dit ceci: tu ne sais plus le chemin, et maintenant tu ne
sais mme plus marcher!"

Alors l'_Autre_ reprit sans voix: "Qu'importent leurs moqueries!  Tu es
quelqu'un qui dsappris d'obir: maintenant tu dois commander.

Ne sais-tu pas quel est celui dont tous ont le plus besoin.  Celui qui
ordonne de grandes choses.

Accomplir de grandes choses est difficile: plus difficile encore
d'ordonner de grandes choses.

Et voici ta faute la plus impardonnable: tu as la puissance et tu ne
veux pas rgner."

Et je rpondis: "il me manque la voix du lion pour commander."

Alors l'_Autre_ me dit encore comme en un murmure: "Ce sont les paroles
les plus silencieuses qui apportent la tempte.  Ce sont les penses
qui viennent comme portes sur des pattes de colombes qui dirigent le
monde.

O Zarathoustra, tu dois aller comme le fantme de ce qui viendra un
jour; ainsi tu commanderas et, en commandant, tu iras de l'avant." -

Et je rpondis: "J'ai honte."

Alors l'_Autre_ me dit de nouveau sans voix: "Il te faut redevenir
enfant et sans honte.

L'orgueil de la jeunesse est encore sur toi, tu es devenu jeune sur le
tard: mais celui qui veut devenir enfant doit surmonter aussi sa
jeunesse." -

Et je rflchis longtemps en tremblant.  Enfin je rptai ma premire
rponse: "Je ne veux pas!"  Alors il se fit autour de moi comme un
clat de rire.  Hlas! que ce rire me dchirait les entrailles et me
fendait le coeur!

Et une dernire fois l'_Autre_ me dit: "O Zarathoustra, tes fruits sont
mrs, mais toi tu n'es pas mr encore pour tes fruits!

Il te faut donc retourner  la solitude, afin que ta duret s'amollisse
davantage." -

Et de nouveau il y eut comme un rire et une fuite: puis tout autour de
moi se fit silencieux comme un double silence.  Mais moi j'tais couch
par terre, baign du sueur.

Maintenant vous avez tout entendu.  C'est pourquoi il faut que je
retourne  ma solitude.  Je ne vous ai rien cach, mes amis.

Cependant je vous ai aussi appris  savoir quel est toujours le plus
discret parmi les hommes - et qui veut tre discret!

Hlas! mes amis!  J'aurais encore quelque chose  vous dire, j'aurais
encore quelque chose  vous donner!  Pourquoi est-ce que je ne vous le
donne pas?  Suis-je donc avare?

Mais lorsque Zarathoustra eut dit ces paroles, la puissance de sa
douleur s'empara de lui  la pense de bientt quitter ses amis, en
sorte qu'il se mit  sangloter; et personne ne parvenait  le consoler.
 Pourtant de nuit il s'en alla tout seul, en laissant l ses amis.






TROISIME PARTIE

_"Vous regardez en haut quand vous aspirez  l'lvation.  Et moi je
regarde en bas puisque je suis lev.
Qui de vous peut en mme temps rire et tre lev.
Celui qui plane sur les hautes montagnes se rit de toutes les tragdies
de la scne det de la vie."
Zarathoustra,
Lire et Ecrire._



LE VOYAGEUR


Il tait minuit quand Zarathoustra se mit en chemin par-dessus la crte
et de l'le pour arriver le matin de trs bonne heure  l'autre rive:
car c'est l qu'il voulait s'embarquer.  Il y avait sur cette rive une
bonne rade o des vaisseaux trangers aimaient  jeter l'ancre; ils
emmenaient avec eux quelques-uns d'entre ceux des Iles Bienheureuses
qui voulaient passer la mer.  Zarathoustra, tout en montant la
montagne, songea en route aux nombreux voyages solitaires qu'il avait
accomplis depuis sa jeunesse, et combien de montagnes, de crtes et de
sommets il avait dj gravis.

Je suis un voyageur et un grimpeur de montagnes, dit-il  son coeur, je
n'aime pas les plaines et il me semble que je ne suis pas rester
tranquille longtemps.

Et quelle que soit ma destine, quel que soit l'vnement qui m'arrive,
- ce sera toujours pour moi un voyage ou une ascension: on finit par ne
plus vivre que ce que l'on a en soi.

Les temps sont passs o je pouvais m'attendre aux vnements du
hasard, et que _m'adviendrait_-il encore qui ne m'appartienne dj?

Il ne fait que me revenir, il est enfin de retour - mon propre moi, et
voici toutes les parties de lui-mme qui furent longtemps  l'tranger
et disperses parmi toutes les choses et tous les hasards.

Et je sais une chose encore: je suis maintenant devant mon dernier
sommet et devant ce qui m'a t pargn le plus longtemps.  Hlas! il
faut que je suive mon chemin le plus difficile!  Hlas! j'ai commenc
mon plus solitaire voyage!

Mais celui qui est de mon espce n'chappe pas  une pareille heure,
l'heure qui lui dit: "C'est maintenant seulement que tu suis ton chemin
de la grandeur!  Le sommet et l'abme se sont maintenant confondus!

Tu suis ton chemin de la grandeur: maintenant ce qui jusqu' prsent
tait ton dernier danger est devenu ton dernier asile!

Tu suis ton chemin de la grandeur: il faut maintenant que ce soit ton
meilleur courage de n'avoir plus de chemin derrire toi!

Tu suis ton chemin de la grandeur: ici personne ne se glissera  ta
suite!  Tes pas eux-mmes ont effac ton chemin derrire toi, et
au-dessus de ton chemin il est crit: Impossibilit.

Et si dornavant toutes les chelles te manquent, il faudra que tu
saches grimper sur ta propre tte: comment voudrais-tu faire autrement
pour monter plus haut?

Sur ta propre tte et au del, par-dessus ton propre coeur!  Maintenant
ta chose la plus douce va devenir la plus dure.

Chez celui qui s'est toujours beaucoup mnag, l'excs de mnagement
finit par devenir une maladie.  Bni soit ce qui rend dur!  Je ne vante
pas le pays o coulent le beurre et le miel!

Pour voir _beaucoup de choses_ il faut apprendre  voir loin de _soi_:
- cette duret est ncessaire pour tous ceux qui gravissent les
montagnes.

Mais celui qui cherche la connaissance avec des yeux indiscrets,
comment saurait-il voir autre chose que les ides de premier plan!

Mais toi,  Zarathoustra! tu voulais apercevoir toutes les raisons et
l'arrire-plan des choses: il te faut donc passer sur toi-mme pour
monter - au del, plus haut, jusqu' ce que tes toiles elles-mmes
soient _au-dessous_ de toi!

Oui!  Regarder en bas sur moi-mme et sur mes toiles: ceci seul serait
pour moi le _sommet_, ceci demeure pour moi le _dernier_ sommet 
gravir! -

Ainsi se parlait  lui-mme Zarathoustra, tandis qu'il montait,
consolant son coeur avec de dures maximes: car il avait le coeur plus
bless que jamais.  Et lorsqu'il arriva sur la hauteur de la crte, il
vit l'autre mer qui tait tendue devant lui: alors il demeura immobile
et il garda longtemps le silence.  Mais  cette hauteur la nuit tait
froide et claire et toile.

Je reconnais mon sort, dit-il enfin avec tristesse.  Allons! je suis
prt.  Ma dernire solitude vient de commencer.

Ah! mer triste et noire au-dessous de moi!  Ah! sombre et nocturne
mcontentement!  Ah! destine, ocan!  C'est vers vous qu'il faut que
je _descende_!

Je suis devant ma plus haute montagne et devant mon plus long voyage:
c'est pourquoi il faut que je descende plus bas que je ne suis jamais
mont:
plus bas dans la douleur que je ne suis jamais descendu, jusque dans
l'onde la plus noire de douleur!  Ainsi le veut ma destine: Eh bien!
Je suis prt.

D'o viennent les plus hautes montagnes? c'est que j'ai demand jadis.
Alors, j'ai appris qu'elles viennent de la mer.

Ce tmoignage est crit dans leurs rochers et dans les pics de leurs
sommets.  C'est du plus bas que le plus haut doit atteindre son sommet.
-

Ainsi parlait Zarathoustra au sommet de la montagne o il faisait
froid; mais lorsqu'il arriva prs de la mer et qu'il finit par tre
seul parmi les rcifs, il se sentit fatigu de sa route et plus que
jamais rempli de dsir.

Tout dort encore maintenant, dit-il; la mer aussi est endormie.  Son
oeil regarde vers moi, trange et somnolent.

Mais son haleine est chaude, je le sens.  Et je sens aussi qu'elle
rve.  Elle s'agite, en rvant, sur de durs coussins.

coute!  coute!  Comme les mauvais souvenirs lui font pousser des
gmissements! ou bien sont-ce de mauvais prsages?

Hlas! je suis triste avec toi, monstre obscur, et je m'en veux 
moi-mme  cause de toi.

Hlas! pourquoi ma main n'a-t-elle pas assez de force!  Que j'aimerais
vraiment te dlivrer des mauvais rves! -

Tandis que Zarathoustra parlait ainsi, il se mit  rire sur lui-mme
avec mlancolie et amertume.  Comment! Zarathoustra! dit-il, tu veux
encore chanter  des consolations  la mer?

Hlas! Zarathoustra, fou riche d'amour, ivre de confiance?  Mais tu fus
toujours ainsi: tu t'es toujours approch familirement de toutes les
choses terribles.

Tu voulais caresser tous les monstres.  Le souffle d'une chaude
haleine, un peu de souple fourrure aux pattes -: et immdiatement tu
tais prt  aimer et  attirer  toi.

L'_amour_ est le danger du plus solitaire; l'amour de toute chose
_pourvu qu'elle soit vivante!_  Elles prtent vraiment  rire, ma folie
et ma modestie dans l'amour! -

Ainsi parlait Zarathoustra et il se mit  rire une seconde fois: mais
alors il pensa  ses amis abandonns, et, comme si, dans ses penses,
il avait pch contre eux, il fut fch contre lui-mme  cause de sa
pense.  Et aussitt il advint que tout en riant il se mit  pleurer: -
Zarathoustra pleura amrement de colre et de dsir.





DE LA VISION ET DE L'NIGME


1.


Lorsque, parmi les matelots, il fut notoire que Zarathoustra se
trouvait sur le vaisseau - car en mme temps que lui un homme des Iles
Bienheureuses tait venu  bord, - il y eut une grande curiosit et une
grande attente.  Mais Zarathoustra se tut pendant deux jours et il fut
glac et sourd de tristesse, en sorte qu'il ne rpondit ni aux regards
ni aux questions.  Le soir du second jour, cependant, ses oreilles
s'ouvrirent de nouveau bien qu'il se tt encore: car on pouvait
entendre bien des choses tranges et dangereuses sur ce vaisseau qui
venait de loin et qui voulait aller plus loin encore.  Mais
Zarathoustra tait l'ami de tous ceux qui font de longs voyages et qui
ne daignent pas vivre sans danger.  Et voici! tout en coutant, sa
propre langue finit par tre dlie et la glace de son coeur se brisa:
- alors il commena  parler ainsi:

A vous, chercheurs hardis et aventureux, qui que vous soyez, vous qui
vous tes embarqus avec des voiles pleines d'astuce, sur les mers
pouvantables, -

 vous qui tes ivres d'nigmes, heureux du demi-jour, vous dont l'me
se laisse attirer par le son des fltes dans tous les remous trompeurs:

car vous ne voulez pas ttonner d'une main peureuse le long du fil
conducteur; et partout o vous pouvez _deviner_, vous dtestez de
_conclure_ -

c'est  vous seuls que je raconte l'nigme que j'ai vue, - la vision du
plus solitaire. -

Le visage obscurci, j'ai travers dernirement le blme crpuscule, -
le visage obscurci et dur, et les lvres serres.  Plus d'un soleil
s'tait couch pour moi.

Un sentier qui montait avec insolence  travers les boulis, un sentier
mchant et solitaire qui ne voulait plus ni des herbes ni des buissons,
un sentier de montagne criait sous le dfi de mes pas.

Marchant, muet, sur le crissement moqueur des cailloux, crasant la
pierre qui le faisait glisser, mon pas se contraignait  monter.

Plus haut: - quoiqu'il ft assis sur moi, l'esprit de lourdeur, moiti
nain, moiti taupe, paralys, paralysant, versant du plomb dans mon
oreille, versant dans mon cerveau, goutte  goutte, des penses de
plomb.

"O Zarathoustra, me chuchotait-il, syllabe par syllabe, d'un ton
moqueur, pierre de la sagesse! tu t'es lanc en l'air, mais tout pierre
jete doit - retomber!

Zarathoustra, pierre de la sagesse, pierre lance, destructeur
d'toiles! c'est toi-mme que tu as lanc si haut, - mais toute pierre
jete doit - retomber!

Condamn  toi-mme et  ta propre lapidation:  Zarathoustra, tu as
jet bien loin la pierre, - mais elle retombera sur _toi!_"

Alors le nain se tut; et son silence dura longtemps, en sorte que j'en
fus oppress; ainsi lorsqu'on est deux, on est en vrit plus solitaire
que lorsque l'on  est seul!

Je montai, je montai davantage, en rvant et en pensant, - mais tout
m'oppressait.  Je ressemblais  un malade que fatigue l'pret de sa
souffrance, et qu'un cauchemar rveille de son premier sommeil. -

Mais il y a quelque chose en moi que j'appelle courage:  c'est ce qui a
fait faire jusqu' prsent en moi tout mouvement d'humeur.  Ce courage
me fit enfin m'arrter et dire: "Nain! L'un de nous deux doit
disparatre, toi, ou bien moi!" -

Car le courage est le meilleur meurtrier, - le courage qui _attaque_:
car dans toute attaque il y a une fanfare.

L'homme cependant est la bte la plus courageuse, c'est ainsi qu'il a
vaincu toutes les btes.  Au son de la fanfare, il a surmont toutes
les douleurs; mais la douleur humaine est la plus profonde douleur.

Le courage tue aussi le vertige au bord des abmes: et o l'homme ne
serait-il pas au bord des abmes?  Ne suffit-il pas de regarder - pour
regarder des abmes?

Le courage est le meilleur des meurtriers: le courage tue aussi la
piti.  Et la piti est l'abme le plus profond: l'homme voit au fond
de la souffrance, aussi profondment qu'il voit au fond de la vie.

Le courage cependant est le meilleur des meurtriers, le courage qui
attaque: il finira par tuer la mort, car il dit: "Comment? tait-ce l
la vie?  Allons!  Recommenons encore une fois!"

Dans une telle maxime, il y a beaucoup de fanfare.  Que celui qui a des
oreilles entende. -


2.


"Arrte-toi! nain! dis-je.  Moi ou bien toi!  Mais moi je suis le plus
fort de nous deux -: tu ne connais pas ma pense la plus profonde!
_Celle-l_ tu ne saurais la porter!" -

Alors arriva ce qui me rendit plus lger: le nain sauta de mes paules,
l'indiscret!  Il s'accroupit sur une pierre devant moi.  Mais 
l'endroit o nous nous arrtions se trouvait comme par hasard un
portique.

"Vois ce portique! nain! repris-je: il a deux visages.  Deux chemins se
runissent ici: personne encore ne les a suivis jusqu'au bout.

Cette longue rue qui descend, cette rue se prolonge durant une ternit
et cette longue rue qui monte - c'est une autre ternit.

Ces chemins se contredisent, ils se butent l'un contre l'autre: - et
c'est ici,  ce portique, qu'ils se rencontrent.  Le nom du portique se
trouve inscrit  un fronton, il s'appelle "instant".

Mais si quelqu'un suivait l'un de ces chemins - en allant toujours plus
loin: crois-tu nain, que ces chemins seraient en contradiction!" -

"Tout ce qui est droit ment, murmura le nain avec mpris.  Toute vrit
est courbe, te temps lui-mme est un cercle."

"Esprit de la lourdeur! dis-je avec colre, ne prends pas la chose trop
 la lgre!  Ou bien je te laisse l, pied-bot - et n'oublie pas que
c'est moi qui t'ai port _l-haut!_

Considre cet instant! repris-je.  De ce portique du moment une longue
et ternelle rue retourne _en arrire_: derrire nous il y a une
ternit.

Toute chose qui _sait_ courir ne doit-elle pas avoir parcouru cette
rue?  Toute chose qui _peut_ arriver ne doit-elle pas tre dj
arrive, accomplie, passe?

Et si tout ce qui est a dj t: que penses-tu, nain, de cet instant?
Ce portique lui aussi ne doit-il pas dj - avoir t?

Et toutes choses ne sont-elles pas enchevtres de telle sorte que cet
instant tire aprs lui toutes les choses de l'avenir?  _Donc_ - aussi
lui-mme?

Car toute chose qui _sait_ courir ne _doit_-elle pas suivre une seconde
fois cette longue route qui monte! -

Et cette lente araigne qui rampe au clair de lune, et ce clair de lune
lui-mme, et moi et toi, runis sous ce portique, chuchotant des choses
ternelles, ne faut-il pas que nous ayons tous dj t ici?

Ne devons-nous pas revenir et courir de nouveau dans cette autre rue
qui monte devant nous, dans cette longue rue lugubre - ne faut-il pas
qu'ternellement nous revenions? -"

Ainsi parlais-je et d'une voix toujours plus basse, car j'avais peur de
mes propres penses et de mes arrire-penses.  Alors soudain
j'entendis un chien _hurler_ tout prs de nous.

Ai-je jamais entendu un chien hurler ainsi?  Mes penses essayaient de
se souvenir en retournant en arrire.  Oui!  Lorsque j'tais enfant,
dans ma plus lointaine enfance:

c'est alors que j'entendis un chien hurler ainsi.  Et je le vis aussi,
le poil hriss, le cour tendu, tremblant, au milieu de la nuit la plus
silencieuse, o les chiens eux-mmes croient aux fantmes: -

en sorte que j'eus piti de lui.  Car, tout  l'heure, la pleine lune
s'est leve au-dessus de la maison, avec un silence de mort; tout 
l'heure elle s'est arrte, disque enflamm, - sur le toit plat, comme
sur un bien tranger:

C'est ce qui exaspra le chien: car les chiens croient aux voleurs et
aux fantmes.  Et lorsque j'entendis de nouveau hurler ainsi, je fus de
nouveau prit de piti.

O donc avaient pass maintenant le nain, le portique, l'araigne et
tous les chuchotements?  Avais-je donc rv?  M'tais-je veill?  Je
me trouvai soudain parmi de sauvages rochers, seul, abandonn au clair
de lune solitaire.

_Mais un homme gisait l!_  Et voici! le chien bondissant, hriss,
gmissant, - maintenant qu'il me voyait venir - se mit  hurler, 
_crier_: - ai-je jamais entendu un chien crier ainsi au secours?

Et, en vrit, je n'ai jamais rien vu de semblable  ce que je vis l.
Je vis un jeune berger, qui se tordait, rlant et convuls, le visage
dcompos, et un lourd serpent noir pendant hors de sa bouche.

Ai-je jamais vu tant de dgot et de ple pouvante sur _un_ visage!
Il dormait peut-tre lorsque le serpent lui est entr dans le gosier -
il s'y est attach.

Ma main se mit  tirer le serpent, mais je tirais en vain! elle
n'arrivait pas  arracher le serpent du gosier.  Alors quelque chose se
mit  crier en moi: "Mords!  Mords toujours!"

Arrache-lui la tte!  Mords toujours!" - C'est ainsi que quelque chose
se mit  crier en moi; mon pouvante, ma haine, mon dgot, ma piti,
tout mon bien et mon mal, se mirent  crier en moi d'un seul cri. -

Braves, qui m'entourez, chercheurs hardis et aventureux, et qui que
vous soyez, vous qui vous tes embarqus avec des voiles astucieuses
sur les mers inexplores! vous qui tes heureux des nigmes!

Devinez-moi donc l'nigme que je vis alors et expliquez-moi la vision
du plus solitaire!

Car ce fut une vision et une prvision: - _quel_ symbole tait-ce que
je vis alors?  Et _quel_ est celui qui doit venir!

_Qui_ est le berger  qui le serpent est entr dans le gosier?  _Quel_
est l'homme dont le gosier subira ainsi l'atteinte de ce qu'il y a de
plus noir et de terrible?

Le berger cependant se mit  mordre comme mon cri le lui conseillait,
il mordit d'un bon coup de dent!  Il cracha loin de lui la tte du
serpent -: et il bondit sur ses jambes. -

Il n'tait plus ni homme, ni berger, - il tait transform, rayonnant,
il _riait!_  Jamais encore je ne vis quelqu'un rire comme _lui!_

O mes frres, j'ai entendu un rire qui n'tait pas le rire d'un homme,
- - et maintenant une soif me ronge, un dsir qui sera toujours
insatiable.

Le dsir de ce rire me ronge: oh! comment supporterais-je de mourir
maintenant! -


Ainsi parlait Zarathoustra.





DE LA BATITUDE INVOLONTAIRE


Avec de pareilles nigmes et de telles amertumes dans le coeur,
Zarathoustra passa la mer.  Mais lorsqu'il fut loign de quatre
journes des Iles Bienheureuses et de ses amis, il avait surmont toute
sa douleur: - victorieux et le pied ferme, il tait de nouveau debout
sur sa destine.  Et c'est alors que Zarathoustra parlai ainsi  sa
conscience pleine d'allgresse:

Je suis de nouveau seul et je veux l'tre, seul avec le ciel clair et
avec la mer libre; et de nouveau l'aprs-midi est autour de moi.


C'tait l'aprs-midi lorsque, pour la premire fois, j'ai trouv mes
amis, c'tait l'aprs-midi aussi une autre fois: -  l'heure o toute
lumire devient plus tranquille, car les parcelles de bonheur qui sont
en route entre le ciel et la terre se cherchent un asile dans les mes
de lumire.  Maintenant _le bonheur_ a rendu toute lumire plus
tranquille.

O aprs-midi de ma vie!  Un jour _mon_ bonheur, lui aussi, est descendu
dans la valle pour y chercher un asile: alors il a trouv ces mes
ouvertes et hospitalires.

O aprs-midi de ma vie!  Que n'ai-je abandonn pour avoir une seule
chose: cette vivante plantation de mes penses et cette lumire
matinale de mes plus hautes esprances!

Un jour le crateur chercha les compagnons et les enfants de _son_
esprance.  Et voici, il advint qu'il ne put les trouver, si ce n'est
en commenant par les crer lui-mme.

Je suis donc au milieu de mon oeuvre, allant vers mes enfants et
revenant d'auprs d'eux: c'est  cause de ses enfants qu'il faut que
Zarathoustra s'accomplisse lui-mme.

Car seul on aime du fond du coeur son enfant et son oeuvre; et o il y
a un grand amour de soi, c'est signe de fcondit: voil ce que j'ai
remarqu.

Mes enfants fleurissent encore dans leur premier printemps, les uns
auprs les autres, secous ensemble par le vent, ce sont les arbres de
mon jardin et de mon meilleur terrain.

Et en vrit!  O il y a de tels arbres, les uns auprs des autres, l
_il y a_ des Iles Bienheureuses!  Mais un jour je les dplanterai et je
les placerai chacun pour soi: afin que chacun apprenne la solitude, la
fiert et la prudence.

Noueux et tordu, avec une duret flexible, chacun doit se dresser
auprs de la mer, phare vivant de la vie invincible.

L-bas, o les temptes se prcipitent dans la mer, o le pied de la
montagne est baign par les flots, il faudra que chacun monte la garde
de jour et de nuit, veillant pour faire _son_ examen de conscience.

Il faut qu'il soit reconnu et prouv, pour que l'on sache s'il est de
ma race et de mon origine, s'il est matre d'une longue volont,
silencieux, mme quand il parle, et cdant de faon  _prendre_,
lorsqu'il donne: -

- afin de devenir un jour mon compagnon, crant et chmant avec
Zarathoustra: - quelqu'un qui inscrira ma volont sur mes tables, pour
l'accomplissement total de toutes choses.

Et,  cause de lui et de ses semblables, il faut que je me ralise
_moi_-mme: c'est pourquoi je me drobe maintenant  mon bonheur,
m'offrant  tous les malheurs - pour _ma_ dernire preuve et _mon_
dernier examen de conscience.

Et, en vrit, il tait temps que je partisse, et l'ombre du voyageur
et le temps le plus long et l'heure la plus silencieuse, - tous m'ont
dit: "Il est grand temps!"

Le vent a souffl dans le trou de la serrure et m'a dit: "Viens!"  La
porte s'est ouverte sournoisement et m'a dit: "Va!"

Mais j'tais enchan  l'amour pour mes enfants: c'est le dsir qui
m'attachait par ce lien, le dsir d'amour, afin de devenir la proie de
mes enfants et de me perdre pour eux.

Dsirer - pour moi c'est dj: me perdre.  _Je vous ai, mes enfants!_
Dans cette possession, tout doit tre certitude et rien ne doit tre
dsir.

Mais le soleil de mon amour brlait sur ma tte, Zarathoustra cuisait
dans son propre jus, - alors des ombres et des doutes ont pass sur moi.

Dj je dsirais le froid et l'hiver: "O que le froid et l'hiver me
fassent de nouveau grelotter et claquer des dents!" soupirai-je: -
alors des brumes glaciales s'levrent de moi.

Mon pass brisa ses tombes, mainte douleur enterre vivante se rveilla
-: elle n'avait fait que dormir cache sous les linceuls.

Ainsi tout me disait par des signes: "Il est temps!"  Mais moi - je
m'entendais pas: jusqu' ce qu'enfin mon abme se mis  remuer et que
ma pense me mordt.

Hlas! pense venue de mon abme, toi qui es _ma_ pense!  Quand
trouverai-je la force de t'entendre creuser et de ne plus trembler?

Le coeur me bat jusqu' la gorge quand je t'entends creuser!  Ton
silence mme veut m'trangler, toi qui es silencieuse comme mon abme
est silencieux!

Jamais encore je n'ai os t'appeler  la _surface_: il m'a suffi de te
porter en moi!  Je n'ai pas encore t assez fort pour la dernire
audace du lion, pour la dernire tmrit.

Ta lourdeur m'a toujours t terrible: mais un jour je veux trouver la
force et la voix du lion pour te faire monter  la surface!

Quand j'aurai surmont cela en moi, je surmonterai une plus grande
chose encore, et une _victoire_ sera le sceau de mon accomplissement! -

Jusque-l je continue  errer sur des mers incertaines; le hasard me
lche et me cajole; je regarde en avant, en arrire, - je ne vois pas
encore la fin.

L'heure de ma dernire lutte n'est pas encore venue, - ou bien me
vient-elle en ce moment?  En vrit, avec une beaut maligne, la mer et
la vie qui m'entourent me regardent!

O aprs-midi de ma vie!  O bonheur avant le soir!  O rade en pleine
mer!  O paix dans l'incertitude!  Comme je me mfie de vous tous!

En vrit, je me mfie de votre beaut maligne!

Je ressemble  l'amant qui se mfie d'un sourire trop velout.

Comme il pousse devant lui la bien-aime, tendre mme encore dans sa
duret, le jaloux, - ainsi je pousse devant moi cette heure
bienheureuse.

Loin de moi, heure bienheureuse!  Avec toi m'est venue, malgr moi, une
batitude!  Je suis l, prt  ma plus profonde douleur: - tu es venue
pour moi  contretemps!

Loin de moi, heure bienheureuse!  Cherche plutt un asile l-bas - chez
mes enfants!  loigne-toi en hte!  Bnis-les avant le soir et donne
leur _mon_ bonheur!

Dj le soir approche: le soleil se couche.  Mon bonheur - s'en est
all! -


Ainsi parlait Zarathoustra.  Et il attendit son malheur toute la nuit:
mais il attendit en vain.  La nuit resta claire et silencieuse, et le
bonheur lui-mme s'approcha de lui de plus en plus prs.  Vers le
matin, cependant, Zarathoustra se mit  rire en son coeur, et il dit
d'un ton ironique: "Le bonheur me court aprs.  Cela vient de ce que je
ne cours pas aprs les femmes.  Or, le bonheur est une femme."






AVANT LE LEVER DU SOLEIL


O ciel au-dessus de moi, ciel clair, ciel profond! abme de lumire!
En te contemplant je frissonne de dsir divin.

Me jeter  ta hauteur - c'est l _ma_ profondeur!  M'abriter sous ta
puret, - c'est l _mon_ innocence!

Le dieu est voil par sa beaut: c'est ainsi que tu caches tes toiles.
 Tu ne parles point: c'est ainsi que tu m'annonces ta sagesse.

Aujourd'hui tu t'es lev pour moi, muet sur les mers cumantes; ton
amour et ta pudeur se rvlent  mon me cumante.

Tu es venu  moi, beau et voil de ta beaut, tu me parles sans
paroles, te rvlant par ta sagesse:

O que n'ai-je devin toutes les pudeurs de ton me! tu es venu  moi,
_avant_ le soleil,  moi qui suis le plus solitaire.

Nous sommes amis depuis toujours: notre tristesse, notre pouvante et
notre profondeur nous sont communes; le soleil mme nous est commun.

Nous ne nous parlons pas parce que nous savons trop de choses: - nous
nous taisons et, par des sourires, nous nous communiquons notre savoir.

N'est-tu pas la lumire jaillie de mon foyer? n'est-tu pas l'me-soeur
de mon intelligence?

Nous avons tout appris ensemble; ensemble nous avons appris  nous
lever au-dessus de nous, vers nous-mmes et  avoir des sourires sans
nuages: - sans nuages, souriant avec des yeux clairs,  travers des
lointains immenses, quand, au-dessous de nous bouillonnent, comme la
pluie, la contrainte et le but et la faute.

Et quand je marchais seul, de _quoi_ mon me avait-elle faim dans les
nuits et sur les sentiers de l'erreur?  Et quand je gravissais les
montagnes _qui_ cherchais-je sur les sommets, si ce n'est toi?

Et tous mes voyages et toutes mes ascensions: qu'tait-ce sinon un
besoin et un expdient pour le malhabile? - toute ma volont n'a pas
d'autre but que celui de prendre son vol, de voler dans le ciel!

Et qu'est-ce que je hassais plus que les nuages qui passent et tout ce
qui te ternit?  Je hassais mme ma propre haine puisqu'elle te
ternissait!

J'en veux aux nuages qui passent, ces chats sauvages qui rampent: ils
nous prennent  tous deux ce que nous avons en commun, - l'immense et
infinie affirmation des choses.

Nous en voulons  ces mdiateurs et  ces mleurs, les nuages qui
passent:  ces tres mixtes et indcis, qui ne savent ni bnir ni
maudire du fond du coeur.

Je prfre me cacher dans le tonneau sans voir le ciel ou m'enfouir
dans l'abme, que de te voir toi, ciel de lumire, terni par les nuages
qui passent!

Et souvent j'ai eu envie de les fixer avec des clairs dors, et,
pareil au tonnerre, de battre la timbale sur leur ventre de chaudron: -
timbaler en colre, puisqu'ils me drobent ton affirmation, ciel pur
au-dessus de moi! ciel clair! abme de lumire! - puisqu'ils te
drobent _mon_ affirmation!

Car je prfre le bruit et le tonnerre et les outrages du mauvais
temps,  ce repos de chats, circonspect et hsitant; et, parmi les
hommes eux aussi, ce sont ces tres mixtes et indcis marchant  pas de
loups, ces nuages qui passent, doutant et hsitant que je hais le plus.

Et "qui ne sait bnir doit _apprendre_  maudire!" - ce clair
enseignement m'est tomb d'un ciel clair, cette toile brille  mon
ciel, mme dans les nuits noires.

Mais moi je bnis et j'affirme toujours, pourvu que tu sois autour de
moi, ciel clair, abme de lumire! - c'est alors que je porte dans tous
les abmes ma bienfaisante affirmation.

Je suis devenu celui qui bnit et qui affirme: et j'ai longtemps lutt
pour cela; je fus un lutteur, afin d'avoir un jour les mains libres
pour bnir.

Ceci cependant est ma bndiction: tre au-dessus de chaque chose comme
son propre ciel, son toit arrondi, sa cloche d'azur et son ternelle
quitude: et bienheureux celui qui bnit ainsi!

Car toutes les choses sont baptises  la source de l'ternit, par
del le bien et le mal; mais le bien et le mal ne sont eux-mmes que
des ombres fugitives, d'humides afflictions et des nuages passants.

En vrit, c'est une bndiction et non une maldiction que
d'enseigner: "Sur toutes choses, se trouve le ciel hasard, le ciel
innocence, le ciel  peu prs, le ciel ptulance."

"Par hasard" - c'est l la plus vieille noblesse du monde, je l'ai
rendue  toutes les choses, je les ai dlivres de la servitude du but.

Cette libert et cette srnit clestes, je les ai places comme des
cloches d'azur sur toutes les choses, lorsque j'ai enseign
qu'au-dessus d'elles, et par elles, aucune "volont ternelle" -
n'affirmait sa volont.

J'ai mis en place de cette volont, cette ptulance et cette folie,
lorsque j'ai enseign: "Il y a une chose qui sera toujours impossible -
c'est d'tre raisonnable!"

_Un peu_ de raison cependant, un grain de sagesse, dispers d'toile en
toile, - ce levain est ml  toutes choses: c'est  cause de la folie
que la sagesse est mle  toutes les choses!

Un peu de sagesse est possible; mais j'ai trouv dans toutes choses
cette certitude bienheureuse: elles prfrent _danser_ sur les pieds du
hasard.

O ciel au-dessus de moi, ciel pur et haut!  Ceci est maintenant pour
moi ta puret qu'il n'existe pas d'ternelles araignes et de toile
d'araigne de la raison: - que tu sois un lieu de danse pour les
hasards divins, que tu sois une table divine pour le jeu de ds et les
joueurs divins! -

Mais tu rougis?  Ai-je dit des choses inexprimables?  Ai-je maudi en
voulant te bnir?

Ou bien est-ce la honte d'tre deux qui te fait rougir? - Me dis-tu de
m'en aller et de me taire puisque maintenant - le _jour_ vient?

Le monde est profond -: et plus profond que le jour ne l'a jamais
pens.  Il y a des choses qu'il faut taire devant le jour.  Mais le
jour vient: sparons-nous donc!

O ciel au-dessus de moi, ciel pudique et ardent!  O bonheur avant le
soleil levant!  Le jour vient: sparons-nous donc! -


Ainsi parlait Zarathoustra!





DE LA VERTU QUI RAPETISSE


1.


Lorsque Zarathoustra revint sur la terre ferme, il ne se dirigea pas
droit vers sa montagne et sa caverne, mais il fit beaucoup de courses
et de questions, s'informant de ceci et de cela, ainsi qu'il disait de
lui-mme en plaisantant: "Voici un fleuve qui, en de nombreux mandres,
remonte vers sa source!"  Car il voulait apprendre quel avait t le
sort de _l'homme_ pendant son absence: s'il tait devenu plus grand ou
plus petit.  Et un jour il aperut une range de maisons nouvelles;
alors il s'tonna et il dit:

Que signifient ces maisons?  En vrit, nulle grande me ne les a
bties en symbole d'elle-mme!

Un enfant stupide les aurait-il tires de sa bote  jouets?  Alors
qu'un autre enfant les remette dans la bote!

Et ces chambres et ces mansardes: des _hommes_ peuvent-ils en sortir et
y entrer?  Elles me semblent faites pour des poupes empanaches de
soie, ou pour des petits chats gourmands qui aiment  se laisser manger.

Et Zarathoustra s'arrta et rflchit.  Enfin il dit avec tristesse:
_Tout_ est devenu plus petit!

Je vois partout des portes plus basses: celui qui est de _mon_ espce
peut encore y passer, mais - il faut qu'il se courbe!

Oh! quand retournerai-je dans ma patrie o je ne serai plus forc de me
courber - de me courber devant les _petits_!" -  Et Zarathoustra
soupira et regarda dans le lointain.

Le mme jour cependant il pronona son discours sur la vertu qui
rapetisse.


2.


Je passe au milieu de ce peuple et je tiens mes yeux ouverts: les
hommes ne me pardonnent pas de ne pas tre envieux de leurs vertus.

Ils aboient aprs moi parce que je leur dis:  des petites gens il faut
de petites vertus - et parce que je n'arrive pas  comprendre que
l'existence des petites gens soit _ncessaire!_

Je ressemble au coq dans une basse-cour trangre que les poules mmes
poursuivent  coups de bec; mais je n'en veux pas  ces poules  cause
de cela.

Je suis poli envers elles comme envers tous les petits dsagrments;
tre pineux envers les petits me semble une sagesse digne des
hrissons.

Ils parlent tous de moi quand ils sont assis le soir autour du foyer, -
ils parlent de moi, mais personne ne pense -  moi!

C'est l le nouveau silence que j'ai appris  connatre: le bruit
qu'ils font autour de moi dpolie un manteau sur mes penses.

Ils potinent entre eux: "Que nous veut ce sombre nuage?  Veillons  ce
qu'il ne nous amne pas une pidmie!"

Et dernirement une femme tira contre elle son enfant qui voulait
s'approcher de moi: "loignez les enfants! cria-t-elle; de tels yeux
brlent les mes des enfants."

Ils toussent quand je parle: ils croient que la toux est une objection
contre les grands vents, - ils ne devinent rien du bruissement de mon
bonheur!

"Nous n'avons pas encore le temps pour Zarathoustra," - voil
objection; mais qu'importe un temps qui "n'a pas le temps" pour
Zarathoustra?

Lors mme qu'ils me glorifieraient: comment pourrais-je m'endormir sur
_leur_ gloire?  Leur louange est pour moi une ceinture pineuse: elle
me dmange encore quand je l'enlve.

Et cela aussi je l'ai appris au milieu d'eux: celui qui loue fait
semblant de rendre ce qu'on lui a donn, mais en ralit veut qu'on lui
donne davantage!

Demandez  mon pied si leur manire de louer et d'allcher lui plat!
En vrit, il ne veut ni danser, ni se tenir tranquille selon une telle
mesure et un tel tic-tac.

Ils essaient de me faire l'loge de leur petite vertu et de m'attirer
vers elle; ils voudraient bien entraner mon pied au tic-tac du petit
bonheur.

Je passe au milieu de ce peuple et je tiens mes yeux ouverts: ils sont
devenus plus _petits_ et ils continuent  devenir toujours plus petits:
- _c'est leur doctrine du bonheur et de la vertu qui en est la cause_.

Car ils ont aussi la modestie de leur vertu, - parce qu'ils veulent
avoir leurs aises.  Mais seule une vertu modeste se comporte avec les
aises.

Ils apprennent aussi  marcher  leur manire et  marcher en avant:
c'est ce que j'appelle aller _clopin-clopant_. - C'est ainsi qu'ils
sont un obstacle pour tous ceux qui se htent.

Les pieds et les yeux ne doivent ni mentir ni se dmentir.  Mais il y a
beaucoup de mensonges parmi les petites gens.

Quelques-uns d'entre eux "veulent", mais la plupart ne sont que
"voulus".  Quelques-uns d'entre eux sont sincres, mais la plupart sont
de mauvais comdiens.

Il y a parmi eux des comdiens sans le savoir et des comdiens sans le
vouloir, - ceux qui sont sincres sont toujours rares, surtout les
comdienst sincres.

Les qualits de l'homme sont rares ici: c'est pourquoi les femmes se
masculinisent.  Car celui qui est assez homme sera seul capable
_d'affranchir_ dans la femme - la _femme_.

Et voici la pire des hypocrisies que j'ai trouve parmi eux: ceux qui
ordonnent feignent, eux aussi, les vertus de ceux qui obissent.

"Je sers, tu sers, nous servons," - ainsi psalmodie l'hypocrisie des
dominants, - et malheur  ceux dont le premier matre n'est que le
premier serviteur!

Hlas! la curiosit de mon regard s'est aussi gare vers leur
hypocrisie; et j'ai bien devin leur bonheur de mouche et leur
bourdonnement vers les vitres ensoleilles.

Tant il y a de bont, tant il y a de faiblesse!  Tant il y a de justice
et de compassion, tant il y a de faiblesse!

Ils sont ronds, loyaux et bienveillants les uns envers les autres,
comme les grains de sable sont ronds, loyaux et bienveillants envers
les grains de sable.

Embrasser modestement un petit bonheur, - c'est ce qu'ils appellent
"rsignation"! et du mme coup ils louchent dj modestement vers un
nouveau petit bonheur.

Dans leur simplicit, ils n'ont au fond qu'un dsir: que personne ne
leur fasse mal.  C'est pourquoi ils sont prvenants envers chacun et
ils lui font du bien.

Mais c'est l de la _lchet_: bien que cela s'appelle "vertu". -

Et quand il arrive  ces petites gens de parler avec rudesse: _je_
n'entendis dans leur voix que leur enrouement, - car chaque coup de
vent les enroue!

Ils sont russ, leurs vertus ont des doigts agiles.  Mais il leur
manque les poings: leurs doigts ne savent pas se cacher derrire leur
poing.

La vertu, c'est pour eux ce qui rend modeste et apprivois: c'est ainsi
qu'ils ont fait du loup un chien et de l'homme mme le meilleur animal
domestique de l'homme.

"Nous avons plac notre chaise au _milieu_ - c'est ce que me dit leur
hilarit - et  la mme distance des gladiateurs mourants et des truies
joyeuses."

Mais c'est l - de la _mdiocrit_: bien que cela s'appelle modration.
-


3.


Je passe au milieu de ce peuple et je laisse tomber maintes paroles:
mais ils ne savent ni prendre ni retenir.

Ils s'tonnent que je ne sois pas venu pour blmer les dbauches et les
vices; et, en vrit, je ne suis pas venu non plus pour mettre en garde
contre les pickpockets.

Ils s'tonnent que je ne sois pas prt  dniaiser et  aiguiser leur
sagesse: comme s'ils n'avaient pas encore assez de sages subtils dont
la voix grince comme un crayon d'ardoise!

Et quand je crie: "Maudissez tous les lches dmons qui sont en vous et
qui gmiraient volontiers, qui voudraient croiser les mains et adorer":
alors ils crient: "Zarathoustra est impie."

Et leurs professeurs de rsignation crient plus fort, mais c'est
prcisment  eux qu'ils me plat de crier  l'oreille: Oui! _Je suis_
Zarathoustra, l'impie!

Ces professeurs de rsignation!  Partout o il y a petitesse, maladie
et teigne, ils rampent comme des poux; et mon dgot seul m'empche de
les craser.

Eh bien! voici le sermon que je fais pour _leurs_ oreilles: je suis
Zarathoustra l'impie qui dit: "Qui est-ce qui est plus impie que moi,
pour que je me rjouisse de son enseignement?"

Je suis Zarathoustra, l'impie: o trouverai-je mes semblables?  Mes
semblables sont tous ceux qui se donnent eux-mmes leur volont et qui
se dbarassent de toute rsignation.

Je suis Zarathoustra, l'impie: je fais bouillir dans _ma_ marmite tout
ce qui est hasard.  Et ce n'est que lorsque le hasard est cuit  point
que je lui souhaite la bienvenue pour en faire _ma_  nourriture.

Et en vrit, maint hasard s'est approch de moi en matre: mais _ma
volont_ lui parle d'une faon plus imprieuse encore, - et aussitt il
se mettait  genoux devant moi en suppliant - me suppliant de lui
donner asile et accueil cordial, et me parlant d'une manire flatteuse:
"Vois donc, Zarathoustra, il n'y a qu'un ami pour venir ainsi chez un
ami!"

Mais pourquoi parler, quand personne n'a _mes_ oreilles!  Ainsi je veux
crier  tous les vents:

Vous devenez toujours plus petits, petites gens! vous vous miettez,
vous qui aimez vos aises!  Vous finirez par prir -  cause de la
multitude de vos petites vertus, de vos petites omissions,  cause de
votre continuelle petite rsignation.

Vous mnagez trop, vous cdez trop: c'est de cela qu'est fait le sol o
vous croissez!  Mais pour qu'un arbre devienne _grand_, il faut qu'il
pousse ses dures racines autour de durs rochers!

Ce que vous omettez aide  tisser la toile de l'avenir des hommes;
votre nant mme est une toile d'araigne et une araigne qui vit du
sang de l'avenir.

Et quand vous prenez, c'est comme si vous vouliez,  petits vertueux;
pourtant, parmi les fripons mme, _l'honneur_ parle: "Il faut voler
seulement l ou on ne peut pas piller."

"Cela ce donne" - telle est aussi une doctrine de la rsignation.  Mais
moi je vous dis,  vous qui aimez vos aises: _cela se prend_, et cela
prendra de vous toujours davantage!

Hlas, que ne vous dfaites-vous de tous ces demi-vouloirs, que ne vous
dcidez-vous pour la paresse comme pour l'action!

Hlas, que ne comprenez-vous ma parole: "Faites toujours ce que vous
voudrez, - mais soyez d'abord de ceux qui _peuvent vouloir!_"

"Aimez toujours votre prochain comme vous-mmes, mais soyez d'abord de
ceux qui _s'aiment eux-mmes_ -  qui s'aiment avec le grand amour, avec
le grand mpris!"  Ainsi parle Zarathoustra, l'impie. -

Mais pourquoi parler, quand personne n'a _mes_ oreilles!  Il est encore
une heure trop tt pour moi.

Je suis parmi ce peuple mon propre prcurseur, mon propre chant du coq
dans les rues obscures.

Mais _leur_ heure vient!  Et vient aussi la mienne!  D'heure en heure
ils deviennent plus petits, plus pauvres, plus striles, - pauvre
herbe! pauvre terre!

_Bientt_ ils seront devant moi comme de l'herbe sche, comme une
steppe, et, en vrit, fatigus d'eux-mmes, - et plutt que d'eau,
altrs de _feu!_

O heure bienheureuse de la foudre!  O mystre d'avant midi! - un jour
je ferai d'eux des feux courants et des prophtes aux langues de
flammes: - ils prophtiseront avec des langues de flammes:  il vient,
il est proche, le _Grand Midi!_


Ainsi parlait Zarathoustra.





SUR LE MONT DES OLIVIERS


L'hiver, hte malin, est assis dans ma demeure mes mains sont bleues de
l'treinte de son amiti.

Je l'honore, cet hte malin, mais j'aime  le laisser seul.  J'aime 
lui chapper; et si l'on court _bien_, on finit par y parvenir.

Avec les pieds chauds, les penses chaudes, je cours o le vent se
tient coi, - vers le coin ensoleill de ma montagne des Oliviers.

C'est l que je ris de mon hte rigoureux, et je lui suis reconnaissant
d'attraper chez moi les mouches et de faire beaucoup de petits bruits.

Car il n'aime pas  entendre bourdonner une mouche, ou mme deux; il
rend solitaire jusqu' la rue, en sorte que le clair de lune se met 
avoir peur la nuit.

Il est un hte dur, - mais je l'honore, et je ne prie pas le dieu
ventru du feu, comme font les effmins.

Il vau encore mieux claquer des dents que d'adorer les idoles! - telle
est ma nature.  Et j'en veux surtout  toutes les idoles du feu, qui
sont ardentes, bouillonnantes et mornes.

Quand j'aime quelqu'un, je l'aime en hiver mieux qu'en t; je me moque
mieux de mes ennemis, je m'en moque avec le plus de courage, depuis que
l'hiver est dans la maison.

Avec courage, en vrit, mme quand je me blottis dans mon lit: - car
alors mon bonheur enfoui rit et fanfaronne encore, et mon rve
mensonger se met  rire lui aussi.

Pourquoi ramper?  jamais encore, de toute ma vie, je n'ai ramp devant
les puissants; et si j'ai jamais menti, ce fut par amour.  C'est
pourquoi je suis content mme dans un lit d'hiver.

Un lit simple me rchauffe mieux qu'un lit luxueux, car je suis jaloux
de ma pauvret.  Et c'est en hiver que ma pauvret m'est le plus fidle.

Je commence chaque jour par une mchancet, je me moque de l'hiver en
prenant un bain froid: c'est ce qui fait grogner mon ami svre.

J'aime aussi  le chatouiller avec un petit cierge: afin qu'il permette
enfin au ciel de sortir de l'aube cendre.

Car c'est surtout le matin que je suis mchant:  la premire heure,
quand les seaux grincent  la fontaine, et que les chevaux hennissent
par les rues grises: - j'attends alors avec impatience que le ciel
s'illumine, le ciel d'hiver  la barbe grise, le vieillard  la tte
blanche, - le ciel d'hiver, silencieux, qui laisse parfois mme le
soleil dans le silence.

