The Project Gutenberg EBook of Michel Strogoff, by Jules Verne

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Title: Michel Strogoff

Author: Jules Verne

Release Date: February, 2005  [EBook #7442]
[This file was first posted on April 30, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, MICHEL STROGOFF ***




Carlo Traverso, Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team.

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LES VOYAGES EXTRAORDINAIRES


MICHEL STROGOFF

DE MOSCOU A IRKOUTSK





TABLE DES MATIRES


PREMIRE PARTIE


I.--Une fte au Palais-Neuf

II.--Russes et Tartares

III.--Michel Strogoff

IV.--De Moscou  Nijni-Novgorod

V.--Un arrt en deux articles

VI.--Frre et soeur

VII.--En descendant le Volga

VIII.--En remontant la Kama

IX.--En tarentass nuit et jour

X.--Un orage dans les monts Ourals

XI.--Voyageurs en dtresse

XII.--Une provocation

XIII.--Au-dessus de tout, le devoir

XIV.--Mre et fils

XV.--Le marais de Baraba

XVI.--Un dernier effort

XVII.--Versets et chansons


DEUXIME PARTIE


I.--Un camp Tartare.

II.--Une attitude d'Alcide Jolivet.

III.--Coup pour coup.

IV.--L'entre triomphale.

V.--Regarde de tous tes yeux, regarde!

VI.--Un ami de grande route.

VII.--Le passage de l'Yenise

VIII.--Un bivre qui traverse la route.

IX.--Dans la steppe.

X.--Bakal et Angara.

XI.--Entre deux rives

XII.--Irkoutsk.

XIII.--Un courrier du Czar.

XIV.--La nuit du 5 au 6 Octobre.

XV.--Conclusion.




PREMIRE PARTIE




CHAPITRE Ier

UNE FTE AU PALAIS-NEUF.


Sire, une nouvelle dpche.

--D'o vient-elle?

--De Tomsk.

--Le fil est coup au del de cette ville?

--Il est coup depuis hier.

--D'heure en heure, gnral, fais passer un tlgramme  Tomsk, et que
l'on me tienne au courant.

--Oui, sire, rpondit le gnral Kissoff.

Ces paroles taient changes  deux heures du matin, au moment o la
fte, donne au Palais-Neuf, tait dans toute sa magnificence.

Pendant cette soire, la musique des rgiments de Probrajensky et de
Paulowsky n'avait cess de jouer ses polkas, ses mazurkas, ses
scottischs et ses valses, choisies parmi les meilleures du rpertoire.
Les couples de danseurs et de danseuses se multipliaient  l'infini 
travers les splendides salons de ce palais, lev a quelques pas de la
vieille maison de pierres, o tant de drames terribles s'taient
accomplis autrefois, et dont les chos se rveillrent, cette nuit-l,
pour rpercuter des motifs de quadrilles.

Le grand marchal de la cour tait, d'ailleurs, bien second dans ses
dlicates fonctions. Les grands-ducs et leurs aides de camp, les
chambellans de service, les officiers du palais prsidaient eux-mmes
 l'organisation des danses. Les grandes-duchesses, couvertes de
diamants, les dames d'atour, revtues de leurs costumes de gala,
donnaient vaillamment l'exemple aux femmes des hauts fonctionnaires
militaires et civils de l'ancienne ville aux blanches pierres.
Aussi, lorsque le signal de la polonaise retentit, quand les invit
de tout rang prirent part  cette promenade cadence, qui, dans les
solennits de ce genre, a toute l'importance d'une danse nationale, le
mlange des longues robes tages de dentelles et des uniformes
chamarrs de dcorations offrit-il un coup d'oeil indescriptible, sous
la lumire de cent lustres que dcuplait la rverbration des glaces.

Ce fut un blouissement.

D'ailleurs, le grand salon, le plus beau de tous ceux que possde le
Palais-Neuf, faisait  ce cortge de hauts personnages et de femmes
splendidement pares un cadre digne de leur magnificence. La riche
vote, avec ses dorures, adoucies dj sous la patine du temps, tait
comme toile de points lumineux. Les brocarts des rideaux et des
portires, accidents de plis superbes, s'empourpraient de tons
chauds, qui se cassaient violemment aux angles de la lourde toffe.

A travers les vitres des vastes baies arrondies en plein cintre, la
lumire dont les salons taient imprgns, tamise par une bue
lgre, se manifestait au dehors comme un reflet d'incendie et
tranchait vivement avec la nuit qui, pendant quelques heures,
enveloppait ce palais tincelant. Aussi, ce contraste attirait-il
l'attention de ceux des invits que les danses ne rclamaient pas.
Lorsqu'ils s'arrtaient aux embrasures des fentres, ils pouvaient
apercevoir quelques clochers, confusment estomps dans l'ombre, qui
profilaient  et l leurs normes silhouettes. Au-dessous des balcons
sculpts, ils voyaient se promener silencieusement de nombreuses
sentinelles, le fusil horizontalement couch sur l'paule, et dont le
casque pointu s'empanachait d'une aigrette de flamme sous l'clat des
feux lancs au dehors. Ils entendaient aussi le pas des patrouilles
qui marquait la mesure sur les dalles de pierre, avec plus de justesse
peut-tre que le pied des danseurs sur le parquet des salons. De temps
en temps, le cri des factionnaires se rptait de poste en poste, et,
parfois, un appel de trompette, se mlant aux accords de l'orchestre,
jetait ses notes claires au milieu de l'harmonie gnrale.

Plus bas encore, devant la faade, des masses sombres se dtachaient
sur les grands cnes de lumire que projetaient les fentres du
Palais-Neuf. C'taient des bateaux qui descendaient le cours d'une
rivire, dont les eaux, piques par la lueur vacillante de quelques
fanaux, baignaient les premires assises des terrasses.

Le principal personnage du bal, celui qui donnait cette fte, et
auquel le gnral Kissoff avait attribu une qualification rserve
aux souverains, tait simplement vtu d'un uniforme d'officier des
chasseurs de la garde. Ce n'tait point affectation de sa part, mais
habitude d'un homme peu sensible aux recherches de l'apparat. Sa tenue
contrastait donc avec les costumes superbes qui se mlangeaient autour
de lui, et c'est mme ainsi qu'il se montrait, la plupart du temps, au
milieu de son escorte de Gorgiens, de Cosaques, de Lesghiens,
blouissants escadrons, splendidement revtus des brillants uniformes
du Caucase.

Ce personnage, haut de taille, l'air affable, la physionomie calme, le
front soucieux cependant, allait d'un groupe  l'autre, mais il
parlait peu, et mme il ne semblait prter qu'une vague attention,
soit aux propos joyeux des jeunes invits, soit aux paroles plus
graves des hauts fonctionnaires ou des membres du corps diplomatique
qui reprsentaient prs de lui les principaux tats de l'Europe. Deux
ou trois de ces perspicaces hommes politiques--physionomistes par
tat--avaient bien cru observer sur le visage de leur hte quelque
symptme d'inquitude, dont la cause leur chappait, mais pas un seul
ne se ft permis de l'interroger  ce sujet. En tout cas, l'intention
de l'officier des chasseurs de la garde tait,  n'en pas douter, que
ses secrtes proccupations ne troublassent cette fte en aucune
faon, et comme il tait un de ces rares souverains auxquels presque
tout un monde s'est habitu  obir, mme en pense, les plaisirs du
bal ne se ralentirent pas un instant.

Cependant, le gnral Kissoff attendait que l'officier auquel il
venait de communiquer la dpche expdie de Tomsk lui donnt l'ordre
de se retirer, mais celui-ci restait silencieux. Il avait pris le
tlgramme, il l'avait lu, et son front s'assombrit davantage. Sa main
se porta mme involontairement  la garde de son pe et remonta vers
ses yeux, qu'elle voila un instant. On et dit que l'clat des
lumires le blessait et qu'il recherchait l'obscurit pour mieux voir
en lui-mme.

Ainsi, reprit-il aprs avoir conduit le gnral Kissoff dans
l'embrasure d'une fentre, depuis hier nous sommes sans communication
avec le grand-duc mon frre?

--Sans communication, sire, et il est  craindre que les dpches ne
puissent bientt plus passer la frontire sibrienne.

--Mais les troupes des provinces de l'Amour et d'Iakoutsk, ainsi que
celles de la Transbaikalie, ont reu l'ordre de marcher immdiatement
sur Irkoutsk?

--Cet ordre a t donn par le dernier tlgramme que nous avons pu
faire parvenir au del du lac Bakal.

--Quant aux gouvernements de l'Yeniseisk, d'Omsk, de Smipalatinsk, de
Tobolsk, nous sommes toujours en communication directe avec eux depuis
le dbut de l'invasion?

--Oui, sire, nos dpches leur parviennent, et nous avons la
certitude,  l'heure qu'il est, que les Tartares ne se sont pas
avancs au del de l'Irtyche et de l'Obi.

--Et du tratre Ivan Ogareff, on n'a aucune nouvelle?

--Aucune, rpondit le gnral Kissoff. Le directeur de la police ne
saurait affirmer s'il a pass ou non la frontire.

--Que son signalement soit immdiatement envoy  Nijni-Novgorod, 
Perm,  katerinbourg,  Kassimow,  Tioumen,  Ichim,  Omsk, 
lamsk,  Kolyvan,  Tomsk,  tous les postes tlgraphiques avec
lesquels le fil correspond encore!

--Les ordres de Votre Majest vont tre excuts  l'instant, rpondit
le gnral Kissoff.

--Silence sur tout ceci!

Puis, ayant fait un signe de respectueuse adhsion, le gnral, aprs
s'tre inclin, se confondit d'abord dans la foule, et quitta bientt
les salons, sans que son dpart et t remarqu.

Quant  l'officier, il resta rveur pendant quelques instants, et
lorsqu'il revint se mler aux divers groupes de militaires et d'hommes
politiques qui s'taient forms sur plusieurs points des salons, son
visage avait repris tout le calme dont il s'tait un moment dparti.

Cependant, le fait grave qui avait motiv ces paroles, rapidement
changes, n'tait pas aussi ignor que l'officier des chasseurs de la
garde et le gnral Kissoff pouvaient le croire. On n'en parlait pas
officiellement, il est vrai, ni mme officieusement, puisque les
langues n'taient pas dlies par ordre, mais quelques hauts
personnages avaient t informs plus ou moins exactement des
vnements qui s'accomplissaient au del de la frontire. En tout cas,
ce qu'ils ne savaient peut-tre qu' peu prs, ce dont ils ne
s'entretenaient pas, mme entre membres du corps diplomatique, deux
invits qu'aucun uniforme, aucune dcoration ne signalait  cette
rception du Palais-Neuf, en causaient  voix basse et paraissaient
avoir reu des informations assez prcises.

Comment, par quelle voie, grce  quel entregent, ces deux simples
mortels savaient-ils ce que tant d'autres personnages, et des plus
considrables, souponnaient  peine? on n'et pu le dire. tait-ce
chez eux don de prescience ou de prvision? Possdaient-ils un sens
supplmentaire, qui leur permettait de voir au del de cet horizon
limit auquel est born tout regard humain? Avaient-ils un flair
particulier pour dpister les nouvelles les plus secrtes? Grce 
cette habitude, devenue chez eux une seconde nature, de vivre de
l'information et par l'information, leur nature s'tait-elle donc
transforme? on et t tent de l'admettre.

De ces deux hommes, l'un tait Anglais, l'autre Franais, tous deux
grands et maigres,--celui-ci brun comme les mridionaux de la
Provence,--celui-l roux comme un gentleman du Lancashire.
L'Anglo-Normand, compass, froid, flegmatique, conome de mouvements
et de paroles, semblait ne parler ou gesticuler que sous la dtente
d'un ressort qui oprait  intervalles rguliers. Au contraire, le
Gallo-Romain, vif, ptulant, s'exprimait tout  la fois des lvres,
des yeux, des mains, ayant vingt manires de rendre sa pense, lorsque
son interlocuteur paraissait n'en avoir qu'une seule, immuablement
strotype dans son cerveau.

Ces dissemblances physiques eussent facilement frapp le moins
observateur des hommes; mais un physionomiste, en regardant d'un peu
prs ces deux trangers, aurait nettement dtermin le contraste
physiologique qui les caractrisait, en disant que si le Franais
tait tout yeux, l'Anglais tait tout oreilles.

En effet, l'appareil optique de l'un avait t singulirement
perfectionn par l'usage. La sensibilit de sa rtine devait tre
aussi instantane que celle de ces prestidigitateurs, qui
reconnaissent une carte rien que dans un mouvement rapide de coupe, ou
seulement  la disposition d'un tarot inaperu de tout autre. Ce
Franais possdait donc au plus haut degr ce que l'on appelle la
mmoire de l'oeil.

L'Anglais, au contraire, paraissait spcialement organis pour couter
et pour entendre. Lorsque son appareil auditif avait t frapp du son
d'une voix, il ne pouvait plus l'oublier, et dans dix ans, dans vingt
ans, il l'et reconnu entre mille. Ses oreilles n'avaient certainement
pas la possibilit de se mouvoir comme celles des animaux qui sont
pourvus de grands pavillons auditifs; mais, puisque les savants ont
constat que les oreilles humaines ne sont qu' peu prs immobiles,
on aurait eu le droit d'affirmer que celles du susdit Anglais, se
dressant, se tordant, s'obliquant, cherchaient  percevoir les sons
d'une faon quelque peu apparente pour le naturaliste.

Il convient de faire observer que cette perfection de la vue et de
l'oue chez ces deux hommes les servait merveilleusement dans leur
mtier, car l'Anglais tait un correspondant du _Daily-Telegraph_, et
le Franais, un correspondant du.... De quel journal ou de quels
journaux, il ne le disait pas, et lorsqu'on le lui demandait, il
rpondait plaisamment qu'il correspondait avec sa cousine Madeleine.
Au fond, ce Franais, sous son apparence lgre, tait trs-perspicace
et trs-fin. Tout en parlant un peu  tort et  travers, peut-tre
pour mieux cacher son dsir d'apprendre, il ne se livrait jamais. Sa
loquacit mme le servait  se taire, et peut-tre tait-il plus
serr, plus discret que son confrre du _Daily-Telegraph_.

Et si tous deux assistaient  cette fte, donne au Palais-Neuf dans
la nuit du 15 au 16 juillet, c'tait en qualit de journalistes, et
pour la plus grande dification de leurs lecteurs.

Il va sans dire que ces deux hommes taient passionns pour leur
mission en ce monde, qu'ils aimaient  se lancer comme des furets sur
la piste des nouvelles les plus inattendues, que rien ne les effrayait
ni ne les rebutait pour russir, qu'ils possdaient l'imperturbable
sang-froid et la relle bravoure des gens du mtier. Vrais jockeys de
ce steeple-chase, de cette chasse  l'information, ils enjambaient les
haies, ils franchissaient les rivires, ils sautaient les banquettes
avec l'ardeur incomparable de ces coureurs pur sang, qui veulent
arriver bons premiers ou mourir!

D'ailleurs, leurs journaux ne leur mnageaient pas l'argent,--le plus
sr, le plus rapide, le plus parfait lment d'information connu
jusqu' ce jour. Il faut ajouter aussi, et  leur honneur, que ni l'un
ni l'autre ne regardaient ni n'coutaient jamais par-dessus les murs
de la vie prive, et qu'ils n'opraient que lorsque des intrts
politiques ou sociaux taient en jeu. En un mot, ils faisaient ce
qu'on appelle depuis quelques annes le grand reportage politique et
militaire.

Seulement, on verra, en les suivant de prs, qu'ils avaient la plupart
du temps une singulire faon d'envisager les faits et surtout leurs
consquences, ayant chacun leur manire  eux de voir et
d'apprcier. Mais enfin, comme ils y allaient bon jeu bon argent, et
ne s'pargnaient en aucune occasion, on aurait eu mauvaise grce  les
en blmer.

Le correspondant franais se nommait Alcide Jolivet. Harry Blount
tait le nom du correspondant anglais. Ils venaient de se rencontrer
pour la premire fois  cette fte du Palais-Neuf, dont ils avaient
t chargs de rendre compte dans leur journal. La discordance de leur
caractre, jointe  une certaine jalousie de mtier, devait les rendre
assez peu sympathiques l'un  l'autre. Cependant, ils ne s'vitrent
pas et cherchrent plutt  se pressentir rciproquement sur les
nouvelles du jour. C'taient deux chasseurs, aprs tout, chassant sur
le mme territoire, dans les mmes rserves. Ce que l'un manquait
pouvait tre avantageusement tir par l'autre, et leur intrt mme
voulait qu'ils fussent  porte de se voir et de s'entendre.

Ce soir-l, ils taient donc tous les deux  l'afft. Il y avait, en
effet, quelque chose dans l'air.

Quand ce ne serait qu'un passage de canards, se disait Alcide
Jolivet, a vaut son coup de fusil!

Les deux correspondants furent donc amens  causer l'un avec l'autre
pendant le bal, quelques instants aprs la sortie du gnral Kissoff,
et ils le firent en se ttant un peu.

Vraiment, monsieur, cette petite fte est charmante! dit d'un air
aimable Alcide Jolivet, qui crut devoir entrer en conversation par
cette phrase minemment franaise.

--J'ai dj tlgraphi: splendide! rpondit froidement Harry Blount,
en employant ce mot, spcialement consacr pour exprimer l'admiration
quelconque d'un citoyen du Royaume-Uni.

--Cependant, ajouta Alcide Jolivet, j'ai cru devoir marquer en mme
temps  ma cousine....

--Votre cousine?... rpta Harry Blount d'un ton surpris, en
interrompant son confrre.

--Oui,... reprit Alcide Jolivet, ma cousine Madeleine... C'est avec
elle que je corresponds! Elle aime  tre informe vite et bien, ma
cousine!.. J'ai donc cru devoir lui marquer que, pendant cette fte,
une sorte de nuage avait sembl obscurcir le front du souverain.

--Pour moi, il m'a paru rayonnant, rpondit Harry Blount, qui voulait
peut-tre dissimuler sa pense  ce sujet.

--Et, naturellement, vous l'avez fait rayonner dans les colonnes du
_Daily-Telegraph_.

--Prcisment.

--Vous rappelez-vous, monsieur Blount, dit Alcide Jolivet, ce qui
s'est pass  Zakret en 1812?

--Je me le rappelle comme si j'y avais t, monsieur, rpondit le
correspondant anglais.

--Alors, reprit Alcide Jolivet, vous savez qu'au milieu d'une fte
donne en son honneur, on annona  l'empereur Alexandre que Napolon
venait de passer le Nimen avec l'avant-garde franaise. Cependant,
l'empereur ne quitta pas la fte, et, malgr l'extrme gravit d'une
nouvelle qui pouvait lui coter l'empire, il ne laissa pas percer plus
d'inquitude....

--Que ne vient d'en montrer notre hte, lorsque le gnral Kissoff lui
a appris que les fils tlgraphiques venaient d'tre coups entre la
frontire et le gouvernement d'Irkoutsk.

--Ah! vous connaissez ce dtail?

--Je le connais.

--Quant  moi, il me serait difficile de l'ignorer, puisque mon
dernier tlgramme est all jusqu' Oudinsk, fit observer Alcide
Jolivet avec une certaine satisfaction.

--Et le mien jusqu' Krasnoiarsk seulement, rpondit Harry Blount d'un
ton non moins satisfait.

--Alors vous savez aussi que des ordres ont t envoys aux troupes de
Nikolaevsk?

--Oui, monsieur, en mme temps qu'on tlgraphiait aux Cosaques du
gouvernement de Tobolsk de se concentrer.

--Rien n'est plus vrai, monsieur Blount, ces mesures m'taient
galement connues, et croyez bien que mon aimable cousine en saura ds
demain quelque chose!

--Exactement comme le sauront, eux aussi, les lecteurs du
_Daily-Telegraph_, monsieur Jolivet.

--Voila! Quand on voit tout ce qui se passe!...

--Et quand on coute tout ce qui se dit!...

--Une intressante campagne  suivre, monsieur Blount.

--Je la suivrai, monsieur Jolivet.

--Alors, il est possible que nous nous retrouvions sur un terrain
moins sr peut-tre que le parquet de ce salon!

--Moins sr, oui, mais....

--Mais aussi moins glissant! rpondit Alcide Jolivet, qui retint son
collgue, au moment o celui-ci allait perdre l'quilibre en se
reculant.

Et, l-dessus, les deux correspondants se sparrent, assez contents,
en somme, de savoir que l'un n'avait pas distanc l'autre. En effet,
ils taient  deux de jeu.

En ce moment, les portes des salles contigus au grand salon furent
ouvertes. La se dressaient plusieurs vastes tables merveilleusement
servies et charges  profusion de porcelaines prcieuses et de
vaisselle d'or. Sur la table centrale, rserve aux princes, aux
princesses et aux membres du corps diplomatique, tincelait un surtout
d'un prix inestimable, venu des fabriques de Londres, et autour de ce
chef-d'oeuvre d'orfvrerie miroitaient, sous le feu des lustres, les
mille pices du plus admirable service qui ft jamais sorti des
manufactures de Svres.

Les invits du Palais-Neuf commencrent alors  se diriger vers les
salles du souper.

A cet instant, le gnral Kissoff, qui venait de rentrer, s'approcha
rapidement de l'officier des chasseurs de la garde.

Eh bien? lui demanda vivement celui-ci, ainsi qu'il avait fait la
premire fois.

--Les tlgrammes ne passent plus Tomsk, sire.

--Un courrier  l'instant!

L'officier quitta le grand salon et entra dans une vaste pice y
attenant. C'tait un cabinet de travail, trs-simplement meubl en
vieux chne, et situ  l'angle du Palais-Neuf. Quelques tableaux,
entre autres plusieurs toiles signes d'Horace Vernet, taient
suspendus au mur.

L'officier ouvrit vivement la fentre, comme si l'oxygne et manqu 
ses poumons, et il vint respirer, sur un large balcon, cet air pur que
distillait une belle nuit de juillet.

Sous ses yeux, baigne par les rayons lunaires, s'arrondissait une
enceinte fortifie, dans laquelle s'levaient deux cathdrales, trois
palais et un arsenal. Autour de cette enceinte se dessinaient trois
villes distinctes, Kita-Gorod, Belo-Gorod, Zemliano-Gorod, immenses
quartiers europens, tartares ou chinois, que dominaient les tours,
les clochers, les minarets, les coupoles de trois cents glises, aux
dmes verts, surmonts de croix d'argent. Une petite rivire, au cours
sinueux, rverbrait a et la les rayons de la lune. Tout cet ensemble
formait une curieuse mosaque de maisons diversement colores, qui
s'enchssait dans un vaste cadre de dix lieues.

Cette rivire, c'tait la Moskowa, cette ville, c'tait Moscou, cette
enceinte fortifie, c'tait le Kremlin, et l'officier des chasseurs de
la garde, qui, les bras croiss, le front songeur, coutait vaguement
le bruit jet par le Palais-Neuf sur la vieille cit moscovite,
c'tait le czar.

CHAPITRE II

RUSSES ET TARTARES


Si le czar avait si inopinment quitt les salons du Palais-Neuf, au
moment o la fte qu'il donnait aux autorits civiles et militaires et
aux principaux notables de Moscou tait dans tout son clat, c'est que
de graves vnements s'accomplissaient alors au del des frontires de
l'Oural. On ne pouvait plus en douter, une redoutable invasion
menaait de soustraire  l'autonomie russe les provinces sibriennes.

La Russie asiatique ou Sibrie couvre une aire superficielle de cinq
cent soixante mille lieues et compte environ deux millions
d'habitants. Elle s'tend depuis les monts Ourals, qui la sparent de
la Russie d'Europe, jusqu'au littoral de l'ocan Pacifique. Au sud,
c'est le Turkestan et l'empire chinois qui la dlimitent suivant une
frontire assez indtermine; au nord, c'est l'ocan Glacial depuis la
mer de Kara jusqu'au dtroit de Behring. Elle est divise en
gouvernements ou provinces, qui sont ceux de Tobolsk, d'Yeniseisk,
d'Irkoutsk, d'Omsk, de Iakoutsk; elle comprend deux districts, ceux
d'Okhotsk et de Kamtschatka, et possde deux pays, maintenant soumis 
la domination moscovite, le pays des Kirghis et le pays des
Tchouktches.

Cette immense tendue de steppes, qui renferme plus de cent dix degrs
de l'ouest  l'est, est  la fois une terre de dportation pour les
criminels, une terre d'exil pour ceux qu'un ukase a frapps
d'expulsion.

Deux gouverneurs gnraux reprsentent l'autorit suprme des czars en
ce vaste pays. L'un rside  Irkoutsk, capitale de la Sibrie
orientale; l'autre rside  Tobolsk, capitale de la Sibrie
occidentale. La rivire Tchouna; un affluent du fleuve Yenise, spare
les deux Sibries.

Aucun chemin de fer ne sillonne encore ces immenses plaines, dont
quelques-unes sont vritablement d'une extrme fertilit. Aucune voie
ferre ne dessert les mines prcieuses qui font, sur de vastes
tendues, le sol sibrien plus riche au-dessous qu'au-dessus de sa
surface. On y voyage en tarentass ou en tlgue, l't; en traneau,
l'hiver.

Une seule communication, mais une communication lectrique, joint les
deux frontires ouest et est de la Sibrie au moyen d'un fil qui
mesure plus de huit mille verstes de long (8,536 kilomtres). [La
verste vaut 1067 mtres, c'est--dire un peu plus d'un kilomtre.] A
sa sortie de l'Oural, il passe par Ekaterinbourg, Kassimow, Tioumen,
Ichim, Omsk, Elamsk, Kolyvan, Tomsk, Krasnoiarsk, Nijni-Oudinsk,
Irkoutsk, Verkne-Nertschink, Strelink, Albazine, Blagowstenks, Radde,
Orlomskaya, Alexandrowsko, Nikolaevsk, et prend six roubles et
dix-neuf kopeks par chaque mot lanc  son extrme limite. [Environ 27
francs. Le rouble (argent) vaut 3 francs 75 centimes. Le kopek
(cuivre) vaut 4 centimes.] D'Irkoutsk un embranchement va se souder 
Kiakhta sur la frontire mongole, et de l,  trente kopeks par mot,
la poste transporte les dpches  Pking en quatorze jours.

C'est ce fil, tendu d'Ekaterinbourg  Nikolaevsk, qui avait t coup,
d'abord en avant de Tomsk, et, quelques heures plus tard, entre Tomsk
et Kolyvan.

C'est pourquoi le czar, aprs la communication que venait de lui faire
pour la seconde fois le gnral Kissoff, n'avait-il rpondu que par
ces seuls mots: Un courrier  l'instant!

Le czar tait, depuis quelques instants, immobile  la fentre de son
cabinet, lorsque les huissiers en ouvrirent de nouveau la porte. Le
grand matre de police apparut sur le seuil.

Entre, gnral, dit le czar d'une voix brve, et dis-moi tout ce que
tu sais d'Ivan Ogareff.

--C'est un homme extrmement dangereux, sire, rpondit le grand matre
de police.

--Il avait rang de colonel?

--Oui, sire.

--C'tait un officier intelligent?

--Trs-intelligent, mais impossible  matriser, et d'une ambition
effrne qui ne reculait devant rien. Il s'est bientt jet dans de
secrtes intrigues, et c'est alors qu'il a t cass de son grade par
Son Altesse le grand-duc, puis exil en Sibrie.

--A quelle poque?

--Il y a deux ans. Graci aprs six mois d'exil par la faveur de Votre
Majest, il est rentr en Russie.

--Et, depuis cette poque, n'est-il pas retourn en Sibrie?

--Oui, sire, il y est retourn, mais volontairement cette fois,
rpondit le grand matre de police.

Et il ajouta, en baissant un peu la voix:

Il fut un temps, sire, o, quand on allait en Sibrie, on n'en
revenait pas!

--Eh bien, moi vivant, la Sibrie est et sera un pays dont on
revient!

Le czar avait le droit de prononcer ces paroles avec une vritable
fiert, car il a souvent montr, par sa clmence, que la justice russe
savait pardonner.

Le grand matre de police ne rpondit rien, mais il tait vident
qu'il n'tait pas partisan des demi-mesures. Selon lui, tout homme qui
avait pass les monts Ourals entre les gendarmes ne devait plus jamais
les franchir. Or, il n'en tait pas ainsi sous le nouveau rgne, et le
grand matre de police le dplorait sincrement! Comment! plus de
condamnation  perptuit pour d'autres crimes que les crimes de droit
commun! Comment! des exils politiques revenaient de Tobolsk,
d'Iakoutsk, d'Irkoutsk! En vrit, le grand matre de police, habitu
aux dcisions autocratiques des ukases qui jadis ne pardonnaient pas,
ne pouvait admettre cette faon de gouverner! Mais il se tut,
attendant que le czar l'interroget de nouveau.

Les questions ne se firent pas attendre.

Ivan Ogareff, demanda le czar, n'est-il pas rentr une seconde fois
en Russie aprs ce voyage dans les provinces sibriennes, voyage dont
le vritable but est rest inconnu?

--Il y est rentr.

--Et, depuis son retour, la police a perdu ses traces?

--Non, sire, car un condamn ne devient vritablement dangereux que du
jour o il a t graci!

Le front du czar se plissa un instant. Peut-tre le grand matre de
police put-il craindre d'avoir t trop loin,--bien que son enttement
dans ses ides ft au moins gal au dvouement sans bornes qu'il avait
pour son matre; mais le czar, ddaignant ces reproches indirects
touchant sa politique intrieure, continua brivement la srie de ses
questions:

En dernier lieu, o tait Ivan Ogareff?

--Dans le gouvernement de Perm.

--En quelle ville?

--A Perm mme.

--Qu'y faisait-il?

--Il semblait inoccup, et sa conduite n'offrait rien de suspect.

--Il n'tait pas sous la surveillance de la haute police?

--Non, sire.

--A quel moment a-t-il quitt Perm?

--Vers le mois de mars.

--Pour aller?...

--On l'ignore.

--Et, depuis cette poque, on ne sait ce qu'il est devenu?

--On ne le sait.

--Eh bien, je le sais, moi! rpondit le czar. Des avis anonymes, qui
n'ont pas pass par les bureaux de la police, m'ont t adresss, et,
en prsence des faits qui s'accomplissent maintenant au del de la
frontire, j'ai tout lieu de croire qu'ils sont exacts!

--Voulez-vous dire, sire, s'cria le grand matre de police, qu'Ivan
Ogareff a la main dans l'invasion tartare?

--Oui, gnral, et je vais t'apprendre ce que tu ignores. Ivan
Ogareff, aprs avoir quitt le gouvernement de Perm, a pass les monts
Ourals. Il s'est jet en Sibrie, dans les steppes kirghises, et, l,
il a tent, non sans succs, de soulever ces populations nomades. Il
est alors descendu plus au sud, jusque dans le Turkestan libre. L,
aux khanats de Boukhara, de Khokhand, de Koundouze, il a trouv des
chefs disposs  jeter leurs hordes tartares dans les provinces
sibriennes et  provoquer une invasion gnrale de l'empire russe en
Asie. Le mouvement a t foment secrtement, mais il vient d'clater
comme un coup de foudre, et maintenant les voies et moyens de
communication sont coups entre la Sibrie occidentale et la Sibrie
orientale! De plus, Ivan Ogareff, altr de vengeance, veut attenter 
la vie de mon frre!

Le czar s'tait anim en parlant et marchait  pas prcipits. Le
grand matre de police ne rpondit rien, mais il se disait,  part
lui, qu'au temps o les empereurs de Russie ne graciaient jamais un
exil, les projets d'Ivan Ogareff n'auraient pu se raliser.

Quelques instants s'coulrent, pendant lesquels il garda le silence.
Puis, s'approchant du czar, qui s'tait jet sur un fauteuil:

Votre Majest, dit-il, a sans doute donn des ordres pour que cette
invasion ft repousse au plus vite?

--Oui, rpondit le czar. Le dernier tlgramme qui a pu passer 
Nijni-Oudinsk a d mettre en mouvement les troupes des gouvernements
d'Yeniseisk, d'Irkoutsk, d'Iakoutsk, celles des provinces de l'Amour
et du lac Bakal. En mme temps, les rgiments de Perm et de
Nijni-Novgorod et les Cosaques de la frontire se dirigent  marche
force vers les monts Ourals; mais, malheureusement, il faudra
plusieurs semaines avant qu'ils puissent se trouver en face des
colonnes tartares!

--Et le frre de Votre Majest, Son Altesse le grand-duc, en ce moment
isol dans le gouvernement d'Irkoutsk, n'est plus en communication
directe avec Moscou?

--Non.

--Mais il doit savoir, par les dernires dpches, quelles sont les
mesures prises par Votre Majest et quels secours il doit attendre des
gouvernements les plus rapprochs de celui d'Irkoutsk?

--Il le sait, rpondit le czar, mais ce qu'il ignore, c'est qu'Ivan
Ogareff, en mme temps que le rle de rebelle, doit jouer le rle de
tratre, et qu'il a en lui un ennemi personnel et acharn. C'est au
grand-duc qu'Ivan Ogareff doit sa premire disgrce, et, ce qu'il y a
de plus grave, c'est que cet homme n'est pas connu de lui. Le projet
d'Ivan Ogareff est donc de se rendre  Irkoutsk, et l, sous un faux
nom, d'offrir ses services au grand-duc. Puis, aprs qu'il aura capt
sa confiance, lorsque les Tartares auront investi Irkoutsk, il livrera
la ville, et avec elle mon frre, dont la vie est directement menace.
Voil ce que je sais par mes rapports, voil ce que ne sait pas le
grand-duc, et voil ce qu'il faut qu'il sache!

--Eh bien, sire, un courrier intelligent, courageux....

--Je l'attends.

--Et qu'il fasse diligence, ajouta le grand matre de police, car
permettez-moi d'ajouter, sire, que c'est une terre propice aux
rbellions que cette terre sibrienne!

--Veux-tu dire, gnral, que les exils feraient cause commune avec
les envahisseurs? s'cria le czar. qui ne fut pas matre de lui-mme
devant cette insinuation du grand matre de police.

--Que Votre Majest m'excuse!... rpondit en balbutiant le grand
matre de police, car c'tait bien vritablement la pense que lui
avait suggre son esprit inquiet et dfiant.

--Je crois aux exils plus de patriotisme! reprit le czar.

--Il y a d'autres condamns que les exils politiques en Sibrie,
rpondit le grand matre de police.

--Les criminels! Oh! gnral, ceux-l je te les abandonne! C'est le
rebut du genre humain. Ils ne sont d'aucun pays. Mais le soulvement,
ou plutt l'invasion n'est pas faite contre l'empereur, c'est contre
la Russie, contre ce pays, que les exils n'ont pas perdu toute
esprance de revoir... et qu'ils reverront!... Non, jamais un Russe ne
se liguera avec un Tartare pour affaiblir, ne ft-ce qu'une heure, la
puissance moscovite!

Le czar avait raison de croire au patriotisme de ceux que sa politique
tenait momentanment loigns. La clmence, qui tait le fond de sa
justice, quand il pouvait en diriger lui-mme les effets, les
adoucissements considrables qu'il avait adopts dans l'application
des ukases, si terribles autrefois, lui garantissaient qu'il ne
pouvait se mprendre. Mais, mme sans ce puissant lment de succs
apport  l'invasion tartare, les circonstances n'en taient pas moins
trs-graves, car il tait  craindre qu'une grande partie de la
population kirghise ne se joignit aux envahisseurs.

Les Kirghis se divisent en trois hordes, la grande, la petite et la
moyenne, et comptent environ quatre cent mille tentes, soit deux
millions d'mes. De ces diverses tribus, les unes sont indpendantes,
et les autres reconnaissent la souverainet, soit de la Russie, soit
des khanats de Khiva, de Khokhand et de Boukhara, c'est--dire des
plus redoutables chefs du Turkestan. La horde moyenne, la plus riche,
est en mme temps la plus considrable, et ses campements occupent
tout l'espace compris entre les cours d'eau du Sara-Sou, de l'Irtyche,
de l'Ichim suprieur, le lac Hadisang et le lac Aksakal. La grande
horde, qui occupe les contres situes dans l'est de la moyenne,
s'tend jusqu'aux gouvernements d'Omsk et de Tobolsk. Si donc ces
populations kirghises se soulevaient, c'tait l'envahissement de la
Russie asiatique, et, tout d'abord, la sparation de la Sibrie, 
l'est de l'Yenise.

Il est vrai que ces Kirghis, fort novices dans l'art de la guerre,
sont plutt des pillards nocturnes et agresseurs de caravanes que des
soldats rguliers. Ainsi que l'a dit M. Levchine, un front serr ou
un carr de bonne infanterie rsiste  une masse do Kirghis dix fois
plus nombreux, et un seul canon peut on dtruire une quantit
effroyable.

Soit, mais encore faut-il que ce carr de bonne infanterie arrive dans
le pays soulev, et que les bouches  feu quittent les parcs des
provinces russes, qui sont loignes de deux ou trois mille verstes.
Or, sauf par la route directe qui joint Ekaterinbourg  Irkoutsk, les
steppes, souvent marcageuses, ne sont pas aisment praticables, et
plusieurs semaines s'couleraient certainement avant que les troupes
russes pussent se trouver en mesure de repousser les hordes tartares.

Omsk est le centre de l'organisation militaire de la Sibrie
occidentale qui est destine  tenir en respect les populations
kirghises. L sont les limites que ces nomades, incompltement soumis,
ont plus d'une fois insultes, et, au ministre de la guerre, on avait
tout lieu de penser qu'Omsk tait dj trs-menac. La ligne des
colonies militaires, c'est--dire de ces postes de Cosaques qui sont
chelonns depuis Omsk jusqu' Smipalatinsk, devait avoir t force
en plusieurs points. Or, il tait  craindre que les grands sultans
qui gouvernent les districts kirghis n'eussent accept volontairement
ou subi involontairement la domination des Tartares, musulmans comme
eux, et qu' la haine provoque par l'asservissement ne se ft jointe
la haine due  l'antagonisme des religions grecque et musulmane.

Depuis longtemps, en effet, les Tartares du Turkestan, et
principalement ceux des khanats de Boukhara, de Khokhand, de
Koundouze, cherchaient, aussi bien par la force que par la persuasion,
 soustraire les hordes kirghises  la domination moscovite.

Quelques mots seulement sur ces Tartares.

Les Tartares appartiennent plus spcialement  deux races distinctes,
la race caucasique et la race mongole.

La race caucasique, celle, a dit Abel de Rmusat, qui est regarde en
Europe comme le type de la beaut de notre espce, parce que tous les
peuples de cette partie du monde en sont issus, runit sous une mme
dnomination les Turcs et les indignes de souche persane.

La race purement mongolique comprend les Mongols, les Mandchous et les
Thibtains.

Les Tartares, qui menaaient alors l'empire russe, taient de race
caucasique et occupaient plus particulirement le Turkestan. Ce vaste
pays est divis en diffrents tats, qui sont gouverns par des khans,
d'o la dnomination de khanats. Les principaux khanats sont ceux de
Boukhara, de Khiva, de Khokband, de Koundouze, etc.

A cette poque, le khanat le plus important et le plus redoutable
tait celui de Boukhara. La Russie avait dj eu  lutter plusieurs
fois avec ses chefs, qui, dans un intrt personnel et pour leur
imposer un autre joug, avaient soutenu l'indpendance des Kirghis
contre la domination moscovite. Le chef actuel, Fofar-Khan, marchait
sur les traces de ses prdcesseurs.

Ce Khanat de Boukhara s'tend du nord au sud, entre les
trente-septime et quarante et unime parallles, et de l'est 
l'ouest, entre les soixante et unime et soixante-sixime degrs de
longitude, c'est--dire sur une surface d'environ dix mille lieues
carres.

On compte dans cet tat une population de deux millions cinq cent
mille habitants, une arme de soixante mille hommes, porte au triple
en temps de guerre, et trente mille cavaliers. C'est un pays riche,
vari dans ses productions animales, vgtales, minrales, et qui a
t agrandi par l'accession des territoires de Balkh, d'Auko et de
Memaneh. Il possde dix-neuf villes considrables. Boukhara, ceinte
d'une muraille mesurant plus de huit milles anglais et flanque de
tours, cit glorieuse qui fut illustre par les Avicenne et autres
savants du X sicle, est regarde comme le centre de la science
musulmane et range parmi les plus clbres de l'Asie centrale;
Samarcande, qui possde le tombeau de Tamerlan et palais clbre o
l'on garde cette pierre bleue sur laquelle chaque nouveau khan doit
venir s'asseoir  son avnement, est dfendue par une citadelle
extrmement forte; Karschi, avec sa triple enceinte, situe dans une
oasis qu'entoure un marais peupl de tortues et de lzards, est
presque imprenable; Tschardjoui est dfendue par une population de
prs de vingt mille mes; enfin, Katia-Kourgan, Nourata, Djizah,
Pakande, Karakoul, Khouzar, etc., forment un ensemble de villes
difficiles  rduire. Ce khanat de Boukhara, protg par ses
montagnes, isol par ses steppes, est donc un tat vritablement
redoutable, et la Russie serait force de lui opposer des forces
importantes.

Or, c'tait l'ambitieux et farouche Fofar qui gouvernait alors ce
coin de la Tartarie. Appuy sur les autres khans,--principalement ceux
de Khokhand et de Koundouze, guerriers cruels et pillards, tout
disposs  se jeter dans des entreprises chres  l'instinct
tartare,--aid des chefs qui commandaient  toutes les hordes de
l'Asie centrale, il s'tait mis  la tte de cette invasion, dont Ivan
Ogareff tait l'me. Ce tratre, pouss par une ambition insense
autant que par la haine, avait rgularis le mouvement de manire 
couper la grande route sibrienne. Fou, en vrit, s'il croyait
pouvoir entamer l'empire moscovite! Sous son inspiration,
l'mir--c'est le titre que prennent les khans de Boukhara--avait lanc
ses hordes au del de la frontire russe. Il avait envahi le
gouvernement de Smipalatinsk, et les Cosaques, qui se trouvaient en
trop petit nombre sur ce point, avaient d reculer devant lui. Il
s'tait avanc plus loin que le lac Balkhach, entranant les
populations kirghises sur son passage. Pillant, ravageant, enrlant
ceux qui se soumettaient, capturant ceux qui rsistaient, il se
transportait d'une ville  l'autre, suivi de ces impedimenta de
souverain oriental, qu'on pourrait appeler sa maison civile, ses
femmes et ses esclaves,--le tout avec l'audace impudente d'un
Gengis-Khan moderne.

O tait-il en ce moment? Jusqu'o ses soldats taient-ils parvenus 
l'heure o la nouvelle de l'invasion arrivait  Moscou?  quel point
de la Sibrie les troupes russes avaient-elles d reculer? on ne
pouvait le savoir. Les communications taient interrompues. Le fil,
entre Kolyvan et Tomsk, avait-il t bris par quelques claireurs de
l'arme tartare, ou l'mir tait-il arriv jusqu'aux provinces de
l'Yeniseisk? Toute la basse Sibrie occidentale tait-elle en feu? Le
soulvement s'tendait-il dj jusqu'aux rgions de l'est? on ne
pouvait le dire. Le seul agent qui ne craint ni le froid ni le chaud,
celui que ni les rigueurs de l'hiver ni les chaleurs de l't ne
peuvent arrter, qui vole avec la rapidit de la foudre, le courant
lectrique, ne pouvait plus se propager  travers la steppe, et il
n'tait plus possible de prvenir le grand-duc, enferm dans Irkoutsk,
du danger dont le menaait la trahison d'Ivan Ogareff.

Un courrier seul pouvait remplacer le courant interrompu. Il faudrait,
 cet homme, un certain temps pour franchir les cinq mille deux cents
verstes (5,323 kilomtres) qui sparent Moscou d'Irkoutsk. Il devrait,
pour traverser les rangs des rebelles et des envahisseurs, dployer 
la fois un courage et une intelligence pour ainsi dire surhumains.
Mais, avec de la tte et du coeur, on va loin!

Trouverai-je cette tte et ce coeur? se demandait le czar.

CHAPITRE III

MICHEL STROGOFF

La porte du cabinet imprial s'ouvrit bientt, et l'huissier annona
le gnral Kissoff.

Ce courrier? demanda vivement le czar.

--Il est l, sire, rpondit le gnral Kissoff.

--Tu as trouv l'homme qu'il fallait?

--J'ose en rpondre  Votre Majest.

--Il tait de service au palais?

--Oui, sire.

--Tu le connais?

--Personnellement, et plusieurs fois il a rempli avec succs des
missions difficiles.

--A l'tranger?

--En Sibrie mme.

--D'o est-il?

--D'Omsk. C'est un Sibrien.

--Il a du sang-froid, de l'intelligence, du courage?

--Oui, sire, il a tout ce qu'il faut pour russir l o d'autres
choueraient peut-tre.

--Son ge?

--Trente ans.

--C'est un homme vigoureux?

--Sire, il peut supporter jusqu'aux dernires limites le froid, la
faim, la soif, la fatigue.

--Il a un corps de fer?

--Oui, sire.

--Et un coeur?...

--Un coeur d'or.

--Il se nomme?...

--Michel Strogoff.

--Est-il prt  partir?

--Il attend dans la salle des gardes les ordres de Votre Majest.

--Qu'il vienne, dit le czar.

Quelques instants plus tard, le courrier Michel Strogoff entrait dans
le cabinet imprial.

Michel Strogoff tait haut de taille, vigoureux, paules larges,
poitrine vaste. Sa tte puissante prsentait les beaux caractres de
la race caucasique.

Ses membres, bien attachs, taient autant de leviers, disposs
mcaniquement pour le meilleur accomplissement des ouvrages de force.
Ce beau et solide garon, bien camp, bien plant, n'et pas t
facile  dplacer malgr lui, car, lorsqu'il avait pos ses deux pieds
sur le sol, il semblait qu'ils s'y fussent enracins. Sur sa tte,
carre du haut, large de front, se crpelait une chevelure abondante,
qui s'chappait en boucles, quand il la coiffait de la casquette
moscovite. Lorsque sa face, ordinairement ple, venait  se modifier,
c'tait uniquement sous un battement plus rapide du coeur, sous
l'influence d'une circulation plus vive qui lui envoyait la rougeur
artrielle. Ses yeux taient d'un bleu fonc, avec un regard droit,
franc, inaltrable, et ils brillaient sous une arcade dont les muscles
sourciliers, contracts faiblement, tmoignaient d'un courage lev,
ce courage sans colre des hros, suivant l'expression des
physiologistes. Son nez puissant, large de narines, dominait une
bouche symtrique avec les lvres un peu saillantes de l'tre gnreux
et bon.

Michel Strogoff avait le temprament de l'homme dcid, qui prend
rapidement son parti, qui ne se ronge pas les ongles dans
l'incertitude, qui ne se gratte pas l'oreille dans le doute, qui ne
pitine pas dans l'indcision. Sobre de gestes comme de paroles, il
savait rester immobile comme un soldat devant son suprieur; mais,
lorsqu'il marchait, son allure dnotait une grande aisance, une
remarquable nettet de mouvements,--ce qui prouvait  la fois la
confiance et la volont vivace de son esprit. C'tait un de ces hommes
dont la main semble toujours pleine des cheveux de l'occasion,
figure un peu force, mais qui les peint d'un trait.

Michel Strogoff tait vtu d'un lgant uniforme militaire, qui se
rapprochait de celui des officiers de chasseurs a cheval en campagne,
bottes, perons, pantalon demi-collant, pelisse borde de fourrure et
agrmente de soutaches jaunes sur fond brun. Sur sa large poitrine
brillaient une croix et plusieurs mdailles.

Michel Strogoff appartenait au corps spcial des courriers du czar, et
il avait rang d'officier parmi ces hommes d'lite. Ce qui se sentait
particulirement dans sa dmarche, dans sa physionomie, dans toute sa
personne, et ce que le czar reconnut sans peine, c'est qu'il tait un
excuteur d'ordres. Il possdait donc l'une des qualits les plus
recommandables en Russie, suivant l'observation du clbre romancier
Tourguneff, qualit qui conduit aux plus hautes positions de l'empire
moscovite.

En vrit, si un homme pouvait mener  bien ce voyage de Moscou 
Irkoutsk,  travers une contre envahie, surmonter les obstacles et
braver les prils de toutes sortes, c'tait, entre tous, Michel
Strogoff,

Circonstance trs-favorable  la russite de ses projets, Michel
Strogoff connaissait admirablement le pays qu'il allait traverser, et
il en comprenait les divers idiomes, non-seulement pour l'avoir dj
parcouru, mais parce qu'il tait d'origine sibrienne.

Son pre, le vieux Pierre Strogoff, mort depuis dix ans, habitait la
ville d'Omsk, situe dans le gouvernement de ce nom, et sa mre, Marfa
Strogoff, y demeurait encore. C'tait l, au milieu des steppes
sauvages des provinces d'Omsk et de Tobolsk, que le redoutable
chasseur sibrien avait lev son fils Michel  la dure, suivant
l'expression populaire. De sa vritable profession, Pierre Strogoff
tait chasseur. t comme hiver, aussi bien par les chaleurs torrides
que par des froids qui dpassent quelquefois cinquante degrs
au-dessous de zro, il courait la plaine durcie, les halliers de
mlzes et de bouleaux, les forts de sapins, tendant ses trappes,
guettant le petit gibier au fusil et le gros gibier  la fourche ou au
couteau. Le gros gibier n'tait rien de moins que l'ours sibrien,
redoutable et froce animal dont la taille gale celle de ses
congnres des mers glaciales. Pierre Strogoff avait tu plus de
trente-neuf ours, c'est--dire que le quarantime tait tomb sous ses
coups,--et l'on sait,  en croire les lgendes cyngtiques de la
Russie, combien de chasseurs ont t heureux jusqu'au trente-neuvime
ours, qui ont succomb devant le quarantime!

Pierre Strogoff avait donc dpass sans avoir reu mme une
gratignure le nombre fatal. Depuis ce moment, son fils Michel, g de
onze ans, ne manqua plus de l'accompagner dans ses chasses, portant la
ragatina, c'est--dire la fourche, pour venir en aide  son pre,
arm seulement du couteau. A quatorze ans, Michel Strogoff avait tu
son premier ours, tout seul,--ce qui n'tait rien;--mais, aprs
l'avoir dpouill, il avait tran la peau du gigantesque animal
jusqu' la maison paternelle, distante de plusieurs verstes,--ce qui
indiquait chez l'enfant une vigueur peu commune.

Cette vie lui profita, et, arriv  l'ge de l'homme fait, il tait
capable de tout supporter, le froid, le chaud, la faim, la soif, la
fatigue. C'tait, comme le Yakoute des contres septentrionales, un
homme de fer. Il savait rester vingt-quatre heures sans manger, dix
nuits sans dormir, et se faire un abri en pleine steppe, l o
d'autres se fussent morfondus  l'air. Dou de sens d'une finesse
extrme, guid par un instinct de Delaware au milieu de la plaine
blanche, quand le brouillard interceptait tout horizon, lors mme
qu'il se trouvait dans le pays des hautes latitudes, o la nuit
polaires se prolonge pendant de longs jours, il retrouvait son chemin,
l o d'autres n'eussent pu diriger leurs pas. Tous les secrets de son
pre lui taient connus. Il avait appris  se guider sur des symptmes
presque imperceptibles, projection des aiguilles de glaces,
disposition des menues branches d'arbre, manations apportes des
dernires limites de l'horizon, foule d'herbes dans la fort, sons
vagues qui traversaient l'air, dtonations lointaines, passage
d'oiseaux dans l'atmosphre embrume, mille dtails qui sont mille
jalons pour qui sait les reconnatre. De plus, tremp dans les neiges,
comme un damas dans les eaux de Syrie, il avait une sant de fer,
ainsi que l'avait dit le gnral Kissoff, et, ce qui tait non moins
vrai, un coeur d'or.

