The Project Gutenberg EBook of Ma captivite en Abyssinie, by Dr. Henri Blanc

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Title: Ma captivite en Abyssinie
       ...sous l'empereur Theodoros

Author: Dr. Henri Blanc

Release Date: September, 2005 [EBook #8876]
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[This file was first posted on August 21, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MA CAPTIVITE EN ABYSSINIE ***




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MA CAPTIVIT EN ABYSSINIE SOUS L'EMPEREUR THODOROS

PAR

LE DR H. BLANC

CHIRURGIEN DE L'ARME ANGLAISE AUX INDES

Ouvrage traduit de l'anglais par Madame ARBOUSSE-BASTIDE


[Illustration: VUE DE MAGDALA]


AVEC DES DTAILS SUR L'EMPEREUR THODOROS

SA VIE, SES MOEURS, SON PEUPLE, SON PAYS




PRFACE DE L'AUTEUR


J'entreprends la tche d'crire le rcit de notre captivit en
Abyssinie, afin de satisfaire la curiosit naturelle qui m'a t
tmoigne par un grand nombre de connaissances et d'amis dsireux
d'obtenir des dtails tant sur les causes mmes de cette captivit
que sur la manire dont nous avons t traits, les vnements de
notre vie quotidienne, et le caractre et les habitudes de
l'empereur Thodoros.

J'ai essay de donner une esquisse exacte de la carrire de ce
souverain, ainsi qu'une description de son pays et de son peuple.
J'ai parl encore de ses amis et de ses ennemis.

Afin de familiariser davantage le lecteur avec le sujet, j'ai jug
ncessaire de dire quelques mots des Europens qui out jou un rle
dans cet trange imbroglio de _l'affaire abyssinienne_. Ces diverses
informations m'ont t fournies soit par mon exprience personnelle
et les vnements survenus pendant ma captivit, soit par les
communications de certains indignes bien informs. J'ai eu, pour
prparer ce travail, les loisirs forcs de plusieurs mois de prison.

Les souffrances des captifs abyssiniens seront toujours associes,
dans les annales britanniques, au succs triomphant de l'expdition si
habilement organise par le commandant lord Napier _de Magdala_. Ce
dernier titre, donn  l'honorable gnral anglais, a t le digne
couronnement d'une longue et glorieuse carrire.




MA CAPTIVIT EN ABYSSINIE




I


L'empereur Thodoros.--Son lvation  l'empire et ses conqutes.--Son
arme et son administration.--Causes de sa chute.--Sa personne et son
caractre.--Sa famille et sa vie prive.

Lij-Kassa, plus connu sous le nom de l'empereur Thodoros, tait n
dans le Kouara, vers l'an 1818. Son pre tait un noble d'Abyssinie,
et son oncle, le clbre Dejatch Comfou, pendant plusieurs annes,
avait gouvern les provinces de Dembea, Kouara, Ischelga, etc., etc.
A la mort de son oncle, Lij-Kassa fut nomm par la mre de Ras-Ali,
Waizero Menen, gouverneur de Kouara. Mais mcontent de ce poste qui
n'offrait qu'un petit champ  son ambition, il se dgagea de son
serment et occupa la ville de Dembea, capitale de la province de ce
nom. Plusieurs gnraux furent envoys pour chtier le jeune soldat;
mais tantt il vitait leurs poursuites et tantt battait leurs
troupes. Toutefois sur la promesse solennelle qu'il serait bien reu,
il revint au camp de Ras-Ali. Ce chef trs-bienveillant, mais faible,
eut la pense de rattacher  sa cause le jeune chef rebelle en lui
donnant sa fille Tawaritch, qui tait d'une grande beaut. Lij-Kassa
revint  Kouara et pendant quelque temps parut fidle  sa souveraine.
Il fit plusieurs expditions de pillage dans le bas pays, mit  feu et
 sang les huttes des Arabes, et revint toujours de ces expditions
tranant aprs lui des bandes de prisonniers et d'esclaves, et des
troupeaux de btail.

Les succs de Kassa, le courage qu'il manifesta en toute occasion,
la vie sobre qu'il menait et l'affection qu'il montrait  ceux qui
servaient sa cause, rassemblrent bientt autour de lui une bande de
vagabonds hardis et entreprenants. D'un caractre ambitieux, il
forma ds lors le projet de se tailler un empire dans ces plaines si
fertiles qu'il avait si souvent dvastes. Elev dans un couvent, il
avait tudi les sujets thologiques, mais il s'tait particulirement
rendu familire l'histoire de l'Abyssinie. Son ducation, suprieure
 celle de son entourage, exera une grande influence sur son avenir.
Tous ses rapports avec les autres hommes avaient un caractre
religieux, et il tait profondment pntr de l'ide, que la race
musulmane ayant, depuis des sicles, empit sur les pays chrtiens,
le but de sa vie devait tre dsormais le rtablissement de l'ancien
empire d'Ethiopie. Sollicit  la fois par son ambition et son
fanatisme, il s'avana dans la direction de Kdaref,  la tte de
16,000 guerriers; mais il connut bientt la supriorit d'une
petite troupe bien arme et bien conduite, sur de nombreuses bandes
indisciplines. Prs de Kdaref, il se trouva face  face avec ses
mortels ennemis, les Turcs, qui n'taient qu'une poigne, mais encore
trop nombreux pour lui; car, au premier choc, ses soldats furent
dmoraliss et battus. Il dut, pour quelque temps au moins, renoncer 
son rve chri.

Au lieu de retourner au sige du gouvernement, il fut oblig,  cause
d'une grave blessure reue pendant le combat, de s'arrter sur les
frontires du Dembea. De son camp, il informa sa belle-mre de l'tat
dans lequel il se trouvait, la priant de lui envoyer une vache
(salaire exig par les docteurs abyssiniens). Waizero Menen, qui avait
toujours dtest Kassa, saisit avec empressement l'occasion que lui
offrait l'humble condition dans laquelle ce dernier tait tomb pour
abaisser son orgueil, et an lieu d'une vache, elle lui fit parvenir un
petit morceau de viande, accompagn d'un message insultant. Prs de
la couche du chef bless, se tenait la courageuse compagne qui avait
partag ses infortunes, la femme qu'il aimait. A l'oue du message
ironique de la reine, son sang bouillant de Galla s'enflamma et elle
fut prise d'une grande indignation. Elle se leva et dit  Kassa
qu'elle aimait les braves, mais qu'elle dtestait les poltrons, et
qu'elle ne resterait pas auprs de lui s'il ne vengeait cette insulte
dans le sang. Ces paroles passionnes tombrent dans des oreilles bien
prpares pour les recevoir, et la soif de la vengeance pntra dans
le coeur de Kassa. Aussitt qu'il eut recouvr assez de forces, il
retourna  Kouara et se proclama ouvertement indpendant.

Ras-Ali lui enjoignit une seconde fois de rentrer  sa cour; mais la
sommation fut renvoye avec un refus cruel. Plusieurs officiers furent
expdis pour forcer Kassa  se soumettre, mais le jeune commandant
battit facilement tous ces envoys; tandis que leurs compagnons
d'armes, charms par les manires insinuantes du jeune chef et
allchs par ses splendides promesses, s'enrlaient sous les drapeaux
de Kassa. La femme de ce dernier exerait toujours une grande
influence sur lui, lui montrant qu'il pouvait aisment s'emparer du
pouvoir suprme; et, comme il hsitait encore, elle le menaa de
l'abandonner. Kassa ne rsista pas plus longtemps; il marcha vers
Godjam, entranant tout sur son passage. La bataille de Djisella,
livre en 1853, dcida du sort de Ras-Ali. Son arme tait  peine
engage qu'une terreur panique saisit ses soldats, et Ras-Ali
abandonna le champ de bataille avec un corps de 500 cavaliers, tandis
que le reste de ses troupes allait grossir les rangs du conqurant.
Au bout de peu d'annes, de Shoa  Metemma, de Godjam  Bagos, tout
tremblait devant l'empereur Thodoros et obissait  son commandement.
Pour consacrer son nouveau titre, il dsira se faire couronner; ce
fut aprs la bataille de Deraski, livre en fvrier 1855, qui lui
soumettait le Tigr et rduisait son plus formidable ennemi Dejatch
Oubi. Aprs cette nouvelle victoire, Thodoros tourna ses armes
redoutes contre les Wallo-Gallas; il occupa lui-mme Magdala; il
ravagea et dtruisit si compltement les riches plaines des Gallas,
qu'en dsespoir de cause, plusieurs des chefs de ces tribus entrrent
dans les rangs de son arme et tournrent leurs armes contre leurs
concitoyens. Non-seulement, le nouvel empereur voulait venger la
longue oppression des chrtiens depuis si longtemps victimes des
frquentes incursions des Gallas, mais il voulait aussi humilier
l'esprit hautain de ces hordes. Malheureusement, au fate de son
ambition, il perdit sa courageuse et bien-aime femme. Il sentit
profondment son malheur. Elle avait t son fidle conseiller, la
compagne insparable de sa vie aventureuse, l'tre qu'il avait le plus
aim; et tant qu'il vcut, il chrit sa mmoire. En 1866, un de ses
partisans m'ayant suppli, en sa prsence, de demeurer quelques jours
auprs de sa femme mourante, Thodoros baissa la tte et pleura au
souvenir de la sienne morte depuis plusieurs annes et qu'il avait
aime si profondment.

La carrire de Thodoros peut se diviser en trois priodes distinctes:
la premire, de son enfance jusqu' la mort de sa premire femme; la
seconde, depuis la chute de Ras-Ali jusqu' la mort de M. Bell; la
troisime depuis ce dernier vnement jusqu' sa propre mort. La
premire priode que nous avons dcrite fut la priode des promesses;
la seconde, qui s'tend de 1853  1860, renferme bien des choses
louables dans la conduite de l'empereur, quoique plusieurs de ses
actions soient indignes de la premire partie de sa carrire. De 1860
 1866, il semble avoir abandonn petit  petit toute retenue, au
point de se rendre remarquable par sa luxure et ses cruauts inutiles.
Ses principales guerres, pendant la seconde priode, furent
diriges contre Dejatch Goscho-Beru, gouverneur de Godjam, contre
Dejatch-Oubi, qu'il vainquit, ainsi que nous l'avons dj racont 
la bataille de Deraski, et enfin contre les Wallo-Gallas. Toutefois,
il se montra encore magnanime, et bien qu'il fit prisonniers plusieurs
chefs importants, il leur promit de les relcher aussitt que son
empire serait entirement pacifi.

En 1860, il marcha contre son cousin Garad, le meurtrier du consul
Plowden, et il eut les honneurs de la journe; mais il perdit
son meilleur ami et son conseiller, M. Bell, qui sauva la vie de
l'empereur en sacrifiant la sienne. En janvier 1861, Thodoros
s'avana avec des forces accablantes contre un puissant rebelle, Agau
Ngoussi, qui s'tait rendu matre de tout le nord de l'Abyssinie;
par son habile et intelligente tactique, il abattit son adversaire,
mais il ternit sa victoire par d'horribles cruauts et par des
violations de la foi jure. Il fit couper les pieds et les mains 
Agau Ngoussi, et quoique celui-ci ait souffert encore bien des
jours, le cruel empereur lui refusa toujours une goutte d'eau pour
rafrachir ses lvres enfivres. Sa cruelle vengeance ne s'arrta
pas l. Plusieurs des chefs compromis, qui s'taient soumis sur
la promesse solennelle d'une amnistie, furent livrs aux mains du
bourreau ou envoys chargs de chanes pour languir toute leur vie
dans quelque prison de province. Pendant prs de trois ans, l'autorit
de Thodoros fut reconnue par tout le pays. Une petite poigne de
rebelles s'taient bien levs ici et l, mais  l'exception de Tadla
Gwalu, qui ne put tre chass de sa forteresse, dans le sud du Godjam,
tous les autres ne furent que de peu d'importance et ne troublrent
nullement la tranquillit de son rgne.

Quoique conqurant et dou du gnie militaire, Thodoros fut mauvais
administrateur. Pour attacher de nouveaux soldats  sa cause, il leur
prodigua d'immenses sommes; il fut alors forc d'imposer  ses sujets
des impts exorbitants, puisant ainsi le pays de ses dernires
ressources, afin de satisfaire ses rapaces compagnons. A la tte d'une
puissante arme, effray  la pense de congdier tous ses hommes, il
se sentit entran  tendre ses conqutes. Le rve de ses plus jeunes
ans devint une ide fixe, et il se crut appel de Dieu  rtablir,
dans sa premire grandeur, le vieil empire thiopien.

Il ne pouvait toutefois oublier qu'il tait incapable de se battre,
avec les forces dont il disposait, contre les troupes bien armes et
disciplines de ses ennemis; il se souvenait trop bien de sa dfaite 
Kdaref; il songea donc  obtenir ce qu'il dsirait par la diplomatie.
Il avait appris par M. Bell, M. Plowden et d'autres trangers, que
la France et l'Angleterre taient fires de la protection qu'elles
accordaient aux chrtiens dans toutes les parties du monde. Il crivit
alors aux souverains de ces deux pays, les invitant  se joindre  lui
dans une croisade contre la race musulmane. Quelques passages choisis
de sa lettre  la reine d'Angleterre prouveront l'exactitude de cette
assertion: Par son pouvoir (le pouvoir de Dieu), j'ai rduit les
Gallas. Mais quant aux Turcs, je leur ai enjoint de quitter le pays de
mes anctres. Ils refusent. Il mentionne la mort de M. Plowden et de
M. Bell, et il ajoute: J'ai extermin leurs ennemis (ceux qui avaient
tu ces deux messieurs). Par la puissance de Dieu, ce qui me reste 
gagner: c'est votre amiti. Il conclut en disant: Voyez combien les
mahomtans oppriment les chrtiens!

L'arme de Thodoros  cette poque tait compose de cent  cent
cinquante mille hommes, et si l'on compte quatre serviteurs par
soldat, son camp devait se composer environ de cinq  six cent mille
personnes. En admettant que la population de l'Abyssinie ft de 3
millions d'mes, il fallait donc qu'un quart de cette population ft
paye, nourrie, vtue par le reste des habitants.

Pendant quelques annes, le prestige de Thodoros tait tel, que cette
terrible oppression fut tranquillement accepte;  la fin cependant
les paysans,  moiti affams et  demi-vtus, trouvant qu'avec tous
leurs sacrifices ils taient loin de satisfaire  l'accroissement
journalier des exigences d'un si terrible matre, abandonnrent leurs
plaines fertiles, et, sous la conduite de quelques-uns des chefs
qui restaient encore, ils se retirrent sur les plateaux levs ou
s'enfermrent dans des valles perdues. A Godjam, Walkait, Shoa et
dans le Tigr, la rbellion clata simultanment. Thodoros avait
abandonn depuis quelque temps son ide de conqute  l'tranger, et
il avait fait tout son possible pour craser l'esprit de rbellion
de son peuple. Tandis que les provinces rebelles taient mises an
pillage, les paysans, protgs par leurs hautes montagnes, ne
purent tre attaqus; ils attendirent tranquillement le dpart de
l'envahisseur, et puis retournrent  leurs huttes dsoles, cultivant
juste ce qu'il leur fallait pour vivre. C'est ainsi que,  quelques
exceptions prs, les paysans vitrent la vengeance terrible de leur
nouvel empereur. Son arme eut bientt  souffrir de cette faon de
guerroyer. Le nombre des provinces  dvaster diminuait d'anne 
anne; une grande famine clata; d'immenses territoires, tels que ceux
de Dembea, de Gondar, le grenier et le centre de l'Abyssinie, aprs
avoir t pills, ne furent plus cultivs. Les soldats, autrefois bien
entretenus, rdaient maintenant  demi affams et mal vtus, ayant
perdu toute confiance dans leurs chefs, les dsertions devinrent
nombreuses, et plusieurs retournrent dans leurs provinces natales se
joindre au nombre des mcontents.

La chute de Thodoros fut plus rapide que son lvation. Il ne fut
jamais vaincu sur le champ de bataille; car depuis l'exemple de
Ngoussi, personne n'osa lui rsister; mais il tait impuissant
contre la passivit et la tactique  la Fabius de leurs chefs. Ne se
fixant jamais, toujours en marche, son arme diminuait de force de
jour en jour. Il allait de province en province, mais en vain: tout
disparaissait  son approche. Il n'y avait pas d'ennemis; mais il n'y
avait pas de nourriture! A la fin, pouss  la dernire extrmit,
il n'eut d'autre alternative, pour conserver quelques restes de son
ancienne arme, que de piller les provinces qui lui taient restes
fidles.

Lorsque je rencontrai pour la premire fois Thodoros, en janvier
1866, il devait avoir environ quarante-huit ans. Il avait le teint
plus noir que la plupart de ses concitoyens, le nez lgrement courb,
la bouche grande et les lvres si minces, qu'elles taient  peine
visibles. De taille moyenne, bien pris, vigoureux plutt que
musculeux, il excellait dans les exercices  cheval, dans l'usage de
la lance, et  pied fatiguait ses plus hardis compagnons. L'expression
de ses yeux noirs,  demi ferms, tait trange; s'il tait de bonne
humeur, cette expression tait tendre, accompagne d'une douce
timidit de gazelle, qui le faisait aimer; mais lorsqu'il tait en
colre, ses yeux farouches et injects de sang semblaient lancer du
feu. Dans ses moments de violente passion, sa personne entire tait
effrayante: son visage noir prenait une teinte cendre, ses lvres
minces et comprimes ne traaient qu'une ligne lgre autour de sa
bouche, ses cheveux noirs se hrissaient, et sa manire d'agir tout
entire tait un terrible exemple de la plus sauvage et de la plus
ingouvernable fureur.

De plus, il excellait dans l'art de tromper ses compagnons. Peu de
jours avant sa mort, quand nous le rencontrmes, il avait encore
toute la dignit d'un souverain, l'amabilit et la bonne ducation
du gentleman le plus accompli. Son sourire tait si attrayant, ses
paroles taient si douces et si persuasives, qu'on ne pouvait croire
que ce monarque si affable ft un fourbe consomm.

Il ne commit jamais un meurtre, soit par tromperie soit par cruaut,
sans allguer quelque excuse spcieuse, de manire  faire croire que,
dans toutes ses actions, il ne se laissait guider que par la justice.
Par exemple, il pilla Dembea, parce que ses habitants taient trop
favorables aux Europens, et Gondar, parce qu'un de nos envoys avait
t trahi par les habitants de cette ville. Il dtruisit Zag, grande
et populeuse cit, _parce qu_'il prtendait qu'un prtre de cette
ville avait t grossier  son gard. Il fit charger de chanes son
pre adoptif, Cantiba Hailo, _parce qu_'il avait pris  son service
une servante que lui, Thodoros, avait renvoye. Tesemma Engeddah,
chef hrditaire de Gahinte, encourut sa disgrce _parce que_, aprs
une bataille contre les rebelles, il s'tait montr trop svre;
tandis que notre gelier en chef fut pris an milieu du camp et jet
dans les fers, _parce qu_'il avait t autrefois l'ami du roi de Shoa.
Je pourrais encore citer cent exemples de son hypocrisie habituelle.
Quant  nous, il nous arrta sous prtexte que nous n'avions pas amen
les premiers captifs avec nous. M. Stern fut presque tu, simplement
pour avoir port la main  son visage, et il emprisonna le consul
Cameron pour tre all chez les Turcs, an lieu de lui avoir rapport
une rponse  sa lettre.

Thodoros avait tous les gots du Bdouin rdeur. Il aimait la vie des
camps, l'air libre de la plaine, l'aspect de son arme gracieusement
campe autour d'une colline qu'il avait lui-mme choisie; et il
prfrait au palais que les Portugais avaient rig  Gondar pour un
roi plus sdentaire que lui, les dlices des courses imprvues pendant
les magnifiques et fraches nuits de l'Abyssinie. Sa maison tait
parfaitement rgle; le mme esprit d'ordre qui lui avait fait
introduire comme une sorte de discipline dans son arme, se montrait
aussi dans l'arrangement de ses affaires domestiques. Chaque
dpartement tait sous le contrle d'un chef qui tait directement
responsable devant l'empereur de tout ce qui dpendait du dpartement
qui lui tait confi. Parmi ses officiers, tous hommes de position
leve, les uns taient les surintendants des cuisiniers, des femmes
qui prparaient les grands et insipides pains de l'Abyssinie, des
porteuses de bois et des porteuses d'eau, etc. D'autres, appels
_Baldras_, avaient la surveillance des haras royaux, les Azages,
celle des serviteurs; les Bedjerand, du trsor, des approvisionnements,
etc. Il y avait encore les Agafaris ou introducteurs, les _Likamaquas_
ou chambellans; l'Afa-Ngus ou bouche du roi tait l'interprte.

Une chose trange, c'est que Thodoros prfrait pour son service
personnel, ceux qui avaient servi des Europens. Son laquais, le
seul qui soit rest avec lui jusqu' la fin, avait t serviteur de
Barroni, vice-consul  Massowah. Un autre, un jeune homme nomm Paul,
tait un ancien serviteur de M. Walker, d'autres encore avaient t au
service de MM. Plowden, Bell et Cameron. A l'exception de son valet,
qui tait assidment auprs de lui, les autres, quoique demeurant dans
la mme enceinte, taient plus spcialement chargs du soin de ses
fusils, de ses sabres, de ses lances, de ses boucliers, etc. Il avait
aussi autour de lui un grand nombre de pages; non pas, je crois qu'il
rclamt souvent leur prsence; mais c'tait un honneur qu'il
donnait aux chefs auxquels il confiait certains commandements ou le
gouvernement de quelque province loigne. Tout le service de la
maison tait confi  des femmes. Elles cuisaient, elles charriaient
l'eau et le bois, elles nettoyaient la tente ou la hutte de Thodoros,
selon qu'elles en avaient besoin. La plupart d'entre elles taient des
esclaves, qu'il avait enleves  un marchand d'esclaves, au temps mme
o il faisait de vaillants efforts pour mettre un terme  la traite
des noirs. Une fois par semaine, ou plus souvent selon le cas, un
officier suprieur et son rgiment avaient l'honneur de procder, dans
le ruisseau le plus rapproch, an lavage du linge de l'empereur, ainsi
qu' celui de la maison impriale. Personne, pas mme le plus petit
page, ne pouvait, sous peine de mort, pntrer dans son harem. Il
avait un grand nombre d'eunuques, la plupart taient des Gallas; des
soldats ou des chefs qui avaient subi la mutilation que les Gallas
infligent  leurs ennemis blesss. La reine, ou la favorite du moment,
avait une tente ou une maison  elle; et plusieurs eunuques la
servaient; la nuit venue, ces serviteurs couchaient  la porte de sa
tente, et taient responsables de la vertu de la dame confie  leur
soin. Quant  ses autres femmes, qui furent autrefois l'objet de ses
vives et passagres affections, dlaisses maintenant, elles taient
entasses dix ou vingt ensemble dans la mme tente ou la mme hutte.
Un ou deux eunuques et quelques femmes esclaves, taient tout ce qu'il
accordait  ces pauvres abandonnes.

Thodoros tait plus bigot que religieux. Avant tout, il tait
superstitieux, et cela  un degr incroyable pour un homme si
suprieur  tous ses concitoyens. Il avait toujours avec lui plusieurs
astrologues, qu'il consultait dans toutes les occasions importantes,
surtout avant d'entreprendre ses expditions, et dont l'influence
sur lui tait tonnante. Il hassait les prtres, mprisait leur
ignorance, ddaignait leurs doctrines et se raillait des histoires
merveilleuses contenues dans leurs ouvrages; et pourtant il ne se
mettait jamais en marche sans se faire accompagner d'une tente-glise,
d'une arme de prtres, de desservants, de diacres, et ne passait
jamais devant une glise sans en baiser le seuil.

Quoiqu'il st lire et crire, jamais il ne s'abaissa  correspondre
personnellement avec quelqu'un; mais il se faisait toujours
accompagner par plusieurs secrtaires auxquels il dictait ses lettres;
sa mmoire tait si prodigieuse qu'il pouvait dicter une rponse  une
lettre reue des mois et mme des annes auparavant, ou discourir
sur des sujets ou des vnements arrivs dans un pass
trs-loign.--Supposons-le en campagne. Sur une colline loigne
s'lve une petite tente en flanelle rouge: c'est l que Thodoros a
fix sa demeure et celle de sa maison: A sa droite est l'glise; prs
de sa tente celle de la reine, ou de la favorite du jour. Puis  ct,
une autre tente destine  sa prcdente favorite, qui voyage avec lui
jusqu' ce qu'une occasion favorable s'offre pour l'envoyer  Magdala,
o des centaines d'entre elles sont retenues prisonnires, s'occupant
 filer du coton pour les _shamas_[1] de leur matre et pour leurs
propres vtements. Tout autour se dressent plusieurs tentes destines
 ses secrtaires,  ses pages,  ses domestiques, ainsi qu'aux
provisions qui l'accompagnent. Lorsqu'il faisait un long sjour  un
endroit, ses soldats construisaient des huttes pour lui et pour son
peuple, et l'on entourait le tout d'une double ligne de dfense. Bien
que ne manquant pas de bravoure, il ne laissa jamais rien au hasard.
Pendant la nuit, la colline sur laquelle il tait tabli tait
entoure de mousquetaires, et il ne dormait jamais sans ses pistolets
sous son oreiller et plusieurs fusils chargs  ses cts. Il avait
une grande peur du poison et ne prenait aucune nourriture qui n'et
t prpare par la reine ou sa remplaante, et gote soit par ses
domestiques, soit par la reine elle-mme. Il en tait de mme pour
sa boisson: que ce ft de l'eau, du tej ou de l'arrack, jamais on ne
prsentait la coupe  Sa Majest sans que l'chanson et plusieurs de
ceux qui taient prsents, eussent bu avant lui. Il fit cependant une
exception en notre faveur un jour qu'il visitait M. Rassam  Gaffat.
Pour montrer combien il respectait et estimait les Anglais, il accepta
du brandy, et sans souffrir que personne y gott avant lui, il avala
sans hsiter le breuvage tout entier.

C'tait un mari trs-jaloux, que l'empereur Thodoros. Non-seulement
il prenait les prcautions que j'ai mentionnes plus haut, mais il ne
permettait jamais que la reine ou d'autres de ses femmes voyageassent
avec le camp, except cependant les derniers mois de sa vie, et
lorsqu'il ne pouvait faire autrement. Il marchait toujours de nuit
bien cach, et accompagn d'une forte garde d'eunuques. Malheur 
celui qui les rencontrait sur la route, et qui ne se htait pas de
leur tourner le dos jusqu' ce qu'ils fussent passs! Une fois, un
soldat, qui tait de garde, se glissa prs de la tente de la reine, et
s'enhardissant dans les tnbres de la nuit, il murmura  l'une des
servantes la demande d'un verre de tej. La servante le lui fit passer
par-dessous la tente. Malheureusement il fut aperu par un des
eunuques, qui le saisit et l'amena immdiatement auprs de Sa Majest.
Aprs avoir entendu le rcit de cette aventure, Thodoros, qui tait
par bonheur bien dispos en ce moment, demanda an coupable s'il aimait
passionnment le tej; le pauvre malheureux tout tremblant rpondit que
oui.--Bien: donnez-lui-en deux wanchas[2] pleines, afin de le rendre
heureux,--ensuite administrez-lui cinquante coups de girf,[3] pour
lui enseigner  ne pas aller une autre fois prs de la tente de la
reine. L'empereur Thodoros, qui avait une grande connaissance des
femmes de son pays, tait convaincu que ces prcautions n'taient pas
inutiles. Dans l'une de ses visites  Magdala, l'un des chefs de cette
province, se plaignit  lui de ce qu'on avait trouv, dans la chambre
de sa femme, un des officiers de la maison de l'empereur. Thodoros se
mit  rire et lui dit: Quoi d'tonnant, fou que vous tes; je ne suis
pas sr de ma femme, moi, et pourtant je suis roi!

Thodoros se levait toujours de grand matin; il ne consacrait que bien
peu d'instants au sommeil. Quelquefois  deux heures, le plus tard 
quatre, il sortait de sa tente et jugeait les causes qui lui taient
prsentes. Vers la fin, son caractre s'tait tellement aigri qu'il
tenait les plaideurs  distance; toutefois il garda ses anciennes
habitudes, et l'on pouvait le voir tous les matins avant l'aurore,
assis solitaire sur une pierre, plong dans de profondes mditations,
ou dans une prire silencieuse. Il fut toujours trs-sobre pour sa
nourriture et ne supporta jamais les excs de table. Il faisait
rarement plus d'un repas par jour; lequel tait compos d'_injera_[4]
et de poivre rouge les jours de jeune; de _wt_ (sorte de plat compos
de poisson, de volaille ou de mouton) les jours ordinaires. Les jours
de ftes, il donnait habituellement de grands dners  ses officiers
et quelquefois mme  toute son arme. Dans ces festins, le
_brindo_[5] tait aussi bien accueilli par le souverain que par les
officiers. Dans ces repas publics, l'empereur tait habituellement
assis sur une estrade leve au bout de la table. Personne, except
peut-tre M. Bell, n'a t vu mangeant des mmes mets apports exprs
pour Thodoros; mais lorsqu'il voulait spcialement honorer quelqu'un
de ses officiers, il lui envoyait de la nourriture servie devant lui,
ou les faisait placer sur son estrade  ct de lui, ou bien encore,
ce qui tait un grand honneur, il faisait passer au favori les restes
de son propre dner.

Cet infortun Thodoros, quelques annes avant sa mort, prit
l'habitude de s'enivrer. Jusqu' trois ou quatre heures aprs-midi, il
tait en possession de lui-mme et recevait les affaires du jour; mais
aprs sa sieste, invariablement il tait ivre. Quant  ses vtements,
ils taient trs-simples: ils se composaient seulement du _shama_
ordinaire, du pantalon en usage dans le pays et d'une chemise blanche
 l'europenne, mais pas de chaussure ni de coiffure. Ses cheveux,
trop longs pour un Abyssinien, taient partags en trois parties qui
tombaient sur son cou en trois longues tresses. Vers la fin de sa vie,
sa chevelure avait t fort nglige; depuis des mois, elle n'avait
pas t tresse. C'tait pour tmoigner la douleur qu'il ressentait 
cause de la mchancet de son peuple; il ne voulut jamais se
laisser enduire les cheveux de beurre, ce qui fait les dlices des
Abyssiniens. Un jour, il s'excusa de la simplicit de sa toilette.
Il nous dit que pendant le peu d'annes de paix qui avaient suivi la
conqute du pays, il avait l'habitude de paratre en public comme un
roi doit le faire; mais depuis qu'il avait t forc, par le mauvais
vouloir de son peuple,  tre en guerre constante avec ses sujets, il
avait adopt le costume des soldats, comme tant plus en rapport avec
sa mauvaise fortune. Cependant, aprs mme que sa chute fut devenue
imminente dans plusieurs circonstances, il se montra magnifiquement
vtu d'une chemise et d'un manteau de soie richement brods, enrichis
de velours et chamarrs d'or. Il agissait ainsi, je pense, pour
blouir son peuple. Celui-ci savait qu'il tait pauvre, et quoique
Thodoros dtestt la pompe on elle-mme, il dsirait laisser cette
impression sur ce qui lui restait de compagnons, que, quoique bien
dchu, il tait toujours--le roi.

Tout le temps que vcut sa premire femme, Thodoros non-seulement
eut une conduite exemplaire, mais il ne souffrit jamais qu'aucun
des officiers de sa maison ni des chefs qui taient auprs de lui
vcussent dans le concubinage. Un jour, au commencement de 1860,
Thodoros aperut, dans une glise, une belle jeune fille, priant
silencieusement sa patronne, la Vierge Marie. Frapp de sa modestie
et de sa beaut, il s'enquit d'elle et apprit qu'elle tait la fille
unique de Dejatch Oubi, prince du Tigr, son ancien rival, qu'il
avait dtrn et qui tait en ce moment son prisonnier. Il demanda sa
main et reut un refus poli. La jeune fille dsirait se retirer dans
un couvent et se consacrer au service de Dieu. Thodoros n'tait
pas un homme  se laisser facilement contrarier dans ses dsirs. Il
proposa  Oubi de le mettre en libert,  la seule condition qu'il le
retiendrait comme officier, et que le prince userait de son influence
pour dcider sa fille  accepter la main de Thodoros. A la fin,
Waizero Terunish (tu es pure) se sacrifia pour le bien de son vieux
pre, et accepta la main d'un homme qu'elle ne pouvait pas aimer.
Cette union fut malheureuse; Thodoros,  son grand dsappointement,
ne trouva pas, dans cette seconde femme, la fervente affection,
l'aveugle dvouement qu'il avait rencontr dans la compagne de sa
jeunesse. Waizero Terunish tait fire, et elle considra toujours
son mari comme un parvenu. Elle ne lui tmoigna jamais ni respect ni
affection. Thodoros, ainsi qu'il en avait l'habitude du vivant de sa
premire femme, se retirait toutes les aprs-midi, lorsqu'il tait
ennuy et fatigu, dans la tente de la reine, mais il n'y trouva
pas un cordial accueil. Le regard de sa femme tait froid et plein
d'arrogance, et elle alla jusqu' le recevoir sans la courtoisie
ordinaire due  son rang. Un jour mme elle eut l'air de ne pas
l'apercevoir, ne lui offrit pas de sige, et lorsqu'il s'informa de sa
sant, elle ne daigna pas lui rpondre. Elle tenait, en ce moment,
un livre de Psaumes dans ses mains, et lorsque Thodoros lui demanda
pourquoi elle ne lui rpondait pas, elle rpliqua avec calme et
sans dtourner les yeux de dessus son livre: Parce que je suis en
conversation avec un homme bien plus grand et bien meilleur que vous,
le pieux roi David.

Thodoros finit par l'envoyer  Magdala avec son nouveau-n, Alamayou
(j'ai vu le monde), et il prit pour sa favorite une veuve de Yedjou,
nomme Waizero Tamagno, femme grossire, aux regards lascifs et mre
de cinq enfants. Elle prit un tel ascendant sur l'esprit de Thodoros,
que celui-ci dclara publiquement qu'il rpudiait Terunish et
divorait avec elle, et que, dsormais, Tamagno devait tre considre
par tous comme la reine. Cependant Tamagno eut bientt de nombreuses
rivales; mais en femme habile, au lieu de se plaindre, elle poussa
Thodoros dans ses dbauches, et le reut toujours avec un gracieux
sourire. Elle rpondit on jour  son volage seigneur, qui s'tonnait
de sa _complaisance:_ Pourquoi serais-je jalouse? Je sais bien que
vous n'aimez que moi; qu'est-ce que cela peut me faire que vous vous
arrtiez, de temps en temps, auprs des quelques fleurs, que vous
embaumez de votre souffle?

Bien que Thodoros ait eu plusieurs enfants, Alamayou est le seul
lgitime. Le plus g de tous ses enfants est un garon d'environ
vingt-deux ans, appel le prince Meshisho; il est gros, mchant et
paresseux. Quoique Thodoros nous l'ait prsent  Zag pour qu'il
devint ami des Anglais, cependant il ne l'aimait pas. Ce jeune homme
tait si diffrent de Thodoros, que celui-ci avait dout srieusement
qu'il ft son fils. Ses cinq ou six autres enfants, issus de ses
relations illgitimes avec ses concubines, rsidaient  Magdala et
taient levs dans le harem. Il s'tait fort peu enquis d'eux: mais
toutes les fois qu'il passait  Magdala, il envoyait chercher Alamayou
et passait des heures entires  jouer avec lui. Quelques jours avant
sa mort, il le prsenta  M. Rassam en disant: Alamayou, pourquoi ne
saluez-vous pas votre pre? Puis  la fin de l'audience, il l'envoya
pour nous accompagner jusqu' notre quartier.

La mre d'Alamayou ne se plaignit jamais; quoique dlaisse par son
mari, elle lui fut toujours fidle. Elle employait habituellement
toutes ses journes  lire le livre qu'elle aimait par-dessus tout,
les Psaumes, ou bien la _Vie des Saints_ et de la Vierge Marie. Elle
n'avait d'autre distraction que d'lever  ses cts ce fils unique
et bien-aim, pour lequel elle ressentait une si profonde affection.
Lorsque Menilek, roi de Shoa, fit sa manifestation devant l'Amba, une
trahison tant  craindre, elle renvoya son fils, et faisant appeler
les officiers et les soldats, elle leur ft jurer fidlit an trne.
Deux jours avant sa mort, Thodoros fit venir sa femme qu'il n'avait
pas vue depuis plusieurs annes, et passa une aprs-midi entire avec
elle et son fils.

Aprs la prise de Magdala, Waizero Terunish et Waizero Tamagno sa
rivale furent envoyes  notre premire prison, o elles furent
protges et traites avec sympathie. Il m'chut en partage de les
recevoir a leur arrive; et je fis mes efforts pour leur inspirer
toute confiance, apaiser leur terreur, et les assurer que sous le
pavillon britannique, elles seraient traites avec honneur et respect.

C'tait le 13 avril 1866 que Thodoros, alors puissant, nous avait
tratreusement arrts dans sa propre maison; et chose trange, ce fut
le 13 avril, deux ans plus tard, que son corps fut port dans notre
tente, pendant que sa femme et sa favorite recevaient l'hospitalit
sous le toit de ceux mmes qu'il avait si longtemps maltraits.

Les deux reines et le jeune Alamayou accompagnrent l'arme anglaise
dans sa retraite. Waizero Tamagno, ds qu'elle put retourner
prudemment chez elle a Yedjow, nous quitta avec beaucoup de
tmoignages de sensibilit et de gratitude pour toutes les bouts et
les attentions dont elle avait t l'objet, surtout de la part du
commandant en chef. Mais la pauvre Terunish mourut  Aikullet.
Sou fils Alamayou, fils de Thodoros et petit-fils d'Oubi, vient
d'atteindre, orphelin et exil, le rivage britannique, o il est
certain de trouver les gards et les soins affectueux dus  son
infortune.


Notes:

[1] Shamas, vtement bland de colon, brod de rouge, tiss dans le
pays.

[2] La wancha est une grande coupe de corne.

[3] Girf, fouet de peau d'hippopotame.

[4] L'injerna est une espce de gteau fait de petites graines de
teff.

[5] Brindo, boeuf cru.




II


Les Europens en Abyssinie.--M. Bell et M. Plowden.--Leur vie et leur
mort.--Le consul Cameron.--M. Lejean.--M. Bardel et la rponse de
Napolon III  Thodoros.--Le peuple de Gaffat.--M. Stern et la
mission de Djenda.--Etat des affaires  la fin de 1863.

L'Abyssinie semble avoir t, de tout temps, un objet de fascination
pour les Europens. Les deux premiers, dont le nom est li aux
dernires affaires d'Abyssinie, sont MM. Bell et Plowden, qui
entrrent dans ce pays en 1842. M. John Bell, plus connu dans ce
pays sons le nom de Johannes, fut le premier attach  la fortune de
Ras-Ali. Il prit du service sous ce prince et fut lev au rang de
basha (capitaine); mais il parat que Ras-Ali ne lui accorda jamais
une grande confiance. Il le tolra plutt  cause de l'amiti que M.
Bell avait inspire  son ami, M. Plowden, que pour la propre personne
du capitaine. Bell, peu de temps aprs, pousa une jeune demoiselle
d'une des meilleures familles de Begemder. Il eut trois enfants de
cette union; deux filles, maries toutes les deux  des serviteurs de
souverains europens, et un fils, qui quitta le pays en mme temps
que les captifs. Bell combattit  ct de Ras-Ali  la bataille
d'Amba-Djisella, qui fut si fatale  ce prince; mais il se retira vers
la fia du combat dans une glise, pour y attendre, en prire, l'issue
des vnements. Thodoros ayant eu connaissance de sa prsence dans le
sanctuaire, lui lit dire de venir et lui promit solennellement et
par serment qu'il serait trait en ami. Bell obit, et dsormais une
troite amiti se forma et grandit entre l'Anglais et l'empereur.

Bell, au bout de peu d'annes, s'tait tellement identifi aux
Ethiopiens, qu'il eu avait pris tous les usages, tant pour les
vtements que pour la nourriture. C'tait un homme d'un jugement sain,
courageux, bien lev, et qui apprciait tout ce qui est grand et bon.
Il avait vu en Thodoros un idal qu'il avait souvent rv, et il
s'tait attach  lui d'une affection tout  fait dsintresse,
pousse presque jusqu' l'adoration. Thodoros l'leva au rang de
_likamaquas_ (chambellan) et le garda toujours auprs de lui. Bell
dormait  la porte de la tente de son ami, mangeait du mme plat que
lui, l'accompagnait dans toutes ses expditions, et souvent,  la
sollicitation de l'empereur, il passait des heures  lui raconter
les merveilles de la vie civilise, les avantages de la discipline
militaire ou bien les actes d'un bon gouvernement. Thodoros plusieurs
fois le pria d'essayer de discipliner une centaine de jeunes gens;
mais les Abyssiniens taient tellement revches  la tactique
europenne, que les rsultats qu'il obtint furent  peu prs
insignifiants, et que l'empereur finit par y renoncer lui-mme.
Thodoros manifesta le dsir  son ami de le voir mari selon le rite
de l'Eglise cophte. Bell finit par y consentir; mais, lorsqu'il fut
dcid, ce fut la famille de sa femme qui,  sa grande surprise,
refusa son consentement. Alors l'empereur se prsenta avec une esclave
galla qui tait marie, et il remplit l'office de pre de la fiance.

Bell se fit aimer de tous; ceux qui le connurent, et tous les
Europens qui pntrrent  cette poque dans le pays, taient srs de
trouver en lui un ami dvou. L'amiti fraternelle qui unissait Bell
et Plowden ne fit que crotre avec le temps. Lorsque Bell apprit le
meurtre de son ami, il fit le serment de venger sa mort. Environ
sept mois plus tard, l'empereur, marchant contre Garad, se trouva
inopinment prs du lieu o Plowden avait t tu. Thodoros se
promenait  cheval, un peu en avant de son arme, avant  ses cts
son fidle chambellan, lorsqu' l'entre d'un petit bois, les deux
frres Garad apparurent tout  coup au milieu du chemin,  quelques
pas seulement devant eux. Voyant le danger qui menaait son matre,
Bell se prcipita entre lui et l'ennemi, pour lui faire un rempart de
son corps, puis visant avec assurance, il fit feu sur le meurtrier
de son ami Plowden. Garad tomba. Mais aussitt l'autre frre, qui
surveillait les mouvements de l'empereur, se tourna contre Bell et lui
pera le coeur. Thodoros fut prompt  venger son ami, car  peine
Bell tait-il couch dans la poussire, que son meurtrier tait
mortellement bless par l'empereur lui-mme. Thodoros ordonna que la
place ft assige, et tous les compagnons d'armes de Garad (au
nombre de 1,600, je crois) furent faits prisonniers et massacrs
de sang-froid. Thodoros porta le deuil de son fidle ami pendant
plusieurs jours. Il perdit en lui plus qu'un vaillant chef et un hardi
soldat, il perdit pour ainsi dire son royaume; car personne n'osa plus
l'avertir honntement ni le conseiller hardiment, comme l'avait fait
Bell, et personne ne jouit jamais plus de la confiance qu'il avait
montre  Bell, confiance si ncessaire pour rendre les conseils
profitables.

Il semble que Plowden ait eu plus d'ambition que son ami. Tandis que
Bell adoptait l'Abyssinie simplement comme sa patrie, et se contentait
de servir le souverain rgnant, il est vident que Plowden s'vertuait
 se faire nommer reprsentant de l'Angleterre dans ce pays encore
inconnu, et qu'il aurait voulu tre trait par le gouverneur de
l'Abyssinie comme les consuls le sont dans les Etats de l'Est, un
petit _imperium in imperio_. Il ne fut pas toujours droit dans ses
entreprises. Il suggra  Ras-Ali d'envoyer des prsents  la reine et
les porta lui-mme; il s'effora de reprsenter  lord Palmerston
les avantages qui rsulteraient d'un trait avec l'Abyssinie, parla
longtemps des musulmans qui pratiquaient la traite des noirs et
opprimaient les chrtiens, etc., etc. Il finit par persuader le
secrtaire des affaires trangres de le nommer consul d'Abyssinie.
C'est une justice  lui rendre que personne mieux que lui n'tait
capable d'occuper ce poste: il tait estim de tout le monde, et son
nom sera toujours prononc avec respect. Il ne s'identifia pas, comme
Bell,  la nation. Il se vtit toujours  l'europenne, et sa maison
fut toujours tenue  l'anglaise. D'un autre ct, il montra un grand
amour pour le crmonial. Il ne voyageait jamais sans tre accompagn
de plusieurs centaines de serviteurs, tous arms: vaine parade; car,
le jour de sa mort, ce nombreux personnel ne fut pour lui d'aucun
secours.

Plowden rentra en Abyssinie comme consul, en 1846. Il fut bien reu
par Ras-Ali, qui en fit son favori, et avec lequel il conclut un
trait. Ras-Ali tait un dbauch, un esprit faible: tout ce qu'il
dsirait, c'tait qu'on le laisst agir  sa guise, et, par la mme
raison, il laissait chacun autour de lui faire ce qui lui plaisait.
Un jour, Plowden lui demanda la permission de dresser un tendard.
Ras-Ali lui donna son acquiescement; mais il ajouta: N'exigez pas que
je le protge; je ne me soucie pas de ces choses-l, et je ne crois
pas que mon peuple l'aime. Plowden leva l'tendard britannique
au-dessus du consulat; quelques heures plus tard, tout tait mis en
pices par la populace. Ne vous le disais-je pas? Ce fut toute la
consolation qu'il reut du gouverneur du pays. Aprs la disgrce de
Ras-Ali, ainsi que je l'ai dj racont, Bell, qui avait accompagn
Thodoros, crivait  ses amis dans des termes pleins d'enthousiasme
et dpeignait dans un langage vraiment loquent les qualits
excellentes de cet homme qui grandissait, et devant lequel, selon
lui, Plowden devait se prsenter au plus tt, attendu que le puissant
capitaine serait avant peu le matre de toute l'Abyssinie.

Cette rception de Thodoros fut tout  fait courtoise, mais bien
diffrente des prcdentes. Thodoros fut on ne peut plus aimable; il
offrit de l'argent, mais il refusa de reconnatre M. Plowden comme
consul et ne ratifia point le trait pass entre Plowden et Ras-Ali.
Pendant quelque temps, Plowden partagea l'enthousiasme de Bell au
sujet de Thodoros: c'tait le rformateur du pays; il avait introduit
une certaine discipline dans son arme, et, selon les propres paroles
de Plowden: c'tait un honnte homme, pratiquant la justice, et,
quoique ferme, point du tout cruel.

Pendant les dernires annes de sa vie, l'opinion de Plowden changea
compltement. Thodoros ne l'aimait pas; il le craignait, et ce ne
fut que par gard pour son ami Bell qu'il n'usa point de violence
vis--vis de lui. Une fois, Sa Majest pria Plowden de l'accompagner 
Magdala; arriv au but de son voyage, Thodoros fit appeler le chef du
pays, Workite, fils de la reine de Galla, et lui demanda son avis sur
son projet de charger de chanes Plowden. Ce prince, qui avait une
grande estime pour Plowden, fit observer  Sa Majest qu'il lui
suffisait de faire surveiller de prs l'tranger, et qu'il serait
ainsi moins compromis auprs de son prisonnier. Plowden retourna donc
dans le pays d'Amhara; mais il fut, depuis lors, constamment entour
d'espions. Tout ce qu'il faisait tait rapport  l'empereur, et
pendant quelque temps, sous un prtexte ou sous un autre, il ne lui
fut point permis de retourner en Angleterre. Cependant, se sentant
dcourag et sa sant ayant t branle, Plowden insista pour partir.
Sa Majest cda  sa requte; mais il l'avertit en mme temps que
les routes taient infestes de rebelles et de voleurs, et l'engagea
fortement  retarder son retour. Il m'a t dit, par quelqu'un de bien
inform, que Thodoros n'accorda la demande  Plowden, que parce qu'il
tait persuad que ce voyage tait impossible.

Toutefois Plowden confiant dans sa popularit, et aussi dans sa
prudence, partit pour retourner chez lui. A peu de distance de Gondar
il fut attaqu et fait prisonnier par un rebelle nomme Garad, cousin
de Thodoros. Il est probable qu'il aurait t relch moyennant une
ranon, sans une circonstance tout  fait malheureuse. Plowden malade
et fatigu s'tant assis au pied d'un arbre pour se reposer, tandis
que Garad lui parlait, porta la main  son ceinturon pour prendre son
mouchoir de poche, ainsi que l'a racont son domestique; mais le chef
rebelle croyant qu'il cherchait son pistolet, le frappa de la lance
qu'il tenait  la main et le blessa mortellement. Plowden fut achet
par des marchands de Gondar, mais il mourut bientt aprs des suites
de sa blessure en mars 1860.

Pendant notre sjour  Kuarata, au temps o nous tions en grande
faveur, une copie des lettres officielles de Plowden, dates de
l'anne qui avait prcd sa mort, nous furent apportes. Comme ses
impressions et son opinion taient changes! Il savait maintenant ce
que valaient les belles paroles de l'empereur; il prvoyait qu'avant
peu de temps une hassable tyrannie remplacerait la conduite ferme
mais juste, qu'il avait autrefois tant admire. Je me souviens
parfaitement qu' Zag, lorsque notre bagage nous fut apport quelques
instants aprs notre arrestation, avec quelle hte et quelle anxit
Prideaux, qui avait le manuscrit dans ses effets, ouvrit sa malle
devant son lit, afin que les gardes ne pussent apercevoir le dangereux
papier avant qu'il ft dtruit.

Si Bell et Plowden eussent t en vie, on se demande si Thodoros
ne les aurait pas fait intervenir en dernier lieu pour arranger les
diffrends entre l'Abyssinie et le gouvernement anglais. Pour mon
compte je le crois. Le roi, ainsi que je l'ai dj dit, n'aimait pas
Plowden; il remboursa, il est vrai, sa ranon aux marchands de Gondar,
mais ce ne fut qu'une ruse politique; il savait fort bien  qui il
comptait cet argent et il le rattrapa quelques annes plus tard et
_avec intrt_. On le vit plus d'une fois ricaner eu parlant de la
manire dont Plowden tait mort, et il avait l'habitude d'ajouter:
Les hommes blancs sont poltrons; voyez Plowden; il tait arm, et il
s'est laiss tuer sans se dfendre. C'tait une mchante accusation
de la part de Thodoros, qui savait fort bien que Plowden tait si
malade  cette poque qu'il pouvait  peine marcher, et que s'il
portait un pistolet, ce pistolet n'tait pas charg. Peu de temps
avant sa mort, Thodoros, en plusieurs circonstances, ayant parl dans
des termes trop durs de l'ane des filles de Bell, quelques-uns de
ses amis lui reprsentrent qu'il ne devait pas oublier qu'elle
tait la fille d'un homme mort en le protgeant. Thodoros rpondit
tranquillement: Bell tait un poltron, il n'et jamais port un
bouclier!

Quelques mois aprs que la nouvelle de la mort du consul Plowden eut
t rpandue en Angleterre, le capitaine Charles Duncan Cameron
fut nomm an poste vacant de consul, mais pour plusieurs motifs il
n'arriva  Massowah qu'en fvrier 1862, et  Gondar qu'au mois de
juillet de la mme anne. Le capitaine Cameron, non-seulement avait
servi avec distinction pendant la guerre contre les Caffres, et
travers seul plus de deux cents milles de pays ennemi, mais il avait
t employ dans l'tat-major du gnral William et avait t attach
plusieurs annes au consulat. Il tait vraiment bien qualifi pour ce
poste; mais malheureusement pour lui, lorsqu'il arriva en Abyssinie il
eut  faire  un homme sduisant, orgueilleux et rus, et qui cachait
ses artifices sous une apparence de modestie, en un mot il se trouva
en prsence de Thodoros devenu un vrai despote. A sa premire visite
Cameron fut reu avec honneur et trait par l'empereur avec beaucoup
de respect, et lorsqu'il s'loigna en octobre 1862, il fut charg de
prsents, escort par les serviteurs mmes de l'empereur et _presque_
reconnu comme consul. Comme tous les autres, je dirai mme comme M.
Rassam et moi, tout d'abord il se laissa compltement sduire par les
bonnes manires de Thodoros et ne sut pas discerner le vrai caractre
de l'homme avec lequel il avait eu  faire, et ce ne fut que trop tard
qu'il apprit  connatre la valeur relle de cette gracieuse rception
et de ces flatteries dont on l'avait si libralement gratifi.

D'Adowa, le capitaine Cameron envoya une lettre de Thodoros  la
reine Victoria par un messager indigne, et il partit pour la province
de Bogos o il avait jug sa prsence ncessaire. Pendant son sjour
dans cette province, il dcouvrit que Samuel, le _baldraba_[6] que
Thodoros lui avait donn, homme fin plutt que tratre, intriguait
avec les chefs du voisinage, tributaires de la Turquie, en faveur
de son matre imprial. Le capitaine Cameron pensa qu'il serait
convenable, pour viter plus tard d'avoir des difficults avec le
gouvernement turc, de laisser Samuel en arrire avec les serviteurs
dont il n'avait que faire. Samuel fut bless de n'avoir pas t
choisi pour accompagner M. Cameron  travers le dsert du Soudan, et
quoiqu'il prtendt tre bien aise de cet arrangement, il crivit
peu de temps aprs une longue lettre  son matre, dans laquelle il
parlait de M. Cameron dans des termes tout  fait dfavorables.

Arriv  Kassala, un soir que le capitaine Cameron se trouvait chez
des amis, il demanda  ses serviteurs abyssiniens de leur montrer leur
danse de guerre, quelques-uns refusrent, d'autres consentirent,
mais comme les spectateurs n'eurent pas l'air d'apprcier cette
rjouissance, ils cessrent bientt. (Je mentionne ce fait parce que
Thodoros le considra comme une offense  sa personne, et que ce fut
un prtexte dont il se servit plus tard pour expliquer sa conduite
vindicative.) Arriv  Metemma, M. Cameron qui souffrait alors de la
fivre, crivit  Sa Majest pour l'informer de son arrive, et lui
demanda la permission de se rendre  la station missionnaire de
Djenda; ce qui lui fut accord.

M. Bardel, Franais d'origine, avait accompagn M. Cameron, dans son
premier voyage en Abyssinie: ils ne purent s'entendre et M. Bardel
quitta le consul Cameron pour entrer au service de Thodoros. A
cette poque Thodoros envoya  M. Cameron une lettre pour la reine
d'Angleterre, il en remit aussi une  M. Bardel pour l'empereur des
Franais. Pendant l'absence de M. Bardel, M. Lejean, consul franais 
Massowah, arriva en Abyssinie; il tait porteur de lettres de crance
pour l'empereur Thodoros; il apportait aussi avec lui de petits
prsents destins  Sa Majest au nom de l'empereur Napolon III. M.
Lejean ne fut trait comme consul, qu'au retour de M. Bardel, qui
revint  Gondar seulement en septembre 1863. Il apportait une rponse
du secrtaire des affaires trangres qu'il remit  Thodoros, comme
une pice manant de l'empereur Napolon lui-mme (un Afa-Ngus). Tous
les Europens de Gondar furent somms d'assister  la lecture de la
lettre. Aprs cette lecture, le roi assis  la fentre de son palais
demanda  M. Bardel comment il avait t reu.

Trs-mal, rpondit M. Bardel, j'avais obtenu une entrevue de
l'empereur, lorsque M. d'Abbadie souffla  l'oreille de Sa Majest
que vous aviez l'habitude de faire couper les pieds et les mains aux
trangers. Sur ce, sans plus de faons, l'empereur me tourna le dos.

Thodoros  ces mots prit la lettre et la dchira  morceaux en
disant: Quel est ce Napolon? Est-ce que mes anctres ne sont pas
plus grands que les siens? Si Dieu l'a lev si haut, ne peut-il pas
m'lever aussi? Aprs cela il fit dlivrer un sauf-conduit  M.
Lejean avec ordre de quitter immdiatement le pays.

--L'Abouca,[7] en faveur en ce moment, craignant quelque tentative de
la part des catholiques-romains, pressa l'empereur de laisser partir
M. Lejean, de peur que les Franais ne trouvassent un prtexte pour
s'tablir quelque part dans la contre et que leurs prtres n'en
profitassent pour propager leur doctrine. Mais deux jours aprs le
dpart de M. Lejean, Thodoros regrettant d'avoir favoris ce dpart,
envoya des messagers sur sa route pour l'arrter et le ramener 
Gondar.

Dans l'automne de 1863, les Europens tablis en Abyssinie taient au
nombre de vingt-cinq, savoir: M. Cameron et ses serviteurs venus avec
lui, la mission de Ble, la mission d'Ecosse, les missionnaires de
la socit de Londres pour la conversion des Juifs et quelques
aventuriers.

En 1855, le docteur Krapf et M. Flad, entraient en Abyssinie, comme
pionniers d'une mission que l'vque Gobat dsirait fonder dans ce
pays. Il avait l'intention d'envoyer des ouvriers qui feraient en mme
temps une oeuvre missionnaire, et qui seraient censs suffire  leurs
besoins par leur travail, mais auxquels cependant on accorderait une
petite rmunration si la chose tait juge ncessaire. Ils devaient
ouvrir des coles et saisir toutes les occasions de prcher la Parole
de Dieu. M. Flad fit plusieurs voyages dans diffrentes directions.
Lors des premires difficults qui survinrent au commencement du rgne
de Thodoros, le nombre des missionnaires laques et des aventuriers
qui s'taient joints  eux (gnralement dsigns sous le nom de _gens
de Gaffat_ du nom de la ville o ils rsidaient), s'levait  huit. M.
Flad, quelque temps auparavant, avait abandonn la mission de Ble en
faveur de la mission de Londres pour la conversion des Juifs.

Les _gens de Gaffat_ jourent un rle important dans les difficults
qui, en 1863, surgirent entre Sa Majest abyssinienne et les Europens
tablis dans le pays. Leur position n'tait nullement enviable:
non-seulement ils devaient plaire  Sa Majest, mais surtout ils
taient proccups d'viter l'emprisonnement et les chanes. Afin de
s'attacher le caractre changeant du souverain, ils l'intressaient 
leurs travaux en fabriquant toujours quelques nouvelles babioles, en
rapport avec ses gots d'enfant pour la nouveaut. A leur arrive dans
le pays, ils firent tous leurs efforts pour remplir les instructions
de l'vque de Jrusalem. Mais Thodoros ayant appris qu'ils taient
de bons ouvriers, leur envoya dire: Je n'ai pas besoin de professeurs
chez moi, mais d'ouvriers: voulez-vous travailler pour moi? Ils se
soumirent de bonne grce et se mirent  la disposition de Sa Majest.
Gaffat, situ  la distance environ de quatre milles de Debra-Tabor,
leur fut dsign comme lieu de rsidence. Ils btirent l des maisons
 moiti europennes, ils y ouvrirent des magasins, etc., etc.
Sachant qu'il aurait ainsi un plus grand empire sur eux, et qu'ils
quitteraient plus difficilement le pays, Thodoros leur ordonna de
se marier. Ils y consentirent tous. La petite colonie prospra, et
l'empereur pendant longtemps fut trs-libral  leur gard. Il leur
donna  profusion de l'argent, du grain, du miel, du beurre, enfin
toutes les choses de premire ncessit. Il leur fit aussi prsent de
boucliers d'argent, de selles brodes d'or, de mules, de chevaux, etc.
Leurs femmes brodaient magnifiquement leurs burnous avec des fils d'or
ou d'argent. Mais ce qui surtout rehaussait leur position dans la
contre, c'est qu'ils jouissaient de tous les privilges d'un ras
(gouverneur).

Thodoros les appelait _ses enfants_, toutes les fois qu'il esprait
quelque chose de leur part. Mais il se fatigua bientt de tout ce
qu'ils fabriquaient, voitures, pioches, portes et autres objets, et il
conut la pense d'avoir des canons et des mortiers dans son
empire. Il insinua doucement son dsir aux Europens qui refusrent
formellement en dclarant qu'ils n'avaient aucune ide d'un pareil
travail. Thodoros connaissait parfaitement le moyen infaillible
d'obtenir ce qu'il dsirait. Il se montra fort mcontent et frona
les sourcils. Alors ils demandrent en tremblant quel serait le bon
plaisir de Sa Majest. Thodoros exigea des canons: ils essayrent
aussitt d'en fondre. Sa Majest sourit; il savait quels taient les
hommes auxquels il avait affaire. Aprs les fusils et les canons, ils
firent des mortiers; puis de la poudre; puis de l'eau-de-vie; puis
encore des canons, des bombes et des boulets, etc., etc. Les uns
furent chargs de faire des routes, les autres d'tablir des
fonderies, etc., etc. Les plus intelligents parmi les indignes leur
taient confis, pour qu'ils leur apprissent toutes ces choses. Il
est de fait qu'avec leur concours ils excutrent plusieurs travaux
remarquables. J'ai t un jour tmoin de la duret avec laquelle ils
taient traits. Thodoros leur parlait d'un ton menaant, parce
qu'une pure bagatelle l'avait contrari. Je ne comprends pas leur
complte soumission  cette volont defer; mais je ne puis les blmer.
Ils avaient pli une premire fois et avaient accept ses bonts; et
maintenant qu'ils avaient femmes et enfants, ils dsiraient plus que
jamais ne pas lui dplaire, afin de rester en possession de leurs
biens et de leurs familles.

Une autre station de missionnaires avait t tablie  Djenda. Ceux-ci
ne s'occupaient que de la lecture des Ecritures, ne se familiarisant
avec personne, et ne travaillant que pour une chose: la conversion
des Fellahs ou des Juifs indignes. Ils refusrent tout travail 
Thodoros. L'empereur ne comprit point leur refus. Il tait persuad
que tout Europen est apte  toute sorte de travail. Il attribua leur
refus  un mauvais vouloir  son gard, et il attendit une occasion de
faire clater son mcontentement. Ces missionnaires ne s'entendaient
pas trs-bien avec les _gens de Gaffat_: toutefois ils avaient des
gards les uns pour les autres et un esprit fraternel rgnait entre
les deux stations.

Le personnel de la mission de Djenda se composait de deux
missionnaires de la Socit cossaise, d'un homme nomm Cornlius,[8]
amen en Abyssinie par M. Stern, lors de sa premire tourne; de M. et
Madame Flad et de M. et Madame Rosenthal, qui avaient accompagn M.
Stern dans son second voyage. Le rvrend Henri Stern fut rellement
un martyr de sa foi. Vritable type du courageux renoncement
missionnaire, il avait expos sa vie en Arabie, o, avec conviction
et s'oubliant compltement, il avait entrepris un voyage dangereux
et impossible, dans le seul but d'apporter _la bonne nouvelle_  ses
frres les Juifs du Yemen et du Sennaar. Il s'tait  peine chapp et
comme par miracle des mains des fanatiques Arabes, lorsqu'il entreprit
un premier voyage en Abyssinie, dans l'intention d'tablir une mission
dans ce pays o vivait encore un millier de Juifs.

M. Stern arriva en Abyssinie en 1860 et il fut bien reu et bien
trait par Sa Majest. A son retour en Europe il publia une relation
de ce voyage sous ce titre: _Excursion parmi les Fellahs d'Abyssinie_.
Dans cet ouvrage, M. Stern parle trs-favorablement de Thodoros; mais
comme c'tait un historien trs-vridique, il donna sur la famille de
l'empereur quelques dtails qui, jusqu' un certain point, furent la
cause des souffrances auxquelles il fut expos plus tard. Peu de temps
aprs, quelques articles parurent dans un journal gyptien, et on les
attribua  M. Stern. L'on y faisait des rflexions svres sur le
mariage des _gens de Gaffat_, M. Stern a toujours ni tre l'auteur de
ces articles. Bien que plusieurs d'entre nous, connaissant M. Stern,
ayons cru  sa parole, cependant les _gens de Gaffat_ n'ont jamais
ajout foi  son dmenti. Jusqu' la fin ils l'ont accus d'tre
l'auteur des articles en question, et ils lui en ont toujours conserv
du ressentiment.

M. Stern partit pour son second voyage en Abyssinie dans le courant de
l'automne de 1862, accompagn cette fois de M. et Madame Rosenthal.
Ils arrivrent  Djenda en avril 1863.

Aussitt que les _gens de Gaffat_ apprirent l'arrive de M. Stern
 Massowah, ils se rendirent en corps auprs de Thodoros et le
supplirent de ne pas laisser s'tablir M. Stern en Abyssinie. Sa
Majest donna une rponse vasive et n'accorda point la demande; au
contraire, il se rjouissait  la pense de voir natre l'inimiti
entre les Europens vivant dans son royaume, et il tait plein de joie
 la pense des avantages qu'il pourrait retirer de leur jalousie et
de leur rivalit. M. Stern s'aperut bientt du grand changement
qui s'tait produit dans le caractre de Thodoros et pendant ses
diffrents voyages missionnaires, il eut plus d'une fois l'occasion
de constater la cruaut de cet homme, qu'il avait peu auparavant
tant estim et admir. L'Abouna,  cette poque, avait de frquents
froissements avec l'empereur parce qu'il reprochait ouvertement  ce
dernier ses vices, et comme il avait toujours estim M. Stern, il le
visitait souvent en se reposant chez lui. Cette amiti tait connue
de l'empereur qui l'attribua  des intelligences entre l'vque et le
prtre anglais, dans le dessein de lui nuire. Il s'tait imagin que
ces entrevues avaient pour but de mettre  la disposition de l'Abouna,
moyennant une certaine somme, le terrain d'une glise, situe en
Egypte.

Pour nous rsumer, tel tait l'tat des diffrents partis quand
l'orage clata sur la tte de l'infortun M. Stern, M. Bell et M.
Plowden, les seuls Europens qui aient eu quelque influence sur
l'esprit de l'empereur, taient morts. Les _gens de Gaffat_
travaillaient pour le roi, et naturellement se trouvaient souvent en
sa prsence, ce dont ils profitaient pour l'entretenir _en amis_ de
leurs sentiments envers M. Stern et la mission de Djenda. Pendant ce
temps, le capitaine Cameron et ses gens taient retenus  Gondar,
et ne pouvaient tre informs des diffrends qui, malheureusement,
divisaient les autres Europens.


Notes:

[6] Interprte, gnralement donn aux trangers pour remplir le rle
d'espions.

[7] Evque abyssinien.

[8] Il mourut  Gaffat au commencement de 1865.




III


Emprisonnement de M. Stern.--M. Krans arrive avec des lettres et un
tapis.--M. Cameron et ses compagnons sont chargs de chanes.--Retour
de M. Bardel du Soudan.--Procds de Thodoros vis--vis des
trangers.--Le patriarche cophte.--Abdul-Rahman-Bey. La captivit des
Europens explique.


Tel tait l'tat des affaires, lorsque M. Stern obtint la permission
de retourner  la cte. Malheureusement il lui fut impossible de se
servir de cette permission. M. Stern, avant son dpart, fut passer
quelques jours  Gondar. Il eut la pense, mais trop tard, d'aller
prsenter ses respects  Sa Majest. Pendant son court sjour dans
cette ville, il avait accept l'hospitalit de l'vque. Le 13
octobre, le consul Cameron et M. Bardel l'ayant accompagn une partie
du chemin, il entreprit son voyage de retour. En arrivant dans la
plaine de Waggera, M. Stern aperut la tente royale. Ce qui se passa
ensuite est trs-connu: comment cet homme malheureux fut presque mis
 mort, et, ds cette heure, sans aucune piti charg de chanes,
tortur et tran de prison en prison, jusqu'au jour de sa dlivrance
 Magdala par l'arme britannique.

A propos de la conduite de Thodoros vis--vis des trangers, je dois
 la vrit de faire connatre la cause des malheurs survenus 
M. Stern. Il fut la victime des circonstances: c'est un fait
incontestable. Les extraits de son livre et les notes de son journal,
produits comme charge contre lui, furent seulement dcouverts
plusieurs semaines aprs les premires cruauts qui lui avaient
t infliges. Mais je crois que plusieurs incidents, en apparence
insignifiants, contriburent  faire de M. Stern la premire victime
du monarque abyssinien. L'empereur ne pouvait supporter la pense
qu'un Europen dans son pays ft occup  autre chose qu' travailler
pour lui. A sa premire entrevue avec M. Stern, au retour de celui-ci
en Abyssinie, Thodoros, apprenant le vrai motif de ce voyage, s'cria
dans un mouvement de colre: J'en ai assez de vos Bibles. De plus,
Thodoros pensait qu'en maltraitant M. Stern, il ferait plaisir  ses
_enfants de Gaffat_. Aussi, immdiatement aprs l'emprisonnement de M.
Stern, leur crivait-il: J'ai enchan votre ennemi et le mien.

Ce furent les mchantes insinuations des _gens de Gaffat_
qui dterminrent la conduite de Thodoros. Nous en avons eu
accidentellement la preuve  notre retour d'Abyssinie. A Antalo,
j'avais quelques amis  dner, parmi lesquels M. Stern, lorsque le
soir, Pierre Beru, Abyssinien lev  Malte, et qui avait t un des
interprtes du livre de M. Stern dans son procs  Gondar, entra dans
la tente, et tant un peu excit, il dit  M. Stern que trois choses
avaient appel sur lui la vengeance de Thodoros. Premirement,
la haine des _gens de Gaffat_; secondement, l'amiti qu'il avait
tmoigne  l'Abouna; troisimement, son manque d'gards vis--vis de
l'empereur pendant son sjour  Gondar.

Le 22 novembre, M. Laurence Kerans arrivait  Gondar. Il venait pour
remplir les fonctions de secrtaire priv du capitaine Cameron. Il
apportait quelques lettres  M. Cameron, parmi lesquelles il y en
avait une du comte Russell, ordonnant au consul de retourner  son
poste  Massowah. De tous les captifs, aucun ne mrite une plus grande
sympathie que le pauvre M. Kerans. Tout jeune encore quand il entra en
Abyssinie, il eut  supporter pendant quatre annes la prison et les
chanes, sans aucun motif, si ce n'est qu'il arrivait dans un temps
malheureux. Il est vrai de dire que, selon son habitude, Thodoros
donnait pour prtexte  sa conduite qu'on l'avait insult en lui
offrant un tapis reprsentant Grard, le tueur de lions. Grard dans
son costume de zouave, disait Thodoros, reprsente les Turcs;
le lion, c'est moi-mme, que les infidles veulent abattre; le
domestique, un Franais; mais il ajoutait: Je ne vois pas les
Anglais qui devraient tre prs de moi. Le pauvre M. Kerans jouit
seulement quelques semaines  Gondar d'une demi-libert. Il avait
donn en son nom un fusil  Sa Majest (le tapis avait t envoy par
le capitaine Speedy, qui avait t prcdemment en Abyssinie); chaque
matin, Samuel, qui tait le _balderaba_ des Europens, se prsentait
avec les compliments plus ou moins sincres de Thodoros. A sa
premire visite, il lui demanda: L'empereur dsire savoir ce qui vous
ferait plaisir? M. Kerans rpondit: Un cheval, un bouclier et
une lance. Le matin suivant, Samuel lui demanda, de la part de Sa
Majest, quel genre de cheval il prfrerait; et ainsi de suite,
jusqu' ce que le pauvre garon, qui tait oblig chaque jour de se
courber jusqu' terre en reconnaissance du don suppos, commena 
supposer qu'on se jouait de lui.

Peu de jours aprs l'arrive de M. Kerans, le consul Cameron fut
appel au camp du roi, et il lui fut enjoint de rester l jusqu'
nouvel ordre. Il se considrait si peu comme prisonnier, bien qu'il ne
lui ft pas permis d'aller  Gondar, que prtextant sa mauvaise sant,
il demanda la permission de se retirer dans cette ville. M. Cameron
attendit jusqu'au commencement de janvier, esprant tous les jours
recevoir une lettre de l'empereur. Mais enfin comme rien n'arrivait,
il se vit oblig d'obir aux instructions qu'il avait reues; il
informa Thodoros que, d'aprs les ordres de son gouvernement qui lui
prescrivaient de retourner  Massowah, il priait Sa Majest de lui
accorder cette permission.

Dans la matine du 4 janvier, M. Cameron, ses serviteurs europens,
les missionnaires de Gondar et MM. Stern et Rosenthal (ces deux
derniers, retenus dans les chanes depuis quelque temps), furent
mands par Sa Majest. Ils furent introduits dans une tente renferme
dans l'enceinte particulire de Thodoros, ayant deux pices de douze
places  l'entre et pointes dans la direction de la tente.
L'enceinte tait pleine de soldats, et tout tait arrang pour rendre
la rsistance impossible. Peu d'instants aprs l'arrive de M. Cameron,
Thodoros lui envoya plusieurs messagers chargs de diffrentes
questions, telles que: O est la rponse  la lettre dont je vous
avais charg pour votre souveraine?... Pourquoi vous alliez-vous  mes
ennemis les Turcs? ... Etes-vous consul?... Le dernier message, qui
lui fut adress, fut celui-ci: Je vous garderai prisonnier jusqu' ce
que j'aie reu une rponse, et que je sache si vous tes oui ou non
consul. Aussitt les soldats saisirent violemment M. Cameron; il fut
jet par terre, on lui arracha la barbe et on lui mit de lourdes
chanes aux pieds. Les captifs furent tous placs dans une tente situe
dans l'enceinte impriale. Pendant quelque temps,  part leurs fers,
ils n'eurent  subir aucun mauvais traitement.

Le 3 fvrier suivant, M. Bardel rentrait d'une excursion faite au nom
de l'empereur, et qui avait pour but de surveiller le pays et d'pier
un gnral gyptien, qui,  la tte de forces considrables, occupait,
depuis quelque temps, le pays de Metemma, poste situ sur les
frontires du nord-ouest et le plus rapproch de l'Abyssinie. Le jour
suivant les _gens de Gaffat_ furent mands par l'empereur pour tre
consults sur la question de rendre la libert aux captifs europens.
D'aprs leurs conseils, deux missionnaires de la socit d'Ecosse,
deux chasseurs allemands, MM. Flad et Cornlius furent dlivrs de
leurs fers, et il leur fut permis de retourner  Gaffat parmi les
ouvriers. Le chef des _gens de Gaffat_ dit alors au capitaine Cameron
qu'il solliciterait son largissement, ainsi que l'autorisation de
son dpart, si lui, Cameron, voulait s'engager par crit, qu'aucune
dmarche ne serait faite de la part de I'Angleterre pour venger
l'insulte qui lui avait t faite dans la personne de son
reprsentant. M. Cameron, ne se croyant pas autoris  prendre une
telle responsabilit, refusa. Quelques jours plus tard, M. Bardel
ayant offens Sa Majest, ou plutt Sa Majest n'ayant plus besoin de
M. Bardel, celui-ci fut envoy rejoindre ceux qu'il avait contribu,
pour sa bonne part,  faire emprisonner.

Le rvrend M. Stern a trs-bien dcrit la douloureuse captivit
que lui et ses compagnons ont eu  supporter avant leur premier
largissement, lors de leur arrive dans la mission an commencement de
1865; comment ils furent trans de Gondar  Azazo; l'horrible torture
qui leur fut inflige le 12 du mois de mai; leur longue marche dans
les chanes d'Azazo  Magdala; leur emprisonnement  l'Amba (nom
gnral donn aux forteresses eu Abyssinie) dans la prison commune,
et la multiplicit des souffrances qu'ils eurent  supporter ainsi
pendant plusieurs mois. Nous nous bornerons  dire que le 14 fvrier
1864, date de la lettre du capitaine Cameron, qui donne le premier
avis de leur emprisonnement, les captifs, an nombre de huit, taient:
le capitaine Cameron et ses compagnons, Kerans, Bardel, Mac Kilvie,
Makerer, Pitro et MM. Stern et Rosenthal.

Tout ce que j'ai dit jusqu' prsent et la plus grande partie de ce
que j'ai  raconter serait inintelligible, si je n'expliquais pas la
conduite de Thodoros vis--vis des trangers. Il est certain (un
grand nombre de faits sont l pour l'attester) que Thodoros, pendant
plusieurs annes, les insulta systmatiquement. Il agissait ainsi
soit pour blouir son peuple par son pouvoir, soit aussi parce qu'il
croyait  la complte impunit de ses plus grossires iniquits.

En dcembre 1856, David, le patriarche cophte d'Alexandrie, arriva
en Abyssinie, porteur de certains prsents pour Thodoros, et de
l'expression bienveillante du pacha d'Egypte. La rputation de
Thodoros s'tait rpandue an loin du ct du Soudan, et probablement
les autorits gyptiennes, dans la pense de sauver cette province du
pillage, ou bien, voulant viter une guerre dispendieuse avec leur
puissant voisin, adoptrent cet expdient comme le meilleur  suivre
pour apaiser la colre de leur ancien ennemi. Selon son usage,
Thodoros trouva encore une excuse aux mauvais traitements qu'il
infligea au respectable patriarche, sur ce prtexte que la croix
en diamants, qui lui tait prsente, tait une insulte: C'est la
preuve, disait-il, qu'ils me considrent comme vassal. Le patriarche
alors proposa d'envoyer une lettre accompagne de prsents convenables
an pacha d'Egypte, promettant qu'en retour le pacha enverrait 
Thodoros des armes  feu, des canons et des officiers pour dresser
ses troupes; Sa Majest aussitt se rcria en disant: Je comprends,
ils dsirent maintenant me dclarer leur tributaire.

Il est trs-probable que Thodoros, toujours jaloux du pouvoir de
l'Eglise, profita de la prsence de son plus haut dignitaire pour
montrer  son arme qui elle avait  craindre et  qui elle devait
obir. Sous le prtexte mentionn plus haut, il fit un jour btir une
baie autour de la rsidence du patriarche, et l'on vit ainsi pendant
plusieurs jours, le fils an de l'Eglise cophte, tenir son Pre en
prison. Thodoros, plusieurs fois, avait t excommuni par l'vque,
aussi se rjouissait-il beaucoup de la honteuse querelle qui surgit
 cette occasion, parce qu'il voulait, par la crainte, persuader le
patriarche d'enlever l'excommunication lance par son infrieur.
Toutefois, au bout d'un certain temps, Thodoros absous laissa partir
le vieillard qu'il avait pouvant.

Le patriarche,  son retour, fit son rapport: mais la rputation de
justice et de sagesse du bienveillant descendant de Salomon tait si
grande que, loin d'tre cru, le gouvernement turc attribua l'chec
survenu, dans les ngociations  l'inaptitude de son agent; et bientt
aprs, il organisa une autre ambassade sur une plus grande chelle, la
faisant accompagner de nombreux et magnifiques prsents, et la mettant
sous les ordres d'un officier expriment et fidle, Abdul Rahman-Bey.

Ces envoys gyptiens arrivrent  Dembea en mars 1859. Tout d'abord
Thodoros, satisfait de recevoir de si magnifiques dons, traita les
ambassadeurs avec courtoisie et distinction; mais craignant qu'en ce
moment le pays ne ft pas sr, il prit son hte avec lui et partit
pour Magdala, qu'il estimait tre une rsidence plus conforme  ses
projets, et il y laissa l'ambassadeur. Il l'oublia mme compltement,
et le malheureux y demeura prs de deux ans,  demi prisonnier. Mais
ayant reu plusieurs lettres o des menaces taient nergiquement
exprimes de la part du gouvernement gyptien, Thodoros permit 
son prisonnier de partir, mais il lui annona qu'il serait vol, en
touchant  la frontire, par le gouverneur de Tschelga. Thodoros,
aprs le dpart d'Abdul-Rahman-Bey, crivit an gouvernement gyptien,
niant d'avoir aucune connaissance du vol commis au prjudice de
l'ambassadeur et accusant celui-ci de crimes graves. En apprenant cela
l'infortun bey, craignant que ses dngations ne tournassent contre
lui, s'empoisonna  Berber.

Sa troisime victime fut le nab d'Arkiko. Il avait accompagn
l'empereur  Godjam, lorsque, sans raison connue, celui-ci le fit
mettre en prison et le fit charger de chanes. Ce ne fut que sur les
remarques de quelques marchands influents qui lui firent observer
qu'on pourrait se venger sur ses caravanes d'Abyssinie et leur rendre
la pareille, que Sa Majest comprit la prudence de ces avis et permit
 son prisonnier de retourner dans son pays.

Le mme jour que le nab d'Arkiko tait fait prisonnier, M. Lejean,
membre du service diplomatique franais, dgot de l'Abyssinie et du
manque de confort de la vie des camps, se prsentait devant l'empereur
pour le supplier de le laisser partir. Thodoros ne voulant pas
accorder l'entrevue dsire et M. Lejean persistant dans sa demande,
il lui fut rpondu que Sa Majest tait en route pour Godjam. Chaque
jour accroissait ainsi les difficults de son retour. Une telle
arrogance ne pouvait tre tolre. Thodoros avait dfi l'Egypte; et
maintenant il allait dfier la France. M. Lejean fut saisi et eut 
demeurer en plein uniforme dans les fers pendant vingt-quatre heures.
Il ne fut relch qu'en envoyant une humble excuse et en renonant
an dsir de quitter le pays. Il fut envoy  Gaffat avec l'ordre de
rester l jusqu'au retour de M. Bardel.

Thodoros semblait faire fi de tout le monde; il emprisonnait le
patriarche d'Alexandrie, l'ambassadeur d'Egypte tait gard  demi
prisonnier pendant plusieurs annes; il enchanait le nab, il
insultait et enchanait le consul franais et le chassait du pays; et
pourtant rien de mal ne lui tait arriv; an contraire, son influence
au camp tait bien plus grande. Dans de semblables circonstances tous
les barbares auraient fait et pens exactement comme lui. Il en arriva
bientt  cette conviction que soit par crainte de son pouvoir, soit
dans l'impossibilit o l'on tait d'arriver jusqu' lui, quels que
fussent les mauvais traitements qu'il infliget aux trangers, aucune
punition ne pouvait l'atteindre. Que telle ft sa conviction, la chose
est parfaitement dmontre par sa brutalit toujours plus grande et
sa conduite toujours plus mchante, et toujours plus outrageante 
l'gard des captifs britanniques. Thodoros  la fin ne prit
aucune peine pour cacher son mpris pour les Europens et leurs
gouvernements.