Est-ce de lui que j'appris les longs silences illumins?  Ou bien
est-ce de moi qu'il les a appris?  Ou bien chacun de nous les a-t-il
invents lui-mme?

Toutes les bonnes choses ont une origine multiple, - toutes les bonnes
choses foltres sautent de plaisir dans l'existence: comment ne
feraient-elles cela qu'une seule fois!

Le long silence, lui aussi, est une bonne chose foltre.  Et pareil 
un ciel d'hiver, mon visage est limpide et le calme est dans mes yeux:
- comme le ciel d'hiver je cache mon soleil et mon inflexible volont
de soleil: en vrit j'ai _bien_ appris cet art et cette malice d'hiver!

C'tait mon art et ma plus chre mchancet d'avoir appris  mon
silence de ne pas se trahir par le silence.

Par le bruit des paroles et des ds je m'amuse  duper les gens
solennels qui attendent: je veux que ma volont et mon but chappent 
leur svre attention.

Afin que personne ne puisse regarder dans l'abme de mes raisons et de
ma dernire volont, - j'ai invent le long et clair silence.

J'ai trouv plus d'un homme malin qui voilait son visage et qui
troublait ses profondeurs, afin que personne ne puisse regarder au
travers et voir jusqu'au fond.

Mais c'est justement chez lui que venaient les gens russ et mfiants,
amateurs de difficults: on lui pchait ses poissons les plus cachs!

Cependant, ceux qui restent clairs, et braves, et transparents - sont
ceux que leur silence trahit le moins: ils sont si _profonds_ que l'eau
la plus claire ne rvle pas ce qu'il y a au fond.

Silencieux ciel d'hiver  la barbe de neige, tte blanche aux yeux
clairs au-dessus de moi!  O divin symbole de mon me et de la ptulance
de mon me!

Et ne _faut_-il pas que je monte sur des chasses, pour qu'ils ne
voient _pas_ mes longues jambes, - tous ces tristes envieux autour de
moi?

Toutes ces mes enfumes, renfermes, uses, moisies, aigries - comment
leur envie _saurait_-elle supporter mon bonheur?

C'est pourquoi je ne leur montre que l'hiver et la glace qui sont sur
mes sommets - je ne leur montre _pas_ que ma montagne est entoure de
toutes les ceintures de soleil!

Ils n'entendent siffler que mes temptes hivernales: et ne savent _pas_
que je passe aussi sur de chaudes mers, pareil  des vents du sud
langoureux, lourds et ardents.

Ils ont piti de mes accidents et de mes hasards: - mais _mes_ paroles
disent: "Laissez venir  moi le hasard: il est innocent comme un petit
enfant!"

Comment _sauraient_-ils supporter mon bonheur si je ne mettais autour
de mon bonheur des accidents et des misres hivernales, des toques de
fourrure et des manteaux de neige? - si je n'avais moi-mme piti de
leur _apitoiement_, l'apitoiement de ces tristes envieux? - si moi-mme
je ne soupirais et ne grelottais pas devant eux, en me _laissant_
envelopper patiemment dans leur piti?

Ceci est la sagesse foltre et la bienveillance de mon me, qu'elle ne
_cache point_ son hiver et ses vents glacs; elle ne cache pas mme ses
engelures.

Pour l'un la solitude est la fuite du malade, pour l'autre la fuite
devant le malade.

Qu'ils _m'entendent_  gmir et soupirer  cause de la froidure de
l'hiver, tous ces pauvres et louches vauriens autour de moi!  Avec de
tels gmissements et de tels soupirs, je fuis leurs chambres chauffes.

Qu'ils me plaignent et me prennent en piti a cause de mes engelures:
"Il finira par _geler_  la glace de sa connaissance! - c'est ainsi
qu'ils gmissent.

Pendant ce temps, les pieds chauds, je cours  et l, sur ma montagne
des Oliviers; dans le coin ensoleill de ma montagne des Oliviers, je
chante et je me moque de toute compassion.-


Ainsi chantait Zarathoustra.





EN PASSANT


En traversant ainsi sans hte bien des peuples et mainte ville,
Zarathoustra retournait pas des dtours vers ses montagnes et sa
caverne.  Et, en passant, il arriva aussi,  l'improviste,  la porte
de la _grande Ville_: mais lorsqu'il fut arriv l, un fou cumant
sauta sur lui les bras tendus en lui barrant le passage.  C'tait le
mme fou que le peuple appelait "le singe de Zarathoustra": car il
imitait un peu les manires de Zarathoustra et la chute de sa phrase.
Il aimait aussi  emprunter au trsor de sa sagesse.  Le fou cependant
parlait ainsi  Zarathoustra:

"O Zarathoustra, c'est ici qu'est la grande ville: tu n'as rien  y
chercher et tout  y perdre.  Pourquoi voudrais-tu patauger dans cette
fange?  Aie donc piti de tes jambes! crache plutt sur la porte de la
grande ville et - retourne sur tes pas!  Ici c'est l'enfer pour les
penses solitaires.  Ici l'on fait cuire vivantes les grandes penses
et on les rduit en bouillie.
Ici pourrissent tous les grandes sentiments: ici on ne laisse cliqueter
que les petits sentiments desschs!

Ne sens-tu pas dj l'odeur des abattoirs et des gargotes de l'esprit?
Les vapeurs des esprits abattus ne font-elles pas fumer cette ville?
Ne vois-tu pas les mes suspendues comme des torchons mous et
malpropres? - et ils se servent de ces torchons pour faire des journaux.

N'entends-tu pas ici l'esprit devenir jeu de mots? il se fait jeu en de
repoussants calembours! - et c'est avec ces rinures qu'ils font des
journaux!  Ils se provoquent et ne savent pas  quoi.  Ils s'chauffent
et ne savent pas pourquoi.  Ils font tinter leur fer-blanc et sonner
leur or.

Ils sont froids et ils cherchent la chaleur dans l'eau-de-vie; ils sont
chauffs et cherchent la fracheur chez les esprits frigides;
l'opinion publique leur donne la fivre et les rend tous ardents.

Tous les dsirs et tous les vices ont lu domicile ici; mais il y a
aussi des vertueux, il y a ici beaucoup de vertus habiles et occupes:
- beaucoup de vertus occupes, avec des doigts pour crire, des
culs-de-plomb et des ronds-de-cuir orns de petites dcorations et
pres de filles empailles et sans derrires.

Il y a ici aussi beaucoup de pit, et beaucoup de courtisanerie dvote
et de bassesses devant le Dieu des armes.

Car c'est  d'"en haut" que pleuvent les toiles et les gracieux
crachats; c'est vers en haut que vont les dsirs de toutes les
poitrines sans toiles.

La lune a sa cour et la cour a ses satellites: mais le peuple mendiant
et toutes les habiles vertus mendiantes lvent des prires vers tout
ce qui vient de la cour.

"Je sers, tu sers, nous servons" - ainsi prient vers le souverain
toutes les vertus habiles: afin que l'toile mrite s'accroche enfin 
la poitrine troite!

Mais la lune tourne autour de tout ce qui est terrestre: c'est ainsi
aussi que le souverain tourne autour de ce qu'il y a de plus terrestre:
- mais ce qu'il y a de plus terrestre, c'est l'or des piciers.

Le Dieu des armes n'est pas le Dieu des lingots;  le souverain
propose, mais l'picier - dispose!

Au nom de tout ce que tu as de clair, de fort et de bon en toi, 
Zarathoustra! crache sur cette ville des piciers et retourne en
arrire!

Ici le sang vici, mince et mousseux, coule dans les artres: crache
sur la grande ville qui est le grand dpotoir o s'accumule toute
l'cume!

Crache sur la ville des mes dprimes et des poitrines troites, des
yeux envieux et des doigts gluants - sur la ville des importuns et des
impertinents,  des crivassiers et des braillards, des ambitieux
exasprs: - sur la ville o s'assemble tout ce qui est cari, mal
fam, lascif, sombre, pourri, ulcr, conspirateur: - crache sur la
grande ville et retourne sur tes pas!" -


Mais en cet endroit, Zarathoustra interrompit le fou cumant et lui
ferma la bouche.

"Te tairas-tu enfin! s'cria Zarathoustra, il y a longtemps que ta
parole et ton allure me dgotent!

Pourquoi as-tu vcu si longtemps au bord du marcage, te voil, toi
aussi, devenu grenouille et crapaud!

Ne coule-t-il pas maintenant dans tes propres veines, le sang des
marcages, vici et mousseux, car, toi aussi, tu sais maintenant
coasser et blasphmer?

Pourquoi n'es-tu pas all dans la fort?  Pourquoi n'as-tu pas labour
la terre?  La mer n'est-elle pas pleine de vertes les?

Je mprise ton mpris; et si tu m'avertis, - pourquoi ne t'es-tu pas
averti toi-mme?

C'est de l'amour seul que doit me venir le vol de mon mpris et de mon
oiseau avertisseur: et non du marcage! -

On t'appelle mon singe, fou cumant: mais je t'appelle mon porc
grognant - ton grognement finira par me gter mon loge de la folie.

Qu'tait-ce donc qui te fit grogner ainsi?  Personne ne te flattait
assez: - c'est pourquoi tu t'es assis  ct de ces ordures, afin
d'avoir des raisons pour grogner, - afin d'avoir de nombreuses raisons
de _vengeance_!  Car la vengeance, fou vaniteux, c'est toute ton cume,
je t'ai bien devin!

Mais ta parole de fou est nuisible pour _moi_, mme lorsque tu as
raison!  Et quand mme la parole de Zarathoustra aurait mille fois
raison: _toi_ tu me _ferais_ toujours tort avec ma parole!"

Ainsi parlait Zarathoustra, et, regardant la grande ville, il soupira
et se tut longtemps.  Enfin il dit ces mots:

Je suis dgot de cette grande ville moi aussi; il n'y a pas que ce
fou qui me dgote.  Tant ici que l il n'y a rien  amliorer, rien 
rendre pire!

Malheur  cette grande ville! - Je voudrais voir dj la colonne de feu
qui l'incendiera!

Car il faut que de telles colonnes de feu prcdent le grand midi.
Mais ceci a son temps et sa propre destine.-

Je te donne cependant cet enseignement en guise d'adieu,  toi fou:
lorsqu'on ne peut plus aimer, il faut - _passer!_ -

Ainsi parlait Zarathoustra et il passa devant le fou et devant la
grande ville.





DES TRANSFUGES


1.


Hlas! tout ce qui, nagure, tait encore vert et color sur cette
prairie est dj fan et gris maintenant!  Et combien j'ai port de
miel d'esprance d'ici  ma ruche!

Tous ces jeunes coeurs sont dj devenu vieux, - et  peine s'ils sont
vieux! ils sont fatigus seulement, vulgaires et nonchalants: - ils
expliquent cela en disant: "Nous sommes redevenus pieux."

Nagure encore je les vis marcher  la premire heure sur des jambes
courageuses: mais leurs jambes de la connaissance se sont fatigues, et
maintenant ils calomnient mme leur bravoure du matin.

En vrit, plus d'un soulevait jadis sa jambe comme un danseur, le rire
lui faisait signe dans ma sagesse. - Puis il se mit  rflchir.  Je
viens de le voir courb - rampant vers la croix.

Ils voltigeaient jadis autour de la lumire et de la libert, comme
font les moucherons et les jeunes potes.  Un peu plus vieux, un peu
plus froids: et dj ils sont assis derrire le pole, comme des
calotins et des cagots.

Ont-ils perdu courage parce que la solitude m'a englouti comme aurait
fait une baleine?  Ont-ils _vainement_ prt l'oreille, longtemps et
pleins de dsir, sans entendre mes trompettes et mes appels de hraut?

-Hlas!  Ils sont toujours peu nombreux ceux dont le coeur garde
longtemps son courage et son imptuosit; et c'est dans ce petit nombre
que l'esprit demeure persvrant.  Tout le reste est _lchet_.

Tout le reste: c'est toujours le plus  grand nombre, ce sont les
vulgaires et les superflus, ceux qui sont de trop. - Tous ceux-l sont
des lches! -

Celui qui est de mon espce rencontrera sur son chemin des aventures
pareilles aux miennes: en sorte que ses premiers compagnons devront
tre des cadavres des acrobates.

Les seconds compagnons cependant, - ceux-l s'appelleront les
_croyants_: une vivante multitude, beaucoup d'amour, beaucoup de folie,
beaucoup de vnration enfantine.

C'est  ces croyants que celui qui est de mon espce parmi les hommes
ne devra pas attacher son coeur; c'est  ces printemps et  ces
prairies multicolores que celui qui connat l'espce humaine, faible et
fugitive, ne devra pas croire!

Si ces croyants _pouvaient_ autrement, ils _voudraient_ aussi
autrement.  Ce qui n'est qu' demi entame  tout ce qui est entier.
Quand des feuilles se fanent, - pourquoi se plaindrait-on!

Laisse-les aller, laisse-les tomber,  Zarathoustra, et ne te plains
pas!  Souffle plutt parmi eux avec le bruissement du vent, - souffle
parmi ces feuilles,  Zarathoustra, que tout ce qui est _fan_ tombe et
s'en aille de toi plus vite encore! -

-
2.


"Nous sommes redevenus pieux" - ainsi confessent les transfuges et
beaucoup d'entre eux sont encore trop lches pour confesser cela.

Je les regarde dans le blanc des yeux, - je le dis en plein visage et
dans la rougeur de leur joue : vous tes de ceux qui _prient_ de
nouveau !

Cependant c'est une honte de prier !  Non pour tout le monde, mais pour
toi et pour moi, et pour tous ceux qui ont leur conscience dans la
tte.  Pour _toi_, c'est une honte de prier!

Tu le sais bien: le lche dmon en toi qui aime  joindre les mains ou
 croiser les bras et qui dsire une vie plus facile: - ce lche dmon
te dit: "Il _est_ un dieu!'

Mais ainsi tu es de ceux qui fuient la lumire, de ceux que la lumire
inquite sans cesse.  Maintenant il te faut quotidiennement plonger ta
tte plus profondment dans la nuit et les tnbres.

Et, en vrit, tu as bien choisi ton heure: car les oiseaux de nuit ont
repris leur vol.  L'heure des tres nocturnes est venue, l'heure du
chmage o ils ne - "chment" pas.

Je l'entends et je le sens: l'heure est venue des chasses et des
processions, non des chasses sauvages, mais des chasses douces et
dbiles, reniflant dans les coins, sans faire plus de bruit que le
murmure des prires, - des chasses aux cagots, pleins d'me: toutes les
souricires des coeurs sont de nouveau braques!  Et partout o je
soulve un rideau, une petite phalne se prcipite dehors.

tait-elle blottie l avec une autre petite phalne?  Car partout je
sens de petites communauts caches; et partout o il y a des rduits,
il y a de nouveaux bigots avec l'odeur des bigots.

Ils se mettent ensemble pendant des soires entires et ils se disent:
"Redevenons comme les petits enfants et invoquons le bon Dieu!" - Ils
ont la bouche et l'estomac gts par les pieux  confiseurs.

Ou bien, durant de longs soirs, ils regardent les ruses d'une araigne
 l'afft, qui prche la sagesse aux autres araignes, en leur
enseignant: "Sous les croix, il fait bon tisser sa toile!"

Ou bien ils sont assis pendant des journes entires  pcher  la
ligne au bord des marcages, et ils croient que c'est l tre
_profond_;  mais celui qui pche o il n'y a pas de poisson, j'estime
qu'il n'est mme pas superficiel!

Ou bien ils apprennent avec joie et pit  jouer de la harpe chez un
chansonnier qui aimerait bien s'insinuer dans le coeur des petites
jeunes femmes: - car ce chansonnier est fatigu des vieilles femmes et
de leurs louanges.

Ou bien ils apprennent la peur chez un sage  moiti dtraqu qui
attend, dans des chambres obscures, que les esprits apparaissent -
tandis que leur esprit disparat entirement!

Ou bien ils coutent un vieux charlatan, musicien ambulant,  qui la
tristesse du vent a enseign la lamentation des tons; maintenant il
siffle d'aprs le vent et il prche la tristesse d'un ton triste.

Et quelques-uns d'entre eux se sont mme faits veilleurs de nuit: ils
savent maintenant souffler dans la corne, circuler la nuit et rveiller
de vieilles choses endormies depuis longtemps.

J'ai entendu hier dans la nuit, le long des vieux murs du jardin, cinq
paroles  propos de ces vieilles choses: elles venaient de ces vieux
veilleurs de nuit tristes et grles.

"Pour un pre, il ne veille pas assez sur ses enfants: des pres
humains font cela mieux que lui!"

"Il est trop vieux.  Il ne s'occupe plus tu tout de ses enfants", -
ainsi rpondit l'autre veilleur de nuit.

"_A-t-il_ donc des enfants?  Personne ne peut le dmontrer s'il ne le
dmontre lui-mme!  Il y a longtemps que je voudrais une fois le lui
voir dmontrer srieusement."

"Dmontrer?  A-t-il jamais dmontr quelque chose, _celui-l_?  Les
preuves lui sont difficiles; il tient beaucoup  ce que l'on _croie_ en
lui."

"Oui, oui!  La foi le sauve, la foi en lui-mme.  C'est l'habitude des
vieilles gens!  Nous sommes faits de mme!" -

- Ainsi parlrent l'un  l'autre les deux veilleurs de nuit, ennemis de
la lumire, puis ils soufflrent tristement dans leurs cornes.  Voil
ce qui se passa hier dans la nuit, le long des vieux murs du jardin.

Quant  moi, mon coeur se tordait de rire; il voulait se briser, mais
ne savais comment; et cet accs d'hilarit me secouait le diaphragme.

En vrit, ce sera ma mort, d'touffer de rire, en voyant des nes
ivres et en entendant ainsi des veilleurs de nuit douter le Dieu.

Le temps n'est-il pas depuis _longtemps_  pass, mme pour de pareils
doutes?  Qui aurait le droit de rveiller dans leur sommeil d'aussi
vieilles choses ennemies de la lumire?

Il y a longtemps que c'en est fini des dieux anciens: - et, en vrit,
ils ont eu une bonne et joyeuse fin divine!

Ils ne passrent pas par le "crpuscule" pour aller vers la mort, -
c'est un mensonge de le dire!  Au contraire: ils se sont tus eux-mmes
 force de - _rire_!

C'est ce qui arriva lorsqu'un dieu pronona lui-mme la parole la plus
impie, - la parole: "Il n'y a qu'un Dieu!  Tu n'auras point d'autres
dieux devant ma face!" - une vieille barbe de dieu, un dieu colreux et
jaloux s'est oubli ainsi: - c'est alors que tous les dieux se mirent 
rire et  s'crier en branlant sur leurs siges: "N'est-ce pas l
prcisment la divinit, qu'il y ait des dieux - qu'il n'y ait pas un
Dieu?"

Que celui qui a des oreilles pour entendre entende. -

Ainsi parlait Zarathoustra dans la ville qu'il aimait et qui est
appele la "Vache multicolore".

Car de cet endroit il n'avait plus que deux jours de marche pour
retourner  sa caverne, auprs de ses animaux; mais il avait l'me sans
cesse pleine d'allgresse de se savoir si prs de son retour.-





LE RETOUR


O solitude!  Toi ma _patrie_, solitude!  Trop longtemps j'ai vcu
sauvage en de sauvages pays trangers, pour ne pas retourner  toi avec
des larmes!

Maintenant menace-moi  du doigt, ainsi qu'une mre menace, et
souris-moi comme sourit une mre, dis-moi seulement: "Qui tait-il
celui qui jadis s'est chapp loin de moi comme un tourbillon? - celui
qui, en s'en allant, s'est cri: trop longtemps j'ai tenu compagnie 
la solitude, alors j'ai dsappris le silence!  C'est _cela_ - que tu as
sans doute appris maintenant?

"O Zarathoustra, je sais tout: et que tu te sentais plus _abandonn_
dans la multitude, toi l'unique, que jamais tu ne l'as t avec moi!

"Autre chose est l'abandon, autre chose la solitude: C'est _cela_ - que
tu as appris maintenant!  Et que parmi les hommes tu seras toujours
sauvage et tranger:

" - sauvage et tranger, mme quand ils t'aiment, car avant tout ils
veulent tre _mnags_!

"Mais ici tu es chez toi et dans ta demeure; ici tu peux tout dire et
t'pancher tout entier, ici nul n'a honte des sentiments cachs et
tenaces.

"Ici toutes choses s'approchent  ta parole, elles te cajolent et te
prodiguent leurs caresses: car elles veulent monter sur ton dos.  Mont
sur tous les symboles tu chevauches ici vers toutes les vrits.

"Avec droiture et franchise, tu peux parler ici  toutes choses: et, en
vrit, elles croient recevoir des louanges, lorsqu'on parle  toutes
choses - avec droiture.

"Autre chose, cependant, est l'abandon.  Car te souviens-tu, 
Zarathoustra?  Lorsque ton oiseau se mit  crier au-dessus de toi,
lorsque tu tais dans la fort, sans savoir o aller, incertain, tout
prs d'un cadavre: - lorsque tu disais: que mes animaux me conduisent!
J'ai trouv plus de danger parmi les hommes que parmi les animaux: -
c'tait _l_ de l'abandon!

"Et te souviens-tu,  Zarathoustra?  Lorsque tu tais assis sur ton
le, fontaine de vin parmi les seaux vides, donnant  ceux qui ont soif
et le rpandant sans compter: - jusqu' ce que tu fus enfin seul altr
parmi les hommes ivres et que tu te plaignis nuitamment: "N'y a-t-il
pas plus de bonheur  prendre qu' donner?  Et n'y a-t-il pas plus de
bonheur encore  voler qu' prendre?" - C'tait _l_ de l'abandon!

"Et te souviens-tu,  Zarathoustra?  Lorsque vint ton heure la plus
silencieuse qui te chassa de toi-mme, lorsqu'elle te dit avec de
mchants chuchotements: "Parle et dtruis!" -  lorsqu'elle te dgota
de ton attente et de ton silence et qu'elle dcouragea ton humble
courage:  c'tait _l_ de l'abandon! "-

O solitude!  Toi ma patrie, solitude!  Comme ta voix me parle,
bienheureuse tendre!

Nous ne nous questionnons point, nous ne nous plaignons point l'un 
l'autre, ouvertement nous passons ensemble les portes ouvertes.

Car tout est ouvert chez toi et il fait clair; et les heures, elles
aussi, s'coulent ici plus lgres.  Car dans l'obscurit, te temps
vous parat plus lourd  porter qu' la lumire.

Ici se rvle  moi l'essence et l'expression de tout ce qui est: tout
ce qui est veut s'exprimer ici, et tout ce qui devient veut apprendre
de moi  parler.

L-bas cependant - tout discours est vain!  La meilleure sagesse c'est
d'oublier et de passer: - c'est _l_ ce que j'ai appris!

Celui qui voudrait tout comprendre chez les hommes devrait tout
prendre.  Mais pour cela j'ai les mains trop propres.

Je suis dgot rien qu' respirer leur haleine; hlas! pourquoi ai-je
vcu si longtemps parmi leur bruit et leur mauvaise haleine!

O bienheureuse solitude qui m'enveloppe! O pures odeurs autour de moi!
O comme ce silence fait aspirer l'air pur  pleins poumons!  O comme il
coute, ce silence bienheureux!

L-bas cependant - tout parle et rien n'est entendu.  Si l'on annonce
sa sagesse  sons de cloches: les piciers sur la place publique en
couvriront le son par le bruit des gros sous!

Chez eux tout parle, personne ne sait plus comprendre.  Tout tombe 
l'eau, rien ne tombe plus dans de profondes fontaines.

Chez eux tout parle, rien ne russit et ne s'achve plus.  Tout
caquette, mais qui veut encore rester au nid  couver ses oeufs?

Chez eux tout parle, tout est dilu.  Et ce qui hier tait encore trop
dur, pour le temps lui-mme et pour les dents du temps, pend
aujourd'hui, dchiquet et rong,  la bouche des hommes d'aujourd'hui.

Chez eux tout parle, tout est divulgu.  Et ce qui jadis tait appel
mystre et secret des mes profondes appartient aujourd'hui aux
trompettes des rues et  d'autres tapageurs.

O nature humaine! chose singulire! bruit dans les rues obscures!  Te
voil derrire moi: - mon plus grand danger est rest derrire moi!

Les mnagements et la piti furent toujours mon plus grand danger, et
tous les tres humains veulent tre mnags et pris en piti.

Gardant mes vrits au fond du coeur, les mains agites comme celles
d'un fou et le coeur affol en petits mensonges de la piti: - ainsi
j'ai toujours vcu parmi les hommes.

J'tais assis parmi eux, dguis, prt  _me_ mconnatre pour _les_
supporter, aimant  me dire pour me persuader: "Fou que tu es, tu ne
connais pas les hommes!"

On dsapprend ce que l'on sait des hommes quand on vit parmi les
hommes.  Il y a trop de premiers plans chez les hommes, - que peuvent
faire _l_ les vues lointaines et perantes!

Et s'ils me mconnaissaient: dans ma folie, je les mnageais plus que
moi-mme  cause de cela: habitu que j'tais  la duret envers
moi-mme, et me vengeant souvent sur moi-mme de ce mnagement.

Piqu de mouches venimeuses, et rong comme la pierre, par les
nombreuses gouttes de la mchancet, ainsi j'tais parmi eux et je me
disais encore: "Tout ce qui est petit est innocent de sa petitesse!"

C'est surtout ceux qui s'appelaient "les bons" que j'ai trouvs tre
les mouches les plus venimeuses: ils piquent en toute innocence; ils
mentent en toute innocence; comment _sauraient_-ils tre - justes
envers moi!

La piti enseigne  mentir  ceux qui vivent parmi les bons.  La piti
rend l'air lourd  toutes les mes libres.  Car la btise des bons est
insondable.

Me cacher moi-mme et ma richesse - _voil_ ce que j'ai appris  faire
l-bas: car j'ai trouv chacun riche pauvre d'esprit.  Ce fut l le
mensonge de ma piti de savoir chez chacun, de voir et de sentir chez
chacun ce qui tait pour lui _assez_ d'esprit, ce qui tait _trop_
d'esprit pour lui!

Leurs sages rigides, je les ai appels sages, non rigides, - c'est
ainsi que j'ai appris  avaler les mots.  Leurs fossoyeurs: je les ai
appels chercheurs et savants, - c'est ainsi que j'ai appris  changer
les mots.

Les fossoyeurs prennent les maladies  force de creuser des fosses.
Sous de vieux dcombres dorment des exhalaisons malsaines.  Il ne faut
pas remuer le marais.  Il faut vivre sur les montagnes.

C'est avec des narines heureuses que je respire de nouveau la libert
des montagnes! mon nez est enfin dlivr de l'odeur de tous les tre
humains!

Chatouille par l'air vif, comme par des vins mousseux, mon me
_ternue_, - et s'acclame en criant: "A ta sant!"


Ainsi parlait Zarathoustra.





DES TROIS MAUX


1.


En rve, dans mon dernier rve du matin, je me trouvais aujourd'hui sur
un promontoire, au del du monde, je tenais une balance dans la main et
je _pesais_ le monde.

O pourquoi l'aurore est-elle venue trop tt pour moi? son ardeur m'a
rveill, la jalousie!  Elle est toujours jalouse de l'ardeur de mes
rves du matin.

Mesurable pour celui qui a le temps, pesable pour un bon peseur,
attingible pour les ailes vigoureuses, devinable pour de divins
amateurs de problmes: ainsi mon rve a trouv le monde: -

Mon rve, un hardi navigateur, mi-vaisseau, mi-rafale, silencieux comme
le papillon, impatient comme le faucon: quelle patience et quel loisir
il a eu aujourd'hui pour pouvoir peser le monde!

Ma sagesse lui aurait-elle parl en secret, ma sagesse du jour, riante
et veille, qui se moque de tous les "mondes infinis"?  Car elle dit:
"O il y a de la force, le _nombre_ finit par devenir matre, car c'est
lui qui a le plus de force."

Avec quelle certitude mon rve a regard ce monde fini!  Ce n'tait de
sa part ni curiosit, ni indiscrtion, ni crainte, ni prire: -  comme
si une grosse pomme s'offrait  ma main, une pomme d'or, mre,  pelure
frache et veloute - ainsi s'offrit  moi le monde: - comme si un
arbre me faisait signe, un arbre  larges branches, ferme dans sa
volont, courb et tordu en appui et en reposoir pour le voyageur
fatigu: ainsi le monde tait plac sur mon promontoire: - comme si des
mains gracieuses portaient un coffret  ma rencontre, - un coffret
ouvert pour le ravissement des yeux pudiques et vnrateurs: ainsi le
monde se porte  ma rencontre: - pas assez nigme pour chasser l'amour
des hommes, pas assez intelligible pour endormir la sagesse des hommes:
- une chose humainement bonne, tel me fut aujourd'hui le monde que l'on
calomnie tant!

Combien je suis reconnaissant  mon rve du matin d'avoir ainsi pes le
monde  la premire heure!  Il est venu  moi comme une chose
humainement bonne, ce rve et ce consolateur de coeur!

Et, afin que je fasse comme lui, maintenant que c'est le jour, et pour
que ce qu'il y a de meilleur me serve d'exemple: je veux mettre
maintenant dans la balance les trois plus grands maux et peser
humainement bien. -

Celui qui enseigna  bnir enseigna aussi  maudire: quelles sont les
trois choses les plus maudites sur terre?  Ce sont elles que je veux
mettre sur la balance.

_La volupt, le dsir de domination, l'gosme_: ces trois choses ont
t les plus maudites et les plus calomnies jusqu' prsent, - ce sont
ces trois choses que je veux peser humainement bien.

Eh bine!  Voici mon promontoire et voil la mer: _elle_ roule vers moi,
moutonneuse, caressante, cette vieille et fidle chienne, ce monstre 
cent ttes que j'aime.

Eh bien! C'est ici que je veux tenir la balance sur la mer houleuse, et
je choisis aussi un tmoin qui regarde, - c'est toi, arbre solitaire,
toi dont la couronne est vaste et le parfum puissant, arbre que j'aime!
-


Sur quel pont le prsent va-t-il vers l'avenir?  Quelle est la force
qui contraint ce qui est haut  s'abaisser vers ce qui est bas?  Et
qu'est-ce qui force la chose la plus haute -  grandir encore davantage?

Maintenant la balance se tient immobile et en quilibre: j'y ai jet
trois lourdes questions, l'autre plateau porte trois lourdes rponses.


2.


Volupt - c'est pour tous les pnitents en silice qui mprisent le
corps, l'aiguillon et la mortification, c'est le "monde" maudit chez
tous les hallucins de l'arrire-monde: car elle nargue et conduit
tous les hrtiques.

Volupt - c'est pour la canaille le feu lent o l'on brle la canaille;
pour tout le bois vermoulu et les torchons nausabonds le grand
fourneau ardent.

Volupt - c'est pour les coeurs libres quelque chose d'innocent et de
libre, le bonheur du jardin de la terre, la dbordante reconnaissance
de l'avenir pour le prsent.

Volupt - ce n'est un poison doucereux que pour les fltris, mais pour
ceux qui ont la volont du lion, c'est le plus grand cordial, le vin
des vins, que l'on mnage religieusement.

Volupt - c'est la plus grande flicit symbolique pour le bonheur et
l'espoir suprieur.  Car il y a bien des choses qui ont droit  l'union
et plus qu' l'union, - bien des choses qui se sont plus trangres 
elles-mmes que ne l'est l'homme  la femme: et qui donc a jamais
entirement compris  quel point l'homme et la femme se sont
_trangers_?

Volupt - cependant je veux mettre des cltures autour de mes penses
et aussi autour de mes paroles: pour que les cochons et les exaltes
n'envahissent pas mes jardins! -

Dsir de dominer - c'est le fouet cuisant pour les plus durs de tous
les coeurs endurcis, l'pouvantable martyre qui rserve mme au plus
cruel la sombre flamme des bchers vivants.

Dsir de dominer - c'est le frein mchant mis aux peuples les plus
vains, c'est lui qui raille toutes les vertus incertaines,  cheval sur
toutes les fierts.

Dsir de dominer - c'est le tremblement de terre qui rompt et disjoint
tout ce qui est caduc et creux, c'est le briseur irrit de tous les
spulcres blanchis qui gronde et punit, le point d'interrogation
jaillissant  ct de rponses prmatures.

Dsir de dominer - dont le regard fait ramper et se courber l'homme,
qui l'asservit et l'abaisse au-dessous du serpent et du cochon: jusqu'
ce qu'enfin le grand mpris clame en lui.

Dsir de dominer - c'est le terrible matre qui enseigne le grand
mpris, qui prche en face des villes et des empires: "Ote-toi!" -
jusqu' ce qu'enfin ils s'crient eux-mmes: "Que je m'te _moi_!"

Dsir de dominer - qui monte aussi vers les purs et les solitaires pour
les attirer, qui monte vers les hauteurs de la satisfaction de soi,
ardent comme un amour qui trace sur le ciel d'attirantes joies
empourpres.

Dsir de dominer - mais qui voudrais appeler cela un _dsir_, quand
c'est vers en bas que la hauteur aspire  la puissance!  En vrit, il
n'y a rien de fivreux et de maladif dans de pareils dsirs, dans de
pareilles descentes!

Que la hauteur solitaire ne s'esseule pas ternellement et ne se
contente pas de soi; que la montagne descende vers la valle et les
vents des hauteurs vers les terrains bas: -  O qui donc trouverait le
vrai nom pour baptiser et honorer un pareil dsir!  "Vertu qui donne" -
c'est ainsi que Zarathoustra appela jadis cette chose inexprimable.

Et c'est alors qu'il arriva aussi - et, en vrit, ce fut pour la
premire fois! - que sa parole fit la louange de _l'gosme_, le bon et
sain gosme qui jaillit de l'me puissante: - de l'me puissante, unie
au corps lev, au corps beau, victorieux et rconfortant, autour de
qui toute chose devient miroir: - le corps souple qui persuade, le
danseur dont le symbole et l'expression est l'me joyeuse d'elle-mme.
La joie goste de tels corps, de telles mes s'appelle elle-mme:
"vertu".

Avec ce qu'elle dit du bon et du mauvais, cette joie goste se protge
elle-mme, comme si elle s'entourait d'un bois sacr; avec les noms de
son bonheur, elle bannit loin d'elle tout ce qui est mprisable.

Elle bannit loin d'elle tout ce qui est lche; elle dit: mauvais -
_c'est ce qui est_ lche!  Mprisable luit semble celui qui peine,
soupire et se plaint toujours et qui ramasse mme les plus petits
avantages.

Elle mprise aussi toute sagesse lamentable: car, en vrit, il y a
aussi la sagesse qui fleurit dans l'obscurit; une sagesse d'ombre
nocturne qui soupire toujours: "Tout est vain!"

Elle ne tient pas en estime la craintive mfiance et ceux qui veulent
des serments au lieu de regards et de mains tendues: et non plus la
sagesse trop mfiante, - car c'est ainsi que font les mes lches.

L'obsquieux lui parat plus bas encore, le chien qui se met tout de
suite sur le dos, l'humble; et il y a aussi de la sagesse qui est
humble, rampante, pieuse et obsquieuse.

Mais elle hait jusqu'au dgot celui qui ne veut jamais se dfendre,
qui avale les crachats venimeux et les mauvais regards, le patient trop
patient qui supporte tout et se contente de tout; car ce sont l
coutumes de valets.

Que quelqu'un soit servile devant les dieux et les coups de pieds
divins ou devant des hommes et de stupides opinions d'hommes:  _toute_
servilit il crache au visage, ce bienheureux gosme!

Mauvais: - c'est ainsi qu'elle appelle tout ce qui est abaiss, cass,
chiche et servile, les yeux clignotants et soumis, les coeurs contrits,
et ces cratures fausses et flchissantes qui embrassent avec de larges
lvres peureuses.

Et sagesse fausse: - c'est ainsi qu'elle appelle tous les bons mots des
valets, des vieillards et des puiss; et surtout l'absurde folie
pdante des prtres!

Les faux sages, cependant, tous les prtres, ceux qui sont fatigus du
monde et ceux dont l'me est pareille  celle des femmes et des valets,
-  comme leurs intrigues se sont toujours leves contre l'gosme!

Et ceci prcisment devait tre la vertu et s'appeler vertu, qu'on
s'lve contre l'gosme!  Et "dsintresss" - c'est ainsi que
souhaitaient d'tre, avec de bonnes raisons, tous ces poltrons et
toutes ces araignes de vivre!

Mais c'est pour eux tous que vient maintenant le jour, le changement,
l'pe du jugement, _le grand midi_: c'est l que bien des choses
seront manifestes!

Et celui qui glorifie le Moi et qui sanctifie l'gosme, celui-l en
vrit dit ce qu'il sait, le devine _"Voici, il vient, il s'approche,
le grand midi!"_


Ainsi parlait Zarathoustra.





DE L'ESPRIT DE LOURDEUR


1.


Ma bouche - est la bouche du peuple: je parle trop grossirement et
trop cordialement pour les lgants.  Mais ma parole semble plus
trange encore aux crivassiers et aux plumitifs.

Ma main - est une main de fou: malheur  toutes les tables et  toutes
les murailles, et  tout ce qui peut donner place  des ornements et 
des gribouillages de fou!

Mon pied - est un sabot de cheval; avec lui je trotte et je galope par
monts et par vaux, de ci, de l, et le plaisir me met le diable au
corps pendant ma course rapide.

Mon estomac - est peut-tre l'estomac d'un aigle.  Car il prfre 
toute autre la chair de l'agneau.  Mais certainement, c'est un estomac
d'oiseau.

Nourri de choses innocentes et frugales, prt  voler et impatient de
m'envoler - c'est ainsi que je me plais  tre; comment ne serais-je
pas un peu comme un oiseau!

Et c'est surtout parce que je suis l'ennemi de l'esprit de lourdeur,
que je suis comme un oiseau: ennemi  mort en vrit, ennemi jur,
ennemi n!  O donc mon inimiti ne s'est-elle pas dj envole et
gare?

C'est l-dessus que je pourrais entonner un chant - et je _veux_
l'entonner: quoique je sois seul dans une maison vide et qu'il faille
que je chante  mes propres oreilles.

Il y a bien aussi d'autres chanteurs qui n'ont le gosier souple, la
main loquente, l'oeil expressif et le coeur veill que quand la
maison est pleine: - je ne ressemble pas  ceux-l. -


2.


Celui qui apprendra  voler aux hommes de l'avenir aura dplac toutes
les bornes; pour lui les bornes mmes s'envoleront dans l'air, il
baptisera de nouveau la terre - il l'appellera "la lgre".

L'autruche cour plus vite que le coursier le plus rapide, mais elle
aussi fourre encore lourdement sa tte dans la lourde terre: ainsi
l'homme qui ne sait pas encore voler.

La terre et la vie lui semblent lourdes, et c'est ce que _veut_
l'esprit de lourdeur!  Celui cependant qui veut devenir lger comme un
oiseau doit s'aimer soi-mme: c'est ainsi que j'enseigne, _moi_.

Non pas s'aimer de l'amour des malades et des fivreux: car chez
ceux-l l'amour-propre sent mme mauvais.

Il faut apprendre  s'aimer soi-mme, d'un amour sain et bien portant:
afin d'apprendre  se supporter soi-mme et de ne point vagabonder -
c'est ainsi que j'enseigne.

Un tel vagabondage s'est donn le nom "d'amour du prochain": c'est par
ce mot d'amour qu'on a le mieux menti et dissimul, et ceux qui taient
 charge plus que tous les autres.

Et, en vrit, _apprendre_  s'aimer, ce n'est point l un commandement
pour aujourd'hui et pour demain.  C'est au contraire de tous les arts
le plus subtil, le plus rus, le dernier et le plus patient.

Car, pour son possesseur, toute possession est bien cache; et de tous
les trsors celui qui vous est propre est dcouvert le plus tard, -
voil l'ouvrage de l'esprit de lourdeur.

A peine sommes-nous au berceau, qu'on nous dote dj de lourdes paroles
et de lourdes valeurs: "bien" et "mal" - c'est ainsi que s'appelle ce
patrimoine.  C'est  cause de ces valeurs qu'on nous pardonne de vivre.

Et c'est pour leur dfendre  temps de s'aimer eux-mmes, qu'on laisse
venir  soi les petits enfants: voil l'ouvrage de l'esprit de lourdeur.

Et nous - nous tranons fidlement ce dont on nous charge, sur de
fortes paules et par-dessus d'arides montagnes!  Et si nous nous
plaignons de la chaleur on nous dit: "Oui, la vie est lourde  porter!"

Mais ce n'est que l'homme lui-mme qui est lourd  porter!  Car il
trane avec lui, sur ses paules, trop de choses trangres.  Pareil au
chameau, il s'agenouille et se laisse bien charger.

Surtout l'homme vigoureux et patient, plein de vnration: il charge
sur ses paules trop de paroles et de valeurs _trangres_ et lourdes,
- alors la vie lui semble un dsert!

Et, en vrit! bien des choses qui vous sont _propres_ sont aussi
lourdes  porter!  Et l'intrieur de l'homme ressemble beaucoup 
l'hutre, il est rebutant, flasque et difficile  saisir, - en sorte
qu'une noble corce avec de nobles ornements se voit oblige
d'intercder pour le reste.  Mais cet art aussi doit tre appris:
_possder_ de l'corce, une belle apparence et un sage aveuglement!

Chez l'homme on est encore tromp sur plusieurs autres choses,
puisqu'il y a bien des corces qui sont pauvres et tristes, et qui sont
trop de l'corce.  Il y a beaucoup de force et de bonts caches qui ne
sont jamais devines; les mets les plus dlicats ne trouvent pas
d'amateurs.

Les femmes savent cela, les plus dlicates: un peu plus grasses, un peu
plus maigres - ah! comme il y a beaucoup de destine dans si peu de
chose!

L'homme est difficile  dcouvrir, et le plus difficile encore pour
lui-mme; souvent l'esprit ment au sujet de l'me.  Voil l'ouvrage de
l'esprit de lourdeur.

Mais celui-l s'est dcouvert lui-mme qui dit: ceci est _mon_ bien et
_mon_ mal.  Par ces paroles il a fait taire la taupe et le nain qui
disent: "Bien pour tous, mal pour tous."

En vrit, je n'aime pas non plus ceux pour qui toutes choses sont
bonnes et qui appellent ce monde le meilleur des mondes.  Je les
appelle des satisfaits.

Le contentement qui gote de tout: ce n'est pas l le meilleur got!
J'honore la langue du gourmet, le palais dlicat et difficile qui a
appris  dire: "Moi" et "Oui" et "Non".

Mais tout mcher et tout digrer - c'est faire comme les cochons!  Dire
toujours I-A, c'est ce qu'apprennent seuls l'ne et ceux qui sont de
son espce! -

C'est le jaune profond et le rouge intense que _mon_ got dsire, - il
mle du sang  toutes les couleurs.  Mais celui qui crpit sa maison de
blanc rvle par l qu'il a une me crpie de blanc.

Les uns amoureux des momies, les autres des fantmes; et nous galement
ennemis de la chair et du sang - comme ils sont tous en contradiction
avec mon got!  Car j'aime le sang.

Et je ne veux pas demeurer o chacun crache: ceci est maintenant _mon_
got, - je prfrerais de beaucoup vivre parmi les voleurs et les
parjures.  Personne n'a d'or dans la bouche.

Mais les lcheurs de crachats me rpugnent plus encore; et la bte la
plus rpugnante que j'aie trouve parmi les hommes, je l'ai appele
parasite: elle ne voulait pas aimer et elle voulait vivre de l'amour.

J'appelle malheureux tous ceux qui n'ont  choisir qu'entre deux
choses: devenir des btes froces ou de froces dompteurs de btes;
auprs d'eux je ne voudrais pas dresser ma tente.

J'appelle encore malheureux ceux qui sont obligs _d'attendre_
toujours, - ils ne sont pas  mon got, tous ces pagers et ces
piciers, ces rois et tous ces autres gardeurs de pays et de boutiques.

En vrit, mois aussi, j'ai appris  attendre,  attendre longtemps,
mais  m'attendre, _moi_.  Et j'ai surtout appris  me tenir debout, 
marcher,  courir,  sauter,  grimper et  danser.

Car ceci est ma doctrine: qui veut apprendre  voler un jour doit
d'abord apprendre  se tenir debout,  marcher,  courir,  sauter, 
grimper et  danser: on n'apprend pas  voler du premier coup!

Avec des chelles de corde j'ai appris  escalader plus d'une fentre,
avec des jambes agiles j'ai grimp sur de hauts mts: tre assis sur
des hauts mts de la connaissance, quelle flicit! - flamber sur de
hauts mts comme de petites flammes: une petite lumire seulement, mais
pourtant une grande consolation pour les vaisseaux chous et les
naufrags! -

Je suis arriv  ma vrit par bien des chemins et de bien des
manires: je ne suis pas mont par une seule chelle  la hauteur d'o
mon oeil regarde dans le lointain.

Et c'est toujours  contre-coeur que j'ai demand mon chemin, - cela me
fut toujours contraire!  J'ai toujours prfr interroger et essayer
les chemins eux-mmes.

Essayer et interroger, ce fut l toute ma faon de marcher: - et, en
vrit, il faut aussi _apprendre_  rpondre  de pareilles questions!
Car ceci est - de mon got: - ce n'est ni un bon, ni un mauvais got,
mais c'est _mon_ got, dont je n'ai ni  tre honteux ni  me cacher.

"Cela - est maintenant _mon_ chemin, - _o_ est le vtre?"  Voil ce
que je rpondais  ceux qui me demandaient "le chemin".  Car _le_
chemin - le chemin n'existe pas.


Ainsi parlait Zarathoustra.





DES VIEILLES ET DES NOUVELLES TABLES


1.


Je suis assis l et j'attends, entour de vieilles tables brises et
aussi de nouvelles tables  demi crites.  Quand viendra mon heure? -
l'heure de ma descente, de mon dclin: car je veux retourner encore une
fois auprs des hommes.

C'est ce que j'attends maintenant: car il faut d'abord que ma viennent
les signes annonant que _mon_ heure est venue, - le lion rieur avec
l'essaim de colombes.

En attendant je parle comme quelqu'un qui a le temps, je me parle 
moi-mme.  Personne ne me raconte de choses nouvelles: je me raconte
donc  moi-mme. -


2.


Lorsque je suis venu auprs des hommes, je les ai trouvs assis sur une
vieille prsomption.  Ils croyaient tous savoir, depuis longtemps, ce
qui est bien et mal pour l'homme.

Toute discussion sur la vertu leur semblait une chose vieille et
fatigue, et celui qui voulait bien dormir parlait encore du "bien" et
du "mal" avant d'aller se coucher.

J'ai secou la torpeur de ce sommeil lorsque j'ai enseign: _Personne
ne sait encore_ ce qui est bien et mal: - si ce n'est le crateur!

Mais c'est le crateur qui cre le but des hommes et qui donne sons
sens et son avenir  la terre: c'est lui seulement qui _cre_ le bien
et le mal de toutes choses.

Et je leur ai ordonn de renverser leurs vieilles chaires, et, partout
o se trouvait cette vieille prsomption, je leur ai ordonn de rire de
leurs grands matres de la vertu, de leurs saints, de leurs potes et
de leurs sauveurs du monde.

Je leur ai ordonn de rire de leurs sages austres et je les mettais en
garde contre les noirs pouvantails plants sur l'arbre de la vie.

Je me suis assis au bord de leur grande alle de cercueils, avec les
charognes et mme avec les vautours - et j'ai ri de tout leur pass et
de la splendeur effrite de ce pass qui tombe en ruines.

En vrit, pareil aux pnitenciers et aux fous, j'ai anathmatis ce
qu'ils ont de grand et de petit, - la petitesse de ce qu'ils ont de
meilleur, la petitesse de ce qu'ils ont de pire, voil ce dont je riais.

Mon sage dsir jaillissait de moi avec des cris et des rires; comme une
sagesse sauvage vraiment il est n sur les montagnes! - mon grand dsir
aux ailes bruissantes.