L'unique passion de Michel Strogoff tait pour sa mre, la vieille
Marfa, qui n'avait jamais voulu quitter l'ancienne maison des
Strogoff,  Omsk, sur les bords de l'Irtyche, l o le vieux chasseur
et elle vcurent si longtemps ensemble. Lorsque son fils la quitta, ce
fut le coeur gros, mais en lui promettant de revenir toutes les fois
qu'il le pourrait,--promesse qui fut toujours religieusement tenue.

Il avait t dcid que Michel Strogoff,  vingt ans, entrerait au
service personnel de l'empereur de Russie, dans le corps des courriers
du czar. Le jeune Sibrien, hardi, intelligent, zl de bonne
conduite, eut d'abord l'occasion de se distinguer spcialement dans un
voyage au Caucase, au milieu d'un pays difficile, soulev par quelques
remuants successeurs de Shamyl, puis, plus tard, pendant une
importante mission qui l'entrana jusqu' Petropolowski, dans le
Kamtschatka,  l'extrme limite de la Russie asiatique. Durant ces
longues tournes, il dploya des qualits merveilleuses de sang-froid,
de prudence, de courage, qui lui valurent l'approbation et la
protection de ses chefs, et il fit rapidement son chemin.

Quant aux congs qui lui revenaient de droit, aprs ces lointaines
missions, jamais il ne ngligea de les consacrer  sa vieille
mre,--ft-il spar d'elle par des milliers de verstes et l'hiver
rendit-il les routes impraticables. Cependant, et pour la premire
fois, Michel Strogoff, qui venait d'tre trs-employ dans le sud de
l'empire, n'avait pas revu la vieille Marfa depuis trois ans, trois
sicles! Or, son cong rglementaire allait lui tre accord dans
quelques jours, et il avait dj fait ses prparatifs de dpart pour
Omsk, quand se produisirent les circonstances que l'on sait. Michel
Strogoff fut donc introduit en prsence du czar, dans la plus complte
ignorance de ce que l'empereur attendait de lui.

Le czar, sans lui adresser la parole, le regarda pendant quelques
instants et l'observa d'un oeil pntrant, tandis que Michel Strogoff
demeurait absolument immobile.

Puis, le czar, satisfait de cet examen, sans doute, retourna prs de
son bureau, et, faisant signe au grand matre de police de s'y
asseoir, il lui dicta  voix basse une lettre qui ne contenait que
quelques lignes.

La lettre libelle, le czar la relut avec une extrme attention, puis
il la signa, aprs avoir fait prcder son nom de ces mots: Byt po
smou, qui signifient: Ainsi soit-il, et constituent la formule
sacramentelle des empereurs de Russie.

La lettre fut alors introduite dans une enveloppe, que ferma le cachet
aux armes impriales.

Le czar, se relevant alors, dit  Michel Strogoff de s'approcher.

Michel Strogoff fit quelques pas en avant et demeura de nouveau
immobile, prt  rpondre.

Le czar le regarda encore une fois bien en face, les yeux dans les
yeux. Puis, d'une voix brve:

Ton nom? demanda-t-il.

--Michel Strogoff, sire.

--Ton grade?

--Capitaine au corps des courriers du czar.

--Tu connais la Sibrie?

--Je suis Sibrien.

--Tu es n?...

--A Omsk.

--As-tu des parents  Omsk?

--Oui, sire.

--Quels parents?

--Ma vieille mre.

Le czar suspendit un instant la srie de ses questions. Puis, montrant
la lettre qu'il tenait  la main:

Voici une lettre, dit-il, que je te charge, toi, Michel Strogoff, de
remettre en mains propres au grand-duc et  nul autre que lui.

--Je la remettrai, sire.

--Le grand-duc est  Irkoutsk.

--J'irai  Irkoutsk.

--Mais il faudra traverser un pays soulev par des rebelles, envahi
par des Tartares, qui auront intrt  intercepter cette lettre.

--Je le traverserai.

--Tu te mfieras surtout d'un tratre, Ivan Ogareff, qui se
rencontrera peut-tre sur ta route.

--Je m'en mfierai.

--Passeras-tu par Omsk?

--C'est mon chemin, sire.

--Si tu vois ta mre, tu risques d'tre reconnu. Il ne faut pas que tu
voies ta mre!

Michel Strogoff eut une seconde d'hsitation.

Je ne la verrai pas, dit-il.

--Jure-moi que rien ne pourra te faire avouer ni qui tu es ni o tu
vas!

--Je le jure.

--Michel Strogoff, reprit alors le czar, en remettant le pli au jeune
courrier, prends donc cette lettre, de laquelle dpend le salut de
toute la Sibrie et peut-tre la vie du grand-duc mon frre.

--Cette lettre sera remise  Son Altesse le grand-duc.

--Ainsi tu passeras quand mme?

Je passerai, ou l'on me tuera.

--J'ai besoin que tu vives!

--Je vivrai et je passerai, rpondit Michel Strogoff. Le czar parut
satisfait de l'assurance simple et calme avec laquelle Michel Strogoff
lui avait rpondu.

Va donc, Michel Strogoff, dit-il, va pour Dieu, pour la Russie, pour
mon frre et pour moi!

Michel Strogoff salua militairement, quitta aussitt le cabinet
imprial, et, quelques instants aprs, le Palais-Neuf.

Je crois que tu as eu la main heureuse, gnral, dit le czar.

--Je le crois, sire, rpondit le gnral Kissoff, et Votre Majest
peut tre assure que Michel Strogoff fera tout ce que peut faire un
homme.

--C'est un homme, en effet, dit le czar.

CHAPITRE IV

DE MOSCOU A NIJNI-NOVGOROD.

La distance que Michel Strogoff allait franchir entre Moscou et
Irkoutsk tait de cinq mille deux cents verstes (3,523 kilomtres).
Lorsque le fil tlgraphique n'tait pas encore tendu entre les monts
Ourals et la frontire orientale de la Sibrie, le service des
dpches se faisait par des courriers dont les plus rapides
employaient dix-huit jours  se rendre de Moscou  Irkoutsk. Mais
c'tait l l'exception, et cette traverse de la Russie asiatique
durait ordinairement de quatre  cinq semaines, bien que tous les
moyens de transport fussent mis  la disposition de ces envoys du
czar.

En homme qui ne craint ni le froid ni la neige, Michel Strogoff et
prfr voyager par la rude saison d'hiver, qui permet d'organiser le
tranage sur toute l'tendue du parcours. Alors les difficults
inhrentes aux divers genres de locomotion sont en partie diminues
sur ces immenses steppes niveles par la neige. Plus de cours d'eau a
franchir. Partout la nappe glace sur laquelle le traneau glisse
facilement et rapidement. Peut-tre certains phnomnes naturels
sont-ils a redouter,  cette poque, tels que permanence et intensit
des brouillards, froids excessifs, chasse-neiges longs et redoutables,
dont les tourbillons enveloppent quelquefois et font prir des
caravanes entires. Il arrive bien aussi que des loups, pousss par la
faim, couvrent la plaine par milliers. Mais mieux, et valu courir ces
risques, car, avec ce dur hiver, les envahisseurs tartares se fussent
de prfrence cantonns dans les villes, leurs maraudeurs n'auraient
pas couru la steppe, tout mouvement de troupes et t impraticable,
et Michel Strogoff et plus facilement pass. Mais il n'avait 
choisir ni son temps ni son heure. Quelles que fussent les
circonstances, il devait les accepter et partir.

Telle tait donc la situation, que Michel Strogoff envisagea
nettement, et il se prpara  lui faire face.

D'abord, il ne se trouvait plus dans les conditions, ordinaires d'un
courrier du czar. Cette qualit, il fallait mme que personne ne put
la souponner sur son passage. Dans un pays envahi, les espions
fourmillent. Lui reconnu, sa mission tait compromise. Aussi, en lui
remettant une somme importante, qui devait suffire  son voyage et le
faciliter dans une certaine mesure, le gnral Kissoff ne lui
donna-t-il aucun ordre crit portant cette mention: service de
l'empereur, qui est le Ssame par excellence. Il se contenta de le
munir d'un podaroshna.

Ce podaroshna tait fait au nom de Nicolas Korpanoff, ngociant,
demeurant  Irkoutsk. Il autorisait Nicolas Korpanoff  se faire
accompagner, le cas chant, d'une ou plusieurs personnes, et, en
outre, il tait, par mention spciale, valable mme pour le cas o le
gouvernement moscovite interdirait  tous autres nationaux de quitter
la Russie.

Le podaroshna n'est autre chose qu'un permis de prendre les chevaux de
poste; mais Michel Strogoff ne devait s'en servir que dans le cas o
ce permis ne risquerait pas de faire suspecter sa qualit,
c'est--dire tant qu'il serait sur le territoire europen. Il
rsultait donc, de cette circonstance, qu'en Sibrie, c'est--dire
lorsqu'il traverserait les provinces souleves, il ne pourrait ni agir
en matre dans les relais de poste, ni se faire dlivrer des chevaux
de prfrence  tous autres, ni rquisitionner les moyens de transport
pour son usage personnel. Michel Strogoff ne devait pas l'oublier; il
n'tait plus un courrier, mais un simple marchand, Nicolas Korpanoff,
qui allait de Moscou  Irkoutsk, et, comme tel, soumis  toutes les
ventualits d'un voyage ordinaire.

Passer inaperu,--plus ou moins rapidement,--mais passer, tel devait
tre son programme.

Il y a trente ans, l'escorte d'un voyageur de qualit ne comprenait
pas moins de deux cents Cosaques monts, deux cents fantassins,
vingt-cinq cavaliers baskirs, trois cents chameaux, quatre cents
chevaux, vingt-cinq chariots, deux bateaux portatifs et deux pices de
canon. Tel tait le matriel ncessit par un voyage en Sibrie.

Lui, Michel Strogoff, n'aurait ni canons, ni cavaliers, ni fantassins,
ni btes de somme. Il irait en voiture ou  cheval, quand il le
pourrait;  pied, s'il fallait aller  pied.

Les quatorze cents premires verstes (1,493 kilomtres), mesurant la
distance comprise entre Moscou et la frontire russe, ne devaient
offrir aucune difficult. Chemin de fer, voitures de poste, bateaux 
vapeur, chevaux des divers relais, taient  la disposition de tous,
et, par consquent,  la disposition du courrier du czar.

Donc, ce matin mme du 16 juillet, n'ayant plus rien de son uniforme,
muni d'un sac de voyage qu'il portait sur son dos, vtu d'un simple
costume russe, tunique serre  la taille, ceinture traditionnelle du
moujik, larges culottes, bottes sangles  la jarretire, Michel
Strogoff se rendit  la gare pour y prendre le premier train. Il ne
portait point d'armes, ostensiblement du moins; mais sous sa ceinture
se dissimulait un revolver, et, dans sa poche, un de ces larges
coutelas qui tiennent du couteau et du yatagan, avec lesquels un
chasseur sibrien sait ventrer proprement un ours, sans dtriorer sa
prcieuse fourrure.

Il y avait un assez grand concours de voyageurs  la gare de Moscou.
Les gares des chemins de fer russes sont des lieux de runion
trs-frquents, autant au moins de ceux qui regardent partir que de
ceux qui partent. Il se tient l comme une petite bourse de nouvelles.

Le train dans lequel Michel Strogoff prit place devait le dposer 
Nijni-Novgorod. L s'arrtait,  cette poque, la voie ferre qui,
reliant Moscou  Saint-Ptersbourg, doit se continuer jusqu' la
frontire russe. C'tait un trajet de quatre cents verstes environ
(426 kilomtres), et le train allait les franchir en une dizaine
d'heures. Michel Strogoff, une fois arriv  Nijni-Novgorod,
prendrait, suivant les circonstances, soit la route de terre, soit les
bateaux  vapeur du Volga, afin d'atteindre au plus tt les montagnes
de l'Oural.

Michel Strogoff s'tendit donc dans son coin, comme un digne bourgeois
que ses affaires n'inquitent pas outre mesure, et qui cherche  tuer
le temps par le sommeil.

Nanmoins, comme il n'tait pas seul dans son compartiment, il ne
dormit que d'un oeil et il couta de ses deux oreilles.

En effet, le bruit du soulvement des hordes kirghises et de
l'invasion tartare n'tait pas sans avoir transpir quelque peu. Les
voyageurs, dont le hasard faisait ses compagnons de voyage, en
causaient, mais non sans quelque circonspection.

Ces voyageurs, ainsi que la plupart de ceux que transportait le train,
taient des marchands qui se rendaient  la clbre foire de
Nijni-Novgorod. Monde ncessairement trs-ml, compos de Juifs, de
Turcs, de Cosaques, de Russes, de Gorgiens, de Kalmouks et autres,
mais presque tous parlant la langue nationale.

On discutait donc le pour et le contre des graves vnements qui
s'accomplissaient alors au del de l'Oural, et ces marchands
semblaient craindre que le gouvernement russe ne ft amen  prendre
quelques mesures restrictives, surtout dans les provinces confinant 
la frontire,--mesures dont le commerce souffrirait certainement.

Il faut le dire, ces gostes ne considraient la guerre, c'est--dire
la rpression de la rvolte et la lutte contre l'invasion, qu'au seul
point de vue de leurs intrts menacs. La prsence d'un simple
soldat, revtu de son uniforme,--et l'on sait combien l'importance de
l'uniforme est grande en Russie,--et certainement suffi  contenir
les langues de ces marchands. Mais, dans le compartiment occup par
Michel Strogoff, rien ne pouvait faire souponner la prsence d'un
militaire, et le courrier du czar, vou  l'incognito, n'tait pas
homme  se trahir.

Il coutait donc.

On affirme que les ths de caravane sont en hausse, disait un Persan,
reconnaissable  son bonnet fourni d'astrakan et  sa robe brune 
larges plis, use par le frottement.

--Oh! les ths n'ont rien  craindre de la baisse, rpondit un vieux
Juif  mine refrogne. Ceux qui sont sur le march de Nijni-Novgorod
s'expdieront facilement par l'ouest, mais il n'en sera
malheureusement pas de mme des tapis de Boukhara!

--Comment! Vous attendez donc un envoi de Boukhara? lui demanda le
Persan.

--Non, mais un envoi de Samarcande, et il n'en est que plus expos!
Comptez donc sur les expditions d'un pays qui est soulev par les
khans depuis Khiva jusqu' la frontire chinoise!

--Bon! rpondit le Persan, si les tapis n'arrivent pas, les traites
n'arriveront pas davantage, je suppose!

--Et le bnfice, Dieu d'Isral! s'cria le petit Juif, le
comptez-vous pour rien?

--Vous avez raison, dit un autre voyageur, les articles de l'Asie
centrale risquent fort de manquer sur le march, et il en sera des
tapis de Samarcande comme des laines, des suifs et des chles
d'Orient.

--Eh! prenez garde, mon petit pre! rpondit un voyageur russe  l'air
goguenard. Vous allez horriblement graisser vos chles, si vous les
mlez avec vos suifs!

--Cela vous fait rire! rpliqua aigrement le marchand, qui gotait peu
ce genre de plaisanteries.

--Eh! quand on s'arracherait les cheveux, quand on se couvrirait de
cendres, rpondit le voyageur, cela changerait-il le cours des choses?
Non! pas plus que le cours des marchandises!

--On voit bien que vous n'tes pas marchand! fit observer le petit
Juif.

--Ma foi, non, digne descendant d'Abraham! Je ne vends ni houblon, ni
dredon, ni miel, ni cire, ni chnevis, ni viandes sales, ni caviar,
ni bois, ni laine, ni rubans, ni chanvre, ni lin, ni maroquin, ni
pelleteries!....

--Mais en achetez-vous? demanda le Persan, qui interrompit la
nomenclature du voyageur.

--Le moins que je peux, et seulement pour ma consommation
particulire, rpondit celui-ci en clignant de l'oeil.

--C'est un plaisant! dit le Juif au Persan.

--Ou un espion! rpondit celui-ci en baissant la voix. Dfions-nous,
et ne parlons pas plus qu'il ne faut! La police n'est pas tendre par
le temps qui court, et on ne sait trop avec qui l'on voyage!

Dans un autre coin du compartiment, on parlait un peu moins des
produits mercantiles, mais un peu plus de l'invasion tartare et de ses
fcheuses consquences.

Les chevaux de Sibrie vont tre rquisitionns, disait un voyageur,
et les communications deviendront bien difficiles entre les diverses
provinces de l'Asie centrale!

--Est-il certain, lui demanda son voisin, que les Kirghis de la horde
moyenne aient fait cause commune avec les Tartares?

--On le dit, rpondit le voyageur en baissant la voix, mais qui peut
se flatter de savoir quelque chose dans ce pays!

--J'ai entendu parler de concentration de troupes  la frontire. Les
Cosaques du Don sont dj rassembls sur le cours du Volga, et on va
les opposer aux Kirghis rvolts.

--Si les Kirghis ont descendu le cours de l'Irtyche, la route
d'Irkoutsk ne doit pas tre sre! rpondit le voisin. D'ailleurs,
hier, j'ai voulu envoyer un tlgramme  Krasnoiarsk, et il n'a pas pu
passer. Il est  craindre qu'avant peu les colonnes tartares n'aient
isol la Sibrie orientale!

--En somme, petit pre, reprit le premier interlocuteur, ces marchands
ont raison d'tre inquiets pour leur commerce et leurs transactions.
Aprs avoir rquisitionn les chevaux, on rquisitionnera les bateaux,
les voitures, tous les moyens de transport, jusqu'au moment o il ne
sera plus permis de faire un pas sur toute l'tendue de l'empire.

--Je crains bien que la foire de Nijni-Novgorod ne finisse pas aussi
brillamment qu'elle a commenc! rpondit le second interlocuteur, en
secouant la tte. Mais la sret et l'intgrit du territoire russe
avant tout. Les affaires ne sont que les affaires!

Si, dans ce compartiment, le sujet des conversations particulires ne
variait gure, il ne variait pas davantage dans les autres voitures du
train; mais partout un observateur et observ une extrme
circonspection dans les propos que les causeurs changeaient entre
eux. Lorsqu'ils se hasardaient quelquefois sur le domaine des faits,
ils n'allaient jamais jusqu' pressentir les intentions du
gouvernement moscovite, ni  les apprcier.

C'est ce qui fut trs-justement remarqu par l'un des voyageurs d'un
wagon plac en tte du train. Ce voyageur--videmment un
tranger--regardait de tous ses yeux et faisait vingt questions
auxquelles on ne rpondait que trs-vasivement. A chaque instant
pench hors de la portire, dont il tenait la vitre baisse, au vif
dsagrment de ses compagnons de voyage, il ne perdait pas un point de
vue de l'horizon de droite. Il demandait le nom des localits les plus
insignifiantes, leur orientation, quel tait leur commerce, leur
industrie, le nombre de leurs habitants, la moyenne de la mortalit
par sexe, etc., et tout cela il l'inscrivait sur un carnet dj
surcharg de notes.

C'tait le correspondant Alcide Jolivet, et s'il faisait tant de
questions insignifiantes, c'est qu'au milieu de tant de rponses
qu'elles amenaient, il esprait surprendre quelque fait intressant
pour sa cousine. Mais, naturellement, on le prenait pour un espion,
et on ne disait pas devant lui un mot qui et trait aux vnements du
jour.

Aussi, voyant qu'il ne pouvait rien apprendre de relatif a l'invasion
tartare, crivit-il sur son carnet:

Voyageurs d'une discrtion absolue. En matire politique, trs-durs 
la dtente.

Et tandis qu'Alcide Jolivet notait minutieusement ses impressions de
voyage, son confrre, embarqu comme lui dans le mme train, et
voyageant dans le mme but, se livrait au mme travail d'observation
dans un autre compartiment. Ni l'un ni l'autre ne s'taient
rencontrs, ce jour-l,  la gare de Moscou, et ils ignoraient
rciproquement qu'ils fussent partis pour visiter le thtre de la
guerre.

Seulement, Harry Blount, parlant peu, mais coutant beaucoup, n'avait
point inspir  ses compagnons de route les mmes dfiances qu'Alcide
Jolivet. Aussi ne l'avait-on pas pris pour un espion, et ses voisins,
sans se gner, causaient-ils devant lui, en se laissant mme aller
plus loin que leur circonspection naturelle n'aurait d le comporter.
Le correspondant du _Daily-Telegraph_ avait donc pu observer combien
les vnements proccupaient ces marchands qui se rendaient 
Nijni-Novgorod, et  quel point le commerce avec l'Asie centrale tait
menac dans son transit.

Aussi n'hsita-t-il pas  noter sur son carnet cette observation on ne
peut plus juste:

Voyageurs extrmement inquiets. Il n'est question que de la guerre,
et ils en parlent avec une libert qui doit tonner entre le Volga et
la Vistule!

Les lecteurs du _Daily-Telegraph_ ne pouvaient manquer d'tre aussi
bien renseigns que la cousine d'Alcide Jolivet.

Et, de plus, comme Harry Blount, assis  la gauche du train, n'avait
vu qu'une partie de la contre, qui tait assez accidente, sans se
donner la peine de regarder la partie de droite, forme de longues
plaines, il ne manqua pas d'ajouter avec l'aplomb britannique:

Pays montagneux entre Moscou et Wladimir.

Cependant, il tait visible que le gouvernement russe, en prsence de
ces graves ventualits, prenait quelques mesures svres, mme 
l'intrieur de l'empire. Le soulvement n'avait pas franchi la
frontire sibrienne, mais dans ces provinces du Volga, si voisines du
pays kirghis, on pouvait craindre l'effet des mauvaises influences.

En effet, la police n'avait encore pu retrouver les traces d'Ivan
Ogareff. Ce tratre, appelant l'tranger pour venger ses rancunes
personnelles, avait-il rejoint Fofar-Khan, ou bien cherchait-il 
fomenter la rvolte dans le gouvernement de Nijni-Novgorod, qui, 
cette poque de l'anne, renfermait une population compose de tant
d'lments divers? N'avait-il pas parmi ces Persans, ces Armniens,
ces Kalmouks, qui affluaient au grand march, des affids, chargs de
provoquer un mouvement  l'intrieur? Toutes ces hypothses taient
possibles, surtout dans un pays tel que la Russie.

En effet, ce vaste empire, qui compte douze millions de kilomtres
carrs, ne peut pas avoir l'homognit des tats de l'Europe
occidentale. Entre les divers peuples qui le composent, il existe
forcment plus que des nuances. Le territoire russe, en Europe, en
Asie, en Amrique, s'tend du quinzime degr de longitude est au cent
trente-troisime degr de longitude ouest, soit un dveloppement de
prs de deux cents degrs [Soit 2,500 lieues environ.], et du
trente-huitime parallle sud au quatre-vingt-unime parallle nord,
soit quarante-trois degrs [Soit 1,000 lieues]. On y compte plus de
soixante-dix millions d'habitants. On y parle trente langues
diffrentes. La race slave y domine sans doute, mais elle comprend,
avec les Russes, des Polonais, des Lithuaniens, des Courlandais. Que
l'on y ajoute les Finnois, les Esthoniens, les Lapons, les
Tchrmisses, les Tchouvaches, les Permiaks, les Allemands, les Grecs,
les Tartares, les tribus caucasiennes, les hordes mongoles, kalmoukes,
samoydes, kamtschadales, aloutes, et l'on comprendra que l'unit
d'un aussi vaste tat ait t difficile  maintenir et qu'elle n'ait
pu tre que l'oeuvre du temps, aide par la sagesse des gouvernements.

Quoi qu'il en soit, Ivan Ogareff avait su, jusqu'alors, chapper 
toutes les recherches, et, trs-probablement, il devait avoir rejoint
l'arme tartare. Mais,  chaque station o s'arrtait le train, des
inspecteurs se prsentaient qui examinaient les voyageurs et leur
faisaient subir  tous une inspection minutieuse, car, par ordre du
grand matre de police, ils taient  la recherche d'Ivan Ogareff. Le
gouvernement, en effet, croyait savoir que ce tratre n'avait pas
encore pu quitter la Russie europenne. Un voyageur paraissait-il
suspect, il allait s'expliquer au poste de police; pendant ce temps,
le train repartait sans s'inquiter en aucune faon du retardataire.

Avec la police russe, qui est trs-premptoire, il est absolument
inutile de vouloir raisonner. Ses employs sont revtus de grades
militaires, et ils oprent militairement. Le moyen, d'ailleurs, de ne
pas obir sans souffler mot  des ordres manant d'un souverain qui a
le droit d'employer cette formule en tte de ses ukases: Nous, par la
grce de Dieu, empereur et autocrate de toutes les Russies, de Moscou,
Kief, Wladimir et Novgorod, czar de Kazan, d'Astrakan, czar de
Pologne, czar de Sibrie, czar de la Chersonse Taurique, seigneur de
Pskof, grand prince de Smolensk, de Lithuanie, de Volhynie, de Podolie
et de Finlande, prince d'Esthonie, de Livonie, de Courlande et de
Semigallie, de Bialystok, de Karlie, de Iougrie, de Perm, de Viatka,
de Bolgarie et de plusieurs autres pays, seigneur et grand prince du
territoire de Nijni-Novgorod, de Tchernigof, de Riazan, de Polotsk, de
Rostof, de Jaroslavl, de Bielozersk, d'Oudorie, d'Obdorie, de
Kondinie, de Vitepsk, de Mstislaf, dominateur des rgions
hyperborennes, seigneur des pays d'Ivrie, de Kartalinie, de
Grouzinie, de Kabardinie, d'Armnie, seigneur hrditaire et suzerain
des princes tcherkesses, de ceux des montagnes et autres, hritier de
la Norwge, duc de Schleswig-Holstein, de Stormarn, de Dittmarsen et
d'Oldenbourg. Puissant souverain, en vrit, que celui dont les armes
sont un aigle  deux ttes, tenant un sceptre et un globe,
qu'entourent les cussons de Novgorod, de Wladimir, de Kief, de Kazan,
d'Astrakan, de Sibrie, et qu'enveloppe le collier de l'ordre de
Saint-Andr, surmont d'une couronne royale!

Quant  Michel Strogoff, il tait en rgle, et, par consquent, 
l'abri de toute mesure de police.

A la station de Wladimir, le train s'arrta pendant quelques
minutes,--ce-qui parut suffire au correspondant du _Daily-Telegraph_
pour prendre, au double point de vue physique et moral, un aperu
extrmement complet de cette ancienne capitale de la Russie.

A la gare de Wladimir, de nouveaux voyageurs montrent dans le train.
Entre autres, une jeune fille se prsenta  la portire du
compartiment occup par Michel Strogoff.

Une place vide se trouvait devant le courrier du czar. La jeune fille
s'y plaa, aprs avoir dpos prs d'elle un modeste sac de voyage en
cuir rouge qui semblait former tout son bagage. Puis, les yeux
baisss, sans mme avoir regard les compagnons de route que le hasard
lui donnait, elle se disposa pour un trajet qui devait durer encore
quelques heures.

Michel Strogoff ne put s'empcher de considrer attentivement sa
nouvelle voisine. Comme elle se trouvait place de manire  aller en
arrire, il lui offrit mme sa place, qu'elle pouvait prfrer, mais
elle le remercia en s'inclinant lgrement.

Cette jeune fille devait avoir de seize  dix-sept ans. Sa tte,
vritablement charmante, prsentait le type slave dans toute sa
puret,--type un peu svre, qui la destinait  devenir plutt belle
que jolie, lorsque quelques annes de plus auraient fix
dfinitivement ses traits. D'une sorte de fanchon qui la coiffait,
s'chappaient  profusion des cheveux d'un blond dor. Ses yeux
taient bruns avec un regard velout d'une douceur infinie. Son nez
droit se rattachait  ses joues, un peu maigres et ples, par des
ailes lgrement mobiles, Sa bouche tait finement dessine, mais il
semblait qu'elle et, depuis longtemps, dsappris de sourire.

La jeune voyageuse tait grande, lance, autant qu'on pouvait juger
de sa taille sous l'ample pelisse trs-simple qui la recouvrait. Bien
que ce ft encore une trs-jeune fille, dans toute la puret de
l'expression, le dveloppement de son front lev, la forme nette de
la partie infrieure de sa figure, donnait l'ide d'une grande nergie
morale,--dtail qui n'chappa point  Michel Strogoff. videmment,
cette jeune fille avait dj souffert dans le pass, et l'avenir, sans
doute, ne s'offrait pas  elle sous des couleurs riantes, mais il
tait non moins certain qu'elle avait su lutter et qu'elle tait
rsolue  lutter encore contre les difficults de la vie. Sa volont
devait tre vivace, persistante, et son calme inaltrable, mme dans
des circonstances o un homme serait expos  flchir ou  s'irriter.

Telle tait l'impression que faisait natre cette jeune fille, 
premire vue. Michel Strogoff, tant lui-mme d'une nature nergique,
devait tre frapp du caractre de cette physionomie, et, tout en
prenant garde de ne point l'importuner par l'insistance de son regard,
il observa sa voisine avec une certaine attention.

Le costume de la jeune voyageuse tait  la fois d'une simplicit et
d'une propret extrmes. Elle n'tait pas riche, cela se devinait
aisment, mais on et vainement cherch sur ses vtements quelque
marque de ngligence. Tout son bagage tenait dans un sac de cuir,
ferm  clef, et que, faute de place, elle tenait sur ses genoux.

Elle portait une longue pelisse de couleur sombre, sans manches, qui
se rajustait gracieusement  son cou par un liser bleu. Sous cette
pelisse, une demi-jupe, sombre aussi, recouvrait une robe qui lui
tombait aux chevilles, et dont le pli infrieur tait orn de quelques
broderies peu voyantes. Des demi-bottes en cuir ouvrag, assez fortes
de semelles, comme si elles eussent t choisies en prvision d'un
long voyage, chaussaient ses pieds, qui taient petits.

Michel Strogoff,  certains dtails, crut reconnatre dans ces habits
la coupe des costumes livoniens, et il pensa que sa voisine devait
tre originaire des provinces baltiques.

Mais o allait cette jeune fille, seule,  cet ge o l'appui d'un
pre ou d'une mre, la protection d'un frre, sont pour ainsi dire
obligs? Venait-elle donc, aprs un trajet dj long, des provinces de
la Russie occidentale? Se rendait-elle seulement  Nijni-Novgorod, ou
bien le but de son voyage tait-il au del des frontires orientales
de l'empire? Quelque parent, quoique ami l'attendait-il  l'arrive du
train? N'tait-il pas plus probable, au contraire, qu' sa descente du
wagon, elle se trouverait aussi isole dans la ville que dans ce
compartiment, o personne--elle devait le croire--ne semblait se
soucier d'elle? Cela tait probable.

En effet, les habitudes que l'on contracte dans l'isolement se
montraient d'une faon trs-visible dans la manire d'tre de la jeune
voyageuse. La faon dont elle entra dans le wagon et dont elle se
disposa pour la route, le peu d'agitation qu'elle produisit autour
d'elle, le soin qu'elle prit de ne dranger et de ne gner personne,
tout indiquait l'habitude qu'elle avait d'tre seule et de ne compter
que sur elle-mme.

Michel Strogoff l'observait avec intrt, mais, rserv lui-mme, il
ne chercha pas  faire natre une occasion de lui parler, bien que
plusieurs heures dussent s'couler avant l'arrive du train 
Nijni-Novgorod.

Une fois seulement, le voisin de cette jeune fille--ce marchand qui
mlangeait si imprudemment les suifs et les chles--s'tant endormi et
menaant sa voisine de sa grosse tte qui vacillait d'une paule 
l'autre, Michel Strogoff le rveilla assez brusquement et lui fit
comprendre qu'il et  se tenir droit et d'une faon plus convenable.

Le marchand, assez grossier de sa nature, grommela quelques paroles
contre les gens qui se mlent de ce qui ne les regarde pas; mais
Michel Strogoff le regarda d'un air si peu accommodant, que le dormeur
s'appuya du ct oppos et dlivra la jeune voyageuse de son incommode
voisinage.

Celle-ci regarda un instant le jeune homme, et il y eut un remercment
muet et modeste dans son regard.

Mais une circonstance se prsenta, qui donna  Michel Strogoff une
ide juste du caractre de cette jeune fille.

Douze verstes avant d'arriver  la gare de Nijni-Novgorod,  une
brusque courbe de la voie ferre, le train prouva un choc
trs-violent. Puis, pendant une minute, il courut sur la pente d'un
remblai.

Voyageurs plus ou moins culbuts, cris, confusion, dsordre gnral
dans les wagons, tel fut l'effet produit tout d'abord. On pouvait
craindre que quelque accident grave ne se produist. Aussi, avant mme
que le train ft arrt, les portires s'ouvrirent-elles, et les
voyageurs, effars, n'eurent-ils qu'une pense: quitter les voitures
et chercher refuge sur la voie.

Michel Strogoff songea tout d'abord  sa voisine; mais, tandis que les
voyageurs de son compartiment se prcipitaient au dehors, criant et se
bousculant, la jeune fille tait reste tranquillement  sa place, le
visage  peine altr par une lgre pleur.

Elle attendait. Michel Strogoff attendit aussi.

Elle n'avait pas fait un mouvement pour descendre du wagon. Il ne
bougea pas non plus.

Tous deux demeurrent impassibles.

Une nergique nature! pensa Michel Strogoff.

Cependant, tout danger avait promptement disparu. Une rupture du
bandage du wagon de bagages avait provoqu d'abord le choc, puis
l'arrt du train, mais peu s'en tait fallu que, rejet hors des
rails, il n'et t prcipit du haut du remblai dans une fondrire.
Il y eut l une heure de retard. Enfin, la voie dgage, le train
reprit sa marche, et,  huit heures et demie du soir, il arrivait en
gare  Nijni-Novgorod.

Avant que personne et pu descendre des wagons, les inspecteurs de
police se prsentrent aux portires et examinrent les voyageurs.

Michel Strogoff montra son podaroshna, libell au nom de Nicolas
Korpanoff. Donc, nulle difficult.

Quant aux autres voyageurs du compartiment, tous  destination de
Nijni-Novgorod, ils ne parurent point suspects, heureusement pour eux.

La jeune fille, elle, prsenta, non pas un passeport, puisque le
passeport n'est plus exig en Russie, mais un permis revtu d'un
cachet particulier et qui semblait tre d'une nature spciale.

L'inspecteur le lut avec attention. Puis, aprs avoir examin
attentivement celle dont il contenait le signalement:

Tu es de Riga? dit-il.

--Oui, rpondit la jeune fille.

--Tu vas  Irkoutsk?

--Oui.

--Par quelle route?

--Par la route de Perm.

--Bien, rpondit l'inspecteur. Aie soin de faire viser ton permis  la
maison de police de Nijni-Novgorod.

La jeune fille s'inclina en signe d'affirmation.

En entendant ces demandes et ces rponses, Michel Strogoff prouva 
la fois un sentiment de surprise et de piti. Quoi! cette jeune fille
seule, en route pour cette lointaine Sibrie, et cela, lorsque,  ses
dangers habituels, se joignaient tous les prils d'un pays envahi et
soulev! Gomment arriverait-elle? que deviendrait-elle?...

L'inspection finie, les portires des wagons furent alors ouvertes,
mais, avant que Michel Strogoff et pu faire un mouvement vers elle,
la jeune Livonienne, descendue la premire, avait disparu dans la
foule qui encombrait les quais de la gare.

CHAPITRE V


UN ARRT EN DEUX ARTICLES.

Nijni-Novgorod, Novgorod-la-Basse, situe au confluent du Volga et de
l'Oka, est le chef-lieu du gouvernement de ce nom. C'tait l que
Michel Strogoff devait abandonner la voie ferre, qui,  cette poque,
ne se prolongeait pas au del de cette ville. Ainsi donc,  mesure
qu'il avanait, les moyens de communication devenaient d'abord moins
rapides, ensuite moins srs.

Nijni-Novgorod, qui en temps ordinaire ne compte que trente 
trente-cinq mille habitants, en renfermait alors plus de trois cent
mille, c'est--dire que sa population tait dcuple. Cet
accroissement tait d  la clbre foire qui se tient dans ses murs
pendant une priode de trois semaines. Autrefois, c'tait Makariew qui
bnficiait de ce concours de marchands, mais, depuis 1817, la foire a
t transporte  Nijni-Novgorod.

La ville, assez morne d'habitude, prsentait donc une animation
extraordinaire. Dix races diffrentes de ngociants, europens ou
asiatiques, y fraternisaient sous l'influence des transactions
commerciales.

Bien que l'heure  laquelle Michel Strogoff quitta la gare ft dj
avance, il y avait encore grand rassemblement de monde sur ces deux
villes, spares par le cours du Volga, que comprend Nijni-Novgorod,
et dont la plus haute, btie sur un roc escarp, est dfendue par un
de ces forts qu'on appelle kreml en Russie.

Si Michel Strogoff et t forc de sjourner  Nijni-Novgorod, il
aurait eu quelque peine  dcouvrir un htel ou mme une auberge  peu
prs convenable. Il y avait encombrement. Cependant, comme il ne
pouvait partir immdiatement, puisqu'il lui fallait prendre le
steam-boat du Volga, il dut s'enqurir d'un gte quelconque. Mais,
auparavant, il voulut connatre exactement l'heure du dpart, et il se
rendit aux bureaux de la Compagnie, dont les bateaux font le service
entre Nijni-Novgorod et Perm.

L,  son grand dplaisir, il apprit que le _Caucase_--c'tait le nom
du steam-boat--ne partait pour Perm que le lendemain,  midi. Dix-sept
heures  attendre! c'tait fcheux pour un homme aussi press, et,
cependant, il lui fallut se rsigner. Ce qu'il fit, car il ne
rcriminait jamais inutilement.

D'ailleurs, dans les circonstances actuelles, aucune voiture, tlgue
ou tarentass, berline ou cabriolet de poste, ni aucun cheval ne l'et
conduit plus vite, soit  Perm, soit  Kazan. Mieux valait donc
attendre le dpart du steam-boat,--vhicule plus rapide qu'aucun
autre, et qui devait lui faire regagner le temps perdu.

Voil donc Michel Strogoff, allant par la ville, et cherchant, sans
trop s'en inquiter, quelque auberge afin d'y passer la nuit. Mais de
cela il ne s'embarrassait gure, et, sans la faim qui le talonnait, il
et probablement err jusqu'au matin dans les rues de Nijni-Novgorod.
Ce dont il se mit en qute, ce fut d'un souper plutt que d'un lit. Or
il trouva les deux  l'enseigne de la _Ville de Constantinople_.

L, l'aubergiste lui offrit une chambre assez convenable, peu garnie
de meubles, mais  laquelle ne manquaient ni l'image de la Vierge, ni
les portraits de quelques saints, auxquels une toffe dore servait de
cadre, Un canard farci de hachis aigre, enlis dans une crme paisse,
du pain d'orge, du lait caill, du sucre en poudre mlang de
cannelle, un pot de kwass, sorte de bire trs-commune en Russie, lui
furent servis aussitt, et il ne lui en fallait pas tant pour se
rassasier. Il se rassasia donc, et mieux mme que son voisin de table,
qui, en qualit de "vieux croyant" de la secte des Raskolniks, ayant
fait voeu d'abstinence, rejetait les pommes de terre de son assiette
et se gardait bien de sucrer son th.

Son souper termin, Michel Strogoff, au lieu de monter  sa chambre,
reprit machinalement sa promenade  travers la ville. Mais, bien que
le long crpuscule se prolonget encore, dj la foule se dissipait,
les rues se faisaient peu  peu dsertes, et chacun regagnait son
logis.

Pourquoi Michel Strogoff ne s'tait-il pas mis tout bonnement au lit,
comme il convient aprs toute une journe passe en chemin de fer?
Pensait-il donc  cette jeune Livonienne qui, pendant quelques heures,
avait t sa compagne de voyage? N'ayant rien de mieux  faire, il y
pensait. Craignait-il que, perdue dans cette ville tumultueuse, elle
ne ft expose  quelque insulte? Il le craignait, et avait raison de
le craindre. Esprait-il donc la rencontrer et, au besoin, s'en faire
le protecteur? Non. La rencontrer tait difficile. Quant 
la'protger.... de quel droit?

Seule, se disait-il, seule au milieu de ces nomades! Et encore les
dangers prsents ne sont-ils rien auprs de ceux que l'avenir lui
rserve! La Sibrie! Irkoutsk! Ce que je vais tenter pour la Russie et
le czar, elle va le faire, elle, pour.... Pour qui? Pour quoi? Elle
est autorise  franchir la frontire! Et le pays au del est soulev!
Des bandes tartares courent les steppes!...

Michel Strogoff s'arrtait par instants et se prenait  rflchir.

Sans doute, pensa-t-il, cette ide de voyager lui est venue avant
l'invasion! Peut-tre elle-mme ignore-t-elle ce qui se passe!... Mais
non, ces marchands ont caus devant elle des troubles de la Sibrie...
et elle n'a pas paru tonne.... Elle n'a mme demand aucune
explication.... Mais alors elle savait donc, et, sachant, elle va!...
La pauvre fille!... Il faut que le motif qui l'entrane soit bien
puissant! Mais, si courageuse qu'elle soit,--et elle l'est
assurment--ses forces la trahiront en route, et, sans parler des
dangers et des obstacles, elle ne pourra supporter les fatigues d'un
tel voyage!... Jamais elle ne pourra atteindre Irkoutsk!

Cependant, Michel Strogoff allait toujours au hasard, mais, comme il
connaissait parfaitement la ville, retrouver son chemin ne pouvait
tre embarrassant pour lui.

Aprs avoir march pendant une heure environ, il vint s'asseoir sur un
banc adoss  une grande case de bois, qui s'levait, au milieu de
beaucoup d'autres, sur une trs-vaste place.

Il tait l depuis cinq minutes, lorsqu'une main s'appuya fortement
sur son paule.

Qu'est-ce que tu fais la? lui demanda d'une voix rude un homme de
haute taille qu'il n'avait pas vu venir.

--Je me repose, rpondit Michel Strogoff.

--Est-ce que tu aurais l'intention de passer la nuit sur ce banc?
reprit l'homme.

--Oui, si cela me convient, rpliqua Michel Strogoff d'un ton un peu
trop accentu pour le simple marchand qu'il devait tre.

--Approche donc qu'on te voie! dit l'homme. Michel Strogoff, se
rappelant qu'il fallait tre prudent avant tout, recula
instinctivement.

On n'a pas besoin de me voir, rpondit-il.

Et il mit, avec sang-froid, un intervalle d'une dizaine de pas entre
son interlocuteur et lui.

Il lui sembla alors, en l'observant bien, qu'il avait affaire  une
sorte de bohmien, tel qu'il s'en rencontre dans toutes les foires, et
dont il n'est pas agrable de subir le contact ni physique ni moral.
Puis, en regardant plus attentivement dans l'ombre qui commenait 
s'paissir, il aperut prs de la case un vaste chariot, demeure
habituelle et ambulante de ces zingaris ou tsiganes qui fourmillent en
Russie, partout o il y a quelques kopeks  gagner.

Cependant, le bohmien avait fait deux ou trois pas en avant, et il se
prparait  interpeller plus directement Michel Strogoff, quand la
porte de la case s'ouvrit. Une femme,  peine visible, s'avana
vivement, et dans un idiome assez rude, que Michel Strogoff reconnut
tre un mlange de mongol et de sibrien:

Encore un espion! dit-elle. Laisse-le faire et viens souper. Le
papluka [Sorte de gteau feuillet] attend.

Michel Strogoff ne put s'empcher de sourire de la qualification dont
on le gratifiait, lui qui redoutait particulirement les espions.

Mais, dans la mme langue, bien que l'accent de celui qui l'employait
ft trs-diffrent de celui de la femme, le bohmien rpondit quelques
mots qui signifiaient:

Tu as raison, Sangarre! D'ailleurs, nous serons partis demain!

--Demain? rpliqua  mi-voix la femme d'un ton qui dnotait une
certaine surprise.

--Oui, Sangarre, rpondit le bohmien, demain, et c'est le Pre
lui-mme qui nous envoie... o nous voulons aller!

L-dessus, l'homme et la femme rentrrent dans la case, dont la porte
fut ferme avec soin.

Bon! se dit Michel Strogoff, si ces bohmiens tiennent  ne pas tre
compris, quand ils parleront devant moi, je leur conseille d'employer
une autre langue!

En sa qualit de Sibrien, et pour avoir pass son enfance dans la
steppe, Michel Strogoff, on l'a dit, entendait presque tous ces
idiomes usits depuis la Tartarie jusqu' la mer Glaciale. Quant  la
signification prcise des paroles changes entre le bohmien et sa
compagne, il ne s'en proccupa pas davantage. En quoi cela pouvait-il
l'intresser?

L'heure tant dj fort avance, il songea alors  rentrer 
l'auberge, afin d'y prendre quelque repos. Il suivit, en s'en allant,
le cours du Volga, dont les eaux disparaissaient sous la sombre masse
d'innombrables bateaux. L'orientation du fleuve lui fit alors
reconnatre quel tait l'endroit qu'il venait de quitter. Cette
agglomration de chariots et de cases occupait prcisment la vaste
place o se tenait, chaque anne, le principal march de
Nijni-Novgorod,--ce qui expliquait, en cet endroit, le rassemblement
de ces bateleurs et bohmiens venus, de tous les coins du monde.

Michel Strogoff, une heure aprs, dormait d'un sommeil quelque peu
agit sur un de ces lits russes, qui semblent si durs aux trangers,
et le lendemain, 17 juillet, il se rveillait au grand jour.

Cinq heures encore  passer  Nijni-Novgorod, cela lui semblait un
sicle. Que pouvait-il faire pour occuper cette matine, si ce n'tait
d'errer comme la veille  travers les rues de la ville. Une fois son
djeuner fini, son sac boucl, son podaroshna vis  la maison de
police, il n'aurait plus qu' partir. Mais, n'tant point homme  se
lever aprs le soleil, il quitta son lit, il s'habilla, il plaa
soigneusement la lettre aux armes impriales au fond d'une poche
pratique dans la doublure de sa tunique, sur laquelle il serra sa
ceinture; puis, il ferma son sac et l'assujettit sur son dos. Cela
fait, ne voulant pas revenir  la _Ville de Constantinople_, et
comptant djeuner sur les bords du Volga, prs de l'embarcadre, il
rgla sa dpense et quitta l'auberge.

Par surcrot de prcaution, Michel Strogoff se rendit d'abord aux
bureaux des steam-boats, et, l, il s'assura que le _Caucase_ partait
bien  l'heure dite. La pense lui vint alors pour la premire fois
que, puisque la jeune Livonienne devait prendre la route de Perm, il
tait fort possible que son projet ft aussi de s'embarquer sur le
_Caucase_, auquel cas Michel Strogoff ne pourrait manquer de faire la
route avec elle.

La ville haute, avec son kremlin, dont la circonfrence mesure deux
verstes, et qui ressemble a celui de Moscou, tait alors fort
abandonne. Le gouverneur n'y demeurait mme plus. Mais, autant la
ville haute tait morte, autant la ville basse tait vivante!

Michel Strogoff, aprs avoir travers le Volga sur un pont de bateaux,
gard par des Cosaques  cheval, arriva  l'emplacement mme o, la
veille, il s'tait heurt  quelque campement de bohmiens. C'tait un
peu en dehors de la ville que se tenait cette foire de Nijni-Novgorod,
avec laquelle celle de Leipzig elle-mme ne saurait rivaliser. Dans
une vaste plaine, situe au del du Volga, s'levait le palais
provisoire du gouverneur gnral, et c'est l, par ordre, que rside
ce haut fonctionnaire pendant toute la dure de la foire, qui, grce
aux lments dont elle se compose, ncessite une surveillance de tous
les instants.

Cette plaine tait alors couverte de maisons de bois, symtriquement
disposes, de manire  laisser entre elles des avenues assez larges
pour permettre  la foule d'y circuler aisment. Une certaine
agglomration de ces cases, de toutes les grandeurs et de toutes les
formes, formait un quartier diffrent, affect  un genre spcial de
commerce. Il y avait le quartier des fers, le quartier des fourrures,
le quartier des laines, le quartier des bois, le quartier des tissus,
le quartier des poissons secs, etc. Quelques maisons taient mme
construites en matriaux de haute fantaisie, les unes avec du th en
briques, d'autres avec des moellons de viande sale, c'est--dire avec
les chantillons des marchandises que leurs propritaires y dbitaient
aux acheteurs. Singulire rclame, tant soit peu amricaine!

Dans ces avenues, le long de ces alles, le soleil tant fort
au-dessus de l'horizon, puisque, ce matin-l, il s'tait lev avant
quatre heures, l'affluence tait dj considrable. Russes, Sibriens,
Allemands, Cosaques, Turcomans, Persans, Gorgiens, Grecs, Ottomans,
Indous, Chinois, mlange extraordinaire d'Europens et d'Asiatiques,
causaient, discutaient, proraient, trafiquaient. Tout ce qui se vend
ou s'achte semblait avoir t entass sur cette place. Porteurs,
chevaux, chameaux, nes, bateaux, chariots, tout ce qui peut servir au
transport des marchandises, tait accumul sur ce champ de foire.
Fourrures, pierres prcieuses, toffes de soie, cachemires des Indes,
tapis turcs, armes du Caucase, tissus de Smyrne ou d'Ispahan, armures
de Tiflis, ths de la caravane, bronzes europens, horlogerie de la
Suisse, velours et soieries de Lyon, cotonnades anglaises, articles de
carrosserie, fruits, lgumes, minerais de l'Oural, malachites,
lapis-lazuli, aromates, parfums, plantes mdicinales, bois, goudrons,
cordages, cornes, citrouilles, pastques, etc., tous les produits de
l'Inde, de la Chine, de la Perse, ceux de la mer Caspienne et de la
mer Noire, ceux de l'Amrique et de l'Europe, taient runis sur ce
point du globe.

C'tait un mouvement, une excitation, une cohue, un brouhaha dont on
ne saurait donner une ide, les indignes de classe infrieure tant
fort dmonstratifs, et les trangers ne leur cdant gure sur ce
point. Il y avait l des marchands de l'Asie centrale, qui avaient mis
un an  traverser ses longues plaines, en escortant leurs
marchandises, et qui ne devaient pas revoir d'une anne leurs
boutiques ou leurs comptoirs. Enfin, telle est l'importance de cette
foire de Nijni-Novgorod, que le chiffre des transactions ne s'y lve
pas  moins de cent millions de roubles. [Environ trois cent
quatre-vingt-treize millions de francs.]

Puis, sur les places, entre les quartiers de cette ville improvise,
c'tait une agglomration de bateleurs de toute espce: saltimbanques
et acrobates, assourdissant avec les hurlements de leurs orchestres et
les vocifrations de leur parade; bohmiens, venus des montagnes et
disant la bonne aventure aux badauds d'un public toujours renouvel;
zingaris ou tsiganes,--nom que les Russes donnent aux gypsies, qui
sont les anciens descendants des Cophtes,--chantant leurs airs les
plus colors et dansant leurs danses les plus originales; comdiens de
thtres forains, reprsentant des drames de Shakspeare, appropris au
got des spectateurs, qui s'y portaient en foule. Puis, dans les
longues avenues, des montreurs d'ours promenaient en libert leurs
quilibristes  quatre pattes, des mnageries retentissaient de
rauques cris d'animaux, stimuls par le fouet acr ou la baguette
rougie du dompteur, enfin, au milieu de la grande place centrale,
encadr par un quadruple cercle de dilettanti enthousiastes, un choeur
de mariniers du Volga, assis sur le sol comme sur le pont de leurs
barques, simulait l'action de ramer, sous le bton d'un chef
d'orchestre, vritable timonier de ce bateau imaginaire!