Il savait qu'an mois d'aot 1864, il y avait dj un mois, une rponse
de sa lettre  la reine d'Angleterre tait arrive  Massowah: Qu'on
attende mon bon plaisir, fut la seule rponse qu'il fit lorsqu'on le
lui annona. Il est probable qu'il n'aurait jamais pris connaissance
de cette lettre et du message qui lui avait t envoy, si sa chute
rapide, n'avait vers la fin modifi sa conduite. Lorsque nous
arrivmes  Massowah en juillet 1864, Thodoros tait encore
tout-puissant,  la tte d'une grande arme, et matre de la plus
grande partie du pays. Sa campagne du Shoa en 1365 fut des plus
dsastreuses. Il perdit l non-seulement son clat royal, mais aussi
une grande partie de son arme. Les Gallas profitrent de l'occasion
et inquitrent sa retraite. Il pressentit alors sa chute, et
probablement il pensa que l'amiti de l'Angleterre pouvait lui tre
utile, peut-tre mme entrevit-il la possibilit d'amener cette
puissance  une capitulation en s'emparant de nous comme otages. Quoi
qu'il en soit, et bien qu'avec une apparente rpugnance, il nous
accorda la permission si longtemps dsire d'entrer dans le pays. Nous
pouvons comprendre maintenant jusqu' un certain point, cet trange
caractre d'homme si remarquable sous tant de rapports. Ayant quelques
notions des moeurs europennes, Thodoros et dsir ardemment possder
les avantages qu'elles procurent et dont il avait entendu parler: mais
comment y russir? L'Angleterre et la France lui rendraient-elles son
amiti en paroles, il avait besoin de faits, il ne pouvait se payer de
phrases. Il fut bientt convaincu qu'il pouvait impunment insulter
les trangers ou les envoys d'un Etat alli et il finit par croire,
aprs avoir maltrait les Europens, qu'il pouvait tout aussi bien
garder en otage un homme aussi important qu'un consul.




IV


La nouvelle de l'emprisonnement de M. Cameron arrive chez lui.--M.
Rassam est choisi pour aller  la cour de Gondar, o il est accompagn
par le docteur Blanc.--Dlais et difficults pour communiquer avec
Thodoros.--Description de Massowah et de ses habitants.--Arrive
d'une lettre de l'empereur.

Au printemps de 1864, une rumeur vague se rpandit qu'un potentat
africain avait emprisonn un consul britannique. Le fait parut si
trange que peu de personnes crurent  cette nouvelle. Il fut bientt
certain cependant qu'un empereur d'Abyssinie, nomm Thodoros, avait
enferm et charg de chanes le capitaine Cameron, consul accrdit
 cette cour, et avec lui plusieurs missionnaires tablis dans cette
contre. Une petite note au crayon du capitaine Cameron, fut porte 
M. Speedy, vice-consul  Massowah; elle renfermait le nombre et le nom
des captifs et donnait  entendre que leur largissement dpendait
entirement de la rception d'une lettre officielle, en rponse 
celle que le roi avait envoye quelques mois auparavant  la reine
Victoria.

Il est vident que beaucoup de difficults se prsentaient au sujet
de la demande exprime par le consul Cameron. Peu de personnes
connaissaient l'Abyssinie, et la conduite de son gouverneur tait si
singulire, si contraire  tous les prcdents, qu'il y avait de
quoi rflchir pour savoir comment se mettre en communication avec
l'empereur abyssinien sans exposer la libert de ceux qu'on enverrait.

Dans la correspondance officielle de l'Abyssinie se trouve une lettre
de M. Colquhoun, agent de Sa Majest et consul gnral d'Egypte, date
du Caire (10 mai 1864), dans laquelle ce Monsieur informe le comte
Russell, qu'on aura beaucoup de difficults pour arriver jusqu'
Thodoros. Il attendait en ce moment-l des nouvelles du gouvernement
de Bombay, pour savoir quels taient les moyens qu'il pourrait mettre
 la disposition de l'Angleterre, l'Egypte n'en ayant aucun de
praticable; il ajoutait: Except par Aden je ne vois rellement
aucune autre voie possible. Si seulement nous avions affaire  une
nature douce comme le dernier roi! mais il parat qu'il (Thodoros)
est sujet  des accs de rage qui parfois le privent de sa raison et
rendent _son approche dangereuse_.

Le 16 juin, le ministre des affaires trangres choisit, pour la
tche difficile et prilleuse de mandataire auprs de Thodoros,
M. Hormuzd Rassam, reprsentant politique rsidant  Aden. Des
instructions furent envoyes  ce dlgu afin qu'il se tnt
promptement prt  partir pour Massowah, pour aller solliciter
l'largissement du capitaine Cameron, ainsi que des autres Europens
dtenus par le roi Thodoros. Une lettre de Sa Majest la reine
d'Angleterre, une autre du patriarche cophte d'Alexandrie pour
l'Abouna, et une autre du mme au roi Thodoros, furent envoyes en
mme temps  M. Rassam dans le but de faciliter sa mission. M. Rassam
devait tre transport  Massowah sur un vaisseau de guerre; il devait
 la fois informer Thodoros de son arrive, lui porter une lettre de
la reine d'Angleterre, et par la mme occasion, faire remettre les
lettres du patriarche  l'Abouna et  l'empereur. Il devait attendre
une rponse  Massowah, avant de dcider s'il irait lui-mme ou s'il
enverrait la lettre de la reine pour la dlivrance du capitaine
Cameron. Les instructions ajoutaient que M. Rassam devait toutefois
adopter n'importe quelle dmarche qui lui paratrait la plus favorable
pour russir, mais il devrait surtout prendre garde de ne pas se
placer dans une position qui pt causer des embarras an gouvernement
britannique.

Or il arriva que, juste au moment o M. Rassam apprenait qu'il avait
t choisi pour remplir la tche difficile, de transmettre une lettre
de la reine d'Angleterre  l'empereur d'Abyssinie, nous devions aller
ensemble faire une excursion  Lahej, petite ville arabe, situe
environ  vingt-cinq milles d'Aden. Nous causmes longtemps sur
cette trange contre, et comme j'avais manifest un grand dsir
d'accompagner M. Rassam  la cour d'Abyssinie, cet ami proposa
aussitt au colonel Merewether, reprsentant politique  Aden, de
me le laisser accompagner dans sa mission; demande que le colonel
Merewether accorda immdiatement et qui fut promptement sanctionne
par le gouverneur de Bombay et le vice-roi de l'Inde. Nous dmes
attendre quelques jours la lettre de la reine Victoria, cette lettre
avait t retenue en Egypte pour tre traduite. Ce ne fut donc que le
20 juillet 1864 que M. Rassam et moi quittmes Aden pour nous rendre 
Massowah, sur le steamer de Sa Majest le _Dalhousie_.

Le 23 au matin,  une distance d'environ trente milles de la cte,
nous apermes le haut pays d'Abyssinie, form de plusieurs chanes
de montagnes superposes, courant toutes du nord au sud; les plus
loignes taient les plus leves. Quelques pics, entre autres le
Taranta, s'lvent  la hauteur d'environ 12  13 mille pieds.

A mesure que nous approchions, les contours du rivage devenant de plus
en plus distincts, nous apermes une petite le seme de blanches
maisons entoures de vertes pelouses et rflchissant leur ombre
protectrice dans l'eau tranquille de la baie, ce spectacle nous fit
prouver une sensation dlicieuse; on et dit que nous touchions
 l'un de ces lieux enchants de l'Orient, si souvent dcrits, si
rarement aperus, et vers lequel l'impatience de nos coeurs nous
poussait si ardemment, que l'allure vive de notre steamer nous
semblait trop lente encore. Mais petit  petit, comme nous approchions
de la cte, nos illusions disparurent une  une; les gracieuses
images s'vanouirent, et la ralit toute crue ne nous offrit que des
buissons marcageux, une berge sablonneuse et calcine, des huttes
sales et misrables.

Au lieu du demi-paradis que la distance avait fait miroiter devant
notre imagination, nous trouvmes (et malheureusement, nous restmes
assez longtemps pour constater le fait) que le pays de notre rsidence
temporaire pouvait se dcrire en trois mots: soleil brlant, salet et
dsolation.

Massowah (latitude 15,36N., longitude 39,30E.), est une de ces les
de corail qui abondent dans la mer Rouge; elle n'est leve que de
quelques pieds au-dessus du niveau de la mer; elle a un mille de
longueur et un quart de largeur. Vers le nord elle est spare de
la terre ferme par une petite baie d'environ 200 pas de largeur; sa
distance d'Arkiko, petite ville situe  l'extrmit ouest de la baie,
est d'environ deux milles. A un demi-mille au sud de Massowah, une
autre petite le de corail tout  fait parallle  la premire,
couverte de buissons et de plusieurs autres genres de vgtation, est
toute fire de possder la tombe d'un chelk vnr: elle est entre
Massowah et le pic Ajdem, la plus haute montagne formant la limite
mridionale de la baie.

Toute la partie occidentale de l'le de Massowah est couverte de
maisons; quelques-unes hautes de deux tages, sont bties en rocher de
corail, le restant se compose de petites huttes de bois avec des toits
en chaume. Les premires sont habites par les plus riches ngociants,
les reprsentants de la Turquie, quelques Banians, les consuls
europens, et enfin quelques marchands que leur malheureuse destine
a jets sur cette cte inhospitalire. Il n'y a pas un difice digne
d'tre mentionn: la rsidence du pacha n'est qu'un grand htel lourd
et remarquable seulement par sa salet. Pendant notre sjour, les
mauvaises odeurs produites par l'accumulation des salets dans la cour
et dans l'escalier du palais, n'taient pas supportables; il est plus
facile de se les imaginer que de les dcrire. Les quelques mosques
qui se trouvent  Massowah sont sans importance, ce sont de misrables
difices en corail blanchi. L'une d'elles toutefois, en construction
en ce moment, promet d'tre un peu mieux que les prcdentes.

Les rues, si toutefois on peut donner ce nom aux ruelles troites
et irrgulires qui serpentent entre les maisons, sont tenues assez
proprement; est-ce par l'intervention municipale ou en son absence? je
ne saurais le dire. Except devant la rsidence du pacha, aucun espace
n'est ouvert auquel on puisse donner le nom de place. Les maisons sont
pour la plupart bties les unes contre les autres, quelques-unes mme
sont construites sur pilotis. Le terrain a une telle valeur dans ce
pays si peu connu, qu'il donne lieu  de nombreuses contestations.

Le port est situ au centre de l'le, du ct oppos aux portes de la
ville, qui sont rgulirement fermes  huit heures du soir; la raison
de cette mesure, je ne saurais la dire, car il est impossible de
dbarquer dans aucune autre partie de l'le que sur la sale jete. Sur
le port, quelques huttes avaient t bties par le douanier et ses
employs; puis autour de ces dernires il s'en leva d'autres,
construites par les marchands et les Bdouins parfums au suif. Ce
sont eux qui enregistrent les entres, et exigent les impts selon
leur caprice, avant mme que les marchandises soient expdies aux
_Banians_, ou consignes dans le bazar pour la vente. Ce dernier est
une vilaine chose, bien que la partie importante de l'est de la ville.
Le beau Bdouin, le bashi-bozouk, la jeune fille indigne et les
flneurs de la ville, doivent trouver grand plaisir  hanter cet
endroit de la ville; car quoique _parfum_ d'exhalaisons impossibles 
dcrire, et tout fourmillant de mouches, cependant, toute une partie
de la journe c'est le rendez-vous d'une foule joyeuse et presse.

La partie est de la ville renferme le cimetire, les fontaines
publiques, la maison de la mission catholique-romaine et un petit
fort.

Le cimetire commence  la dernire maison de la ville; les limites
entre les vivants et les morts ne sont pas visibles. Pour profiter
de l'espace entre les spultures, les rservoirs publics sont placs
parmi les tombes! Et il n'y eu a que quelques-uns qui soient en bon
tat. Aprs les fortes pluies, le terrain dchir ouvre une issue aux
eaux qui se rendent dans les rservoirs, entranant les salets et les
dtritus accumuls pendant un an ou deux, et auxquels s'ajoutent
des fragments de corps humains prsentant tous les degrs de
dcomposition. L'eau n'en est pas moins estime et, chose trange, ne
produit aucun mauvais effet.

A l'extrmit nord et  l'extrmit sud de l'le, deux difices ont
t btis, l'un l'emblme de l'amour et de la paix, l'autre celui de
la haine et de la guerre: la maison des missions et le fort. Mais il
serait difficile de dire quel est celui qui a fait le plus de mal;
plusieurs inclinent  croire que c'est la demeure des rvrends Pres.
Le fort parat considrable, mais seulement  une grande distance; car
plus on approche plus il ressemble  un dbris des derniers ges, une
ruine croulante dj trop branle pour supporter plus longtemps ses
trois vieux canons, couchs sar le sol. Ce n'tait pas la peur des
ennemis qui les avait fait placer l, mais la frayeur du canonnier qui
avait perdu un bras en essayant de mettre le feu aux pices.--Du ct
oppos, la maison des missions conservant la blancheur immacule,
semble faire rayonner autour d'elle un sourire, invitant plutt que
repoussant l'tranger. Mais  l'intrieur, est-ce que ce ne sont que
des paroles d'amour qui branlent les chos de leurs dmes? Est-ce que
les paroles de paix sont les seules que laissent chapper ses murs?
Quoique des volumes tmoignent de son pass, et bien que l'histoire
de l'Eglise romaine soit crite en lettres de sang sur toute la terre
d'Abyssinie, nous voulons esprer que les craintes du peuple sont
sans fondement et que les missionnaires actuels, comme tous les
missionnaires chrtiens, s'efforcent de faire prosprer une seule
chose: la cause du Christ.

Massowah, de mme que tous les pays environnants, dpend de
l'Abyssinie, surtout par les secours qu'elle en reoit. Le _jovaree_
est la principale nourriture; le bl est peu en usage; le riz est la
nourriture favorite de la haute classe. Des chvres et des moutons
sont tus journellement au bazar, quelques vaches aussi dans de rares
occasions; la viande de chameau est la plus estime, mais,  cause de
la chert de cet animal, ce n'est que dans les grandes circonstances
qu'il est permis d'en tuer.

Les habitants tant musulmans, l'eau est leur boisson ordinaire; le
tej et l'araki (boisson faite avec du miel) sont cependant vendus au
bazar. La quantit d'eau fournie par les quelques rservoirs, en
assez bon tat pour la contenir, tant insuffisante pour toute la
population, on en apporte journellement des puits situs  quelques
milles au nord de Massowah et d'Arkiko. Une partie est transporte
dans des outres par les jeunes filles du village; l'autre partie est
amene dans des barques  travers la baie. D'o qu'elle vienne, cette
eau est toujours saumtre, surtout celle d'Arkiko. C'est pour cette
raison et aussi  cause d'une plus grande facilit dans le transport,
que cette dernire est meilleur march et achete seulement par les
plus pauvres habitants.

Afin d'viter d'inutiles rptitions, avant de parler de la
population, du climat, des maladies, etc., etc., il est ncessaire de
dire quelque chose du pays voisin.

Environ  quatre milles nord de Massowah se trouve _Haitoomloo_,
grand village d'environ mille feux, le premier endroit o nous avons
rencontr de l'eau douce; un peu plus d'un mille plus loin dans les
terres, nous rencontrmes _Moncullou_, village plus petit, mais mieux
bti. A un mille encore vers l'ouest se trouve le petit village de
_Zaga_. Ces quelques villages, y compris un petit hameau  l'est de
Haitoomloo, composent toute la partie habite de cette rgion strile.
Le plus rapproch des villages est ensuite _Ailat_, situ  environ
vingt milles de Massowah et bti sur la premire terrasse des
montagnes de l'Abyssinie,  environ 600 pieds au-dessus du niveau de
la mer. Tous les autres villages dont nous avons parl sont situs an
milieu d'une plaine sablonneuse et dsole; quelques mimosas, quelques
alos, de rares plantes de sn et de maigres cactus s'efforcent de
chercher leur nourriture dans ce sable brl. La rsidence des consuls
anglais et franais dans cette rgion brille comme une oasis dans le
dsert; ils y ont transport de grands pins afin d'acclimater cet
arbre dans ce pays, o du reste il pousse trs-bien.

Les puits sont la richesse des villages, leur vritable existence.
Trs-probablement, les huttes ont t ajoutes aux huttes dans leur
voisinage jusqu' ce que des villages entiers se sont levs, toujours
entours par une tendue dserte et brle. Les puits y sont au nombre
de vingt. Plusieurs anciens puits sont ferms, souvent de nouveaux
puits sont creuss afin d'entretenir un approvisionnement constant
d'eau. La raison pour laquelle on abandonne les anciens puits, c'est
qu'au bout d'un certain temps l'eau en devient saumtre, tandis que
dans ceux qu'on a nouvellement creuss l'eau est toujours douce. Cette
eau provient de deux sources diffrentes: d'abord des hautes montagnes
du voisinage. La pluie qui filtre et imprgne le sol ne peut pntrer
que jusqu' une certaine profondeur  cause de la nature volcanique de
la couche infrieure, et forme une nappe qui toujours se rencontre 
une certaine profondeur. Ensuite, l'eau vient aussi par infiltration
de la mer. Les puits, quoique creuss  environ quatre milles de
la cte, sont profonds d'environ vingt ou vingt-cinq pieds et par
consquent au-dessous du niveau de la mer.

La preuve d'un courant souterrain, d  la prsence des hautes chanes
de montagnes, devient plus vidente  mesure que le voyageur avance
dans l'intrieur du pays; quoique le terrain soit toujours sablonneux
et strile, cependant on aperoit une certaine vgtation, les arbres
et les arbrisseaux deviennent de plus en plus abondants et d'une plus
haute taille. A quelques milles dans l'intrieur des terres, pendant
les mois d't, il est toujours possible de se procurer de l'eau en
creusant  quelques pieds dans le lit dessch d'un torrent.

Il m'est souvent venu  la pense que le bien qu'avaient produit les
puits artsiens dans le Sahara, ils pouvaient aussi le produire dans
ces rgions. La localit semble mme plus favorable, et j'espre que
ces pays dsols du Samhar, de mme que le grand dsert africain,
seront un jour transforms en une fertile contre.

Tels qu'ils sont, ces puits peuvent encore tre d'une grande utilit.
A notre arrive  Moncullou, nous trouvmes l'eau des puits dpendant
de la rsidence du consul  peine potable,  cause de son got
saumtre; nous nettoymes le puits, une grande quantit de sable d'un
got sal en fut extraite et nous creusmes jusqu' ce que le roc
appart. Le rsultat de nos travaux fut que nous emes le meilleur
puits du pays, et que plusieurs demandes de notre eau nous furent
faites, de la part mme du pacha. Malheureusement, les anctres des
Moncullites actuels n'avaient jamais fait une semblable chose, et
comme toute innovation est toujours dteste par les races  demi
civilises, le fait fut admir mais non imit.

Arkiko,  l'extrmit de la baie, est plus prs des montagnes que les
villages situs au nord de Massowah, mais le village est entirement
bti sur la berge; les puits, qui ne sont pas  cent pas de la
mer, sont tous beaucoup moins profonds que ceux du ct nord, par
consquent, les eaux de la mer, ayant un trajet beaucoup plus court 
parcourir, retiennent une plus grande quantit de particules salines,
de sorte que, s'il ne s'y mlait une petite quantit d'eau douce des
montagnes, elle serait tout  fait impotable.

Dans le voisinage de Massowah se trouvent plusieurs sources d'eaux
thermales. Les plus importantes sont celles d'Adulis et d'Ailat.
Pendant l't de 1865 nous fmes une petite excursion dans la baie
d'_Annesley_, pour visiter le pays. Les ruines d'_Adulis_ sont 
plusieurs milles de la cte, et  l'exception de quelques fragments de
colonnes brises, elles ne renferment aucune trace des premires et
importantes colonies. Cette localit est beaucoup plus chaude que
Massowah; on ne voyait aucune vgtation, ni aucune trace d'habitation
sur ces bords dsols. Figurez-vous quelle fut notre surprise, en
traversant le mme pays an mois de mai 1868, d'y trouver des ports,
des chemins de fer, des bazars, etc., etc., enfin, une ville bruyante
qui avait surgi an milieu du dsert.

Les sources d'Adulis[9] sont seulement  quelques centaines de pas des
bords de la mer; elles sont environnes de champs de verdure couverts
d'une puissante vgtation et sont le rendez-vous de myriades
d'oiseaux et de quadrupdes, qui, matin et soir, arrivent par essaims
pour se dsaltrer.

A Ailat[10] les sources chaudes surgissent d'un rocher basaltique,
sur un petit plateau, entre de hautes montagnes tailles a pic. A sa
source la temprature est de 141 degrs Fahrenheit[11], mais comme ses
eaux serpentent le long de diffrents ravins, elles se refroidissent
graduellement jusqu' ce qu'elles ne diffrent presque pas des
ruisseaux qui coulent des autres montagnes. Elles sont bonnes  boire,
et employes par les habitants d'Ailat pour tous leurs besoins
usuels; elles sont mme trs-estimes des Bdouins. A cause de leurs
proprits mdicales, un grand nombre de personnes affluent 
ces bains naturels, qui naissent an milieu de rochers ravins et
volcaniques, et qui contribuent au soulagement d'une grande varit
de maladies. Par ce que j'ai pu recueillir, il parat qu'elles sont
surtout bonnes dans les rhumatismes chroniques et les maladies de la
peau. Probablement, dans ces cas, toute espce d'eaux chaudes agirait
de la mme manire, vu l'tat morbide des tguments chez ces races
sales et qui ne se lavent jamais.

La population de Massowah, y compris les villages environnants (autant
que j'en puis tre certain), s'lve  environ 10,000 habitants. Le
peuple de Massowah est loin d'tre une race pure; an contraire, c'est
un mlange de sang turc, de sang arabe et de sang africain. Les traits
sont gnralement bons, le nez est droit, les cheveux chez la plupart
sont courts et boucls; la peau est brune, les lvres souvent
paisses, les dents gales et blanches. Les hommes sont d'une taille
moyenne; les femmes sont au-dessous de la moyenne, beaucoup trop
petites pour leur grosseur. Au point de vue moral ce peuple est
ignorant et superstitieux, n'ayant conserv que quelques-unes des
vertus de ses anctres, mais ayant gard tous leurs vices. Il y a une
grande diffrence chez ces hommes entre ceux qui portent le turban et
de longues chemises blanches, et les malheureux qui s'occupent des
travaux grossiers, qui ne sont ceints que d'un simple tablier de cuir,
et vont par bandes  la recherche de leur nourriture et de leur eau.
Les premiers vivent je ne suis comment. Ils se donnent le titre de
marchands! Il est vrai que trois ou quatre fois par an une caravane
arrive de l'intrieur, mais d'ordinaire, sauf une ou deux outres de
miel et quelques sacs de _jovaree_, ils n'apportent rien avec eux.
Quelles peuvent tre les affaires de cinq cents marchands! Comment la
valeur de cinquante francs de miel environ, et 250  300 francs de
grain peuvent-ils procurer un bnfice suffisant pour babiller et
nourrir non-seulement les ngociants eux-mmes, mais aussi leur
famille? C'est un problme que j'ai en vain cherch  rsoudre.

Dans les pays orientaux, les enfants, loin d'tre une charge pour les
pauvres, sont souvent une source de richesses; il en est ainsi du
moins  Massowah; les jeunes filles de Moncullou rapportent un joli
revenu  leurs parents. J'ai connu des gros et forts compagnons, mais
paresseux, se tranant tout le jour  l'ombre de leur hutte, et
qui vivaient du charriage de deux ou trois petites filles qui
journellement faisaient plusieurs fois le voyage  Massowah, pour
porter des outres pleines d'eau. Les porteuses d'eau out en gnral de
huit  seize ans. Les plus jeunes sont assez jolies, petites mais bien
faites, leurs cheveux, proprement tresss, tombent sur les paules.
Une petite toffe de coton, partant de la ceinture jusqu'au genou, est
le seul ornement des plus pauvres. Celles qui sont plus aises portent
de plus une autre toffe gracieusement attache  leurs paules comme
le plaid cossais. Leur narine droite est orne d'un petit anneau de
cuivre; lorsqu'elles peuvent remplacer le plaid par une chemise orne
de boutons, c'est beaucoup plus estim; aussi pendant notre sjour,
nos boutons furent-ils mis  contribution.

Si nous considrons que Massowah est situe sous les tropiques,
qu'elle ne possde aucun courant d'eau, qu'elle est entoure de
dserts brlants, et que de plus il y pleut rarement, nous arriverons
 cette conclusion que le climat doit en tre brlant et aride.

De novembre  mars, les nuits sont froides et pendant le jour, dans
une maison ou sous une tente, la temprature est agrable; mais du
mois d'avril au mois d'octobre, les nuits sont lourdes et souvent
touffantes. Pendant ces mois de chaleur, deux fois par jour, le matin
avant le rveil de la brise de mer et le soir lorsqu'elle est tombe,
tous les animaux de la cration, btes et gens, sont saisis d'une
sorte d'engourdissement. Le calme parfait qui rgne alors vous saisit
de crainte et il produit un douloureux effet.

Du mois de mai an mois d'aot, il y a de frquents ouragans de sable.
Ils commencent d'habitude  quatre heures de l'aprs-midi (quelquefois
cependant le matin), et leur dure peut varier de quelques minutes
seulement  une couple d'heures. Longtemps avant que l'ouragan clate,
l'horizon vers le nord-nord-ouest est tout  fait sombre; un nuage
noir s'tend de la mer  la chane de montagnes, et, en avanant, il
obscurcit le soleil.

Quelques minutes d'un calme profond s'coulent, puis tout  coup la
noire colonne s'approche; tout semble disparatre devant elle, et le
rugissement de la terrible tempte de vent et de sable dchane sur
la terre est vraiment sublime dans son horreur. Le vent chaud et
sec qui souffle aprs le vent de la mer parat froid, bien que le
thermomtre monte  100 ou 115 degrs. Aprs la tempte, une douce
brise de terre se fait sentir et dure quelquefois toute la nuit. On ne
peut se figurer la quantit de sable transporte par ces ouragans. Il
est de fait que, pendant la tempte, nous ne pouvions distinguer 
une trs-courte distance les plus gros objets, comme une tente, par
exemple.

Il pleut rarement; seulement en aot et novembre il fait quelques
ondes.

En ce qui concerne les Europens, le climat, tel que nous I'avons
dcrit, ne peut tre considr comme nuisible; il dbilite et
affaiblit le systme, et prdispose aux maladies des tropiques, mais
il les engendre rarement. J'ai t tmoin de quelques cas de scorbut
dus  l'eau saumtre et  l'absence de vgtaux; mais ces cas ne se
propagrent pas, ou du moins je n'en ai pas connaissance, et, pendant
tout mon sjour, je n'en ai compt que trois ou quatre cas. Les
fivres sont communes parmi les naturels aprs la saison des pluies;
mais bien qu'il y ait de temps  autre quelques cas de fivres
pernicieuses, cependant le plus souvent ce ne sont que des fivres
intermittentes qui cdent promptement au traitement ordinaire.

La petite vrole de tout temps y fait de terribles ravages.
Lorsqu'elle clate, un cas bnin est choisi, et l'on inocule le virus
 une grande quantit de gens. La mortalit est considrable parmi
ceux qui subissent l'opration. Plusieurs fois en t j'ai reu du
virus, et j'ai essay de l'inoculer. Dans aucun cas il n'a pris; je
l'attribuais  l'extrme chaleur du climat, mais pendant les froids je
renouvelai l'opration, et je ne russis pas davantage. Les cas les
plus nombreux de mortalit sont dus aux accouchements, chose trange,
ainsi que dans toutes les contres de l'est, o la femme est
sdentaire. Les usages du pays sont aussi pour beaucoup dans ce
rsultat. Aprs son accouchement, la femme est place sur un _alga_
ou petit lit indigne, sous lequel est entretenu un feu de plantes
aromatiques, capable de suffoquer la femme nouvellement dlivre.
Les cas de diarrhe furent frquents pendant l't de 1865, et la
dyssenterie,  la mme poque, causa plusieurs morts. Ou rencontre
rarement des maladies des yeux, except de simples inflammations
produites par la chaleur et l'clat du soleil. Je souffris moi-mme
d'une ophthalmie, et je fus oblig de retourner  Aden pendant
quelques semaines. Je n'ai rencontr aucun cas de maladie de poumons,
et les affections des bronchites semblent entirement inconnues. J'ai
soign un cas de nvralgie et un de rhumatisme goutteux.

Pendant plusieurs annes, les sauterelles avaient caus de grands
dommages aux rcoltes. En 1864, elles amenrent une telle disette,
une telle chert des objets de premire ncessit, qu'en 1865 les
provinces du Tigr, de l'Hamasein, du Bogos, etc., qui avaient t
entirement ravages par les essaims de sauterelles, se trouvrent
sans aucun approvisionnement de l'intrieur. Le gouverneur du pays
envoya  Hodeida et dans d'autres ports pour demander des grains et
du riz, afin d'chapper  l'horreur d'une famine complte. Toutefois,
beaucoup d'habitants moururent, car une grande partie de ces
misrables  moiti affams furent victimes d'une maladie semblable au
cholra. Ce dernier flau fit son apparition en octobre 1865, comme
nous faisions nos prparatifs pour un voyage  l'intrieur. L'pidmie
se fit cruellement sentir. Tous ceux qui avaient souffert de
l'insuffisance de nourriture ou de sa qualit infrieure devinrent
aisment la proie du flau; un bien petit nombre de ceux qui furent
atteints en rchapprent. Pendant notre rsidence  Massowah, cinq
membres de la petite communaut d'Europens moururent; deux furent
frapps d'apoplexie, deux s'teignirent de faiblesse, et un autre
mourut du cholra. Je ne soignai aucun de ces malades. Le pacha
lui-mme fut plusieurs fois sur le point de mourir d'une grande
faiblesse et d'une perte complte de forces dans les organes
digestifs. Il fut guri par des bains de mer pris  propos.

Les Bdouins du Samhar, comme tous les sauvages bigots et ignorants,
ont une grande confiance dans les charmes, les amulettes et les
exorcismes. L'homme qui exerce la mdecine est gnralement g;
c'est un cheik, respectable voyant, grand bltre  la mine bate. Sa
prescription habituelle consiste  crire quelques ligues du Koran sur
un morceau de parchemin, puis il en lave l'encre avec de l'eau, qu'il
fait boire an malade. D'autres fois, le passage est crit sur un
petit carr de cuir rouge et appliqu sur le sige de la maladie. Le
_mullah_ est un rival du cheik, bien qu'il s'applique aussi l'entire
efficacit des Paroles de la Vache rvle, il opre plus rapidement
son traitement en crachant plusieurs fois sur la personne malade,
ayant soin, entre chaque expectoration, de marmotter des prires
favorables pour chasser le malin esprit, qui, s'il n'avait t
combattu auparavant, essayerait d'empcher l'effet bienfaisant du
crachat. Massowain se flatte eu outre d'avoir un praticien _selon la
formule_, dans la personne d'un vieux bashi-bozouk. Bien que suprieur
en intelligence au cheik et au mullah, ses connaissances mdicales
sont bien restreintes. Il possde quelques remdes qui lui out t
donns par des voyageurs; mais comme il ignore compltement leurs
proprits et la quantit voulue a employer, aussi les garde-t-il fort
sagement sur une tagre, pour la grande admiration des indignes, et
fait usage de quelques simples avec lesquelles, s'il n'opre pas de
merveilleuses cures, du moins il ne fait pas de mal. Notre _confrre_
n'est pas beaucoup recherch, quoiqu'il en impose  la crdulit des
gens du pays. Lorsque nous nous sommes rencontrs en _consultation_,
il a toujours tmoign une grande modestie, reconnaissant parfaitement
son ignorance.

Massowah, ainsi que je l'ai dj constat, est btie sur un rocher
de corail. La plus grande partie de la cte est forme de pareils
rochers, qui s'lvent en falaises quelquefois  la hauteur de 30
pieds au-dessus du niveau de la mer. Plus loin dans les terres[12],
les rochers volcaniques commencent  se montrer, sems de tout ct et
comme jets ngligemment sur la plaine sablonneuse; d'abord isols et
comme servant de limite dans les champs, ils se rapprochent bientt,
croissant en nombre et en hauteur, jusqu' ce qu'ils atteignent la
montagne elle-mme, o chaque pierre atteste sa provenance volcanique.

La flore de ce pays est peu varie et appartient, sauf quelques
rares exceptions,  la famille des lgumineuses.--Plusieurs varits
d'antilopes rdent dans le dsert. Les perdrix, les pigeons et
quelques espces de palmipdes y arrivent en grand nombre  certaines
saisons de l'anne. A part ces derniers, on ne rencontre aucun autre
animal utile  l'homme. Les principaux htes de ces contres sont
les hynes, les serpents, les scorpions et une quantit innombrable
d'insectes.

Nous demeurmes  Massowah du 23 juillet 1864 au 8 aot 1865, date de
notre dpart pour l'Egypte, o nous allions dans le but de recevoir
des instructions, lorsque nous remes une lettre de l'empereur
Thodoros. Massowah ne nous offrait aucune attraction; la chaleur
tait si intense parfois, que nous ne pouvions pas respirer; nous
soupirions ardemment aprs notre retour  Aden et aux Indes, car nous
avions abandonn tout espoir de faire accepter notre mission par
l'empereur d'Abyssinie. Aucune peine n'avait t pargne, aucun
obstacle ne s'tait prsent qu'on n'et essay de le vaincre,
aucune chance possible pour obtenir des informations sur l'tat des
prisonniers ou pour les secourir n'avait t nglige. Tous les moyens
avaient t employs pour persuader l'obstin monarque de rclamer la
lettre qu'il affirmait tre si dsireux de recevoir. Le jour mme
de notre arrive  Massowah, nous avions fait tous nos efforts pour
engager des messagers  partir pour la cour abyssinienne et informer
Sa Majest thiopienne, que des officiers taient arrivs  la cte,
porteurs d'une lettre de Sa Majest la reine d'Angleterre. Mais telle
tait la crainte du nom de Thodoros, que ce ne fut qu'avec beaucoup
de difficults et sur la promesse d'une large rtribution, que nous
pmes dcider quelques personnes  accepter cette mission. Le soir du
24, le lendemain de notre arrive, nos messagers partirent chargs de
remettre  l'Abouna et  l'empereur des lettres du patriarche et de M.
Rassam. Nos envoys promirent d'tre de retour avant la fin du mois.

M. Rassam, dans sa lettre  l'empereur Thodoros, l'informait fort
convenablement qu'il tait arriv  Massowah le jour prcdent,
porteur d'une lettre de Sa Majest la reine d'Angleterre  l'adresse
de Sa Majest l'empereur Thodoros, et qu'il dsirait la remettre en
main propre. Il l'informait galement qu'il attendait la rponse 
Massowah, et qu'il dsirait, si Sa Majest voulait qu'il l'apportt
lui-mme, qu'on lui fournt une escorte sre. Toutefois il laissait
le choix  Thodoros de faire prendre la lettre ou de renvoyer les
prisonniers accompagns d'une personne digne de confiance,  laquelle
on dlivrerait la lettre de la reine d'Angleterre. Il terminait en
avertissant Sa Majest que son ambassade  la reine Victoria avait t
agre, et que si elle atteignait la cte avant le dpart de M. Rassam
pour Aden, il prendrait toutes les mesures ncessaires pour qu'elle
parvnt en Angleterre en sret.

Un mois, six semaines, deux mois s'coulrent dans l'attente
incessante du retour de nos messagers. Toutes les suppositions furent
puises. Peut-tre, disait-on, les messagers n'ont pu arriver; il est
possible que le roi les ait retenus; peut-tre ont-ils perdu ce qui
leur avait t remis, en traversant quelque rivire, etc., etc. Mais
comme aucune nouvelle positive ne pouvait tre obtenue sur l'exacte
condition des captifs, il tait impossible de rester plus longtemps
dans un tel tat d'incertitude. Cependant M. Rassam tenta encore
une fois d'expdier de nouveaux messagers, non sans de grandes
difficults, leur remettant une copie de sa lettre du 24 juillet,
accompagne d'une note explicative. D'un autre ct, des envoys
secrets taient en mme temps expdis an camp de l'empereur, pour
s'informer du traitement subi par les captifs, ainsi que dans
diffrentes parties du pays, d'o nous supposions qu'il tait possible
d'obtenir quelques renseignements. Peu de temps aprs, ayant russi 
nous assurer du nom de quelques-uns des _gens de Gaffat_ qui avaient
t autrefois en relation avec le capitaine Cameron, nous leur
crivmes une lettre en anglais, en franais et en allemand, ne
sachant quelle langue ils parlaient, les suppliant de nous informer
quelles mesures il y aurait  prendre afin d'obtenir l'largissement
des prisonniers.

Nous attendmes encore sur cette plage dserte de Massowah, esprant
toujours cette rponse tant dsire; rien n'arriva, mais le jour de
Nol nous remes quelques lignes de MM. Flad et Schimper, les deux
Europens auxquels nous avions crit. Ils nous informaient tous les
deux, que les infortunes qui avaient fondu sur les Europens taient
dues  ce qu'il n'avait pas t rpondu  la lettre de l'empereur, et
ils suppliaient M. Rassam d'envoyer au plus tt la lettre qu'il avait
apporte pour Sa Majest. Cependant M. Rassam pensait qu'il n'tait
pas convenable que le gouvernement britannique fort l'empereur 
recevoir une lettre signe par la reine d'Angleterre, lorsque ce
dernier, par son refus constant de prendre connaissance de cette
susdite lettre, montrait clairement que ses dispositions taient
changes et qu'il ne s'en souciait plus.

Sur ces entrefaites arrivrent quelques serviteurs des prisonniers,
porteurs de lettres de leurs matres; d'autres personnes avaient t
expdies de Massowah et des lettres, des provisions, de l'argent
taient ainsi rgulirement envoys aux captifs qui, en retour, nous
informaient de leur tat et des faits et gestes de l'empereur. Notre
prsence  Massowah n'avait pas eu peut-tre une grande importance
politique; cependant sans les secours et l'argent que nous envoymes
aux prisonniers, leur misre aurait t dcuple, si mme ils
n'avaient pas succomb aux privations et aux souffrances.

Les amis des captifs et le public lui-mme, presque partout, sans
tenir compte des efforts faits par M. Bassam pour accomplir sa
mission, et des grandes difficults qu'il avait rencontres,
attribuaient le manque de russite  l'inactivit du reprsentant de
l'Angleterre. Plusieurs conseils furent donns, quelques-uns furent
suivis, mais on n'obtint aucun rsultat. Le bruit circulait que l'une
des raisons de Sa Majest pour ne pas nous donner une rponse, c'tait
que notre mission n'avait pas une importance suffisante, et qu'il se
regardait comme offens et ne consentirait jamais  nous reconnatre.
Pour obvier  cette difficult, en fvrier 1865, le gouvernement
dcida d'adjoindre  notre ambassade an autre officier militaire;
ainsi que les journaux de cette poque le rapportaient, on esprait
obtenir beaucoup de ces nouvelles dmarches. En consquence le
lieutenant Prideaux, du corps de rserve de Sa Majest Britannique 
Bombay, arriva en mai  Massowah. Comme ou devait s'y attendre, sa
prsence sur la cte n'eut aucune influence sur l'esprit de Thodoros.
Le seul avantage que nous acqumes par sa prsence  la mission, ce
fut d'avoir un agrable compagnon, qui fut ainsi condamn  passer
avec moi, dans une tente, sur le rivage de la mer, les mois les plus
chauds de l'anne, dans le brlant climat de Massowah. Plusieurs mois
s'coulrent; toujours point de rponse. La condition des prisonniers
tait des plus prcaires; c'tait avec beaucoup d'apprhension qu'ils
voyaient venir une autre saison de pluie. Leurs lettres taient
dsespres, et bien que nous eussions fait tous nos efforts pour leur
fournir de l'argent et un peu de confort, cependant la distance et la
rbellion de quelques provinces du pays, nous rendirent impossible de
les approvisionner selon leurs besoins.

A la fin de mars, nous nous dterminmes  tenter un dernier effort,
et  demander notre rappel si la chose chouait. Nous avions entendu
raconter par Samuel, comment il avait t ml  cette affaire, et
nous savions qu'il jouissait sous quelque rapport de la confiance de
son matre. Ds que nous l'emes inform que nous dsirions faire
parvenir une lettre, il nous assura qu'avant quarante jours nous
aurions une rponse. Encore une fois nos esprances se rveillrent
et nous crmes  une russite. Les quarante jours s'coulrent, puis
deux, puis trois mois et nous n'entendmes parler de rien. Il semblait
qu'une fatalit atteignt tous nos messagers; quelle que ft la classe
 laquelle ils appartinssent, simples paysans, serviteurs du nab, ou
attachs  la cour de Thodoros, le rsultat tait toujours le mme,
non-seulement ils ne rapportaient aucune rponse, mais nous ne les
revoyions plus.

Le temps dsign pour la mission de M. Rassam  Massowah tant pass,
sans avoir donn aucun rsultat satisfaisant, il fut dcid  la fin
que l'on recourrait  un autre moyen.

Au mois de fvrier 1865, un Cophte, Abdul Melak, se prsenta an
consulat de Jeddah, prtendant arriver d'Abyssinie porteur d'un
message de l'Abouna an consul gnral anglais en Egypte. Il affirmait
que s'il obtenait du consul gnral une dclaration par laquelle
on s'engagerait, si l'empereur relchait les prisonniers,  ne pas
poursuivre l'offense qui avait t faite  la nation anglaise,
l'Abouna de son ct se faisait fort d'obtenir la libration des
prisonniers et garantissait leur scurit. Cet imposteur, qui n'avait
jamais t en Abyssinie, donna des dtails si tonnants qu'il en
imposa compltement an conseil de Jeddah et au consul gnral. Le fait
cependant qu'il prtendait avoir travers Massowah sans se prsenter
 M. Rassam, tait dj suspect; si ces messieurs avaient possd les
plus lgres connaissances sur l'Abyssinie, ils auraient dcouvert la
supercherie, lorsque le soi-disant dlgu acheta quelques prsents
_convenables_ pour l'Abouna, avant de partir pour sa mission. En
Abyssinie, le tabac est regard comme impur par les prtres; aucun
d'eux ne fume, et en admettant mme, que dans sa vie prive, l'Abouna
et de temps en temps quelque faiblesse pour ce vgtal, toutefois il
aurait pris grand soin de garder la chose aussi secrte que possible.
Ainsi lui prsenter une pipe d'ambre aurait t une insulte gratuite
faite  un homme, qui tait suppos devoir rendre un service
important. C'tait la marque la plus irrcusable d'un manque complet
de connaissance des usages des prtres d'Abyssinie. Cependant on fit
partir cet homme, qui vcut plusieurs mois parmi les tribus arabes,
situes entre Kassala et Metemma, protg par le certificat qui le
dclarait ambassadeur et le recommandait  la protection des tribus
qu'il traversait. Nous le rencontrmes non loin de Kassala. Il
confessa la trahison dont il s'tait rendu coupable, et fut tout
rjoui en apprenant que nous n'avions pas l'intention d'en appeler aux
autorits turques pour le faire prisonnier.

Le gouvernement dcida enfin de nous rappeler et dsigna pour nous
remplacer M. Palgrave, le voyageur arabe si distingu.

Au commencement de juillet, nous fmes une courte excursion dans
le pays d'Habab, situ au nord de Massowah;  notre retour nous
rencontrmes dans le dsert de Chab des parents du nab, qui nous
informrent qu'Ibrahim (de la famille de Samuel) tait de retour avec
une rponse de Sa Majest et qu'il nous attendait impatiemment; que
nos premiers messagers avaient obtenu l'autorisation de partir; mais
ce qui tait encore plus rjouissant, c'tait la nouvelle apporte
par eux que Thodoros, par gard pour nous, avait relch le consul
Cameron et ses compagnons de captivit. Le 12 juillet, Ibrahim arriva.
Il nous donna de nombreux dtails touchant l'largissement du consul;
rcit qui fut confirm quelques jours aprs par un ami de ce dernier
ainsi que par nos premiers dlgus. Je crois, d'aprs ce que j'ai
appris plus tard, que Thodoros fut le premier auteur du mensonge,
eu donnant ordre  ses officiers, publiquement et en prsence des
messagers, de dlivrer de ses fers le consul Cameron. Seulement les
messagers ajoutrent d'eux-mmes  ceci, qu'ils avaient vu le consul
Cameron _aprs_ son largissement.

La rponse que Thodoros  la fin accordait  toutes nos demandes
rptes, n'tait ni courtoise, ni mme polie; elle n'tait ni
scelle, ni signe. Il nous ordonnait de partir par la route longue
et malsaine du Soudan, et arrivs  Metemma, il nous ordonnait de
l'informer de notre prsence, afin qu'il nous fournt une escorte.
Nous ne fmes pas du tout ce que nous disait la lettre. Cette lettre
semblait plutt l'oeuvre d'un fou, que d'un tre raisonnable. J'en
choisis quelques extraits comme curiosit dans son genre. Il disait:

L'Abouna Salama, un juif nomm Kokab (M. Stern), et un autre appel
consul Cameron (envoy par vous) sont la cause que je ne vous ai pas
crit en mon nom. Je les ai traits avec honneur et avec amiti
dans ma capitale. Et lorsque je les traitais ainsi en ami et que je
m'efforais de cultiver l'amiti de la reine d'Angleterre, ils m'ont
trahi.

Plowden et Johannes (John Bell), qui taient aussi Anglais, out t
tus dans mon pays. Par le pouvoir que j'ai reu de Dieu, j'ai veng
leur mort sur leurs meurtriers. A cause de cela les trois personnages
dj nomms abusrent de cela et me dnoncrent comme meurtrier
moi-mme. Ce Cameron, (qui s'appelle consul) se prsenta  moi comme
serviteur de la reine d'Angleterre. Je lui fis prsent d'une robe
d'honneur de mon pays et lui fournis les provisions de son voyage. Je
lui demandai de me mettre en relation d'amiti avec sa reine.

Lorsqu'il partit pour sa mission, il alla sjourner quelque temps
parmi les Turcs, puis revint vers moi.

Je lui demandai alors des nouvelles de la lettre que j'avais envoye
par son entremise  la reine d'Angleterre. Il me rpondit qu'il
n'avait aucune connaissance de cette lettre. Qu'ai-je fait, je vous le
demande, pour qu'ils me hassent et me traitent de la sorte? Par le
pouvoir de Dieu, mon Crateur, je garde le silence.

Sur ces entrefaites, le steamer _Victoria_ arriva  Massowah le 23
juillet; nous n'avions encore reu aucune lettre du consul Cameron
ni des autres captifs. Par le _Victoria_ nous fmes informs que M.
Rassam tait rappel et que M. Palgrave le remplaait. Mais les choses
avaient soudainement chang et M. Rassam ne pouvait qu'en rfrer au
gouvernement pour de nouvelles instructions. Nous partmes alors pour
l'Egypte, o nous arrivmes le 5 septembre.

Par l'intermdiaire du consul gnral de Sa Majest, le gouvernement
avait appris que nous avions reu une lettre de Thodoros, nous
accordant la permission d'entrer en Abyssinie; que la lettre manquait
de courtoisie et n'tait pas signe; que le consul Cameron avait t
mis en libert, et, bien que M. Cameron et toujours insist auprs de
nous pour que nous ne partissions pas pour l'intrieur de l'Abyssinie
sans un sauf-conduit, nous dmes promptement partir, le gouvernement
considrant la chose comme opportune. On donna ordre  M. Palgrave de
rester et  M. Rassam, son compagnon, de partir; une certaine somme
nous fut remise pour des prsents; des lettres du gouverneur du Soudan
furent obtenues; et les provisions et les objets ncessaires au voyage
tant achets, nous retournmes  Massowah o nous arrivmes le 25
septembre. L nous apprmes que des envoys des prisonniers taient
arrivs; qu'ils avaient t pris par des soldats; et qu'ils avaient
rapport verbalement que, loin d'avoir t relchs, les captifs
avaient vu de nouvelles chanes s'ajouter aux premires. Comme nous ne
pouvions trouver personne pour nous accompagner  travers le dsert du
Soudan, (le climat en tant trs-malsain  cette poque de l'anne,
nous tions an milieu d'octobre), nous pensmes qu'il tait convenable
d'aller  Aden, afin d'obtenir des informations exactes sur les
lettres des captifs ainsi que sur leur condition actuelle. L nous
tnmes conseil avec le reprsentant politique de ce poste sur la
convenance de condescendre  la requte de l'empereur, vu l'aspect
nouveau et tout diffrent sous lequel se prsentaient les choses.

Quoique le capitaine Cameron, dans toutes ses premires lettres, et
constamment insist auprs de nous pour nous engager  ne pas entrer
en Abyssinie, toutefois dans le dernier billet reu il nous suppliait
de venir tout de suite; que si nous condescendions  ce dsir nous
aurions la preuve des grands prils que couraient les prisonniers. Le
rsident politique alors, prenant en considration le dernier appel du
capitaine Cameron  M. Rassam, consentit  la demande de Thodoros et
nous engagea  partir, esprant un bon rsultat de ce voyage.

Aprs un court sjour  Aden, nous entrmes encore  Massowah, et le
plus promptement possible, nous fmes nos arrangements pour le long
voyage que nous avions en perspective. Malheureusement le cholra
venait de faire son apparition, les indignes n'taient pas disposs
 traverser les plaines de Braka et de Taka,  cause de la fivre
pernicieuse, jamais aussi mortelle qu' cette poque de l'anne, et il
fallut requrir toute l'influence des autorits locales pour assurer
notre prompt dpart.


Notes:

[9]Peu de temps avant notre dpart pour l'intrieur de l'Abyssinie,
plusieurs chantillons de ces eaux avaient t recueillis et envoys 
Bombay pour tre analyss.

[10] Ces eaux out t envoyes  Bombay en novembre 1864.

[11] 78, 34 centigrades.

[12] Au del de Moncullou et de Haitoomloo.




V.


De Massowah  Kassala.--Une digression.--Le nabab.--Aventures de
M. Marcopoli.--Le Beni-Amer.--Arrive  Kassala.--La rvolte
nubienne.--Tentative de M. le comte de Bisson pour fonder une colonie
dans le Soudan.

Dans l'aprs midi du 15 octobre, tous nos prparatifs tant  peu prs
complets, la mission, compose de M. H. Rassam, du lieutenant W.-F.
Prideaux, de l'tat-major de Sa Majest  Bombay, et de moi-mme,
partit pour cette dangereuse entreprise. Nous tions accompagns par
un neveu du nab d'Arkiko. Une escorte de Turcs irrguliers avait t
gracieusement envoye par le pacha, pour protger nos six chameaux
chargs de notre bagage, de nos provisions et des prsents destins au
monarque thiopien. Nous prmes aussi avec nous quelques Portugais,
des serviteurs indiens et des indignes de Massowah, comme muletiers.

Au commencement d'un voyage, il manque toujours quelque chose. Dans
cette circonstance, plusieurs chameliers se trouvrent dpourvus de
cordes. Les malles, les porte-manteaux furent sems sur la route,
et la nuit tait dj avance, lorsque le dernier chameau atteignit
Moncullou. Une halte devint de toute ncessit. Cet arrt momentan
fut fait dans l'aprs-midi du 16. De Moncullou, notre route traversait
vers le nord ouest le pays de Chob, triste dsert de sable, coup par
deux torrents, gnralement  sec; n'importe dans quelle saison, on
peut obtenir une eau bourbeuse en creusant leur lit de sable.
La rapidit avec laquelle ces torrents se forment est des plus
tonnantes.

Pendant l't de 1865, nous fmes une excursion  Af-Abed, dans le
pays de Habab. A notre retour, tandis que nous traversions le dsert,
nous emes  supporter une forte tempte. Nous avions  peine atteint
notre campement sur la rive mridionale du courant d'eau, la moiti
de nos chameaux avaient dj travers le lit dessch de la rivire,
lorsque soudainement nous entendmes un rugissement pouvantable,
immdiatement suivi d'un affreux torrent. Dans ce lit que nous venions
de voir vide, maintenant coulait un fleuve puissant, entranant les
arbres, les rochers et mme tous les tres vivants qui, en ce moment,
essayaient de le traverser. Notre bagage et nos serviteurs se
trouvaient prcisment sur la rive oppose, et bien que nous ne
fussions qu' un jet de pierre du bord si soudainement spar de
nous, nous dmes passer la nuit sur la terre nue, n'ayant pour toute
couverture que nos habits.

Au centre du dsert de Chob s'lve l'_Amba-Goneb_, roche basaltique
en forme de cne, qui compte plusieurs centaines de pieds de hauteur
et qui est place l comme une sentinelle avance des montagnes
voisines. Le soir du 18, nous atteignmes _An_, et d'un dsert
affreux,  la rverbration fatigante, nous passmes dans une
charmante valle arrose par un petit ruisseau, frais et limpide,
serpentant  l'ombre des mimosas et des tamarins, et unissant sa
fracheur  l'ardente et luxuriante vgtation des tropiques.[13]

Nous fmes assez heureux pour laisser le cholra derrire nous. A
part quelques cas de diarrhe, facilement arrts, la compagnie tout
entire jouit d'une excellente sant. Chacun de nous tait plein
d'ardeur  la perspective de visiter des rgions presque inconnues,
surtout aprs avoir dit adieu  Massowah, o nous avions pass de
longs et tristes mois dans une attente pleine d'anxit.

D'An  Mahaber[14] la route est des plus pittoresques; elle suit
le courant de la petite rivire d'An, tantt emprisonne par
des murailles perpendiculaires de basalte ou de trachyte, tantt
serpentant sur un petit plateau tout verdoyant et bord de hauteurs
coniques, couvertes jusqu' leur sommet de mimosas, d'normes cactus,
animes par des hordes d'antilopes, qui, bondissant de rochers en
rochers, effarouchent par leurs caprices les innombrables htes de ces
contres, les gigantesques babouins. La valle elle-mme, embellie
par la prsence de nombreux oiseaux, au riche plumage et  la voix
enchanteresse, retentit des cris perants des nombreuses pintades, si
familires que le bruit rpt de nos armes  feu ne les drangeait
pas le moins du monde.

A Mahaber, nous fmes obligs de demeurer plusieurs jours pour
attendre de nouveaux chameaux. Les Hababs, qui devaient nous
les fournir, effrays par le neveu chevelu du nab et par les
bashi-bozouks, se cachaient, et ce ne fut qu'aprs beaucoup de
pourparlers et l'assurance rpte que chacun d'eux serait pay, que
les chameaux firent leur apparition. Les Hababs sont de grandes tribus
pastorales, habitant le Ad-Temariam, pays montagneux et arros, situ
 environ cinquante milles an nord-ouest de Massowah, entre le 38e et
le 39e degr de longitude, et 16e et 16,30 degr de latitude. C'est
l qu'on rencontre le plus beau type du Bdouin errant: de taille
moyenne, musculeux, bien fait, il prtend tre d'origine abyssinienne.
A l'exception de la teinte un peu plus sombre de la peau,
certainement, sous tous les autres rapports, ces Bdouins ne diffrent
pas des habitants de la plaine, et ont quelque chose des premires
races africaines. Il y a cinquante ans, c'tait une tribu chrtienne
de nom, dernirement convertie au mahomtisme par un vieux cheik
encore vivant, qui rside prs de Moncullou, et est un objet de grande
vnration dans tout le Samhar. Une fois leurs doutes tombs et leurs
soupons _endormis_, les Hababs se montrrent serviables, obligeants,
pleins de bon vouloir.

La reconnaissance n'est pas une vertu commune en Afrique, an moins
autant que j'ai pu eu juger par ma propre exprience. La chose est si
rare que je suis heureux d'en rapporter un exemple qui me revient  la
mmoire. Dans notre premire excursion dans l'Ad-Temariam, j'avais vu
plusieurs malades, parmi lesquels un jeune homme qui souffrait d'une
fivre rmittente et je lui donnai quelques remdes. Apprenant notre
arrive  Mahaber, il vint pour me remercier, m'apportant comme
offrande une petite outre de miel. Il excusa l'absence de son vieux
pre, qui, disait-il, aurait dsir me baiser les pieds, mais la
distance (environ huit milles) tait trop grande pour ses forces de
vieillard.

Je dois aussi ajouter ici qu'un jeune voyageur, M. Marcopoli, nous
avait accompagns de Massowali. Il allait  Metemma, par la voie de
Kassala, pour assister  la foire annuelle qui se tient tous les
hivers dans cette ville. Il profita de notre sjour  Mahaber pour
aller  Keren, dans le Bogos, o l'appelaient certaines affaires,
comptant nous rejoindre quelques relais plus loin. Nous primes notre
carte pour calculer la distance de notre halte actuelle  Bogos,
qui nous parut de dix-huit milles an plus. Comme il tait pourvu
d'excellentes mules, il devait atteindre Metemma en quatre ou cinq
heures. Il partit, en consquence,  la pointe du jour, et ne s'arrta
pas une seule fois; mais la nuit tait dj fort avance avant qu'il
apert les lumires du premier village sur le plateau du Bogos:
cela arrive  beaucoup de voyageurs induits en erreur par les cartes
gographiques. L'anxit du pauvre hommes fut grande. Bientt aprs
que la nuit fut venue, il aperut une bte fauve. Je suppose que c'est
son imagination, excite an plus haut point par la peur, qui voqua le
fantme de quelque horrible animal, un lion, un tigre, il ne sait
pas exactement; mais, quoi qu'il en soit, il vit ou crut voir, une
horrible bte de proie qui le regardait fixement  travers les
broussailles, avec des yeux rouges et ardents, guettant tous ses
mouvements pour sauter en temps opportun sur sa faible proie.
Cependant il arriva  Keren en sret.

Il apprit que nous tions attendus par les habitants du Bogos, qui
croyaient que nous passerions par la route suprieure. A notre
arrive, on devait semer des fleurs devant nous, nous souhaiter la
bienvenue par des danses et des chants  notre louange; l'officier
commandant les troupes devait nous rendre les honneurs militaires; le
gouverneur civil se proposait de nous recevoir avec somptuosit: en un
mot, une magnifique rception devait tre faite aux amis anglais du
puissant Thodoros. Le dsappointement fut on ne peut plus grand
lorsque M. Marcopoli informa les Bogosites, que notre route tait
dans une direction tout oppose  leur belle province. Le commandant
militaire dcida alors qu'il accompagnerait M. Marcopoli  son retour,
afin de nous payer son tribut de respect  notre station. M. Marcopoli
en fut bien rjoui; il avait gard un trop vivant souvenir de _son
lion_ pour ne pas tre heureux  la pense d'avoir un compagnon de
route.

A la fin de la soire, l'officier abyssinien et ses hommes partirent
ayant eu soin, avant de se mettre eu marche, de s'administrer force
rasades de tej pour se garder du froid. Une fois en marche, nos
cavaliers se mirent  caracoler de la plus fantastique manire, tantt
courant bride abattue sur le pauvre Marcopoli, la lance eu arrt, et
faisant volte-face juste lorsque la pointe de leur arme touchait dj
sa poitrine; tantt fondant sur lui et faisant feu de leurs pistolets
chargs, mais a poudre et  60 ou 80 centimtres seulement de sa
tte. Marcopoli tait fort mal  son aise avec cette escorte ivre et
belliqueuse; mais ne connaissant pas leur langue, il n'avait rien 
faire que de paratre enchant.

De bonne heure dans la matine,  notre seconde tape de Mahaber, ce
spcimen de soldats abyssiniens firent leur apparition, c'tait une
poigne de coquins  la mine la plus sclrate que j'aie jamais
rencontre pendant tout mon sjour en Abyssinie. Evidemment Thodoros
n'tait pas trs-difficile dans le choix des officiers qu'il plaait
aux avant-postes les plus loigns;  moins qu'il ne considrt les
plus insolents et les plus dsordonns comme les plus propres 
remplir cette charge. Ils nous offrirent une vache qu'ils avaient
vole sur leur route, et nous prirent de ne pas oublier de faire
savoir  leur matre qu'ils taient venus au-devant de nous  une
grande distance, afin de nous prsenter leurs hommages. Aprs les
avoir fait rafrachir avec quelques verres de brandy, et s'tre
partags une mince collation, ils baisrent la terre eu signe de
reconnaissance pour les bonnes choses qu'ils avaient reues eu retour
de leur don, et ils partirent-- notre grande satisfaction.

Le 23, nous quittmes Mahaber nous dirigeant vers l'ouest et longeant,
pendant plus de huit milles, la charmante valle d'An. Ensuite, nous
tournmes vers la gauche, allant ainsi dans la direction du sud-ouest
jusqu' ce que nous arrivmes dans la province de Barka; de nouveau,
notre route reprit la direction du nord-ouest jusqu' Zaga. De
ce point jusqu' Kassala, notre direction gnrale fut vers le
sud-ouest[15] De Mahaber  Adart la route est des plus agrables;
pendant plusieurs jours, nous montmes continuellement, et plus nous
avancions dans ces rgions montagneuses, plus aussi nous trouvions le
pays dlicieux,  la vue d'une vgtation abondante et splendide.

Le 25, nous traversmes l'_Anseba_, grande rivire roulant ses eaux
dans les provinces leves du Bogos, de l'Hamasein et du Mensa, et se
jetant dans la rivire de Barka  Tjab[16].

Nous passmes une journe dlicieuse dans la magnifique valle
d'Anseba; cependant craignant le danger de rester, aprs le coucher
du soleil, sur ces bords fleuris, mais malsains, nous plantmes notre
tente sur un terrain plus haut,  quelque distance de l, et le matin
suivant, nous partmes pour Haboob, le point le plus haut que nous
devions atteindre avant de descendre dans le Barka,  travers le
passage difficile du Lookum. Aprs une descente  pic de plus de 2,000
pieds, la route glisse vers le bas pays de Barka.

D'An  Haboob[17] le pays est, en gnral, bien bois et arros
par d'innombrables ruisseaux. Le sol est form de dbris de roches
volcaniques, spcialement de feldspath; la pierre ponce abonde
dans les ravins. Les lits des ruisseaux sont les seules routes des
voyageurs. Cette chane de montagnes tout entire est une rgion
trs-agrable, d'autant plus charmante qu'elle s'lve entre les ctes
arides de la mer Rouge et les plaines brles et unies du Soudan. La
province de Barka est une prairie sans fin, leve d'environ 2,500
pieds, et parseme de petits bois de mimosas rabougris.

De Baria  Metemma, le sol est form gnralement d'alluvion.

L'eau y est rare; presque toujours, un mois aprs la saison des
pluies, toutes les rivires sont  sec; et l'on ne peut obtenir de
l'eau qu'en creusant le sable du lit dessch de la rivire de Barka
et de ses affluents. Lorsque nous traversmes ces plaines quelques
portions en taient encore vertes; mais lorsque nous y revnmes
quelques mois plus tard, ces prairies taient plus dessches que le
dsert lui-mme.

Nos jolis chanteurs d'An avaient disparu. L'oiseau de Guine tait
devenu rare et l'on ne rencontrait que quelques chtives antilopes
errant sur l'tendue dserte. Par contre, nous tions rveills par
le rugissement du lion et le miaulement de la byne, et nous avions
grand'peine  protger nos moutons et nos chvres contre le lopard
tachet qui guettait autour de nos tentes.

Le 13 octobre, nous arrivmes  Zaga, grande rgion de plaine situe 
la jonction du Barka et du Mogareib. Ici comme presque partout, on ne
trouve de l'eau qu'eu creusant des puits dans le lit des rivires.
Mais on en a obtenu une quantit suffisante pour dcider les Beni-Amer
 y tablir leur campement d'hiver.

Ce jour-l, nous avions parcouru un long trajet  cause de l'absence
de l'eau sur notre route. Nous tions partis  deux heures de
l'aprs-midi, et nous n'arrivmes  notre halte (situe dans le lit
mme du torrent et  quelques mtres du camp des Beni-Amer), qu'une
couple d'heures avant la pointe du jour. Nous tions si endormis et si
fatigus que vers la fin de notre marche nous avions toutes les peines
du monde  nous tenir en selle, et ce ne fut pas trop tt quand notre
guide nous donna le rjouissant avertissement que nous tions arrivs.
Nous tendmes aussitt sur la terre nos couvertures en peau de vache
que nous portions avec nous, et nous couvrant de nos habits, nous nous
couchmes immdiatement. J'avais offert  M. Marcopoli de partager ma
couche, sa couverture ne nous ayant pas encore rejoints, et an bout
de quelques minutes, nous tions tous les deux plongs dans ce lourd
sommeil qui accompagne toujours l'puisement caus par une longue
marche. Je me souviens de l'ennui que j'prouvai en me sentant
violemment secou par mon compagnon de lit qui, d'une voix tremblante,
me soufflait dans l'oreille: Regardez l! Je compris aussitt son
regard d'angoisse et de terreur, car deux magnifiques lions,  peine
loigns de vingt pas, buvaient prs du puits creus par les Arabes.
Je pensai, et je le dis  M. Marcopoli, que, n'ayant pas d'armes  feu
avec nous, le plus sage tait de dormir et de rester aussi tranquilles
que possible. Je lui en donnai l'exemple et ne m'veillai que fort
tard dans la matine, lorsque dj le soleil lanait ses rayons
brlants sur nos ttes dcouvertes. M. Marcopoli, la terreur et
l'garement encore empreints sur sa physionomie, tait toujours assis
prs de moi. Il me dit qu'il n'avait pas dormi, mais qu'il avait
surveill les lions: ils taient rests fort longtemps buvant,
rugissant et se battant les flancs de leurs queues, et mme lorsqu'ils
taient partis, ils avaient continu leurs terribles rugissements,
qui allaient en s'loignant,  mesure que les premiers rayons du jour
peraient l'horizon.

Sans aucun doute, nous venions d'chapper  un terrible danger, car
cette nuit mme, un lion avait emport un homme et un enfant qui
taient couchs en dehors du camp des Arabes. Le cheik des Beni-Amer,
pendant les quelques jours que nous passmes  Zaga, avec une
vritable hospitalit arabe, plaa toujours des gardes pendant la
nuit autour de nos tentes, pour surveiller les grands feux qu'ils
allumaient, dans le but de tenir  une distance respectueuse ces
malencontreux rdeurs de nuit.

Nous tions convenus avec les Hababs, que nous changerions nos
chameaux en cet endroit, mais il nous fut impossible d'en obtenir
d'autres ni par argent ni par amiti. Il est fort heureux pour nous
que les Bdouins aient reconnu enfin que tous les hommes blancs
n'taient pas des Turcs, autrement nous eussions t emprisonns,
sans espoir d'en sortir, an centre du pays de Barka. Les Beni-Amer ne
voulurent jamais avouer qu'ils avaient des chameaux, bien que nous en
vissions plus de dix mille qui paissaient sous nos yeux.

Les Beni-Amer sont Arabes, ils parlent l'arabe, et ont gard jusqu'
prsent tous les caractres de cette race. Un Bdouin rdeur et un
Beni-Amer sont tellement semblables qu'il semble incroyable que les
Beni-Amer n'aient gard aucun souvenir de leur arrive sur les ctes
d'Afrique, et de la cause qui a pouss leurs anctres loin de leur
pays natal. Leurs cheveux longs, noirs et soyeux n'ont pas encore
pris l'apparence laineuse de ceux des fils de Cam; leurs petites
extrmits, leurs membres finement attachs, leur nez droit, leurs
lvres minces, leur teint bronz, les distinguent des Shankallas, des
Barias et de toutes ces races mlanges des plateaux. Ils portent un
morceau de drap long de quelques mtres, jet autour de leur corps
avec l'lgance particulire aux sauvages. Avec ce mince chiffon ils
se feront toujours remarquer comme le mendiant italien, non-seulement
par leurs formes bien prises, mais aussi par l'impudence et
l'effronterie qui se manifestent dans le brillant clat de leurs yeux
noirs. Les Beni-Amer, comme leurs frres des ctes arabes, possdent
 un haut degr ce dfaut si bien dcrit par un voyageur distingu de
l'Orient et qui les appelle: une race bavarde et criarde. Ils payent
un tribut spcial au gouvernement gyptien, et la raison pour laquelle
nous ne pmes obtenir de chameaux tait que, les troupes tant en
mouvement, ils craignaient qu' leur arrive  Kassala, presss par le
service du gouvernement, non-seulement ils ne fussent pas pays par
nous, mais vraisemblablement qu'on leur enlevt un grand nombre de
leurs chameaux. Cette tribu rde le long des rives du Barka et de ses
affluents. Zaga n'est que leur station d'hiver; d'autres fois ils
parcourent les immenses plaines au nord du Barka  la recherche des
pturages et de l'eau ncessaires  leurs innombrables troupeaux.
Sur tout le pays de Zaga des camps apparaissent dans toutes les
directions; leurs troupeaux de btail, particulirement de chameaux,
semblent sans nombre: tout indique que ce sont de riches et puissantes
tribus.

Nous campmes prs de leur quartier gnral o rside le cheik de
tous les Beni-Amer, Ahmed, entour par ses femmes, ses enfants et
son peuple. C'est un homme d'ge moyen, se distinguant de ses russ
compagnons par un regard fin et subtil. Il fut aimable pour nous,
et nous offrit quelques moutons et des vaches. Son camp couvrait
plusieurs acres de terre, le tout tait entour d'une forte dfense.
Les huttes sont ranges en forme circulaire  quelques pieds de la
haie; l'espace ouvert au centre est rserv aux bestiaux, toujours
recueillis pendant la nuit. La petite hutte du chef entoure de bois
et de gazon, contraste agrablement avec la demeure de ses sujets. Les
plus chtives de ces huttes de forme arrondie, sont faites de pieux
piqus en terre; quelques lambeaux de natte grossire jets par-dessus
compltent la structure. Elles n'ont pas plus de quatre pieds de haut;
et leur circonfrence est d'environ douze pieds; toutefois, on voyait
 travers l'troite ouverture apparatre huit ou dix faces mal laves,
o brillaient des yeux noirs et effrays, piant les tranges hommes
blancs. La petite vrole y faisait alors de grands ravages, et la
fivre journellement emportait quelque victime. Je donnai des remdes
 plusieurs malades, et de bons conseils hyginiques au cheik Ahmed.
Il couta avec un respect bienveillant toutes les bonnes choses qui
tombaient des lvres de l'hakee. Il verrait; jamais ses anctres
n'avaient fait ainsi auparavant, et avec la bigoterie et la
superstition musulmanes, il mit fin  la conversation par un
Allah-Kareem!...[18]

Le 3 novembre, nous tions encore en marche. Le 5, nous arrivmes 
Sabderat, premier village _non nomade_ que nous rencontrions depuis
notre dpart de Moncullou. Ce village, semblable extrieurement  ceux
du Semhar, est bti sur la pente d'une haute montagne granitique,
divise en deux du sommet  la base. De nombreux puits sont creuss
dans le lit du torrent qui le partage. Les habitants des deux bords
sont souvent en contestation pour la possession de leur liquide
prcieux; et quand l'eau jaillissante a disparu, les passions humaines
s'veillent, le lit tranquille du torrent devient le thtre de
disputes et de guerres.

Le matin du 6 novembre, nous entrmes  Kassala. Le neveu du nab nous
avait prcds, afin d'informer le gouverneur de notre arrive et
de lui prsenter la lettre de recommandation adresse pour nous aux
autorits par le pacha d'Egypte. Pour nous rendre les honneurs dus aux
porteurs d'un firman de leur matre, le gouverneur envoya toute la
garnison  notre rencontre  quelques milles au del de la ville,
charge de nous prsenter une excuse polie, de son absence due  la
maladie. L'ancien associ de la maison grecque, Paniotti, vint aussi
nous souhaiter la bienvenue et nous offrir l'hospitalit de sa maison
et de sa table.

Kassala, capitale du Takka, ville fortifie, situe prs de la rivire
Gash, renferme environ 10,000 habitants; elle est btie sur le modle
le plus moderne des villes gyptiennes, les difices publics aussi
bien que les constructions prives sont de boue. L'arsenal, les
casernes sont les seules constructions de quelque importance. De
magnifiques jardins out t crs  peu de distance de la ville prs
de la rivire Gash par une petite communaut d'Europens. Mais avant
et aprs la saison des pluies, le pays est trs malsain. Pendant ces
quelques mois, de mauvaises fivres et la dyssenterie font beaucoup de
ravages.

Kassala tait autrefois une ville trs-prospre, le centre de tout le
commerce de cette immense tendue de pays compris entre Massowah et
Suakin jusqu'au Nil, et de la Nubie  l'Abyssinie. Mais  l'poque
de notre passage, elle semblait dserte, couverte de ruines et d'une
abondante vgtation, et dpourvue des choses les plus ncessaires
 la vie. Elle n'tait plus que l'ombre d'elle-mme, frquente
seulement par quelques fidles citoyens, semblables  des spectres
et dj atteints de la peste. Kassala avait eu  supporter l'preuve
d'une rvolte des troupes nubiennes. Les fivres pernicieuses, la
terrible dyssenterie et le cholra avaient dcim galement les
rebelles et les royalistes; la guerre et la maladie s'taient donn
la main pour transformer cet oasis du Soudan en un dsert pnible
 contempler. La rvolte des troupes avait clat en juillet.
Les troupes n'avaient point touch de paye depuis deux ans, et
lorsqu'elles rclamrent cet arrir, elles essuyrent un refus
catgorique. Dans ces conditions, il n'est pas tonnant que les
soldats aient t prompts  couter les paroles trompeuses et les
extravagantes promesses qui leur taient faites par un de leurs chefs
subalternes, nomm Denda, et descendant des premiers rois de Nubie.
Ils mrirent leur complot en grand secret, et chacun fut terrifi un
beau matin d'apprendre que les soldats noirs venaient de se dclarer
en rvolte ouverte, avaient massacr leurs officiers, et ne trouvant
plus aucune contrainte, se laissaient aller  leur inclination
naturelle qui est le carnage et le pillage. Quelques Egyptiens
rguliers, par bonheur, avaient pris possession de l'arsenal, et
tinrent tte  ces sauvages furieux jusqu' ce que des troupes
arrivassent de Kdaref et de Khartoum. Les Europens et les Egyptiens
dfendirent courageusement la partie de la ville qu'ils habitaient.
Ils levrent des murailles et de petites dfenses de terre entre eux
et les rvolts, et continuellement en alerte,  cause de leur petit
nombre, ils repoussrent avec bravoure les assauts de leurs ennemis
pour dfendre leurs vies et leurs proprits. Les troupes gyptiennes
arrivrent de tous cts et secoururent la ville assige. Plus de
mille rvolts furent tus prs des portes de la ville; un autre
millier environ furent pris et excuts, et ceux qui espraient
chapper  la vengeance de l'impitoyable pacha, en fuyant dans le
dsert, furent traqus comme des btes fauves par les Bdouins
rdeurs. Bien que l'ordre ft rtabli  notre passage, cependant il ne
fut pas facile d'obtenir des chameaux. Il fallut tout le pouvoir et
toute la force de persuasion des autorits pour dcider les Arabes
Shukrie  nous laisser entrer dans la ville et  nous accompagner 
Kdaref.

C'est  Kassala que nous apprmes la triste fin de l'entreprise du
comte de Bisson. Il parat que le comte de Bisson, jadis officier
de l'arme napolitaine, avait pous dans un ge avanc une riche
hritire, belle et accomplie en toutes choses et fille d'un armateur.
C'tait un mariage de convenance: un titre chang contre la richesse
et la beaut. Dans l'automne de 1864, M. de Bisson arriva  Kassala,
accompagn d'une cinquantaine d'aventuriers, le rebut de toutes les
nations, qui s'taient enrls sous l'tendard de l'ambition du comte
avec cette promesse que la richesse et le pouvoir seraient avant peu
leur partage. La pense de M. de Bisson tait de jouer le rle d'un
second Mose; il ne voulait pas seulement coloniser, mais aussi
convertir. Il ne doutait pas que le sauvage Bdouin des plaines du
Barka, non-seulement le reconnt pour son chef, mais il tait persuad
que cet tre errant, abandonnant ses fausses croyances, tomberait
prostern devant l'autel qu'il voulait riger dans le dsert. Environ
cent villes arabes se laissrent persuader de se joindre au parti
europen, ramassis de gens bons  rien et de vagabonds qui s'taient
pars d'un uniforme militaire, qui avaient adopt le _rifle_, le
pistolet et l'pe, qui portaient avec eux leurs provisions, qui
taient ponctuels dans leur service et toujours prts  faire leurs
salamalecks, mais rebelles  toute discipline et  toutes les notions
de civilisation que le comte et ses officiers s'efforaient de leur
inculquer.

Leur dpart de Kassala pour le pays dcoulant de lait et de miel, fut
tout  fait thtral; en tte,  cheval sur un chameau, un galant
capitaine (il avait donn sa dmission du service autrichien) jouait
sur un cor de chasse une fanfare de dpart; derrire lui le second
commandant, mont sur un fougueux coursier et suivi par une portion
des forces europennes, qui, avec une attitude militaire et marchant
en rangs serrs, s'en allaient comme des hommes qui ont pour esclave
la victoire. Derrire eux venait le comte lui-mme, dans un uniforme
clatant de gnral, la poitrine couverte de dcorations que les
souverains avaient t fiers de dcerner  un si noble coeur; prs de
lui, sa superbe femme cavalcadait gracieusement, admirant son mari
coiff du pittoresque kpi et vtu de l'uniforme rouge des zouaves
franais; Aprs eux, fermant la marche, la masse des Arabes, le
pillage crit dans leurs brillants yeux noirs, marchait d'un pas
tranquille et facile aussi rgulirement que l'on pouvait s'y attendre
d'hommes qui dtestaient l'ordre et avaient t dresss en si peu de
temps. Ai-je besoin de dire que l'expdition manqua compltement? Les
Arabes de la plaine refusrent de reconnatre un autre roi et pontife
dans la personne du comte. Ils furent mme assez mchants pour engager
ceux de leurs frres qui avaient accept de le servir,  retourner 
leurs premires occupations, et _oublirent de laisser_ derrire
eux leurs armes, leurs vtements, etc., etc., qui leur avaient t
distribus lorsqu'ils s'taient engags an service du comte.

Le retour  Kassala fut plus modeste. Les _fiers conqurants_
n'avaient plus de cor de chasse; les brillants uniformes s'taient
salis en route et les vtements avaient t raccommods; le gnral
lui-mme avait adopt le costume civil; la dame seule tait toujours
gaie, souriante et pleine de beaut comme auparavant; mais aucun Arabe
 l'accoutrement fastueux ne fermait le cortge, puis et mourant de
faim. M. de Bisson avait chou. Pourquoi? Parce que le gouvernement
gyptien n'avait fourni aucun des secours qu'il avait promis de
fournir, mais an contraire, avait arrt les approvisionnements que
le comte se croyait en droit de recevoir. Une demande de je ne sais
combien de millions fut faite alors au gouvernement. Un envoy fut
dpch  cet effet; mais  ce qu'il parait la demande ne fut pas
prise au srieux, et les prtentions du comte furent dclares
absurdes et draisonnables. Bientt aprs le comte et sa femme
retournrent  Nice, laissant  Kassala les dbris de l'arme
europenne, qui consistaient en quelques hommes que n'avait pas
emports la fivre ou toute autre maladie pernicieuse.

Pendant la rvolte des troupes nubiennes, le peu de ces soldats qui
n'taient pas  l'hpital ou sur la route de Kartoum ou de Massowah,
se battirent bien; mme deux d'entre eux payrent de leur vie leur
vaillante conduite dans une sortie; ils gagnrent ainsi par leur
bravoure dans ces temps difficiles, le respect qu'ils avaient perdu
pendant de longs jours d'inaction.

M. de Bisson s'tait montr trs-ingnieux  rpandre le plus de faux
rapports possible sur la condition des captifs retenus par Thodoros;
et mme jusqu'au moment o l'arme fut en marche pour leur dlivrance,
des comptes rendus _trs-exacts_ parurent sur le relchement des
Anglais par Thodoros. Une autre fois un rapport menteur fut rpandu,
prtendant qu'il avait t livr dans le Tigr, entre Thodoros et un
puissant ennemi, une bataille qu'on disait avoir dur trois jours sans
aucune apparence de succs d'aucun ct; que Thodoros, ayant aperu
dans le camp ennemi quelques Europens, avait aussitt envoy l'ordre
de notre excution immdiate; enfin, que le porteur de la sentence
s'tant rendu auprs de l'impratrice, qui rsidait alors  Gondar,
l'agent de M. de Bisson avait us de son influence pour arrter
l'excution. Tout absurdes et ridicules que fussent ces rapports, ils
n'en produisaient pas moins une grande angoisse momentane sur les
parents et les amis des captifs.

Pendant cinq jours que nous passmes  Kassala, je suis heureux de
pouvoir dire que j'ai pu soulager plusieurs malades, parmi lesquels
notre hte lui-mme, et un de ses convives, jeune officier gyptien
bien lev, qui fut conduit aux portes du tombeau par une violente
attaque de dyssenterie. Un colonel nubien nous fit appeler un matin;
il nous engagea fortement  nous arrter avant qu'il ne ft trop tard.
Il connaissait la faon d'agir de Thodoros, et il nous assura que
nous ne rencontrerions qu'imposture et trahison auprs de lui. Nous
lui apprmes alors que nous avions un mandat officiel et que nous
tions obligs d'obir; il n'ajouta plus rien mais il nous dit adieu
d'une voix pleine de tristesse.


Notes:

[13] La distance de Massowah  An est environ de 44 milles.

[14] D'An  Mahaber on compte environ 30 milles.

[15] La distance de Mahaber  Adart, sur la frontire du Barka, est
environ de 50 milles, et d'Adart  Kassala environ 130 milles.

[16] Tjab, latitude de 17 10', longitude 37 15'.

[17] L'Anseba,  l'endroit ou nous le traversumes, est  environ 4,000
pieds au-dessus du niveau de la mer, et Haboob  environ 4,500 pieds.

[18] Dieu est misricordieux.




VI


Dpart de Kassula.--Le Sheik-Abu-Sin.--Rumeurs de la dfaite
de Thodoros par Tisso-Gobaz.--Arrive  Metemma.--March
hebdomadaire.--Manoeuvres militaires des Takruries.--Leur
migration dans l'Abyssinie.--Arrive de lettres de Thodoros.