Et souvent il m'a emport bien loin, au del des monts, vers les
hauteurs, au milieu du rire: alors il m'arrivait de voler en frmissant
comme une flche,  travers des extases ivres de soleil: - au del,
dans les lointains avenir que nul rve n'a vus, dans les midis plus
chauds que jamais imagier n'en rva: l-bas o les dieux dansants ont
honte de tous les vtements: - afin que je parle en paraboles, que je
balbutie et que je boite comme les potes; et, en vrit, j'ai honte
d'tre oblig d'tre encore pote! -

O tout devenir me semblait danses et malices divines, o le monde
dchan et effrn se rfugiait vers lui-mme: - comme une ternelle
fuit de soi et une ternelle recherche de soi chez des dieux nombreux,
comme un bienheureuse contradiction de soi, une rptition et un retour
vers soi-mme des dieux nombreux: - o tout temps me semblait une
bienheureuse moquerie des instants, o le ncessit tait la libert
mme qui se jouait avec bonheur de l'aiguillon de la libert: - o j'ai
retrouv aussi mon vieux dmon et mon ennemi n, l'esprit de lourdeur
et tout ce qu'il il a cr: la contrainte, la loi, la ncessit, la
consquence, le but, la volont, le bien et le mal: - car ne faut-il
pas qu'il y ait des choses _sur_ lesquelles on puisse danser et passer?
 Ne faut-il pas qu'il y ait -  cause de ceux qui sont lgers et les
plus lgers - des taupes et de _lourds_ nains?


3.


C'est l aussi que j'ai ramass sur ma route le mot de "Surhumain" et
cette doctrine: l'homme est quelque chose qui doit tre surmont, -
l'homme est un pont et non un but: se disant bienheureux de son midi et
de son soir, une voie vers de nouvelles aurores: - la parole de
Zarathoustra sur le grand Midi et tout ce que j'ai suspendu au-dessus
des hommes, semblable  un second couchant de pourpre.

En vrit, je leur fis voir aussi de nouvelles toiles et de nouvelles
nuits; et sur les nuages, le jour et la nuit, j'ai tendu le rire,
comme une tente multicolore.

Je leur ai enseign toutes _mes_ penses et toutes _mes_ aspirations: 
runir et  joindre tout ce qui chez l'homme n'est que fragment et
nigme et lugubre hasard, - en pote, en devineur d'nigmes, en
rdempteur du hasard, je leur ai appris  tre crateurs de l'avenir et
 sauver, en crant, tout ce qui _fut_.

Sauver le pass dans l'homme et transformer tout "ce qui tait" jusqu'
ce que la volont dise: "Mais c'est ainsi que je voulais que ce ft!
C'est ainsi que je le voudrai -"

- C'est ceci que j'ai appel salut pour eux, c'est ceci seul que je
leur ai enseign  appeler salut. -

Maintenant j'attends _mon_ salut, - afin de retourner une dernire fois
auprs d'eux.

Car encore _une_ fois je veux retourner auprs des hommes: c'est _parmi
eux_ que je veux disparatre et, en mourant, je veux leur offrir le
plus riche de mes dons!

C'est du soleil que j'ai appris cela, quand il se couche, du soleil
trop riche: il rpand alors dans la mer l'or de sa richesse
inpuisable, - en sorte que mme les plus pauvres pcheurs rament alors
avec des rames _dores_!  Car c'est cela que j'ai vu jadis et, tandis
que je regardais, mes larmes coulaient sans cesse. -

Pareil au soleil, Zarathoustra, lui aussi, veut disparatre: maintenant
il est assis l a attendre, entour de vieilles tables brises et de
nouvelles tables, -  demi-crites.


4.


Regardez, voici une nouvelle table: mais o sont mes frres qui la
porteront avec moi dans la valle et dans les coeurs de chair? -

Ainsi l'exige mon grand amour pour les plus loigns: _ne mnage point
ton prochain!_  L'homme est quelque chose qui doit tre surmont.

On peut arriver  se surmonter par des chemins et des moyens nombreux:
c'est  _toi_  y parvenir!  Mais le bouffon seul pense: "On peut aussi
_sauter_ par-dessus l'homme."

Surmonte-toi toi-mme, mme dans ton prochain: il ne faut pas te
laisser donner un droit que tu es capable de conqurir!

Ce que tu fais, personne ne peut te le faire  son tour.  Voici, il n'y
a pas de rcompense.

Celui qui ne peut pas se commander  soi-mme doit obir.  Et il y en a
qui _savent_ se commander, mais il s'en faut encore de beaucoup qu'ils
sachent aussi s'obir!


5.


Telle est la manire des mes nobles: elles ne veulent rien avoir _pour
rien_, et moins que toute autre chose, la vie.

Celui qui fait partie de la populace veut vivre pour rien; mais nous
autres,  qui la vie s'est donne, - nous rflchissons toujours  _ce_
 que nous pourrions donner de mieux _en change_!

Et en vrit, c'est une noble parole, celle qui dit: "Ce que la vie
_nous_ a promis _nous_ voulons le tenir -  la vie!"

On ne doit pas vouloir jouir,  lorsque l'on ne donne pas  jouir.  Et
l'on ne doit pas _vouloir_ jouir!

Car la jouissance et l'innocence sont les deux choses les plus
pudiques: aucune des deux ne veut tre cherche.  Il faut les
_possder_ - mais il vaut mieux encore _chercher_ la faute et la
douleur! -


6.


O mes frres, le prcurseur est toujours sacrifi.  Or nous sommes des
prcurseurs.

Nous saignons tous au secret autel des sacrifices, nous brlons et nous
rtissons tous en l'honneur des vieilles idoles.

Ce qu'il y a de mieux en nous est encore jeune: c'est ce qui irrite les
vieux gosiers.  Notre chair est tendre, notre peau n'est qu'une peau
d'agneau: - comment ne tenterions-nous pas de vieux prtres idoltres!

Il habite encore _en nous-mmes_, le vieux prtre idoltre qui se
prpare  faire un festin de ce qu'il y a de mieux en nous.  Hlas! mes
frres, comment des prcurseurs ne seraient-ils pas sacrifis!

Mais ainsi le veut notre qualit; et j'aime ceux qui ne veulent point
se conserver.  Ceux qui sombrent, je les aime de tout mon coeur: car
ils vont de l'autre ct.


7.


tre vridique: peu de gens le _savent_!  Et celui qui le sait ne veut
pas l'tre!  Moins que tous les autres, les bons.

O ces bons! - _Les hommes bons ne disent jamais la vrit_; tre bon
d'une telle faon est une maladie pour l'esprit.

Ils cdent, ces bons, ils se rendent, leur coeur rpte et leur raison
obit: mais celui qui obit _ne s'entend pas lui-mme_!

Tout ce qui pour les bons est mal doit se runir pour faire natre
_une_ vrit:  mes frres, tes-vous assez mchants pour _cette_
vrit?

L'audace tmraire, la longue mfiance, le cruel non, le dgot,
l'incision dans la vie, - comme il est rare que tout _cela_ soit runi!
 C'est de telles semences cependant que - nat la vrit.

A _ct_ de la mauvaise conscience, naquit jusqu' prsent toute
science!  Brisez, brisez-moi les vieilles tables, vous qui cherchez la
connaissance!


8.


Quand il y a des planches jetes sur l'eau, quand des passerelles et
des balustrades passent sur le fleuve: en vrit, alors on n'ajoutera
foi  personne lorsqu'il dira que "tout coule".

Au contraire, les imbciles eux-mmes le contredisent.  "Comment!
s'crient-ils, tout coule?  Les planches et les balustrades sont
pourtant au-dessus du fleuve!"

"Au-dessus du fleuve tout est solide, toutes les valeurs des choses,
les ponts, les notions, tout ce qui est "bien" et "mal": tout cela est
_solide_!"

Et quand vient l'hiver, qui est le dompteur des fleuves, les plus
malicieux apprennent  se mfier; et, en vrit, ce ne sont pas
seulement les imbciles qui disent alors: "Tout ne serait-il pas -
_immobile_?"

"Au fond tout est immobile", - c'est l un vritable enseignement
d'hiver, une bonne chose pour les temps striles, une bonne consolation
pour le sommeil hivernal et les sdentaires.

"Au fond tout est immobile" - : mais le vent du dgel lve sa
protestation _contre_ cette parole!

Le vent du dgel, un taureau qui ne laboure point, - un taureau furieux
et destructeur qui brise la glace avec des cornes en colre!  La glace
cependant - _brise les passerelles_!

O mes frres! _tout ne coule_-t-il pas maintenant?  Toutes les
balustrades et toutes les passerelles ne sont-elles pas tombes 
l'eau?  Qui se _tiendrait_ encore au "bien" et au "mal"?

"Malheur  nous! gloire  nous! le vent du dgel souffle!" - Prchez
ainsi, mes frres,  travers toutes les rues.


9.


Il y a une vieille folie qui s'appelle bien et mal.  La roue de cette
folie a tourn jusqu' prsent autour des devins et des astrologues.

Jadis on _croyait_ aux devins et aux astrologues; et c'est _pourquoi_
l'on croyait que tout tait fatalit: "Tu dois, car il le faut!"

Puis on se mfia de tous les devins et de tous les astrologues et c'est
_pourquoi_ l'on crut que tout tait libert: "Tu peux, car tu veux!"

O mes frres! sur les toiles et sur l'avenir on n'a fait jusqu'
prsent que des suppositions sans jamais savoir: et c'est _pourquoi_
sur le bien et le mal on n'a fait que des suppositions sans jamais
savoir!


10.


"Tu ne droberas point!  Tu ne tueras point!"  Ces paroles taient
appeles saintes jadis: devant elles on courbait les genoux et l'on
baissait la tte, et l'on tait ses souliers.

Mais je vous demande: o y eut-il jamais de meilleurs brigands et
meilleurs assassins dans le monde, que les brigands et les assassins
provoqus par ces saintes paroles?

N'y a-t-il pas dans la vie elle-mme - le vol et l'assassinat?  Et, en
sanctifiant ces paroles, n'a-t-on pas assassin la _vrit_ elle-mme?

Ou bien tait-ce prcher la mort que de sanctifier tout ce qui
contredisait et dconseillait la vie? - O mes frres, brisez,
brisez-moi les vieilles tables.


11.


Ceci est ma piti  l'gard de tout le pass que je le vois abandonn,
- abandonn  la grce,  l'esprit et  la folie de toutes les
gnrations de l'avenir, qui transformeront tout ce qui fut en un pont
pour elles-mmes!

Un grand despote pourrait venir, un dmon malin qui forcerait tout le
pass par sa grce et par sa disgrce: jusqu' ce que le pass devienne
pour lui un pont, un signal, un hros et un cri de coq.

Mais ceci est l'autre danger et mon autre piti: - les penses de celui
qui fait partie de la populace ne remontent que jusqu' son grand-pre,
- mais avec le grand-pre finit le temps.

Ainsi tout le pass est abandonn: car il pourrait arriver un jour que
la populace devnt matre et qu'elle noyt dans des eaux basses
l'poque tout entire.

C'est pourquoi, mes frres, il faut une nouvelle _noblesse_, adversaire
de tout ce qui est populace et despote, une noblesse qui crirait de
nouveau le mot "noble" sur des tables nouvelles.

Car il faut beaucoup de nobles _pour qu'il y ait de la noblesse!_  Ou
bien, comme j'ai dit jadis en parabole: "Ceci prcisment est de la
divinit, qu'il y ait beaucoup de dieux, mais pas de Dieu!"


12.


O mes frres! je vous investis d'une nouvelle noblesse que je vous
rvle: vous devez tre pour moi des crateurs et des ducateurs, - des
semeurs de l'avenir, - en vrit, non d'une noblesse que vous puissiez
acheter comme des piciers avec de l'or d'picier: car ce qui a son
prix a peu de valeur.

Ce n'est pas votre origine qui sera dornavant votre honneur, mais
c'est votre but qui vous fera honneur!  Votre volont et votre pas en
avant qui veut vous dpasser vous-mmes, - que ceci soit votre nouvel
honneur!

En vrit, votre honneur n'est pas d'avoir servi un prince -
qu'importent encore les princes! - ou bien d'tre devenu le rempart de
ce qui est, afin que ce qui est soit plus solide!

Non que votre race soit devenue courtisane  la cour et que vous ayez
appris  tre multicolores comme le flamant, debout pendant de longues
heures sur les bords plats de l'tang.

Car _savoir_ se tenir debout est un mrite chez les courtisans; et tous
les courtisans croient que la _permission_ d'tre assis sera une des
flicits dont ils jouiront aprs la mort! -

Ce n'est pas non plus qu'un esprit qu'ils appellent saint ait conduit
vos anctres en des terres promises, que _je_ ne loue pas; car dans le
pays o a pouss le pire de tous les arbres, la croix, - il n'y a rien
 louer!

Et, en vrit, quel que soit le pays o ce "Saint-Esprit" ait conduit
ses chevaliers, le cortge de ses chevaliers tait toujours - _prcd_
de chvres, d'oies, de fous et de toqus! -

O mes frres! ce n'est pas en arrire que votre noblesse doit regarder,
mais au _dehors_!  Vous devez tre des expulss de toutes les patries
et de tous les pays de vos anctres!

Vous devez aimer le pays de vos _enfants_: que cet amour soit votre
nouvelle noblesse, - le pays inexplor dans les mers lointaines, c'est
lui que j'ordonne  vos voiles de chercher et de chercher encore!

Vous devez _racheter_ auprs de vos enfants d'tre les enfants de vos
pres: c'est _ainsi_ que vous dlivrerez tout le pass!  Je place
au-dessus de vous cette table nouvelle!


13.


"Pourquoi vivre? tout est vain!  Vivre - c'est battre de la paille;
vivre - c'est se brler et ne pas arriver  se chauffer." -

Ces bavardages vieillis passent encore pour de la "sagesse"; ils sont
vieux, ils sentent le renferm, c'est _pourquoi_ on les honore
davantage.  La pourriture, elle aussi, rend noble. -

Des enfants peuvent ainsi parler: ils _craignent_ le feu car le feu les
a brls!  Il y a beaucoup d'enfantillage dans les vieux livres de la
sagesse.

Et celui qui bat toujours la paille comment aurait-il le droit de se
moquer lorsqu'on bat le bl?  On devrait billonner de tels fous!

Ceux-l se mettent  table et n'apportent rien, pas mme une bonne
faim: - et maintenant ils blasphment: "Tout est vain!"

Mais bien manger et bien boire,  mes frres, cela n'est en vrit pas
un art vain!  Brisez, brisez-moi les tables des ternellement
mcontents!


14.


"Pour les purs, tout est pur" - ainsi parle le peuple.  Mais moi je
vous dis: pour les porcs, tout est porc!

C'est pourquoi les exalts et les humbles, qui inclinent leur coeur,
prchent ainsi: "Le monde lui-mme est un monstre fangeux."

Car tous ceux-l ont l'esprit malpropre; surtout ceux qui n'ont ni
trve ni repos qu'ils n'aient vu le monde _par derrire_, - ces
hallucins de l'arrire-monde!

C'est  _eux_ que je le dis en plein visage, quoique cela choque la
biensance: en ceci le monde ressemble  l'homme, il a un derrire, -
_ceci_ est vrai!

Il y a dans le monde beaucoup de fange: _ceci_ est vrai! mais ce n'est
pas  cause de cela que le monde est un monstre fangeux!

La sagesse veut qu'il y ait dans le monde beaucoup de choses qui
sentent mauvais: le dgot lui-mme cre des ailes et des forces qui
pressentent des sources!

Les meilleurs ont quelque chose qui dgote; et le meilleur mme est
quelque chose qui doit tre surmont! -

mes frres! il est sage qu'il y ait beaucoup de fange dans le monde! -


15.


J'ai entendu de pieux hallucins de l'arrire-monde dire  leur
conscience des paroles comme celle-ci et, en vrit, sans malice ni
raillerie, - quoiqu'il n'y ait rien de plus faux sur la terre, ni rien
de pire.

"Laissez donc le monde tre le monde!  Ne remuez mme pas le petit
doigt contre lui!"

"Laissez les gens se faire trangler par ceux qui voudront, laissez-les
se faire gorger, frapper, maltraiter et corcher: ne remuez mme pas
le petit doigt pour vous y opposer.  Cela leur apprendre  renoncer au
monde."

"Et ta propre raison tu devrais la ravaler et l'gorger; car cette
raison est de ce monde; - ainsi tu apprendrais toi-mme  renoncer au
monde." -

Brisez, brisez-moi,  mes frres, ces vieilles tables des dvots!
Brisez dans vos bouches les paroles des calomniateurs du monde!


16.


"Qui apprend beaucoup, dsapprend tous les dsirs violents" - c'est ce
qu'on se murmure aujourd'hui dans toutes les rues obscures.

"La sagesse fatigue, rien ne vaut la peine; tu ne dois pas convoiter!"
- j'ai trouv suspendue cette nouvelle table, mme sur les places
publiques.

Brisez,  mes frres, brisez mme cette _nouvelle_ table!  Les gens
fatigus du monde l'ont suspendue, les prtres de la mort et les
estafiers: car voici, c'est aussi un appel  la servilit! -

Ils ont mal appris et ils n'ont pas appris les meilleures choses, tout
trop tt en tout trop vite: ils ont mal _mang_, c'est ainsi qu'ils se
sont gt l'estomac, - car leur esprit est un estomac gt: c'est _lui_
qui conseille la mort!  Car, en vrit, mes frres, l'esprit _est_ un
estomac!

La vie est une source de joie: mais pour celui qui laisse parler son
estomac gt, le pre de la tristesse, toutes les sources sont
empoisonnes.

Connatre: c'est une _joie_ pour celui qui a la volont du lion.  Mais
celui qui est fatigu est sous l'empire d'une volont trangre, toutes
les vagues jouent avec lui.

Et c'est ainsi que font tous les hommes faibles: ils se perdent sur
leurs chemins.  Et leur lassitude finit par demander: "Pourquoi
avons-nous jamais suivi ce chemin?  Tout est gal!"

C'est  _eux_ qu'il est agrable d'entendre prcher: "Rien ne vaut la
peine!  Vous ne devez pas vouloir!"  Ceci cependant est un appel  la
servilit.

O mes frres!  Zarathoustra arrive comme un coup de vent frais pour
tous ceux qui sont fatigus de leur chemin; bien des nez ternueront 
cause de lui!

Mon haleine souffle aussi  travers les murs dans les prisons et dans
les esprits prisonniers!

La volont dlivre: car la volont est cratrice; c'est l ce que
j'enseigne.  Et ce n'est _que_ pour crer qu'il vous faut apprendre!

Et c'est aussi de moi seulement qu'il vous faut _apprendre_ 
apprendre,  bien apprendre! - Que celui qui a des oreilles entende.


17.


La barque est prte, - elle vogue vers l-bas, peut-tre vers le grand
nant. - Mais qui veut s'embarquer vers ce "peut-tre"?

Personne de vous ne veut s'embarquer sur la barque de mort!  Pourquoi
voulez-vous alors tre _fatigus du monde_!

Fatigus du monde!  Avant d'tre ravis  la terre.  Je vous ai toujours
trouvs dsireux de la terre, amoureux de votre propre fatigue de la
terre!

Ce n'est pas en vain que vous avez la lvre pendante: un petit souhait
terrestre lui pse encore!  Et ne flotte-t-il dans votre regard pas un
petit nuage de joie terrestre que vous n'avez pas encore oublie?

Il y a sur terre beaucoup de bonnes inventions, les unes utiles, les
autres agrables: c'est pourquoi il faut aimer la terre.

Et quelques inventions sont si bonnes qu'elles sont comme le sein de la
femme,  la fois utiles et agrables.

Mais vous autres qui tes fatigus du monde et paresseux!  Il faut vous
caresser de verges!  coups de verges il faut vous rendre les jambes
alertes.

Car si vous n'tes pas des malades et des cratures uses, dont la
terre est fatigue, vous tes de russ paresseux ou bien des
jouisseurs, des chats gourmands et sournois.  Et si vous ne voulez pas
recommencer  _courir_ joyeusement, vous devez - disparatre!

Il ne faut pas vouloir tre le mdecin des incurables: ainsi enseigne
Zarathoustra: disparaissez donc!

Mais il faut plus de _courage_ pour faire une fin, qu'un vers nouveau:
c'est ce que savent tous les mdecins et tous les potes. -


18.


O mes frres, il y a des tables cres par la fatigue et des tables
cres par la paresse, la paresse pourrie: quoiqu'elles parlent de la
mme faon, elles veulent tre coutes de faons diffrentes. -

Voyez cet homme langoureux!  Il n'est plus loign de son but que d'un
empan, mais,  cause de sa fatigue, il s'est couch, boudeur, dans le
sable: ce brave!

Il bille de fatigue, fatigu de son chemin, de la terre, de son but et
de lui-mme: il ne veut pas faire un pas de plus, - ce brave!

Maintenant le soleil darde ses rayons sur lui, et les chiens voudraient
lcher sa sueur: mais il est couch l dans son enttement et prfre
se consumer: - se consumer  un empan de son but!  En vrit, il faudra
vous le tiriez par les cheveux vers son ciel, - ce hros!

En vrit, il vaut mieux que vous le laissiez l o il s'est couch,
pour que le sommeil lui vienne, le sommeil consolateur, avec un
bruissement de pluie rafrachissante:

Laissez-le coucher jusqu' ce qu'il se rveille de lui-mme, - jusqu'
ce qu'il rfute de lui-mme toute fatigue et tout ce qui en lui
enseigne la fatigue!

Mais chassez loin de lui, mes frres, les chiens, les paresseux
sournois, et toute cette vermine grouillante: - toute la vermine
grouillante des gens "cultivs" qui se nourrit de la sueur des hros! -


19.


Je trace des cercles autour de moi et de saintes frontires; il y en a
toujours moins qui montent avec moi sur des montagnes toujours plus
hautes: j'lve une chane de montagnes toujours plus saintes. -

Mais o que vous vouliez monter avec moi, mes frres: veillez  ce
qu'il n'y ait pas de _parasites_ qui montent avec vous!

Un parasite: c'est un ver rampant et insinuant, qui veut s'engraisser
de tous vos recoins malades et blesss.

Et _ceci_ est son art de deviner o les mes qui montent sont
fatigues: c'est dans votre affliction et dans votre mcontentement,
dans votre fragile pudeur, qu'il construit son nid rpugnant.

L o le fort est faible, l o le noble est trop indulgent, - c'est l
qu'il construit son nid rpugnant: le parasite habite o le grand a de
petits recoins malades.

Quelle est la plus haute espce chez l'tre et quelle est l'espce la
plus basse?  Le parasite est la plus basse espce, mais celui qui est
la plus haute espce nourrit le plus de parasites.

Car l'me qui a la plus longue chelle et qui peut descendre le plus
bas: comment ne porterait-elle pas sur elle le plus de parasites? -
l'me la plus vaste qui peut courir, au milieu d'elle-mme s'garer et
errer le plus loin, celle qui est la plus ncessaire, qui se prcipite
par plaisir dans le hasard: - l'me qui est, qui plonge dans le
devenir; l'me qui possde, qui _veut_ entrer dans le vouloir et dans
le dsir: - l'me qui se fuit elle-mme et qui se rejoint elle-mme
dans le plus large cercle; l'me la plus sage que la folie invite le
plus doucement: - l'me qui s'aime le plus elle-mme, en qui toutes
choses ont leur monte et leur descente, leur flux et leur reflux: - 
comment la plus _haute me_ n'aurait-elle pas les pires parasites?


20.


O mes frres, suis-je donc cruel?  Mais je vous dis: ce qui tombe il
faut encore le pousser!

Tout ce qui est d'aujourd'hui - tombe et se dcompose; qui donc
voudrait le retenir?  Mais moi - moi je _veux_ encore le pousser!

Connaissez-vous la volupt qui prcipite les roches dans les
profondeurs  pic! - Ces hommes d'aujourd'hui: regardez donc comme il
roulent dans mes profondeurs!

Je suis un prlude pour de meilleurs joueurs,  mes frres! un exemple!
_Faites_ selon mon exemple!

Et s'il y a quelqu'un  qui vous n'appreniez pas  voler, apprenez-lui
du moins -  _tomber plus vite!_ -


21.


J'aime les braves: mais il ne suffit pas d'tre bon sabreur, - il faut
aussi savoir _qui_ l'on frappe!

Et souvent il y a plus de bravoure  s'abstenir et  passer:  _afin de_
se rserver pour un ennemi plus digne!

Vous ne devez avoir que des ennemis dignes de haine, mais point
d'ennemis dignes de mpris: il faut que vous soyez fiers de votre
ennemi: c'est ce que j'ai enseign une fois dj.

Il faut vous rserver pour un ennemi plus digne,  mes amis: c'est
pourquoi il y en a beaucoup devant lesquels il faut passer, - surtout
devant la canaille nombreuse qui vous fait du tapage  l'oreille en
vous parlant du peuple et des nations.

Gardez vos yeux de leur "pour" et de leur "contre"!  Il y a l beaucoup
de justice et d'injustice: celui qui est spectateur se fche.

Etre spectateur et frapper dans la masse - c'est l'oeuvre d'un instant:
c'est pourquoi allez-vous-en dans les forts et laissez reposer votre
pe!

Suivez _vos_ chemins!  Et laissez les peuples et les nations suivre les
leurs! - des chemins obscurs, en vrit, o nul espoir ne scintille
plus!

Que l'picier rgne, l o tout ce qui brille - n'est plus qu'or
d'picier!  Ce n'est plus le temps des rois: ce qui aujourd'hui
s'appelle peuple ne mrite pas de roi.

Regardez donc comme ces nations imitent maintenant elles-mmes les
piciers: elles ramassent les plus petits avantages dans toutes les
balayures!

Elles s'pient, elles s'imitent, - c'est ce qu'elles appellent "bon
voisinage".  O bienheureux temps, temps lointain o un peuple se
disait: c'est sur d'autres peuples que je veux tre - _matre_!"

Car,  mes frres, ce qu'il y a de meilleur doit rgner, ce qu'il y a
de meilleur _veut_ aussi rgner!  Et o il y a une autre doctrine, ce
qu'il a de meilleur - _fait dfaut_.


22.


Si _ceux-ci_ - avaient le pain gratuit, malheur  eux!  Aprs quoi
crieraient-_ils_?  De quoi s'entretiendraient-ils si ce n'tait de leur
entretien? et il faut qu'ils aient la vie dure!

Ce sont des btes de proie: dans leur "travail" - il y a aussi du rapt;
dans leur gain - il y a aussi de la ruse!  C'est pourquoi il faut
qu'ils aient la vie dure!

Il faut donc qu'ils deviennent de meilleures btes de proie, plus fines
et plus ruses, des btes plus _semblables  l'homme_: car l'homme est
la meilleure bte de proie.

L'homme a dj pris leurs vertus  toutes les btes, c'est pourquoi, de
tous les animaux, l'homme a eu la vie la plus dure.

Seuls les oiseaux sont encore au-dessus de lui.  Et si l'homme
apprenait aussi  voler, malheur  lui!  _ quelle hauteur_ - sa
rapacit volerait-elle!


23.


C'est ainsi que je veux l'homme et la femme: l'un apte  la guerre,
l'autre apte  engendrer, mais tous deux aptes  danser avec la tte et
les jambes.

Et que chaque jour o l'on n'a pas dans une fois au moins soit perdu
pour nous!  Et que toute vrit qui n'amne pas au moins une hilarit
nous semble fausse!


24.


Veillez  la faon dont vous concluez vos mariages, veillez  ce que ce
ne soit pas une mauvaise _conclusion_!  Vous avez conclu trop tt: il
s'en _suit_ donc - une rupture!

Et il vaut mieux encore rompre le mariage que de se courber et de
mentir! - Voil ce qu'une femme m'a dit: "Il est vrai que j'ai bris
les liens du mariage, mais les liens du mariage m'avaient d'abord
brise - moi!"

J'ai toujours trouv que ceux qui taient mal assortis taient altrs
de la pire vengeance: ils se vengent sur tout le monde de ce qu'ils ne
peuvent plus marcher sparment.

C'est pourquoi je veux que ceux qui sont de bonne foi disent: "Nous
nous aimons: _veillons_  nous garder en affection!  Ou bien notre
promesse serait-elle une mprise!"

- "Donnez-nous un dlai, une petite union pour que nous voyions si nous
sommes capables d'une longue union!  C'est une grande chose que d'tre
toujours  deux!"

C'est ainsi que je conseille  tous ceux qui sont de bonne foi; et que
serait donc mon amour du Surhumain et de tout ce qui doit venir si je
conseillais et si je parlais autrement!

Il ne faut pas seulement vous multiplier, mais vous _lever_ -  mes
frres, que vous soyez aids en cela par le jardin du mariage.


25.


Celui qui a acquis l'exprience des anciennes origines finira par
chercher les sources de l'avenir et des origines nouvelles. -

O mes frres, il ne se passera plus beaucoup de temps jusqu' ce que
jaillissent de nouveaux peuples, jusqu' ce que de nouvelles sources
mugissent dans leurs profondeurs.

Car le tremblement de terre - c'est lui qui enfouit bien des fontaines
et qui cre beaucoup de soif: il lve aussi  la lumire les forces
intrieures et les mystres.

Le tremblement de terre rvle des sources nouvelles.  Dans le
cataclysme de peuples anciens, des sources nouvelles font irruption.

Et celui qui s'crie: "Regardez donc, voici _une_ fontaine pour
beaucoup d'altrs, _un_ coeur pour beaucoup de langoureux, _une_
volont pour beaucoup d'instruments": - c'est autour de lui que
s'assemble un _peuple_, c'est--dire beaucoup d'hommes qui essayent.

Qui sait commander et qui doit obir - _c'est ce que l'on essaie l_.
Hlas! avec combien de recherches, de divinations, de conseils,
d'expriences et de tentatives nouvelles!

La socit humaine est une tentative, voil ce que j'enseigne, - une
longue recherche; mais elle cherche celui qui commande!  - une
tentative,  mes frres! et _non_ un "contrat"!  Brisez, brisez-moi de
telles paroles qui sont des paroles de coeurs lches et des
demi-mesures!


26.


O mes frres! o est le plus grand danger de tout avenir humain?
N'est-ce pas chez les bons et les justes! - chez ceux qui parlent et
qui sentent dans leur coeur: "Nous savons dj ce qui est bon et juste,
nous le possdons aussi; malheur  ceux qui veulent encore chercher sur
ce domaine!"

Et quel que soit le mal que puissent faire les mchants: le mal que
font les bons est le plus nuisible des maux!

Et quel que soit le mal que puissent faire les calomniateurs du monde;
le mal que font les bons est le plus nuisible des maux!

O mes frres, un jour quelqu'un a regard dans le coeur des bons et des
justes et il a dit: "Ce sont les pharisiens."  Mais on ne le comprit
point.

Les bons et les justes eux-mmes ne devaient pas le comprendre: leur
esprit est prisonnier de leur bonne conscience.  La btise des bons est
une sagesse insondable.

Mais ceci est la vrit: il _faut_ que les bons soient des pharisiens,
- ils n'ont pas de choix!

_Il faut_ que les bons crucifient celui qui s'invente sa propre vertu!
Ceci _est_ la vrit!

Un autre cependant qui dcouvrit leur pays, - le pays, le coeur et le
terrain des bons et des justes: ce fut celui qui demanda: "Qui
hassent-ils le plus?"

C'est le _crateur_ qu'ils hassent le plus: celui qui brise des tables
et de vieilles valeurs, le briseur, - c'est lui qu'ils appellent
criminel.

Car les bons ne _peuvent_ pas crer: ils sont toujours le commencement
de la fin: - ils crucifient celui qui crit des valeurs nouvelles sur
des tables nouvelles, ils sacrifient l'avenir pour _eux-mmes_, ils
crucifient tout l'avenir des hommes!

Les bons - furent toujours le commencement de la fin. -


27.


O mes frres, avez-vous aussi compris cette parole? et ce que j'ai dit
un jour du "dernier homme"? -

Chez qui y a-t-il les plus grands dangers pour l'avenir des hommes?
N'est-ce pas chez les bons et les justes?

_Brisez, brisez-moi les bons et les justes!_ O mes frres, avez-vous
aussi compris cette parole?


28.


Vous fuyez devant moi?  Vous tes effrays?  Vous tremblez devant cette
parole?

O mes frres, ce n'est que lorsque vous ai dit de briser les bons et
les tables des bons, que j'ai embarqu l'homme sur la pleine mer.

Et c'est maintenant seulement que lui vient la grande terreur, le grand
regard circulaire, la grande maladie, le grand dgot, le grand mal de
mer.

Les bons vous ont montr des ctes trompeuses et de fausses scurits;
vous tiez ns dans les mensonges des bons et vous vous y tes abrits.
 Les bons ont fauss et dnatur toutes choses jusqu' la racine.

Mais celui qui dcouvrit le pays "homme", dcouvrit en mme temps le
pays "l'avenir des hommes".  Maintenant vous devez tre pour moi des
matelots braves et patients!

Marchez droit,  temps,  mes frres, apprenez  marcher droit!  La mer
est houleuse: il y en a beaucoup qui ont besoin de vous pour se
redresser.

La mer est houleuse: tout est dans la mer.  Eh bien! allez, vieux
coeurs de matelots!

Qu'importe la patrie!  Nous voulons faire voile vers _l-bas_, vers le
_pays de nos enfants!_ au large.  L-bas, plus fougueux que la mer,
bouillonne notre grand dsir.


29.


"Pourquoi si dur? - dit un jour au diamant le charbon de cuisine; ne
sommes-nous pas proches parents?-"

Pourquoi si mous?  O mes frres, je vous le demande: n'tes-vous donc
pas - mes frres?

Pourquoi si mous, si flchissants, si mollissants?  Pourqoui y a-t-il
tant de reniement, tant d'abngation dans votre coeur? si peu de
destine dans votre regard?

Et si vous ne voulez pas tre des destines, des inexorables: comment
pourriez-vous un jour _vaincre_ avec moi?

Et si votre duret ne veut pas tinceler, et trancher, et inciser:
comment pourriez-vous un jour _crer_ avec moi?

Car les crateurs sont durs.  Et cela doit vous sembler batitude
d'empreindre votre main en des sicles, comme en de la cire molle, -
batitude d'crire sur la volont des millnaires, comme sur de
l'airain, - plus dur que de l'airain, plus noble que l'airain.  Le plus
dur seul est le plus noble.

O mes frres, je place au-dessus de vous cette table nouvelle: _DEVENEZ
DURS!_


30.


O toi ma volont!  Trve de toute misre, toi _ma_ ncessit!  Garde
moi de toutes les petites victoires!

Hasard de mon me que j'appelle destine!  Toi qui es en moi et
au-dessus de moi!  Garde-moi et rserve-moi pour _une_ grande destine!

Et ta dernire grandeur, ma volont, conserve-la pour la fin, - pour
que tu sois implacable _dans_ ta victoire!  Hlas! qui ne succombe pas
 sa victoire!

Hlas! quel oeil ne s'est pas obscurci dans cette ivresse de
crpuscule?  Hlas! quel pied n'a pas trbuch et n'a pas dsappris la
marche dans la victoire! - Pour qu'un jour je sois prt det mr lors du
grand Midi: prt et mr comme l'airain chauff a blanc, comme le nuage
gros d'clairs et le pis gonfl de lait: - prt  moi-mme et  ma
volont la plus cache: un arc qui brle de connatre sa flche, une
flche qui brle de connatre son toile: - une toile prte et mre
dans son midi, ardente et transperce, bienheureuse de la flche
cleste qui la dtruit: - soleil elle-mme et implacable volont de
soleil, prte  dtruire dans la victoire!

O volont! trve de toute misre, toi _ma_ ncessit!  Rserve-moi pour
_une_ grande victoire! -


Ainsi parlait Zarathoustra.





LE CONVALESCENT


1.


Un matin, peu de temps aprs son retour dans sa caverne, Zarathoustra
s'lana de sa couche comme un fou, se mit  crier d'une voix
formidable, gesticulant comme s'il y avait sur sa couche un Autre que
lui et qui ne voulait pas se lever; et la voix de Zarathoustra
retentissait de si terrible manire que ses animaux effrays
s'approchrent de lui et que de toutes les grottes et de toutes les
fissures qui avoisinaient la caverne de Zarathoustra, tous les animaux
s'enfuirent, - volant, voltigeant, rampant et sautant, selon qu'ils
avaient des pieds ou des ailes.  Mais Zarathoustra pronona ces paroles:

Debout, pense vertigineuse, surgis du plus profond de mon tre!  Je
suis ton chant du coq et ton aube matinale, dragon endormi; lve-toi!
Ma voix finira bien par te rveiller!

Arrache les tampons de tes oreilles: coute!  Car je veux que tu
parles!  Lve-toi!  Il y a assez de tonnerre ici pour que mme les
tombes apprennent  entendre!

Frotte tes yeux, afin d'en chasser le sommeil, toute myopie et tout
aveuglement.  Ecoute-moi aussi avec tes yeux: ma voix est un remde,
mme pour ceux qui sont ns aveugles.

Et quand une fois tu serras veill, tu le resteras  jamais.  Ce n'est
pas _mon_ habitude de tirer de leur sommeil d'antiques aeules, pour
leur dire - de se rendormir!

Tu bouges, tu t'tires et tu rles?  Debout! debout! ce n'est point
rler - mais parler qu'il te faut!  Zarathoustra t'appelle,
Zarathoustra l'impie!

Moi Zarathoustra, l'affirmateur de la vie, l'affirmateur de la douleur,
l'affirmateur du cercle ternel - c'est toi que j'appelle, toi la plus
profonde de mes penses!

O joie!  Tu viens, - je t'entends!  Mon abme _parle_.  J'ai retourn
vers la lumire ma dernire profondeur!

O joie!  Viens ici!  Donne-moi la main -  Ah! Laisse!  Ah! Ah! -
dgot! dgot! dgot! -  Malheur  moi!


2.


Mais  peine Zarathoustra avait-il dit ces mots qu'il s'effondra 
terre tel un mort, et il resta longtemps comme mort.  Lorsqu'il revint
 lui, il tait ple et tremblant, et il resta couch et longtemps il
ne voulut ni manger ni boire.  Il reste en cet tat pendant sept jours;
ses animaux cependant ne le quittrent ni le jour ni la nuit, si ce
n'est que l'aigle prenait parfois son vol pour chercher de la
nourriture.  Et il dposait sur la couche de Zarathoustra  tout ce
qu'il ramenait dans ses serres: en sorte que Zarathoustra finit par
tre couch sur un lit de baies jaunes et rouges, de grappes, de pommes
d'api, d'herbes odorantes et de pommes de pins.  Mais  ses pieds, deux
brebis que l'aigle avait drobes  grand'peine  leurs bergers taient
tendues.

Enfin, aprs sept jours, Zarathoustra se redressa sur sa couche, prit
une pomme d'api dans la main, se mit  la flairer et trouva son odeur
agrable.  Alors les animaux crurent que l'heure tait venue de lui
parler.

"O Zarathoustra, dirent-ils, voici sept jours que tu gis ainsi les yeux
appesantis: ne veux-tu pas enfin te remettre sur tes jambes?

Sors de ta caverne: le monde t'attend comme un jardin.  Le vent se joue
des lourds parfums qui veulent venir  toi; et tous les ruisseaux
voudraient courir  toi.

Toutes les choses soupirent aprs toi, alors que toi tu est rest seul
pendant sept jours, - sors de ta caverne!  Toutes les choses veulent
tre mdecins!

Une nouvelle certitude est-elle venue vers toi, lourde et charge de
ferment?  Tu t'es couch l comme une pte qui lve, ton me se
gonflait et dbordait de tous ses bords.-"

- O mes animaux, rpondit Zarathoustra, continuez  babiller ainsi et
laissez-moi couter!  Votre babillage me rconforte: o l'on babille,
le monde me semble tendu devant moi comme un jardin.

Quelle douceur n'y a-t-il pas dans les mots et les sons! les mots et
les sons ne sont-ils pas les arcs-en-ciel et des ponts illusoires jets
entre des tres  jamais spars?

A chaque me appartient un autre monde, pour chaque me toute autre me
est un arrire-monde.

C'est entre les choses les plus semblables que mentent les plus beaux
mirages; car les abmes les plus troits sont plus les difficiles 
franchir.

Pour moi - comment y aurait-il quelque chose en dehors de moi?  Il n'y
pas de non-moi!  Mais tous les sons nous font oublier cela; comme il
est doux que nous puissions l'oublier!

Les noms et les sons n'ont-ils pas t donns aux choses, pour que
l'homme s'en rconforte?  N'est-ce pas une douce folie que le langage:
en parlant l'homme danse sur toutes les choses.

Comme toute parole est douce, comme tous les mensonges des sons
paraissent doux!  Les sons font danser notre amour sur des arcs-en-ciel
diaprs." -

- "O Zarathoustra , dirent alors les animaux, pour ceux qui pensent
comme nous, ce sont les choses elles-mmes qui dansent: tout vient et
se tend la main, et rit, et s'enfuit - et revient.

Tout va, tout revient, la roue de l'existence tourne ternellement.
Tout meurt, tout refleurit, le cycle de l'existence se poursuit
ternellement.

Tout se brise, tout s'assemble  nouveau; ternellement se btit le
mme difice de l'existence.  Tout se spare, tout se salue de nouveau;
l'anneau de l'existence se reste ternellement fidle  lui-mme.

A chaque moment commence l'existence; autour de chaque _ici_ se dploie
la sphre _l-bas_.  Le centre est partout.  Le sentier de l'ternit
est tortueux." -

- "O espigles que vous tes,  serinettes! Rpondit Zarathoustra en
souriant de nouveau, comme vous saviez bien ce qui devait s'accomplir
en sept jours: - et comme ce monstre s'est gliss au fond de ma gorge
pour m'touffer!  Mais d'un coup de dent je lui ai coup la tte et je
l'ai crache loin de moi.

Et vous, - vous en avez dj fait une rengaine!  Mais maintenant je
suis couch l, fatigu d'avoir mordu et d'avoir crach, malade encore
de ma propre dlivrance.

_Et vous avez t spectateurs de tout cela?_  O mes animaux, tes-vous
donc cruels, vous aussi?  Avez-vous voulu contempler ma grande douleur
comme font les hommes?  Car l'homme est le plus cruel de tous les
animaux.

C'est en assistant  des tragdies,  des combats de taureaux et  des
crucifixions que, jusqu' prsent, il s'est senti plus  l'aise sur la
terre; et lorsqu'il s'inventa l'enfer, ce fut, en vrit, son paradis
sur la terre.

Quand le grand homme crie: - aussitt le petit accourt  ses cts; et
l'envie lui fait pendre la langue hors de la bouche.  Mais il appelle
cela sa "compassion".

Voyez le petit homme, le pote surtout - avec combien d'ardeur ses
paroles accusent-elles la vie!  Ecoutez-le, mais n'oubliez pas
d'entendre le plaisir qu'il y a dans toute accusation!

Ces accusateurs de la vie: la vie, d'une oeillade, en a raison.  "Tu
m'aimes? dit-elle, l'effronte; attends un peu, je n'ai pas encore le
temps pour toi."

L'homme est envers lui-mme l'animal le plus cruel; et, chez tous ceux
qui s'appellent pcheurs", "porteurs de croix" et "pnitents",
n'oubliez pas d'entendre la volupt qui se mle  leurs plaintes et 
leurs accusations!

Et moi-mme - est-ce que je veux tre par l l'accusateur de l'homme?
Hlas! mes animaux, le plus grand mal est ncessaire pour le plus grand
bien de l'homme, c'est la seule chose que j'ai apprise jusqu' prsent,
- le plus grand mal est la meilleure part de la _force_ de l'homme, la
pierre la plus dure pour le crateur suprme; il faut que l'homme
devienne meilleur _et_ plus mchant: -

Je n'ai pas t attach  _cette_ croix, qui est de savoir que l'homme
est mchant, mais j'ai cri comme personne encore n'a cri:

"Hlas! pourquoi sa pire mchancet est-elle si petite!  Hlas!
pourquoi sa meilleure bont est-elle si petite!"

Le grand dgot de l'homme - c'est _ce dgot_ qui m'a touff et qui
m'tait entr dans le gosier; et aussi ce qu'avait prdit le devin:
"Tout est gal rien ne vaut la peine, le savoir touffe!"

Un long crpuscule se tranait en boitant devant moi, une tristesse
fatigue et ivre jusqu' la mort, qui disait d'une voix coupe de
billements:

"Il reviendra ternellement, l'homme dont tu est fatigu, l'homme
petit" - ainsi billait ma tristesse, tranant la jambe sans pouvoir
s'endormir.

La terre humaine se transformait pour moi en caverne, son sein se
creusait, tout ce qui tait vivant devenait pour moi pourriture,
ossements humains et pass en ruines.

Mes soupirs se penchaient sur toutes les tombes humaines et ne
pouvaient plus les quitter; mes soupirs et mes questions coassaient,
touffaient, rongeaient et se plaignaient jour et nuit:

- "Hlas! l'homme reviendra ternellement!  L'homme petit reviendra
ternellement!" -

Je les ai vus nus jadis, le plus grand et le plus petit des hommes:
trop semblables l'un  l'autre, - trop humains, mme le plus grand!

Trop petit le plus grand! -  Ce fut l ma lassitude de l'homme!  Et
l'ternel retour, mme du plus petit! -  Ce fut l ma lassitude de
toute existence!

Hlas! dgot! dgot! dgot!" - Ainsi parlait Zarathoustra ,
soupirant et frissonnant, car il se souvenait de sa maladie.  Mais
alors ses animaux ne le laissrent pas continuer.

"Cesse de parler, convalescent! - ainsi lui rpondirent ses animaux,
mais sors d'ici, va o t'attend le monde, semblable  un jardin.

Va auprs des rosiers, des abeilles et des essaims de colombes! va
surtout auprs des oiseaux chanteurs: afin d'apprendre leur _chant_!

Car le chant convient aux convalescents; celui qui se porte bien parle
plutt.  Et si celui qui se porte bien veut des chants, c'en seront
d'autres cependant que ceux du convalescent."

- "O espigles que vous tes,  serinettes, taisez-vous donc! -
rpondit Zarathoustra en riant de ses animaux.  Comme vous savez bien
quelle consolation je me suis invente pour moi-mme en sept jours!

Qu'il me faille chanter de nouveau, c'est _l_ la consolation que j'ai
invente pour moi, c'est l la gurison.  Voulez-vous donc aussi faire
de cela une rengaine?"

- "Cesse de parler, lui rpondirent derechef ses animaux; toi qui es
convalescent, apprte-toi plutt une lyre, une lyre nouvelle!

Car vois donc, Zarathoustra!  Pour tes chants nouveaux, il faut une
lyre nouvelle.

Chante,  Zarathoustra et que tes chants retentissent comme une
tempte, guris ton me avec des chants nouveaux: afin que tu puisses
porter ta grande destine qui ne fut encore la destine de personne!

Car tes animaux savent bien qui tu es, Zarathoustra, et ce que tu dois
devenir: voici, _tu es le prophte de l'ternel retour des choses_, -
ceci est maintenant _ta_ destine!

Qu'il faille que tu enseignes le premier cette doctrine, - comment
cette grande destine ne serait-elle pas aussi ton plus grand danger et
ta pire maladie!

Vois, nous savons ce que tu enseignes: que toutes les choses reviennent
ternellement et que nous revenons nous-mmes avec elles, que nous
avons dj t l une infinit de fois et que toutes choses ont t
avec nous.

Tu enseignes qu'il y a une grande anne du devenir, un monstre de
grande anne: il faut que, semblable  un sablier, elle se retourne
sans cesse  nouveau, pour s'couler et se vider  nouveau: - en sorte
que toutes ces annes se ressemblent entre elles, en grand et aussi en
petit, - en sorte que nous sommes nous-mmes semblables  nous-mmes,
dans cette grande anne, en grand et aussi en petit.

Et si tu voulais mourir  prsent,  Zarathoustra: voici, nous savons
aussi comment tu te parlerais  toi-mme: - mais tes animaux te
supplient de ne pas mourir encore!

Tu parlerais sans trembler et tu pousserais plutt un soupir
d'allgresse: car un grand poids et une grande angoisse seraient
enlevs de toi, de toi qui es le plus patient! -

"Maintenant je meurs et je disparais, dirais-tu, et dans un instant je
ne serai plus rien.  Les mes sont aussi mortelles que les corps.

Mais un jour reviendra le rseau des causes o je suis enserr, - il me
recrera!  Je fais moi-mme partie des causes de l'ternel retour des
choses.

Je reviendrai avec ce soleil, avec cette terre, avec cet aigle, avec ce
serpent - _non pas_ pour une vie nouvelle, ni pour une vie meilleure ou
semblable: - je reviendrai ternellement pour cette mme vie,
identiquement pareille, en grand et aussi en petit, afin d'enseigner de
nouveau l'ternel retour de toutes choses, - afin de proclamer 
nouveau la parole du grand Midi de la terre et des hommes, afin
d'enseigner de nouveau aux hommes le venue du Surhumain.