Coutume bizarre et charmante! au-dessus de toute cette foule, une nue
d'oiseaux s'chappaient des cages dans lesquelles on les avait
apports. Suivant un usage trs-suivi  la foire de Nijni-Novgorod, en
change de quelques kopeks charitablement offerts par de bonnes mes,
les geliers ouvraient la porta  leurs prisonniers, et c'tait par
centaines qu'ils s'envolaient en jetant leurs petits cris joyeux....

Tel tait l'aspect de la plaine, tel il devait tre pendant les six
semaines que dure ordinairement la clbre foire de Nijni-Novgorod.
Puis, aprs cette assourdissante priode, l'immense brouhaha
s'teindrait comme par enchantement, la ville haute reprendrait son
caractre officiel, la ville basse retomberait dans sa monotonie
ordinaire, et, de cette norme affluence de marchands, appartenant 
toutes les contres de l'Europe et de l'Asie centrale, il ne resterait
ni un seul vendeur qui et quoi que ce soit  vendre encore, ni un
seul acheteur qui et encore quoi que ce soit  acheter.

Il convient d'ajouter ici que cette fois, au moins, la France et
l'Angleterre taient chacune reprsentes au grand march de
Nijni-Novgorod par deux des produits les plus distingus de la
civilisation moderne, MM. Harry Blount et Alcide Jolivet.

En effet, les deux correspondants taient venus chercher l des
impressions au profit de leurs lecteurs, et ils employaient de leur
mieux les quelques heures qu'ils avaient  perdre, car, eux aussi, ils
allaient prendre passage sur le _Caucase_.

Ils se rencontrrent prcisment l'un et l'autre sur le champ de
foire, et n'en furent que mdiocrement tonns, puisqu'un mme
instinct devait les entraner sur la mme piste; mais, cette fois, ils
ne se parlrent pas et se bornrent  se saluer assez froidement.

Alcide Jolivet, optimiste par nature, semblait, d'ailleurs, trouver
que tout se passait convenablement, et, comme le hasard lui avait
heureusement fourni la table et le gte, il avait jet sur son carnet
quelques notes particulirement honntes pour la ville de
Nijni-Novgorod.

Au contraire, Harry Blount, aprs avoir vainement cherch  souper,
s'tait vu forc de coucher  la belle toile. Il avait donc envisag
les choses  un tout autre point de vue, et mditait un article
foudroyant contre une ville dans laquelle les hteliers refusaient de
recevoir des voyageurs qui ne demandaient qu' se laisser corcher au
moral et au physique!

Michel Strogoff, une main dans sa poche, tenant de l'autre sa longue
pipe  tuyau de merisier, semblait tre le plus indiffrent et le
moins impatient des hommes. Cependant,  une certaine contraction de
ses muscles sourciliers, un observateur et facilement reconnu qu'il
rongeait son frein.

Depuis deux heures environ, il courait les rues de la ville pour
revenir invariablement au champ de foire. Tout en circulant entre les
groupes, il observait qu'une relle inquitude se montrait chez tous
les marchands venus des contres voisines de l'Asie. Les transactions
en souffraient visiblement. Que bateleurs, saltimbanques et
quilibristes fissent grand bruit devant leurs choppes, cela se
concevait, car ces pauvres diables n'avaient rien  risquer dans une
entreprise commerciale, mais les ngociants hsitaient  s'engager
avec les trafiquants de l'Asie centrale, dont le pays tait troubl
par l'invasion tartare.

Autre symptme, aussi, qui devait tre remarqu. En Russie, l'uniforme
militaire apparat en toute occasion. Les soldats se mlent volontiers
 la foule, et prcisment,  Nijni-Novgorod, pendant cette priode de
la foire, les agents de la police sont habituellement aids par de
nombreux Cosaques, qui, la lance sur l'paule, maintiennent l'ordre
dans cette agglomration de trois cent mille trangers.

Or, ce jour-l, les militaires, Cosaques ou autres, faisaient dfaut
au grand march. Sans doute, en prvision d'un dpart subit, ils
avaient t consigns  leurs casernes.

Cependant, si les soldats ne se montraient pas, il n'en tait pas
ainsi des officiers. Depuis la veille, les aides de camp, partant du
palais du gouverneur gnral, s'lanaient en toutes directions. Il se
faisait donc un mouvement inaccoutum, que la gravit des vnements
pouvait seule expliquer. Les estafettes se multipliaient sur les
routes de la province, soit du ct de Wladimir, soit du ct des
monts Ourals. L'change de dpches tlgraphiques avec Moscou et
Saint-Ptersbourg tait incessant. La situation de Nijni-Novgorod, non
loin de la frontire sibrienne, exigeait videmment de srieuses
prcautions. On ne pouvait pas oublier qu'au XIVe sicle la ville
avait t deux fois prise par les anctres de ces Tartares, que
l'ambition de Fofar-Khan jetait  travers les steppes kirghises.

Un haut personnage, non moins occup que le gouverneur gnral, tait
le matre de police. Ses inspecteurs et lui, chargs de maintenir
l'ordre, de recevoir les rclamations, de veiller  l'excution des
rglements, ne chmaient pas. Les bureaux de l'administration, ouverts
nuit et jour, taient incessamment assigs, aussi bien par les
habitants de la ville que par les trangers, europens ou asiatiques.

Or, Michel Strogoff se trouvait prcisment sur la place centrale,
lorsque le bruit se rpandit que le matre de police venait d'tre
mand par estafette au palais du gouverneur gnral. Une importante
dpche, arrive de Moscou, disait-on, motivait ce dplacement.

Le matre de police se rendit donc au palais du gouverneur, et
aussitt, comme par un pressentiment gnral, la nouvelle circula que
quelque mesure grave, en dehors de toute prvision, de toute habitude,
allait tre prise.

Michel Strogoff coutait ce qui se disait, afin d'en profiter, le cas
chant.

On va fermer la foire! s'criait l'un.

--Le rgiment de Nijni-Novgorod vient de recevoir son ordre de dpart!
rpondait l'autre.

--On dit que les Tartares menacent Tomsk!

--Voici le matre de police! cria-t-on de toutes parts.

Un fort brouhaha s'tait lev subitement, qui se dissipa peu  peu,
et auquel succda un silence absolu. Chacun pressentait quelque grave
communication de la part du gouvernement.

Le matre de police, prcd de ses agents, venait de quitter le
palais du gouverneur gnral. Un dtachement de Cosaques
l'accompagnait et faisait ranger la foule  force de bourrades,
violemment donnes et patiemment reues.

Le matre de police arriva au milieu de la place centrale, et chacun
put voir qu'il tenait une dpche  la main.

Alors, d'une voix haute, il lut la dclaration suivante:

ARRT DU GOUVERNEUR DE NIJNI-NOVGOROD.

1 Dfense  tout sujet russe de sortir de la province, pour quelque
cause que ce soit.

2 Ordre  tous trangers d'origine asiatique de quitter la province
dans les vingt-quatre heures.

CHAPITRE VI

FRRE ET SOEUR.


Ces mesures, trs-funestes pour les intrts privs, les circonstances
les justifiaient absolument.

Dfense  tout sujet russe de sortir de la province, si Ivan Ogareff
tait encore dans la province, c'tait l'empcher, non sans d'extrmes
difficults tout au moins, de rejoindre Fofar-Khan, et enlever au
chef tartare un lieutenant redoutable.

Ordre  tous trangers d'origine asiatique de quitter la province
dans les vingt-quatre heures, c'tait loigner eh bloc ces
trafiquants venus de l'Asie centrale, ainsi que ces bandes de
bohmiens, de gypsies, de tsiganes, qui ont plus ou moins d'affinits
avec les populations tartares ou mongoles et que la foire y avait
runis. Autant de ttes, autant d'espions, et leur expulsion tait
certainement commande par l'tat des choses.

Mais on comprend aisment l'effet de ces deux coups de foudre, tombant
sur la ville de Nijni-Novgorod, ncessairement plus vise et plus
atteinte qu'aucune autre.

Ainsi donc, les nationaux que des affaires eussent appels au del des
frontires sibriennes ne pouvaient plus quitter la province,
momentanment du moins. La teneur du premier article de l'arrt tait
formelle. Il n'admettait aucune exception. Tout intrt priv devait
s'effacer devant l'intrt gnral.

Quant au second article de l'arrt, l'ordre d'expulsion qu'il
contenait tait aussi sans rplique. Il ne concernait point d'autres
trangers que ceux qui taient d'origine asiatique, mais ceux-ci
n'avaient plus qu' remballer leurs marchandises et  reprendre la
route qu'ils venaient de parcourir. Quant  tous ces saltimbanques,
dont le nombre tait considrable, et qui avaient prs de mille
verstes  franchir pour atteindre la frontire la plus rapproche,
c'tait pour eux la misre  bref dlai!

--Aussi s'leva-t-il tout d'abord contre cette mesure insolite un
murmure de protestation, un cri de dsespoir, que la prsence des
Cosaques et des agents de la police eut promptement rprim.

Et presque aussitt ce qu'on pourrait appeler le dmnagement de cette
vaste plaine commena. Les toiles tendues devant les choppes se
replirent; les thtres forains s'en allrent par morceaux; les
danses et les chants cessrent; les parades se turent; les feux
s'teignirent; les cordes des quilibristes se dtendirent; les vieux
chevaux poussifs de ces demeures ambulantes revinrent des curies aux
brancards. Agents et soldats, le fouet ou la baguette  la main,
stimulaient les retardataires et ne se gnaient point d'abattre les
tentes, avant mme que les pauvres bohmes les eussent quittes.
videmment, sous l'influence de ces mesures, avant le soir, la place
de Nijni-Novgorod serait entirement vacue, et au tumulte du grand
march succderait le silence du dsert.

Et encore faut-il le rpter,--car c'tait une aggravation oblige de
ces mesures,-- tous ces nomades que le dcret d'exclusion frappait
directement, les steppes de la Sibrie taient mme interdites, et il
leur faudrait se jeter dans le sud de la mer Caspienne, soit en Perse,
soit en Turquie, soit dans les plaines du Turkestan. Les postes de
l'Oural et des montagnes qui forment comme le prolongement de ce
fleuve sur la frontire russe ne leur eussent pas permis de passer.
C'tait donc un millier de verstes qu'ils taient dans la ncessit de
parcourir, avant de pouvoir fouler un sol libre.

Au moment o la lecture de l'arrt avait t faite par le matre de
police, Michel Strogoff fut frapp d'un rapprochement qui surgit
instinctivement dans son esprit.

Singulire concidence! pensa-t-il, entre cet arrt qui expulse les
trangers originaires de l'Asie et les paroles changes cette nuit
entre ces deux bohmiens de race tsigane. C'est le Pre lui-mme qui
nous envoie o nous voulons aller! a dit ce vieillard. Mais le
Pre, c'est l'empereur! On ne le dsigne pas autrement dans le
peuple! Comment ces bohmiens pouvaient-ils prvoir la mesure prise
contre eux, comment l'ont-ils connue d'avance, et o veulent-ils donc
aller? Voil des gens suspects, et auxquels l'arrt du gouverneur me
parat, cependant, devoir tre plus utile que nuisible!

Mais cette rflexion, fort juste  coup sr, fut coupe net par une
autre qui devait chasser toute autre pense de l'esprit de Michel
Strogoff. Il oublia les tsiganes, leurs propos suspects, l'trange
concidence qui rsultait de la publication de l'arrt.... Le
souvenir de la jeune Livonienne venait de se prsenter soudain  lui.

La pauvre enfant! s'cria-t-il comme malgr lui. Elle ne pourra plus
franchir la frontire!

En effet, la jeune fille tait de Riga, elle tait Livonienne, Russe
par consquent, elle ne pouvait donc plus quitter le territoire russe!
Ce permis, qui lui avait t dlivr avant les nouvelles mesures,
n'tait videmment plus valable. Toutes les routes de la Sibrie
venaient de lui tre impitoyablement fermes, et, quel que ft le
motif qui la conduist  Irkoutsk, il lui tait ds a prsent interdit
de s'y rendre.

Cette pense proccupa vivement Michel Strogoff. Il s'tait dit,
vaguement d'abord, que, sans rien ngliger de ce qu'exigeait de lui
son importante mission, il lui serait possible, peut-tre, d'tre de
quelque secours  cette brave enfant, et cette ide lui avait souri.
Connaissant les dangers qu'il aurait personnellement  affronter, lui,
homme nergique et vigoureux, dans un pays dont les routes lui taient
cependant familires, il ne pouvait pas mconnatre que ces dangers
seraient infiniment plus redoutables pour une jeune fille. Puisqu'elle
se rendait  Irkoutsk, elle aurait a suivre la mme route que lui,
elle serait oblige de passer au milieu des hordes des envahisseurs,
comme il allait tenter de le faire lui-mme. Si, en outre, et selon
toute probabilit, elle n'avait  sa disposition que les ressources
ncessaires  un voyage entrepris pour des circonstances ordinaires,
comment parviendrait-elle  l'accomplir dans les conditions que les
vnements allaient rendra non-seulement prilleuses, mais coteuses?

Eh bien! s'tait-il dit, puisqu'elle prend la route de Perm, il est
presque impossible que je ne la rencontre pas. Donc, je pourrai
veiller sur elle sans qu'elle s'en doute, et, comme elle m'a tout
l'air d'tre aussi presse que moi d'arriver a Irkoutsk, elle ne me
causera aucun retard.

Mais une pense en amne une autre. Michel Strogoff n'avait raisonn
jusque-l que dans l'hypothse d'une bonne action  faire, d'un
service  rendre. Une ide nouvelle venait de natre dans son cerveau,
et la question se prsenta  lui sous un tout autre aspect.

Au fait, se dit-il, mais je puis avoir besoin d'elle plus qu'elle
n'aurait besoin de moi. Sa prsence peut ne pas m'tre inutile et
servirait  djouer tout soupon  mon gard. Dans l'homme courant
seul  travers la steppe, on peut plus aisment deviner le courrier du
czar. Si, au contraire, cette jeune fille m'accompagne, je serai bien,
mieux aux yeux de tous le Nicolas Korpanoff de mon podaroshna. Donc,
il faut qu'elle m'accompagne! Donc, il faut qu' tout prix je la
retrouve! Il n'est pas probable que depuis hier soir elle ait pu se
procurer quelque voiture pour quitter Nijni-Novgorod. Cherchons-la,
fit que Dieu me conduise!

Michel Strogoff quitta la grande place de Nijni-Novgorod, o le
tumulte, produit par l'excution des mesures prescrites, atteignait en
ce moment  son comble. Rcriminations des trangers proscrits, cris
des agents et des Cosaques qui les brutalisaient, c'tait un tumulte
indescriptible. La jeune fille qu'il cherchait ne pouvait tre l.

Il tait neuf heures du matin. Le steam-boat ne partait qu' midi.
Michel Strogoff avait donc environ deux heures  employer pour
retrouver celle dont il voulait faire sa compagne de voyage.

Il traversa de nouveau le Volga et parcourut les quartiers de l'autre
rive, o la foule tait bien moins considrable. Il visita, on
pourrait dire rue par rue, la ville haute et la ville basse. Il entra
dans les glises, refuge naturel de tout ce qui pleure, de tout ce qui
souffre. Nulle part il ne rencontra la jeune Livonienne.

Et cependant, rptait-il, elle ne peut encore avoir quitt
Nijni-Novgorod. Cherchons toujours!

Michel Strogoff erra ainsi pendant deux heures. Il allait sans
s'arrter, il ne sentait pas la fatigue, il obissait  un sentiment
imprieux qui ne lui permettait plus de rflchir. Le tout vainement.

Il lui vint alors,  l'esprit que la jeune fille n'avait peut-tre pas
eu connaissance de l'arrt,--circonstance improbable, cependant, car
un toi coup de foudre n'avait pu clater sans tre entendu de tous.
Intresse, videmment,  connatre les moindres nouvelles qui
venaient de la Sibrie, comment aurait-elle pu ignorer les mesures
prises par le gouverneur, mesures qui la frappaient si directement?

Mais enfin, si elle les ignorait, elle viendrait donc, dans quelques
heures, au quai d'embarquement, et, l, quelque agent impitoyable lui
refuserait brutalement passage! Il fallait  tout prix que Michel
Strogoff la vt auparavant, et qu'elle put, grce a lui, viter cet
chec.

Mais ses recherches furent vaines, et il eut bientt perdu tout espoir
do la retrouver.

Il tait alors onze heures. Michel Strogoff, bien qu'en toute autre
circonstance cela et t inutile, songea  prsenter son podaroshna
aux bureaux du matre de police. L'arrt ne pouvait videmment le
concerner, puisque le cas tait prvu pour lui, mais il voulait
s'assurer que rien ne s'opposerait  sa sortie de la ville.

Michel Strogoff dut donc retourner sur l'autre rive du Volga, dans le
quartier o se trouvaient les bureaux du matre de police.

L, il y avait grande affluence, car si les trangers avaient ordre de
quitter la province, ils n'en taient pas moins soumis  certaines
formalits pour partir. Sans cette prcaution, quelque Russe, plus ou
moins compromis dans le mouvement tartare, aurait pu, grce  un
dguisement, passer la frontire,--ce que l'arrt prtendait
empcher. On vous renvoyait, mais encore fallait-il que vous eussiez
la permission de vous en aller.

Donc, bateleurs, bohmiens, zingaris, tsiganes, mls aux marchands de
la Perse, de la Turquie, de l'Inde, du Turkestan, de la Chine,
encombraient la cour et les bureaux de la maison de police.

Chacun se htait, car les moyens de transport allaient tre
singulirement recherchs de cette foule de gens expulss, et ceux qui
s'y prendraient trop tard courraient grand risque de ne pas tre en
mesure de quitter la ville dans le dlai prescrit,--ce qui les et
exposs  quelque brutale intervention des agents du gouverneur.

Michel Strogoff, grce  la vigueur de ses coudes, put traverser la
cour. Mais entrer dans les bureaux et parvenir jusqu'au guichet des
employs, c'tait une besogne bien autrement difficile. Cependant, un
mot qu'il dit  l'oreille d'un inspecteur et quelques roubles donns 
propos furent assez puissants pour lui faire obtenir passager.

L'agent, aprs l'avoir introduit dans la salle d'attente, alla
prvenir un employ suprieur.

Michel Strogoff ne pouvait donc tarder  tre en rgle avec la police
et libre de ses mouvements.

En attendant, il regarda autour de lui. Et que vit-il?

L, sur un banc, tombe plutt qu'assise, une jeune fille, en proie 
un muet dsespoir, bien qu'il put  peine voir sa figure, dont le
profil seul se dessinait sur la muraille.

Michel Strogoff ne s'tait pas tromp. Il venait de reconnatre la
jeune Livonienne.

Ne connaissant pas l'arrt du gouverneur, elle tait venue au bureau
de police pour faire viser son permis!... On lui avait refus le visa!
Sans doute elle tait autorise  se rendre  Irkoutsk, mais l'arrt
tait formel, il annulait toutes autorisations antrieures, et les
routes de la Sibrie lui taient fermes.

Michel Strogoff, trs-heureux de l'avoir enfin retrouve, s'approcha
de la jeune fille.

Celle-ci le regarda un instant, et son visage s'claira d'une lueur
fugitive en revoyant son compagnon de voyage. Elle se leva, par
instinct, et, comme un naufrag qui se raccroche  une pave, elle
allait lui demander assistance....

En ce moment, l'agent toucha l'paule de Michel Strogoff.

Le matre de police vous attend, dit-il.

--Bien, rpondit Michel Strogoff.

Et, sans dire un mot  celle qu'il avait tant cherche depuis la
veille, sans la rassurer d'un geste qui et pu compromettre et elle et
lui-mme, il suivit l'agent  travers les groupes compactes.

La jeune Livonienne, voyant disparatre celui-l seul qui et pu
peut-tre lui venir en aide, retomba sur son banc.

Trois minutes ne s'taient pas coules, que Michel Strogoff
reparaissait dans la salle, accompagn d'un agent.

Il tenait  la main son podaroshna, qui lui faisait libres les routes
de la Sibrie.

Il s'approcha alors de la jeune Livonienne, et, lui tendant la main:

Soeur.... dit-il.

Elle comprit! Elle se leva, comme si quelque soudaine inspiration ne
lui et pas permis d'hsiter!

Soeur, rpta Michel Strogoff, nous sommes autoriss  continuer
notre voyage  Irkoutsk. Viens-tu?

--Je te suis, frre, rpondit la jeune fille, en mettant sa main dans
la main de Michel Strogoff.

Et tous deux quittrent la maison de police.

CHAPITRE VII

EN DESCENDANT LE VOLGA.


Un peu avant midi, la cloche du steam-boat attirait  l'embarcadre du
Volga un grand concours de monde, puisqu'il y avait l ceux qui
partaient et ceux qui auraient voulu partir. Les chaudires du
_Caucase_ taient en pression suffisante. Sa chemine ne laissait plus
chapper qu'une fume lgre, tandis que l'extrmit du tuyau
d'chappement et le couvercle des soupapes se couronnaient de vapeur
blanche.

Il va sans dire que la police surveillait le dpart du _Caucase_, et
se montrait impitoyable  ceux des voyageurs qui ne se trouvaient pas
dans les conditions voulues pour quitter la ville.

De nombreux Cosaques allaient et venaient sur le quai, prts  prter
main-forte aux agents, mais ils n'eurent point  intervenir, et les
choses se passrent sans rsistance.

A l'heure rglementaire, le dernier coup de cloche retentit, les
amarres furent largues, les puissantes roues du steam-boat battirent
l'eau de leurs palettes articules, et le _Caucase_ fila rapidement
entre les deux villes dont se compose Nijni-Novgorod.

Michel Strogoff et la jeune Livonienne avaient pris passage  bord du
_Caucase_. Leur embarquement s'tait fait sans aucune difficult. On
le sait, le podaroshna, libell au nom de Nicolas Korpanoff,
autorisait ce ngociant  tre accompagn pendant son voyage en
Sibrie. C'tait donc un frre et une soeur qui voyageaient sous la
garantie de la police impriale.

Tous deux, assis  l'arrire, regardaient fuir la ville, si
profondment trouble par l'arrt du gouverneur.

Michel Strogoff n'avait rien dit  la jeune fille, il ne l'avait pas
interroge. Il attendait qu'elle parlt, s'il lui convenait de parler.
Celle-ci avait hte d'avoir quitt cette ville, dans laquelle, sans
l'intervention providentielle de ce protecteur inattendu, elle ft
reste prisonnire. Elle ne disait rien, mais son regard remerciait
pour elle.

Le Volga, le Rha des anciens, est considr comme le fleuve le plus
considrable de toute l'Europe, et son cours n'est pas infrieur 
quatre mille verstes (4,300 kilomtres). Ses eaux, assez insalubres
dans sa partie suprieure, sont modifies  Nijni-Novgorod par celles
de l'Oka, affluent rapide qui s'chappe des provinces centrales de la
Russie.

On a assez justement compar l'ensemble des canaux et fleuves russes 
un arbre gigantesque dont les branches se ramifient sur toutes les
parties de l'empire. C'est le Volga qui forme le tronc de cet arbre,
et il a pour racines soixante-dix embouchures qui s'panouissent sur
le littoral de la mer Caspienne. Il est navigable depuis Rjef, ville
du gouvernement de Tver, c'est--dire sur la plus grande partie de son
cours.

Les bateaux de la Compagnie de transports entre Perm et Nijni-Novgorod
font assez rapidement les trois cent cinquante verstes (373
kilomtres) qui sparent cette ville de la ville de Kazan. Il est vrai
que ces steam-boats n'ont qu' descendre le Volga, lequel ajoute
environ deux milles de courant  leur vitesse propre. Mais, lorsqu'ils
sont arrivs au confluent de la Kama, un peu au-dessous de Kazan, ils
sont forcs d'abandonner le fleuve pour la rivire, dont ils doivent
alors remonter le cours jusqu' Perm. Donc, tout compte tabli, et
bien que sa machine ft puissante, le _Caucase_ ne devait pas faire
plus de seize verstes  l'heure. En rservant une heure d'arrt 
Kazan, le voyage de Nijni-Novgorod  Perm devait donc durer soixante 
soixante-deux heures environ.

Ce steam-boat, d'ailleurs, tait fort bien amnag, et les passagers,
suivant leur condition ou leurs ressources, y occupaient trois classes
distinctes. Michel Strogoff avait eu soin de retenir deux cabines de
premire classe, de sorte que sa jeune compagne pouvait se retirer
dans la sienne et s'isoler quand bon lui semblait.

Le _Caucase_ tait trs-encombr de passagers de toutes catgories. Un
certain nombre de trafiquants asiatiques avaient jug bon de quitter
immdiatement Nijni-Novgorod. Dans la partie du steam-boat rserve 
la premire classe se voyaient des Armniens en longues robes et
coiffs d'espces de mitres,--des Juifs, reconnaissables  leurs
bonnets coniques,--de riches Chinois dans leur costume traditionnel,
robe trs-large, bleue, violette ou noire, ouverte devant et derrire,
et recouverte d'une seconde robe  larges manches dont la coupe
rappelle celle des popes,--des Turcs, qui portaient encore le turban
national,--des Indous,  bonnet carr, avec un simple cordon pour
ceinture, et dont quelques-uns, plus spcialement dsigns sous le nom
de Shikarpouris, tiennent entre leurs mains tout le trafic de l'Asie
centrale,--enfin des Tartares, chausss de bottes agrmentes de
soutaches multicolores, et la poitrine plastronne de broderies. Tous
ces ngociants avaient d entasser dans la cale et sur le pont leurs
nombreux bagages, dont le transport devait leur coter cher, car,
rglementairement, ils n'avaient droit qu' un poids de vingt livres
par personne.

A l'avant du _Caucase_ taient groups des passagers plus nombreux,
non-seulement des trangers, mais aussi des Russes, auxquels l'arrt
ne dfendait pas de regagner les villes de la province.

Il y avait l des moujiks, coiffs de bonnets ou de casquettes, vtus
d'une chemise  petits carreaux sous leur vaste pelisse, et des
paysans du Volga, pantalon bleu fourr dans leurs bottes, chemise de
coton rose serre par une corde, casquette plate ou bonnet de feutre.
Quelques femmes, vtues de robes de cotonnade  fleurs, portaient le
tablier  couleurs vives et le mouchoir  dessins rouges sur la tte.
C'taient principalement des passagers de troisime classe, que,
trs-heureusement, la perspective d'un long voyage de retour ne
proccupait pas. En somme, cette partie du pont tait fort encombre.
Aussi les passagers de l'arrire ne s'aventuraient-ils gure parmi ces
groupes trs-mlanges, dont la place tait marque sur l'avant des
tambours.

Cependant, le Caucase filait de toute la vitesse de ses aubes entre
les rives du Volga. Il croisait de nombreux bateaux auxquels des
remorqueurs faisaient remonter le cours au fleuve et qui
transportaient toutes sortes de marchandises  Nijni-Novgorod. Puis
passaient des trains de bois, longs comme ces interminables files de
sargasses de l'Atlantique, et des chalands chargs  couler bas, noys
jusqu'au plat-bord. Voyage inutile  prsent, puisque la foire venait
d'tre brusquement dissoute  son dbut.

Les rives du Volga, clabousses par le sillage du steam-boat, se
couronnaient de voles de canards qui fuyaient en poussant des cris
assourdissants. Un peu plus loin, sur ces plaines sches, bordes
d'aunes, de saules, de trembles, s'parpillaient quelques vaches d'un
rouge fonc, des troupeaux de moutons  toison brune, de nombreuses
agglomrations de porcs et de porcelets blancs et noirs. Quelques
champs, sems de maigre sarrasin et de seigle, s'tendaient jusqu'
l'arrire-plan de coteaux  demi cultivs, mais qui, en somme,
n'offraient aucun point de vue remarquable. Dans ces paysages
monotones, le crayon d'un dessinateur, en qute de quelque site
pittoresque, n'et rien trouv  reproduire.

Deux heures aprs le dpart du _Caucase_, la jeune Livonienne,
s'adressant  Michel Strogoff, lui dit:

Tu vas  Irkoutsk, frre?

--Oui, soeur, rpondit le jeune homme. Nous faisons tous les deux la
mme route. Par consquent, partout o je passerai, tu passeras.

--Demain, frre, tu sauras pourquoi j'ai quitt les rives de la
Baltique pour aller au del des monts Ourals.

--Je ne te demande rien, soeur.

--Tu sauras tout, rpondit la jeune fille, dont les lvres bauchrent
un triste sourire. Une soeur ne doit rien cacher  son frre. Mais,
aujourd'hui, je ne pourrais!... La fatigue, le dsespoir m'avaient
brise!

--Veux-tu reposer dans ta cabine? demanda Michel Strogoff.

--Oui... oui... et demain....

--Viens donc....

Il hsitait  finir sa phrase, comme s'il et voulu l'achever par le
nom de sa compagne, qu'il ignorait encore.

Nadia, dit-elle en lui tendant la main.

--Viens, Nadia, rpondit Michel Strogoff, et use sans faon de ton
frre Nicolas Korpanoff.

Et il conduisit la jeune fille  la cabine qui avait t retenue pour
elle sur le salon de l'arrire.

Michel Strogoff revint sur le pont, et, avide des nouvelles qui
pouvaient peut-tre modifier son itinraire, il se mla aux groupes de
passagers, coutant, mais ne prenant point part aux conversations.
D'ailleurs, si le hasard faisait qu'il ft interrog et dans
l'obligation de rpondre, il se donnerait pour le ngociant Nicolas
Korpanoff, que le _Caucase_ reconduisait  la frontire, car il ne
voulait pas que l'on pt se douter qu'une permission spciale
l'autorisait  voyager en Sibrie.

Les trangers que le steam-boat transportait ne pouvaient videmment
parler que des vnements du jour, de l'arrt et de ses consquences.
Ces pauvres gens,  peine remis des fatigues d'un voyage  travers
l'Asie centrale, se voyaient forcs de revenir, et s'ils n'exhalaient
pas hautement leur colre et leur dsespoir, c'est qu'ils ne
l'osaient. Une peur, mle de respect, les retenait. Il tait possible
que des inspecteurs de police, chargs de surveiller les passagers,
fussent secrtement embarqus  bord du _Caucase_, et mieux valait
tenir sa langue, l'expulsion, aprs tout, tant encore prfrable 
l'emprisonnement dans une forteresse. Aussi, parmi ces groupes, ou
l'on se taisait, ou les propos s'changeaient avec une telle
circonspection, qu'on ne pouvait gure en tirer quelque utile
renseignement.

Mais si Michel Strogoff n'eut rien  apprendre de ce ct, si mme les
bouches se fermrent plus d'une fois  son approche,--car on ne le
connaissait pas,--ses oreilles furent bientt frappera par les clats
d'une voix peu soucieuse d'tre ou non entendue.

L'homme  la voix gaie parlait russe, mais avec un accent tranger, et
son interlocuteur, plus rserv, lui rpondait dans la mme langue,
qui n'tait pas non plus sa langue originelle.

Comment, disait le premier, comment, vous sur ce bateau, mon cher
confrre, vous que j'ai vu a la fte impriale de Moscou, et seulement
entrevu a Nijni-Novgorod?

--Moi-mme, rpondit le second d'un ton sec.

--Eh bien, franchement, je ne m'attendais pas a tre immdiatement
suivi par vous, et de si prs!

--Je ne vous suis pas, monsieur, je vous prcde!

--Prcde! prcde! Mettons que nous marchons de front, du mme pas,
comme deux soldats  la parade, et, provisoirement du moins,
convenons, si vous le voulez, que l'un ne dpassera pas l'autre!

--Je vous dpasserai, au contraire.

--Nous verrons cela, quand nous serons sur le thtre de la guerre;
mais jusque-l, que diable! soyons compagnons de route. Plus tard,
nous aurons bien le temps et l'occasion d'tre rivaux!

--Ennemis.

--Ennemis, soit! Vous avez dans vos paroles, cher confrre, une
prcision qui m'est tout particulirement agrable. Avec vous, au
moins, on sait  quoi s'en tenir!

--O est le mal?

--Il n'y en a aucun. Aussi,  mon tour, je vous demanderai la
permission de prciser notre situation rciproque.

--Prcisez.

--Vous allez a Perm... comme moi?

--Comme vous.

--Et, probablement, vous vous dirigerez de Perm sur Ekaterinbourg,
puisque c'est la route la meilleure et la plus sre par laquelle on
puisse franchir les monts Ourals?

--Probablement.

--Une fois la frontire passe, nous serons en Sibrie, c'est--dire
en pleine invasion.

--Nous y serons!

--Eh bien alors, mais seulement alors, ce sera le moment de dire:
Chacun pour soi, et Dieu pour....

--Dieu pour moi!

--Dieu pour vous, tout seul! Trs-bien! Mais, puisque nous avons devant
nous une huitaine de jours neutres, et puisque trs-certainement les
nouvelles ne pleuvront pas en route, soyons amis jusqu'au moment o
nous redeviendrons rivaux.

--Ennemis.

--Oui! c'est juste, ennemis! Mais, jusque-l, agissons de concert et
ne nous entre-dvorons pas! Je vous promets, d'ailleurs, de garder
pour moi tout ce que je pourrai voir....

--Et moi, tout ce que je pourrai entendre.

--Est-ce dit?

--C'est dit.

--Votre main?

--La voila.

Et la main du premier interlocuteur, c'est--dire cinq doigts
largement ouverts, secoua vigoureusement les deux doigts que lui
tendit flegmatiquement le second.

A propos, dit le premier, j'ai pu, ce matin, tlgraphier  ma
cousine le texte mme de l'arrt ds dix heures dix-sept minutes.

--Et moi je l'ai adress au _Daily-Telegraph_ ds dix heures treize.

--Bravo, monsieur Blount.

-Trop bon, monsieur Jolivet.

--A charge de revanche!

--Ce sera difficile!

--On essayera pourtant!

Ce disant, le correspondant franais salua familirement le
correspondant anglais, qui, inclinant sa tte, lui rendit son salut
avec une raideur toute britannique.

Ces deux chasseurs de nouvelles, l'arrt du gouverneur ne les
concernait pas, puisqu'ils n'taient ni Russes, ni trangers d'origine
asiatique. Ils taient donc partis, et s'ils avaient quitt ensemble
Nijni-Novgorod, c'est que le mme instinct les poussait en avant. Il
tait donc naturel qu'ils eussent pris le mme moyen de transport et
qu'ils suivissent la mme route jusqu'aux, steppes sibriennes.
Compagnons de voyage, amis ou ennemis, ils avaient devant eux huit
jours avant que la chasse ft ouverte. Et alors au plus adroit!
Alcide Jolivet avait fait les premires avances, et, si froidement que
ce ft, Harry Blount les avait acceptes.

Quoi qu'il en soit, au dner de ce jour, le Franais, toujours ouvert
et mme un peu loquace, l'Anglais, toujours ferm, toujours gourm,
trinquaient  la mme table, en buvant un Cliquot authentique,  six
roubles la bouteille, gnreusement fait avec la sve frache des
bouleaux du voisinage.

En entendant ainsi causer Alcide Jolivet et Harry Blount, Michel
Strogoff s'tait dit:

Voici des curieux et des indiscrets que je rencontrerai probablement
sur ma route. Il me parait prudent de les tenir  distance.

La jeune Livonienne ne vint pas dner. Elle dormait dans sa cabine, et
Michel Strogoff ne voulut pas la faire rveiller. Le soir arriva donc
sans qu'elle et reparu sur le pont du _Caucase_.

Le long crpuscule imprgnait alors l'atmosphre d'une fracheur que
les passagers recherchrent avidement aprs l'accablante chaleur du
jour. Quand l'heure fut avance, la plupart ne songrent mme pas 
regagner les salons ou les cabines. tendus sur les bancs, ils
respiraient avec dlices un peu de cette brise que dveloppait la
vitesse du steam-boat. Le ciel,  cette poque de l'anne et sous
cette latitude, devait  peine s'obscurcir entre le soir et le matin,
et il laissait au timonier toute aisance pour se diriger au milieu des
nombreuses embarcations qui descendaient ou remontaient le Volga.

Cependant, entre onze heures et deux heures du matin, la lune tant
nouvelle, il fit  peu prs nuit. Presque tous les passagers du pont
dormaient alors, et le silence n'tait plus troubl que par le bruit
des palettes, frappant l'eau  intervalles rguliers.

Une sorte d'inquitude tenait veill Michel Strogoff. Il allait et
venait, mais toujours  l'arrire du steam-boat. Une fois, cependant,
il lui arriva de dpasser la chambre des machines. Il se trouva alors
sur la partie rserve aux voyageurs de seconde et de troisime
classe.

L, on dormait, non-seulement sur les bancs, mais aussi sur les
ballots, les colis et mme sur les planches du pont. Seuls, les
matelots de quart sa tenaient debout sur le gaillard d'avant. Deux
lueurs, l'une verte, l'autre rouge, projetes par les fanaux de
tribord et de bbord, envoyaient quelques rayons obliques sur les
flancs du steam-boat.

Il fallait une certaine attention pour ne pas pitiner les dormeurs,
capricieusement tendus a et l. C'taient pour la plupart des
moujiks, habitus de coucher  la dure et auxquels les planches d'un
pont devaient suffire. Nanmoins, ils auraient fort mal accueilli,
sans doute, le maladroit qui les et veills  coups de botte.

Michel Strogoff faisait donc attention  ne heurter personne. En
allant ainsi vers l'extrmit du bateau, il n'avait d'autre ide que
de combattre le sommeil par une promenade un peu plus longue.

Or, il tait arriv  la partie antrieure du pont, et il montait dj
l'chelle du gaillard d'avant, lorsqu'il entendit parler prs de lui.
Il s'arrta. Les voix semblaient venir d'un groupe de passagers,
envelopps de chles et de couvertures, qu'il tait impossible de
reconnatre dans l'ombre. Mais il arrivait parfois, lorsque la
chemine du steam-boat, au milieu des volutes de fume, s'empanachait
de flammes rougetres, que des tincelles semblaient courir  travers
le groupe, comme si des milliers de paillettes se fussent subitement
allumes sous un rayon lumineux.

Michel Strogoff allait passer outre, lorsqu'il entendit plus
distinctement certaines paroles, prononces en cette langue bizarre
qui avait dj frapp son oreille pendant la nuit, sur le champ de
foire.

Instinctivement, il eut la pense d'couter. Protg par l'ombre du
gaillard, il ne pouvait tre aperu. Quant a voir les passagers qui
causaient, cela lui tait impossible. Il dut donc se borner  prter
l'oreille.

Les premiers mots qui furent changs n'avaient aucune importance,--du
moins pour lui,--mais ils lui permirent de reconnatre prcisment les
deux voix de femme et d'homme qu'il avait entendues  Nijni-Novgorod.
Ds lors, redoublement d'attention de sa part. Il n'tait pas
impossible, en effet, que ces tsiganes, dont il avait surpris un
lambeau de conversation, maintenant expulss avec tous leurs
congnres, ne fussent  bord du _Caucase_.

Et bien lui en prit d'couter, car ce fut assez distinctement qu'il
entendit cette demande et cette rponse, faites en idiome tartare:

On dit qu'un courrier est parti de Moscou pour Irkoutsk!

--On le dit, Sangarre, mais ou ce courrier arrivera trop tard, ou il
n'arrivera pas!

Michel Strogoff tressaillit involontairement  cette rponse, qui le
visait si directement. Il essaya de reconnatre si l'homme et la femme
qui venaient de parler taient bien ceux qu'il souponnait, mais
l'ombre tait alors trop paisse, et il n'y put russir.

Quelques instants aprs, Michel Strogoff, sans avoir t aperu, avait
regagn l'arrire du steam-boat, et, la tte dans les mains, il
s'asseyait  l'cart. On et pu croire qu'il dormait.

Il ne dormait pas et ne songeait pas  dormir. Il rflchissait 
ceci, non sans une assez vive apprhension:

Qui donc sait mon dpart, et qui donc a intrt  le savoir?




CHAPITRE VIII


EN REMONTANT LA KAMA.

Le lendemain, 18 juillet,  six heures quarante du matin, le _Caucase_
arrivait  l'embarcadre de Kazan, que sept verstes (7 kilomtres et
demi) sparent de la ville.

Kazan est situe au confluent du Volga et de la Kazanka. C'est un
important chef-lieu de gouvernement et d'archevch grec, en mme
temps qu'un sige d'universit. La population varie de cette
goubernie se compose de Tchrmisses, de Mordviens, de Tchouvaches,
de Volsalks, de Vigoulitches, de Tartares,--cette dernire race ayant
conserv plus spcialement le caractre asiatique.

Bien que la ville fut assez loigne du dbarcadre, une foule
nombreuse se pressait sur le quai. On venait aux nouvelles. Le
gouverneur de la province avait pris un arrt identique  celui de
son collgue de Nijni-Novgorod. On voyait l des Tartares vtus d'un
cafetan  manches courtes et coiffs de bonnets pointus dont les
larges bords rappellent celui du Pierrot traditionnel. D'autres,
envelopps d'une longue houppelande, la tte couverte d'une petite
calotte, ressemblaient  des Juifs polonais. Des femmes, la poitrine
plastronne de clinquant, la tte couronne d'un diadme relev en
forme de croissant, formaient divers groupes dans lesquels on
discutait.

Des officiers de police, mls  cette foule, quelques Cosaques, la
lance au poing, maintenaient l'ordre et faisaient faire place aussi
bien aux passagers qui dbarquaient du _Caucase_ qu' ceux qui y
embarquaient, mais aprs avoir minutieusement examin ces deux
catgories de voyageurs. C'taient, d'une part, des Asiatiques frapps
du dcret d'expulsion, et, de l'autre, quelques familles de moujiks
qui s'arrtaient  Kazan.

Michel Strogoff regardait d'un air assez indiffrent ce va-et-vient
particulier  tout embarcadre auquel vient d'accoster un steam-boat.
Le _Caucase_ devait faire escale  Kazan pendant une heure, temps
ncessaire au renouvellement de son combustible.

Quant  dbarquer, Michel Strogoff n'en eut pas mme l'ide. Il
n'aurait pas voulu laisser seule  bord la jeune Livonienne, qui
n'avait pas encore reparu sur le pont.

Les deux journalistes, eux, s'taient levs ds l'aube, comme il
convient  tout chasseur diligent. Ils descendirent sur la rive du
fleuve et se mlrent  la foule, chacun de son ct. Michel Strogoff
aperut, d'un ct, Harry Blount, le carnet  la main, crayonnant
quelques types ou notant quelque observation, de l'autre, Alcide
Jolivet, se contentant de parler, sr de sa mmoire, qui ne pouvait
rien oublier.

Le bruit courait, sur toute la frontire orientale de la Russie, que
le soulvement et l'invasion prenaient des proportions considrables.
Les communications entre la Sibrie et l'empire taient dj
extrmement difficiles. Voil ce que Michel Strogoff, sans avoir
quitt le pont du _Caucase_, entendait dire aux nouveaux embarqus.

Or, ces propos ne laissaient pas de lui causer une vritable
inquitude, et ils excitaient l'imprieux dsir qu'il avait d'tre au
del des monts Ourals, afin de juger par lui-mme de la gravit des
vnements et de se mettre en mesure de parer  toute ventualit.
Peut-tre allait-il mme demander des renseignements plus prcis 
quelque indigne de Kazun, lorsque son attention fut tout  coup
distraite.

Parmi les voyageurs qui quittaient le _Caucase_, Michel Strogoff
reconnut alors la troupe des tsiganes qui, la veille, figurait encore
sur le champ de foire de Nijni-Novgorod. L, sur le pont du
steam-boat, se trouvaient et le vieux bohmien et la femme qui l'avait
trait d'espion. Avec eux, sous leur direction, sans doute,
dbarquaient une vingtaine de danseuses et de chanteuses, de quinze 
vingt ans, enveloppes de mauvaises couvertures qui recouvraient leurs
jupes  paillettes.

Ces toffes, piques alors par les premiers rayons du soleil,
rappelrent  Michel Strogoff cet effet singulier qu'il avait observ
pendant la nuit. C'tait tout ce paillon de bohme qui tincelait dans
l'ombre, lorsque la chemine du steam-boat vomissait quelques flammes.

Il est vident, se dit-il, que cette troupe de tsiganes, aprs tre
reste sous le pont pendant le jour, est venue se blottir sous le
gaillard pendant la nuit, Tenaient-ils donc  se montrer le moins
possible, ces bohmiens? Ce n'est pourtant pas dans les habitudes de
leur race!

Michel Strogoff ne douta plus alors que le propos, qui le touchait
directement ne ft parti de ce groupe noir, paillet par les lueurs du
bord, et n'et t chang entre le vieux tsigane et la femme 
laquelle il avait donn le nom mongol de Sangarre.

Michel Strogoff, par un mouvement involontaire, se porta donc vers la
coupe du steam-boat, au moment o la troupe bohmienne allait le
quitter pour n'y plus revenir.

Le vieux bohmien tait l, dans une humble attitude, peu conforme
avec l'effronterie naturelle  ses congnres. On et dit qu'il
cherchait plutt  viter les regards qu' les attirer. Son lamentable
chapeau, rti par tous les soleils du monde, s'abaissait profondment
sur sa face ride. Son dos vot se bombait sous une vieille
souquenille dont il s'enveloppait troitement, malgr la chaleur. Il
et t difficile, sous ce misrable accoutrement, de juger de sa
taille et de sa figure.

Prs de lui, la tsigane Sangarre, femme de trente ans, brune de peau,
grande, bien campe, les yeux magnifiques, les cheveux dors, se
tenait dans une pose superbe.

De ces jeunes danseuses, plusieurs taient remarquablement jolies,
tout en ayant le type franchement accus de leur race. Les tsiganes
sont gnralement attrayantes, et plus d'un de ces grands seigneurs
russes, qui font profession de lutter d'excentricit avec les Anglais,
n'a pas hsit  choisir sa femme parmi ces bohmiennes.

L'une d'elles fredonnait une chanson d'un rhythme trange, dont les
premiers vers peuvent se traduire ainsi:

    Le corail luit sur ma peau brune,
    L'pingle d'or  mon chignon!
    Je vais chercher fortune
    Au pays de....

La rieuse fille continua sa chanson sans doute, mais Michel Strogoff
ne l'coutait plus.

En effet, il lui sembla que la tsigane Sangarre le regardait avec une
insistance singulire. On et dit que cette bohmienne voulait
ineffaablement graver ses traits dans sa mmoire.

Puis, quelques instants aprs, Sangarre dbarquait la dernire,
lorsque le vieillard et sa troupe avaient dj quitt le _Caucase_.

Voil une effronte bohmienne! se dit Michel Strogoff. Est-ce
qu'elle m'aurait reconnu pour l'homme qu'elle a trait d'espion 
Nijni-Novgorod? Ces damnes tsiganes ont des yeux de chat! Elles y
voient clair la nuit, et celle-l pourrait bien savoir....

Michel Strogoff fut sur le point de suivre Sangarre et sa troupe, mais
il se retint.

Non, pensa-t-il, pas de dmarche irrflchie! Si je fais arrter ce
vieux diseur de bonne aventure et sa bande, mon incognito risque
d'tre dvoil. Les voil dbarqus, d'ailleurs, et, avant qu'ils
aient pass la frontire, je serai dj loin de l'Oural. Je sais bien
qu'ils peuvent prendre la route de Kazam  Ichim, mais elle n'offre
aucune ressource, et un tarentass, attel de bons chevaux de Sibrie,
devancera toujours un chariot de bohmiens! Allons, ami Korpanoff,
reste tranquille!

D'ailleurs,  ce moment, le vieux tsigane et Sangarre avaient disparu
dans la foule.

Si Kazan est justement appele la porte de l'Asie, si cette ville
est considre comme le centre de tout le transit du commerce sibrien
et boukharien, c'est que deux routes viennent s'y amorcer, qui donnent
passage  travers les monts Ourals. Mais Michel Strogoff avait choisi
trs-judicieusement en prenant celle qui va par Perm, Ekaterinbourg et
Tioumen. C'est la grande route de poste, bien fournie de relais
entretenus aux frais de l'tat, et elle se prolonge depuis Ichim
jusqu' Irkoutsk.

Il est vrai qu'une seconde route,--celle dont Michel Strogoff venait
de parler,--vitant le lger dtour de Perm, relie galement Kazan 
Ichim, en passant par Ilabouga, Menzelinsk, Birsk, Zlatoouste, o
elle quitte l'Europe, Tchlabinsk, Chadrinsk et Kourganno. Peut-tre
mme est-elle un peu plus courte que l'autre, mais cet avantage est
singulirement diminu par l'absence des maisons de poste, le mauvais
entretien du sol, la raret des villages. Michel Strogoff, avec
raison, ne pouvait tre qu'approuv du choix qu'il avait fait, et si,
ce qui paraissait probable, ces bohmiens suivaient cette seconde
route de Kazan  Ichim, il avait toutes chances d'y arriver avant eux.

Une heure aprs, la cloche sonnait a l'avant du _Caucase_, appelant
les nouveaux passagers, rappelant les anciens. Il tait sept heures du
matin. Le chargement du combustible venait d'tre achev. Les tles
des chaudires frissonnaient sous la pression de la vapeur. Le
steam-boat tait prt  partir.

Les voyageurs, qui allaient de Kazan  Perm, occupaient dj leurs
places a bord.

En ce moment, Michel Strogoff remarqua que, des deux journalistes,
Harry Blount tait le seul qui et rejoint le steam-boat.

Alcide Jolivet allait-il donc manquer le dpart?

Mais,  l'instant o l'on dtachait les amarres, apparut Alcide
Jolivet, tout courant. Le steam-boat avait dj dbord, la passerelle
tait mme retire sur le quai, mais Alcide Jolivet ne s'embarrassa
pas de si peu, et, sautant avec la lgret d'un clown, il retomba sur
le pont du _Caucase_, presque dans les bras do son confrre.

J'ai cru que le _Caucase_ allait partir sans vous, dit celui-ci d'un
air moiti figue, moiti raisin.

--Bah! rpondit Alcide Jolivet, j'aurais bien su vous rattraper, quand
j'aurais d frter un bateau aux frais de ma cousine, ou courir la
poste  vingt kopeks par verste et par cheval. Que voulez-vous? Il y
avait loin de l'embarcadre au tlgraphe!

--Vous tes all au tlgraphe? demanda Harry Blount, dont les lvres
se pinceront aussitt.

--J'y suis all! rpondit Alcide Jolivet avec son plus aimable
sourire.

--Et il fonctionne toujours jusqu' Kolyvan?

--Cela, je l'ignore, mais je puis vous assurer, par exemple, qu'il
fonctionne de Kazan  Paris!

--Vous avez adress une dpche...  votre cousine?...

--Avec enthousiasme.

--Vous avez donc appris?...

--Tenez, mon petit pre, pour parler comme les Russes, rpondit Alcide
Jolivet, je suis bon enfant, moi, et je ne veux rien avoir de cach
pour vous. Les Tartares, Fofar-Kan  leur tte, ont dpass
Smipalatinsk et descendent le cours de l'Irtyche. Faites-en votre
profit!

Comment! Une si grave nouvelle, et Harry Blount ne la connaissait pas,
et son rival, qui l'avait vraisemblablement apprise de quelque
habitant de Kazan, l'avait aussitt transmise  Paris! Le journal
anglais tait distanc! Aussi, Harry Blount, croisant ses mains
derrire son dos, alla-t-il s'asseoir  l'arrire du steam-boat, sans
ajouter une parole.

Vers dix heures du matin, la jeune Livonienne, ayant quitt sa cabine,
monta sur le pont.

Michel Strogoff, allant  elle, lui tendit la main.

Regarde, soeur, lui dit-il aprs l'avoir amene jusque sur l'avant
du _Caucase_.

Et, en effet, le site valait qu'on l'examint avec quelque attention.