Dans l'aprs-midi du 10 novembre nous partmes pour Kdaref. Notre
route en ce moment avait une direction plus mridionale. Le 13,
nous traversmes l'Atbara, tributaire du Nil, apportant au Pre des
fleuves, les eaux de l'Abyssinie septentrionale. Le 17, nous entrmes
dans Sheik-Abu-Sin, capitale de la province de Kdaref.[19] Nos
chameliers appartenaient  la tribu des Shukrie-Arabes, tribu
semi-pastorale, semi-agricole, et qui rside principalement dans le
voisinage et le long des rives de l'Atbara, ou bien va errer sur
l'immense plaine situe entre cette rivire et le Nil. Les Shukrie
sont plus abtardis que les Beni-Amer, parce qu'ils se sont davantage
mls aux Nubiens ainsi qu'aux peuplades qui demeurent dans ces
rgions. Ils parlent un mauvais arabe. Quelques-uns ont gard tous
les traits et toutes les apparences gnrales de la race originelle,
tandis que d'autres sont considrs comme des multres et que mme
quelques-uns se distinguent difficilement des Nubiens ou Takruries.

De Kassala  Kdaref, nous traversmes une plaine interminable,
couverte d'une herbe haute, parseme de bouquets de mimosas, trop
chtifs pour offrir les dlices d'une ombre protectrice pendant
l'accablante chaleur de midi. De tous cts  l'horizon on aperoit
des sommets isols: le Djebel-Kassala  quelques milles an sud de la
capitale du Takka; vers l'orient, le Ela-Hugel et le Ubo-Gamel furent
en vue pendant plusieurs jours; tandis que vers l'ouest, perdus
presque dans la brume de l'horizon, apparaissaient successivement les
contours du Derked et du Kossanot.

La valle de l'Atbara avec sa vgtation luxuriante, habite par
toutes les varits de l'espce emplume, visite par les puissants
quadrupdes altrs des prairies, prsentait un spectacle si grand
dans sa sauvage beaut, que nous nous arrachmes difficilement  ses
bosquets ombrageux: Si notre devise n'avait pas t: En avant! nous
eussions, bravant la fivre, pass quelques jours dans ces rgions
vertes et odorifrantes.

Sheik-Abu-Sin est un grand village; les maisons y sont en bois, bties
en rotonde et couvertes de paille. Une petite hutte appartenant  la
socit Paniotti, notre hte de Kassala, fut mise  notre disposition.
A peine arrivs, nous remes la visite d'un marchand grec qui vint me
consulter pour une roideur  la jointure du bras et de l'avant-bras,
cause par la blessure d'un coup de fusil. Il parat que quelques
annes auparavant, tandis qu'il tait  cheval sur un chameau pendant
une partie de chasse  l'lphant, son fusil charg d'une demi-once de
poudre, partit de lui-mme, il n'a jamais su comment. Tous les os de
l'avant-bras avaient t broys; la cicatrice de cette affreuse plaie
montrait les souffrances qu'il avait supportes, et c'tait pour moi
en vrit un prodige que, rsidant comme il faisait dans un climat
chaud et malsain, priv de soins mdicaux, non-seulement il n'et pas
succomb aux suites de la blessure, mais encore qu'il et sauv le
membre. Je considrais la gurison comme trs-extraordinaire et, comme
d'ailleurs il n'y avait rien  faire, je lui conseillai de laisser son
bras tranquille.

Le gouverneur vint aussi nous voir et nous lui rendmes sa politesse.
Tandis que nous savourions notre caf avec lui et d'autres _grandeurs_
du pays, on nous annona que Tisso-Gobaz, l'un des rebelles, avait
battu Thodoros, et l'avait fait prisonnier. Le gouverneur nous dit
qu'il croyait la nouvelle fausse, mais il nous engageait  nous en
informer en arrivant  Metemma; si la nouvelle n'tait pas vraie, de
retourner sur nos pas, mais _quoi qu'il en ft_, de ne pas entrer en
Abyssinie si Thodoros en tait encore le matre. Il nous cita alors
plusieurs exemples de la fourberie et de la cruaut de Thodoros;
malheureusement nous ne tnmes pas compte de ses paroles, parce que
nous savions qu'une vieille animosit existait entre les chrtiens
de l'Abyssinie et leurs voisins les Musulmans des plaines. A Metemma
cette rumeur ne s'tait pas encore rpandue; toutefois nous n'avions
pas le choix et nous n'emes pas la pense un seul instant de
rebrousser chemin, mais bien au contraire d'accomplir notre mission
quels qu'en fussent les prils.

A Kdaref, nous fmes assez heureux pour tomber sur un jour de march,
et, par consquent, avoir toutes les facilits pour changer nos
chameaux. Le mme soir, nous tions de nouveau en route, nous
dirigeant toujours vers le sud; mais, cette fois, dcrivant un angle
avec notre premire direction et marchant juste vers le soleil levant.

Entre Sabderat et Kassala, et entre cette dernire ville et le Gash,
nous avions d'abord aperu quelque culture; mais ce n'tait rien en
comparaison de l'tendue immense de champs cultivs commenant depuis
notre dpart de Sheik-Abu-Sin, et s'tendant sans interruption 
travers les provinces de Kdaref et de Galabat. Des villages se
montraient, dans toutes les directions, couronnant chaque hauteur.
A mesure que nous avancions, ces minences croissaient en lvation
jusqu' ce qu'elles devenaient des collines, des montagnes et
finissaient par se joindre  la grande chane  laquelle appartenaient
les pics levs de l'Abyssinie, qui, au bout de quelques jours, se
montrrent  nous.

Nous arrivmes  Metemma dans l'aprs-midi du 21 novembre. En
I'absence du cheik Jumma, l'homme important de ce pays, nous fmes
reus par son _alter ego_, qui mit une des rsidences impriales
(une misrable grange)  la disposition des _grands hommes de
l'Angleterre._ Si nous dduisons le septime jour pendant lequel nous
dmes nous arrter  cause de la difficult que nous emes  obtenir
des chameaux, nous fmes notre voyage entre Massowah et Metemma
(environ 440 milles de distance) dans trente jours. Notre voyage fut
extrmement triste et fatigant. A part quelques agrables rgions,
telle que celle d'An  Haboob, les valles de l'Anseba et d'Atbara,
et le pays qui s'tend de Kdaref  Galabat, nous ne traversmes que
des savanes sans fin; nous ne rencontrmes pas un tre humain, pas une
hutte, seulement, de temps  autre, quelques antilopes, des traces
d'lphants, etc., et nous n'entendmes aucun bruit, si ce n'est le
rugissement des btes sauvages. Deux fois notre caravane fut attaque
par des lions; malheureusement nous ne les vmes pas, parce que
dans ces deux occasions nous tions couchs; mais chaque nuit, nous
entendions leurs redoutables rugissements, retentissant comme un
tonnerre loign dans les nuits calmes de ces silencieuses prairies.

La chaleur du jour tait parfois rellement accablante. Afin de
laisser reposer nos chameaux de temps en temps, nous roulions nos
tentes de trs-bonne heure; mais quelquefois nous restions des heures
 attendre le bon plaisir de nos chameliers,  I'ombre troite d'un
mimosa, nous efforant vainement de trouver, sous son feuillage
rabougri, un abri contre les rayons brlants du soleil. Nuit aprs
nuit, que ce ft  la clart de la lune ou  la simple clart des
toiles, nous allions toujours: la tche tait devant nous, et
notre devoir nous imposait d'atteindre au plus tt ce pays o nos
compatriotes languissaient dans les chanes. Dj en selle entre trois
et quatre heures de l'aprs-midi, nous avions souvent forc nos mules
harasses  marcher, jusqu' ce que l'toile du matin et disparu
devant les premiers rayons du jour. Plusieurs fois nous n'avons eu 
boire que le liquide chaud et sale que nous portions dans nos outres
de cuir; et presque toujours cette eau tide et dgotante tait si
rare et si prcieuse, que nous ne pouvions en distraire une goutte
pour calmer notre peau brle ou rafrachir notre systme puis par
une ablution  propos.

Malgr les privations, les inconvnients, les refus et les dangers de
toute espce que l'on rencontre dans un voyage  travers le Soudan, 
cette poque de l'anne si malsaine,  force de soins et d'attentions
nous arrivmes  Metemma, sans avoir eu une seule mort  dplorer.
Plusieurs de nos compagnons et de nos serviteurs indignes, mme
M. Rassam, eurent  souffrir plus ou moins de la fivre. Ils se
rtablirent tous insensiblement, et quelques semaines aprs notre
dpart pour l'Abyssinie, la majeure partie tait en meilleure sant
que lorsque nous avions quitt les ctes chaudes et touffantes de la
mer Rouge.

Metemma, capitale du Galabat, province situe sur la frontire
occidentale de l'Abyssinie, est btie dans une grande valle, 
environ quatre milles d'Atbara. Un petit ruisseau serpente aux pieds
du village, et spare le Galabat de l'Abyssinie. Sur le bord qui
touche  l'Abyssinie, se trouve un petit village, habit par quelques
ngociants abyssiniens qui y rsident pendant les mois d'hiver, poque
d'un grand commerce avec l'intrieur du pays. Les huttes arrondies et
coniques sont encore ici les seules habitations de toutes les classes;
la dimension et certains soins apports dans la construction, sont
les seules diffrences qui existent entre les demeures des riches et
celles de leurs voisins les plus pauvres. Les palais du cheik Jumma
sont infrieurs  plusieurs des huttes de ses sujets, probablement
afin de dissiper le prjug accrdit de sa richesse et des trsors
incalculables qu'il a enfouis dans le sol. Les huttes mises  notre
disposition, ainsi que je l'ai dj dit, taient sa proprit; elles
taient situes sur l'une des petites collines faisant face  la
ville; le cheik y demeure pendant la saison des pluies; elles sont, en
effet, un peu moins malsaines que le terrain marcageux des bas-fonds.

Bien que suivant la croyance du prophte de Mdine, la capitale du
Galabat ne peut se vanter de possder une seule mosque.

Les habitants du Galabat sont Takruries, la race ngre du Darfour. Ils
sont au nombre d'environ 10,000; 2,000 environ habitent la capitale,
le reste est dissmin dans les divers villages situs a et l au
milieu des champs cultivs et des vastes prairies. La province tout
entire est parfaitement apte  la culture. De petites collines
arrondies, spares par des valles inclines et arroses par de frais
ruisseaux, donnent un aspect agrable  la contre; et si ce n'tait
que le pays est extrmement malsain, on pourrait comprendre la
prfrence des plerins du Darfour; quoique ce ne soit pas un
compliment fait  leur pays natal. Les pieux Musulmans du Darfour,
dans leur plerinage  La Mecque, remarqurent en passant cette
province si favorise, et ils s'imaginrent que c'tait l, moins
les houris, une partie du paradis de Mahomet. Quelques plerins s'y
tablirent d'abord, et Metemma fut btie; d'autres suivirent leur
exemple et, quoique appartenant  une race indolente et paresseuse,
ils formrent bientt, va l'extrme fertilit du sol, une colonie
prospre.

Une fois tablis, ils reconnurent le sultan, lui payrent un tribut et
furent gouverns par un de ses officiers. Mais la colonie du Galabat
s'aperut bientt que les Egyptiens et les Abyssiniens taient bien
plus  craindre que leur souverain loign, qui ne pouvait mme les
protger contre les injures de ces peuples: alors, tranquillement, ils
turent le vice-roi du Darfour et lurent un cheik choisi parmi eux.
Le nouveau gouverneur fit alors ses conditions aux Egyptiens et aux
Abyssiniens, et leur offrit un tribut annuel  tous les deux.

Cette sage, mais servile politique, amena les meilleurs rsultats: la
colonie s'accrut et prospra, le commerce fleurit, les Abyssiniens
et les Egyptiens vinrent en foule  leurs marchs bien fournis, et,
chaque foire apporta son tribut de plusieurs milliers de dollars  ces
ngres russ et nouvellement enrichis.

Du mois de novembre au mois de mai, tous les lundis et les mardis,
le march est tenu sur une grande place au centre du village. Les
Abyssiniens y amnent des chevaux, des mules, du btail et y apportent
du miel; le marchand gyptien dploie dans sa cahute des toiles de
l'Inde, des chemises, de la quincaillerie et de magnifiques estampes.
Les Arabes et les Takruries arrivent avec des chameaux chargs de
coton et de grains. La place du march offre alors un spectacle anim.
De partout on se presse; les chevaux sont examins par des jockeys
demi-nus qui, du fouet et du talon, forcent  une allure furieuse
leurs chtifs animaux, sans aucun souci des membres et de la vie des
spectateurs qui s'aventurent trop prs.

Ici, le coton est charg sur des corbeilles, et prendra bientt sa
route pour Tschelga et Gondar; l, passent de grosses jeunes filles
nubiennes, parfumes  l'huile de castor rancie, qui dcoule de leurs
ttes laineuses sur leurs cous et sur leurs paules, et dont la
consquence est de faire faire la grimace  une quantit de Franais.
Elles tiennent,  leurs mains, le mouchoir rouge ou jaune, objet de
leurs longs dsirs et de leurs rves. La scne entire est anime;
la gaiet y domine, et quoique le bruit soit assourdissant, que les
marchs soient interminables et que chacun soit arm d'une lance ou
d'une massue, cependant tout se passe toujours pacifiquement; aucun
sang n'est jamais rpandu, si ce n'est celui de quelque vache tue
pour les nombreux visiteurs des montagnes, qui vont savourer leurs
tranches de viande crue  l'ombre rafrachissante des saules de la
rivire.

Le vendredi, la scne change compltement. Ce jour-l, la colonie tout
entire est saisie d'une ardeur martiale. N'ayant pas de mosque,
les Takruries consacrent leur saint jour par des crmonies plus
en rapport avec leurs gots; ils affluent sur la place du march
transforme,  cet effet, en terrain de parade, quelques-uns s'y
amusant, le plus grand nombre admirent. Quelques Takruries, ayant
servi dans l'arme gyptienne pendant un certain temps, s'en sont
retourns dans leur pays natal, pleins d'estime pour la discipline
militaire, et convaincus de la supriorit des mousquets sur les
lances et les btons. Ils out persuad  leurs concitoyens de former
un rgiment sur le modle gyptien. De vieux mousquets ont t
achets, et le cheik Jumma a eu la gloire de crer pendant son rgne
le premier rgiment ou plutt le _Jumma_ lui-mme.

Je crois qu'il est impossible de voir rien de plus amusant. Environ
une centaine de ngres grimaants,  la tte laineuse et au nez
aplati, marchaient autour d'une espce de champ de Mars, en dfil
indien, c'est--dire sans ordre, environ dix minutes. Puis ils se
formrent en ligne; mais ils n'taient pas encore bien familiariss
avec les paroles de commandement: Demi-tour  droite, demi-tour 
gauche. N'importe, la foule admirait toujours, et sur chaque figure se
dployait une range de dents allant d'une oreille  l'autre. Aussi
le chef aux yeux jaunes pensait-il qu'avec de telles troupes, rien
n'tait impossible. On n'eut pas plus tt cri: _En place, repos!_
que les spectateurs s'lancrent pour admirer de plus prs et
fliciter les futurs hros de Metemma.

Le cheik Jumma est un vilain spcimen d'une vilaine race; il avait
alors environ soixante ans, long et mince, avec un visage rid
trs-noir, portant quelques taches grises au menton et porteur d'un
nez si aplati, qu'on se demandait parfois si rellement il en avait
un. Presque toujours il est ivre. Il passe une bonne partie de l'anne
 porter le tribut de son peuple au lion abyssinien ou  son autre
matre, le pacha de Kartoum. Peu de jours aprs notre arrive 
Metemma, il arriva lui-mme d'Abyssinie et nous fit une visite de
politesse, accompagn d'une suite de serviteurs bigarrs et hurlants.
Nous lui rendmes sa politesse; mais il sortait du bain, et il fut
trs-malhonnte, pour ne pas dire grossier.

Pendant notre sjour, nous assistmes  la grande fte annuelle de
la rlection du cheik. De grand matin, une bande de Takruries
dbouchrent de toutes les directions, arms de btons ou de lances,
quelques-uns sur des montures, la plupart  pied, tous criant et
hurlant (ils appellent cela chanter, je crois) tellement fort, que,
mme avant d'avoir aperu la poussire souleve par une nouvelle bande
d'arrivants, les oreilles taient assourdies parleurs clameurs. Chaque
guerrier takrurie, c'est--dire tous ceux qui peuvent hurler et porter
un gourdin ou une lance, a le droit de voter, et il paye ce privilge
un dollar. Le droit de voter est acquis ds l'instant o l'on compte
l'argent, et c'est l'argent qui dcide du sort du gouverneur. Le cheik
rlu (car,  la fte  laquelle nous assistmes, l'ancien cheik fut
rlu) avait tu des vaches, fait distribuer des pains de jowaree, et
surtout il avait donn d'immenses jarres de merissa (espce de bire
aigre gnralement estime). Ce fut ainsi qu'il fta pendant deux
jours le corps entier des lecteurs. Il serait difficile de dire
lequel y est du sien, de l'lecteur ou du cheik. Il va sans dire que
chaque Takrurie mange et boit la valeur entire de son dollar. Il est
satisfait d'avoir pay ... et ne dsire qu'une chose: en avoir pour
son argent. La subornation y est inconnue. Les tambours, seul emblme
de la royaut, sont silencieux pendant trois jours (tout le temps que
dure l'interrgne); mais les vaches ne sont pas plutt abattues et le
merissa vers  la ronde par des jeunes filles au teint d'bne ou par
les belles esclaves gallas, que leur chant monotone se fait encore
entendre, jusqu' ce qu'il dgnre en un concert hurlant de deux
mille ngres compltement ivres.

Le matin suivant, l'assemble entire se trouva runie, _par ordre
suprieur_, sur un terrain situ aux environs de la ville. Les
guerriers, disposs en croissant, virent alors arriver le cheik Jumma,
qui les harangua en ces mots: Nous sommes un peuple fort et puissant,
qui n'a pas son gal dans la cavalerie et dans l'usage de la massue et
de la lance. De plus, il ajouta qu'ils avaient accru leur puissance
par l'adoption des armes  feu, la force relle des Turcs. Il tait
parfaitement convaincu que la seule vue de ses hommes arms, jetterait
la terreur parmi les tribus voisines. Il finit en proposant une
_razia_ en Abyssinie et dit: Nous prendrons les vaches, les esclaves,
les chevaux et les mules, et en mme temps nous rjouirons le coeur
de notre matre, le grand Thodoros, en pillant son ennemi,
Tisso-Gobaz! Un sauvage feu de joie et un rugissement terrible de
la foule excite apprirent au vieux cheik que sa proposition tait
accepte. Ces bandes partirent l'aprs-midi de ce mme jour pour leur
expdition, et ils durent surprendre quelque paisible province,
car ils retournrent au bout de peu de jours, chassant devant eux
plusieurs centaines de ttes de btail.

Metemma, du mois de mai au mois de novembre, est trs-malsain. Les
maladies principales sont la fivre continue ou intermittente, la
diarrhe et la dyssenterie. Les Takruries sont une race dure, qui
rsiste bien  l'influence nuisible du climat, mais non pas les
Abyssiniens ni les blancs. Les premiers seraient srs de mourir ds
les premiers mois qu'ils passeraient dans ces rgions basses et
infectes; les seconds probablement verraient leur sant branle
considrablement, mais rsisteraient une ou deux saisons. Pendant
notre sjour, j'ai t plusieurs fois appel comme mdecin. C'taient,
pour la plupart des cas, des affections de la rate, qui furent
gnralement soulages par des applications de teinture d'iode et par
l'administration interne de petites doses de quinine et d'iodure de
potassium. Les diarrhes chroniques cdaient promptement  quelques
doses d'huile de castor, accompagne d'opium et d'acide tannique. Les
dyssenteries aigus et chroniques, je les traitais par l'ipcacuanha,
accompagn d'astringents. L'un de mes malades fut le fils et
l'hritier du cheik: il souffrait depuis deux ans d'une dyssenterie
chronique; et bien que par mes soins il et entirement recouvr la
sant, cependant son ingrat de pre ne pensa jamais  moi pendant
tous mes malheurs. Quelques ophthalmies, des maladies de la peau, des
tumeurs glanduleuses, peuvent tre ranges aussi parmi les maladies
rgnantes.

Les Takruries n'ont aucune connaissance de la mdecine: les charmes
sont, dans ce pays, le grand remde, comme dans tout le Soudan. Ils
cherchent toujours  se garder des mauvais coups d'oeil et  se
prserver des mauvais esprits et des gnies; c'est pour cette raison
que tous les individus, voire mme les btes, mules, chevaux, btail
de toute espce sont couverts d'amulettes de toutes formes et de toute
grandeur.

Le lendemain de notre arrive  Metemma, nous envoymes deux messagers
porteurs d'une lettre  l'empereur Thodoros, pour l'informer que nous
venions d'arriver  Metemma, le lieu qu'il nous avait dsign, et que
nous n'attendions que son bon plaisir pour nous prsenter devant lui.
Nous craignions que ce mobile despote n'et chang d'intention, et
qu'il ne nous laisst un temps illimit dans ce pays malsain du
Galabat. Un mois s'tait  peine coul, et nous commencions  nous
dsesprer, lorsqu' notre grande joie, le 25 dcembre 1865, les
envoys que nous avions expdis  notre arrive, ainsi que ceux que
nous avions fait partir de Massowah au moment de nous mettre en route,
revinrent nous apportant une lettre de Sa Majest, polie et pleine
de courtoisie. Il tait aussi enjoint, par le mme message, au cheik
Jumma, de nous bien traiter et de nous fournir des chameaux jusqu'
Wochnee. Dans ce village, nous devions rencontrer une escorte
accompagne de quelques officiers de Thodoros, qui devaient se
charger des arrangements  prendre pour transporter nos bagages au
camp imprial.




VII


Entre en Abyssinie.--Altercation entre les Takruries et les
Abyssiniens  Wochnee.--Notre escorte et les porteurs.--Application
de la mdecine.--Premire rception de Sa Majest.--Traduction de la
lettre de la reine Victoria et prsents offerts.--Nous accompagnons Sa
Majest  travers Metcha.--Sa conversation en route.

Fatigus de Metemma, et soupirant aprs le moment o nous franchirions
celte haute chane qui avait t un si formidable rempart  nos
esprances et  nos souhaits, ce fut avec une vive joie que nous fmes
nos prparatifs de dpart, qui cependant fut retard de quelques
jours,  cause des chameaux. Le cheik Jumma, probablement, fier de sa
dernire rlection, semblait prendre trs-froidement les ordres qu'il
avait reus, et si nous n'eussions pas t plus presss de pntrer
dans l'antre du tigre qu'il ne l'tait lui de condescendre  ses
dsirs, nous fussions rests probablement bien des jours encore  la
cour du cheik ngre. A force de demandes polies, de promesses, de
menaces, le nombre de chameaux demands nous fut  la fin fourni,
et dans l'aprs-midi du 28 dcembre 1865, nous passmes le Rubicon
thiopien et fmes halte pour la premire fois sur la terre
d'Ethiopie. Dans la matine du 30, nous arrivmes  Wochnee et nous
plantmes nos tentes sous quelques sycomores  peu de distance du
village. Ainsi, notre premire station en Abyssinie se ft au milieu
de bois de mimosas, d'acacias et d'arbres d'encens; le terrain ondul,
s'levait comme les vagues de la mer aprs un orage, tout couvert
d'une verte pelouse. A mesure que nous avancions, le sol devenait plus
irrgulier et plus accident, et nous dmes traverser plusieurs ravins
au fond desquels couraient de petits ruisseaux d'une eau cristalline.
Petit  petit, les collines arrondies devinrent plus abruptes et plus
escarpes, l'herbe de haute et verte qu'elle tait devint courte et
sche; les sycomores, les cdres et les grands arbres pour charpente
commencrent a se montrer. A mesure que nous approchions de Wochnee,
notre route se transformait en une succession de montes et de
descentes, de plus en plus rapides et fatigantes, tantt dgringolant
dans de profonds ravins, tantt grimpant les ctes les plus
perpendiculaires de la premire chane de montagnes de l'Abyssinie.

A Wochnee, personne ne vint nous souhaiter la bienvenue. Les
chameliers, ayant dcharg leurs chameaux, allaient partir, lorsque
arriva un des serviteurs des officiers envoys par Sa Majest pour
nous recevoir. Il nous prsenta les salutations de son matre, qui
n'avait pu se prsenter  nous tant occup  chercher les porteurs de
nos bagages; il nous engagea en mme temps  garder nos chameaux pour
la station suivante, parce que nous ne pouvions en obtenir dans cette
contre.

Une altercation eut lieu alors entre le gouverneur de Wochnee et les
chameliers. Ceux-ci refusrent d'aller plus loin et aprs qu'ils se
furent consults, chacun d'eux prit son chameau et partit. Mais le
gouverneur et le serviteur de l'officier, s'tant entendus, aprs que
les chameliers furent partis, allrent au village voisin o se tenait
un march et y raccolrent un certain nombre de soldats et de paysans.
Puis, lorsque les chameliers traversrent le village,  un signal
donn, la bande entire fondit sur eux et leur enleva leurs chameaux.
Je suis fch de l'avouer  la honte des Arabes et des Takruries, ces
derniers, quoique bien arms, n'essayrent mme pas de rsister, mais
au contraire s'enfuirent dans toutes les directions. Cependant, la
crainte de perdre leurs btes de somme fit que leurs possesseurs
revinrent par bandes de deux ou trois. Alors, il y eut de nouveaux
pourparlers, un pourboire d'un dollar chacun fut promis aux chameliers
ainsi qu'une vache  partager entre eux, moyennant quoi la paix et la
bonne harmonie furent rtablies. Une couple d'heures plus tard, nous
arrivions  Balwaha. Je compris alors les difficults suscites par
les chameliers; rellement la route tait trop mauvaise pour des
chameaux: il fallait gravir deux montagnes leves et trs-escarpes
et traverser deux profonds ravins, tous couverts de bambous hauts et
compactes.

A Balwaha, nous campmes dans un petit enclos naturel form de
magnifiques arbres au feuillage pais. Trois jours aprs notre
arrive, deux des officiers envoys par Thodoros firent leur
apparition; mais ils n'amenaient aucune bte avec eux. Nous tions
arrivs malheureusement le dernier jour de la grande fte qui prcde
la Nol et, nous dit le chef de l'escorte, nous devions prendre
patience jusqu' ce que la fte ft passe.

Le 6 janvier, environ douze cents paysans furent runis, mais la
confusion tait si grande, que nous ne pmes partir que le lendemain
et mme ce jour-l nous ne fmes qu'une trs-courte tape d'environ
quatre milles. La plus grande partie de nos lourds bagages fut
laisse derrire, car cela aurait demand un renfort de Tschelga plus
considrable pendant notre voyage. Le 9, nous fmes une plus grande
tape et nous nous arrtmes pour passer la nuit sur un plateau situ
vis--vis le fort lev de Zer-Amba.

Nous tions l tout  fait dans la montagne, et nous devions souvent
monter ou descendre des pentes escarps, nous tonnant de la facilit
avec laquelle nos mules grimpaient sur ces flancs abruptes et
semblables  une muraille. Le 10, nous avions encore la mme route
qui devenait de plus en plus mauvaise  mesure que nous avancions.
Et lorsque nous emes fait l'ascension du pic le plus escarp qui
rejoignait le plateau abyssinien et que nous pmes admirer la belle
vue qui s'tendait  nos pieds, nous nous rjoumes de grand coeur
comme si nous avions atteint le pays de la promesse. Nous fmes halte
 quelques milles du march de la ville de Tschelga,  un endroit
appel Wali-Dabba. L, nous emes  changer nos btes de somme et,
par consquent, nous dmes attendre plusieurs jours jusqu' ce que
de nouvelles btes fussent arrives ou que nous eussions fait un peu
d'ordre. Ds cet instant, mes tracasseries commencrent.

A toute heure du jour, j'tais entour d'une foule importune de tout
ge et de tout sexe, afflige de tous les maux dont notre chair a
hrit. Je n'avais plus ni retraite ni repos, si je quittais un
instant notre camp avec mon fusil, pour aller  la recherche de
quelque gibier; j'tais suivi d'une foule hurlante. Sur notre route,
 chaque halte de Wali-Dabba au camp de Thodoros dans le Damot, du
lever du soleil  son coucher, je n'entendais pas autre chose que le
cri incessant: _Abiet, Abiet, medanite, medanite._[20] Je faisais
tout ce que je pouvais; je recevais tous les jours pendant plusieurs
heures ceux qui avaient besoin de remdes. Mais cela ne contentait pas
la majorit compose de syphilitiques, de lpreux, ou bien de ceux qui
souffraient d'lphantiasis, d'pilepsie, de scrofules, ou bien encore
de malheureux qui avaient t mutils par les cruels Gallas. Jour
aprs jour la foule des malades allait croissant; ceux qui n'avaient
pu tre admis attendaient dans l'espoir qu'un autre jour la boite de
mdecine surprenante du _hakeem_ s'ouvrirait pour eux. De nouveaux
malades s'ajoutaient chaque jour aux autres. Quelques gurisons de cas
ordinaires de maladies, que j'avais pu oprer, rpandirent ma renomme
de tous cts, elle arriva mme jusqu' mes compatriotes  Magdala.
Ils entendirent parler d'un _hakeem_ anglais, qui tait arriv et qui
pouvait rompre les os et les remettre en place immdiatement, de telle
sorte que les gens oprs se mettaient  marcher comme le paralytique
des saintes Ecritures. Cependant cela finit par devenir insupportable,
et je fus oblig de tenir ma tente ferme toute la journe; quand
je la laissais ouverte, j'tais entour d'une foule curieuse. Les
officiers de l'escorte furent obligs de placer une garde tout autour
de ma tente, ne permettant d'approcher qu' leurs parents ou  leurs
amis. Mais il arriva que la crainte qu'inspirait le despote tait
moins grande que l'amour de la vie et de la sant; et ces cas taient
innombrables.

Le 13 janvier, nous commenmes notre voyage pour nous rendre au
camp de l'empereur; nous traversmes successivement les provinces de
Tschelga, une partie du Dembea, le Dagossa, le Wandig, l'Atchefur,
l'Agau-Medar et le Damot, laissant la mer de Tana  notre gauche. Les
trois premires provinces avaient encouru la colre de Thodoros,
quelques annes auparavant; tous les villages avaient t brls, les
rcoltes dtruites, et la plupart des habitants taient morts de
faim; ceux qui restrent furent incorpors dans l'arme impriale.
Quelques-uns revenaient en ce moment  leurs habitations renverses,
aprs avoir entendu proclamer l'amnistie de l'empereur. Ce prince, au
bout de trois ans, s'tait lass, et avait permis  ceux qui erraient
dans les provinces loignes, abandonns et sans asile, de retourner
au pays de leurs pres. De tous cts, au milieu des ruines de ces
villages autrefois en pleine prosprit, on voyait passer des paysans
presque nus et  demi affams, devant de petites huttes sur les
cendres des habitations de leurs anctres, sur la terre qu'ils se
prparaient  cultiver de nouveau. Hlas! ils ne savaient pas que
cette mme main impitoyable allait s'tendre de nouveau sur eux.
L'Atchefur avait aussi t ravag  la mme poque; mais leur _crime_
n'ayant pas t aussi grand, _le pre de son peuple_ s'tait content
de les dpouiller de leurs proprits, sans faire appel  l'incendie
pour achever sa vengeance. Les villages de l'Atchefur sont grands et
bien btis; quelques-uns, tels que Limju, peuvent tre rangs parmi
les petites villes; mais les gens ont une apparence pauvre et
misrable. Le peu de terrain en culture indique clairement qu'ils
s'attendent toujours,  quelque invasion, aussi ne travaillent-ils que
juste la portion du sol capable de fournir  leurs premiers besoins.

Le pays d'Agau-Medar fut toujours en faveur auprs de l'empereur: il
ne le ravagea jamais, ou, ce qui revient au mme, il ne fit jamais un
_sjour amical prolong_ dans cette rgion. Les riches et abondantes
moissons dj prtes pour la faucille, les nombreux troupeaux de
btail paissant les prairies parsemes de fleurs, les villages vastes
et propres, le regard heureux des paysans montrent clairement ce que
l'Abyssinie pourrait devenir par le travail de ses propres enfants,
si leur riche et fertile sol n'tait pas dvast par des destructions
inutiles, et si les habitants eux-mmes n'taient pas rduits par la
guerre et l'effusion du sang,  prir de misre et de faim.

Le camp de Thodoros tait alors dans le Damot; il avait dj tant
brl, pill et ravage  coeur joie qu'il n'y avait rien d'tonnant
 ce que de la province d'Agau jusqu' son camp nous n'eussions pas
rencontr un tre humain,  part notre escorte; pas une belle tte de
btail; pas un hameau souriant: c'tait un contraste saisissant avec
cet heureux Agau, que saint Michel protge.

Le 25 janvier fut notre dernire journe de voyage. Nous avions pass
la nuit prcdente  une distance trs-rapproche du camp imprial.
La tente noire et blanche de Thodoros, plante sur le sommet d'une
colline conique, se montrait dans toute sa fiert et contrastait avec
le reste du camp comme la clart du soleil levant avec les tnbres
des bas-fonds. Un murmure faible et loign, tel que celui qu'on
entend  l'approche d'une grande cit, arrivait jusqu' nous, port
par la douce brise du soir; et la fume qui s'levait autour de la
noire colline, couronne par ces tentes silencieuses, devait nous
convaincre que nous nous trouvions non-seulement dans le voisinage du
despote africain, mais encore que nous tions dj au milieu de ses
armes innombrables. A mesure que nous approchions, on nous expdiait
messager sur messager; nous dmes nous arrter plusieurs fois, puis
nous remettre en marche, puis nous arrter de nouveau; enfin le chef
de l'escorte vint nous avertir qu'il tait temps de nous habiller.
En consquence, on leva une petite tente, sous laquelle nous nous
abritmes pour passer nos uniformes. Aprs quoi, nous nous remmes 
monter; nous avions  peine parcouru une centaine de mtres, que tout
 coup,  un coude de la route, nous nous trouvmes en face d'une de
ces scnes orientales qui rappela  notre mmoire les jours de Lobo et
de Bruce.

Une haute colline boise, situe juste en face de celle o se
dployait la tente impriale, tait couverte jusqu' son extrme
sommet par les fusiliers et les lanciers de Thodoros, tous en habits
de fte; ils taient vtus de chemises de soie aux riches couleurs,
tandis que le _lamb_[21] rouge, noir ou brun tombait de leurs paules;
l'acier brillant de leurs lances miroitait  l'clat du soleil en
son mridien qui lanait ses rayons  travers le noir feuillage des
cdres. Dans la valle, entre les deux collines, se tenait un corps de
cavalerie d'environ 10,000 hommes, forms sur deux rangs, au milieu
desquels nous avancions. A notre droite, vtus de magnifiques
vtements, portant des boucliers d'argent, monts sur des chevaux
orns de brides richement plaques, se tenaient le corps entier
des officiers de l'arme de Sa Majest, les gens de sa maison, les
gouverneurs de province, de district, etc. Tous avaient d'lgantes
montures; la plupart taient assis sur le fier animal  l'oeil de feu,
originaire des plateaux de l'Yedjow et des chanes du Shoa. A notre
gauche tait la cavalerie, plus sombre et aussi plus compacte que son
aristocratique vis--vis. Les chevaux, bien que moins gracieux dans
leur allure, taient plus forts et bien proportionnes; et lorsque nous
vmes leurs rangs bards de fer, nous comprmes de quelle terreur
devaient tre saisis ces pauvres paysans disperss, lorsque Thodoros,
 la tte de ses impitoyables compagnons si bien quips et si bien
arms, apparaissait soudainement parmi leurs paisibles demeures. Avant
qu'on et pu souponner sa prsence, il tait arriv, avait tout
ravag et tait reparti.

Au centre oppos se tenait Ras-Engeddah, premier ministre, qui se
distinguait de tous par ses manires comme il faut et par la grande
simplicit de sa mise. Nu-tte, ceint du shama, en signe de respect,
il nous dlivra le message imprial de bienvenue, qui fut traduit en
arabe par Samuel, demeur prs de lui, et dont les traits finement
dcoups et le maintien intelligent, dmontraient sa supriorit sur
les ignorants Abyssiniens. Les compliments finis, le ras et nous, nous
nous mmes de nouveau en route, nous avanant toujours vers la tente
impriale, prcds des hauts fonctionnaires  cheval et suivis par
la cavalerie. Arrivs au pied de la colline, nous descendmes de nos
montures, et l'on nous conduisit  une petite tente en flanelle rouge,
dresse pour notre rception sur la pente mme de l'lvation.
Nous nous arrtmes l quelques instants pour partager une lgre
collation. Au bout de trois heures, on vint nous annoncer que
l'empereur tait prt  nous recevoir. Nous montmes la colline 
pied, escorts par Samuel et plusieurs officiers de la maison de
l'empereur. Aussitt que nous atteignmes le sommet du petit plateau,
un officier vint nous ritrer les salutations et les compliments de
Sa Majest. Nous avancions lentement  travers de magnifiques tentes
en soie rouge et jaune, entre une double ligne de fusiliers, qui,  un
signal donn, nous salurent par une salve de coups de fusil pas mal
russie, vu leur ignorance dans cette science.

Arrivs  l'entre de sa tente, l'empereur nous fit demander encore
des nouvelles de notre sant. Ayant rpondu avec tout le respect qui
lui tait d  son message poli, nous nous avanmes jusqu' son
trne, et lui remmes en main la lettre de Sa Majest la reine
d'Angleterre. L'empereur la reut trs-poliment et nous invita  nous
asseoir sur le splendide tapis qui couvrait le sol. Thodoros tait
assis sur un alga, envelopp jusqu'aux yeux par le shama, signe de
grandeur et de pouvoir en Abyssinie. A sa droite et  sa gauche se
tenaient quatre de ses principaux officiers, portant des vtements de
soie riches et clatants, et devant lui veillait un de ses affids
intimes, tenant dans chaque main un pistolet double charg. le roi se
plaignit des prisonniers europens, regrettant que, par leur conduite,
ils eussent rompu la premire amiti qui existait entre les deux
nations. Il tait heureux de nous voir, et il esprait que tout
s'arrangerait. Aprs quelques compliments changs, et sous le
prtexte que nous tions fatigus, venant de si loin, il nous fut
permis de nous retirer.

La lettre de la reine d'Angleterre, que nous avions remise dans les
propres mains de Sa Majest abyssinienne, tait en anglais, et aucune
traduction n'y avait t ajoute. Sa Majest n'en avait pas rompu le
sceau devant nous, probablement  cause de ses premiers officiers, car
il n'aurait pas aim qu'ils fussent tmoins de son dsappointement,
si la lettre n'tait pas selon ses dsirs. Ds que nous fmes rentrs
dans nos tentes, la lettre nous fut renvoye pour tre traduite; mais
comme nous n'avions avec nous aucun Europen qui connt la langue du
pays, elle fut d'abord remise  M. Rassam, qui la traduisit en arabe
 Samuel, lequel la traduisit de cette langue en amharic. Il est 
regretter qu'aucun des Europens fixs dans la contre et habitus
 parler cette langue ne nous ait accompagns, pour interprter ce
document important devant Sa Majest, car je crois que non-seulement
la traduction n'en fut pas bien faite, mais encore qu' certains
gards elle tait incorrecte. Une phrase toute simple, par exemple,
fut rendue par une autre dont le sens eut une grande importance sur
le succs de la mission: elle exprimait de telles intentions, vu la
position de Thodoros, que j'ai toujours cru qu'elle avait t insre
dans la traduction par les ordres de l'empereur. La lettre anglaise
s'exprimait ainsi: Ainsi, nous ne doutons nullement que vous ne
receviez favorablement notre serviteur Rassam, et que vous ne donniez
un entier crdit  tout ce qu'il vous dira de notre part. Cette
phrase avait t ainsi traduite: Il fera pour vous tout ce que vous
exigerez; ou par d'autres mots ayant le mme sens. Sa Majest fut
trs-satisfaite de ce que ses serviteurs intimes faisaient dire  la
lettre de la reine, et il donna  entendre qu'avant peu de temps les
captifs seraient relchs.

Le matin suivant, Thodoros nous envoya prendre. Il n'avait auprs
de lui que Ras-Engeddah. Il se tenait  l'entre de sa tente,
gracieusement pench sur sa lance. Il nous invita a entrer dans sa
tente, et l, devant nous, il dicta  son secrtaire Samuel, en
prsence de Ras-Engeddah et de notre interprte, une lettre  la
reine d'Angleterre, lettre humble, justificative, qu'il n'eut jamais
l'intention d'expdier.

Dans l'aprs-midi, nous emes l'honneur d'une autre entrevue  l'effet
de lui offrir les prsents que nous lui avions apports. Il nous
demanda aussitt si les cadeaux lui taient faits au nom de la reine
ou au nom de M. Rassam. Ayant appris que c'tait au nom de la reine
qu'on les lui offrait, il les accepta, faisant remarquer toutefois que
ce n'tait pas  cause de leur valeur, mais comme tmoignage d'une
puissance amie qui renouait des relations qu'il tait trs-heureux
de reconnatre. Parmi les prsents offerts se trouvait une glace. M.
Rassam, en la lui prsentant, lui dit que Sa Majest Britannique avait
eu l'intention de l'offrir  la reine. L'empereur l'examina avec
gravit et rpondit tranquillement qu'il n'avait pas t heureux dans
sa vie conjugale, mais qu'il tait sur le point de prendre une autre
femme, et qu'il lui offrirait le magnifique miroir. Bientt aprs
notre arrive, des vaches, des moutons, du miel, du tej, du pain, nous
furent envoys en abondance, et chaque jour, nous et nos compagnons de
voyage fmes approvisionns par la cuisine impriale.

Sa Majest nous accompagna une partie du chemin conduisant  la mer de
Tana, Kourata nous avant t dsign comme le lieu de notre rsidence,
jusqu' l'arrive de nos compatriotes de Magdala. Le premier jour de
marche, nous restmes en arrire,  cause de nos bagages, et nous
fmes l'exprience de ce que c'est que de voyager avec une arme
abyssinienne. Les guerriers marchaient eu tte avec le roi; les hommes
du camp (au nombre d'environ 250,000), portant les tentes et les
approvisionnements, marchaient lentement derrire nous. Il est
impossible de se faire une ide du bruit et de la confusion qui
rgnaient dans le camp, lorsqu'il fallait passera  gu quelque petite
rivire, ou lorsque la route tait coupe par une pente taille dans
le roc nu. Des milliers de gens entasss poussaient, criaient, et l'on
aurait fait de vains efforts pour pntrer dans cette masse vivante.
Le tumulte allait toujours croissant; les mules et les btes de somme
s'effrayaient, de plus la boue des rives du ruisseau devenant toujours
plus glissante, et le terrain manquant sous leurs pas. Plusieurs fois,
dsesprant de voir l'ordre se rtablir aprs des heures d'attente,
nous allions  la recherche d'une autre route ou d'un gu o le
bruit et la foule taient moindres. Ce n'tait que bien tard dans
l'aprs-midi que nous pouvions rejoindre notre lieu de campement; nous
avions pass la journe entire  parcourir l'espace que l'empereur
avait franchi dans une heure et demie. Thodoros ayant eu connaissance
des inconvnients que nous avions eus en faisant transporter ainsi
nos lourds bagages, nous permit de prendre avec nous quelques objets
lgers et de marcher avec lui en tte de l'arme. Pendant les quelques
jours qu'il nous accompagna, nous ne fournmes que de courtes tapes,
tout au plus dix milles par jour. Thodoros voyageait avec nous pour
plusieurs raisons: il devait nous faire prendre le plus court chemin
par la mer de Tana, et comme le pays tait entirement dpeupl, il
fut oblig de faire porter nos bagages par ses soldats. Il n'avait pas
cependant pill cette partie du Damot; les habitants avaient fui, mais
la moisson, prte pour la faucille, tait debout, et sur un signe de
l'empereur, elle fut abattue par mille bras. Tandis que la plus grande
partie de ses soldats taient ainsi occups (le sabre, dans cette
circonstance, fut employ comme un instrument de paix), le roi et sa
cavalerie quittrent le camp, et bientt aprs la fume qui s'leva de
tous cts dnona leur cruelle mission.

Quelques-uns des incidents qui se passrent pendant notre commun
voyage avec Thodoros, mritent d'tre raconts, car ils peignent son
caractre et la nature de son amiti. Le second jour de notre voyage
avec Sa Majest, le 1er fvrier, nous dmes traverser le Nil Bleu,
non loin de sa source; les bords en taient glissants et escarps, le
tumulte tait  son comble, et plusieurs femmes et plusieurs enfants
eussent t invitablement noys ou tus, si Thodoros n'avait envoy
quelques-uns des chefs qui l'accompagnaient pour aider le passage
au moyen de leurs pes, tandis qu'il restait l jusqu' ce que le
dernier des hommes de son camp et travers. Lorsque nous arrivmes,
Sa Majest nous envoya dire de ne pas descendre de nos montures.
Nous traversmes donc l'eau sur nos mules, mais au moment o nous
atteignmes le bord oppos, nous mmes pied  terre et grimpmes sur
le tertre o se tenait Sa Majest. Le sentier tait si rapide et si
glissant que M. Rassam, qui marchait en tte, eut quelque difficult
 atteindre le sommet; Thodoros voyant cela, s'avana, lui prit la
main, et lui dit en arabe: Ayez bon courage, n'ayez pas peur.

Le jour suivant, pendant la marche, Thodoros envoya Samuel, tantt en
avant, tantt en arrire pour nous poser diverses questions, telles
que: Les Amricains sont-ils en guerre?--Combien d'hommes ont t
tus?--Combien de soldats avaient-ils?--Les Anglais se battent-ils
avec les Achantis?--Ont-ils fait leur conqute?--Leur contre est-elle
malsaine?--Ressemble-t-elle  ce pays?--Pourquoi le roi de Dahomey
met-il  mort ses sujets?--Quelle est sa religion? Puis il nous fit
faire ses excuses de ne nous avoir pas rpondu plus tt. Il avait eu
des dsagrments, nous dit-il, avec tous les Europens qui avaient
pntr dans son pays. Personne n'avait t bon comme Bell et Plowden,
et il aurait aim de savoir si l'Anglais qui avait abord  Massowah
tait comme ces derniers. Sa bonhomie tait telle qu'il avait suppos
qu'il tait bon, et  cause de cela, il avait dcid de le faire
venir.

Le 4, il nous envoya prendre encore. Il tait seul, assis en plein
air. Il nous fit asseoir sur un tapis prs de lui, et nous parla
longuement de sa vie passe. Il nous dit comment il se conduisait avec
les rebelles. D'abord, il leur envoyait l'ordre de payer leur tribut;
s'ils refusaient, il y allait lui-mme et ravageait leur pays. Au
troisime refus, pour employer ses propres paroles: il envoyait leurs
corps au spulcre et leurs mes en enfer. Il nous dit aussi que Bell
lui avait beaucoup parl de la reine d'Angleterre, et que plusieurs
fois il avait eu l'intention de lui envoyer un ambassadeur, tout tait
mme prt quand le capitaine Cameron, par son influence, changea
en ennemi son premier ami. Il avait ordonn, nous dit-il, que des
prsents nous fussent offerts pour nous montrer sa considration, car
il n'avait rien avec lui qui ft digne de nous tre prsent; il avait
eu du plaisir  nous voir et nous considrait comme trois frres.
L'entrevue fut longue; lorsque enfin il nous congdia, il nous informa
que le jour suivant, il nous enverrait  Kourata pour y attendre
l'arrive de nos compatriotes de Magdala. Bientt aprs tre arrivs
dans notre tente, M. Rassam reut un billet poli qui l'informait qu'il
recevrait 5,000 dollars, dont il pourrait disposer comme bon lui
semblerait, mais toujours d'_une manire agrable au Seigneur_. Un
message verbal me fut aussi envoy pour savoir si je ne connaissais
pas l'art de fondre le fer, les canons, etc. Je rpondis, d'aprs
l'avis d'un ami, que je ne connaissais rien en dehors de ma profession
de mdecin.


Notes:

[19] De Kassalu  Kdaref, ou compte environ 120 milles.

[20] Seigneur, seigneur, mdecine, mdecine.

[21] Manteau de forme particulire en fourrure ou en velours.




VIII


Nous quittons le camp de l'empereur pour Kourata.--La mer de Tana.--La
navigation abyssinienne.--L'le de Dek.--Arrive  Kourata.--Les
gens de Gaffat et les premiers captifs nous rejoignent.--Accusations
portes contre ces derniers.--Premire visite au camp de l'empereur 
Zag.--Les flatteries prcdent la violence.

Le 6 fvrier, Thodoros nous envoya l'ordre de partir. Nous ne le
vmes pas, mais avant notre dpart, il nous fit remettre une lettre
pour nous informer que, aussitt que les prisonniers nous auraient
rejoints, il ferait les dmarches ncessaires pour que notre sortie du
pays se fit avec _honneur et satisfaction_. L'officier qui avait reu
l'ordre d'aller  Magdala, afin de dlivrer les captifs et de nous les
amener, faisait partie de notre escorte; nous tions porteurs d'une
humble apologie de Thodoros  notre reine; tout nous souriait; et,
heureux au del de toute expression par l'apparence du succs complet
de notre mission, nous nous rappelions nos dmarches d'un coeur lger
et reconnaissant, en traversant les plaines de l'Agau-Medar. Dans
l'aprs-midi du 10 fvrier, nous campmes sur les bords de la mer de
Tana, grand lac aux eaux fraches et rservoir du Nil Bleu. Le fleuve
fait son entre par l'extrmit sud-ouest du lac, et en sort par
son extrmit sud-est, les deux bras n'tant spars que par le
promontoire de Zag.

Le terrain sur lequel nous tablmes notre camp n'tait pas loin de
Kanoa, joli village dans le district de Wandig; Kourata tant tout
 fait  l'oppos, au nord-nord-est. Nous dmes attendre plusieurs
jours, pendant que l'on construisait un bateau pour nous, nos bagages
et notre escorte. Ces bateaux, d'un genre de construction tout  fait
primitif, sont faits d'une espce de jonc, le papyrus des anciens. Les
joncs sont lis ensemble, de faon  former une surface d'environ
six pieds de largeur et de dix  vingt pieds de longueur. Les deux
extrmits sont alors plies en rouleau et serres ensemble. Les
passagers et le batelier sont assis sur un grand carr de joncs en
faisceau formant la partie essentielle du bateau, lequel est tenu en
place par la cage extrieure, dont les extrmits pointues servent 
avancer. Dire que ces bateaux laissent l'eau s'infiltrer ne serait pas
exact; ils sont pleins d'eau ou  peu prs, comme un morceau de lige
 demi submerg; leur flottaison est simplement une question de
gravit spcifique. La manire employe pour faire avancer les
bateaux, ajoute beaucoup au malaise du voyageur. Deux hommes sont
assis en avant et un autre en arrire. Ils se servent de longs btons,
au lieu de rames, frappant l'eau alternativement de droite et de
gauche;  chaque coup, ils font jaillir l'cume, comme une douche par
devant et par derrire, et le malheureux passager, qui auparavant a
t ses bas et ses souliers, et relev ses pantalons, trouve bientt
qu'il aurait t plus sage d'adopter un costume plus simple encore,
et de suivre l'exemple des bateliers,  peu prs nus.

La marine abyssinienne ne donne pas beaucoup de travail  ses
habitants et il ne leur faut pas des annes pour construire une
flotte; deux jours aprs notre arrive, cinquante nouveaux bateaux
avaient t lancs et plusieurs centaines avaient dj fait la
traverse de Zag  l'le de Dek.

Les quelques jours que nous passmes sur les bords de la mer de Tana,
peuvent tre compts parmi les plus heureux que nous ayons passs dans
ce pays. Samuel, devenu noire _balderaba_ (interprte) et le chef de
notre escorte, ne permettait pas  la foule d'envahir ma tente. Comme
c'tait un homme intelligent, et que ses parents et ses amis taient
moins nombreux que ceux de ses prdcesseurs, il ne laissait pntrer
que ceux auxquels une petite mdecine devait suffire, ou ceux qu'il
tait forc d'introduire; car en refusant  un petit chef ou  un
homme important dans quelqu'un des districts du voisinage, il se
serait fait de srieux ennemis. C'tait ainsi une rcration au lieu
d'une fatigue, que l'tude des maladies du pays, chose impossible
auparavant, lorsque je ne pouvais me dfendre contre l'importunit de
la foule et examiner en paix le moindre cas. J'employais le reste de
mon temps  la chasse. Les oiseaux aquatiques tels que les canards,
les oies, etc., se montraient en abondance, et ils taient si peu
farouches que les survivants ne s'loignaient jamais, au contraire,
ils continuaient  se baigner,  chercher leur nourriture ou  lisser
leurs brillantes plumes, malgr le voisinage des corps morts de leurs
compagnons.

Dans la matine du 16, nous partmes pour Dek, l'le la plus grande et
la plus importante du lac de Tana; elle est situe environ  mi-chemin
de Kourata, notre futur lieu de rsidence. Nous avions environ six
heures de douches  supporter, notre marche tant de deux noeuds et
demi et le trajet de quinze milles. Dek est vraiment une belle le;
c'est un grand rocher plat et volcanique, entour de petites collines
formant plusieurs les et faisant l'effet d'une couronne de perles.
L'le entire est bien boise, couverte d'une vgtation puissante,
peuple de villages nombreux et prospres, et fiers de possder quatre
vieilles glises visites des plerins et but de leurs dvotions. Nous
passmes la nuit au centre mme de cette le si pittoresque, l'idal
d'une habitation terrestre. Hlas! peu de temps aprs nous apprmes
que le passage des hommes blancs avait t la cause de bien des
larmes et d'une grande dtresse pour les habitants arcadiens de cette
paisible contre! Ces populations reurent l'ordre de nous fournir
10,000 dollars. Les chefs, dsesprs de l'impossibilit de lever une
somme si considrable, firent un puissant appel  tous leurs amis et
voisins, leur dpeignant sous de vives couleurs la colre du despote
lorsquil apprendrait que ses ordres n'avaient pas t excuts,
et leur montrant en mme temps le dsert succdant  ces riches et
heureuses campagnes. L'loquence des uns, la menace des autres eurent
un plein succs. Toutes les conomies de l'anne furent apportes au
gouverneur; les anneaux et les chanes d'argent, la dot et la fortune
de maintes jeunes filles, furent ajoutes au shama nouvellement tiss
par la matrone: tous furent rduits  la misre et tremblaient encore;
et pourtant, ils souriaient tout en faisant le sacrifice de tous ces
biens terrestres. Combien ils doivent avoir maudit, dans l'amertume de
leurs chagrins, ces pauvres blancs trangers, cause innocente de leurs
malheurs!

Le lendemain matin, nous partmes pour Kourata: la distance et les
dsagrments furent les mmes que dans le voyage de la veille. De
retour sur la terre ferme, nous salumes avec dlices la fin de notre
courte traverse. Nous fmes reus sur le rivage par le clerg, qui
avait enfreint les lois canoniques pour nous souhaiter la bienvenue
avec toutes les pompes dues  la royaut: tel avait t l'ordre
imprial. Deux des plus riches marchands de l'le nous rclamrent
comme leurs htes, au nom de leur royal matre; et monts sur de
magnifiques mules, nous grimpmes la colline sur laquelle est btie
Kourata; le privilge de parcourir  cheval les rues sacres ayant t
accord aux htes honorables du souverain du pays.

Kourata est, aprs Gondar, la plus importante et la plus riche cit de
l'Abyssinie; c'est une ville de prtres et de marchands, leve sur
le penchant d'une colline baigne par les eaux de la mer de Tana.
Plusieurs de ses maisons sont bties en pierre, et la plupart taient
bien mieux que tout ce que nous avions vu jusque-l dans la contre.
L'glise, rige par la reine de Socinius, est considre comme
tellement sainte que la ville entire est sacre, et que nul homme, 
l'exception des vques et de l'empereur, n'est autoris  parcourir 
cheval ses ruelles troites et sombres. Il est impossible d'apercevoir
la ville de la mer, les cdres et les sycomores la voilent
compltement aux regards, sous leur feuillage sombre et touffu,
lgitime orgueil des habitants. La colline tout entire d'ailleurs est
couverte d'une telle vgtation, qu' une certaine distance, le pays
ressemble plutt  une fort du Nouveau Monde, vierge de tout contact
humain, qu' la demeure de plusieurs milliers d'hommes et au march de
l'Abyssinie occidentale. Pendant quelques jours, nous rsidmes dans
l'intrieur de la ville, o plusieurs maisons avaient t mises 
notre disposition; mais d'innombrables htes survinrent, je veux
parler des lgions d'insectes de toutes sortes, qui nous en chassrent
bientt. Nous obtnmes la permission de planter nos tentes sur les
bords de la mer, sur une portion de terrain trs-agrable, situe 
quelques mtres seulement de la ville, et o nous jouissions du double
luxe de la fracheur de l'air et de l'abondance de l'eau.

Quelques jours aprs notre arrive  Kourata, nous fmes rejoints
par les _gens de Gaffat_. L'empereur leur avait crit de venir et de
rester avec nous pendant tout notre sjour, craignant, disait-il, que
l'ennui ne nous saisit et que nous ne fussions malheureux dans ce
pays si loin de nos concitoyens. Conformment aux instructions
qu'ils avaient reues, en arrivant prs de notre campement, ils nous
informrent de leur arrive et nous firent demander l'autorisation de
se prsenter devant nous. Je n'ai jamais t aussi surpris qu' la vue
de ces Europens vtus des habits de fte des Abyssiniens: une chemise
de soie aux couleurs voyantes, de larges pantalons de mme toffe, le
shama drap sur leur paule gauche, quelques-uns nu-pieds, la plupart
la tte dcouverte. Ils taient depuis si longtemps en Abyssinie, que
je ne doute pas qu'ils ne se considrassent comme trs-bien mis; et si
nous ne les admirmes pas, certainement les Abyssiniens le firent. Ils
s'tablirent  peu de distance de notre campement. Au bout de deux
jours arrivrent leurs femmes et leurs enfants, et aprs quelques
instants d'intimit, nous nous apermes que parmi eux se trouvaient
plusieurs hommes savants et bien levs, et que ce n'taient point des
compagnons  ddaigner dans un pays si loign.

Le 12 mars, nos pauvres compatriotes, depuis longtemps malheureux et
dans les chanes, arrivrent enfin. Nous prparmes des tentes pour
ceux qui n'en avaient pas et ils restrent dans notre campement. Tous,
plus ou moins, portaient les traces des souffrances qu'ils avaient eu
 supporter: M. Stern et M. Cameron plus encore que les autres. Nous
tchmes de les rjouir en parlant de notre prompt retour en Europe,
regrettant seulement de ne pouvoir leur procurer plus de douceurs. M.
Rassam nous fit observer qu'il ne pensait pas qu'il ft convenable, 
cause du caractre souponneux de Thodoros, de paratre trop intimes
avec les prisonniers. Il connaissait l'empereur mieux que nous et
de temps en temps exprimait des doutes sur l'issue favorable de
l'affaire. Ils avaient appris en route qu'ils auraient  construire
des bateaux pour Thodoros, et ils taient inquiets et anxieux chaque
fois qu'un messager arrivait du camp imprial.

Thodoros, aprs avoir pille la Metcha, fertile province situe 
l'extrmit sud du lac de Tana, dtruisit la grande et populeuse ville
de Zag, et tablit son camp sur une petite langue de terre joignant
le promontoire de Zag  la terre ferme. L'empereur tait alors plein
d'attentions; il nous envoya 5,000 dollars, des vivres en abondance,
mit trente vaches  lait  notre disposition, nous fit parvenir de
jeunes lions, des singes, etc., et chaque deux jours il crivait une
lettre pleine de courtoisie  M. Rassam. Tous nos interprtes, tous
nos messagers, y compris le valet de M. Rassam, allrent l'un aprs
l'autre  Zag, pour tre investis de l'_ordre de la Chemise_. Au
messager qui nous avait apport la fausse nouvelle de l'largissement
du capitaine Cameron, il fit prsent d'un _marguf_ ou shama brod
de soie, d'un titre, et du gouvernement d'une province; et rclama
l'amiti de M. Rassam, le priant de le rendre aussi l'ami de sa reine.
Son premier stratagme avait parfaitement russi puisqu'il nous avait
fait venir jusqu' lui. Lorsqu'un de nos interprtes, Omer-Ali,
naturel de Massowah, alla  son tour pour tre dcor, il trouva Sa
Majest assise prs du rivage et faisant des cartouches. L'empereur
lui dit: Vous voyez mon occupation; et je n'en ai pas honte. Je ne
puis accoutumer mon esprit au dpart de M. Stern et de M. Cameron;
mais par gard pour M. Rassam et son ami, j'y consentirai. J'aime vos
matres parce qu'ils se sont toujours bien comports, inclinant leurs
ttes dans leurs mains aussitt qu'ils s'approchaient de ma personne,
pleins de respect pour moi en ma prsence, tandis que M. Cameron avait
l'habitude de se tirer les poils de la barbe  chaque instant.

Si je mentionne ces faits insignifiants, c'est pour montrer
l'hsitation qui existait dans l'esprit de Thodoros au sujet des
captifs. S'il et t moins hsitant, ses bonnes qualits auraient pu
prvaloir chez lui et il n'aurait pas donn le temps  des vnements
insignifiants de rveiller sa nature souponneuse.

Thodoros, toujours proccup de passer pour un homme juste devant son
peuple, tmoigna le dsir que les premiers captifs assistassent 
une assemble publique o nous nous rendrions ainsi que lui et ses
soldats. L ils reconnatraient qu'ils avaient eu tort, et ils
imploreraient le pardon de Sa Majest. On aurait ainsi une
rconciliation publique et, aprs l'offre de quelques prsents, il
serait permis aux prisonniers de partir.

Mais M. Rassam croyait au contraire qu'il serait plus convenable de ne
pas mettre en prsence les prisonniers et Sa Majest, de peur que la
vue de ces derniers n'excitt de nouveau la colre du souverain. Tout
paraissant marcher d'une faon tout  fait favorable, il crut prudent
de faire son possible pour empcher une rencontre entre les deux
parties.

Peu de temps aprs l'arrive des prisonniers de Magdala, qui avaient
t rejoints  Debra-Tabor par ceux qui taient retenus l sur parole,
Sa Majest,  l'instigation de M. Bassam, au lieu de les faire
paratre en sa prsence comme elle en avait primitivement l'intention,
fit appeler plusieurs de ses officiers, son secrtaire, etc., etc., 
Kourata. Thodoros nous donna l'ordre galement de nous rendre auprs
de lui, afin d'avoir une sance publique o seraient lues certaines
accusations contre les captifs, qui alors dclareraient s'ils taient
coupables ou si c'tait l'empereur.

Tous les captifs, les _gens de Gaffat_ et les officiers abyssiniens
tant assembls dans la tente de M. Rassam, l'officier imprial lut
l'acte d'accusation. La premire accusation tait porte contre le
capitaine Cameron. L'acte commenait par tablir que M. Cameron
s'tant prsent comme envoy de la reine d'Angleterre, avait t reu
avec tout l'honneur et le respect dus  son rang, et que le meilleur
accueil possible lui avait t fait. L'empereur avait accept avec
humilit les prsents envoys par la reine et d'aprs l'avis du
docteur Cameron, qu'un change de consuls entre les deux nations
serait trs-avantageux pour l'Abyssinie, Thodoros avait rpondu ces
propres paroles: Je suis enchant de vous entendre parler ainsi;
c'est trs-bien. Thodoros continuait en rapportant qu'il avait
inform le consul que les Turcs tant ses ennemis, il le priait de
protger le message et les prsents qu'il avait l'intention de faire
parvenir  la reine d'Angleterre,  laquelle il avait envoy une
lettre d'amiti; mais le capitaine Cameron, au lieu de remettre 
son adresse la lettre, l'avait envoye aux Turcs qui hassaient
l'empereur, et devant lesquels il l'avait dnigr et insult. De plus,
au retour de M. Cameron, il lui avait demand: O est la rponse 
la lettre d'amiti que je vous ai remise? qu'en avez-vous fait? et
celui-ci avait rpondu: Je ne sais pas! Alors je lui dis, ajoutait
Thodoros: Vous n'tes pas le serviteur de mon amie la reine
d'Angleterre, ainsi que vous prtendiez l'tre, et par la puissance de
mon Crateur, je le fis jeter en prison. Demandez-lui s'il peut nier
ces choses!

La seconde accusation tait  l'adresse de M. Bardel; mais videmment
Thodoros tait fatigu de son rquisitoire; car les accusations
contre MM. Stern, Rosenthal, etc., ne furent pas spcifies, quoique
dans toute occasion il en ait rfr plus tard  ses griefs contre
eux. Ils furent englobs dans une mme inculpation comme ayant agi en
commun.

Les autres prisonniers m'ont tromp, poursuivait l'acte d'accusation;
je les aimais et les honorais pourtant. Un ami doit tre un bouclier
pour son ami, et ils ne m'ont pas dfendu. Pourquoi ne m'ont-ils pas
dfendu? A cause de cela je leur ai t mon amiti.

Maintenant, par la puissance de Dieu,  cause de la reine, et du
peuple britannique, et  cause de vous-mmes, je leur rendrai mon
amiti. Je dsire que vous puissiez oprer entre nous une vritable
rconciliation de coeur. Si j'ai eu tort, dites-le-moi et je ferai mes
excuses; mais si vous trouvez au contraire que j'ai t tromp, je
dsire que vous obteniez des prisonniers qu'ils s'en humilient devant
moi.

Aprs la lecture de cet acte, on interrogea les captifs pour savoir
s'ils reconnaissaient leurs torts, oui ou non. Il et t absurde de
leur part de ne pas reconnatre leurs erreurs et de ne pas demander
pardon. Nous savions bien qu'ils taient innocents, qu'on les
calomniait, et que les quelques erreurs de jugement qu'ils avaient
commises n'taient pas  comparer aux souffrances qu'ils avaient eu
 supporter. Mais en reconnaissant qu'ils taient dans leur tort,
ils agissaient sagement: et c'est ce que nous leur conseillmes.
L'officier public termina sa lecture par la traduction en langue
amharic de la lettre de la reine d'Angleterre, et par la communication
de la rponse que Thodoros devait, disait-il, envoyer par notre
intermdiaire.

Quoique tout part marcher  souhait, cependant il n'y avait aucun
doute qu'un orage tait imminent; et bien que tout et l'air de
marcher encore sur un pied d'amiti pendant quelque temps, nous
reconnmes que nous n'eussions pas t si confiants, si nous avions
eu une plus grande connaissance du caractre de Thodoros.

Pendant notre voyage  Kourata, les serviteurs de Sa Majest nous
avaient demand si nous avions quelques connaissances concernant la
construction des navires. Nous rpondmes que nous n'en avions aucune.
J'avais appris que quelqu'un de l'escorte avait dit que le capitaine
Cameron serait employ  Kourata  la construction des navires. Il
n'y avait alors aucun doute sur l'intention de Sa Majest d'avoir
une petite flotte, et le vrai motif pour lequel nous fmes envoys 
Kourata, et les _gens de Gaffat_ expdis pour nous y tenir compagnie,
tait vident: Thodoros s'imaginait que nous avions plus de
connaissances sur la construction des bateaux que nous ne voulions
l'avouer, et esprait nous persuader d'entreprendre ce travail. Les
_gens de Gaffat_ reurent l'ordre alors de construire des bateaux; ils
rpondirent qu'ils n'y entendaient rien, mais qu'ils taient prts 
travailler sous la direction de quelqu'un qui s'y entendrait; en mme
temps, ils engageaient Sa Majest  profiter de son amiti avec M.
Rassam, pour prier ce dernier d'crire qu'on lui envoyt des hommes
propres  ce travail; ils ajoutaient qu'ils ne doutaient nullement que
la demande tant faite par M. Rassam, Sa Majest n'obtnt ce qu'elle
dsirait.

Peu de jours aprs, en effet, Thodoros crivait  M. Rassam pour
le charger de demander des ouvriers, impatient de les voir arriver.
Jusque-l tout semblait marcher  souhait; mais je compris, an reu de
cette lettre, qu'un nuage se formait sur la tte de M. Rassam. Deux
voies lui taient ouvertes: refuser dans des termes polis, et en se
plaant sur ce terrain, que les instructions qu'il avait reues de son
gouvernement ne lui permettaient pas de s'occuper d'une telle requte;
ou bien accepter,  la condition que les premiers prisonniers seraient
autoriss  partir, tandis qu'il attendrait, avec l'un de ses
compagnons, l'arrive des constructeurs de navires. Au lieu de cela,
M. Rassam prit un terme moyen. Il dit  Thodoros que, dans l'intrt
mme de cette expdition d'ouvriers, il vaudrait mieux que Sa Majest
lui permt de partir, et qu'alors une fois chez lui, il pourrait
beaucoup mieux appuyer les dsirs de l'empereur; que toutefois, s'il
le voulait absolument, il crirait.

Thodoros fut si peu convaincu qu'en envoyant M. Rassam il pourrait
obtenir des ouvriers, que la seule chose qui le fit hsiter quelques
jours, ce fut la question de savoir si, pour obtenir ce qu'il
dsirait, il userait de flatteries ou de menaces. Il se mit
immdiatement  l'oeuvre, et crut qu'il valait mieux commencer par
les mesures polies. A cet effet, il nous envoya une invitation, nous
priant d'aller passer un jour avec lui  Zag; il ordonna en mme
temps  ses ouvriers de nous accompagner. Le 25 mars, nous partmes
par le bateau indigne et nous atteignmes Zag aprs une douche de
quatre heures; arrivs  une petite distance de notre destination,
nous nous revtmes de nos uniformes. Nous fmes reus,  notre
arrive, par Ras-Engeddah (commandant en chef), par l'intendant des
curies et plusieurs autres officiers suprieurs de la maison de
l'empereur. Sa Majest nous avait envoy des salutations on ne peut
plus aimables par le ras, et monts sur les magnifiques mules prises
dans les curies impriales, nous partmes pour le lieu de rsidence
de l'empereur. Nous fmes d'abord conduits sous une tente de soie, qui
avait t dresse  trs-peu de distance pour nous servir de salle de
festin, et o nous devions attendre, tout en dgustant une collation
que la reine nous avait fait prparer. Dans l'aprs-midi, l'empereur
nous fit dire qu'il viendrait nous voir.

Peu d'instants aprs nous allions  sa rencontre, lorsque,  notre
grande surprise, nous le vmes venir  nous, drap dans ses vtements
et le bras droit dcouvert; signe d'infriorit et de profond respect,
et honneur que Thodoros n'a jamais rendu  personne. Il fut souriant,
plein d'amabilit, s'assit quelques instants sur le lit de M. Rassam,
et lorsqu'il nous quitta, il toucha la main de M. Rassam de la faon
la plus affectueuse. Un instant aprs, nous lui rendmes sa politesse.
Nous le trouvmes dans la salle d'audience, assis sur un tapis; il
nous salua gracieusement et nous fit asseoir  son ct. A sa gauche
se tenaient son fils an, le prince Meshisha et Ras-Engeddah. Ses
ouvriers taient aussi prsents, placs au centre de la salle en face
de lui. Il avait devant lui tout un arsenal de fusils et de pistolets;
il nous parla de ceux que nous avions apports avec nous et nous les
lui montrmes, puis des fusils qui avaient t fabriqus sur son
ordre, par un ouvrier qu'il avait  son service et frre d'un armurier
rsidant  Saint-Etienne, prs de Lyon. Il causa sur plusieurs sujets
varis, sur les diffrents grades de son arme, nous prsenta son
fils, et lui ordonna  la fin de l'audience d'aller, avec les _gens de
Gaffat_, nous escorter jusqu' notre tente.

Le jour suivant, Thodoros nous envoya de nouveau ses salutations
amicales; mais nous ne le vmes pas lui-mme. Dans la matine, il fit
venir tous ses chefs pour les consulter sur la question de savoir
s'il devait nous laisser partir o nous garder. Tous s'crirent:
Laissez-les partir. Un seul fit remarquer qu'une fois partis, nous
pourrions revenir pour les combattre: Qu'ils reviennent, nous aurons
alors Dieu pour nous! s'cria l'empereur. Aussitt qu'il eut renvoy
ses chefs, Thodoros fit venir les _gens de Gaffat_ et leur demanda ce
qu'ils feraient  sa place. Ils nous ont dit depuis qu'ils l'avaient
fortement engag  nous laisser partir. Mais il nous a t rapport
qu'en s'en retournant chez lui son domestique lui avait dit: Tout le
monde vous dit de les laisser partir; or, vous savez qu'ils sont vos
ennemis et vous les tenez dans vos mains. Sur le soir, l'empereur fut
trs-agit; il fit appeler les _gens de Gaffat_, et s'appuyant sur la
grossire colonne de sa hutte, il leur dit: Est-ce l une demeure
digne d'un roi? Quant  la conversation qui suivit, je ne pourrais en
rien dire; sinon que quelques jours plus tard, l'un des assistants me
dit que Sa Majest tait bien dcide  nous renvoyer, mais que M.
Rassam n'ayant pas du tout parl de ce que l'empereur avait tant 
coeur: les ouvriers et les instruments pour construire les navires, il
craignait que Sa Majest ne vt de trs-mauvais oeil notre retour 
Kourata, que l'autorisation du dpart ne nous ft refuse, et que nous
ne fussions retenus par la force.

A notre retour  Kourata, la correspondance entre Thodoros et M.
Rassam recommena. Les lettres habituellement ne contenaient rien
d'important; mais les nouvelles qui arrivaient de divers cts
avaient une haute importance, et concernaient surtout les premiers
prisonniers, avec lesquels Thodoros dsirait se rconcilier avant
leur dpart. Craignant que Thodoros ne se laisst aller  sa colre 
la vue des captifs, M. Rassam s'efforait, par toute espce de moyens,
d'empcher l'entrevue qu'il redoutait tant; et mme Sa Majest parut
s'tre laiss convaincre par tous les raisonnements de _ses amis_ et
consentir  leurs desseins. Cependant quelques-uns des prisonniers
taient inquiets et auraient prfr avoir  supporter quelque rude
parole de l'empereur que d'exciter son caractre irritable. Mais il
tait alors trop tard. Thodoros avait dj arrt la rsolution de
retenir par la force ces mmes prisonniers qu'il consentait  ne pas
voir, et il faisait dj lever une forteresse pour les y enfermer.

Afin de dtourner l'esprit de Thodoros de toutes ces proccupations,
M. Rassam l'engagea  fonder un ordre qui porterait le nom de:
L'ordre de la Croix de Christ et le Sceau de Salomon. Les lois et
les rglements de cet ordre furent promulgus, un ouvrier fit un
modle de mdaille, sous la direction de M. Rassam, et qui fut
approuve par Sa Majest, et il y eut neuf ordres diffrents: trois
du premier rang, trois du second et trois du troisime. M. Rassam,
Ras-Engeddah et le prince Meshisha furent crs chevaliers du premier
ordre; les officiers anglais de l'ambassade furent crs chevaliers
du second ordre; quant au troisime, je n'ai jamais su  qui il tait
destin,  moins qu'il n'ait servi  dcorer Beppo, sommelier de
l'empereur.

Malgr tout ce qui se passait autour de nous, nous nous figurmes que
nous n'avions plus rien  craindre, et que toutes choses avaient t
parfaitement arranges; nous btissions dj des chteaux en Espagne,
revoyant en imagination les chers objets de notre affection et le
_home_ bien-aim; nous souriions aussi  la pense d'aller griller nos
ttes dans les chaudes montagnes du Soudan: lorsque tout d'un coup nos
plans, nos esprances et nos belles visions reurent la dception la
plus cruelle.




IX


Seconde visite  Zag.--Arrestation de M. Rassam et des officiers
anglais.--Accusations contre M. Rassam.--Les premiers captifs sont
amens enchans  Zag.--Jugement public.--Rconciliation.--Dpart
de M. Flad.--Emprisonnement  Zag.--Dpart pour Kourata.

Le 13 avril, nous fmes notre troisime exprience des bateaux de
jonc, parce que l'empereur dsirait voir une fois de plus ses _chers
amis_ avant notre dpart. Les ouvriers europens de Gaffat nous
accompagnrent. Tous les prisonniers de Magdala et de Gaffat partirent
le mme jour, mais par des routes diffrentes; le rendez-vous gnral
fut dsign  Tankal, situ  l'extrmit nord-ouest du lac, o nos
bagages devaient aussi nous rejoindre.

A notre arrive  Zag, nous fmes reus avec tout le respect
habituel. Ras-Engeddah et plusieurs officiers vinrent  notre
rencontre sur le rivage, et des mules richement enharnaches furent
amenes des curies impriales. Nous descendmes  l'entre de la
demeure impriale, et nous fmes conduits dans la salle d'audience
leve dans l'enceinte fortifie de la demeure de Sa Majest. En
entrant, nous fmes surpris de voir la grande salle garnie des deux
cts d'officiers abyssiniens en habits de fte. Le trne avait t
rig  l'extrmit de la salle; mais il tait vide, et l'espace qui
restait tait occup par les pins grands officiers du royaume. Nous
avions  peine fait quelques pas, prcds de Ras-Engeddah, quand ce
dernier s'inclinant baisa le sol; nous crmes que c'tait un acte
de respect pour le trne; mais ce n'tait que le premier acte d'une
infme trahison. Aussitt que le ras se fut prostern, neuf hommes,
placs l pour l'excution de ce projet, se rurent sur nous, et en
moins de temps que je ne mets  l'crire, nos pes, nos ceinturons,
nos chapeaux furent jets  terre, nos uniformes arrachs, et les
officiers de l'ambassade anglaise, saisis par les bras et le cou,
furent trans dans la partie suprieure de la salle, dgrads et
insults en prsence des courtisans et des grands officiers de la cour
de Thodoros.

Il nous fut permis de nous asseoir, et nos gardiens s'assirent  nos
cts, l'empereur ne fit point son apparition, mais il nous fit poser
plusieurs questions par divers messagers, tels que Bas-Engeddah,
Cantiba Hailo (le pre adoptif de l'empereur), Samuel et les ouvriers
europens. La plupart de ces questions, pour dire le moins, taient
puriles. O sont les prisonniers?--Pourquoi ne les avez-vous
pas amens?--Vous n'aviez pas le droit de les renvoyer sans ma
permission.--Je dsire que vous me rconciliiez avec eux.--J'ai
l'intention de donner des mules  ceux qui n'en out pas et de l'argent
 ceux qui en manquent pour leur voyage.--Pourquoi leur avez-vous
donn des armes  feu?--Ne m'apportez-vous pas une lettre d'amiti de
la reine d'Angleterre?--Pourquoi avez-vous envoy des lettres  la
cte? Et d'autres insignifiances.

La plupart des premiers officiers tmoignrent leur approbation 
l'oue de nos rponses, chose rare  la cour d'Abyssinie. Evidemment
ils n'aimaient pas et ne pouvaient approuver la conduite trompeuse de
leur matre. Au milieu de ces questions, un fragment de journal fut lu
qui traitait de la gnalogie de l'empereur. Comme cela n'avait aucun
rapport avec les accusations portes contre nous, je ne pus comprendre
dans quel but on nous faisait cette lecture, sinon que c'tait une
faiblesse de ce _parvenu_ pour se glorifier devant nous de ses
anctres. Le dernier message de Sa Majest fut celui-ci: J'ai fait
appeler vos frres; lorsqu'ils seront arrivs, je verrai ce que j'ai 
faire.

L'assemble ayant t dissoute, nous attendmes quelque temps, tandis
qu'on nous dressait une tente dans l'enceinte de la demeure impriale.
Pendant que nous supportions cet ennui, les bagages qui nous avaient
suivis furent visits par Sa Majest elle-mme. Toutes nos armes,
notre argent, nos papiers, nos couteaux, etc., furent confisqus; le
restant nous fut renvoy, lorsqu'on nous eut conduits sous escorte 
notre tente. Nous fmes firement notre entre dans notre nouvelle
demeure, et nous tions  peine remis de la premire surprise que nous
avait cause cet imbroglio abyssinien, lorsque nous vmes arriver en
abondance des vaches et du pain, envoys pour nous par Thodoros;
singulier contraste avec ses rcents procds!

En mme temps que nous tions les tmoins de l'inconstance de
la fortune, les captifs relchs taient appels  un terrible
dsappointement. Leur sort tait pire que le ntre. Aprs deux heures
de course  cheval, ils arrivrent dans un village et furent laisss
 l'ombre de quelques arbres, jusqu' ce que leurs tentes fussent
tablies; aprs quoi on vint les prendre pour les conduire auprs
du chef du village. Aussitt qu'ils furent tous runis, il entra un
certain nombre de soldats, et le chef de l'escorte, leur montrant une
lettre, leur demanda s'ils reconnaissaient le sceau de Sa Majest. Sur
leur rponse affirmative, on leur ordonna de s'asseoir. Ils furent
d'abord inquiets; mais ils s'imaginrent que peut-tre l'empereur leur
avait envoy cette lettre pour les saluer, et qu'on leur avait ordonn
de s'asseoir  cause de leur fatigue. Toutefois leurs conjectures ne
durrent pas longtemps. A un signal donn par le chef de l'escorte,
ils furent saisis par les soldats qui remplissaient la chambre, et on
leur fit la lecture de la lettre de Thodoros. Elle avait t adresse
au chef de l'escorte et s'exprimait ainsi: Au nom du Pre, et du
Fils, et du Saint-Esprit,  Bilwaddad Tadla. Par la puissance de Dieu,
nous, Thodoros, le roi des rois, salut. Nous avons  nous plaindre
de nos amis et des Europens, qui ont dit: Nous partons peur notre
pays. Lorsque nous n'tions pas encore rconcilis. Jusqu' ce que
j'aie dcid ce que je dois faire, emparez-vous de leurs personnes;
mais ne les maltraitez pas, ne leur faites point peur et ne les
frappez pas.

Le soir, ils furent enchans deux  deux; on veilla sur leurs
serviteurs, et l'on ne permit qu' deux d'entre eux de prparer leur
nourriture. Le lendemain matin, ils furent amens  Kourata. Ils
apprirent l notre arrestation, et mme on leur donna  entendre que
nous avions t tus. Les femmes des _gens de Gaffat_ les traitrent
avec douceur; ils taient eux-mmes dans une grande inquitude au
sujet du sort de leurs parents. Le 13 au matin, ils furent conduits
par le bateau  Zag. A leur arrive, ils furent reus par des gardes,
qui les conduisirent dans un enclos fortifi; des mules avaient t
amenes pour le capitaine Cameron, pour M. Rosenthal et pour M. Flad;
bientt aprs, l'empereur leur envoya des vaches, des moutons, du
pain, etc., etc., en abondance.