J'ai dit ma parole, ma parole me brise: ainsi le veut ma destine
ternelle, - je disparais en annonciateur!

L'heure est venue maintenant, l'heure o celui qui disparat se bnit
lui-mme.  Ainsi - _finit_ le dclin de Zarathoustra." -

Lorsque les animaux eurent prononc ces paroles, ils se turent et
attendirent que Zarathoustra leur dit quelque chose: mais Zarathoustra
n'entendait pas qu'ils se taisaient.  Il tait tendu tranquille, les
yeux ferms, comme s'il dormait, quoiqu'il ne ft pas endormi: car il
s'entretenait avec son me.  Le serpent cependant et l'aigle,
lorsqu'ils le trouvrent ainsi silencieux, respectrent le grand
silence qui l'entourait et se retirrent avec prcaution.





DU GRAND DSIR


O mon me, je t'ai appris  dire "aujourd'hui", comme "autrefois" et
"jadis", et  danser ta ronde par-dessus tout ce qui tait ici, l et
l-bas.

O mon me, je t'ai dlivre de tous les recoins, j'ai loign de toi la
poussire, les araignes et le demi-jour.

O mon me, j'ai lav de toit toute petite pudeur et la vertu des
recoins et je t'ai persuad d'tre nue devant les yeux du soleil.

Avec la tempte qui s'appelle "esprit", j'ai souffl sur ta mer
houleuse; j'en ai chass tous les nuages et j'ai mme trangl
l'egorgeur qui s'appelle "pch".

O mon me, je t'ai donn le droit de dire "non", comme la tempte, et
de dire "oui" comme dit "oui" le ciel ouvert: tu es maintenant calme
comme la lumire et tu passes  travers les temptes ngatrices.

O mon me, je t'ai rendu la libert sur ce qui est cr et sur ce qui
est incr: et qui connat comme toi la volupt de l'avenir?

O mon me, je t'ai enseign le mpris qui ne vient pas comme la
vermoulure, le grand mpris aimant qui aime le plus o il mprise le
plus.

O mon me, je t'ai appris  persuader de telle sorte que les causes
mmes se rendent  ton avis: semblable au soleil qui persuade mme la
mer  monter  sa hauteur.

O mon me, j'ai enlev de toi toute obissance, toute gnuflexion et
toute servilit; je t'ai donn moi-mme le nom de "trve de misre" et
de "destine".

O mon me, je t'ai donn des noms nouveaux et des jouets multicolores,
je t'ai appele "destine", et "circonfrence des circonfrences", et
"nombril du temps", et "cloche d'azur".

O mon me, j'ai donn toute la sagesse  boire  ton domaine terrestre,
tous les vins nouveaux et aussi les vins de la sagesse, les vins qui
taient forts de temps immmorial.

O mon me, j'ai vers sur toi toutes les clarts et toutes les
obscurits, tous les silences et tous les dsirs: - alors tu as grandi
pour moi comme un cep de vigne.

O mon me, tu es l maintenant, lourde et pleine d'abondance, un cep de
vigne aux mamelles gonfles, charg de grappes de raisin pleines et
d'un brun dor: - pleine et crase de ton bonheur, dans l'attente et
dans l'abondance, honteuse encore dans ton attente.

O mon me, il n'y a maintenant plus nulle part d'me qui soit plus
aimante, plus enveloppante et plus large!  O donc l'avenir et le pass
seraient-ils plus prs l'un de l'autre que chez toi?

O mon me, je t'ai tout donn et toutes mes mains se sont dpouilles
pour toi: - et maintenant!  Maintenant tu me dis en souriant, pleine de
mlancolie: "Qui de nous deux doit dire merci? - n'est-ce pas au
donateur de remercier celui qui a accept d'avoir bien voulu prendre?
N'est-ce pas un besoin de donner?  N'est-ce pas - piti de prendre?" -

O mon me, je comprends le sourire de ta mlancolie: ton abondance tend
maintenant elle-mme las mains, pleines de dsirs!

Ta plnitude jette ses regards sur les mers mugissantes, elle cherche
et attend; le dsir infini de la plnitude jette un regard  travers le
ciel souriant de tes yeux!

Et, en vrit,  mon me!  Qui donc verrait ton sourire sans fondre en
larmes?  Les anges eux-mmes fondent en larmes  cause de la trop
grande bont de ton sourire.

C'est ta bont, ta trop grande bont, qui ne veut ni se lamenter, ni
pleurer: et pourtant,  mon me, ton sourire dsire les larmes, et ta
bouche tremblante les sanglots.

"Toute larme n'est-elle pas une plainte?  Et toute plainte une
accusation?"  C'est ainsi que tu te parles  toi-mme et c'est pourquoi
tu prfres sourire,  mon me, sourire que de rpandre ta peine -
rpandre en des flots de larmes toute la peine que te cause ta
plnitude et toute l'anxit de la vigne qui la fait soupirer aprs le
vigneron et la serpe du vigneron!

Mais si tu ne veux pas pleurer, pleurer jusqu' l'puisement ta
mlancolie de pourpre, il faudra que tu _chantes_,  mon me! -
Vois-tu, je souris moi-mme, moi qui t'ai prdit cela: - chanter d'une
voix mugissante, jusqu' ce que toutes les mers deviennent
silencieuses, pour ton grand dsir, - jusqu' ce que, sur les mers
silencieuses et ardentes, plane la barque, la merveille dore, dont
l'or s'entoure du sautillement de toutes les choses bonnes, malignes et
singulires: - et de beaucoup d'animaux, grands et petits, et de tout
ce qui a des jambes lgres et singulires, pour pouvoir courir sur des
sentiers de violettes, - vers la merveille dore, vers la barque
volontaire et vers son matre: mais c'est lui qui est le vigneron qui
attend avec sa serpe de diamant, - ton grand librateur,  mon me,
l'ineffable - pour qui seuls les chants de l'avenir sauront trouver des
noms!  Et, en vrit, dj ton haleine a le parfum des chants de
l'avenir, - dj tu brles et tu rves, dj ta soif boit  tous les
puits consolateurs aux chos graves, dj ta mlancolie se repose dans
la batitude des chants de l'avenir! -

O mon me, je t'ai tout donn, et mme ce qui tait mon dernier bien,
et toutes mes mains se sont dpouilles pour toi: - _que je t'aie dit
de chanter_, voici, ce fut mon dernier don!

Que je t'aie dit de chanter, parle donc, parle: _qui_ de nous deux
maintenant doit dire - merci? - Mieux encore: chante pour moi, chante
mon me!  Et laisse-moi te remercier! -


Ainsi parlait Zarathoustra.





L'AUTRE CHANT DE LA DANSE


1.


"Je viens de regarder dans tes yeux,  vie: j'ai vu scintiller de l'or
dans tes yeux nocturnes, - cette volupt a fait cesser les battements
de mon coeur.

- j'ai vu une barque d'or scintiller sur des eaux nocturnes, un berceau
dor qui enfonait, tirait de l'eau et faisait signe!

Tu jetais un regard vers mon pied fou de danse, un regard berceur,
fondant, riant et interrogateur: deux fois seulement, de tes petites
mains, tu remuas ta crcelle - et dj mon pied se dandinait, ivre de
danse. -

Mes talons se cambraient, mes orteils coutaient pour te comprendre: le
danseur ne porte-t-il pas son oreille - dans ses orteils!

C'est vers toi que j'ai saut: alors tu t'es recule devant mon lan;
et c'est vers moi que sifflaient les languettes de tes cheveux fuyants
et volants!

D'un bond je me suis recul de toi et de tes serpents: tu te dressais
dj  demi dtourne, les yeux pleins de dsirs.

Avec des regards louches - tu m'enseignes des voies dtournes; sur des
voies dtournes mon pied apprend - des ruses!

Je te crains quand tu es prs de moi, je t'aime quand tu es loin de
moi; ta fuite m'attire, tes recherches m'arrtent: - je souffre, mais,
pour toi, que ne souffrirais-je pas volontiers!

Toi, dont la froideur allume, dont la haine sduit, dont la fuite
attache, dont les moqueries - meuvent: - qui ne te harait pas, grande
lieuse, enveloppeuse, sduisante, chercheuse qui trouve!  Qui ne
t'aimerait pas, innocente, impatiente, htive pcheresse aux veux
d'enfant!

O m'entranes-tu maintenant, enfant modle, enfant mutin?  Et te voil
qui me fuis de nouveau, doux tourdi, jeune ingrat!

Je te suis en dansant, mme sur une piste incertaine.  O es-tu?
Donne-moi la main!  Ou bien un doigt seulement!

Il y a l des cavernes et des fourrs: nous allons nous garer! -
Halte!  Arrte-toi!  Ne vois-tu pas voltiger des hiboux et des
chauves-souris?

Toi, hibou que tu es!  Chauve-souris!  Tu veux me narguer?  O
sommes-nous?  C'est des chiens que tu as appris  hurler et  glapir.

Aimablement tu claquais devant moi de tes petites dents blanches, tes
yeux mchants ptillent vers moi  travers ta petite crinire boucle!

Quelle danse par monts et par vaux! je suis le chasseur: - veux-tu tre
mon chien ou mon chamois?

A ct de moi maintenant!  Et plus vite que cela, mchante sauteuse!
Maintenant en haut!  Et de l'autre ct! - Malheur  moi!  En sautant
je suis tomb moi-mme!

Ah! regarde comme je suis tendu! regarde, ptulante, comme j'implore
ta grce!  J'aimerais bien  suivre avec toi - des sentiers plus
agrables! - les sentiers de l'amour,  travers de silencieux buissons
multicolores!  Ou bien l-bas, ceux qui longent le lac: des poissons
dors y nagent et y dansent!

Tu es fatigue maintenant?  Il y a l-bas des brebis et des couchers de
soleil: n'est-il pas beau de dormir quand les bergers jouent de la
flte?

Tu es si fatigue?  Je vais t'y porter, laisse seulement flotter tes
bras!  As-tu peut-tre soif? - j'aurais bien quelque chose, mais ta
bouche n'en veut pas!

O ce maudit serpent, cette sorcire glissante, brusque et agile!  O
t'es-tu fourre?  Mais sur mon visage je sens deux marques de ta main,
deux taches rouges!

Je suis vraiment fatigu d'tre toujours ton berger moutonnier!
Sorcire! j'ai chant pour toi jusqu' prsent, maintenant pour _moi_
tu dois - crier!

Tu dois danser et crier au rythme de mon fouet!  Je n'ai pourtant pas
oubli le fouet? - Non!" -


2.


Voil ce que me rpondit alors la vie, en se bouchant ses dlicates
oreilles:

"O Zarathoustra!  Ne claque donc pas si pouvantablement de ton fouet!
Tu le sais bien: le bruit assassine les penses, - et voil que me
viennent de si tendres penses.

Nous sommes tous les deux de vrais propres  rien, de vrais fainants.
C'est par del le bien et mal que nous avons trouv notre le et notre
verte prairie - nous les avons trouves tout seuls  nous deux!  C'est
pourquoi il faut que nous nous aimions l'un l'autre!

Et si mme nous ne nous aimons pas du fond du coeur, - faut-il donc
s'en vouloir, quand on ne s'aime pas du fond du coeur?

Et que je t'aime, que je t'aime souvent de trop, tu sais cela: et la
raison en est que je suis jaloux de ta sagesse. Ah! cette vieille folle
sagesse!

Si ta sagesse se sauvait une fois de toi, hlas! vite mon amour, lui
aussi, se sauverait de toi." -

Alors la vie regarda pensive derrire elle et autour d'elle et elle dit
 voix basse: "O Zarathoustra, tu ne m'es pas assez fidle!

Il s'en faut de beaucoup que tu ne m'aimes autant que tu le dis; je
sais que tu songes  me quitter bientt.

Il y a un vieux bourdon, lourd, trs lourd: il sonne la nuit l-haut,
jusque dans ta caverne: - quand tu entends cette cloche sonner les
heures  minuit, tu songes  me quitter entre une heure et minuit: - tu
y songes,  Zarathoustra, je sais que tu veux bientt m'abandonner!" -

"Oui, rpondis-je en hsitant, mais tu le sais aussi -"  Et je lui dis
quelque chose  l'oreille, en plein dans ses touffes de cheveux
embrouilles, dans ses touffes jaunes et folles.

"Tu _sais_ cela,  Zarathoustra?  Personne ne sait cela -"

Et nous nous sommes regards, nous avons jet nos regards sur la vertre
prairie, o passait la fracheur du soir, et nous avons pleur
ensemble. - Mais alors la vie m'tait plus chre que ne m'a jamais t
toute ma sagesse. -


Ainsi parlait Zarathoustra.


3.


_Un!_
O homme prends garde!
_Deux!_
Que dit minuit profond?
_Trois!_
"J'ai dormi, j'ai dormi -,
_Quatre!_
"D'un rve profond je me suis veill: -
_Cinq!_
"Le monde est profond,
_Six!_
"Et plus profond que ne pensait le jour.
_Sept!_
"Profonde est sa douleur -,
_Huit!_
"La joie - plus profonde que l'affliction.
_Neuf!_
"La douleur dit: Passe et finis!
_Dix!_
"Mais toute joie veut l'ternit -
_Onze!_
" - veut la profonde ternit!"
_Douze!_





LES SEPT SCEAUX

(_ou: Le chant de L'Alpha et de L'Omga_)


1.


Si je suis un devin et plein de cet esprit divinatoire qui chemine sur
une haute crte entre deux mers, - qui chemine entre le pass et
l'avenir, comme un lourd nuage, - ennemi de tous les touffants
bas-fonds, de tout ce qui est fatigu et qui ne peut ni mourir ni
vivre: prt  l'clair dans le sein obscur, prt au rayons de clart
rdempteur, gonfl d'clairs affirmateurs! qui se rient de leur
affirmation! prt  des foudres divinatrices: - mais bienheureux celui
qui est ainsi gonfl!

Et, en vrit, il faut qu'il soit longtemps suspendu au sommet, comme
un lourd orage, celui qui doit un jour allumer la lumire de l'avenir! -

O, comment ne serais-je pas ardent de l'ternit, ardent du nuptial
anneau des anneaux, - l'anneau du devenir et du retour?

Jamais encore je n'ai trouv la femme qe qui je voudrais avoir des
enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime,  ternit!

Car je t'aime,  ternit!


2.


Si jamais ma colre a viol des tombes, recul des bornes frontires et
jet de vieilles tables brises dans des profondeurs  pic:

Si jamais ma moquerie a parpill des paroles dcrpites, si je suis
venu comme un balai pour les araignes, et comme un vent purificateur
pour les cavernes mortuaires, vieilles et moisies:

Si je me suis jamais assis plein d'allgresse,  l'endroit o sont
enterrs des dieux anciens, bnissant et aimant le monde,  ct des
monuments d'anciens calomniateurs du monde: - car j'aimerai mme les
glises et les tombeaux des dieux, quand le ciel regardera d'un oeil
clair  travers leurs votes brises; j'aime  tre assis sur les
glises dtruites, semblable  l'herbe et au rouge pavot -

O comment ne serais-je pas ardent de l'ternit, ardent du nuptial
anneau des anneaux - l'anneau du devenir et du retour?

Jamais encore je n'ai trouv la femme de qui je voudrais avoir des
enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime,  ternit!

Car je t'aime,  ternit!


3.


Si jamais un souffle est venu vers moi, un souffle de ce souffle
crateur, de cette ncessit divine qui force mme les hasards  danser
les danses d'toiles:

Si jamais j'ai ri du rire de l'clair crateur que suit en grondant,
mais avec obissance, le long tonnerre de l'action:

Si jamais j'ai jou aux ds avec des dieux,  la table divine de la
terre, en sorte que la terre tremblait et se brisait, soufflant en
l'air des fleuves de flammes: - car la terre est une table divine,
tremblante de nouvelles paroles cratrices et d'un bruit de ds divins:
-

O comment ne serais-je pas ardent de l'ternit, ardent du nuptial
anneau des anneaux, - l'anneau du devenir et du retour?

Jamais encore je n'ai trouv la femme de qui je voudrais avoir des
enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime,  ternit!

Car je t'aime,  ternit!


 4.


Si jamais j'ai bu d'un long trait  cette cruche cumante d'pices et
de mixtures, o toutes choses sont bien mlanges:

Si jamais ma main a ml le plus lointain au plus proche, le feu 
l'esprit, la joie  la peine et les pires choses aux meilleures:

Si je suis moi-mme un grain de ce sable rdempteur, qui fait que
toutes choses se mlent bien dans la cruche des mixtures: - car il
existe un sel qui lie le bien au mal; et le mal lui-mme est digne de
servir d'pice et de faire dborder l'cume de la cruche: -

O comment ne serais-je pas ardent de l'ternit, ardent du nuptial
anneau des anneaux, - l'anneau du devenir et du retour?

Jamais encore je n'ai trouv la femme de qui je voudrais avoir des
enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime,  ternit!

Car je t'aime,  ternit!


5.


Si j'aime la mer et tout ce qui ressemble  la mer et le plus encore
quand fougueuse elle me contredit:

Si je porte en moi cette joie du chercheur, cette joie qui pousse la
voile vers l'inconnu, s'il y a dans ma joie une joie de navigateur:

Si jamais mon allgresse s'cria: "Les ctes ont disparu - maintenant
ma dernire chane est tombe - l'immensit sans bornes bouillonne
autour de moi, bien loin de moi scintillent le temps et l'espace,
allons! en route! Vieux coeur!" -

O comment ne serais-je pas ardent de l'ternit, ardent du nuptial
anneau des anneaux, - l'anneau du devenir et du retour?

Jamais encore je n'ai trouv la femme de qui je voudrais avoir des
enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime,  ternit!

Car je t'aime,  ternit!


6.


Si ma vertu est une vertu de danseur, si souvent des deux pieds j'ai
saut dans des ravissements d'or et d'meraude:

Si ma mchancet est une mchancet riante qui se sent chez elle sous
des branches de roses et des haies de lys: - car dans le rire tout ce
qui est mchant se trouve ensemble, mais sanctifi et affranchi par sa
propre batitude:

Et ceci est mon alpha et mon omga, que tout ce qui est lourd devienne
lger, que tout corps devienne danseur, tout esprit oiseau: et, en
vrit, ceci est mon alpha et mon omga! -

O comment ne serais-je pas ardent de l'ternit, ardent du nuptial
anneau des anneaux, l'anneau du devenir et du retour?

Jamais encore je n'ai trouv la femme de qui je voudrais avoir des
enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime,  ternit!

Car je t'aime,  ternit!


7.


Si jamais j'ai dploy des ciels tranquilles au-dessus de moi, volant
de mes propres ailes dans mon propre ciel:

Si j'ai nag en me jouant dans de profonds lointains de lumire, si la
sagesse d'oiseau de ma libert est venue: - car ainsi parle la sagesse
de l'oiseau: "Voici il n'y a pas d'en haut, il n'y a pas d'en bas!
Jette-toi  et l, en avant, en arrire, toi qui es lger!  Chante! ne
parle plus! - "toutes les paroles ne sont-elles pas faites pour ceux
qui sont lourds?  Toutes les paroles ne mentent-elles pas  celui qui
est lger?  Chante! ne parle plus!" -

O comment ne serais-je pas ardent de l'ternit, ardent du nuptial
anneau des anneaux, l'anneau du devenir et du retour?

Jamais encore je n'ai trouv la femme de qui je voudrais avoir des
enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime,  ternit!

Car je t'aime,  ternit!






QUATRIME ET DERNIRE PARTIE

_Hlas, o fit-on sur la terre plus de folies que parmi les
misricordieux, et qu'est-ce qui fit plus de mal sur la terre que la
folie des misricordieux?
Malheur  tous ceux qui aiment sans avoir une hauteur qui est au-dessus
de leur piti!
Ainsi me dit un jour le diable: "Dieu aussi a son enfer: c'est son
amour des hommes."
Et dernirement je l'ai entendu dire ces mots: "Dieu est mort; c'est sa
piti des hommes qui a tu Dieu."
Zarathoustra, des Misricordieux.



L'OFFRANDE DU MIEL



- Et de nouveau des mois et des annes passrent sur l'me de
Zarathoustra et il ne s'en apercevait pas; ses cheveux cependant
devenaient blancs.  Un jour qu'il tait assis sur une pierre devant sa
caverne, regardant en silence dans le lointain - car de ce point on
voyait la mer, bien loin par-dessus des abmes tortueux, - ses animaux
pensifs tournrent autour de lui et finirent par se placer devant lui.

"O Zarathoustra, dirent-ils, cherches-tu des yeux ton bonheur? -
Qu'importe le bonheur, rpondit-il, il y a longtemps que je n'aspire
plus au bonheur, j'aspire  mon oeuvre. - O Zarathoustra, reprirent
derechef les animaux, tu dis cela comme quelqu'un qui est satur de
bien.  N'es-tu pas couch dans un lac de bonheur teint d'azur? -
Petits espigles, rpondit Zarathoustra en souriant, comme vous avez
bien choisi la parabole!  Mais vous savez aussi que mon bonheur est
lourd et qu'il n'est pas comme une vague mobile: il me pousse et il ne
veut pas s'en aller de moi, adhrent comme de la poix fondue." -

Alors ses animaux pensifs tournrent derechef autour de lui, et de
nouveau ils se placrent devant lui.  "O Zarathoustra, dirent-ils,
c'est donc  cause de cela que tu deviens toujours plus jaune et plus
fonc, quoique tes cheveux se donnent des airs d'tre blancs et faits
de chanvre?  Vois donc, tu es assis dans ta poix et dans ton malheur! -
 Que dites-vous l, mes animaux, s'cria Zarathoustra  en riant, en
vrit j'ai blasphm en parlant de poix.  Ce qui m'arrive, arrive 
tous les fruits qui mrissent.  C'est le _miel_ dans mes veines qui
rend mon sang plus pais et aussi mon me plus silencieuse.  - Il doit
en tre ainsi,  Zarathoustra, reprirent les animaux, en se pressant
contre lui; mais ne veux-tu pas aujourd'hui monter sur une haute
montagne?  L'air est pur et aujourd'hui, mieux que jamais, on peut
vivre dans le monde.  - Oui, mes animaux, repartit Zarathoustra, vous
conseillez  merveille et tout  fait selon mon coeur: je veux monter
aujourd'hui sur une haute montagne!  Mais veillez  ce que j'y trouve
du miel  ma porte, du miel des ruches dores, du miel jaune et blanc
et bon et d'une fracheur glaciale.  Car sachez que l-haut je veux
prsenter l'offrande du miel." -

Cependant, lorsque Zarathoustra fut arriv au sommet, il renvoya les
animaux qui l'avaient accompagn, et il s'aperut qu'il tait seul: -
alors il rit de tout coeur, regarda autour de lui et parla ainsi:

J'ai parl d'offrandes et d'offrandes de miel; mais ce n'tait l
qu'une ruse de mon discours et, en vrit, une folie utile!  Dj je
puis parler plus librement l-haut que devant les retraites des ermites
et les animaux domestiques des ermites.

Que parlais-je de sacrifier?  Je gaspille ce que l'on me donne, moi le
gaspilleur aux mille bras: comment oserais-je encore appeler cela -
sacrifier!

Et lorsque j'ai demand du miel, c'tait une amorce que je demandais,
des ruches dores et douces et farouches dont les ours grognons et les
oiseaux singuliers sont friands: - je demandais la meilleure amorce,
l'amorce dont les chasseurs et les pcheurs ont besoin.  Car si le
monde est comme une sombre fort peuple de btes, jardin des dlices
pour tous les chasseurs sauvages, il me semble ressembler plutt encore
 une mer abondante et sans fond, - une mer pleine de poissons
multicolores et de crabes dont les dieux mmes seraient friands, en
sorte qu' cause de la mer ils deviendraient pcheurs et jetteraient
leurs filets: tant le monde est riche en prodiges grands et petits!

Surtout le monde des hommes, la mer des hommes: - c'est vers _elle_ que
je jette ma ligne dore en disant: ouvre-toi, abme humain!

Ouvre-toi et jette-moi tes poissons et tes crabes scintillants!  Avec
ma meilleure amorce j'attrape aujourd'hui pour moi les plus prodigieux
poissons humains!

C'est mon bonheur que je jette au loin, je le disperse dans tous les
lointains, entre l'orient, le midi et l'occident, pour voir si beaucoup
de poissons humains n'apprendront pas  mordre et  se dbattre au bout
de mon bonheur.

Jusqu' ce que victimes de mon hameon pointu et cach, il leur faille
monter jusqu' _ma_ hauteur, les plus multicolores goujons des
profondeurs auprs du plus mchant des pcheurs de poissons humains.

Car je suis _cela_ ds l'origine et jusqu'au fond du coeur, tirant,
attirant, soulevant et levant, un tireur, un dresseur et un ducateur,
qui jadis ne s'est pas dit en vain: "Deviens qui tu es!"

Donc, que les hommes _montent_ maintenant auprs de moi; car j'attends
encore les signes qui me disent que le moment de ma descente est venu;
je ne descends pas encore moi-mme parmi les hommes, comme je le dois.

C'est pourquoi j'attends ici, rus et moqueur, sur les hautes
montagnes, sans tre ni impatient ni patient, mais plutt comme
quelqu'un qui a dsappris la patience, - puisqu'il ne "ptit" plus.

Car ma destine me laisse du temps: m'aurait-elle oubli?  Ou bien,
assise  l'ombre derrire une grosse pierre, attraperait-elle des
mouches?

Et en vrit je suis reconnaissant  ma destine ternelle de ne point
me pourchasser ni me pousser et de me laisser du temps pour faire des
farces et des mchancets: en sorte qu'aujourd'hui j'ai pu gravir cette
haute montagne pour y prendre du poisson.

Un homme a-t-il jamais pris du poisson sur de hautes montagnes!  Et
quand mme ce que je veux l-haut est une folie: mieux vaut faire une
folie que de devenir solennel et vert et jaune  force d'attendre dans
les profondeurs - bouffi de colre  force d'attendre comme le
hurlement d'une sainte tempte qui vient des montagnes, comme un
impatient qui crie vers les valles: "Ecoutez ou je vous frappe avec
les verges de Dieu!"

Non que j'en veuille pour cela  de pareils indigns: je les estime
juste assez pour que j'en rie!  Je comprends qu'ils soient impatients,
ces grands tambours bruyants qui auront la parole aujourd'hui ou jamais!

Mais moi et ma destine - nous ne parlons pas  "l'aujourd'hui", nous
ne parlons pas non plus  "jamais": nous avons de la patience pour
parler, nous en avons le temps, largement le temps.  Car il faudra
pourtant qu'il vienne un jour et il n'aura pas le droit de passer.

Qui devra venir un jour et n'aura pas le droit de passer?  Notre grand
hasard, c'est--dire notre grand et lointain Rgne de l'Homme, le rgne
de Zarathoustra qui dure mille ans. -

Si ce "lointain" est lointain encore, que m'importe!  Il n'en est pas
moins solide pour moi, - plein de confiance je suis debout des deux
pieds sur cette base, - sur une base ternelle, sur de dures roches
primitives, sur ces monts anciens, les plus hauts et les plus durs, de
qui s'approchent tous les vents, comme d'une limite mtorologique,
s'informant des destinations et des lieux d'origine.

Ris donc, ris, ma claire et bien portante mchancet!  Jette du haut
des hautes montagnes ton scintillant rire moqueur!  Amorce avec ton
scintillement les plus beaux poissons humains!

Et tout ce qui, dans toutes les mers, m'appartient  _moi_, ma chose 
moi dans toutes les choses - prends _cela_ pour moi, amne-moi cela
l-haut: c'est ce qu'attend le plus mchant de tous les pcheurs.

Au large, au large, mon hameon!  Descends, va au fond, amorce de mon
bonheur!  Egoutte ta plus douce rose, miel de mon coeur!  Mords,
hameon, mords au ventre toutes les noires afflictions.

Au large, au large, mon oeil!  O que de mers autour de moi, quels
avenirs humains s'lvent  l'aurore!  Et au-dessus de moi - quel
silence ros!  Quel silence sans nuages!





LE CRI DE DTRESSE


Le lendemain Zarathoustra tait de nouveau assis sur sa pierre devant
la caverne, tandis que ses animaux erraient de par le monde, afin de
rapporter des nourritures nouvelles, - et aussi du miel nouveau: car
Zarathoustra avait gaspill et dissip le vieux miel jusqu' le
dernire parcelle.

Mais, tandis qu'il tait assis l, un bton dans la main, suivant le
trac que l'ombre de son corps faisait sur la terre, plong dans une
profonde mditation, et, en vrit! ni sur lui-mme, ni sur son ombre -
il tressaillit soudain et fut saisi de frayeur: car il avait vu une
autre ombre  ct de la sienne.  Et, virant sur lui-mme en se levant
rapidement, il vit le devin debout  ct de lui, le mme qu'il avait
une fois nourri et dsaltr  sa table, le proclamateur de la grande
lassitude qui enseignait: "Tout est gal, rien ne vaut la peine, le
monde n'a pas de sens, le savoir trangle."  Mais depuis lors son
visage s'tait transform; et lorsque Zarathoustra  le regarda en face,
son coeur fut effray derechef: tant les prdictions funestes et les
foudres consumes passaient sur ce visage.

Le devin qui avait compris ce qui se passait dans l'me de Zarathoustra
passa sa main sur son visage, comme s'il et voulu en effacer des
traces; Zarathoustra fit de mme de son ct.  Lorsqu'ils se furent
ainsi ressaisis et fortifis tous deux, ils se donnrent les mains pour
montrer qu'ils voulaient se reconnatre.

"Sois le bienvenu, dit Zarathoustra, devin de la grande lassitude, tu
ne dois pas avoir t vainement, jadis, mon hte et mon commensal.
Aujourd'hui aussi mange et bois dans ma demeure et pardonne qu'un
vieillard joyeux soit assis  table avec toi! - Un vieillard joyeux,
rpondit le devin en secouant la tte; qui que tu sois ou qui que tu
veuilles tre,  Zarathoustra, tu ne le seras plus longtemps l-haut,
dans peu de temps ta barque ne sera plus  l'abri! -  Suis-je donc 
l'abri?" demanda Zarathoustra en riant. -  "Les vagues autour de ta
montagne montent et montent sans cesse, rpondit le devin, les vagues
de l'immense misre et de l'affliction: elles finiront bientt par
soulever ta barque en par t'enlever avec elle." -  Alors Zarathoustra
se tut et s'tonna. - "N'entends-tu rien encore? continua le devin:
n'est-ce pas un bruissement et un bourdonnement qui vient de l'abme?"
-  Zarathoustra se tut encore et couta: alors il entendit un cri
prolong que les abmes se jetaient et se renvoyaient, car aucun d'eux
ne voulait le garder: tant il avait un son funeste.

"Fatal proclamateur, dit enfin Zarathoustra, c'est l le cri de
dtresse et l'appel d'un homme; il sort probablement d'une mer noire.
Mais que m'importe la dtresse des hommes!  Le dernier pch qui m'a
t rserv, - sais-tu quel est son nom?"

"Piti!" rpondit le devin d'un coeur dbordant et en levant les deux
mains: - "O Zarathoustra, je viens pour te faire commettre ton dernier
pch!" -

A peine ces paroles avaient-elles t prononces que le cri retentit de
nouveau, plus long et plus anxieux qu'auparavant et dj beaucoup plus
prs.  "Entends-tu, entends-tu,  Zarathoustra? s'cria le devin, c'est
 toi que s'adresse le cri, c'est  toi qu'il appelle: viens, viens,
viens, il est temps, il est grand temps!" -

Mais Zarathoustra se taisait, troubl et branl; enfin il demanda
comme quelqu'un qui hsite en lui-mme: "Et qui est celui qui m'appelle
l-bas?"

"Tu le sais bien, rpondit vivement le devin, pourquoi te caches-tu?
C'est _l'homme suprieur_ qui t'appelle  son secours!"

"L'homme suprieur, cria Zarathoustra, saisi d'horreur: Que veut-il?
Que veut-il?  L'homme suprieur!  Que veut-il ici?" - et sa peau se
couvrit de sueur.

Le devin cependant ne rpondit pas  l'angoisse de Zarathoustra, il
coutait et coutait encore, pench vers l'abme.  Mais comme le
silence s'y prolongeait longtemps, il tourna son regard en arrire et
il vit Zarathoustra debout et tremblant.

"O Zarathoustra, commena-t-il d'une voix attriste, tu n'as pas l'air
de quelqu'un que son bonheur fait tourner: il te faudra danser pour ne
pas tomber  la renverse!

Et si tu voulais mme danser devant moi et faire toutes tes gambades:
personne ne pourrait me dire: "Regarde, voici la danse du dernier homme
joyeux!"

Si quelqu'un qui cherche ici _cet_ homme montait  cette hauteur il
monterait en vain: il trouverait des cavernes et des grottes, des
cachettes pour les gens cachs, mais ni puits de bonheur, ni trsors,
ni nouveaux filons de bonheur.

Du bonheur - comment ferait-on pour trouver le bonheur chez de pareils
ensevelis, chez de tels ermites!  Faut-il que je cherche encore le
dernier bonheur sur les Iles Bienheureuses et au loin parmi les mers
oublies?

Mais tout est gal, rien ne vaut la peine, en vain sont toutes les
recherches, il n'y a plus d'Iles Bienheureuses!" -

Ainsi soupira le devin; mais  son dernier soupir Zarathoustra reprit
sa srnit et son assurance comme quelqu'un qui revient  la lumire,
sortant d'un gouffre profond.  "Non!  Non! trois fois non, s'cria-t-il
d'une voix forte, en se caressant la barbe - je sais cela bien mieux
que toi!  Il y a encore des Iles Bienheureuses!  N'en parle pas,
sac--tristesse, pleurard!

Cesse de glapir, nuage de pluie du matin!  Ne me vois-tu pas dj
mouill de la tristesse et asperg comme un chien?

Maintenant je me secoue et je me sauve loin de toi, pour redevenir sec:
ne t'en tonne pas!  N'ai-je pas l'air courtois?  Mais c'est _ma_ cour
qui est ici.

Pour ce qui en est de ton homme suprieur: Eh bien! je vais vite le
chercher dans ces forts: c'est de _l_ qu'est venu son cri.  Peut-tre
une bte sauvage le met-elle en danger.

Ils est dans _mon_ domaine: je ne veux pas qu'il lui arrive malheur
ici!  Et, en vrit, il y a chez moi beaucoup de btes sauvages." -

A ces mots Zarathoustra s'apprta  partir.  Mais alors le devin se mit
 dire: "O Zarathoustra, tu es un coquin!

Je le sais bien: tu veux te dbarrasser de moi!  Tu prfres te sauver
dans les forts pour poursuivre les btes sauvages!

Mais  quoi cela te servira-t-il?  Le soir tu me trouveras pourtant de
nouveau; je serai assis dans ta propre caverne, patient et lourd comme
une bche - assis l  t'attendre!"

"Qu'il en soit ainsi! s'cria Zarathoustra en s'en allant: et ce qui
m'appartient dans ma caverne, t'appartient aussi,  toi mon hte!

Mais si tu y trouvais encore du miel, eh bien! lche-le jusqu' ce
qu'il n'y en ait plus, ours grognon, et adoucis ton me!  Car se soir
nous allons tre joyeux tous deux.

- joyeux et contents que cette journe soit finie!  Et toi-mme tu dois
accompagner mes chants de tes danses, comme si tu tais mon ours savant.

Tu n'en crois rien, tu secoues la tte?  Eh bien!  Va!  Vieil ours!
Mais moi aussi - je suis un devin."


Ainsi parlait Zarathoustra.





ENTRETIEN AVEC LES ROIS

1.


Une heure ne s'tait pas encore coule depuis que Zarathoustra
s'tait mis en route, dans ses montagnes et dans ses forts, lorsqu'il
vit tout  coup un singulier cortge.  Au milieu du chemin qu'il
voulait prendre s'avanaient deux rois, orns de couronnes et de
ceintures de pourpre, diaprs comme des flamants: ils poussaient devant
eux un  ne charg.  "Que veulent ces rois dans mon royaume?" dit  son
coeur Zarathoustra tonn, et il se cacha en hte derrire un buisson.
Mais lorsque les rois arrivrent tout prs de lui, il dit  mi-voix,
comme quelqu'un qui se parle  lui-mme: "Chose singulire! singulire!
 Comment accorder cela?  Je vois deux rois - et seulement _un_ ne?"

Alors les deux rois s'arrtrent, se mirent  sourire et regardrent du
ct d'o venait la voix, puis ils se dvisagrent rciproquement: "On
pense bien aussi ces choses-l parmi nous, dit le roi de droite, mais
on ne les exprime pas."

Le roi de gauche cependant haussa les paules et rpondit: "Cela doit
tre un gardeur de chvres, ou bien un ermite, qui a trop longtemps
vcu parmi les rochers et les arbres.  Car n'avoir point de socit du
tout gte aussi les bonnes moeurs."

"Les bonnes moeurs, repartit l'autre roi, d'un ton fch et amer:  qui
donc voulons-nous chapper, si ce n'est aux "bonnes moeurs",  notre
"bonne socit"?

Plutt, vraiment, vivre parmi les ermites et les gardeurs de chvres
qu'avec notre populace dore, fausse et farde - bien qu'elle se nomme
la "bonne socit".

- bien qu'elle se nomme "noblesse".  Mais l tout est faux et pourri,
avant tout le sang, grce  de vieilles et de mauvaises maladies et 
de plus mauvais gurisseurs.

Celui que je prfre est aujourd'hui le meilleur, c'est le paysan bien
portant; il est grossier, rus, opinitre et endurant; c'est
aujourd'hui l'espce la plus noble.

Le paysan est le meilleur aujourd'hui; et l'espce paysanne devrait
tre matre!  Cependant c'est le rgne de la populace, - je ne me
laisse plus blouir.  Mais populace veut dire: ple-mle.

Ple-mle populacier: l tout se mle  tout, le saint et le filou, le
hobereau et le juif, et toutes les btes de l'arche de No.

Les bonnes moeurs!  Chez nous tout est faux et pourri.  Personne ne
sait plus vnrer; c'est  _cela_ prcisment que nous voulons
chapper.  Ce sont des chiens friands et importuns, ils dorent les
feuilles des palmiers.

Le dgot qui m'touffe, parce que nous autres rois nous sommes devenus
faux nous-mmes, draps et dguiss par le faste vieilli de nos
anctres, mdailles d'apparat pour les plus btes et les plus russ et
pour tous ceux qui font aujourd'hui de l'usure avec la puissance!

Nous ne _sommes_ pas les premiers et il faut que nous _signifiions_ les
premiers: nous avons fini par tre fatigus et rassasis de cette
tricherie.

C'est de la populace que nous nous sommes dtourns, de tous ces
braillards et de toutes ces mouches crivassires, pour chapper  la
puanteur des boutiquiers, aux impuissants efforts de l'ambition et 
l'haleine ftide -: fi de vivre au milieu de la populace, - fi de
signifier le premier au milieu de la populace!  Ah, dgot! dgot!
dgot!  Qu'importe encore de nous autres rois!" -

"Ta vieille maladie te reprend, dit en cet endroit le roi de gauche, le
dgot te reprend, mon pauvre frre.  Mais tu le sais bien, il y a
quelqu'un qui nous coute."

Aussitt Zarathoustra, qui avait t tout oeil et toute oreille  ces
discours, se leva de sa cachette, se dirigea du ct des rois et
commena:

"Celui qui vous coute, celui qui aime  vous couter, vous qui tes
les rois, celui-l s'appelle Zarathoustra.

Je suis Zarathoustra qui a dit un jour: "Qu'importe encore des rois!
Pardonnez-moi, si je me suis rjoui lorsque vous vous tes dit l'un 
l'autre: "Qu'importe encore de nous autres rois!"

Mais vous tes ici dans _mon_ royaume et sous ma domination: que
pouvez-vous bien chercher dans mon royaume?  Peut-tre cependant
avez-vous _trouv_ en chemin ce que _je_ cherche: je cherche l'homme
suprieur."

Lorsque les rois entendirent cela, ils se frapprent la poitrine et
dirent d'un commun accord: "Nous sommes reconnus!

Avec le glaive de cette parole tu tranches la plus profonde obscurit
de nos coeurs.  Tu as dcouvert notre dtresse.  Car voici! nous sommes
en route pour trouver l'homme suprieur - l'homme qui nous est
suprieur: bien que nous soyons des rois.  C'est  lui que nous amenons
cet ne.  Car l'homme le plus haut doit tre aussi sur la terre le
matre le plus haut.

Il n'y a pas de plus dure calamit, dans toutes les destines humaines,
que lorsque les puissants de la terre ne sont pas en mme temps les
premiers hommes.  C'est alors que tout devient faux et monstrueux, que
tout va de travers.

Et quand ils sont les derniers mme, et plutt des animaux que des
hommes: alors la populace monte et monte en valeur, et enfin la vertu
populacire finit par dire: "Voici, c'est moi seule qui suis la vertu!"
-

"Qu'est-ce que je viens d'entendre? rpondit Zarathoustra; quelle
sagesse chez des rois!  Je suis ravi, et, vraiment, dj j'ai envie de
faire un couplet l-dessus: - mon couplet ne sera peut-tre pas pour
les oreilles de tout le monde.  Il y a longtemps que j'ai dsappris
d'avoir de l'gard pour les longues oreilles.  Allons!  En avant!

(Mais  ce moment il arriva que l'ne, lui aussi, prit la parole: il
pronona distinctement et avec mauvaise intention I-A.)

_Autrefois - je crois que c'tait en l'an un -
La sibylle dit, ivre sans avoir bu de vin:
"Malheur, maintenant cela va mal!
"Dclin!  Dclin!  Jamais le monde n'est tomb si bas!
Rome s'est abaisse  la fille,  la maison publique,
Le Csar de Rome s'est abaiss  la bte,
Dieu lui-mme s'est fait juif!"_


2.


Les rois se dlectrent de ce couplet de Zarathoustra; cependant le roi
de droite se prit  dire: "O Zarathoustra, comme nous avons bien fait
de nous mettre en route pour te voir!

Car tes ennemis nous ont montr ton image dans leur miroir: tu y avais
la grimace d'un dmon au rire sarcastique: en sorte que nous avons eu
peur de toi.

Mais qu'importe!  Toujours  nouveau tu pntrais dans nos oreilles et
dans nos coeurs avec tes maximes.  Alors nous avons fini par dire:
qu'importe le visage qu'il a!

Il faut que nous _l'entendions_, celui qui enseigne: "Vous devez aimer
la paix, comme un moyen de guerres nouvelles, et la courte paix plus
que la longue!"

Jamais personne n'a prononc de paroles aussi guerrires: "Qu'est-ce
qui est bien?  Etre braves voil qui est bien.  C'est la bonne guerre
qui sanctifie toute cause."

O Zarathoustra,  ces paroles le sang de nos pres s'est retourn dans
nos corps: cela a t comme la parole du printemps  de vieux tonneaux
de vin.

Quand les glaives se croisaient, semblables  des serpents tachets de
sang, alors nos pres se sentaient ports vers la vie; le soleil de la
paix leur semblait flou et tide, mais la longue paix leur faisait
honte.

Comme ils soupiraient, nos pres, lorsqu'ils voyaient au mur des
glaives polis et inutiles!  Semblables  ces glaives ils avaient soif
de la guerre.  Car un glaive veut boire du sang, un glaive scintille de
dsir." -

- Tandis que les rois parlaient et babillaient ainsi, avec feu, de la
flicit de leurs pres, Zarathoustra  fut pris d'une grande envie de
se moquer de leur ardeur: car c'taient videmment des rois trs
paisibles qu'il voyait devant lui, des rois aux visages vieux et fins.
Mais il se surmonta.  "Allons!  En route! dit-il, vous voici sur le
chemin, l-haut est la caverne de Zarathoustra; et ce jour doit avoir
une longue soire!  Mais maintenant un cri de dtresse pressant
m'appelle loin de vous.

Ma caverne sera honore, si des rois y prennent place pour attendre:
mais il est vrai qu'il faudra que vous attendiez longtemps!

Eh bien!  Qu'importe!  O apprend-on mieux  attendre aujourd'hui que
dans les cours?  Et de toutes les vertus des rois, la seule qui leur
soit reste, - ne s'appelle-t-elle pas aujourd'hui: _savoir_ attendre?"


Ainsi parlait Zarathoustra.





LA SANGSUE


Et Zarathoustra pensif continua sa route, descendant toujours plus bas,
traversant des forts et passant devant des marcages; mais, comme il
arrive  tous ceux qui rflchissent  des choses difficiles, il butta
par mgarde sur un homme.  Et voici, d'un seul coup, un cri de douleur,
deux jurons et vingt injures graves jaillirent  sa face: en sorte que,
dans sa frayeur, il leva sa canne pour frapper encore celui qu'il
venait de heurter.  Pourtant, au mme instant, il reprit sa raison; et
son coeur se mit  rire de la folie qu'il venait de faire.

"Pardonne-moi, dit-il  l'homme, sur lequel il avait butt, et qui
venait de se lever avec colre, pour s"asseoir aussitt, pardonne-moi
et coute avant tout une parabole.

Comme un voyageur qui rve de choses lointaines, sur une route
solitaire, se heurte par mgarde  un chien qui sommeille,  un chien
qui est couch au soleil: - comme tous deux se lvent et s'abordent
brusquement, semblables  des ennemis mortels, tous deux effrays 
mort: ainsi il en a t de nous.

Et pourtant!  Et pourtant! - combien il s'en est fallu de peu qu'ils ne
se caressent, ce chien et ce solitaire!  Ne sont-ils pas tous deux -
solitaires?"

-"Qui que tu sois, rpondit, toujours avec colre, celui que
Zarathoustra venait de heurter, tu t'approches encore trop de moi, non
seulement avec ton pied, mais encore avec ta parabole!

Regarde, suis-je donc un chien?" - et, tout en disant cela, celui qui
tait assis se leva en retirant son bras nu du marcage.  Car il avait
commenc par tre couch par terre tout de son long, cach et
mconnaissable, comme quelqu'un qui guette un gibier des marcages.

"Mais que fais-tu donc?" s'cria Zarathoustra effray, car il voyait
que beaucoup de sang coulait sur le bras nu. - "Que t'est-il arriv?
Une bte malfaisante t'a-t-elle mordu, malheureux?"

Celui qui saignait ricanait toujours avec colre.  "En quoi cela te
regarde-t-il? s'cria l'homme, et il voulut continuer sa route.  Ici je
suis chez moi et dans mon domaine.  M'interroge qui voudra: je ne
rpondrai pas  un maladroit."

"Tu te trompes, dit Zarathoustra plein de piti, en le retenant, tu te
trompes: tu n'es pas ici dans ton royaume, mais dans le mien, et ici il
ne doit arriver malheur  personne.

Appelle-moi toujours comme tu voudras, - je suis celui qu'il faut que
je sois.  Je me nomme moi-mme Zarathoustra.

Allons!  C'est l-haut qu'est le chemin qui mne  la caverne de
Zarathoustra: elle n'est pas bien loin, - ne veux-tu pas venir chez moi
pour soigner tes blessures?

Tu n'as pas eu de chance dans ce monde, malheureux: d'abord la bte t'a
mordu, puis - l'homme a march sur toi!"

Mais lorsque l'homme entendit le nom de Zarathoustra, il se transforma.
 "Que m'arrive-t-il donc? s'cria-t-il, quelle autre proccupation
ai-je encore dans la vie, si ce n'est la proccupation de cet homme
unique qui est Zarathoustra, et cette bte unique qui vit du sang, la
sangsue?

C'est  cause de la sangsue que j'tais couch l, au bord du marcage,
semblable  un pcheur, et dj mon bras tendu avait t mordu dix
fois, lorsqu'une bte plus belle se mit  mordre mon sang, Zarathoustra
lui-mme!

O bonheur!  O miracle!  Bni soit ce jour qui m'a attir dans ce
marcage!  Bnie soit la meilleure ventouse, la plus vivante d'entre
celles qui vivent aujourd'hui, bnie soit la grande sangsue des
consciences, Zarathoustra!"

Ainsi parlait celui que Zarathoustra avait heurt; et Zarathoustra se
rjouit de ses paroles et de leur allure fine et respectueuse.  "Qui
es-tu? Demanda-t-il en lui tendant la main, entre nous il reste
beaucoup de choses  claircir et  rassrner: mais il me semble dj
que le jour se lve clair et pur."

"Je suis _le consciencieux de l'esprit_, rpondit celui qui tait
interrog, et, dans les choses de l'esprit, il est difficile que
quelqu'un s'y prenne d'une faon plus svre, plus troite et plus dure
que moi, except celui de qui je l'ai appris, Zarathoustra lui-mme.