Le _Caucase_ arrivait, en ce moment, au confluent du Volga et de la
Kama. C'est la qu'il allait quitter le grand fleuve, aprs l'avoir
descendu pendant plus de quatre cents verstes, pour remonter
l'importante rivire sur un parcours de quatre cent soixante verstes
(490 kilomtres).

En cet endroit, les eaux des deux courants mlaient leurs teintes un
peu diffrentes, et la Kama, rendant  la rive gauche le mme service
que l'Oka avait rendu  sa rive droite en traversant Nijni-Novgorod,
l'assainissait encore de son limpide affluent.

La Kama s'ouvrait largement alors, et ses rives boises taient
charmantes. Quelques voiles blanches animaient ses belles eaux, tout
imprgnes de rayons solaires. Les coteaux, plants de trembles,
d'aunes et parfois de grands chnes, fermaient l'horizon par une ligne
harmonieuse, que l'clatante lumire de midi confondait en certaine
points avec le fond du ciel.

Mais ces beauts naturelles ne semblaient pas pouvoir dtourner, mme
un instant, les penses de la jeune Livonienne. Elle ne voyait qu'une
chose, le but  atteindre, et la Kama n'tait pour elle qu'un chemin
plus facile pour y arriver. Ses yeux brillaient extraordinairement en
regardant vers l'est, comme si elle et voulu percer de son regard cet
impntrable horizon.

Nadia avait laiss sa main dans la main de son compagnon, et bientt,
se retournant vers lui:

A quelle distance sommes-nous de Moscou? lui demanda-t-elle.

--A neuf cents verstes! rpondit Michel Strogoff.

--Neuf cents sur sept mille! murmura la jeune fille.

C'tait l'heure du djeuner, qui fut annonc par quelques tintements
de la cloche. Nadia suivit Michel Strogoff au restaurant du
steam-boat. Elle ne voulut point toucher  ces hors-d'oeuvre, servis 
part, tels que caviar, harengs coups par petites tranches, eau-de-vie
de seigle anise destins  stimuler l'apptit, suivant un usage
commun  tous les pays du Nord, en Russie comme en Sude ou en
Norwge. Nadia mangea peu, et peut-tre comme une pauvre fille dont
les ressources sont trs-restreintes. Michel Strogoff crut donc devoir
se contenter du menu qui allait suffire  sa compagne, c'est--dire
d'un peu de koulbat, sorte de pt fait avec des jaunes d'oeufs, du
riz et de la viande pile, de choux rouges farcis au caviar [Le caviar
est un mets russe qui se compose d'oeufs d'esturgeon sals.] et de th
pour toute boisson.

Ce repas ne fut donc ni long ni coteux, et, moins de vingt minutes
aprs s'tre mis tous les deux a table, Michel Strogoff et Nadia
remontaient ensemble sur le pont du _Caucase_.

Alors, ils s'assirent  l'arrire, et, sans autre prambule, Nadia,
baissant la voix de manire  n'tre entendue que de lui seul:

Frre, dit-elle, je suis la fille d'un exil. Je me nomme Nadia
Fdor. Ma mre est morte  Riga, il y a un mois  peine, et je vais 
Irkoutsk rejoindre mon pre pour partager son exil.

--Je vais moi-mme  Irkoutsk, rpondit Michel Strogoff, et je
regarderai comme une faveur du ciel de remettre Nadia Fdor, saine et
sauve, entre les mains de son pre.

--Merci, frre! rpondit Nadia.

Michel Strogoff ajouta alors qu'il avait obtenu un podaroshna spcial
pour la Sibrie, et que, du ct des autorits russes, rien ne
pourrait entraver sa marche.

Nadia n'en demanda pas davantage. Elle ne voyait qu'une chose dans la
rencontre providentielle de ce jeune homme simple et bon: le moyen
pour elle d'arriver jusqu' son pre.

J'avais, lui dit-elle, un permis qui me donnait l'autorisation de me
rendra a Irkoutsk; mais l'arrt du gouverneur de Nijni-Novgorod est
venu l'annuler, et sans toi, frre, je n'aurais pu quitter la ville o
tu m'as trouve, et dans laquelle, bien sr, je serais morte!

--Et seule, Nadia, rpondit Michel Strogoff, seule, tu osais
t'aventurer  travers les steppes de la Sibrie!

--C'tait mon devoir, frre.

--Mais ne savais-tu pas que le pays, soulev et envahi, tait devenu
presque infranchissable?

--L'invasion tartare n'tait pas connue quand je quittai Riga,
rpondit la jeune Livonienne. C'est  Moscou seulement que j'ai appris
cette nouvelle!

--Et, malgr cela, tu as poursuivi ta route?

--C'tait mon devoir.

Ce mot rsumait tout le caractre de cette courageuse jeune fille. Ce
qui tait son devoir, Nadia n'hsitait jamais  le faire.

Elle parla alors de son pre, Wassili Fdor. C'tait un mdecin estim
de Riga. Il exerait sa profession avec succs et vivait heureux au
milieu des siens. Mais son affiliation  une socit secrte trangre
ayant t tablie, il reut l'ordre de partir pour Irkoutsk, et les
gendarmes, qui lui apportaient cet ordre, le conduisirent sans dlai
au del de la frontire.

Wassili Fdor n'eut que le temps d'embrasser sa femme, dj bien
souffrante, sa fille, qui allait peut-tre rester sans appui, et,
pleurant sur ces deux tres qu'il aimait, il partit.

Depuis deux ans, il habitait la capitale de la Sibrie orientale, et,
l, il avait pu continuer, mais presque sans profit, sa profession de
mdecin. Nanmoins, peut-tre et-il t heureux, autant qu'un exil
peut l'tre, si sa femme et sa fille eussent t prs de lui. Mais Mme
Fdor, dj bien affaiblie, n'aurait pu quitter Riga. Vingt mois aprs
le dpart de son mari, elle mourut dans les bras de sa fille, qu'elle
laissait seule et presque sans ressource. Nadia Fdor demanda alors et
obtint facilement du gouvernement russe l'autorisation de rejoindre
son pre  Irkoutsk. Elle lui crivit qu'elle partait. A peine
avait-elle de quoi suffire  ce long voyage, et, cependant, elle
n'hsita pas  l'entreprendre. Elle faisait ce qu'elle pouvait!...
Dieu ferait le reste.

Pendant ce temps, le _Caucase_ remontait le courant de la rivire. La
nuit tait venue, et l'air s'imprgnait d'une dlicieuse fracheur.
Des tincelles s'chappaient par milliers de la chemine du
steam-boat, chauffe au bois de pin, et, au murmure des eaux brises
sous son trave, se mlaient les rugissements des loups qui
infestaient dans l'ombre la rive droite de la Kama.






CHAPITRE IX


EN TARENTASS NUIT ET JOUR.

Le lendemain, 18 juillet, le _Caucase_ s'arrtait au dbarcadre de
Perm, dernire station qu'il desservt sur la Kama.

Ce gouvernement, dont Perm est la capitale, est l'un des plus vastes
de l'empire russe, et, franchissant les monts Ourals, il empite sur
le territoire de la Sibrie. Carrires de marbre, salines, gisements
de platine et d'or, mines de charbon y sont exploits sur une grande
chelle. En attendant que Perm, par sa situation, devienne une ville
de premier ordre, elle est fort peu attrayante, trs-sale,
trs-boueuse et n'offre aucune ressource. A ceux qui vont de Russie en
Sibrie, ce manque de confort est assez indiffrent, car ils viennent
de l'intrieur et sont munis de tout le ncessaire; mais  ceux qui
arrivent des contres de l'Asie centrale, aprs un long et fatigant
voyage, il ne dplairait pas, sans doute, que la premire ville
europenne de l'empire, situe  la frontire asiatique, ft mieux
approvisionne.

C'est a Perm que les voyageurs revendent leurs vhicules, plus ou
moins endommags par une longue traverse au milieu des plaines de la
Sibrie. C'est l aussi que ceux qui passent d'Europe en Asie achtent
des voitures pendant l't, des traneaux pendant l'hiver, avant de se
lancer pour plusieurs mois au milieu des steppes.

Michel Strogoff avait dj arrt son programme de voyage, et il
n'tait plus question que de l'excuter.

Il existe un service de malle-poste qui franchit assez rapidement la
chane des monts Ourals, mais, les circonstances tant donnes, ce
service tait dsorganis. Ne l'et-il pas t, que Michel Strogoff,
voulant aller rapidement, sans dpendre de personne, n'aurait pas pris
la malle-poste. Il prfrait, avec raison, acheter une voiture et
courir de relais en relais, en activant par des na vodkou
[Pourboires] supplmentaires le zle de ces postillons appels
iemschiks dans le pays.

Malheureusement, par suite des mesures prises contre les trangers
d'origine asiatique, un grand nombre de voyageurs avaient dj quitt
Perm, et, par consquent, les moyens de transport taient extrmement
rares. Michel Strogoff serait donc dans la ncessit de se contenter
du rebut des autres. Quant aux chevaux, tant que le courrier du czar
ne serait pas en Sibrie, il pourrait sans danger exhiber son
podaroshna, et les matres de poste attelleraient pour lui de
prfrence. Mais, ensuite, une fois hors de la Russie europenne, il
ne pourrait plus compter que sur la puissance des roubles.

Mais  quel genre de vhicule atteler ces chevaux? A une tlgue ou 
un tarentass?

La tlgue n'est qu'un vritable chariot dcouvert,  quatre roues,
dans la confection duquel il n'entre absolument que du bois. Roues,
essieux, chevilles, caisse, brancards, les arbres du voisinage ont
tout fourni, et l'ajustement des diverses pices dont la tlgue se
compose n'est obtenu qu'au moyen de cordes grossires. Rien de plus
primitif, rien de moins confortable, mais aussi rien de plus facile 
rparer, si quelque accident se produit en route. Les sapins ne
manquent pas sur la frontire russe, et les essieux poussent
naturellement dans les forts. C'est au moyen de la tlgue que se
fait la poste extraordinaire, connue sous le nom de perekladno, et
pour laquelle toutes routes sont bonnes. Quelquefois, il faut bien
l'avouer, les liens qui attachent l'appareil se rompent, et, tandis
que le train de derrire reste embourb dans quelque fondrire, le
train de devant arrive au relais sur ses deux roues,--mais ce rsultat
est considr dj comme satisfaisant.

Michel Strogoff aurait bien t forc d'employer la tlgue, s'il
n'et t assez heureux pour dcouvrir un tarentass.

Ce n'est pas que ce dernier vhicule soit le dernier mot du progrs de
l'industrie carrossire. Les ressorts lui manquent aussi bien qu' la
tlgue; le bois,  dfaut du fer, n'y est pas pargn; mais ses
quatre roues, cartes de huit  neuf pieds  l'extrmit de chaque
essieu, lui assurent un certain quilibre sur des routes cahoteuses et
trop souvent dniveles. Un garde-crotte protge ses voyageurs contre
les boues du chemin, et une forte capote de cuir, pouvant se rabaisser
et le fermer presque hermtiquement, en rend l'occupation moins
dsagrable par les grandes chaleurs et les violentes bourrasque de
l't. Le tarentass est d'ailleurs aussi solide, aussi facile 
rparer que la tlgue, et, d'autre part, il est moins sujet  laisser
son train d'arrire en dtresse sur les grands chemins.

Du reste, ce ne fut pas sans de minutieuses recherches que Michel
Strogoff parvint  dcouvrir ce tarentass, et il tait probable qu'on
n'en et pas trouv un second dans toute la ville de Perm. Malgr
cela, il en dbattit svrement le prix, pour la forme, afin de rester
dans son rle de Nicolas Korpanoff, simple ngociant d'Irkoutsk.

Nadia avait suivi son compagnon dans ses courses  la recherche d'un
vhicule. Bien que le but  atteindre ft diffrent, tous deux avaient
une gale hte d'arriver, et, par consquent, de partir. On et dit
qu'une mme volont les animait.

Soeur, dit Michel Strogoff, j'aurais voulu trouver pour toi quelque
voiture plus confortable.

--Tu me dis cela, frre,  moi qui serais alle, mme  pied, s'il
l'avait fallu, rejoindre mon pre!

--Je ne doute pas de ton courage, Nadia, mais il est des fatigues
physiques qu'une femme ne peut supporter.

--Je les supporterai, quelles qu'elles soient, rpondit la jeune
fille. Si tu entends une plainte s'chapper de mes lvres, laisse-moi
en route et continue seul ton voyage!

Une demi-heure plus tard, sur la prsentation du podaroshna, trois
chevaux de peste taient attels au tarentass. Ces animaux, couverts
d'un long poil, ressemblaient  des ours hauts sur pattes. Ils taient
petits, mais ardents, tant de race sibrienne.

Voici comment le postillon, l'iemschik, les avait attels: l'un, le
plus grand, tait maintenu entre deux longs brancards qui portaient 
leur extrmit antrieure un cerceau, appel douga, charg de
houppes et de sonnettes; les deux autres taient simplement attachs
par des cordes aux marchepieds du tarentass. Du reste, pas de harnais,
et pour guides, rien qu'une simple ficelle.

Ni Michel Strogoff, ni la jeune Livonienne n'emportaient de bagages.
Les conditions de rapidit dans lesquelles devait se faire le voyage
de l'un, les ressources plus que modestes de l'autre, leur avaient
interdit de s'embarrasser de colis. Dans cette circonstance, c'tait
heureux, car ou le tarentass n'aurait pu prendre les bagages, ou il
n'aurait pu prendre les voyageurs. Il n'tait fait que pour deux
personnes, sans compter l'iemschik, qui ne se tient sur son sige
troit que par un miracle d'quilibre.

Cet iemschik change, d'ailleurs,  chaque relais. Celui auquel
revenait la conduite du tarentass pendant la premire tape tait
Sibrien, comme ses chevaux, et non moins poilu qu'eux, cheveux longs,
coups carrment sur le front, chapeau  bords relevs, ceinture
rouge, capote  parements croiss sur des boutons frapps au chiffre
imprial.

L'iemschik, en arrivant avec son attelage, avait tout d'abord jet un
regard inquisiteur sur les voyageurs du tarentass. Pas de bagages!--et
o diable les aurait-il fourrs?--Donc, apparence peu fortune. Il fit
une moue des plus significatives.

Des corbeaux, dit-il sans se soucier d'tre entendu ou non, des
corbeaux  six kopeks par verste!

--Non! des aigles, rpondit Michel Strogoff, qui comprenait
parfaitement l'argot des iemschiks, des aigles, entends-tu,  neuf
kopeks par verste, le pourboire en sus!

Un joyeux claquement de fouet lui rpondit. Le corbeau, dans la
langue des postillons russes, c'est le voyageur avare ou indigent,
qui, aux relais de paysans, ne paye les chevaux qu' deux ou trois
kopeks par verste. L'aigle, c'est le voyageur qui ne recule pas
devant les hauts prix, sans compter les gnreux pourboires. Aussi le
corbeau ne peut-il avoir la prtention de voler aussi rapidement que
l'oiseau imprial.

Nadia et Michel Strogoff prirent immdiatement place dans le
tarentass. Quelques provisions, peu encombrantes et mises en rserve
dans le caisson, devaient leur permettre, en cas de retard,
d'atteindre les maisons de poste, qui sont trs-confortablement
installes, sous la surveillance de l'tat. La capote fut rabattue,
car la chaleur tait insoutenable, et,  midi, le tarentass, enlev
par ses trois chevaux, quittait Perm au milieu d'un nuage de
poussire.

La faon dont l'iemschik maintenait l'allure de son attelage et t
certainement remarque de tous autres voyageurs qui, n'tant ni Russes
ni Sibriens, n'eussent pas t habitus  ces faons d'agir. En
effet, le cheval de brancard, rgulateur de la marche, un peu plus
grand que ses congnres, gardait imperturbablement, et quelles que
fussent les pentes de la route, un trot trs-allong, mais d'une
rgularit parfaite. Les deux autres chevaux ne semblaient connatre
d'autre allure que le galop et se dmenaient avec mille fantaisies
fort amusantes. L'iemschik, d'ailleurs, ne les frappait pas. Tout au
plus les stimulait-il par les mousquetades clatantes de son fouet.
Mais que d'pithtes il leur prodiguait, lorsqu'ils se conduisaient en
btes dociles et consciencieuses, sans compter les noms de saints dont
il les affublait! La ficelle qui lui servait de guides n'aurait eu
aucune action sur des animaux  demi emports, mais, napravo, 
droite, na lvo,  gauche,--ces mots, prononcs d'une voix
gutturale, faisaient meilleur effet que bride ou bridon.

Et que d'aimables interpellations suivant la circonstance!

Allez, mes colombes! rptait l'iemschik. Allez, gentilles
hirondelles! Volez, mes petits pigeons! Hardi, mon cousin de gauche!
Pousse, mon petit pre de droite!

Mais aussi, quand la marche se ralentissait, que d'expressions
insultantes, dont les susceptibles animaux semblaient comprendre la
valeur!

Va donc, escargot du diable! Malheur a toi, limace! Je t'corcherai
vive, tortue, et tu seras damne dans l'autre monde!

Quoi qu'il en soit de ces faons de conduire, qui exigent plus de
solidit au gosier que de vigueur au bras des iemschiks, le tarentass
volait sur la route et dvorait de douze  quatorze verstes  l'heure.

Michel Strogoff tait habitu  ce genre de vhicule et  ce mode de
transport. Ni les soubresauts, ni les cahots ne pouvaient
l'incommoder. Il savait qu'un attelage russe n'vite ni les cailloux,
ni les ornires, ni les fondrires, ni les arbres renverss, ni les
fosss qui ravinent la route. Il tait fait  cela. Sa compagne
risquait d'tre blesse par les contre-coups du tarentass, mais elle
ne se plaignit pas.

Pendant les premiers instants du voyage, Nadia, ainsi emporte  toute
vitesse, demeura sans parler. Puis, toujours obsde de cette pense
unique, arriver, arriver:

J'ai compta trois cents verstes entre Perm et Ekaterinbourg, frre!
dit-elle. Me suis-je trompe?

--Tu ne t'es pas trompe, Nadia, rpondit Michel Strogoff, et lorsque
nous aurons atteint Ekaterinbourg, nous serons au pied mme des monts
Ourals, sur leur versant oppos.

--Que durera cette traverse dans la montagne?

--Quarante-huit heures, car nous voyagerons nuit et jour.--Je dis nuit
et jour, Nadia, ajouta-t-il, car je ne peux pas m'arrter mme un
instant, et il faut que je marche sans relche vers Irkoutsk.

--Je ne te retarderai pas, frre, non, pas mme une heure, et nous
voyagerons nuit et jour.

--Eh bien, alors, Nadia, puisse l'invasion tartare nous laisser le
chemin libre, et, avant vingt jours, nous serons arrivs!

--Tu as dj fait ce voyage? demanda Nadia.

--Plusieurs fois.

--Pendant l'hiver, nous aurions t plus rapidement et plus srement,
n'est-ce pas?

--Oui, plus rapidement surtout, mais tu aurais bien souffert du froid
et des neiges!

--Qu'importe! L'hiver est l'ami du Russe.

--Oui, Nadia, mais quel temprament  toute preuve il faut pour
rsister  une telle amiti! J'ai vu souvent la temprature tomber
dans les steppes sibriennes  plus de quarante degrs au-dessous de
glace! J'ai senti, malgr mon vtement de peau de renne, [Ce vtement
se nomme dakha: il est trs-lger et, cependant, absolument
impermable au froid.] mon coeur se glacer, mes membres se tordre, mes
pieds se geler sous leurs triples chaussettes de laine! J'ai vu les
chevaux de mon traneau recouverts d'une carapace de glace, leur
respiration fige aux naseaux! J'ai vu l'eau-de-vie de ma gourde se
changer en pierre dure que le couteau ne pouvait entamer!... Mais mon
traneau filait comme l'ouragan! Plus d'obstacles sur la plaine
nivele et blanche  perte de vue! Plus de cours d'eau dont on est
oblig de chercher les passages guables! Plus de lacs qu'il faut
traverser en bateau! Partout la glace dure, la route libre, le chemin
assur! Mais au prix de quelles souffrances, Nadia! Ceux-l seuls
pourraient le dire, qui ne sont pas revenus, et dont le chasse-neige a
bientt recouvert les cadavres!

--Cependant, tu es revenu, frre, dit Nadia.

--Oui, mais je suis Sibrien, et tout enfant, quand je suivais mon
pre dans ses chasses, je m'accoutumais  ces dures preuves. Mais
toi, lorsque tu m'as dit, Nadia, que l'hiver ne t'aurait pas arrte,
que tu serais partie seule, prte  lutter contre les redoutables
intempries du climat sibrien, il m'a sembl te voir perdue dans les
neiges et tombant pour ne plus te relever!

--Combien de fois as-tu travers la steppe pendant l'hiver? demanda la
jeune Livonienne.

--Trois fois, Nadia, lorsque j'allais a Omsk,

--Et qu'allais-tu faire  Omsk?

--Voir ma mre, qui m'attendait!

--Et moi, je vais  Irkoutsk, o m'attend mon pre! Je vais lui porter
les dernires paroles de ma mre! C'est te dire, frre, que rien
n'aurait pu m'empcher de partir!

--Tu es une brave enfant, Nadia, rpondit Michel Strogoff, et Dieu
lui-mme t'aurait conduite!

Pendant cette journe, le tarentass fut men rapidement par les
iemschiks qui se succdrent  chaque relais. Les aigles de la
montagne n'eussent pas trouv leur nom dshonor par ces aigles de
la grande route. Le haut prix pay par chaque cheval, les pourboires
largement octroys, recommandaient les voyageurs d'une faon toute
spciale. Peut-tre les matres de poste trouvrent-ils singulier,
aprs la publication de l'arrt, qu'un jeune homme et sa soeur,
videmment Russes tous les deux, pussent courir librement  travers la
Sibrie, ferme  tous autres, mais leurs papiers taient en rgle, et
ils avaient le droit de passer. Aussi les poteaux kilomtriques
restaient-ils rapidement on arrire du tarentass.

Du reste, Michel Strogoff et Nadia n'taient pas seuls  suivre la
route de Perm  Ekaterinbourg. Ds les premiers relais, le courrier du
czar avait appris qu'une voiture le prcdait; mais, comme les chevaux
ne lui manquaient pas, il ne s'en proccupa pas autrement.

Pendant cette journe, les quelques haltes, durant lesquelles se
reposa le tarentass, ne furent uniquement faites que pour les repas.
Aux maisons de poste, on trouve  se loger et  se nourrir.
D'ailleurs,  dfaut de relais, la maison du paysan russe n'et pas
t moins hospitalire. Dans ces villages, qui se ressemblent presque
tous, avec leur chapelle  murailles blanches et  toitures vertes, le
voyageur peut frapper  toutes les portes. Elles lui seront ouvertes.
Le moujik viendra, la figure souriante, et tendra la main  son hte.
On lui offrira le pain et le sel, on mettra le samovar sur le feu,
et il sera comme chez lui. La famille dmnagera plutt, afin de lui
faire place. L'tranger, quand il arrive, est le parent de tous. C'est
celui que Dieu envoie.

En arrivant le soir, Michel Strogoff, pouss par une sorte d'instinct,
demanda au matre de poste depuis combien d'heures la voiture qui le
prcdait avait pass au relais.

Depuis deux heures, petit pre, lui rpondit le matre de poste.

--C'est une berline?

--Non, une tlgue.

--Combien de voyageurs?

--Deux.

--Et ils vont grand train?

--Des aigles!

--Qu'on attelle rapidement.

Michel Strogoff et Nadia, dcids  ne pas s'arrter une heure,
voyagrent toute la nuit.

Le temps continuait  tre beau, mais on sentait que l'atmosphre,
devenue pesante, se saturait peu  peu d'lectricit. Aucun nuage
n'interceptait les rayons stellaires, et il semblait qu'une sorte de
bue chaude s'levt du sol. Il tait  craindre que quelque orage ne
se dchant dans les montagnes, et ils y sont terribles. Michel
Strogoff, habitu  reconnatre les symptmes atmosphriques,
pressentait une prochaine lutte des lments, qui ne laissa pas de le
proccuper.

La nuit se passa sans incident. Malgr les cahots du tarentass, Nadia
put dormir pendant quelques heures. La capote,  demi releve,
permettait d'aspirer le peu d'air que les poumons cherchaient
avidement dans cette atmosphre touffante.

Michel Strogoff veilla toute la nuit, se dfiant des iemschiks, qui
s'endorment trop volontiers sur leur sige, et pas une heure ne fut
perdue aux relais, pas une heure sur la route.

Le lendemain, 20 juillet, vers huit heures du matin, les premiers
profils des monts Ourals se dessinrent dans l'est. Cependant, cette
importante chane, qui spare la Russie d'Europe de la Sibrie, se
trouvait encore  une assez grande distance, et on ne pouvait compter
l'atteindre avant la fin de la journe. Le passage des montagnes
devrait donc ncessairement s'effectuer pendant la nuit prochaine.

Durant cette journe, le ciel resta constamment couvert, et, par
consquent, la temprature fut un peu plus supportable, mais le temps
tait extrmement orageux.

Peut-tre, avec cette apparence, et-il t plus prudent de ne pas
s'engager dans la montagne en pleine nuit, et c'est ce qu'eut fait
Michel Strogoff, s'il lui et t permis d'attendre; mais quand, au
dernier relais, l'iemschik lui signala quelques coups de tonnerre qui
roulaient dans les profondeurs du massif, il se contenta de lui dire:

Une tlgue nous prcde toujours?

--Oui.

--Quelle avance a-t-elle maintenant sur nous?

--Une heure environ.

--En avant, et triple pourboire, si nous sommes demain matin 
Ekaterinbourg!





CHAPITRE X

UN ORAGE DANS LES MONTS OURALS.

Les monts Ourals se dveloppent sur une tendue de prs de trois mille
verstes (3,200 kilomtres) entre l'Europe et l'Asie. Qu'on les appelle
de ce nom d'Ourals, qui est d'origine tartare, ou de celui de Poyas,
suivant la dnomination russe, ils sont justement nomms, puisque ces
deux noms signifient ceinture dans les deux langues. Ns sur le
littoral de la mer Arctique, ils vont mourir sur les bords de la
Caspienne.

Telle tait la frontire que Michel Strogoff devait franchir pour
passer de Russie en Sibrie, et, on l'a dit, en prenant la route qui
va de Perm  Ekaterinbourg, situe sur le versant oriental des monts
Ourals, il avait agi sagement. C'tait la voie la plus facile et la
plus sre, celle qui sert au transit de tout le commerce de l'Asie
centrale.

La nuit devait suffire  cette traverse des montagnes, si aucun
accident ne survenait. Malheureusement, les premiers grondements du
tonnerre annonaient un orage que l'tat particulier de l'atmosphre
devait rendre redoutable. La tension lectrique tait telle, qu'elle
ne pouvait se rsoudre que par un clat violent.

Michel Strogoff veilla  ce que sa jeune compagne ft installe aussi
bien que possible. La capote, qu'une bourrasque aurait facilement
arrache, fut maintenue plus solidement au moyen de cordes qui se
croisaient au-dessus et  l'arrire. On doubla les traits des chevaux,
et, par surcrot de prcaution, le heurtequin des moyeux fut rembourr
de paille, autant pour assurer la solidit des roues que pour adoucir
les chocs, difficiles  viter dans une nuit obscure. Enfin,
l'avant-train et l'arrire-train, dont les essieux taient simplement
chevills  la caisse du tarentass, furent relis l'un  l'autre par
une traverse de bois assujettie au moyen de boulons et d'crous. Cette
traverse tenait lieu de la barre courbe qui, dans les berlines
suspendues sur des cols de cygne, rattache les deux essieux l'un 
l'autre.

Nadia reprit sa place au fond de la caisse, et Michel Strogoff s'assit
prs d'elle. Devant la capote, compltement abaisse, pendaient deux
rideaux de cuir, qui, dans une certaine mesure, devaient abriter les
voyageurs contre la pluie et les rafales.

Deux grosses lanternes avaient t fixes au ct gauche du sige de
l'iemschik et jetaient obliquement des lueurs blafardes peu propres 
clairer la route. Mais c'taient les feux de position du vhicule,
et, s'ils dissipaient  peine l'obscurit, du moins pouvaient-ils
empcher l'abordage de quelque autre voiture courant  contre-bord.

On le voit, toutes les prcautions taient prises, et, devant cette
nuit menaante, il tait bon qu'elles le fussent.

Nadia, nous sommes prts, dit Michel Strogoff.

--Partons, rpondit la jeune fille.

L'ordre fut donn  l'iemschik, et le tarentass s'branla en remontant
les premires rampes des monts Ourals.

Il tait huit heures, le soleil allait se coucher. Cependant le temps
tait dj trs-sombre, malgr le crpuscule qui se prolonge sous
cette latitude. D'normes vapeurs semblaient surbaisser la vote du
ciel, mais aucun vent; ne les dplaait encore. Toutefois, si elles
demeuraient immobiles dans le sens d'un horizon  l'autre, il n'en
tait pas ainsi du znith au nadir, et la distance qui les sparait du
sol diminuait visiblement. Quelques-unes de ces bandes rpandaient une
sorte de lumire phosphorescente et sous-tendaient  l'oeil des arcs
de soixante  quatre-vingts degrs. Leurs zones semblaient se
rapprocher peu  peu du sol, et elles resserraient leur rseau, de
manire  bientt treindre la montagne, comme si quelque ouragan
suprieur les et chasses de haut en bas. D'ailleurs, la route
montait vers ces grosses nues, trs-denses et presque arrives dj
au degr de condensation. Avant peu, route et vapeurs se
confondraient, et si, en ce moment, les nuages ne se rsolvaient pas
en pluie, le brouillard serait tel que le tarentass ne pourrait plus
avancer, sans risquer de tomber dans quelque prcipice.

Cependant, la chane des monts Ourals n'atteint qu'une mdiocre
hauteur. L'altitude de leur plus haut sommet ne dpasse pas cinq mille
pieds. Les neiges ternelles y sont inconnues, et celles qu'un hiver
sibrien entasse  leurs cimes se dissolvent entirement au soleil de
l't. Les plantes et les arbres y poussent  toute hauteur. Ainsi que
l'exploitation des mines de fer et de cuivre, celle des gisements de
pierres prcieuses ncessite un concours assez considrable
d'ouvriers. Aussi, ces villages qu'on appelle zavody s'y rencontrent
assez frquemment, et la route, perce  travers les grands dfils,
est aisment praticable aux voitures de poste.

Mais ce qui est facile par le beau temps et en pleine lumire offre
difficults et prils, lorsque les lments luttent violemment entre
eux et qu'on est pris dans la lutte.

Michel Strogoff savait, pour l'avoir prouv dj, ce qu'est un orage
dans la montagne, et peut-tre trouvait-il, avec raison, ce mtore
aussi redoutable que ces terribles chasse-neiges qui, pendant l'hiver,
s'y dchanent avec une incomparable violence.

Au dpart, la pluie ne tombait pas encore. Michel Strogoff avait
soulev les rideaux de cuir qui protgeaient l'intrieur du tarentass,
et il regardait devant lui, tout en observant les cts de la route,
que la lueur vacillante des lanternes peuplait de fantasques
silhouettes.

Nadia, immobile, les bras croiss, regardait aussi, mais sans se
pencher, tandis que son compagnon, le corps  demi hors de la caisse,
interrogeait  la fois le ciel et la terre.

L'atmosphre tait absolument tranquille, mais d'un calme menaant.
Pas une molcule d'air ne se dplaait encore. On et dit que la
nature,  demi touffe, ne respirait plus, et que ses poumons,
c'est--dire ces nuages mornes et denses, atrophis par quelque cause,
ne pouvaient plus fonctionner. Le silence et t absolu sans le
grincement des roues du tarentass qui broyaient le gravier de la
route, le gmissement des moyeux et des ais de la machine,
l'aspiration bruyante des chevaux auxquels manquait l'haleine, et le
claquement de leurs pieds ferrs sur les cailloux qui tincelaient au
choc.

Du reste, route absolument dserte. Le tarentass ne croisait ni un
piton, ni un cavalier, ni un vhicule quelconque, dans ces troits
dfils de l'Oural, par cette nuit menaante. Pas un feu de
charbonnier dans les bois, pas un campement de mineurs dans les
carrires exploites, pas une hutte perdue sous les taillis. Il
fallait de ces raisons qui ne permettent ni une hsitation ni un
retard pour entreprendre la traverse de la chane dans ces
conditions. Michel Strogoff n'avait pas hsit. Cela ne lui tait pas
possible; mais alors--et cela commenait  le proccuper
singulirement--quels pouvaient donc tre ces voyageurs dont la
tlgue prcdait son tarentass, et quelles raisons majeures
avaient-ils d'tre si imprudents?

Michel Strogoff, pendant quelque temps, resta ainsi in observation.
Vers onze heures, les clairs commencrent  illuminer le ciel et ne
discontinurent plus. A leur rapide lueur, on voyait apparatre et
disparatre la silhouette des grands pins qui se massaient aux divers
points de la route. Puis, lorsque le tarentass s'approchait  raser la
bordure du chemin, de profonds gouffres s'clairaient sous la
dflagration des nues. De temps en temps, un roulement plus grave du
vhicule indiquait qu'il franchissait un pont de madriers  peine
quarris, jet sur quelque crevasse, et le tonnerre semblait rouler
au-dessous de lui. D'ailleurs, l'espace ne tarda pas  s'emplir de
bourdonnements monotones, qui devenaient d'autant plus graves qu'ils
montaient davantage dans les hauteurs du ciel. A ces bruits divers se
mlaient les cris et les interjections de l'iemschik, tantt flattant,
tantt gourmandant ses pauvres btes, plus fatigues de la lourdeur de
l'air que de la raideur du chemin. Les sonnettes du brancard ne
pouvaient mme plus les animer, et, par instants, elles flchissaient
sur leurs jambes.

A quelle heure arriverons-nous au sommet du col? demanda Michel
Strogoff  l'iemschik.

--A une heure du matin,... si nous y arrivons! rpondit celui-ci en
secouant la tte.

--Dis donc, l'ami, tu n'en es pas  ton premier orage dans la
montagne, n'est-ce pas?

--Non, et fasse Dieu que celui-ci ne soit pas mon dernier!

--As-tu donc peur?

--Je n'ai pas peur, mais je te rpte que tu as eu tort de partir.

--J'aurais eu plus grand tort de rester.

--Va donc, mes pigeons! rpliqua l'iemschik, en homme qui n'est pas
l pour discuter, mais pour obir.

En ce moment, un frmissement lointain se fit entendre. C'tait comme
un millier de sifflements aigus et assourdissants, qui traversaient
l'atmosphre, calme jusqu'alors. A la lueur d'un blouissant clair
qui fut presque aussitt suivi d'un clat de tonnerre terrible, Michel
Strogoff aperut de grands pins qui se tordaient sur une cime. Le vent
se dchanait, mais il ne troublait encore que les hautes couches de
l'air. Quelques bruits secs indiqurent que certains arbres, vieux ou
mal enracins, n'avaient pu rsister  la premire attaque de la
bourrasque. Une avalanche de troncs briss traversa la route, aprs
avoir formidablement rebondi sur les rocs, et alla se perdre dans
l'abme de gauche,  deux cents pas en avant du tarentass.

Les chevaux s'taient arrts court.

Va donc, mes jolies colombes! cria l'iemschik en mlant les
claquements de son fouet aux roulements du tonnerre.

Michel Strogoff saisit la main de Nadia.

Dors-tu, soeur? lui demanda-t-il.

--Non, frre.

--Sois prte  tout. Voici l'orage!

--Je suis prte.

Michel Strogoff n'eut que le temps de fermer les rideaux de cuir du
tarentass.

La bourrasque arrivait en foudre.

L'iemschik, sautant de son sige, se jeta  la tte de ses chevaux,
afin de les maintenir, car un immense danger menaait tout l'attelage.

En effet, le tarentass, immobile, se trouvait alors  un tournant de
la route par lequel dbouchait la bourrasque. Il fallait donc le tenir
tte au vent, sans quoi, pris de ct, il et immanquablement chavir
et et t prcipit dans un profond abme que le chemin ctoyait sur
la gauche. Les chevaux, repousss par les rafales, se cabraient, et
leur conducteur ne pouvait parvenir  les calmer. Aux interpellations
amicales avaient succd dans sa bouche les qualifications les plus
insultantes. Rien n'y faisait. Les malheureuses btes, aveugles par
les dcharges lectriques, pouvantes par les clats incessants de la
foudre, qui taient comparables  des dtonations d'artillerie,
menaaient de briser leurs traits et de s'enfuir. L'iemschik n'tait
plus matre de son attelage.

A ce moment, Michel Strogoff, s'lanant d'un bond hors du tarentass,
lui vint en aide. Dou d'une force peu commune, il parvint, non sans
peine,  matriser les chevaux.

Mais la furie de l'ouragan redoublait alors. La route, en cet endroit,
s'vasait en forme d'entonnoir et laissait la bourrasque s'y
engouffrer, comme elle et fait dans ces manches d'aration tendues au
vent  bord des steamers. En mme temps, une avalanche de pierres et
de troncs d'arbres commenait  rouler du haut des talus.

Nous ne pouvons rester ici, dit Michel Strogoff.

--Nous n'y resterons pas non plus! s'cria l'iemschik, tout effar, en
se raidissant de toutes ses forces contre cet effroyable dplacement
des couches d'air. L'ouragan aura bientt fait de nous envoyer au bas
de la montagne, et par le plus court!

--Prends le cheval de droite, poltron! rpondit Michel Strogoff. Moi,
je rponds de celui de gauche!

Un nouvel assaut de la rafale interrompit Michel Strogoff. Le
conducteur et lui durent se courber jusqu' terre pour ne pas tre
renverss; mais la voiture, malgr leurs efforts et ceux des chevaux
qu'ils maintenaient debout au vent, recula de plusieurs longueurs, et,
sans un tronc d'arbre qui l'arrta, elle tait prcipite hors de la
route.

N'aie pas peur, Nadia! cria Michel Strogoff.

--Je n'ai pas peur, rpondit la jeune Livonienne, sans que sa voix
traht la moindre motion.

Les roulements de tonnerre avaient cess un instant, et l'effroyable
bourrasque, aprs avoir franchi le tournant, se perdait dans les
profondeurs du dfil.

Veux-tu redescendre? dit l'iemschik.

--Non, il faut remonter! Il faut passer ce tournant! Plus haut, nous
aurons l'abri du talus!

--Mais les chevaux refusent!

--Fais comme moi, et tire-les en avant!

--La bourrasque va revenir!

--Obiras-tu?

--Tu le veux!

--C'est le Pre qui l'ordonne! rpondit Michel Strogoff, qui invoqua
pour la premire fois le nom de l'empereur, ce nom tout-puissant,
maintenant, sur trois parties du monde.

--Va donc, mes hirondelles! s'cria l'iemschik, saisissant le cheval
de droite, pendant que Michel Strogoff en faisait autant de celui de
gauche.

Les chevaux, ainsi tenus, reprirent pniblement la route. Ils ne
pouvaient plus se jeter de ct, et le cheval de brancard, n'tant
plus tiraill sur ses flancs, put garder le milieu du chemin. Mais,
hommes et btes, pris debout par les rafales, ne faisaient gure trois
pas sans en perdre un et quelquefois deux. Ils glissaient, ils
tombaient, ils se relevaient. A ce jeu, le vhicule risquait fort de
se dtraquer. Si la capote n'et pas t solidement assujettie, le
tarentass et t dcoiff du premier coup.

Michel Strogoff et l'iemschik mirent plus de deux heures  remonter
cette portion du chemin, longue d'une demi-verste au plus, et qui
tait si directement expose au fouet de la bourrasque. Le danger
alors n'tait pas seulement dans ce formidable ouragan qui luttait
contre l'attelage et ses deux conducteurs, mais surtout dans cette
grle de pierres et de troncs briss que la montagne secouait et
projetait sur eux.

Soudain, un de ces blocs fut aperu, dans l'panouissement d'un
clair, se mouvant avec une rapidit croissante et roulant dans la
direction du tarentass.

L'iemschik poussa un cri.

Michel Strogoff, d'un vigoureux coup de fouet, voulut faire avancer
l'attelage, qui refusa.

Quelques pas seulement, et le bloc et pass en arrire!...

Michel Strogoff, en un vingtime de seconde, vit  la fois le
tarentass atteint, sa compagne crase! Il comprit qu'il n'avait plus
le temps de l'arracher vivante du vhicule!...

Mais alors, se jetant  l'arrire, trouvant dans cet immense pril
une-force surhumaine, le dos  l'essieu, les pieds arc-bouts au sol,
il repoussa de quelques pieds la lourde voiture.

L'norme bloc, en passant, frla la poitrine du jeune homme et lui
coupa la respiration, comme et fait un boulet de canon, en broyant
les silex de la route, qui tincelrent au choc.

Frre! s'tait crie Nadia pouvante, qui avait vu toute cette
scne  la lueur de l'clair.

--Nadia! rpondit Michel Strogoff, Nadia, ne crains rien!...

--Ce n'est pas pour moi que je pouvais craindre!

--Dieu est avec nous, soeur!

--Avec moi, bien sr, frre, puisqu'il t'a mis sur ma route! murmura
la jeune fille.

La pousse du tarentass, due  l'effort de Michel Strogoff, ne devait
pas tre perdue. Ce fut l'lan donn qui permit aux chevaux affols de
reprendre leur premire direction. Trans, pour ainsi dire, par
Michel Strogoff et l'iemschik, ils remontrent la route jusqu' un col
troit, orient sud et nord, o ils devaient tre abrits contre les
assauts directs de la tourmente. Le talus de droite faisait l une
sorte de redan, d  la saillie d'un norme rocher qui occupait le
centre d'un remous. Le vent n'y tourbillonnait donc pas, et la place y
tait tenable, tandis qu' la circonfrence de ce cyclone ni hommes ni
chevaux n'eussent pu rsister.

Et, en effet, quelques sapins, dont la cime dpassait l'arte du
rocher, furent tts en un clin d'oeil, comme si une faux gigantesque
et nivel le talus au ras de leur ramure.

L'orage tait alors dans toute sa fureur. Les clairs emplissaient le
dfil, et les clats du tonnerre ne discontinuaient plus. Le sol,
frmissant sous ces coups furieux, semblait trembler, comme si le
massif de l'Oural et t soumis  une trpidation gnrale.

Trs-heureusement, le tarentass avait pu tre, pour ainsi dire, remis
dans une profonde anfractuosit que la bourrasque ne frappait que
d'charpe. Mais il n'tait pas si bien dfendu que quelques
contre-courants obliques, dvis par des saillies du talus, ne
l'atteignissent parfois avec violence. Il se heurtait alors contre la
paroi du rocher,  faire craindre qu'il ne ft bris en mille pices.

Nadia dut abandonner la place qu'elle y occupait. Michel Strogoff,
aprs avoir cherch  la lueur d'une des lanternes, dcouvrit une
excavation, due au pic de quelque mineur, et la jeune fille put s'y
blottir, en attendant que le voyage pt tre repris.

En ce moment,--il tait une heure du matin,--la pluie commena 
tomber, et bientt les rafales, faites d'eau et de vent, acquirent une
violence extrme, sans pouvoir cependant teindre les feux du ciel.
Cette complication rendait tout dpart impossible.

Donc, quelle que ft l'impatience de Michel Strogoff,--et l'on
comprend qu'elle ft grande,--il lui fallut laisser passer le plus
fort de la tourmente. Arriv d'ailleurs au col mme qui franchit la
route de Perm  Ekaterinbourg, il n'avait plus qu' descendre les
pentes des monts Ourals, et descendre, dans ces conditions, sur un sol
ravin par les mille torrents de la montagne, au milieu des
tourbillons d'air et d'eau, c'tait absolument jouer sa vie, c'tait
courir  l'abme.

Attendre, c'est grave, dit alors Michel Strogoff, mais c'est sans
doute viter de plus longs retards. La violence de l'orage me fait
esprer qu'il ne durera pas. Vers trois heures, le jour commencera 
reparatre, et la descente, que nous ne pouvons risquer dans
l'obscurit, deviendra, sinon facile, du moins possible aprs le lever
du soleil.

--Attendons, frre, rpondit Nadia, mais si tu retardes ton dpart,
que ce ne soit pas pour m'pargner une fatigue ou un danger!

--Nadia, je sais que tu es dcide  tout braver, mais, en nous
compromettant tous deux, je risquerais plus que ma vie, plus que la
tienne, je manquerais  la tche, au devoir que j'ai avant tout 
accomplir!

--Un devoir!... murmura Nadia.

En ce moment, un violent clair dchira le ciel, et sembla, pour ainsi
dire, volatiliser la pluie. Aussitt un coup sec retentit. L'air fut
rempli d'une odeur sulfureuse, presque asphyxiante, et un bouquet de
grands pins, frapp par le fluide lectrique  vingt pas du tarentass,
s'enflamma comme une torche gigantesque.

L'iemschik, jet  terre par une sorte de choc en retour, se releva
heureusement sans blessures.

Puis, aprs que les derniers roulements du tonnerre se furent perdus
dans les profondeurs de la montagne, Michel Strogoff sentit la main de
Nadia s'appuyer fortement sur la sienne, et il l'entendit murmurer ces
mots  son oreille:

Des cris, frre! coute!






CHAPITRE XI


VOYAGEURS EN DTRESSE.

En effet, pendant cette courte accalmie, des cris se faisaient
entendre vers la partie suprieure de la route, et  une distance
assez rapproche de l'anfractuosit qui abritait le tarentass.

C'tait comme un appel dsespr, videmment jet par quelque voyageur
en dtresse.

Michel Strogoff, prtant l'oreille, coutait.

L'iemschik coutait aussi, mais en secouant la tte, comme s'il lui
et sembl impossible de rpondre  cet appel.

Des voyageurs qui demandent du secours! s'cria Nadia.

--S'ils ne comptent que sur nous!... rpondit l'iemschik.

--Pourquoi non? s'cria Michel Strogoff. Ce qu'ils feraient pour nous
en pareille circonstance, ne devons-nous pas le faire pour eux?

--Mais vous n'allez pas exposer la voiture et les chevaux!...

--J'irai  pied, rpondit Michel Strogoff, en interrompant l'iemschik.

--Je t'accompagne, frre, dit la jeune Livonienne.

--Non, reste, Nadia. L'iemschik demeurera prs de toi. Je ne veux pas
le laisser seul....

--Je resterai, rpondit Nadia.

--Quoi qu'il arrive, ne quitte pas cet abri!

--Tu me retrouveras l o je suis.

Michel Strogoff serra la main de sa compagne, et, franchissant le
tournant du talus, il disparut aussitt dans l'ombre.

Ton frre a tort, dit l'iemschik  la jeune fille.

--Il a raison, rpondit simplement Nadia.

Cependant, Michel Strogoff remontait rapidement la route. S'il avait
grande hte de porter secours  ceux qui jetaient ces cris de
dtresse, il avait grand dsir aussi de savoir quels pouvaient tre
ces voyageurs que l'orage n'avait pas empchs de s'aventurer dans la
montagne, car il ne doutait pas que ce ne fussent ceux dont la tlgue
prcdait toujours son tarentass.

La pluie avait cess, mais la bourrasque redoublait de violence. Les
cris, apports par le courant atmosphrique, devenaient de plus en
plus distincts. De l'endroit o Michel Strogoff avait laiss Nadia, on
ne pouvait rien voir. La route tait sinueuse, et la lueur des clairs
ne laissait apparatre que le saillant des talus qui coupaient le
lacet du chemin. Les rafales, brusquement brises  tous ces angles,
formaient des remous difficiles  franchir, et il fallait  Michel
Strogoff une force peu commune pour leur rsister.

Mais il fut bientt vident que les voyageurs, dont les cris se
faisaient entendre, ne devaient plus tre loigns. Bien que Michel
Strogoff ne pt encore les voir, soit qu'ils eussent t rejets hors
de la route, soit que l'obscurit les drobt  ses regards, leurs
paroles, cependant, arrivaient assez distinctement  son oreille.

Or, voici ce qu'il entendit,--ce qui ne laissa pas de lui causer une
certaine surprise:

Butor! reviendras-tu?

--Je te ferai knouter au prochain relais!

--Entends-tu, postillon du diable! Eh! l-bas!

--Voil comme ils vous conduisent dans ce pays!...

--Et ce qu'ils appellent une tlgue!

--Eh! triple brute! Il dtale toujours et ne parat pas s'apercevoir
qu'il nous laisse en route!

--Me traiter ainsi, moi! un Anglais accrdit! Je me plaindrai  la
chancellerie, et je le ferai pendre!

Celui qui parlait ainsi tait vritablement dans une grosse colre.
Mais tout  coup, il sembla  Michel Strogoff que le second
interlocuteur prenait son parti de ce qui se passait, car l'clat de
rire le plus inattendu, au milieu d'une telle scne, retentit soudain
et fut suivi de ces paroles:

Eh bien! non! dcidment, c'est trop drle!

--Vous osez rire! rpondit d'un ton passablement aigre le citoyen du
Royaume-Uni.

--Certes oui, cher confrre, et de bon coeur, et c'est ce que j'ai de
mieux  faire! Je vous engage  en faire autant! Parole d'honneur,
c'est trop drle, a ne s'est jamais vu!...

En ce moment, un violent coup de tonnerre remplit le dfil d'un
fracas effroyable, que les chos de la montagne multiplirent dans une
proportion grandiose. Puis, aprs que le dernier roulement se ft
teint, la voix joyeuse retentit encore, disant:

Oui, extraordinairement drle! Voil certainement qui n'arriverait
pas en France!

--Ni en Angleterre! rpondit l'Anglais.

Sur la route, largement claire alors par les clairs, Michel
Strogoff aperut,  vingt pas, deux voyageurs, juchs l'un prs de
l'autre sur le banc de derrire d'un singulier vhicule, qui
paraissait tre profondment embourb dans quelque ornire.

Michel Strogoff s'approcha des deux voyageurs, dont l'un continuait de
rire et l'autre de maugrer, et il reconnut les deux correspondants de
journaux, qui, embarqus sur le _Caucase_, avaient fait en sa
compagnie la route de Nijni-Novgorod  Perm.

Eh! bonjour, monsieur! s'cria le Franais. Enchant de vous voir
dans cette circonstance! Permettez-moi de vous prsenter mon ennemi
intime, monsieur Blount.

Le reporter anglais salua, et peut-tre allait-il,  son tour,
prsenter son confrre Alcide Jolivet, conformment aux rgles de la
politesse, quand Michel Strogoff lui dit:

Inutile, messieurs, nous nous connaissons, puisque nous avons dj
voyag ensemble sur le Volga.

--Ah! trs-bien! Parfait! monsieur...?

--Nicolas Korpanoff, ngociant d'Irkoutsk, rpondit Michel Strogoff.
Mais m'apprendrez-vous quelle aventure, si lamentable pour l'un, si
plaisante pour l'autre, vous est arrive?

--Je vous fais juge, monsieur Korpanoff, rpondit Alcide Jolivet.
Imaginez-vous que notre postillon est parti avec l'avant-train de son
infernal vhicule, nous laissant en panne sur l'arrire-train de son
absurde quipage! La pire moiti d'une tlgue pour deux, plus de
guide, plus de chevaux! N'est-ce pas absolument et superlativement
drle?

--Pas drle du tout! rpondit l'Anglais.

--Mais si, confrre! Vous ne savez vraiment pas prendre les choses par
leur bon ct!

--Et comment, s'il vous plat, pourrons-nous continuer notre route?
demanda Harry Blount.

--Rien n'est plus simple, rpondit Alcide Jolivet. Vous allez vous
atteler  ce qui nous reste de voiture; moi, je prendrai les guides,
je vous appellerai mon petit pigeon, comme un vritable iemschik, et
vous marcherez comme un vrai postier!

--Monsieur Jolivet, rpondit l'Anglais, cette plaisanterie passe les
bornes, et....