Les trois jours que nous passmes sous notre tente  Zag furent trois
jours d'angoisse. Jusque-l nous n'avions vu que le beau cot
des choses, l'humeur aimable du notre hte, et nous n'tions pas
accoutums aux changements soudains de son caractre, ni  sa
violence, ni  sa mauvaise foi. Ds que nos bagages furent arrivs,
nous dtruismes toutes les lettres, les papiers, les notes, les
journaux que nous possdions, et nous adressmes plusieurs fois des
questions  Samuel sur notre avenir. Dans la matine du second jour,
Thodoros nous envoya ses compliments et nous fit dire que, aussitt
que les prisonniers seraient arrivs, tout irait bien. Nous lui fmes
passer quelques chemises que nous avions fait faire tout exprs
pendant notre sjour  Kourata; il les reut, mais refusa le savon qui
les accompagnait, en disant qu'il pourrait nous tre utile pendant la
route. Dans l'aprs-midi, nous l'apermes  travers les interstices
de sa tente, assis sur une plate-forme leve  l'entre de sa
rsidence. Il paraissait calme et demeura assez longtemps en
conversation avec son favori, Ras-Engeddah, plac au-dessous de lui.

Nous tions gards nuit et jour, et nous ne pouvions faire un pas hors
de nos tentes sans tre suivis par un soldat; la nuit, si nous avions
besoin de sortir, il nous fallait prendre une lanterne. Nos gardiens
taient tous de vieux chefs de l'intimit de l'empereur, des hommes
ayant une position et un rang levs, qui excutaient les ordres
de leur matre, mais qui n'abusrent jamais de leur influence pour
aggraver notre position. Dans la soire du 15 se passa un petit
incident qui m'amusa beaucoup. Je sortis un instant, et aussitt un
soldat prit les devants portant une lanterne. Nous avions  peine
fait quelques pas, qu'un soldat saisit brusquement celui qui
m'accompagnait; aussitt un officier de garde se jeta sur lui,
jouant l'homme indign et lui recommandant de laisser mon serviteur
tranquille; en mme temps il levait un bton et le frappait sur le dos
de plusieurs coups en disant: Pourquoi les arrtez-vous? Ils ne sont
pas prisonniers; ce sont les amis du souverain. Me retournant alors,
je vis le chef et le soldat qui touffaient de rire. Le lendemain
matin, il tait question d'accomplir la rconciliation. Thodoros
dsirait nous convaincre que nous tions toujours ses amis, et que
nous ferions mieux de cder de bonne grce, les arrestations du 13
tant l pour nous avertir qu'il pourrait aussi nous traiter en
ennemis. Son plan n'tait pas mauvais, et tous ses projets russirent.

Le 17, nous remes l'ordre de Sa Majest de nous rendre auprs
de lui, dsireux qu'il tait de juger en notre prsence ceux des
Europens qui, disait-il, l'avaient insult. Thodoros aimait beaucoup
 poser, et, dans cette occasion plus que jamais, il dsirait faire
sensation sur les Europens aussi bien que sur les indignes, et leur
donner une haute ide de sa puissance et de sa grandeur. Il s'assit
sur un alga, en plein air,  l'entre de la salle d'audience. Tous les
grands officiers de son royaume se tenaient  sa gauche;  sa
droite taient les Europens; tout autour, les personnages les plus
importants: puis venait un cercle form par les soldats et les chefs
infrieurs.

Aussitt que nous approchmes, Sa Majest se leva, nous salua et nous
assura, en peu de mots, que nous tions toujours ses htes honorables,
et non les envoys d'une grande puissance qui l'avait si grossirement
insult. On nous ordonna bientt de nous asseoir; et au bout de
quelques minutes de silence, nous vmes arriver par la porte
extrieure nos pauvres compatriotes, escorts comme des criminels et
enchans deux  deux. On les fit mettre en face de Sa Majest, qui,
aprs les avoir regards quelques secondes, s'enquit _avec douceur_ de
leur sant, et comment ils avaient pass leur temps. Les prisonniers
tmoignrent leur reconnaissance de ces compliments en baisant
plusieurs fois le sol devant cette incarnation du mal, qui tout le
temps grimaa de plaisir  la vue des souffrances et de l'humiliation
de ses victimes. On enleva les fers du capitaine Cameron et de M.
Bardel et on leur commanda d'aller s'asseoir auprs de nous. Tous les
autres prisonniers furent laisss debout an soleil et furent chargs
de rpondre aux questions de l'empereur. Il fut recueilli et calme;
une seule fois, en s'adressant  nous, il parut un peu agit.

Il demanda aux prisonniers: Pourquoi voulez-vous quitter mon royaume
avant de prendre cong de moi? Ils rpondirent qu'ils avaient agi
ainsi d'aprs les ordres de M. Rassam, duquel ils dpendaient. Il
ajouta alors: Pourquoi n'avez-vous pas demand  M. Rassam de vous
conduire auprs de moi, afin de nous rconcilier? Se tournant alors
vers M. Bassam, il lui dit: C'est votre faute. Je vous avais bien
dit de nous rconcilier? Pourquoi ne l'avez-vous pas fait? M. Rassam
rpondit qu'il avait cru que l'acte crit de rconciliation qui avait
suivi l'assemble publique des accusations contre les prisonniers,
tait suffisant.

L'empereur rpondit  M. Rassam: Ne vous ai-je pas dit que je voulais
leur donner des mules et de l'argent, et vous me rpondtes que vous
aviez amen des mules pour eux et que vous aviez assez d'argent pour
leur retour dans leur pays? Maintenant,  cause de vous, les voil
dans les chanes. Du jour o vous m'avez dit que vous dsiriez les
faire partir par une autre route que celle que je vous dsignais, j'ai
commenc  souponner que vous agissiez ainsi dans le but de pouvoir
dire dans votre pays, qu'ils avaient t mis en libert par votre
habilet et votre puissance.

Les crimes supposs des premiers prisonniers tant bien connus et
cette assemble n'ayant t qu'une reproduction de celle de Gondar, ce
serait du temps perdu que de la rapporter ici; il suffit de dire
que ces malheureux faussement accuss rpondirent avec douceur et
humilit, s'efforant ainsi de dtourner la colre du misrable au
pouvoir duquel ils taient tombs.

La gnalogie de l'empereur fut ensuite lue: d'Adam  David, cela
marcha assez bien; de Menilek, fils suppos de Salomon,  Socinius,
on donna peu de noms, peut-tre ceux qui vcurent dans ces temps-l
taient-ils des patriarches  leur manire; mais quand on en vint
aux aeux de Thodoros mme, les difficults devinrent toujours plus
grandes; en vrit, la chose tait difficile, plusieurs tmoignages
furent produits pour attester la descendance royale et l'on alla mme
jusqu' invoquer l'opinion de Jean, l'empereur-comdien, pour attester
le droit lgal de Thodoros au trne de ces anctres.

Nous fmes encore appels et la sance du 18 nous fut fatale. Aprs
qu'on nous eut invits  nous asseoir, Thodoros fit venir devant lui
ses gens et leur demanda s'il devait exiger un kassa (c'est--dire
une rparation pour ce qu'il avait eu  souffrir de la part
des Europens). Plusieurs d'entre eux ne rpondirent pas
trs-distinctement; d'autres dclarrent hautement que le kassa tait
une bonne chose. Sa Majest conclut en disant, et en s'adressant 
nous: Seriez-vous mes matres? Vous resterez avec moi. L o j'irai,
vous irez; l o je m'arrterai, vous vous arrterez. Aussitt nous
fmes renvoys  nos tentes et le capitaine Cameron fut autoris 
nous accompagner. Les autres Europens, toujours dans les chanes,
furent envoys dans une autre partie du camp, o plusieurs semaines
auparavant ou avait vu s'lever une forteresse, sans en connatre la
destination.

Le lendemain, nous fmes encore conduits en prsence de l'empereur;
mais c'tait pour une affaire prive. Les prisonniers furent d'abord
amens sous nos tentes et leurs fers leur furent enlevs. Puis on nous
conduisit en prsence de Sa Majest; les premiers prisonniers nous
suivirent et les _gens de Gaffat_ entrrent aprs nous et furent
invits  s'asseoir  la droite de Thodoros. Aussitt que les
prisonniers entrrent ils inclinrent la tte jusqu' terre et
demandrent grce. Sa Majest leur commanda aussitt de se lever, et,
aprs leur avoir dit qu'il n'avait aucun tort  leur reprocher, il les
assura qu'ils taient ses amis; toutefois ils inclinrent encore la
tte jusqu' terre et de nouveau demandrent grce. Ils demeurrent
dans cette attitude jusqu' ce qu'il leur dit: Par la grce de Dieu,
nous vous pardonnons! Le capitaine Cameron lut alors  haute voix une
lettre du docteur Beke et la ptition des prisonniers relchs. La
rconciliation opre, l'empereur dicta une lettre pour notre reine et
M. Flad fut charg de la faire parvenir. Nous emes alors toutes nos
tentes tablies dans un mme espace entour de fortifications qui
avaient t leves le matin sous la surveillance de Thodoros; nous
fmes de nouveau runis, mais nous tions tous prisonniers. M. Flad
nous quitta; nous nous attendions  ce que sa mission ne russirait
pas, et que l'Angleterre, dgote de toutes ces trahisons, ne
consentirait pas  pousser plus loin les ngociations, mais
insisterait sur sa premire rclamation. Le jour du dpart de M. Flad,
sa femme accompagna les ouvriers qui avaient reu l'ordre de
retourner  Kourata; nous emes beaucoup moins de rapport avec eux
qu'auparavant, d'abord parce qu'ils taient craintifs, et puis parce
qu'ils ne voulaient pas se compromettre par des relations avec des
_amis douteux_ du roi.

Zag tait une des principales villes du district de Metaha, et il y
avait peu de temps, trs-prospre et trs-populeuse, mais lorsque nous
y arrivmes, nous ne vmes que ruines et nant; et nous n'aurions pu
croire que peu de semaines auparavant cette colline tait la demeure
de milliers d'habitants, et que ces terrains couverts de vertes
prairies et de bois, avaient abrit une population riche et
industrieuse.

Quelques jours aprs l'assemble de la rconciliation, Sa Majest nous
renvoya nos armes et notre argent, nous fit offrir en mme temps des
mules, des pes et des boucliers monts en argent, et un peu plus
tard des chevaux. Nous vmes le souverain lui-mme  diverses
reprises; il vint deux fois dans nos tentes; une autre fois nous
allmes avec lui examiner des fusils fabriqus par des ouvriers
europens; un autre jour encore, nous allmes ensemble  la chasse
aux canards sur le lac; enfin, nous allmes le voir jouer au
divertissement national des goucks (coucou). Il s'efforait de
paratre notre ami, nous fournissait des provisions en abondance, et
deux fois par jour, nous faisait saluer; il fit mme tirer des salves
d'artillerie et donna une grande fte le jour de naissance de la reine
d'Angleterre. Malgr cela, nous tions malheureux: notre cage tait
gentille, mais c'tait une cage, et l'exprience que nous avions
acquise du caractre trompeur du roi nous mettait dans une crainte
constante. Lorsque nous l'avions rencontr dans le Damot, et lorsque
nous l'avions visit  Zag, nous n'avions vu que l'acteur  la
physionomie souriante; maintenant, il avait rejet toute contrainte;
des femmes taient flagelles jusqu' ce que mort s'ensuivt, prs de
nos tentes, et des soldats taient enchans ou fouetts  mort pour
le moindre prtexte. Le vritable caractre du tyran se montrait de
jour en jour davantage, et nous commencions  craindre que notre
position ne ft critique et dangereuse.

Thodoros avait toujours la pense de se fabriquer des bateaux; voyant
que tous rpugnaient  lui faire ce plaisir, il voulut se mettre 
l'ouvrage lui-mme; il fit construire un immense bateau de jonc  fond
plat, d'une grande paisseur et capable de supporter deux grandes
roues mues par les mains. Dans le fait, il avait invent le bateau
 _aubes_, seulement l'agent moteur faisait dfaut. Nous le vmes
plusieurs fois sur l'eau: les roues en taient si grandes qu'elles
rclamaient la force de cent hommes pour les mettre en mouvement.
Il est curieux de voir que ce souverain passt son temps dans ces
frivolits, tandis qu'il ne s'enqurait nullement de l'ennemi
redoutable qui s'tait avanc jusqu' quatre milles  peine de son
camp.

Le cholra faisait des ravages dans le Tigr; et nous ne fmes
nullement surpris, lorsque nous apprmes qu'il dcimait d'autres
provinces et que plusieurs cas s'taient dclars  Kourata. Le camp
imprial tait tabli dans un lieu trs-malsain, dans un terrain
has et marcageux; les fivres, la diarrhe et la dyssenterie y
svissaient avec force. Ayant appris l'approche du flau, Sa Majest
ordonna trs-sagement que son camp ft transfr sur les hauteurs
de Begember. Madame Rosenthal tait en ce moment trs-malade, et ne
pouvait supporter sans danger un voyage sur la terre ferme. Elle fut
autorise  aller  Kourata par la voie du lac, accompagne de son
mari, du capitaine Cameron, dont la sant tait dlicate, et du
docteur Blanc. Nous partmes dans la soire du 31 mai, et nous
arrivmes  Kourata de bonne heure le lendemain matin. Le vent
soufflait en ce moment et nous obligeait  de frquentes stations sur
les pointes de terre situes sous le vent, car la mer en courroux
menaait parfois d'engloutir notre faible esquif. Cette dernire
traverse fut, dans toute l'acception du mot, le _nec plus ultra du
discomfort_.




X


Seconde rsidence  Kourata.--Le cholra et le typhus clatent dans
le camp.--L'empereur se dcide  aller  Debra-Tabor.--Arrive
 Gaffat.--La fonderie transforme eu palais.--Jugement public 
Debra-Tabor.--La tente noire.--Le docteur Blanc et M. Rosenthal saisis
 Gaffat.--Une autre accusation publique.--La caverne noire.--Voyage
avec l'empereur  Abankal.--Nous sommes envoys  Magdala: arrive 
l'Amba.

A Kourata, quelques maisons inoccupes furent mises  notre
disposition, et nous nous mimes en devoir de rendre habitables les
sales demeures indignes. Le bruit courait que Thodoros avait
l'intention de passer la saison des pluies dans le voisinage, et le
4, il nous fit une visite inattendue, accompagn seulement de
quelques-uns de ses chefs. Il vint par la voie du lac et s'en retourna
de mme. Ras-Engeddah tait arriv environ une heure avant lui. Je fus
averti d'aller au-devant de lui sur le rivage. J'accompagnai ainsi
les _gens de Gaffat_, qui allrent lui prsenter leurs hommages. Sa
Majest, en me voyant, me demanda des nouvelles de ma sant et comment
je trouvais le pays, etc., etc. Ou n'a jamais su pourquoi il tait
venu. Je crois que c'tait afin de juger par lui-mme des ravages du
cholra, car il fit bien des questions  ce sujet.

Le 6 juin, Thodoros quitta Zag avec son arme; M. Rassam et les
autres prisonniers l'accompagnrent; tous les lourds bagages avaient
t envoys par le bateau  Kourata. Le 9, Sa Majest campa sur un
promontoire, au sud de Kourata. Le cholra venait d'clater dans le
camp et journellement, on comptait prs de cent morts. Dans l'espoir
d'amliorer l'tat sanitaire de l'arme, l'empereur transporta son
camp sur un terrain situ  quelques milles au nord au-dessus de la
ville; mais l'pidmie continua ses ravages avec une grande violence,
et dans le camp et dans la ville. L'glise tait tellement pleine de
cadavres qu'on n'en pouvait plus faire entrer, et les rues adjacentes
offraient le triste spectacle de morts innombrables entours de leurs
familles dsoles, attendant des jours et des nuits que les tombeaux
eussent t bnis dans le nouveau cimetire encombr par la foule. La
petite vrole et la fivre typhode firent aussi leur apparition, et
frapprent plusieurs de ceux qui avaient chapp au cholra.

Le 22 juin, nous remes l'ordre d'aller rejoindre le camp, Thodoros
ayant l'intention de partir le jour suivant pour se rendre dans la
province plus saine et plus leve de Begember. Le 13, de grand matin,
le camp fut lev et nous campmes, le soir mme, sur le rivage du
Gumar tributaire du Nil. Le lendemain, le trajet  parcourir touchait
 sa fin. Nous avions constamment mont depuis notre dpart de
Kourata, et Outoo (magnifique plateau et le lieu de notre halte du
14) tait dj lev de plusieurs milliers de pieds au-dessus du
lac; malgr cela le cholra, la petite vrole et la fivre typhode
continuaient leur oeuvre terrible. Sa Majest s'informa de quels
moyens on se servait dans nos pays, dans des circonstances semblables.
Nous lui conseillmes de partir immdiatement pour les plateaux plus
levs de Begember, de laisser ses malades  quelque distance de
Debra-Tabor, de disperser son arme, aussi loin que possible, sur
toutes ses provinces, choisissant les localits les plus saines et les
plus isoles pour y envoyer les cas nouveaux qui se dclareraient. Il
agit selon nos conseils et avant peu, nous emes la satisfaction de
voir les pidmies perdre de leur violence, et an bout de quelques
semaines disparatre entirement.

Le 16, nous fournmes une trs-longue marche. Nous partmes environ
 six heures de l'aprs-midi et nous ne fmes aucune halte jusqu'
Debra-Tabor, o nous arrivmes environ deux heures avant midi.
Aussitt que nous touchmes le pied de la colline sur laquelle
s'levait la demeure impriale, nous remes l'ordre de l'empereur de
descendre de nos montures, et immdiatement, nous le vmes venir 
nous accompagn de quelques-uns de ses gardes du corps. Nous nous
rendmes tous  Gaffat, station europenne situe  trois milles
 l'est de Debra-Tabor. En route, nous fmes surpris par le plus
terrible orage de grle que j'aie jamais vu; telle en tait la
violence, que Thodoros fut oblig plusieurs fois de s'arrter. La
grle tombait en masse si compacte, et les grlons taient d'une telle
dimension, qu'il tait presque impossible de les supporter. Enfin,
nous arrivmes  Gaffat gels et tremps jusqu'aux os; mais l'empereur
paraissait n'avoir souffert en aucune faon de cette douche, il nous
servait de cicrone, nous montrant le lieu o nous tions, et nous
donnant des explications sur les ateliers, les roues  eau, etc., etc.
Quelques planches furent transformes en siges, un feu fut allum par
ses ordres, et nous demeurmes seuls avec lui pendant plus de trois
heures, discutant sur les lois et les coutumes anglaises. Les tapis
et les coussins avaient t oublis  Debra-Tabor, et il renvoya
Ras-Engeddah pour les faire apporter. Aussitt que ce dernier revint
avec les porteurs, Thodoros montra la route de la colline de Gaffat,
et de ses propres mains tendit les tapis, et plaa le trne dans la
maison choisie pour M. Rassam. D'autres maisons furent assignes aux
autres Europens, aprs quoi Thodoros nous quitta.

Le 17 juin, les ouvriers europens qui taient rests  Kourata,
arrivrent  Debra-Tabor. Nous ne primes pas garde qu'ils s'taient
plaints de ce que nous occupions leurs maisons; mais l'empereur
reconnut, d'aprs leur conduite, qu'ils taient mcontents; cependant
il les accompagna  Gaffat, et, en quelques heures, au moyen des
shamas, des gabis, des tapis, la fonderie fut transforme en une
demeure convenable. Le trne y fut aussi plac, et lorsque tout fut
arrang, on nous fit appeler. Thodoros s'excusa de ce qu'il tait
oblig de nous donner pour quelques jours une maison ainsi organise,
ajoutant qu'il retournait  Debra-Tabor, mais que le lendemain, il
tcherait de se procurer une demeure plus convenable pour ses htes.
Conformment  cette promesse, le lendemain matin, il vint pour nous
offrir plusieurs maisons situes sur une hauteur, en face de Gaffat,
et qui avaient t prpares pour nous recevoir. Comme la maison de
M. Rassam tait plus petite, il profita de cela pour demander que
l'empereur retirt le trne de sa chambre. Sa Majest y consentit,
bien qu'il et garni la chambre de tapis, et recouvert les murs et
le plafond de drap blanc. A cause de tous ces changements, nous nous
figurmes que nous tions l tablis pour toute la saison des pluies.
Le cholra et la fivre typhode venaient de se manifester a Gaffat,
et du matin an soir, j'tais constamment rclam par des malades. L'un
d'eux, la femme d'un Europen, me prit beaucoup de temps; elle eut
d'abord une attaque de cholra, suivie de la fivre typhode qui la
mit aux portes du tombeau.

Dans la matine du 25 juin, nous remes l'ordre de l'empereur, M.
Rassam, ses compagnons, les prtres et quelques autres, de nous rendre
 Debra-Tabor pour assister  une accusation politique. Les ouvriers
europens, Cantiba Hailo et Samuel nous accompagnrent. Arrivs 
Debra-Tabor, nous fmes surpris de n'tre pas reus avec la politesse
habituelle, et d'tre immdiatement conduits en prsence de
l'empereur; nous fmes introduits dans une tente noire tablie dans
l'enceinte impriale. Nous pensmes que cette accusation politique
nous concernait, et nous tions assis depuis quelques minutes
seulement, lorsque les ouvriers europens furent appels par Sa
Majest. Ils revinrent bientt aprs, suivis de Cantiba Hailo,
de Samuel et d'un Aia-Ngus (bouche du roi), porteurs du message
imprial.

La premire et la plus importante des accusations tait celle-ci:
J'ai reu une lettre de Jrusalem dans laquelle il est dit que
les Turcs font des chemins de fer dans le Soudan pour attaquer mon
royaume, de concert avec les Anglais et les Franais. La seconde
accusation portait sur le mme sujet; seulement, on ajoutait que
M. Rassam devait avoir vu les chemins de fer et qu'il aurait d en
avertir Sa Majest. La troisime accusation tait celle-ci: N'est-il
pas vrai que les chemins de fer gyptiens sont construits par les
Anglais?

Quatrimement: N'avait-il pas donn une lettre au consul Cameron
pour la reine d'Angleterre, et le consul n'tait-il pas revenu sans
rponse? M. Rosenthal n'avait-il pas dit que le gouvernement anglais
s'tait moqu de sa lettre? Il y avait encore sept ou huit autres
accusations, mais elles taient insignifiantes et je ne m'en souviens
pas. Peu de jours auparavant, un prtre grec tait arriv de la cte
porteur d'une lettre pour Sa Majest: ces faits taient-ils contenus
dans cette lettre, ou bien tait-ce seulement un prtexte invent
par Thodoros pour s'excuser des mauvais traitements qu'il avait
l'intention d'infliger  ses htes innocents; c'est ce qu'il serait
impossible d'affirmer. La conclusion du message accusateur tait
celle-ci: Vous devez rester ici; Sa Majest ne peut pas plus
longtemps laisser vos armes entre vos mains, mais tous vos autres
objets vous seront rendus.

M. Rosenthal obtnt la permission de retourner  Gaffat pour voir sa
femme, je fus autoris  le suivre,  cause de l'tat critique
dans lequel se trouvait Madame Waldemeier. M. Rassam et les autres
Europens demeurrent dans la tente. M. Waldemeier,  cause de la
maladie de sa femme, tait rest  Gaffat; il fut effray lorsqu'il
apprit nos contrarits, craignant que cela ne privt sa femme des
secours mdicaux dont elle avait tant besoin dans l'tat dsespr o
elle se trouvait. Il me pria de retourner auprs d'elle, ne serait-ce
qu'une heure, tandis qu'il courait  Debra-Tabor pour supplier
Thodoros de me laisser avec lui jusqu' ce que sa femme ft hors de
danger. Madame Waldemeier tait une fille de ce M. Bell que Thodoros
aimait tant. Non-seulement il consentit  la demande de M. Waldemeier,
mais il ajouta que si M. Bassani n'y voyait aucun inconvnient, il me
permettrait de rester  Gaffat, les malades y tant nombreux, tandis
qu'il excuterait l'expdition qu'il avait projete. Comme j'tais
affaibli par une grande irritation d'entrailles et par une forte
surexcitation, je fus enchant de ce projet de me laisser rester
Gaffat tout le temps de la saison des pluies. M. Bassani lui-mme,
le jour suivant, demandait  Thodoros que cette autorisation ft
accorde, non-seulement  moi, mais aussi  quelques autres de nos
compagnons. A cause de ma sant et de la position de M. Rosenthal, la
permission nous fut accorde  tous les deux, mais elle fut refuse
aux autres.

Nous nous attendions chaque jour  entendre dire que le camp avait
t lev, mais Sa Majest n'en faisait rien. Chaque jour Thodoros
envoyait prendre des nouvelles de Madame Waldemeier et me faisait
saluer. Il visita Gaffat deux fois pendant le peu de jours que je
l'habitai, et dans plusieurs occasions m'envoya ses compliments et
reut mes salutations. M. Rassam et les autres Europens furent
autoriss  venir nous voir  Gaffat; et quoique de temps en temps le
nom de _Magdala_ ft prononc, cependant il nous semblait que l'orage
s'tait dissip et nous esprions avant peu tre tous runis  Gaffat,
et y passer en paix la saison des pluies.

Le 3 juillet un officier de Sa Majest m'apporta les salutations de
l'empereur, ajoutant que Sa Majest devait venir inspecter les travaux
et qu'il fallait que j'allasse au-devant de lui. Je me rendis  la
fonderie et sur la route je rencontrai deux ouvriers de Gaffat qui s'y
rendaient aussi. Un petit incident eut lieu, qui amena plus tard
de terribles consquences. Nous rencontrmes l'empereur prs de la
fonderie marchant  la tte de son escorte: il nous demanda comment
nous allions, et nous le salumes en tant nos chapeaux. Comme il
repassait, les deux Europens avec lesquels j'avais fait la route, se
couvrirent; sans songer combien Sa Majest tait susceptible pour tout
ce qui concernait l'tiquette; je restai la tte dcouverte, quoique
le soleil ft chaud et dangereux. Arriv  la fonderie, l'empereur
me salua encore cordialement; il examina pendant quelques minutes
l'bauche d'un fusil que ses ouvriers se proposaient de lui donner, et
ensuite nous quitta. Dans la cour il passa prs de M. Rosenthal, qui
ne s'inclina pas, Thodoros ne s'informant pas de lui.

Comme l'empereur sortait de l'enceinte de la fonderie, un pauvre vieux
mendiant lui demanda l'aumne en disant: Mes seigneurs (gaitotsh) les
Europens out toujours t bons pour moi. O mon roi, ne voulez-vous
pas aussi soulager ma misre! En entendant l'expression de
_seigneur_, applique aux ouvriers, Thodoros entra dans une terrible
colre: Comment osez-vous appeler seigneur tout autre que moi?
Frappez-le, frappez-le, par ma mort! Deux individus de sa suite se
prcipitrent sur le mendiant et se murent  le frapper de leurs
btons; Thodoros criait toujours: Frappez-le, frappez-le, par ma
mort! Le pauvre vieux impotent demandait grce, avec une expression
 fendre le coeur; mais sa voix allait s'affaiblissant toujours et au
bout de quelques minutes nous n'emes devant nous qu'un cadavre tendu
qui ne pouvait plus remuer ni prier. La byne rugissante cette nuit-l
put se repatre, sans tre trouble, de ses restes abandonns.

Toutefois la rage de Thodoros ne fut point encore calme; il s'avana
de quelques pas, pais s'arrtant il se retourna la lance en arrt, les
regards errants autour de lui; il tait la personnification de la rage
indomptable. Ses yeux rencontrrent M. Rosenthal: Saisissez-le!
s'cria-il. Immdiatement plusieurs soldats se rurent sur lui pour
obir an commandement imprial. Saisissez l'homme qu'ils appellent le
_hakeem_ (mdecin). Aussitt une douzaine de sclrats tombrent sur
moi et m'empoignrent par les bras, l'habit, le pantalon, par tous les
endroits qui offraient une prise. Thodoros s'adressa ensuite  M.
Rosenthal en disant: Ane que vous tes, pourquoi m'appelez-vous le
fils d'une pauvre femme? Pourquoi m'insultez-vous? M. Rosenthal
rpondit: Si je vous ai offens, j'en demande pardon  Votre
Majest. Pendant ce temps l'empereur brandissait sa lance d'une
faon inquitante, et je croyais  chaque instant qu'il allait nous
transpercer. Je craignais que, aveugl par la colre, il ne fut plus
matre de lui-mme, et je comprenais que si une fois il se laissait
dominer par ses passions, c'en tait fait de nous.

Heureusement pour nous Thodoros se tourna vers les ouvriers
europens, les insultant dans des termes grossiers; Vils esclaves! ne
vous ai-je pas envoy de l'argent? Qui tes-vous que vous vous donniez
le titre de _seigneurs_? Prenez garde! Puis, s'adressant aux deux
ouvriers que j'avais rencontrs sur la route de la fonderie, il leur
dit: Vous tes fiers! qui tes-vous? Des esclaves! des l'emes! des
nes galeux! vous vous couvrez la tte en ma prsence! est-ce que vous
ne me voyez pas! Le hakeem n'est-il pas rest la tte dcouverte?
Pauvres cratures que j'ai enrichies! Se tournant alors de mon ct
et voyant qu'une douzaine de soldats m'avaient saisi, il leur cria:
Laissez-le aller; amenez-le-moi. Tous me lchrent hormis un
seul, qui me conduisit devant l'empereur. Il me demanda alors:
Connaissez-vous l'arabe? Quoique je comprisse un peu cette langue,
je pensai qu'il tait plus prudent, vu les circonstances, de rpondre
ngativement. Alors il commanda  M. Schimper de traduire ce qu'il
allait dire: Vous, hakeem, vous tes mon ami. Je n'ai rien a dire
contre vous; mais les autres m'ont insult et vous allez venir avec
moi pour assister a leur jugement. Il commanda ensuite  Cantiba
Hailo de me donner sa mule, il monta  cheval, moi et M. Rosenthal
allant  sa suite; ce dernier  pied, tran sur toute la route par
les soldats qui l'avaient saisi.

Aussitt aprs notre arrive  Debra-Tabor, l'empereur envoya l'ordre
 M. Rassam, de venir avec les autres Europens; il avait quelque
chose  leur dire. Thodoros s'assit sur un rocher  environ trente
pas en face de nous; entre lui et nous se tenaient quelques officiers
suprieurs et derrire nous une ligne presse de soldats. Il tait
toujours en colre, faisant sauter des pointes de rocher avec
l'extrmit de sa lance, et crachant constamment entre chaque parole.
Il s'adressa une fois  M. Stern et lui demanda: Est-ce d'un
chrtien, d'un paen ou d'un juif, quand vous m'insultez? Quand vous
avez crit votre livre, par quelle autorit l'avez-vous fait? Ceux
qui m'ont insult en votre prsence, taient-ils mes ennemis ou les
vtres? Pourquoi ont-ils dit du mal de moi devant vous? etc. Puis il
dit  M. Rassam: Vous aussi vous m'avez manqu de respect. Moi?
rpondit M. Rassam. Oui! quatre fois. Premirement, vous avez lu le
livre de M. Stern, dans lequel je suis insult; secondement vous ne
m'avez pas rconcili avec les prisonniers, lorsque vous avez voulu
les faire partir du pays; troisimement: votre gouvernement permet
aux Turcs de garder Jrusalem, qui est mon hritage. La quatrime
accusation je l'ai oublie. Il demanda ensuite  M. Rassam s'il
savait que Jrusalem lui appartenait, et que les couvents abyssiniens
avaient t pris par les Turcs. En vertu de sa descendance de
Constantin et d'Alexandre le Grand, l'Inde et l'Arabie lui
appartenaient. Il fit encore plusieurs autres folles questions.
Enfin il dit  Samuel qui tait l'interprte Que diriez-vous si je
chargeais de chanes vos amis? Rien, rpondit Samuel; n'tes-vous
pas le matre? Des chanes avaient t apportes, mais cette rponse
l'avait calm. Il s'adressa alors  l'un des chefs et lui dit:
Pouvez-vous surveiller ces gens dans la tente? L'autre, qui savait
ce qu'il fallait rpondre, lui dit: Majest, la maison vaudrait
mieux. Il donna alors des ordres pour que nos effets nous fussent
envoys de la tente noire  la maison attenant  la sienne, et nous
remes l'ordre de nous y transporter.

La maison qui nous tait destine, servait primitivement de
pied--terre: elle tait btie en pierre, entoure d'une grande
verandah, et ferme seulement par une petite porte sans fentre ni
aucune autre ouverture. Ce ne fut que lorsqu'on eut allum plusieurs
bougies que nous pmes nous reconnatre an milieu des profondes
tnbres qui rgnaient en ce lieu, ce qui rappela,  mon souvenir,
plusieurs scnes du drame terrible de Calcutta: _La Caverne noire_.
Quelques soldats apportrent nos couches, et une douzaine de gardiens
s'assirent prs de nous, tenant dans leurs mains des chandelles
allumes. L'empereur nous envoya plusieurs messages. M. Rassam en prit
occasion pour se plaindre amrement des mauvais traitements qu'il
nous infligeait. Il dit: Dites  Sa Majest que j'ai fait tout mon
possible pour tablir de bons rapports entre ma patrie et lui; mais
lorsque les vnements d'aujourd'hui seront connus, quelles qu'en
soient les consquences, le blme n'en retombera pas sur moi.
Thodoros nous renvoya ces paroles: Que je vous traite bien ou que je
vous traite mal, cela revient au mme; mes ennemis diront toujours que
je vous ai maltraits; ainsi cela ne fait rien.

Un peu plus tard, nous fmes troubls par un message de l'empereur,
nous faisant savoir qu'il ne pouvait tre indiffrent au bien-tre de
ses amis et qu'il viendrait nous voir. Quoi que nous fissions pour
le dissuader d'une telle dmarche, il arriva bientt accompagn par
quelques esclaves, portant de l'arrack et du tej. Il nous dit: Ce
soir, ma femme me disait de ne pas sortir, mais je ne voulais pas que
vous fussiez fchas, et je suis venu boire avec vous. A ces mots, il
nous prsenta de l'arrack et du tej, et nous donna lui-mme l'exemple.

Il fut calme et trs-srieux, bien qu'il voult paratre gai. Il resta
environ une heure causant de choses insignifiantes: le pape de Rome
fit le principal sujet de la conversation. Entre autres choses,
il nous dit: Mon pre tait fou, et quoique mon peuple ait dit
quelquefois que j'tais fou moi-mme, je ne l'ai jamais cru; mais
maintenant je crois que je le suis. M. Rassam rpliqua: Je vous en
prie, ne dites pas de semblables choses. Sa Majest reprit: Oui,
oui, je suis fou. Un instant aprs, il nous dit en nous quittant: Ne
vous arrtez pas  la forme, et ne tenez pas compte de ce que je vous
dis devant mon peuple, mais regardez  mou coeur. J'ai un motif pour
cela. En partant, il donna l'ordre aux gardes de s'tablir dehors et
de ne point nous dranger. Bien que depuis nous l'ayons vu une ou
deux fois  une certaine distance, cependant ce fut la dernire
conversation que nous emes avec lui.

Les deux jours que nous passmes dans la caverne noire  Debra-Tabor,
tous runis, obligs d'avoir des chandelles allumes nuit et jour,
dans l'angoisse de l'incertitude de notre avenir, furent certainement
des jours de torture morale et physique. Nous remes avec joie
l'annonce que nous allions tre changs; toute alternative tait
prfrable  notre position actuelle; que nous fussions enferms dans
une vieille tente, laissant couler la pluie, ou bien que nous
fussions enchans dans un amba, tout valait mieux que ce sombre
emprisonnement, priv de tout comfort, mme de la chre clart du
jour.

A midi, le 5 juillet, nous fmes informs que Sa Majest tait dj
partie, et que notre escorte attendait l'ordre du dpart. Nous tions
tous rjouis  la pense de respirer l'air frais, et d'admirer les
champs couverts de verdure et illumins par un brillant soleil.
Nous ne nous fmes pas rpter deux fois l'ordre de partir, nous ne
donnmes pas mme une pense aux inconvnients du voyage, tels que la
pluie, la boue, etc., etc. Le premier jour, nous ne fournmes qu'une
petite course, et nous campmes sur un plateau appel Janmeda, 
quelques milles an sud de Gaffat. Le lendemain matin, de bonne heure,
l'arme se mit en marche, mais nous attendmes  l'arrire-garde trois
heures avant de recevoir l'ordre de marcher. Thodoros, assis sur un
rocher, avait command  toutes ses forces, y compris sa suite, de
prendre les devants, et comme nous, expos  la pluie qui tombait
et paraissant plong dans des penses profondes, il contemplait les
diffrents corps de son arme  mesure qu'ils passaient devant lui.
Nous tions svrement surveills; plusieurs chefs, et les hommes
qu'ils commandaient, nous gardaient jour et nuit, un dtachement
marchait en tte, un autre suivait et un grand nombre de soldats ne
nous perdaient jamais de vue.

Nous fmes halte, cette aprs-midi, dans une grande plaine, prs d'une
minence appele Kulgualiko, sur laquelle s'levaient les tentes
impriales. Le lendemain, on adopta le mme mode de dpart et aprs
avoir voyag toute la nuit, nous nous reposmes  Abankab, an pied du
mont Guna, le pic le plus lev du Begember, trs-souvent couvert de
neige dans la saison pluvieuse.

Nous passmes la journe du 8  Abankab. Dans l'aprs-midi, Sa
Majest nous fit inviter  gravir la colline o il tait tabli, afin
de contempler le sommet couvert de neige du Guma, ne pouvant, de notre
position basse, jouir d'une belle vue. Quelques messages polis furent
changs, mais nous ne vmes pas l'empereur.

Le 9, de bonne heure, Samuel, notre balderaba, nous fut envoy.
Il s'arrta longtemps, et,  son dpart, il nous avertit que nous
marcherions en tte et que nos effets embarrassants nous seraient
envoys plus tard, que nous ne prendrions avec nous que quelques
articles indispensables, que les soldats de notre escorte et nos mules
nous porteraient. Plusieurs officiers de la maison de l'empereur, pour
lesquels nous avions eu quelques politesses, vinrent nous souhaiter
le bonjour, nous regardant avec tristesse, l'un d'eux mme avec
des larmes dans les yeux. Quoique nous ne connussions point notre
destination, nous souponnions tous que Magdala et les chanes
seraient notre lot.

Bitwaddad-Tadla et les hommes qu'il commandait furent ds lors chargs
de nous garder. Nous nous apermes bientt que nous tions traits
plus svrement; un ou deux soldats  cheval avaient la garde spciale
de chacun de nous, fouettant les mules lorsqu'elles n'allaient pas
assez vite, ou courant, en tte de l'escorte, pour attendre l'arrive
de ceux qui taient moins bien monts. Nous fmes une trs-longue
tape ce jour-l, de neuf heures aprs-midi  quatre heures avant
midi, sans une seule halte. Les soldats qui portaient une partie de
nos effets arrivrent bientt aprs nous, mais les mules charges des
bagages n'arrivrent qu'au coucher du soleil et mortes de fatigue.
N'ayant rien  manger, nous tumes un mouton et le fmes griller
devant le feu,  la faon abyssinienne; affams et fatigus comme nous
l'tions, il nous parut que c'tait le repas le plus exquis que nous
eussions jamais fait.

Au lever du soleil, le lendemain matin, nos gardes nous avertirent de
nous tenir prts, et quelques instants plus tard nous tions en selle.

Notre route se dirigeait vers l'est-sud-est. Quelles qu'eussent
t nos esprances jusqu'alors sur notre destine, elles taient
vanouies; les premiers prisonniers connaissaient trop bien le chemin
de Magdala pour avoir aucun doute l-dessus. Le commencement de la
journe ne fut qu'une facile ascension dans un pays populeux et bien
cultiv; mais le 10, le pays prit un aspect sauvage, envoyait a et
l quelques villages; de sombres touffes de cdres embellissaient les
sommets des collines loignes, et annonaient la prsence de quelque
glise. Le paysage tait beau et certainement plein d'attrait pour
un artiste, mais pour des Europens, trans comme du btail par des
barbares, les montes abruptes et les profondes valles n'avaient
aucun charme. Aprs quelques heures de marche, nous arrivmes en face
d'un prcipice  pic (plus de 1,500 pieds de hauteur et pas plus d'un
quart de mille de largeur), que nous devions descendre et remonter,
afin d'atteindre le plateau voisin. Nous marchmes encore environ deux
heures et nous atteignmes les portes de Begember. En face de nous
s'levait le plateau du Dahonte,  environ deux milles de distance,
mais nous avions  monter une cte plus rapide encore que celle que
nous laissions derrire nous, et un abme plus profond aussi  passer
pour atteindre cette colline. La valle du Jiddah, affluent du Nil,
tait entre nous et notre lieu de halte. C'tait comme un mince fil
d'argent, que nous voyions courir au-dessous de nous dans un espace
troit entre les colonnes basaltiques du Begember oriental, dont le
sommet s'lve  trois mille pieds. Nous achevmes notre course,
fatigus et n'en pouvant plus.

Cette nuit-l, nous stationnmes  Magot, sur la premire terrasse
du plateau du Dahonte, environ  500 pieds du sommet de la montagne.
Notre tente fut l en mme temps que nous, nos serviteurs apportaient
quelques provisions, et nous nous arrangemes pour faire un frugal
repas; mais nos bagages arrivrent trop tard, et nous nous vmes
obligs de coucher sur la terre nue ou sur des peaux. Ce fut cinq
jours aprs notre arrive  Magdala que l'autre partie de nos bagages
nous atteignit. Jusque-l nous ne pmes changer d'habits, et nous
n'emes rien pour nous dfendre contre le froid des nuits de la saison
des pluies. Dans la matine du 11, de bonne heure, nous continumes
notre ascension, et nous arrivmes enfin sur le magnifique plateau du
Dahonte. Cette petite province n'est qu'une plaine d'environ douze
milles de diamtre, couverte,  l'poque de notre voyage, de produits
diffrents et de magnifiques prairies, o paissaient des milliers
de ttes de btail et o les mules, les chevaux et d'innombrables
troupeaux se montraient  chaque pas. De tous cts,  l'horizon de
cette plaine, s'lvent de petites collines qui sont garnies de leur
pied  leur sommet, de nombreux villages charmants et bien btis.
Le Dahonte est certainement la province la plus fertile et la plus
pittoresque que j'aie rencontre en Abyssinie.

Vers midi, nous arrivions  l'extrmit est du plateau, et l devant
nous, apparut un de ces abmes imposants, comme nous en avions dj
rencontr deux fois depuis notre dpart de Debra-Tabor. Nous n'tions
pas du tout rjouis  la pense d'avoir  le descendre, pour passer
 gu le large et rapide Bechelo, et de grimper encore le prcipice
oppos, vritable muraille, pour complter notre tape de la journe.
Heureusement nos mules taient si fatigues que le chef de notre garde
dcida de s'arrter pour la nuit  mi-cte, dans un des villages
qui sont perchs sur les diffrentes terrasses du ces montagnes
basaltiques. Le 12, nous continumes notre descente, nous traversmes
le Bechelo et fmes l'ascension du plateau oppos, le Watat, o nous
arrivmes  onze heures du soir. L, nous fmes une bonne halte et
nous partagemes un frugal djeuner envoy par le chef de Magdala 
Bitwaddad-Tadla, qui gracieusement nous en fit part.

De Watat  Magdala la route est une plaine incline, descendant
constamment et graduellement  travers les plateaux levs de la
province de Wallo. Ce fut la fin de notre voyage, Magdala tant sur
les limites de cette province. L'Amba, avec ses quelques montagnes
isoles, perpendiculaires et coupes  pic comme des murailles de
basalte, semble une miniature des provinces du Dahonte et du Wallo, ou
quelque portion dtache de la gigantesque masse voisine.

La route, en approchant de Magdala devient abrupte, il faut traverser
encore une on deux collines en forme de cnes pour y arriver. Magdala
est btie sur deux hauteurs, spares par le petit plateau d'Islamgie,
les deux cnes sont distants seulement d'une centaine de pieds. La
pointe nord est la plus leve, mais  cause de l'absence d'eau et du
peu d'espace, elle n'est pas habite. C'est  Magdala que se trouve la
plus importante forteresse de Thodoros, qui renferme ses trsors et
sa prison.

A Islamgee, l'ascension devint plus pnible; cependant, nous pmes
arriver  la seconde porte en demeurant sur selle. Comme nous n'avions
plus du tout  descendre, mais que nous tions obligs,  cause de
l'ascension, de quitter nos mules, nous les abandonnmes et allmes
 pied tous les quatre, laissant les btes trouver leur chemin comme
elles pouvaient; nous n'avions pu faire cela  la monte du Bechelo et
du Jiddah. Le trajet de Watat  Magdala se fait gnralement en cinq
heures, mais nous en mimes prs de sept, parce que nous faisions de
frquentes haltes, des messagers allant et venant de notre escorte 
l'Araba. Plusieurs des chefs de la montagne vinrent  la rencontre de
Bitwaddad-Tadla. C'tait sans doute afin d'examiner notre lettre de
cachet. Enfin, un  un, compts comme des moutons, nous franchmes
la porte, et nous fmes conduits dans an espace ouvert en face de
l'habitation impriale. L, nous rencontrmes le ras (la tte de la
montagne) et les six chefs suprieurs, qui prsident toujours avec lui
le conseil dans les affaires de haute importance.

Aussitt qu'ils eurent salu le Bitwaddad, ils se retirrent un peu 
l'cart, ainsi que Samuel, afin de se consulter. Au bout de quelques
minutes, Samuel nous appela, et accompagns par les chefs, escorts de
leurs infrieurs, nous fmes conduits dans une maison situe prs de
l'enceinte impriale. Un feu y tait allum. Fatigus et abattus, la
perspective d'un abri, aprs plusieurs jours passs  la pluie, nous
rjouit, malgr nos malheurs, et lorsque les chefs se furent retirs,
laissant des gardes  la porte, nous nous mmes  causer,  fumer et 
dormir prs du feu, oubliant entirement que nous tions les victimes
innocentes d'une infme trahison. Deux maisons furent mises  notre
disposition. L'une d'elles nous fut dsigne pour y coucher et nous
servir particulirement d'habitation, et l'autre fut destine aux
domestiques et regarde comme notre cuisine.




XI


Notre premire maison  Magdala.--Le chef a une petite affaire avec
nous.--Impressions d'un Europen charg de chanes.--L'opration
dcrite.--La toilette du prisonnier.--Comment nous vivions.--Dfection
de notre premier messager.--Comment nous obtnmes de l'argent et des
lettres.--Un journal  Magdala.--Une saison des pluies dans le Gedjo.

Il faisait compltement nuit  notre arrive, la veille au soir. Notre
premire affaire, le lendemain matin, fut d'examiner notre demeure.
Elle consistait en deux buttes circulaires, entoures d'une forte haie
pineuse attenante  l'enceinte impriale. La plus grande tait dans
un mauvais tat, et comme le toit, au lieu d'tre appuy sur un pilier
central, tait support par une douzaine de colonnes latrales,
formant ainsi plusieurs petites cases, nous la destinmes  nos
serviteurs et  notre _balderaba_ Samuel. Celle que nous gardmes
pour nous avait t btie par Ras-Hailo, lorsqu'il tait le favori de
Thodoros, mais qui depuis tait tomb en disgrce. Ras-Hailo ne fut
pas mis dans les fers pendant qu'il habitait cette maison, et mme, au
bout de peu de temps, il avait t pardonn par son matre et lu chef
de la Montagne; mais Thodoros, quelque temps aprs, lui retira encore
son commandement, le priva de sa confiance et l'envoya  la prison
commune, enchan comme tous les autres prisonniers. Pour une maison
abyssinienne, cette hutte n'tait pas mal btie; le toit tait le
mieux construit que j'aie vu dans tout le pays; il tait fait de
bambous tresss, arrangs et assujettis par des cercles de la mme
matire. Lorsque Ras-Hailo eut t envoy en prison, sa maison fut
offerte au favori du jour, Ras-Engeddah; mais, selon la coutume,
Thodoros s'en servit pour loger ses htes anglais.

Pour nous tous, elle tait petite; nous tions huit, et cette demeure
ne pouvait contenir commodment que quatre personnes. Les soires et
les nuits taient cruellement froides, et le feu occupant le centre
de la chambre, quelques-uns d'entre nous taient couchs la moiti du
corps dans la chambre, et l'autre moiti dans un enfoncement humide.
Tout d'abord nous sentmes amrement notre triste position. La saison
des pluies tait arrive, et chaque jour la voix de l'orage se
faisait entendre. Plusieurs d'entre nous (M. Prideaux entre autres et
moi-mme) ne pouvions mme pas changer de vtements, et, couchs, nous
n'avions rien pour nous couvrir et nous garantir du froid si aigu
pendant la nuit. Je me souviendrai toujours de la conduite charitable
de Samuel qui, imitant le bon Samaritain, vint me couvrir de l'un de
ses shamas.

Nous avions bien quelque argent, mais nous ne savions comment nous
procurer quoi que ce ft. On nous annona que des provisions avaient
t envoyes des greniers impriaux; les premiers captifs anglais
souriaient  ces paroles, sachant par une amre exprience que les
prisonniers de l'Amba de Magdala taient regards comme devant donner
et ne jamais recevoir. L'avenir prouva que leurs prvisions taient
justes: nous ne remes rien qu'une jarre de tej du gouverneur qui,
en toute occasion, se proclamait hautement notre ami; je crois qu'il
s'imagina mme que ce tej tait pour lui, car  chaque instant il en
buvait avec ses camarades. Nous remes aussi, un jour de fte, deux
vaches maigres  l'air affam, et desquelles, je puis le dire, je
refusai le moindre morceau.

Pour un Europen accoutum  trouver sous la main tous les objets
ncessaires  la vie, il peut paratre invraisemblable que dans toute
l'Abyssinie il ne se trouve pas une seule boutique pour acheter quoi
que ce soit; et c'est un fait vrai cependant. Nous avions pour nous
un boucher et un boulanger, et pour ce qui est des provisions
d'piceries, nous nous adressions  eux. Notre nourriture tait
abominablement mauvaise; les moutons que nous achetions taient un peu
meilleurs que les chats de Londres, et comme on ne trouve pas, dans
tout le pays, d'autre moulin  farine que ceux des boulangers, nous
fmes obligs d'acheter du grain, de le battre pour en chasser la
balle, et de l'craser entre deux pierres, non pas avec les grosses
meules plates de l'Inde ou de l'Egypte, mais sur de petits fragments
de rochers creuss, o le grain est rduit en farine, au moyen d'une
espce de caillou grand et lourd que l'on tient dans la main. C'tait
bien le pain amer de la vengeance! Etant dans la montagne, nous
pouvions acheter des oeufs et de la volaille; mais comme les premiers
taient toujours gts lorsqu'on nous les livrait, nous en fmes
bientt dgots, et quoique nous eussions aim  varier notre
nourriture au moyen de volailles, leur maigreur les aurait fait
rejeter de tout le monde. A cause de la saison des pluies, nous ne
pouvions qu' grand'peine nous procurer un peu de miel. Nous pouvions
bien nous fournir de caf en tout temps, mais nous n'avions pas de
sucre; et pris sans lait ou avec du lait fum, c'tait une boisson
si amre et si rpugnante, que, au bout d'un certain temps, nous
prfrmes nous en passer. Voici les dtails du luxe de table que
nous emes pendant toute notre captivit: un pain grossier, fort mal
prpar, que l'on et dit fait avec du verre pil, et des plats qui
revenaient toujours les mmes: du mouton coriace, quelques vieux coqs,
du beurre rance et du caf amer. Le th, le sucre, le vin, le poisson,
les lgumes, etc., etc., c'taient choses impossibles  trouver
mme avec de l'argent. La mauvaise qualit et l'uniformit de notre
nourriture n'taient rien encore devant la perspective que nous avions
de mourir de faim. Quelque grossires et insuffisantes que fussent
ces choses, elles devaient nous manquer, ds que nous n'aurions plus
d'argent.

J'tais trs-mal vtu. Avant de quitter Debra-Tabor, j'avais eu la
pense de laisser mes effets aux soins des _gens de Gaffat_, et je
n'avais pris avec moi que ce qui tait indispensable pour la route.
Mon unique paire de souliers, porte  la pluie, au soleil, dans la
boue, tait littralement perce  jour; ils taient tellement roidis,
qu'ils me firent aux pieds une blessure qui mit plus d'un mois 
gurir; aussi jusqu' l'arrive de l'un de mes serviteurs, plusieurs
mois plus tard, je marchai, ou plutt je me tranai les pieds nus.

La vie en commun avec des hommes d'habitudes et de gots diffrents
est vraiment pnible. Nous tions huit Europens, grouillant tous dans
un petit espace qui nous servait  la fois d'antichambre, de salle 
manger et de dortoir; la plupart trangers les uns aux autres, et unis
seulement par une commune infortune. L'adversit est peu propre
 amliorer les caractres; au contraire, elle nuit aux rapports
sociaux; c'est tout an plus si l'ducation et la naissance vous
apprennent  supporter et  accepter les plus grandes difficults.
Nous redoutions sur toutes choses cette familiarit qui se glisse si
naturellement entre des hommes d'une position sociale tout  fait
diffrente et vous expose  entendre des expressions grossires et
avilissantes. Nous devions vivre sur un pied d'galit avec l'un
des premiers serviteurs du capitaine Cameron. Nous eussions t
tranquilles, si une partie de la nuit n'et t employe  parler, et
si chacun de nous et voulu pardonner silencieusement les dfauts de
ses camarades, sachant bien qu'il pouvait avoir besoin de la mme
indulgence.

Une compagnie de soldats d'environ quinze  vingt hommes arrivaient
chaque soir, un peu avant le crpuscule, et plantaient une petite
tente noire de l'autre ct de notre porte. Comme il pleuvait souvent
la nuit, la plus grande partie des soldats demeuraient dans la tente;
deux ou trois seulement, qui taient censs veiller, sortaient pour
dormir sons la partie du toit formant auvent. Ils ne nous drangeaient
jamais, et si nous sortions dans la nuit, ils surveillaient seulement
o nous allions, mais ne nous suivaient jamais. A cette poque, nous
avions quatre gardes, dont deux remplissaient leur office en se
promenant devant la porte de notre enceinte. Ces hommes ne furent
jamais changs pendant notre sjour; nous n'emes pas lieu d'tre
satisfaits de leur faon d'agir; il n'y eut qu'une exception. Nos
gardiens de jour n'taient que des sclrats poltrons et des espions
dangereux.

Nous avions dj pass trois jours  Magdala, et nous commencions 
esprer que notre disgrce se bornerait  un simple emprisonnement,
lorsque environ vers midi, le 16, nous apermes le chef, accompagn
d'une nombreuse escorte, se dirigeant vers notre prison. Samuel fut
appel, et une longue conversation eut lieu entre lui et le chef de
l'autre ct de la porte. Nous ignorions encore ce qui se passait, et
nous commencions  tre inquiets, lorsque Samuel revint vers nous avec
une physionomie srieuse, et nous dit que nous devions rentrer dans
la chambre, que l'officier _avait  faire quelque petite chose avec
nous._ Nous obmes et, au bout de quelques instants, le ras (le
chef de la montagne), cinq membres du conseil et huit ou dix autres
personnes entrrent aussi. Le ras et les chefs principaux, tous arms
jusqu'aux dents, s'tablirent dans la chambre; les autres demeurrent
dehors. La conversation abyssinienne ordinairement consiste en grands
tmoignages de religion et force expressions dvotes;  chaque minute,
les noms de Dieu et du Seigneur sont rpts et pris en vain. J'tais
assis prs de la porte, et la conversation m'intressant peu, je
regardais la foule mle du dehors, lorsque tout d'un coup j'aperus
deux ou trois hommes portant d'normes chanes. Je les montrai  M.
Bassam et lui demandai s'il croyait qu'elles nous fussent destines;
il s'adressa en arabe,  ce sujet,  Samuel, et sur la rponse
affirmative de ce dernier, nous comprmes quel avait t le sujet de
la longue consultation entre le chef et Samuel.

Le ras alors mit fin  la conversation insignifiante qu'il avait tenue
depuis son arrive, et nous informa, dans des termes mesurs et polis,
que c'tait l'usage d'enchaner tous les prisonniers envoys dans ce
lieu; il n'avait reu aucune instruction de l'empereur; mais il en
verrait un messager  Thodoros pour l'informer qu'il nous avait mis
dans les fers, et il ne doutait nullement que son matre n'expdit
aussitt l'ordre de nous les enlever; en attendant nous devions nous
soumettre aux lois de l'Amba; il regrettait bien, ajouta-t-il, d'tre
oblig de nous enchaner. Le pauvre homme nous voulait rellement du
bien; il avait une voix douce, et, pour un Abyssinien, des manires
comme il faut; il croyait que Thodoros regrettait dj l'ordre
inutile et cruel qu'il avait donn, et que peut-tre, il saisirait
l'occasion qu'il lui offrait et donnerait contre-ordre. Je dois
ajouter ici que, quelques mois plus tard, le pauvre ras fut accus
d'avoir une correspondance avec le roi de Shoa, qu'il fut mis dans les
fers an camp, o il mourut bientt aprs des tortures qui lui furent
infliges.

Les chanes furent apportes, et la grande affaire du jour commena.
Les uns aprs les autres, nous emes  subir l'opration, les premiers
captifs tant les premiers servis et favoriss des chanes les plus
lourdes. A la fin mon tour arriva. L'on me fit asseoir par terre, je
retroussai mes pantalons, et je plaai ma jambe droite sur une pierre
mise l  cet effet. L'un des anneaux fut alors pos sur ma jambe, 
deux pouces environ de la cheville droite, et alors un grand marteau
tomba sur le fer dur et froid: chaque coup vibrait dans le membre tout
entier, et lorsque le marteau ne tombait pas d'aplomb, l'anneau de fer
frappait contre l'os et me causait une douleur plus aigu. Il fallut
environ dix minutes pour fixer convenablement le premier anneau. Il
fut travaill jusqu' ce qu'il n'y et que l'paisseur d'un doigt
entre l'anneau et la jambe; alors les deux bouts se croisant l'un
sur l'autre furent encore martels jusqu' ce qu'ils se joignirent
parfaitement. L'opration fut ensuite pratique  la jambe gauche. Je
craignais toujours que le noir forgeron, venant  manquer le fer, ne
me broyt la jambe. Tout d'un coup, je sentis comme si le membre tait
cras; l'anneau s'tait cass juste quand l'opration allait finir.
Pour la seconde fois, je dus subir le travail du martelage; mais cette
fois, les fers furent rivs  l'entire satisfaction du forgeron et du
chef.

On me dit alors que je pouvais me lever et aller m'asseoir; mais la
chose n'tait point facile; n'ayant jamais, pour mon compte, pratiqu
ce nouveau systme de locomotion, je ne pus faire seulement que trois
on quatre pas. Cependant, je souffrais personnellement et je sentais
profondment l'humiliation  laquelle nous tions soumis; mais je
n'aurais pas voulu que les officiers de l'homme qui nous traitait de
la sorte, pussent croire que nous souffrions dans notre amour-propre.
Aussi, bondissant sur mes jambes, j'levai mon bonnet et m'criai 
leur grand tonnement: _God save the queen!_(Dieu sauve la reine!)
et m'en fus riant et chantant, comme si j'tais parfaitement heureux.
Comme chaque dtail de notre vie tait rapport  Thodoros, mon
mpris pour ses chanes devint public, et il en fut inform; mais il
ne mentionna la chose que vingt et un mois plus tard, en y faisant
allusion dans une conversation avec M. Waldemeier, auquel il dit que
nous nous tions tous laiss enchaner sans dire une parole; que mme
M. Rassam avait souri; mais que le docteur et M. Prideaux avaient subi
les fers avec colre.

Aprs l'opration, et lorsque chaque assistant de cette scne nous eut
fait la politesse d'un: _Que Dieu les ouvre!_ le messager que les
chefs voulaient envoyer  Thodoros (un quidam du nom de Lh, grand
espion et confident de l'empereur, le mme qui avait apport nos
lettres de cachet) fut introduit pour recevoir les messages que M.
Rassam pourrait dsirer envoyer  Sa Majest. Celui-ci, en termes
mesurs et polis, se plaignit de la trahison de l'empereur, et rejeta
sur lui la responsabilit des consquences d'un traitement si injuste
qui pouvait amener de terribles reprsailles. Malheureusement, Samuel,
toujours craintif et tremblant que des chanes ne lui fussent aussi
rserves, refusa d'interprter ce discours, et n'envoya que les
compliments ordinaires.

Lorsque nos geliers furent, sortis, nous nous regardmes les uns les
autres, et nous nous trouvmes si drles, que, malgr notre
chagrin, nous ne pmes nous empcher d'clater de rire. Les chanes
consistaient en deux lourds anneaux, joints ensemble par trois autres
plus petits, ayant juste une main ouverte d'un anneau  l'autre; nous
les portmes bien prs de vingt-deux mois! D'abord, nous ne pmes
pas marcher; nos jambes taient brises et meurtries par suite du
ferrement, et le fer, portant sur les chevilles, nous causait une
telle douleur, que nous fmes obligs d'introduire pendant le jour des
bandages sous les chanes. La nuit, je les enlevais,  cause de la
constante pression qu'ils produisaient sur la circulation, et qui
faisait enfler nos pieds; nous sentions encore plus le poids la nuit
que le jour. Il nous semblait que nos jambes ne pourraient jamais tre
soulages; nous ne pouvions les remuer et lorsque, en dormant, nous
nous retournions d'un ct ou de l'antre, les chanons, en heurtant
l'os de la jambe, nous causaient une douleur si vive que nous nous
veillions subitement. Bien qu'au bout d'un certain temps nous nous y
fussions accoutums et que nous pussions nous promener autour de notre
enceinte plus commodment, cependant encore, de temps en temps, nous
tions obligs de prendre du repos des journes entires, sans quoi,
nos jambes s'enflaient et de petites plaies se formaient sur la partie
de l'os la plus expose an frottement des fers. Plusieurs mois mme
aprs que les fers m'eurent t ts, mes jambes taient plus faibles
qu'auparavant, mes chevilles plus amincies et mes pieds enfls.

Le soir o nous fmes chargs de chanes, nous dmes couper nos
pantalons sur le ct, afin de pouvoir les ter. Pendant leur premire
captivit  Magdala, MM. Cameron, Stern et les autres prisonniers
portaient des jupons ou des caleons,  la faon indigne, qu'on leur
avait enseign  passer entre les jambes et les chanes. Mais nous
n'avions pas des vtements semblables sous la main pour faire comme
eux, et mme, vu l'tat de souffrance de nos jambes, il n'aurait pu
tre question de passer sous les anneaux la plus fine batiste. La
ncessit, dit-on, est la mre de l'industrie: dans cette occasion,
j'inventai _les pantalons  la Magdala._ En tant les miens ce
mme jour, je les ouvris tout le long de la couture extrieure, et
ramassant tous les boutons que je pus trouver, je les cousis d'un
ct, tandis que je faisais de l'autre des boutonnires aussi
rapproches que mes ressources me le permettaient. Peu de semaines
aprs, j'tais capable, aid d'un indigne, de passer sous les anneaux
des caleons de calicot, et comme mes jambes se dsenflaient, je pus
mettre par-dessus mes pantalons en drap fin d'Abyssinie. Telle est la
force de l'habitude, qu' la fin, je quittais et mettais mes pantalons
aussi facilement que si mes jambes eussent t libres.

Ne sachant que faire, nous allions habituellement nous coucher de
bonne heure. Nous entendmes le soir de l'opration une discussion an
dehors de notre hutte entre Samuel et le chef, de garde cette nuit,
nomm Mara, descendant d'un Armnien et grand admirateur de Thodoros.
Samuel entra enfin, et nous dit qu'il s'tait efforc de persuader
l'officier de ne point nous dranger, mais qu'il insistait pour
examiner nos chanes et se convaincre qu'elles taient comme elles
devaient. Nous refusmes d'abord de subir cette inspection; nous ne
consentmes qu'afin de nous dbarrasser de cet homme, et nous nous
mmes  secouer nos chanes sous le shama qui nous servait de
couverture,  mesure qu'il passait devant nous.

Nous nous attendions  demeurer an moins six mois  Magdala; il
fallait donner le temps aux nouvelles d'arriver eu Angleterre, et
aussi le temps de venir aux troupes qu'on expdierait pour nous mettre
en libert et punir le despote. M. Rassam fit tout ce qu'il put, par
l'entre-mise de Samuel, pour obtenir quelques huttes de plus, si
ncessaires  notre commodit. Samuel parla an ras et aux autres
chefs, qui consentirent  nous donner une petite hutte et deux
_godjos_ lorsqu'ils auraient assez rassembl de bois pour construire
une nouvelle enceinte. Le _godjo_ est une espce de petite cabane,
dont le toit est fait de bouts de tiges lies ensemble  leur
extrmit, et tout entires recouvertes de paille. En attendant, on
persuada  deux d'entre nos compagnons, Pitro et M. Ecrans, d'aller
s'tablir  la cuisine, o ils auraient plusieurs chambres et nous
laisseraient ainsi plus d'espace.

Notre premire pense, en arrivant  Magdala, avait t de communiquer
la nouvelle  nos amis et au gouvernement; une fois que nous emes t
enchans, nous comprmes que chaque heure perdue tait une journe
ajoute  notre misre et  notre _discomfort_, et que nous ne devions
perdre aucun temps pour envoyer un fidle messager  Massowah. Il nous
tait trs-difficile d'crire, mais surtout dans le commencement, o
nous redoutions Samuel. Plus tard, nous fmes plus habitus  tout
ce qui concernait nos envoys. Toute la contre jusqu'au Lasta
tait soumise encore  Thodoros, et nous tions obligs d'tre
trs-circonspects dans nos expressions, dans le cas o la dpche
tomberait entre les mains d'un chef ou lui serait envoye. Le 18,
notre paquet tait prt; mais, chose tonnante, ce fut la seule fois
que la manire d'envoyer notre lettre nous inquita. Nous ne pouvions
nous confier qu' un homme qui et demeur quelque temps avec nous. A
la fin, nous nous souvnmes d'un vieux serviteur de M. Cameron,
qui avait t autrefois, en plusieurs circonstances, employ comme
dlgu, et nous fixmes notre choix sur lui. C'tait un bon homme, un
marcheur de premire force, mais trs-querelleur, et capable de tout
pour contrarier son adversaire. Pour le guider,  travers le pays
rebelle, nous obtnmes le serviteur d'un prisonnier politique, Dejutch
Maret; ils devaient partir ensemble et revenir avec une rponse de
M. Munzinger. Bientt aprs avoir quitt Magdala, nos deux envoys
commencrent  se quereller, et en arrivant aux avant-postes des
rebelles, une question de prsance entre eux fit dcouvrir la
missive; nos deux messagers furent saisis, lis de chanes pendant
quelques jours, et lorsqu'ils furent relchs, on nous renvoya notre
serviteur elles lettres furent brles. Plus tard, nous prmes plus de
prcautions; les envoys portrent, dans leur ceinturon, les lettres
dont la connaissance pouvait tre dangereuse; d'autres fois, nous les
cousmes dans le cuir, sous forme d'amulettes et de charmes, comme
en portent les indignes; ou bien encore, nous les piqumes dans la
partie de leurs vieux pantalons, prs des coutures. Ceux qui nous
rpondaient de la cte usaient des mmes prcautions; et quoique nous
ayons envoy, pendant notre captivit, au moins quarante messagers,
porteurs de lettres, sans compter ceux qu'on nous renvoyait, nous
n'avons eu qu'un message, celui dont nous venons de parler, qui ne
soit pas arriv  destination.

Bientt se posa la question si importante pour nous de savoir comment
nous procurer de l'argent. Il fut fort heureux que Thodoros, 
cette poque donnt un millier de dollars  chacun de ses ouvriers.
Plusieurs d'entre eux connaissant l'tat politique de la contre, et
comprenant que le pouvoir de l'empereur touchait  sa fin, voulurent
envoyer leur argent hors du pays et comme nous tions fort embarrasss
pour nous en procurer, la chose fut bientt arrange  notre
satisfaction mutuelle. Nous envoymes des gens  Debra-Tabor et comme
la route tait sre, et que par des prsents agrables nous nous
tions faits des amis des chefs de districts traverss par la route de
nos dlgus, ceux-ci ne furent ni inquits ni vols. Ils portrent
les dollars dans des valises sur des mules charges du grain ou de la
fleur de farine que les _gens de Gaffat_ nous envoyaient de temps
 autre, ou bien serrs dans les longues charpes de coton que les
Abyssiniens portent en forme de ceinture. Des instructions furent
aussi donnes  M. Munzinger pour qu'il envoyt de l'argent  Metemma,
o nous pouvions le faire prendre en envoyant des serviteurs. Ce ne
fut que la seconde anne de notre captivit que nous rencontrmes de
srieuses difficults de ce ct. La puissance de l'empereur diminuait
de jour en jour; les rebelles et les voleurs infestaient les routes;
le chemin de Metemma  Magdala fut interdit; les _gens de Gafft_
n'taient pas pargns; un moment il parut impossible de nous faire
parvenir aucun message. Aussi pendant plusieurs mois emes-nous
beaucoup de peine  nous procurer une somme quelconque, ayant employ
pour cela les serviteurs des prisonniers parents et amis des rebelles;
mais ensuite ayant eu recours  l'influence de l'Evque et  la
protection de Wagshum Gobaz, l'argent reprit facilement le chemin
de Magdala et nous dlivra de nos craintes. Thodoros savait
indirectement que nous envoyions des serviteurs  la cte, mais comme
c'tait l'usage de permettre aux serviteurs des prisonniers d'aller
auprs des familles de leurs matres pour tacher d'en obtenir quelques
secours, il ne pouvait pas trop nous le dfendre, surtout ne nous
ayant jamais rien fourni. Si nos messagers taient tombs entre ses
mains, il leur et probablement vol leur argent mais il ne les aurait
point insults. Quant aux lettres c'est une autre affaire: si celles
que nous avons crites taient arrives  sa connaissance, les envoys
eussent eu bien vite leur compte, et quant  nous notre sort et t
bien vite dcid aussi.

Cela peut paratre invraisemblable, mais les Abyssiniens qui sont
une race de voleurs, se sont montrs parfaitement honntes dans ces
circonstances, et ne se sont jamais enfuis avec les centaines de
dollars qui leur avaient t confis: c'tait pourtant une fortune
pour de pauvres domestiques. Je ne voudrais pas tre ingrat vis--vis
de ces hommes qui s'exposant  de grands dangers, la plupart du temps,
faisaient leur trajet de Massowah  Magdala, pendant la nuit, et, par
ce service rendu, nous empchaient de mourir de faim: mais cependant
je crois qu'ils agissaient d'aprs le vieil adage: que l'honntet est
plutt une bonne politique qu'une vertu inne. D'abord ils taient
largement rtribus, bien traits, et ils s'attendaient  une
rcompense ultrieure (qu'ils ont fidlement reue) dans le cas o
la fortune nous sourirait encore. Puis, tous les grands chefs des
rebelles se disaient nos amis, et nous n'aurions eu qu' les avertir,
ou bien encore qu' le faire savoir  l'Evque pour qu'on et arrt
les dlinquants, qu'on leur et enlev le bien mal acquis, et qu'on
les et encore punis svrement. Tout cela leur tait parfaitement
connu.

En considrant le pass je ne puis comprendre comment j'ai pu passer
ces longs jours d'oisivet si ennuyeux, toujours les mmes pendant
vingt-deux mois. Les chanes n'taient rien compares au manque
d'occupation. Supposez que nous eussions tenu un journal de notre vie
journalire, le contenu et t invariablement celui-ci: Pris un bain
(opration douloureuse  cause des chanes qui n'tant plus entoures
de bandages, nous blessaient horriblement) un petit garon tenait mes
pantalons pour les passer entre les chanes. Aujourd'hui le temps
tant sec, nous avons fait nos cinquante pas de promenade. Nous avons
djeun de meilleur apptit aprs cette tche remplie. Des malades
viennent voir le mdecin. Comme je suis mdecin et apothicaire, je
prescris les mdecines et les ordonnances moi-mme. Samuel ou tel
autre ami indigne qui sait que mon tej est prt, vient m'en demander
un verre ou deux. Je suis all fumer une pipe avec M. Cameron. Je me
suis couch et j'ai lu le Dictionnaire commercial de Mac-Culloch,
livre trs-intressant, mais fait exprs pour m'endormir. Cette
aprs-midi je me suis couch, j'ai lu encore le Dictionnaire
commercial. Nous avons dn. (Je voudrais bien savoir quel tait l'ge
du coq que nous avons mang?) Nous nous sommes trans une heure entre
les huttes; je me suis couch; j'ai pris l'_Appendix_ de Gadby; mais
comme je le sais par coeur, ses plus curieuses descriptions mme n'ont
plus d'attrait pour moi. Un petit garon a allum le feu, le bois
tait vert et tout s'est rempli de fume. J'ai jou une partie de
whist avec M. Rassam et M. Prideaux. Je ne crois pas qu'ils jouassent
avec des cartes aussi sales dans une salle des gardes. Perdu vingt
points. Un petit garon m'a tenu mes pantalons. Les gardes nous out
injuris parce qu'ils avaient couch dehors et qu'il a plu. Bravo
Samuel, vous tes un fidle ami.

Cette page imagine aurait pu se reprsenter _ad infinitum_. Pour
faire diversion, quelquefois nous crivions  nos amis, ou bien
nous recevions des lettres ou quelques fragments de journaux. Jours
dlicieux, mais trop rares. Le dimanche nous avions le service
religieux: M. Stern quoique malade et faible faisait rgulirement
le culte afin de nous fortifier et de nous encourager. Telle tait
invariablement notre vie journalire. Il faut dire qu' la fin nous
en tions excds. Nous emes aussi de temps en temps d'autres
occupations, comme de btir une hutte, de crer un jardin, d'exciter
sans le vouloir une querelle entre nos serviteurs; dtails qui
trouveront leur place dans ce rcit.

Je rappellerai que les chefs nous avaient promis d'agrandir notre
rsidence: ils tinrent leur parole. Quatre ou cinq jours aprs que
l'on nous eut mis dans les fers, ils nous firent une visite, se
consultrent, discutrent pendant longtemps et enfin se dcidrent 
ouvrir une brche dans l'enceinte afin de faire place aux trois
huttes qu'ils nous avaient promises. Samuel, qui tait charg de la
distribution des nouvelles demeures, donna la petite maison  M.
Rassam, prit un des _godjos_ pour lui-mme, et donna la troisime 
M. Prideaux et  moi. Kerans et Pitro restrent dans la cuisine,
et notre premire habitation fut laisse  MM. Cameron, Stern et
Rosenthal.

Le 23 juillet 1866, M. Prideaux et moi, nous prmes possession de
notre nouvelle demeure. Sans exagration, si  Londres un chien tait
enferm dans une semblable loge, je puis affirmer que son propritaire
serait poursuivi par la Socit protectrice des animaux. Telle qu'elle
tait nous fmes trs-heureux de la possder, et nous nous mmes 
l'ouvrage, non pour la rendre plus confortable, il ne pouvait en tre
question, mais pour nous prserver de la pluie.




XII


Description de Magdala.--Climat et provision d'eau.--Les maisons
de l'empereur.--Son harem et ses magasins.--L'glise.--La
prison.--Gardes et geliers.--Discipline.--Visite pralable de
Thodoros  Magdala.--Massacre des Gallas.--Caractre et antcdents
de Samuel.--Nos amis Znab l'astronome et Meshisba le joueur de
luth.--Gardes de jour.--Nous btissons de nouvelles huttes.--Les
serviteurs portugais et les serviteurs abyssiniens.--Notre enceinte
est agrandie.

L'Amba[22] de Magdala, situ  environ 320 milles de Zulla, et environ
180 milles de Gondar,[23] s'lve dans la province de Worihaimanoo,
sur la frontire de la province de Wallo-Galla. Il est d'un accs
difficile  cause des valles profondes et des ravins troits et
perpendiculaires qui le sparent des rivires de Bechelo, de Jiddah et
de la plaine de Wallo. Il est isol an milieu des gigantesques masses
qui l'environnent, et vu du ct ouest il ressemble  un croissant. A
l'extrme gauche de cette courbe apparat le petit plateau des Fahla,
qui rejoint par une petite langue de terre, un pic plus lev que
l'Amba et appel Selassi (Trinit)  cause de l'glise qui y a t
rige et qui porte ce nom. De Selassi  l'Amba de Magdala se trouve
la grande plaine d'Islamgee;  plusieurs centaines de pieds au-dessous
des pics qu'elle spare, plusieurs villages ont t btis par les
paysans qui cultivent le terrain pour l'empereur, les chefs et les
soldats de l'Amba. Les domestiques des prisonniers ont aussi l
quelques portions de terre qui leur ont t donnes et o ils peuvent
lever des huttes pour eux et pour leur btail. Le samedi un march
hebdomadaire, autrefois bien approvisionn, y est tenu au pied mme du
Selassi. De nombreux puits y ont t creuss pendant la scheresse
prs des sources d'Islamgee, lesquels fournissent une petite provision
d'eau qui ne tarit jamais. D'Islamgee jusqu' Magdala la route est
trs-escarpe et trs-pnible. A partir de la premire barrire, elle
suit le flanc de la montagne parfois trs-abrupte. Du ct droit, les
parois de l'Amba s'lvent comme une gigantesque muraille surplombant
sur un abme. De la premire  la seconde porte la route est
excessivement troite et escarpe, coupant  angle droit la premire
partie. De petites dfenses de terre ont t leves sur les flancs
de la route prs des portes pour protger tous les points faibles. Le
sommet de la hauteur est fortement dfendu et entour de meurtrires.
Deux autres portes conduisent  l'Amba du pied de la montagne; l'une
d'elles a t condamne il y a quelque temps, mais l'autre appele
_Kafir Ber_, est ouverte du ct du pays de Galla. L'Amba est fortifi
par la nature elle-mme, et Thodoros a ajout  la nature par des
travaux considrables.

Le plateau de Magdala est plus long que large, quelque peu irrgulier,
d'environ un mille et demi de longueur, et, dans sa partie la plus
large, d'un mille de largueur. C'tait une des plus puissantes
forteresses de l'Abyssinie, et, par sa position entre les plus riches
plateaux du Dahonte, du Dalanta et du Worihaimanoo, trs-facile 
approvisionner. Magdala est  plus de 9,000 pieds au-dessus du niveau
de la mer, elle jouit d'un magnifique climat. Tous les soirs pendant
toute l'anne sans exception, il faut allumer du feu, et quoique
pendant les quelques mois qui prcdent la saison des pluies la
temprature s'lve beaucoup, cependant dans nos huttes nous n'avons
jamais t incommods par la chaleur. Les terres leves qui entourent
l'Amba  une certaine distance sont froides et striles, ce qui est d
 l'altitude de ces parages; mme plusieurs des pics du district de
Galla sont pendant quelques mois, couverts de neiges et de frimas.
Pendant les pluies et aussi pendant les mois qui suivent les pluies,
l'eau y est abondante, mais de mars aux premires semaines de juillet
elle devient de plus en plus rare, jusqu' ce qu'on ne l'obtient
qu'avec beaucoup de difficult. Pour remdier  cet inconvnient,
Thodoros, avec sa prvoyance habituelle, a fait construire plusieurs
citernes sur la montagne, et creuser des puits dans les endroits
favorables. Ses efforts ont t couronns de succs; les puits ne
donnent, il est vrai, qu'une petite provision d'eau, mais cette
provision est constante et ne diminue pas de toute l'anne. L'eau
recueillie dans les citernes est de peu de ressource; ces rservoirs
n'tant pas recouverts aprs les pluies, et l'eau entranant toute
espce de dtritus, devient bientt tout  fait impotable. Les sources
principales sont  Islamgee, il y en a bien quelques-unes  l'Amba
lui-mme; mais elles sont peu de chose quant  l'importance et au
nombre de celles qui sortent sur les flancs de la montagne depuis son
sommet jusqu' sa base. Magdala n'tait pas seulement une forteresse
pour Thodoros, c'tait aussi une prison, un arsenal, un grenier et un
lieu de protection pour ses femmes et sa famille. L'habitation du roi
et le grenier taient au centre de l'Amba; en face, vers l'ouest,
un grand espace bien clair avait t laiss ouvert; derrire se
trouvaient les maisons des officiers et de la suite de l'empereur; 
gauche, les huttes des chefs et des soldats;  droite, sur une petite
minence les pied--terre et les magasins, le quartier des soldats,
l'glise, la prison; et par derrire encore un autre grand espace
ouvert, regardant le plateau du Galla, le _Tanta_.

Les habitations de Thodoros n'avaient rien de royal autour d'elles,
elles taient bties sur le mme modle que les huttes ordinaires,
seulement dans de plus grandes proportions. Du reste, je crois qu'il
y tenait trs-peu; il prfrait sa tente plante  Islamgee ou sur
quelque sommet voisin,  la demeure la plus vaste et la plus commode
de l'Amba. A sa rpugnance pour toute espce de maison, en gnral
s'est ajout depuis un motif particulier contre l'Amba. La plus grande
partie de ses maisons tait occupe par ses femmes, ses concubines,
ses eunuques et ses servantes. Les huttes pour le tef et pour le grain
taient dans la mme enceinte, mais spares des appartements de
ses femmes par une forte dfense. Les greniers consistent en une
demi-douzaine de huttes trs-leves, et protges de la pluie par
un double toit. Ils contiennent de l'orge, du tef, des haricots, des
pois, et quelque peu de froment. Tous les grains sont conservs dans
des sacs de cuir empils les uns sur les autres jusqu'aux toits. On
dit que lors de la prise de Magdala par nos troupes, le grain y avait
t amass en quantit suffisante pour alimenter toute la garnison et
tous les habitants de l'Amba au moins pendant six mois. Les demeures
des chefs et des soldats taient bties sur le modle des maisons
circulaires de l'Amhara avec un toit de forme aigu. Les huttes des
soldats de la classe infrieure taient bties sans ordre dans un
espace troit afin que si un incendie venait  clater, ces huttes
toujours au nombre de vingt ou trente et bties sous le vent, une fois
brles jusqu'au sol, devinssent ainsi un obstacle au flau. Les chefs
principaux avaient plusieurs maisons pour leur usage, toutes situes
dans une mme enceinte, entoures et spares de celles des soldats
par une forte haie. Environ un an avant sa mort, Thodoros avait
amass  Magdala tous les dbris de ses premires richesses. Quelques
hangars renfermaient des mousquets, des pistolets, etc., etc.;
d'autres des livres, des papiers, etc., etc.; d'autres des tapis, des
shamas, de la soie, de la poudre, du plomb, des flches, des chapeaux,
et aussi le peu d'argent qu'il possdait et dont il s'tait empar 
Gondar; les biens mmes de ses ouvriers furent aussi envoys  Magdala
pour y tre gards. Tous les magasins d'approvisionnement furent
couverts d'une espce de drap noir, appel _mk_, et fabriqu dans le
pays. Une ou deux fois par semaine les chefs se donnaient rendez-vous
dans une petite maison btie  cet effet dans l'enceinte des magasins
pour discuter, soi-disant, les affaires publiques, mais je crois
que c'tait plutt pour s'assurer personnellement que les _trsors_
confis  leurs soins taient en parfait tat et bien gards.