Plutt ne rien savoir que de savoir beaucoup de choses  moiti!
Plutt tre un fou pour son propre compte qu'un sage dans l'opinion des
autres!  Moi - je vais au fond: - qu'importe qu'il soit petit ou grand?
 Qu'il s'appelle marcage ou bien ciel?  Un morceau de terre large
comme la main me suffit: pourvu que ce soit vraiment de la terre solide!

- Un morceau de terre large comme la main: on peut s'y tenir debout.
Dans la vraie science consciencieuse il n'y a rien de grand et rien de
petit."

"Alors tu es peut-tre celui qui cherche  connatre le sangsue?
demanda Zarathoustra; tu poursuis la sangsue jusqu' ses causes les
plus profondes, toi qui es consciencieux?"

"O Zarathoustra, rpondit celui que Zarathoustra avait heurt, ce
serait une monstruosit, comment oserais-je m'aviser d'une pareille
chose!

Mais ce dont je suis matre et connaisseur, c'est du _cerveau_ de la
sangsue: - c'est l _mon_ univers  moi!

Et cela est aussi un univers!  Mais pardonne qu'ici mon orgueil se
manifeste, car sur ce domaine je n'ai pas mon pareil.  C'est pourquoi
j'ai dit: "C'est ici mon domaine".

Combien il y a de temps que je poursuis cette chose unique, le cerveau
de la sangsue, afin que la vrit subtile ne m'chappe plus!  C'est ici
_mo royaume.

- C'est pourquoi j'ai t tout le reste, c'est pourquoi tout le reste
m'est devenu indiffrent; et tout prs de ma science s'tend ma noire
ignorance.

Ma conscience de l'esprit exige de moi que je sache _une_ chose et que
j'ignore tout le reste: je suis dgot de toutes les demi-mesures de
l'esprit, de tous ceux qui ont l'esprit nuageux, flottant et exalt.

O cesse ma probit commence mon aveuglement, et je veux tre aveugle.
O je veux savoir cependant, je veux aussi tre probe, c'est--dire
dur, svre, troit, cruel, implacable.

Que tu aies dit un jour,  Zarathoustra: "L'esprit, c'est la vie qui
incise elle-mme la vie," c'est ce qui m'a conduit et conduit  ta
doctrine.  Et, en vrit, avec mon propre sang, j'ai augment ma propre
science."

- "Comme le prouve l'vidence," interrompit Zarathoustra; et le sang
continuait  couler du bras nu du consciencieux.  Car dix sangsues s'y
taient accroches.

"O singulier personnage, combien d'enseignements contient cette
vidence, c'est--dire toi-mme!  Et je n'oserais peut-tre pas verser
tous les enseignements dans tes oreilles svres.

Allons!  Sparons-nous donc ici!  Mais j'aimerais bien te retrouver.
L-haut est le chemin qui mne  ma caverne.  Tu dois y tre cette nuit
le bienvenu parmi mes htes.

Je voudrais aussi rparer sur ton corps l'outrage que t'a fait
Zarathoustra en te foulant aux pieds: c'est ce  quoi je rflchis.
Mais maintenant un cri de dtresse pressant m'appelle loin de toi."


Ainsi parlait Zarathoustra.





L'ENCHANTEUR


1.


Mais en contournant un rocher, Zarathoustra vit, non loin de l,
au-dessus de lui, sur le mme chemin, un homme qui gesticulait des
membres, comme un fou furieux et qui finit par se prcipiter  terre 
plat ventre.  "Halte! dit alors Zarathoustra  son coeur, celui-l doit
tre l'homme suprieur, c'est de lui qu'est venu ce sinistre cri de
dtresse, - je veux voir si je puis le secourir."  Mais lorsqu'il
accourut  l'endroit o l'homme tait couch par terre, il trouva un
vieillard tremblant, aux yeux fixes; et malgr toute la peine que se
donna Zarathoustra pour le redresser et le remettre sur les jambes, ses
efforts demeurrent vains.  Aussi le malheureux ne sembla-t-il pas
s'apercevoir qu'il y avait quelqu'un auprs de lui; au contraire, il ne
cessait de regarder de ci de l en faisant des gestes touchants, comme
quelqu'un qui est abandonn et isol du monde entier.  Pourtant  la
fin, aprs beaucoup de tremblements, de sursauts et de reploiements sur
soi-mme, il commena  se lamenter ainsi:

Qui me rchauffe, qui m'aime encore?
Donnez des mains chaudes!
donnez des coeurs-rchauds!
Etendu, frissonnant,
un moribond  qui l'on chauffe les pieds -
secou, hlas! de fivres inconnues,
tremblant devant les glaons aigus des frimas, chass par toi, pense!
Innommable!  Voile!  Effrayante!
chasseur derrire les nuages!
Foudroy par toi,
oeil moqueur qui me regarde dans l'obscurit
- ainsi je suis couch,
je me courbe et je me tords, tourment
par tous les martyres ternels,
frapp
par toi, chasseur le plus cruel,
toi, le dieu - inconnu...

Frappe plus fort!
Frappe encore une fois!
Transperce, brise ce coeur!
Pourquoi me tourmenter
de flches pointes?
Que regardes-tu encore,
toi que ne fatigue point la souffrance humaine,
avec un clair divin dans tes yeux narquois?
Tu ne veux pas tuer,
martyriser seulement, martyriser?
Pourquoi - _me_ martyriser?
Dieu narquois, inconnu? -

Ah!  Ah!
Tu t'approches en rampant
au milieu de cette nuit?...
Que veux-tu!
Parles!
Tu me pousses et me presses -
Ah! tu es dj trop prs!
Tu m'entends respirer,
Tu pies mon coeur,
Jaloux que tu est!

- de quoi donc est-tu jaloux?
Ote-toi!  Ote-toi!
Pourquoi cette chelle?
Veux-tu _entrer_,
t'introduire dans mon coeur,
t'introduire dans mes penses
les plus secrtes?
Impudent!  Inconnu! - Voleur!
Que veux-tu voler?
Que veux-tu couter?
Que veux-tu extorquer,
toi qui tortures!
toi - le dieu-bourreau!
Ou bien, dois-je, pareil au chien,
me rouler devant toi?
m'abandonnant, ivre et hors de moi,
t'offrir mon amour - en rampant!

En vain!
Frappe encore!
toi le plus cruel des aiguillons!
Je ne suis pas un chien - je ne suis que ton gibier,
toi le plus cruel des chasseurs!
Ton prisonnier le plus fier,
brigand derrire les nuages...
Parle enfin,
toi qui te caches derrire les clairs!  Inconnu! parle!
Que veux-tu, toi qui guettes sur les chemins, que veux-tu, - de
_moi_?...

Comment?
Une ranon!
Que veux-tu comme ranon?
Demande beaucoup - ma fiert te le conseille!
et parle brivement - c'est le conseil de mon autre fiert!

Ah!  Ah!
C'est moi - moi que tu veux?
Moi - tout entier?...

Ah!  Ah!
Et tu me martyrises, fou que tu es,
tu tortures ma fiert?
Donne-moi de _l'amour_.  Qui me chauffe encore?
qui m'aime encore? -
Donne des mains chaudes,
donne des coeurs-rchauds.
donne-moi,  moi le plus solitaire,
que la glace, hlas! la glace fait
sept fois languir aprs des ennemis,
aprs des ennemis mme,
donne, oui abandonne-_toi_ -  moi,
toi le plus cruel ennemi! -

Parti!
Il a fui lui-mme,
mon seul compagnon,
mon grand ennemi,
mon inconnu,
mon dieu-bourreau!...

- Non!
Reviens!
_avec_ tous les supplices!
O reviens
au dernier de tous les solitaires!
Toutes mes larmes prennent
vers toi leur cours!
Et la dernire flamme de mon coeur -
s'veille pour _toi!_
O, reviens,
Mon dieu inconnu! ma _douleur!_
mon dernier bonheur!


2.


- Mais en cet endroit Zarathoustra ne put se contenir plus longtemps,
il prit sa canne et frappa de toutes ses forces sur celui qui se
lamentait.  "Arrte-toi! lui cria-t-il, avec  un rire courrouc,
arrte-toi, histrion!  Faux monnayeur!  Menteur incarn!  Je te
reconnais bien!

Je veux te mettre le feu aux jambes, sinistre enchanteur, je sais trop
bien en faire cuire  ceux de ton espce!"

-"Cesse, dit le vieillard en se levant d'un bond, ne me frappe plus, 
Zarathoustra!  Tout cela n'a t qu'un jeu!

Ces choses-l font partie de mon art; j'ai voulu te mettre  l'preuve,
en te donnant cette preuve!  Et, en vrit, tu as bien pntr mes
penses!

Mais toi aussi - ce n'est pas une petite preuve que tu m'as donne de
toi-mme.  Tu es _dur_, sage Zarathoustra!  Tu frappes durement avec
tes "vrits", ton bton noueux me force  confesser - _cette_ vrit!"

- "Ne me flatte point, rpondit Zarathoustra, toujours irrit et le
visage sombre, histrion dans l'me!  Tu es un faux-semblant: pourquoi
parles-tu - de vrit?

Toi le paon des paons, mer de vanit, _qu'est-ce_ que tu jouais devant
moi, sinistre enchanteur?  _En qui_ devais-je croire lorsque tu te
lamentais ainsi?"

"_C'est l'expiateur de l'esprit_ que je reprsentais, rpondit le
vieillard: tu as toi-mme invent ce mot jadis - le pote, l'enchanteur
qui finit par tourner son esprit contre lui-mme, celui qui est
transform et que glace sa mauvaise science et sa mauvaise conscience.

Et avoue-le franchement: tu as pris du temps,  Zarathoustra, pour
dcouvrir mes artifices et mes mensonges!  Tu _croyais_  ma misre,
lorsque tu me tenais la tte des deux mains, - je t'ai entendu gmir:
"On l'a trop peu aim, trop peu aim!"  Que je t'aie tromp jusque-l,
c'est ce qui faisait intrieurement jubiler ma mchancet."

"Tu dois en avoir tromp de plus fins que moi, rpondit durement
Zarathoustra.  Je ne suis pas sur mes gardes devant les trompeurs, il
_faut_ que je m'abstienne de prendre des prcautions: ainsi le veut mon
sort.

Mais toi - il _faut_ que tu trompes: je te connais assez pour le
savoir!  Il faut toujours que tes mots aient un double, un triple, un
quadruple sens.  Mme ce que tu viens de me confesser maintenant
n'tait ni assez vrai, ni assez faux pour moi!

Mchant faux monnayeur, comment saurais-tu faire autrement!  Tu
farderais mme ta maladie, si tu te montrais nu devant ton mdecin.

C'est ainsi que tu viens de farder devant moi ton mensonge, lorsque tu
disais: "Je ne l'ai fait _que_ par jeu!"  Il y avait aussi du _srieux_
l-dedans, tu _es_ quelque chose comme un expiateur de l'esprit!

Je te devine bien: tu es devenu l'enchanteur de tout le monde, mais 
l'gard de toi-mme il ne te reste plus ni mensonge ni ruse, - pour
toi-mme tu es dsenchant!

Tu as moissonn le dgot comme ta seule vrit.  Aucune parole n'est
plus vraie chez toi, mais ta bouche est encore vraie: c'est--dire le
dgot qui colle  ta bouche." -

- "Qui es-tu donc! s'cria en cet endroit le vieil enchanteur d'une
voix hautaine.  Qui a le droit de _me_ parler ainsi,  moi qui suis le
plus grand des vivants d'aujourd'hui?" - et un regard vert  fondit de
ses yeux sur Zarathoustra.  Mais aussitt il se transforma et il dit
tristement:

"O Zarathoustra, je suis fatigu de tout cela, mes arts me dgotent,
je ne suis pas _grand_, que sert-il de feindre!  Mais tu le sais bien -
j'ai cherch la grandeur!

Je voulais reprsenter un grand homme et il y en a beaucoup que j'ai
convaincus: mais ce mensonge a dpass ma force.  C'est contre lui que
je me brise.

O Zarathoustra, chez moi tout est mensonge; mais que je me brise - cela
est _vrai_ chez moi!" -

"C'est  ton honneur, reprit Zarathoustra, l'air sombre et le regard
dtourn vers le sol, c'est  ton honneur d'avoir cherch la grandeur,
mais cela te trahit aussi.  Tu n'es pas grand.

Vieil enchanteur sinistre, _ce_ que tu as de meilleur et de plus
honnte, ce que j'honore en toi c'est que tu te sois fatigu de
toi-mme et que tu te sois cri: "Je ne suis pas grand."

C'est en _cela_ que je t'honore comme un expiateur de l'esprit: si mme
cela n'a t que pour un clin d'oeil, dans ce moment tu as t - vrai.

Mais, dis-moi, que cherches-tu ici dans _mes_ forts et parmi _mes_
rochers.  Et si c'est pour _moi_ que tu t'es couch dans mon chemin,
quelle preuve voulais-tu de moi? - en quoi voulais-tu _me_ tenter?"

Ainsi parlait Zarathoustra et ses yeux tincelaient.  Le vieil
enchanteur fit une pause, puis il dit: "Est-ce que je t'ai tent?  Je
ne fais que - chercher.

O Zarathoustra, je cherche quelqu'un de vrai, de droit, de simple,
quelqu'un qui soit sans feinte, un homme de toute probit, un vase de
sagesse, un saint de la connaissance, un grand homme!

Ne le sais-tu donc pas,  Zarathoustra?  _Je cherche Zarathoustra_."


- Alors il y eut un long silence entre les deux; Zarathoustra,
cependant, tomba dans une profonde mditation, en sorte qu'il ferma les
yeux.  Puis, revenant  son interlocuteur, il saisit la main de
l'enchanteur et dit plein de politesse et de ruse:

"Eh bien!  L-haut est le chemin qui mne  la caverne de Zarathoustra.
 C'est dans ma caverne que tu peux chercher celui que tu dsirerais
trouver.

Et demande conseil  mes animaux, mon aigle et mon serpent: ils doivent
t'aider  chercher.  Ma caverne cependant est grande.

Il est vrai que moi-mme - je n'ai pas encore vu de grand homme.  Pour
ce qui est grand, l'oeil du plus subtil est encore trop grossier
aujourd'hui.  C'est le rgne de la populace.

J'en ai dj tant trouv qui s'tiraient et qui se gonflaient, tandis
que le peuple criait: "Voyez donc, voici un grand homme!"  Mais  quoi
servent tous les soufflets de forge!  Le vent finit toujours par en
sortir.

La grenouille finit toujours par clater, la grenouille qui s'est trop
gonfle: alors le vent en sort.  Enfoncer une pointe dans le ventre
d'un enfl, c'est ce que j'appelle un sage divertissements.  Ecoutez
cela, mes enfants!

Notre aujourd'hui appartient  la populace: qui peut encore _savoir_ ce
qui est grand ou petit?  Qui chercherait encore la grandeur avec
succs!  Un fou tout au plus: et les fous russissent.

Tu cherches les grands hommes, singulier fou!  Qui donc t'a _enseign_
 les chercher?  Est-ce aujourd'hui le temps opportun pour cela?  O
chercheur malin, pourquoi - me tentes-tu?" -


Ainsi parlait Zarathoustra, le coeur consol, et, en riant, il continua
son chemin.





HORS DE SERVICE


Peu de temps cependant aprs que Zarathoustra se fut dbarrass de
l'enchanteur, il vit de nouveau quelqu'un qui tait assis au bord du
chemin qu'il suivait, un homme grand et noir avec un visage maigre et
ple.  L'aspect de cet homme le contraria normment.  Malheur  moi,
dit-il  son coeur, je vois de l'affliction masque, ce visage me
semble appartenir  la prtraille; que veulent _ces gens_ dans mon
royaume?

Comment!  J'ai  peine chapp  cet enchanteur: et dj un autre
ncromant passe sur mon chemin, - un magicien quelconque qui impose les
mains, un sombre faiseur de miracles par la grce de Dieu, un onctueux
diffamateur du monde: que le diable l'emporte!

Mais le diable n'est jamais l quand on aurait besoin de lui: toujours
il arrive trop tard, ce maudit nain, ce maudit pied-bot!" -

Ainsi sacrait Zarathoustra, impatient dans son coeur, et il songea
comment il pourrait faire pour passer devant l'homme noir, en
dtournant le regard: mais voici il en fut autrement.  Car, au mme
moment, celui qui tait assis en face de lui s'aperut de sa prsence;
et, semblable quelque peu  quelqu'un  qui arrive un bonheur imprvu,
il sauta sur ses jambes et se dirigea vers Zarathoustra.

"Qui que tu sois, voyageur errant, dit-il, aide  un gar qui cherche,
 un vieillard  qui il pourrait bien arriver malheur ici!

Ce monde est tranger et lointain pour moi, j'ai aussi entendu hurler
les btes sauvages; et celui qui aurait pu me donner asile a lui-mme
disparu.

J'ai cherch le dernier homme pieux, un saint et un ermite, qui, seul
dans sa fort, n'avait pas encore entendu dire ce que tout le monde
sait aujourd'hui."

"_Qu'est-ce_ que tout le monde sait aujourd'hui? Demanda Zarathoustra.
Ceci, peut-tre, que le Dieu ancien ne vit plus, le Dieu en qui tout le
monde croyait jadis?"

"Tu l'as dit, rpondit le vieillard attrist.  Et j'ai servi ce Dieu
ancien jusqu' sa dernire heure.

Mais maintenant je suis hors de service, je suis sans matre et malgr
cela je ne suis pas libre; aussi ne suis-je plus jamais joyeux, si ce
n'est en souvenir.

C'est pourquoi je suis mont dans ces montagnes pour clbrer de
nouveau une fte, comme il convient  un vieux pape et  un vieux pre
de l'glise: car sache que je suis le dernier pape! - un fte de
souvenir pieux et de culte divin.

Mais maintenant il est mort lui-mme, le plus pieux des hommes, ce
saint de la fort qui sans cesse rendait grce  Dieu, par des chants
et des murmures.

Je ne l'ai plus trouv lui-mme lorsque j'ai dcouvert sa chaumire -
mais j'y ai vu deux loups qui hurlaient  cause de sa mort - car tous
les animaux l'aimaient.  Alors je me suis enfui.

Suis-je donc venu en vain dans ces forts et dans ces montagnes?  Mais
mon coeur s'est dcid  en chercher un autre, le plus pieux de tous
ceux qui ne croient pas en Dieu, -  chercher Zarathoustra!"

Ainsi parlait le vieillard et il regardait d'un oeil perant celui qui
tait debout devant lui; Zarathoustra cependant saisit la main du vieux
pape et la contempla longtemps avec admiration.

"Vois donc, vnrable, dit-il alors, quelle belle main effile!  Ceci
est la main de quelqu'un qui a toujours donn la bndiction.  Mais
maintenant elle tient celui que tu cherches, moi Zarathoustra.

Je suis Zarathoustra, l'impie, qui dit: qui est-ce qui est plus impie
que moi, afin que je me rjouisse de son enseignement?"

Ainsi parlait Zarathoustra, pntrant de son regard les penses et les
arrire-penses du vieux pape.  Enfin celui-ci commena:

"Celui qui l'aimait et le possdait le plus, c'est celui qui l'a aussi
le plus perdu: - regarde, je crois que de nous deux, c'est moi
maintenant le plus impie?  Mais qui donc saurait s'en rjouir!"

- "Tu l'as servi jusqu' la fin? demanda Zarathoustra pensif, aprs un
long et profond silence, tu sais _comment_ il est mort?  Est-ce vrai,
ce que l'on raconte, que c'est la piti qui l'a trangl?

- la piti de voir _l'homme_ suspendu  la croix, sans pouvoir
supporter que l'amour pour les hommes  devnt son enfer et enfin sa
mort?" -

Le vieux pape cependant ne rpondit pas, mais il regarda de ct, avec
un air farouche et une expression douloureuse et sombre sur le visage.

"Laisse-le aller, reprit Zarathoustra aprs une longue rflexion, en
regardant toujours le vieillard dans le blanc des yeux.

Laisse-le aller, il est perdu.  Et quoique cela t'honore de ne dire que
du bien de ce mort, tu sais aussi bien que moi, _qui_ il tait: et
qu'il suivait des chemins singuliers."

"Pour parler entre trois yeux, dit le vieux pape rassrn (car il
tait aveugle d'un oeil), sur les choses de Dieu je suis plus clair
que Zarathoustra lui-mme - et j'ai le droit de l'tre.

Mon amour a servi Dieu pendant de longues annes, ma volont suivait
partout sa volont.  Mais un bon serviteur sait tout et aussi certaines
choses que son matre se cache  lui-mme.

C'tait un Dieu cach, plein de mystres.  En vrit, son fils lui-mme
ne lui est venu que par des chemins dtourns.  A la porte de sa
croyance il y a l'adultre.

Celui qui le loue comme le Dieu d'amour ne se fait pas une ide assez
leve sur l'amour mme.  Ce Dieu ne voulait-il pas aussi tre juge?
Mais celui qui aime, aime au del du chtiment et de la rcompense.

Lorsqu'il tait jeune, ce Dieu d'Orient, il tait dur et altr de
vengeance, il s'difia un enfer pour divertir ses favoris.

Mais il finit par devenir vieux et mou et tendre et compatissant,
ressemblant plus  un grand-pre qu' un pre, mais ressemblant
davantage encore  une vieille grand'mre chancelante.

Le visage rid, il tait assis au coin du feu, se faisant des soucis 
cause de la faiblesse de ses jambes, fatigu du monde, fatigu de
vouloir, et il finit par touffer un jour de sa trop grande piti." -

"Vieux pape, interrompit alors Zarathoustra, as-tu vu _cela_ de tes
propres yeux?  Il se peut bien que cela se soit pass ainsi: _ainsi_,
et aussi autrement.  Quand les dieux meurent, ils meurent toujours de
plusieurs sortes de morts.

Eh bien!  De telle ou de telle faon, de telle et de telle faon - il
n'est plus!  Il rpugnait  mes yeux et  mes oreilles, je ne voudrais
rien lui reprocher de pire.

J'aime tout ce qui a le regard clair et qui parle franchement.  Mais
lui - tu le sais bien, vieux prtre, il avait quelque chose de ton
genre, du genre des prtres - il tait quivoque.

Il avait aussi l'esprit confus.  Que ne nous en a-t-il pas voulu, ce
colreux, de ce que nous l'ayons mal compris.  Mais pourquoi ne
parlait-il pas plus clairement?

Et si c'tait la faute  nos oreilles, pourquoi nous donnait-il des
oreilles qui l'entendaient mal?  S'il y avait de la bourbe dans nos
oreilles, eh bien! qui donc l'y avait mise?

Il y avait trop de chose qu'il ne russissait pas, ce potier qui
n'avait pas fini son apprentissage.  Mais qu'il se soit veng sur ses
pots et sur ses cratures, parce qu'il les avait mal russie; - cela
fut un pch contre le _bon got_.

Il y a aussi un bon got dans la piti: ce _bon got_ a fini par dire:
"Enlevez-nous un _pareil_ Dieu.  Plutt encore pas de Dieu du tout,
plutt encore organiser les destines  sa tte, plutt tre fou,
plutt tre soi-mme Dieu!"

- "Qu'entends-je! dit en cet endroit le vieux pape en dressant
l'oreille;  Zarathoustra tu es plus pieux que tu ne le crois, avec une
telle incrdulit.  Il a d y avoir un Dieu quelconque qui t'a converti
 ton impit.

N'est-ce pas ta pit mme qui t'empche de croire  un Dieu?  Et ta
trop grande loyaut finira par te conduire par del le bien et le mal!

Vois donc, ce qui a t rserv pour toi?  Tu as des yeux, une main et
une bouche, qui sont prdestins  bnir de toute ternit.  On ne
bnit pas seulement avec la main.

Auprs de toi, quoique tu veuilles tre le plus impie, je sens une
odeur secrte de longues bndictions: je la sens pour moi,  la fois
bienfaisante et douloureuse.

Laisse-moi tre ton hte,  Zarathoustra, pour une seule nuit!  Nulle
par sur la terre je ne me sentirai mieux qu'auprs de toi!" -

"Amen!  Ainsi soit-il! s'cria Zarathoustra avec un grand tonnement,
c'est l-haut qu'est le chemin, qui mne  la caverne de Zarathoustra.

En vrit, j'aimerais bien t'y conduire moi-mme, vnrable, car j'aime
tous les hommes pieux.  Mais maintenant un cri de dtresse m'appelle en
hte loin de toi.

Dans mon domaine il ne doit arriver malheur  personne: ma caverne est
un bon port.  Et j'aimerais bien  remettre sur terre ferme et sur des
jambes solides tous ceux qui sont tristes.

Mais qui donc t'enlverait _ta_ mlancolie des paules?  Je suis trop
faible pour cela.  En vrit, nous pourrions attendre longtemps jusqu'
ce que quelqu'un te ressuscite ton Dieu.

Car ce Dieu ancien ne vit plus: il est foncirement mort, celui-l."


Ainsi parlait Zarathoustra.





LE PLUS LAID DES HOMMES


- Et de nouveau Zarathoustra erra par les monts et les forts et ses
yeux cherchaient sans cesse, mais nulle part ne se montrait celui qu'il
voulait voir, le dsespr  qui la grande douleur arrachait ces cris
de dtresse.  Tout le long de la route cependant, il jubilait dans son
coeur et tait plein de reconnaissance.  "Que de bonnes choses m'a
donnes cette journe, disait-il, pour me ddommager de l'avoir si mal
commence!  Quels singuliers interlocuteurs j'ai trouvs!

Je vais  prsent remcher longtemps leurs paroles, comme si elles
taient de bons grains; ma dent les broiera, les moudra et les remoudra
sans cesse, jusqu' ce qu'elles coulent comme du lait en l'me!" -

Mais  un tournant de route que dominait un rocher, soudain le paysage
changea, et Zarathoustra entra dans le royaume de la mort.  L se
dressaient de noirs et de rouges rcifs: et il n'y avait ni herbe, ni
arbre, ni chant d'oiseau.  Car c'tait une valle que tous les animaux
fuyaient, mme les btes fauves; seule une espce de gros serpents
verts, horrible  voir, venait y mourir lorsqu'elle devenait vieille.
C'est pourquoi les ptres appelaient cette valle: Mort-des-Serpents.

Zarathoustra, cependant, s'enfona en de noirs souvenirs, car il lui
semblait s'tre dj trouv dans cette valle.  Et un lourd accablement
s'appesantit sur son esprit: en sorte qu'il se mit  marcher lentement
et toujours plus lentement, jusqu' ce qu'il finit par s'arrter.  Mais
alors, comme il ouvrait les yeux, il vit quelque chose qui tait assis
au bord du chemin, quelque chose qui avait figure humaine et qui
pourtant n'avait presque rien d'humain - quelque chose d'innommable.
Et tout d'un coup Zarathoustra fut saisi d'une grande honte d'avoir vu
de ses yeux pareille chose: rougissant jusqu' la racine de ses cheveux
blancs, il dtourna son regard, et dj se remettait en marche, afin de
quitter cet endroit nfaste.  Mais soudain un son s'leva dans le morne
dsert: du sol il monta une sorte de glouglou et un gargouillement,
comme quand l'eau gargouille et fait glouglou la nuit dans une conduite
bouche; et ce bruit finit par devenir une voix humaine et une parole
humaine: - cette voix disait:

"Zarathoustra , Zarathoustra!  Devine mon nigme!  Parle, parle!
Quelle est la _vengeance contre le tmoin?_

Arrte et reviens en arrire, l il y a du verglas!  Prends garde,
prends garde que ton orgueil ne se casse les jambes ici!

Tu te crois sage,  fier Zarathoustra !  Devine donc l'nigme, toi qui
brises les noix les plus dures, - devine l'nigme que je suis!  Parle
donc: qui suis-_je_?"

- Mais lorsque Zarathoustra eut entendu ces paroles, - que pensez-vous
qu'il se passa en son me?  _Il fut pris de compassion_; et il
s'affaissa tout d'un coup comme un chne qui, ayant longtemps rsist 
la cogne des bcherons, - s'affaisse soudain lourdement, effrayant
ceux-l mme qui voulaient l'abattre.  Mais dj il s'tait relev de
terre et son visage se faisait dur.

"Je te reconnais bien, dit-il d'une voix d'airain: _tu es le meurtrier
de Dieu_.  Laisse-moi m'en aller.

Tu n'as pas _support_ celui qui _te_ voyait, - qui te voyait
constamment, dans toute ton horreur, toi, le plus laid des hommes!  Tu
t'es veng de ce tmoin!"

Ainsi parlait Zarathoustra et il se disposait  passer son chemin: mais
l'tre innommable saisit un pan de son vtement et commena 
gargouiller de nouveau et  chercher ses mots.  "Reste!" dit-il enfin -
"Reste!  Ne passe pas ton chemin!  J'ai devin quelle tait la cogne
qui t'a abattu, sois lou,  Zarathoustra de ce que tu es de nouveau
debout!

Tu as devin, je le sais bien, ce que ressent en son me celui qui a
tu Dieu, - le meurtrier de Dieu: Reste!  Assieds-toi l auprs de moi,
ce ne sera pas en vain.

Vers qui irais-je si ce n'est vers toi?  Reste, assieds-toi.  Mais ne
me regarde pas!  Honore ainsi - ma laideur!

Ils me perscutent: maintenant _tu_ es mon suprme refuge.  _Non_
qu'ils me poursuivent de leur haine ou de leurs gendarmes: - oh! je me
moquerais de pareilles perscutions, j'en serais fier et joyeux!

Les plus beaux succs ne furent-ils pas jusqu'ici pour ceux qui furent
le mieux perscuts?  Et celui qui poursuit bien apprend aisment 
_suivre_: - aussi bien n'est-il pas dj - par derrire!  Mais c'est
leur _compassion_ - c'est leur compassion que je fuis et c'est contre
elle que je cherche un refuge chez toi.  O Zarathoustra, protge-moi,
toi mon suprme refuge, toi le seul qui m'aies devin: - tu as devin
ce que ressent en son me celui qui a tu Dieu.  Reste!  Et si tu veux
t'en aller, voyageur impatient: ne prends pas le chemin par lequel je
suis venu.  _Ce_ chemin est mauvais.

M'en veux-tu de ce que, depuis trop longtemps, j'corche ainsi mes
mots?  De ce que dj je te donne des conseils?  Mais sache-le, c'est
moi, le plus laid des hommes, - celui qui a les pieds les plus grands
et les plus lourds.  Partout o _moi_ j'ai pass, le chemin est
mauvais.  Je dfonce et je dtruis tous les chemins.

Mais j'ai bien vu que tu voulais passer en silence prs de moi, et j'ai
vu ta rougeur: c'est par l que j'ai reconnu que tu tais Zarathoustra.

Tout autre m'et jet son aumne, sa compassion, du regard et de la
parole.  Mais pour accepter l'aumne je ne suis pas assez mendiant, tu
l'as devin.

Je suis trop _riche_, riche en choses grandes et formidables, les plus
laides et les plus innommables!  Ta honte,  Zarathoustra, m'a fait
_honneur_!

A grand peine j'ai chapp  la cohue des misricordieux, afin de
trouver le seul qui, entre tous, enseigne aujourd'hui que "la
compassion est importune" - c'est toi,  Zarathoustra! - que ce soit la
piti d'un Dieu ou la piti des hommes: la compassion est une offense 
la pudeur.  Et le refus d'aider peut tre plus noble que cette vertu
trop empresse  secourir.

Mais c'est cette vertu que les petites gens tiennent aujourd'hui pour
la vertu par excellence, la compassion: ils n'ont point de respect de
la grande infortune, de la grande laideur, de la grande difformit.

Mon regard passe au-dessus de tous ceux-l, comme le regard du chien
domine les dos des grouillants troupeaux de brebis.  Ce sont des tres
petits, gris et laineux, pleins de bonne volont et d'esprit moutonnier.

Comme un hron qui, la tte rejete en arrire, fait planer avec mpris
son regard sur de plats marcages: ainsi je jette un coup d'oeil
ddaigneux sur le gris fourmillement des petites vagues, des petites
volonts et des petites mes.

Trop longtemps on leur a donn raison,  ces petites gens: et c'est
_ainsi_ que l'on a fini par leur donner la puissance - maintenant ils
enseignent: "Rien n'est bon que ce que les petites gens appellent bon."

Et ce que l'on nomme aujourd'hui "vrit", c'est ce qu'enseigne ce
prdicateur qui sortait lui-mme de leurs rangs, ce saint bizarre, cet
avocat des petites gens qui tmoignait de lui-mme "je - suis la
vrit".

C'est ce prsomptueux qui est cause que depuis longtemps dj les
petites gens se dressent sur leurs ergots - lui qui, en enseignant "je
suis la vrit", a enseign une lourde erreur.

Fit-on jamais rponse plus courtoise  pareil prsomptueux?  Cependant,
 Zarathoustra, tu passas devant lui en disant: "Non!  Non!  Trois fois
non!"

Tu as mis les hommes en garde contre son erreur, tu fus le premier 
mettre en garde contre la piti - parlant non pas pour tout le monde ni
pour personne, mais pour toi et ton espce.

Tu as honte de la honte des grandes souffrances; et, en vrit, quand
tu dis: "C'est de la compassion que s'lve un grand nuage, prenez
garde,  humains!" - quand tu enseignes: "Tous les crateurs sont durs,
tout grand amour est suprieur  sa piti":  Zarathoustra, comme tu me
sembles bien connatre les signes du temps!

Mais toi-mme - garde-toi de ta -propre- piti!  Car il y en a beaucoup
qui sont en route vers toi, beaucoup de ceux qui se noient et qui
glent. -

Je te mets aussi en garde contre moi-mme.  Tu as devin ma meilleure
et ma pire nigme, - qui j'tais et ce que j'ai fait.  Je connais la
cogne qui peut t'abattre.

Cependant - il _fallut_ qu'il mourt: il voyait avec des yeux qui
voyaient _tout_, - il voyait les profondeurs et les abmes de l'homme,
toutes ses hontes et ses laideurs caches.

Sa piti ne connaissait pas de pudeur: il fouillait les replis les plus
immondes de mon tre.  Il fallut que mourt ce curieux, entre tous les
curieux, cet indiscret, ce misricordieux.

Il me voyait sans cesse _moi_; il fallut me venger d'un pareil tmoin -
si non cesser de vivre moi-mme.

Le Dieu qui voyait tout, _mme l'homme_: ce Dieu devait mourir!
L'homme ne _supporte_ pas qu'un pareil tmoin vive."

Ainsi parlait le plus laid des hommes.  Mais Zarathoustra se leva et
s'apprtait  partir: car il tait glac jusque dans les entrailles.

"Etre innommable, dit-il, tu m'as dtourn de suivre ton chemin.  Pour
te rcompenser, je te recommande le mien.  Regarde, c'est l-haut
qu'est la caverne de Zarathoustra.

Ma caverne est grande et profonde et elle a beaucoup de recoins; le
plus cach y trouve sa cachette.  Et prs de l il y a cent crevasses
et cent rduits pour les animaux qui rampent, qui voltigent et qui
sautent.

O banni qui t'es bannis toi-mme, tu ne veux plus vivre au milieu des
hommes et de la piti des hommes?  Eh bien! fais comme moi!  Ainsi tu
apprendras aussi de moi; seul celui qui agit apprend.

Commence tout d'abord par t'entretenir avec mes animaux!  L'animal le
plus fier et l'animal le plus rus - qu'ils soient pour nous deux les
vritables conseillers!" -

Ainsi parlait Zarathoustra et il continua son chemin, plus pensif
qu'auparavant et plus lentement, car il se demandait beaucoup de choses
et ne trouvait pas aisment de rponses.

"Comme l'homme est misrable! pensait-il en son coeur, comme il est
laid, gonfl de fiel et plein de honte cache!

On me dit que l'homme s'aime soi-mme: hlas, combien doit tre grand
cet amour de soi!  Combien de mpris n'a-t-il pas  vaincre!

Celui-l aussi s'aimait en se mprisant, - il est pour moi un grand
amoureux et un grand mpriseur.

Je n'ai jamais rencontr personne qui se mprist plus profondment:
_cela_ aussi est de la hauteur.  Hlas! _celui-l_ tait-il peut-tre
l'homme suprieur, dont j'ai entendu le cri de dtresse?

J'aime les hommes du grand mpris.  L'homme cependant est quelque chose
qui doit-tre surmont." -





LE MENDIANT VOLONTAIRE


Lorsque Zarathoustra  eut quitt le plus laid des hommes, il se sentit
glac et solitaire: car bien des penses glaciales solitaires lui
passrent par l'esprit, en sorte que ses membres,  cause de cela,
devinrent froids eux aussi.  Mais comme il grimpait toujours plus loin,
par monts et par vaux, tantt le long de verts pturages, parfois aussi
sur de ravins pierreux et sauvages, dont un torrent imptueux avait
jadis fait son lit: son coeur finit par se rchauffer et par se
rconforter.

"Que m'est-il donc arriv? se demanda-t-il, quelque chose de chaud et
de vivant me rconforte, il faut que ce soit dans mon voisinage.

Dj je suis moins seul; je pressens des compagnons, des frres
inconnus qui rdent autour de moi, leur chaude haleine meut mon me."

Mais comme il regardait autour de lui cherchant des consolateurs de sa
solitude: voici, il aperut des vaches rassembles sur une hauteur;
c'taient elles dont le voisinage et l'odeur avaient rchauff son
coeur.  Ces vaches cependant semblaient suivre avec attention un
discours qu'on leur tenait et elles ne prenaient point garde au nouvel
arrivant.

Mais quand Zarathoustra fur arriv tout prs d'elles, il entendit
distinctement qu'une voix d'hommes s'levait de leur milieu; et il
tait visible qu'elles avaient toutes la tte tourne du ct de leur
interlocuteur.

Alors Zarathoustra gravit en toute hte la hauteur et il dispersa les
animaux, car il craignait qu'il ne ft arriv l quelque malheur que la
compassion des vaches aurait difficilement pu rparer.  Mais en cela il
s'tait tromp; car, voici, un homme tait assis par terre et semblait
vouloir persuader aux btes de n'avoir point peur de lui.  C'tait un
homme pacifique, un doux prdicateur de montagnes, dont les yeux
prchaient la bont mme.  "Que cherches-tu ici?" s'cria Zarathoustra
avec stupfaction.

"Ce que je cherche ici? rpondit-il: la mme chose que toi,
trouble-fte! c'est--dire le bonheur sur la terre.

C'est pourquoi je voudrais que ces vaches m'enseignassent leur sagesse.
 Car, sache-le, voici bien une demie matine que je leur parle et elles
allaient me rpondre.  Pourquoi les troubles-tu?

Si nous ne retournons en arrire et ne devenons comme les vaches, nous
ne pouvons pas entrer dans le royaume des cieux.  Car il y a une chose
que nous devrions apprendre d'elles: c'est de ruminer.

Et, en vrit, quand bien mme l'homme gagnerait le monde entier, s'il
n'apprenait pas cette seule chose, je veux dire de ruminer,  quoi tout
le reste lui servirait-il!  Car il ne se dferait point de sa grande
affliction, - de sa grande affliction qui s'appelle aujourd'hui
_dgot_: et qui donc n'a pas aujourd'hui du dgot plein le coeur,
plein la bouche, plein les yeux?  Toi aussi!  Toi aussi!  Mais vois
donc ces vaches!" -

Ainsi parla le prdicateur de la montagne, puis il tourna son regard
vers Zarathoustra, - car jusqu'ici ses yeux taient rests attachs
avec amour sur les vaches: - mais soudain son visage changea.  "Quel
est celui  qui je parle? s'cria-t-il effray en se levant soudain de
terre.

C'est ici l'homme sans dgot, c'est Zarathoustra lui-mme, celui qui a
surmont le grand dgot, c'est bien l'oeil, c'est bien la bouche,
c'est bien le coeur de Zarathoustra lui-mme."

Et, en parlant ainsi, il baisait les mains de celui  qui il
s'adressait, et ses yeux dbordaient de larmes, et il se comportait
tout comme si un prsent ou un trsor prcieux lui ft soudain tomb du
ciel.  Les vaches cependant contemplaient tout cela avec tonnement.

"Ne parle pas de moi, homme singulier et charmant! rpondit
Zarathoustra, en se dfendant de ses caresses, parle-moi d'abord de
toi!  N'est-tu pas le mendiant volontaire, qui jadis jeta loin de lui
une grande richesse, - qui eut honte de la richesse et des riches, et
qui s'enfuit chez les plus pauvres, afin de leur donner son abondance
et son coeur?  Mais ils ne l'accueillirent point."

"Ils ne m'accueillirent point, dit le mendiant volontaire, tu le sais
bien.  C'est pourquoi j'ai fini par aller auprs des animaux et auprs
de ces vaches."

"C'est l que tu as appris, interrompit Zarathoustra, combien il est
plus difficile de bien donner que de bien prendre, que c'est un _art_
de bien donner, que c'est la matrise dernire d'ingnieuse bont."

"Surtout de nos jours, rpondit le mendiant volontaire: aujourd'hui o
tout ce qui est bas s'est soulev, farouche et orgueilleux de son
espce: l'espce populacire.

Car, tu le sais bien, l'heure est venue pour la grande insurrection de
la populace et des esclaves, l'insurrection funeste, longue et lente:
elle grandit et grandit toujours!

Aujourd'hui les petits se rvoltent contre tout ce qui est bienfait et
aumne; que ceux qui sont trop riches se tiennent donc sur leurs gardes!

Malheur  qui, tel un flacon ventru, s'goutte lentement par un goulot
trop troit: - car c'est  ces flacons que l'on casse  prsent
volontiers le col.

Convoitise lubrique, envie fielleuse, pre soif de vengeance, fiert
populacire: tout cela m'a saut au visage.  Il n'est pas vrai que les
pauvres soient bienheureux.  Le royaume des cieux, cependant, est chez
les vaches."

"Et pourquoi n'est-il pas chez les riches?" demanda Zarathoustra pour
l'prouver, tandis qu'il empchait les vaches de flairer familirement
le pacifique aptre.

"Pourquoi me tentes-tu? Rpondit celui-ci.  Tu le sais encore mieux que
moi.  Qu'est-ce donc qui m'a pouss vers les plus pauvres, 
Zarathoustra?  N'tait-ce pas le dgot de nos plus riches? - de ces
forats de la richesse, qui, l'oeil froid, le coeur dvor de penses
de lucre, savent tirer profit de chaque tas d'ordure - de toute cette
racaille dont l'ignominie crie vers le ciel, - de cette populace dore
et falsifie, dont les anctres avaient les doigts crochus, vautours ou
chiffonniers, de cette gent complaisante aux femmes, lubrique et
oublieuse: - car ils ne diffrent gure des prostitues. -

Populace en haut!  Populace en bas!  Qu'importe aujourd'hui encore les
"pauvres" et les "riches"!  J'ai dsappris de fair cette distinction et
je me suis enfui, bien loin, toujours plus loin, jusqu' ce que je sois
venu auprs de ces vaches."

Ainsi parlait l'aptre pacifique, et il soufflait et suait d'motion 
ses propres discours: en sorte que les vaches s'tonnrent derechef.
Mais Zarathoustra, tandis qu'il profrait ces dures paroles, le
regardait toujours en face, avec un sourire, en secouant
silencieusement la tte.

"Tu te fais violence, prdicateur de la montagne, en usant de mots si
durs.  Ta bouche et tes yeux ne sont pas ns pour de pareilles durets.

Ni mme ton estomac  ce qu'il me semble: car il n'est point fait pour
tout ce qui est colre ou haine dbordante.  Ton estomac a besoin
d'aliments plus doux: tu n'es pas un boucher.

Tu me sembles plutt herbivore et vgtarien.  Peut-tre mchonnes-tu
des grains.  Tu n'es en tous les cas pas fait pour les joies carnivores
et tu aimes le miel."

"Tu m'as bien devin, rpondit le mendiant volontaire, le coeur allg.
 J'aime le miel, et je mchonne aussi des grains, car j'ai cherch ce
qui a bon got et rend l'haleine pure: et aussi ce qui demande beaucoup
de temps, et sert de passe-temps et de friandise aux doux paresseux et
aux fainants.

Ces vaches,  vrai dire, l'emportent sur tous en cet art: elles ont
invent de ruminer et de se coucher au soleil.  Aussi
s'abstiennent-elles de toutes les penses lourdes et graves qui
gonflent le coeur."

- " Eh bien! dit Zarathoustra : tu devrais voir aussi _mes_ animaux,
mon aigle et mon serpent, - ils n'ont pas aujourd'hui leur pareil sur
la terre.

Regarde, voici le chemin qui conduit  ma caverne: sois son hte pour
cette nuit.  Et parle, avec mes animaux, du bonheur des animaux, -
jusqu' ce que je rentre moi-mme.  Car  prsent un cri de dtresse
m'appelle en hte loin de toi.  Tu trouves aussi chez moi du miel
nouveau, du miel de ruches dores d'une fracheur glaciale: mange-le!

Mais maintenant prends bien vite cong de tes vaches, homme singulier
et charmant! quoi qu'il puisse t'en coter.  Car ce sont tes meilleurs
amis et tes matres de sagesse!" -

"- A l'exception d'un seul que je leur prfre encore, rpondit le
mendiant volontaire.  Tu es bon toi-mme et meilleur encore qu'une
vache,  Zarathoustra!"

"Va-t'en, va-t'en!  vilain flatteur! s'cria Zarathoustra en colre,
pourquoi veux-tu me corrompre par toutes ces louanges et le miel de ces
flatteries?

"Va-t'en, va-t'en loin de moi!" s'cria-t-il encore une fois en levant
sa canne sur le tendre mendiant: mais celui-ci se sauva en toute hte.





L'OMBRE


Mais  peine le mendiant volontaire s'tait-il sauv, que Zarathoustra,
tant de nouveau seul avec lui-mme, entendit derrire lui une voix
nouvelle qui criait: "Arrte-toi, Zarathoustra!  Attends-moi donc!
C'est moi,  Zarathoustra, moi ton ombre!"  Mais Zarathoustra
n'attendit pas, car un soudain dpit s'empara de lui,  cause de la
grande foule qui se pressait dans ses montagnes.  "O s'en est alle ma
solitude? dit-il.

C'en est vraiment de trop; ces montagnes fourmillent de gens, mon
royaume n'est plus de ce monde, j'ai besoin de montagnes nouvelles.

Mon ombre m'appelle!  Qu'importe mon ombre!  Qu'elle me coure aprs!
Moi - je me sauve d'elle."

Ainsi parlait Zarathoustra  son coeur en se sauvant.  Mais celui qui
tait derrire lui le suivait: en sorte qu'ils taient trois  courir
l'un derrire l'autre, d'abord le mendiant volontaire, puis
Zarathoustra et en troisime et dernier lieu son ombre.    Mais ils ne
couraient pas encore longtemps de la sorte que dj Zarathoustra
prenait conscience de sa folie, et d'un seul coup secouait loin de lui
tout son dpit et tous son dgot.

"Eh quoi! s'cria-t-il, les choses les plus tranges n'arrivrent-elles
pas de tout temps chez nous autres vieux saints et solitaires?

En vrit, ma folie a grandi dans les montagnes!  Voici que j'entends
sonner, les unes derrire les autres, six vieilles jambes de fous!

Mais Zarathoustra a-t-il le droit d'avoir peur d'une ombre?  Aussi
bien, je finis par croire qu'elle a de plus longues jambes que moi."

Ainsi parlait Zarathoustra , riant des yeux et des entrailles.  Il
s'arrta et se retourna brusquement - et voici, il faillit ainsi jeter
 terre son ombre qui le poursuivait: tant elle le serrait de prs et
tant elle tait faible.  Car lorsqu'il l'examina des yeux, il s'effraya
comme devant l'apparition soudaine d'un fantme: tant celle qui tait 
ses trousses tait maigre, noirtre et use, tant elle avait l'air
d'avoir fait son temps.

"Qui es-tu? Demanda imptueusement Zarathoustra.  Que fais-tu ici?  Et
pourquoi t'appelles-tu mon ombre?  Tu ne me plais pas."

"Pardonne-moi, rpondit l'ombre, que ce soit moi; et si je ne te plais
pas, eh bien,  Zarathoustra! je t'en flicite et je loue ton bon got.

Je suis un voyageur, depuis longtemps dj attach  tes talons:
toujours en route, mais sans but, et aussi sans demeure: en sorte qu'il
ne me manque que peu de chose pour tre l'ternel juif errant, si ce
n'est que je ne suis ni juif, ni ternel.