--Soyez calme, confrre. Quand vous serez fourbu, je vous remplacerai,
et vous aurez droit de me traiter d'escargot poussif ou de tortue qui
se pme, si je ne vous mne pas d'un train d'enfer!

Alcide Jolivet disait toutes ces choses avec une telle bonne humeur,
que Michel Strogoff ne put s'empcher de sourire.

Messieurs, dit-il alors, il y a mieux  faire. Nous sommes arrivs,
ici, au col suprieur de la chane de l'Oural, et, par consquent,
nous n'avons plus maintenant qu' descendre les pentes de la montagne.
Ma voiture est l,  cinq cents pas en arrire. Je vous prterai un de
mes chevaux, on l'attellera  la caisse de votre tlgue, et demain,
si aucun accident ne se produit, nous arriverons ensemble 
Ekaterinbourg.

--Monsieur Korpanoff, rpondit Alcide Jolivet, voici une proposition
qui part d'un coeur gnreux!

--J'ajoute, monsieur, rpondit Michel Strogoff, que si je ne vous
offre pas de monter dans mon tarentass, c'est qu'il ne contient que
deux places, et que ma soeur et moi, nous les occupons dj.

--Comment donc, monsieur, rpondit Alcide Jolivet, mais mon confrre
et moi, avec votre cheval et l'arrire-train de notre demi-tlgue,
nous irions au bout du monde!

--Monsieur, reprit Harry Blount, nous acceptons votre offre
obligeante. Quant  cet iemschik!...

--Oh! croyez bien que ce n'est pas la premire fois que pareille
aventure lui arrive! rpondit Michel Strogoff.

--Mais, alors, pourquoi ne revient-il pas? Il sait parfaitement qu'il
nous a laisss en arrire, le misrable!

--Lui! Il ne s'en doute mme pas!

--Quoi! Ce brave homme ignore qu'une scission s'est opre entre les
deux parties de sa tlgue?

--Il l'ignore, et c'est de la meilleure foi du monde qu'il conduit son
avant-train  Ekaterinbourg!

--Quand je vous disais que c'tait tout ce qu'il y a de plus plaisant,
confrre! s'cria Alcide Jolivet.

--Si donc, messieurs, vous voulez me suivre, reprit Michel Strogoff,
nous rejoindrons ma voiture, et....

--Mais la tlgue? fit observer l'Anglais.

--Ne craignez pas qu'elle s'envole, mon cher Blount! s'cria Alcide
Jolivet. La voil si bien enracine dans le sol, que si on l'y
laissait, au printemps prochain il y pousserait des feuilles!

--Venez donc, messieurs, dit Michel Strogoff, et nous ramnerons ici
le tarentass.

Le Franais et l'Anglais, descendant de la banquette de fond, devenue
ainsi sige de devant, suivirent Michel Strogoff.

Tout en marchant, Alcide Jolivet, suivant son habitude, causait avec
sa bonne humeur, que rien ne pouvait altrer.

Ma foi, monsieur Korpanoff, dit-il  Michel Strogoff, vous nous tirez
l d'un fier embarras!

--Je n'ai fait, monsieur, rpondit Michel Strogoff, que ce que tout
autre et fait  ma place. Si les voyageurs ne s'entre-aidaient pas,
il n'y aurait plus qu' barrer les routes!

--A charge de revanche, monsieur. Si vous allez loin dans les steppes,
il est possible que nous nous rencontrions encore, et....

Alcide Jolivet ne demandait pas d'une faon formelle  Michel Strogoff
o il allait, mais celui-ci, ne voulant pas avoir l'air de dissimuler,
rpondit aussitt:

Je vais  Omsk, messieurs.

--Et monsieur Blount et moi, reprit Alcide Jolivet, nous allons un peu
devant nous, l o il y aura peut-tre quelque balle, mais,  coup
sr, quelque nouvelle  attraper.

--Dans les provinces envahies? demanda Michel Strogoff avec un certain
empressement.

--Prcisment, monsieur Korpanoff, et il est probable que nous ne nous
y rencontrerons pas!

--En effet, monsieur, rpondit Michel Strogoff. Je suis peu friand de
coups de fusil ou de coups de lance, et trop pacifique de mon naturel
pour m'aventurer l o l'on se bat.

--Dsol, monsieur, dsol, et, vritablement, nous ne pourrons que
regretter de nous sparer sitt! Mais, en quittant Ekaterinbourg,
peut-tre notre bonne toile voudra-t-elle que nous voyagions encore
ensemble, ne ft-ce que pendant quelques jours?

--Vous vous dirigez sur Omsk? demanda Michel Strogoff, aprs avoir
rflchi un instant.

--Nous n'en savons rien encore, rpondit Alcide Jolivet, mais
trs-certainement nous irons directement jusqu' Ichim, et, une fois
l, nous agirons selon les vnements.

--Eh bien, messieurs, dit Michel Strogoff, nous irons de conserve
jusqu' Ichim.

Michel Strogoff et videmment mieux aim voyager seul, mais il ne
pouvait, sans que cela part au moins singulier, chercher  se sparer
de deux voyageurs qui allaient suivre la mme route que lui.
D'ailleurs, puisqu'Alcide Jolivet et son compagnon avaient l'intention
de s'arrter  Ichim, sans immdiatement continuer sur Omsk, il n'y
avait aucun inconvnient  faire avec eux cette partie du voyage.

Eh bien, messieurs, rpondit-il, voil qui est convenu. Nous ferons
route ensemble.

Puis, du ton le plus indiffrent:

Savez-vous avec quelque certitude o en est l'invasion tartare?
demanda-t-il.

--Ma foi, monsieur, nous n'en savons que ce qu'on en disait  Perm,
rpondit Alcide Jolivet. Les Tartares de Fofar-Khan ont envahi toute
la province de Smipalatinsk, et, depuis quelques jours, ils
descendent  marche force le cours de l'Irtyche. Il faut donc vous
hter si vous voulez les devancer  Omsk.

--En effet, rpondit Michel Strogoff.

--On ajoutait aussi que le colonel Ogareff avait russi  passer la
frontire sous un dguisement, et qu'il ne pouvait tarder  rejoindre
le chef tartare au centre mme du pays soulev.

--Mais comment l'aurait-on su? demanda Michel Strogoff, que ces
nouvelles, plus ou moins vridiques, intressaient directement.

--Eh! comme on sait toutes ces choses, rpondit Alcide Jolivet. C'est
dans l'air.

--Et vous avez des raisons srieuses de penser que le colonel Ogareff
est en Sibrie?

--J'ai mme entendu dire qu'il avait d prendre la route de Kazan 
Ekaterinbourg.

--Ah! vous saviez cela, monsieur Jolivet? dit alors Harry Blount, que
l'observation du correspondant franais tira de son mutisme.

--Je le savais, rpondit Alcide Jolivet.

--Et saviez-vous qu'il devait tre dguis en bohmien? demanda Harry
Blount.

--En bohmien! s'cria presque involontairement Michel Strogoff, qui
se rappela la prsence du vieux tsigane  Nijni-Novgorod, son voyage 
bord du _Caucase_ et son dbarquement  Kazan.

--Je le savais assez pour en faire l'objet d'une lettre  ma cousine,
rpondit en souriant Alcide Jolivet.

--Vous n'avez pas perdu votre temps  Kazan! fit observer l'Anglais
d'un ton sec.

--Mais non, cher confrre, et, pendant que le _Caucase_
s'approvisionnait, je faisais comme le _Caucase_!

Michel Strogoff n'coutait plus les rparties qu'Harry Blount et
Alcide Jolivet changeaient entre eux. Il songeait  cette troupe de
bohmiens,  ce vieux tsigane dont il n'avait pu voir le visage,  la
femme trange qui l'accompagnait, au singulier regard qu'elle avait
jet sur lui, et il cherchait  rassembler dans son esprit tous les
dtails de cette rencontre, lorsqu'une dtonation se fit entendre 
une courte distance.

Ah! messieurs, en avant! s'cria Michel Strogoff.

--Tiens! pour un digne ngociant qui fuit les coups de feu, se dit
Alcide Jolivet, il court bien vite  l'endroit o ils clatent!

Et, suivi d'Harry Blount, qui n'tait pas homme  rester en arrire,
il se prcipita sur les pas de Michel Strogoff.

Quelques instants aprs, tous trois taient en face du saillant qui
abritait le tarentass au tournant du chemin.

Le bouquet de pins allum par la foudre brlait, encore. La route
tait dserte. Cependant, Michel Strogoff n'avait pu se tromper. Le
bruit d'une arme  feu tait bien arriv jusqu' lui.

Soudain, un formidable grognement se fit entendre, et une seconde
dtonation clata au del du talus.

Un ours! s'cria Michel Strogoff, qui ne pouvait se mprendre  ce
grognement. Nadia! Nadia!

Et, tirant son coutelas de sa ceinture, Michel Strogoff s'lana par
un bond formidable et tourna le contrefort derrire lequel la jeune
fille avait promis de l'attendre.

Les pins, alors dvors par les flammes du tronc  la cime,
clairaient largement la scne.

Au moment o Michel Strogoff atteignit le tarentass, une masse norme
recula jusqu' lui.

C'tait un ours de grande taille. La tempte l'avait chass des bois
qui hrissaient ce talus de l'Oural, et il tait venu chercher refuge
dans cette excavation, sa retraite habituelle, sans doute, que Nadia
occupait alors.

Deux des chevaux, effrays de la prsence de l'norme animal, brisant
leurs traits, avaient pris la fuite, et l'iemschik, ne pensant qu'
ses btes, oubliant que la jeune fille allait rester seule en prsence
de l'ours, s'tait jet  leur poursuite.

La courageuse Nadia n'avait pas perdu la tte. L'animal, qui ne
l'avait pas vue tout d'abord, s'tait attaqu  l'autre cheval de
l'attelage. Nadia, quittant alors l'anfractuosit dans laquelle elle
s'tait blottie, avait couru  la voiture, pris un des revolvers de
Michel Strogoff, et, marchant hardiment sur l'ours, elle avait fait
feu  bout portant.

L'animal, lgrement bless  l'paule, s'tait retourn contre la
jeune fille, qui avait cherch d'abord  l'viter en tournant autour
du tarentass, dont le cheval cherchait  briser ses liens. Mais ces
chevaux, une fois perdus dans la montagne, c'tait tout le voyage
compromis. Nadia tait donc revenue droit  l'ours, et, avec un
sang-froid surprenant, au moment mme o les pattes de l'animal
allaient s'abattre sur sa tte, elle avait fait feu sur lui une
seconde fois.

C'tait cette seconde dtonation qui venait d'clater  quelques pas
de Michel Strogoff. Mais il tait l. D'un bond il se jeta entre
l'ours et la jeune fille. Son bras ne fit qu'un seul mouvement de bas
en haut, et l'norme bte, fendue du ventre  la gorge, tomba sur le
sol comme une masse inerte.

C'tait un beau spcimen de ce fameux coup des chasseurs sibriens,
qui tiennent  ne pas endommager cette prcieuse fourrure des ours,
dont ils tirent un haut prix.

Tu n'es pas blesse, soeur? dit Michel Strogoff, en se prcipitant
vers la jeune fille.

--Non, frre, rpondit Nadia.

En ce moment apparurent les deux journalistes.

Alcide Jolivet se jeta  la tte du cheval, et il faut croire qu'il
avait le poignet solide, car il parvint  le contenir. Son compagnon
et lui avaient vu la rapide manoeuvre de Michel Strogoff.

Diable! s'cria Alcide Jolivet, pour un simple ngociant, monsieur
Korpanoff, vous maniez joliment le couteau du chasseur!

--Trs-joliment mme, ajouta Harry Blount.

--En Sibrie, messieurs, rpondit Michel Strogoff, nous sommes forcs
de faire un peu de tout!

Alcide Jolivet regarda alors le jeune homme.

Vu en pleine lumire, le couteau sanglant  la main, avec sa haute
taille, son air rsolu, le pied pos sur le corps de l'ours qu'il
venait d'abattre, Michel Strogoff tait beau  voir.

Un rude gaillard! se dit Alcide Jolivet.

S'avanant alors respectueusement, son chapeau  la main, il vint
saluer la jeune fille.

Nadia s'inclina lgrement.

Alcide Jolivet, se tournant alors vers son compagnon:

La soeur vaut le frre! dit-il. Si j'tais ours, je ne me frotterais
pas  ce couple redoutable et charmant!

Harry Blount, droit comme un piquet, se tenait, chapeau bas,  quelque
distance. La dsinvolture de son compagnon avait pour effet d'ajouter
encore  sa raideur habituelle.

En ce moment reparut l'iemschik, qui tait parvenu  rattraper ses
deux chevaux. Il jeta tout d'abord un oeil de regret sur le magnifique
animal, gisant sur le sol, qu'il allait tre oblig d'abandonner aux
oiseaux de proie, et il s'occupa de rinstaller son attelage.

Michel Strogoff lui fit alors connatre la situation des deux
voyageurs et son projet de mettre un des chevaux du tarentass  leur
disposition.

Comme il te plaira, rpondit l'iemschik. Seulement, deux voitures au
lieu d'une....

--Bon! l'ami, rpondit Alcide Jolivet, qui comprit l'insinuation, on
te payera double.

--Va donc, mes tourtereaux! cria l'iemschik.

Nadia tait remonte dans le tarentass, que suivaient  pied Michel
Strogoff et ses deux compagnons.

Il tait trois heures. La bourrasque, alors dans sa priode
dcroissante, ne se dchanait plus aussi violemment  travers le
dfil, et la route fut remonte rapidement.

Aux premires lueurs de, l'aube, le tarentass avait rejoint la
tlgue, qui tait consciencieusement embourbe jusqu'au moyeu de ses
roues. On comprenait parfaitement qu'un vigoureux coup de collier de
son attelage et opr la sparation des deux trains.

Un des chevaux de flanc du tarentass fut attel  l'aide de cordes 
la caisse de la tlgue. Les deux journalistes reprirent place sur le
banc de leur singulier quipage, et les voitures se mirent aussitt en
mouvement. Du reste, elles n'avaient plus qu' descendre les pentes de
l'Oural,--ce qui n'offrait aucune difficult.

Six heures aprs, les deux vhicules, l'un suivant l'autre, arrivaient
 Ekaterinbourg, sans qu'aucun incident fcheux et marqu la seconde
partie de leur voyage.

Le premier individu que les journalistes aperurent sur la porte de la
maison de poste, ce fut leur iemschik, qui semblait les attendre.

Ce digne Russe avait vraiment une bonne figure, et, sans plus
d'embarras, l'oeil souriant, il s'avana vers ses voyageurs, et, leur
tendant la main, il rclama son pourboire.

La vrit oblige  dire que la fureur d'Harry Blount clata avec une
violence toute britannique, et si l'iemschik ne se ft prudemment
recul, un coup de poing, port suivant toutes les rgles de la boxe,
lui et pay son na vodkou en pleine figure.

Alcide Jolivet, lui, voyant cette colre, riait  se tordre, et comme
il n'avait jamais ri peut-tre.

Mais il a raison, ce pauvre diable! s'criait-il. Il est dons son
droit, mon cher confrre! Ce n'est pas sa faute si nous n'avons pas
trouv le moyen de le suivre!.

Et tirant quelques kopeks de sa poche:

Tiens, l'ami, dit-il en les remettant  l'iemschik, empoche! Si tu ne
les as pas gagns, ce n'est pas ta faute!

Ceci redoubla l'irritation d'Harry Blount, qui voulait s'en prendre au
matre de poste et lui faire un procs.

Un procs, en Russie! s'cria Alcide Jolivet. Mais si les choses
n'ont pas chang, confrre, vous n'en verriez pas la fin! Vous ne
savez donc pas l'histoire de cette nourrice russe qui rclamait douze
mois d'allaitement  la famille de son nourrisson?

--Je ne la sais pas, rpondit Harry Blount.

--Alors, vous ne savez pas non plus ce qu'tait devenu ce nourrisson,
quand fut rendu le jugement qui lui donnait gain de cause?

--Et qu'tait-il, s'il vous plat?

--Colonel des hussards de la garde!

Et, sur cette rponse, tous d'clater de rire.

Quant  Alcide Jolivet, enchant de sa repartie, il tira son carnet de
sa poche et y inscrivit en souriant cette note, destine  figurer au
dictionnaire moscovite:

Tlgue, voiture russe  quatre roues, quand elle part,--et  deux
roues, quand elle arrive!





CHAPITRE XII


UNE PROVOCATION.

Ekaterinbourg, gographiquement, est une ville d'Asie, car elle est
situe au del des monts Ourals, sur les dernires pentes orientales
de la chane. Nanmoins, elle dpend du gouvernement de Perm, et, par
consquent, elle est comprise dans une des grandes divisions de la
Russie d'Europe. Cet empitement administratif doit avoir sa raison
d'tre. C'est comme un morceau de la Sibrie qui reste entre les
mchoires russes.

Ni Michel Strogoff ni les deux correspondants ne pouvaient tre
embarrasss de trouver des moyens de locomotion dans une ville aussi
considrable, fonde depuis 1723. A Ekaterinbourg, s'lve le premier
Htel des monnaies de tout l'empire; l est concentre la direction
gnrale des mines. Cette ville est donc un centre industriel
important, dans un pays o abondent les usines mtallurgiques et
autres exploitations o se lavent le platine et l'or.

A cette poque, la population d'Ekaterinbourg s'tait fort accrue.
Russes ou Sibriens, menacs par l'invasion tartare, y avaient afflu,
aprs avoir fui les provinces dj envahies par les hordes de
Fofar-Khan, et principalement le pays kirghis, qui s'tend dans le
sud-ouest de l'Irtyche jusqu'aux frontires du Turkestan.

Si donc les moyens de locomotion avaient d tre rares pour atteindre
Ekaterinbourg, ils abondaient, au contraire, pour quitter cette ville.
Dans les conjonctures actuelles, les voyageurs se souciaient peu, en
effet, de s'aventurer sur les routes sibriennes.

De ce concours de circonstances, il rsulta qu'Harry Blount et Alcide
Jolivet trouvrent facilement  remplacer par une tlgue complte la
fameuse demi-tlgue qui les avait transports tant bien que mal 
Ekaterinbourg. Quant  Michel Strogoff, le tarentass lui appartenait,
il n'avait pas trop souffert du voyage  travers les monts Ourals, et
il suffisait d'y atteler trois bons chevaux pour l'entraner
rapidement sur la route d'Irkoutsk.

Jusqu' Tioumen et mme jusqu' Novo-Zaimsko, cette route devait tre
assez accidente, car elle se dveloppait encore sur ces capricieuses
ondulations du sol qui donnent naissance aux premires pentes de
l'Oural. Mais, aprs l'tape de Novo-Zaimsko, commenait l'immense
steppe, qui s'tend jusqu'aux approches de Krasnoiarsk, sur un espace
de dix-sept cents verstes environ (1,815 kilomtres).

C'tait  Ichim, on le sait, que les deux correspondants avaient
l'intention de se rendre, c'est--dire  six cent trente verstes
d'Ekaterinbourg. L, ils devaient prendre conseil des vnements, puis
se diriger  travers les rgions envahies, soit ensemble, soit
sparment, suivant que leur instinct de chasseurs les jetterait sur
une piste ou sur une autre.

Or, cette route d'Ekaterinbourg  Ichim--qui se dirige vers
Irkoutsk--tait la seule que pt prendre Michel Strogoff. Seulement,
lui qui ne courait pas aprs les nouvelles, et qui aurait voulu
viter, au contraire, le pays dvast par les envahisseurs, il tait
bien rsolu  ne s'arrter nulle part.

Messieurs, dit-il donc  ses nouveaux compagnons, je serai
trs-satisfait de faire avec vous une partie de mon voyage, mais je
dois vous prvenir que je suis extrmement press d'arriver  Omsk,
car ma soeur et moi nous y allons rejoindre notre mre. Qui sait mme
si nous arriverons avant que les Tartares aient envahi la ville! Je ne
m'arrterai donc aux relais que le temps de changer de chevaux, et je
voyagerai jour et nuit!

--Nous comptons bien en agir ainsi, rpondit Harry Blount.

--Soit, reprit Michel Strogoff, mais ne perdez pas un instant. Louez
ou achetez une voiture dont....

--Dont l'arrire-train, ajouta Alcide Jolivet, veuille bien arriver en
mme temps que l'avant-train  Ichim.

Une demi-heure aprs, le diligent Franais avait trouv, facilement
d'ailleurs, un tarentass,  peu prs semblable  celui de Michel
Strogoff, et dans lequel son compagnon et lui s'installrent aussitt.

Michel Strogoff et Nadia reprirent place dans leur vhicule, et, 
midi, les deux attelages quittrent de conserve la ville
d'Ekaterinbourg.

Nadia tait enfin en Sibrie et sur cette longue route qui conduit 
Irkoutsk! Quelles devaient tre alors les penses de la jeune
Livonienne? Trois rapides chevaux l'emportaient  travers cette terre
de l'exil, o son pre tait condamn  vivre, longtemps peut-tre, et
si loin de son pays natal! Mais c'tait a peine si elle voyait se
drouler devant ses yeux ces longues steppes, qui, un instant, lui
avaient t fermes, car son regard allait plus loin que l'horizon,
derrire lequel il cherchait le visage de l'exil! Elle n'observait
rien du pays qu'elle traversait avec cette vitesse de quinze verstes 
l'heure, rien de ces contres de la Sibrie occidentale, si
diffrentes des contres de l'est. Ici, en effet, peu de champs
cultivs, un sol pauvre, au moins  sa surface, car, dans ses
entrailles, il recle abondamment le fer, le cuivre, le platine et
l'or. Aussi partout des exploitations industrielles, mais rarement des
tablissements agricoles. Comment trouverait-on des bras pour cultiver
la terre, ensemencer les champs, rcolter les moissons, lorsqu'il est
plus productif de touiller le sol  coups de mine,  coups de pic?
Ici, le paysan a fait place au mineur. La pioche est partout, la bche
nulle part.

Cependant, la pense de Nadia abandonnait quelquefois les lointaines
provinces du lac Bakal, et se reportait alors  sa situation
prsente. L'image de son pre s'effaait un peu, et elle revoyait son
gnreux compagnon, tout d'abord sur le chemin de fer de Wladimir, o
quelque providentiel dessein le lui avait fait rencontrer pour l
premire fois. Elle se rappelait ses attentions pendant le voyage, son
arrive  la maison de police de Nijni-Novgorod, la cordiale
simplicit avec laquelle il lui avait parl en l'appelant du nom de
soeur, son empressement prs d'elle pendant la descente du Volga,
enfin tout ce qu'il avait fait, dans cette terrible nuit d'orage 
travers les monts Ourals, pour dfendre sa vie au pril de la sienne!

Nadia songeait donc  Michel Strogoff. Elle remerciait Dieu d'avoir
plac  point sur sa route ce vaillant protecteur, cet ami gnreux et
discret. Elle se sentait en sret prs de lui, sous sa garde. Un vrai
frre n'et pu mieux faire! Elle ne redoutait plus aucun obstacle,
elle se croyait maintenant certaine d'atteindre son but.

Quant  Michel Strogoff, il parlait peu et rflchissait beaucoup. Il
remerciait Dieu de son ct de lui avoir donn dans cette rencontre de
Nadia, en mme temps que le moyen de dissimuler sa vritable
individualit, une bonne action  faire. L'intrpidit calme de la
jeune fille tait pour plaire  son me vaillante. Que n'tait-elle sa
soeur en effet? Il prouvait autant de respect que d'affection pour sa
belle et hroque compagne. Il sentait que c'tait l un de ces coeurs
purs et rares sur lesquels on peut compter.

Cependant, depuis qu'il foulait le sol sibrien, les vrais dangers
commenaient pour Michel Strogoff. Si les deux journalistes, ne se
trompaient pas, si Ivan Ogareff avait pass la frontire, il fallait
agir avec la plus extrme circonspection. Les circonstances taient
maintenant changes, car les espions tartares devaient fourmiller dans
les provinces sibriennes. Son incognito dvoil, sa qualit de
courrier du czar reconnue, c'en tait fait de sa mission, de sa vie
peut-tre! Michel Strogoff sentit plus lourdement alors le poids de la
responsabilit qui pesait sur lui.

Pendant que les choses taient ainsi dans la premire voiture, que se
passait-il dans la seconde? Rien que de fort ordinaire. Alcide Jolivet
parlait par phrases, Harry Blount rpondait par monosyllabes. Chacun
envisageait les choses  sa faon et prenait des notes sur les
quelques incidents du voyage,--incidents qui furent d'ailleurs peu
varis pendant cette traverse des premires provinces de la Sibrie
occidentale.

A chaque relais, les deux correspondants descendaient et se
retrouvaient avec Michel Strogoff. Lorsqu'aucun repas ne devait tre
pris dans la maison de poste, Nadia ne quittait pas le tarentass.
Lorsqu'il fallait djeuner ou dner, elle venait s'asseoir  table;
mais, toujours trs-rserve, elle ne se mlait que fort peu  la
conversation.

Alcide Jolivet, sans jamais sortir d'ailleurs des bornes d'une
parfaite convenance, ne laissait pas d'tre empress prs de la jeune
Livonienne, qu'il trouvait charmante. Il admirait l'nergie
silencieuse qu'elle montrait au milieu des fatigues d'un voyage fait
dans de si dures conditions.

Ces temps d'arrt forcs ne plaisaient que mdiocrement  Michel
Strogoff. Aussi pressait-il le dpart  chaque relais, excitant les
matres de poste, stimulant les iemschiks, htant l'attellement des
tarentass. Puis, le repas rapidement termin,--trop rapidement
toujours au gr d'Harry Blount, qui tait un mangeur mthodique,--on
partait, et les journalistes, eux aussi, taient mens comme des
aigles, car ils payaient princirement, et, ainsi que disait Alcide
Jolivet, en aigles de Russie. [Monnaie d'or russe qui vaut 5
roubles. Le rouble est une monnaie d'argent qui vaut, l00 kopeks, soit
3 fr. 92.]

Il va sans dire qu'Harry Blount ne faisait aucuns frais vis--vis de
la jeune fille. C'tait un des rares sujets de conversation sur
lesquels il ne cherchait pas  discuter avec son compagnon. Cet
honorable gentleman n'avait pas pour habitude de faire deux choses 
la fois.

Et Alcide Jolivet lui ayant demand, une fois, quel pouvait tre l'ge
de la jeune Livonienne:

Quelle jeune Livonienne? rpondit-il le plus srieusement du monde,
en fermant  demi les yeux.

--Eh parbleu! la soeur de Nicolas Korpanoff!

--C'est sa soeur?

--Non, sa grand'mre! rpliqua Alcide Jolivet, dmont par tant
d'indiffrence.--Quel ge lui donnez-vous?

--Si je l'avais vue natre, je le saurais! rpondit simplement Harry
Blount, en homme qui ne voulait pas s'engager.

Le pays alors parcouru par les deux tarentass tait presque dsert. Le
temps tait assez beau, le ciel couvert  demi, la temprature plus
supportable. Avec des vhicules mieux suspendus, les voyageurs
n'auraient pas eu  se plaindre du voyage. Ils allaient comme vont les
berlines de poste en Russie, c'est--dire avec une vitesse
merveilleuse.

Mais si le pays semblait abandonn, cet abandon tenait aux
circonstances actuelles. Dans les champs, peu ou pas de ces paysans
sibriens,  figure ple et grave, qu'une clbre voyageuse a
justement compars aux Castillans, moins la morgue. a et l, quelques
villages dj vacus, ce qui indiquait l'approche des troupes
tartares. Les habitants, emmenant leurs troupeaux de moutons, leurs
chameaux, leurs chevaux, s'taient rfugis dans les plaines du nord.
Quelques tribus de la grande horde des Kirghis nomades, restes
fidles, avaient aussi transport leurs tentes au del de l'Irtyche ou
de l'Obi, pour chapper aux dprdations des envahisseurs.

Fort heureusement, le service de la poste se faisait toujours
rgulirement. De mme, le service du tlgraphe, jusqu'aux points que
raccordait encore le fil. A chaque relais, les matres de poste
fournissaient les chevaux dans les conditions rglementaires. A chaque
station aussi, les employs, assis  leur guichet, transmettaient les
dpches qui leur taient confies, ne les retardant que pour les
tlgrammes de l'tat. Aussi Harry Blount et Alcide Jolivet en
usaient-ils largement.

Ainsi donc, jusqu'ici, le voyage de Michel Strogoff s'accomplissait
dans des conditions satisfaisantes. Le courrier du czar n'avait
prouv aucun retard, et, s'il parvenait  tourner la pointe faite en
avant de Krasnoiarsk par les Tartares de Fofar-Khan, il tait certain
d'arriver avant eux  Irkoutsk et dans le minimum de temps obtenu
jusqu'alors.

Le lendemain du jour o les deux tarentass avaient quitt
Ekaterinbourg, ils atteignaient la petite ville de Toulouguisk,  sept
heures du matin, aprs avoir franchi une distance de deux cent vingt
verstes, sans incident digne d'tre relat.

L, une demi-heure fut consacre au djeuner. Cela fait, les voyageurs
repartirent avec une vitesse que la promesse d'un certain nombre de
kopeks rendait seule explicable.

Le mme jour, 22 juillet,  une heure du soir, les deux tarentass
arrivaient, soixante verstes plus loin, a Tioumen.

Tioumen, dont la population normale est de dix mille habitants, en
comptait alors le double. Cette ville, premier centre industriel que
les Russes crrent. en Sibrie, dont on remarque les belles usines
mtallurgiques et la fonderie de cloches, n'avait jamais prsent une
telle animation.

Les deux correspondants allrent aussitt aux nouvelles. Celles que
les fugitifs sibriens apportaient du thtre de la guerre n'taient
pas rassurantes.

On disait, entre autres choses, que l'arme de Fofar-Khan
s'approchait rapidement de la valle de l'Ichim, et l'on confirmait
que le chef tartare allait tre bientt rejoint par le colonel Ivan
Ogareff, s'il ne l'tait dj. D'o cette conclusion naturelle que les
oprations seraient alors pousses dans l'est de la Sibrie avec la
plus grande activit.

Quant aux troupes russes, il avait fallu les appeler principalement
des provinces europennes de la Russie, et, tant encore assez
loignes, elles ne pouvaient s'opposer  l'invasion. Cependant, les
Cosaques du gouvernement de Tobolsk se dirigeaient  marche force sur
Tomsk, dans l'espoir do couper les colonnes tartares.

A huit heures du soir, soixante-quinze verstes de plus avaient t
dvores pas les deux tarentass, et ils arrivaient  Yaloutorowsk.

On relaya rapidement, et, au sortir de la ville, la rivire Tobol fut
passe dans un bac. Son cours, trs-paisible, rendit facile cette
opration, qui devait se renouveler plus d'une fois sur le parcours,
et probablement dans des conditions moins favorables.

A minuit, cinquante-cinq verstes au del (58 kilomtres et demi), le
bourg de Novo-Saimsk tait atteint, et les voyageurs laissaient enfin
derrire eux ce sol lgrement accident par des coteaux couverts
d'arbres, dernires racines de montagnes de l'Oural.

Ici commenait vritablement ce qu'on appelle la steppe sibrienne,
qui se prolonge jusqu'aux environs de Krasnoiarsk. C'tait la plaine
sans limites, une sorte de vaste dsert herbeux,  la circonfrence
duquel venaient se confondre la terre et le ciel sur une courbe qu'on
et dit nettement trace au compas. Cette steppe ne prsentait aux
regards d'autre saillie que le profil des poteaux tlgraphiques
disposs sur chaque ct de la route, et dont les fils vibraient sous
la brise comme des cordes de harpe. La route elle-mme ne se
distinguait du reste de la plaine que par la fine poussire qui
s'enlevait sous la roue dos tarentass. Sans ce ruban blanchtre, qui
se droulait  perte de vue, on et pu se croire au dsert.

Michel Strogoff et ses compagnons se lancrent avec une vitesse plus
grande encore  travers la steppe. Les chevaux, excits par l'iemschik
et qu'aucun obstacle ne pouvait retarder, dvoraient l'espace. Les
tarentass couraient directement sur Ichim, l o les deux
correspondants devaient s'arrter, si aucun vnement ne venait
modifier leur itinraire.

Deux cents verstes environ sparent Novo-Saimsk de la ville d'Ichim,
et le lendemain, avant huit heures du soir, elles devaient et
pouvaient tre franchies, a la condition de ne pas perdre un instant.
Dans la pense des iemschiks, si les voyageurs n'taient pas de grands
seigneurs ou de hauts fonctionnaires, ils taient dignes de l'tre, ne
ft-ce que par leur gnrosit dans le rglement des pourboires.

Le lendemain, 23 juillet, en effet, les deux tarentass n'taient plus
qu' trente verstes d'Ichim.

En ce moment, Michel Strogoff aperut sur la route, et  peine visible
au milieu des volutes de poussire, une voiture qui prcdait la
sienne. Comme ses chevaux, moins fatigus, couraient avec une rapidit
plus grande, il ne devait pas tarder  l'atteindre.

Ce n'tait ni un tarentass, ni une tlgue, mais une berline de poste,
toute poudreuse, et qui devait avoir dj fait un long voyage. Le
postillon frappait son attelage a tour de bras et ne le maintenait au
galop qu' force d'injures et de coups. Cette berline n'tait
certainement pas passe par Novo-Saimsk, et elle n'avait d rejoindre
la route d'Irkoutsk que par quelque route perdue de la steppe.

Michel Strogoff et ses compagnons, en voyant cette berline qui courait
sur Ichim, n'eurent qu'une mme pense, la devancer et arriver avant
elle au relais, afin de s'assurer avant tout des chevaux disponibles.
Ils dirent donc un mot a leurs iemschiks, qui se trouvrent bientt en
ligne avec l'attelage surmen de la berline.

Ce fut Michel Strogoff qui arriva le premier.

A ce moment, une tte parut a la portire de la berline.

Michel Strogoff eut  peine le temps de l'observer. Cependant, si vite
qu'il passt, il entendit trs-distinctement ce mot, prononc d'une
voix imprieuse, qui lui fut adress:

Arrtez!

On ne s'arrta pas. Au contraire, et la berline fut bientt devance
par les deux tarentass.

Ce fut alors une course de vitesse, car l'attelage de la berline,
excit sans doute par la prsence et l'allure des chevaux qui le
dpassaient, retrouva des forces pour se maintenir pendant quelques
minutes. Les trois voitures avaient disparu dans un nuage du
poussire. De ces nuages blanchtres s'chappaient, comme une
ptarade, des claquements de fouet, mls de cris d'excitation et
d'interjections de colre.

Nanmoins, l'avantage resta  Michel Strogoff et  ses
compagnons,--avantage qui pouvait tre trs-important, si le relais
tait peu fourni de chevaux. Deux voitures  atteler, c'tait
peut-tre plus que ne pourrait faire le matre de poste, du moins dans
un court dlai.

Une demi-heure aprs, la berline, reste en arrire, n'tait plus
qu'un point  peine visible  l'horizon de la steppe.

Il tait huit heures du soir, lorsque les deux tarentass arrivrent au
relais de poste,  l'entre d'Ichim.

Les nouvelles de l'invasion taient de plus en plus mauvaises. La
ville tait directement menace par l'avant-garde des colonnes
tartares, et, depuis deux jours, les autorits avaient d se replier
sur Tobolsk. Ichim n'avait plus ni un fonctionnaire ni un soldat.

Michel Strogoff, arriv au relais, demanda immdiatement, des chevaux
pour lui.

Il avait t bien avis de devancer la berline. Trois chevaux
seulement taient en tat d'tre immdiatement attels. Les autres
rentraient fatigus de quelque longue tape.

Le matre de poste donna l'ordre d'atteler.

Quant aux deux correspondants, auxquels il parut bon de s'arrter 
Ichim, ils n'avaient pas  se proccuper d'un moyen de transport
immdiat, et ils firent remiser leur voiture.

Dix minutes aprs son arrive au relais, Michel Strogoff fut prvenu
que son tarentass tait prt  partir.

Bien, rpondit-il.

Puis, allant aux deux journalistes:

Maintenant, messieurs, puisque vous restez  Ichim, le moment est
venu de nous sparer.

--Quoi, monsieur Korpanoff, dit Alcide Jolivet, ne resterez-vous pas
mme une heure  Ichim?

--Non, monsieur, et je dsire mme avoir quitt la maison de poste
avant l'arrive de cette berline que nous avons devance.

--Craignez-vous donc que ce voyageur ne cherche  vous disputer les
chevaux du relais?

--Je tiens surtout  viter toute difficult.

--Alors, monsieur Korpanoff, dit Alcide Jolivet, il ne nous reste plus
qu' vous remercier encore une fois du service que vous nous avez
rendu et du plaisir que nous avons eu  voyager en votre compagnie.

--Il est possible, d'ailleurs, que nous nous retrouvions dans quelques
jours  Omsk, ajouta Harry Blount.

--C'est possible, en effet, rpondit Michel Strogoff, puisque j'y vais
directement.

--Eh bien! bon voyage, monsieur Korpanoff, dit alors Alcide Jolivet,
et Dieu vous garde des tlgues.

Les deux correspondants tendaient la main  Michel Strogoff avec
l'intention de la lui serrer le plus cordialement possible, lorsque le
bruit d'une voiture se fit entendre au dehors.

Presque aussitt, la porte de la maison de poste s'ouvrit brusquement,
et un homme parut.

C'tait le voyageur de la berline, un individu  tournure militaire,
g d'une quarantaine d'annes, grand, robuste, tte forte, paules
larges, paisses moustaches se raccordant avec ses favoris roux. Il
portait un uniforme sans insignes. Un sabre de cavalerie tranait  sa
ceinture, et il tenait  la main un fouet  manche court.

Des chevaux, demanda-t-il avec l'air imprieux d'un homme habitu 
commander.

--Je n'ai plus de chevaux disponibles, rpondit le matre de poste, en
s'inclinant.

--Il m'en faut  l'instant.

--C'est impossible.

--Quels sont donc ces chevaux qui viennent d'tre attels au tarentass
que j'ai vu  la porte du relais?

--Ils appartiennent  ce voyageur, rpondit le matre de poste en
montrant Michel Strogoff.

--Qu'on les dtelle!... dit le voyageur d'un ton qui n'admettait pas
de rplique.

Michel Strogoff s'avana alors.

Ces chevaux sont retenus par moi, dit-il.

--Peu m'importe! Il me les faut. Allons! Vivement! Je n'ai pas de
temps  perdre!

--Je n'ai pas de temps  perdre non plus, rpondit Michel Strogoff,
qui voulait tre calme et se contenait non sans peine.

Nadia tait prs de lui, calme aussi, mais secrtement inquite d'une
scne qu'il et mieux valu viter.

Assez! rpta le voyageur.

Puis, allant au matre de poste:

Qu'on dtelle ce tarentass, s'cria-t-il avec un geste de menace, et
que les chevaux soient mis  ma berline!

Le matre de poste, trs-embarrass, ne savait  qui obir, et il
regardait Michel Strogoff, dont c'tait videmment le droit de
rsister aux injustes exigences du voyageur.

Michel Strogoff hsita un instant. Il ne voulait pas faire usage de
son podaroshna, qui et attir l'attention sur lui, il ne voulait pas
non plus, en cdant les chevaux, retarder son voyage, et, cependant,
il ne voulait pas engager une lutte qui et pu compromettre sa
mission.

Les deux journalistes le regardaient, prts d'ailleurs  le soutenir,
s'il faisait appel  eux.

Mes chevaux resteront  ma voiture, dit Michel Strogoff, mais sans
lever le ton plus qu'il ne convenait  un simple marchand d'Irkoutsk.

Le voyageur s'avana alors vers Michel Strogoff, et lui posant
rudement la main sur l'paule:

C'est comme cela! dit-il d'une voix clatante. Tu ne veux pas me
cder tes chevaux?

--Non, rpondit Michel Strogoff.

--Eh bien, ils seront  celui de nous deux qui va pouvoir repartir!
Dfends-toi, car je ne te mnagerai pas!

Et, en parlant ainsi, le voyageur tira vivement son sabre du fourreau
et se mit en garde.

Nadia s'tait jete devant Michel Strogoff.

Harry Blount et Alcide Jolivet s'avancrent vers lui.

Je ne me battrai pas, dit simplement Michel Strogoff, qui, pour mieux
se contenir, croisa ses bras sur sa poitrine.

--Tu ne te battras pas?

--Non.

--Mme aprs ceci? s'cria le voyageur.

Et, avant qu'on et pu le retenir, le manche de son fouet frappa
l'paule de Michel Strogoff.

A cette insulte, Michel Strogoff plit affreusement, Ses mains se
levrent toutes ouvertes, comme si elles allaient broyer ce brutal
personnage. Mais, par un suprme effort, il parvint  se matriser. Un
duel, c'tait plus qu'un retard, c'tait peut-tre sa mission
manque!... Mieux valait perdre quelques heures!... Oui! mais dvorer
cet affront!

Te battras-tu, maintenant, lche? rpta le voyageur, en ajoutant la
grossiret  la brutalit.

--Non! rpondit Michel Strogoff, qui ne bougea pas, mais qui regarda
le voyageur les yeux dans les yeux.

--Les chevaux, et  l'instant! dit alors celui-ci. Et il sortit de la
salle.

Le matre de poste le suivit aussitt, non sans avoir hauss les
paules, aprs avoir examin Michel Strogoff d'un air peu approbateur.

L'effet produit sur les journalistes par cet incident ne pouvait pas
tre  l'avantage de Michel Strogoff. Leur dconvenue tait visible.
Ce robuste jeune homme se laisser frapper ainsi et ne pas demander
raison d'une pareille insulte! Ils se contentrent donc de le saluer
et se retirrent, Alcide Jolivet disant  Harry Blount:

Je n'aurais pas cru cela d'un homme qui dcoud si proprement les ours
de l'Oural! Serait-il donc vrai que le courage a ses heures et ses
formes? C'est  n'y rien comprendre! Aprs cela, il nous manque
peut-tre,  nous autres, d'avoir jamais t serfs!

Un instant aprs, un bruit de roues et le claquement d'un fouet
indiquaient que la berline, attele des chevaux du tarentass, quittait
rapidement la maison de poste.

Nadia, impassible, Michel Strogoff, encore frmissant, restrent seuls
dans la salle du relais.

Le courrier du czar, les bras toujours croiss sur sa poitrine,
s'tait assis. On et dit une statue. Toutefois, une rougeur, qui ne
devait pas tre la rougeur de la honte, avait remplac la pleur sur
son mle visage.

Nadia ne doutait pas que de formidables raisons eussent pu seules
faire dvorer  un tel homme une telle humiliation.

Donc, allant  lui, comme il tait venu  elle  la maison de police
de Nijni-Novgorod:

Ta main, frre! dit-elle.

Et, en mme temps, son doigt, par un geste quasi-maternel, essuya une
larme qui allait jaillir de l'oeil de son compagnon.

CHAPITRE XIII

AU-DESSUS DE TOUT, LE DEVOIR.

Nadia avait devin qu'un mobile secret dirigeait tous les actes de
Michel Strogoff, que celui-ci, pour quelque raison inconnue d'elle, ne
s'appartenait pas, qu'il n'avait pas le droit de disposer de sa
personne, et que, dans cette circonstance, il venait d'immoler
hroquement au devoir jusqu'au ressentiment d'une mortelle injure.

Nadia ne demanda, d'ailleurs, aucune explication  Michel Strogoff. La
main qu'elle lui avait tendue ne rpondait-elle pas d'avance  tout ce
qu'il et pu lui dire?

Michel Strogoff demeura muet pendant toute cette soire. Le matre de
poste ne pouvant plus fournir de chevaux frais que le lendemain matin,
c'tait une nuit entire  passer au relais. Nadia dut donc en
profiter pour prendre quelque repos, et une chambre fut prpare pour
elle.

La jeune fille et prfr, sans doute, ne pas quitter son compagnon,
mais elle sentait qu'il avait besoin d'tre seul, et elle se disposa 
gagner la chambre qui lui tait destine.

Cependant, au moment o elle allait se retirer, elle ne put s'empcher
de lui dire adieu.

Frre,... murmura-t-elle.

Mais Michel Strogoff, d'un geste, l'arrta. Un soupir gonfla la
poitrine de la jeune fille, et elle quitta la salle.

Michel Strogoff ne se coucha pas. Il n'aurait pu dormir, mme une
heure.  cette place que le fouet du brutal voyageur avait touche, il
ressentait comme une brlure.

Pour la patrie et pour le Pre! murmura-t-il enfin en terminant sa
prire du soir.

Toutefois, il prouva alors un insurmontable besoin de savoir quel
tait cet homme qui l'avait frapp, d'o il venait, o il allait.
Quant  sa figure, les traits en taient si bien gravs dans sa
mmoire, qu'il ne pouvait craindre de les oublier jamais.

Michel Strogoff fit demander le matre de poste.

Celui-ci, un Sibrien de vieille roche, vint aussitt, et, regardant
le jeune homme d'un peu haut, il attendit d'tre interrog.

Tu es du pays? lui demanda Michel Strogoff.

--Oui.

--Connais-tu cet homme qui a pris mes chevaux?

--Non.

--Tu ne l'as jamais vu?

--Jamais!

--Qui crois-tu que soit cet homme?

--Un seigneur qui sait se faire obir!

Le regard de Michel Strogoff entra comme un poignard dans le coeur du
Sibrien, mais la paupire du matre de poste ne se baissa pas.

Tu te permets de me juger! s'cria Michel Strogoff.

--Oui, rpondit le Sibrien, car il est des choses qu'un simple
marchand lui-mme ne reoit pas sans les rendre!

--Les coups de fouet?

--Les coups de fouet, jeune homme! Je suis d'ge et de force  te le
dire!

Michel Strogoff s'approcha du matre de poste et lui posa ses deux
puissantes mains sur les paules.

Puis, d'une voix singulirement calme:

Va-t'en, mon ami, lui dit-il, va-t'en! Je te tuerais!

Le matre de poste, cette fois, avait compris.

Je l'aime mieux comme a, murmura-t-il.

Et il se retira sans ajouter un mot.

Le lendemain, 24 juillet,  huit heures du matin, le tarentass tait
attel de trois vigoureux chevaux. Michel Strogoff et Nadia y prirent
place, et Ichim, dont tous les deux devaient garder un si terrible
souvenir, eut bientt disparu derrire un coude de la route.

Aux divers relais o il s'arrta pendant cette journe, Michel
Strogoff put constater que la berline le prcdait toujours sur la
route d'Irkoutsk, et que le voyageur, aussi press que lui, ne perdait
pas un instant en traversant la steppe.

 quatre heures du soir, soixante-quinze verstes plus loin,  la
station d'Abatskaia, la rivire d'Ichim, l'un des principaux affluents
de l'Irtyche, dut tre franchie.

Ce passage fut un peu plus difficile que celui du Tobol. En effet, le
courant de l'Ichim tait assez rapide en cet endroit. Pendant l'hiver
sibrien, tous ces cours d'eau de la steppe, gels sur une paisseur
de plusieurs pieds, sont aisment praticables, et le voyageur les
traverse mme sans s'en apercevoir, car leur lit a disparu sous
l'immense nappe blanche qui recouvre uniformment la steppe, mais, en
t, les difficults peuvent tre grandes  les franchir.

En effet, deux heures furent employes au passage de l'Ichim,--ce qui
exaspra Michel Strogoff, d'autant plus que les bateliers lui
donnrent d'inquitantes nouvelles de l'invasion tartare.

Voici ce qui se disait:

Quelques claireurs de Fofar-Khan auraient dj paru sur les deux
rives de l'Ichim infrieur, dans les contres mridionales du
gouvernement de Tobolsk. Omsk tait trs-menac. On parlait d'un
engagement qui avait eu lieu entre les troupes sibriennes et tartares
sur la frontire des grandes hordes kirghises,--engagement qui
n'avait pas t  l'avantage des Russes, trop faibles sur ce point. De
l, repliement de ces troupes, et, par suite, migration gnrale des
paysans de la province. On racontait d'horribles atrocits commises
par les envahisseurs, pillage, vol, incendie, meurtres. C'tait le
systme de la guerre  la tartare. On fuyait donc de tous cts
l'avant-garde de Fofar-Khan. Aussi, devant ce dpeuplement des bourgs
et des hameaux, la plus grande crainte de Michel Strogoff tait-elle
que les moyens de transport ne vinssent  lui manquer. Il avait donc
une hte extrme d'arriver  Omsk. Peut-tre, au sortir de cette
ville, pourrait-il prendre l'avance sur les dlateurs tartares qui
descendaient la valle de l'Irtyche, et retrouver la route libre
jusqu' Irkoutsk.

C'est  cet endroit mme, o le tarentass venait de franchir le
fleuve, que se termine ce qu'on appelle en langage militaire la
chane d'Ichim, chane de tours ou de fortins en bois, qui s'tend
depuis la frontire sud de la Sibrie sur un espace de quatre cents
verstes environ (427 kilomtres). Autrefois, ces fortins taient
occups par des dtachements de Cosaques, et ils protgeaient la
contre aussi bien contre les Kirghis que contre les Tartares. Mais,
abandonns, depuis que le gouvernement moscovite croyait ces hordes
rduites  une soumission absolue, ils ne pouvaient plus servir,
prcisment alors qu'ils auraient t si utiles. La plupart de ces
fortins venaient d'tre rduits en cendres, et quelques fumes que les
bateliers montrrent  Michel Strogoff, tourbillonnant au-dessus de
l'horizon mridional, tmoignaient de l'approche de l'avant-garde
tartare.

Ds que le bac eut dpos le tarentass et son attelage sur la rive
droite de l'Ichim, la route de la steppe fut reprise  toute vitesse.

Il tait sept heures du soir. Le temps tait trs-couvert. Aussi, 
plusieurs reprises, tomba-t-il une pluie d'orage, qui eut pour
rsultat d'abattre la poussire et de rendre les chemins meilleurs.

Michel Strogoff, depuis le relais d'Ichim, tait demeur taciturne.
Cependant il tait toujours attentif  prserver Nadia des fatigues de
cette course sans trve ni repos, mais la jeune fille ne se plaignait
pas. Elle et voulu donner des ailes aux chevaux du tarentass. Quelque
chose lui criait que son compagnon avait plus de hte encore
qu'elle-mme d'arriver  Irkoutsk, et combien de verstes les en
sparaient encore!

Il lui vint aussi  la pense que si Omsk tait envahie par les
Tartares, la mre de Michel Strogoff, qui habitait cette ville,
courrait des dangers dont son fils devait extrmement s'inquiter, et
que cela suffisait  expliquer son impatience d'arriver prs d'elle.

Nadia crut donc,  un certain moment, devoir lui parler de la vieille
Marfa, de l'isolement o elle pourrait se trouver au milieu de ces
graves vnements.

Tu n'as reu aucune nouvelle de ta mre depuis le dbut de
l'invasion? lui demanda-t-elle.

--Aucune, Nadia. La dernire lettre que ma mre m'a crite date dj
de deux mois, mais elle m'apportait de bonnes nouvelles. Marfa est une
femme nergique, une vaillante Sibrienne. Malgr son ge, elle a
conserv toute sa force morale. Elle sait souffrir.

--J'irai la voir, frre, dit Nadia vivement. Puisque tu me donnes ce
nom de soeur, je suis la fille de Marfa!

Et, comme Michel Strogoff ne rpondait pas: Peut-tre, ajouta-t-elle,
ta mre a-t-elle pu quitter Omsk?