L'glise de Magdala, consacre an Sauveur du Monde (Medani Alum),
n'tait pas, sous plusieurs rapports, digne d'un tel lieu. Elle tait
de rcente construction, petite, sans aucun des ornements ordinaires
tels que les Saints, la Vie des Aptres, la Trinit, Dieu le Pre et
le Diable. On ne voyait aucun saint Georges sur son blanc cheval de
bataille, perant le dragon de sa lance, aucun martyr ne souriait
bnignement  ses hypocrites tourmenteurs. Les murs nus n'avaient
jamais t blanchis et toutes les mes pieuses priaient pour
l'accomplissement des promesses de Thodoros qui devait btir une
glise digne du nom qu'elle portait. L'enceinte tait aussi nue que
le saint lieu lui-mme; aucun gracieux genvrier, aucun sycomore  la
taille gigantesque, aucun _guicho_ au vert sombre n'embellissait le
terrain qui l'entourait; pas d'arbres qui offrissent leurs frais
ombrages aux centaines de prtres, de desservants, de diacres qui
journellement officiaient au service divin, et qui ne pouvaient se
reposer aprs la fatigante crmonie des psaumes de David, hurls en
dansant. Sur la mme ligne, mais plus bas que la colline sur laquelle
tait btie l'glise, l'Abouna possdait quelques maisons et un
jardin; mais malheureusement pour lui, quelques annes plus tard, son
pied--terre devint sa prison.

La prison, gele commune aux dtenus politiques, aux voleurs et aux
meurtriers, consistait en cinq ou six huttes dfendues par une
forte enceinte, et entoures des demeures prives des plus riches
prisonniers et de celles des gardes. Ces habitations s'tendent du
penchant est de la colline, prs du prcipice, jusqu' l'espace ouvert
du ct du sud. A l'poque de notre captivit, elles ne contenaient
pas moins de six cent soixante prisonniers. Environ quatre-vingts
moururent des fivres, cent soixante-quinze furent relchs par Sa
Majest, trois cent sept furent excuts, quatre-vingt-onze durent
leur libert  l'assaut de Magdala. Les lois de la prison sous
certains rapports taient trs-svres, sous d'autres elles taient
douces et  la hauteur de notre monde civilis. Au coucher du soleil,
les prisonniers taient conduits au centre de l'enclos. A mesure
qu'ils passaient la porte on les comptait et leurs fers taient
examins. Les femmes avaient une hutte  part, mais seulement depuis
de rcents changements; auparavant elles couchaient dans les mmes
huttes que les hommes. L'espace y tait trs-limit et les prisonniers
y taient entasss comme des harengs dans un baril. Les Abyssiniens
eux-mmes, cruels comme ils le sont, nous ont dcrit des scnes
nocturnes d'une faon terrible. Les huttes, emplies jusqu'
l'entassement, taient fermes, l'atmosphre devenait ftide et les
odeurs insupportables. L taient couchs cte  cte, et souvent
assujettis par le cou  une fourche de bois, et pour des annes, le
pauvre vagabond affam, et le guerrier victorieux qui avait vers son
sang sur le champ de bataille; le gouverneur de province, ainsi que le
fils de roi et le lgislateur conqurant. Au centre se tenaient les
gardes, surveillant les chandelles allumes toute la nuit, riant et
s'amusant  quelque jeu insignifiant et indiffrents aux souffrances
des malheureux qu'ils gardaient. A la naissance du jour (vers six
heures avant midi dans ces rgions), la porte de la prison tait
ouverte et ceux qui taient assez riches pour possder quelque chose
allaient se restaurer dans des huttes leves  cet effet dans le
voisinage des dortoirs, tandis que les plus pauvres s'assemblaient en
foule dans la cour de la prison attendant leur pain avec l'impatience
de gens affams que la _bont_ de l'empereur empchait tout juste de
mourir de faim. D'autres rdaient par couples demandant l'aumne 
leurs compagnons plus favoriss, et lorsqu'ils y taient autoriss,
allaient de maison en maison demander l'aumne au nom du Sauveur du
Monde.

Les gardes de la prison taient les plus grands sclrats que j'aie
jamais connus. Pendant plusieurs annes ils avaient t en contact
avec la misre sous ses plus tristes formes, et la dernire tincelle
du respect humain s'tait teinte dans ces coeurs de pierre. Au lieu
de montrer de la piti pour leurs prisonniers, qui taient pour la
plupart les victimes innocentes d'une indigne trahison, ils ajoutaient
 la misre des captifs par la duret et la cruaut de leur conduite
envers eux. Un chef recevait-il une petite somme de son pays loign,
aussitt ils l'informaient qu'il devait satisfaire l'avarice de ses
rapaces geliers. Mais ce n'tait rien compar aux tortures morales
qu'ils infligeaient  leurs prisonniers. Plusieurs d'entre eux taient
enferms dans l'Amba depuis des annes et y avaient amen leurs
familles pour les avoir auprs d'eux. Malheur aux femmes qui
rsistaient aux sollicitations de ces infmes sclrats! Menaces
et mme battues, il y en avait peu qui rsistassent; quelques-unes
allaient volontairement au-devant des avances; et lorsqu'un chef, un
homme d'un rang lev ou un riche marchand quittait sa maison de jour,
il savait que sa femme recevrait immdiatement l'amant de son choix,
ou chose plus horrible  dire, l'homme qu'elle dtestait mais qu'elle
craignait.

Telle tait la vie quotidienne de ceux dont le tort avait t
d'couter les paroles mielleuses de Thodoros, erreur qui pesait plus
lourdement sur eux qu'un crime. Mais lorsque Thodoros se rencontrant
dans le voisinage, s'arrtait quelques jours  Magdala, quelle
anxit, quelle angoisse, rgnaient dans cette maudite place! Plus de
maison de runion, plus d'heures passes en famille ou avec les amis,
plus de nourriture prise avec gaiet; les prisonniers devaient rester
dans les huttes servant de dortoir, car l'empereur d'un moment 
l'autre pouvait les faire appeler, soit pour leur rendre la libert,
soit pour mettre fin  leur existence. Laissez-nous prendre pour
exemple la visite qu'il fit  Magdala aux premiers jours de juillet
1865,  son retour de son infructueuse campagne dans le Shoa. Il est
certain qu'une longue suite de malheurs peut altrer les meilleures
qualits d'un homme, et le porter  accomplir des actes dont l'ide
seule le ferait rougir dans d'autres temps. Tel tait le cas de Beru
Goscho, autrefois gouverneur indpendant du Godjam. Depuis des
annes il languissait dans les chanes. Dans l'espoir d'amliorer sa
position, il eut la bassesse de rapporter  Sa Majest que lorsque le
bruit avait couru, que lui, Thodoros, avait t tu  Shoa, la plus
grande partie des prisonniers s'en taient rjouis. Sa Majest, en
apprenant cela, donna aussitt l'ordre que tous les prisonniers
politiques enchans par les pieds seulement le fassent aussitt
par les mains, exceptant seulement Beru Goscho. Toutefois ce chef,
quelques jours plus tard, ayant envoy l'un de ses serviteurs pour
demander comme rcompense qu'il lui ft permis d'avoir sa femme
auprs de lui, l'empereur qui n'aimait pas la trahison,--chez les
autres,--dclara qu'il tait ennuy de cette demande, et donna des
ordres pour qu'on lui charget aussi les mains de chanes. Mais ce
n'tait rien, en comparaison du massacre des Gallas qui eut lieu
pendant cette mme visite de Thodoros. Aprs avoir soumis le pays de
Galla, il rclama des otages. Pour rpondre  cette exigence, la reine
Workite lui envoya son fils, l'hritier du trne; et plusieurs chefs
confiants dans la probit de Thodoros voulurent accompagner le jeune
prince. Le futur hritier fut d'abord bien trait et mme nomm chef
de la montagne; mais bientt, sous un prtexte quelconque, il tomba en
disgrce; on le fit prisonnier libre au commencement, et plus tard
on l'envoya  la gele commune charg de chanes, o il souffrit
plusieurs annes.

Menilek, petit-fils de Sehala Selassi, avait t amen auprs de
l'empereur pendant sa jeunesse; il fut lev par son ordre en libert,
et afin de donner plus de force  ses conqutes, il lui donna sa fille
en mariage. Au milieu de ses rves Thodoros apprit tout  coup que
Menilek avait pris la fuite avec ses compagnons, et qu'il tait dj
sur le point d'atteindre l'hritage de ses pres. Je ne saurais vous
peindre la colre, la rage de l'empereur  cette nouvelle. Au moyen
d'un tlescope il put voir Menilek dans la plaine loigne de Wallo,
reu avec honneur par la reine de Galla, Workite. Aveugl par la rage
il ne pensa qu' se venger. Il n'osa pas s'aventurer  poursuivre
Menilek et s'attaqua  ses allis; il avait sous la main ses victimes:
le prince de Galla et ses chefs. Thodoros, mont sur son cheval,
fit venir ses gardes du corps, envoya chercher ces hommes qui
languissaient depuis longtemps dans la prison, parce qu'ils avaient
eu foi en sa parole, et alors se passa une scne horrible, dont je ne
pourrais crire les dtails. Tous furent tus, ils taient au nombre
d'environ trente-deux, je crois; ces malheureux se virent lancs
vivants dans le prcipice. Thodoros regretta plus tard ce moment de
rage. Avec Menilek il avait perdu Shoa; par le meurtre du prince de
Galla il fit de ces tribus ses plus mortels ennemis. Il envoya dire 
l'vque: Pourquoi, si vous croyiez que j'avais tort, n'tes-vous
pas venu avec le Fitta Negust (Code abyssinien) dans vos mains, et
pourquoi ne m'avez-vous pas dit que j'avais tort? La rponse de
l'vque fut simple et juste: Parce que je voyais le sang crit sur
votre visage. Toutefois Thodoros fut bien vite consol. La pluie
s'tait fait attendre, l'eau devenait rare dans l'Amba; mais le jour
suivant il plut. Thodoros, tout souriant, s'adressa  ses soldats en
leur disant: Voyez la pluie; Dieu est avec moi, parce que j'ai fait
mourir les infidles.

Telle est Magdala, cette roche nue et brle par le soleil, cette
terre aride et dserte o nous avons pass prs de deux ans captifs et
enchans.

Nous montmes notre maison  peu de frais: deux peaux de vaches
tannes furent tout ce que nous demandmes. Celles-ci ajoutes  deux
vieux tapis que Thodoros nous avait offerts  Zag, taient  peu
prs toute notre richesse. J'avais une petite table pliante et un lit
de camp. Quelques-unes de nos connaissances tant arrives peu de
jours auparavant, notre cahute fut insuffisante pour eux et pour nous.
La saison des pluies avait t abondante, et le toit de notre godjo
pliant sous le poids du chaume mouill avait permis  l'eau de
s'ouvrir un chemin dans notre hutte; nous remdimes  cela aussi bien
que nous pmes au moyen d'un long bton, mais c'tait encore bien
branlant et la gouttire coulait toujours plus fort. La terre
dtrempe ressemblait tout  fait  un marais irlandais, et si la
paille que nous mettions sous les peaux afin de rendre notre lit un
peu plus moelleux, n'avait pas t remue tous les jours, l'humidit
aurait pntr mme  travers le vieux tapis qui ornait notre demeure.
Je ne pus rester plus longtemps ainsi; je craignais de tomber malade.
Je trouvais qu'avec mes chanes et ma cahute j'en avais assez, sans
que la maladie par-dessus le march vnt me jeter dans le dsespoir.
J'envoyai mes serviteurs abyssiniens couper du bois et je fis un petit
plancher lev, irrgulier et dur; mais prfrable pour y dormir  la
terre toujours mouille.

Je me souviendrai toujours de cette longue et ennuyeuse saison des
pluies, et avec quelle impatience nous attendions la fte de la Croix,
le 25 septembre; car les indignes nous avaient dit que cette saison
prenait fin vers cette poque. J'avais apport avec moi de Gaffat une
grammaire amharie. Faute de mieux, je m'efforais de l'tudier, mais
mon esprit ne pouvait se fixer  un tel travail; et le livre dans
les mains j'tais, par la pense,  mille lieues de l, revoyant le
_home_, ou rvant veill des chers amis absents, ou bien encore
d'indpendance et de libert. Vers la fin du mois d'aot, bientt
aprs le retour de notre malheureux messager, nous crivmes encore et
nous envoymes un autre homme; nous emes alors d'abondantes preuves,
que Samuel, d'abord notre interprte et maintenant notre gelier,
prenait tout  fait nos intrts. Par ses bons arrangements le
messager partit sans que personne en et connaissance et il le fit
arriver  Massowah avec ses lettres.

J'ai parl souvent de Samuel et son nom reviendra bien des fois dans
ce rcit. Il fut, ds le commencement, ml aux affaires des Europens
et  cette poque il se montra plutt leur ennemi que leur ami, mais
depuis notre arrive et pendant notre sjour il fut extrmement bon
 notre gard. C'tait un homme fin et rus, qui s'aperut un des
premiers que la puissance de Thodoros allait en dcroissant. Il
l'appelait dj familirement par son nom, et avait sa confiance; mais
il nous servit toujours et nous facilita les communications avec les
rebelles et avec la cte.

Dans sa jeunesse il avait eu la jambe gauche casse et mal arrange;
aussi, bien que Thodoros l'aimt beaucoup, il ne lui avait jamais
confi aucune affaire militaire, mais il l'employait toujours pour le
civil. Samuel n'aimait pas  parler de l'accident qui avait t cause
de son infirmit, et rpondait toujours d'une faon vasive aux
questions qui lui taient faites  ce sujet. Pitro, un Italien, grand
blagueur, dont toutes les histoires n'taient pas dignes de foi, nous
racontait que Samuel avait eu la jambe casse  son arrive  Shoa,
par un Anglais, qui lui ayant donn un coup de pied l'avait envoy
rouler dans un foss au fond duquel en tombant il s'tait cass la
jambe. C'tait  cause de ce coup de pied, ajoutait Pitro, que Samuel
hassait tant les Anglais et qu'il s'tait tourn si fortement contre
eux; tout d'abord cela dut tre ainsi; mais je crois que ce sentiment
ne dura pas.

Samuel se figurait qu'il tait un homme important dans sa patrie. Son
pre avait t un petit cheik; et Thodoros, aprs la rvolte des
concitoyens de Samuel, avait nomm celui-ci gouverneur de son pays.
Avec toute l'apparence d'une grande humilit, Samuel tait trs-fier,
et en le traitant comme si rellement il et t un grand personnage,
on lui faisait faire tout ce qu'on voulait aussi aisment qu' un
enfant. Il avait souffert d'une forte attaque de dyssenterie pendant
notre sjour  Kourata. Je le visitai soigneusement, et il conserva
depuis une profonde reconnaissance pour toutes nos attentions  son
gard. Lorsque chacun de nous vcut dans une hutte spare, il ne
permit jamais que les gardes dormissent dans l'intrieur de nos
huttes. Il est vrai que la chose et t difficile. Mais les
Abyssiniens ne s'embarrassent pas pour si peu; ils dorment n'importe
o; sur le lit de leurs prisonniers, s'il n'y a pas d'autre place, et
se servent de ces derniers comme de coussins. Quant  M. Rassam il
n'avait point de gardes dans sa chambre, c'tait l'homme important,
le dispensateur des faveurs. Mais MM. Stern, Cameron et Rosenthal,
n'tant ni riches, ni en faveur, avaient l'avantage de possder la
compagnie de deux ou trois de ces sclrats; ceux qui se trouvaient
dans la cuisine n'taient pas mieux partags, parce que la nuit on
leur envoyait toujours quelques soldats, non pas pour surveiller MM.
Krans et Pitro, mais la _proprit_ du roi (c'est ainsi qu'ils
dsignaient nos amis).

Samuel se fit bientt des amis de quelques chefs. Au bout d'un certain
temps deux d'entre eux furent toujours dans notre enceinte, et sous
prtexte de venir voir Samuel ils passaient des heures avec nous.
M. Krans, un bon savant Amharie, fut notre interprte dans ces
occasions; l'un d'eux, Deftera Zenob, premier notaire du roi
(maintenant le tuteur d'Alamayou), tait un homme intelligent et
honnte, mais enrag d'astronomie et passant des heures  s'informer
de tout ce qui concerne le systme solaire. Malheureusement, ou les
explications n'taient pas justes, ou il comprenait difficilement,
car chaque fois qu'il venait nous voir il avait besoin de recommencer
l'explication, jusqu' ce qu' la fin notre patience fut pousse 
bout et que nous l'envoymes promener. L'autre tait un jeune homme
d'un bon naturel, appel Afa-Ngus-Meshisha, fils du prcdent
gouverneur de l'Amba; Thodoros  la mort du pre de ce dernier, avait
donn le titre  Meshisha, mais rien de plus. Sa passion tait de
jouer du luth ou d'un instrument qui lui ressemblait beaucoup. Samuel
pouvait l'couter pendant des heures, mais deux minutes suffisaient
pour nous faire fuir. Il nous tait pourtant utile, car il nous
donnait de bons renseignements sur ce qui se passait au camp de
Thodoros, favoris qu'il tait par sa position de membre du conseil.

Telle tait notre seule socit,  part nos propres personnes. Il
est vrai que le ras et les hommes importants faisaient appeler plus
souvent M. Rassam depuis qu'il leur donnait du tej et de l'arrack, au
lieu du caf qu'il leur offrait primitivement; mais  moins que
l'un d'eux et besoin d'un remde, il tait trs-rare qu'ils nous
honorassent d'une visite; ils pensaient qu'ils avaient assez fait pour
nous (grand honneur en effet et pour lequel nous leur devions une
profonde reconnaissance!) lorsque passant prs de nos huttes, ils nous
gratifiaient d'un aimable: Puisse Dieu te dlivrer!

Notre plus grand ennemi tait un garde de jour, nomm Abu-Falek, vieux
sclrat qui n'tait heureux que lorsqu'il pouvait faire du mal 
quelqu'un; il tait ha de tout le monde sur la montagne, et  cause
de cela on le respectait. Le jour o il tait de garde, il nous tait
trs-difficile d'crire, parce qu'il mettait constamment sa vilaine
tte grise entre la porte entrebille pour voir ce que nous faisions.
Il fit tout ce qu'il put pour nous ennuyer, mais il n'atteignit que
nos domestiques; nos cus nous prservrent de sa mchancet.

Cependant, tout a une fin. Avec le Maskal (fte de la Croix) arriva le
brillant soleil et l'hiver frais et agrable. Il y avait alors deux
mois et demi que nous tions dans les chanes, et nous nous attendions
 chaque instant  recevoir quelque nouvelle _rconfortante_, qui nous
dirait: Ne craignez rien; nous arrivons.

Depuis notre arrive  Magdala, nous n'avions reu qu'une seule
lettre, et plus de six mois s'taient couls sans nouvelles de nos
amis et sans aucun rapport quelconque avec l'Europe.

Immdiatement aprs les pluies, M. Rassam avait rpar et arrang sa
maison, et bti une nouvelle hutte. M. Rosenthal tant sur le point
de nous rejoindre, Samuel obtint pour ce dernier un espace de terrain
attenant  notre haie, et il y btit, pour cet ami et pour sa famille,
une hutte qui fut plus tard entoure par la palissade commune. Samuel
m'avait plusieurs fois parl d'abattre notre vieux godjo, et de btir
une plus grande demeure; mais je croyais que ce serait du temps perdu,
m'attendant, avant quelques mois,  un changement quelconque dans
notre position; j'avais aussi une autre raison, c'est que la partie de
la vieille enceinte, en face de mon godjo, ne m'aurait alors laiss
qu'un pied de terrain. Samuel me promit de faire tous ses efforts pour
obtenir que l'enceinte ft recule si je btissais. J'y consentis, et
il se mit en devoir de remplir sa promesse; mais il choua. Cependant,
quelques semaines plus tard, un des chefs, que j'avais soign depuis
mon arrive, dans le premier feu de sa reconnaissance pour sa
gurison, prit sur lui d'abattre l'enceinte, et me promit d'envoyer
ses hommes pour m'aider.

Tous les matriaux, le bois, les bambous, les peaux de vache, le
chaume, furent achets au bas de la montagne, et, au bout de quelques
jours, tout fut prt. Je le fis savoir  mon malade. Il arriva
avec une cinquantaine de soldats, qui, par son ordre, renversrent
l'enceinte et jetrent  bas mon godjo. Le terrain fut alors nivel,
la circonfrence de la hutte trace avec un bton, fix au centre par
un bout de corde, et l'on creusa un foss profond d'environ un pied et
demi. Deux gros btons furent placs  l'endroit o devait se trouver
la porte, et chaque soldat se mit  charrier des branches avec
lesquelles les murs furent levs; on les plaa dans le foss, et
l'espace vide entre elles fut garni avec de la terre qu'on tait all
chercher; ils avaient auparavant li avec des lanires de cuir de
vache des branches flexibles transversales, afin de leur conserver
la ligne verticale, et la premire partie de cette construction fut
finie. Quelques jours plus tard, ils revinrent pour faire la charpente
du toit et le placer sur les murs; il ne manquait plus que de couvrir
de chaume notre demeure pour la rendre habitable. Les serviteurs
apportrent de l'eau et firent de la boue, avec laquelle ils
recouvrirent toutes les parois du mur, et, une semaine aprs que notre
godjo eut t dmoli, M. Prideaux et moi nous donnmes notre festin
de prise de possession. Les soldats furent trs-contents de leur
_pourboire_, et ils arrivaient toujours en grand nombre lorsque nous
rclamions leur aide, parce que nous les rtribuions trs-largement;
pour citer un exemple, les matriaux de notre hutte nous avaient cot
huit dollars, et nous en dpensmes quatorze pour fter ceux qui nous
avaient aids. Nous avions  prsent sept pieds de terrain chacun;
la table pouvait tre dresse au milieu et le pliant offert  un
visiteur. M. Rassam avait russi  enduire l'intrieur de sa hutte
au moyen d'une pierre sablonneuse et douce, d'une couleur un peu
jauntre, que l'on rencontre dans le voisinage de l'Amba; nous
mmes aussi nos serviteurs  l'oeuvre, mais nous dmes auparavant
barbouiller nos murs  plusieurs reprises avec de la bouse de vache,
afin de faire adhrer l'enduit plus fortement. Nous fmes trs-heureux
de l'apparence propre et claire qu'avait notre hutte. Malheureusement,
comme elle tait place entre deux enceintes leves et entoure
par les autres huttes, elle tait trs-sombre. Pour obvier  cet
inconvnient, nous coupmes une partie de la charpente du mur, et nous
fmes quatre fentres; c'tait certainement une grande amlioration,
mais, la nuit, le froid s'y faisait sentir bien vivement. Par bonheur,
notre ami Zenab nous donna quelques parchemins; au moyen d'une
vieille bote, nous fmes quelques cadres grossiers, et le parchemin,
pralablement imbib d'huile, nous servt de vitres.

Nous fmes obligs de garder une grande quantit de serviteurs, afin
de nous prparer ce dont nous avions besoin. Quelques femmes furent
charges de nous moudre notre farine, d'autres de nous apporter l'eau
et le bois. Des serviteurs allrent an march, ou dans les districts
voisins, pour acheter le grain, les moutons, le miel, etc.; d'autres
furent employs comme messagers  la cte ou  Gaffat. J'avais avec
moi deux Portugais qui faisaient le tourment de ma vie, parce qu'ils
se querellaient toujours, qu'ils buvaient souvent, et qu'ils taient
impertinents et paresseux. Les Portugais vivaient dans la cuisine;
mais comme ils se battaient sans cesse avec les autres domestiques,
et que nous tions ainsi privs de tout secours, parce que nous ne
pouvions faire entendre nos ordres, je leur levai une petite hutte.
L'enceinte ayant encore t largie par le chef, M. Cameron s'tait
bti une maison pour lui, et M. Rosenthal en avait lev une autre
pour ses serviteurs; celle de mes Portugais tait sur la mme portion
de terre, et avant la saison des pluies, j'en levai encore une autre
pour mes serviteurs abyssiniens, qui grommelaient et menaaient de me
quitter s'ils taient obligs de passer encore une saison semblable
sous une tente.

Tous ces arrangements nous avaient pris quelque temps; nous avions t
contents d'avoir quelque chose  faire, car ainsi les jours passaient
plus vite, et le temps pesait moins lourdement sur nous. Notre Nol
ne fut pas trs-joyeux, et un nouvel an, nous ne nous fmes pas des
souhaits de retour d'annes semblables; cependant, nous tions plus
accoutums  notre captivit, et, sous certains rapports, bien plus
confortablement tablis.


Notes:

[22] La forteresse.

[23] D'aprs M. Markham.




XIII


Thodoros crit  M. Rassam touchant M. Flad et ses ouvriers.
--Ses deux lettres compares.--Le gnral Merewether arrive 
Massowah.--Danger d'envoyer des lettres  la cte.--Ras-Engeddah
nous apporte quelques provisions.--Notre jardin.--Rsultats pleins
de succs de la vaccine  Magdala.--Encore notre sentinelle de
jour.--Seconde saison des pluies.--Les chefs sont jaloux.--Le ras et
son conseil.--Damash, Hailo, etc., etc.--Vie journalire pendant la
saison des pluies.--Deux prisonniers tentent de s'chapper.--Le knout
en Abyssinie.--Prophtie d'un homme mourant.

Un serviteur de M. Rassam, que celui-ci avait envoy  Sa Majest
quelques mois auparavant, revint, le 28 dcembre, porteur d'une lettre
de Thodoros, qui en renfermait une autre de la reine d'Angleterre.
L'empereur informait M. Rassam que M. Flad tait arriv  Massowah, et
tait charg d'une lettre dont nous devions prendre connaissance.
Sa Majest engageait M. Rassam  attendre son arrive, qui serait
prochaine, pour se consulter avec lui sur la rponse  faire. Nous
fmes bien heureux du contenu de la lettre de la reine; il tait
clair qu' la fin on avait pris un ton plus haut, que le caractre
de Thodoros tait mieux connu, et que tous ses projets chimriques
choueraient devant l'attitude prise par le gouvernement anglais.

Le 7 janvier 1867, Ras-Engeddah arriva  l'Amba, conduisant une
fourne de prisonniers. Il nous envoya ses compliments et une lettre
de Thodoros. La lettre de Thodoros tait imprieuse et vaine;
d'abord, il donnait un compte rendu sommaire de la lettre que M.
Flad lui avait crite; tout ce qu'il avait demand avait t d'abord
accept, mais sur ces entrefaites, il avait chang sa manire de faire
 notre gard; Thodoros nous donnait sa rponse projete: il disait
que l'Ethiopie et l'Angleterre avaient t primitivement sur un pied
d'amiti, et que, pour cette raison, il avait excessivement aim
les Anglais. Mais, depuis lors, ajoutait il, ayant appris qu'ils
m'avaient calomni auprs des Turcs et qu'ils me hassaient, je me
suis dit: Est-ce que cela peut tre? et le doute est entr dans
mon coeur. Il voulait videmment passer sous silence les mauvais
traitements qu'il nous avait infligs, car il ajoutait: J'ai reu
dans ma maison, dans ma capitale,  Magdala, M. Rassam et sa suite,
que vous m'avez dlgus, et je les traiterai avec gards jusqu'
ce que j'aie obtenu un gage d'amiti. Il terminait sa lettre en
ordonnant  M. Rassam d'crire aux autorits elles-mmes, afin que les
ouvriers lui fussent envoys; il voulait que cette lettre de M. Rassam
lui ft expdie promptement, et que M. Flad arrivt sans retard.

Cette lettre probablement n'avait t qu'un ballon d'essai; ce n'tait
pas la ligne de conduite qu'il devait adopter: il savait trop bien
que sa seule chance tait de flatter, de paratre humble, doux et
ignorant; il savait qu'il pouvait gagner la sympathie de l'Angleterre
en prenant cette voie, et qu'un ton imprieux ne servirait nullement
ses projets et ne lui serait d'aucun secours pour le but qu'il
poursuivait depuis longtemps. Le lendemain, de bonne heure, un envoy
arriva du camp imprial avec une lettre du gnral Merewether, et une
autre de Thodoros. Qu'elle tait diffrente, cette dernire lettre,
de celle qu'avait apporte Ras-Engeddah! Elle tait insinuante,
courtoise: il n'ordonnait plus, il demandait humblement; il suppliait,
il implorait avec douceur; il commenait ainsi: Maintenant, pour me
prouver que vous voulez tablir de bonnes relations d'amiti entre
vous et moi, promettez-moi, dans votre rponse, de m'envoyer d'habiles
ouvriers; que M. Flad vienne aussi par la route de Metemma. Ce sera le
gage de notre amiti. Il citait l'histoire de Salomon et d'Hiram, 
l'occasion de l'incendie du temple, puis il ajoutait: Et maintenant,
quand je me jetterais aux genoux de la grande reine, de ses nobles, de
son peuple, de ses htes, m'humilierais-je davantage? Il dcrivait
ensuite la rception qu'il avait faite  M. Rassam, la faon dont il
l'avait trait, comment il avait relch les premiers prisonniers le
jour mme de son arrive, afin de condescendre aux dsirs de notre
reine; il expliquait la cause de notre emprisonnement en reprochant
 M. Rassam d'avoir fait partir les prisonniers sans les lui avoir
prsents auparavant; et terminait en disant: Comme Salomon tomba aux
pieds d'Hiram, moi aussi, sous le regard de Dieu, je tombe aux pieds
de la reine, de son gouvernement et de ses amis. Je dsire que vous
me les expdiiez (les ouvriers) par la via Metemma, afin qu'ils
m'enseignent la science et qu'ils me montrent les beaux-arts. Lorsque
ces choses seront termines, je vous remercierai et vous renverrai par
le pouvoir de Dieu.

M. Rassam rpondit  Sa Majest, en lui annonant qu'il avait consenti
 sa demande. L'envoy,  son arrive au camp de l'empereur fut
bien reu, on lui offrit une mule et on le dpcha promptement  sa
destination. Pendant plusieurs mois nous n'entendmes plus parler de
rien.

Le gnral Merewether, dans sa lettre  Thodoros, informait celui-ci
qu'il tait arriv  Massowah avec les ouvriers et les prsents, et
que si les captifs lui taient envoys il permettrait aux ouvriers de
rejoindre le camp de l'empereur. Nous fmes bien heureux lorsque nous
apprmes que le gnral Merewether tait charg des ngociations; nous
connaissions son habilet; nous avions pleine confiance en son tact et
en sa discrtion. Vraiment il mrite notre reconnaissance, car il fut
l'ami des prisonniers; du moment o il dbarqua  Massowah jusqu'au
jour de notre libert, il ne s'pargna aucune peine et aucun
dsagrment pour obtenir notre dlivrance.

Les messages circulaient maintenant plus rgulirement; nous crivmes
de longs dtails, touchant Thodoros, et la ncessit d'employer la
force pour obtenir notre largissement. Nous connaissions le danger
auquel nous nous exposions; mais nous prfrions mourir plutt que de
vivre d'une telle existence. Nous informmes nos amis de tout ce
que nous avions dcid; le soin de notre vie ne devait pas peser un
instant dans la balance; aussi bien l'emploi de la force tait la
seule chance que nous eussions d'chapper  la mort et nous insistmes
pour qu'elle ft tente. Nous donnmes toutes les informations
que nous pmes sur les ressources du pays, sur les mouvements de
Thodoros, la puissance de son arme, la route qu'il ferait suivre
probablement  ses troupes sur la terre ferme, les moyens  prendre
pour ngocier avec lui et s'assurer le succs. Nous savions que si
quelqu'une de ces lettres tombait entre les mains de Thodoros, nous
n'aurions ni piti, ni merci  attendre; mais nous considrions que
notre devoir tait de nous soumettre  toute ventualit et d'aider de
toute notre habilet ceux qui travaillaient  nous dlivrer.

A cette poque nous remes souvent des nouvelles de nos amis, des
journaux ou des articles dtachs et mis sous enveloppe. On y parlait
fort peu de la guerre; la presse,  quelques exceptions prs, semblait
considrer la chose comme une folle entreprise qui ne pouvait russir.
Les journalistes,  notre grand dsespoir, discutaient sur les
insectes, le poison subtil, l'absence d'eau, et de semblables
vtilles. Deux mois et demi se passrent encore dans une vie monotone.
Mes remdes tiraient  leur fin et le nombre de mes malades tait
grand. J'aurais bien voulu me procurer d'autres remdes.

Le 19 mars Ras-Engeddah arriva  l'Amba avec un millier de soldats.
Ils apportaient avec eux de l'argent, de la poudre et d'autres
provisions diverses que Thodoros envoyait  Magdala pour y tre plus
en sret. En mme temps il nous ft parvenir les provisions et les
remdes que le capitaine Goodfellow avait apports  Metemma bientt
aprs l'arrive de M. Flad. Je rendrai cette justice  Thodoros, que
dans cette circonstance, il se conduisit bien. Aussitt que nous fmes
informs que plusieurs objets taient arrivs pour nous  Metemma, M.
Rassam crivit  l'empereur, lui demandant la permission d'envoyer
des serviteurs et des mules, afin de les faire transporter  Magdala.
Thodoros rpondit qu'il les aurait apports lui-mme, et donna
l'autorisation. Il envoya l'un de ses officiers  Wochnee avec des
instructions pour les diffrents chefs des districts, d'avoir  nous
faire porter ce qu'on nous envoyait  Debra-Tabor. J'avais depuis
longtemps puis mes ressources et je fus bien heureux lorsque ces
quelques objets nous parvinrent. Pendant plusieurs jours nous nous
rgalmes de pois verts, de viandes confites, de cigares, etc.,
etc., et nous fmes plus gais; non pas tant  cause des provisions
elles-mmes, qu' cause de la conduite de notre hte  notre gard.

Je me souviens que les mois qui suivirent, le fardeau de notre
existence nous parut bien plus lourd. Nous nous attendions  des
vnements importants, et rien ne se manifestait;  notre arrive 
Magdala nous n'eussions jamais cru possible d'y passer une seconde
saison des pluies; nous n'aurions jamais pu croire qu'an temps si
long s'coulerait sans amener un vnement quelconque. Ce dont nous
souffrions par-dessus tout, c'tait de l'incertitude dans laquelle
nous vivions; nous tremblions  la pense des cruauts et des tortures
que Thodoros infligeait  ses victimes; et chaque fois qu'un messager
royal arrivait, on aurait pu nous voir allant d'une hutte  l'autre,
changeant des regards d'angoisse, et demandant plusieurs fois  nos
compagnons de souffrance: N'y a-t-il rien de nouveau? N'y a-t-il rien
qui nous concerne?

Le gnral Merewether avec une douce prvoyance, nous avait envoy
quelques graines, et nous nous en procurmes quelques autres  Gaffat.
L'enceinte de M. Rassam avait t largie considrablement par les
chefs, et il put se crer un joli jardin. Il avait auparavant sem
quelques graines de tomates; ces plantes poussrent admirablement
bien, et M. Rassam avec beaucoup de got, fit, au moyen de bambous,
un trs-joli treillage qui fut bientt recouvert par ces plantes
grimpantes. Entre notre hutte, l'enceinte et les huttes opposes 
la ntre, se trouvait une portion de terrain d'environ huit pieds de
large et dix pieds de long. M. Prideaux et moi nous la labourmes,
enchants d'avoir quelque chose  faire. Avec des bambous refendus
nous fmes aussi un petit treillage, divisant notre petit jardin en
carrs, en triangles, etc., et le 24 mai, en l'honneur de la fte
de notre reine, nous semmes nos graines. Quelques-unes sortirent
promptement; les pois en six semaines furent hauts de sept ou huit
pieds. La moutarde, les cressons, les radis prosprrent. Mais notre
jardin de fleurs, situ au centre, resta longtemps strile et lorsqu'
la fin quelques plantes germrent, ce furent seulement quelques
espces biennales qui ne fleurirent que le printemps suivant. Quelques
pois, juste assez pour les goter (notre jardin tait trop petit pour
pouvoir nous en fournir plus d'une ou deux petites corbeilles) des
laitues que nous mangions sans assaisonnement (nous n'avions pas
d'huile et rien qu'un mauvais vinaigre fait de _tej_) de temps
en temps quelques radis, ce fut l tout le luxe qui nous rendit
immensment joyeux, aprs une nourriture uniquement compose de
viande. Lorsqu'un second envoi de semences nous arriva, nous
transformmes en jardin toutes les portions de terrain aptes  cela
et nous emes le plaisir de manger quelques navets, passablement de
laitues, et quelques choux. Bientt aprs la saison des pluies, tout
fut dessch; le soleil brla nos trsors et nous laissa encore 
notre ternel mouton et  nos volailles.

Environ un mois avant les pluies de 1867, la fivre, ayant un
caractre malin, se dclara dans la prison commune. Le lieu tait dj
assez sale, aussi lorsque la maladie fit son apparition, l'horreur de
cette demeure n'aurait pu se dcrire; lorsque environ cent cinquante
hommes de tous rangs se trouvrent couchs sur le terrain dans un tat
de prostration, en proie  la maladie, empoisonnant cette atmosphre
dj si impure, la scne tait affreuse  voir, et digne du lieu de
tourment dcrit par le Dante. L'pidmie svit jusqu'aux premires
pluies. Environ quatre-vingts prisonniers moururent, et bien d'autres
auraient succomb, si heureusement quelques-unes des sentinelles
n'eussent t atteintes. Tant qu'il n'y eut que les prisonniers de
malades, leurs gardiens firent les sourds  toutes mes observations;
mais ds qu'ils furent atteints eux-mmes ils suivirent promptement
mes conseils et ils purifirent bien vite le lieu. A tous ceux qui
rclamaient mes services je leur envoyais aussitt un remde; et
lorsque quelques-unes des sentinelles vinrent  moi pour tre soignes
je leur donnai aussi ce qu'il fallait, mais  une condition: traiter
avec plus de douceur les malheureux qui leur taient confis.

Le gnral Merewether, toujours prvenant et bon, sachant que notre
bien-tre dpendait des termes d'amiti dans lesquels nous vivions
avec la garnison, m'envoya du virus de vaccine dans de petits tubes.
J'expliquai  quelques-uns des indignes les plus intelligents la
merveilleuse proprit de cette substance et les engageai  m'apporter
leurs enfants pour tre inoculs. Parmi les races demi-civilises
il est souvent trs-difficile d'introduire les bienfaits de la
vaccination; mais ici ils furent accepts par tous. Environ pendant
six semaines une foule compacte obstruait notre porte les jours o je
vaccinais; tellement qu'il nous tait trs-difficile de les contenir
hors de chez nous tant ils taient dsireux de possder ce fameux
remde qui empchait de mourir du _koufing_ (petite vrole). Mais il
arriva que parmi les enfants qui me furent apports, se trouva le fils
du vieux Abu Falek (ou plutt le fils de sa femme) le garde de jour
dont j'ai dj parl. Il tait d'un mauvais caractre et point
complaisant; voulant s'pargner l'ennui d'apporter son enfant pour
fournir du virus  d'autres, et en mme temps afin de n'tre pas
accus d'attachement trop fort  ses intrts, il rpandit le bruit
que les enfants auxquels on prenait du virus mouraient bientt aprs.
C'tait la mort de mon entreprise. Un grand nombre furent encore
vaccins, mais personne ne vint nous donner du virus et comme je
n'avais plus de tubes, je fus oblig d'interrompre une entreprise qui
avait jusque-l si merveilleusement russi.

Les pluies de 1867 arrivrent vers la fin de la premire semaine
de juillet. Nous tions mieux abrits et nous avions pris des
arrangements pour nos provisions et celles de nos serviteurs avant
que les pluies ne commenassent  tomber; aussi tions-nous mieux que
l'anne prcdente. Mais sous d'autres rapports: par exemple, les
difficults rendues chaque jour plus grandes pour communiquer avec la
cte,  cause de l'tat politique du pays, cette seconde saison fut
peut-tre plus pnible et nous prouva davantage.

Les chefs de la Montagne n'avaient pas t longtemps  s'apercevoir
que les captifs anglais avaient de l'argent. Ils s'taient prsents
souvent avec _douceur_ dans l'espoir d'obtenir quelques dollars pour
eux, ou des _shamas_ et des ornements pour leurs femmes; ainsi que du
tej, de l'arrack, qui tait brass par Samuel sous la direction de
M. Bassam, qui partageait frquemment et librement avec lui les plus
pnibles travaux. Les chefs essayrent de se nuire l'un l'autre.
Chacun d'eux, dans sa visite prive prtendait tre _notre meilleur
ami_; mais ils ne pouvaient pas quitter ouvertement la salle du
conseil, et sortir pour un verre de tej ou d'arrack sans tre aussitt
suivis par toute la foule, aussi voulurent-ils faire dfendre que l'on
nous visitt. Pauvre Znob, pendant plusieurs mois il ne prit plus
aucune leon d'astronomie, et Mesbisha ne joua plus du luth que devant
ses femmes ou ses serviteurs! Ils allrent mme jusqu' dfendre aux
soldats et aux chefs infrieurs de venir me demander des remdes. Les
soldats alors envoyrent en corps leurs chefs infrieurs an ras et aux
membres du conseil; ils rclamrent mme que la chose fut expose 
Thodoros; et, comme les chefs taient loin d'tre innocents et qu'ils
ne craignaient rien tant que d'en rfrer  l'empereur, ils furent
obligs de consentir  ce que chacun ft libre de venir et retirrent
leur interdiction.

Thodoros, aprs la prise de Magdala, avait nomm un chef comme
gouverneur de l'Amba, lui donnant un pouvoir illimit sur la garnison;
mais quelques annes plus tard il lui adjoignit quelques autres chefs
 titre de conseillers, laissant une grande partie de son pouvoir an
chef de la Montagne. Toujours souponneux, mais dans l'impossibilit
de satisfaire ses soldats comme autrefois, l'empereur prit les plus
grandes prcautions pour prvenir toute trahison, et pour tre sr
que, s'il tait oblig de s'loigner pour une expdition lointaine, il
pouvait compter sur la forteresse de Magdala. A cet effet il
ordonna que le conseil s'assemblerait dans toutes les circonstances
importantes et se consulterait sur ce qu'il y aurait  faire touchant
l'conomie intrieure de la Montagne. Chaque chef de dpartement et
chaque chef de corps avait droit  une voix; les officiers commandant
les troupes seraient choisis pour tre messagers privs; le ras
devait tre considr toujours comme le chef de la Montagne, mais son
autorit limite et sa grande responsabilit, devaient l'empcher
de tyranniser ses subordonns. Vu ces circonstances, il n'est pas
tonnant que, quoique lgislateur, il suivt l'avis des chefs
subalternes qu'il savait tre de grands adorateurs de Thodoros, ses
fidles espions et ses bien-aims rapporteurs. Le chef de la Montagne
 notre arrive tait Ras-Kidana-Mariam, dont les relations de
famille et la position dans le pays le faisaient considrer comme
_dangereux_ par Thodoros, et qui, ainsi que je l'ai dj rapport,
fut conduit an camp sur un faux rapport. Peu de temps auparavant,
l'empereur enlevant le commandement et le titre de dedjazmatch (titre
qui fut donn seulement dans les premiers jours aux gouverneurs d'une
province grande ou petite)  Kidana-Mariam, l'avait promu an rang de
ras. Tous les umbels (colonels) avaient t nomms bitwaddad (quelque
chose comme gnral de brigade), les bachas (capitaines) furent faits
colonels, et ainsi de suite pour la garnison tout entire; de sorte
qu'aprs ces nominations la garnison ne se composait que d'officiers
ou de sous-officiers, l'officier le moins lev en grade tait le
sergent. Thodoros leur crivit  tous pour les informer qu'ils
recevraient la paye et les rations dues  leur rang et que, ainsi
qu'il l'esprait, lorsqu'il les verrait sous peu, il les traiterait
si gnreusement que mme l'_enfant  natre s'en rjouirait dans le
ventre de sa mre_. Thodoros dans trois ou quatre circonstances, des
quelques dollars qui lui restaient, leur fit une petite avance sur
leur paye. Une quarantaine de dollars fut tout ce qu'ils touchrent
pendant notre sjour; le sergent eut pour son compte environ huit
dollars, je crois. Ils devaient avec cela se nourrir, se vtir, eux,
leurs familles et leurs serviteurs; aucune ration ne leur ayant t
fournie. Ils avaient d'abord t tous rjouis de leur lvation, la
seule chose que Sa Majest pt distribuer d'une main librale; mais
ils s'aperurent bientt que leurs dignits consistaient  tre
affams,  avoir froid et aller presque nus, et ils furent les
premiers  se moquer de leurs titres vains et sonores.

Un parent loign de Thodoros, du ct de sa mre, et nomm
Ras-Bisawar, fut choisi pour le poste laiss vacant par la dmission
de Ras-Kidana-Mariam. Dans sa jeunesse il avait eu du penchant pour
l'Eglise, il avait mme t desservant, lorsque le brillant exemple
de son parent lui fit quitter la vie de paix et de tranquillit qu'il
s'tait choisie pour se jeter an milieu du tourbillon de la vie des
camps. C'tait un grand, gros et lourd compagnon,  la tte pele et
d'un bon caractre; mais pour tout ce qui concernait le sabre et le
pistolet, il ne put s'y habituer  cause du premier choix de sa vie,
il demeura desservant d'Eglise. Son dfaut fut toujours d'tre trop
faible; il n'eut jamais de dcision dans le caractre, et se laissa
influencer par le dernier qui lui parlait.

Aprs ce dernier, le plus rapproch de lui en importance tait
Bitwaddad-Damash, le plus vain, le plus orgueilleux faquin ainsi que
le plus grand vaurien de toute la Montagne. Il fut trs-malade quand
nous arrivmes, mais quoiqu'il ne put venir lui-mme il s'intressa
toujours trop  nos affaires, s'informant  toute heure du jour de ce
que nous faisions. A cet effet il envoyait l'an de ses fils,
garon d'environ douze ans, plusieurs fois par jour nous porter ses
compliments et nous demander des nouvelles de notre sant. Aussitt
qu'il put marcher tant soit peu, il vint lui-mme  chaque instant me
consulter, jusqu' ce qu'enfin sa sant ft rtablie. Dans le premier
feu de sa reconnaissance, il voulait btir notre maison. Mais la
gratitude n'est pas une qualit persistante, en Abyssinie elle y est
mme assez rare; bientt aprs Damash nous donna  entendre que si
nous avions besoin de lui il nous servirait, mais qu'il ne fallait pas
l'_oublier_. M. Prideaux et moi avions peu d'argent  dpenser; mais
comme on le connaissait pour un grand sclrat, nous pensmes qu'il
serait sage de ne pas s'en faire un ennemi et nous lui envoymes,
comme un gage d'amiti, un petit fragment de glace appartenant  M.
Prideaux, la seule chose prsentable que nous eussions en ce moment.
La glace fortifia notre amiti pendant quelque temps; mais lorsqu'une
seconde demande d'_un gage d'amiti_ nous fut faite, nous fmes la
sourde oreille  ses douces paroles, il n'eut plus les mmes rapports
avec nous; il nous appela des hommes mchants, il se moqua de nous,
nous fit arracher nos chapeaux devant lui, et alla mme jusqu'
insulter M. Cameron et M. Stern, secouant sa tte d'une faon
menaante; et, plus ou moins ivre, il quitta une aprs-midi la
chambre de son bien-aim et gnreux ami M. Rassam. Damash avait
le commandement de la moiti des fusiliers, environ deux cent
soixante-dix hommes, le ras commandait les autres au nombre de deux
cents.

Le troisime membre du conseil tait Bitwad-dad-Hailo, le meilleur de
tous; il tait charg de la prison, mais je n'ai jamais su qu'il et
abus de sa position. Ses deux frres avaient command notre escorte
de la frontire an camp imprial dans le Damot; sa mre, personne ge
et belle encore, nous avait aussi suivis une partie du chemin. Les
frres et la mre avaient t traits convenablement par nous, aussi
tions-nous connus d'eux tous avant d'arriver  l'Amba. Ce chef se
conduisit toujours trs-poliment envers nous et se montra complaisant
dans plusieurs occasions. Lorsqu'il apprit l'arrive de Thodoros,
comme il savait que sa conduite  notre gard serait une charge contre
lui, il s'enfuit an camp des Anglais.

Il prpara sa fuite d'une manire trs-intelligente. Selon les lois
de la Montagne, un bitwad-dad mme ne peut passer la porte sans
l'autorisation du ras, et depuis qu'il y avait eu quelques dsertions,
la permission n'tait plus accorde. Sa femme et ses enfants taient
avec lui dans l'Amba, et depuis cette poque le chef tait souponn;
si sa famille tait partie, il aurait t strictement surveill. Sa
mre avait suivi le camp de Thodoros, dsireuse qu'elle tait de
voir son fils. Lorsque l'arme de Thodoros campa dans la valle
de Bechelo, elle demanda la permission d'aller  Magdala, et  son
arrive  Islamgee, elle envoya dire  son fils de donner l'ordre de
la laisser passer  la porte, mais il refusa, dclarant publiquement
que le motif de son refus tait qu'il n'avait reu aucun ordre de Sa
Majest pour accorder cette demande, qu'il ne pouvait prendre sur
lui de l'introduire dans la forteresse. La mre avait t auparavant
instruite du complot et joua trs-bien son rle, c'tait jour de
march et  cause de cela la foule remplissait l'endroit ainsi que les
soldats et leurs chefs infrieurs. En apprenant le refus de son fils
de la faire entrer, elle poussa des cris de dsespoir, s'arracha les
cheveux et se dsola de l'ingratitude de ce fils, prtendant que
c'tait uniquement pour l'embrasser qu'elle avait fait un si long
voyage. Les spectateurs s'intressrent  elle et en son nom
envoyrent encore vers le chef.

Il demeura ferme: Demain, dit-il, j'enverrai un mot  l'empereur;
s'il vous permet d'entrer je serai trs-heureux de vous recevoir,
aujourd'hui tout ce que je puis faire, c'est de vous envoyer ma femme
et mes enfants qui resteront avec vous jusqu'au soir. La vieille dame
alors, avec la femme et les enfants de Hailo, se retira dans un coin
tranquille, et lorsqu'il n'y eut plus personne ils s'enfuirent tous
prcipitamment. Environ vers dix heures du soir, accompagn par un de
ses hommes et aid de quelques amis, Hailo passa la porte et rejoignit
sa famille.

Un autre membre du conseil s'appelait Bitwad-dad-Vassi; il tait
aussi charg de la surveillance de la prison alternativement avec
Hailo.

C'tait une bonne nature d'homme, toujours souriant, mais il parat
qu'il n'tait pas aim par les prisonniers, car aprs la prise de
Magdala, les femmes se jetrent sur lui et lui administrrent une rude
bastonnade. Il tait remarquable sous ce rapport qu'il n'acceptait
jamais rien, et bien qu' plusieurs reprises de l'argent lui ait
t offert il a toujours refus. Dedjazmatch-Goji, qui avait le
commandement de 500 lanciers, tait aussi grand qu'il tait gros; il
n'aimait qu'une chose, le tej, et n'adorait qu'un tre, Thodoros.
Bittwaddad-Bakal, bon soldat, mais faible d'esprit, charg de la
maison impriale, vieux homme un peu insignifiant, compltait le
conseil.

Quelles longues et tristes journes que ces journes de pluie de
l'anne 1867! Notre argent tait devenu alors trs-rare, et toute
communication avec Massowah, Metemma et Debra-Tabor tait compltement
interrompue. On parlait plus srieusement de guerre dans le _home_, et
sans nouvelle de nos amis, nous tions dans l'anxit et trs-dsireux
de connatre ce qui serait dcid. L'hiver ne nous permit pas de
jardiner et nos autres occupations taient insignifiantes. Nous
crivions (tche plus facile pendant la pluie, les gardes se tenant
dans leurs huttes); nous tudiions l'amharie, nous lisions le fameux
Dictionnaire commercial, ou bien nous visitions l'un des ntres, et
fumions du mauvais tabac, simplement pour tuer le temps. M. Rosenthal,
trs-savant en linguistique, pourvu d'une Bible italienne, tantt
tudiait cette langue, tantt chassait l'ennui si lourd, en apprenant,
dans ses soires, le franais an moyen d'un fragment de l'_Histoire
de la civilisation_ par M. Guizot. Si le ciel s'claircissait un peu,
nous allions patauger quelques instants dans la boue sur le petit
chemin laiss entre nos nouvelles huttes; mais au bout de quelques
instants nous tions arrts subitement par un: Le ras et les chefs
arrivent. Si nous pouvions courir, nous le faisions; mais si nous
tions aperus, nous prenions notre plus gracieux sourire et nous
tions salus par un grossier: Comment vas-tu? Bonne aprs-midi pour
toi! (la seconde personne du singulier est employe comme signe
d'humiliation vis--vis d'un infrieur) et,  misre! il nous fallait
ter nos chapeaux dlabrs et rester la tte dcouverte. Nous les
voyions se dandinant, prts  crever d'orgueil, lorsque nous savions
que les habits qu'ils portaient, et la nourriture qu'ils venaient de
se partager, avaient t achets avec l'argent anglais; c'tait je
puis vous le dire dpitant. Comme ils acceptaient les moindres
choses, c'et t bien le moins qu'ils eussent t polis; or, tout au
contraire, ils nous regardaient du haut de leur grandeur comme si nous
eussions t des idiots ou bien une race entre eux et le singe, des
_nes blancs_ comme ils nous appelaient lorsqu'ils causaient entre
eux. Aids de Samuel ils firent tout pour M. Rassam; ils taient bien
plus honntes avec lui qu'avec nous, et ils lui juraient constamment
une amiti ternelle. J'ai souvent admir la patience de M. Rassam. Il
s'asseyait, causait et riait avec eux pendant des heures; les gorgeant
de rasades de tej, jusqu' ce qu'ils roulaient de leur place, et
qu'ils devenaient un objet de rise, peut-tre mme un objet d'envie,
pour les soldats qui devaient les aider  regagner leur maison. Avec
tout cela c'taient de viles cratures; pour plaire  Thodoros ils
n'auraient recul devant aucune infamie et ne se seraient laiss
arrter par aucun crime. Lorsqu'ils pouvaient supposer que quelque
acte de cruaut plairait  leur matre ou plutt  leur dieu, aucune
considration d'amiti ou de famille ne pouvait retenir leurs mains ou
attendrir leurs coeurs. Ils taient bons pour M. Rassam parce que
cela faisait partie de leurs instructions et qu'ils pouvaient ainsi
satisfaire leur got pour les boissons spiritueuses; mais si,
n'ayant pas d'argent, nous eussions t rduits  faire appel  leur
gnrosit, je doute qu'ils eussent fait quelque chose pour nous,
desquels ils recevaient beaucoup. Ils ne nous eussent pas mme fourni
la misrable nourriture journalire des prisonniers abyssiniens.

Ce fut vers cette poque que ces sclrats eurent l'occasion de
montrer leur dvouement  leur matre. Un samedi deux prisonniers
profitrent de l'encombrement du march pour essayer de se sauver.
L'un d'eux, Lij Bari, tait le fils d'un chef du Tigr; il y avait
quelques annes qu'il avait t emprisonn comme _suspect_, ou
plutt parce qu'il pouvait devenir dangereux, tant beaucoup aim dans
sa province. Son compagnon de fuite tait un jeune garon, demi-Galla,
de la frontire de Shoa, qui tait depuis plusieurs annes dans les
chanes, attendant son jugement. Un jour, comme il coupait du bois,
un clat vola et alla frapper sa mre en pleine poitrine, et la tua.
Thodoros tait alors en expdition et pour se concilier l'vque, il
le chargea de ce jugement; celui-ci refusa de faire aucune enqute,
disant que ce n'tait pas dans sa juridiction. Thodoros, vex du
refus de l'vque, envoya le jeune homme  Magdala, o il fut charg
de chanes et dut attendre le bon plaisir de ses juges. Lij Bari,
lorsqu'il avait voulu fuir n'avait pu forcer qu'un anneau de ses
chanes, l'autre tant beaucoup trop fort; alors il assujettit les
chanes avec l'autre anneau aussi bien qu'il put  une seule jambe
au moyen d'un bandage, mit la chemise et les vtements d'une jeune
servante, qui tait dans sa confidence, et plaant sur ses paules le
_gombo_ (espce de jarre pour l'eau) il quitta l'enceinte de la prison
sans tre aperu. L'autre jeune homme heureusement tait parvenu 
se dbarrasser des deux anneaux, et s'tait gliss sans avoir t
remarqu; n'ayant pas mis beaucoup de vtements et ayant les membres
libres, il atteignit bientt la porte, et passa avec les gens de
la suite d'un chef. Il tait dj loin et en sret lorsque sa
disparition fut signale.

Lij Bari fut tromp dans son espoir. Avec ses fers assujettis sur une
seule jambe, embarrass par ses vtements de femme et le _gombo_ sur
les paules, il ne put avancer promptement. Il tait cependant dj 
mi-chemin de la porte et non loin de l'enceinte, lorsqu'un jeune homme
apercevant une jeune fille de bonne apparence, qui venait vers
lui, s'avana pour lui parler: mais comme il s'approchait ses yeux
tombrent sur le bandage, et  son grand tonnement il aperut une
portion de la chane qui se montrait au travers. Il comprit aussitt
que c'tait un prisonnier qui tchait de s'chapper, et il suivit
l'individu jusqu' ce qu'il rencontrt quelques soldats; il leur
communiqua ses soupons et ceux-ci se prcipitrent sur Lij Bari et
l'arrtrent. La foule fut bientt ramasse autour de l'infortun
jeune homme, et l'alarme ayant t donne qu'un prisonnier avait
t pris comme il tentait de s'chapper, plusieurs des gardes se
prcipitrent vers le lieu o on le gardait et aussitt qu'ils eurent
reconnu leur ancien pensionnaire, ils le rclamrent comme leur
proprit. En un instant tous ses vtements lui furent dchirs sur le
dos, et ces lches le frapprent du bout de leurs lances et avec le
dos de leur sabre jusqu' ce que son corps tout entier ne ft qu'une
plaie et qu'il tombt sans connaissance, presque mourant sur la terre.
Ce n'tait pas encore assez pour satisfaire leur sauvage besoin de
vengeance; ils le portrent  la prison enchan des pieds et des
mains, placrent un long et dur morceau de bois sous sa nuque, mirent
ses pieds dans les ceps et le laissrent l plusieurs jours, jusqu'
ce qu'on connt la volont de l'empereur  son gard.

Une recherche immdiate fut ordonne concernant son compagnon de fuite
ainsi que la jeune fille, sa complice. Le premier tait dj hors de
leur atteinte, mais ils s'en vengrent en s'emparant de la malheureuse
jeune femme. Le ras et son conseil s'assemblrent immdiatement et la
condamnrent  recevoir une centaine de coups de la lourde girf (fouet
 lanires de cuir) en face de la maison de l'empereur. Le lendemain
matin le ras, accompagn d'un grand nombre de chefs et de soldats,
arriva sur le lieu dsign pour l'excution de la sentence. La jeune
fille fut tendue sur la terre, on dchira ses vtements et on lui lia
avec des lanires de cuir les pieds et les mains pour lui conserver la
position horizontale. Un misrable fort et puissant fut charg de mettre
 excution la condamnation. Chaque coup de fouet qui tombait rsonnait
comme un coup de pistolet (nous pouvions l'entendre de nos huttes) et
dchirait un lambeau de chair; tous les dix coups la _girf_ devenait
si lourde de sang qu'on tait oblig de la nettoyer pour continuer.
La pauvre patiente ne se plaignit jamais et ne dit pas un mot.
Lorsqu'elle fut releve aprs le centime coup, les ctes taient  nu
et l'pine dorsale pouvait s'apercevoir  travers les flots de sang
qui ruisselaient, la chair du dos ayant t entirement enleve par
morceaux.

Quelques instants plus tard un messager arriva apportant la rponse
de Thodoros. Lij Bari fut le premier  avoir les mains et les pieds
coups en prsence de tous les prisonniers abyssiniens. Ils devaient
ensuite tre prcipits tous les deux du haut de la montagne. Les
chefs se firent un jour de fte de cette excution; ils envoyrent
mme une personne pour dire poliment  Samuel: Venez et assistez 
notre rjouissance. Lij Bari fut apport, une douzaine des plus
forts soldats se jetrent sur lui et de leurs sabres dgains ils
lui couprent les pieds et les mains avec toute la dlicatesse
d'Abyssiniens habiles  rpandre le sang. Pendant qu'il tait soumis 
cette agonie, Lij Bari ne perdit jamais courage et conserva toujours
sa prsence d'esprit. Ce qu'il y a de plus remarquable c'est que,
tandis qu'il tait si cruellement meurtri, il _prophtisait_,  la
lettre, le sort qui tait rserv  ses meurtriers: Lches poltrons
que vous tes! vils serviteurs d'un sclrat! Ils ne peuvent s'emparer
d'un homme que par trahison; et ils ne peuvent le tuer que lorsque
celui-ci est dsarm et en leur pouvoir! Mais prenez garde! avant peu
les Anglais viendront pour dlivrer les leurs: ils vengeront dans
votre sang les mauvais traitements que vous avez infligs  leurs
concitoyens, et ils vous puniront vous et votre matre de toutes
vos lchets, de toutes vos cruauts et de tous vos meurtres. Les
sclrats ne firent que peu d'attention au brave garon mourant; ils
le prcipitrent dans l'abme et puis tous ensemble se rendirent, pour
finir une journe si bien commence, chez M. Rassam et se partagrent
les faveurs de sa gnreuse hospitalit.




XIV


Fin de la seconde saison pluvieuse.--Raret et chert des
approvisionnements.--Meshisha et Comfou complotent leur fuite.--Ils
russissent.--Thodoros est vol.--Dainash poursuit les
fugitifs.--Attaque de nuit.--Le cri de guerre des Gallas et le sauve
qui peut.--Les blesss laisss sur le champ de bataille.--Hospitalit
des Gallas.--Lettre de Thodoros  ce sujet.--Malheurs de
Mastiate.--Wakshum, Gabra, Medhim.--Rcit de la vie de Gobaz.--Il
sollicite la coopration de l'vque pour s'emparer de Magdala.--Plan
de l'vque.--Tous les chefs rivaux intriguent  l'Amba.--L'influence
de M. Rassam exagre.

Une autre _Maskal_ (fte de la Croix) tait arrive, et septembre
promettait un bel et agrable hiver. Aucun changement ne s'tait
opr dans notre vie journalire; c'tait toujours la mme routine,
seulement nous commencions  tre trs-anxieux au sujet du retard de
nos dlgus  la cte, car notre argent touchait  sa fin, et
tous les objets ncessaires  la vie s'levaient  des prix
extraordinaires. Cinq morceaux de sel de forme oblongue nous
cotaient,  cette poque, un dollar, tandis que, primitivement, 
Magdala, pendant leur premire captivit, nos compagnons en avaient de
quinze  dix-huit du mme poids pour trente sous. Bien que la valeur
du sel se ft tant accrue, cependant les autres denres n'avaient pas
suivi la mme proportion: elles avaient seulement baiss de qualit et
de quantit. Quand le sel tait abondant, nous pouvions avoir quatre
vieilles volailles pour le mme pris, qu'un morceau de sel Maintenant
qu'elles taient rares, nous ne pouvions en avoir que deux. Toutes
choses taient dans la mme proportion, de sorte que nos dpenses
s'taient leves de deux cents pour cent. Les approvisionnements des
marchs avaient aussi diminu, et souvent nous ne pmes acheter du
grain pour nos serviteurs abyssiniens. Les soldats de la montagne
souffraient beaucoup aussi de cette raret et de ces prix, levs; ils
mendiaient continuellement, et plusieurs furent arrachs  la mort
par la gnrosit de ceux qu'ils gardaient comme prisonniers.
Heureusement, j'avais mis de ct une petite somme en cas d'accident;
je croyais que le diffrend abyssinien touchait  sa fin en ce qui
nous concernait. J'en gardai pour moi une petite partie et je remis le
reste  M. Rassam, parce que, habituellement, il nous faisait part
des sommes qui lui taient envoyes par l'agent de Massowah. Nous
congdimes autant de serviteurs qu'il nous fut possible, nous
rduismes nos dpenses an minimum, et nous envoymes messagers sur
messagers  la cte, pour nous apporter autant d'argent qu'ils le
pourraient. A cette poque, si nous avions t pourvus d'une plus
grande somme, je crois rellement que nous eussions pu acheter la
montagne, tant les soldats de la garnison taient dcourags et prts
 se rvolter, aprs les longues privations dont ils avaient souffert
pour un matre avec lequel ils n'avaient aucune relation. L'agent de
la cte fit tout ce qu'il put. Htes et messagers furent expdis,
mais l'tat du pays tait tel, qu'ils avaient d cacher l'argent
qu'ils portaient dans la maison d'un ami,  Adowa, et y demeurer
plusieurs mois, jusqu' ce que, avec beaucoup de prudence et en ne
voyageant que la nuit, ils purent s'aventurer  passer  travers les
districts infests de voleurs et en proie  la plus grande anarchie.

Dans la matine du 5 septembre, tandis que nous tions  djeuner,
l'un de nos interprtes entra prcipitamment dans la hutte, et nous
annona que notre ami l'Afa-Ngus Meshisha, le joueur de luth,
et Bedjeram Gomfou, un des officiers qui avaient la charge des
pied--terre, avaient pris la fuite. Leur plan avait t longuement
prmdit et habilement excut. Au commencement des pluies, du
terrain avait t allou aux diffrents chefs et aux soldats dans la
plaine d'Islamgee, an pied de la montagne. Quelques chefs s'taient
arrangs avec les paysans pour qu'ils restassent dans la plaine, et
qu'ils ensemenassent le sol pour leur compte; eux devaient fournir
le grain, et la rcolte tre partage. D'autres, qui avaient des
serviteurs, cultivrent leur part eux-mmes. Les lots de Bedjeram
Comfou et de l'Afa-Ngus Meshisha taient tout  fait an pied de
la montagne. Ils se chargrent eux-mmes de la culture, visitrent
parfois leur champ, et, deux ou trois fois par semaine, ils envoyrent
leurs serviteurs et leurs servantes pour arracher les mauvaises herbes
sons la surveillance de leurs femmes. Tout le terrain qu'ils avaient
reu n'avait pas t mis en culture. Quelques jours auparavant, Comfou
avait parl,  ce sujet, au ras, qui l'engagea  semer du _tef;_ vu la
raret de ce produit, il serait bien aise, disait-il, que l'on ft une
seconde rcolte. Comfou approuva fort l'ide et demanda au ras de lui
envoyer, dans la matine du 5, un permis pour passer aux portes. Le
ras accepta. Dans cette mme matine, Meshisha alla trouver le ras
et lui dit qu'il avait aussi besoin de semer du tef, et lui demanda
l'autorisation de sortir. Le ras, qui n'avait pas le moindre soupon,
accorda la demande. Les deux amis, le mme jour, envoyrent plusieurs
serviteurs pour prparer le champ; et afin de ne pas exciter les
soupons, ils avaient aussi envoy leurs femmes, mais par une autre
porte et sous le mme prtexte. Comme les Gallas attaquaient souvent
les soldats de la garnison, an pied de la montagne, les sentinelles
des portes ne furent pas surprises de voir les deux officiers bien
arms et prcds de leurs mules; ils ne firent pas non plus attention
aux sacs que leurs domestiques portaient, quand ou leur dit que
c'tait du tef qu'ils allaient semer, rcit qui concordait avec celui
des serviteurs du ras lui-mme. Ils partirent ainsi ouvertement, eu
plein jour, se croisant sur leur chemin avec plusieurs des soldats de
la montagne. Arrivs au champ, ils ordonnrent  leurs serviteurs de
les suivre, et marchrent promptement vers la plaine de Galla. Des
soldats, qui travaillaient en ce moment  leurs champs, souponnrent
quelque ruse, et aussitt retournrent  l'Amba et communiqurent
leurs soupons au ras. Je n'eus qu' prendre un tlescope pour voir
les deux amis poursuivant leur chemin dans l'loignement, sur la
route qui menait  la plaine de Galla. Toute la garnison fut
aussitt appele, et une poursuite immdiate fut ordonne; mais dans
l'intervalle, les fugitifs gagnrent du terrain, et ils furent enfin
aperus, tranquillement arrts dans la plaine, en compagnie d'un
corps de cavalerie galla d'un aspect si respectable, que la prudence
des braves de Magdala les engagea  ne pas courir la chance de
l'aborder. A leur retour, ils trouvrent, se cachant derrire les
buissons, la femme de Comfou, son petit enfant dans les bras. Il
parait que, effraye et agite, elle n'avait pu trouver le lieu du
rendez-vous, et qu'elle se cachait pour attendre que les soldats
eussent pass, lorsque les cris de son enfant attirrent leur
attention. Elle fut triomphalement ramene, enchane pieds et mains,
et jete dans la prison commune pour _attendre des ordres_.

Pendant que la garnison tait envoye  cette expdition infructueuse,
les chefs s'taient rassembls, et comme l'un des fugitifs tait le
surintendant des greniers et des magasins, une recherche immdiate
fut ordonne, afin de s'assurer si ce fuyard n'avait pas emport une
partie des trsors avant de prendre son cong sans crmonie. A leur
grande terreur, ils s'aperurent bientt que des toffes de soie, des
chapeaux, de la poudre, et mme l'habit de gala de l'empereur, son
fusil et son pistolet favoris, ainsi qu'une somme assez grande,
avaient disparu; dans le fait, les sacs de tef taient pleins de
dpouilles. Le ras comprit toute la gravit de sa position; il n'avait
pas seulement t grossirement tromp, mais des objets de la plus
grande valeur parmi les richesses de l'empereur, objets confis  ses
soins, avaient t vols par son premier ami. Il perdit aussitt la
tte; il se peignit la rage de Thodoros en apprenant la nouvelle; il
se vit pensionnaire de la prison, charg de chanes, et peut-tre mme
condamn  une prompte et cruelle mort. Il assembla le conseil
et exposa le cas devant les chefs; les plus sages et les plus
expriments lui conseillrent d'avoir confiance dans ses relations
d'amiti avec l'empereur, et dans son affection bien connue pour lui;
d'autres proposrent une expdition dans le pays de Galla, une attaque
de nuit dans le village o l'on supposait que les fugitifs avaient
d se rfugier; quelques centaines d'individus partiraient dans la
soire, disaient-ils, surprendraient les fugitifs, les ramneraient,
reprendraient leur bien perdu, et en mme temps, massacreraient
les Gallas et pilleraient tout ce qu'ils pourraient. Ces exploits
compenseraient les pertes subies par leur royal matre, et feraient
oublier l'autorisation trop facilement accorde.

Ce dernier conseil prvalut; malgr l'opposition de quelques-uns,
le ras carta leurs objections; il tait d'ailleurs si grandement
compromis, qu'il saisit la premire chance qui s'offrit  lui de se
rhabiliter. Bitwaddad Damash, l'ami et le compatriote de Thodoros,
le brave guerrier, fut charg du commandement; aprs lui, venaient
Bitwaddad Hailo, Bitwaddad Wassi, et Dedjaymatch Goj, tous de nos
vieux amis, dont j'ai parl plus haut. Deux cents fusiliers de Damash
et deux cents lanciers de Goj, soldats choisis, bien arms et bien
monts, composaient ce corps d'attaque. Vers le coucher du soleil, ils
s'assemblrent. Avant de partir, Damash, vtu d'une chemise de soie,
les paules couvertes d'une lgante peau de tigre, arm d'une paire
de pistolets et d'un fusil  deux coups, vint dans notre prison pour
nous souhaiter le bonjour, ou plutt pour satisfaire sa vanit, en
se proposant  notre admiration de commande et pour obtenir _la
bndiction du dpart_ de son cher ami M. Rassam, qui s'excuta
courtoisement.

Deux fois dj, pendant notre sjour  Magdala, Damash tait parti
pour Watat, village situ  environ douze milles de Magdala, non loin
de l'endroit o le Bchlo spare la province de Worahaimanoo du
plateau de Dahonte. C'tait l qu'tait gard le btail de l'empereur,
et des messagers avaient t envoys  l'Amba par les paysans
rclamant des secours immdiats; une bande de Gallas s'taient
montrs, et ils se sentaient eux-mmes incapables de protger les
vaches de Thodoros. Dans ces circonstances, la vue seule de Damash 
la tte de ses fusiliers avait chass les Gallas, disaient ceux-ci 
leur retour; mais les mauvaises langues assuraient que c'tait
une ruse des gens de ce pays, qui dsiraient qu'il ft rapport 
l'empereur combien ses sujets lui taient fidles, et combien ils
taient soigneux de protger le btail dont ils taient chargs.
Quelques-uns des soldats les plus jeunes et les plus inexpriments
assuraient que, le cas se prsentant, le rsultat serait le mme; les
fugitifs seraient surpris, les Gallas s'enfuiraient dans toutes
les directions,  la vue de Damash et de ses vaillants compagnons,
abandonnant leurs demeures et leurs biens  la merci des envahisseurs.

Le ras passa une nuit sans sommeil et pleine d'anxit;  la pointe du
jour il alla avec ses amis sur la petite colline, prs de la prison,
et le tlescope en main il examina soigneusement la plaine de Galla.
Les heures passaient et ils ne voyaient rien. Qu'tait-il arriv?
Pourquoi Damash et ses hommes ne rentraient-ils pas? Telles taient
les questions que chacun se posait: les hommes gs secouaient la
tte; ils avaient combattu dans leur temps dans la plaine de Galla, et
ils connaissaient la valeur de leurs sauvages cavaliers. Et mme notre
vieil espion, Abu Falek, probablement pour voir ce que nous dirions,
s'cria: Ce fou de Damash a eu l'imprudence de faire une pointe dans
le pays de Galla, lorsque Thodoros lui-mme n'aurait pas voulu y
aller! A la fin la nouvelle tant dsire que Damash et ses hommes
revenaient, se rpandit comme un clair sur la montagne; on les avait
vus descendant un profond ravin, ils ne suivaient pas la route qu'ils
avaient prise en allant, mais une autre plus courte. Les chevaux et
les hommes furent bientt aperus dans la plaine; mais on remarqua
qu'ils arrivaient en dsordre comme on troupeau qui se sauve. On ne
put s'en rendre compte qu'au moyen du tlescope. Les troupes de la
garnison furent aperues faisant halte  une petite distance du ravin
qu'ils avaient descendu; ils marchaient trs-doucement. Quelque chose
allait de travers videmment; des cavaliers furent alors expdis par
le ras afin de s'informer du rsultat de l'expdition. Ils revinrent
apportant une nouvelle douloureuse et l'Amba retentit bientt des
gmissements des veuves et des orphelins; onze morts, trente blesss,
des armes  feu perdues, les fugitifs en libert: telles taient, en
somme, les nouvelles qu'ils rapportrent an ras dsespr.

La nuit prcdente un Galla rengat avait conduit directement Damash
et ses hommes, au village du chef, dans la compagnie duquel on avait
vu les fugitifs dans la matine. Ils pensaient bien que c'tait sous
son toit hospitalier que ceux que l'on recherchait passeraient la
nuit. D'abord tout marcha selon leurs dsirs. Ils atteignirent le
village en question une heure avant l'aurore, ils entourrent aussitt
la maison du chef, tandis qu'un petit corps de troupes tait envoy
pour fouiller et piller le village. Un terrible massacre eut lieu;
surpris dans leur sommeil les hommes furent tus avant d'tre avertis
de la prsence de l'ennemi. Quelques femmes et quelques enfants
seulement furent pargns par ceux de ces assassins nocturnes qui
taient moins altrs de sang. Avant de s'tablir pour y sjourner,
Meshisha et Comfou, pensant bien que peut-tre une tentative serait
faite pour les capturer, avertirent le chef d'tre sur ses gardes, et
lui proposrent d'aller dormir tous ensemble dans une petite hutte
dlabre,  quelque distance de sa maison. Heureusement pour eux et
pour le chef, ils adoptrent ce prudent moyen; veills par les cris
et les bruits qui venaient du village, ils bridrent leurs montures,
se mirent promptement en selle et furent prts an combat avant mme
que leur prsence et t souponne.

Damash rassembla ses hommes et ses prisonniers, et il marqua son
passage par le pillage, se glorifiant dj de son lvation future et
trop fier de ses succs. Il est vrai qu'il n'avait pas captur les
fugitifs; mais aprs tout c'tait l'affaire du ras. Il avait conduit
l'expdition, port le fer et le feu dans le pays de Galla, et sans
avoir perdu un seul homme il retournait  l'Amba avec des prisonniers,
des chevaux, des vaches, des mules et autres dpouilles de guerre. Il
savait combien Thodoros s'en rjouirait, et il esprait dj tre
l'heureux successeur du ras disgraci. Il tait  peine  cent pas
de la route plus courte qu'il se proposait de prendre  son retour
conduisant du plateau de Tanta  la valle, au-dessous de Magdala,
lorsqu'il aperut  l'horizon quelques cavaliers galopant vers lui 
franc trier. Le btail et les prisonniers sous la conduite de Goj et
de quelques hommes taient dj engags dans la route troite et
la retraite tait impossible. Il plaa ses fusiliers en face des
cavaliers, au nombre de douze, esprant ainsi effrayer vivement ces
derniers par la vue de ses grandes forces; mais il se trompait. Le
brave Mahomed Hamza avait  venger le sang de sa famille, et quoique 
la tte de douze hommes seulement, il chargea les quatre cents soldats
amharas. Il reut un coup violent  la tte et tomba mort de son
cheval. Ses compagnons toutefois, avant que les Amharas pussent se
rallier firent une seconde et brillante charge pour venger leur
chef, et emportrent son corps que tous craignaient de voir mutiler.
Plusieurs cavaliers se prcipitant dans toutes les directions,
jetrent leur cri de guerre qui fut entendu au loin et de tous cts;
des hommes, des femmes, des enfants assaillirent les Amharas avec
des lances et des pierres. Les frres de Mahomed soutenus alors par
cinquante lances chargrent  plusieurs reprises l'ennemi effray, et
les chassrent comme des moutons jusqu'au bord du prcipice.

Damash cependant n'tait pas venu pour se battre, mais pour tuer; il
n'tait brave que lorsquil avait des prisonniers  maltraiter, des
hommes sans dfense  tuer, et des enfants  rduire en esclavage. Le
btail avait atteint la valle basse et la route tait libre, aussi
jetant sa peau de tigre, son bouclier, ses pistolets, son fusil, et
abandonnant ses chevaux, Damash donna l'exemple du sauve qui peut et
roula plutt qu'il ne descendit dans le profond ravin. Son exemple fut
suivi par tous ses Amharas. Ce fut une droute complte. Le terrain
tait jonch de mousquets, d'pes et de boucliers; les blesss et les
morts furent abandonns sur le champ de bataille. Les Gallas ne les
poursuivirent pas dans le ravin, ils ne pouvaient les charger  cause
de l'ingalit du terrain. Ils en turent quelques-uns cependant avec
des pierres pointues, arme dangereuse dans la main d'un Galla;
leurs ennemis terrifis, se prcipitaient dans l'troit passage, se
bousculant l'un l'autre dans leur empressement  gagner la valle, o
ces lches poltrons savaient bien qu'ils seraient en sret.

Alors tous les blesss me furent apports et pendant douze heures je
fus occup  prparer des bandages et  soigner les blessures. Dans
plusieurs cas o je savais que la gurison tait impossible j'en
informai les parents des malades de peur que leur mort ne me ft
attribue, chose srieuse dans notre position critique. Ceux qui
taient ainsi avertis cherchaient des remdes indignes, mais ils
trouvaient bientt que les charmes et les amulettes n'taient pas
efficaces et que ma prdiction n'avait t que trop vraie. Je me
souviens d'un cas: un chef, qui avait t souvent de garde la nuit 
notre prison, avait eu la jambe gauche compltement crase, par une
pierre; sans entrer dans les dtails techniques qu'il me suffise de
dire que je dclarai l'amputation le seul remde possible, mais pour
plaire aux chefs qui lui portaient un grand intrt je consentis 
soigner sa blessure pendant une semaine; au bout de ce temps j'tais
toujours du mme avis et je les en informai. Le malade avait un petit
_godjo_ bti dans notre enceinte et il y demeura jusqu' ce que je
l'avertis pour la seconde fois que rien ne pouvait le sauver qu'une
amputation immdiate. Sa famille l'emmena alors et fit venir un
mdecin de Shoa, qui promit non-seulement de lui sauver la vie mais
aussi de lui conserver le membre. Le pauvre homme fut tortur par ce
charlatan ignare pendant huit ou dix jours, jusqu' ce que la mort mt
fin  ses souffrances.

Deux jours aprs la sortie des troupes, une femme servant d'espion
raconta que dans le ravin o les Amharas avaient t culbuts, elle
avait aperu deux hommes blesss cachs parmi les buissons, et encore
vivants. Un vieux chef, un Galla rengat, accompagn de cent hommes,
reut l'ordre de partir, de tcher de les ramener et d'enterrer les
morts; ils craignaient d'tre attaqus par les Gallas et s'attendaient
 une certaine rsistance. Ils n'aperurent rien si ce n'est leur
vieux camarade, Comfou, qui d'un roc voisin tira sur eux avec son
_rifle_ sans atteindre personne. Ils lui rendirent son coup de
fusil, mais ne l'atteignirent pas et ayant rempli leur mission ils
rapportrent les deux blesss, qui moururent tous les deux bientt
aprs. L'un avait la jambe gauche et le bras droit briss; de plus,
un coup d'pe lui avait ouvert le ventre et les boyaux sortaient; il
nous raconta qu'il avait beaucoup souffert de la soif, mais ce qui lui
avait caus encore une plus grande angoisse, c'tait la peine qu'il
avait eue d'empcher les vautours, avec sa main gauche, de se repatre
de ses entrailles.