Eh quoi!  Faut-il donc que je sois toujours en route? toujours
instable, entran par le tourbillon de tous les vents?  O terre, tu
devins pour moi trop ronde!

Je me suis pos dj sur toutes les surface; pareil  de la poussire
fatigue, je me suis endormi sur les glaces et les vitres.  Tout me
prend de ma substance, nul ne me donne rien, je me fais mince,  - peu
s'en faut que je ne sois comme une ombre.

Mais c'est toi,  Zarathoustra, que j'ai le plus longtemps suivi et
poursuivi, et, quoique je me sois cach de toi, je n'en tais pas moins
ton ombre la plus fidle: partout o tu te posais je me posais aussi.

A ta suite j'ai err dans les mondes les plus lointains et les plus
froids, semblable  un fantme qui se plait  courir sur les toits
blanchis par l'hiver et sur la neige.

A ta suite j'ai aspir  tout ce qu'il y a de dfendu, de mauvais et de
plus lointain: et s'il est en moi quelque vertu, c'est que je n'ai
jamais redout aucune dfense.

A ta suite j'ai bris ce que jamais mon coeur a ador, j'ai renvers
toutes les bornes et toutes les images, courant aprs les dsirs les
plus dangereux, - en vrit, j'ai pass une fois sur tous les crimes.

A ta suite j'ai perdu la foi en les mots, les valeurs consacres et les
grands noms!  Quand le diable change de peau, ne jette-t-il pas en mme
temps son nom?  Car ce nom aussi n'est qu'une peau.  Le diable lui-mme
n'est peut-tre - qu'une peau.

"Rien n'est vrai, tout est permis" : ainsi disais-je pour me stimuler.
Je me suis jet, coeur et tte, dans les eaux les plus glaces.  Hlas!
combien de fois suis-je sorti d'une pareille aventure nu, rouge comme
une crevisse!

Hlas! qu'ai je fait de toute bont, de toute pudeur, et de toute fois
en les bons!  Hlas! o est cette innocence mensongre que je possdais
jadis, l'innocence des bons et de leurs nobles mensonges!

Trop souvent, vraiment, j'ai suivi la vrit sur les talons: alors elle
me frappait au visage.  Quelquefois je croyais mentir, et voici, c'est
alors seulement que je touchais -  la vrit.

Trop de choses sont  prsent claires pour moi, c'est pourquoi rien ne
m'est plus.  Rien ne vit plus de ce que j'aime, - comment saurais-je
m'aimer encore moi-mme?....................

"Vivre selon mon bon plaisir, ou ne pas vivre du tout": c'est l ce que
je veux, c'est ce que veut aussi le plus saint.  Mais, hlas! comment y
aurait-il encore pour moi un plaisir?

Y a-t-il encore pour moi - un but?  Un port o s'lance _ma_ voile?

Un bon vent?  Hlas! celui-l seul qui sait o il va, sait aussi quel
est pour lui le bon vent, le vent propice.

Que m'est il rest?  Un coeur fatigu et impudent; une volont
instable; des ailes bonnes pour voleter; une pine dorsale brise.

Cette recherche de _ma_ demeure:  Zarathoustra, le sais-tu bien, cette
recherche a t _ma_ cruelle preuve, elle me dvore.

"_O_ est _ma_ demeure?"  C'est elle que je demande, que je cherche,
que j'ai cherche, elle que je n'ai pas trouve.  O ternel partout, 
ternel nulle part,  ternel - en vain!"

Ainsi parlait l'ombre; et le visage de Zarathoustra s'allongeait  ses
paroles.  "Tu es mon ombre!" dit-il enfin avec tristesse.

Ce n'est pas un mince pril que tu cours, esprit libre et voyageur!  Tu
as un mauvais jour:  prends garde  ce qu'il ne soit pas suivi d'un
plus mauvais soir!

Des vagabonds comme toi finissent par se sentir bienheureux mme dans
une prison.  As-tu jamais vu comment dorment les criminels en prison?
Ils dorment en paix, ils jouissent de leur scurit nouvelle.

Garde-toi qu'une foi troite ne finisse par s'emparer de toi, une
illusion dur et svre!  Car dsormais tu es sduit et tent par tout
ce qui est troit et solide.

Tu as perdu le but: hlas! comment pourrais-tu te dsoler ou te
consoler de cette perte?  N'as-tu pas ainsi perdu aussi - ton chemin?

Pauvre ombre errante, esprit volage, papillon fatigu! Veux-tu avoir ce
soir un repos et un asile?  Monte vers ma caverne!

C'est l-haut que monte le chemin qui mne  ma caverne.  Et maintenant
je veux bien vite m'enfuir loin de toi.  Dj je sens comme une ombre
peser sur moi.

Je veux courir seul, pour qu'il fasse de nouveau clair autour de moi.
C'est pourquoi il me faut encore gaiement jouer des jambes.  Pourtant
ce soir - on dansera chez moi!" -


Ainsi parlait Zarathoustra.





EN PLEIN MIDI


- Et Zarathoustra se remit  courir et  courir encore, mais il ne
trouva plus personne.  Il demeurait seul, et il ne faisait toujours que
se trouver
lui-mme.  Alors il jouit de sa solitude, il savoura sa solitude et il
pensa  de bonnes choses - pendant des heures entires.  A l'heure de
midi cependant, lorsque le soleil se trouva tout juste au-dessus de la
tte de Zarathoustra, il passa devant un vieil arbre chenu et noueux
qui tait entirement embrass par le riche amour d'un cep de vigne, de
telle sorte que l'on n'en voyait pas le tronc: de cet arbre pendaient
des raisins jaunes, s'offrant au voyageur en abondance.  Alors
Zarathoustra eut envie d'tancher sa soif lgre en dtachant une
grappe de raisin, et comme il tendait dj la main pour la saisir, un
autre dsir, plus violent encore, s'empara de lui: le dsir de se
coucher au pied de l'arbre,  l'heure du plein midi, pour dormir.

C'est ce que fit Zarathoustra; et aussitt qu'il fut tendu par terre,
dans le silence et le secret de l'herbe multicolore, sa lgre soif
tait dj oublie et il s'endormit.  Car, comme dit le proverbe de
Zarathoustra: "Une chose est plus ncessaire que l'autre."  Ses yeux
cependant restrent ouverts: - car il ne se fatiguait point de regarder
et de louer l'arbre et l'amour du cep de vigne.  Mais, en s'endormant,
Zarathoustra parla ainsi  son coeur:

Silence!  Silence!  Le monde ne vient-il pas de s'accomplir?  Que
m'arrive-t-il donc?

Comme un vent dlicieux danse invisiblement sur les scintillantes
paillettes de la mer, lger, lger comme une plume: ainsi - le sommeil
danse sur moi.

Il ne me ferme pas les yeux, il laisse mon me en veil.  Il est lger,
en vrit, lger comme une plume.

Il me persuade, je ne sais comment? il me touche intrieurement d'une
main caressante, il me fait violence.  Oui, il me fait violence, en
sorte que mon me s'largit: - comme elle s'allonge fatigue, mon me
singulire!  Le soir d'un septime jour est-il venu pour elle en plein
midi?  A-t-elle err trop longtemps dj, bienheureuse, parmi les
choses bonnes et mres?

Elle s'allonge, longuement, - dans toute sa longueur! elle est couche
tranquille, mon me singulire.  Elle a got trop de bonnes choses
dj, cette tristesse dore l'oppresse, elle fait la grimace.

- Comme une barque qui est entre dans sa baie la plus calme: - elle
s'adosse maintenant  la terre, fatigue des longs voyages et des mers
incertaines.  La terre n'est-elle pas plus fidle que la mer?

Comme une barque s'allonge et se presse contre la terre: - car alors il
suffit qu'une araigne tisse son fil de la terre jusqu' elle, sans
qu'il soit besoin de corde plus forte.

Comme une barque fatigue, dans la baie la plus calme: ainsi, moi
aussi, je repose maintenant prs de la terre fidle, plein de confiance
et dans l'attente, attach  la terre par les fils les plus lgers.

O bonheur!  O bonheur!  Que ne chantes-tu pas,  mon me?  Tu es
couche dans l'herbe.  Mais voici l'heure secrte et solennelle, o nul
berger je joue de la flte.

Prends garde!  La chaleur du midi repose sur les prairies.  Ne chante
pas!  Garde le silence!  Le monde est accompli.

Ne chante pas, oiseau des prairies,  mon me!  Ne murmure mme pas!
Regarde donc - silence!  Le vieux midi dort, il remue la bouche: ne
boit-il pas en ce moment une goutte de bonheur - une vieille goutte
brunie, de bonheur dor, de vin dor? son riant bonheur se glisse
furtivement vers lui.  C'est ainsi - que rit un dieu.  Silence! -

- "Combien il faut peu de chose pour suffire au bonheur!"  Ainsi
disais-je jadis, me croyant sage.  Mais c'tait l un blasphme: je
l'ai appris depuis.  Les fous sages parlent mieux que cela.

C'est ce qu'il y a de moindre, de plus silencieux, de plus lger, le
bruissement d'un lzard dans l'herbe, un souffle, un _chutt_, un clin
d'oeil - c'est la _petite_ quantit qui fait la qualit de _meilleur_
bonheur.  Silence!

- Que m'est-il arriv: Ecoute!  Le temps s'est-il donc enfui?  Ne
suis-je pas en train de tomber?...  Ne suis-je pas tomb - coute! -
dans le puits de l'ternit?

- Que m'arrive-t-il?...  Silence!  Je suis frapp - hlas! - au
coeur?...  Au coeur!  O brise-toi, brise-toi, mon coeur, aprs un
pareil bonheur, aprs un pareil coup!

- Comment?  Le monde me vient-il pas de s'accomplir?  Rond et mr?  O
balle ronde et dore - o va-t-elle s'envoler?  Est-ce que je lui cours
aprs!  Chutt!

Silence -" (et en cet endroit Zarathoustra  s'tira et il sentit qu'il
dormait.)

"Lve-toi, se dit-il  lui-mme, dormeur!  Paresseux!  Allons, ouf,
vieilles jambes!  Il est temps, il est grand temps!  Il vous reste
encore une bonne partie du chemin  parcourir. -

Vous vous tes livres au sommeil.  Pendant combien de temps?  Pendant
une demi-ternit!  Allons, lve-toi maintenant, mon vieux coeur!
Combien te faudra-t-il de temps, aprs un pareil sommeil - pour te
rveiller?"

(Mais dj il s'endormait de nouveau, et son me lui rsistait et se
dfendait et se recouchait tout de son long) - "Laisse-moi donc!
Silence!  Le monde ne vient-il pas de s'accomplir?  O cette balle ronde
et dore!" -

"Lve-toi, dit Zarathoustra, petite voleuse, petite paresseuse!
Comment?  Toujours s'tirer, biller, soupirer, tomber au fond des
puits profonds?

Qui es-tu donc?  O mon me!" (et en ce moment, il s'effraya, car un
rayon de soleil tombait du ciel sur son visage.)

"O ciel au-dessus de moi, dit il avec un soupir, en se mettant sur son
sant, tu me regardes?  Tu coutes mon me singulire?

Quand boiras-tu cette goutte de rose qui est tombe sur toutes les
choses de ce monde, - quand boiras-tu cette me singulire -  quand
cela, puits de l'ternit! joyeux abme de midi qui fait frmir! quand
absorberas-tu mon me en toi?

Ainsi parlait Zarathoustra et il se leva de sa couche au pied de
l'arbre, comme d'une ivresse trange, et voici le soleil tait encore
au-dessus de sa tte.  On pourrait en conclure, avec raison, que ce
jour-l Zarathoustra n'avait pas dormi longtemps.





LA SALUTATION


Il tait dj trs tard dans l'aprs-midi, lorsque Zarathoustra, aprs
de longues recherches infructueuses et de vaines courses, revint  sa
caverne.  Mais lorsqu'il se trouva en face d'elle,  peine loign de
vingt pas, il arriva ce  quoi il s'attendait le moins  ce moment: il
entendit de nouveau le grand _cri de dtresse_.  Et, chose trange! 
ce moment le cri venait de sa propre caverne.  Mais c'tait un long
cri, singulier et multiple, et Zarathoustra distinguait parfaitement
qu'il se composait de beaucoup de voix: quoique,  distance, il
ressemblt au cri d'une seule bouche.

Alors Zarathoustra s'lana vers sa caverne et quel ne fut pas le
spectacle qui l'attendait aprs ce concert!  Car ils taient tous assis
les uns prs des autres, ceux auprs desquels il avait pass dans la
journe: le roi de droite et le roi de gauche, le vieil enchanteur, le
pape, le mendiant volontaire, l'ombre, le consciencieux de l'esprit, le
triste devin et l'ne; le plus laid des hommes cependant s'tait mis
une couronne sur la tte et avait ceint deux charpes de pourpre, - car
il aimait  se dguiser et  faire le beau, comme tous ceux qui sont
laids.  Mais au milieu de cette triste compagnie, l'aigle de
Zarathoustra tait debout, inquiet et les plumes hrisses, car il
devait rpondre  trop de choses auxquelles sa fiert n'avait pas de
rponse; et le serpent rus s'tait enlac autour de son cou.

C'est avec un grand tonnement que Zarathoustra regarda tout cela; puis
il dvisagea l'un aprs l'autre chacun de ses htes, avec une curiosit
bienveillante, lisant dans leurs mes et s'tonnant derechef.  Pendant
ce temps, ceux qui taient runis s'taient levs de leur sige, et ils
attendaient avec respect que Zarathoustra prt la parole.  Zarathoustra
cependant parla ainsi:

"Vous qui dsesprez, hommes singuliers!  C'est donc votre cri de
dtresse que j'ai entendu?  Et maintenant je sais aussi o il faut
chercher celui que j'ai cherch en vain aujourd'hui: _l'homme
suprieur_: - il est assis dans ma propre caverne, l'homme suprieur!
Mais pourquoi m'tonnerais-je!  N'est-ce pas moi-mme qui l'ai attir
vers moi par des offrandes de miel et par la maligne tentation de mon
bonheur?

Il me semble pourtant que vous vous entendez trs mal, vos coeurs se
rendent moroses les uns les autres lorsque vous vous trouvez runis
ici, vous qui poussez des cris de dtresse?  Il fallut d'abord qu'il
vnt quelqu'un, -  quelqu'un qui vous ft rire de nouveau, un bon
jocrisse joyeux, un danseur, un ouragan, une girouette tourdie,
quelque vieux fou: - que vous en semble?

Pardonnez-moi donc, vous qui dsesprez, que je parle devant vous avec
des paroles aussi puriles, indignes, en vrit, de pareils htes!
Mais vous ne devinez pas ce qui rend mon coeur ptulant: - c'est
vous-mmes et le spectacle que vous m'offrez, pardonnez-moi!  Car en
regardant un dsespr chacun reprend courage.  Pour consoler un
dsespr - chacun se croit assez fort.

C'est  moi-mme que vous avez donn cette force, - un don prcieux, 
mes htes illustres!  Un vritable prsent d'htes!  Eh bien, ne soyez
pas fchs si je vous offre aussi de ce qui m'appartient.

Ceci est mon royaume et mon domaine: mais je vous l'offre pour ce soir
et cette nuit.  Que mes animaux vous servent: que ma caverne soit votre
lieu de repos!

Hbergs par moi, aucun de vous ne doit s'adonner au dsespoir, dans
mon district je protge chacun contre ses btes sauvages.  Scurit:
c'est l la premire chose que je vous offre!

La seconde cependant, c'est mon petit doigt.  Et si vous avez mon petit
doigt, vous prendrez bientt la main tout entire.  Eh bien! je vous
donne mon coeur en mme temps!  Soyez les bien-venus ici, salut  vous,
mes htes!"

Ainsi parlait Zarathoustra et il riait d'amour et de mchancet.  Aprs
cette salutation ses htes s'inclinrent de nouveau, silencieusement et
pleins de respect; mais le roi de droite lui rpondit au nom de tous.

"A la faon dont tu nous as prsent ta main et ton salut, 
Zarathoustra, nous reconnaissons que tu es Zarathoustra.  Tu t'es
abaiss devant nous; un peu plus tu aurais bless notre respect - :
mais qui donc saurait comme toi s'abaisser avec une telle fiert?
_Ceci_ nous redresse nous-mmes, rconfortant nos yeux et nos coeurs.

Rien que pour en tre spectateurs nous monterions volontiers sur des
montagnes plus hautes que celle-ci.  Car nous sommes venus, avides de
spectacle, nous voulions voir ce qui rend clair des yeux troubles.

Et voici, dj c'en est fini de tous nos cris de dtresse.  Dj nos
sens et nos coeurs s'panouissent pleins de ravissement.  Il ne s'en
faudrait pas de beaucoup que notre courage ne se mette en rage.

Il n'y a rien de plus rjouissant sur la terre,  Zarathoustra, qu'une
volont haute et forte.  Une volont haute et forte est la plus belle
plante de la terre.  Un paysage tout entier est rconfort par un
pareil arbre.

Je le compare  un pin,  Zarathoustra, celui qui grandit comme toi:
lanc, silencieux, dur, solitaire, fait du meilleur bois et du bois le
plus flexible, superbe, - voulant enfin, avec des branches fortes et
vertes, toucher  sa _propre_ domination, posant de fortes questions
aux vents et aux temptes et  tout ce qui est familier des hauteurs, -
rpondant plus fortement encore, ordonnateur, victorieux: ah! qui ne
monterait pas sur les hauteurs pour contempler de pareilles plantes?

Tout ce qui est sombre et manqu se rconforte  la vue de ton arbre, 
Zarathoustra, ton aspect rassure l'instable et gurit le coeur de
l'instable.

Et en vrit, beaucoup de regards se dirigent aujourd'hui vers ta
montagne et ton arbre; un grand dsir s'est mis en route et il y en a
beaucoup qui se sont pris  demander: qui est Zarathoustra?

Et tous ceux  qui tu as jamais distill dans l'oreille ton miel et ta
chanson: tous ceux qui sont cachs, solitaires et solitaires  deux,
ils ont tout  coup dit  leur coeur:

"Zarathoustra vit-il encore?  Il ne vaut plus la peine de vivre.  Tout
est gal, tout en vain:  moins que - nous ne vivions avec
Zarathoustra!"

"Pourquoi ne vient-il pas, celui qui s'est annonc si longtemps? ainsi
demandent beaucoup de gens; la solitude l'a-t-elle dvor?  Ou bien
est-ce nous qui devons venir auprs de lui?"

Il arrive maintenant que la solitude elle-mme s'attendrisse et se
brise, semblable  une tombe qui s'ouvre et qui ne peut plus tenir ses
morts.  Partout on voit des ressuscits.

Maintenant, les vagues montent et montent autour de ta montagne, 
Zarathoustra.  Et malgr l'lvation de ta hauteur, il faut que
beaucoup montent auprs de toi; ta barque ne doit plus rester longtemps
 l'abri.

Et que nous nous soyons venus vers ta caserne, nous autres hommes qui
dsesprions et qui dj ne dsesprions plus: ce n'est qu'un signe et
un prsage qu'il y en a de meilleurs que nous en route, - car il est
lui-mme en route vers toi, le dernier reste de Dieu parmi les hommes;
c'est--dire: tous les hommes du grand dsir, du grand dgot, de la
grande satit, - tous ceux qui ne veulent vivre sans qu'ils puissent
de nouveau apprendre  _esprer_ apprendre de toi,  Zarathoustra, le
_grand_ espoir!"

Ainsi parlait le roi de droite en saisissant la main de Zarathoustra
pour l'embrasser; mais Zarathoustra se dfendit de sa vnration et se
recula effray, silencieux, et fuyant soudain comme dans le lointain.
Mais, aprs peu d'instants, il fut de nouveau de retour auprs de ses
htes et, les regardant avec des yeux clairs et scrutateurs, il dit:

"Hommes suprieurs, vous qui tes mes htes, je vais vous parler
allemand et clairement.  Ce n'est pas _vous_ que j'attendais dans ces
montagnes."

("Allemand et clairement?"  Que Dieu ait piti! dit alors  part lui le
roi de gauche; on voit qu'il ne connat pas ces bons Allemands, ce sage
d'Orient!  Mais il veut dire "allemand et grossirement" - eh bien!  Ce
n'est pas l ce qu'il y a de plus mauvais aujourd'hui!")

"Il se peut que vous soyez tous, les uns comme les autres, des hommes
suprieurs, continua Zarathoustra: pour moi cependant - vous n'tes ni
assez grands ni assez forts.

Pour moi, je veux dire: pour la volont inexorable qui se tait en moi,
qui se tait, mais qui ne se taira pas toujours.  Et si vous tes miens,
vous n'tes cependant point mon bras droit.

Car celui qui comme vous marche sur des jambes malades et frles, veut
avant tout tre _mnag_, qu'il le sache ou qu'il se le cache.

Mais moi je ne mnage pas mes bras et mes jambes, _je ne mnage pas mes
guerriers_ : comment pourriez-vous tre bons pour faire _ma_ guerre?

Avec vous je gcherais mme mes victoires.  Et plus d'un parmi vous
tomberait  la renverse au seul roulement de mes tambours.

Aussi bien n'tes-vous pas assez beaux  mon gr, ni d'assez bonne
race.  J'ai besoin de miroirs purs et lisses pour recevoir ma doctrine;
reflte par votre surface, ma propre image serait dforme.

Sur vos paules psent maint fardeau, maint souvenir: et maint kobold
mchant se tapit en vos recoins.  En vous aussi il y a encore de la
populace cache.  Bien que bons et de bonne race, vous tes tors et
difformes  maints gards, et il n'est pas de forgeron au monde qui pt
vous rajuster et vous redresser.

Vous n'tes que des ponts: puissent de meilleurs que vous passer de
l'autre ct!  Vous reprsentez des degrs: ne vous irritez donc pas
contre celui qui vous franchit pour escalader _sa_ hauteur!

Il se peut que, de votre semence, il naisse un jour, pour moi, un fils
vritable, un hritier parfait: mais ce temps est lointain.  Vous
n'tes point ceux  qui appartiennent mon nom et mes biens de ce monde.

Ce n'est pas vous que j'attends ici dans ces montagnes, ce n'est pas
avec vous que je descendrai vers les hommes une dernire fois.  Vous
n'tes que des avant-coureurs, venus vers moi pour m'annoncer que
d'autres, de plus grands, sont en route vers moi, - non point les
hommes du grand dsir, du grand dgot, de la grande satit, ni ce que
vous avez appel "ce qui reste de Dieu sur la terre".

- Non, non!  Trois fois non!  J'en attends _d'autres_ ici sur ces
montagnes et je ne veux point, sans eux, porter mes pas loin d'ici, -
d'autres qui seront plus grands, plus forts, plus victorieux, des
hommes plus joyeux, btis d'aplomb et carrs de la tte  la base: il
faut qu'ils viennent, _les lions rieurs_!

O mes htes, hommes singuliers, - n'avez-vous pas encore entendu parler
de mes enfants? et dire qu'ils sont en route pour venir vers moi?

Parlez-moi donc de mes jardins, de mes Iles Bienheureuses, de ma belle
et nouvelle espce, - pourquoi ne m'en parlez-vous pas?

J'implore votre amour de rcompenser mon hospitalit en me parlant de
mes enfants.  C'est pour eux que je me suis fait riche, c'est pour eux
que je me suis appauvri: que n'ai-je pas donn, - que ne donnerais-je
pour avoir _une_ chose: _ces_ enfants, _ces_ plantations vivantes,
_ces_ arbres de la vie de mon plus haut espoir!"

Ainsi parlait Zarathoustra  et il s'arrta soudain dans son discours:
car il fut surpris par son dsir, et il ferma les yeux et la bouche,
tant tait grand le mouvement de son coeur.  Et tous ses htes, eux
aussi, se turent, immobiles et accabls: si ce n'est que le vieux devin
se mit  gesticuler des bras.





LA CNE


Car, en cet endroit, le devin interrompit la salutation de Zarathoustra
et de ses htes: il se pressa en avant, comme quelqu'un qui n'a pas de
temps  perdre, saisit la main de Zarathoustra et s'cria:
"Mais, Zarathoustra!

Une chose est plus ncessaire que l'autre, c'est ainsi que tu parles
toi-mme: eh bien! il y a maintenant une chose qui m'est plus
ncessaire que toutes les autres.

Je veux dire un mot au bon moment: ne m'as-tu pas invit  un _repas_?
Et il y en a ici beaucoup qui ont fait de longs chemins.  Tu ne veux
pourtant pas nous rassasier de paroles?

Aussi avez-vous tous dj trop parl de mourir de froid, de se noyer,
d'touffer et d'autres misres du corps: mais personne ne s'est souvenu
de ma misre _ moi_: la crainte de mourir de faim -"

(Ainsi parla le devin; mais quand les animaux de Zarathoustra
entendirent ces paroles, ils s'enfuirent de frayeur.  Car ils voyaient
que tout ce qu'ils avaient rapport dans la journe ne suffirait pas 
gorger le devin  lui tout seul.)

"Personne ne s'est souvenu de la crainte de mourir de soif,  continua
le devin.  Et, bien que j'entende ruiseler l'eau, comme les discours de
la sagesse, abondamment et infatigablement: moi, je - veux du _vin_!

Tout le monde n'est pas, comme Zarathoustra, buveur d'eau invtr.
L'eau n'est pas bonne non plus pour les gens fatigus et fltris:
_nous_ avons besoin de vin, - le vin seul amne une gurison subite et
une sant improvise!"

A cette occasion, tandis que le devin demandait du vin, il arriva que
le roi de gauche, le roi silencieux, prit, lui aussi, la parole.
"_Nous_ avons pris soin du vin, dit-il, moi et mon frre, le roi de
droite: nous avons assez de vin, - toute une charge, il ne manque donc
plus que de pain."

"Du pain? rpliqua Zarathoustra en riant.  C'est prcisment du pain
que n'ont point les solitaires.  Mais l'homme ne vit pas seulement de
pain, mais aussi de bonne viande d'agneau et j'ai ici deux agneaux.

Qu'on les dpce vite et qu'on les apprte, aromatiss de sauge: c'est
ainsi que j'aime la viande d'agneaux.  Et nous ne manquons pas de
racines et de fruits, qui suffiraient mme pour les gourmands et les
dlicats, nous ne manquons pas non plus de noix ou d'autres nigmes 
briser.

Nous allons donc bientt faire un bon repas.  Mais celui qui veut
manger avec nous doit aussi mettre la main  la besogne et les rois
tout comme les autres.  Car, chez Zarathoustra, un roi mme peut tre
cuisinier."

Cette proposition tait faite selon le coeur de chacun: seul le
mendiant volontaire rpugnait  la viande, au vin et aux pices.

"coutez-moi donc ce viveur de Zarathoustra! dit-il en plaisantant:
va-t-on dans les cavernes et sur les hautes montagnes pour faire un
pareil festin?

Maintenant, en vrit, je comprends ce qu'il nous enseigna jadis:
"Bnie soit la petite pauvret!"  Et je comprends aussi pourquoi il
veut supprimer les mendiants."

"Sois de bonne humeur, rpondit Zarathoustra, comme je suis de bonne
humeur.  Garde tes habitudes, excellent homme! mchonne ton grain, bois
ton eau, vante ta cuisine, pourvu qu'elle te rende joyeux!

Je ne suis pas une loi pour les miens, je ne suis pas une loi pour tout
le monde.  Mais celui qui est des miens doit avoir des os vigoureux et
des jambes lgres, - joyeux pour les guerres et les festins, ni sombre
ni rveur, prt aux choses les plus difficiles, comme  sa fte, bien
portant et sain.

Ce qu'il y a de meilleur appartient aux miens et  moi, et si on ne
nous le donne pas, nous nous en emparons: - la meilleure nourriture, le
ciel le plus clair, les penses les plus fortes, les plus belles
femmes!" -

Ainsi parlait Zarathoustra; mais le roi de droite rpondit: "C'est
singulier, a-t-on jamais entendu des choses aussi judicieuses de la
bouche d'un sage?

Et en vrit, c'est l pour un sage la chose la plus singulire, d'tre
avec tout cela intelligent et de ne point tre une ne."

Ainsi parla le roi de droite avec tonnement; l'ne cependant conclut
mchamment son discours par un I-A.  Mais ceci fut le commencement de
ce long repas qui est appel "la Cne" dans les livres de l'histoire.
Pendant ce repas il ne fut pas parl d'autre chose que de _l'homme
suprieur_.





DE L'HOMME SUPRIEUR


1.


Lorsque je vins pour la premire fois parmi les hommes, je fis la folie
du solitaire, la grande folie: je me mis sur la place publique.

Et comme je parlais  tous, je ne parlais  personne.  Mais le soir des
danseurs de corde et des cadavres taient mes compagnons; et j'tais
moi-mme presque un cadavre.

Mais, avec le nouveau matin, une nouvelle vrit vint vers moi: alors
j'appris  dire: "Que m'importe la place publique et la populace, le
bruit de la populace et les longues oreilles de la populace!"

Hommes suprieurs, apprenez de moi ceci: sur la place publique personne
ne croit  l'homme suprieur.  Et si vous voulez parler sur la place
publique,  votre guise!  Mais la populace cligne de l'oeil: "Nous
sommes tous gaux."

"Hommes suprieurs, - ainsi cligne de l'oeil la populace, - il n'y pas
d'hommes suprieurs, nous sommes tous gaux, un homme vaut un homme,
devant Dieu - nous sommes tous gaux!"

Devant Dieu! -  Mais maintenant ce Dieu est mort.  Devant la populace,
cependant, nous ne voulons pas tre gaux.  Hommes suprieurs,
loignez-vous de la place publique!


2.


Devant Dieu! - Mais maintenant ce Dieu est mort!  Hommes suprieurs, ce
Dieu a t votre plus grand danger.

Vous n'tes ressuscit que depuis qu'il gt dans la tombe.  C'est
maintenant seulement que revient le grand midi, maintenant l'homme
suprieur devient - matre!

Avez-vous compris cette parole,  mes frres?  Vous tes effrays:
votre coeur est-il pris de vertige?  L'abme s'ouvre-t-il ici pour
vous?  Le chien de l'enfer aboie-t-il contre vous?

Eh bien!  Allons!  Hommes suprieurs!  Maintenant seulement la montagne
de l'avenir humain va enfanter.  Dieu est mort: maintenant _nous_
voulons - que le Surhumain vive.


3.


Les plus soucieux demandent aujourd'hui: Comment l'homme se
conserve-t-il?"  Mais Zarathoustra demande, ce qu'il est le seul et le
premier  demander: "Comment l'homme sera-t-il _surmont_?"

Le Surhumain me tient au coeur, c'est _lui_ qui est pour moi la chose
unique, - et _non point_ l'homme: non pas le prochain, non pas le plus
pauvre, non pas le plus afflig, non pas le meilleur. -

O mes frres, ce que je puis aimer en l'homme, c'est qu'il est une
transition et un dclin.  Et, en vous aussi, il y a beaucoup de choses
qui me font aimer et esprer.

Vous avez mpris,  hommes suprieurs, c'est ce qui me fait esprer.
Car les grands mprisants sont aussi les grands vnrateurs.

Vous avez dsespr, c'est ce qu'il y a lieu d'honorer en vous.  Car
vous n'avez pas appris comment vous pourriez vous rendre, vous n'avez
pas appris les petites prudences.

Aujourd'hui les petites gens sont devenus les matres, ils prchent
tous la rsignation, et la modestie, et la prudence, et l'application,
et les gards et le long ainsi-de-suite des petites vertus.

Ce qui ressemble  la femme et au valet, ce qui est de leur race, et
surtout le micmac populacier: _cela_ veut maintenant devenir matre de
toutes les destines humaines -  dgot! dgot! dgot!

_Cela_ demande et redemande, et n'est pas fatigu de demander: "Comment
l'homme se conserve-t-il le mieux, le plus longtemps, le plus
agrablement?"  C'est ainsi - qu'ils sont les matres d'aujourd'hui.

Ces matres d'aujourd'hui, surmontez-les-moi,  mes frres, - ces
petites gens: c'est _eux_ qui sont le plus grand danger du Surhumain!

Surmontez-moi, hommes suprieurs, les petites vertus, les petites
prudences, les gards pour les grains de sable, le fourmillement des
fourmis, le misrable contentement de soi, le "bonheur du plus grand
nombre" - !

Et dsesprez plutt que de vous rendre.  Et, en vrit, je vous aime,
parce que vous ne savez pas vivre aujourd'hui,  hommes suprieurs!
Car c'est ainsi que _vous_ vivez - le mieux!


4.

Avez-vous du courage,  mes frres?  tes-vous rsolus?  _Non pas_ du
courage devant des tmoins, mais du courage de solitaires,  le courage
des aigles dont aucun dieu n'est plus spectateur?

Les mes froides, les mulets, les aveugles, les hommes ivres n'ont pas
ce que j'appelle du coeur.  Celui-l a du coeur qui connat la peur,
mais qui _contraint_ la peur; celui qui voit l'abme, mais avec
_fiert_.

Celui qui voit l'abme, mais avec des yeux d'aigle, - celui qui
_saisit_ l'abme avec des serres d'aigle: celui-l a du courage.-


5.


"L'homme est mchant" - ainsi parlaient pour ma consolation tous les
plus sages.  Hlas! si c'tait encore vrai aujourd'hui!  Car le mal est
la meilleure force de l'homme.

"L'homme doit devenir meilleur et plus mchant" - c'est ce que
j'enseigne, _moi_.  Le plus grand mal est ncessaire pour le plus grand
bien du Surhumain.

Cela pouvait tre bon pour ce prdicateur des petites gens de souffrir
et de porter les pchs des hommes.  Mais moi, je me rjouis du grand
pch comme de ma grande _consolation_. -

Ces sortes de choses cependant ne sont point dites pour les longues
oreilles: toute parole ne convient point  toute gueule.  Ce sont l
des choses subtiles et lointaines: les pattes de moutons ne doivent pas
les saisir!


6.


Vous, les hommes suprieurs, croyez-vous que je sois l pour refaire
bien ce que vous avez mal fait?

Ou bien que je veuille dornavant vous coucher plus commodment, vous
qui souffrez?  Ou vous montrer,  vous qui tes errants, gars et
perdus dans la montagne, des sentiers plus faciles?

Non!  Non!  Trois fois non!  Il faut qu'il en prisse toujours plus et
toujours des meilleurs de votre espce, - car il faut que votre
destine soit de plus en plus mauvaise et de plus en plus dure.  Car
c'est ainsi seulement - ainsi seulement que l'homme grandit vers la
hauteur, l o la foudre le frappe et le brise: assez haut pour la
foudre!

Mon esprit et mon dsir sont ports vers le petit nombre, vers les
choses longues et lointaine: que m'importerait votre misre, petite,
commune et brve!

Pour moi vous ne souffrez pas encore assez!  Car c'est de vous que vous
souffrez, vous n'avez pas encore souffert de _l'homme_.  Vous mentiriez
si vous disiez le contraire!  Vous tous, vous ne souffrez pas de ce que
j'ai souffert. -


7.


Il ne me suffit pas que la foudre ne nuise plus.  Je ne veux point la
faire dvier, je veux qu'elle apprenne  travailler - pour _moi_ -
Ma sagesse s'amasse depuis longtemps comme un nuage, elle devient
toujours plus tranquille et plus sombre.  Ainsi fait toute sagesse qui
doit un jour engendrer la foudre. -

Pour ces hommes d'aujourd'hui je ne veux ni tre _lumire_, ni tre
appel lumire.  _Ceux-l_ - je veux les aveugler.  Foudre de ma
sagesse! crve-leur les yeux!


8.


Ne veuillez rien au-dessus de vos forces: il y a une mauvaise fausset
chez eux qui veulent au-dessus de leurs forces.

Surtout lorsqu'ils veulent de grandes choses! car ils veillent la
mfiance des grandes choses, ces subtils faux-monnayeurs, ces
comdiens: - jusqu' ce qu'enfin ils soient faux devant eux-mmes, avec
les yeux louches, bois vermoulus et revernis, attifs de grand mots et
de vertus d'apparat, par un clinquant de fausses oeuvres.

Soyez pleins de prcautions  leur gard,  hommes suprieurs!  Rien
est pour moi plus prcieux et plus rare aujourd'hui que la probit.

Cet aujourd'hui n'appartient-il pas  la populace?  La populace
cependant ne sait pas ce qui est grand, ce qui est petit, ce qui est
droit et honnte: elle est innocemment tortueuse, elle ment toujours.


9.


Ayez aujourd'hui une bonne mfiance, hommes suprieurs! hommes
courageux! hommes francs!  Et tenez secrtes vos raisons.  Car cet
aujourd'hui appartient  la populace.

Ce que la populace n'a pas appris  croire sans raison, qui pourrait le
renverser auprs d'elle par des raisons?

Sur la place publique on persuade par des gestes.  Mais les raisons
rendent la populace mfiante.

Et is la vrit a une fois remport la victoire l-bas, demandez-vous
alors avec une bonne mfiance: "Quelle grande erreur a combattu pour
elle?"

Gardez-vous aussi des savants!  Ils vous hassent, car ils sont
striles!  Ils ont des yeux froids et secs, devant eux tout oiseau est
dplum.

Ceux-ci se vantent de ne pas mentir: mais l'incapacit de mentir est
encore bien loin de l'amour de la vrit.  Gardez-vous!

L'absence de fivre est bien loin d'tre de la connaissance!  Je ne
crois paus aux esprits rfrigrs.  Celui qui ne sait pas mentir, ne
sait pas ce que c'est que la vrit.


10.


Si vous voulez monter haut, servez-vous de vos propres jambes!  Ne vous
faites pas _porter_ en haut, ne vous asseyez pas sur le dos et la tte
d'autrui!

Mais toi, tu es mont  cheval!  Galopes-tu maintenant, avec une bonne
allure vers ton but?  Eh bien, mon ami! mais ton pied boiteux est aussi
 cheval!

Quand tu seras arriv  ton but, quand tu sauteras de ton cheval: c'est
prcisment sur ta _hauteur_, homme suprieur, - que tu trbucheras!


11.


Vous qui crez, hommes suprieurs!  Une femme n'est enceinte que son
propre enfant.

Ne vous laissez point induire en erreur!  Qui donc est _votre_
prochain?  Et agissez-vous aussi "pour le prochain", - vous ne crez
pourtant pas pour lui!

Dsapprenez donc ce "pour", vous qui crez: votre vertu prcisment
veut que vous ne fassiez nulle chose avec "pour", et " cause de", et
"parce que".  Il faut que vous vous bouchiez les oreilles contre ces
petits mots faux.

Le "pour le prochain" n'est que la vertu des petites gens: chez eux on
dit "gal et gal" et "une main lave l'autre": - ils n'ont ni le droit,
ni la force d _votre_ gosme!

Dans votre gosme, vous qui crez, il y a la prvoyance et la
prcaution de la femme enceinte!  Ce que personne n'a encore vu des
yeux, le fruit: c'est le fruit que protge, et conserve, et nourrit
tout votre amour.

L o il y a votre amour, chez votre enfant, l aussi il y a toute
votre vertu!  Votre oeuvre, votre volont, c'est l _votre_ "prochain":
ne vous laissez pas induire  de fausses valeurs!


12.


Vous qui crez, hommes suprieurs!  Quiconque doit enfanter est malade;
mais celui qui a enfant est impur.

Demandez aux femmes: on n'enfante pas parce que cela fait plaisir.  La
douleur fait caqueter les poules et les potes.

Vous qui crez, il y a en vous beaucoup d'impurets.  Car il vous
fallut tre mres.

Un nouvel enfant:  combien de nouvelles impurets sont venues au
monde!  Ecartez-vous!  Celui qui a enfant doit laver son me!


13.


Ne soyez pas vertueux au del de vos forces!  Et n'exigez de vous-mmes
rien qui soit invraisemblable.

Marchez sur les traces o dj la vertu de vos pres a march.  Comment
voudriez-vous monter haut, si la volont de vos pres ne montait pas
avec vous?

Mais celui qui veut tre le premier, qu'il prenne bien garde  ne pas
tre le dernier!  Et l o sont les vices de vos pres, vous ne devez
pas mettre de la saintet!

Que serait-ce si celui-l exigeait de lui la chastet, celui dont les
pres frquentrent les femmes et aimrent les vins forts et la chair
du sanglier?

Ce serait une folie!  Cela me semble beaucoup pour un pareil homme,
s'il n'est l'homme que d'une seule femme, ou de deux, ou de trois.

Et s'il fondait des couvents et s'il crivait au-dessus de la porte:
"Ce chemin conduit  la saintet", - je dirais quand mme: A quoi bon!
c'est une nouvelle folie!

Il s'est fond  son propre usage une maison de correction et un
refuge: que bien lui en prenne!  Mais je n'y crois pas.

Dans la solitude grandit ce que chacun y apporte, mme la bte
intrieure.  Aussi faut-il dissuader beaucoup de gens de la solitude.

Y a-t-il eu jusqu' prsent sur la terre quelque chose de plus impur
qu'un saint du dsert?  Autour de pareils tres le diable n'tait pas
seul  tre dchan, - mais aussi le cochon.


14.



Timide, honteux, maladroit, semblable  un tigre qui a mang son bond:
c'est ainsi,  hommes suprieurs, que je vous ai souvent vus vous
glisser  part.  Vous aviez manqu un _coup de d_.

Mais que vous importe,  vous autres joueurs de ds!  Vous n'avez pas
appris  jouer et  narguer comme il faut jouer et narguer!  Ne
sommes-nous pas toujours assis  une grande table de moquerie et de jeu?

Et parce que vous avez manqu de grandes choses, est-ce une raison pour
que vous soyez vous-mmes - manqus?  Et si vous-tes vous-mmes
manqus, est-ce une raison pour que - l'homme soit manqu?  Mais si
l'homme est manqu: eh bien! allons!


15


Plus une chose est leve dans son genre, plus est rare sa russite.
Vous autres hommes suprieurs qui vous trouvez ici, n'tes-vous pas
tous - manqus?

Pourtant, ayez bon courage, qu'importe cela!  Combien de choses sont
encore possibles!  Apprenez  rire de vous-mmes, comme il faut rire!

Quoi d'tonnant aussi que vous soyez manqus, que vous ayez russi 
moiti, vous qui tes  moiti briss!  _L'avenir_ de l'homme ne se
presse et ne se pousse-t-il pas en vous?

Ce que l'homme a de plus lointain, de plus profond, sa hauteur
d'toiles et sa force immense: tout cela ne se heurte-t-il pas en
cumant dans votre marmite?

Quoi d'tonnant si plus d'une marmite se casse!  Apprenez  rire de
vous-mmes comme il faut rire!  O hommes suprieurs, combien de choses
sont encore possibles!

Et, en vrit, combien de choses ont dj russi!  Comme cette terre
abonde en petites choses bonnes et parfaites et bien russies!

Placez autour de vous de petites choses bonnes et parfaites,  hommes
suprieurs.  Leur maturit dore gurit le coeur.  Les choses parfaites
nous apprennent  esprer.


16.


Quel fut jusqu' prsent sur la terre le plus grand pch?  Ne fut-ce
pas la parole de celui qui a dit: "Malheur  ceux qui rient ici-bas!"

Ne trouvait-il pas de quoi rire sur la terre?  S'il en est ainsi, il a
mal cherch.  Un enfant mme trouve de quoi rire.

Celui-l - n'aimait pas assez: autrement il nous aurait aussi aims,
nous autres rieurs!  Mais il nous hassait et nous honnissait, nous
promettant des gmissements et des grincements de dents.

Faut-il donc tout de suite maudire, quand on n'aime pas?  Cela - me
parat de mauvais got.  Mais c'est ce qu'il fit, cet intolrant.  Il
tait issu de la populace.

Et lui-mme n'aimait pas assez: autrement il aurait t moins courrouc
qu'on ne l'aimt pas.  Tout grand amour ne _veut_ pas l'amour: il veut
davantage.

Ecartez-vous du chemin de tous ces intolrants!  C'est l une espce
pauvre et malade, une espce populacire: elle jette un regard malin
sur cette vie, elle a le mauvais oeil pour cette terre.

Ecartez-vous du chemin de tous ces intolrants!  Ils ont les pieds
lourds et les coeurs pesants: ils ne savent pas danser.  Comment pour
de tels gens la terre pourrait-elle tre lgre!


17.


Toutes les bonnes choses s'approchent de leur but d'une faon
tortueuse.  Comme les chats elles font le gros dos, elles ronronnent
intrieurement de leur bonheur prochain, - toutes les bonnes choses
rient.

La dmarche de quelqu'un laisse deviner s'il marche dj dans sa propre
voie.  Regardez-moi donc marcher!  Mais celui qui s'approche de son but
- celui-l danse.

Et, en vrit, je ne suis point devenu une statue, et je ne me tiens
pas encore l engourdi, hbt, marmoren comme une colonne; j'aime la
course rapide.

Et bien qu'il y ait sur la terre des marcages et une paisse dtresse:
celui qui a les pieds lgers court par-dessus la vase et danse comme
sur de la galce balaye.

levez vos coeurs, mes frres, haut, plus haut!  Et n'oubliez pas non
plus vos jambes!  levez aussi vos jambes, bons danseurs, et mieux que
cela: vous vous tiendrez aussi sur la tte!


18.


Cette couronne du rieur, cette couronne de roses: c'est moi-mme qui me
la suis pos sur la tte, j'ai canonis moi-mme mon rire.  Je n'ai
trouv personne d'assez fort pour cela aujourd'hui.

Zarathoustra le danseur, Zarathoustra le lger, celui qui agite ses
ailes, prt au vol, faisant signe  tous les oiseaux, prt et agile,
divinement lger: - Zarathoustra  le devin, Zarathoustra le rieur, ni
impatient, ni intolrant, quelqu'un qui aime les sauts et les carts;
je me suis moi-mme plac cette couronne sur la tte!


19.


levez vos coeurs, mes frres, haut! plus haut!  Et n'oubliez pas non
plus vos jambes!  levez aussi vos jambes, bons danseurs, et mieux que
cela: vous vous tiendrez aussi sur la tte!

Il y a aussi dans le bonheur des animaux lourds, il y a des pieds-bots
de naissance.  Ils s'efforcent singulirement, pareils  un lphant
qui s'efforcerait de se tenir sur la tte.

Il vaut mieux encore tre fou de bonheur que fou de malheur, il vaut
mieux danser lourdement que de marcher comme un boiteux.  Apprenez donc
de moi la sagesse: mme la pire des choses a deux bons revers, - mme
la pire des choses a de bonnes jambes pour danser: apprenez donc
vous-mmes,  hommes suprieurs,  vous placer droit sur vos jambes!

Dsapprenez donc la mlancolie et toutes les tristesses de la populace!
 O comme les arlequins populaires me paraissent tristes aujourd'hui!
Mais cet aujourd'hui appartient  la populace.


20.


Faites comme le vent quand il s'lance des cavernes de la montagne: il
veut danser  sa propre manire.  Les mers frmissent et sautillent
quand il passe.

Celui qui donne des ailes aux nes et qui trait les lionnes, qu'il soit
lou, cet esprit bon et indomptable qui vient comme un ouragan, pour
tout ce qui est aujourd'hui et pour toute la populace, - celui qui est
l'ennemi de toutes les ttes de chardons, de toutes les ttes fles,
et de toutes les feuilles fanes et de toute ivraie: lou soit cet
esprit de tempte, cet esprit sauvage, bon et libre, qui danse sur les
marcages et les tristesses comme sur des prairies!

Celui qui hait les chiens tiols de la populace et toute cette
engeance manque et sombre: bni soit cet esprit de tous les esprits
libres, la tempte riante qui souffle la poussire dans les yeux de
tous ceux qui voient noir et qui sont ulcrs!

O hommes suprieurs, ce qu'il y a de plus mauvais en vous: c'est que
tous vous n'avez pas appris  danser comme il faut danser, -  danser
par-dessus vos ttes!  Qu'importe que vous n'ayez pas russi!

Combien de choses sont encore possibles!  _Apprenez_ donc  rire
par-dessus vos ttes!  levez vos coeurs, haut, plus haut!  Et
n'oubliez pas non plus le bon rire!

Cette couronne du rieur, cette couronne de roses  vous, mes frres, je
jette cette couronne!  J'ai canonis le rire; hommes suprieurs,
_apprenez_ donc -  rire!





LE CHANT DE LA MLANCOLIE


1.


Lorsque Zarathoustra pronona ces discours, il se trouvait  l'entre
de sa caverne; mais aprs les dernires paroles, il s'chappa de ses
htes et s'enfuit pour un moment en plein air.