--Cela est possible, Nadia, rpondit Michel Strogoff, et mme j'espre
qu'elle aura gagn Tobolsk. La vieille Marfa a la haine du Tartare.
Elle connat la steppe, elle n'a pas peur, et je souhaite qu'elle ait
pris son bton et redescendu les rives de l'Irtyche. Il n'y a pas un
endroit de la province qui ne soit connu d'elle. Combien de fois
a-t-elle parcouru tout le pays avec le vieux pre, et combien de fois,
moi-mme enfant, les ai-je suivis dans leurs courses  travers le
dsert sibrien! Oui, Nadia, j'espre que ma mre aura quitt Omsk!

--Et quand la verras-tu?

--Je la verrai... au retour.

--Cependant, si ta mre est  Omsk, tu prendras bien une heure pour
aller l'embrasser?

--Je n'irai pas l'embrasser!

--Tu ne la verras pas?

--Non, Nadia...! rpondit Michel Strogoff, dont la poitrine se
gonflait et qui comprenait qu'il ne pourrait continuer de rpondre aux
questions de la jeune fille.

--Tu dis: non! Ah! frre, pour quelles raisons, si ta mre est  Omsk,
peux-tu refuser de la voir?

--Pour quelles raisons, Nadia! Tu me demandes pour quelles raisons!
s'cria Michel Strogoff d'une voix si profondment altre que la
jeune fille en tressaillit. Mais pour les raisons qui m'ont fait
patient jusqu' la lchet avec le misrable dont...

Il ne put achever sa phrase.

Calme-toi, frre, dit Nadia de sa voix la plus douce. Je ne sais
qu'une chose, ou plutt je ne la sais pas, je la sens! C'est qu'un
sentiment domine maintenant toute ta conduite: celui d'un devoir plus
sacr, s'il en peut tre un, que celui qui lie le fils  la mre!

Nadia se tut, et, de ce moment, elle vita tout sujet de conversation
qui pt se rapporter  la situation particulire de Michel Strogoff.
Il y avait l quelque secret  respecter. Elle le respecta.

Le lendemain, 25 juillet,  trois heures du matin, le tarentass
arrivait au relais de poste de Tioukalinsk, aprs avoir franchi une
distance de cent vingt verstes depuis le passage de l'Ichim.

On relaya rapidement. Cependant, et pour la premire fois, l'iemschik
fit quelques difficults pour partir, affirmant que des dtachements
tartares battaient la steppe, et que voyageurs, chevaux et voitures
seraient de bonne prise pour ces pillards.

Michel Strogoff ne triompha du mauvais vouloir de l'iemschik qu' prix
d'argent, car, en cette circonstance comme en plusieurs autres, il ne
voulut pas faire usage de son podaroshna. Le dernier ukase, transmis
par le fil tlgraphique, tait connu dans les provinces sibriennes,
et un Russe, par cela mme qu'il tait spcialement dispens d'obir 
ses prescriptions, se ft certainement signal  l'attention
publique,--ce que le courrier du czar devait par-dessus tout viter.
Quant aux hsitations de l'iemschik, peut-tre le drle spculait-il
sur l'impatience du voyageur? Peut-tre aussi avait-il rellement
raison de craindre quelque mauvaise aventure?

Enfin, le tarentass partit, et fit si bien diligence qu' trois heures
du soir, quatre-vingts verstes plus loin, il atteignait Koulatsinsko.
Puis, une heure aprs, il se trouvait sur les bords de l'Irtyche. Omsk
n'tait plus qu' une vingtaine de verstes.

C'est un large fleuve que l'Irtyche, et l'une des principales artres
sibriennes qui roulent leurs eaux vers le nord de l'Asie. N sur les
monts Alta, il se dirige obliquement du sud-est au nord-ouest et va
se jeter dans l'Obi, aprs un parcours de prs de sept mille verstes.

A cette poque de l'anne, qui est celle de la crue des rivires de
tout le bassin sibrien, le niveau des eaux de l'Irtyche tait
excessivement lev. Par suite, le courant, violemment tabli, presque
torrentiel, rendait assez difficile le passage du fleuve. Un nageur,
si bon qu'il ft, n'aurait pu le franchir, et, mme au moyen d'un bac,
cette traverse de l'Irtyche n'tait pas sans offrir quelque danger.

Mais ces dangers, comme tous autres, ne pouvaient arrter, mme un
instant, Michel Strogoff et Nadia, dcids  les braver, quels qu'ils
fussent.

Cependant, Michel Strogoff proposa  sa jeune compagne d'oprer
d'abord lui-mme le passage du fleuve, en s'embarquant dans le bac
charg du tarentass et de l'attelage, car il craignait que le poids de
ce chargement ne rendit le bac moins sr. Aprs avoir dpos chevaux
et voiture sur l'autre rive, il reviendrait prendre Nadia.

Nadia refusa. C'et t un retard d'une heure, et elle ne voulait pas,
pour sa seule sret, tre la cause d'un retard.

L'embarquement se fit non sans peine, car les berges taient en partie
inondes, et le bac ne pouvait pas les accoster d'assez prs.

Toutefois, aprs une demi-heure d'efforts, le batelier eut install
dans le bac le tarentass et les trois chevaux. Michel Strogoff, Nadia
et l'iemschik s'y embarqurent alors, et l'on dborda.

Pendant les premires minutes, tout alla bien. Le courant de
l'Irtyche, bris en amont par une longue pointe de la rive, formait un
remous que le bac traversa facilement. Les deux bateliers poussaient
avec de longues gaffes qu'ils maniaient trs-adroitement; mais, 
mesure qu'ils gagnaient le large, le fond du lit du fleuve
s'abaissant, il ne leur resta bientt presque plus de bout pour y
appuyer leur paule. L'extrmit des gaffes ne dpassait pas d'un pied
la surface des eaux,--ce qui en rendait l'emploi pnible et
insuffisant.

Michel Strogoff et Nadia, assis  l'arrire du bac, et toujours ports
 craindre quelque retard, observaient avec une certaine inquitude la
manoeuvre des bateliers.

Attention! cria l'un d'eux  son camarade.

Ce cri tait motiv par la nouvelle direction que venait de prendre le
bac avec une extrme vitesse. Il subissait alors l'action directe du
courant et descendait rapidement le fleuve. Il s'agissait donc, en
employant utilement les gaffes, de le mettre en situation de biaiser
avec le fil des eaux. C'est pourquoi, en appuyant le bout de leurs
gaffes dans une suite d'entailles mnages au-dessous du plat-bord,
les bateliers parvinrent-ils  faire obliquer le bac, et il gagna peu
 peu vers la rive droite.

On pouvait certainement calculer qu'il l'atteindrait  cinq ou six
verstes en aval du point d'embarquement, mais il n'importait aprs
tout, si btes et gens dbarquaient sans accident.

Les deux bateliers, hommes vigoureux, stimuls en outre par la
promesse d'un haut page, ne doutaient pas d'ailleurs de mener  bien
cette difficile traverse de l'Irtyche.

Mais ils comptaient sans un incident qu'ils taient impuissants 
prvenir, et ni leur zle ni leur habilet n'auraient rien pu faire en
cette circonstance.

Le bac se trouvait engag dans le milieu du courant,  gale distance
environ des deux rives, et il descendait avec une vitesse de deux
verstes  l'heure, lorsque Michel Strogoff, se levant, regarda
attentivement en amont du fleuve.

Il aperut alors plusieurs barques que le courant emportait avec une
grande rapidit, car  l'action de l'eau se joignait celle des avirons
dont elles taient armes.

La figure de Michel Strogoff se contracta tout  coup, et une
exclamation lui chappa.

Qu'y a-t-il? demanda la jeune fille.

Mais avant que Michel Strogoff et eu le temps de lui rpondre, un des
bateliers s'criait avec l'accent de l'pouvante:

Les Tartares! les Tartares!

C'taient, en effet, des barques, charges de soldats, qui
descendaient rapidement l'Irtyche, et, avant quelques minutes, elles
devaient avoir atteint le bac, trop pesamment encombr pour fuir
devant elles.

Les bateliers, terrifis par cette apparition, poussrent des cris de
dsespoir et abandonnrent leurs gaffes.

Du courage, mes amis! s'cria Michel Strogoff, du courage! Cinquante
roubles pour vous si nous atteignons la rive droite avant l'arrive de
ces barques!

Les bateliers, ranims par ces paroles, reprirent la manoeuvre et
continurent  biaiser avec le courant, mais il fut bientt vident
qu'ils ne pourraient viter l'abordage des Tartares.

Ceux-ci passeraient-ils sans les inquiter? c'tait peu probable! On
devait tout craindre, au contraire, de ces pillards!

N'aie pas peur, Nadia, dit Michel Strogoff, mais sois prte  tout!

--Je suis prte, rpondit Nadia.

--Mme  te jeter dans le fleuve, quand je te le dirai?

--Quand tu me le diras.

--Aie confiance en moi, Nadia.

--J'ai confiance!

Les barques tartares n'taient plus qu' une distance de cent pieds.
Elles portaient un dtachement de soldats boukhariens, qui allaient
tenter une reconnaissance sur Omsk.

Le bac se trouvait encore  deux longueurs de la rive. Les bateliers
redoublrent d'efforts. Michel Strogoff se joignit  eux et saisit une
gaffe, qu'il manoeuvra avec une force surhumaine. S'il pouvait
dbarquer le tarentass et l'enlever au galop de l'attelage, il avait
quelques chances d'chapper  ces Tartares, qui n'taient pas monts.

Mais tant d'efforts devaient tre inutiles!

Saryn na kitchou! crirent les soldats de la premire barque.

Michel Strogoff reconnut ce cri de guerre des pirates tartares, auquel
on ne devait rpondre qu'en se couchant  plat ventre.

Et comme ni les bateliers ni lui n'obirent  cette injonction, une
violente dcharge eut lieu, et deux des chevaux furent atteints
mortellement.

En ce moment, un choc se produisit... Les barques avaient abord le
bac par le travers.

Viens, Nadia! s'cria Michel Strogoff, prt  se jeter par-dessus le
bord.

La jeune fille allait le suivre, quand Michel Strogoff, frapp d'un
coup de lance, fut prcipit dans le fleuve. Le courant l'entrana, sa
main s'agita un instant au-dessus des eaux, et il disparut.

Nadia avait pouss un cri, mais, avant qu'elle et le temps de se
jeter  la suite de Michel Strogoff, elle tait saisie, enleve, et
dpose dans une des barques.

Un instant aprs, les bateliers avaient t tus  coups de lance, et
le bac drivait  l'aventure, pendant que les Tartares continuaient 
descendre le cours de l'Irtyche.

CHAPITRE XIV

MRE ET FILS.

Omsk est la capitale officielle de la Sibrie occidentale. Ce n'est
pas la ville la plus importante du gouvernement de ce nom, puisque
Tomsk est plus peuple et plus considrable, mais c'est  Omsk que
rside le gouverneur gnral de cette premire moiti de la Russie
asiatique.

Omsk,  proprement parler, se compose de deux villes distinctes, l'une
qui est uniquement habite par les autorits et les fonctionnaires,
l'autre o demeurent plus spcialement les marchands sibriens, bien
qu'elle soit peu commerante cependant.

Cette ville compte environ douze  treize mille habitants. Elle est
dfendue par une enceinte flanque de bastions, mais ces
fortifications sont en terre, et elles ne pouvaient la protger que
trs-insuffisamment. Aussi les Tartares, qui le savaient bien,
tentrent-ils  cette poque de l'enlever de vive force, et ils y
russirent aprs quelques jours d'investissement.

La garnison d'Omsk, rduite  deux mille hommes, avait vaillamment
rsist. Mais, accable par les troupes de l'mir, repousse peu  peu
de la ville marchande, elle avait d se rfugier dans la ville haute.

C'est la que le gouverneur gnral, ses officiers, ses soldats
s'taient retranchs. Ils avaient fait du haut quartier d'Omsk une
sorte de citadelle, aprs en avoir crnel les maisons et les glises,
et, jusqu'alors, ils tenaient bon dans cette sorte de kreml improvis,
sans grand espoir d'tre secourus  temps. En effet, les troupes
tartares, qui descendaient le cours de l'Irtyche, recevaient chaque
jour de nouveaux renforts, et, circonstance plus grave, elles taient
alors diriges par un officier, tratre  son pays, mais homme de
grand mrite et d'une audace  toute preuve.

C'tait le colonel Ivan Ogareff.

Ivan Ogareff, terrible comme un de ces chefs tartares qu'il poussait
en avant, tait un militaire instruit. qui tait d'origine asiatique,
il aimait la ruse, il se plaisait  imaginer des embches, et ne
rpugnait  aucun moyen lorsqu'il voulait surprendre quelque secret ou
tendre quelque pige. Fourbe par nature, il avait volontiers recours
aux plus vils dguisements, se faisant mendiant  l'occasion,
excellant  prendre toutes les formes et toutes les allures. De plus,
il tait cruel, et il se ft fait bourreau au besoin. Fofar-Khan
avait en lui un lieutenant digne de le seconder dans cette guerre
sauvage.

Or, quand Michel Strogoff arriva sur les bords de l'Irtyche, Ivan
Ogareff tait dj matre d'Omsk, et il pressait d'autant plus le
sige du haut quartier de la ville, qu'il avait hte de rejoindre
Tomsk, o le gros de l'arme tartare venait de se concentrer.

Tomsk, en effet, avait t prise par Fofar-Khan depuis quelques
jours, et c'est de l que les envahisseurs, matres de la Sibrie
centrale, devaient marcher sur Irkoutsk.

Irkoutsk tait le vritable objectif d'Ivan Ogareff.

Le plan de ce tratre tait de se faire agrer du grand-duc sous un
faux nom, de capter sa confiance, et, l'heure venue, de livrer aux
Tartares la ville et le grand-duc lui-mme.

Avec une telle ville et un tel otage, toute la Sibrie asiatique
devait tomber aux mains des envahisseurs.

Or, on le suit, ce complot tait connu du czar, et c'tait pour le
djouer qu'avait t confie  Michel Strogoff l'importante missive
dont il tait porteur. De l aussi, les instructions les plus svres
qui avaient t donnes au jeune courrier, de passer incognito 
travers la contre envahie.

Cette mission, il l'avait fidlement excute jusqu'ici, mais,
maintenant, pourrait-il en poursuivre l'accomplissement?

Le coup qui avait frapp Michel Strogoff n'tait pas mortel. En
nageant de manire  viter d'tre vu, il avait atteint la rive
droite, o il tomba vanoui entre les roseaux.

Quand il revint  lui, il se trouva dans la cabane d'un moujik qui
l'avait recueilli et soign, et auquel il devait d'tre encore vivant.
Depuis combien de temps tait-il l'hte de ce brave Sibrien? il n'et
pu le dire. Mais, lorsqu'il rouvrit les yeux, il vit une bonne figure
barbue, penche sur lui, qui le regardait d'un oeil compatissant. Il
allait demander o il tait, lorsque le moujik, le prvenant, lui dit:

Ne parle pas, petit pre, ne parle pas! Tu es encore trop faible. Je
vais te dire o tu es et tout ce qui s'est pass depuis que je t'ai
rapport dans ma cabane.

Et le moujik raconta  Michel Strogoff les divers incidents de la
lutte dont il avait t tmoin, l'attaque du bac par les barques
tartares, le pillage du tarentass, le massacre des bateliers!...

Mais Michel Strogoff ne l'coutait plus, et, portant la main  son
vtement, il sentit la lettre impriale, toujours serre sur sa
poitrine.

Il respira, mais ce n'tait pas tout.

Une jeune fille m'accompagnait! dit-il.

--Ils ne l'ont pas tue! rpondit le moujik, allant au-devant de
l'inquitude qu'il lisait dans les yeux de son hte. Ils l'ont emmene
dans leur barque, et ils ont continu de descendre l'Irtyche! C'est
une prisonnire de plus  joindre  tant d'autres que l'on conduit 
Tomsk!

Michel Strogoff ne put rpondre. Il mit la main sur son coeur pour en
comprimer les battements.

Mais, malgr tant d'preuves, le sentiment du devoir dominait son me
tout entire.

O suis-je? demanda-t-il.

--Sur la rive droite de l'Irtyche, et seulement  cinq verstes d'Omsk,
rpondit le moujik.

--Quelle blessure ai-je donc reue, qui ait pu me foudroyer ainsi? Ce
n'est pas un coup de feu?

--Non, un coup de lance  la tte, cicatris maintenant, rpondit le
moujik. Aprs quelques jours de repos, petit pre, tu pourras
continuer ta route. Tu es tomb dans le fleuve, mais les Tartares ne
l'ont ni touch ni fouill, et ta bourse est toujours dans ta poche.

Michel Strogoff tendit la main au moujik. Puis, se redressant par un
subit effort:

Ami, dit-il, depuis combien de temps suis-je dans ta cabane?

--Depuis trois jours.

--Trois jours perdus!

--Trois jours pendant lesquels tu as t sans connaissance!

--As-tu un cheval  me vendre?

--Tu veux partir?

--A l'instant.

--Je n'ai ni cheval ni voiture, petit pre! O les Tartares ont pass,
il ne reste plus rien!

--Eh bien, j'irai a pied  Omsk chercher un cheval...

--Quelques heures de repos encore, et tu seras mieux en tat de
continuer ton voyage!

--Pas une heure!

--Viens donc! rpondit le moujik, comprenant qu'il n'y avait pas 
lutter contre la volont de son hte. Je te conduirai moi-mme,
ajouta-t-il. D'ailleurs, les Russes sont encore en grand nombre 
Omsk, et tu pourras peut-tre passer inaperu.

--Ami, rpondit Michel Strogoff, que le ciel te rcompense de tout ce
que tu as fait pour moi!

--Une rcompense! Les fous seuls en attendent sur la terre, rpondit
le moujik.

Michel Strogoff sortit de la cabane. Lorsqu'il voulut marcher, il fut
pris d'un blouissement tel que, sans le secours du moujik, il serait
tomb, mais le grand air le remit promptement. Il ressentit alors le
coup qui lui avait t port  la tte, et dont son bonnet de fourrure
avait heureusement amorti la violence. Avec l'nergie qu'on lui
connat, il n'tait pas homme  se laisser abattre pour si peu. Un
seul but se dressait devant ses yeux, c'tait cette lointaine Irkoutsk
qu'il lui fallait atteindre! Mais il lui fallait traverser Omsk sans
s'y arrter.

Dieu protge ma mre et Nadia! murmura-t-il. Je n'ai pas encore le
droit de penser  elles!

Michel Strogoff et le moujik arrivrent bientt au quartier marchand
de la ville basse, et, bien qu'elle ft occupe militairement, ils y
entrrent sans difficult. L'enceinte de terre avait t dtruite en
maint endroit, et c'taient autant de brches par lesquelles
pntraient ces maraudeurs qui suivaient les armes de Fofar-Khan.

A l'intrieur d'Omsk, dans les rues, sur les places, fourmillaient les
soldats tartares, mais on pouvait remarquer qu'une main de fer leur
imposait une discipline  laquelle ils taient peu accoutums. En
effet, ils ne marchaient point isolment, mais par groupes arms, en
mesure de se dfendre contre toute agression.

Sur la grande place, transforme en camp que gardaient de nombreuses
sentinelles, deux mille Tartares bivouaquaient en bon ordre, Les
chevaux, attachs  des piquets, mais toujours harnachs, taient
prts  partir au premier ordre. Omsk ne pouvait tre qu'une halte
provisoire pour cette cavalerie tartare, qui devait lui prfrer les
riches plaines de la Sibrie orientale, l o les villes sont plus
opulentes, les campagnes plus fertiles, et, par consquent, le pillage
plus fructueux.

Au-dessus de la ville marchande s'tageait le haut quartier, qu'Ivan
Ogareff, malgr plusieurs assauts vigoureusement donns, mais
bravement repousss, n'avait encore pu rduire. Sur ses murailles
crneles flottait le drapeau national aux couleurs de la Russie.

Ce ne fut pas sans un lgitime orgueil que Michel Strogoff et son
guide le salurent de leurs voeux.

Michel Strogoff connaissait parfaitement la ville d'Omsk, et, tout en
suivant son guide, il vita les rues trop frquentes. Ce n'tait pas
qu'il pt craindre d'tre reconnu. Dans cette ville, sa vieille mre
aurait seule pu l'appeler de son vrai nom, mais il avait jur de ne
pas la voir, et il ne la verrait pas. D'ailleurs,--il le souhaitait de
tout coeur,--peut-tre avait-elle fui dans quelque portion tranquille
de la steppe.

Le moujik, trs-heureusement, connaissait un matre de poste qui, en
le payant bien, ne refuserait pas, suivant lui, soit de louer, soit de
vendre voiture ou chevaux. Resterait la difficult de quitter la
ville, mais les brches, pratiques  l'enceinte, devaient faciliter
la sortie de Michel Strogoff.

Le moujik conduisait donc son hte directement au relais, lorsque,
dans une rue troite, Michel Strogoff s'arrta soudain et se rejeta
derrire un pan de mur.

Qu'as-tu? lui demanda vivement le moujik, trs-tonn de ce brusque
mouvement.

--Silence, se hta de rpondre Michel Strogoff, en mettant un doigt
sur ses lvres.

En ce moment, un dtachement de Tartares dbouchait de la place
principale et prenait la rue que Michel Strogoff et son compagnon
venaient de suivre pendant quelques instants.

En tte du dtachement, compos d'une vingtaine de cavaliers, marchait
un officier vtu d'un uniforme trs-simple. Bien que ses regards se
portassent rapidement de ct et d'autre, il ne pouvait avoir vu
Michel Strogoff, qui avait prcipitamment opr sa retraite.

Le dtachement allait au grand trot dans cette rue troite. Ni
l'officier, ni son escorte ne prenaient garde aux habitants. Ces
malheureux avaient  peine le temps de se ranger  leur passage. Aussi
y eut-il quelques cris  demi touffs, auxquels rpondirent
immdiatement des coups de lance, et la rue fut dgage en un instant.

Quand l'escorte eut disparu:

Quel est cet officier? demanda Michel Strogoff en se retournant vers
le moujik.

Et, pendant qu'il faisait cette question, son visage tait ple comme
celui d'un mort.

C'est Ivan Ogareff, rpondit le Sibrien, mais d'une voix basse qui
respirait la haine.

--Lui! s'cria Michel Strogoff, auquel ce mot chappa avec un accent
de rage qu'il ne put matriser.

Il venait de reconnatre dans cet officier le voyageur qui l'avait
frapp au relais d'Ichim!

Et, ft-ce une illumination de son esprit, ce voyageur, bien qu'il
n'et fait que l'entrevoir, lui rappela en mme temps le vieux
tsigane, dont il avait surpris les paroles au march de
Nijni-Novgorod.

Michel Strogoff ne se trompait pas. Ces deux hommes n'en faisaient
qu'un. C'tait sous le vtement d'un tsigane, ml  la troupe de
Sangarre, qu'Ivan Ogareff avait pu quitter la province de
Nijni-Novgorod, o il tait all chercher, parmi les trangers si
nombreux que la foire avait amens de l'Asie centrale, les affids
qu'il voulait associer  l'accomplissement de son oeuvre maudite.
Sangarre et ses tsiganes, vritables espions  sa solde, lui taient
absolument dvous. C'tait lui qui, pendant la nuit, sur le champ de
foire, avait prononc cette phrase singulire dont Michel Strogoff
pouvait maintenant comprendre le sens, c'tait lui qui voyageait 
bord du Caucase avec toute la bande bohmienne, c'tait lui qui, par
cette autre route de Kazan  Ichim  travers l'Oural, avait gagn
Omsk, o maintenant il commandait en matre.

Il y avait  peine trois jours qu'Ivan Ogareff tait arriv  Omsk,
et, sans leur funeste rencontre  Ichim, sans l'vnement qui venait
de le retenir trois jours sur les bords de l'Irtyche, Michel Strogoff
l'et videmment devanc sur la route d'Irkoutsk!

Et qui sait combien de malheurs eussent t vits dans l'avenir!

En tout cas, et plus que jamais, Michel Strogoff devait fuir Ivan
Ogareff et faire en sorte de ne point en tre vu. Lorsque le moment
serait venu de se rencontrer avec lui face  face, il saurait le
retrouver,--fut-il matre de la Sibrie toute entire!

Le moujik et lui reprirent donc leur course  travers la ville, et ils
arrivrent  la maison de poste. Quitter Omsk par une des brches de
l'enceinte ne serait pas difficile, la nuit venue. Quant  racheter
une voiture pour remplacer le tarentass, ce fut impossible. Il n'y en
avait ni  louer ni  vendre. Mais quel besoin Michel Strogoff
avait-il d'une voiture maintenant? N'tait-il pas seul, hlas! 
voyager? Un cheval devait lui suffire, et, trs-heureusement, ce
cheval, il put se le procurer. C'tait un animal de fond, apte 
supporter de longues fatigues, et dont Michel Strogoff, habile
cavalier, pourrait tirer un bon parti.

Le cheval fut pay un haut prix, et, quelques minutes plus tard, il
tait prt  partir.

Il tait alors quatre heures du soir.

Michel Strogoff, oblig d'attendre la nuit pour franchir l'enceinte,
mais ne voulant pas se montrer dans les rues d'Omsk, resta dans la
maison de poste, et, l, il se fit servir quelque nourriture.

Il y avait grande affluence dans la salle commune. Ainsi que cela se
passait dans les gares russes, les habitants, trs-anxieux, venaient y
chercher des nouvelles. On parlait de l'arrive prochaine d'un corps
de troupes moscovites, non pas  Omsk, mais  Tomsk,--corps destin 
reprendre cette ville sur les Tartares de Fofar-Khan.

Michel Strogoff prtait une oreille attentive  tout ce qui se disait,
mais il ne se mlait point aux conversations.

Tout  coup, un cri le fit tressaillir, un cri qui le pntra jusqu'au
fond de l'me, et ces deux mots furent pour ainsi dire jets  son
oreille:

Mon fils!

Sa mre, la vieille Marfa, tait devant lui! Elle lui souriait, toute
tremblante! Elle lui tendait les bras!...

Michel Strogoff se leva. Il allait s'lancer...

La pense du devoir, le danger srieux qu'il y avait pour sa mre et
pour lui dans cette regrettable rencontre, l'arrtrent soudain, et
tel fut son empire sur lui-mme, que pas un muscle de sa figure ne
remua.

Vingt personnes taient runies dans la salle commune. Parmi elles, il
y avait peut-tre des espions, et ne savait-on pas dans la ville que
le fils de Maria Strogoff appartenait au corps des courriers du czar?

Michel Strogoff ne bougea pas.

Michel! s'cria sa mre.

--Qui tes-vous, ma brave dame? demanda Michel Strogoff, balbutiant
ces mots plutt qu'il ne les pronona.

--Qui je suis? tu le demandes! Mon enfant, est-ce que tu ne reconnais
plus ta mre?

--Vous vous trompez!... rpondit froidement Michel Strogoff. Une
ressemblance vous abuse...

La vieille Marfa alla droit  lui, et l, les yeux dans les yeux:

Tu n'es pas le fils de Pierre et de Marfa Strogoff? dit-elle.

Michel Strogoff aurait donn sa vie pour pouvoir serrer librement sa
mre dans ses bras!... mais s'il cdait, c'en tait fait de lui,
d'elle, de sa mission, de son serment!... Se dominant tout entier, il
ferma les yeux pour ne pas voir les inexprimables angoisses qui
contractaient le visage vnr de sa mre, il retira ses mains pour ne
pas treindre les mains frmissantes qui le cherchaient.

Je ne sais, en vrit, ce que vous voulez dire, ma bonne femme,
rpondit-il en reculant de quelques pas.

--Michel! cria encore la vieille mre.

--Je ne me nomme pas Michel! Je n'ai jamais t votre fils! Je suis
Nicolas Korpanoff, marchand  Irkoutsk!...

Et, brusquement, il quitta la salle commune, pendant que ces mots
retentissaient une dernire fois: Mon fils! mon fils!

Michel Strogoff,  bout d'efforts, tait parti. Il ne vit pas sa
vieille mre, qui tait retombe presque inanime sur un banc. Mais,
au moment o le matre de poste se prcipitait pour la secourir, la
vieille femme se releva. Une rvlation subite s'tait faite dans son
esprit. Elle, renie par son fils! ce n'tait pas possible! Quant 
s'tre trompe et  prendre un autre pour lui, impossible galement.
C'tait bien son fils qu'elle venait de voir, et, s'il ne l'avait pas
reconnue, c'est qu'il ne voulait pas, c'est qu'il ne devait pas la
reconnatre, c'est qu'il avait des raisons terribles pour en agir
ainsi! Et alors, refoulant en elle ses sentiments de mre, elle n'eut
plus qu'une pense: L'aurai-je perdu sans le vouloir?

Je suis folle! dit-elle  ceux qui l'interrogeaient. Mes yeux m'ont
trompe! Ce jeune homme n'est pas mon enfant! Il n'avait pas sa voix!
N'y pensons plus! Je finirais par le voir partout.

Moins de dix minutes aprs, un officier tartare se prsentait  la
maison de poste.

Marfa Strogoff? demanda-t-il.

--C'est moi, rpondit la vieille femme d'un ton si calme et le visage
si tranquille, que les tmoins de la rencontre qui venait de se
produire ne l'auraient pas reconnue.

--Viens, dit l'officier.

Marfa Strogoff, d'un pas assur, suivit l'officier tartare et quitta
la maison de poste.

Quelques instants aprs, Marfa Strogoff se trouvait au bivouac de la
grande place, en prsence d'Ivan Ogareff, auquel tous les dtails de
cette scne avaient t rapports immdiatement.

Ivan Ogareff, souponnant la vrit, avait voulu interroger lui-mme
la vieille Sibrienne.

Ton nom? demanda-t-il d'un ton rude.

--Marfa Strogoff.

--Tu as un fils?

--Oui.

--Il est courrier du czar?

--Oui.

--O est-il?

--A Moscou.

--Tu es sans nouvelles de lui?

--Sans nouvelles.

--Depuis combien de temps?

--Depuis deux mois.

--Quel est donc ce jeune homme que tu appelais ton fils, il y a
quelques instants, au relais de poste?

--Un jeune Sibrien que j'ai pris pour lui, rpondit Marfa Strogoff.
C'est le dixime en qui je crois retrouver mon fils depuis que la
ville est pleine d'trangers! Je crois le voir partout!

--Ainsi ce jeune homme n'tait pas Michel Strogoff?

--Ce n'tait pas Michel Strogoff.

--Sais-tu, vieille femme, que je puis te faire torturer jusqu' ce que
tu avoues la vrit?

--J'ai dit la vrit, et la torture ne me fera rien changer  mes
paroles.

--Ce Sibrien n'tait pas Michel Strogoff? demanda une seconde fois
Ivan Ogareff.

--Non! Ce n'tait pas lui, rpondit une seconde fois Marfa Strogoff.
Croyez-vous que pour rien au monde je renierais un fils comme celui
que Dieu m'a donn?

Ivan Ogareff regarda d'un oeil mchant la vieille femme qui le bravait
en face. Il ne doutait pas qu'elle n'et reconnu son fils dans ce
jeune Sibrien. Or, si ce fils avait d'abord reni sa mre, et si sa
mre le reniait  son tour, ce ne pouvait tre que par un motif des
plus graves.

Donc, pour Ivan Ogareff, il n'tait plus douteux que le prtendu
Nicolas Korpanoff ne ft Michel Strogoff, courrier du czar, se cachant
sous un faux nom, et charg de quelque mission qu'il et t capital
pour lui de connatre. Aussi donna-t-il immdiatement ordre de se
mettre  sa poursuite. Puis:

Que cette femme soit dirige sur Tomsk, dit-il en se retournant vers
Marfa Strogoff.

Et, pendant que les soldats l'entranaient avec brutalit, il ajouta
entre ses dents:

Quand le moment sera venu, je saurai bien la faire parler, cette
vieille sorcire!

CHAPITRE XV

LES MARAIS DE LA BARABA.

Il tait heureux que Michel Strogoff et si brusquement quitt le
relais. Les ordres d'Ivan Ogareff avaient t aussitt transmis 
toutes les issues de la ville, et son signalement envoy  tous les
chefs de poste, afin qu'il ne pt sortir d'Omsk. Mais,  ce moment, il
avait dj franchi une des brches de l'enceinte, son cheval courait
la steppe, et, n'ayant pas t immdiatement poursuivi, il devait
russir  s'chapper.

C'tait le 29 juillet,  huit heures du soir, que Michel Strogoff
avait quitt Omsk. Cette ville se trouve  peu prs  mi-route de
Moscou a Irkoutsk, o il lui fallait arriver sous dix jours, s'il
voulait devancer les colonnes tartares. videmment, le dplorable
hasard qui l'avait mis en prsence de sa mre avait trahi son
incognito. Ivan Ogareff ne pouvait plus ignorer qu'un courrier du czar
venait de passer  Omsk, se dirigeant sur Irkoutsk. Les dpches que
portait ce courrier devaient avoir une importance extrme. Michel
Strogoff savait donc que l'on ferait tout pour s'emparer de lui.

Mais ce qu'il ne savait pas, ce qu'il ne pouvait savoir, c'est que
Marfa Strogoff tait aux mains d'Ivan Ogareff, et qu'elle allait
payer, de sa vie peut-tre, le mouvement qu'elle n'avait pu retenir en
se trouvant soudain en prsence de son fils! Et il tait heureux qu'il
l'ignort! Et-il pu rsister  cette nouvelle preuve!

Michel Strogoff pressait donc son cheval, lui communiquant toute
l'impatience fivreuse qui le dvorait, ne lui demandant qu'une chose,
c'tait de le porter rapidement jusqu' un nouveau relais, o il pt
l'changer contre un attelage plus rapide.

A minuit, il avait franchi soixante-dix verstes et s'arrtait  la
station de Koulikovo. Mais l, ainsi qu'il le craignait, il ne trouva
ni chevaux, ni voitures. Quelques dtachements tartares avaient
dpass la grande route de la steppe. Tout avait t vol ou
rquisitionn, soit dans les villages, soit dans les maisons de poste.
C'est  peine si Michel Strogoff put obtenir quelque nourriture pour
son cheval et pour lui.

Il lui importait donc de le mnager, ce cheval, car il ne savait plus
quand et comment il pourrait le remplacer. Cependant, voulant mettre
le plus grand espace possible entre lui et les cavaliers qu'Ivan
Ogareff devait avoir lancs  sa poursuite, il rsolut de pousser plus
avant. Aprs une heure de repos, il reprit donc sa course  travers la
steppe.

Jusqu'alors les circonstances atmosphriques avaient heureusement
favoris le voyage du courrier du czar. La temprature tait
supportable. La nuit, trs-courte  cette poque, mais claire de
cette demi-clart de la lune qui se tamise a travers les nuages,
rendait la route praticable. Michel Strogoff allait, d'ailleurs, en
homme sr de son chemin, sans un doute, sans une hsitation. Malgr
les penses douloureuses qui l'obsdaient, il avait conserv une
extrme lucidit d'esprit et marchait  son but, comme si ce but et
t visible  l'horizon. Lorsqu'il s'arrtait un instant,  quelque
tournant de la route, c'tait pour laisser reprendre haleine  son
cheval Alors, il mettait pied  terre, pour le soulager un instant,
puis il posait son oreille sur le sol et coutait si quelque bruit de
galop ne se propageait pas  la surface de la steppe. Quand il n'avait
peru aucun son suspect, il reprenait sa marche en avant.

Ah! si toute cette contre sibrienne et t envahie par la nuit
polaire, cette nuit permanente de plusieurs mois! Il en tait  le
dsirer, pour la franchir plus srement.

Le 30 juillet,  neuf heures du matin, Michel Strogoff dpassait la
station de Touroumoff et se jetait dans la contre marcageuse de la
Baraba.

La, sur un espace de trois cents verstes, les difficults naturelles
pouvaient tre extrmement grandes. Il le savait, mais il savait aussi
qu'il les surmonterait quand mme.

Ces vastes marais de la Baraba, compris du nord au sud entre le
soixantime et le cinquante-deuxime parallle, servent de rservoir 
toutes les eaux pluviales qui ne trouvent d'coulement ni vers l'Obi,
ni vers l'Irtyche. Le sol de cette vaste dpression est entirement
argileux, par consquent impermable, de telle sorte que les eaux y
sjournent et en font une rgion trs-difficile  traverser pendant la
saison chaude.

L, cependant, passe la route d'Irkoutsk, et c'est au milieu de mares,
d'tangs, de lacs, de marais dont le soleil provoque les exhalaisons
malsaines, qu'elle se dveloppe, pour la plus grande fatigue et
souvent pour le plus grand danger du voyageur.

En hiver, lorsque le froid a solidifi tout ce qui est liquide,
lorsque la neige a nivel le sol et condens les miasmes, les
traneaux peuvent facilement et impunment glisser sur la crote
durcie de la Baraba. Les chasseurs frquentent assidment alors la
giboyeuse contre,  la poursuite des martres, des zibelines et de ces
prcieux renards dont la fourrure est si recherche. Mais, pendant
l't, le marais redevient fangeux, pestilentiel, impraticable mme,
lorsque le niveau des eaux est trop lev.

Michel Strogoff lana son cheval au milieu d'une prairie tourbeuse,
que ne revtait plus ce gazon demi-ras de la steppe, dont les immenses
troupeaux sibriens se nourrissent exclusivement. Ce n'tait plus la
prairie sans limites, mais une sorte d'immense taillis de vgtaux
arborescents.

Le gazon s'levait alors  cinq ou six pieds de hauteur. L'herbe avait
fait place aux plantes marcageuses, auxquelles l'humidit, aide de
la chaleur estivale, donnait des proportions gigantesques. C'taient
principalement des joncs et des butomes, qui formaient un rseau
inextricable, un impntrable treillis, parsem de mille fleurs,
remarquables par la vivacit de leurs couleurs, entre lesquelles
brillaient des lis et des iris, dont les parfums se mlaient aux bues
chaudes qui s'vaporaient du sol.

Michel Strogoff, galopant entre ces taillis de joncs, n'tait plus
visible des marais qui bordaient la route. Les grandes herbes
montaient plus haut que lui, et son passage n'tait marqu que par le
vol d'innombrables oiseaux aquatiques, qui se levaient sur la lisire
du chemin et s'parpillaient par groupes criards dans les profondeurs
du ciel.

Cependant, la route tait nettement trace. Ici, elle s'allongeait
directement entre l'pais fourr des plantes marcageuses; l, elle
contournait les rives sinueuses de vastes tangs, dont quelques-uns,
mesurant plusieurs verstes de longueur et de largeur, ont mrit le
nom de lacs. En d'autres endroits, il n'avait pas t possible
d'viter les eaux stagnantes que le chemin traversait, non sur des
ponts, mais sur des plates-formes branlantes, ballastes d'paisses
couches d'argile, et dont les madriers tremblaient comme une planche
trop faible jete au-dessus d'un abme. Quelques-unes de ces
plates-formes se prolongeaient sur un espace de deux  trois cents
pieds, et plus d'une fois, les voyageurs, ou tout au moins les
voyageuses des tarentass, y ont prouv un malaise analogue au mal de
mer.

Michel Strogoff, lui, que le sol ft solide ou qu'il flcht sous ses
pieds, courait toujours sans s'arrter, sautant les crevasses qui
s'ouvraient entre les madriers pourris; mais, si vite qu'ils
allassent, le cheval et le cavalier ne purent chapper aux piqres de
ces insectes diptres, qui infestent ce pays marcageux.

Les voyageurs obligs de traverser la Baraba, pendant l't, ont le
soin de se munir de masques de crins, auxquels se rattache une cotte
de mailles on fil de fer trs-tnu, qui leur couvre les paules.
Malgr ces prcautions, il en est peu qui ne ressortent de ces marais
sans avoir la figure, le cou, les mains cribls de points rouges.
L'atmosphre semble y tre hrisse de fines aiguilles, et on serait
fond  croire qu'une armure de chevalier ne suffirait pas  protger
contre le dard de ces diptres. C'est l une funeste rgion, que
l'homme dispute chrement aux tipules, aux cousins, aux maringouins,
aux taons, et mme  des milliards d'insectes microscopiques, qui ne
sont pas visibles  l'oeil nu; mais, si on ne les voit pas, on les
sent  leurs intolrables piqres, auxquelles les chasseurs sibriens
les plus endurcis n'ont jamais pu se faire.

Le cheval de Michel Strogoff, taonn par ces venimeux diptres,
bondissait comme si les molettes de mille perons lui fussent entres
dans le flanc. Pris d'une rage folle, il s'emportait, il s'emballait,
il franchissait verste sur verste, avec la vitesse d'un express, se
battant les flancs de sa queue, cherchant dans la rapidit de sa
course un adoucissement  son supplice.

Il fallait tre un aussi bon cavalier que Michel Strogoff pour ne pas
tre dsaronn par les ractions de son cheval, ses arrts brusques,
les sauts qu'il faisait pour chapper  l'aiguillon des diptres.
Devenu insensible, pour ainsi dire,  la douleur physique, comme s'il
et t sous l'influence d'une anesthsie permanente, ne vivant plus
que par le dsir d'arriver  son but, cote que cote, il ne voyait
qu'une chose dans cette course insense, c'est que la route fuyait
rapidement derrire lui.

Qui croirait que cette contre de la Baraba, si malsaine pendant les
chaleurs, pt donner asile  une population quelconque?

Cela tait, cependant. Quelques hameaux sibriens apparaissaient de
loin en loin entre les joncs gigantesques. Hommes, femmes, enfants,
vieillards, revtus de peaux de btes, la figure recouverte de vessies
enduites de poix, faisaient patre de maigres troupeaux de moutons;
mais, pour prserver ces animaux de l'atteinte des insectes, ils les
tenaient sous le vent de foyers de bois vert, qu'ils alimentaient nuit
et jour, et dont l'acre fume se propageait lentement au-dessus de
l'immense marcage.

Lorsque Michel Strogoff sentait que son cheval, rompu de fatigue,
tait sur le point de s'abattre, il s'arrtait  l'un de ces
misrables hameaux, et l, oublieux de ses propres fatigues, il
frottait lui-mme les piqres du pauvre animal avec de la graisse
chaude, selon la coutume sibrienne; puis, il lui donnait une bonne
ration de fourrage, et ce n'tait qu'aprs l'avoir bien pans, bien
pourvu, qu'il songeait  lui-mme, qu'il rparait ses forces, en
mangeant quelque morceau de pain et de viande, en buvant quelque verre
de kwass. Une heure aprs, deux heures au plus, il reprenait  toute
vitesse l'interminable route d'Irkoutsk.

Quatre-vingt-dix verstes furent ainsi franchies depuis Touroumoff, et
le 30 juillet,  quatre heures du soir, Michel Strogoff, insensible 
toute fatigue, arrivait  Elamsk.

L, il fallut donner une nuit de repos  son cheval. Le courageux
animal n'et pu continuer plus longtemps ce voyage.

 Elamsk, pas plus qu'ailleurs, il n'existait aucun moyen de
transport. Pour les mmes raisons qu'aux bourgades prcdentes,
voitures ou chevaux, tout manquait.

Elamsk, petite ville que les Tartares n'avaient pas encore visite,
tait presque entirement dpeuple, car elle pouvait tre facilement
envahie par le sud, et difficilement secourue par le nord. Aussi,
relais de poste, bureaux de police, htel du gouvernement, taient-ils
abandonns par ordre suprieur, et, d'une part les fonctionnaires, de
l'autre les habitants en mesure d'migrer, s'taient-ils retirs 
Kamsk, au centre de la Baraba.

Michel Strogoff dut donc se rsigner  passer la nuit  Elamsk, pour
permettre  son cheval de se reposer pendant douze heures. Il se
rappelait les recommandations qui lui avaient t faites  Moscou:
traverser la Sibrie incognito, arriver quand mme  Irkoutsk, mais,
dans une certaine mesure, ne pas sacrifier la russite  la rapidit
du voyage, et, par consquent, il devait mnager l'unique moyen de
transport qui lui restt.

Le lendemain, Michel Strogoff quittait Elamsk au moment o l'on
signalait les premiers claireurs tartares,  dix verstes en arrire,
sur la route de la Baraba, et il s'lanait de nouveau  travers la
marcageuse contre. La route tait plane, ce qui la rendait plus
facile, mais trs-sinueuse, ce qui l'allongeait. Impossible,
d'ailleurs, de la quitter pour courir en droite ligne  travers cet
infranchissable rseau des tangs et des mares.

Le surlendemain, 1er aot, cent vingt verstes plus loin,  midi,
Michel Strogoff arrivait au bourg de Spasko, et,  deux heures, il
faisait halte  celui de Pokrowsko.

Son cheval, surmen depuis son dpart d'Elamsk, n'aurait pas pu faire
un pas de plus.

L, Michel Strogoff dut perdre encore, pour un repos forc, la fin de
cette journe et la nuit tout entire; mais, reparti le lendemain
matin, toujours courant  travers le sol  demi inond, le 2 aot, 
quatre heures du soir, aprs une tape de soixante-quinze verstes, il
atteignit Kamsk.

Le pays avait chang. Cette petite bourgade de Kamsk est comme une
le, habitable et saine, situe au milieu de l'inhabitable contre.
Elle occupe le centre mme de la Baraba. L, grce aux assainissements
obtenus par la canalisation du Tom, affluent de l'Irtyche qui passe 
Kamsk, les marcages pestilentiels se sont transforms en pturages de
la plus grande richesse. Cependant, ces amliorations n'ont pas encore
tout  fait triomph des fivres qui, pendant l'automne, rendent
dangereux le sjour de cette ville. Mais c'est encore l que les
indignes de la Baraba cherchent un refuge, lorsque les miasmes
paludens les chassent des autres parties de la province.

L'migration provoque par l'invasion tartare n'avait pas encore
dpeupl la petite ville de Kamsk. Ses habitants se croyaient
probablement en sret au centre de la Baraba, ou, du moins, ils
pensaient avoir le temps de fuir, s'ils taient directement menacs.

Michel Strogoff, quelque dsir qu'il en et, ne pu donc apprendre
aucune nouvelle en cet endroit. C'est  lui, plutt, que le gouverneur
se ft adress, s'il et connu la vritable qualit du prtendu
marchand d'Irkoutsk. Kamsk, en effet, par sa situation mme, semblait
tre en dehors du monde sibrien et des graves vnements qui le
troublaient.

D'ailleurs, Michel Strogoff ne se montra que peu ou pas. tre inaperu
ne lui suffisait plus, il et voulu tre invisible. L'exprience du
pass le rendait de plus en plus circonspect pour le prsent et
l'avenir. Aussi se tint-il  l'cart et, peu soucieux de courir les
rues de la bourgade, ne voulut-il mme pas quitter l'auberge dans
laquelle il tait descendu.

Michel Strogoff aurait pu trouver une voiture  Kamsk et remplacer par
un vhicule plus commode le cheval qui le portait depuis Omsk. Mais,
aprs mre rflexion, il craignit que l'achat d'un tarentass n'attirt
l'attention sur lui, et, tant qu'il n'aurait pas dpass la ligne
maintenant occupe par les Tartares, ligne qui coupait la Sibrie 
peu prs suivant la valle de l'Irtyche, il ne voulait pas risquer de
donner prise aux soupons.

D'ailleurs, pour achever la difficile traverse de la Baraba, pour
fuir  travers le marcage, au cas o quelque danger l'et menac trop
directement, pour distancer des cavaliers lancs  sa poursuite, pour
se jeter, s'il le fallait, mme au plus pais du fourr des joncs, un
cheval valait videmment mieux qu'une voiture. Plus tard, au del de
Tomsk, ou mme de Krasnoiarsk, dans quelque centre important de la
Sibrie occidentale, Michel Strogoff verrait ce qu'il conviendrait de
faire.

Quant  son cheval, il n'eut mme pas la pense de l'changer contre
un autre. Il tait fait  ce vaillant animal. Il savait ce qu'il en
pouvait tirer. En l'achetant  Omsk, il avait eu la main heureuse, et,
en l'amenant chez ce matre de poste, c'tait un grand service que lui
avait rendu le gnreux moujik. D'ailleurs, si Michel Strogoff s'tait
dj attach  son cheval, celui-ci semblait se faire peu  peu aux
fatigues d'un tel voyage, et,  la condition de lui rserver quelques
heures de repos, son cavalier pouvait esprer qu'il irait jusqu'au
del des provinces envahies.

Donc, pendant la soire et pendant la nuit du 2 au 3 aot, Michel
Strogoff resta confin dans son auberge,  l'entre de la ville,
auberge peu frquente et  l'abri des importuns ou des curieux.

Bris par la fatigue, il se coucha, aprs avoir veill  ce que son
cheval ne manqut de rien; mais il ne put dormir que d'un sommeil
intermittent. Trop de souvenirs, trop d'inquitudes l'assaillaient 
la fois. L'image de sa vieille mre, celle de sa jeune et intrpide
compagne, laisses derrire lui, sans protection, passaient
alternativement devant son esprit et s'y confondaient souvent dans une
mme pense.

Puis, il revenait  la mission qu'il avait jur de remplir. Ce qu'il
voyait depuis son dpart de Moscou lui en montrait de plus en plus
l'importance. Le mouvement tait extrmement grave, et la complicit
d'Ogareff le rendait plus redoutable encore. Et, quand ses regards
tombaient sur la lettre revtue du cachet imprial,--cette lettre, qui
sans doute contenait le remde  tant de maux, le salut de tout ce
pays dchir par la guerre,--Michel Strogoff sentait en lui comme un
dsir farouche de s'lancer  travers la steppe, de franchir  vol
d'oiseau la distance qui le sparait d'Irkoutsk, d'tre aigle pour
s'lever au-dessus des obstacles, d'tre ouragan pour passer  travers
les airs avec une rapidit de cent verstes  l'heure, d'arriver enfin
en face du grand-duc et de lui crier: Altesse, de la part de Sa
Majest le czar!

Le lendemain matin,  six heures, Michel Strogoff repartit avec
l'intention de faire dans cette journe les quatre-vingts verstes (85
kilomtres) qui sparent Kamsk du hameau d'Oubinsk. Au del d'un rayon
de vingt verstes, il retrouva la marcageuse Baraba, qu'aucune
drivation n'asschait plus, et dont le sol tait souvent noy sous un
pied d'eau. La route tait alors difficile a reconnatre, mais, grce
 son extrme prudence, cette traverse ne fut marque par aucun
accident.

Michel Strogoff, arriv  Oubinsk, laissa son cheval reposer pendant
toute la nuit, car il voulait, dans la journe suivante, enlever sans
dbrider les cent verstes qui se dveloppent entre Oubinsk et
Ikoulsko. Il partit donc ds l'aube, mais, malheureusement, dans
cette partie, le sol de la Baraba fut de plus en plus dtestable.

En effet, entre Oubinsk et Kamakova, les pluies, trs-abondantes
quelques semaines auparavant, s'taient conserves dans cette troite
dpression comme dans une impermable cuvette. Il n'y avait mme plus
solution de continuit  cet interminable rseau des mares, des tangs
et des lacs. L'un de ces lacs,--assez considrable pour avoir mrit
d'tre admis  la nomenclature gographique,--ce Tchang, chinois par
son nom, dut tre ctoy sur une largeur de plus de vingt verstes et
au prix de difficults extrmes. De l quelques retards que toute
l'impatience de Michel Strogoff ne pouvait empcher. Il avait
d'ailleurs t bien avis on ne prenant pas une voiture  Kamsk, car
son cheval passa l o aucun vhicule n'aurait pu passer.

Le soir,  neuf heures, Michel Strogoff, arriv a Ikoulsko, s'y
arrta pendant toute la nuit. Dans ce bourg perdu de la Baraba, les
nouvelles de la guerre faisaient absolument dfaut. Par sa nature
mme, cette portion de la province, place dans la fourche que
formaient les deux colonnes tartares en se bifurquant l'une sur Omsk,
l'autre sur Tomsk, avait chapp jusqu'ici aux horreurs de l'invasion.