Le ras se trouvait alors dans une plus triste position qu'auparavant;
mais il n'y tait pas seul. Damash avait abandonn ses hommes, il
avait pris la fuite, il avait perdu son fusil, ses pistolets, le
cheval que l'empereur lui avait donn, ou plutt prt. Plusieurs
chefs infrieurs et quelques soldats avaient suivi l'exemple de
Damash, environ vingt-cinq mousquets ne purent tre retrouvs, et le
nombre des lances et des boucliers qui avaient disparu tait encore
plus grand. Plus tard Damash prtendit avoir t bless, et nous ne le
vmes pas de longtemps, ce dont nous fmes fort aises; mais ses amis
nous apprirent qu'il souffrait tout au plus de quelques corchures
gagnes dans sa retraite un peu trop prcipite.

L o la force avait fait dfaut on pensa que les ngociations
russiraient. On savait que les fugitifs habitaient toujours dans l'un
des villages appartenant aux parents de Mahomed, et qu'ils attendaient
le retour du messager envoy  Mastiate, reine de Galla, dont le
camp tait  quelques journes de distance. Les officiers de Magdala
proposrent aux prisonniers gallas de leur rendre la libert  tous,
hommes, femmes, enfants et de leur restituer leur btail enlev,  la
condition qu'on leur livrerait les fugitifs ainsi que les objets
dont ces derniers s'taient empars. La femme de l'un des principaux
prisonniers consentit  porter la proposition. On doit dire 
l'honneur des Gallas qu'ils refusrent firement et mme avec mpris,
de livrer leurs htes, prfrant, disaient-ils, voir leurs parents
languir dans les chanes, leur laisser supporter les tortures et mme
la mort, plutt que de devoir leur libert  une action dshonorante.

Les grands de Magdala avaient dsormais perdu tout espoir de justifier
leur conduite aux yeux de Thodoros; la bonne entente n'existait plus
dans leurs assembles, ils s'accusaient l'un l'autre avec lchet, et
ils envoyaient chacun sparment  Thodoros message sur message,
se rejetant la faute mutuellement. Ils vivaient dans une terreur
continuelle, s'attendant toujours  l'arrive d'une dpche impriale.
Mais Thodoros environn de difficults, presque priv de son Amba,
tait par trop habile pour montrer son ennui; sa lettre  ce sujet
tait parfaite. Si deux de ses officiers avaient pris la fuite c'est
qu'ils taient infidles, dans ce cas il tait bien aise qu'ils
eussent quitt l'Amba; quant aux armes perdues, qu'est-ce que cela lui
faisait? il en avait encore  leur donner, et quand il viendrait il
prendrait sa revanche. Quelques-uns, trs-peu, se laissrent prendre
 ce langage, mais tous eurent l'air d'y croire, toutefois plusieurs
attendirent une occasion favorable pour suivre l'exemple de ceux
qu'ils s'taient efforcs de ramener.

Tout le monde souponnait Mastiate, la reine de Galla, de garder
rancune de l'injure faite  son pays et de vouloir venger la mort de
ses sujets massacrs par trahison. On craignait qu'elle ne dtruisit
la rcolte du pied de l'Amba, n'empcht le march et n'affamt ainsi
la place. On savait qu'elle avait deux puissants allis avec Comfou
et Meshisha et comme ce dernier avait dj t sur la montagne il
connaissait les diffrents passages par o conduire  la faveur de la
nuit, les htes des Gallas. Une grande anxit s'empara alors des gens
de l'Amba et des prcautions furent prises pour le dfendre d'une
surprise.

Je crois que c'tait vraiment le plan de Mastiate, et qu'elle tait
sur le point de le mettre  excution lorsqu'un danger srieux rclama
sa prsence sur un autre point. Wokshum Gobaz,  la tte d'une
puissante arme, envahissait son royaume.

Nos jours de calme et de repos touchaient  leur fin; si aucun chef
rebelle ne menaait plus l'Amba, la bonne nouvelle qu'enfin une
expdition pour notre dlivrance avait t dcide dans la patrie, et
de plus l'information moins rjouissante que Thodoros marchait dans
notre direction, tout cela nous avait jets dans un tat d'excitation
qui allait croissant. Un jour nous tions pleins d'espoir et le
lendemain abattus et dsesprs.

La carrire de Wokshum Gobaz avait t pleine d'aventures. Dans sa
jeunesse il avait accompagn son pre Wakshum Gabra Medhin, chef
hrditaire du Lasta, au camp imprial a la premire campagne de
Thodoros dans le Shoa, qui se termina par la soumission de la
contre. Le pre de Gobaz encourut la colre de l'empereur et il
tait sur le point d'tre excut lorsque l'vque intercda, et selon
son habitude Thodoros accorda sa grce. Peu de temps aprs Gobaz
et son pre saisirent une occasion favorable, dsertrent l'arme de
Thodoros et se retirrent dans le Lasta. Ils n'eurent pas beaucoup
d'efforts  faire pour persuader les montagnards d'pouser leur
querelle, et ils se dclarrent indpendants. Thodoros pour vaincre
cette insurrection envoya le propre cousin du rebelle, appel Wakshum
Tefri, brave soldat et magnifique cavalier. Celui ci poursuivit son
parent, dfit compltement son arme et conduisit son cousin lui-mme
enchan aux pieds du trne. Thodoros tait alors  Wadela, haut
plateau situ entre le Lasta et le Begemder. Il condamna  mort le
chef rebelle; et comme sur ce plateau lev les seuls arbres que l'on
pt trouver taient prs de son camp, Wakshum Gabra Medhin fut pendu 
l'un de ceux qui ombrageaient la tente impriale, o le corps de cet
ennemi pouvait tre aperu au loin dans toutes les directions.
Gobaz s'chappa, et quelques jours plus tard Thodoros, craignant
l'influence de Wakshum Tefri, qui tait trs-aim et admir des
soldats, le fit enchaner, oubliant que c'tait ce mme Tefri qui
s'tait montr fidle jusqu' conduire  l'chafaud, son propre
cousin. L'empereur donna pour prtexte que c'tait lui qui avait
favoris la fuite de Gobaz.

Pendant quelque temps Gobaz se tint cach dans les forteresses du
haut pays du Lasta; mais il comprit bientt que la puissance de
l'empereur allait s'affaiblissant et que les paysans taient
mcontents de ses lois despotiques. Il sortit alors de sa retraite et
ayant rassembl autour de lui quelques-uns des premiers sujets de son
pre, il leva l'tendard de la rvolte, et se proclama hautement le
vengeur de sa race. Tout le Lasta bientt le reconnut pour son chef.
Sa lgislation tait douce et avant peu il se trouva  la tte d'un
parti considrable. Il avana vers le Tigr, subjugua les provinces
de Enderta et de Wojjerat, pntra dans le Tigr mme, s'empara
du lieutenant de Thodoros et laissa l le sien Dejatch Kassa. Il
retourna ensuite dans le Lasta parce qu'il avait conu le plan
d'tendre ses possessions du ct du Yedjow et du pays de Galla, afin
de protger le Lasta de l'invasion de ces tribus pendant la conqute
qu'il se proposait de faire de la province de l'Amhara. Les vnements
le favorisrent et pendant quelque temps l'Abyssinie le regarda comme
son futur lgislateur. A son retour du Lasta il fut proclam chef par
les habitants de Wadela et en mme temps de puissants fugitifs du
Yedjow vinrent le trouver implorant son secours et insistant pour
qu'il devint leur matre. Cependant il rencontra des ennemis dans
l'excution de ce projet, car une portion assez considrable de ceux
qu'il commandait taient pour une alliance avec les Wallo-Gallas:
toutefois il lui parut que le moyen le plus sage serait d'attendre
aprs les pluies pour envahir la province de Wallo. Il envoya en
consquence l'un de ses parents  la tte d'une petite troupe pour
soumettre le Dalanta; et presque aussitt le Dahoute fut vacu par
les Gallas et occup par ses troupes. Au commencement de septembre
Gobaz entra enfin dans le pays de Wallo-Galla, par la frontire
nord-est non loin du lac Hak. Ds que la reine Mastiate apprit cette
nouvelle elle se hta de s'opposer  la marche du conqurant et fit
camper son arme  quelques milles en avant de celle de Gobaz
dans une grande plaine o sa splendide cavalerie devait avoir tout
l'avantage du combat. Pendant environ quinze jours ou trois semaines
les deux armes restrent en prsence l'une de l'autre: Gobaz
attendait son ennemi sur un terrain montueux et ravin o les chevaux
des Gallas ne pouvaient charger ses fantassins qui devaient ainsi
avoir tout l'avantage, tandis que Mastiate de son ct ne voulait
point abandonner la position qu'elle s'tait choisie et o elle tait
sre d'craser son ennemi.

Longtemps auparavant Gobaz s'tait mis en communication avec l'vque
et avec M. Rassam. Avant les pluies de 1867, le jeune prince avait
envoy dire  l'vque qu'il allait marcher sur Magdala, et lui ayant
fait offrir quelques centaines de dollars il lui fit demander eu mme
temps s'il l'aiderait de tout son pouvoir dans le cas o lui, Gobaz,
marcherait vers la place. L'vque rpondit qu'il ferait tout ce qu'il
pourrait et que aussitt que l'Amba serait investi il agirait des
pieds et des mains pour la russite de ses plans. Gobaz lui renvoya
son message pour lui dire que s'il lui promettait son secours celui de
Damash, celui de Gogi, et celui du ras (les trois chefs puissants
qui avaient toute la garnison sous leur commandement) il viendrait
aussitt. Cette demande tait simplement absurde; si nous avions pu
gagner ces trois hommes  notre cause nous pouvions parfaitement nous
dispenser de la prsence de Gobaz. L'vque proposa ceci; Gobaz
camperait  Islamgee; au moment o il paratrait au bas de la
montagne, l'vque nous livrerait, ainsi qu' quelques autres hommes,
des armes  feu et des munitions. Nous ouvririons nos chanes, aids
de quelques serviteurs sur la fidlit desquels nous pouvions compter
et nous les armerions ensuite; puis une fois toutes ces choses prtes,
l'vque sortirait revtu de la pompe de l'Eglise portant la sainte
croix, et excommunierait Thodoros et ses adhrents, plaant sous une
irrvocable maldiction tous ceux qui tenteraient de nous arrter. Nos
forces, y compris les Portugais, les indignes de Massowah, et
les envoys, s'levaient  environ vingt-cinq hommes; l'vque en
conduisait cinquante et tait entour d'environ deux cents prtres ou
desservants. Tous ces hommes, quelle qu'en ft la nationalit,
taient prts  se battre au besoin. Par persuasion ou par menaces
l'avant-garde devait s'ouvrir le chemin de la porte et gagner toujours
le bas de la montagne malgr ceux qui tenteraient d'arrter les plus
avancs. L'vque et les prtres se tiendraient  la porte intrieure,
tandis que les autres hommes s'empareraient de la porte extrieure
et la garderaient jusqu' ce que le Wakshum et ses hommes, prts 
marcher, avanassent et prissent possession du fort.

Le plan tait excellent et nul doute qu'il n'et russi. Nous savions
bien que nous n'avions  attendre ni grce ni merci si nous tions
repris, et nous nous serions laiss tuer tous jusqu'au dernier plutt
que de nous laisser faire prisonniers. En prsence d'une bonne poigne
d'hommes, dtermins  vendre chrement leur vie, bien peu de soldats
se seraient aventurs  nous attaquer ouvertement; la marche aurait
t soudaine et la garnison eut t enleve par surprise: de plus nous
avions en notre faveur la bigoterie du peuple: ceux qui auraient pu
avoir le courage de se jeter sur nous, auraient t retenus par la
prsence de l'vque, et auraient plutt bais la terre sous ses pas,
que d'encourir sa mortelle excommunication. L'vque communiqua son
plan  Gobaz et pendant quelques jours nous vcmes dans un tat
d'excitation trs-grande, esprant toujours que les envoys allaient
arriver porteurs de l'excellente nouvelle que Gobaz avait tout
accept. Mais nous fmes dus dans nos esprances. Gobaz n'approuva
nullement nos plans; il envoya dire  l'vque: Il est plus
avantageux pour moi d'aller  Begember et d'attaquer l mon ennemi
mortel: donnez-moi votre bndiction. A la chute de Thodoros, l'Amba
m'appartiendra; il vaut mieux que j'aille le battre, que d'attaquer
Magdala, car vous savez bien que le fort est imprenable. La
bndiction fut donne, mais Gobaz fit de nouvelles rflexions; il
n'osa pas aller attaquer le meurtrier de son pre, et nous apprmes
bientt qu'il avait march vers le Yedjow. Gobaz nous fut toujours
favorable; il nous aida de tout son pouvoir; il protgea nos messagers
dans leurs voyages  la cte, et fut toujours proccup de notre
dlivrance; malheureusement il n'eut jamais assez de courage pour se
battre avec Thodoros lui-mme.

Gobaz et Mastiate avaient fini par se fatiguer de s'attendre l'un
l'autre. Cette dernire avait t avertie que sous peu elle aurait
 combattre un plus puissant ennemi dans la personne de sa rivale
Workite et elle fit les premiers pas d'une rconciliation. Elle envoya
 Gobaz un cheval a titre de _Gage de paix_, mais Gobaz lui renvoya
son prsent accompagn d'une pelote de cotou et d'un fuseau, avec ces
paroles: qu'elle n'avait que faire des chevaux, que son occupation
tant de filer le coton, il lui envoyait les instruments ncessaires 
cela. Cependant Gobaz apprenant que Dejatch Kassa l'avait abandonn
depuis quelques mois, qu'il tendait sa puissance et marchait sur
Adowa, quitta son poste et retourna vers Yedjow. D'ailleurs les
provisions se faisaient rares dans son camp, tandis que Mastiate
tant dans ses Etats pouvait se procurer tout ce qu'elle dsirait
trs-facilement. Mastiate suivit Gobaz dans sa retraite, attendant
qu'une circonstance favorable lui permt de l'attaquer. Gobaz
comprenant les difficults de sa position fit des avances  Mastiate
qui, voyant cela, dicta les conditions de la paix. Elle promit de
ne pas s'ingrer dans les affaires du Yedjow  la condition que les
provinces nouvellement occupes du Dahonte et du Dalanta lui seraient
cdes. Gobaz accepta ces conditions et la paix fut signe; il fut
mme convenu qu'il y aurait entre les deux parties jadis ennemies,
alliance offensive et dfensive. Mais cette dernire condition ne
fut pas tenue, car bien peu de temps aprs Mastiate tant fortement
inquite par Menilek ne put obtenir aucun secours de son nouvel
alli.

Quant  nous, ces changements continuels nous contrariaient d'autant
plus que notre argent touchant  sa fin, nous tions cependant obligs
de faire des prsents aux nouveaux chefs tablis par le conqurant
du jour. Nous nous tions faits des amis des gouverneurs (Shums) que
Thodoros avait laisss dans ces provinces, lorsque nous avions essay
de communiquer avec les dputs de la reine de Galla. Nous nous tions
aussi lis avec les envoys de Gobaz lors de l'vacuation de ces
districts par les Gallas, et de nouveau encore lorsque les Gallas
y revinrent; nous finmes par nous assurer non-seulement de leur
neutralit (car ils avaient dj pill plusieurs fois nos messagers)
mais aussi nous obtnmes la promesse qu'ils seraient favorables
 notre cause, en leur faisant force prsents et encore plus de
promesses. Sous ce rapport nous fmes trs-heureux;  notre arrive
nous fmes prservs de beaucoup d'ennuis, et peut tre d'accidents
plus graves par l'argent que Thodoros donna aux ouvriers et qu'ils
nous cdrent. Plus tard, pendant la saison des pluies nous fmes
empchs de mourir de faim par les quelques dollars que j'avais mis de
ct; et enfin pour la troisime fois lorsque tout nous faisait dfaut
et que nous tions rduits  quelques sous provenant de la vente de
nos selles ou de divers objets de peu de valeur, un messager nous
arriva porteur de plusieurs centaines de dollars.

Tandis que Mastiate traitait avec Gobaz, son fils crivait  M.
Rassam et  l'vque. Il demandait  celui-ci d'user de son influence
pour l'aider  s'emparer de la montagne, lui promettant en retour de
nous traiter honorablement si nous consentions  rester dans le pays,
ou bien de nous mettre  mme d'atteindre la cte si nous dsirions
retourner dans notre patrie. Quant  l'vque il lui promettait sa
protection, la permission de reprendre tous ses biens, l'assurant
qu'aucune injure ne serait faite  ce qu'il appelait _ses Idoles_.

Pourvu que nous pussions nous chapper des griffes de Thodoros, peu
nous importait dans quelles mains nous tomberions. Sans doute, nous
n'avions pas conserv l'espoir de quitter le pays; telle n'tait pas
du moins l'opinion de la majorit parmi nous; quels que fussent les
vnements, nous prfrions tout  cette crainte journalire de la
mort par la faim, la torture ou les mille angoisses dont nous avions
t tourments jusqu'alors. Nous n'aurions certes pas aim de tomber
entre les mains des paysans ou de quelques officiers infrieurs. Les
premiers nous auraient probablement mis  mort, par haine contre
les blancs; les seconds nous auraient maltraits ou vendus au plus
offrant. Les grands chefs rvolts auraient agi diffremment: nous
aurions t presque libres en leur pouvoir et il est probable qu'on
nous et permis de partir, ds que nous aurions compt une ranon
convenable.

Toutefois  Ali,  Gobaz,  Ahmed, fils de Mastiate, ou  Menilek,
roi de Shoa, la rponse de M. Rassam fut la mme: Venez, envahissez
la place, et alors nous verrons ce que nous pouvons faire pour vous.

Cela nous amusa parfois de suivre ces diffrents rivaux de Thodoros
qui s'efforaient de s'emparer de Magdala pendant que l'empereur
tait absent. Gobaz et Menilek avaient eu la pense tous les deux
de s'assurer le gouvernement de l'Abyssinie par la prise de Magdala.
Menilek avait crit  l'vque avant les pluies, pour l'informer qu'il
allait venir prendre possession de _son_ Amba, et le prier en mme
temps de prendre soin de _sa_ proprit. A part l'honneur que leur
aurait valu cette possession, ils devaient par ce moyen obtenir les
trois choses qu'ils estimaient tre les plus favorables  leurs vues
ambitieuses; le trne, la faveur de l'vque, et les prisonniers
anglais. Tous avaient besoin de M. Rassam, non pas seulement pour les
aider, mais, comme ils disaient, pour leur livrer la montagne; ils
taient convaincus que nous vivions dans des termes d'amiti avec les
chefs, et ils croyaient que nous avions en notre possession des sommes
fabuleuses, de sorte que soit par amiti, soit par des prsents, nous
pouvions ouvrir les portes au candidat de notre choix.

Magdala ne pouvait tomber en leur pouvoir que par trahison: dans leurs
armes innombrables ils n'auraient pu trouver vingt hommes assez
courageux pour tenter l'assaut. Magdala avait la rputation d'tre
imprenable, et vraiment avec ces armes indignes si mal organises,
la chose pouvait tre vraie. Thodoros lui-mme ne s'en tait rendu
matre que parce que la garnison galla, saisie d'une frayeur panique,
avait vacu la place pendant la nuit. Thodoros avait tabli son
camp au pied de l'Amba, et tent un assaut: mais bientt il renona
 atteindre sa tche dsespre avant les pluies; et ce ne fut que
plusieurs jours aprs que les Gallas se furent retirs, qu'un des
chefs, souponnant que le fort avait t abandonn, s'aventura 
s'assurer du fait, et revint en informer Thodoros qui put alors
entrer dans la place d'o avait fui l'ennemi.




XV


Mort de l'Abouna Salama.--Esquisse de sa vie.--Griefs de Thodoros
contre lui.--Son emprisonnement  Magdala.--Les Wallo-Gallas.--Leurs
moeurs et leurs coutumes.--Menilek parait avec une arme dans le
pays de Galla.--Sa politique.--Avis envoy  lui par M. Rassam.--Il
investit Magdala et fait un feu de joie.--Conduite de la reine.
--Prcautions prises par les chefs.--Notre position n'est pas
meilleure.--Les effets de la fume sur Menilek.--Dsappointement suivi
d'une grande joie.--Nous recevons des nouvelles du dbarquement des
troupes britanniques.

Le 25 octobre, l'Abouna Salama, l'vque d'Abyssinie, mourut aprs une
longue et douloureuse maladie.

L'Abouna Salama tait, sous certains rapports, un homme remarquable.
Deux caractres comme le sien et celui de Thodoros se rencontrent
rarement  la fois dans ce pays loign. Tous les deux ambitieux,
fiers, passionns, ils devaient invitablement, tt ou tard, se
heurter, et le plus fort craser le plus faible.

L'Abyssinie, pendant quelques annes, avait t prive d'vque. Les
prtres ne pouvaient plus tre consacrs ni aucune glise ddie an
culte chrtien, l'arche sainte ne pouvant contenir un autre
tabernacle que celui bni par l'vque du pays. Quoique Ras-Ali ft
extrieurement chrtien et appartnt  une famille convertie, il avait
cependant conserv trop de relations parmi les musulmans Gallas, ses
vritables amis et allis, pour s'inquiter, autrement que par un
culte tout extrieur, de l'tat religieux et des inconvnients
auxquels tait expose la prtrise par suite de la longue vacance de
l'vch.

Dejatch Oubi tait,  cette poque, gouverneur semi-indpendant du
Tigr. D'une position de simple gouverneur, il s'tait insensiblement
lev au pouvoir et se trouvait alors  la tte d'une grande arme,
intriguant pour le titre de ras. Quoique toujours, en apparence, dans
des termes d'amiti avec Ras-Ali, le reconnaissant mme, jusqu'
un certain point, comme son suprieur, cependant, il travaillait
constamment et secrtement  dtruire le pouvoir du ras, afin de
rgner  sa place. Pour servir ses plans, il envoya en Egypte quelques
chefs accompagns de Mgr de Jacobis, Italien noble, catholique
romain et vque  Massowah, afin d'obtenir un vque selon le rite
abyssinien,[24] et afin de s'assurer un appui aussi puissant que le
soutien du clerg, il se chargea de la grande dpense qu'entrane la
conscration d'un abouna. De Jacobis fit de prodigieux efforts,
afin d'obtenir un vque consacr qui favorist l'Eglise catholique
romaine; mais il fut du dans son attente, car le patriarche choisit
pour cette dignit un jeune homme qui avait t lev en partie dans
une cole anglaise, au Caire, et dont les croyances taient plus
favorables au protestantisme qu' l'Eglise romaine, depuis si
longtemps connue comme l'adversaire des cophtes.

Andraos, ce jeune prtre, tait seulement dans sa vingtime anne.
Lorsqu'il fut averti qu'il devait quitter son monastre et la
compagnie des moines, ses frres, pour aller vivre dans le pays
d'Abyssinie,  demi civilis et si loign, tout d'abord, il refusa
l'honneur qui lui tait fait. Il engagea ses suprieurs  porter leur
choix sur un autre plus digne que lui, dclarant qu'il se sentait peu
propre  cette oeuvre. Ses objections ne furent point coutes, et
comme il persistait toujours dans son refus, le suprieur de son
couvent le fit mettre aux fers; il y resta, m'a-t-on dit, jusqu' ce
qu'il consentt a se mettre  la tte de l'Eglise cophte. Il accepta
enfin, et il fut oint et consacr vque d'Abyssinie, sous le nom
d'Abouna Salama, avec toutes les pompeuses crmonies en usage. Il
partit immdiatement aprs sur un btiment de guerre anglais, et
arriva  Massowah au commencement de l'anne 1841.

Dejatch Oubi le reut avec de grands honneurs, ajouta de nombreux
villages et tout un district aux autres possessions de l'vque, et
fit tous ses efforts pour le gagner  sa cause. Il y russit au del
de ses esprances. L'Abouna Salama, bien loin d'avoir besoin d'tre
gagn  la cause d'Oubi contre Ras-Ali, proposa l'attaque ds son
arrive. Par son intermdiaire, une alliance fut conclue entre son ami
Oubi et Goscho Beru, gouverneur de Godjam. Les deux chefs convinrent
de marcher sur Debra-Tabor, d'attaquer Ras-Ali, de lui arracher le
pouvoir qu'il avait usurp, et de se partager le gouvernement de
l'Abyssinie, sans oublier les droits attribus  l'vque, et qui
consistaient dans le tiers du revenu de la contre.

Oubi et Goscho Beru, selon que c'tait convenu, livrrent bataille 
Ras-Ali, prs de Debra-Tabor, et mirent son arme en complte droute;
Ras-Ali ne put s'chapper que trs-difficilement du champ de bataille,
accompagn de quelques guerriers heureusement bien monts. Mais il
arriva qu'Oubi clbra ses succs par des rasades trop multiplies et
trop considrables. Quelques-uns des soldats fugitifs de l'arme de
Ras-Ali tant entrs dans sa tente, et trouvant le vainqueur de
leur matre ivre-mort, profitrent de son triste tat pour le faire
prisonnier. Ce revirement soudain changea compltement la face des
vnements. Quelques cavaliers partirent aussitt au galop de leurs
montures pour aller avertir leur matre, qu'ils rejoignirent vers le
soir. Tout d'abord, le vaincu ne pouvait croire  sa bonne fortune;
mais d'autres soldats tant venus confirmer la bonne nouvelle, Ras-Ali
retourna aussitt  Debra-Tabor, rassembla ses compagnons de dtresse,
et dicta lui-mme les conditions du trait  son vainqueur captif.
Oubi fut pardonn, et il lui fut permis de retourner dans le Tigr,
l'vque tant responsable de sa fidlit. Ras-Ali traita l'vque
avec toutes sortes de respects, et il se jeta  ses pieds, le
suppliant de ne point tenir compte des calomnies de ses ennemis,
l'assurant que l'Eglise n'avait pas de plus fidle disciple ni de
volont plus dvoue aux dsirs de son chef. L'vque, dsormais par
ses relations d'amiti avec tout le monde, ador de tous, ne tarda
pas  faire sentir son autorit; et si Thodoros et t un homme
ordinaire, l'Abouna Salama et t l'Hildebrand de l'Abyssinie.

Pendant la campagne de Lij-Kassa contre le gouverneur de Godjam,
et pendant la priode de rvolution qui se termina par la chute de
Ras-Ali, l'Abouna Salama se retira dans ses proprits du Tigr,
vivant l en paix sous la protection de son ami Oubi. Ds son
arrive en Abyssinie, il avait manifest la plus amre opposition
aux catholiques romains, inimiti provenant non pas tant de ses
convictions que du fait que quelques-unes de ses proprits avaient
t saisies  Jeddah,  l'instigation des prtres romains. Il est vrai
que ces prtres, par son influence, avaient t ranonns, vols,
maltraits et expulss de l'Abyssinie. Lorsque la nouvelle parvint 
l'Abouna que Lij-Kassa marchait contre le Tigr, Salama excommunia
publiquement ce dernier, sous prtexte que Kassa tait l'ami des
catholiques romains, qu'il protgeait leur vque de Jacobis, et qu'il
ruinait la religion du pays en faveur de la croyance de Rome. Mais
Kassa se montra l'gal de l'Abouna: il nia l'accusation et rpondit
que si l'Abouna Salama pouvait excommunier, l'Abouna de Jacobis
pouvait ter l'excommunication. L'vque, alarm de l'influence
qu'aurait pu obtenir le prlat ennemi, offrit de retirer son anathme,
 condition que Kassa expulserait de Jacobis. Ces conditions ayant t
acceptes, l'Abouna Salama consentit bientt aprs  placer sur
la tte de l'usurpateur, sous le nom de Thodoros II, la couronne
d'Abyssinie, dans la mme glise qu'Oubi avait fait riger pour son
propre couronnement.

Satisfait des complaisances de l'vque, Thodoros lui tmoigna les
plus grands respects. Il portait son sige ou marchait devant lui
portant une lame et un bouclier, comme s'il n'tait que son serviteur,
et, en toute occasion, se prosternait jusqu' terre et lui baisait la
main. L'Abouna Salama, au bout de quelque temps, finit par croire que
son influence sur Thodoros tait sans bornes, comme sur Ras-Ali
et sur Oubi; il fut tromp par l'apparence d'humilit, de sincre
admiration et de dvotion de Thodoros. Et plus ce dernier se montrait
humble, plus aussi l'vque se montrait publiquement arrogant. Mais
il n'avait pas connu encore le caractre de cet empereur qu'il
avait sacr, et se surfaisant son importance, il finit par se faire
ouvertement de Thodoros un ennemi redoutable. La chose eut lieu au
moment o l'Abouna Salama s'y attendait le moins. Un jour, Thodoros
alla pour lui prsenter ses salutations; arriv  la tente de
l'Abouna, il le fit avertir de sa visite; l'vque lui envoya dire
qu'il le recevrait quand cela lui conviendrait, et il le fit attendre
longtemps. Thodoros attendit; mais comme le temps s'coulait et que
l'vque ne paraissait jamais, il s'en retourna irrit: il tait
dsormais l'ennemi du prlat, et brlait de se venger.

A partir de ce moment, ils vcurent dans une inimiti ouverte ou
lgrement masque, travaillant  l'abaissement l'un de l'autre. Si le
rgne de Thodoros et t un rgne pacifique, l'Abouna l'eut emport;
mais l'empereur, entour comme il l'tait d'une forte arme compose
d'hommes qui lui taient dvous, trouva parmi eux des oreilles toutes
prtes  croire les rcits qui lui taient faits sur la conduite de
l'vque. L'Abouna Salama, d'ailleurs, ne fut jamais trs-populaire;
sans tre avare, il n'tait pas libral. L'amiti se tmoigne, en
Abyssinie, an moyen de prsents; c'est ainsi pour tout le monde;
chaque chef, chaque homme un peu important qui recherche la
popularit, les prodigue d'une main gnreuse. L'empereur profita de
ce manque de libralit chez l'vque pour faire valoir sa gnrosit
 lui. Il insinua que l'Abouna n'avait que le ngoce  coeur; que, au
lieu de rendre le tribut qu'il recevait en dons au peuple du pays,
comme c'tait autrefois la coutume, il envoyait son argent, par des
caravanes,  Massowah, en trafiquant avec les Turcs et expdiant son
gain en Egypte. Petit  petit, Thodoros agit sur l'esprit de son
peuple et finit par le persuader que, aprs tout, l'vque n'tait
qu'un homme comme tous les autres. Dj, dans le camp de l'empereur,
il avait perdu beaucoup de son prestige, lorsque Thodoros se plaignit
que son honneur avait t attaqu par ce mme vque que tous
adoraient.

Thodoros, en nous racontant ses ennuis un jour sur le chemin
d'Agau-Medar, nous parla du sujet de leur malentendu avec l'Abouna. Il
nous dit que leur querelle venait de ce qu'un jour qu'il avait invit
ses officiers  un djeuner public, l'vque, profitant de son
absence, et sous prtexte de confesser la reine, tait entr dans sa
tente. Lorsque Thodoros revint, aprs le djeuner, s'tant prsent 
la porte de l'appartement de sa femme, on l'avertit qu'elle tait en
confrence religieuse avec l'Abouna, et qu'il devait s'en retourner.
Le soir, il se prsenta encore  la tente de sa femme. Lorsqu'il
entra, elle s'lana vers lui, et, tout en sanglotant sur son sein,
elle lui raconta qu'elle lui avait t involontairement infidle dans
la journe, mais elle n'avait pu rsister  la violence de l'vque.
Il l'avait pardonne, disait-il, parce qu'elle tait innocente; quant
an suborneur, il n'avait pu le punir: la mort seule pouvait le venger
d'un tel crime, et il ne pouvait porter la main sur un dignitaire de
l'Eglise. Il n'y a aucun doute que tout cela tait de l'invention de
Thodoros; mais celui-ci avait videmment rpt la mme histoire tout
autour de lui, jusqu' ce qu'il avait fini par y croire lui-mme.

L'Abouna Salama perdit de son crdit, quoique probablement bien peu
de personnes ajoutassent foi aux rcits de l'empereur. D'aprs le
proverbe, Calomnions, il en restera toujours quelque chose, le
caractre de l'Abouna perdit de sa dignit, et dsormais, il ne compta
ses amis que dans le camp des ennemis du roi, tandis que ses ennemis 
lui taient tous des amis intimes de Thodoros. En public, ce dernier
le traita toujours avec respect, bien qu'il ne montrt pas la mme
humilit qu'auparavant; par gard pour son peuple, il faisait une
diffrence entre la personne de l'Abouna et son caractre officiel, le
respectant  cause de la foi chrtienne, mais montrant le plus grand
mpris pour sa conduite prive.

Pendant longtemps la question des possessions de l'Eglise fut un grand
sujet de dissentiments entre eux. Thodoros ne pouvait souffrir une
puissance quelconque rivale de la sienne dans ses Etats. Il s'tait
battu avec rage pour arriver  tre le seul dominateur de l'Abyssinie;
il fit tous ses efforts pour jeter le mpris sur l'Abouna, et ds
qu'il vit l'occasion favorable pour en finir avec le pouvoir et
l'influence de son rival, il confisqua toutes les terres et tous les
revenus de l'Eglise, et aussi par la mme occasion quelques biens
hrditaires de l'vque, et se dclara ouvertement le chef de
l'Eglise. La colre de l'Abouna ne connut plus de bornes. D'un
temprament naturellement violent, il insulta grossirement Thodoros
dans plusieurs occasions. Quelques-unes de leurs querelles furent mme
indcentes, la haine intense qui brlait dans le coeur du prlat se
manifesta plusieurs fois par des expressions qui n'eussent jamais d
sortir de sa bouche. L'vque n'avait jamais eu un caractre tolrant.
J'ai racont dj plus d'un cas de ses intolrances vis--vis des
catholiques romains. Il les perscuta chaque fois qu'il le put;
ainsi pendant qu'il tait prisonnier  Magdala, il ne voulut jamais
s'employer  obtenir la libert d'un malheureux Abyssinien qui depuis
des annes avait t jet dans les chanes sur ses instances, par la
seule raison que cet infortun avait visit Rome et en tait revenu
converti. Il tait plus favorable aux protestants, quoiqu'il ne
voulut pas entendre parler de _conversions_ au protestantisme. Les
missionnaires pouvaient instruire, mais l finissait leur tche; et
lorsqu'il arriva que des juifs,  la suite des instructions de nos
missionnaires furent amens  accepter le christianisme, ils ne purent
tre baptiss que dans l'glise abyssinienne, dans laquelle ils furent
reus comme membres. Salama se montra en toute occasion l'ami des
Europens,  moins qu'ils ne fussent romains, et pendant la guerre il
rendit de grands services aux captifs; il leur fit mme parvenir de
petites sommes  l'poque de leur plus grande pnurie, et lorsqu'ils
taient dans une grande dtresse. Mais son amiti tait dangereuse.
Thodoros souponnait et hassait tous ceux qui taient dans des
relations amicales avec son grand ennemi; l'horrible torture que les
Europens eurent  supporter  Azzazoo ne fut due qu' cette cause; et
les querelles et les rconciliations au sujet de l'Eglise et de l'Etat
ne furent pas trangres aux traitements dont nous fmes les victimes.
L'Abouna quitta Azzazoo en mme temps que le camp imprial, aprs les
pluies de 1864.

Une grave rbellion venait d'clater dans le Shoa et Thodoros,
laissant ses prisonniers, ses femmes et le camp de ses soldats 
Magdala, voulait faire une petite excursion  travers le pays des
Wallo-Gallas; mais il trouva les rebelles trop puissants pour tenter
une attaque. Il avait t fort contrari du refus de l'vque de
l'accompagner dans cette expdition. Les gens de Shoa sont les plus
bigots de tous les Abyssiniens et ceux qui ont le plus de respect
pour l'Abouna; si donc l'Abouna avait t vu dans la compagnie de
Thodoros, il est probable que plusieurs des chefs rvolts auraient
dpos les armes et fait leur soumission. Mais l'vque, qui ne
pensait qu' son fertile district du Tigr, proposa  l'empereur
de l'accompagner tout d'abord dans cette province; et aprs que la
rbellion serait rprime dans cette partie du royaume ils
devaient partir ensemble pour Shoa. Leur entrevue  cet effet fut
trs-orageuse; et Thodoros se contint plus d'une fois pour ne pas en
venir aux partis extrmes. L'Abouna Salama resta  Magdala, selon son
dsir; mais comme prisonnier. Il ne fut jamais charg de chanes; bien
qu'il m'ait t racont que plusieurs fois Thodoros avait t sur le
point de le commander, les fers tant dj prts; mais il fut toujours
retenu par la crainte de l'effet produit par cette mesure, sur la foi
de son peuple. Il fut permis  l'vque d'aller jusqu' l'glise, s'il
le dsirait; mais la nuit une sentinelle veillait toujours  sa
porte; quelquefois mme plusieurs soldats passrent la nuit dans
l'appartement de l'Abouna. Tous ses serviteurs n'taient que des
espions du roi. Il ne put en trouver aucun de fidle, si ce n'est
quelques esclaves, jeunes Gallas qui lui avaient t donns  son
arrive par Thodoros, et un cophte qui, avec quelques prtres,
avait accompagn le patriarche David dans sa visite en Abyssinie;
quelques-uns de ces gens entrrent au service du roi, tandis que
d'autres, comme le cophte dont j'ai parl, se vourent  leur
compatriote et vque.

Pendant l'emprisonnement des premiers captifs  Magdala, leurs
relations avec l'vque furent trs-limites. Ils ne se virent jamais;
mais de temps en temps un jeune esclave de l'vque portait ou un
message verbal, ou une courte note en arabe, renfermant quelque
fragment de nouvelles, la plupart du temps exagres, sur les faits et
gestes des rebelles, toujours acceptes comme vraies par le crdule
vque, ou encore quelques simples informations sur la mdecine, etc.

Le jour de notre arrive et pendant que les chefs lisaient  Thodoros
les instructions nous concernant, le jeune esclave dont j'ai parl
vint auprs de M. Rosenthal, porteur de salutations polies de
l'Abouna, et l'informant qu'autant que son matre pouvait le prvoir,
nous n'avions rien de mauvais  craindre pour le prsent, mais que
l'avenir n'tait pas rassurant. Nous savions que l'vque entretenait
de frquentes relations avec les grands chefs en rvolte. Thodoros
aussi connaissait le fait et n'en hassait que plus l'vque. Celui-ci
s'tait toujours montr bien dispos  notre gard; et, comme il tait
aussi dsireux que nous d'chapper au pouvoir de Thodoros, nous
jugemes de la plus haute importance d'entrer en relation avec lui.
Mais les difficults taient normes. Rien n'aurait pu porter plus
de prjudice  nos projets que la dnonciation  l'empereur de nos
communications avec l'vque. Samuel en cette occasion ne pouvait nous
servir, car une profonde inimiti existait entre lui et l'vque. Il
fallut toute la force de persuasion de M. Rassam pour amener une bonne
entente entre les deux parties. Toutefois il conduisit cette affaire
si sagement que non-seulement il russit, mais que, aprs une mutuelle
explication, les deux ennemis devinrent des amis dvous. Mais jusqu'
ce que cette difficult et t surmonte, nous dmes agir avec de
grandes prcautions.

Le petit esclave devint bientt suspect  notre sentinelle. Il et t
dangereux de lui confier quelque chose d'important, car il pouvait
d'un moment  l'autre tre arrt et fouill. Nous employmes alors
une servante qui tait connue de l'vque pour avoir habit la
montagne avec les premiers captifs. L'vque accepta avec joie notre
proposition de nous chapper de l'Amba et, tmraire autant qu'il
tait prompt, il nous donna tout de suite de grandes esprances; mais
quand nous en vnmes aux dtails du complot, tout autant que cela
nous concernait, nous le trouvmes tout  fait impraticable. D'abord
l'vque avait besoin de nitrate d'argent pour se noircir le visage
afin de passer inaperu aux portes. Une fois libre, il devait
rejoindre Menilek ou le Wakshum, excommunier et dposer Thodoros,
et proclamer empereur le chef rebelle. Il avait oubli videmment
qu'Oubi et Ras-Ali taient gs, que l'homme qui possdait Magdala
se souciait fort peu d'une excommunication et que, dpos on non,
Thodoros serait toujours le vritable roi. L'vque aurait pu
russir; mais et-on su, ou bien et-on ignor que nous avions pris
part  sa fuite, aucune puissance n'aurait pu nous sauver de la colre
furieuse du monarque.

Aprs la rconciliation de l'vque et de Samuel, nos relations avec
le premier furent plus frquentes et plus intimes. Il fut toujours
dispos  nous aider de toutes ses connaissances; il nous prta
quelques dollars lorsque nous tions en peine pour nous en procurer;
il crivit aux rebelles de protger nos envoys, les invitant  venir
 notre secours, leur promettant de les aider de son appui, et je
crois mme qu'il et accept une rconciliation avec l'homme par
lequel il avait t injuri, si seulement cela et pu nous tre utile.

Tromp dans son ambition, priv de ses biens, humili, sans pouvoir,
sans libert, l'Abouna Salama succomba  la tentation trop commune aux
hommes qui souffrent beaucoup. Sans socit, menant une vie dure et
misanthropique, il oublia que la sobrit en toute circonstance est
ncessaire  la sant et que les excs de la table ne conviennent
nullement  une rclusion force. Un ennui constant ajout  des
habitudes d'intemprance ne pouvait qu'amener une maladie. Dans le
courant de notre premier hiver, je le soignai par l'intermdiaire
d'Alaka-Zenab, notre ami et le sien, et il recouvra la sant par
mes soins. Malheureusement il oublia mes conseils et ne suivit
mes prescriptions que trs-peu de temps; bientt se fit sentir la
privation des excitants auxquels il tait habitu depuis des annes,
et il eut de nouveau recours  ces stimulants. Il eut une plus
srieuse attaque durant les pluies de 1867. A cette poque Samuel
pouvant le visiter pendant la nuit nous servit d'intermdiaire,
et comme il tait trs-intelligent il pouvait me rendre un compte
trs-exact de son tat. Pendant quelque temps la sant de l'vque
s'amliora; mais il fut encore plus draisonnable qu'au commencement.
A peine tait-il convalescent qu'il m'envoya demander la permission
plusieurs fois dans un jour de boire un peu d'arrack, de prendre un
peu d'opium, ou quelqu'une de ses boissons favorite. Il n'est pas
tonnant qu'une rechute ait t la consquence d'une telle conduite;
bien que je lui eusse montr le danger d'agir de la sorte, il n'en
tint aucun compte.

Au commencement d'octobre l'tat de sant de l'vque empira
tellement, qu'il ft demander au ras et aux chefs de me permettre de
le visiter. Ils se runirent pour se consulter, et  l'unanimit
en rfrrent  M. Rassam, et me firent appeler pour savoir si je
voudrais aller le soigner. Je rpondis qu'autant que je le pourrais,
j'y consentais volontiers. Les chefs alors se retirrent pour
rflchir sur cette affaire, lorsque l'un d'eux insinua que Thodoros
ne serait pas fch que son ennemi mourt, et qu'il pourrait au
contraire se mettre en colre s'il apprenait que l'vque avait t
mis en rapport avec les Europens; sur quoi on dcida de lui refuser
sa demande, lui permettant toutefois d'avoir recours  la vache
sacre. Avec l'Abouna nous perdmes un puissant alli et un bon ami;
le seul que nous eussions dans le pays. Si le chef rebelle avait
russi  devenir le matre de l'Amba, la protection de Salama et t
d'une valeur inapprciable; non pas que son influence et suffi 
assurer notre largissement, je ne le crois pas; mais avec lui nous
n'aurions rencontr auprs des grands chefs rebelles que de bons
traitements et des gards de politesse.

Le messager envoy pour annoncer la mort de l'Abouna  l'empereur,
tait fort inquiet des termes dans lesquels il s'exprimerait, ne
sachant pas de quelle manire Thodoros recevrait la nouvelle. Il
choisit un terme moyen et dcida qu'il ne paratrait ni triste ni
joyeux. Thodoros en apprenant la chose, s'cria: Dieu soit bni! mon
ennemi est mort! Puis s'adressant au messager, il ajouta: Vous tes
fou! Pourquoi en arrivant ne vous tes-vous pas cri: Miserach!
(bonne nouvelle!) Je vous eusse donn ma meilleure mule!

Avec la mort de l'vque, nos esprances dj si faibles, semblrent
s'vanouir pour jamais. Wakshum Gobaz, par son trait avec Mastiate,
avait renonc  ses prtentions sur Magdala; et quand bien mme
Menilek aurait voulu remplir ses engagements et venir tenter le sige
de l'Amba, nul doute qu'il ne ft retourn sur ses pas ds qu'il
aurait appris la mort de son ami qu'il tait si dsireux de mettre en
libert. Nous n'avions aucun renseignement prcis sur les dmarches
tentes par les ntres pour notre dlivrance; et bien que certains
du dbarquement des troupes, nous craignions toujours que quelque
contre-temps ne ft survenu dans les derniers moments qui et fait
abandonner l'expdition, ou ne l'et fait remplacer par quelque
nouveau projet plus ou moins chimrique. Nous avions reu une petite
somme en dernier lieu; mais comme tout tait rare et cher, nous tions
trs-avares de notre argent, et nous refusmes de donner plusieurs
_tmoignages d'amiti_, bien que ce ft une chose dangereuse dans
notre position.

Nous croyions (les vnements se chargrent de nous prouver que nous
nous tions tromps), que si quelqu'un des puissants rebelles, ou
quelque chef haut plac et d'une grande influence se prsentait au
pied de l'Amba, les misrables mcontents et  demi affams qui
l'habitaient seraient heureux de lui ouvrir les portes et de le
recevoir comme un sauveur. Nous savions que la garnison ne se rendrait
jamais aux Gallas. Ils taient leurs ennemis depuis des annes, et la
dernire expdition de pillage que les soldats de la montagne avaient
opre sur leur territoire avait accru cette inimiti et dtruit toute
chance de rconciliation. Ce qu'il y avait le plus  craindre, c'est
que Mastiate qui par son trait avec Gobaz, venait d'entrer en
possession de tous les districts environnant Magdala et y avait tabli
une garnison, ne voult naturellement s'emparer d'une forteresse tout
entoure de ses possessions. Peu de jours aprs le dpart de Gobaz
pour Yedjow, elle donna l'ordre aux gens du voisinage de cesser
d'approvisionner l'Amba et dfendit  ses sujets de fournir le march
hebdomadaire; elle fixa mme un jour de rendez-vous non loin de
Magdala, aux troupes qu'elle avait envoyes en dtachement dans le
Dahonte et le Dalanta; afin de ravager la contre  plusieurs milles 
la ronde et de rduire ainsi la garnison par la famine.

Les Wallo-Gallas sont une belle race, suprieure aux Abyssiniens en
lgance, en bravoure et en courage. Originaires de l'intrieur de
l'Afrique, ils firent leur premire apparition en Abyssinie, vers
le milieu du seizime sicle. Ces hordes envahirent les plus belles
provinces en grand nombre; ils surpassaient tellement les Amharas en
courage et en quitation, que non-seulement ils parcoururent tout le
pays, mais ils y vcurent plusieurs annes des seuls produits du
sol dans une imprudente scurit. Au bout d'un certain temps ils
s'tablirent sur le magnifique plateau qui s'tend de la rivire de
Bechelo aux collines leves de Shoa, et du Nil au bas pays habit par
les Adails. Bien que conservant encore plusieurs caractres de leur
race, ils adoptrent cependant en partie les moeurs et les coutumes
des peuples qu'ils soumirent. Ils perdirent presque entirement leurs
habitudes de pillage et leurs moeurs pastorales, labourant le sol,
se btissant des demeures permanentes, et jusqu' un certain point
adoptant dans leurs vtements et leur nourriture, le genre de vie et
les usages des premiers habitants.

En gnral le Galla est grand, bien fait, lanc, nerveux; les cheveux
des hommes et des femmes sont longs, pais, onduls plutt que crpus,
et ressemblent assez aux cheveux des Europens mal peigns, mais
ils n'ont rien de la texture demi-laineuse qui couvre le crne des
Abyssiniens. Les vtements des deux races sont identiques  peu de
chose prs; ils portent tous de grossiers pantalons, seulement ceux
des Gallas sont plus courts et plus troits que ceux des habitants du
Tigr. Ils portent un grand vtement de coton, qui leur sert de robe
pendant le jour et de couverture pendant la nuit; la seule diffrence,
c'est que les Gallas brodent rarement sur le ct de leur vtement la
rayure rouge qui est l'orgueil de l'Amhara. La nourriture des deux
peuples est tout  fait semblable, tous les deux font leurs dlices de
la viande de vache crue, du _shiro_, plat de pois pic et chaud, du
wt, et du teps (viande rtie), seulement ils diffrent dans le grain
qu'ils emploient pour leur pain: l'Amhara aime passionnment le pain
fait de graines de tef, tandis que le pain des Gallas est semblable
 notre pain et se prpare avec la fleur de froment ou d'orge, seuls
grains qui prosprent dans ces hautes rgions. Les femmes des Gallas
sont belles en gnral; et lorsqu'elles ne sont pas exposes au soleil,
leurs grands yeux noirs et brillants, leurs lvres roses, leurs
cheveux longs, noirs et lgamment tresss, leurs petites mains, leurs
formes arrondies et gracieuses, en font les rivales des plus belles
filles de l'Espagne ou de l'Italie. Une longue chemise tombant du
cou  la cheville et retenue  la taille par les plis amples d'une
ceinture de coton blanche; des anneaux auxquels pendent de fines
petites clochettes, un long collier de perles ou d'argent, des anneaux
blancs et noirs couvrant leurs petits doigts effils, sont les objets
reconnus comme indispensables  la toilette d'une amazone galla aussi
bien que d'une dame amhara.

La diffrence la plus grande est dans la religion. Lors de leur
premire apparition, les Wallo-Gallas, ainsi que plusieurs autres
branches de la mme famille, qui vivent encore solitaires dans
l'intrieur des terres sans relations avec les trangers, taient
plongs dans la plus grossire idoltrie, adorant mme les arbres
et les pierres; cependant plusieurs d'entre eux, sous cette forme
matrielle de leur culte, adressaient leurs adorations  un tre
appel _inconnu_, qu'ils tchaient de se rendre propice par des
sacrifices humains. Il est impossible de se procurer une information
prcise sur l'poque de leur conversion  l'islamisme; ce qu'il y a
de certain c'est que cette religion est universellement reconnue par
toutes les tribus des Gallas. Aucun Galla aujourd'hui ne pratique le
culte idoltre, et trs-peu de familles ont adopt la foi chrtienne.

Si nous prenons les deux races ennemies et que nous comparions leurs
habitudes morales et sociales,  premire vue elles nous paratront
aussi dissolues, aussi licencieuses l'une que l'autre. Mais un examen
plus approfondi nous montrera que la dgradation de l'une d'elles
n'est pas si profonde, et mme par contraste elle nous paratra
presque pure dans sa simplicit. La vie de l'Amhara est une vie toute
sensuelle, toute de dbauche; rarement la conversation a pour sujet
des choses innocentes; il n'y a pas de titre mieux port que celui
de _libertin_ et les femmes elles-mmes sont fires d'une telle
distinction; une prostitue n'est pas regarde comme telle. Les plus
riches, les plus nobles, les plus haut places sont sans pudeur en
amour et mme mercenaires, si elles ne sont pas les deux choses  la
fois. Rien ne blesse plus une dame abyssinienne que d'entendre rpter
quelle est _vertueuse_; il lui semblerait qu'on veut dire par l
qu'elle est dsagrable  voir, ou de quelque autre dfaut nuisible 
la multiplicit des intrigues.

Dans quelques localits du pays des Gallas, la famille a conserv les
moeurs patriarcales. Le pre est aussi absolu dans son humble hutte
que le chef  la tte de sa tribu. Si un homme mari est oblig de
quitter son village pour un voyage  l'tranger, sa femme aussitt est
recueillie par le frre de son mari qui se charge de lui servir de
protecteur jusqu'au retour de l'absent. Cet usage a prvalu pendant
longtemps. Aujourd'hui il n'est suivi que dans trs-peu de localits;
il est partout pratiqu sur le plateau qui s'lve entre le Bechelo,
le Dalanta et le Dahonte, o les familles gallas isoles des autres
tribus, ont conserv plusieurs des usages de leurs anctres. Un
tranger invit sous le toit d'un chef galla trouverait dans la mme
hutte enfume des individus de plusieurs gnrations. Le lourd toit de
chacune d'elles, support par dix ou douze piliers, laisse au milieu
un espace ouvert o se tiennent les matrones prs du feu pour prparer
le repas du soir; autour d'elles se joue un essaim d'enfants.

La porte est faite de bouts de tiges retenus ensemble par de petites
branches coupes  l'arbre le plus voisin; en face est plac le
simple alga du _seigneur du manoir_. Prs de son lit hennit sa cavale
favorite, l'enfant gte des jeunes et des vieux. Dans une autre
partie spare de la hutte se trouvent les provisions de froment et
d'orge. Aprs le repas du soir, lorsque les enfants se sont endormis,
fatigus de leurs jeux bruyants, et que le chef a vu que la compagne
de son foyer tait couche, il conduit alors son hte dans la partie
de la hutte qui lui est rserve et o un lit d'herbes parfumes lui a
t prpar sur une peau de vache.

Tout Galla est cavalier, et tout cavalier est soldat et n'est tenu
qu' suivre son chef. Cet tat de choses constitue une milice
permanente, une arme toujours prte, mais sans discipline. Aussitt
que le cri de guerre s'est fait entendre, ou que le signal des feux
est apparu sur la cime de quelque pic lointain, le coursier est sell,
le jeune fils s'lance au-devant de son pre pour lui tenir sa seconde
lance, et de chaque hameau, de chaque demeure  l'apparence pacifique,
se prcipitent de braves soldats courant au rendez-vous. Lorsque
Thodoros en personne envahit leur pays  la tte de ses milliers de
soldats, ils dirent adieu  leurs foyers. Sa main impitoyable mit le
feu  leurs fermes et  leurs villages partout o il comptait des
ennemis. Les paysans sans dfense s'enfuirent pour sauver leur vie,
sachant bien qu'ils n'avaient  attendre ni grce ni merci s'ils
tombaient en son pouvoir.

Les Gallas sont diviss en sept tribus. Elles ne diffrent en rien
entre elles, la seule chose qui les spare ce sont les guerres
civiles. Si ces braves guerriers comprenaient le proverbe: _l'union
fait la force_, ils pourraient s'emparer du pays entier de l'Abyssinie
tout aussi aisment que leurs pres s'emparrent des plateaux qu'ils
habitent en ce moment. Lorsqu'ils voudront vivre d'accord entre
eux ils pourront porter leurs armes victorieuses dans tout le pays
environnant. Issus de leurs races, les Gooksas, les Maris, les Alis,
ont tenu le pouvoir dans leurs mains et ont gouvern le pays pendant
plusieurs annes. Malheureusement,  l'poque de notre captivit,
comme cela avait t trop souvent le cas auparavant, ils taient en
proie  de vaines jalousies,  de mesquines rivalits, qui les avaient
affaiblis au point que, pouvant imposer leurs lois  l'Abyssinie
entire, ils taient au contraire tout simplement des instruments de
vengeance entre les mains des rois et des chefs chrtiens. Toujours
une moiti des leurs s'est battue contre l'autre moiti; aussi ne
pouvaient-ils songer  des guerres loignes, leurs ennemis tant 
leurs portes.

Abusheer, le dernier Iman des Wallo-Gallas, laissa deux fils, de deux
femmes, Workite (Or fin) et Mastiate (Miroir). Le fils de la premire
dont il a t question dans un chapitre prcdent, fut tu par
Thodoros dans la fuite de Menilek  Shoa, et Workite n'eut d'autre
alternative que d'implorer l'hospitalit du jeune roi qu'elle avait
sacrifi.

Deux ans  peine s'taient couls que Mastiate se trouvait
en possession du pouvoir suprme qui lui avait t confi, du
consentement unanime des chefs, comme rgente de son fils jusqu' ce
qu'il eut atteint sa majorit.

Menilek, aprs sa fuite, n'eut pas une tche facile  remplir: le chef
qui s'tait mis  la tte de la rbellion, et qui aprs avoir repouss
Thodoros lui avait inflig un honteux chec, se dclara indpendant
et devint le Cromwell de l'Abyssinie. Cependant Menilek fut bien reu
par une petite portion de ses fidles partisans; Workite aussi tait
accompagne de quelques guerriers fidles; et plus tard un assez grand
nombre de chefs ayant abandonn l'usurpateur pour se ranger sous
l'tendard de Menilek, celui-ci marcha contre le puissant rebelle,
qui tenait toujours la capitale et plusieurs places fortes, dfit
compltement son arme et le fit lui-mme prisonnier.

Cette victoire fut suivie de prs par la soumission de Shoa; chefs
aprs chefs vinrent dposer leurs armes et reconnatre pour leur
roi le petit-fils de Sabela Selassi. Une fois ses droits reconnus,
Menilek conduisit son arme contre les nombreuses tribus de Gallas,
qui habitent les belles provinces situes entre la frontire sud-est
de Shoa et le lac pittoresque de Guaraqu. Mais au lieu de ranonner
ces races agricoles, comme avait fait son pre, il leur promit de les
traiter honorablement, en vassaux soumis  un pouvoir bienveillant,
moyennant un tribut annuel. Les Gallas surpris de cette clmence, de
cette gnrosit inattendue, acceptrent volontiers ses conditions;
et, d'ennemis qu'ils taient primitivement, ils devinrent ses fidles
guerriers, et l'accompagnrent dans toutes ses expditions. Thodoros
avait laiss une forte garnison dans un amba dclar imprenable et
situ sur la frontire nord de Shoa dans une position qui dominait
le passage conduisant du pays de Galla aux collines leves de Shoa.
Menilek, avant sa campagne dans la province de Galla, avait investi
cette dernire forteresse de Thodoros, et aprs un mois de sige, la
garnison, qui avait suppli plusieurs fois son matre de lui envoyer
du renfort, finit par cder et ouvrit ses portes an jeune roi. Menilek
traita tous ces guerriers avec douceur, plusieurs furent honors de
charges dans sa maison, d'autres reurent des titres et des places, ou
bien furent placs dans des postes de confiance.

Menilek devait beaucoup  Workite; sans sa protection opportune,
il et t poursuivi, et comme Shoa lui avait ferm ses portes, sa
position lui et fait courir de grands dangers. Il n'avait point
oubli cela, ni que pour lui sauver la vie elle avait sacrifi son
fils unique et perdu son royaume: sa dette de reconnaissance tait
immense, et rien ne pouvait ddommager la reine de son dvouement.
Mais s'il ne pouvait lui rendre son fils massacr, il pouvait et
voulait marcher contre sa rivale et, par la force des armes, rtablir
la reine dchue sur le trne qu'elle avait perdu  cause de lui. A la
fin d'octobre 1867, Menilek  la tte d'une arme d'environ quarante
 cinquante mille hommes, dont trente mille cavaliers, deux  trois
mille mousquetaires et le reste de lanciers, fit son entre dans la
plaine de Wallo-Galla: il dclara qu'il ne venait pas en ennemi, mais
en ami; non pour dtruire et piller, mais pour rtablir dans ses
droits Workite, la reine dpossde. Celle-ci tait accompagne d'un
jeune garon qu'elle assurait tre son petit-fils, fils du prince qui
avait t tu deux ans auparavant  Magdala; elle prouva qu'il tait
n dans le pays de Galla, avant qu'elle partt pour Shoa, et qu'il
tait le fruit d'une de ces unions si frquentes dans le pays; elle
l'avait emmen, disait-elle, lorsqu'elle tait alle chercher un
refuge auprs de celui qu'elle avait sauv. Afin d'empcher toute
tentative de sa rivale contre son petit-fils, elle avait tenu la chose
secrte. Cependant son histoire ne fut admise que par trs-peu de
personnes; j'ai su que dans l'Amba les soldats en riaient; ce fut
toutefois un prtexte offert  la plupart de ses premiers partisans
pour s'attacher  sa cause, et s'ils n'acceptrent pas le conte dans
leur for intrieur, du moins ils eurent l'air d'y ajouter foi.

Les chefs des Gallas hsitrent quelque temps. Menilek garda sa
parole; il ne pilla jamais ni n'inquita personne et recueillit
bientt la rcompense de sa sage politique. Cinq des tribus envoyrent
leur soumission et reconnurent Workite comme rgente de son
petit-fils. Mastiate, en prsence d'une telle dfection, adopta la
conduite la plus prudente en se retirant avec les restes de son arme,
devant les forces puissantes de son adversaire, qui la poursuivit
quelques jours mais sans jamais l'attaquer. Menilek voyant qu'il n'y
avait plus rien  craindre de ce ct, et que les droits de Workite
avaient t aussi bien tablis que possible, partit accompagn d'une
partie des troupes de sa nouvelle allie et marcha contre Magdala.

Menilek videmment comptait beaucoup sur le mcontentement si connu de
la garnison, et il esprait, par l'intermdiaire de l'vque dont il
ne connaissait pas la mort, de son oncle Aito-Dargie et de M. Rassam,
qu'il trouverait  son arrive un parti qui l'aiderait du moins, s'il
ne lui livrait pas l'Amba tout de suite. Sans aucun doute, si l'vque
et vcu, il aurait russi, soit par la crainte, soit par la menace,
 ouvrir les portes de l'Amba  son ami bien-aim. Aito-Dargie avait
bien, je n'en doute pas, la promesse de quelques chefs, d'tre assist
dans cette entreprise; mais ils n'taient pas assez forts et au
dernier moment ils manqurent de courage.

Quant  M. Rassam il adopta la conduite la plus prudente en mettant
sa politique en rapport avec les mouvements de Menilek. On ne pouvait
prendre trop de prcautions, car il y avait beaucoup de raisons de
craindre que cette grande entreprise ne se termint en une vaine
dmonstration. Il donna toutefois de grands encouragements  Menilek,
lui offrant l'amiti de l'Angleterre, et mme l'assurant qu'il serait
reconnu roi du pays par notre gouvernement, si nous lui devions jamais
notre dlivrance. Il l'engagea  camper  Selassi,  tirer deux
charges de coups de fusil contre les portes, et si la garnison ne
se rendait pas,  aller camper entre Arogi et le Bechelo, afin
d'empcher Thodoros d'entrer dans l'Amba avant l'arrive de nos
troupes.

Nous fmes bien tromps par Wakshum Gobaz qui pendant six semaines
fut toujours sur le point de venir et qui n'arriva jamais. D'un autre
ct nous nous attendions  ce que Mastiate s'efforcerait de s'emparer
de _son_ Amba; mais elle ne parut jamais; et pour achever de nous
mettre dans un tat pnible d'attente journalire, Menilek se fit
dsirer plus d'un mois. Nous avions dj renonc  le voir, lorsqu'
notre grande surprise, dans la matine du 30 novembre, nous apermes
un camp tabli sur le penchant nord du Tenta; et  l'extrmit d'une
petite minence dominant le plateau oppos  Magdala, nous vmes se
dessiner les tentes rouges, blanches et noires du roi de Shoa; ce
jeune prince ambitieux s'intitulait dj le _Roi des rois_. Mais notre
tonnement fut bien plus grand, lorsque vers midi, nous entendmes le
bruit retentissant d'un feu de mousqueterie ml aux dcharges d'un
petit canon. Nous emes alors plus de confiance dans le courage de
Menilek que nous n'en avions eu jusque-l, croyant que, protge par
le feu de ses mousquets, l'lite de ses troupes assaillirait la
place. Sachant le peu de rsistance qu'il rencontrerait nous nous
rjouissions dj  la perspective de notre dlivrance, ou tout au
moins  l'avantage d'un changement de matre. Nous n'avions pas encore
fini de nous fliciter, lorsque le feu cessa tout  coup; comme tout
tait parfaitement calme sur l'Amba nous ne savions ce qu'il tait
arriv; quelques-unes de nos sentinelles entrrent dans notre hutte
et nous demandrent si nous avions entendu la _prouesse_ de Menilek.
Hlas! il n'tait que trop vrai que c'tait une vaine fanfaronnade:
Menilek avait fait feu des hauteurs du plateau de Galla, hors de
porte, pour effrayer la garnison et l'amener  se soumettre.
Satisfait ensuite du travail de sa journe, il avait fait retirer ses
troupes dans leurs tentes, attendant le rsultat de leur manifestation
martiale.

Le campement de Menilek dans la plaine de Galla tait plein de pril
pour nous, et ne pouvait lui tre d'aucun avantage. Le lendemain matin
il nous envoya une dpche par l'intermdiaire de Aito-Dargie, nous
demandant ce qu'il devait faire. Nous lui dmontrmes encore fortement
la ncessit d'attaquer l'Amba du ct d'Islamgee; et dans le cas o
un assaut lui paratrait impossible, nous le pressmes d'arrter toute
communication entre la forteresse et le camp imprial. Notre plus
grande crainte tait que Thodoros, venant  apprendre que Menilek
donnait l'assaut  son Amba, n'envoyt l'ordre immdiat d'excuter
tous les prisonniers de quelque importance, nous autres y compris.
Sans contredit, une grande inimiti existait dans l'Amba contre
Thodoros, et si Menilek avait donn suite  ses projets, sous peu de
jours il et vu l'Amba tomber en son pouvoir. Mais il demeura camp
sur le terrain qu'il s'tait d'abord choisi, et ne fit aucune
tentative pour nous dlivrer.

Waizero Terunish se conduisit trs-bien en cette occasion; elle donna
un adderash (festin public), prsid par son fils Alamayou,  tous
les chefs de la montagne. Comme c'tait un festin de jour il ne
fut compos que de pain de tef et de sauce au poivre; et comme
les provisions de tej se faisaient rares dans le cellier royal,
l'enthousiasme ne fut pas considrable. Cela eut pourtant pour effet
de forcer les chefs et les soldats  proclamer ouvertement leur
fidlit  Thodoros; avec ces partisans toujours assez forts et
desquels elle n'avait pas  craindre de trahison, elle se prpara
 s'emparer des mcontents, avant qu'ils eussent eu le temps de se
dclarer en rbellion ouverte comme partisans de Menilek. Tous ceux
dont les allures taient dj suspectes et ceux qui avaient pris des
engagements avec Menilek et accept ses prsents, prirent peur. On
envoya appeler Samuel; il trembla; nous-mmes nous fmes pleins de
crainte pour lui comme pour nous, et notre joie fut grande lorsque
nous le vmes revenir. S'tant aperue que quelques chefs ne s'taient
pas montrs, la reine s'informa quelle avait t la cause de leur
absence. Comprenant qu'ils ne pouvaient former un parti assez fort
en faveur de Menilek, ceux-ci donnrent des explications qui furent
acceptes  condition que le lendemain ils se trouveraient dans
l'enceinte royale et que l en prsence de la garnison entire, ils
proclameraient leur fidlit. Ils s'y rendirent ainsi qu'ils l'avaient
promis, et furent les plus bruyants dans leurs applaudissements, dans
leurs expressions de dvouement  Thodoros, et dans leurs outrages
_au gros garon_ qui s'tait aventur prs d'une forteresse confie 
leurs soins.

La reine avait clbr sa fte d'une faon trs-convenable. Le ras et
les chefs se consultrent pour savoir s'il ne serait pas bon de
faire quelque chose de leur ct pour montrer leur affection et leur
dvouement  leur matre. Mais que faire? Ils avaient dj plac des
gardes extraordinaires la nuit aux portes, et protg tous les points
faibles de l'Amba; il n'y avait plus qu' inquiter les prisonniers.
Le second jour aprs l'arrive de Menilek en face de la montagne,
Samuel reut l'ordre des chefs de nous envoyer coucher tous dans une
hutte; une seule exception fut faite en faveur de l'ami du roi, M.
Rassam. Mais le pauvre Samuel, quoique malade, alla trouver le ras et
insista pour que l'ordre ft retir. Je crois que son influence
fut seconde en cette circonstance par _une douceur_ qu'il glissa
dlicatement dans la main du ras. Les chefs dans leur sagesse avaient
aussi dcid, et le lendemain matin l'ordre fut confirm, que tous les
serviteurs, except ceux de M. Rassam, seraient renvoys au bas de la
montagne. Les messagers ainsi que les serviteurs ordinaires employs
par M. Rassam furent aussi obligs de partir. Ils me permirent ainsi
qu' M. Prideaux,  part nos serviteurs portugais, d'avoir chacun
une porteuse d'eau et un petit garon. Je n'avais pas de maison 
Islamgee; Samuel ne crut pas qu'il me fut permis d'y planter une
tente, aussi nos pauvres compagnons eussent t trs-mal si le
capitaine Cameron ne les et admis, avec sa bienveillance ordinaire,
 partager le quartier de ses propres domestiques. Nous fmes
trs-contraris par cet ordre absurde et vexatoire, et j'eus encore
bien de l'ennui lorsque tout fut redevenu comme auparavant, pour
retrouver des serviteurs; il me fallut toute l'influence de Samuel et
une _douceur_ au ras, pour obtenir ce que je voulais.

Comme l'on peut s'y attendre les dtenus abyssiniens ne furent pas non
plus pargns; presque tous leurs serviteurs furent envoys au bas
de la montagne, on ne leur en laissa qu'un par trois ou quatre
prisonniers qui fut charg journellement de leur porter le bois, l'eau
et de prparer leur nourriture. Ils ne furent pas obligs de quitter
les dortoirs, mais ils durent rester jour et nuit dans le mme lieu
tout encombr. Tout le monde tait dans l'attente de savoir si Menilek
se dciderait  quelque chose, et mettrait fin ainsi  cet tat
d'anxit.

De grand matin, le 3 dcembre, nous apprmes, par nos domestiques,
que Menilek avait lev son camp et qu'il se mettait en marche. O
allait-il? nous ne le savions pas; mais comme nous croyions avoir sa
confiance, nous nous flattmes qu'il avait suivi nos conseils, et que
nous le verrions bientt  Selassi ou sur le plateau d'Islamgee. Nous
passmes une matine pleine d'angoisses: les chefs paraissaient
fort inquiets; videmment, ils s'attendaient  un assaut dans cette
direction, et nous fmes avertis que nous serions appels  renforcer
les fusiliers si l'Amba tait attaqu. Toutefois, notre attente fut
courte. Une fume s'levant au loin et dans la direction du chemin de
Shoa nous montra clairement que le futur conqurant, sans tenter le
moindre assaut, s'en retournait dans son pays, et, pour tout exploit,
avait brl quelques misrables villages, dont les habitants taient
des partisans de Mastiate.

L'excuse que Menilek donna de sa retraite prcipite fut que ses
provisions s'achevaient, et que, n'ayant pas un camp de serviteurs
avec lui, il ne pouvait se faire prparer du pain; ses troupes tant
affames et mcontentes, il s'tait dcid  retourner  Shoa pour se
procurer un camp de serviteurs, et revenir mieux approvisionn dans
le voisinage de Magdala, jusqu' ce que la forteresse se rendt. La
vrit tait, qu' son grand dsappointement, il avait entendu de
son camp un feu de mousqueterie tir pendant qu'il faisait sa
dmonstration; il tait persuad que, pour aussi bien que le plan et
t concert, sa seule chance de russite tait dans la longueur du
temps et dans les effets produits par la famine qu'amne toujours un
long sige. Il pouvait obtenir des provisions en abondance, car il
tait l'alli de Workite et dans une contre amie. Il aurait pu mme
en obtenir beaucoup des districts sans dfense de Worahaimanoo,
Dalanta, etc., etc., qui auraient t tout  fait disposs  lui
envoyer d'abondantes provisions dans son camp, sur la simple assurance
qu'il ne les inquiterait pas. Mais si cette fusillade drangea un peu
ses plans, quelque chose qu'il vit le soir du second jour, une faible
vapeur de fume, le fit lchement s'enfuir. Qui sait? Cette fume
venait peut-tre du camp du terrible Thodoros. Il tait, il est vrai,
toujours trs-loin. Mais Menilek savait bien que son beau-pre tait
un homme de longues marches et de soudaines attaques. Sa puissante
arme ne serait-elle pas disperse comme la balle par le vent, au cri
de: Thodoros arrive! C'tait bien  craindre, et il conclut que le
plus tt qu'il pourrait s'loigner serait le meilleur.

Notre dsappointement fut indescriptible. Je ne saurais exprimer notre
rage, notre indignation, notre mpris, devant une telle lchet.
Ce _gros garon_, comme nous l'appelions aussi maintenant, nous le
mprisions, nous le hassions. Si nous avions t assez imprudents
pour nous montrer ouvertement ses partisans, que serions-nous devenus?
Menilek, sans doute bien renseign, aurait probablement russi si
l'vque et vcu seulement quelques semaines de plus. Les choses,
telles qu'elles taient, nous laissaient dans une grande douleur; s'il
n'avait jamais quitt Shoa, ainsi que Workite, Mastiate aurait mis
le sige devant l'Amba. Un peu plus tt ou un peu plus tard, la
forteresse aurait t entoure, et jamais Thodoros ni ses envoys ne
se seraient aventurs au sud du Bchelo, si Mastiate se ft trouve l
avec ses vingt mille cavaliers.

Aprs la retraite de Menilek, je me jurai, pour une bonne fois, de ne
plus avoir aucune confiance dans les promesses des chefs indignes,
qui toujours s'en allaient en fume. A partir de cette poque,
j'entendis dire avec la plus grande indiffrence que tel ou tel
marchait dans telle direction, qu'il ou qu'elle attaquerait Thodoros,
envahirait l'Amba, intercepterait toute communication entre les
gens de la forteresse et _notre ami_ Thodoros. Nous tions depuis
longtemps sans messagers, et le dernier ne nous avait pas apport la
nouvelle que nous attendions avec tant d'anxit. Notre impatience
devint encore plus grande lorsque nous vmes que nous n'avions rien
 attendre des indignes. Nous pensions bien que l'expdition de
l'Angleterre tait en voie d'excution; nous sentions que quelque
chose devait se passer, mais nous soupirions aprs la certitude.

Oh! comme je me souviens du 13 dcembre, glorieux jour pour nous!
Jamais amant n'a lu le billet longtemps attendu de sa bien-aime avec
plus de joie et de bonheur que nous ne lmes, ce jour-l, la bonne et
chre lettre de notre excellent ami le gnral Merewether! Les troupes
anglaises avaient dbarqu. Depuis le 6 octobre, nos compatriotes
taient dans le mme pays qui nous voyait captifs! Rades et jetes
taient franchies, rgiment aprs rgiment avait quitt les ctes de
l'Inde, et quelques-uns dj marchaient vers les Alpes de l'Abyssinie,
pour nous dlivrer ou nous venger! C'tait trop dlicieux pour tre
cru: nous ne pouvions y ajouter foi. Avant peu, tout devait donc
tre termin par la libert ou par la mort! Tout tait prfrable au
prolongement de notre esclavage. Thodoros arrivait.--Qu'importe?
Merewether n'tait-il pas l, le brave commandant, le galant officier,
le politique accompli! Avec des hommes comme un Napier, un Staveley, 
la tte des troupes britanniques, impossible d'tre plus longtemps
en butte  l'injure de mesquines vexations. Nous tions mme prts 
subir un sort pire, si tel devait tre notre lot; mais le prestige de
l'Angleterre serait rtabli, et le sang de ses enfants ne resterait
pas sans vengeance. Ce fut un de ces moments d'exaltation que nul
n'a connu, sinon celui qui a pass des mois entiers d'agonie morale,
suivis d'une joie soudaine. Nous riions  coeur joie d'avoir eu
seulement un moment l'ide de nous fier  des poltrons comme Gobaz et
Menilek. L'espoir de revoir nos braves compatriotes nous rconfortait.
Nous les suivions par la pense, et dans nos coeurs, nous souffrions
de toutes les fatigues, de toutes les privations qu'ils auraient 
supporter avant d'avoir pu rendre _libres les captifs_. De nouveau, la
Nol et le nouvel an nous trouvrent dans les fers  Magdala; mais,
cette fois, nous tions heureux; cette fois tait la dernire, et,
quels que fussent les vnements, nous tions pleins d'espoir dans
notre dlivrance: nous nous transportions, par la pense, aux ftes de
Nol de l'anne suivante, que nous passerions au _home_.


Note:

[24] Selon les lois de l'Eglise d'Abyssinie, l'voque doit tre prtre
cophte, ordonn an Caire. La dpense occasionne par la conscration
d'un vque est d'environ 10,000 dollars.




XVI


Ce que faisait Thodoros pendant notre sjour  Magdala.--Sa conduite
 Begemder.--Une rbellion clate.--Marche force sur Gondar.--Les
glises sont pilles et brles.--Cruauts de Thodoros.--L'insurrection
crot en forces.--Les desseins de l'empereur sur Kourata chouent.--M.
Bardel trahit les nouveaux ouvriers.--Ingratitude de Thodoros envers
les gens de Gaffat--Son expdition sur Foggera choue.

Thodoros ne demeura  Aibankak que quelques jours aprs notre dpart,
puis il retourna  Debra-Tabor. Il nous avait dit une fois: Vous
verrez quelles grandes choses j'accomplirai pendant la saison des
pluies, et nous croyions qu'il marcherait sur le Lasta ou le Tigr
avant que les routes fussent rendues impraticables par les pluies,
pour soumettre la rbellion qu'il avait laiss s'agiter plusieurs
annes sans s'en inquiter. Il est trs-probable que s'il et adopt
ce plan, il aurait regagn son prestige et facilement rduit ces
provinces  l'obissance. Nul ne fut plus ennemi de Thodoros que
lui-mme; il semblait parfois possd d'un malin esprit qui le faisait
tre l'instrument de sa propre destruction. Il aurait pu maintes
fois regagner les provinces qu'il avait perdues, et circonscrire la
rbellion dans une certaine tendue; mais toutes ses actions, du jour
o nous le quittmes jusqu' son arrive  Islamgee, semblaient tre
calcules pour acclrer sa chute.

Le Begemder est une province grande, riche et fertile, la _terre des
moutons_, ainsi que son nom l'indique; c'est un beau plateau lev de
sept ou huit mille pieds au-dessus du niveau de la mer, bien arros,
bien cultiv et trs-peupl. Les habitants en sont belliqueux et
braves pour des Abyssiniens, et jusque-l avaient t fidles
 Thodoros. Ils ont plus d'une fois repouss les rebelles qui
s'aventuraient sur leurs terres pour les envahir. Quelques mois
auparavant Tesemma Engeddah, jeune gouverneur de Gahin, district du
Begemder sur la frontire de l'est, attaqua une arme, envoye 
Begemder par Gobaz, la battit compltement et en mit  mort tous
les hommes, except quelques chefs, rservs pour tre envoys 
l'empereur qui en disposerait selon son bon plaisir.

Le Begemder paye un tribut annuel de trois cents mille dollars, et
approvisionne constamment le camp de la reine, de grains, de vaches,
etc. etc., de plus, quand l'empereur sjourne dans cette province,
elle fournit au camp tous ses approvisionnements. Elle fournit encore
dix mille hommes  l'arme, tous bons lanciers, mais mauvais tireurs.

Aussi Thodoros leur prfre-t-il les hommes de Dembea, qui se
montrent plus adroits dans l'usage des armes  feu.

Le Begemder, dit le proverbe, _est_ le faiseur et le destructeur des
rois. Ce fut bien le cas pour Thodoros. Aprs la bataille de Ras-Ali,
le Begemder le reconnut pour son matre et fut ainsi la cause qu'on
le regarda dsormais comme le futur lgislateur de toute la contre.
Thodoros connaissait parfaitement les difficults qu'il avait 
surmonter, et ayant pris ses prcautions il se crut matre du succs.
D'abord ce ne furent que sourires: il rcompensa les chefs, flatta les
paysans; assurant que son sjour serait court, qu'il allait partir
d'un jour  l'autre. Le tribut annuel fut pay, l'empereur fit de
magnifiques prsents  plusieurs chefs; il leur donna une quantit de
chemises de soie, et dclara qu'aussitt que les Europens auraient
fini les canons qu'ils lui fabriquaient, il partirait pour Godjam
et avec ses nouveaux mortiers il dtruirait le repaire du principal
rebelle, Tadla Gwalu. Il invita tous les chefs  venir s'tablir dans
son camp: cela le rendrait heureux, disait-il. Il s'en tait fait
des amis, lorsque surgirent plusieurs difficults qui lui furent
nuisibles. Thodoros leur demanda s'ils ne lui avanceraient par le
tribut d'une anne, et s'ils ne pourraient pas aussi approvisionner
plus amplement son arme. Il devait partir pour longtemps et ne les
importunerait plus ni pour tribut ni pour approvisionnement. Les chefs
firent d'abord de leur mieux; tout ce qui valait quelques dollars,
le bl, le btail, tout ce dont les paysans purent disposer, prit le
chemin du camp et des trsors du roi. Mais les paysans finirent par se
fatiguer et refusrent d'couter plus longtemps les sollicitations de
leurs chefs. Thodoros s'apercevant qu'il n'obtenait plus rien par de
bonnes paroles, prit un ton menaant et imprieux. L'un aprs l'autre
il emprisonna tous les chefs, toujours sous quelque bon prtexte;
c'tait pour prouver leur fidlit. Il savait bien qu'ils finiraient
par lui fournir ce dont il avait besoin, alors non-seulement il les
relcherait, mais il les traiterait avec les plus grands honneurs. Ces
malheureux firent tout ce qu'ils purent et les paysans, afin d'obtenir
la dlivrance de leurs chefs, apportrent tout ce qu'ils avaient comme
ranon. A la fin, chefs et paysans s'aperurent que tous leurs efforts
taient impuissants pour satisfaire leur insatiable matre.