"O odeurs pures autour de moi, s'cria-t-il,  tranquillit
bienheureuse autour de moi!  Mais o sont mes animaux?  Venez, venez,
mon aigle et mon serpent!

Dites-moi donc, mes animaux: tous ces hommes suprieurs, - ne
_sentent_-ils peut-tre pas bon?  O odeurs pures autour de moi!
Maintenant je sais et je sens seulement combien je vous aime, mes
animaux."

- Et Zarathoustra dit encore une fois: "Je vous aime, mes animaux!"
L'aigle et le serpent cependant se pressrent contre lui, tandis qu'il
prononait ces paroles et leurs regards s'levrent vers lui. Ainsi ils
se tenaient ensemble tous les trois, silencieusement, aspirant le bon
air les uns auprs des autres.  Car l-dehors l'air tait meilleur que
chez les hommes suprieurs.


2.


Mais  peine Zarathoustra avait-il quitt la caverne, que le vieil
enchanteur se leva et, regardant malicieusement autour de lui, il dit:
"Il est sorti!

Et dj,  homme suprieurs - permettez-moi de vous chatouiller de ce
nom de louange et de flatterie, comme il fit lui-mme - dj mon esprit
malin et trompeur, mon esprit d'enchanteur, s'empare de moi, mon dmon
de mlancolie, - qui est, jusqu'au fond du coeur, l'adversaire de ce
Zarathoustra: pardonnez-lui!  Maintenant il _veut_ faire devant vous
ses enchantements, c'est justement _son_ heure; je lutte en vain avec
ce mauvais esprit.

A vous tous, quels que soient les honneurs que vous vouliez prter, que
vous vous appeliez les "esprits libres" ou bien "les vridiques", ou
bien "les expiateurs de l'esprit", "les dchans", ou bien "ceux du
grand dsir" -  vous tous qui souffrez comme moi du _grand dgot_,
pour qui le Dieu ancien est mort, sans qu'un Dieu nouveau soit encore
au berceau, envelopp de linges, -  vous tous, mon mauvais esprit, mon
dmon enchanteur, est favorable.

Je vous connais,  hommes suprieurs, je le connais, - je le connais
aussi, ce lutin que j'aime malgr moi, ce Zarathoustra: il me semble le
plus souvent semblables  une belle larve de saint, - semblable  un
nouveau dguisement singulier, o se plat mon esprit mauvais, le dmon
de mlancolie: - souvent il me semble que j'aime Zarathoustra  cause
de mon mauvais esprit. -

Mais dj il s'empare de moi et il me terrasse, ce mauvais esprit, cet
esprit de mlancolie, ce dmon du crpuscule: et en vrit,  hommes
suprieurs, il est pris d'une envie - ouvrez les yeux! - il est pris
d'une envie de venir _nu_, en homme ou en femme, je ne le sais pas
encore: mais il vient, il me terrasse, malheur  moi! ouvrez vos sens!

Le jour baisse, pour toutes choses le soir vient maintenant, mme pour
les meilleures choses; coutez donc et voyez,  hommes suprieurs, quel
dmon, homme ou femme, est cet esprit de la mlancolie du soir!

Ainsi parlait le vieil enchanteur, puis il regarda malicieusement
autour de lui et saisit sa harpe.


3.


Dans l'air clarifi,
quand dj la consolation de la rose
descend sur terre,
invisible, sans qu'on l'entende,
- car la rose consolatrice porte
des chaussures fines, comme tous les doux consolateurs -
songes-tu alors, songes-tu, coeur chaud,
comme tu avais soif jadis,
soif de larmes divines, de gouttes de rose,
altr et fatigu, comme tu avais soif,
puisque dans l'herbe, sur des sentes jaunies,
des rayons du soleil couchant, mchamment,
au travers des arbres noirs, couraient autour de toi,
des rayons de soleil, ardents et blouissants, malicieux.

"Le prtendant de la _vrit_? toi? - ainsi se moquaient-ils -
Non!  Pote seulement!
Une bte ruse, sauvage, rampante,
qui doit mentir:
qui doit mentir sciemment, volontairement,
envieuse de butin,
masque de couleurs,
.....masque pour elle-mme,
butin pour elle-mme -

_Ceci_ - le prtendant de la vrit!...
Non!  Fou seulement! pote seulement!
parlant en images colories,
criant sous un masque multicolore de fou,
errant sur de mensongers ponts de paroles,
sur des arcs-en-ciel mensongers,
parmi de faux ciels
errant, planant  et l, -
fou _seulement_! pote _seulement_!...


_Ceci_ - le prtendant de la vrit?...
ni silencieux, ni rigide, lisse et froid,
chang en image,
en statue divine,
ni plac devant les temples,
gardien du seuil d'un Dieu:
non! ennemi de tous ces monuments de la vertu,
plus familier de tous les dserts que de l'entre des temples,

plein de chatteries tmraires,
sautant par toutes les fentres,
vlan! Dans tous les hasards,
reniflant dans toutes les forts vierges,
reniflant d'envie et de dsirs!
Ah! que tu coures dans les forts vierges,
parmi les fauves bigarrs,
bien portant, colori et beau comme le pch,
avec les lvres lascives,
divinement moqueur, divinement infernal, divinement sanguin
que tu coures sauvage, rampeur, _menteur_: -

Ou bien, semblable aux aigles, qui regardent longtemps,
longtemps, le regard fix dans les abmes,
dans leur abmes: -
 comme ils planent en cercle,
descendant toujours plus bas,
au fond de l'abme toujours plus profond! -
puis
soudain,
d'un trait droit,
les ailes ramenes,
fondant sur des _agneaux_,
d'un vol subit, affams,
pris de l'envie de ces agneaux,
dtestant toutes les mes d'agneaux,
haineux de tout ce qui a le regard
de l'agneau, l'oeil de la brebis, la laine frise
et grise, avec la bienveillance de l'agneau!

Tels sont,
comme chez l'aigle et la panthre,
les dsirs du pote,
tels sont _tes_ dsirs, entre mille masques,
toi qui es fou, toi qui es pote!...

Toi qui vis l'homme,
tel _Dieu_, comme un _agneau -:
_Dchirer_ Dieu dans l'homme,
comme l'agneau dans l'homme,
_rire_ en le dchirant -

_Ceci, ceci est ta flicit_!
La flicit d'un aigle et d'une panthre,
la flicit d'un pote et d'un fou!"...

Dans l'air clarifi,
quand dj le croissant de la lune
glisse ses rayons verts,
envieusement, parmi la pourpre du couchant:
- ennemi du jour,
glissant  chaque pas, furtivement,
devant les bosquets de roses,
jusqu' ce qu'ils s'effondrent
ples dans la nuit: -

ainsi je suis tomb moi-mme jadis
de ma folie de vrit,
de mes dsirs du jour,
fatigu du jour, malade de lumire,
- je suis tomb plus bas, vers le couchant et l'ombre:
par une vrit
brl et assoiff:
- t'en souviens-tu, t'en souviens-tu, coeur chaud,
comme alors tu avais soif? -
_Que je sois banni
de toutes les vrits!
Fou seulement, pote seulement!_





DE LA SCIENCE


Ainsi chantait l'enchanteur; et tous ceux qui taient assembls furent
pris comme des oiseaux, au filet de sa volupt ruse et mlancolique.
Seul le consciencieux de l'esprit ne s'tait pas laiss prendre: il
enleva vite la harpe de la main de l'enchanteur et s'cria: "De l'air!
Faites entrer de bon air!  Faites entrer Zarathoustra!  Tu rends l'air
de cette caverne lourd et empoisonn, vieil enchanteur malin!

Homme faux et raffin, ta sduction conduit  des dsirs et  des
dserts inconnus.  Et malheur  nous si des gens comme toi parlent de
la vrit et lui donnent de l'importance!

Malheur  tous les esprits libres qui ne sont pas en garde contre
_pareils_ enchanteurs!  C'en sera fait de leur libert: tu enseignes le
retour dans les prisons et tu y ramnes, - vieux dmon mlancolique, ta
plainte contient un appel, tu ressembles  ceux dont l'loge de la
chastet invite secrtement  des volupts!"

Ainsi parlait le consciencieux; mais le vieil enchanteur regardait
autour de lui, jouissant de sa victoire, ce qui faisait rentrer en lui
le dpit que lui causait le consciencieux.  "Tais-toi, dit-il d'une
voix modeste, de bonnes chansons veulent avoir de bons chos; aprs de
bonnes chansons, il faut se taire longtemps.

C'est ainsi qu'ils font tous, ces hommes suprieurs.  Mais toi tu n'as
probablement pas compris grand'chose  mon pome?  En toi il n'y a rien
moins qu'un esprit enchanteur."

"Tu me loues, rpartit le consciencieux, en me sparant de toi; cela
est trs bien!  Mais vous autres, que vois-je!  Vous tes encore assis
l avec des regards de dsir - :

O mes libres, o donc s'en est alle votre libert?  Il me semble
presque que vous ressemblez  ceux qui ont longtemps regard danser les
filles perverses et nues: vos mes mmes se mettent  danser!

Il doit y avoir en vous,  hommes suprieurs, beaucoup plus de ce que
l'enchanteur appelle son mauvais esprit d'enchantement et de duperie: -
il faut bien que nous soyons diffrents.

Et, en vrit, nous avons assez parl et pens ensemble, avant que
Zarathoustra revnt  sa taverne, pour que je sache que nous _sommes_
diffrents.

Nous _cherchons_ des choses diffrentes, l-haut aussi, vous et moi.
Car moi je cherche plus de _certitude_, c'est pourquoi je suis venu
auprs de Zarathoustra.  Car c'est lui qui est le rempart le plus
solide et la volont la plus dure - aujourd'hui que tout chancelle, que
la terre tremble.  Mais vous autres, quand je vois les yeux que vous
faites, je croirais presque que vous cherchez _plus d'incertitude_, -
plus de frissons, plus de dangers, plus de tremblements de terre.  Il
me semble presque que vous ayez envie, pardonnez-moi ma prsomption, 
hommes suprieurs - envie de la vie la plus inquitante et la plus
dangereuse, qui m'inspire le plus de crainte _ moi_, la vie des btes
sauvages, envie de forts, de cavernes, de montagnes abruptes et de
labyrinthes.

Et ce ne sont pas ceux qui vous conduisent _hors_ du danger qui vous
plaisent le plus, ce sont ceux qui vous conduisent, qui vous loignent
de tous les chemins, les sducteurs.  Mais si de telles envies sont
_vritables_ en vous, elles me paraissent quand mme _impossibles_.

Car la crainte - c'est le sentiment inn et primordial de l'homme; par
la crainte s'explique toute chose, le pch originel et la vertu
originelle.  _Ma_ vertu, elle aussi, est ne de la crainte, elle
s'appelle: science.

Car la crainte des animaux sauvages - c'est cette crainte que l'homme
connut le plus longtemps, y compris celle de l'animal que l'homme cache
et craint en lui-mme: - Zarathoustra l'appelle "la bte intrieure".

Cette longue et vieille crainte, enfin affine et spiritualise, -
aujourd'hui il me semble qu'elle s'appelle _Science_." -

Ainsi parlait le consciencieux; mais Zarathoustra, qui rentrait au mme
instant dans sa caverne et qui avait entendu et devin la dernire
partie du discours, jeta une poigne de roses au consciencieux en riant
de ses "vrits".  "Comment! s'cria-t-il, qu'est-ce que je viens
d'entendre? En vrit, il me semble que tu es fou ou bien que je le
suis moi-mme: et je me hte de placer ta vrit sur la tte d'un seul
coup.

Car la _crainte_ - est notre exception.  Le courage cependant, l'esprit
d'aventure et la joie de l'incertain, de ce qui n'a pas encore t
hasard, - le _courage_, voil ce qui me semble toute l'histoire
primitive de l'homme.

Il a eu envie de toutes les vertues des btes les plus sauvages et les
plus courageuses, et il les leur a arraches: ce n'est qu'ainsi qu'il
est devenu homme.

_Ce_ courage, enfin affin, enfin spiritualis, ce courage humain, avec
les ailes de l'aigle et la ruse du serpent: _ce_ courage, me
semble-t-il, s'appelle aujourd'hui - "

"Zarathoustra!" s'crirent tous ceux qui taient runis, comme d'une
seule voix, en parlant d'un grand clat de rire; mais quelque chose
s'leva d'eux qui ressemblait  un nuage noir.  L'enchanteur, lui
aussi, se mit  rire et il dit d'un ton rus: "Eh bien! il s'en est
all mon mauvais esprit!

Et ne vous ai-je pas moi-mme mis en dfiance contre lui, lorsque je
disais qu'il est un imposteur, un esprit de mensonge et de tromperie?

Surtout quand il se montre nu.  Mais que puis-je faire  ses malices,
_moi_!  Est-ce _moi_ qui l'ai cr et qui ai cr le monde?

Eh bien! soyons de nouveau bons et de bonne humeur!  Et quoique
Zarathoustra ait le regard sombre - regardez-le donc! il m'en veut - :
- avant que la nuit soit venue il apprendra de nouveau  m'aimer et 
me louer, il ne peut pas vivre longtemps sans faire de pareilles folies.

_Celui-l_ - aime ses ennemis: c'est lui qui connat le mieux cet art,
parmi tous ceux que j'ai rencontrs.  Mais il s'en venge - sur ses
amis!"

Ainsi parlait le vieil enchanteur, et les hommes suprieurs
l'acclamrent: en sorte que Zarathoustra se mit  circuler dans sa
caverne, secouant les mains de ses amis avec mchancet et amour, -
comme quelqu'un qui a quelque chose  excuser et  rparer auprs de
chacun.  Mais lorsqu'il arriva  la porte de sa caverne, voici, il eut
de nouveau envie du bon air qui rgnait dehors et de ses animaux, - et
il voulut se glisser dehors.





PARMI LES FILLES DU DSERT


1.


"Ne t'en vas pas! dit alors le voyageur qui s'appelait l'ombre de
Zarathoustra, reste auprs de nous, - autrement la vieille et lourde
affliction pourrait de nouveau s'emparer de nous.

Dj le vieil enchanteur nous a prodigu ce qu'il avait de plus
mauvais, et, regarde donc, le vieux pape qui est si pieux a des larmes
dans les yeux, et dj il s'est de nouveau embarqu sur la mer de la
mlancolie.

Il me semble pourtant que ces rois font bonne figure devant nous; car,
parmi nous tous, ce sont eux qui ont le mieux appris  faire bonne mine
aujourd'hui.  S'ils n'avaient pas de tmoins, je parie que le mauvais
jeu recommencerait, chez eux aussi - le mauvais jeu des nuages qui
passent, de l'humide mlancolie, du ciel voil, des vents d'automne qui
hurlent: - le mauvais jeu de nos hurlements et de nos cris de dtresse:
reste auprs de nous,  Zarathoustra!  Il y a ici beaucoup de misre
cache qui voudrait parler, beaucoup de soir, beaucoup de nuages,
beaucoup d'air pais!

Tu nous as nourris de fortes nourritures humaines et de maximes
fortifiantes: ne permets pas que, pour le dessert, les esprits de
mollesse, les esprits effmins nous surprennent de nouveau!

Toi seul, tu sais rendre autour de toi l'air fort et pur!  Ai-je jamais
trouv sur la terre un air aussi pur, que chez toi dans ta caverne?

J'ai pourtant vu bien des pays, mon nez a appris  examiner et 
valuer des airs multiples: mais c'est auprs de toi que mes narines
prouvent leur plus grande joie!

Si ce n'est, - si ce n'est -  pardonne-moi un vieux souvenir!
Pardonne-moi un vieux chant d'aprs dner que j'ai jadis compos parmi
les filles du dsert.

Car, auprs d'elles, il y avait aussi de bon air clair d'Orient; c'est
l-bas que j'ai t le plus loin de la vieille Europe, nuageuse, humide
et mlancolique!

Alors j'aimais ces filles d'Orient et d'autres royaumes des cieux
azurs, sur qui ne planaient ni nuages ni penses.

Vous ne vous doutez pas combien elles taient charmantes, lorsqu'elles
ne dansaient pas, assises avec des arts profonds, mais sans penses,
comme de petits secrets, comme des nigmes enrubannes, comme des noix
d'aprs dner - diapres et tranges, en vrit! mais sans nuages:
telles des nigmes qui se laissent deviner: c'est en l'honneur des ces
petites filles qu'alors j'ai invent mon psaume d'aprs dner."

Ainsi parlait le voyageur qui s'appelait l'ombre de Zarathoustra; et,
avant que quelqu'un ait eu le temps de rpondre, il avait dj saisi la
harpe du vieil enchanteur, et il regardait autour de lui, calme et
sage, en croisant les jambes: - mais de ses narines il absorbait l'air,
lentement et comme pour interroger, comme quelqu'un qui, dans les pays
nouveaux, gote de l'air nouveau.  Puis il commena  chanter avec une
sorte de hurlement:


2.


_Le dsert grandit: malheur  celui qui recle des dserts!_

- Ah!
Solennel!
Un digne commencement!
D'une solennit africaine!
Digne d'un lion,
ou bien d'un hurleur moral...
- mais ce n'est rien pour vous,
mes dlicieuses amies,
aux pieds de qui
il est donn de s'asseoir, sous des palmiers
 un Europen.  Selah.

Singulier, en vrit!
Me voil assis,
tout prs du dsert et pourtant
si loin dj du dsert,
et nullement ravag encore:
dvor
par la plus petite des oasis
- car justement elle ouvrait en billant
sa petite bouche charmante,
la plus parfume de toutes les petites bouches:
et j'y suis tomb,
au fond, en passant au travers - parmi vous,
vous mes dlicieuses amies!  Selah.

Gloire, gloire,  cette baleine,
si elle veilla ainsi au bien-tre
de son hte! - vous comprenez
mon allusion savante?...
Gloire  son ventre,
s'il fut de la sorte
un charmant ventre d'oasis,
tel celui-ci: mais je le mets en doute,
car je viens de l'Europe
qui est plus incrdule que toutes les pouses.
Que Dieu l'amliore!
Amen!

Me voil donc assis,
dans cette plus petite de toutes les oasis,
semblable  une datte,
brun, dulcor, dor,
ardent d'une bouche ronde de jeune fille,
plus encore de dents canines,
de dents fminines,
froides, blanches comme neige, tranchantes
car c'est aprs elle que languit
le coeur de toutes les chaudes dattes.  Selah.

Semblable  ces fruits du midi,
trop semblable,
je suis couch l,
entour de petits insectes ails
qui jouent autour de moi,
et aussi d'ides et de dsirs
plus petits encore,
plus fous et plus mchants,
cern par vous,
petites chattes, jeunes filles,
muettes et pleines d'apprhensions,
Doudou et Souleika
- _ensphinx_, si je mets dans _un_ mot nouveau
beaucoup de sentiments
(que Dieu me pardonne
cette faute de langage!)
- je suis assis l, respirant le meilleur air,
de l'air de paradis, en vrit,
de l'air clair, lger et ray d'or,
aussi bon qu'il en est jamais
tomb de la lune -
tait-ce par hasard,
ou bien par prsomption,
que cela est arriv?
comme content les vieux potes.
Mais moi, le douteur, j'en doute,
c'est que je viens
de l'Europe
qui est plus incrdule que toutes les pouses.
Que Dieu l'amliore!
Amen!

Buvant l'air le plus beau,
les narines gonfles comme des gobelets,
sans avenir, sans souvenir,
ainsi je suis assis l,
mes dlicieuses amies,
et je regarde la palme
qui, comme une danseuse,
se courbe, se plie et se balance sur les hanches,
- on l'imite quand on la regarde longtemps!...
comme une danseuse qui, il me semble,
s'est tenue trop longtemps, dangereusement longtemps,
toujours et toujours sur _une_ jambe?
- elle en oublia, comme il me semble,
_l'autre_ jambe!
Car c'est en vain que j'ai cherch
le trsor jumeau
- c'est--dire l'autre jambe -
dans le saint voisinage
de leurs charmantes et mignonnes
jupes de chiffons, jupes flottantes en ventail.
Oui, si vous voulez me croire tout  fait,
mes belles amies:
je vous dirai qu'elle l'a _perdue_!...
Hou!  Hou!  Hou!  Hou!  Hou!...
Elle s'est alle
pour toujours
l'autre jambe!
O quel dommage pour l'autre jambe si gracieuse
O - peut-elle s'arrter, abandonne, en deuil?
Cette jambe solitaire?
Craignant peut-tre
un monstre mchant, un lion jaune
et boucl d'or?  Ou bien dj
rong, grignot - hlas! hlas!
misrablement grignot!  Selah.

O ne pleure pas,
coeurs tendres,
ne pleurez pas,
coeurs de dattes, seins de lait,
coeurs de rglisse!
Sois un homme, Souleika!  Courage! courage!
ne pleure plus,
ple Doudou!
- Ou bien faudrait-il
peut-tre ici
quelque chose de fortifiant, fortifiant le coeur?
Une maxime embaume?
une maxime solennelle...

Ah! monte, dignit!
Souffle, souffle de nouveau
Soufflet de la vertu!
Ah!
Hurler encore une fois,
hurler moralement!
en lion moral, hurler devant les filles du dsert!
- Car les hurlements de la vertu,
dlicieuse jeunes filles,
sont plus que toute chose
les ardeurs de l'Europen, les fringales de l'Europen!

Et me voic dj,
moi l'Europen,
je ne puis faire autrement, que Dieu m'aide!
Amen.


_Le dsert grandit: malheur  celui qui recle le dsert!_





LE RVEIL


1.


Aprs le chant du voyageur et de l'ombre, la caverne s'emplit tout 
coup de rires et de bruits; et comme tous les htes runis parlaient en
mme temps et que l'ne lui aussi, aprs un pareil encouragement, ne
pouvait plus se tenir tranquille, Zarathoustra fut pris d'une petite
aversion et d'un peu de raillerie contre ses visiteurs: bien qu'il se
rjout de leur joie.  Car celle lui semblait un signe de gurison.  Il
se glissa donc dehors, en plein air, et il parla  ses animaux.

"O s'en est maintenant alle leur dtresse? dit-il, et dj il se
remettait lui-mme de son petit ennui - il me semble qu'ils ont
dsappris chez moi leurs cris de dtresse!

- quoiqu'ils n'aient malheureusement pas encore dsappris de crier."
Et Zarathoustra se boucha les oreilles, car  ce moment les I-A de
l'ne se mlaient singulirement au bruit des jubilations de ces hommes
suprieurs.

"Ils sont joyeux,  se remit-il  dire, et, qui sait, peut-tre aux
dpens de leur hte; et s'ils ont appris  rire de moi, ce n'est
cependant pas _mon_ rire qu'ils ont appris.

Mais qu'importe!  Ce sont de vieilles gens: ils gurissent  leur
manire, ils rient  leur manire; mes oreilles ont support de pires
choses sans en devenir moroses.

Cette journe est une victoire: il recule dj, il fuit _l'esprit de la
lourdeur_, mon vieil ennemi mortel!  Comme elle va bien finir cette
journe qui a si mal et si malignement commenc!

Et elle _veut_ finir.  Dj vient le soir: il passe  cheval sur la
mer, le bon cavalier!  Comme il se balance, le bienheureux, qui revient
sur sa selle de pourpre!

Le ciel regarde avec srnit, le monde s'tend dans sa profondeur, 
vous tous, hommes singuliers qui tes venus auprs de moi, il vaut la
peine de vivre auprs de moi!"

Ainsi parlait Zarathoustra.  Et alors des cris et des rires des hommes
suprieurs rsonnrent de nouveau de la caverne: or, Zarathoustra,
commena derechef:

"Ils mordent, mon amorce fait de l'effet, chez eux aussi l'ennemi fuit:
l'esprit de la lourdeur.  Dj ils apprennent  rire d'eux-mmes:
est-ce que j'entends bien?

Ma nourriture d'homme fait de l'effet, mes maximes savoureuses et
rigoureuses: et, en vrit, je ne les ai pas nourris avec des lgumes
qui gonflent.  Mais avec une nourriture de guerriers, une nourriture de
conqurants: j'ai veill de nouveaux dsirs.

Il y a de nouveaux espoirs dans leurs bras et dans leurs jambes, leur
coeur s'tire.  Ils trouvent des mots nouveaux, bientt leur esprit
respirera la ptulance.

Je comprends que cette nourriture ne soit pas pour les enfants, ni pour
les petites femmes langoureuses, jeunes et vieilles.  Il faut d'autres
moyens pour convaincre leurs intestins; je ne suis pas leur mdecin et
leur matre.

Le _dgot_ quitte ces hommes suprieurs: eh bien! cela est ma
victoire.  Dans mon royaume, ils se sentent en scurit, toute honte
bte s'enfuit, ils s'panchent.

Ils panchent leurs coeurs, des heures bonnes leur reviennent, ils
chment et ruminent de nouveau, - ils deviennent _reconnaissants_.

C'est ce que je considre comme le meilleur signe, ils deviennent
reconnaissants.  A peine un court espace de temps se sera-t-il coul
qu'ils inventeront des ftes et lveront des monuments commmoratifs 
leurs joies anciennes.

Ce sont des _convalescents_!"  Ainsi parlait Zarathoustra, joyeux dans
son coeur et regardant au dehors; ses animaux cependant se pressaient
contre lui et faisaient honneur  son bonheur et  son silence.


2.


Mais soudain l'oreille de Zarathoustra s'effraya, car la caverne, qui
avait t jusqu' prsent pleine de bruit et de rire, devint soudain
d'un silence de mort; le nez de Zarathoustra cependant sentit une odeur
agrable de fume et d'encens, comme si l'on brlait des pommes de pin.

"Qu'arrive-t-il?  Que font-ils?" se demanda Zarathoustra, en
s'approchant de l'entre pour regarder ses convives sans tre vu.
Mais, merveille des merveilles! que vit-il alors de ses propres yeux!


"Ils sont tous redevenus _pieux_, ils _prient_, ils sont fous!" -
dit-il en s'tonnant au del de toute mesure.  Et, en vrit, tous ces
hommes suprieurs, les deux rois, le pape hors de service, le sinistre
enchanteur, le mendiant volontaire, le voyageur et l'ombre, le vieux
devin, le consciencieux de l'esprit et le plus laid des hommes: ils
taient tous prosterns sur leurs genoux, comme les enfants et les
vieilles femmes fidles, ils taient prosterns en adorant l'ne.  Et
dj le plus laid des hommes commenait  gargouiller et  souffler,
comme si quelque chose d'inexprimable voulait sortir de lui; cependant
lorsqu'il finit enfin par parler rellement, voici, ce qu'il
psalmodiait tait une singulire litanie pieuse, en l'honneur de l'ne
ador et encens.  Et voici quelle fut cette litanie:

Amen!  Honneur et gloire et sagesse et reconnaissance et louanges et
forces soient  notre Dieu, d'ternit en ternit!

- Et l'ne de braire I-A.

Il porte nos fardeaux, il s'est fait serviteur, il est patient de coeur
et ne dit jamais non; et celui qui aime son Dieu le chtie bien.

- Et l'ne de braire I-A.

Il ne parle pas, si ce n'est pour dire toujours _oui_ au monde qu'il a
cr; ainsi il chante la louange de son monde.  C'est sa ruse qui le
pousse  ne point parler: ainsi il a rarement tort.

- Et l'ne de braire I-A.

Insignifiant il passe dans le monde.  La couleur de son corps, dont il
enveloppe sa vertu, est grise.  S'il a de l'esprit, il le cache; mais
chacun croit  ses longues oreilles.

- Et l'ne de braire I-A.

Quelle sagesse cache est cela qu'il ait de longues oreilles et qu'il
dise toujours oui, et jamais non!  N'a-t-il pas cre le monde  son
image, c'est--dire aussi bte que possible?

- Et l'ne de braire I-A.

Tu suis des chemins droits et des chemins dtourns; ce que les hommes
appellent droit ou dtourn t'importe peu.  Ton royaume est par del le
bien et le mal.  C'est ton innocence de ne point savoir ce que c'est
que l'innocence.

- Et l'ne de braire I-A.

Vois donc comme tu ne repousses personne loin de toi, ni les mendiants,
ni les rois.  Tu laisses venir  toi les petits enfants et si les
pcheurs veulent te sduire tu leur dis simplement I-A.

- Et l'ne de braire: I-A.

Tu aimes les nesses et les figues fraches, tu n'es point difficile
pour ta nourriture.  Un chardon te chatouille le coeur lorsque tu as
faim.  C'est l qu'est ta sagesse de Dieu.

- Et l'ne de braire I-A.





LA FTE DE L'ANE


1.


En cet endroit de la litanie cependant, Zarathoustra ne put se
matriser davantage.  Il cria lui-aussi: I-A  plus haute voix encore
que l'ne et sauta au milieu de ses htes devenus fous.  "Mais que
faites-vous donc l - enfants des hommes? S'cria-t-il en soulevant de
terre ceux qui priaient.  Malheur  vous, si quelqu'un d'autre que
Zarathoustra vous regardait:

Chacun jugerait que vous tes devenus, avec votre foi nouvelle, les
pires des blasphmateurs, ou les plus insenses de toutes les vieilles
femmes!

Et toi-mme, vieux pape, comment es-tu d'accord avec toi-mme en
adorant ainsi un ne comme s'il tait Dieu?"

"O Zarathoustra, rpondit le pape, pardonne-moi, mais dans les choses
de Dieu je suis encore plus clair que toi.  Et cela est juste ainsi.

Plutt adorer Dieu sous cette forme que de ne point l'adorer du tout!
Rflchis  cette parole, mon minent ami: tu devineras vite que cette
parole renferme de la sagesse.

Celui qui a dit: "Dieu est esprit" - a fait jusqu' prsent sur la
terre le plus grand pas et le plus grand bond vers l'incrdulit: ce ne
sont pas l des paroles faciles  rparer sur la terre!

Mon vieux coeur saute et bondit de ce qu'il y ait encore quelque chose
 adorer sur la terre.  Pardonne,  Zarathoustra,  un vieux coeur de
pape pieux!" -

- "Et toi, dit Zarathoustra au voyageur et  l'ombre, tu t'appelles
esprit libre, tu te figures tre un esprit libre?  Et tu te livres ici
 de pareilles idoltries et  de pareilles momeries?

En vrit, tu fais ici de pires choses que tu n'en faisais auprs des
jeunes filles brunes et malignes, toi le croyant nouveau et malin!"

"C'est triste, en effet, rpondit le voyageur et l'ombre, tu as raison:
mais qu'y puis-je!  Le Dieu ancien revit,  Zarathoustra, tu diras ce
que voudras.

C'est le plus laid des hommes qui est cause de tout: c'est lui qui l'a
ressuscit.  Et s'il dit qu'il l'a tu jadis: chez les Dieux la _mort_
n'est toujours qu'un prjug."

"Et toi, reprit Zarathoustra, vieil enchanteur malin, qu'as-tu fait?
Qui donc croira encore en toi, en ces temps de libert, si tu crois 
de pareilles neries divines?"

Tu as fait une btise; comment pouvais-tu, toi qui es rus, faire une
pareille btise!"

"O Zarathoustra, rpondit l'enchanteur rus, tu as raison, c'tait une
btise, - il m'en a cot assez cher."

"Et toi aussi, dit Zarathoustra au consciencieux de l'esprit, rflchis
donc et mets ton doigt  ton nez!  En cela rien ne gne-t-il donc ta
conscience?  Ton esprit n'est-il pas trop propre pour de pareilles
adorations et l'encens de pareils bigots?

"Il y a quelque chose dans ce spectacle, rpondit le consciencieux, et
il mit le doigt  son nez, il y a quelque chose dans ce spectacle qui
fait mme du bien  ma conscience.

Peut-tre n'ai-je pas le droit de croire en Dieu: mais il est certain
que c'est sous cette forme que Dieu me semble le plus digne de foi.

Dieu doit tre ternel, selon le tmoignage des plus pieux: qui a du
temps de reste s'accorde du bon temps.  Aussi lentement et aussi
btement que possible: _avec cela_ il peut vraiment aller loin.

Et celui qui a trop d'esprit aimerait  s'enticher mme de la btise et
de la folie.  Rflchis sur toi-mme,  Zarathoustra!

Toi-mme - en vrit! tu pourrais bien, par excs de sagesse, devenir
un ne.

Un sage parfait n'aime-t-il pas suivre les chemins les plus tortueux?
L'apparence le prouve,  Zarathoustra , - _ton_ apparence!"

- " Et toi-mme enfin, dit Zarathoustra en s'adressant au plus laid des
hommes qui tait encore couch par terre, les bras tendus vers l'ne
(car il lui donnait du vin  boire).  Parle, inexprimable, qu'as-tu
fait l!

Tu me sembles transform, ton oeil est ardent, le manteau du sublime se
drape autour de ta laideur: qu'as-tu fait?

Est-ce donc vrai, ce que disent ceux-l, que tu l'as ressuscit?  Et
pourquoi?  N'tait-il donc pas avec raison tu et prim?

C'est toi-mme qui me sembles rveill: qu'as-tu fait?  Qu'as-_tu_
interverti?  Pourquoi t'es-_tu_ converti?  Parle, inexprimable!"

"O Zarathoustra, rpondit le plus laid des hommes, tu es un coquin!

Si _celui-l_ vit encore, ou bien s'il vit de nouveau, ou bien s'il est
compltement mort, - qui de nous deux sait cela le mieux?  C'est ce que
je te demande.

Mais il y a une chose que je sais, - c'est de toi-mme que je l'ai
apprise jadis,  Zarathoustra: celui qui veut tuer le plus compltement
se met  _rire_.

"Ce n'est pas par la colre, c'est par le rire que l'on tue" - ainsi
parlais-tu jadis.  O Zarathoustra, toi qui restes cach, destructeur
sans colre, saint dangereux, - tu es un coquin!"


2.


Mais alors il arriva que Zarathoustra, tonn de pareilles rponses de
coquins, s'lana de nouveau  la porte de sa caverne et, s'adressant 
tous ses convives, se mit  crier d'une voix forte:

"O vous tous, fols espigles, pantins! pourquoi dissimuler et vous
cacher devant moi!

Le coeur de chacun de vous tressaillait pourtant de joie et de
mchancet, parce que vous tes enfin redevenus comme de petits
enfants, c'est--dire pieux, - parce que vous avez enfin agi de nouveau
comme font les petits enfants, parce que vous avez pri, joint les
mains et dit "cher bon Dieu"!

Mais maintenant quittez _cette_ chambre d'enfants, ma propre caverne,
o aujourd'hui tous les enfantillages ont droit de cit.  Rafrachissez
dehors votre chaude imptuosit d'enfants et le battement de votre
coeur!

Il est vrai, que si vous ne redevenez pas comme de petits enfants, vous
ne pourrez pas entrer dans _ce_ royaume des cieux.  (Et Zarathoustra
montra le ciel du doigt.)

Mais nous ne voulons pas du tout entrer dans le royaume des cieux: nous
sommes devenus des hommes, - _c'est pourquoi nous voulons le royaume de
la terre_."


3.


Et de nouveau Zarathoustra commena  parler.  "O mes nouveaux amis,
dit-il, - hommes singuliers, vous qui tes les hommes suprieurs, comme
vous me plaisez bien maintenant, - depuis que vous tes redevenus
joyeux.  Vous tes en vrit tous panouis: il me semble que pour des
fleurs comme vous il faut des _ftes nouvelles_, - une brave petite
folie, un culte ou une fte de l'ne, un vieux fou, un joyeux
Zarathoustra, un tourbillon qui, par son souffle, vous claire l'me.

N'oubliez pas cette nuit et cette fte de l'ne,  hommes suprieurs.
C'est -l_ ce que vous avez invent chez moi et c'est pour moi un bon
signe, - il n'y a que les convalescents pour inventer de pareilles
choses!

Et si vous ftez de nouveau cette fte de l'ne, faites-le par amour
pour vous, faites-le aussi par amour pour moi!  Et faites cela en
mmoire _de moi_."


Ainsi parlait Zarathoustra.





LE CHANT D'IVRESSE


1.


Mais pendant qu'il parlait, ils taient tous sortis l'un aprs l'autre,
en plein air et dans la nuit frache et pensive; et Zarathoustra
lui-mme conduisait le plus laid des hommes par la main, pour lui
montrer son monde nocturne, la grande lune ronde et les cascades
argentes auprs de sa caverne.  Enfin ils s'arrtrent l les uns prs
des autres, tous ces hommes vieux, mais le coeur consol et vaillant,
s'tonnant dans leur for intrieur de se sentir si bien sur la terre;
la quitude de la nuit, cependant, s'approchait de plus en plus de
leurs coeurs.  Et de nouveau Zarathoustra pensait  part lui: "O comme
ils me plaisent bien maintenant, ces hommes suprieurs!" - mais il ne
le dit pas, car il respectait leur bonheur et leur silence. -

Mais alors il arriva ce qui pendant ce jour stupfiant et long fut le
plus stupfiant: le plus laid des hommes commena derechef, et une
dernire fois,  gargouiller et  souffler et, lorsqu'il eut fini par
trouver ses mots, voici une question sortit de sa bouche, une question
prcise et nette, une question bonne, profonde et claire qui remua le
coeur de tous ceux qui l'entendaient.

"Mes amis, vous tous qui tes runis ici, dit le plus laid des hommes,
que vous en semble?  A cause de cette journe - c'est la premire fois
de ma vie que _je_ suis content, que j'ai vcu la vie tout entire.

Et il me suffit pas d'avoir tmoign cela.  Il vaut la peine de vivre
sur la terre:  _Un_ jour, _une_ fte en compagnie de Zarathoustra a
suffi pour m'apprendre  aimer la terre.

"Est-ce l - la vie!" dirai-je  la mort.  "Eh bien!  Encore une fois!"

Mes amis, que vous en semble?  Ne voulez-vous pas, comme moi, dire  la
mort: "Est-ce l la vie, eh bien, pour l'amour de Zarathoustra, encore
une fois!" -

Ainsi parlait le plus laid des hommes; mais il n'tait pas loin de
minuit.  Et que pensez-vous qui se passa alors?  Ds que les hommes
suprieurs entendirent sa question, ils eurent soudain conscience de
leur transformation et de leur gurison, et ils comprirent quel tait
celui qui la leur avait procure: alors ils s'lancrent vers
Zarathoustra, pleins de reconnaissance, de respect et d'amour, en luis
baisant la main, selon la particularit de chacun:  de sort que
quelques-uns riaient et que d'autres pleuraient.  Le vieil enchanteur
cependant dansait de plaisir; et si, comme le croient certains
conteurs, il tait alors ivre de vin doux, il tait certainement plus
ivre encore de la vie douce, et il avait abdiqu toute lassitude.  Il y
en a mme quelques-uns qui racontent qu'alors l'ne se mit  danser:
car ce n'est pas en vain que le plus laid des hommes lui avait donn du
vin  boire.  Que cela se soit pass, ainsi ou autrement, peu importe;
si l'ne n'a pas vraiment dans  ce soir-l, il se passa pourtant alors
des choses plus grandes et plus tranges que ne le serait la danse d'un
ne.  En un mot, comme dit le proverbe de Zarathoustra: "Qu'importe!"


2.


Lorsque ceci se passa avec le plus laid des hommes, Zarathoustra tait
comme un homme ivre: son regard s'teignait, sa langue balbutiait, ses
pieds chancelaient.  Et qui saurait deviner quelles taient les penses
qui agitaient alors l'me de Zarathoustra?  Mais on voyait que son
esprit reculait en arrire et qu'il volait en avant, qu'il tait dans
le plus grand lointain, en quelque sorte "sur une haute crte, comme il
est crit, entre deux mers, - qui chemine entre le pass et l'avenir,
comme un lourd nuage".  Peu  peu, cependant, tandis que les hommes
suprieurs le tenaient dans leurs bras, il revenait un peu  lui-mme,
se dfendant du geste de la foule de ceux qui voulaient l'honorer et
qui taient proccups  cause de lui; mais il ne parlait pas.  Tout 
coup, pourtant, il tourna la tte, car il semblait entendre quelque
chose: alors il mit son doigt sur la bouche et dit: "_Venez_!"

Et aussitt il se fit un silence et une quitude autour de lui; mais de
la profondeur on entendait monter lentement le son d'une cloche.
Zarathoustra prtait l'oreille, ainsi que les hommes suprieurs; puis
il mit une seconde fois son doigt sur la bouche et il dit de nouveau:
"_Venez!  Venez! il est prs de minuit!_" - et sa voix s'tait
transforme.  Mais il ne bougeait toujours pas de place: alors il y eut
un silence encore plus grand et une plus grande quitude, et tout le
monde coutait, mme l'ne et les animaux d'honneur de Zarathoustra,
l'aigle et le serpent, et aussi la caverne de Zarathoustra et la grande
lune froide et la nuit elle-mme.  Zarathoustra, cependant, mit une
troisime fois sa main sur la bouche et dit:

_Venez!  Venez!  Venez!  Allons! maintenant il est l'heure: allons dans
la nuit!_


3.


O hommes suprieurs, il est prs de minuit: je veux donc vous dire
quelque chose  l'oreille, quelque chose que cette vieille cloche m'a
dit  l'oreille, - avec autant de secret, d'pouvante et de cordialit,
qu'a mis  m'en parler cette vieille cloche de minuit qui a plus vcus
qu'un seul homme: - qui compta dj les battements douloureux des
coeurs de vos pres - hlas! hlas! comme elle soupire! comme elle rit
en rve! la vieille heure de minuit, profonde, profonde!

Silence!  Silence!  On entend bien des choses qui n'osent pas se dire
de jour; mais maintenant que l'air est pur, que le bruit de vos coeurs
s'est tu, lui aussi, - maintenant les choses parlent et s'entendent,
maintenant elles glissent dans les mes nocturnes dont les veilles se
prolongent: hlas! hlas! comme elle soupire! comme elle rit en rve! -
n'entends-tu pas comme elle te parle _ toi_ secrtement, avec
pouvante et cordialit, la vieille heure de minuit, profonde, profonde!

O homme, prends garde!


4.


Malheur  moi!  O a pass le temps?  Ne suis-je pas tomb dans des
puits profonds?  Le monde dort -

Hlas!  Hlas!  Le chien hurle, la lune brille.  Je prfre mourir,
mourir que de vous dire ce que pense maintenant mon coeur de minuit.

Dj je suis mort.  C'en est fait.  Araigne, pourquoi tisses-tu ta
toile autour de moi?  Veux-tu du sang?  Hlas!  Hlas! la rose tombe,
l'heure vient - l'heure o je grelotte et o je gle, l'heure qui
demande, qui demande et qui demande toujours: "Qui a assez de courage
pour cela? - qui doit tre le matre de la terre?  Qui veut dire: c'est
_ainsi_ qu'il vous faut couler, grands et petits fleuves!" - l'heure
approche:  homme, homme suprieur prends garde! ce discours s'adresse
aux oreilles subtiles,  tes oreilles - QUE DIT MINUIT PROFOND?


5.


Je suis port l-bas, mon me danse.  Tche quotidienne! tche
quotidienne!  Qui doit tre le matre du monde?

La lune est frache, le vent se tait.  Hlas!  Hlas! avez-vous dj
vol assez haut?  Vous avez dans: mais une jambe n'est pas une aile.

Bons danseurs, maintenant toute la joie est passe.  Le vin s'est
chang en levain, tous les gobelets se sont attendris, les tombes
balbutient.

Vous n'avez pas vol assez haut: maintenant les tombes balbutient:
"Sauvez donc les morts!  Pourquoi fait-il nuit si longtemps?  La lune
ne nous enivre-t-elle pas?"

O hommes suprieurs, sauvez donc les tombes, veillez donc les
cadavres!  Hlas! pourquoi le ver ronge-t-il encore?  L'heure approche,
l'heure approche, - la cloche bourdonne, le coeur rle encore, le ver
ronge le bois, le ver du coeur. Hlas! hlas  LE MONDE EST PROFOND!


6.


Douce lyre!  Douce lyre!  J'aime le son de tes cordes, ce son enivr de
crapaud flamboyant! - comme ce son me vient de jadis et de loin, du
lointain, des tangs de l'amour!

Vieille cloche!  Douce lyre! toutes les douleurs t'ont dchir le
coeur, la douleur du pre, la douleur des anctres, la douleur des
premiers parents, ton discours est devenu mr, - mr comme l'automne
dor et l'aprs-midi, comme mon coeur de solitaire - maintenant tu
parles: le monde lui-mme est devenu mr, le raisin brunit.

- maintenant il veut mourir, mourir de bonheur.  O hommes suprieurs,
ne le sentez-vous pas?  Secrtement une odeur monte, - un parfum et une
odeur d'ternit, une odeur de vin dor, bruni et divinement ros de
vieux bonheur, - un bonheur enivr de mourir, un bonheur de minuit qui
chante: le monde est profond ET PLUS PROFOND QUE NE PENSAIT LE JOUR!


7.


Laisse-moi!  Laisse-moi!  Je suis trop pur pour toi.  Ne me touche pas!
 Mon monde ne vient-il pas de s'accomplir?

Ma peau est trop pure pour tes mains.  Laisse-moi, jour sombre, bte et
lourd!  L'heure de minuit n'est-elle pas plus claire?

Les plus purs doivent tre les matres du monde, les moins connus, les
plus forts, les mes de minuit qui sont plus claires et plus profondes
que tous les jours.

O jour, tu ttonnes aprs moi?  Tu ttonnes aprs mon bonheur?  Je suis
riche pour toi, solitaire, une source de richesse, un trsor?

O monde, tu _me veux_?  Suis-je mondain pour toi?  Suis-je religieux?
Suis-je devin pour toi?  Mais jour et monde, vous tes trop lourds, -
ayez des mains plus senses, saisissez un bonheur plus profond, un
malheur plus profond, saisissez un dieu quelconque, ne me saisissez pas
- mon malheur, mon bonheur est profond, jour singulier, et pourtant je
ne suis pas un dieu, pas un enfer de dieu: PROFONDE EST SA DOULEUR.


8.


La douleur de Dieu est plus profonde,  monde singulier!  Saisis la
douleur de Dieu, ne me saisis pas, moi!  Que suis-je?  Une douce lyre
pleine d'ivresse, - une lyre de minuit, une cloche-crapaud que personne
ne comprend, mais qui _doit_ parler devant des sourds,  hommes
suprieurs!  Car vous ne me comprenez pas!

C'en est fait!  C'en est fait!  O jeunesse!  O midi!  O aprs-midi!
Maintenant le soir est venu et la nuit et l'heure de minuit, - le chien
hurle, et le vent: - le vent n'est-il pas un chien?  Il gmit, il
aboie, il hurle.  Hlas!  Hlas! comme elle soupire, comme elle rit,
comme elle rle et geint, l'heure de minuit!

Comme elle parle schement, cette potesse ivre! a-t-elle dpass son
ivresse? a-t-elle prolong sa veille, se met-elle  remcher?

- Elle remche sa douleur en rve, la vieille et profonde heure de
minuit, et plus encore sa joie.  Car la joie, quand dj la douleur est
profonde: LA JOIE EST PLUS PROFONDE QUE LA PEINE.


9.


Vigne, que me joues-tu?  Ne t'ai-je pas coupe?  Je suis si cruel, tu
saignes: que veut la louange que tu adresses  ma cruaut ivre?

"Tout ce qui s'est accompli, tout ce qui est mr - veut mourir!" ainsi
parles-tu.  Bni soit, bni soit le couteau du vigneron!  Mais tout ce
qui n'est pas mr veut vivre: hlas!

La douleur dit: "Passe! va-t'en douleur!"  Mais tout ce qui souffre
veut vivre, pour mrir, pour devenir joyeux et plein de dsirs, - plein
de dsirs de ce qui est plus lointain, plus haut, plus clair.  "Je veux
des hritiers, ainsi parle tout ce qui souffre, je veux des enfants, je
ne me veux pas _moi_." -

Mais la joie ne veut ni hritiers ni enfants, - la joie se veut
elle-mme, elle veut l'ternit, le retour des choses, tout ce qui se
ressemble ternellement.

La douleur dit: "Brise-toi, saigne, coeur!  Allez jambes! volez ailes!
Au loin!  L-haut, douleur!"  Eh bien!  Allons!  O mon vieux coeur: LA
DOULEUR DIT: PASSE ET FINIS!


10.


O hommes suprieurs, que vous en semble?  Suis-je un devin? suis-je un
rveur? suis-je un homme ivre? un interprte des songes? une cloche de
minuit?