Mais les difficults naturelles allaient enfin s'amoindrir, car, s'il
n'prouvait aucun retard, Michel Strogoff devait, ds le lendemain,
avoir quitt la Baraba. Il retrouverait alors une route praticable,
lors-qu'il aurait franchi les cent vingt-cinq verstes (133 kilomtres)
qui le sparaient encore de Kolyvan.

Arriv  ce bourg important, il ne serait plus qu' une gale distance
de Tomsk. Il prendrait alors conseil des circonstances, et,
trs-probablement, il se dciderait  tourner cette ville, que
Fofar-Khan occupait, si les nouvelles taient exactes.

Mais si ces bourgs, tels qu'Ikoulsko, tels que Karguinsk, qu'il
dpassa le lendemain, taient relativement tranquilles, grce  leur
situation dans la Baraba, o les colonnes tartares eussent
difficilement manoeuvr, n'tait-il pas  craindre que, sur les rives
plus riches de l'Obi, Michel Strogoff, n'ayant plus  redouter
d'obstacles physiques, n'et tout  apprhender de l'homme? cela tait
vraisemblable. Toutefois, s'il le fallait, il n'hsiterait pas  se
jeter hors de la route d'Irkoutsk. A voyager alors  travers la
steppe, il risquerait videmment de se trouver sans ressource. L, en
effet, plus de chemin trac, plus de villes ni de villages.  peine
quelques fermes isoles, ou simples huttes de pauvres gens,
hospitaliers sans doute, mais chez lesquels se trouverait  peine le
ncessaire! Cependant, il n'y aurait pas  hsiter.

Enfin, vers trois heures et demie du soir, aprs avoir dpass la
station de Kargatsk, Michel Strogoff quittait les dernires
dpressions de la Baraba, et le sol dur et sec du territoire sibrien
sonnait de nouveau sous le pied de son cheval.

Il avait quitt Moscou le 15 juillet. Donc, ce jour-l, 5 aot, en y
comprenant plus de soixante-dix heures perdues sur les bords de
i'Irtyche, vingt et un jours s'taient couls depuis son dpart.

Quinze cents verstes le sparaient encore d'Irkoutsk.

CHAPITRE XVI

UN DERNIER EFFORT.

Michel Strogoff avait raison de redouter quelque mauvaise rencontre
dans ces plaines qui se prolongent au del de la Baraba. Les champs,
fouls du pied des chevaux, montraient que les Tartares y avaient
pass, et de ces barbares on pouvait dire ce que l'on a dit des Turcs:
L o le Turc passe, l'herbe ne repousse jamais!

Michel Strogoff devait donc prendre les plus minutieuses prcautions
en traversant cette contre. Quelques volutes de fume qui se
tordaient au-dessus de l'horizon indiquaient que bourgs et hameaux
brlaient encore. Ces incendies avaient-ils t allums par
l'avant-garde, ou l'arme de l'mir s'tait-elle dj avanc jusqu'aux
dernires limites de la province? Fofar Khan se trouvait-il de sa
personne dans le gouvernement de l'Yeniseisk? Michel Strogoff ne le
savait et ne pouvait rien dcider sans tre fix  cet gard. Le pays
tait-il donc si abandonn qu'il ne s'y trouvt plus un seul Sibrien
pour le renseigner?

Michel Strogoff fit deux verstes sur la route absolument dserte. Il
cherchait du regard,  droite et  gauche, quelque maison qui n'et
pas t dlaisse. Toutes celles qu'il visita taient vides.

Une hutte, cependant, qu'il aperut entre les arbres, fumait encore.
Lorsqu'il en approcha, il vit,  quelques pas des restes de sa maison,
un vieillard, entour d'enfants qui pleuraient. Une femme, jeune
encore, sa fille sans doute, la mre de ces petits, agenouille sur le
sol, regardait d'un oeil hagard cette scne de dsolation. Elle
allaitait un enfant de quelques mois, auquel son lait devait manquer
bientt. Tout, autour de cette famille, n'tait que ruines et
dnuement!

Michel Strogoff alla au vieillard.

Peux-tu me rpondre? lui dit-il d'une voix grave.

--Parle, rpondit le vieillard.

--Les Tartares ont pass par ici?

--Oui, puisque ma maison est en flammes!

--tait-ce une arme ou un dtachement?

--Une arme, puisque, si loin que ta vue s'tende, nos champs sont
dvasts!

--Commande par l'mir?..

--Par l'mir, puisque les eaux de l'Obi sont devenues rouges!

--Et Fofar-Khan est entr  Tomsk?

--A Tomsk.

--Sais-tu si les Tartares se sont empars de Kolyvan?

--Non, puisque Kolyvan ne brle pas encore!

--Merci, ami.--Puis-je faire quelque chose pour toi et les tiens?

--Rien.

--Au revoir.

--Adieu.

Et Michel Strogoff, aprs avoir mis vingt-cinq roubles sur les genoux
de la malheureuse femme, qui n'eut mme pas la force de le remercier,
pressa son cheval et reprit sa marche, interrompue un instant.

Il savait maintenant une chose, c'est qu' tout prix il devait viter
de passer  Tomsk. Aller  Kolyvan, o les Tartares n'taient pas
encore, c'tait possible. S'y ravitailler pour une longue tape,
c'tait ce qu'il fallait faire. Se jeter ensuite hors de la route
d'Irkoutsk pour tourner Tomsk, aprs avoir franchi l'Obi, il n'y avait
pas d'autre parti  prendre.

Ce nouvel itinraire dcid, Michel Strogoff ne devait pas hsiter un
instant. Il n'hsita pas, et, imprimant  son cheval une allure rapide
et rgulire, il suivit la route directe qui aboutissait  la rive
gauche de l'Obi, dont quarante verstes le sparaient encore.
Trouverait-il un bac pour le traverser, ou, les Tartares ayant dtruit
les bateaux du fleuve, serait-il forc de le passer  la nage? Il
aviserait.

Quant  son cheval, bien puis alors, Michel Strogoff, aprs lui
avoir demand ce qui lui restait de force pour cette dernire tape,
devrait chercher  l'changer contre un autre  Kolyvan. Il sentait
bien qu'avant peu le pauvre animal manquerait sous lui. Kolyvan devait
donc tre comme un nouveau point de dpart, car,  partir de cette
ville, son voyage s'effectuerait dans des conditions nouvelles. Tant
qu'il parcourrait le pays ravag, les difficults seraient grandes
encore, mais si, aprs avoir vit Tomsk, il pouvait reprendre la
route d'Irkoutsk  travers la province d'Yeniseisk, que les
envahisseurs ne dsolaient pas encore, il devait avoir atteint son but
en quelques jours.

La nuit tait venue, aprs une assez chaude journe. Une assez
profonde obscurit,  minuit, enveloppa la steppe. Le vent,
compltement tomb au coucher du soleil, laissait  l'atmosphre un
calme complet. Seul, le bruit des pas du cheval se faisait entendre
sur la route dserte, et aussi quelques paroles avec lesquelles son
matre l'encourageait. Au milieu de ces tnbres, il fallait une
extrme attention pour ne pas se jeter hors du chemin, bord d'tangs
et de petits cours d'eau, tributaires de l'Obi.

Michel Strogoff s'avanait donc aussi rapidement que possible, mais
avec une certaine circonspection. Il s'en rapportait non moins 
l'excellence de ses yeux, qui peraient l'ombre, qu' la prudence de
son cheval, dont il connaissait la sagacit.

A ce moment, Michel Strogoff, ayant mis pied  terre, cherchait 
reconnatre exactement la direction de la route, lorsqu'il lui sembla
entendre un murmure confus qui venait de l'ouest. C'tait comme le
bruit d'une chevauche lointaine sur la terre sche. Pas de doute. Il
se produisait,  une ou deux verstes en arrire, un certain
cadencement de pas qui frappaient rgulirement le sol.

Michel Strogoff couta avec plus d'attention, aprs avoir pos son
oreille  l'axe mme du chemin.

C'est un dtachement de cavaliers qui vient par la route d'Omsk, se
dit-il. Il marche rapidement, car le bruit augmente. Sont-ce des
Russes ou des Tartares?

Michel Strogoff couta encore.

Oui, dit-il, ces cavaliers viennent au grand trot!

Avant dix minutes, ils seront ici! Mon cheval ne saurait les devancer.
Si ce sont des Russes, je me joindrai  eux. Si ce sont des Tartares,
il faut les viter! Mais comment? O me cacher dans cette steppe?

Michel Strogoff regarda autour de lui, et son oeil si pntrant
dcouvrit une masse confusment estompe dans l'ombre,  une centaine
de pas en avant, sur la gauche de la route.

Il y a l quelque taillis, se dit-il. Y chercher refuge, c'est
m'exposer peut-tre  tre pris, si ces cavaliers le fouillent, mais
je n'ai pas le choix! Les voil! les voil!

Quelques instants aprs, Michel Strogoff, tranant son cheval par la
bride, arrivait  un petit bois de mlzes, auquel la route donnait
accs. Au del et en de, compltement dgarnie d'arbres, elle se
dveloppait entre des fondrires et des tangs, que sparaient des
buissons nains, faits d'ajoncs et de bruyres. Des deux cts, le
terrain tait donc absolument impraticable, et le dtachement devait
forcment passer devant ce petit bois, puisqu'il suivait le grand
chemin d'Irkoutsk.

Michel Strogoff se jeta sous le couvert des mlzes, et, s'y tant
enfonc d'une quarantaine de pas, il fut arrt par un cours d'eau qui
fermait ce taillis par une enceinte semi-circulaire.

Mais l'ombre tait si paisse, que Michel Strogoff ne courait aucun
risque d'tre vu,  moins que ce petit bois ne ft minutieusement
fouill. Il conduisit donc son cheval jusqu'au cours d'eau, et il
l'attacha  un arbre, puis, il revint s'tendre  la lisire du bois,
afin de reconnatre  quel parti il avait affaire.

A peine Michel Strogoff avait-il pris place derrire un bouquet de
mlzes, qu'une lueur assez confuse apparut, sur laquelle tranchaient
a et l quelques points brillants qui s'agitaient dans l'ombre.

Des torches! se dit-il.

Et il recula vivement, en se glissant comme un sauvage dans la portion
la plus paisse du taillis.

En approchant du bois, le pas des chevaux commena  se ralentir. Ces
cavaliers clairaient-ils donc la route avec l'intention d'en observer
les moindres dtours?

Michel Strogoff dut le craindre, et, instinctivement, il recula
jusqu' la berge du cours d'eau, prt  s'y plonger, s'il le fallait.

Le dtachement, arriv  la hauteur du taillis, s'arrta. Les
cavaliers mirent pied  terre. Ils taient cinquante environ. Une
dizaine d'entre eux portaient des torches, qui clairaient la route
dans un large rayon.

A certains prparatifs, Michel Strogoff reconnut que, par un bonheur
inattendu, le dtachement ne songeait aucunement  visiter la taillis,
mais  bivouaquer en cet endroit, pour faire reposer les chevaux et
permettre aux hommes de prendre quelque nourriture.

En effet, les chevaux, dbrids, commencrent  patre l'herbe paisse
qui tapissait le sol. Quant aux cavaliers, ils s'tendirent au long de
la route et se partagrent les provisions de leurs havre-sacs.

Michel Strogoff avait conserv tout son sang-froid, et, se glissant
entre les hautes herbes, il chercha  voir, puis  entendre.

C'tait un dtachement qui venait d'Omsk. Il se composait de cavaliers
usbecks, race dominante en Tartarie, que leur type rapproche
sensiblement des Mongols. Ces hommes, bien constitus, d'une taille
au-dessus de la moyenne, aux traits rudes et sauvages, taient coiffs
du talpak, sorte de bonnet de peau de mouton noir, et chausss de
bottes jaunes  hauts talons, dont le bout se relevait en pointe,
comme aux souliers du moyen ge. Leur pelisse, faite d'indienne ouate
avec du coton cru, les serrait  la taille par une ceinture de cuir
soutache de rouge. Ils taient arms, dfensivement d'un bouclier, et
offensivement d'un sabre courbe, d'un long coutelas et d'un fusil 
pierre suspendu  l'aron de la selle. Sur leurs paules se drapait un
manteau de feutre de couleur clatante.

Les chevaux, qui paissaient en toute libert sur la lisire du
taillis, taient de race usbque, comme ceux qui les montaient. Cela
se voyait parfaitement  la lueur des torches qui projetaient un vif
clat sous la ramure des mlzes. Ces animaux, un peu plus petits que
le cheval turcoman, mais dous d'une force remarquable, sont des btes
de fond qui ne connaissent pas d'autre allure que celle du galop.

Ce dtachement tait conduit par un pendja-baschi, c'est--dire un
commandant de cinquante hommes, ayant en sous-ordre un deh-baschi,
simple commandant de dix hommes. Ces deux officiers portaient un
casque et une demi-cotte de mailles; de petites trompettes, attaches
 l'aron de leur selle, formaient le signe distinctif de leur grade.

Le pendja-baschi avait d faire reposer ses hommes, fatigus d'une
longue tape. Tout en causant, le second officier et lui, fumant le
beng, feuille de chanvre qui forme la base du haschisch dont les
Asiatiques font un si grand usage, allaient et venaient dans le bois,
de sorte que Michel Strogoff, sans tre vu, put saisir et comprendre
leur conversation, car ils s'exprimaient en langue tartare.

Ds les premiers mots de cette conversation, l'attention de Michel
Strogoff fut singulirement surexcite. En effet, c'tait de lui qu'il
s'agissait.

Ce courrier ne saurait avoir une telle avance sur nous, dit le
pendja-baschi, et, d'autre part, il est absolument impossible qu'il
ait suivi d'autre route que celle de la Baraba.

--Qui sait s'il a quitt Omsk? rpondit le deh-baschi. Peut-tre
est-il encore cach dans quelque maison de la ville?

--Ce serait  souhaiter, vraiment! Le colonel Ogareff n'aurait plus 
craindre que les dpches dont ce courrier est videmment porteur
n'arrivassent  destination!

--On dit que c'est un homme du pays, un Sibrien, reprit le
deh-baschi. Comme tel, il doit connatre la contre, et il est
possible qu'il ait quitt la route d'Irkoutsk, sauf  la rejoindre
plus tard!

--Mais alors nous serions en avance sur lui, rpondit le
pendja-baschi, car nous avons quitt Omsk moins d'une heure aprs son
dpart, et nous avons suivi le chemin le plus court de toute la
vitesse de nos chevaux. Donc, ou il est rest  Omsk, ou nous
arriverons avant lui  Tomsk, de manire  lui couper la retraite, et,
dans les deux cas, il n'atteindra pas Irkoutsk.

--Une rude femme, cette vieille Sibrienne, qui est videmment sa
mre! dit le deh-baschi.

A cette phrase, le coeur de Michel Strogoff battit  se briser.

Oui, rpondit le pendja-baschi, elle a bien soutenu que ce prtendu
marchand n'tait pas son fils, mais il tait trop tard. Le colonel
Ogareff ne s'y est pas laiss prendre, et, comme il l'a dit, il saura
bien faire parler la vieille sorcire, quand le moment en sera venu.

Autant de mots, autant de coups de poignard pour Michel Strogoff! Il
tait reconnu pour tre un courrier du czar! Un dtachement de
cavaliers, lanc  sa poursuite, ne pouvait manquer de lui couper la
route! Et, suprme douleur! sa mre tait entre les mains des
Tartares, et le cruel Ogareff se faisait fort de la faire parler
lorsqu'il le voudrait!

Michel Strogoff savait bien que l'nergique Sibrienne ne parlerait
pas, et qu'il lui en coterait la vie!...

Michel Strogoff ne croyait pas pouvoir har Ivan Ogareff plus qu'il ne
l'avait ha jusqu' ce moment, et, cependant, un flot de haine
nouvelle monta jusqu' son coeur. L'infme qui trahissait son pays
menaait maintenant de torturer sa mre!

La conversation continua entre les deux officiers, et Michel Strogoff
crut comprendre qu'aux environs de Kolyvan un engagement tait
imminent entre les troupes moscovites venant du nord et les troupes
tartares. Un petit corps russe de deux mille hommes, signal sur le
cours infrieur de l'Obi, venait  marche force vers Tomsk. Si cela
tait, ce corps, qui allait se trouver aux prises avec le gros des
troupes de Fofar-Khan, serait invitablement ananti, et la route
d'Irkoutsk appartiendrait tout entire aux envahisseurs.

Quant  lui-mme, Michel Strogoff apprit, par quelques mots du
pendja-baschi, que sa tte tait mise  prix, et qu'ordre tait donn
de le prendre mort ou vif.

Donc, il y avait ncessit immdiate de devancer les cavaliers usbecks
sur la route d'Irkoutsk et de mettre l'Obi entre eux et lui. Mais,
pour cela, il fallait fuir avant que le bivouac ft lev.

Cette rsolution prise, Michel Strogoff se prpara  l'excuter.

En effet, la halte ne pouvait se prolonger, et le pendja-baschi ne
comptait pas donner  ses hommes plus d'une heure de repos, bien que
leurs chevaux n'eussent pu tre changs contre des chevaux frais
depuis Omsk, et qu'ils dussent tre fatigus dans la mme mesure et
pour les mmes raisons que celui de Michel Strogoff.

Il n'y avait donc pas un instant  perdre. Il tait une heure du
matin. Il fallait profiter de l'obscurit que l'aube allait chasser
bientt, pour quitter le petit bois et se jeter sur la route; mais,
bien que la nuit dt la favoriser, le succs d'une telle fuite
paraissait presque impossible.

Michel Strogoff, ne voulant rien donner au hasard, prit le temps de
rflchir et pesa attentivement les chances pour et contre, afin de
mettre les meilleures dans son jeu.

De la disposition des lieux, il rsultait ceci: c'est qu'il ne
pourrait s'chapper par l'arrire-plan du taillis, ferm par un arc de
mlzes dont la grande route traait la corde. Le cours d'eau qui
bordait cet arc tait non-seulement profond, mais assez large et
trs-boueux. De grands ajoncs en rendaient le passage absolument
impraticable. Sous cette eau trouble, on sentait une fondrire
vaseuse, sur laquelle le pied ne pouvait prendre un point d'appui. En
outre, au del du cours d'eau, le sol, coup de buissons, ne se ft
prt que trs-difficilement aux manoeuvres d'une fuite rapide.
L'alerte une fois donne, Michel Strogoff. poursuivi  outrance et
bientt cern, devait immanquablement tomber aux mains des cavaliers
tartares.

Il n'y avait donc qu'une seule voie praticable, une seule, la grande
route. Chercher  l'atteindre en contournant la lisire du bois, et,
sans veiller l'attention, franchir un quart de verste avant d'avoir
t aperu, demander  son cheval ce qui lui restait d'nergie et de
vigueur, dt-il tomber mort en arrivant aux rives de l'Obi, puis, soit
par un bac, soit  la nage, si tout autre moyen de transport manquait,
traverser cet important fleuve, voil ce que devait tenter Michel
Strogoff.

Son nergie, son courage s'taient dcupls en face du danger. Il y
allait de sa vie, de sa mission, de l'honneur de son pays, peut-tre
du salut de sa mre. Il ne pouvait hsiter et se mit  l'oeuvre.

Il n'y avait plus un seul instant  perdre. Dj un certain mouvement
se produisait parmi les hommes du dtachement. Quelques cavaliers
allaient et venaient sur le talus de la route, devant la lisire du
bois. Les autres taient encore couchs au pied des arbres, mais leurs
chevaux se rassemblaient peu  peu vers la partie centrale du taillis.

Michel Strogoff eut d'abord la pense de s'emparer de l'un de ces
chevaux, mais il se dit avec raison qu'ils devaient tre aussi
fatigus que le sien. Mieux valait donc se confier  celui dont il
tait sr, et qui lui avait rendu tant de bons services. Cette
courageuse bte, cache par un haut buisson de bruyres, avait chapp
aux regards des Usbecks. Ceux-ci, d'ailleurs, ne s'taient pas
enfoncs jusqu' l'extrme limite du bois.

Michel Strogoff, en rampant sous l'herbe, s'approcha de son cheval,
qui tait couch sur le sol. Il le flatta de la main, il lui parla
doucement, il parvint  le faire lever sans bruit.

En ce moment,--circonstance favorable,--les torches, entirement
consumes, taient teintes, et l'obscurit restait encore assez
profonde, au moins sous le couvert des mlzes.

Michel Strogoff, aprs avoir remis le mors, assur la sangle de la
selle, prouv la courroie des triers, commena  tirer doucement son
cheval par la bride. Du reste, l'intelligent animal, comme s'il et
compris ce que l'on voulait de lui, suivit docilement son matre, sans
faire entendre le plus lger hennissement.

Toutefois, quelques chevaux usbecks dressrent la tte et se
dirigrent peu  peu vers la lisire du taillis.

Michel Strogoff tenait de la main droite son revolver, prt  casser
la tte au premier cavalier tartare qui s'approcherait. Mais,
trs-heureusement, l'veil ne fut pas donn, et il put atteindre
l'angle que le bois faisait  droite en rejoignant la route.

L'intention de Michel Strogoff, pour viter d'tre vu, tait de ne se
mettre en selle que le plus tard possible, et seulement aprs avoir
dpass un tournant qui se trouvait  deux cents pas du taillis.

Malheureusement, au moment o Michel Strogoff allait franchir la
lisire du taillis, le cheval d'un Usbeck, le flairant, hennit et
s'lana sur la route.

Son matre courut  lui pour le ramener, mais, apercevant une
silhouette qui se dtachait confusment aux premires lueurs de
l'aube: Alerte! cria-t-il.

A ce cri, tous les hommes du bivouac se relevrent et se prcipitrent
sur la route.

Michel Strogoff n'avait plus qu' enfourcher son cheval et  l'enlever
au galop.

Les deux officiers du dtachement s'taient ports en avant et
excitaient leurs hommes.

Mais dj Michel Strogoff s'tait mis en selle.

En ce moment, une dtonation clata, et il sentit une balle qui
traversait sa pelisse.

Sans tourner la tte, sans rpondre, il piqua des deux, et,
franchissant la lisire du taillis par un bond formidable, il s'lana
bride abattue dans la direction de l'Obi.

Les chevaux usbecks tant dharnachs, il allait donc pouvoir prendre
une certaine avance sur les cavaliers du dtachement; mais ceux-ci ne
pouvaient tarder  se jeter sur ses traces, et, en effet, moins de
deux minutes aprs qu'il eut quitte le bois, il entendit le bruit de
plusieurs chevaux qui, peu  peu, gagnaient sur lui.

Le jour commenait  se faire alors, et les objets devenaient visibles
dans un plus large rayon.

Michel Strogoff, tournant la tte, aperut un cavalier qui
l'approchait rapidement.

C'tait le deh-baschi. Cet officier, suprieurement mont, tenait la
tte du dtachement et menaait d'atteindre le fugitif.

Sans s'arrter, Michel Strogoff tendit vers lui son revolver, et,
d'une main qui ne tremblait pas, il le visa un instant. L'officier
usbeck, atteint en pleine poitrine, roula sur le sol.

Mais les autres cavaliers le suivaient de prs, et, sans s'attarder
prs du deh-baschi, s'excitant par leurs propres vocifrations,
enfonant l'peron dans le flanc de leurs chevaux, ils diminurent peu
 peu la distance qui les sparait de Michel Strogoff.

Pendant une demi-heure, cependant, celui-ci put se maintenir hors de
porte des armes tartares, mais il sentait bien que son cheval
faiblissait, et,  chaque instant, il craignait que, buttant contre
quelque, obstacle, il ne tombt pour ne plus se relever.

Le jour tait assez clair alors, bien que le soleil ne se ft pas
encore montr au-dessus de l'horizon.

A deux verstes au plus se dveloppait une ligne ple que bordaient
quelques arbres assez espacs.

C'tait l'Obi, qui coulait du sud-ouest au nord-est, presque au ras du
sol, et dont la valle n'tait que la steppe elle-mme.

Plusieurs fois, des coups de fusil furent tirs sur Michel Strogoff,
mais sans l'atteindre, et, plusieurs fois aussi, il dut dcharger son
revolver sur ceux, des cavaliers qui le serraient de trop prs. Chaque
fois, un Usbeck roula  terre, au milieu des cris de rage de ses
compagnons.

Mais cette poursuite ne pouvait se terminer qu'au dsavantage de
Michel Strogoff. Son cheval n'en pouvait plus, et, cependant, il
parvint  l'enlever jusqu' la berge du fleuve.

Le dtachement usbeck,  ce moment, n'tait plus qu' cinquante pas en
arrire de lui.

Sur l'Obi, absolument dsert, pas de bac, pas un bateau qui pt servir
 passer le fleuve.

Courage, mon brave cheval! s'cria Michel Strogoff. Allons! Un
dernier effort!

Et il se prcipita dans le fleuve, qui mesurait en cet endroit une
demi-verste de largeur.

Le courant, trs-vif, tait extrmement difficile  remonter. Le
cheval de Michel Strogoff n'avait pied nulle part. Donc, sans point
d'appui, c'tait  la nage qu'il devait couper ces eaux rapides comme
celles d'un torrent. Les braver, c'tait, pour Michel Strogoff, faire
un miracle de courage.

Les cavaliers s'taient arrts sur la berge du fleuve, et ils
hsitaient  s'y prcipiter.

Mais,  ce moment, le pendja-baschi, saisissant son fusil, visa avec
soin le fugitif, qui se trouvait dj au milieu du courant. Le coup
partit, et le cheval de Michel Strogoff, frapp au flanc, s'engloutit
sous son matre.

Celui-ci se dbarrassa vivement de ses triers, au moment o l'animal
disparaissait sous les eaux du fleuve. Puis, plongeant  propos au
milieu d'une grle de balles, il parvint  atteindre la rive droite du
fleuve et disparut dans les roseaux qui hrissaient la berge de l'Obi.

CHAPITRE XVII

VERSETS ET CHANSONS.

Michel Strogoff tait relativement en sret. Toutefois, sa situation
restait encore terrible.

Maintenant que le fidle animal, qui l'avait si courageusement servi,
venait de trouver la mort dans les eaux du fleuve, comment, lui,
pourrait-il continuer son voyage?

Il tait  pied, sans vivres, dans un pays ruin par l'invasion, battu
par les claireurs de l'mir, et il se trouvait encore  une distance
considrable du but qu'il fallait atteindre.

Par le ciel, j'arriverai! s'cria-t-il, rpondant ainsi  toutes les
raisons de dfaillance que son esprit venait un instant d'entrevoir.
Dieu protge la sainte Russie!

Michel Strogoff tait alors hors de porte des cavaliers usbecks.
Ceux-ci n'avaient point os le poursuivre  travers le fleuve, et,
d'ailleurs, ils devaient croire qu'il s'tait noy, car, aprs sa
disparition sous les eaux, ils n'avaient pu le voir atteindre la rive
droite de l'Obi.

Mais Michel Strogoff, se glissant entre les roseaux gigantesques de la
berge, avait gagn une partie plus leve de la rive, non sans peine,
cependant, car un pais limon, dpos  l'poque du dbordement des
eaux, la rendait peu praticable.

Une fois sur un terrain plus solide, Michel Strogoff arrta ce qu'il
convenait de faire. Ce qu'il voulait avant tout, c'tait viter Tomsk,
occupe par les troupes tartares. Nanmoins, il lui fallait gagner
quelque bourgade, et au besoin quelque relais de poste, o il pt se
procurer un cheval. Ce cheval trouv, il se jetterait en dehors des
chemins battus, et il ne reprendrait la route d'Irkoutsk qu'aux
environs de Krasnoiarsk. A partir de ce point, s'il se htait, il
esprait trouver la voie libre encore, et il pourrait descendre au
sud-est les provinces du lac Bakal.

Tout d'abord, Michel Strogoff commena par s'orienter.

A deux verstes en avant, en suivant le cours de l'Obi, une petite
ville, pittoresquement tage, s'levait sur une lgre intumescence
du sol. Quelques glises,  coupoles byzantines, colories de vert et
d'or, se profilaient sur le fond gris du ciel.

C'tait Kolyvan, o les fonctionnaires et les employs du Kumsk et
autres villes vont se rfugier pendant l't pour fuir le climat
malsain de la Baraba. Kolyvan, d'aprs les nouvelles que le courrier
du czar avait apprises, ne devait pas tre encore aux mains des
envahisseurs. Les troupes tartares, scindes en deux colonnes,
s'taient portes  gauche sur Omsk,  droite sur Tomsk, ngligeant le
pays intermdiaire.

Le projet, simple et logique, que forma Michel Strogoff, ce fut de
gagner Kolyvan avant que les cavaliers usbecks, qui remontaient la
rive gauche de l'Obi, y fussent arrivs. L, dt-il en payer dix fois
la valeur, il se procurerait des habits, un cheval, et rejoindrait la
route d'Irkoutsk  travers la steppe mridionale.

Il tait trois heures du matin. Les environs de Kolyvan, parfaitement
calmes alors, semblaient tre absolument abandonns. videmment, la
population des campagnes, fuyant l'invasion,  laquelle elle ne
pouvait rsister, s'tait porte au nord dans les provinces de
l'Yeniseisk.

Michel Strogoff se dirigeait donc d'un pas rapide vers Kolyvan,
lorsque des dtonations lointaines arrivrent jusqu' lui.

Il s'arrta et distingua nettement de sourds roulements qui
branlaient les couches d'air, et, au-dessus, une crpitation plus
sche dont la nature ne pouvait le tromper.

C'est le canon! c'est la fusillade! se dit-il. Le petit corps russe
est-il donc aux prises avec l'arme tartare! Ah! fasse le ciel que
j'arrive avant eux  Kolyvan!

Michel Strogoff ne se trompait pas. Bientt, les dtonations
s'accenturent peu  peu, et, en arrire, sur la gauche de Kolyvan,
des vapeurs se condensrent au-dessus de l'horizon,--non pas des
nuages de fume, mais de ces grosses volutes blanchtres,
trs-nettement profiles, que produisent les dcharges d'artillerie.

Sur la gauche de l'Obi, les cavaliers usbecks s'taient arrts pour
attendre le rsultat de la bataille.

De ce ct, Michel Strogoff n'avait plus rien  craindre. Aussi
hta-t-il sa marche vers la ville.

Cependant, les dtonations redoublaient et se rapprochaient
sensiblement. Ce n'tait plus un roulement confus, mais une suite de
coups de canon distincts. En mme temps, la fume, ramene par le
vent, s'levait dans l'air, et il fut mme vident que les combattants
gagnaient rapidement au sud. Kolyvan allait tre videmment attaque
par sa partie septentrionale. Mais les Russes la dfendaient-ils
contre les troupes tartares, ou essayaient-ils de la reprendre sur les
soldats de Fofar-Khan? c'est ce qu'il tait impossible de savoir. De
l, grand embarras pour Michel Strogoff.

Il n'tait plus qu' une demi-verste de Kolyvan, lorsqu'un long jet de
feu fusa entre les maisons de la ville, et le clocher d'une glise
s'croula au milieu de torrents de poussire et de flammes.

La lutte tait-elle alors dans Kolyvan? Michel Strogoff dut le penser,
et, dans ce cas, il tait vident que Russes et Tartares se battaient
dans les rues de la ville. tait-ce donc le moment d'y chercher
refuge? Michel Strogoff ne risquait-il pas d'y tre pris, et
russirait-il  s'chapper de Kolyvan, comme il s'tait chapp
d'Omsk?

Toutes ces ventualits se prsentrent  son esprit. Il hsita, il
s'arrta un instant. Ne valait-il pas mieux, mme  pied, gagner au
sud et  l'est quelque bourgade, telle que Diachinks ou autre, et l
se procurer  tout prix un cheval?

C'tait le seul parti  prendre, et aussitt, abandonnant les rives de
l'Obi, Michel Strogoff se porta franchement sur la droite de Kolyvan.

En ce moment, les dtonations taient extrmement violentes. Bientt
des flammes jaillirent sur la gauche de la ville. L'incendie dvorait
tout un quartier de Kolyvan.

Michel Strogoff courait  travers la steppe, cherchant  gagner le
couvert de quelques arbres, dissmins a et la, lorsqu'un dtachement
de cavalerie tartare apparut sur la droite.

Michel Strogoff ne pouvait videmment plus continuer  fuir dans cette
direction. Les cavaliers s'avanaient rapidement vers la ville, et il
lui et t difficile de leur chapper.

Soudain,  l'angle d'un pais bouquet d'arbres, il vit une maison
isole qu'il lui tait possible d'atteindre avant d'avoir t aperu.

Y courir, s'y cacher, y demander, y prendre au besoin de quoi refaire
ses forces, car il tait puis de fatigue et de faim, Michel Strogoff
n'avait pas autre chose  faire.

Il se prcipita donc vers cette maison, distante d'une demi-verste au
plus. En s'en approchant, il reconnut que cette maison tait un poste
tlgraphique. Deux fils en partaient dans les directions ouest et
est, et un troisime fil tait tendu vers Kolyvan.

Que cette station ft abandonne dans les circonstances actuelles, on
devait le supposer, mais enfin, telle quelle, Michel Strogoff pourrait
s'y rfugier et attendre la nuit, s'il le fallait, pour se jeter de
nouveau  travers la steppe, que battaient les claireurs tartares.

Michel Strogoff s'lana aussitt vers la porte de la maison et la
repoussa violemment.

Une seule personne se trouvait dans la salle o se faisaient les
transmissions tlgraphiques.

C'tait un employ, calme, flegmatique, indiffrent  ce qui se
passait au dehors. Fidle  son poste, il attendait derrire son
guichet que le public vint rclamer ses services.

Michel Strogoff courut  lui, et d'une voix brise par la fatigue:

Que savez-vous? lui demanda-t-il.

--Rien, rpondit l'employ en souriant.

--Ce sont les Russes et les Tartares qui sont aux prises?

--On le dit.

--Mais quels sont les vainqueurs?

--Je l'ignore.

Tant de placidit au milieu de ces terribles conjonctures, tant
d'indiffrence mme taient  peine croyables.

Et le fil n'est pas coup? demanda Michel Strogoff.

--Il est coup entre Kolyvan et Krasnoiarsk, mais il fonctionne encore
entre Kolyvan et la frontire russe.

--Pour le gouvernement?

--Pour le gouvernement, lorsqu'il le juge convenable. Pour le public,
lorsqu'il paye. C'est dix kopeks par mot.--Quand vous voudrez,
monsieur?

Michel Strogoff allait rpondre  cet trange employ qu'il n'avait
aucune dpche  expdier, qu'il ne rclamait qu'un peu de pain et
d'eau, lorsque la porte de la maison fut brusquement ouverte.

Michel Strogoff, croyant que le poste tait envahi par les Tartares,
s'apprtait  sauter par la fentre, quand il reconnut que deux hommes
seulement venaient d'entrer dans la salle, lesquels n'avaient rien
moins que la mine de soldats tartares.

L'un d'eux tenait  la main une dpche crite au crayon, et,
devanant l'autre, il se prcipita au guichet de l'impassible employ.

Dans ces deux hommes, Michel Strogoff retrouva, avec un tonnement que
chacun comprendra, deux personnages auxquels il ne pensait gure et
qu'il ne croyait plus jamais revoir.

C'taient les correspondants Harry Blount et Alcide Jolivet, non plus
compagnons de voyage, mais rivaux, mais ennemis, maintenant qu'ils
opraient sur le champ de bataille.

Ils avaient quitt Ichim quelques heures seulement aprs le dpart de
Michel Strogoff, et, s'ils taient arrivs avant lui  Kolyvan, en
suivant la mme route, s'ils l'avaient mme dpass, c'est que Michel
Strogoff avait perdu trois jours sur les bords de l'Irtyche.

Et maintenant, aprs avoir assist tous deux  l'engagement des Russes
et des Tartares devant la ville, aprs avoir quitt Kolyvan au moment
o la lutte se livrait dans ses rues, ils taient accourus  la
station tlgraphique, afin de lancer  l'Europe leurs dpches
rivales et de s'enlever l'un  l'autre la primeur des vnements.

Michel Strogoff s'tait mis  l'cart, dans l'ombre, et, sans tre vu,
il pouvait tout voir et tout entendre, il allait videmment apprendre
des nouvelles intressantes pour lui et savoir s'il devait ou non
entrer dans Kolyvan.

Harry Blount, plus press que son collgue, avait pris possession du
guichet, et il tendait sa dpche, pendant qu'Alcide Jolivet,
contrairement  ses habitudes, pitinait d'impatience.

C'est dix kopeks par mot, dit l'employ en prenant la dpche.

Harry Blount dposa sur la tablette une pile de roubles, que son
confrre regarda avec une certaine stupfaction.

Bien, dit l'employ.

Et, avec le plus grand sang-froid du monde, il commena  tlgraphier
la dpche suivante:

_Daily Telegraph, Londres. De Kolyvan, gouvernement d'Omsk, Sibrie,
6 aot. Engagement des troupes russes et tartares..._

Cette lecture tant faite  haute voix, Michel Strogoff entendait tout
ce que le correspondant anglais adressait  son journal.

_Troupes russes repousses avec grandes pertes, Tartares entrs dans
Kolyvan ce jour mme..._

Ces mots terminaient la dpche.

 mon tour maintenant, s'cria Alcide Jolivet, qui voulut passer la
dpche adresse  sa cousine du faubourg Montmartre.

Mais cela ne faisait pas l'affaire du correspondant anglais, qui ne
comptait pas abandonner le guichet, afin d'tre toujours  mme de
transmettre les nouvelles, au fur et  mesure qu'elles se
produiraient. Aussi ne fit-il point place  son confrre.

Mais vous avez fini!... s'cria Alcide Jolivet.

--Je n'ai pas fini, rpondit simplement Harry Blount.

Et il continua  crire une suite de mots qu'il passa ensuite 
l'employ, et que celui-ci lut de sa voix tranquille:

_Au commencement, Dieu cra le ciel et la terre!..._

C'taient les versets de la Bible qu'Harry Blount tlgraphiait, pour
employer le temps et ne pas cder sa place  son rival. Il en
coterait peut-tre quelques milliers de roubles  son journal, mais
son journal serait le premier inform. La France attendrait!

On conoit la fureur d'Alcide Jolivet, qui, en toute autre
circonstance, et trouv que c'tait de bonne guerre. Il voulut mme
obliger l'employ  recevoir sa dpche, de prfrence  celle de son
confrre.

C'est le droit de monsieur, rpondit tranquillement l'employ, en
montrant Harry Blount, et en lui souriant d'un air aimable.

Et il continua de transmettre fidlement au _Daily-Telegraph_ le
premier verset du livre saint.

Pendant qu'il oprait, Harry Blount alla tranquillement  la fentre,
et, sa lorgnette aux yeux, il observa ce qui se passait aux environs
de Kolyvan, afin de complter ses informations.

Quelques instants aprs, il reprit sa place au guichet et ajouta  son
tlgramme:

_Deux glises sont en flammes. L'incendie parait gagner sur la
droite. La terre tait informe et toute nue; les tnbres couvraient
la face de l'abme...._

Alcide Jolivet eut tout simplement une envie froce d'trangler
l'honorable correspondant du _Daily-Telegraph._

Il interpella encore une fois l'employ, qui, toujours impassible, lui
rpondit simplement:

C'est son droit, monsieur, c'est son droit...  dix kopeks par mot.

Et il tlgraphia la nouvelle suivante, que lui apporta Harry Blount:

_Des fuyards russes s'chappent de la ville. Or, Dieu dit que la
lumire soit faite, et la lumire fut faite!..._

Alcide Jolivet enrageait littralement.

Cependant, Harry Blount tait retourn prs de la fentre, mais, cette
fois, distrait sans doute par l'intrt du spectacle qu'il avait sous
les yeux, il prolongea un peu trop longtemps son observation. Aussi,
lorsque l'employ eut fini de tlgraphier le troisime verset de la
Bible, Alcide Jolivet prit-il sans faire de bruit sa place au guichet,
et, ainsi qu'avait fait son confrre, aprs avoir dpos tout
doucement une respectable pile de roubles sur la tablette, il remit sa
dpche, que l'employ lut  haute voix:

_Madeleine Jolivet, 10, Faubourg-Montmartre (Paris). De Kolyvan,
gouvernement d'Omsk, Sibrie, 6 aot. Les fuyards s'chappent de la
ville. Russes battus. Poursuite acharne de la cavalerie tartare...._

Et lorsqu'Harry Blount levait, il entendit Alcide Jolivet qui
compltait son tlgramme en chantonnant d'une voix moqueuse:

    Il est un petit homme,
    Tout habill de gris,
    Dans Paris!...

Trouvant inconvenant de mler, comme l'avait os faire son confrre,
le sacr au profane, Alcide Jolivet rpondait par un joyeux refrain de
Branger aux versets de la Bible.

Aoh! fit Harry Blount.

--C'est comme cela, rpondit Alcide Jolivet.

Cependant, la situation s'aggravait autour de Kolyvan. La bataille se
rapprochait, et les dtonations clataient avec une violence extrme.

En ce moment, une commotion branla le poste tlgraphique.

Un obus venait de trouer la muraille, et un nuage de poussire
emplissait la salle des transmissions.

Alcide Jolivet finissait alors d'crire ces vers:

    Joufflu comme une pomme,
    Qui, sans un sou comptant...

mais, s'arrter, se prcipiter sur l'obus, le prendre  deux mains
avant qu'il et clat, le jeter par la fentre et revenir au guichet,
ce fut pour lui l'affaire d'un instant.

Cinq secondes plus tard, l'obus clatait au dehors.

Mais, continuant  libeller son tlgramme avec le plus beau
sang-froid du monde, Alcide Jolivet crivit:

_Obus de six a fait sauter la muraille du poste tlgraphique. En
attendons quelques autres du mme calibre...._

Pour Michel Strogoff, il n'tait pas douteux que les Russes ne fussent
repousss de Kolyvan. Sa dernire ressource tait donc de se jeter 
travers la steppe mridionale.

Mais alors une fusillade terrible clata prs du poste tlgraphique,
et une grle de balles fit sauter les vitres de la fentre.

Harry Blount, frapp  l'paule, tomba  terre.

Alcide Jolivet allait,  ce moment mme, transmettre ce supplment de
dpche:

_Harry Blount, correspondant du _Daily Telegraph_, tombe  mon ct,
frapp d'un clat de muraille...._ quand l'impassible employ lui dit
avec son calme inaltrable:

Monsieur, le fil est bris.

Et, quittant son guichet, il prit tranquillement son chapeau, qu'il
brossa du coude, et, toujours souriant, sortit par une petite porte
que Michel Strogoff n'avait pas aperue.

Le poste fut alors envahi par des soldats tartares, et ni Michel
Strogoff, ni les journalistes ne purent oprer leur retraite.

Alcide Jolivet, sa dpche inutile  la main, s'tait prcipit vers
Harry Blount, tendu sur le sol, et, en brave coeur qu'il tait, il
l'avait charg sur ses paules dans l'intention de fuir avec lui....
Il tait trop tard!

Tous deux taient prisonniers, et, en mme temps qu'eux, Michel
Strogoff, surpris  l'improviste au moment o il allait s'lancer par
la fentre, tombait entre les mains des Tartares!





DEUXIME PARTIE




CHAPITRE PREMIER

UN CAMP TARTARE.


A une journe de marche de Kolyvan, quelques verstes en avant du bourg
de Diachinsk, s'tend une vaste plaine que dominent quelques grands
arbres, principalement des pins et des cdres.

Cette portion de la steppe est ordinairement occupe, pendant la
saison chaude, par des Sibriens pasteurs, et elle suffit  la
nourriture de leurs nombreux troupeaux. Mais,  cette poque, on y et
vainement cherch un seul de ces nomades habitants. Non pas que cette
plaine ft dserte. Elle prsentait, au contraire, une extraordinaire
animation.

L, en effet, se dressaient les tentes tartares, l campait
Fofar-Khan, le farouche mir de Boukhara, et c'est l que le
lendemain, 7 aot, furent amens les prisonniers faits  Kolyvan,
aprs l'anantissement du petit corps russe. De ces deux mille hommes,
qui s'taient engags entre les deux colonnes ennemies, appuyes  la
fois sur Omsk et sur Tomsk, il ne restait plus que quelques centaines
de soldats. Les vnements tournaient donc mal, et le gouvernement
imprial semblait tre compromis au del des frontires de
l'Oural,--au moins momentanment, car les Russes ne pouvaient manquer
de repousser tt ou tard ces hordes d'envahisseurs. Mais enfin
l'invasion avait atteint le centre de la Sibrie, et elle allait, 
travers le pays soulev, se propager soit sur les provinces de
l'ouest, soit sur les provinces de l'est. Irkoutsk tait maintenant
coupe de toute communication avec l'Europe. Si les troupes de l'Amour
et de la province d'Irkoutsk n'arrivaient pas  temps pour l'occuper,
cette capitale de la Russie asiatique, rduite  des forces
insuffisantes, tomberait aux mains des Tartares, et, avant qu'elle et
pu tre reprise, le grand-duc, frre de l'empereur, aurait t livr 
la vengeance d'Ivan Ogareff.

Que devenait Michel Strogoff? Flchissait-il enfin sous le poids de
tant d'preuves? Se regardait-il comme vaincu par cette srie de
mauvaises chances, qui, depuis l'aventure d'Ichim, avait toujours t
en empirant? Considrait-il la partie comme perdue, sa mission
manque, son mandat impossible  accomplir?

Michel Strogoff tait un de ces hommes qui ne s'arrtent que le jour
o ils tombent morts. Or, il vivait, il n'avait pas mme t bless,
la lettre impriale tait toujours sur lui, son incognito avait t
respect. Sans doute, il comptait au nombre de ces prisonniers que les
Tartares entranaient comme un vil btail; mais, en se rapprochant de
Tomsk, il se rapprochait aussi d'Irkoutsk. Enfin, il devanait
toujours Ivan Ogareff.

J'arriverai! se rptait-il.

Et, depuis l'affaire de Kolyvan, toute sa vie se concentra dans cette
pense unique: redevenir libre! Comment chapperait-il aux soldats de
l'mir? Le moment venu, il verrait.

Le camp de Fofar prsentait un spectacle superbe. De nombreuses
tentes, faites de peaux, de feutre ou d'toffes de soie, chatoyaient
aux rayons du soleil. Les hautes houppes, qui empanachaient leur
pointe conique, se balanaient au milieu de fanions, de guidons et
d'tendards multicolores. De ces tentes, les plus riches appartenaient
aux seides et aux khodjas, qui sont les premiers personnages du
khanat. Un pavillon spcial, orn d'une queue de cheval, dont la hampe
s'lanait d'une gerbe de btons rouges et blancs, artistement
entrelacs, indiquait le haut rang de ces chefs tartares. Puis, 
l'infini s'levaient dans la plaine quelques milliers de ces tentes
turcomanes que l'on appelle karaoy et qui avaient t transportes 
dos de chameaux.

Le camp contenait au moins cent cinquante mille soldats, tant
fantassins que cavaliers, rassembls sous le nom d'alamanes. Parmi
eux, et comme types principaux du Turkestan, on remarquait tout
d'abord ces Tadjiks aux traits rguliers,  la peau blanche,  la
taille leve, aux yeux et aux cheveux noirs, qui formaient le gros de
l'arme tartare, et dont les khanats de Khokhand et de Koundouze
avaient fourni un contingent presque gal  celui de Boukhara. Puis, 
ces Tadjiks se mlaient d'autres chantillons de ces races diverses
qui rsident au Turkestan ou dont le pays originaire y confine.
C'taient des Usbecks, petits de taille, roux de barbe, semblables 
ceux qui s'taient jets  la poursuite de Michel Strogoff. C'taient
des Kirghis, au visage plat comme celui des Kalmouks, revtus de
cottes de mailles, les uns portant la lance, l'arc et les flches de
fabrication asiatique, les autres maniant le sabre, le fusil  mche
et le tschakane, petite hache  manche court qui ne fait que des
blessures mortelles. C'taient des Mongols, taille moyenne, cheveux
noirs et runis en une natte qui leur pendait sur le dos, figure
ronde, teint basan, yeux enfoncs et vifs, barbe rare, habills de
robes de nankin bleu garnies de peluche noire, cercls de ceinturons
de cuir  boucles d'argent, chausss de bottes  soutaches voyantes,
et coiffs de bonnets de soie bords de fourrure avec trois rubans qui
voltigeaient en arrire. Enfin on y voyait aussi des Afghans,  peau
bistre, des Arabes, ayant le type primitif des belles races
smitiques, et des Turcomans, avec ces yeux brids auxquels semble
manquer la paupire,--tous enrls sous le drapeau de l'mir, drapeau
des incendiaires et des dvastateurs.

Auprs de ces soldats libres, on comptait encore un certain nombre de
soldats esclaves, principalement des Persans, que commandaient des
officiers de mme origine, et ce n'taient certainement pas les moins
estims de l'arme de Fofar-Khan.

Que l'on ajoute  cette nomenclature des Juifs servant comme
domestiques, la robe ceinte d'une corde, la tte coiffe, au lieu du
turban, qu'il leur est interdit de porter, de petits bonnets de drap
sombre; que l'on mle  ces groupes des centaines de kalenders,
sortes de religieux mendiants aux vtements en lambeaux que recouvre
une peau de lopard, et on aura une ide a peu prs complte de ces
normes agglomrations de tribus diverses, comprises sous la
dnomination gnrale d'armes tartares.

Cinquante mille de ces soldats taient monts, et les chevaux
n'taient pas moins varis que les hommes. Parmi ces animaux, attachs
par dix a deux cordes fixes paralllement l'une  l'autre, la queue
noue, la croupe recouverte d'un rseau de soie noire, on distinguait
les turcomans, fins de jambes, longs de corps, brillants de poil,
nobles d'encolure; les usbecks, qui sont des btes de fond; les
khokhandiens, qui portent avec leur cavalier deux tentes et toute une
batterie de cuisine; les kirghis,  robe claire, venus des bords du
fleuve Emba, o on les prend avec l'arcane, ce lasso des Tartares,
et bien d'autres produits de races croises, qui sont de qualit
infrieure.

Les btes de somme se comptaient par milliers. C'taient des chameaux
de petite taille, mais bien faits, poil long, paisse crinire leur
retombant sur le cou, animaux dociles et plus faciles  atteler que le
dromadaire; des nars  une bosse, de pelage rouge-feu, dont les
poils se roulent en boucles; puis des nes, rudes au travail et dont
la chair, trs-estime, forme en partie la nourriture des Tartares.

Sur tout cet ensemble d'hommes et d'animaux, sur cette immense
agglomration de tentes, les cdres et les pins, disposs par larges
bouquets, jetaient une ombre frache, brise  et l par quelque
troue des rayons solaires. Rien de plus pittoresque que ce tableau,
pour lequel le plus violent des coloristes et puis toutes les
couleurs de sa palette.

Lorsque les prisonniers faits  Kolyvan arrivrent devant les tentes
de Fofar et des grands dignitaires du khanat, les tambours battirent
au champ, les trompettes sonnrent. A ces bruits dj formidables se
mlrent de stridentes mousquetades et la dtonation plus grave des
canons de quatre et de six qui formaient l'artillerie de l'mir.

L'installation de Fofar tait purement militaire. Ce qu'on pourrait
appeler sa maison civile, son harem et ceux de ses allis, taient 
Tomsk, maintenant aux mains des Tartares.

Le camp lev, Tomsk allait devenir la rsidence de l'mir, jusqu'au
moment o il l'changerait enfin contre la capitale de la Sibrie
orientale.

La tente de Fofar dominait les tentes voisines. Drape de larges pans
d'une brillante toffe de soie releve par des cordelires  crpines
d'or, surmonte de houppes paisses que le vent agitait comme des
ventails, elle occupait le centre d'une vaste clairire, ferme par
un rideau de magnifiques bouleaux et de pins gigantesques. Devant
cette tente, sur une table laque et incruste de pierres prcieuses,
s'ouvrait le livre sacr du Koran, dont les pages taient de minces
feuilles d'or, finement graves. Au-dessus, battait le pavillon
tartare, cartel des armes de l'mir.