Cet tat de choses dura plus de huit mois, et pendant ce temps,
d'abord par des paroles doucereuses, puis par intimidation, Thodoros
vcut lui et son arme sans difficult et sans inquitude. Il ne fit
d'autre expdition que celle de Gondar. Il hassait cette cit de
prtres et de marchands, toujours prte  recevoir  bras ouverts
quelque rebelle, quelque chef de voleurs qui s'asseyait sans crainte
d'tre inquit dans les salles du vieux roi abyssinien et y recevait
les hommages et les tributs des pacifiques habitants. Plusieurs fois
dj Thodoros avait exhal sa rage contre cette malheureuse cit, il
avait envoy  diffrentes reprises ses soldats pour la piller, et les
riches marchands musulmans n'avaient chapp  la destruction, eux et
leurs maisons, qu'en comptant des sommes normes. Ce n'tait plus la
fameuse cit de Fasilodas, la ville riche et commerciale dcrite par
les anciens voyageurs; la confiance avait foi par suite des extorsions
si souvent rptes du roi. Cette mtropole abyssinienne ne pouvait
plus rpondre aux appels faits  sa richesse. Mais restent encore
debout ses quarante-quatre glises, entoures de magnifiques arbres
qui donnaient  la capitale un aspect tout  fait pittoresque.
Nul n'avait os tendre une main sacrilge sur ces sanctuaires et
jusqu'alors Thodoros lui-mme avait recul devant une telle action.
Mais maintenant il avait habitu son esprit  la pense du sacrilge;
l'or de Kooskuam, l'argent de Bata, les trsors de Selassi
rempliraient ses coffres vides; ces glises devaient prir avec la
riche cit; rien ne serait laiss que le souvenir de son passage,
aucun toit n'abriterait plus le peuple dpossd.

Dans l'aprs-midi du 1er dcembre, Thodoros partit pour son
expdition meurtrire, prenant avec lui seulement ses hommes d'lite,
ses meilleurs cavaliers et ses premiers ouvriers. Il ne s'arrta pas
jusqu' son arrive, le lendemain matin, an pied de la colline sur
laquelle s'levait Gondar; il avait fait plus de quatre-vingts milles
dans seize heures. Mais quoiqu'il ft tomb soudainement sur son
ennemi, c'tait dj trop tard; la nouvelle de son approche avait
couru plus vite que lui. Le _joyeux elelta_ retentissait de maison en
maison; les habitants, pouvants  la pense de la terrible calamit
que leur prsageait une telle visite, affectaient cependant de
paratre heureux. Les dputs des rebelles avaient en ce moment quitt
la ville, et accompagns de quelques centaines de cavaliers, ils
attendaient  peu de distance le rsultat de la venue de Thodoros.
Ils n'attendirent pas longtemps. L'envahisseur fouilla toutes les
maisons, pilla toutes les demeures, depuis l'glise jusqu' la hutte
la plus misrable, et chassa devant lui, comme un vil btail, les dix
mille habitants qui taient rests dans cette grande cit. Puis le
travail de destruction commena: des feux furent allums de maison en
maison; les glises, les palais, les habitations les plus remarquables
du pays, ne furent bientt plus qu'un monceau de ruines noircies par
la fume. Les prtres regardaient ce sacrilge d'un oeil dsol;
quelques-uns priaient, d'autres murmuraient; d'autres mme taient
alls jusqu' maudire! Sur un ordre donn par Thodoros cent des
prtres les plus gs furent jets dans les flammes! Mais sa fureur
insatiable demandait d'autres victimes. O taient les jeunes filles
qui lui avaient souhait la bienvenue  son arrive? N'taient-ce pas
leurs joyeux refrains qui avaient averti les rebelles? Qu'on les
amne! s'cria le froce tyran, et toutes ces malheureuses furent
jetes vivantes dans le foyer de l'incendie.

L'expdition avait _fait merveille_: Gondar tait entirement dtruit.
Quatre glises d'un rang infrieur avaient seules chapp  la ruine.
L'or, la soie, les dollars abondaient maintenant au camp royal.
Thodoros fut reu  son retour de Debra-Tabor, avec tous les honneurs
du triomphe qui accompagnent une victoire. Les _gens de Gaffat_
vinrent au-devant de lui avec des torches allumes, le comparant an
pieux Ezchias. Si l'toile de Thodoros avait pli devant ses actes
de barbarie, elle se voila compltement  partir de ce jour; tout lui
fut dsormais contraire; le succs ne connut plus ses armes.

L'incendie de Gondar augmenta puissamment le pouvoir des rebelles. Ils
avancrent sans bruit mais srement, s'emparant des districts les uns
aprs les autres, jusqu' ce que toutes les provinces acceptrent
leur autorit, s'accordant dans un commun anathme contre le monarque
sacrilge, qui n'avait pas hsit  dtruire des glises que les
musulmans Gallas eux-mmes avaient respectes. Tant que les soldats
eurent de l'argent, les paysans leur vendirent tout ce qu'ils
voulurent: mais'cela ne pouvait durer et les choses de premire
ncessit devinrent rares au camp imprial. Thodoros s'adressa aux
chefs: ils devaient employer leur influence et forcer les mauvais
paysans  apporter des provisions. Mais les paysans ne les coutrent
pas, ils rpondirent aux chefs: Que le roi vous mette en libert et
alors nous ferons tout ce que vous nous direz; mais nous voyons bien
que vous agissez par contrainte. Thodoros ordonna alors qu'on
torturt les chefs: S'ils n'ont pas de grain, qu'ils donnent de
l'argent, disait-il. Quelques-uns d'entre eux avaient des pargnes,
ils les envoyrent; car la torture est pire que la pauvret; mais cela
n'amliora pas leur condition. Thodoros croyait qu'ils en avaient
davantage; mais comme il ne leur restait plus rien, ils ne purent rien
envoyer et plusieurs moururent dans les tourments qui leur taient
journellement infligs; parmi ces morts se trouvaient les meilleurs
soldats, les plus fermes soutiens et les amis les plus intimes du
despote.

Les dsertions devinrent plus frquentes; les chefs partaient
ouvertement de jour suivis par leurs compagnons d'armes. Le fusilier
jetait son arme offensive et allait rejoindre ses frres opprims, les
paysans; une grande partie des troupes de Begemder abandonnrent une
cause si injuste pour retourner dans leurs villages. Thodoros, dans
cet tat de choses, en revint  ses moeurs primitives. Il pilla
et nourrit son arme de son pillage. Mais les gens de Begemder ne
voulurent pas inquiter leurs compatriotes, et l'empereur n'avait
pas grande confiance dans la bravoure des hommes de Dembea; alors il
dpcha les gens de Gahinte contre les paysans d'Yfag, les fils de
Mahdera-Mariam contre ceux de Est, les districts d'une province
contre ceux d'une autre plus loigne, choisissant si possible des
hommes qui eussent quelque animosit entre eux. D'abord il russit
et revint de ses expditions avec de grandes provisions; mais ses
terribles cruauts finirent par lasser les paysans. Se joignant aux
dserteurs ils se battirent contre les maraudeurs et les chassrent
hors de chez eux, puis ils envoyrent leurs familles dans des
provinces loignes et cessrent de cultiver le sol  plusieurs milles
au del de Debra-Tabor.

En mars 1867 Thodoros partit pour Kourata, la troisime ville de
l'Abyssinie par son importance, et le plus grand centre de commerce
aprs Gondar et Adowa. Mais cette fois il choua compltement. Depuis
son expdition de Gondar tous les paysans taient toujours en alerte
dans tous les districts environnants: des feux de signaux taient
allums, ils s'avertissaient les uns les autres, et les victimes
chappaient an tyran.

A Kourata il ne trouva personne que quelques maraudeurs; les riches
ngociants, les prtres, tout le monde s'tait embarqu emportant son
avoir dans de petits bateaux indignes, hors de porte des fusils de
Thodoros, attendant tranquillement son dpart pour retourner dans
leur _home_. Thodoros eut un grand dsappointement; il s'attendait
 rapporter une riche moisson, et il ne trouva rien. Il voulut se
venger, mais il fut encore du. Ses soldats dsertaient en masse;
bien peu lui restaient encore, il commanda de dtruire Kourata. La
ville sacre, ses maisons, ses rues, ses arbres mme avaient t
consacrs au service de Dieu; un tel sacrilge tait au-dessus mme de
la sclratesse des soldats abyssiniens. Thodoros dut s'en retourner
 Debra-Tabor. Pendant une semaine ou deux il continua  ravager les
campagnes, mais avec bien peu de succs; chaque fois les difficults
taient plus grandes; les paysans avaient perdu leur premire frayeur;
ils se dfendaient chez eux et dfiaient mme les chefs lgamment
quips; quelques partisans encore restaient fidles  leur souverain;
mais le jour n'tait pas loign o tout prestige tant tomb il se
trouverait un homme qui braverait son roi, bien que sacr.

La position des Europens tait vraiment pnible. Rien n'est 
comparer  tout ce qu'ils ont eu  souffrir pendant la dernire anne
de leur sjour, pour plaire  ce tigre froce, enrag et furibond.
Thodoros tait compltement chang; quiconque l'et connu dans les
premiers jours de sa puissance n'et plus reconnu le jeune prince
lgant et chevaleresque, ou le fier et juste empereur, dans
l'homicide monomane de Debra-Tabor.

Peu de jours avant notre dpart pour Magdala (aprs l'assemble
politique), MM. Staiger, Brandeis et les deux chasseurs primitivement
arrts, prvoyant que nous serions bientt jets en prison et
probablement enchans, profitrent d'une permission antrieure qui
les autorisait  rester auprs de Madame Flad pendant l'absence de son
mari, afin de se tenir loin de l'orage qui les menaait. Mackelvie,
l'un des premiers captifs et serviteur du capitaine Cameron, se
prtendant malade, demeura aussi en arrire, et bientt aprs prit du
service auprs de Sa Majest. Mackerer, autre prisonnier, serviteur
aussi du capitaine Cameron, tait dj au service de l'empereur,
prfrant cette position  une seconde captivit  Magdala. Ils
s'inquitaient fort peu alors du temps qu'ils avaient  passer  ce
service.

Madame Rosenthal,  cause de sa sant, ne put alors nous accompagner.
Plus tard elle demanda plusieurs fois l'autorisation d'aller rejoindre
son mari, mais toujours sous quelque prtexte spcieux cette
autorisation lui fut refuse jusqu' deux mois avant notre
largissement. Madame Flad et ses enfants eurent le mme sort, ayant
t confis aux _gens de Gaffat_ par son mari au moment de son dpart.

Le nombre des Europens retenus par Thodoros pendant notre captivit
 Magdala, y compris M. Bardel, tait de quinze, sans compter deux
dames et plusieurs personnes d'une classe infrieure.

Thodoros ne fut pas plutt retourn  Debra-Tabor, aprs nous avoir
envoys  Magdala, qu'il cra, avec l'aide des Europens, une fonderie
de canons, de grosseurs et de poids diffrents, ainsi que des mortiers
de fort calibre. Gaffat, o la fonderie avait t tablie, tait
situe  quelques milles de Debra-Tabor, et chaque jour Thodoros
avait l'habitude d'y venir avec une petite escorte et accompagn
du surintendant des travaux. Ces jours-l les quatre Europens
qui n'avaient pas t conduits  Magdala (M. Staiger et ses amis)
habituellement venaient prsenter leurs hommages  l'empereur; mais
ne travaillaient pas. Mackerer et Mackelvie avaient t mis en
apprentissage chez les _gens de Gaffat_ et s'efforaient de plaire 
l'empereur qui, pour les encourager, leur fit prsent d'une chemise de
soie et de 100 dollars  chacun.

Un matin que, selon leur usage, ils taient venus, Thodoros d'une
voix pleine de colre leur demanda pourquoi ils ne travaillaient pas
comme les autres. Ils s'aperurent aussitt  son ton,  ses manires,
qu'il serait imprudent de refuser sa demande, et s'inclinant sous
cet ordre ils se mirent  l'ouvrage. Thodoros, pour tmoigner sa
satisfaction, ordonna qu'ils fussent revtus de robes d'honneur et
leur envoya 100 dollars. Pendant quelque temps ils travaillrent  la
fonderie, mais plus tard ils furent envoys avec M. Bardel pour
faire des routes pour l'artillerie; Thodoros, selon sa prcaution
ordinaire, en faisait faire deux  la fois, une dans la direction de
Magdala, l'autre conduisant  Godjam; c'tait afin que tout son peuple
aussi bien que les rebelles ignorassent ses mouvements.

A cette mme poque M. Brandeis et M. Bardel se rencontrrent  des
sources thermales, situes non loin de Debra-Tabor, o ils s'taient
rendus avec l'autorisation de Sa Majest, pour le rtablissement de
leur sant. Bien que M. Bardel ne ft pas le bienvenu, tant justement
dtest de tout le monde, cependant une douce intimit s'tablit entre
ces messieurs, et dans une heure d'panchement M. Brandeis rvla  M.
Bardel un complot d'vasion projet avec ces messieurs, lui offrant
en mme temps d'en faire partie. Au bout de quelques jours ils
retournrent  Debra-Tabor ou du moins  quelque distance de cette
ville o tait leur chantier de travail.

Ils se mirent alors  l'oeuvre pour complter les divers arrangements
 prendre, et enfin tout tant prt, ils choisirent la nuit du 25
fvrier pour leur vasion. Vers les dix heures du soir M. Bardel ayant
jet un coup d'oeil dans la tente o tous se trouvaient assembls, et
voyant que tout tait prt, prtendit avoir oubli quelque chose chez
lui, et pria ces messieurs de l'attendre quelques minutes. Ils y
consentirent; mais M. Bardel tant mont  cheval, partit au galop
pour aller trouver Thodoros. Cet homme sans principes, que les
Abyssiniens eux-mmes regardaient avec dfiance, avait bassement
trahi, sans piti pour leur malheur, ces pauvres gens qui s'taient
fis  lui. Thodoros fut tout surpris lorsque M. Bardel lui dit que
les quatre Europens qu'il avait pris  son service, ainsi que M.
Mackerer, taient sur le point de dserter: Mais n'tes-vous pas
aussi un des leurs? lui demanda Thodoros. M. Bardel avoua qu'en
effet il faisait partie du complot; mais que c'tait afin de prouver
son attachement  son matre en le lui rvlant; que d'ailleurs
il pouvait s'en assurer de ses propres yeux. Thodoros aussitt
l'accompagna  la tente o les autres attendaient avec anxit le
retour de leur compagnon. Quel ne fut pas leur tonnement et leur
effroi lorsqu'ils virent arriver l'empereur en compagnie du tratre!

Thodoros avec calme leur demanda pourquoi ils se montraient si
ingrats et pourquoi ils voulaient s'enfuir. Ils rpondirent qu'il leur
tardait de revoir leur patrie. Ils furent alors livrs aux soldats
qui accompagnaient sa Majest, et chacun d'eux li  l'un de ses
serviteurs, se vit mettre les chanes aux pieds et aux mains. Tous
leurs compagnons furent dpouills de leurs vtements, frapps de
verges, et plusieurs mme en moururent. Leur position ds ce jour-l
fut des plus terribles, ils furent enferms d'abord avec une centaine
d'Abyssiniens tout nus et mourants de faim, et furent tmoins de
l'excution d'un millier d'entre eux. Plusieurs avaient t leurs
camarades de lit, aussi s'attendaient-ils  chaque instant  payer de
leur vie la faute de leur folle entreprise. Cependant au bout d'un
certain temps Thodoros les traita un peu mieux que les autres
prisonniers: il leur donna une petite tente pour eux seuls, leur
permit de mettre leurs vtements et les autorisa  avoir des
serviteurs pour leur prparer leur nourriture.

En avril 1867 la rbellion avait pris une telle extension, que,  part
quelques provinces voisines de Magdala, cette forteresse et une autre,
_le Zer Amba_, prs de Tschelga, Thodoros ne pouvait pas mme dire
sienne la portion de terrain sur laquelle sa tente tait plante. Les
ouvriers europens avaient fabriqu quelques fusils pour lui; mais
craignant qu' Gaffat ils ne fussent enlevs par des rebelles,
Thodoros se dcida  les faire transporter  son camp. Il prit
pour prtexte la rception d'une lettre de M. Flad, parut fch des
nouvelles qu'il avait reues, et couvrit ainsi son ingratitude envers
ses fidles serviteurs d'une excuse spcieuse.

Le 14 avril, Thodoros alla  Gaffat, s'arrta au pied de la colline
sur laquelle cette ville est btie, fit appeler les Europens et leur
dit qu'il avait reu une lettre de M. Flad, traitant des questions
srieuses, et que, ne pouvant se fier  eux, comme ils taient si
loigns de lui, ils iraient  Debra-Tabor jusqu'au retour de M. Flad,
qu'alors tout s'expliquerait; il ajouta qu'il avait appris que des
prparatifs taient faits pour la rception des troupes anglaises 
Kedaref, mais que s'il tait tu ils mourraient les premiers. L'un
des Europens, M. Moritz Hall, se plaignit des traitements injurieux
auxquels ils taient soumis aprs de longs et fidles services:
Tuez-nous tout  fait, s'cria-t-il, mais ne nous dshonorez pas de
cette manire; si dans la lettre que vous avez reue il y a quelque
chose qui nous accuse, pourquoi ne la faites-vous pas lire devant
votre peuple? La mort est prfrable  d'injustes soupons.
Thodoros, en colre, lui ordonna de se taire, et les envoya tous,
sous escorte,  Debra-Tabor; leurs femmes et leurs familles les
suivirent; toutes leurs proprits furent confisques, mais plus tard
elles furent rendues en partie, et leurs outils et leurs instruments
de travail leur ayant t renvoys, l'ordre leur fut donn de se
remettre  l'ouvrage. Une fois les Europens et les fusils en sret
dans son camp, Thodoros quitta Debra-Tabor pour une expdition de
maraudage; mais  Begemder il rencontra une rsistance si opinitre de
la part des paysans, que ses soldats finirent par murmurer.

Afin de les calmer, il les conduisit vers Foggara, plaine fertile
situe an nord-ouest de Begemder; mais il n'y trouva absolument rien.
Tout le grain avait t enfoui, et le btail transport dans une autre
partie loigne de la contre. L'un de nos dlgus, que M. Rassam
lui avait envoy, le trouva dans cette plaine et  son retour il nous
donna les plus tristes dtails sur la conduite de l'empereur: les
flagellations, la bastonnade, les excutions taient journellement
employes, et il tait devenu si avide d'argent, qu'il avait
emprisonn plusieurs de ses propres serviteurs, fixant la ranon de
chacun d'eux  100 dollars. Pendant son absence les _gens de Gaffat_
se consultrent pour savoir quel serait le meilleur moyen de regagner
les faveurs de l'empereur, et ils dcidrent de lui fabriquer un
immense mortier. Thodoros en fut tout rjoui. Une fonderie fut
tablie et le _Grand Sbastopol_ qui tait destin  l'craser et 
tre notre moyen de salut, fut commenc.




XVII


Arrive de M. Flad de l'Angleterre.--Il remet une lettre et un message
de la reine d'Angleterre.--L'pisode du tlescope.--On prend soin
de nos intrts.--Thodoros ne cdera qu' la force.--Il recrute son
arme.--Ras-Adilou et Zallallou dsertent.--L'empereur est repouss
 Belessa par Lij-Abitou et les paysans.--Expdition contre
Metraha.--Ses cruauts dans cette localit.--Le _Grand Sbastopol_
est fabriqu.--La famine et la peste obligent l'empereur  lever son
camp.--Difficults de sa marche vers Magdala.--Son arrive dans le
Dalanta.

Peu de temps aprs que les _gens de Gaffat_, eurent t dirigs sur
Debra-Tabor, M. Flad arriva d'Angleterre et alla trouver Thodoros 
Dembea, le 26 avril. Leur premire rencontre ne fut pas trs-aimable.
M. Flad remit  Sa Majest la lettre de la reine d'Angleterre ainsi
que celles du gnral Merewether, du docteur Beke et des parents des
premiers prisonniers. En prsentant la lettre du gnral Merewether
 Thodoros, M. Flad lui dit qu'il lui apportait un prsent de ce
Monsieur, un excellent tlescope. Thodoros lui demanda de le voir. Le
tlescope fut difficile  mettre  la porte de la vue de Thodoros,
et comme cela prenait du temps M. Flad ne put achever de le mettre en
place  cause de l'impatience de Sa Majest qui lui dit: Emportez-le
dans votre tente, nous l'examinerons demain; mais je vois bien que ce
n'est pas un bon tlescope: je sais qu'il m'a t envoy parce qu'il
n'tait pas bon.

Thodoros ensuite ordonna  chacun de se retirer et ayant invit M.
Flad  s'asseoir, il lui demanda: Avez-vous vu la reine? M. Flad lui
rpondit affirmativement, ajoutant qu'il avait t gracieusement reu
et qu'il avait  communiquer  Sa Majest un message verbal de la part
de la reine. Qu'est-ce que c'est? demanda aussitt Thodoros. M.
Flad rpondit: La reine d'Angleterre m'a charg de vous informer,
que si vous ne renvoyez pas au plus tt dans leur pays ceux que vous
retenez captifs depuis si longtemps, vous ne devez vous attendre
 aucun tmoignage d'amiti de sa part. Thodoros couta fort
attentivement et mme se fit rpter le message plusieurs fois.
Aprs un certain silence, il dit  M. Flad: Je leur ai demand un
tmoignage d'amiti, et ils me l'ont refus. S'ils veulent venir et se
battre, qu'ils viennent, et qu'on m'appelle _femme_ si je ne les bats
pas.

Le lendemain, M. Flad lui offrit plusieurs prsents de la part
du gouvernement anglais, du docteur Beke, et de quelques autres
personnes; il avait mis  part les provisions qu'il avait apportes
pour nous, mais tout fut envoy dans la tente royale, ainsi que 1,000
dollars qui nous taient destins. Thodoros s'empara de tout sous
prtexte que les routes taient dangereuses, et qu'il enverrait un
mot  M. Rassam  Magdala  ce sujet. Le 29, Thodoros fit prendre de
nouveau le tlescope: l'un de ses officiers l'ayant examin le trouva
excellent, mais Thodoros prtendit qu'il ne pouvait rien apercevoir
au travers: Il m'a t envoy parce qu'il n'tait pas bon,
rptait-il, c'est la mme histoire qu'il y a quelques annes lorsque
Basha Falaka (le capitaine Speedy) m'envoya un tapis par M. Kerans;
mais par la puissance de Dieu j'enchanai le porteur du tapis.
L'individu qui m'envoie le tlescope a voulu se moquer de moi, c'est
comme s'il me disait: Parce que tu es roi je t'envoie un excellent
tlescope avec lequel tu ne verras rien. M. Flad fit tout ce qu'il
put pour dsabuser Sa Majest et la convaincre que le tlescope lui
avait t envoy comme tmoignage d'amiti; mais Thodoros devenant de
plus en plus colre, M. Flad pensa qu'il valait mieux se taire.

Le mardi 30, Thodoros fit encore appeler M. Flad et lui annona qu'il
allait l'envoyer rejoindre sa famille  Debra-Tabor. M. Flad saisit
cette occasion pour lui faire le rcit complet des rapports que
les rebelles avaient avec la France, et leur dsir de se mettre en
relation avec nous; il assura  Thodoros que s'il ne se conformait
pas  la demande de la reine, il attirerait sur lui une guerre
dsastreuse. Thodoros couta avec beaucoup de froideur et
d'indiffrence et lorsque M. Flad eut fini de parler, il lui rpondit
tranquillement: N'ayez nulle crainte; la victoire vient de Dieu. J'ai
foi dans le Seigneur et j'esprerai en lui; je ne me confie pas en
ma puissance. J'ai foi en Dieu qui dit: Si vous aviez de la foi gros
comme un grain de moutarde, vous transporteriez les montagnes. Il
ajouta que bien qu'il n'et pas enchan M. Rassam, cela revenait au
mme; que celui-ci ne lui aurait jamais envoy des ouvriers. Il savait
dj du temps de Bell et de Plowden que les Anglais n'taient pas ses
amis, seulement s'il en avait bien agi avec ces derniers c'tait parce
qu'il leur devait personnellement des gards. Il finit en disant:
Je remets tout au Seigneur: c'est lui qui dcidera sur le champ de
bataille.

Thodoros avait exhal sa colre  propos du tlescope afin de cacher
son dsappointement sur la question politique. Il avait dit une fois
 l'un des ouvriers, an moment o il crivait  M. Flad de lui amener
des artisans: Vous ne me connaissez pas encore; mais je veux que vous
me traitiez de fou, si par mon habilet je ne les oblige pas  faire
ce que je veux. Au lieu d'ouvriers, d'hommes blancs qu'il et gards
comme otages, Thodoros reut une dpche catgorique dclarant qu'il
ne devait esprer aucun tmoignage d'amiti qu'il n'et d'abord mis
en libert tous ceux qu'il avait si longtemps et si dloyalement
dtenus. Sa rponse, pleine d'humilit, devait plaire  ses
partisans; ils taient superstitieux et ignorants et avaient une
certaine confiance en ses paroles pleines d'esprance.

Les dsertions avaient considrablement amoindri les troupes de
Thodoros. Il connaissait trs-bien la fascination qu'exerce une
nombreuse arme dans un pays comme l'Abyssinie; aussi afin d'augmenter
ses forces affaiblies, aprs avoir pill quatre ou cinq fois Dembea
et Taccosa, il dpcha une proclamation aux paysans dans les termes
suivants: Vous n'avez plus ni toit, ni grain, ni btail. Ce n'est pas
moi qui vous en ai privs: c'est Dieu qui l'a fait. Venez avec moi et
je vous conduirai dans des lieux o vous aurez de quoi manger et du
btail en abondance, et je punirai ceux qui sont la cause que la
colre de Dieu est venue sur vous. Il fit de mme pour le district
de Begemder qu'il avait compltement dtruit; et plusieurs de ces
malheureux affams et misrables, ne sachant o aller ni comment
vivre, furent bien aises d'accepter ses offres.

La position de Thodoros n'tait pas une position enviable. Dans le
mois de mai, Ras-Adilou, et tous les hommes de Yedjow, les seuls
cavaliers qui lui restassent, quittrent son camp ouvertement en
plein midi, emmenant avec eux leurs femmes, leurs enfants et leurs
serviteurs. Thodoros craignit en poursuivant les dserteurs de
fournir une nouvelle occasion de dsertion  une partie des soldats
qui lui restaient et qui probablement auraient profit de la
circonstance, non pour poursuivre, mais pour rejoindre les fuyards.
Peu de temps auparavant un jeune chef de Gahinte, nomm Zallallou, 
la tte de deux cents cavaliers, s'tait enfui dans sa patrie, et par
son influence, tous les paysans de ce district s'taient arms et
s'taient prpars  dfendre leur pays contre Thodoros et son arme
affame. Le mme jour qu'il quittait le camp imprial, Zallallou
rencontra quelques-uns de nos serviteurs en route pour Debra-Tabor, o
ils allaient se procurer quelques provisions; tout ce qu'ils avaient
leur fut enlev, leurs vtements leur furent arrachs et ils furent
faits prisonniers pendant quelques jours.

Ce fut environ vers cette poque que les provinces de Dahonte et de
Dalanta prirent parti pour les Gallas, chassrent les gouverneurs que
Thodoros leur avait imposs et s'emparrent des bestiaux, des mules,
des chevaux appartenant  la garnison de Magdala et qui avaient t
envoys dans ces provinces, selon la coutume, avant la saison des
pluies,  cause de la raret de l'eau sur l'Amba. Thodoros pouvait
 peine appeler _son empire_ la petite portion de terrain qui lui
restait encore de cette vaste contre qu'il possdait au commencement,
en juin 1867; on pouvait dire de lui que c'tait un roi sans royaume
et un gnral sans arme. Magdala et Zer-Amba taient toujours occups
par ses troupes; mais  part ces deux forts, il ne lui restait plus
rien; son camp ne se composait que de soldats mutins o la dsertion
avait fait de tels vides qu' peine pouvait-il compter six  sept
mille hommes, dont la majorit se composait de paysans qui l'avaient
suivi uniquement pour ne pas mourir de faim. A plusieurs milles autour
de Debra-Tabor le pays ne prsentait qu'un dsert et Thodoros voyait
arriver avec effroi la saison des pluies; car il n'avait aucune
provision dans son camp et il avait  nourrir un grand nombre de
serviteurs, le peuple de Gondar et une arme innombrable de bouches
inutiles.

Il ne fallait pas songer  piller le Begemder; les paysans taient
toujours sur le qui-vive et au moindre signe ils taient sur pied,
tuant les maraudeurs, et se tenant hors de porte des fusiliers qui
accompagnaient l'empereur. Thodoros se souvint alors d'un district
qui n'avait pas encore t pill, c'tait le Belessa, situ an
nord-est de Begemder. Afin d'en surprendre compltement les habitants,
quelques jours auparavant il annona qu'il allait faire une expdition
dans une direction tout  fait oppose et pour que son arme et
une apparence plus formidable, il donna l'ordre que tous ceux qui
possdaient un cheval, une mule ou un serviteur les envoyassent,
sous peine de mort, pour accompagner l'expdition. Les habitants de
Belessa, loin d'tre surpris, avaient t informs de ses projets par
leurs espions, et Thodoros,  son grand dsappointement, s'aperut
avant d'arriver que leurs villages taient en feu, les paysans ayant
prfr dtruire eux-mmes leurs demeures que de les voir dvaster.
Sous la conduite d'un chef intrpide, Lij-Abitou, jeune homme d'une
bonne famille, officier fugitif de la maison de l'empereur, les
paysans bien arms avaient pris position sur un petit plateau, spar
seulement par un ravin troit de la route que devait suivre Thodoros.
Au grand tonnement de celui-ci, au lieu de se sauver  la vue des
chevaux de bataille du souverain, les paysans non-seulement ne
reculrent pas, mais quelques-uns de leurs chefs bien monts
s'avancrent hors des rangs pour dfier Thodoros lui-mme. Les
astrologues devaient lui avoir dit que le jour n'tait pas favorable,
car aprs que plusieurs des chefs qui avaient port le dfi eurent t
tus sur le champ de bataille, Thodoros refusa de conduire ses hommes
en personne, et sans essayer mme de rsister, il donna l'ordre de se
retirer. Belessa tait sauv; ces voleurs affaiblis, mourants de
faim, que Thodoros appelait des soldats passrent une nuit pleine
d'angoisses; fatigus, affams et gels, ils n'osrent dormir, car les
paysans auraient pu les surprendre et les attaquer  tout moment. Les
cruauts exerces par Thodoros aprs son retour de Debra-Tabor furent
terribles; elles sont trop horribles mme pour tre racontes. A la
fin fatigu de se venger sur des innocents, sa pense se tourna vers
un lieu qu'il pourrait aisment piller; c'tait l'le de Metraha.

Cette le, situe dans la mer de Tana,  vingt milles environ an nord
de Kourata, est spare de la terre ferme seulement par quelques
centaines de mtres. C'tait un asile protg par le caractre sacr
des prtres et des moines qui y rsidaient en paix; et en mme temps
les marchands et les propritaires y envoyaient leurs biens et leurs
provisions pour y tre plus en sret. Thodoros n'eut aucun scrupule
de violer le sanctuaire de l'le. Depuis longtemps il avait viol
l'asile que l'glise offre  tous et il n'hsita pas  ajouter un
autre sacrilge  ses crimes si nombreux. A son arrive  Metraha
il ordonna  ses gens de lui construire des radeaux. Tandis qu'ils
taient occups  ces constructions, un prtre arriva dans un bateau,
et s'approchant  porte de la voix s'informa de ce que dsirait
l'empereur. Thodoros lui dit que c'tait le grain qu'ils avaient dans
leurs greniers. Le prtre rpondit qu'ils le lui enverraient; mais
Thodoros voulant autre chose que le grain dit au prtre qu'il n'avait
rien  craindre, mais de lui faire envoyer les bateaux des insulaires.
Il s'engagea solennellement  ne pas les inquiter, et  n'emporter
rien que le grain qu'ils avaient. Le prtre retourna dans l'le,
informa les habitants de la conversation qu'il avait eue avec
l'empereur, et la majorit s'tant prononce pour satisfaire  la
requte du souverain, il fut dcid que tous les bateaux convenables
seraient conduits vers la terre ferme. Les quelques personnes qui
n'avaient pas eu confiance dans la parole de l'empereur descendirent
dans leurs canots, et ramrent dans une direction oppose. Thodoros
ordonna aussitt que l'on ft feu sur eux avec les petits canons qu'on
avait apports; on obit; mais on manqua les fugitifs, ce qui irrita
encore plus l'empereur. Ds que Thodoros et la meilleure partie de
son arme eurent abord dans l'le, ils enfermrent tous les habitants
qui taient rests, dans les plus grandes maisons, et aprs s'tre
empars de tout l'or, de l'argent, du grain et des marchandises qu'ils
avaient pu trouver, ils mirent le feu au village et brlrent vivants
les prtres, les marchands, les femmes et les enfants. Pendant quelque
temps l'abondance rgna de nouveau au camp. L'ordre de fondre le grand
canon avait t mis  excution; le jour o il devait tre termin
arriva enfin et l'empereur et les ouvriers attendirent avec anxit
le rsultat de leurs travaux. Les Europens, consterns, aperurent
bientt qu'ils avaient manqu leur affaire. Thodoros pourtant ne se
montra point fch, il leur dit de ne pas craindre mais d'essayer
encore, que peut-tre ils russiraient mieux une seconde fois. Il
examina soigneusement chaque partie de la fabrication, afin de trouver
la cause de l'insuccs; et il s'aperut bientt qu'il tait d  la
prsence de l'eau autour du moule. On se remit aussitt  l'ouvrage,
Thodoros fit ouvrir une grande et profonde tranche sur le bord du
moule. Ce drainage enleva toute humidit et une seconde tentative
russit compltement. Thodoros fut transport de joie; il fit de
magnifiques prsents aux ouvriers et fit prparer tout ce qui tait
ncessaire pour porter avec lui cette immense pice.

Pendant les pluies de 1867 les ennuis de Thodoros ne firent que
crotre; en vrit le chtiment de sa conduite perverse se faisait
sentir bien lourdement, et pour sa fire nature ce devait tre une
agonie constante. Les rebelles maintenant craignaient si peu Thodoros
que chaque nuit ils attaquaient son camp, et veillaient constamment
pour s'emparer des maraudeurs ou des soldats qui montaient la garde.
Ils avaient fini par inspirer une telle terreur  ces soldats que pour
les protger et en mme temps pour empcher la dsertion jusqu' un
certain point, Thodoros avait fait lever une grande dfense au pied
de la colline sur laquelle son camp tait tabli. Les deux ennemis se
livraient une guerre d'extermination; Thodoros n'avait aucune piti
pour les paysans dont il parvenait  s'emparer; de leur ct ceux-ci
torturaient et mettaient  mort tous les hommes du camp de l'empereur
qu'ils pouvaient surprendre. Le rcit dtaill des atrocits commises
par l'empereur pendant le dernier mois de son sjour  Begemder serait
trop horrible pour des oreilles humaines; qu'il nous suffise de dire
qu'il brla vivants ou condamna  des morts plus cruelles encore dans
ce court espace de temps plus de trois mille personnes! Sa rage tait
si forte alors que ne pouvant satisfaire sa vengeance en punissant
ceux qui l'insultaient chaque jour et le volaient, il passa sa colre
sur les quelques compagnons qui lui taient rests fidles et qui
partageaient son sort. C'taient des chefs qui avaient vcu des annes
auprs de lui, des amis qui le connaissaient depuis son enfance, des
hommes gs et respectables qui l'avaient protg aux premiers jours
de son rgne, tous gens qui avaient plus ou moins souffert  cause de
leur fidlit, et qui tombaient, innocentes victimes, pour satisfaire
ses injustes violences. Plusieurs succombrent  des maladies lentes,
dans les chanes ou dans la torture, sans autre crime que celui
d'avoir aim leur matre.

Les dsertions continuaient toujours, mais les difficults pour
s'chapper devenaient toujours plus grandes, les paysans souvent
mettaient  mort les fugitifs et les dpouillaient de tout ce qu'ils
avaient. Les portes de l'enceinte taient gardes nuit et jour par
des hommes fidles, et souvent il fallait beaucoup d'habilet et de
persvrance pour pouvoir se frayer un passage. Il m'a t racont une
anecdote qui montre  quels stratagmes les soldats taient obligs de
recourir pour passer aux portes et fuir le camp. Un soir, une heure et
demie environ avant le coucher du soleil, une femme se prsenta  la
porte, ayant sur la tte un grand panier plat semblable  ceux dont on
se servait pour porter le pain; elle raconta avec des larmes dans les
yeux, que son frre tait couch  trs-peu de distance de l'enceinte,
si dangereusement bless qu'il ne pouvait marcher, qu'elle voudrait
bien lui porter un peu de pain et de l'eau, etc., etc. La sentinelle
lui permit de passer. Quelques minutes plus tard un soldat se prsenta
 la porte et demanda si l'on n'avait pas vu sortir une femme, faisant
en mme temps le portrait de celle qui venait de sortir. La sentinelle
lui dit qu'en effet elle venait de passer; alors le soldat parut
entrer dans une grande colre, disant que c'tait sa femme qui s'tait
donn un rendez-vous avec son amant; et il menaa de le dnoncer 
l'empereur. La sentinelle lui dit alors qu'elle ne pouvait tre loin
et qu'il lui serait facile d'aller doucement surprendre les coupables;
le soldat sortit aussitt; mais comme on devait s'y attendre il ne
reparut plus.

Aux difficults et aux ennuis suscits par un grand corps de paysans
arms, qui jour et nuit harcelaient le camp, vint encore s'ajouter le
flau de la famine: un petit pain abyssinien cotait un dollar; un
kilo et demi de sel, un dollar; on ne pouvait absolument pas se
procurer du beurre, et journellement cent personnes mouraient de faim.
Lorsque le grain que l'on avait drob  Metraha fut achev, il n'y
eut plus moyen de s'en procurer d'autre; de nouveaux pillages tait
chose impossible, et tant que Thodoros ne changerait pas son camp,
il ne devait pas esprer de se procurer les moindres provisions. Dj
toutes les mules, les chevaux et quelques moutons qui restaient encore
taient morts faute de nourriture; ils ne pouvaient patre dans
l'enceinte de ce camp vici, l'herbe y ayant dj t broute; et
quant  les conduire dans un champ de verdure, loin de l, c'tait
tout  fait impraticable. Les pauvres btes tombaient l'une aprs
l'autre et infectaient le camp par les exhalaisons qui s'levaient de
leurs cadavres. Toutes les vaches avaient t tues auparavant par
ordre de Thodoros. Un jour, aprs une de ses razzias, il avait ramen
 Debra-Tabor plus de quatre-vingt mille vaches; la nuit venue les
paysans s'approchrent  une certaine distance et se mirent  implorer
la piti de l'empereur, le suppliant de leur rendre leurs bestiaux,
sans lesquels ils ne pouvaient cultiver le sol. Thodoros allait leur
accorder leur demande lorsqu'un de ces misrables qui le servaient lui
dit: Votre Majest ignore-t-elle qu'il y a une prophtie dans le
pays disant qu'un roi s'emparera de tout le btail; quand les paysans
viendront et le supplieront de leur rendre leur btail, le roi se
laissera toucher; mais bientt aprs il mourra? Thodoros rpondit:
C'est bon, la prophtie ne s'applique pas  moi. Et immdiatement il
donna ordre que toutes les vaches, celles qu'il avait amenes comme
celles qui taient encore dans les champs autour du camp, fussent
abattues. L'ordre fut promptement excut et l'on m'a dit que ce
jour-l on abattit plus de cent mille vaches, qui furent toutes
brles dans la plaine  trs-peu de distance du camp.

Le lendemain Thodoros, assis devant sa hutte, aperut un homme qui
gardait une vache dans les champs; il le fit appeler et lui demanda
s'il n'avait pas entendu l'ordre donn la veille. Le paysan rpondit
que oui, mais qu'il n'avait pas tu sa bte parce que sa femme tant
morte la veille en donnant le jour  un enfant, il l'avait garde 
cause de son lait. Thodoros lui dit: Pourquoi cela, ne saviez-vous
pas que je serais un pre pour votre enfant? Mettez cet homme  mort,
dit-il  ceux qui l'entouraient, et prenez soin de son enfant pour
moi.

Les fourgons tant prts, Thodoros se dcida  marcher vers Magdala.
La peste engendre par la famine et par les miasmes qui provenaient
des monceaux de cadavres non enterrs, aggravait le mauvais tat
des troupes de l'empereur; et l'on pouvait prvoir qu'avant peu de
semaines l'arme tout entire aurait pri de maladie ou de besoin. Le
10 octobre, Sa Majest commanda  ses soldats de mettre le feu  leurs
tentes  Debra-Tabor et de dtruire entirement toute trace de leur
passage: ne laissant pour souvenir de son sjour qu'une seule glise
leve en expiation du sacrilge de Gondar. Cette expdition fut la
plus pnible qu'il et jamais faite; nul ne se ft aventur dans une
semblable entreprise, et aucun homme n'et tent le rude voyage
qu'il avait en perspective; il lui fallut toute l'nergie, toute
la persvrance, toute la volont de fer dont il tait dou, pour
surmonter de si effrayantes difficults.

Thodoros n'avait alors que cinq mille soldats, tous plus ou moins
affaiblis par la faim ou la maladie, mcontents et n'attendant qu'une
occasion favorable pour prendre la fuite. Le nombre des serviteurs
au contraire tait de quarante  cinquante mille, tous gens sans
esprance et inutiles, qu'il fallait protger et nourrir. Il avait
encore plusieurs centaines de prisonniers  surveiller, beaucoup de
bagages  porter, quatorze fourgons, des canons et des mortiers; l'un
d'eux, le fameux _Sbastopol_, pesait  lui seul de quinze  seize
mille livres; il tait escort de dix chariots et le tout tran par
des hommes dans un pays qui n'avait pas de route. Thodoros ne se
laissa pas abattre par ces circonstances dfavorables; il sembla
pendant quelque temps avoir repris sa premire nergie, et traita
ses serviteurs avec plus d'gards. Son tape journalire n'tait pas
longue, il ne faisait qu'un mille et demi ou deux milles tout au plus.
Une partie du camp partait de grand matin, tranant les chariots, et
protgeant les serviteurs contre les attaques des rebelles, qui
les suivaient toujours  une certaine distance, piant l'occasion
favorable de se venger sur eux de tous les mauvais traitements qui
leur avaient t infligs par l'empereur; une autre partie restait en
arrire pour garder tout ce qu'on n'avait pu transporter, et au retour
de la premire escouade, tous partaient pour le lieu de halte du jour,
emportant ce qui avait t laiss dans la matine. L'oeuvre de la
journe n'tait point encore accomplie: le bl n'tant pas encore mr
et couvrant les champs qu'ils traversaient, Thodoros les engageait,
en leur montrant l'exemple,  arracher les pis encore verts,  les
froisser entre les mains et  se rassasier ainsi par ce frugal repas;
puis ils allaient se dsaltrer  la source voisine. De Debra-Tabor
 Checheo, telle fut la tche journalire de cette faible arme de
Thodoros: des soldats attels aux fourgons et aux chariots  la place
des chevaux et des mules qui manquaient, toujours en alerte, tonte
la contre ayant pris les armes contre eux, sans autre ressource que
l'orge non mri qu'ils arrachaient sur leur chemin, sans repos ni jour
ni nuit: telle fut la retraite de cette arme qui ne trouverait pas
son gale dans toutes les annales de l'histoire.

Les prisonniers furent les plus maltraits; plusieurs taient
enchans des pieds et des mains, mme les Europens; pour faire une
courte promenade dans ces conditions c'est dj fatigant; mais faire
un mille et demi ou deux milles, sur une route ingale, avec les mains
et les pieds chargs de fer, c'est une des plus cruelles tortures
qu'on puisse imaginer. Chaque jour, Madame Flad et Madame Rosenthal,
ds qu'elles arrivaient au lieu de la station, renvoyaient leurs mules
aux Europens pour qu'ils n'allassent pas  pied. Au bout de quelque
temps, M. Staiger ayant  faire un habit de gala pour l'empereur, les
fers lui furent ts des mains ainsi qu'aux cinq autres Europens.
Les prisonniers indignes rclamrent qu'on les autorist  avoir une
monture. Sa Majest, ayant su qu'ils avaient de l'argent, leur fit
dire qu'ils recevraient l'autorisation demande moyennant un dollar
chacun. Thodoros devait tre bien gn en vrit pour exiger une
telle misre. Plusieurs de ces prisonniers acceptrent la condition et
moyennant quelques petits prsents offerts aux chefs possesseurs de
mules, ils voyagrent plus commodment.

A Aibankab, Thodoros s'arrta quelques jours afin de laisser reposer
son arme. Prs de l s'lvent deux monceaux de pierres qui ont fait
donner  ce lieu le nom de Kimer-Dengea[25]. Voici l'histoire raconte
dans le pays  ce sujet. Une reine  la tte de son arme fit une
expdition contre les Gallas; en partant elle ordonna  chacun de ses
soldats de jeter en passant une pierre sur cette portion de champ,
et au retour elle donna encore l'ordre  ceux qui restaient de jeter
chacun une pierre  ct du premier monceau. Le premier tas est
trs-grand et le second trs-petit; on dit que la reine, jugeant par
la diffrence combien grandes taient les pertes qu'elle avait faites,
ne s'aventura plus contre les Gallas.

A Kimer-Dengea Thodoros rencontra une caravane de marchands de sel
en route pour Godjam. Il leur demanda pourquoi ils portaient leurs
marchandises aux rebelles au lieu de les lui porter. Le chef de la
caravane lui rpondit poliment, qu'il avait entendu dire par des
marchands que Sa Majest avait l'habitude de brler les gens vivants
et que par consquent il avait eu peur de se rendre auprs de lui.
Thodoros lui dit: Il est vrai que je suis un mchant homme, mais si
vous aviez eu confiance en moi je vous aurais bien traits; mais comme
vous prfrez les rebelles, j'aurai soin qu' l'avenir vous n'alliez
plus les trouver. Puis il s'empara du sel et des mules, envoya tous
les marchands dans une maison vide; la fit entourer de bois sec, mit
des sentinelles  la porte et ensuite y fit mettre le feu.

Les paysans de Gahinte auxquels Thodoros fit offrir une amnistie
refusrent son offre; trois fois il fit une proclamation pour leur
offrir un pardon complet,  condition qu'ils retourneraient  lui.
Ils finirent par lui envoyer quelques prtres pour voir comment se
conduirait Sa Majest. Thodoros les reut trs-bien, et leur promit
qu'il n'entrerait pas  Gahinte; il leur demandait seulement quelques
vivres; mais pour lui prouver leur sincrit ils devaient lui envoyer
de chaque village une personne influente qui rsiderait dans son camp
jusqu' son dpart de Begemder. Heureusement pour eux les habitants
n'acceptrent pas ces conditions; Thodoros tait trop prudent pour
s'aventurer dans leur valle; il se contenta de ravager autour de
son camp; et avant de partir fit jeter tout vivants dans les flammes
quelques pauvres misrables qui avaient t assez simples pour aller
le rejoindre sur la foi de sa proclamation.

Thodoros arriva au pied d'une monte rapide qui mne de Begemder 
Checheo, le 22 novembre. Jusque-l la route n'avait pas t mauvaise;
mais maintenant se dressait devant lui une cte perpendiculaire, o
il fut oblig d'abattre d'normes rochers pour s'ouvrir une route 
travers le basalte afin de pouvoir traner ses chariots, ses fusils,
ses mortiers sur le Zbite, plateau situ au-dessus de la colline.

C'est vers cette poque qu'il reut la premire nouvelle du
dbarquement des troupes britanniques  Zulla. Une aprs-midi il dit
aux Europens: Ne vous effrayez pas si je vous envoie appeler cette
nuit. Vous veillerez, car j'apprends que quelques nes veulent me
voler mes esclaves. Les Europens agirent comme d'habitude, et se
retirrent dans leurs tentes. Au milieu de la nuit,  l'exception d'un
homme g appel Zander et de M. Mac Kelvie, qui avait t souffrant
de la dyssenterie pendant quelque temps, tous furent veills par des
soldats, d'aprs l'ordre de l'empereur, qui leur avait command de
les lui amener. Ils furent tous enferms dans une petite tente sous
l'accusation de frivoles mfaits. Il ne leur fut pas permis de
retourner chez eux cette nuit-l; un lourd paquet de chanes furent
apportes, mais quelques chefs ayant reprsent  Sa Majest que sans
le secours des prisonniers il leur serait excessivement difficile de
faire la route et de conduire les chariots; qu'o pourrait d'ailleurs
les enchanera leur arrive  Magdala, Thodoros consentit  ce qu'on
les laisst libres. Il leur permit mme de se retirer de jour dans
leurs tentes, lorsqu'ils ne seraient pas de service; mais la nuit,
pour leur propre sret, leur dit-il, et  cause des mauvaises
dispositions de son peuple, il les fit tous retirer dans une seule
tente  quelques mtres de la sienne; sauf les quelques premiers jours
ils furent toujours traits comme des prisonniers pendant la nuit, et
le jour comme des esclaves, jusqu'au commencement d'avril.

Depuis le grand matin jusqu' la nuit Thodoros travaillait rudement;
de ses propres mains il remuait les pierres, nivelait le terrain, ou
aidait ses gens  combler quelque ravin. Nul n'et os se retirer
tandis qu'il restait; et personne ne songeait ni  boire ni  manger
lorsque l'empereur montrait l'exemple et partageait la fatigue. Quand
il pouvait s'emparer de quelques paysans ou de quelques rebelles qui
erraient sur la hauteur, nuit et jour il riait  leurs dpens et les
insultait, puis il les faisait prir cruellement d'une faon ou d'une
autre; mais, vis--vis des soldats, depuis son dpart de Debra-Tabor,
il se montrait meilleur, et il s'abstint de les faire frapper de
verges et de les emprisonner comme c'tait son habitude auparavant.
Dans une ou deux circonstances il les rassembla autour de lui et se
plaant sur une roche escarpe, il s'adressa  eux dans ces termes:
Je sais que vous me hassez tous; vous voudriez tous prendre la
fuite. Pourquoi ne me tuez-vous pas? Au milieu de vous je suis seul
et vous tes des milliers. Aprs un silence de quelques secondes,
il ajouta: Eh bien! ai vous ne me tuez pas je vous tuerai tous l'un
aprs l'autre.

Le 15 dcembre la route tant termine, il amena ses chariots sur la
plaine de Zbite, et y campa pendant quelques jours. Les paysans de
ce district croyant que Thodoros ne pourrait jamais atteindre leur
plateau avec tous les embarras qu'il tranait  sa suite, bien
qu'ils fussent prts  s'enfuir an moindre avertissement, n'avaient
transport ni grains ni bestiaux; aussi Thodoros pour la premire
fois depuis des mois, put fournir de vivres sa petite arme, et mme
faire quelques provisions pour l'avenir. De Zbite  Wadela la route
est bonne, de sorte que jusqu'aux limites du district la tche tait
facile. Ce fut le 25 de ce mois qu'il arriva sur le plateau et il
s'tablit  Bet-Hor.

Mais les difficults de son entreprise taient loin de toucher  leur
fin, et il avait devant lui une route qui aurait dcourag un tout
autre homme que lui; quoiqu'il ne ft pas  plus de cinquante milles
de son Amba de Magdala, il avait la perspective de se tracer sa route
sur la pente escarpe de deux prcipices, de traverser deux rivires,
et de gravir deux collines  pic. Il se mit sans broncher  l'ouvrage.
Petit  petit il fit une route digne d'un ingnieur europen, y
conduisit ses mortiers, ses canons, etc.; il pilla en mme temps, et
tint loigns par la terreur de son nom, Wakshum Gobaz et son oncle
Meshisha, qui tous les deux surveillaient ses mouvements; non qu'ils
eussent l'intention de l'attaquer, mais parce qu'ils taient inquiets
sur la direction qu'il prendrait, et tout disposs pour leur compte
 dcamper an premier signe qui leur ferait croire que Thodoros
marchait dans la direction des provinces qu'ils _protgeaient_. Le 10
janvier il commena  oprer sa descente; il atteignit la valle de
Jeddah le 28 du mme mois, remonta la cte oppose, et campa dans la
plaine de Dalanta le 20 fvrier 1868.


Note:

[25] Monceau de pierres.




XVIII


Thodoros dans le voisinage de Magdala.--Nos sentiments  cette
poque.--Une amnistie accorde au Dalanta.--La garnison de Magdala
rejoint l'empereur.--M. Rosenthal et les autres Europens sont envoys
dans la forteresse.--Conversation de Thodoros avec M. Flad et M.
Waldmeier sur l'arrive des troupes.--La lettre de sir Robert Napier
 Thodoros tombe entre nos mains.--Thodoros ravage le Dalanta.--Il
trompe M. Waldmeier.--On arrive au Bechelo.--Correspondance entre
M. Rassain et Thodoros.--Les fers sont ts  M. Rassam.--Thodoros
arrive  Islamgee.--Sa querelle avec les prtres.--Sa premire visite
 l'Amba.--Jugement de deux chefs.--Il nomme un nouveau commandant 
la garnison.

Nous avons suivi l'empereur depuis le jour de notre dpart de
Debra-Tabor jusqu' son arrive dans le voisinage de l'Amba. Pendant
tout ce temps, sauf quelques billets adresses  M. Rassam touchant la
lettre de la reine Victoria, et ceux adresss  M. Flad au sujet des
ouvriers, nous n'emes que trs-peu de relations avec lui. Pendant
quelque temps les porteurs de dpches rencontrrent tant de
difficults que Thodoros craignant que ses messages crits ne
tombassent entre les mains des rebelles, n'envoya plus que des
messages verbaux. Chaque envoy nous apportait les salutations de Sa
Majest; avant de repartir de l'Amba il venait nous trouver par ordre
du chef, et M. Rassam renvoyait un message de politesse en rponse 
celui qu'il avait reu.

La tenue officielle des courriers de l'empereur tait trop connue pour
qu'ils pussent traverser les districts en rbellion; aussi nous
nous rjouissions de ce que toute communication tait pour jamais
interrompue entre le camp et la forteresse, lorsqu'un jour un jeune
Galla, serviteur de l'un des prisonniers politiques, arriva  l'Amba
porteur d'une lettre de Sa Majest. Le jeune garon avait err de
droite et de gauche pendant assez longtemps; et cependant  part ce
qu'il reut de nous je ne crois pas qu'il ait jamais touch la moindre
chose pour avoir expos sa vie; quelques individus qui avaient des
amis et des connaissances sur la route purent aussi passer. Tous
furent trs-polis pour nous, ils portaient notre correspondance avec
celle de M. Flad, et comme ils taient bien rcompenss, nous pouvions
leur confier les lettres les plus dangereuses. C'tait pour nous un
amusement que d'avoir pour intermdiaire, entre nous et nos amis du
camp imprial, le messager de l'empereur lui-mme; c'tait une petite
trahison bien permise.

Aprs son arrive  Bet-Hor, Thodoros envoya une dclaration aux
districts rebelles de Dahonte et de Dalanta, leur offrant un pardon
complet pour le pass, s'engageant, _par la Mort du Christ_,  ne plus
piller ni inquiter les habitants de ces provinces s'ils rentraient
sous sa domination. Gobaz ayant promis de dfendre ces districts,
ils refusrent pendant deux jours; mais ensuite le peuple de Dalanta
voyant que Gobaz au lieu de venir vers eux se tournait du cot de
Thodoros, pensrent qu'aprs tout c'tait peut-tre le meilleur
parti  prendre que d'accepter les offres de la dpche. Ne pouvant
rsister, il valait mieux montrer de la confiance en la parole du
matre. Mais le Dahonte ne se soumit pas, et se dcida  s'opposer par
la force des armes  toute attaque de l'empereur qui aurait pour objet
de ravager la province. L'empereur ayant toujours parl,  tous ses
gens, de M. Rassam, dans des termes trs-affectueux, celui-ci fut
charg, par le chef de l'Amba, d'crire  Thodoros pour le fliciter
de son arrive dans le voisinage. Cette circonstance se rpta dans
toutes les occasions semblables; les messagers qui portaient ces
lettres furent toujours bien traits par Sa Majest. Thodoros crivit
aussi une ou deux fois  M. Rassam, et nous emes une rptition de la
correspondance difiante et polie qui s'tait change dj entre eux
dans les beaux jours qui suivirent notre arrive.

Le mois de janvier 1868 fut pour nous une priode de grande
proccupation morale, qui dura jusqu' la fin de l'affaire
abyssinienne. Cette angoisse croissait en intensit  mesure que nous
touchions an dnoment, car nous savions bien que c'tait notre vie
qui tait en jeu. Mais il y a quelque chose dans la dure mme des
vnements trop proccupants, qui mousse la sensibilit et endurcit
le coeur. Est-ce un effet physique ou moral? Je ne sais, mais  la
longue on arrive  tout supporter pour ainsi dire avec indiffrence
et impassibilit. Nous avions prouv tant de secousses depuis trois
mois, tant de fois nous nous tions attendus  tre torturs ou tus,
que les jours o nous fmes en ralit placs entre l'espoir d'une
dlivrance ou la mort, la crise terrible ne nous affecta pas beaucoup,
et une fois passe, nous n'y avons en quelque sorte plus pens.

Thodoros, tant rconcili avec _ses enfants_ du Dalanta, la tche
lui devint plus facile. Plusieurs milliers de paysans lui aidrent
dans la construction de ses routes, d'autres lui apportrent une
partie de leurs provisions  Magdala, et sa bonne garnison de l'Amba
pouvant dsormais traverser le plateau du Dalanta sans aucune crainte,
ils se rendirent auprs de lui, ne laissant sur la montagne que
quelques hommes gs et les sentinelles ordinaires pour garder les
prisonniers. Le 8 janvier le commandant Bitwaddad Damash et son brave
lieutenant Goji, accompagns de sept ou huit cents hommes, partirent
pour Wadela. Plusieurs d'entre eux ne s'loignrent pas sans battement
de coeur  la perspective de la rception qui leur serait faite par
Thodoros. Ils adoraient  distance leur empereur, mais le redoutaient
en s'approchant de lui. Sa Majest cependant les reut trs-bien; mais
ne fut pas aimable avec tous. Il traita Damash un peu froidement;
pourtant comme il avait besoin de tout son monde, il ne fit paratre
en aucune faon son mcontentement  regard de quelques-uns.

Quelques jours plus tard, tant arriv dans le Dalanta, il renvoya sa
garnison de Magdala, pour accompagner  l'Amba les prisonniers qu'il
avait avec lui, y compris les Europens, et par la mme occasion il
envoya de la poudre, du plomb et des instruments appartenant aux
ouvriers. Il fut aussi permis  Madame Rosenthal d'accompagner
l'expdition, et tous arrivrent  l'Amba dans l'aprs-midi du 26
janvier. Les cinq Europens tant arrivs on donna la hutte de
l'interprte  M. et  Madame Rosenthal; la plus grande dont on put
disposer fut rserve pour les autres. Nous tions bien heureux d'tre
tous runis. Les nouveaux venus avaient beaucoup de choses  nous
raconter, et nous avions aussi beaucoup  leur dire sur notre faon
de vivre. Nous tions surtout tout joyeux de l'arrive de Madame
Rosenthal, car notre crainte mortelle tait qu'une colonne flottante
de notre arme ne fut dtache du corps principal, pour tre envoye
au-devant de Thodoros afin de lui couper la retraite vers la
montagne; et nous craignions dans ce cas pour le sort de Madame
Rosenthal et de son enfant, connaissant le caractre de Thodoros, qui
avait probablement gard ces prisonniers comme une garantie contre la
fuite de ses captifs de Magdala.

Les envoys allaient et venaient maintenant journellement, quelquefois
mme deux fois dans un jour, du camp  l'Amba. Tout d'abord nous
avions vu avec crainte l'arrive de Thodoros dans le voisinage 
cause de la facilit des communications; mais comme c'tait un mal
contre lequel nous ne pouvions rien, nous nous consolmes comme nous
pmes, et tout en craignant un sort pire nous nous rptmes qu'il
fallait en esprer un meilleur. Nous y gagnions d'ailleurs l'avantage
de correspondre plus facilement avec M. Flad, qui avait montr
toujours beaucoup de courage et qui, depuis son retour d'Angleterre,
nous avait tenus an courant de ce que faisait Thodoros et de toutes
leurs conversations. Il nous crivit au commencement de fvrier pour
nous informer que, d'aprs certains entretiens qu'il avait eus avec
les officiers de la maison de l'empereur, il tait certain que Sa
Majest connaissait le dbarquement de nos troupes. De plus, M. Flad
avait reu un chef venant de la part du souverain de l'Abyssinie,
pour s'informer des instructions de notre gouvernement et savoir si
Thodoros pouvait esprer que les intentions de l'Angleterre  son
gard taient toujours pacifiques.

Nous ne doutions nullement que depuis plusieurs mois Sa Majest ne ft
an courant du dbarquement de nos troupes par ses espions; mais, vu
sa position difficile en ce moment, il lui parut plus sage de garder
le silence sur ce sujet. Cependant depuis qu'il tait arriv dans le
voisinage de l'Amba, dans sa conversation avec ses chefs, il avait
souvent donn des preuves qu'il s'attendait sous peu  se rencontrer
avec des soldats europens. Le 8 fvrier, Thodoros dit  M.
Waldmeier, le chef des ouvriers, homme bien lev et trs-intelligent
(pour lequel l'empereur avait eu certains gards, bien que plus tard
il l'ait men un peu rudement), qu'il avait reu des nouvelles de la
cte qui l'informaient du dbarquement de nos troupes  Zulla. Le
lendemain il fit venir M. Flad, l'attira prs de lui et lui dit: Les
gens dont vous m'avez apport une lettre, et que vous disiez devoir
venir sont arrivs et out dbarqu  Zulla. Ils sont venus par la
plaine sale. Pourquoi n'ont-ils pas pris une meilleure route? celle
de la plaine sale est trs-malsaine.

M. Flad lui expliqua que, pour des troupes qui arrivaient de l'Inde,
c'tait la plus commode; que dans trois ou quatre jours ils pouvaient
atteindre la chane de montagnes d'Agame, Thodoros lui rpondit:
Nous, nous avons fait nos routes avec de grandes difficults, mais
pour eux c'aurait t un jeu que de faire des routes. Il me semble que
c'est la volont de Dieu qu'ils soient venus. Si Lui ne veut pas que
je meure, nul ne pourra me tuer; s'il a dit: Vous mourrez, nul ne
pourra me sauver. Souvenez-vous de l'histoire d'Ezchias et de
Sennachrib. Thodoros paraissait d'un calme affect pendant cette
conversation. Deux jours aprs il dit  quelques ouvriers: Il n'y
en a pas pour longtemps avant que je voie une arme europenne
discipline. Je suis comme Simon: il tait vieux, mais avant de
mourir il eut le coeur rjoui en tenant le Sauveur dans ses bras. Je
suis bien vieux; mais j'espre que Dieu m'pargnera pour voir ces
soldats europens. Mes soldats ne sont rien compars  une arme
discipline dans laquelle mille hommes obissent an commandement
d'un seul. Evidemment il conservait l'espoir que les vnements qui
allaient se passer tourneraient  son avantage. Une autre fois il dit
 M. Waldmeier: Nous avons une prophtie dans le pays qui dit qu'un
roi europen doit se rencontrer avec un roi abyssinien, et que, aprs
cela, un roi rgnera en Abyssinie, plus grand qu'aucun autre qui y ait
jamais rgn. Cette prophtie est sur le point de s'accomplir, mais je
ne sais si je sois le roi dsign ou si ce sera un autre.

Nous fmes trs-heureux en recevant toutes ces nouvelles; nous avions
toujours pens qu'il connaissait le dbarquement de nos troupes; mais
comme il n'avait jamais fait mention de ce fait nous tions dans le
doute  cet gard, et nous craignions sa premire colre lorsqu'il
apprendrait cet vnement.

Le 15 fvrier une lettre du commandant en chef, adresse  Thodoros,
nous fut remise par le dlgu qui en avait t charg, parce qu'il
redoutait de la remettre  main propre. Cela nous mettait dans une
position difficile. Cependant, en ce qui concerne la traduction en
amharie, il valait mieux qu'elle ne ft pas arrive entre les mains
de Thodoros, attendu que sur plusieurs points trs-importants, cette
traduction avait, dans une autre circonstance, donn un sens tout
diffrent de l'original. J'tais tout rjoui du langage plein de
fermet du commandant.

La lettre tait aussi ferme que polie, et je me sentais heureux et
fier, mme dans ma captivit, qu'un gnral anglais et enfin dchir
le voile de fausse humilit qui trop longtemps avait obscurci le gnie
fier et intrpide de l'Angleterre. Nous nous sentions fortifis par
la conviction que l'heure avait sonn o le droit prvaudrait sur
l'injustice, et o l'impitoyable despote qui avait agi  notre gard
avec tant de perfidie, allait enfin recevoir le juste salaire de son
iniquit.

Vu les dernires nouvelles que nous avions reues du camp imprial,
nous craignmes que Thodoros voult se venger sur nous de tous
ses dsappointements et se mit en fureur eu voyant tous ses plans
renverss par le dbarquement de notre arme; c'est pourquoi nous
dcidmes de garder le document important qui nous tait tomb
accidentellement entre les mains. Il pouvait nous servir comme une
arme dfensive toute puissante, dans le cas o un changement aurait
lieu dans la conduite que Thodoros avait adopte, depuis que nous
avions appris l'arrive des hommes envoys pour effectuer notre
dlivrance. Nous connaissions trop bien l'empereur pour n'avoir pas 
craindre constamment.

La conduite pacifique de Thodoros ne pouvait pas durer longtemps. Les
habitants du Dalanta, confiants dans ses promesses, et dsireux de lui
prouver leur dvouement, firent tout ce qui tait en leur pouvoir,
charriant ses provisions  l'Amba, ou travaillant sur ses routes sous
sa direction. La fidlit avec laquelle il avait gard sa parole
vis--vis des habitants du Dalanta dcida d'autres districts du
voisinage  lui envoyer des dputations pour implorer leur pardon, lui
offrant de payer un tribut et de lui fournir des approvisionnements,
s'il voulait leur accorder les mmes faveurs qu'an peuple du Dalanta.
Si Thodoros avait t sage, il avait l une excellente occasion de
regagner une portion de ce royaume qui lui chappait; et s'il et
toujours t fidle  sa parole, toutes les provinces l'une aprs
l'autre, dgotes de la pusillanimit de leurs chefs de rvolte,
seraient venues se remettre sous son joug. Mais l'empereur tait trop
amateur de razzias et d'ailleurs, selon son opinion, les paysans ne
lui fournissaient pas assez de vivres. Comme il n'ignorait pas que le
district tait excessivement riche en grain et en btail, insouciant
de son vritable intrt, le 17 fvrier il donna l'ordre  ses soldats
d'aller fouiller les maisons des paysans.

Pris  l'improviste, un trs-petit nombre d'entre eux cherchrent 
rsister. Thodoros russit donc an del de son attente: grains et
bestiaux affluaient an camp; et afin d'conomiser ses provisions,
Thodoros autorisa les habitants de Gondar, qui taient encore avec
lui,  s'en aller vivre o bon leur semblerait, avec leurs femmes et
leurs enfants, y compris les soldats et les chefs fugitifs. Depuis son
dpart de Checheo, il avait organis une bande de pillards compose
uniquement des femmes les plus fortes et les plus hardies de son camp:
Thodoros tait tout rjoui de leur air martial, et l'une d'elles
ayant tu un chef infrieur et lui ayant apport le sabre de son
adversaire, il en fut tellement enchant, qu'il lui donna un
commandement et lui offrit un de ses pistolets. Nous connaissions
assez le caractre de l'empereur pour savoir que si une fois encore
il se remettait au pillage et au massacre, il perdrait aussitt cette
politesse, cette amnit qu'il nous avait montre dans ces derniers
temps, et que probablement le dbarquement de nos troupes changerait
ses dispositions  notre gard. Nous ne fmes donc pas tonns
d'entendre dire qu'il s'tait pris de querelle avec les Europens qui
se trouvaient encore auprs de lui. Il est probable aussi que vers
cette poque quelque copie du manifeste du commandant envoye aux
diffrents chefs, lui tait tombe entre les mains, attendu qu'on
l'a retrouve parmi ses papiers aprs sa mort. Sans cela on ne
comprendrait pas le motif de son changement soudain. Sans aucune autre
raison il commena  suspecter ses ouvriers, et tout en leur ordonnant
de se tenir prts  travailler pour lui, pendant plusieurs jours il ne
leur permit pas de se rendre  leur ouvrage.

Un jour, M. Waldmeier en rentrant pour prendre son repas du soir, se
mit  causer avec un espion de l'empereur, sur la marche de l'arme
anglaise. M. Waldmeier entre autres choses, lui dit que ce serait
un acte de sagesse de la part de Sa Majest de se rendre favorable
l'Angleterre, attendu qu'il ne comptait pas un seul ami dans toute
l'Abyssinie. L'officier s'tant ht de rapporter cette conversation 
Thodoros, celui-ci entra dans une grande colre et ft appeler tous
les Europens; pendant quelques instants sa fureur fut si grande,
qu'il ne put parler, et qu'il allait et venait regardant avec des yeux
ardents ces pauvres trangers et tenant son pe  la main d'une faon
menaante.  la fin il s'arrta devant M. Waldmeier, et l'interpella
dans des termes insolents: Qui tes-vous? chien que vous tes. Rien
qu'un ne, un misrable venu d'un pays loign pour tre mon esclave,
que j'ai pay et nourri des annes? Que pouvez-vous comprendre, vous,
mendiant,  mes affaires? Est-ce que vous prtendez m'enseigner ce que
je dois faire? Un roi vient pour s'entendre avec un roi. Est-ce que
vous comprenez quelque chose  cela? Puis il se jeta sur le sol et
lui dit: Prenez mon pe et tuez-moi; mais ne me dshonorez pas, M.
Waldmeier tomba alors  ses pieds et lui demanda pardon; l'empereur se
leva mais refusa son pardon, puis l'avant fait relever  son tour, il
lui ordonna de le suivre.

Le 18 fvrier Thodoros tablit son camp sur le plateau du Dalanta,
et le lendemain les chefs de l'Amba, avec leur tlescope, pouvaient
suivre une partie de l'arme en marche sur la route qui descend
jusqu'an Bechelo. Thodoros avait captur environ un millier de
prisonniers lorsqu'il avait dvast le Dalanta, et c'taient ces
hommes qui, accompagns d'une forte escorte, marchaient vers le
Bechelo; mais ils taient  peine  mi-chemin, que l'empereur leur fit
dire de retourner dans leur province.

Pendant quelque temps encore les communications entre l'Amba et le
camp furent interrompues. Les quelques chefs et les soldats qui
taient rests  Magdala, ne voyaient pas sans crainte ce dernier acte
de trahison de la part de leur matre, car cela ne prsageait rien de
bon pour eux malgr les privations qu'ils avaient eu  supporter, dans
l'accomplissement des charges dont ils avaient t investis. Nous
emes beaucoup de peine  trouver des messagers qui voulussent
traverser la valle du Bechelo  cause de l'tat de trouble du pays,
depuis le pillage du Dalanta. Les nouvelles qu'ils nous apportrent
taient assez bonnes. Sa Majest s'tait rconcilie avec M. Waldmeier
et traitait de nouveau ses ouvriers avec gard et douceur. Cependant
Thodoros ne les avait pas encore autoriss  aller travailler, et
ils couchaient tous ensemble dans une tente voisine de la sienne,
prcaution  laquelle il avait renonc pendant quelque temps. Il
causait souvent, soit avec ses soldats, soit avec les Europens, de
l'arrive de nos troupes; parfois il tmoignait le dsir de se battre
avec elles, tandis que d'autres fois il avait des paroles tout  fait
conciliantes. Il avait parl de nous en dernier lieu avec duret;
mais contrairement  son habitude il ne parlait plus de M. Stern avec
colre. Il mentionnait souvent une lettre de Madame Flad, qui l'avait
grandement offens quelques annes auparavant. Cette dame y faisait
allusion  l'invasion probable des Anglais et des Franais, et
ajoutait qu'elle ne croyait pas que Thodoros en prouvt de la
crainte. Celui-ci disait alors: Madame Flad a raison: ils approchent,
et je ne les crains pas.

Le 14 mars, Sa Majest suivie de tous ses chariots, ses canons, ses
mortiers, arriva dans la valle du Bechelo. D'aprs une lettre que
nous remes de M. Flad, il paraissait que Sa Majest avait grande
hte d'arriver  Magdala. Les Europens taient toujours traits
convenablement, mais strictement surveills jour et nuit. Evidemment
l'empereur recevait des informations exactes de ce qui se passait dans
le camp britannique. Il dit une fois  M. Waldmeier, en qui il avait
plus de confiance qu'en personne: Par la charit et par l'amiti ils
auraient obtenu de moi tout ce qu'ils aurait voulu; mais ils viennent
avec d'autres dispositions et je sais qu'ils ne m'pargneront pas. Eh
bien, j'en ferai un grand carnage et puis je mourrai.

Le 16 il dpcha un envoy  l'Amba pour annoncer  ses gens la bonne
nouvelle de son approche et nous envoyer ses salutations. M. Bassani
aussitt lui crivit pour le fliciter de ses succs. M. Rassam
certainement mrite des loges quant aux efforts constants qu'il a
faits, pour faire natre chez Thodoros cette amiti que notre consul
ressentait  l'gard de ce souverain, et afin de le convaincre de la
sincre admiration et du profond dvouement que le temps n'avait pas
affaiblis, et que mme la captivit et les chanes ne purent
dtruire. La position officielle de M. Rassam l'avait plac bien plus
avantageusement que les autres prisonniers  la cour d'Abyssinie, elle
lui permettait de se faire des amis de tous les dlgus royaux, et de
tout le personnel spcialement attach  Sa Majest; aussi, soit an
camp, soit  l'Amba, tons n'avaient que de bonnes paroles pour lui.
Ne connaissant pas la source des libralits de M. Rassam, les
courtisans, et Sa Majest elle-mme, finirent par croire que M.
Prideaux et moi, tions des tres infrieurs, des individus sans
importance qu'il serait parfaitement absurde de placer sur un pied
d'galit avec l'homme minent, libral et beau parleur, qui seul et
en dehors de toute considration, complimentait Sa Majest.

Thodoros fut si heureux de la lettre de M. Rassam que, de grand
matin, le 18, il expdia M. Flad, son secrtaire et plusieurs
officiers, porteurs d'une lettre pleine d'amitis pour ce consul, afin
d'avertir le chef de l'Amba qu'il et  ter les fers de _son ami_.
Thodoros dans cette lettre  M. Rassam, oubliant sans doute que
plusieurs fois dj il avait fait mention de ses fers, lui disait
qu'il n'avait rien contre lui, et que lorsqu'il l'avait envoy 
Magdala il avait simplement charg ses gens de le surveiller, mais non
de le charger de chanes. Il lui fit passer galement 2,000 dollars,
et lui fit dire qu' cause de l'tat de rvolte du pays il n'avait pu
aller le saluer, et qu'il esprait qu'il voudrait bien accepter, en
mme temps que les dollars, un prsent de cent moutons et de cinquante
vaches. Il n'tait fait mention d'aucun de nous dans cette lettre, et
j'avoue que nous fmes assez fous pour nous sentir fort malheureux de
cela. Probablement que vingt mois de captivit avaient affaibli
aussi bien notre esprit que notre corps, et que dans telle autre
circonstance nous n'y eussions pas seulement pris garde. Au reste,
nous emes bientt oubli cette impression,  la pense que
l'indpendance et la libert allaient tre notre partage ds que le
drapeau britannique flotterait sur notre prison. Il parat que notre
mcontentement avait t remarqu et un espion tait parti aussitt
pour le camp de Sa Majest afin de l'informer que nous avions t
trs-fchs que l'ordre n'et pas t donn de nous ter nos fers.

Le mme soir M. Flad retourna au camp imprial, qui tait dj tabli
sur le penchant de la montagne, an nord du Bechelo. Le lendemain
matin, l'empereur fit appeler M. Flad pour lui demander s'il nous
avait tous vus et si nous paraissions contents. Il s'informa surtout
de M. Prideaux et de moi; M. Flad rpondit  Sa Majest que nous
tions en bonne sant, mais fchs qu'il et fait une diffrence entre
nous et M. Rassam. L'empereur sourit tout le temps de la conversation,
puis il rpondit  M. Flad: J'ai su que lorsqu'on les mit dans les
chanes M. Rassam n'avait absolument rien dit, mais que ces Messieurs
avaient t trs en colre. Je ne suis pas fch contre eux, ils ne
m'ont fait aucun tort; ds que je serai auprs de M. Rassam, je leur
terai aussi leurs chanes.

M. Flad expliqua alors  Sa Majest combien nous avions t dus; que
des gens qui avaient entendu l'ordre apport d'enlever les fers de
M. Rassam, avaient conclu que le consul, le Dr Blanc et M. Prideaux
taient compris dans cette faveur, et avaient aussitt couru pour nous
annoncer le Misciech (bonne nouvelle). Il ajouta que M. Rassam avait
t aussi trs-fch que ses compagnons n'eussent pas le mme sort que
lui, qu'ils lui en avaient demand la raison, mais que ne connaissant
pas les motifs de Sa Majest, il n'avait pu leur rpondre. Thodoros
toujours souriant rpondit: S'il y a seulement un peu d'amiti, tout
ira bien.

Le 25 mars, dans la soire, l'empereur tablit son camp sur le plateau
d'Islamgee. Il avait avec lui ses canons et le monstrueux mortier qui
avait t tran jusqu'au pied de la montagne; et certes 'avait t
un rude travail.

De bonne heure, dans la matine du 26, les prtres de l'Amba et tous
les dignitaires de l'Eglise, portant le dais pompeusement orn,
se rendirent  Islamgee pour fliciter l'empereur de son arrive.
Thodoros les reut avec beaucoup d'affabilit et les renvoya en leur
disant: Retournez chez vous; ayez bon courage; si j'ai de l'argent je
le partagerai avec vous. Vous serez vtus comme moi-mme et je vous
nourrirai de mon bl. Ils taient sur le point de partir lorsqu'un
vieux prtre bigot, qui s'tait toujours montr notre ennemi, se
retournant, s'adressa  Sa Majest dans les termes suivants: Oh! mon
souverain, n'abandonnez pas votre religion! Thodoros tout  fait
surpris lui demanda le motif de son exclamation. Le prtre aussitt
s'cria d'un ton lev et avec vivacit: Vous ne jenez plus, vous
n'observez plus les ftes des saints; je crains que vous ne suiviez
bientt la religion des Franais. Thodoros se tournant alors vers
quelques-uns des Europens qui taient prs de lui, leur dit: Tous
ai-je jamais parl de votre religion? Vous ai-je jamais montr
quelques dsirs de suivre votre croyance? Ils lui rpondirent:
Certainement non. Puis s'adressant aux prtres qui coutaient avec
mcontentement cette conversation, il leur dit: Jugez cet homme.
Les prtres ne se consultrent pas longtemps et ils s'crirent d'un
commun accord: L'homme qui insulte son roi est digne de mort. Les
soldats aussitt se jetrent sur lui, lui dchirrent les vtements et
l'auraient tu sur place si Thodoros n'et modifi le jugement. Il
ordonna qu'on le mit dans les fers, qu'on l'envoyt  l'Amba et que
pendant sept jours il ne lui ft donn nipain ni eau.

Un autre prtre qui, dans une autre circonstance avait aussi insult
Sa Majest fut envoy en prison en mme temps. Ce prtre avait dit
 quelques-uns des espions de l'empereur matre portait trois
_matabs_[26]: l'un parce qu'il tait musulman ayant brl les glises;
le second parce qu'il tait Franais, n'observant plus les jours
de jene; le troisime pour faire croire  son peuple qu'il tait
chrtien.

Le lendemain matin nous fmes veills par le joyeux _elelta_, espce
de cri aigu pouss par le beau sexe en Abyssinie, pour annoncer un
grand et heureux vnement. Dans cette circonstance quelque chose
de plaintif et de tremblant tait ml  ce cri de joie oblig qui
accueillit Thodoros dans l'Amba. Des tapis furent tendus sur
l'espace ouvert devant son habitation, le trne fut apport et
somptueusement par de soie, et le parasol imprial fut dploy pour
protger Sa Majest des rayons brlants du soleil. En voyant tous ces
prparatifs et le grand nombre de courtisans et d'officiers assembls
au-devant de la maison impriale, nous nous attendions  tre appels
bientt pour une assemble semblable  celle de la rconciliation de
Zag. Nous fmes tromps dans notre attente; ce n'tait que pour une
affaire prive que l'empereur avait quitt son camp et avait convoqu
une cour de justice.

Depuis longtemps plusieurs accusations avaient t insinues contre
deux des chefs de l'Amba, Ras Bisawur, et Bitwaddad Damash. Sa
Majest dsirait faire une enqute; elle couta tranquillement les
accusateurs, et ayant galement entendu la dfense, elle demanda
l'opinion des chefs prsents. Ils lui conseillrent d'oublier les
accusations en vertu des bons services antrieurs rendus par les
accuss; ajoutant que toutefois on ne pourrait dsormais avoir
confiance eu eux pour rien. Pas un chef n'avait dsert auparavant,
et un tel fait, disaient-ils, ne peut du reste se produire qu'autant
qu'il y a quelqu'un dans la garnison qui favorise la fuite. De plus
si l'ennemi se prsentait devant l'Amba pendant l'une des absences de
l'empereur, il est probable que ces chefs iraient combattre l'ennemi
au lieu de dfendre la place. L'empereur accepta cette dcision et
dclara qu'il enverrait une nouvelle garnison, et que la garnison
actuelle partirait le mme jour pour le camp. Mais comme les
provisions de grain pouvaient tre un fardeau pour eux, on les
laisserait; il donnerait galement l'ordre aux crivains de faire un
rcit dtaill de tout ce qu'ils avaient dlibr, et pour que la
chose se fit ainsi qu'il l'avait dcid, il les payerait en argent et
garderait le grain. Il fit aussi venir les deux prtres condamns la
veille, les fit mettre en libert, et leur dit qu'il les pardonnait,
mais qu'ils devaient quitter le pays immdiatement. Avant de partir
Thodoros envoya dire  M. Rassam, par Samuel, qu'il avait eu
l'intention d'aller le voir, mais qu'il se sentait trop fatigu; il
ajouta: Vos gens sont tout prs, ils viennent pour vous dlivrer.
Les soldats de la garnison taient fort mcontents de partir, aussi
furent-ils trs-rjouis lorsque le lendemain de bonne heure ils
apprirent que Thodoros avait donn contre-ordre. Il leur pardonnait,
disait-il,  cause de leurs longs et fidles services. Le ras fut mis
 la demi-solde et un nouveau commandant, Bitwaddad Hassanee, fut
envoy pour prendre sa place, tandis que la garnison tait renforce
de quatre cents mousquetaires.