Une goutte de rose? une vapeur et un parfum de l'ternit!  Ne
l'entendez-vous pas?  Ne le sentez-vous pas?  Mon monde vient de
s'accomplir, minuit c'est aussi midi.

La douleur est aussi une joie, la maldiction est aussi une
bndiction, la nuit est aussi un soleil, - loignez-vous, ou bien l'on
vous enseignera qu'un sage est aussi un fou.

Avez-vous jamais approuv une joie?  O mes amis, alors vous avez aussi
approuv _toutes_ les douleurs.  Toutes les choses sont enchanes,
enchevtres, amoureuses, - vouliez-vous jamais qu'une mme fois
revienne deux fois?  Avez-vous jamais dit: "Tu me plais, bonheur!
moment! clin d'oeil!"  C'est _ainsi_ que vous voudriez que _tout_
revienne! - tout de nouveau, tout ternellement, tout enchan,
enchevtr, amoureux,  c'est ainsi que vous avez _aim_ le monde, -
vous qui tes ternels, vous l'aimez ternellement et toujours: et vous
dites aussi  la douleur: passe, mais reviens: CAR TOUTE JOIE VEUT -
L'TERNIT!


11.


Toute joie veut l'ternit de toutes choses, elle veut du miel, du
levain, une heure de minuit pleine d'ivresse, elle veut la consolation
des larmes verses sur les tombes, elle veut le couchant dor - _que_
ne veut-elle pas, la joie! Elle est plus assoiffe, plus cordiale, plus
affame, plus pouvantable, plus secrte que toute douleur, elle se
veut _elle mme_, elle se mord _elle-mme_, la volont de l'anneau
lutte en elle, - elle veut de l'amour, elle veut de la haine, elle est
dans l'abondance, elle donne, elle jette loin d'elle, elle mendie pour
que quelqu'un veuille la prendre, elle remercie celui qui la prend.
Elle aimerait tre hae, - la joie est tellement riche qu'elle  soif
de douleur, d'enfer, de haine, de honte, de ce qui est estropi, soif
du _monde_, - car ce monde, oh vous le connaissez!

O hommes suprieurs, c'est aprs vous qu'elle languit, la joie,
l'effrne, la bienheureuse, - elle languit, aprs votre douleur, vous
qui tes manqus!  Toute joie ternelle languit aprs les choses
manques.

Car toute joie se veut elle-mme, c'est pourquoi elle veut la peine!  O
bonheur,  douleur!  Oh brise-toi, coeur!  Hommes suprieurs,
apprenez-le donc, la joie veut l'ternit, - la joie veut l'ternit de
_toutes_ choses, VEUT LA PROFONDE TERNIT!


12.


Avez-vous maintenant appris mon chant?  Avez-vous devin ce qu'il veut
dire?  Eh bien!  Allons!  Hommes suprieurs, chantez mon chant, chantez
 la ronde!

Chantez maintenant vous-mmes le chant, dont le nom est "encore une
fois", dont le sens est "dans toute ternit"! - chantez,  hommes
suprieurs, chantez  la ronde le chant de Zarathoustra!

O homme!  Prends garde!
Que dit minuit profond?
"J'ai dormi, j'ai dormi, -
"D'un profond sommeil je me suis veill: -
"Le monde est profond,
"et plus profond que ne pensait le jour
"Profonde est sa douleur, -
"La joie plus profonde que la peine.
"La douleur dit: passe et finis!
"Mais toute joie veut l'ternit,
" - veut la profonde ternit!"





LE SIGNE


Le matin cependant, au lendemain de cette nuit, Zarathoustra sauta de
sa couche, se ceignit les reins et sortit de sa caverne, ardent et fort
comme le soleil du matin qui sort des sombres montagnes.

"Grand astre, dit-il, comme il avait parl jadis, profond oeil de
bonheur, que serait tout ton bonheur, si tu n'avais pas _ceux_ que tu
claires!

Et s'ils restaient dans leurs chambres, tandis que dj tu es veill
et que tu viens donner et rpandre: comme ta fire pudeur s'en
fcherait!

Eh bien! ils dorment encore, ces hommes suprieurs, tandis que _moi_ je
suis veill: ce ne sont pas _l_ mes vritables compagnons!  Ce n'est
pas eux que j'attends ici dans mes montagnes.

Je veux me mettre  mon oeuvre et commencer ma journe: mais ils ne
comprennent pas quels sont les signes de mon matin, le bruit de mon pas
n'est point pour eux - le signal du lever.

Ils dorment encore dans ma caverne, leur rve boit encore  mes chants
de minuit.  L'oreille qui m'coute, - l'oreille qui _obit_ manque 
leurs membres."

- Zarathoustra avait dit cela  son coeur tandis que le soleil se
levait: alors il jeta un regard interrogateur vers les hauteurs, car il
entendait au-dessus de lui l'appel perant de son aigle.  "Eh bien!
cria-t-il l-haut, cela me plait et me convient ainsi.  Mes animaux
sont veills, car je suis veill.

Mon aigle est veill et, comme moi, il honore le soleil.  Avec des
griffes d'aigle il saisit la nouvelle lumire.  Vous tes mes
vritables animaux; je vous aime.

Mais il me manque encore mes hommes vritables!" -

Ainsi parlait Zarathoustra; mais alors il arriva qu'il se sentit
soudain entour, comme par des oiseaux innombrables qui voltigeaient
autour de lui, - le bruissement de tant d'ailes et la pousse autour de
sa tte taient si grands qu'il ferma les yeux.  Et, en vrit, il
sentait tomber sur lui quelque chose comme une nue de flches, lances
sur un nouvel ennemi.  Mais voici, ici c'tait une nue d'amour, sur un
ami nouveau.

"Que m'arrive-t-il? pensa Zarathoustra dans son coeur tonn, et il
s'assit lentement sur la grosse pierre qui se trouvait  l'entre de sa
caverne.  Mais en agitant ses mains autour de lui, au-dessus et
au-dessous de lui, pour se dfendre de la tendresse des oiseaux, voici,
il lui arriva quelque chose de plus singulier encore: car il mettait
inopinment ses mains dans des touffes de poils paisses et chaudes; et
en mme temps retentissait devant lui un rugissement, - un doux et long
rugissement de lion.

"_Le signe vient_", dit Zarathoustra et son coeur se transforma.  Et,
en vrit, lorsqu'il vit clair devant lui, une norme bte jaune tait
couche  ses pieds, inclinant la tte contre ses genoux, ne voulant
pas le quitter dans son amour, semblable  un chien qui retrouve son
vieux matre.  Les colombes cependant n'taient pas moins empresses
dans leur amour que le lion, et, chaque fois qu'une colombe voltigeait
sur le nez du lion, le lion secouait la tte avec tonnement et se
mettait  rire.

En voyant tout cela, Zarathoustra ne dit qu'une seule parole: "_Mes
enfants sont proches, mes enfants_", - puis il devint tout  fait muet.
 Mais son coeur tait soulag, et de ses yeux coulaient des larmes qui
tombaient sur ses mains.  Et il ne prenait garde  aucune chose, et il
se tenait assis l, immobile, sans se dfendre davantage contre les
animaux.  Alors les colombes voletrent  et l, se placrent sur son
paule, en caressant ses cheveux blancs, et elles ne se fatigurent
point dans leur tendresse et dans leur flicit.  Le vigoureux lion,
cependant, lchait sans cesse les larmes qui tombaient sur les mains de
Zarathoustra en rugissant et en grondant timidement.  Voil ce que
firent ces animaux. -

Tout cela dura longtemps ou bien trs peu de temps: car vritablement
il n'y a _pas_ de temps sur la terre pour de pareilles choses. - Mais
dans l'intervalle les hommes suprieurs s'taient rveills dans la
caverne de Zarathoustra, et ils se prparaient ensemble  aller en
cortge au devant de Zarathoustra, afin de lui prsenter leur
salutation matinale: car en se rveillant ils avaient remarqu qu'il
n'tait dj plus parmi eux.  Mais lorsqu'ils furent arrivs  la porte
de la caverne, prcds par le bruit de leurs pas, le lion dressa les
oreilles vivement et, se dtournant tout  coup de Zarathoustra, sauta
vers la caverne, avec des hurlements furieux; les hommes suprieurs
cependant, en l'entendant hurler, se mirent tous  crier d'une seule
voix et, fuyant en arrire, ils disparurent en un clin d'oeil.

Mais Zarathoustra lui-mme, abasourdi et distrait, se leva de son
sige, regarda autour de lui, se tenant debout, tonn, il interrogea
son coeur, rflchit et demeura seul.  "Qu'est-ce que j'ai entendu?
dit-il enfin, lentement, que vient-il de m'arriver?"

Et dj le souvenir lui revenait et il comprit d'un coup d'oeil tout ce
qui s'tait pass entre hier et aujourd'hui.  "Voici la pierre, dit-il
en se caressant la barbe, c'est _l_ que j'tais assis hier matin: et
c'est l que le devin s'est approch de moi, c'est l que j'entendis
pour la premire fois le cri que je viens d'entendre, c'est _votre_
dtresse que me prdisait hier matin ce vieux devin, - c'est vers votre
dtresse qu'il voulut me conduire pour me tenter:  Zarathoustra,
m'a-t-il dit, je viens pour t'induire  ton dernier pch.

A mon dernier pch? s'cria Zarathoustra en riant avec colre de sa
propre parole: qu'est-ce qui m'a t rserv comme mon dernier pche?"

- Et encore une fois Zarathoustra se replia sur lui-mme, en s'asseyant
de nouveau sur la grosse pierre pour rflchir.  Soudain il se
redressa: -

"_Piti!  La piti pour l'homme suprieur!_ s'cria-t-il et son visage
devint de bronze.  Eh bien!  _Cela_ - a eu son temps!

Ma passion et ma compassion -qu'importent d'elles?  Est-ce que je
recherche _le bonheur_?  Je recherche mon _oeuvre_.

Eh bien!  Le lion est venu, mes enfants sont proches, Zarathoustra a
mri, mon heure est venue: -  Voici _mon_ aube matinale, _ma_ journe
commence, _lve-toi donc, lve-toi,  grand midi_!" -

Ainsi parlait Zarathoustra et il quitta sa caverne, ardent et fort
comme le soleil du matin qui surgit des sombres montagnes.





APPENDICE


Les fragments qui suivent sont emprunts aux _Oeuvres posthumes de
Frdric Nietzsche et peuvent aider  la comprhension d'_Ainsi parlait
Zarathoustra_.  Le philosophe lui-mme semble avoir eu l'intention
d'crire un jour un glossaire  cet ouvrage, mais il ne parvint jamais
 mettre son projet  excution.  Plusieurs notes traces sur ses
carnets, au hasard de l'inspiration, sont de simples rsums ou des
aide-mmoire, par quoi il entendait fixer le sens de tel ou tel
chapitre.  D'autres, au contraire, donnent vritablement des
claircissements et seront, pour le lecteur attentif, d'un secours
prcieux.  Tels qu'ils se prsentent ici et malgr leur caractre
inachev, ces quatre-vingt-deux aphorismes permettront en tous les cas
de jeter un coup d'oeil dans le laboratoire intellectuel de Nietzsche.
- H.A.


1.


Tous les buts sont dtruits: les valuations se tournent les unes
contre les autres;
on appelle bon celui qui suit son coeur, mais aussi celui qui n'obit
qu' son devoir;
on appelle bon l'homme doux, conciliant, mais aussi l'homme brave
inflexible, svre;
on appelle bon celui qui n'exerce aucune contrainte sur lui-mme, mais
aussi le hros de la domination de soi;
on appelle bon l'ami absolu de la vrit, mais aussi l'homme rempli de
pit qui transfigure les choses;
on appelle bon celui qui s'obit  lui-mme, mais aussi l'homme pieux;
on appelle bon l'homme distingu et noble, mais aussi celui qui ne
mprise ni ne regarde de haut;
on appelle bon l'homme charitable qui vite la lutte, mais aussi celui
qui est avide de combats de victoires;
on appelle bon celui qui veut toujours tre le premier, mais aussi
celui qui ne veut tre avantag au dtriment de personne.


2.


Nous avons en nous une force norme de sentiments moraux, mais _aucun
but_ qui pourrait les satisfaire tous.  Ces sentiments se contredisent
les uns les autres: ils ont pour origine des tables de valeurs
_diffrentes_.
Il y a une force morale prodigieuse, mais il n'y a plus de _but_, o
toute la force pourrait tre utilise.


3.


Tous les buts sont dtruits.  Il faut que les hommes s'en _assignent_
un.  C'tait une erreur de croire qu'ils en _possdent_ un: ils se les
ont tout donns.  Mais les _conditions premires_ pour tous les buts
d'autrefois sont aujourd'hui dtruites.
La science montre le cours  suivre, mais non pas le but: elle pose
cependant les conditions premires auxquelles le nouveau but devra
correspondre.


4.


La _profonde strilit_ du dix-neuvime sicle.
Je n'ai jamais rencontr d'homme qui et vraiment apport un nouvel
idal.  C'est le caractre de la musique allemande qui m'a le plus
longtemps induit  _esprer_.  Un _type plus_ fort, o nos forces
seraient lies synthtiquement - ce fut l ma croyance.
A premire vue tout est dcadence.  Il faut diriger la destruction de
telle sorte qu'elle rende possible, aux plus forts, une nouvelle forme
de l'existence.


5.


La dissolution de la morale conduit, dans ses consquences pratiques, 
l'individu atomique et aussi  la division de l'individu en
multiplicits - fluctuation absolue.
C'est pourquoi, plus que jamais, un but est ncessaire et un amour, un
_nouvel_ amour.


6.


"Aussi longtemps que votre morale tait suspendue au-dessus de ma tte,
je respirais comme quelqu'un qui touffe.  Ds lors, il me fallut
trangler ce serpent.  Je voulais vivre, c'est pourquoi je devais
mourir."


7.


Tant que l'on devra encore agir, par consquent tant que l'on
_commandera_, il n'y aura pas encore de synthse (la _suppression_ de
l'homme moral).  _Ne pas pouvoir faire autrement_.  Les instincts et la
raison qui commande ne sauraient autrement aller au del du but.
Jouir de soi-mme dans l'action.


8.


Tous, ils ne veulent pas porter le fardeau de ce qui n'est pas
command; mais ils font ce qu'il y a de plus difficile, lorsque tu le
leur commandes.


9.


Surmonter le pass en nous-mmes: combiner  nouveau les instincts et
les diriger tous ensembles vers un seul but: - cela est extrmement
difficile!  Il n'y a pas que les mauvais instincts qu'il faut
surmonter, - il faut aussi faire table rase de ce que l'on appelle les
bons instincts, afin de les sanctifier  nouveau!


10.


Il ne faut pas faire de _bonds_ dans la vertu!  Mais il faut que chacun
suive un chemin diffrent!  Pourtant chacun ne doit pas vouloir
parvenir au plus haut!  Par contre, chacun peut servir de _pont_ et
_d'enseignement_ pour les autres!


11.


Pour la bonne volont d'aider, de compatir, de se soumettre, de
renoncer aux attaques personnelles, les hommes insignifiants et
superficiels deviendront peut-tre pour l'oeil quelque chose de
supportable: il ne faut  aucun prix leur ter l'ide que cette volont
est "la vertu mme".


12.


L'homme rend prcieuse une action: mais comment une action
rendrait-elle prcieux un homme?


13.


La morale est affaire de ceux qui ne peuvent se librer d'elle: c'est
pourquoi elle fait partie pour ceux-l des "conditions d'existence".
On ne peut pas rfuter des conditions d'existence: on peut seulement...
ne pas les possder.


14.


S'il tait vrai que la vie ne vaut pas d'tre affirme, l'homme moral
_abuserait_ de son prochain, prcisment par son oubli de soi et par
ses vertus secourables - et cela  son bnfice personnel.


15.


"Aime ton prochain" - cela veut dire avant tout: "ne t'occupe pas de
ton prochain!" -  Et c'est prcisment ce ct de la vertu qui est le
plus difficile.


16.


L'homme mauvais considr comme un parasite.  Dans la vie nous ne
devons pas seulement tre des jouisseurs: cela manque de noblesse.


17.


C'est le sentiment noble qui nous _interdit_ de n'tre que des
jouisseurs de la vie.  Ce sentiment se rvolte contre toute espce
d'hdonisme.  Nous devons nous acquitter de quelque chose en retour. -
Mais la croyance fondamentale de la masse, c'est qu'il faut vivre pour
rien, - c'est l sa _vulgarit_.


18.


Pour l'homme _bas_ les valuations contraires sont applicables: il
importe de lui implanter les vertus.  Il faut l'arracher  la vie par
des commandements absolus, par de terribles tyrans.


19.


_Revendication_: la nouvelle loi doit pouvoir tre accomplie - et de
son accomplissement doit sortir l'anantissement et la loi suprieure.
Zarathoustra se pose en face de la loi, en _supprimant_ la "loi des
lois", la morale.
Les lois considres comme pines dorsales.  Il faut travailler aux
lois et en crer, en les excutant.  Jusqu' prsent c'tait l'instinct
d'esclavage qui faisait obir aux lois.


20.


La victoire sur soi-mme chez Zarathoustra doit servir d'exemple  la
victoire sur soi-mme dans l'humanit - en faveur du surhumain.  C'est
en vue de cela que la victoire sur la morale est ncessaire.


21.


_Type du lgislateur_, son volution et ses souffrances.  Quel sens
cela a-t-il, d'une faon gnrale, d'dicter des lois?
Zarathoustra est le hraut qui appelle beaucoup de lgislateurs.


22.


DIFFRENTS INSTRUMENTS

1. Ceux qui _commandent_, les puissants qui n'aiment pas, si ce n'est
les images d'aprs lesquelles ils crent.  Les tres abondants,
multiples, absolus, qui surmontent ce qui existe.

2. Ceux qui sont _obissants_, les "librs" - l'amour et la vnration
sont leur bonheur; ils ont le sens de ce qui est suprieur.
(Suppression de ce qu'ils ont d'imparfait par la contemplation!)

3._Les esclaves_, l'espce "serve" - : il faut leur crer du bien-tre;
la compassion des uns pour les autres.


23.


Celui qui donne, celui qui cre, celui qui enseigne - voil les
prcurseurs de celui qui domine.


24.


Toute vertu, toute victoire sur soi-mme n'ont de sens que comme
prparation de ce qui domine!

25.


Tout sacrifice que fait le dominateur  sera compt au centuple.


26.


Quand le chef d'arme, le prince, celui qui est responsable devant
lui-mme, fait un sacrifice, il faut le vnrer hautement.


27.


La tche prodigieuse du dominateur qui s'duque lui-mme; - l'espce
d'homme et de peuple qu'il veut dominer doit trouver en lui son
_image_: c'est l qu'il doit tre devenu le matre!


28.


Le grand ducateur est comme la nature: il doit accumuler des
_obstacles_ pour que ces obstacles soient _surmonts_.


29.


Les nouveaux matres sont le premier degr du suprme imagier (ils
impriment leur type).


30.


Les institutions sont les _effets_ des grands individus et servent de
moyen pour _incruster_ et _enraciner_ les grands individus - jusqu' ce
qu'ils portent enfin des fruits.


31.


De fait, les hommes essayent toujours de _pouvoir se passer_ des grands
individus, par des corporations, etc...  Mais ils dpendent d'une faon
absolue de ces modles.


32.


L'idal eudmonique et social ramne les hommes en arrire - il cre
peut-tre une espce ouvrire trs utile - il invente _l'esclave idal
de l'avenir_, la caste infrieure _qui est indispensable_!


33.


Droits gaux pour tous - c'est la plus merveilleuse injustice; car ce
sont les hommes suprieurs qui ptissent de ce rgime.


34.


Il ne s'agit pas du tout d'un droit du plus fort, car les plus forts et
les plus faibles sont tous gaux en ceci: ils tendent leur puissance
autant qu'ils le peuvent.


35.


_Nouvelle taxation_ de l'homme: en premire ligne les questions:
combien de puissance y a-t-il en lui?
Combien de multiplicit d'instincts?
Combien de facults communicantes et rceptives?
Le dominateur comme type suprieur.


36.


Zarathoustra est heureux que la lutte des castes soit termine, et que
le temps vienne maintenant enfin de la hirarchie des individus.  La
haine du systme de nivellement dmocratique est seulement _au premier
plan_: en somme, il faut se fliciter que l'on en soit enfin arriv l.
 Maintenant il peut rsoudre sa tche.

_Ses enseignements n'ont t adresss jusqu' prsent qu' la caste
dominante de l'avenir._  Ces matres de la terre doivent maintenant
_remplacer_ Dieu et se crer la confiance profonde et absolue de ceux
qui sont domins.  En premier lieu: leur nouvelle saintet, leur
renoncement au bonheur et aux aises.  Ils offrent aux infrieurs
l'expectative du bonheur et, non pas _ eux-mmes_.  Ils sauvent ceux
qui sont mal venus par la doctrine de la "mort rapide"; ils offrent des
religions et des systmes selon la place dans la hirarchie.


37.


Le conflit du dominateur _c'est l'amour du plus lointain dans son amour
pour le prochain_.
tre _crateur_ et tre _bon_, ce ne sont pas l des antinomies, mais
c'est _une seule et mme chose_, mais avec des perspectives _lointaines
ou prochaines_.


38.


Le sentiment de la puissance.  Rivalit de tous les "moi" pour trouver
l'ide qui demeure au-dessus des l'humanit, comme son toile.  Le
_moi_ est un _primum mobile_.


39.


_Lutte_ pour l'utilisation de la _puissance_ qui est reprsente dans
l'humanit!  Zarathoustra appelle  cette lutte.


40.


Mener  bien notre idal: - lutter pour la puissance  la faon dont
cette lutte dcoule de l'idal.


41.


La doctrine du Retour est le _point solsticial de l'histoire_.


42.


Soudain s'ouvre le domaine pouvantable de la vrit.  Il y a une
sauvegarde inconsciente, une prcaution, une dissimulation, une
garantie contre la Connaissance la plus difficile: c'est ainsi que j'ai
vcu jusqu' prsent.  Je me suis cach quelque chose.  Mais l'effort
continuel pour enlever des pierres a donn la toute-puissance  mon
instinct.  Maintenant j'enlve la dernire pierre.  La terrible vrit
_se dresse devant moi_.

Conjuration de la vrit du fond de la tombe: - nous avons cr la
vrit, nous l'avons veille: suprme manifestation du courage et du
sentiment de la puissance.  Ddain de tout le pessimisme, tel qu'il a
exist jusqu' prsent!

Nous luttons avec la vrit, - nous dcouvrons que le seul moyen de la
supporter, c'est prcisment de crer un tre _qui la supporte_; 
moins que nous ne prfrions de nouveau nous blouir volontairement et
nous rendre aveugle devant elle.  Mais, cela, nous ne le pouvons plus!

Nous avons cr la pense la plus difficile - _crons maintenant
l'tre_ qui la trouve lgre et qu'elle rende bienheureux!

Pour pouvoir crer il faut que nous nous donnions  nous-mmes une plus
grande libert, une libert plus grande que celle qui fut jamais
accorde; en vue de cela, dlivrance de la morale et allgrement par
des ftes.  (Pressentiments de l'avenir!  Clbrer l'avenir et non pas
le pass!  Ecrire potiquement le mythe de l'avenir!  Vivre dans
l'esprance!)  Moments bienheureux!  Et ensuite, laisser de nouveau
tomber le rideau et _diriger les penses vers des buts prochains et
dtermins!


43.


L'humanit doit situer son but au del d'elle-mme, non pas dans un
monde-Erreur, mais dans la propre continuation d'elle-mme.


44.


Le milieu, c'est chaque fois que nat la _volont de l'avenir_: alors
_le grand vnement est  prvoir_!


45.


Notre nature, c'est de crer un tre plus haut que nous sommes
nous-mmes.  _Crer au-dessus de nous!_  C'est l l'instinct de
l'action et de l'oeuvre. - De mme que toute volont suppose un but, de
mme _l'homme suppose un tre_, qui n'est pas prsent, mais qui
prsente le but de son existence.  C'est l la libert de toute
volont!  Dans le _but_ rside l'amour, la vnration, la vision de ce
qui est parfait, le dsir.


46.


Ma revendication: crer des tres qui sont levs au-dessus de toute
l'espce "homme": il faut sacrifier  ce but soi-mme et le "prochain".

La morale qui a domin jusqu' prsent avait ses limites dans l'espce:
toutes les morales ont t utiles en ce sens qu'elles ont donn
_d'abord_  l'espce une stabilit absolue: ds que cette stabilit est
atteinte, le but peut tre plac plus haut.

L'un des mouvements est inconditionn: le nivellement de l'humanit,
les grandes fourmilires humaines, etc.

L'autre mouvement, mon mouvement, est, au contraire, l'accentuation de
tous les contrastes et de tous les abmes, la suppression de l'galit,
la cration d'tres tout-puissants.

Celui-l engendre le dernier homme, mon mouvement engendre le
Surhumain.  Ce n'est _nullement_ le but de considrer la dernire
espce comme si elle devait tre la matresse de la premire.  Tout au
contraire les deux espces doivent coexister, - d'une manire aussi
spare que possible; l'une _ne se proccupant pas de l'autre, 
l'exemple des dieux picuriens_.


47.


L'antipode du _Surhumain_, c'est le _dernier homme_: je les ai crs en
mme temps.


48.


Plus l'individu est libre et dtermin, plus son amour a _d'exigences_:
enfin il finit par aspirer au Surhumain, parce que tout le reste ne
_satisfait_ pas son amour.


49.


Au milieu de la voie nat le Surhumain.


50.


J'tais inquiet au milieu des hommes; j'avais le dsir de vivre parmi
les hommes et rien ne pouvait me satisfaire.  Alors je me suis rendu
dans la solitude et j'ai cr le Surhumain.  Et lorsque je l'eus cr,
j'ai drap autour de lui le grand voile de devenir et j'ai laiss luire
sur lui la clart de Midi.


51.


"Nous voulons crer un tre", nous voulons tous y prendre part, nous
voulons l'aimer, nous voulons tous le couvert - et, _ cause de lui_,
nous honorer et nous estimer.

Il faut que nous ayons un _but_  cause duquel nous nous aimions tous
les uns les autres!  _Tous_ les autres buts sont dignes d'tre dtruits!


52.


_Les plus forts de corps et d'me sont les meilleurs_ - principe pour
Zarathoustra.  Dduire d'eux la morale suprieure, celle des crateurs
- Zarathoustra veut _refaire_ l'homme  son image - ceci est sa loyaut.


53.


Zarathoustra apparat au gnie comme _l'incarnation_ de sa pense.


54.


La solitude est ncessaire _pour un temps_ afin que l'tre s'amplifie
et s'imprgne - qu'il gurisse et qu'il devienne dur.

Nouvelle forme de la communaut: s'affirmant d'une faon guerrire.
Autrement l'esprit s'affaiblit.  Non point seulement des "jardins" et
la "fuite devant les masses".  La guerre (mais sans poudre!) entre des
ides diffrentes! et les matres de ces ides!

Nouvelle noblesse par la slection.  Les crmonies pour la fondation
de familles.

Diviser autrement la journe; l'exercice physique pour tous les ges de
la vie.  La lutte considre comme un principe.

L'amour sexuel considr comme la lutte pour le principe qui est dans
le devenir, dans ce qui vient. - "Dominer" est enseign et exerc, la
duret aussi bien que la douceur.  Ds que l'on a atteint la matrise
dans une condition, il faut aspirer  une condition nouvelle.

Se laisser instruire par les mchants et leur donner,  eux aussi,
l'occasion de la lutte.  Les dgnrs sont  utiliser. -  Le droit 
la _punition_ doit consister en ceci que le malfaiteur peut tre
_utilis_ comme sujet d'exprience (pour un nouveau mode de nutrition):
ceci _sanctifie_ la punition que l'on peut _user_ de quelqu'un pour le
plus grand bien de ce qui doit venir.

Nous _mnageons_ notre nouvelle communaut, parce qu'elle est le pont
vers _notre_ nouvel idal de l'avenir.  C'est _pour elle_ que nous
travaillons et que nous faisons travailler les autres.


55.


_Trouver la mesure et le moyen pour aspirer au-del de l'humanit_: il
convient de trouver l'espce d'homme la plus haute et la plus
vigoureuse!  Reprsenter sans cesse la tendance suprieure _dans les
petites choses_; la perfection, la maturit, la sant florissante, le
doux rayonnement de la force.  Travailler comme un artiste  l'oeuvre
quotidienne, mener chaque tche jusqu' la perfection.  S'avouer la
probit dans le motif comme il convient au puissant.


56.


Pas d'impatience!  Le Surhumain est votre prochain degr!  Pour cela,
pour cette limitation, il faut de la _modration_ et de la _virilit_.

Hausser l'homme au-dessus de lui-mme, comme ont fait les Grecs - pas
de phantasmes incorporels.  Il convient de supprimer l'esprit suprieur
li  un caractre faible et nerveux.  But: dveloppement suprieur de
tout le _corps_, et non pas seulement du cerveau.


57.


"L'homme est quelque chose qui doit tre surmont": - il convient de
regarder  l'allure: les Grecs sont admirables, sans hte. - Mes
prcurseurs: Hraclite, Empdocle, Spinosa, Goethe.


58.


1. Mcontentement avec nous-mmes.  Antidote contre le repentir.  La
transformation des tempraments p.ex. par les anorganiques).  La
_bonne_ volont dans ce mcontentement.  Attendre sa soif et la laisser
devenir complte, avant de vouloir dcouvrir _sa_ source.

2. Transformer la mort pour en faire un moyen de victoire et de
triomphe.

3. La maladie; comment il faut se comporter  son gard.  La libert de
la mort.

4. L'amour sexuel comme moyen pour atteindre l'idal (l'aspiration 
prir dans son contraire).  L'amour de la divinit qui souffre.

5. La reproduction comme l'acte le plus sacr.  Grossesse; cration de
l'homme et de la femme qui, dans l'enfant, veulent jouir de leur
_unit_ et lever un monument  leur communion.

6. La piti comme un danger.  Crer les occasions pour que chacun
puisse s'aider lui-mme et qu'il soit libre d'accepter d'tre aid.

7. L'ducation vers le _mal_, pour susciter son _propre_ "dmon".

8. La guerre _intrieure_, comme "volution.

9. La "conservation de l'espce" et l'ide de l'ternel Retour.


59.


_Doctrine principale_: parvenir,  chaque degr,  le perfection et au
sentiment du bien-tre.  Ne pas faire de bonds.
D'abord la lgislation.  Aprs la promesse du Surhumain, la doctrine de
l'ternel Retour est pouvantable.  Maintenant elle est _supportable_!


60.


La vie elle-mme a cr cette pense, la plus difficile pour la vie,
elle veut _dpasser_ son suprme obstacle.
Il faut vouloir s'anantir pour pouvoir redevenir, - d'un jour 
l'autre.  Transformation  travers mille mes - que ce soit l ta vie,
que ce soit l ta destine!  Et, en fin de compte, _vouloir, encore une
fois, toute cette srie!_


61.


Que nous puissions _supporter_ notre immortalit - ce serait l la
chose suprme.


62.


Le moment o j'ai conu l'ternel Retour est immortel.  Et,  cause de
ce moment, je _supporte_ l'ternel Retour.


63.


La doctrine de l'ternel Retour est crasante,  premire vue, pour les
plus nobles; elle est, en apparence, le moyen de les exterminer, - car
il reste les natures plus mdiocres et moins nuisibles!  "Il faut
touffer cette doctrine et tuer Zarathoustra."


64.


Hsitation des disciples.  "Nous arriverons dj  nous accommoder de
cette doctrine, mais elle nous servira  _dtruire_ le grand nombre!"

Zarathoustra se met  rire: "Vous devez tre le marteau, je vous ai
donn le marteau en main."


65.


Je ne vous parle pas, comme je parlerais au peuple.  Pour ceux-l la
_premire_ chose est de se mpriser et de se dtruire, la _seconde_ de
se mpriser et de se dtruire les uns les autres!


66.


"Ma volont de faire le bien me force  me taire tout  fait.  Mais ma
volont du Surhumain m'ordonne de parler et de sacrifier mme les amis."
"Je veux faonner et _transformer_, vous et moi, autrement comment le
supporterai-je?"


67.


_Histoire de l'homme suprieur.  Le dressage de l'homme meilleur est
infiniment plus douloureux.  Dmontrer l'idal des sacrifices
ncessaires chez Zarathoustra.  L'abandon du pays natal, de la famille,
de la patrie.  Vivre sous le mpris de la moralit dominante.  Supplice
des expriences et des mprises.  Abandon de toutes les jouissances
qu'offrait l'ancien idal (on leur trouve, sur la langue, soit une
saveur hostile, soit une saveur trangre).


68.


Qu'est-ce qui prtait aux choses un sens, une valeur, une
signification?  Le coeur crateur qui dsirait et qui, dans son dsir,
s'est mis  crer.  Il cra _le plaisir et la peine_.  Il voulut aussi
se _rassasier_ de la peine.  Il faut que nous prenions sur nous toute
souffrance qui a jamais t soufferte, par les hommes et par les
animaux, il faut que nous donnions  cette souffrance un caractre
affirmateur et que nous ayons _un but_ qui lui prte _de la raison_.


69.


_Doctrine principale_: Nous avons le pouvoir d'interprter la
souffrance comme une bndiction, le poison comme une nourriture.  La
volont de souffrir.


70.


La grandeur hroque, seule condition de celui qui prpare.
(Aspiration  une distinction absolue comme moyen de se supporter.)

Nous ne devons pas vouloir une condition unique, mais nous devons
vouloir _devenir des tres priodiques_ - pareils  l'existence.

Indiffrence absolue vis--vis de l'opinion des autres (parce que nous
connaissons leurs mesures et leurs poids), mais si on la considre
comme une opinion au sujet de soi-mme, elle est un objet de piti.


71.


Les disciples doivent runir trois qualits: tre vridiques, vouloir
et pouvoir se communiquer, possder la mme connaissance.


72.


Toutes les espces d'hommes suprieurs, leur dtresse et leur
dprissement (diffrents exemples, citer Dhring, dtrior par
l'isolement).  Dans l'ensemble, la _destine des hommes suprieurs_ 
notre poque, la faon dont ils paraissent condamns  l'extinction:
comme un grand cri de dtresse vient  l'oreille de Zarathoustra.
Toutes les formes de la folle dgnrescence des natures suprieures
(par exemple le _nihilisme_) s'approchent de lui.


73.


HOMMES SUPRIEURS QUI, DANS LEUR DTRESSE, VIENNENT A ZARATHOUSTRA.

_Tentation_ de retraite, _avant qu'il en soit temps_, - par
l'invitation  la _piti_.

1. L'inquiet, le vagabond, le _voyageur_, qui a dsappris d'aimer son
peuple, parce qu'il aime beaucoup de peuples, - le bon Europen.

2. Le sombre et ambitieux _fils du peuple_, farouche, solitaire, prt 
tout, qui choisit la solitude pour ne pas tre destructeur, - il
s'offre comme instrument.

3. Le _plus laid des hommes_, qui est oblig de se parer (sens
historique) et qui cherche sans cesse un nouveau vtement: il veut
rendre son aspect supportable et finit par aller dans la solitude pour
ne pas tre vu, - _il a honte_.

4. _L'adorateur des faits_ ("le cerveau de la sang-sue"), la conscience
intellectuelle la plus subtile, afflig d'une mauvaise conscience par
excs, - il veut tre dbarrass _de lui-mme_.

5. Le _pote_, aspirant au fond  une sauvage libert; choisit la
solitude et la svrit de la Connaissance.

6. L'inventeur de _nouveaux remdes enivrants_, le musicien,
l'enchanteur qui finit par se jeter aux pieds d'un coeur aimant pour
s'crier: "Ne venez pas  moi, c'est  celui-l que je veux vous
conduire."
Les hommes trop sobres qui ont un dsir de l'ivresse qu'ils ne peuvent
satisfaire.  Ceux qui ont dpass l'excs de sobrit.

7. Le _gnie_ (considr comme accs de folie), glac faute d'amour.
"Je ne suis ni un gnie ni un dieu."  Grande tendresse: "Il faut
l'aimer davantage!"

8. Le_riche_ qui a tout donn et qui demande  chacun: " Y a-t-il chez
toi de l'abondance?  Donne-moi ma part!" - le riche _mendiant_.

9. Les rois renonant  rgner!  "Nous cherchons celui qui est _plus
digne_ de rgner!" - Contre "l'galit": le _grand_ homme fait dfaut
et _par consquent la vnration_.

10. Le _comdien du bonheur_.

11. Le _devin pessimiste_, qui sent partout la _fatigue_.

12. Le _fou_ de la grande ville.

13. Le _jeune homme_ de la montagne.

14. La _femme_ (qui cherche l'homme).

15. _L'ouvrier_ et _l'arriviste_, envieux et amaigri.

16. Les _bons_.               )
                              ) et leur folie : "pour Dieu"
17. Les pieux.                ) c'est--dire : "pour moi".
                              )
18. Les saints qui s'honorent )
    eux-mmes.


74.


"Je vous ai donn la pense la plus lourde: peut-tre fera-t-elle prir
l'humanit, peut-tre celle-ci s'lvera-t-elle par ce fait que les
lments surmonts, hostiles  la vie, sont limins." - "Ne pas en
vouloir  la vie, mais _ vous_!" - Dtermination de l'homme suprieur
en tant que crateur.  Organisation des hommes suprieurs, ducation de
ceux qui _rgneront_ un jour.  "Votre prpondrance doit se rjouir
d'elle-mme en dominant et en faonnant." - "Non seulement l'homme,
mais encore le Surhumain, _reviennent ternellement_."


75.


La _souffrance_ typique du rformateur et aussi ses consolations.  Les
sept solitudes.

Il est comme au-dessus des temps: sa hauteur lui procure des relations
avec les solitaires et les mconnus de tous les temps.

Il se dfend seulement encore au moyen de sa beaut.
Il pose sa main sur le millnaire qui va venir.
Son amour grandit avec l'impossibilit o il se trouve de faire le bien
par le moyen de cet amour.


76.


L'tat d'esprit de Zarathoustra n'est pas la folle impatience du
Surhumain.  Il est tranquille, il peut attendre.  Mais toute _action_ a
pris un _sens_, tant le chemin et le moyen pour y aboutir.  Cette
action doit tre _bien_ faite, d'une faon _parfaite_.

Tranquillit du grand fleuve!  Sanctification de la plus petite chose!
Toutes les inquitudes, tous les dsirs violents, tous les dgots
doivent tre exposs dans la troisime partie et _surmonts_!

La douceur, la bienveillance, etc., dans la premire et seconde partie
- comme l'indice de la force qui n'est pas encore sre d'elle-mme!

Avec la _gurison_ de Zarathoustra, Csar se dresse, implacable, plein
de bont.  Entre la facult d'tre _crateur, la bont et la sagesse,
l'abme est dtruit._

La clart, le calme, pas de dsir exagr, le bonheur _dans le moment
bien employ, ternis_!


77.


_Zarathoustra III: "Moi-mme, je suis heureux."  - Lorsqu'il a _quitt_
les hommes il retourne _ lui-mme_.  C'est comme un nuage qui se
dissipe autour de lui.  Le type de la vie, telle que le Surhumain doit
la mener: un dieu picurien.

Une _divine_ souffrance, tel est le contenu du troisime _Zarathoustra_.

La condition humaine du lgislateur n'est amene que comme un exemple.

Son amour violent pour ses amis lui apparat comme une maladie, - il
est de nouveau tranquille.

Lorsque les invitations viennent, il se _drobe doucement_.


78.


Dans la quatrime partie il est ncessaire de dire exactement pourquoi
le temps du grand Midi vient maintenant.  Il s'agit donc de faire une
description de l'poque, conditionne par les visites, mais
_interprte_ par Zarathoustra.

Dans la quatrime partie, il est ncessaire de dire exactement pourquoi
"le peuple des lus" devait d'abord _tre cr_ - ce sont les natures
suprieures, bien venues, en opposition avec les natures mal venues
(caractrises par les visites):  celles-l seulement Zarathoustra
peut communiquer les derniers problmes,  _elles_ seulement il peut
faire appel pour une activit en faveur de ses thories (elles sont
assez fortes, assez bien portantes et assez dures, avant tout assez
nobles!) il peut donner en main le marteau qui rgnera sur la terre.


79.


L'harmonie du Crateur, de l'Amant, du Connaisseur dans la puissance.


80.


"_L'amour seul doit tre juge_" - (l'amour qui cre, qui _s'oublie_
lui-mme dans son oeuvre).


81.


Zarathoustra ne peut rendre heureux qu'une fois que la hirarchie est
tablie.  Celle-ci est _enseigne_ en premier lieu.

La hirachie, applique en un systme de gouvernement de la terre: les
matres de la terre, en fin de compte, une nouvelle caste dominante.
De cette caste nat, de ci de l, un dieu tout  fait picuren, le
Surhumain, le transfigurateur de l'existence.

La conception surhumaine du monde.  Dionysos.  Revenir, avec amour, de
ce grand _loignement_, vers le plus petit et le plus humble, -
Zarathoustra _bnissant_ tous les vnements de sa vie et mourant en
bnissant.


82.


_Nous devons cesser d'tre des hommes qui prient, pour devenir des
hommes qui bnissent!_





NOTES


L'ide de Zarathoustra  remonte chez Nietzsche aux premires annes de
son sjour  Ble.  On en retrouve des indices dans les notes datant de
1871 et 1872.  Mais, pour la conception fondamentale de l'oeuvre,
Nietzsche lui-mme indique l'poque d'une villgiature dans l'Engadine
en aot 1881, o lui vint, pendant une marche  travers la fort, au
bord du lac de Silvaplana, comme "un premier clair de la pense de
Zarathoustra", l'ide de l'ternel retour.  Il en prit note le mme
jour en ajoutant la remarque: "Au commencement du mois d'aot 1881 
Sils Maria, 6000 pieds au-dessus du niveau de la mer et bien plus haut
encore au-dessus de toutes les choses humaines" (Note conserve).
Depuis ce moment, cette ide ce dveloppa en lui: ses carnets de notes
es ses manuscrits des annes 1881 et 1882 en portent de nombreuses
traces et _Le gai Savoir_ qu'il rdigeait alors contient "cent indices
de l'approche de quelque chose d'incomparable".  Le volume mentionnait
mme dj (dans l'aphorisme 341) la pense de l'ternel retour, et, 
la fin de sa quatrime partie (dans l'aphorisme 342, qui, dans la
premire dition, terminait l'ouvrage), "faisait luire, comme le dit
Nietzsche lui-mme, la beaut des premires paroles de Zarathoustra".

La _premire partie_ fut crite dans "la baie riante et silencieuse" de
Rapallo prs de Gnes, o Nietzsche passa les mois de janvier et
fvrier 1883.  "Le matin je suis mont par la superbe route de Zoagli
en me dirigeant vers le sud, le long d'une fort de pins; je voyais se
drouler devant moi la mer qui s'tendait jusqu' l'horizon;
l'aprs-midi je fis le tour de toute la baie depuis Santa Margherita
jusque derrire Porto-fino.  C'est sur ces deux chemins que m'est venue
l'ide de toute la premire partie de _Zarathoustra_, avant tout
Zarathoustra  lui-mme, considre comme type; mieux encore, il est venu
sur moi" (jeu de mot sur _er fiel mir ein_ et _er berfiel mich_).
Nietzsche a plusieurs fois certifi n'avoir jamais mis plus de dix
jours  chacune des trois premires parties de _Zarathoustra_: il
entend par l les jours o les ides, longuement mries, s'assemblaient
en un tout, o, durant les fortes marches de la journe, dans l'tat
d'une inspiration incomparable et dans une violente tension de
l'esprit, l'oeuvre se cristallisait dans son ensemble, pour tre
ensuite rdige le soir sous cette forme de premier jet.  Avant ces dix
jours, il y a chaque fois un temps de prparation, plus ou moins long,
immdiatement aprs, la mise au point du manuscrit dfinitif; ce
dernier travail s'accomplissait aussi avec une vhmence et
s'accompagnait d'une "expansion du sentiment" presque insupportable.
Cette "oeuvre de dix jours" tombe pour la premire partie sur la fin du
mois de janvier 1883: au commencement de fvrier la premire conception
est entirement rdige, et au milieu du mois le manuscrit est prt 
tre donn  l'impression.  La conclusion de la premire partie (_De la
vertu qui donne_) "fut termine exactement pendant l'heure sainte o
Richard Wagner mourut  Venise" (13 fvrier).

Au cours d'un "printemps mlancolique"  Rome, dans une _loggia_ qui
domine la Piazza Barbarini, "d'o l'on aperoit tout Rome et d'o l'on
entend mugir au-dessous de soi la Fontanas", le _Chant de la Nuit_ de
la deuxime partie fut compos au mois de mai.  La _seconde partie_
elle-mme fut crite, de nouveau en dix jours,  Sils Maria, entre le
17 juin et le 6 juillet 1883: la premire rdaction fut termine avant
le 6 juillet et le manuscrit dfinitif avant le milieu du mme mois.

"L'hiver suivant, sous le ciel alcyonien de Nice, qui, pour la premire
fois, rayonna alors dans ma vie, j'ai trouv le _troisime
Zarathoustra_.  Cette partie dcisive qui porte le titre: "_Des
vieilles et des nouvelles Tables_, fut compose pendant une monte des
plus pnibles de la gare au merveilleux village maure Eza, bti au
milieu des rochers -".  Cette fois encore "l'oeuvre de dix jours" fut
termine fin janvier, la mise au net au milieu du mois de fvrier.

La _quatrime partie_ fut commence  Menton, en novembre 1884, et
acheve, aprs une longue interruption, de fin janvier  mi-fvrier
1885: le 12 fvrier le manuscrit fut envoy  l'impression.  Cette
partie s'appelle d'ailleurs injustement "quatrime et _dernire_
partie": "son titre vritable (crit Nietzsche  Georges Brands), par
rapport  ce qui prcde  ce qui _suit_, devrait tre: _La tentation
de Zarathoustra_, un intermde".  Nietzsche a en effet laiss des
bauches de nouvelles parties d'aprs lesquelles l'oeuvre entire ne
devait se clore que par la mort de Zarathoustra.  Ces plans et d'autres
fragments seront publis dans les oeuvres posthumes.

La premire partie parut en mai 1883 chez E. Schmeitzner,  Chemnitz,
sous le titre: _Ainsi parlait Zarathoustra.  Un livre pour tous et pour
personne_ (1883).  La seconde et la troisime partie parurent en
septembre 1883 et en avril 1884 sous le mme titre, chez le mme
diteur.  Elles portent sur la couverture, pour les distinguer, les
chiffres 2 et 3.
_ La premire dition complte de ces trois parties parut  la fin de
1886 chez E.W. Fritsch,  Leipzig (qui avait repris quelques mois avant
le dpt des oeuvres de Nietzsche), sous le titre: _Ainsi parlait
Zarathoustra.  Un livre pour tous et pour personne.  En trois parties_
(sans date).

Nietzsche fit imprimer  ses frais la quatrime partie chez C.G.
Naumann,  Leipzig, en avril 1885,  quarante exemplaires.  Il
considrait cette quatrime partie (le manuscrit portait: "pour mes
amis seulement et non pour le public") comme quelque chose de tout 
fait personnel et recommandait aux quelques rares ddicataires une
discrtion absolue.  Quoiqu'il songet souvent  livrer aussi cette
partie au public, il ne crut pas devoir le faire sans remanier
pralablement  quelques passages.  Un tirage  part, imprim en automne
1890, lorsque eut clat la maladie de Nietzsche, fut publi, en mars
1892, chez C.G. Naumann, aprs que tout espoir de gurison eut disparu
et par consquent toute possibilit pour l'auteur de dcider lui-mme
de la publication.  En juillet 1892, parut chez C.G. Naumann la
deuxime dition de _Zarathoustra_, la premire qui contnt les quatre
parties.  La troisime dition fut publie chez le mme diteur en aot
1893.

La prsente traduction a t faite sur le sixime volume des _Oeuvres
compltes de Fr. Nietzsche_, publi en aot 1894 chez C.G. Naumann, 
Leipzig, par les soins du "_Nietzsche-Archiv_".  Les notes
bibliographiques qui prcdent ont t rdigues d'aprs l'appendice
que _M. Fritz Koegel_ a donn  cette dition.

Nous nous sommes appliqu  donner une version aussi littrale que
possible de l'oeuvre de Nietzsche, tchant d'imiter mme, autant que
possible, le rythme des phrases allemandes.  Les passages en vers sont
galement en vers rims ou non rims dans l'original.




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