Il est probable que Thodoros dsirait connatre la quantit de bl
que possdait la garnison, car il pouvait en avoir besoin sous peu. Il
est probable aussi que la clmence dont il usa vis--vis des soldats,
tait due  la complaisance avec laquelle ils avaient rempli ses
ordres de pillage; ils taient d'ailleurs bien disposs  son gard vu
l'argent qu'il leur avait distribu peu de temps auparavant.


Note:

[26] Le matab est un cordon de soie bleue, que l'on porte autour du
cou et qui est un signe que l'on appartient  la religion chrtienne
d'Abyssinie.




XIX.


Nous sommes compts par le nouveau gouverneur et obligs de dormir
tous dans la mme hutte.--Seconde visite de Thodoros  l'Amba.--Il
fait appeler M. Rassam et donne l'ordre que M. Prideaux et moi soyons
dlivrs de nos chanes--L'opration dcrite.--Notre rception
par l'empereur.--On nous envoie visiter le _Sbastopol_ arriv 
Islamgee.--Conversation avec Sa Majest.--Les prisonniers encore
enchans sont dlivrs de leurs fers.--Thodoros ne peut voler ses
propres bestiaux.

Le 28 mars, nous tous,  l'exception de M. Rassam, fumes appels et
placs en ligne pour tre compts par le nouveau ras; pais, environ
vers les dix heures du soir, comme nous tions  nous dshabiller,
Samuel vint nous informer qu'il avait reu des ordres pour nous
entasser tous, except H. Rassam, dans une mme hutte pour cette nuit;
toutefois comme aucune d'elles n'tait assez spacieuse, il avait
obtenu que nous en eussions deux. M. Cameron, M. Rosenthal et
M. Kerans furent placs ensemble et quatre misrables de triste
apparence, tenant toute la nuit des chandelles allumes, furent posts
de chaque ct de la porte pour prvenir toute vasion. Samuel et deux
chefs dormirent dans la mme chambre que M. Rassam et j'ai toujours
souponn que Samuel cette fois tait l plutt comme prisonnier que
comme gardien.

Nous dormmes fort peu, nous nous attendions  un changement
quelconque dans la matine. Dix ou quinze soldats, les plus grands
sclrats du camp, avaient t ajouts  notre garde de jour, et nous
fmes encore plus inquiets lorsque, dans la matine du lendemain,
nous apprmes que Thodoros avait fait savoir qu'il viendrait dans le
courant de la journe pour passer en revue la garnison.

Environ vers trois heures de l'aprs-midi quelques-uns de nos
domestiques se prcipitrent dans notre tente pour nous dire que
Thodoros venait d'arriver  l'Amba et qu'il paraissait un peu ivre.
Un instant aprs M. Flad arriva porteur d'un message pour M. Rassam de
la part de l'empereur, l'informant que si Sa Majest avait le temps
en sortant de l'glise elle le ferait appeler. Une tente en flanelle
rouge, emblme de la royaut, fut dresse aussitt et des tapis furent
tendus tout autour. Mais lorsque Thodoros sortit de l'glise il
tait dans une grande colre; il saisit un prtre par la barbe et lui
dit: Vous dites que je veux changer de religion; avant que personne
puisse m'engager  le faire, je me couperai la gorge. Il jeta ensuite
son pe sur le sol avec violence, gesticula, insulta l'vque, en un
mot se conduisit tout  fait comme un homme ivre ou un fou. Il appela
M. Meyer qui se tenait  quelque distance, et lui commanda d'aller
auprs de M. Rassam pour lui dire de sa part: Vos troupes arrivent.
Je vous ferai mettre dans les fers  cause de cela. Je n'ai pas obtenu
ce que je voulais. Tenez auprs de moi avec le mme vtement que vous
portiez auparavant.

Nous tions tous trs-craintifs an sujet de cette entrevue, Thodoros
tant dans de trs-mauvaises dispositions; toutefois tout se passa
bien. Aussitt que M. Rassam s'approcha de la tente impriale,
Thodoros alla  sa rencontre, lui toucha la main et le pria de
s'asseoir. Il lui dit alors: Je ne vous dirai pas que je n'ai pu
apporter mon trne puisque vous savez qu'il est  Magdala, mais par
gard pour mon amie la reine d'Angleterre que vous reprsentez auprs
de moi, je dsire tre assis sur le mme tapis que vous. Au bout d'un
instant il dit  M. Rassam: Ces deux personnes qui sont venues avec
vous ne sont ni mes amis ni mes ennemis, mais si vous voulez rpondre
d'elles, je ferai ouvrir leurs chanes. M. Rassam se leva et lui dit:
Non-seulement je rponds de ces personnes; mais si elles faisaient
quelque chose qui dplt a Votre Majest, ne dites pas, c'est M. Blanc
ou M. Prideaux qui l'a fait, mais dites que c'est moi. Thodoros
alors dit  M. Rassam d'envoyer deux personnes pour donner l'ordre
qu'on nous dlivrt de nos chanes, et comme Sa Majest insista, M.
Bassam nomma M. Flad et Samuel.

Nos serviteurs ayant entendu cet ordre coururent au-devant de M. Flad
pour nous annoncer l'heureuse nouvelle. A l'arrive de M. Flad et de
Samuel on nous conduisit dans la demeure de M. Rassam o M. Flad nous
fit de la part de Sa Majest la communication suivante: Vous n'tes
ni mes amis ni mes ennemis. Je ne sais qui vous tes. Je vous ai
chargs de chanes parce que j'en avais fait autant  M. Rassam;
maintenant je vous dlivre de ces chanes parce que ce dernier veut
bien rpondre de vous. Si vous prenez la fuite ce sera une honte pour
vous et pour moi.

Aprs cela on nous ft asseoir; un coin de fer fut enfonc  l'endroit
o les anneaux se rejoignaient, et lorsque l'espace intermdiaire fut
jug suffisant, trois ou quatre anneaux de fortes courroies de cuir
furent passes an dedans du fer et l'on nous fit placer l'une de nos
jambes sur une grande pierre apporte l tout exprs. De chaque ct
un grand bton fut fix dans les boucles de cuir et cinq ou six hommes
se mirent  marteler de toute leur force se servant de la pierre comme
point d'appui. Les courroies tirant les anneaux de fer, petit  petit
les chanons s'ouvrirent jusqu' ce que l'espace fut assez grand pour
passer le pied.

La mme opration se fit sur l'autre jambe, Il fallut environ une
demi-heure pour ouvrir mes chanes et un peu plus de temps pour ouvrir
celles de M. Prideaux. Bien que trs-heureux  la perspective d'avoir
le libre usage de nos membres, toutefois l'opration qu'il nous avait
fallu souffrir avait t rude. Comme nous tions en faveur, les
soldats firent bien tout ce qu'ils purent pour ne pas nous blesser,
cependant la douleur tait parfois intolrable, car de temps en temps
le point d'appui manquant et les anneaux glissant sur la cheville, la
pression tait si forte qu'il nous semblait que notre jambe ft mise
en pices.

Nous nous mmes aussitt  marcher. Nos jambes nous paraissaient aussi
lgres que des plumes, mais nous ne savions plus les guider, nous
vacillions comme un homme ivre; si nous venions  rencontrer une
petite pierre nous levions involontairement le pied  une hauteur
ridicule. Pendant plusieurs jours nos membres furent endoloris et le
plus lger exercice tait suivi d'une grande fatigue.

Thodoros ayant tmoign le dsir que nous lui fussions prsents en
uniforme, nous nous habillmes aussitt que nous fmes libres. Comme
j'avais t le premier dbarrass de mes fers, j'tais prt lorsque
M. Prideaux entra; mais il tait  peine dlivr, et il prenait ses
vtements pour s'habiller, que messages sur messages furent envoys
par Thodoros pour nous faire hter.

Connaissant l'humeur changeante de leur matre, tous les chefs
prsents, Samuel, les gardes, interpellaient continuellement M.
Prideaux par un: Htez-vous, htez-vous! Agit, et depuis des mois
ayant perdu l'habitude des vtements civiliss, et de plus, incapable
de diriger promptement ses pieds, dans sa prcipitation il dchira
ses pantalons d'uniforme en deux endroits. Mais personne ne voulant
attendre plus longtemps nous dmes partir. Heureusement que nous
avions quelques pingles sous la main; et que le chapeau faisant
office d'cran, l'accident fut cach, sinon rpar. A notre arrive
dans la tente impriale, Sa Majest, aprs nous avoir cordialement
salus, nous dit.

Je vous ai enchans parce que votre peuple croyait que je n'tais
pas un roi puissant; maintenant que vos matres vont arriver je vous
ai relchs pour leur montrer que je n'ai pas peur. Ne craignez rien;
Christ m'est tmoin et Dieu sait, que je n'ai rien dans mon coeur
contre vous trois. Vous tes venus dans mon pays connaissant la
conduite du consul Cameron. Ne craignez pas, il ne vous arrivera rien.
Asseyez-vous.

Lorsque nous fmes assis, il commanda qu'on nous servt du tej, et se
mit  causer avec M. Rassam. Entre autres choses il lui dit: Je suis
comme une femme en travail d'enfantement, je ne sais si ce sera un
avortement, une fille ou un garon; j'espre que ce sera un garon.
Quelques hommes meurent, quand ils sont jeunes, d'autres  la fleur de
leur ge, d'autres dans la vieillesse, quelques-uns sont prmaturment
retranchs; quant  ma fin, Dieu seul la connat. Il prsenta ensuite
son fils  M. Rassam. Il lui demanda si nous avions des tapis, si
notre demeure tait confortable: M. Rassam lui ayant rpondu que grce
 sa protection nous avions tout ce que nous dsirions, et que Sa
Majest serait contente si elle voyait la gentille habitation que
nous occupions. Thodoros levant les yeux an ciel lui dit: Mon
ami, croyez-moi, mon coeur vous aime; demandez-moi tout ce que vous
voudrez, mme ma propre chair, et je vous le donnerai.

Sa Majest pendant tout le temps de l'entrevue, fut trs-polie;
Thodoros nous parut enchant des rponses de M. Rassam et rit 
coeur joie plus d'une fois. Lorsque nous le quittmes il nous fit
accompagner  nos tentes par son fils et quelques-uns des Europens.

J'ai entendu dire par deux des Europens qui taient prsents,
qu'avant, comme pendant notre entrevue, Thodoros s'tait montr plus
cordial et plus doux que jamais. Tandis qu'on nous tait nos fers, il
eut une conversation avec M. Rassam. Entre autres choses il lui dit:
M. Stern m'avait bless, mais il faudrait qu'il arrivt bien des
choses avant que je le blessasse, lui. Il lui dit encore: Je me
battrai; vous pourrez voir mon corps tendu sans vie et vous direz
alors: Voil un homme mchant qui m'a dshonor moi et les miens, et
peut-tre que vous ne m'ensevelirez pas.

Aprs qu'il nous eut quitts, Thodoros passa en revue ses troupes et
leur parla de nous: Quoi qu'il arrive, je ne tuerai pas ces trois-l;
ce sont des dlgus; mais parmi ceux qui arrivent, et aussi parmi
ceux qui sont ici, j'ai des ennemis; ceux-l je les tuerai s'ils
m'insultent. Comme il passait la porte pour retourner  son camp, il
appela le ras et lui dit: M. Rassam et ses compagnons ne sont pas
prisonniers; ils peuvent s'amuser et courir; surveillez-les des yeux
seulement.

Cette nuit-l nous n'emes aucun garde dans l'intrieur de notre
chambre, ils dormirent dehors. Nous n'abusmes point de la permission
de nous promener dans tout l'Amba, nous restmes tranquillement dans
notre enceinte.

En arrivant  son camp, Thodoros rassembla ses gens et leur dit:
Vous avez appris que les hommes blancs venaient pour me battre; ce
n'est point un faux bruit, c'est la vrit. Un soldat tant sorti des
rangs, s'cria: Il n'en sera pas ainsi, mon roi, nous les battrons.
Thodoros regarda cet homme et lui dit: Vous tes fou! vous ne savez
ce que vous dites. Ces gens out de grands canons, des lphants, des
fusils, des mousquets sans nombre. Nous ne pouvons nous battre contre
eux. Vous croyez que nos mousquets sont bons: s'il en tait ainsi, ils
ne nous les vendraient pas. J'aurais pu mettre  mort M. Rassam, parce
qu'il a appel ses soldats contre moi. Je ne lui ai fait aucun tort:
il est vrai que je l'ai charg de chanes, mais c'est votre faute 
vous, gens de Magdala, vous auriez d me donner de meilleurs conseils.
Je pourrais le tuer, mais ce n'est qu'un homme; et puis ceux, qui
arrivent me prendraient mes enfants, ma femme, mes trsors et me
tueraient ainsi que vous.

Le lendemain matin, 30, un message fut envoy aux ouvriers europens
demandant qu'ils vinssent travailler pour l'empereur, attendu qu'il
y avait encore bien des rochers  franchir. En partant pour aller
travailler on leur enleva les chanes des pieds, ou les enchana deux
 deux par les mains, et ils furent conduits ainsi an camp. Une tente
fut dresse pour eux, et  leur arrive on leur donna du tej, de la
viande et du pain, de la part de Sa Majest.

Nous ne nous flattions pas plus qu'il ne fallait de la bonne rception
que venait de nous faire l'empereur; sachant comme il changeait
subitement de dessein, et que souvent mme il tmoignait une grande
amiti, tout en avant an fond l'intention de maltraiter et de mettre
 mort ses pauvres dupes. Cependant nous tions assez heureux et nous
avions assez de courage, sachant que la fin tait proche; nous avions
tout remis entre les mains de Dieu, et nous esprions que tout irait
bien.

Le 1er avril nous apprmes que la veille Thodoros s'tait enivr et
avait beaucoup bavard. Vers dix heures du matin un grand nombre de
soldats arrivrent en toute hte du camp. (Ces mouvements brusques des
soldats nous dplaisaient toujours.) Mais an lieu de se diriger vers
notre enceinte, ainsi que nous l'avions craint, ils allrent dans
la direction des magasins, et bientt aprs nous les vmes passer
revenant sur leurs pas et portant les canons que Thodoros avait
sur la montagne, la poudre, les balles, etc. Nous supposmes que
l'empereur avait dcid de dfendre Slassi, ou qu'il avait envoy
prendre ses armes parce qu'il avait l'intention, c'tait l'opinion
gnrale, de faire un grand dploiement de forces.

Le 2 au matin, quelques chefs furent envoys par l'empereur pour nous
informer que Sa Majest nous ordonnait de partir immdiatement pour
Islamgee. D'aprs ce que nous connaissions de l'humeur changeante de
Thodoros, nous ne savions ce qui nous attendait, si ce serait une
bonne rception, un emprisonnement ou pis encore; mais comme nous n'y
pouvions rien, nous nous habillmes, et, accompagns des chefs, nous
quittmes nos huttes, peut-tre pour ne plus les revoir, et nous
descendmes an camp situ an pied de la montagne. C'tait pour la
premire fois, except le jour o l'on nous dlivra de nos chanes,
que nous sortions de notre enceinte. Nous n'avions qu'une ide
imparfaite de l'Amba, et nous fmes tonns de le trouver si grand.
L'espace compris entre les portes tait plus vaste, le passage sur
la pente de l'Amba tait plus abrupt et plus large que nous ne nous
l'tions imagin d'aprs nos souvenirs de vingt et un mois.

Nous trouvmes Thodoros assis sur un monceau de pierres,  environ
vingt mtres au-dessous d'Islamgee,  ct de la route que l'on venait
de terminer et sur laquelle on allait traner les canons, les mortiers
et les fourgons. Du lieu qu'il s'tait choisi il pouvait voir toute
la route jusqu'an pied d'Islamgee o tous ses gens travaillaient avec
ardeur  attacher de longues courroies de cuir aux fourgons, et,
sous la direction des Europens, arrangeaient tout pour l'ascension.
L'empereur tait vtu trs-simplement, la seule diffrence qu'il y et
dans ses vtements entre lui et ses officiers placs  dix mtres plus
loin, consistait dans la soie avec laquelle tait brod son shama;
il tenait une pe dans sa main et deux pistolets pendaient  sa
ceinture. Il nous accueillit cordialement et nous fit asseoir derrire
lui. Il nous donnait l une grande preuve de confiance, qu'il n'aurait
certainement pas accorde  son plus cher ami abyssinien; car nous
n'aurions en qu' lui donner soudainement une pousse et il et roul
an fond du prcipice.

La route qui avait t faite pour monter la cte d'Islamgee tait
large mais trs-rapide, et la pente moyenne tait d'un mtre sur
trois;  mi-chemin elle tournait  angle droit, et nous avions de
srieuses craintes pour ce bout de route  cause des lourds fourgons
qu'il fallait y faire passer.  notre arrive l'empereur nous parla
peu tant trs-occup  regarder les fourgons au bas de la cte; mais
ds que le plus lourd mortier fut en vue, il nous le montra et demanda
 M. Rassam ce qu'il en pensait. Nous admirmes tons la lourde pice,
et M. Rassam, aprs avoir compliment Sa Majest sur ce travail
important, ajouta que sous peu nos concitoyens auraient le plaisir de
l'admirer comme nous. Samuel qui tait notre interprte en ce moment,
devint tout ple, mais comme l'empereur comprenait un peu l'arabe, il
fut oblig de traduire exactement la pense de M. Rassam, bien que
cela le contrarit Thodoros sourit et envoya Samuel dire  M.
Waldmeier que M. Rassam avait dit vrai. Quelques minutes plus tard Sa
Majest s'tant leve, nous nous levmes aussi, et M. Rassam lui dit
par l'intermdiaire de Samuel, que pour rjouir tout  fait son coeur,
il le suppliait d'tre assez aimable pour dlivrer de leurs fers ses
compagnons rests enchans  l'Amba. Pour le coup non-seulement
Samuel plit, mais il secoua la tte refusant de parler d'an tel
sujet. M. Rassam alors rpta sa requte et sur un ton de voix plus
lev, ce qui fit que Thodoros, ayant cherch l'interprte autour
de lui, Samuel fut oblig de remplir son office. Sa Majest parut
mcontente et mme un peu ennuye; mais au bout d'un instant elle
donna l'ordre  quelques hommes de sa suite, ainsi qu' Samuel, de
partir pour l'Amba afin de faire dlivrer les cinq Europens qui
taient encore dans les fers.

L'empereur ensuite alla se promener au-dessous de l'angle que formait
la route et dirigea le rude travail occasionn par le transport de si
lourdes masses sur un plan inclin. Il nous envoya de l'autre ct du
chemin, o nous pouvions bien embrasser toute la scne, et ordonna 
plusieurs de ses premiers officiers de nous surveiller. Nul mieux que
Thodoros n'et pu diriger une si difficile opration; les courroies
de cuir ayant dj beaucoup servi, cassaient toujours et nous
craignions  chaque instant que quelque accident n'arrivt, et qu'an
dernier moment le lourd mortier _Sbastopol_ ne roult an fond de
l'abme. Nous nous reprsentions alors quelle serait la colre de
Sa Majest; et notre proximit de sa personne nous faisait prier
intrieurement que rien de semblable n'arrivt. Nous tions bien
placs pour voir l'opration: Thodoros se tenant sur un fragment de
rocher en saillie, pench sur son pe, envoyait  chaque instant son
aide de camp avec des instructions pour ceux qui dirigeaient les cinq
ou six cents hommes attels aux courroies. Parfois lorsque le bruit
tait trop grand ou qu'il avait besoin de donner quelque instruction
gnrale, il n'avait qu' lever la main et aussitt tout bruit
cessait an milieu de cet essaim d'ouvriers, et la voix claire de
Thodoros se faisait seule entendre dans ce profond silence produit
par un seul geste de l'empereur.

Enfin le lourd mortier atteignit le plateau d'Islamgee. Nous nous
btmes de rejoindre Sa Majest pour la fliciter sur l'achvement de
sa grande entreprise, Thodoros nous engagea alors  mieux examiner
cette forte pice. Sautant aussitt sur le fourgon, nous l'admirmes
beaucoup, exprimant en mme temps  haute voix notre tonnement et
notre plaisir aux spectateurs. Sa Majest tait videmment enchante
des loges que nous donnions  son oeuvre favorite. Il nous engagea 
nous asseoir prs de lui sur le bord du plateau d'Islamgee, tandis que
l'on achverait d'amener les antres canons et les autres fourgons. Le
travail considrable qu'il avait fallu pour traner le _Sbastopol_ du
poids de seize mille livres, bien que quelques autres canons fussent
encore assez lourds, fit considrer le restant de l'opration comme un
jeu d'enfant, et quoique prsente Sa Majest n'intervint plus.

Nous demeurmes encore avec l'empereur plusieurs heures  causer
tranquillement et amicalement. Comme le soleil devenait de plus en
plus chaud, Sa Majest insista pour que nous nous couvrissions la
tte, et au bout de quelques instants M. Bassam ayant demand la
permission d'ouvrir son parasol, non-seulement il l'y autorisa, mais
voyant que je n'en avais pas il envoya prendre le sien par l'un de ses
serviteurs, l'ouvrit et mle fit passer. Il nous parla de toutes
les difficults qu'il avait rencontres et comment les paysans lui
refusaient absolument leur concours. Il nous dit: J'ai t oblig
d'ouvrir mes chemins et de traner mes fourgons pendant le jour, et
de ravager le pays pendant la nuit, mes gens n'ayant rien  manger.
Toute la contre, disait-il, tait en rbellion. Lorsqu'on parvenait
 s'emparer de quelqu'un de sa suite, immdiatement on le mettait 
mort; en retour quand il faisait quelque prisonnier, il les
brlait vivants pour venger les siens. Il nous disait cela le plus
tranquillement du monde, comme s'il avait fait la chose la plus juste.
Ensuite il nous demanda le nombre de nos troupes, de nos lphants, de
nos fusils, etc., etc. M. Rassam lui dit tout ce que nous savions; que
douze mille hommes de troupes avaient dbarqu, mais que cinq ou six
mille seulement s'avanaient sur Magdala; et il ajouta: Mais tout se
passera pacifiquement. Thodoros lui dit: Dieu seul le sait: Il y
a quelque temps, lorsque les Franais entrrent dans le pays sous le
rgne de ce voleur Agau Ngoussi, je marchai promptement contre eux,
mais ils prirent la fuite. Croyez-vous que je ne fusse pas all  la
rencontre de vos troupes et que je ne leur eusse pas demand ce qu'ils
venaient faire dans mon pays? Mais comment le puis-je? Vous avez va
toute mon arme et, nous montrant l'Amba, voil tout mon empire. Mais
je les attendrai ici, et aprs cela, que la volont de Dieu soit
faite.

Il nous parla ensuite de la guerre de Crime, du dernier diffrend
survenu entre la Prusse et l'Autriche, des fusils  aiguille, et
nous demanda si les Prussiens avaient fait prisonnier l'empereur
d'Autriche, ou s'ils s'taient empars de son pays. M. Rassam lui dit
que les fusils  aiguille, par la promptitude de leurs coups, avaient
dcid la victoire en faveur des Prussiens; que la paix ensuite
ayant t conclue, l'empereur d'Autriche avait d compter une large
indemnit, et qu'une partie de son territoire avait t annexe  la
Prusse, tandis que ses allis avaient perdu leurs Etats. Sa Majest
couta avec beaucoup d'attention; mais quand on lui dit que seulement
cinq mille hommes approchaient de Magdala, le pli de fiert de ses
lvres exprima combien il sentait l'humiliation de sa position
actuelle, que si peu d'hommes fussent considrs comme suffisants pour
le vaincre. Il nous parla ensuite de ses anciens griefs contre MM.
Cameron, Stern et Rosenthal. Mais il ajouta: Vous ne m'avez fait
jamais aucun tort. Je sais que vous tes de grands hommes dans votre
patrie, et je suis trs-fch de vous avoir maltraits sans cause.

Lorsque le dernier fourgon eut t mis en place, Thodoros se leva et
nous invita  le suivre; nous marchmes  quelques mtres derrire
lui, et lorsque Samuel, qui tait all donner des ordres  l'effet de
nous dresser une tente, fut de retour, l'empereur nous fit, par son
intermdiaire, plusieurs questions touchant l'paisseur de son gros
mortier, la charge qu'il fallait, etc. A toutes ces questions, M.
Rassam rpondit qu'il n'tait qu'un employ civil, et qu'il ne savait
rien de ces choses. Alors il s'adressa  moi, mais M. Rassam lui ayant
dit encore que je n'avais tudi que la mdecine, ds lors il cessa
ses questions, nous conduisit  la tente prpare pour nous, et
nous ayant souhait une bonne aprs-midi, il se retira. Un djeuner
abyssinien nous fut servi; du tef et quelques plats et des gteaux
europens, que Madame Waldmeier avait prpars d'aprs les ordres de
l'empereur, nous furent envoys pour tre distribus entre nous. Peu
d'instants plus tard, M. Waldmeier et Samuel furent appels.

On aurait dit que dj Thodoros avait trop bu, tant il parlait avec
volubilit, s'informant pourquoi il n'avait reu aucun avertissement
du dbarquement de nos troupes, et si ce n'tait pas l'usage qu'un roi
avertt un autre roi lorsqu'il envahissait son pays, etc. Lorsque M.
Waldmeier et Samuel revinrent, ils avaient l'air trs-alarms, comme
s'il tait rare de voir Thodoros plein d'affabilit le matin, et puis
le soir, lorsqu'il avait bu, maltraitant ceux qu'il avait caresss
quelques instants auparavant! Samuel et M. Waldmaier furent de nouveau
appels. Thodoros alors accusa beaucoup Samuel, lui disant qu'il
avait plusieurs griefs contre lui, mais qu'il laissait ce compte 
rgler pour un autre jour; puis il lui ordonna de nous ramener dans le
fort, donna ses ordres pour que nous eussions trois mules, et ajouta
que le nouveau commandant de l'Amba, ainsi que l'ancien, devaient nous
escorter. Il dit  M. Waldmeier: Dites  M. Rassam qu'un petit feu de
la grosseur d'un pois, s'il n'est pris  temps, peut causer une grande
catastrophe. C'est  M. Rassam  l'teindre avant qu'il ne prenne de
l'extension. Nous fmes bien aise de retourner sains et saufs dans
notre ancienne prison, et heureux de voir nos compagnons libres de
leurs fers, l'air content et pleins d'esprance.

Le lendemain matin, M. Rassam fit demander  l'empereur qu'il voult
bien lui accorder la permission d'informer le commandant en chef de
l'arme britannique, des bonnes dispositions de Sa Majest vis--vis
des Europens en son pouvoir; mais Thodoros rpondit qu'il ne
dsirait pas qu'on lui crivt, attendu qu'il n'avait pas dlivr les
captifs de leurs fers par un sentiment de crainte, mais simplement par
pure amiti pour M. Rassam.

Comme Thodoros, en maintes circonstances, avait exprim son
tonnement de n'avoir reu aucune communication du commandant en
chef, nous pensmes qu'il serait bon de prier Sir Robert Napier, par
l'intermdiaire de nos amis, d'envoyer one lettre polie  l'empereur,
pour l'informer du motif de l'expdition. Nous fmes savoir  Sir
Napier que la lettre qu'il avait adresse  Thodoros avant le
dbarquement avait t garde par M. Rassam; et que, plus tard,
l'_ultimatum_ envoy par lord Stanley, dnonant notre intervention
arme, tait tomb encore entre les mains de M. Rassam, et qu'an lieu
de remettre cette pice  l'empereur, notre ami l'avait anantie.

Les cinq Europens, savoir: M. Staiger et ses amis, furent chargs de
faire des boulets pour les canons de Sa Majest; mais comme aucun des
Europens ne voulut rpondre d'eux, tous les soirs, ils avaient les
mains enchanes, et, le jour suivant, on enlevait leurs fers pour le
travail. Dans la soire du 16, Thodoros envoya demander  M. Rassam
s'il voulait rpondre d'eux. Ce dernier refusa, disant qu'il ne
pouvait en rpondre tant qu'ils travailleraient pour Sa Majest, et
qu'ils rsideraient ainsi loin de lui. Cependant, M. Flad et un autre
Europen ayant consenti  rpondre d'eux, leurs mains ne firent plus
enchanes, et les captifs furent simplement gards la nuit dans leurs
tentes.

Les approvisionnements commenant  diminuer, pendant quelques jours
il fut question d'une expdition dans le voisinage. Le Dahonte fut
considr comme le lien le plus propice. Toutefois, Thodoros ne
voulant pas exposer sa petite arme  une dfaite, ne s'aventura
pas si loin; mais un matin, le 4 avril, il vola ses propres gens,
c'est--dire qu'il ravagea les quelques villages situs au pied de
l'Amba, et tenta inutilement de saccager le village de Watat, o
taient gards ses bestiaux. Thodoros rencontra plus de rsistance
qu'il ne s'y serait attendu de la part des paysans gallas; il eut
plusieurs soldats tus, et le butin qu'il remporta fut insignifiant.

Les soldats qui gardaient la montagne taient plus dcourags que
jamais; ayant peu l'ide des grands vnements qui se prparaient, ils
voyaient venir avec consternation la perspective de mourir de faim
sur leur rocher si l'empereur s'loignait. De temps en temps, nous
recevions de petits billets de M. Munzinger, qui nous arrivaient
cousus dans les pantalons uss de quelque paysan; ainsi, nous savions
que nos librateurs approchaient, et nous attendions le jour peu
loign o notre sort se dciderait. Nous souffrions beaucoup plus de
cette incertitude constante sur ce qui pouvait nous arriver  chaque
instant, que nous n'eussions souffert de la certitude de mourir.




XX


Tous les prisonniers quittent l'Amba pour Islamgee.--Notre rception
par Thodoros.--Il harangue ses troupes et relche quelques-uns
des prisonniers.--Il nous informe de la marche des Anglais.--Le
massacre.--Nous sommes renvoys  Magdala.--Effets de la bataille de
Fahla.--MM. Prideaux et Flad sont envoys pour ngocier.--Les captifs
relchs.--Ils l'chappent belle.--Leur arrive an camp britannique.

Dans la soire du 7 avril, nous apprmes indirectement que, dans la
matine du lendemain, tous les prisonniers devaient tre appels
devant Sa Majest, qui, en ce moment, campait an pied de Selassi, et
qui, selon toute probabilit, ne retournerait pas  l'Amba. A la chute
du jour, un envoy arriva de la part de Thodoros, nous ordonnant de
descendre et de prendre avec nous nos tentes, et tout ce dont
nous pourrions avoir besoin. Selon l'usage, dans de semblables
circonstances, nous revtmes nos uniformes, et nous partmes pour
le camp de l'empereur, accompagns des premiers prisonniers. En
approchant de Selassi, nous apermes Thodoros entour de plusieurs
officiers et de soldats se tenant prs de leurs fusils, et causant
avec quelques-uns des ouvriers europens. Il nous salua poliment et
nous pria de nous avancer et de nous tenir prs de lui. M. Cameron
tait trs-incommod par le soleil; il pouvait  peine se tenir
debout, et nous craignions  chaque instant qu'il ne se laisst
tomber. En le voyant si fatigu, Thodoros nous demanda ce qu'il
avait. Nous lui rpondmes qu'il se trouvait mal, et qu'il voult bien
l'autoriser  s'asseoir, ce qu'il accorda immdiatement. Thodoros
salua ensuite les autres prisonniers et leur demanda comment ils se
trouvaient; puis, apercevant le rvrend M. Stern, il lui dit en
souriant: Okokab (toile), pourquoi vous tes-vous tress les
cheveux?[27] Avant qu'il pt rpondre, Samuel dit  l'empereur:
Majest, ils ne sont pas tresss, ils tombent naturellement sur ses
paules.

L'empereur ensuite se retira un peu en arrire de la foule, et nous
dit  nous trois et  M. Cameron de le suivre. Il s'assit sur une
grande pierre et nous invita aussi  nous asseoir, puis il nous dit:
Je vous ai envoy prendre, parce que je dsirais m'occuper de votre
sret. Lorsque vos concitoyens seront l et qu'ils feront feu, je
vous mettrai en lieu sr; et si vous veniez  tre aussi en danger, je
vous ferais changer de nouveau. Il nous demanda si nos tentes taient
arrives, et sur notre rponse ngative, il ordonna aussitt que l'on
dresst l'une des siennes en flanelle rouge. Il demeura avec nous
environ une demi-heure, causant sur divers sujets; il nous raconta
l'anecdote de Damocls, nous questionna sur nos lois, cita les
Ecritures, en un mot, sauta d'un sujet  un autre, parlant de
toute espce de choses parfaitement trangres  ce qui, an fond,
l'inquitait le plus. Il faisait tous ses efforts pour paratre calme
et aimable, mais nous dcouvrmes bientt qu'il tait travaill par de
grandes proccupations. En janvier 1866, lorsqu'il nous avait reus
 Zag, nous avions t frapps de la simplicit de sa mise,
qui ressemblait, sous bien des rapports,  celle de ses soldats
ordinaires; depuis quelque temps, il avait cependant adopt des
vtements plus fastueux, mais rien ne peut tre compar  l'habit
d'arlequin qu'il portait ce jour-l.

Aprs nous avoir renvoys, il remonta la colline sur laquelle taient
tablies nos tentes, et pendant deux heures,  environ cinquante
mtres plus loin, entour de son arme, il bavarda  coeur joie. Il
discourut d'abord sur ses premiers exploits, sur ce qu'il comptait
faire lorsqu'il rencontrerait les hommes blancs, employant constamment
des termes de ddain vis--vis de ses ennemis qui s'avanaient.
S'adressant aux soldats qu'il envoyait dans un poste avanc  Arogi,
il leur dit: qu' l'approche des hommes blancs, ils devaient attendre
jusqu' ce que ceux-ci eussent tir, et, avant que l'ennemi et eu le
temps de recharger, ils devaient leur tomber dessus avec leurs pes;
puis, leur montrant les vtements somptueux qu'il avait mis dans cette
occasion, il ajouta: Votre valeur aura sa rcompense; vous vous
enrichirez de dpouilles, dont les riches vtements que je porte
ne peuvent vous donner qu'une faible ide. Lorsqu'il eut fini sa
harangue, il renvoya ses troupes et fit appeler M. Rassam. Il lui dit
de ne pas faire attention  tout ce qu'il avait pu dire; que cela ne
signifiait rien; mais qu'il tait oblig de parler ainsi publiquement
afin d'encourager ses soldats. Il monta ensuite sur sa mule et grimpa
au sommet du Selassi, pour examiner la route du Dalanta au Bechelo et
s'assurer des mouvements de l'arme anglaise.

Le lendemain 8, nous vmes Sa Majest, mais seulement  distance,
assise sur une pierre au-devant de sa tente, et causant tranquillement
avec ceux qui l'entouraient. Dans l'aprs-midi, l'empereur monta
encore au sommet du Selassi et nous fit dire qu'il n'avait rien
aperu; mais que nos compatriotes ne pouvaient tre loin, car une
femme tait venue l'informer, le soir prcdent, qu'on avait aperu
des mules et des chevaux qu'on abreuvait au bord du Bechelo.

La veille, en quittant l'Amba, nous avions rencontr sur la route tous
les prisonniers descendant en foule, plusieurs d'entre eux avant les
mains et les pieds enchans et tant obligs, dans ces conditions,
de parcourir cette descente rapide et irrgulire. Leur aspect et
inspir de la piti aux coeurs les plus durs; plusieurs d'entre
eux n'avaient pour tout vtement qu'une loque autour des reins, et
ressemblaient  de vrais squelettes vivants et recouverts d'une peau
rendue dgotante par la maladie. Chefs, soldats ou mendiants, tous
avaient une expression d'angoisse; ils n'avaient, hlas! que trop
raison de craindre que ce ne ft pas pour un bon motif qu'on les et
arrachs de leur prison, o ils avaient pass des annes de misre;
cependant ce mme jour Thodoros donna l'ordre qu'on en relcht
environ soixante-quinze, tous anciens serviteurs ou officiers
qui avaient t emprisonns sans cause, pendant une des crises
d'emportement de ce tyran, si communes dans ces derniers temps.

Bientt aprs son retour de Selassi, sa clmence tant puise,
Thodoros ordonna l'excution de sept prisonniers, parmi lesquels se
trouvaient la femme et l'enfant de Comfou (le gardien des greniers
qui avait fui en septembre); pauvres tres innocents sur lesquels le
despote se vengeait de la dsertion de leur pre et de leur mari! Ils
furent lancs par les _braves Amharas_ et leurs corps roulrent au
fond du prcipice le plus voisin. Thodoros ensuite m'envoya dire
d'aller visiter M.Bardel, dangereusement malade dans une tente
voisine. L'ayant vu et lui ayant laiss mes prescriptions, je visitai
ensuite quelques-uns des Europens et leurs familles; je les trouvai
tous extrmement inquiets, car nul ne pouvait dire quel serait le
parti qu'adopterait Thodoros.

Dans la matine du 9, de bonne heure, quelques-uns des ouvriers
europens nous avertirent que Thodoros faisait faire une route pour
transporter une partie de son artillerie  Fahla, sur la pointe qui
commandait le Bechelo; ils ajoutrent qu'avant de partir, il avait
donn l'ordre de relcher environ cent prisonniers, surtout des
femmes ou de pauvres gens. Environ vers deux heures de l'aprs-midi,
l'empereur tant revenu, nous envoya dire par Samuel qu'il avait vu
une quantit de bagages descendant du Dalanta vers le Bechelo, et
quatre lphants, mais trs peu d'hommes. Il avait aussi remarqu,
disait-il, quelques petits animaux blancs,  tte noire, mais il
n'avait pu savoir ce que c'tait. Nous ne le savions pas, cependant
nous le conjecturmes aussitt et nous rpondmes que probablement
c'taient des moutons de Barbarie. De nouveau il nous envoya dire:
Je suis fatigu de regarder si longtemps. Je ne vais plus regarder
pendant quelque temps. Pourquoi tes-vous des gens si lents?

Une tempte terrible clata; elle avait dj considrablement diminu
lorsque nous vmes des soldats se dirigeant de tous les cts vers
le prcipice, situ  deux cents mtres  peine de notre tente. Nous
apprmes bientt que Sa Majest, dans un moment de forte colre, avait
quitt sa tente et s'tait rendue  la maison des serviteurs de M.
Rassam o l'on avait enferm les prisonniers de Magdala depuis qu'ils
avaient t amens  Islamgee.

Ainsi que je l'ai dj racont, le mme jour Thodoros avait fait
mettre en libert un grand nombre de prisonniers. Ceux qui restaient,
croyant pouvoir compter sur les bonnes dispositions de l'empereur, se
mirent  demander  grand cris le pain et l'eau, dont ils avaient t
privs depuis deux jours, les gens qui les servaient tant partis et
ne s'tant plus montrs depuis leur dpart de Magdala. Aux cris de:
Abiet, Abiet,[28] Thodoros, qui se reposait en se permettant
d'abondantes libations, ayant demand  ceux qui l'entouraient ce que
c'tait, on lui rpondit que les prisonniers demandaient du pain et de
l'eau. Thodoros alors saisissant son sabre, et ordonnant  ses hommes
de le suivre s'cria: Je leur apprendrai  demander de la nourriture,
lorsque mes fidles soldats meurent de faim! Arriv au lieu o
taient enferms les prisonniers, ivre et aveugl de colre, il
ordonna aux gardes de les lui amener. Il coupa en morceaux les deux
premiers avec son sabre; le troisime tait un jeune enfant: sa main
s'arrta un instant, mais cela ne sauva pas la vie de la pauvre
crature, il fut jet vivant au fond du prcipice par les ordres de
Thodoros. Il parut en quelque sorte un peu calm aprs les deux
premires excutions, et il y eut un certain ordre dans celles qui
suivirent. A chaque prisonnier qui lui tait amen il s'enqurait de
son nom, de son pays et de _son crime_. Le plus grand nombre furent
jugs coupables et prcipits dans l'abme; l se tenaient des
mousquetaires qui avaient t envoys tout exprs pour achever ceux
qui donnaient encore quelques signes de vie, car il y en avait
toujours quelques-uns qui chappaient  la mort malgr leur terrible
chute; environ trois cent sept victimes furent mises  mort, et
quatre-vingt-onze rserves pour une autre fois! Ces derniers, chose
trange, taient tous des officiers importants, dont la plupart
s'taient battus contre l'empereur, et qui, tous, Sa Majest le savait
bien, taient ses ennemis mortels.

La crainte qui nous avait saisis est facile  comprendre; nous
pouvions voir la ligne paisse de soldats qui se tenait derrire
l'empereur, et dont les dcharges d'armes  feu se comptaient au
nombre de deux cents, et nous nous demandions avec angoisse combien
grand tait le nombre des victimes! Un chef s'approcha avec intrt de
nous et nous supplia de rester bien tranquilles dans nos tentes, car
c'et t peut-tre dangereux pour eux, que Thodoros se ft souvenu
des Europens dans de telles dispositions. Vers le soir, l'empereur
s'en retourna, suivi par une grande foule. Toutefois, il ne parla
point de nous; aussi, an bout d'un certain temps, n'entendant aucun
bruit, une douce confiance sur notre sort commena  renatre,  la
pense que nous tions sauvs encore pour cette fois.

Nous n'avons jamais dout que, lorsque Thodoros nous fit venir avec
tous les autres prisonniers, son intention ne ft de nous mettre tous
 mort. Sa clmence apparente n'tait qu'un voile pour masquer ses
intentions, et faire natre des esprances de libert dans les coeurs
mmes de ceux dont il avait rsolu le supplice.

Le 10, de bonne heure, Sa Majest nous ft ordonner de nous tenir
prts pour retourner  Magdala. Peu d'instants aprs, un autre message
nous fut envoy pour nous dire: Quelle est cette femme qui envoie ses
soldats pour combattre contre un roi? N'envoyez plus de dpches  vos
concitoyens, car si l'un de vos serviteurs est surpris en mission,
l'alliance d'amiti entre vous et moi sera rompue. Nous avions
dpch, quelques jours auparavant, an gnral Merewether, un jeune
garon, pour le prier d'envoyer une lettre  Thodoros, qui, dans
plusieurs circonstances, avait tmoign son tonnement de ne recevoir
aucune communication de l'arme.  peine avions-nous reu le premier
message, que ce jeune homme arriva porteur d'une lettre du gnral
en chef pour l'empereur. Cette lettre tait parfaite, telle que nous
l'avions dsire; ferme et polie, elle ne contenait ni menaces ni
promesses, si ce n'est que Thodoros serait trait honorablement s'il
remettait les prisonniers sains et saufs entre ses mains. Aussitt,
nous envoymes Samuel pour avertir l'empereur qu'une lettre de M. R.
Napier tait arrive, qui lui tait destine: Ce n'est pas l'usage,
dit-il; je sais ce que j'ai  faire. Toutefois, an bout de quelques
instants, il fit venir secrtement Samuel et lui en demanda le
contenu; et comme celui-ci l'avait traduite, il lui en indiqua les
principaux points. Sa Majest couta attentivement, mais ne fit aucune
remarque. Une mule des curies impriales fut envoye  M. Rassam, et
l'on fit dire au lieutenant Prideaux, au capitaine Cameron et  moi
de nous servir de nos propres mules, tandis que cette faveur tait
refuse aux autres prisonniers. A notre retour  Magdala, nous fmes
salus par nos serviteurs et les quelques amis que nous avions sur
la montagne, comme des gens qui sortent de leurs tombes. Nous fmes
apporter nos tentes, nos lits, etc., et nous attendmes avec crainte
les nouveaux caprices de ce despote inconstant.

Vers midi, la garnison entire de l'Amba reut l'ordre de prendre les
armes et de partir pour le camp de l'empereur. Quelques hommes gs et
les gardiens ordinaires des prisonniers seulement, demeurrent sur la
montagne. Entre trois et quatre heures de l'aprs-midi, un terrible
ouragan se dchana sur l'Amba. Il nous semblait de temps en temps que
nous distinguions, an milieu des roulements du tonnerre, des coups de
fusil loigns et quelques autres plus sourds, mais plus rapprochs.
Parfois, nous nous croyions bien srs d'avoir entendu le bruit de
quelque dcharge, mais nous riions de cette pense, et nous nous
moquions de ce que les roulements prolongs du tonnerre pussent agir
de telle sorte sur notre imagination surexcite, an point de nous
faire prendre le bruit de l'orage pour la musique tant dsire d'une
attaque de notre arme. Un peu aprs quatre heures, l'orage diminua,
et alors la mprise ne fut plus possible; le son dur et prolong des
fusils, et le bruit aigu de petites armes, nous arrivaient pleinement
et distinctement. Mais qu'est-ce que c'tait? Nul d'entre nous ne le
savait. Deux fois, pendant l'heure qui suivit, le joyeux _elelta_
retentit d'Islamgee  l'Amba, o il fut rpt par les familles des
soldats. les doutes alors s'vanouirent; videmment, le roi s'amusait
seulement  _parader_: aucun combat ne pouvait avoir eu lieu, et
l'_elelta_ n'et point retenti si Thodoros s'tait aventur  la
rencontre des troupes britanniques.

Nous tions profondment endormis, tout  fuit ignorants de la
glorieuse bataille qui venait d'tre remporte  quelques milles de
notre prison, lorsque nous fmes veills par un domestique, qui nous
dit de nous habiller promptement et de nous rendre  la demeure de M.
Rassam, o des messagers venaient d'arriver de la part de Thodoros.
Nous trouvmes, en entrant dans la chambre de M. Eassam, MM. Waldmeier
et Flad, accompagns de plusieurs officiers de l'empereur, venus pour
porter la dpche. Ce fut l que nous entendmes parler, pour la
premire fois, de la bataille de _Fahla_, et que nous apprmes, en
mme temps, que nous tions hors de danger: le despote humili ayant
reconnu la grandeur du pouvoir qu'il avait mpris pendant des
annes. La dpche impriale tait ainsi conue: Je croyais que vos
compatriotes, qui viennent d'arriver, n'taient que des femmes; mais
maintenant, je vois que ce sont des hommes. J'ai t vaincu par
l'avant-garde seulement. Tons mes mousquetaires sont morts. Faites-moi
faire la paix, avec votre peuple.

M. Rassam lui fit dire aussitt qu'il tait venu en Abyssinie
pour unir les deux peuples par un trait de paix, et qu'aprs ces
vnements, il dsirait plus que jamais arriver  cet heureux
rsultat. Il proposa d'envoyer an camp britannique le lieutenant
Prideaux comme son reprsentant  lui, et M. Flad, ou tout autre
Europen qui attrait sa confiance, comme reprsentant de Sa Majest;
ils pourraient aussi tre accompagns de l'un de ses chefs suprieurs;
mais il ajoutait que si Sa Majest voulait remettre immdiatement tous
ses prisonniers entre les mains du commandant en chef, cette dmarche
deviendrait tout  fait inutile. Les deux Europens et les autres
dlgus restrent quelques instants pour se restaurer et se
rafrachir; ils nous apprirent que Sa Majest avait pris une batterie
d'artillerie pour du bagage, et que, voyant seulement quelques hommes
 Argu, elle avait cd  l'importunit des chefs, et leur avait
permis d'aller o bon leur semblait. Un canon ayant fait feu, les
Abyssiniens, pousss par la perspective d'un grand butin, avaient
descendu prcipitamment la colline. Sa Majest commandait
l'artillerie, qui tait servie par les ouvriers europens, sous la
direction d'un cophte, autrefois domestique de l'vque, et de Ly
Eugeddad Wark, fils d'un juif converti du Bengale. A la premire
dcharge, la plus grosse pice, _le Thodoros_, avait clat, les
Abyssiniens ayant par mgarde mis deux boulets pour la charger. A la
tombe de la nuit, l'empereur avait envoy des hommes pour rapatrier
son arme, mais de nombreux messagers furent expdis sans rsultat;
 la fin de la journe, quelques restes de l'arme furent aperus se
glissant lentement le long de la pente escarpe, et, pour la premire
fois, Thodoros entendit le rcit de son dsastre. Fitaurari[29]
Gabri, son ami, qu'il aimait depuis longtemps, le plus brave des
braves, tait couch sur le champ de bataille; il s'informa de tous
ses autres officiers, et la seule rponse qu'on lui fit, fut: Mort!
mort! mort! Abattu, vaincu enfin, Thodoros, sans prononcer une
parole, revint  sa tente, n'ayant d'autre pense que d'en appeler 
l'amiti de ses captifs et  la gnrosit de ses ennemis.

En retournant  la tente de l'empereur, MM. Flad et Waldmeier le
firent avertir par l'un des eunuques qui les avaient accompagns
dans leur expdition. Il parat que, tout le temps de leur absence,
Thodoros n'avait fait que boire; il sortit de sa tente trs-agit et
demanda aux Europens: Que voulez-vous? Ils lui rpondirent que,
d'aprs ses ordres, ils avaient parl  son ami M. Rassam, et que ce
dernier avait conseill d'envoyer M. Prideaux, etc., etc. L'empereur
leur coupa la parole et, d'un ton de colre, s'cria: Mlez-vous
de vos propres affaires et allez  vos tentes! Les deux Europens
attendaient toujours, esprant que Sa Majest reprendrait son calme;
mais l'empereur voyant qu'ils ne bougeaient pas, entra dans une
violente colre et, d'une voix clatante, leur ordonna de se retirer
tout de suite.

Environ vers quatre heures de l'aprs-midi, l'empereur fit appeler
MM. Flad et Waldmeier. Ds qu'ils furent en sa prsence, il leur dit:
Entendez-vous ces gmissements? Il n'y a pas un soldat qui n'ait
perdu quelque frre ou quelque ami. Que sera-ce quand l'arme anglaise
tout entire sera arrive? Que dois-je faire? Donnez-moi un conseil.
M. Waldmeier lui rpondit: Majest, faites la paix.--Et vous,
Monsieur Flad, que me dites-vous?--Majest, rpondit M. Flad, vous
devez accepter la proposition de M. Rassam. Thodoros demeura
quelques minutes enseveli dans de profondes rflexions, la tte cache
entre les mains, puis il ajouta: Trs-bien; retournez  Magdala, et
dites  M. Bassam que je compte sur son amiti pour me faire conclure
la paix avec ses concitoyens. J'agirai selon ses conseils. M. Flad
nous apporta ces paroles, tandis que M. Waldmeier restait auprs de
l'empereur.

Lorsque le lieutenant Prideaux et M. Flad arrivrent  Islamgee, ils
furent conduits auprs de l'empereur, qu'ils trouvrent assis hors de
sa tente sur une pierre, et vtu comme  l'ordinaire. Il les reut
trs-gracieusement, et ordonna aussitt qu'on sellat une de ses plus
belles mules pour M. Prideaux. Remarquant qu'ils taient fatigus de
leur course rapide, il leur fit apporter une corne de tej pour les
rafrachir pendant leur route. Puis il les renvoya porteurs des
paroles suivantes: J'avais pens, avant ces derniers vnements, que
j'tais un souverain puissant et fort; mais j'ai dcouvert  prsent
que vous tes plus forts; maintenant, faisons la paix. Ils partirent
donc accompagns de Dejatch Alam, gendre de l'empereur, et se
dirigrent vers Arogi, o tait le camp britannique. Ils y arrivrent
aprs avoir galop pendant deux heures, et furent chaudement
accueillis et salus par tous. Ils s'arrtrent fort peu de temps au
camp et s'en retournrent avec une lettre de Sir Robert Napier, qui
s'exprimait dans des termes conciliants, mais avec autorit; il
assurait Thodoros que, s'il se soumettait aux dsirs de la reine
d'Angleterre et renvoyait tous les prisonniers europens au camp
britannique, il serait trait honorablement, lui et sa famille.

Sir Robert Napier reut Dejatch Alam avec beaucoup de courtoisie
(ce qui fut immdiatement communiqu  l'empereur par un messager
spcial). Il le fit entrer dans sa tente et lui parla ouvertement. Il
lui dit que, non-seulement tous les Europens devaient tre envoys
immdiatement au camp, mais que l'empereur devait venir lui-mme
reconnatre ses torts vis--vis de la reine d'Angleterre. Il ajouta
que, si Sa Majest acceptait ces conditions, elle serait traite avec
tous les lui, honneurs dus  son rang, mais que, si un seul Europen
venait  tre maltrait entre ses mains, il ne devait s'attendre 
aucune piti, et que Sir Robert Napier, ne partirait pas sans que le
dernier meurtrier ft puni, devrait-il demeurer cinq ans dans le pays,
devrait-il aller le chercher sur le sein de sa mre. Il montra ensuite
 Alam quelques-uns des _jouets_ qu'il avait apports avec lui, et
lui en expliqua les effets.

An retour de Prideaux et de ses compagnons an camp de Thodoros, ils
trouvrent ce dernier assis sur le pic de Selassi, surveillant le
camp britannique, et rien moins que de bonne humeur. Ils furent
rejoints,  leur arrive, par M. Waldmeier, et ils se dirigrent tous
ensemble vers Sa Majest, pour lui prsenter la lettre de Sir Robert
Napier. On la lui traduisit deux fois;  la fin de la seconde lecture,
l'empereur demanda d'un ton dcid: Que veulent-ils dire par tre
trait avec tous les honneurs? Est-ce que les Anglais entendent que je
me soumette  mes ennemis, ou qu'ils me rendront les honneurs dus 
un prisonnier? M. Prideaux rpondit que le commandant en chef ne lui
avait rien dit, que toutes ses conditions taient contenues dans
la lettre, et que l'arme anglaise tait entre dans la contre
uniquement pour dlivrer leurs concitoyens: cette mission une fois
remplie, ils s'en retourneraient chez eux. Cette rponse ne lui plut
pas du tout. Evidemment, ses mauvais instincts reprenaient le dessus;
mais se matrisant,il pria ces messieurs de se retirer  quelques pas,
et il dicta une lettre  son secrtaire. Cette lettre, commence avant
l'arrive de Prideaux, n'tait qu'une page incohrente, non scelle,
et dans laquelle il dclarait, entre autres choses, qu'il ne s'tait
jamais soumis  aucun homme, et qu'il n'tait pas prt  le faire.
Il mit avec sa lettre celle qu'il venait de recevoir de Sir Robert
Napier, la remit aux mains de M. Prideaux, et lui ordonna de
s'loigner au plus tt, ne voulant pas mme lui permettre de prendre
un verre d'eau, sous prtexte qu'il n'avait pas de temps  perdre.

Deux heures de course  cheval ramenrent encore MM. Prideaux et Flad
au camp britannique. Sir Robert Napier, malgr tout le regret qu'il
en prouvait, aprs les avoir laisss reposer quelques instants, les
renvoya  Thodoros. C'tait bien la vraie manire d'en user avec lui;
la fermet seule pouvait nous sauver. Nous avions assez de preuves
que l'espce d'adoration dont on l'avait entour, tait la cause que
toutes nos dmarches n'avaient abouti qu' une correspondance absurde
et sans aucun rsultat. Il ne pouvait tre donn aucune rponse  la
folle communication que Thodoros avait envoye; une dpche verbale,
en tout conforme an premier message du commandant en chef, tait tout
ce qu'il y avait  faire.

Nous tions toujours au pouvoir de Thodoros; nous n'tions pas encore
libres; cependant, bientt notre sort devait tre dcid: nous ne
pouvions rien, et nous tions prts  nous soumettre d'aussi bonne
grce que possible  ce qui pouvait nous arriver d'un instant 
l'autre. M. Flad ayant laiss sa femme et ses enfants  Islamgee, il
ne pouvait faire autrement que de revenir; mais pour M. Prideaux, le
cas tait diffrent: il tait revenu, cependant, comme un honnte
homme et un compagnon dvou, prt  sacrifier sa vie en s'efforant
de nous sauver, et en allant volontairement au-devant d'une mort
presque certaine, pour obir  son devoir. Aucun des braves soldats
qui out vaillamment sacrifi leur vie an service de la reine Victoria
n'est all plus noblement au-devant del mort. Heureusement, comme
ils approchaient de Selassi, ils rencontrrent M. Meyer, ouvrier
europen, qui leur apprit l'heureux vnement auquel nous devions
tous notre libert et notre dpart pour le camp. Ils firent faire
volte-face  leurs montures avec beaucoup de joie, et allrent
apporter la bonne nouvelle  nos compatriotes inquiets.

Mais il nous fallait cependant retourner encore  Magdala. Nous
demeurmes tout le jour dans une grande proccupation, ne sachant,
pour le moment, quelle conduite Thodoros adopterait  notre gard.
Je soignai plusieurs des blesss, et je vis plusieurs des soldats
qui avaient pris part an combat de ce funeste jour. Ils taient tous
abattus et dclaraient qu'ils ne se battraient pas de nouveau: Quelle
est, disaient-ils, la faon de se battre de vos concitoyens? Lorsque
nous sommes en guerre avec des gens de nos pays, chacun a son tour;
avec vous, c'est toujours votre tour. Aussi ne voyez-vous que morts et
blesss parmi nous, tandis que, chez vous, nous ne voyons personne de
tu, et puis pas un soldat ne prend jamais la fuite. Les aboyeurs
(canons) les pouvantaient beaucoup, et si la description qu'ils en
faisaient tait exacte, c'taient, en vrit, de puissantes armes.

Au bout de peu de temps, Thodoros, ayant reu une rponse de Sir
Robert Napier, et ayant envoy MM. Flad et Prideaux pour la seconde
fois, appela auprs de lui ses principaux officiers et quelques
ouvriers europens, et tint une espce de conseil; mais il s'chauffa
tellement et il finit par tre si exalt et si fou, qu' grand'peine
put-on l'empcher de se suicider. Ses officiers le blmrent de sa
faiblesse et lui proposrent de nous mettre immdiatement  mort, ou
de nous enfermer dans une tente an milieu du camp, et de nous y
brler vivants  l'approche de nos soldats. Sa Majest ne fit aucune
attention  ces conseils; il renvoya ses officiers et commanda  MM.
Meyer et Saalmller, deux ouvriers europens, de se tenir prts  nous
accompagner an camp anglais. En mme temps, il envoya deux de ses
principaux chefs, Bitwaddad Hasseni et Ras-Bissawur, auprs de
nous pour nous dire: Partez immdiatement pour aller trouver vos
concitoyens; vous enverrez prendre vos effets demain.

Ce message nous inspira beaucoup de crainte. Les deux chefs taient
tristes et abattus, et Samuel tait si agit, qu'il ne sut nous donner
l'explication de cette subite dcision. Nous appelmes nos serviteurs
pour nous faire un petit paquet de quelques-unes de nos hardes, et ils
nous souhaitrent le bonjour avec des larmes dans les yeux. Le moins
affect de nos gardes paraissait encore triste et mlancolique;
l'impression gnrale, tant des officiers que la ntre, tait que nous
tions conduits, non au camp britannique, mais  une mort certaine. Il
n'et servi  rien de se lamenter et de se plaindre; aussi nous nous
habillmes, heureux encore de voir finir notre captivit, quelle que
dt en tre la fin. Nous salumes nos serviteurs, et nous partmes
pour l'Amba sous bonne escorte. Pendant que nous nous habillions,
Samuel et les chefs eurent un petit entretien o ils dcidrent que,
Thodoros tant tout  fait fou de colre, ils ne ngligeraient rien
pour retarder notre entrevue, afin de donner le temps de se refroidir
 cette colre qui l'aveuglait. A cet effet, ils devaient envoyer un
soldat en avant-garde et porteur d'un message de notre part, pour
demander  Sa Majest la faveur d'une dernire entrevue, dclarant que
nous ne saurions le quitter sans l'avoir salue auparavant.

Arrivs au pied de l'Amba, nous trouvmes les mules que l'empereur
nous avait envoyes, selon sa coutume, et nous fmes seller les ntres
par les ouvriers europens. Le lieu paraissait dsert, et, jusqu' la
tente impriale, nous ne rencontrmes que quelques soldats; mais en
avanant, nous apermes les hauteurs du Selassi et du Fahla, toutes
couvertes des misrables restes de l'arme de Thodoros.

A environ cent mtres de la tente impriale, nous rencontrmes le
soldat envoy par les officiers et par Samuel, pour demander une
dernire entrevue, qui revenait vers nous. Il nous dit que le roi
n'tait pas dans sa tente, mais entre Fahla et Selassi, et qu'il ne
recevrait que son ami bien-aim, M. Rassam. Des ordres alors furent
donns par les officiers qui nous servaient d'escorte, de conduire
M. Rassam par une route, et d'en faire prendre une autre aux autres
prisonniers. Nous devions suivre un petit sentier du ct de Selassi,
et M. Rassam devait passer par un chemin,  cinquante mtres environ
plus loin. Nous avancions ainsi depuis quelques minutes, lorsque
nous remes l'ordre de nous arrter. Les soldats nous apprirent que
l'empereur, allant au-devant de M. Rassam, nous devions attendre
jusqu' ce que l'entrevue et eu lieu.

Au bout de quelques instants, on nous invita  avancer, l'empereur
ayant quitt M. Rassam, et ce dernier tant dj en route.

Je marchais en tte de notre troupe, lorsque je fus tout stupfait,
aprs avoir fait quelques pas, de me trouver, au dtour du chemin,
face  face avec Thodoros. Je m'aperus aussitt qu'il tait fort eu
colre. Derrire lui se tenaient une vingtaine d'hommes, tous arms
de mousquets. L'endroit o il s'tait arrt formait une petite
plate-forme si troite, que j'aurais pu le toucher en passant. D'un
ct de la plate-forme, s'ouvrait un profond abme, et  l'autre
extrmit, le roc s'levait taill  pic comme une haute muraille:
videmment, il n'aurait pu choisir un lieu plus propice, s'il et
nourri contre nous de sinistres projets.

Il n'avait pu m'apercevoir le premier, ayant la tte tourne de
l'autre ct: il parlait  voix basse au soldat le plus rapproch de
lui et tendait la main pour s'emparer de son mousquet. J'tais, en ce
moment, prt  tout, et je ne doutai pas on instant que notre dernire
heure ne ft venue.

Thodoros, la main toujours sur son mousquet, se retourna; il
m'aperut aussitt, me contempla deux on trois minutes, me tendit la
main, et, d'une voix basse et triste, me demanda comment je me portais
et me souhaita le bonjour.

Le lendemain, le principal officier me dit qu' l'instant de notre
rencontre, Thodoros tait indcis s'il nous mettrait  mort. Il avait
permis  M. Rassam de partir,  cause de son amiti personnelle pour
loi, et quant  nous, nous avions la vie sauve grce  ce que les yeux
de Sa Majest s'taient d'abord arrts sur moi, duquel il n'avait
jamais eu  se plaindre, mais que les choses eussent tourn autrement
si sa colre avait t veille par la vue de ceux qu'il hassait.

Quelques minutes plus tard, nous rejoignmes M. Rassam, et nous
marchmes aussi vite que nous le permit le pas de nos mules. M. Rassam
me raconta ce que Thodoros lui avait dit: Il se fait nuit: vous
feriez peut-tre mieux d'attendre ici jusqu' demain. M. Rassam lui
avait rpondu: Comme voudra Votre Majest.--Ne tergiversez jamais;
allez. L'empereur et M. Rassam se serrrent tous deux la main,
regrettant l'un et l'autre leur sparation, et M. Rassam ayant promis
de revenir le lendemain de bonne heure.

Nous avions dj atteint les postes avancs du camp imprial, lorsque
quelques soldats nous crirent de nous arrter. Thodoros aurait-il
encore chang d'ide? Si prs de la libert, la mort ou la captivit
devaient-elles tre notre partage? Telles furent les penses qui
assaillirent notre esprit; mais notre doute fut de courte dure, car
nous apermes, courant vers nous, l'un des serviteurs de l'empereur
portant le sabre de M. Prideaux ainsi que le mien, dont Sa Majest
s'tait empare  Debra-Tabor, il y avait vingt et un mois. Nous les
renvoymes  l'empereur, en le remerciant, et nous achevmes notre
voyage.

Nous nous doutions fort peu alors combien nous l'avions chapp belle.
Il parait qu'aprs notre dpart, Thodoros s'tant assis sur une
pierre, la tte entre les mains, s'tait mis  pleurer. Ras-Engeddah
lui dit alors: Etes-vous une femme pour pleurer? Rappelez ces hommes
blancs, mettez-les tous  mort, et enfuyez-vous ensuite, ou bien
combattez et mourez. Thodoros lui rpondit brusquement par ces
paroles: Tous n'tes qu'un ne! N'en ai-je pas mis assez  mort
ces deux derniers jours? Pourquoi voulez-vous que je tue ces hommes
blancs, et que je couvre de sang toute l'Abyssinie?

Bien que trs-loin dj du camp imprial, et en vue presque de nos
sentinelles, nous ne pouvions croire que nous ne fussions pas victimes
de quelque illusion. Involontairement, nous nous retournions toujours,
craignant  chaque instant que Thodoros, regrettant sa clmence, ne
nous et fait suivre pour nous faire arrter avant que nous eussions
atteint le camp anglais. Mais Dieu, qui nous avait dj dlivrs une
fois dans ce jour, comme par miracle, nous protgea jusqu' la fin;
nous arrivmes enfin, et nous pntrmes dans les rangs de l'arme
britannique, le coeur joyeux et plein de reconnaissance. Nous
entendmes alors le son si doux  nos oreilles des voix anglaises, les
tmoignages affectueux de nos chers compatriotes, et nous pressmes
les mains de ces chers amis, qui avaient travaill avec tant de zle 
notre dlivrance.


Notes:

[27] Les soldats seuls se tressent les cheveux; les paysans et les
prtres se rasent la tte une fois par mois.

[28] Abiet, matre, seigneur; expression habituelle employe par les
mendiants pour demander l'aumne.

[29] Fitaurari, le commandant de l'avant-garde.




CONCLUSION


Dans la matine du 12, le lendemain de notre dlivrance, Thodoros
envoya une lettre d'excuse, exprimant ses regrets d'avoir crit la
dpche impertinente du jour prcdent. En mme temps il priait le
commandant en chef d'accepter un prsent de mille vaches. D'aprs la
coutume abyssinienne, c'tait une proposition de paix qui, une fois
accepte, anantissait toute disposition d'hostilit.

Les cinq captifs qui nous avaient rejoints en 1868 (M. Staiger et ses
amis), mistress Flad et ses enfants, plusieurs autres Europens avec
leurs familles taient toujours entre les mains de Thodoros. Les
Europens qui nous avaient accompagns la veille et qui avaient
pass la nuit an camp, furent renvoys de bonne heure le lendemain 
Thodoros; et Samuel qui en faisait partie, fut charg de demander
la libert de tous les Europens et de toutes leurs familles. Une
_chaise_ et des porteurs furent envoys en mme temps pour mistress
Flad dont la sant ne lui permettait pas d'aller  cheval. Avant son
dpart, Samuel fut instruit par M. Rassam que le commandant en chef
avait accept les vaches;  ce propos il y eut une malencontreuse
erreur qui gara et dut Thodoros, mais qui arriva tellement 
propos qu'elle sauva probablement la vie aux Europens encore en son
pouvoir.

Lorsque les Europens taient revenus  Selassi pour y conduire leurs
familles, Samuel s'tant avanc vers l'empereur, celui-ci lui ft
aussitt cette question: Mes vaches sont-elles acceptes? Samuel,
s'inclinant respectueusement lui dit: Le ras anglais vous fait dire:
J'ai accept votre prsent; puisse Dieu vous le rendre! En entendant
cela, Thodoros fit un long soupir comme s'il tait dlivr d'une
grande angoisse, et il dit aux Europens: Prenez vos familles et
partez. Puis, se tournant vers M. Waldmeier, il lui dit: Vous aussi,
vous pouvez me quitter; allez-vous-en;  prsent que j'ai l'amiti de
l'Angleterre, si j'ai besoin de dix Waldmeier, je n'ai qu' les
leur demander. Dans l'aprs-midi, les ouvriers europens et leurs
familles, M. Staiger et sa suite, mistress Flad et ses enfants, Samuel
et nos serviteurs, enfin tous les prisonniers firent leur entre au
camp britannique. Il leur avait t permis de prendre tout ce qui leur
appartenait et au moment de leur dpart, Thodoros tait si joyeux
qu'il les salua.

Le samedi 11, Sir Robert Napier avait clairement expliqu  Dejatch
Alam quel tait le plan qu'il avait adopt; il dsirait non-seulement
que les captifs fussent renvoys mais que Thodoros lui-mme vint au
camp britannique avant vingt-quatre heures, sans quoi les hostilits
recommenceraient; mais Dejatch Alam, connaissant les difficults
qu'il y aurait  faire consentir Thodoros  cette dernire condition,
insista tellement auprs de Sir Napier, que celui-ci tendit jusqu'
quarante-huit heures le terme de son ultimatum.

Dans la matine du 13, l'empereur n'ayant pas encore reparu an camp,
il devint urgent de le forcer  le faire, et des mesures taient
prises pour achever le travail si bien commenc, lorsque plusieurs des
plus grands officiers de l'arme de Thodoros firent leur apparition,
dclarant qu'ils venaient en leur propre nom et en celui des soldats
de la garnison, pour dposer les armes et rendre la forteresse; ils
ajoutaient que Thodoros, accompagn d'une cinquantaine d'hommes,
avait pris la fuite pendant la nuit.

Il parat que le soir, en apprenant que les vaches n'avaient pas t
acceptes, mais se trouvaient au del des sentinelles anglaises,
Thodoros crut qu'il avait t tromp, et que s'il tombait entre les
mains des Anglais, il serait enchan ou mis  mort. Toute la nuit, il
marcha vers Selassi, anxieux et abattu, et de bonne heure, dans la
matine, il ordonna  ses gens de le suivre. Mais au lieu de lui
obir, ceux-ci se retirrent dans une autre partie de la plaine.
Thodoros en arrta deux des plus rapprochs; mais ce dernier acte
n'empcha pas la dfection; seulement ils s'enfuirent plus loin.

Avec le peu d'hommes qui le suivaient, il passa par le Kafir-Ber,
mais il n'avait fait que quelques pas lorsqu'il aperut les Gallas
s'avanant de tous cts dans l'intention de l'entourer, lui et sa
suite. Il dit alors  ses quelques fidles compagnons: Laissez-moi,
je mourrai seul. Ceux-ci refusrent; alors il leur dit: Vous avez
raison; retournons  la montagne; il vaut mieux mourir de la main des
chrtiens.

La soumission de l'arme, l'assaut de Magdala, le suicide de
Thodoros, sont des faits trop bien connus pour que j'en fasse ici le
rcit. J'entrai dans la forteresse bientt aprs que les troupes s'en
furent empares. Un des premiers objets qui attira mon attention fut
le cadavre de Thodoros. Il avait sur les lvres ce mme sourire que
nous avions vu si souvent, et qui donnait un air de grandeur calme au
visage de celui dont la carrire avait t si remarquable et dont les
cruauts ne pourront jamais tre effaces de sa biographie. Mais dans
ses derniers moments il retrouva l'ardeur des jours de sa jeunesse,
combattit avec courage et prfra la mort  l'humiliation d'tre fait
prisonnier.

Je restai cette nuit-l  Magdala. Il me parut trange de passer un
jour en homme libre, dans cette mme hutte o j'avais t si longtemps
enferm comme prisonnier. Les soldats anglais gardaient maintenant nos
anciennes prisons; le cadavre de Thodoros tait couch dans l'une de
ces huttes. Dans l'espace seulement de quarante-huit heures, notre
position avait tellement chang, qu'il tait difficile de s'en rendre
compte. Je craignais tant d'tre victime d'une illusion, et j'tais
tellement mu, que je ne pus dormir.

Le gnral Wilby, son aide de camp le capitaine Cappel et son
commandant de brigade, le major Hicks, partagrent ma tente; affams
et fatigus, ils s'accommodrent aussi bien que nous du simple plat de
teps abyssinien, de la sauce au poivre et du tej, que nous nous tions
procurs dans les greniers de la demeure royale. Le lendemain, nous
retournmes  Arogi, et l, pendant tout mon sjour, je reus
l'hospitalit du gnral Merewether. Le 16, nous partmes pour
Dalanta, avec quelques-uns des captifs librs, et nous y attendmes
quelques jours le reste des troupes; enfin, le 21, aprs que Sir
Robert Napier nous eut prsents  nos librateurs, nous partmes pour
la cte, et nous arrivmes  Zulla le 28 mai.

En faisant un retour sur le pass, moi, homme libre, dans un pays
libre, ce pass m'apparat comme un songe horrible, un faible anneau
dans la chane de ma vie; et lorsque je me souviens que notre
dlivrance fut suivie immdiatement du suicide de ce despote aux
grandes passions, qui nous avait tenus en son pouvoir, je ne puis
trouver de meilleure explication, pour rsoudre ce problme difficile,
que les paroles inscrites par notre vaillant compatriote de Kerans,
sur la bannire qui flotta  Ahascragh, lors de son bienheureux
retour: Dieu est amour, il nous a donn la libert.

FIN.




TABLE DES CHAPITRES


CHAPITRE PREMIER.

L'empereur Thodoros.--Son lvation  l'empire et ses conqutes.--Son
arme et son administration.--Causes de sa chute.--Sa personne et son
caractre.--Sa famille et sa vie prive.

CHAPITRE II.

Les Europens en Abyssinie.--M. Bell et M. Plowden.--Leur vie et leur
mort.--Le consul Cameron.--M. Lejean.--M. Bardel et la rponse de
Napolon III  Thodoros.--Le peuple de Gaffat.--M. Stern et la
mission de Djenda.--Etat des affaires  la fin de 1863.

CHAPITRE III.

Emprisonnement de M. Stern.--M. Kerans arrive avec des lettres et un
tapis.--M. Cameron et ses compagnons sont chargs de chanes.--Retour
de M. Bardel du Soudan.--Procds de Thodoros vis--vis des
trangers.--Le patriarche cophte.--Abdul-Rahman-Bey. La captivit des
Europens explique.

CHAPITRE IV.

La nouvelle de l'emprisonnement de M. Cameron arrive chez lui.--M.
Rassam est choisi pour aller  la cour de Gondar, o il est accompagn
par le docteur Blanc.--Dlais et difficults pour communiquer avec
Thodoros.--Description de Massowah et de ses habitants.--Arrive
d'une lettre de l'empereur.

CHAPITRE V.

De Massowah  Kassala.--Une digression.--Le nabab.--Aventures de
M. Marcopoli.--Les Beni-Amer.--Arrive  Kassala.--La rvolte
nubienne.--Tentative de M. le comte de Bisson pour fonder une colonie
dans le Soudan.

CHAPITRE VI.

Dpart de Kassala.--Sheik-Abu-Sin.--Rumeurs de la dfaite de
Thodoros par Tisso-Gobaz.--Arrive  Metemma.--March
hebdomadaire.--Manoeuvres militaires des Takruries.--Leur migration
dans l'Abyssinie.--Arrive de lettres de Thodoros.

CHAPITRE VII.

Entre en Abyssinie.--Altercation entre les Takruries et les
Abyssiniens  Wochnee.--Notre escorte et les porteurs.--Application
de la mdecine.--Premire rception de Sa Majest.--Traduction de la
lettre de la reine Victoria et prsents offerts.--Nous accompagnons Sa
Majest  Metcha.--Sa conversation en route.

CHAPITRE VIII.

Nous quittons le camp de l'empereur pour Kourata.--La mer de Tana.--La
navigation abyssinienne.--L'le de Dek.--Arrive  Kourata.--Les
gens de Gaffat et les premiers captifs nous rejoignent.--Accusations
portes contre ces derniers.--Premire visite au camp de l'empereur a
Zag.--Les flatteries prcdent la violence.

CHAPITRE IX.

Seconde visite  Zag.--Arrestation de M. Rassam et des officiers
anglais.--Accusations contre M. Rassam.--Les premiers captifs sont
amens enchans  Zag.--Jugement public.--Rconciliation.--Dpart de
M. Flad.--Emprisonnement  Zag.--Dpart pour Kourata.

CHAPITRE X.

Seconde rsidence  Kourata.--Le cholra et le typhus clatent dans
le camp.--L'empereur se dcide  aller  Debra-Tabor.--Arrive 
Gaffat.--La fonderie transforme en palais.--Jugement public 
Debra-Tabor.--La tente noire.--Le docteur Blanc et M. Rosenthal faits
prisonniers  Gaffat.--Une autre accusation publique.--La caverne
noire.--Voyage avec l'empereur  Abankab.--Nous sommes envoys 
Magdala; arrive  l'Amba.

CHAPITRE XI.

Notre premire maison  Magdala.--Le chef a une petite affaire avec
nous.--Impressions d'un Europen charg de chanes.--L'opration
dcrite.--La toilette du prisonnier.--Comment nous vivions.--Dfection
de notre premier messager.--Comment nous obtnmes de l'argent et des
lettres.--Un journal  Magdala.--Une saison des pluies dans le Godjo.

CHAPITRE XII.

Description de Magdala.--Climat et provision d'eau.--Les maisons
de l'empereur.--Son harem et ses magasins.--L'glise.--La
prison.--Gardes et geliers.--Discipline.--Visite pralable de
Thodoros  Magdala.--Massacre des Gallas.--Caractre et antcdents
de Samuel.--Nos amis Znab l'astronome et Meshisba le joueur de
luth.--Gardes de jour.--Nous btissons de nouvelles huttes.--Les
serviteurs portugais et les serviteurs abyssiniens.--Notre enceinte
est agrandie.

CHAPITRE XIII.

Thodoros crit  M. Rassam touchant M. Flad et ses ouvriers.
--Ses deux lettres compares.--Le gnral Merewether arrive 
Massowah.--Danger d'envoyer des lettres  la cte.--Ras-Engeddah
nous apporte quelques provisions.--Notre jardin.--Rsultats pleins
de succs de la vaccine  Magdala.--Encore notre sentinelle de
jour.--Seconde saison des pluies.--Les chefs sont jaloux.--Le ras et
son conseil.--Damash, Hailo, etc., etc.--Vie journalire pendant la
saison des pluies.--Deux prisonniers tentent de s'chapper.--Le knout
en Abyssinie.--Prophtie d'un homme mourant.


CHAPITRE XIV.

Fin de la seconde saison pluvieuse.--Raret et chert des
approvisionnements.--Meshisha et Comfou complotent leur
fuite.--Ils russissent.--Thodoros est vol.--Damash poursuit les
fugitifs.--Attaque de nuit.--Le cri de guerre des Gallas et le sauve
qui peut.--Les blesss laisss sur le champ de bataille.--Hospitalit
des Gallas.--Lettre de Thodoros  ce sujet.--Malheurs de
Mastiate.--Wakshum Gabra Medhim.--Rcit de la vie de Gobaz.--Il
sollicite la coopration de l'vque pour s'emparer de Magdala.--Plan
de l'vque.--Tous les chefs rivaux intriguent pour l'Amba.
--L'influence de M. Rassam exagre.

CHAPITRE XV.

Mort de l'Abouna Salama.--Esquisse de sa vie.--Griefs de Thodoros
contre lui.--Son emprisonnement  Magdala.--Les Wallo-Gallas.--Leurs
moeurs et leurs coutumes.--Menilek parat avec une arme dans le
pays de Galla.--Sa politique.--Avis envoy  lui par M. Rassam.--Il
investit Magdala et fait un feu de joie.--Conduite de la reine.
--Prcautions prises par les chefs.--Notre position n'est pas
meilleure.--Les effets de la fume sur Menilek.--Dsappointement suivi
d'une grande joie.--Nous recevons des nouvelles du dbarquement des
troupes britanniques.

CHAPITRE XVI.

Conduite de Thodoros pendant notre sjour  Magdala.--Sa conduite
 Begemder.--Une rbellion clate.--Marche force sur
Gondar.--Les glises sont pilles et brles.--Cruauts de
Thodoros.--L'insurrection crot en forces.--Les desseins de
l'empereur sur Kourata chouent.--M. Bardel trahit les nouveaux
ouvriers.--Ingratitude de Thodoros envers les gens de Gaffat.--Son
expdition sur Foggera choue.

CHAPITRE XVII.

Arrive de M. Flad de l'Angleterre.--Il remet une lettre et un message
de la reine d'Angleterre.--L'pisode du tlescope.--On prend soin
de nos intrts.--Thodoros ne cdera qu' la force.--Il recrute son
arme.--Ras-Adilou et Zallallou dsertent.--L'empereur est repouss
 Belessa par Lij-Abitou et les paysans.--Expdition contre
Metraha.--Ses cruauts dans cette localit.--Le grand _Sbastopol_
est fabriqu.--La famine et la peste obligent l'empereur  lever son
camp.--Difficults de sa marche vers Magdala.--Son arrive dans le
Dalanta.

CHAPITRE XVIII.

Thodoros dans le voisinage de Magdala.--Nos sentiments  cette
poque.--Une amnistie accorde au Dalanta.--La garnison de Magdala
rejoint l'empereur.--M. Rosenthal et les autres Europens sont envoys
dans la forteresse.--Conversation de Thodoros avec MM. Flad et
Waldmeier sur l'arrive des troupes.--La lettre de Sir Robert Napier
 Thodoros tombe entre nos mains.--Thodoros ravage le Dalanta.--Il
trompe M. Waldmeier.--On arrive au Bechelo.--Correspondance entre
M. Rassam et Thodoros.--Les fers sont ts  M. Rassam.--Thodoros
arrive  Islamgee.--Sa querelle avec les prtres.--Sa premire visite
 l'Amba.--Jugement de deux chefs.--Il nomme un nouveau commandant 
la garnison.

CHAPITRE XIX.

Nous sommes compts par le nouveau gouverneur et obligs de dormir
tous dans la mme hutte.--Seconde visite de Thodoros  l'Amba.--Il
fait appeler M. Rassam et donne l'ordre que M. Prideaux et moi soyons
dlivrs de nos chanes.--L'opration dcrite.--Notre rception
par l'empereur.--On nous envoie visiter le _Sbastopol_ arriv 
Islamgee.--Conversation avec Sa Majest.--Les prisonniers encore
enchanes sont dlivrs de leurs fers.--Thodoros ne russit point 
se voler lui-mme.

CHAPITRE XX.

Tous les prisonniers quittent l'Amba pour Islamgee.--Notre rception
par Thodoros.--Il harangue ses troupes et relche quelques-uns
des prisonniers.--Il nous informe de la marche des Anglais.--Le
massacre.--Nous sommes renvoys  Magdala.--Effets de la bataille de
Fahla.--MM. Prideaux et Flad sont envoys pour ngocier.--Les captifs
relchs.--Ils l'chappent belle.--Leur arrive au camp britannique.


CONCLUSION.







End of Project Gutenberg's Ma captivite en Abyssinie, by Dr. Henri Blanc

*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MA CAPTIVITE EN ABYSSINIE ***

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