Autour de la clairire, s'levaient en demi-cercle les tentes des
grands fonctionnaires de Boukhara. L rsidaient le chef d'curie, qui
a le droit de suivre  cheval l'mir jusque dans la cour de son
palais, le grand fauconnier, le housch-bgui, porteur du sceau
royal, le toptschi-baschi, grand matre de l'artillerie, le
khodja, chef du conseil qui reoit le baiser du prince et peut se
prsenter devant lui ceinture dnoue, le scheikh-oul-islam, chef
des ulmas, reprsentant des prtres, le cazi-askev, qui, en
l'absence de l'mir, juge toutes contestations souleves entre
militaires, et enfin le chef des astrologues, dont la grande affaire
est de consulter les toiles, toutes les fois que le khan songe  se
dplacer.

L'mir, au moment o les prisonniers furent amens au camp, tait dans
sa tente. Il ne se montra pas. Et ce fut heureux, sans doute. Un
geste, un mot de lui n'auraient pu tre que le signal de quelque
sanglante excution. Mais il se retrancha dans cet isolement, qui
constitue en partie la majest des rois orientaux. On admire qui ne se
montre pas, et surtout on le craint.

Quant aux prisonniers, ils allaient tre parqus dans quelque enclos,
o, maltraits, a peine nourris, exposs a toutes les intempries du
climat, ils attendraient le bon plaisir de Fofar.

De tous, le plus docile, sinon le plus patient, tait certainement
Michel Strogoff. Il se laissait conduire, car on le conduisait l o
il voulait aller, et dans des conditions de scurit que, libre, il
n'et pu trouver sur cette route de Kolyvan  Tomsk. S'chapper avant
d'tre arriv dans cette ville, c'tait s'exposer  retomber entre les
mains des claireurs qui battaient la steppe. La ligne la plus
orientale, occupe alors par les colonnes tartares, ne se trouvait pas
situe au del du quatre-vingt-deuxime mridien qui traverse Tomsk.
Donc, ce mridien franchi, Michel Strogoff devait compter qu'il serait
en dehors des zones ennemies, qu'il pourrait traverser l'Yenise sans
danger, et gagner Krasnoiarsk, avant que Fofar-Khan et envahi la
province.

Une fois  Tomsk, se rptait-il pour rprimer quelques mouvements
d'impatience dont il n'tait pas toujours matre, en quelques minutes,
je serai au del des avant-postes, et douze heures gagnes sur Fofar,
douze heures sur Ogareff, cela me suffira pour les devancer a
Irkoutsk!

Ce que Michel Strogoff, en effet, redoutait par-dessus tout, c'tait
et ce devait tre la prsence d'Ivan Ogareff au camp tartare. Outre le
danger d'tre reconnu, il sentait, par une sorte d'instinct, que
c'tait ce tratre sur lequel il lui importait surtout de prendre
l'avance. Il comprenait aussi que la runion des troupes d'Ivan
Ogareff  celles de Fofar porterait au complet l'effectif de l'arme
envahissante, et que, la jonction opre, cette arme marcherait en
masse sur la capitale de la Sibrie orientale. Aussi, toutes ses
apprhensions venaient-elles de ce ct, et,  chaque instant,
coutait-il si quelque fanfare n'annonait pas l'arrive du lieutenant
de l'mir.

 cette pense se joignait le souvenir de sa mre, celui de Nadia,
l'une retenue  Omsk, l'autre enleve sur les barques de l'Irtyche et
sans doute captive comme l'tait Marfa Strogoff! Il ne pouvait rien
pour elles! Les reverrait-il jamais? A cette question qu'il n'osait
rsoudre, son coeur se serrait affreusement.

En mme temps que Michel Strogoff et tant d'autres prisonniers, Harry
Blount et Alcide Jolivet avaient t conduits au camp tartare. Leur
ancien compagnon de voyage, pris avec eux au poste tlgraphique,
savait qu'ils taient parqus comme lui dans cet enclos que
surveillaient de nombreuses sentinelles, mais il n'avait point cherch
 se rapprocher d'eux. Peu lui importait, en ce moment du moins, ce
qu'ils pouvaient penser de lui depuis l'affaire du relais d'Ichim.
D'ailleurs, il voulait tre seul pour agir seul, le cas chant. Il
s'tait donc tenu a l'cart.

Alcide Jolivet, depuis le moment o son confrre tait tomb prs de
lui, ne lui avait pas mnag ses soins. Pendant le trajet de Kolyvan
au camp, c'est--dire pendant plusieurs heures de marche, Harry
Blount, appuy au bras de son rival, avait pu suivre le convoi des
prisonniers. Sa qualit de sujet anglais, il voulut d'abord la faire
valoir, mais elle ne le servit en aucune faon vis--vis de barbares
qui ne rpondaient qu' coups de lance ou de sabre. Le correspondant
du _Daily-Telegraph_ dut donc subir le sort commun, quitte  rclamer
plus tard et  obtenir satisfaction d'un pareil traitement. Mais ce
trajet n'en fut pas moins trs-pnible pour lui, car sa blessure le
faisait souffrir, et, sans l'assistance d'Alcide Jolivet, peut-tre
n'et-il pu atteindre le camp.

Alcide Jolivet, que sa philosophie pratique n'abandonnait jamais,
avait physiquement et moralement rconfort son confrre par tous les
moyens en son pouvoir. Son premier soin, lorsqu'il se vit
dfinitivement enferm dans l'enclos, fut de visiter la blessure
d'Harry Blount. Il parvint  lui retirer trs-adroitement son habit et
reconnut que son paule avait t seulement frle par un clat de
mitraille.

Ce n'est rien, dit-il. Une simple raflure! Aprs deux ou trois
pansements, cher confrre, il n'y paratra plus!

--Mais ces pansements?... demanda Harry Blount.

--Je vous les ferai moi-mme!

--Vous tes donc un peu mdecin?

--Tous les Franais sont un peu mdecins!

Et sur cette affirmation, Alcide Jolivet, dchirant son mouchoir, fit
de la charpie de l'un des morceaux, des tampons de l'autre, prit de
l'eau  un puits creus au milieu de l'enclos, lava la blessure, qui,
fort heureusement, n'tait pas grave, et disposa avec beaucoup
d'adresse les linges mouills sur l'paule d'Harry Blount.

Je vous traite par l'eau, dit-il. Ce liquide est encore le sdatif le
plus efficace que l'on connaisse pour le traitement des blessures, et
il est le plus employ maintenant. Les mdecins ont mis six mille ans
 dcouvrir cela! Oui! six mille ans en chiffres ronds!

--Je vous remercie, monsieur Jolivet, rpondit Harry Blount, en
s'tendant sur une couche de feuilles mortes, que son compagnon lui
arrangea  l'ombre d'un bouleau.

--Bah! il n'y a pas de quoi! Vous en feriez autant  ma place!

--Je n'en sais rien... rpondit un peu navement Harry Blount.

--Farceur, va! Tous les Anglais sont gnreux!

--Sans doute, mais les Franais....?

--Eh bien, les Franais sont bons, ils sont mme btes, si vous
voulez! Mais ce qui les rachte, c'est qu'ils sont Franais! Ne
parlons plus de cela, et mme, si vous m'en croyez, ne parlons plus du
tout. Le repos vous est absolument ncessaire.

Mais Harry Blount n'avait aucune envie de se taire. Si le bless
devait, par prudence, songer au repos, le correspondant du
_Daily-Telegraph_ n'tait pas homme  s'couter.

Monsieur Jolivet, demanda-t-il, croyez-vous que nos dernires
dpches aient pu passer la frontire russe?

--Et pourquoi pas? rpondit Alcide Jolivet. A l'heure qu'il est, je
vous assure que ma bienheureuse cousine sait  quoi s'en tenir sur
l'affaire de Kolyvan!

--A combien d'exemplaires tire t-elle ses dpches, votre cousine?
demanda Harry Blount, qui, pour la premire fois, posa cette question
directe  son confrre.

--Bon! rpondit en riant Alcide Jolivet. Ma cousine est une personne
fort discrte, qui n'aime pas qu'on parle d'elle et qui serait
dsespre si elle troublait le sommeil dont vous avez besoin.

--Je ne veux pas dormir, rpondit l'Anglais.--Que doit penser votre
cousine des affaires de la Russie?

--Qu'elles semblent en mauvais chemin pour le moment. Mais bah! le
gouvernement moscovite est puissant, il ne peut vraiment s'inquiter
d'une invasion de barbares, et la Sibrie ne lui chappera pas.

--Trop d'ambition a perdu les plus grands empires! rpondit Harry
Blount, qui n'tait pas exempt d'une certaine jalousie anglaise 
l'endroit des prtentions russes dans l'Asie centrale.

--Oh! ne parlons pas politique! s'cria Alcide Jolivet. C'est dfendu
par la Facult! Rien de plus mauvais pour les blessures  l'paule!...
 moins que ce ne soit pour vous endormir!

--Parlons alors de ce qu'il nous reste  faire, rpondit Harry Blount.
Monsieur Jolivet, je n'ai pas du tout l'intention de rester
indfiniment prisonnier de ces Tartares.

--Ni moi, pardieu!

--Nous sauverons-nous  la premire occasion?

--Oui, s'il n'y a pas d'autre moyen de recouvrer notre libert.

--En connaissez-vous un autre? demanda Harry Blount, en regardant son
compagnon.

--Certainement! Nous ne sommes pas des belligrants, nous sommes des
neutres, et nous rclamerons!

--Prs de cette brute de Fofar-Khan?

--Non, il ne comprendrait pas, rpondit Alcide Jolivet, mais prs de
son lieutenant Ivan Ogareff.

--C'est un coquin!

--Sans doute, mais ce coquin est Russe. Il sait qu'il ne faut pas
badiner avec le droit des gens, et il n'a aucun intrt  nous
retenir, au contraire. Seulement, demander quelque chose  ce
monsieur-l, a ne me va pas beaucoup!

--Mais ce monsieur-l n'est pas au camp, ou du moins je ne l'y ai pas
vu, fit observer Harry Blount.

--Il y viendra. Cela ne peut manquer. Il faut qu'il rejoigne l'mir.
La Sibrie est coupe en deux maintenant, et trs-certainement l'arme
de Fofar n'attend plus que lui pour se porter sur Irkoutsk.

--Et une fois libres, que ferons-nous?

--Une fois libres, nous continuerons notre campagne, et nous suivrons
les Tartares, jusqu'au moment o les vnements nous permettront de
passer dans le camp oppos. Il ne faut pas abandonner la partie, que
diable! Nous ne faisons que commencer. Vous, confrre, vous avez dj
eu la chance d'tre bless au service du _Daily-Telegraph_, tandis que
moi, je n'ai encore rien reu au service de ma cousine. Allons,
allons!--Bon, murmura Alcide Jolivet, le voil qui s'endort! Quelques
heures de sommeil et quelques compresses d'eau frache, il n'en faut
pas plus pour remettre un Anglais sur pied. Ces gens-la sont fabriqus
en tle!

Et pendant qu'Harry Blount reposait, Alcide Jolivet veilla prs de
lui, aprs avoir tir son carnet, qu'il chargea de notes, trs-dcid,
d'ailleurs,  les partager avec son confrre, pour la plus grande
satisfaction des lecteurs du _Daily-Telegraph_. Les vnements les
avaient runis l'un  l'autre. Ils n'en taient plus  se jalouser.

Ainsi donc, ce que redoutait au-dessus de tout Michel Strogoff tait
prcisment l'objet des plus vifs dsirs des deux journalistes.
L'arrive d'Ivan Ogareff pouvait videmment servir ceux-ci, car, leur
qualit de correspondants anglais et franais une fois reconnue, rien
de plus probable qu'ils fussent mis en libert. Le lieutenant de
l'mir saurait faire entendre raison  Fofar, qui n'et pas manqu de
traiter des journalistes comme de simples espions. L'intrt d'Alcide
Jolivet et d'Harry Blount tait donc contraire  l'intrt de Michel
Strogoff. Celui-ci avait bien compris cette situation, et ce fut une
nouvelle raison, ajoute  plusieurs autres, qui le porta a viter
tout rapprochement avec ses anciens compagnons de voyage. Il
s'arrangea donc de manire  ne pas tre aperu d'eux.

Quatre jours se passrent, pendant lesquels l'tat de choses ne fut
aucunement modifi. Les prisonniers n'entendirent point parler de la
leve du camp tartare. Ils taient surveills svrement. Il leur et
t impossible de traverser le cordon de fantassins et de cavaliers
qui les gardaient nuit et jour. Quant a la nourriture qui leur tait
attribue, elle leur suffisait  peine. Deux fois par vingt-quatre
heures, on leur jetait un morceau d'intestins de chvres, grills sur
les charbons, ou quelques portions de ce fromage appel kroute,
fabriqu avec du lait aigre de brebis, et qui, tremp de lait de
jument, forme le mets kinghis le plus communment nomm koumyss. Et
c'tait tout. Il faut ajouter aussi que le temps devint dtestable. Il
se produisit de grandes perturbations atmosphriques, qui amenrent
des bourrasques mles de pluie. Les malheureux, sans aucun abri,
durent supporter ces intempries malsaines, et aucun adoucissement ne
fut apport  leurs misres. Quelques blesss, des femmes, des enfants
moururent, et les prisonniers eux-mmes durent enterrer ces cadavres,
auxquels leurs gardiens ne voulaient mme pas donner la spulture.

Pendant ces dures preuves, Alcide Jolivet et Michel Strogoff se
multiplirent, chacun de son ct. Ils rendirent tous les services
qu'ils pouvaient rendre. Moins prouvs que tant d'autres, valides,
vigoureux, ils devaient mieux rsister, et par leurs conseils, par
leurs soins, ils purent se rendre utiles  ceux qui souffraient et se
dsespraient.

Cet tat de choses allait-il durer? Fofar-Khan, satisfait de ses
premiers succs, voulait-il donc attendre quelque temps avant de
marcher sur Irkoutsk? On pouvait le craindre, mais il n'en fut rien.
L'vnement tant souhait d'Alcide Jolivet et d'Harry Blount, tant
redout de Michel Strogoff, se produisit dans la matine du 12 aot.

Ce jour-l, les trompettes sonnrent, les tambours battirent, la
mousquetade clata. Un norme nuage de poussire se droulait
au-dessus de la route de Kolyvan.

Ivan Ogareff, suivi de plusieurs milliers d'hommes, faisait son entre
au camp tartare.

CHAPITRE II

UNE ATTITUDE D'ALCIDE JOLIVET.

C'tait tout un corps d'arme qu'Ivan Ogareff amenait  l'mir. Ces
cavaliers et ces fantassins faisaient partie de la colonne qui s'tait
empare d'Omsk. Ivan Ogareff, n'ayant pu rduire la ville haute, dans
laquelle--on ne l'a point oubli--le gouverneur et la garnison
avaient cherch refuge, s'tait dcid  passer outre, ne voulant pas
retarder les oprations qui devaient amener la conqute de la Sibrie
orientale. Il avait donc laiss une garnison suffisante  Omsk. Puis,
entranant ses hordes, se renforant en route des vainqueurs de
Kolyvan, il venait faire sa jonction avec l'arme de Fofar.

Les soldats d'Ivan Ogareff s'arrteront aux avant-postes du camps. Ils
ne reurent point ordre de bivouaquer. Le projet de leur chef tait,
sans doute, de ne pas s'arrter, mais de se porter en avant et de
gagner, dans le plus bref dlai, Tomsk, ville importante,
naturellement destine  devenir le centre des oprations futures.

En mme temps que ses soldats, Ivan Ogareff amenait un convoi de
prisonniers russes et sibriens, capturs soit  Omsk, soit  Kolyvan.
Ces malheureux ne furent pas conduits  l'enclos, dj trop petit pour
ceux qu'il contenait, et ils durent rester aux avant-postes, sans
abri, presque sans nourriture. Quel sort Fofar-Khan rservait-il 
ces infortuns? Les internerait-il  Tomsk, ou quelque sanglante
excution, familire aux chefs tartares, les dcimerait-elle? C'tait
le secret du capricieux mir.

Ce corps d'arme n'tait pas venu d'Omsk et de Kolyvan sans
entraner  sa suite la foule de mendiants, de maraudeurs, de
marchands, de bohmiens qui forment habituellement l'arrire-garde
d'une arme en marche. Tout ce monde vivait sur les pays traverss
et laissait peu de chose  piller aprs lui. Donc, ncessit de se
porter en avant, ne ft-ce que pour assurer le ravitaillement des
colonnes expditionnaires. Toute la rgion comprise entre les cours
de l'Ichim et de l'Obi, radicalement dvaste, n'offrait plus aucune
ressource. C'tait un dsert que les Tartares faisaient derrire
eux, et les Russes ne l'auraient pas franchi sans peine.

Au nombre de ces bohmiens, accourus des provinces de l'ouest,
figurait la troupe tsigane qui avait accompagn Michel Strogoff
jusqu' Perm. Sangarre tait la. Cette sauvage espionne, me damne
d'Ivan Ogareff, ne quittait pas son matre. On les a vus, tous deux,
prparant leurs machinations, en Russie mme, dans le gouvernement de
Nijni-Novgorod. Aprs la traverse de l'Oural, ils s'taient spars
pour quelques jours seulement. Ivan Ogareff avait rapidement gagn
Ichim, tandis que Sangarre et sa troupe se dirigeaient sur Omsk par le
sud de la province.

On comprendra facilement quelle aide cette femme apportait  Ivan
Ogareff. Par ses bohmiennes, elle pntrait en tout lieu, entendant
et rapportant tout. Ivan Ogareff tait tenu au courant de ce qui se
faisait jusque dans le coeur des provinces envahies. C'taient cent
yeux, cent oreilles, toujours ouverts pour sa cause. D'ailleurs, il
payait largement cet espionnage, dont il retirait grand profit.

Sangarre, autrefois compromise dans une trs-grave affaire, avait t
sauve par l'officier russe. Elle n'avait point oubli ce qu'elle lui
devait et s'tait  lui, corps et me. Ivan Ogareff, entr dans la
voie de la trahison, avait compris quel parti il pouvait tirer de
cette femme. Quelque ordre qu'il lui donnt, Sangarre l'excutait. Un
instinct inexplicable, plus imprieux encore que celui de la
reconnaissance, l'avait pousse  se faire l'esclave du tratre,
auquel elle tait attache depuis les premiers temps de son exil en
Sibrie. Confidente et complice, Sangarre, sans patrie, sans famille,
s'tait plu  mettre sa vie vagabonde au service des envahisseurs
qu'Ivan Ogareff allait jeter sur la Sibrie. A la prodigieuse astuce
naturelle  sa race, elle joignait une nergie farouche, qui ne
connaissait ni le pardon ni la piti. C'tait une sauvage, digne de
partager le wigwam d'un Apache ou la hutte d'un Andamien.

Depuis son arrive  Omsk, o elle l'avait rejoint avec ses tsiganes,
Sangarre n'avait plus quitt Ivan Ogareff. La circonstance qui avait
mis en prsence Michel et Marfa Strogoff lui tait connue. Les
craintes d'Ivan Ogareff, relatives au passage d'un courrier du czar,
elle les savait et les partageait. Marfa Strogoff prisonnire, elle
et t femme  la torturer avec tout le raffinement d'une Peau-Rouge,
afin de lui arracher son secret. Mais l'heure n'tait pas venue 
laquelle Ivan Ogareff voulait faire parler la vieille Sibrienne.
Sangarre devait attendre, et elle attendait, sans perdre des yeux
celle qu'elle espionnait  son insu, guettant ses moindres gestes, ses
moindres paroles, l'observant jour et nuit, cherchant  entendre ce
mot de "fils" s'chapper de sa bouche, mais djoue jusqu'alors par
l'inaltrable impassibilit de Marfa Strogoff.

Cependant, au premier clat des fanfares, le grand matre do
l'artillerie tartare et le chef des curies de l'mir, suivis d'une
brillante escorte de cavaliers usbecks, s'taient ports au front du
camp afin de recevoir Ivan Ogareff.

Lorsqu'ils furent arrivs en sa prsence, ils lui rendirent les plus
grands honneurs et l'invitrent  les accompagner  la tente de
Fofar-Khan.

Ivan Ogareff, imperturbable comme toujours, rpondit froidement aux
dfrences des hauts fonctionnaires envoys  sa rencontre. Il tait
trs-simplement vtu, mais, par une sorte de bravade impudente, il
portait encore un uniforme d'officier russe.

Au moment o il rendait la main  son cheval pour franchir l'enceinte
du camp, Sangarre, passant entre les cavaliers de l'escorte,
s'approcha de lui et demeura immobile.

Rien? demanda Ivan Ogareff.

--Rien.

--Sois patiente.

--L'heure approche-t-elle o tu forceras la vieille femme  parler?

--Elle approche, Sangarre,

--Quand la vieille femme parlera-t-elle?

--Lorsque nous serons  Tomsk.

--Et nous y serons?...

--Dans trois jours.

Les grands yeux noirs de Sangarre jetrent un clat extraordinaire, et
elle se retira d'un pas tranquille.

Ivan Ogareff pressa les flancs de son cheval, et, suivi de son
tat-major d'officiers tartares, il se dirigea vers la tente de
l'mir.

Fofar-Khan attendait son lieutenant. Le conseil, compos du porteur
du sceau royal, du khodja et de quelques hauts fonctionnaires, avait
pris place sous la tente.

Ivan Ogareff descendit de cheval, entra, et se trouva devant l'mir.

Fofar-Khan tait un homme de quarante ans, haut de stature, le visage
assez ple, les yeux mchants, la physionomie farouche. Une barbe
noire, tage par petits rouleaux, descendait sur sa poitrine. Avec
son costume de guerre, cotte  mailles d'or et d'argent, baudrier
tincelant de pierres prcieuses, fourreau de sabre courb comme un
yatagan et serti de gemmes blouissantes, bottes ergotes d'un peron
d'or, casque orn d'une aigrette de diamants jetant mille feux, Fofar
offrait au regard l'aspect plutt trange qu'imposant d'un Sardanapale
tartare, souverain indiscut qui dispose  son gr de la vie et de la
fortune de ses sujets, dont la puissance est sans limites, et auquel,
par privilge spcial, on donne,  Boukhara, la qualification d'mir.

Au moment o Ivan Ogareff parut, les grands dignitaires demeurrent
assis sur leurs coussins festonns d'or; mais Fofar se leva d'un
riche divan qui occupait le fond de la tente, dont le sol
disparaissait sous l'paisse moquette d'un tapis boukharien.

L'mir s'approcha d'Ivan Ogareff et lui donna un baiser,  la
signification duquel il n'y avait pas  se mprendre. Ce baiser
faisait du lieutenant le chef du conseil et le plaait temporairement
au-dessus du khodja.

Puis, Fofar, s'adressant  Ivan Ogareff: Je n'ai point 
t'interroger, dit-il, parle, Ivan. Tu ne trouveras ici que des
oreilles bien disposes  t'entendre.

--Takhsir [C'est l'quivalent du nom de Sire, qui est donn aux
sultans de Boukhara], rpondit Ivan Ogareff, voici ce que j'ai  te
faire connatre.

Ivan Ogareff s'exprimait en tartare, et donnait  ses phrases la
tournure emphatique qui distingue le langage des Orientaux.

Takhsir, le temps n'est pas aux inutiles paroles. Ce que j'ai fait, 
la tte de tes troupes, tu le sais. Les lignes de l'Ichim et de
l'Irtyche sont maintenant en notre pouvoir, et les cavaliers turcomans
peuvent baigner leurs chevaux dans leurs eaux devenues tartares. Les
hordes kirghises se sont souleves  la voix de Fofar-Khan, et la
principale route sibrienne t'appartient depuis Ichim jusqu' Tomsk.
Tu peux donc pousser tes colonnes aussi bien vers l'orient o le
soleil se lve, que vers l'occident o il se couche.

--Et si je marche avec le soleil? demanda l'mir, qui coutait sans
que son visage trahit aucune de ses penses.

--Marcher avec le soleil, rpondit Ivan Ogareff, c'est te jeter vers
l'Europe, c'est conqurir rapidement les provinces sibriennes de
Tobolsk jusqu'aux montagnes de l'Oural.

--Et si je vais au-devant de ce flambeau du ciel?

--C'est soumettre  la domination tartare, avec Irkoutsk, les plus
riches contres de l'Asie centrale.

--Mais, les armes du sultan de Ptersbourg? dit Fofar-Khan, en
dsignant par ce titre bizarre l'empereur de Russie.

--Tu n'as rien  en craindre, ni au levant ni au couchant, rpondit
Ivan Ogareff. L'invasion a t soudaine, et, avant que l'arme russe
ait pu les secourir, Irkoutsk ou Tobolsk seront tombes en ton
pouvoir. Les troupes du czar ont t crases  Kolyvan, comme elles
le seront partout o les tiens lutteront contre ces soldats insenss
de l'Occident.

--Et quel avis t'inspire ton dvouement  la cause tartare? demanda
l'mir, aprs quelques instants de silence.

--Mon avis, rpondit vivement Ivan Ogareff, c'est de marcher au devant
du soleil! C'est de donner l'herbe des steppes orientales  dvorer
aux chevaux turcomans! C'est de prendre Irkoutsk, la capitale des
provinces de l'est, et, avec elle, l'otage dont la possession vaut
toute une contre. Il faut que,  dfaut du czar, le grand-duc son
frre tombe entre tes mains.

C'tait l le suprme rsultat que poursuivait Ivan Ogareff. On l'et
pris,  l'entendre, pour l'un de ces cruels descendants de Stepan
Razine, le clbre pirate qui ravagea la Russie mridionale au XVIIIe
sicle. S'emparer du grand-duc, le frapper sans piti, c'tait pleine
satisfaction donne  sa haine! En outre, la prise d'Irkoutsk faisait
passer immdiatement sous la domination tartare toute la Sibrie
orientale.

Il sera fait ainsi, Ivan, rpondit Fofar.

--Quels sont tes ordres, Takhsir?

--Aujourd'hui mme, notre quartier gnral sera transport  Tomsk.

Ivan Ogareff s'inclina, et, suivi du housch-bgui, il se retira pour
faire excuter les ordres de l'mir.

Au moment o il allait monter  cheval, afin de regagner les
avant-postes, un certain tumulte se produisit  quelque distance, dans
la partie du camp affecte aux prisonniers. Des cris se firent
entendre, et deux ou trois coups de fusil clatrent. Etait-ce une
tentative de rvolte ou d'vasion qui allait tre sommairement
rprime?

Ivan Ogareff et le housch-bgui firent quelques pas en avant, et,
presque aussitt, deux hommes, que des soldats ne pouvaient retenir,
parurent devant eux.

Le housch-bgui, sans plus d'information, fit un geste qui tait un
ordre de mort, et la tte de ces deux prisonniers allait rouler 
terre, lorsqu'Ivan Ogareff dit quelques mots qui arrtrent le sabre
dj lev sur eux.

Le Russe avait reconnu que ces prisonniers taient trangers, et il
donna l'ordre qu'on les lui ament.

C'taient Harry Blount et Alcide Jolivet.

Ds l'arrive d'Ivan Ogareff au camp, ils avaient demand  tre
conduits en sa prsence. Les soldats avaient refus. De l, lutte,
tentative de fuite, coups de fusil qui n'atteignirent heureusement
point les deux journalistes, mais leur excution ne se ft point fait
attendre, n'et t l'intervention du lieutenant de l'mir.

Celui-ci examina pendant quelques moments ces prisonniers, qui lui
taient absolument inconnus. Ils taient prsents, cependant,  cette
scne du relais de poste d'Ichim, dans laquelle Michel Strogoff fut
frapp par Ivan Ogareff; mais le brutal voyageur n'avait point fait
attention aux personnes runies alors dans la salle commune.

Harry Blount et Alcide Jolivet, au contraire, le reconnurent
parfaitement, et celui-ci dit  mi-voix:

Tiens! Il parait que le colonel Ogareff et le grossier personnage
d'Ichim ne font qu'un!

Puis, il ajouta  l'oreille de son compagnon:

Exposez notre affaire, Blount. Vous me rendrez service. Ce colonel
russe au milieu d'un camp tartare me dgote, et bien que, grce 
lui, ma tte soit encore sur mes paules, mes yeux se dtourneraient
avec mpris plutt que de le regarder en face!

Et cela dit, Alcide Jolivet affecta la plus complte et la plus
hautaine indiffrence.

Ivan Ogareff comprit-il ce que l'attitude du prisonnier avait
d'insultant pour lui? En tout cas, il n'en laissa rien paratre.

Qui tes-vous, messieurs? demanda-t-il en russe d'un ton trs-froid,
mais exempt de sa rudesse habituelle.

--Deux correspondants de journaux anglais et franais, rpondit
laconiquement Harry Blount.

--Vous avez sans doute des papiers qui vous permettent d'tablir votre
identit?

--Voici des lettres qui nous accrditent en Russie prs des
chancelleries anglaise et franaise.

Ivan Ogareff prit les lettres que lui tendait Harry Blount, et il les
lut avec attention. Puis:

Vous demandez, dit-il, l'autorisation de suivre nos oprations
militaires en Sibrie?

--Nous demandons  tre libres, voil tout, rpondit schement le
correspondant anglais.

--Vous l'tes, messieurs, rpondit Ivan Ogareff, et je serai curieux
de lire vos chroniques dans le _Daily-Telegraph_.

--Monsieur, rpliqua Harry Blount avec le flegme le plus
imperturbable, c'est six pence le numro, les frais de poste en sus.

Et, l-dessus, Harry Blount se retourna vers son compagnon, qui parut
approuver compltement sa rponse.

Ivan Ogareff ne sourcilla pas, et, enfourchant son cheval, il prit la
tte de son escorte et disparut bientt dans un nuage de poussire.

Eh bien, monsieur Jolivet, que pensez-vous du colonel Ivan Ogareff,
gnral en chef des troupes tartares? demanda Harry Blount.

--Je pense, mon cher confrre, rpondit en souriant Alcide Jolivet,
que cet housch-bgui a eu un bien beau geste, quand il a donn l'ordre
de nous couper la tte!

Quoi qu'il en soit et quel que ft le motif qui et port Ivan Ogareff
 agir ainsi  l'gard des deux journalistes, ceux-ci taient libres
et ils pouvaient parcourir  leur gr le thtre de la guerre. Aussi,
leur intention tait-elle bien de ne point abandonner la partie.
L'espce d'antipathie qu'ils ressentaient autrefois l'un pour l'autre
avait fait place  une amiti sincre. Rapprochs par les
circonstances, ils ne songeaient plus  se sparer. Les mesquines
questions de rivalit taient  jamais teintes. Harry Blount ne
pouvait plus oublier ce qu'il devait  son compagnon, lequel ne
cherchait aucunement  s'en souvenir, et en somme, ce rapprochement,
facilitant les oprations de reportage, devait tourner  l'avantage de
leurs lecteurs.

Et maintenant, demanda Harry Blount, qu'est-ce que nous allons faire
de notre libert?

--En abuser, parbleu! rpondit Alcide Jolivet, et aller tranquillement
 Tomsk voir ce qui s'y passe.

--Jusqu'au moment, trs-prochain, je l'espre, o nous pourrons
rejoindre quelque corps russe?...

--Comme vous dites, mon cher Blount! Il ne faut pas trop se
tartariser! Le beau rle est encore  ceux dont les armes civilisent,
et il est vident que les peuples de l'Asie centrale auraient tout 
perdre et absolument rien  gagner  cette invasion, mais les Russes
sauront bien la repousser. Ce n'est qu'une affaire de temps!

Cependant, l'arrive d'Ivan Ogareff, qui venait de rendre  la libert
Alcide Jolivet et Harry Blount, tait au contraire un grave pril pour
Michel Strogoff. Que le hasard vnt  mettre le courrier du czar en
prsence d'Ivan Ogareff, celui-ci ne pourrait manquer de le
reconnatre pour le voyageur qu'il avait si brutalement trait au
relais d'Ichim, et bien que Michel Strogoff n'et pas rpondu 
l'insulte comme il l'et fait en toute autre circonstance, l'attention
aurait t attire sur lui,--ce qui et rendu difficile l'excution de
ses projets.

L tait le ct fcheux de la prsence d'Ivan Ogareff. Toutefois, une
consquence heureuse de son arrive, ce fut l'ordre qui fut donn de
lever le camp le jour mme et de transporter  Tomsk le quartier
gnral.

C'tait l'accomplissement du plus vif dsir de Michel Strogoff. Son
intention, on le sait, tait d'atteindre Tomsk, confondu avec les
autres prisonniers, c'est--dire sans risquer de tomber entre les
mains des claireurs qui fourmillaient aux approches de cette
importante ville. Cependant, par suite de l'arrive d'Ivan Ogareff, et
dans la crainte d'tre reconnu de lui, il dut se demander s'il ne
conviendrait pas de renoncer  ce premier projet et de tenter de
s'chapper pendant le voyage.

Michel Strogoff allait sans doute s'arrter  ce dernier parti,
lorsqu'il apprit que Fofar-Khan et Ivan Ogareff taient dj partis
pour la ville  la tte de quelques milliers de cavaliers.

J'attendrai donc, se dit-il,  moins qu'il ne se prsente quelque
occasion exceptionnelle de fuir. Les mauvaises chances sont nombreuses
en de de Tomsk, tandis qu'au del les bonnes s'accrotront, puisque
j'aurai, en quelques heures, dpass les postes tartares les plus
avancs dans l'est. Encore trois jours de patience, et que Dieu me
vienne en aide!

C'tait, en effet, un voyage de trois jours que les prisonniers, sous
la surveillance d'un nombreux dtachement de Tartares, devaient faire
 travers la steppe. En effet, cent cinquante verstes sparaient le
camp de la ville. Voyage facile pour les soldats de l'mir, qui ne
manquaient de rien, mais pnible pour des malheureux, affaiblis par
les privations. Plus d'un cadavre devait jalonner cette portion de la
route sibrienne!

Ce fut  deux heures de l'aprs-midi, ce 12 aot, par une temprature
fort leve et sous un ciel sans nuages, que le toptschi-baschi donna
l'ordre de dpart.

Alcide Jolivet et Harry Blount, ayant achet des chevaux, avaient dj
pris la route de Tomsk, o la logique des vnements allait runir les
principaux personnages de cette histoire.

Au nombre des prisonniers amens par Ivan Ogareff au camp tartare,
tait une vieille femme que sa taciturnit mme semblait mettre  part
au milieu de toutes celles qui partageaient son sort. Pas une plainte
ne sortait de ses lvres. On et dit une statue de la douleur. Cette
femme, presque toujours immobile, plus troitement garde qu'aucune
autre, tait, sans qu'elle part s'en douter ou s'en soucier, observe
par la tsigane Sangarre. Malgr son ge, elle avait d suivre  pied
le convoi des prisonniers, sans qu'aucun adoucissement et t apport
 ses misres.

Toutefois, quelque providentiel dessein avait plac  ses cts un
tre courageux, charitable, fait pour la comprendre et l'assister.
Parmi ses compagnes d'infortune, une jeune fille, remarquable par sa
beaut et par une impassibilit qui ne le cdait en rien  celle de la
Sibrienne, semblait s'tre donn la tche de veiller sur elle. Aucune
parole n'avait t change entre les deux captives, mais la jeune
fille se trouvait toujours  point nomm auprs de la vieille femme,
quand son secours pouvait lui tre utile. Celle-ci n'avait pas tout
d'abord accept sans mfiance les soins muets de cette inconnue. Peu 
peu, cependant, l'vidente droiture du regard de cette jeune fille, sa
rserve et la mystrieuse sympathie qu'une communaut de douleurs
tablit entre d'gales infortunes, avaient eu raison de la froideur
hautaine de Marfa Strogoff. Nadia--car c'tait elle--avait pu ainsi,
sans la connatre, rendre  la mre les soins qu'elle-mme avait reus
de son fils. Son instinctive bont l'avait doublement bien inspire.
En se vouant  la servir, Nadia assurait  sa jeunesse et  sa beaut
la protection de l'ge de la vieille prisonnire. Au milieu de cette
foule d'infortuns, aigris par les souffrances, ce groupe silencieux
de deux femmes, dont l'une semblait tre l'aeule, l'autre la
petite-fille, imposait  tous une sorte de respect.

Nadia, aprs avoir t enleve par les claireurs tartares sur les
barques de l'Irtyche, avait t conduite  Omsk. Retenue prisonnire
dans la ville, elle partagea le sort de tous ceux que la colonne
d'Ivan Ogareff avait capturs jusqu'alors, et, par consquent, celui
de Marfa Strogoff.

Nadia, si elle et t moins nergique, aurait succomb  ce double
coup qui venait de la frapper. L'interruption de son voyage, la mort
de Michel Strogoff l'avaient  la fois dsespre et rvolte.
loigne  jamais peut-tre de son pre, aprs tant d'efforts dj
heureux qui l'en avaient rapproche, et, pour comble de douleur,
spare de l'intrpide compagnon que Dieu mme semblait avoir mis sur
sa route pour la conduire au but, elle avait  la fois et du mme coup
tout perdu. L'image de Michel Strogoff, atteint sous ses yeux d'un
coup de lance et disparaissant dans les eaux de l'Irtyche, ne quittait
plus sa pense. Un tel homme avait-il bien pu mourir ainsi? Pour qui
Dieu rservait-il ses miracles, si ce juste, qu'un noble dessein
poussait  coup sur, avait pu tre si misrablement arrt dans sa
marche? Quelquefois la colre l'emportait sur la douleur. La scne de
l'affront si trangement subi par son compagnon au relais d'Ichim lui
revenait  la mmoire. Son sang bouillait  ce souvenir.

Qui vengera ce mort qui ne peut plus se venger lui-mme? se
disait-elle.

Et dans son coeur, la jeune fille, s'adressant  Dieu mme, s'criait:

Seigneur, faites que ce soit moi!

Si encore, avant de mourir, Michel Strogoff lui avait confi son
secret, si, toute femme, tout enfant qu'elle tait, elle et pu mener
 bonne fin la tche interrompue de ce frre que Dieu n'aurait pas d
lui donner, puisqu'il devait sitt le lui reprendre!...

Absorbe dans ces penses, on comprend que Nadia ft demeure comme
insensible aux misres mmes de sa captivit.

C'tait alors que le hasard l'avait, sans qu'elle pt en avoir le
moindre soupon, runie  Marfa Strogoff. Comment aurait-elle pu
imaginer que cette vieille femme, prisonnire comme elle, ft la mre
de son compagnon, qui n'avait jamais t pour elle que le marchand
Nicolas Korpanoff? Et, de son ct, comment Marfa aurait-elle pu
deviner qu'un lien de reconnaissance rattachait cette jeune inconnue 
son fils?

Ce qui frappa d'abord Nadia dans Marfa Strogoff, ce fut une sorte de
conformit secrte dans la faon dont chacune, de son ct, subissait
sa dure condition. Cette indiffrence stoque de la vieille femme aux
douleurs matrielles de leur vie quotidienne, ce mpris des
souffrances du corps, Marfa ne pouvait les puiser que dans une douleur
morale gale  la sienne. Voil ce que pensait Nadia, et elle ne se
trompait pas. Ce fut donc une sympathie instinctive pour cette part de
ses misres que Marfa Strogoff ne montrait pas, qui poussa tout
d'abord Nadia vers elle. Cette faon de supporter son mal allait 
l'me fire de la jeune fille. Elle ne lui offrit pas ses services,
elle les lui donna. Marfa n'eut ni  refuser ni  accepter. Dans les
passages difficiles de la route, la jeune fille tait l et l'aidait
de son bras. Aux heures des distributions de vivres, la vieille femme
n'et pas boug, mais Nadia partageait avec elle son insuffisante
nourriture, et c'est ainsi que ce pnible voyage s'tait opr pour
l'une en mme temps que pour l'autre. Grce  sa jeune compagne, Marfa
Strogoff put suivre les soldats qui convoyaient la troupe des
prisonniers sans tre attache  l'aron d'une selle, comme tant
d'autres malheureuses, ainsi tranes sur ce chemin de douleur.

Que Dieu te rcompense, ma fille, de ce que tu fais pour mes vieux
ans! lui dit une fois Marfa Strogoff, et cela avait t, pendant
quelque temps, la seule parole prononce entre les deux infortunes.

Durant ces quelques jours, qui leur parurent longs comme des sicles,
la vieille femme et la jeune fille--il le semblait du moins--auraient
d tre amenes  causer de leur situation rciproque. Mais Marfa
Strogoff, par une circonspection facile  comprendre, n'avait parl,
et encore avec une grande brivet, que d'elle-mme. Elle n'avait fait
aucune allusion ni  son fils ni  la funeste rencontre qui les avait
mis face  face.

Nadia, elle aussi, fut longtemps, sinon muette, du moins sobre de
toute parole inutile. Cependant, un jour, sentant qu'elle avait devant
elle une me simple et haute, son coeur avait dbord, et elle avait
racont, sans en rien cacher, tous les vnements qui s'taient
accomplis depuis son dpart de Wladimir jusqu' la mort de Nicolas
Korpanoff. Ce qu'elle dit de son jeune compagnon intressa vivement la
vieille Sibrienne.

Nicolas Korpanoff! dit-elle. Parle-moi encore de ce Nicolas! Je ne
sais qu'un homme, un seul parmi la jeunesse de ce temps, dont une
telle conduite ne m'et pas tonne! Nicolas Korpanoff, tait-ce bien
son nom? En es-tu sre, ma fille?

--Pourquoi m'aurait-il trompe sur ce point, rpondit Nadia, lui qui
ne m'a trompe sur aucun autre?

Cependant, mue par une sorte de pressentiment, Marfa Strogoff faisait
 Nadia questions sur questions.

Tu m'as dit qu'il tait intrpide, ma fille! Tu m'as prouv qu'il
l'avait t! dit-elle.

--Oui, intrpide! rpondit Nadia.

--C'est bien ainsi qu'eut t mon fils, se rptait Marfa Strogoff 
part elle.

Puis elle reprenait:

Tu m'as dit encore que rien ne l'arrtait, que rien ne l'tonnait,
qu'il tait si doux dans sa force mme, que tu avais une soeur aussi
bien qu'un frre en lui, et qu'il a veill sur toi comme une mre?

--Oui, oui! dit Nadia. Frre, soeur, mre, il a t tout pour moi!

--Et aussi un lion pour te dfendre?

--Un lion, en vrit! rpondit Nadia. Oui, un lion, un hros!

--Mon fils, mon fils! pensait la vieille Sibrienne.

--Mais tu dis, cependant, qu'il a support un terrible affront dans
cette maison de poste d'Ichim?

--Il l'a support! rpondit Nadia en baissant la tte.

--Il l'a support? murmura Maria Strogoff, frmissante.

--Mre! mre! s'cria Nadia, ne le condamnez pas. Il y avait l un
secret, un secret dont Dieu seul,  l'heure qu'il est, est le juge!

--Et, dit Marfa, relevant la tte et regardant Nadia comme si elle et
voulu lire jusqu'au plus profond de son me, dans cette heure
d'humiliation, ce Nicolas Korpanoff, est-ce que tu l'as mpris?

--Je l'ai admir sans le comprendre! rpondit la jeune fille. Je ne
l'ai jamais senti plus digne de respect!

La vieille femme se tut un instant.

Il tait grand? demanda-t-elle.

--Trs-grand.

--Et trs-beau, n'est-ce pas? Allons, parle, ma fille.

--Il tait trs beau, rpondit Nadia toute rougissante.

--C'tait mon fils! Je te dis que c'tait mon fils! s'cria la vieille
femme en embrassant Nadia.

--Ton fils! rpondit Nadia tout interdite, ton fils!

--Allons! dit Marfa, va jusqu'au bout, mon enfant! Ton compagnon, ton
ami, ton protecteur, il avait une mre! Est-ce qu'il ne t'aurait
jamais parl de sa mre?

--De sa mre? dit Nadia. Il m'a parl de sa mre comme je lui ai parl
de mon pre, souvent, toujours! Cette mre, il l'adorait!

--Nadia, Nadia! Tu viens de me raconter l'histoire mme de mon fils,
dit la vieille femme.

Et elle ajouta imptueusement:

Ne devait-il donc pas la voir en passant  Omsk, cette mre que tu
dis qu'il aimait?

--Non, rpondit Nadia, non, il ne le devait pas.

--Non? s'cria Marfa. Tu as os me dire non?

--Je te l'ai dit, mais il me reste  t'apprendre que, pour des motifs
qui devaient remporter sur tout, des motifs que je ne connais pas,
j'ai cru comprendre que Nicolas Korpanoff devait traverser le pays
dans le plus absolu secret. C'tait pour lui une question de vie et de
mort, et, mieux encore, une question de devoir et d'honneur.

--De devoir, en effet, de devoir imprieux, dit la vieille Sibrienne,
de ceux auxquels on sacrifie tout, pour l'accomplissement desquels on
refuse tout, mme la joie de venir donner un baiser, le dernier
peut-tre,  sa vieille mre! Tout ce que tu ne sais pas, Nadia, tout
ce que je ne savais pas moi-mme, je le sais  l'heure qu'il est! Tu
m'as tout fait comprendre! Mais la lumire que tu as jete au plus
profond des tnbres de mon coeur, cette lumire, je ne puis la faire
entrer dans le tien. Le secret de mon fils, Nadia, puisqu'il ne te l'a
pas dit, il faut que je le lui garde! Pardonne-moi, Nadia! Le bien que
tu m'as fait, je ne puis te le rendre!

--Mre, je ne vous demande rien, rpondit Nadia.

Tout s'tait expliqu ainsi pour la vieille Sibrienne, tout, jusqu'
l'inexplicable conduite de son fils  son gard, dans l'auberge
d'Omsk, en prsence des tmoins de leur rencontre. Il n'y avait plus 
douter que le compagnon de la jeune fille n'et t Michel Strogoff,
et qu'une mission secrte, quelque importante dpche  porter 
travers la contre envahie, ne l'obliget  cacher sa qualit de
courrier du czar.

Ah! mon brave enfant, pensa Marfa Strogoff. Non! Je ne te trahirai
pas, et les tortures ne m'arracheront jamais l'aveu que c'est bien toi
que j'ai vu  Omsk!

Marfa Strogoff aurait pu, d'un mot, payer Nadia de tout son dvouement
pour elle. Elle aurait pu lui apprendre que son compagnon, Nicolas
Korpanoff, ou plutt Michel Strogoff, n'avait pas pri dans les eaux
de l'Irtyche, puisque c'tait quelques jours aprs cet incident
qu'elle l'avait rencontr, qu'elle lui avait parl!...

Mais elle se contint, elle se tut, et se borna  dire:

Espre, mon enfant! Le malheur ne s'acharnera pas toujours sur toi!
Tu reverras ton pre, j'en ai le pressentiment, et, peut-tre, celui
qui te donnait le nom de soeur n'est-il pas mort! Dieu ne peut pas
permettre que ton brave compagnon ait pri!... Espre, ma fille!
espre! Fais comme moi! Le deuil que je porte n'est pas encore celui
de mon fils!.

CHAPITRE III

COUP POUR COUP.


Telle tait maintenant la situation de Marfa Strogoff et de Nadia
l'une vis--vis de l'autre. La vieille Sibrienne avait tout compris,
et si la jeune fille ignorait que son compagnon tant regrett vct
encore, elle savait, du moins, ce qu'il tait  celle dont elle avait
fait sa mre, et elle remerciait Dieu de lui avoir donn cette joie de
pouvoir remplacer auprs de la prisonnire le fils qu'elle avait
perdu.

Mais ce que ni l'une ni l'autre ne pouvaient savoir, c'est que Michel
Strogoff, pris  Kolyvan, faisait partie du mme convoi et qu'il tait
dirig sur Tomsk avec elles.

Les prisonniers amens par Ivan Ogareff avaient t runis  ceux que
l'mir gardait dj au camp tartare. Ces malheureux, Russes ou
Sibriens, militaires ou civils, taient au nombre de quelques
milliers, et ils formaient une colonne qui s'tendait sur une longueur
de plusieurs verstes. Parmi eux, il en tait qui, considrs comme
plus dangereux, avaient t attachs par des menottes  une longue
chane. Il y avait aussi des femmes, des enfants, lis ou suspendus
aux pommeaux des selles, et impitoyablement trans sur les routes! On
les poussait tous comme un btail humain. Les cavaliers qui les
escortaient les obligeaient  garder un certain ordre, et il n'y avait
de retardataires que ceux qui tombaient pour ne plus se relever.

De cette disposition, il tait rsult ceci: c'est que Michel
Strogoff, rang dans les premiers rangs de ceux qui avaient quitt le
camp tartare, c'est--dire parmi les prisonniers de Kolyvan, ne devait
pas tre ml aux prisonniers venus d'Omsk en dernier lieu. Il ne
pouvait donc souponner dans ce convoi la prsence de sa mre et de
Nadia, pas plus que celles-ci ne pouvaient souponner la sienne.

Ce voyage, du camp  Tomsk, fait dans ces conditions, sous le fouet
des soldats, fut mortel pour un grand nombre, terrible pour tous. On
allait  travers la steppe, sur une route rendue plus poussireuse
encore par le passage de l'mir et de son avant-garde. Ordre avait t
donna de marcher vite. Les haltes, trs-courtes, taient rares. Ces
cent cinquante verstes  franchir sous un soleil ardent, si rapidement
qu'elles fussent parcourues, devaient sembler interminables!

C'est une contre strile que celle qui s'tend sur la droite de l'Obi
jusqu' la base de ce contrefort, dtach des monts Sayansk, dont
l'orientation est nord et sud. A peine quelques buissons maigres et
brls rompent-ils  et l la monotonie de l'immense plaine. Il n'y a
pas de culture, parce qu'il n'y a pas d'eau, et c'est l'eau qui manqua
le plus aux prisonniers, altrs par une marche pnible. Pour trouver
un affluent, il et fallu se porter d'une cinquantaine de verstes dans
l'est, jusqu'au pied mme du contrefort qui dtermine le partage des
eaux entre les bassins de l'Obi et de l'Yenise. L, coule le Tom,
petit affluent de l'Obi, qui passe  Tomsk avant de se perdre dans une
des grandes artres du nord. L, l'eau et t abondante, la steppe
moins aride, la temprature moins ardente. Mais les plus troites
prescriptions avaient t donnes aux chefs du convoi de gagner Tomsk
par le plus court, car l'mir pouvait toujours craindre d'tre pris de
flanc et coup par quelque colonne russe qui ft descendue des
provinces du nord. Or, la grande route sibrienne ne ctoyait pas les
rives du Tom, du moins dans sa partie comprise entre Kolyvan et une
petite bourgade nomme Zabdiero, et il fallait suivre la grande route
sibrienne.

Il est inutile de s'appesantir sur les souffrances de tant de
malheureux prisonniers. Plusieurs centaines tombrent sur la steppe,
et leurs cadavres y devaient rester jusqu'au moment o les loups,
ramens par l'hiver, en dvoreraient les derniers ossements.

De mme que Nadia tait toujours l, prte  secourir la vieille
Sibrienne, de mme Michel Strogoff, libre de ses mouvements, rendait
 des compagnons d'infortune plus faibles que lui tous les services
que sa situation lui permettait. Il encourageait les uns, il soutenait
les autres, il se prodiguait, il allait et venait, jusqu' ce que la
lance d'un cavalier l'obliget  reprendre sa place au rang qui lui
tait assign.

Pourquoi ne cherchait-il pas  fuir? C'est que son projet tait bien
arrt, maintenant, de ne se lancer  travers la steppe que
lorsqu'elle serait sre pour lui. Il s'tait entt dans cette ide
d'aller jusqu' Tomsk aux frais de l'mir, et, en somme, il avait
raison. A voir les nombreux dtachements qui battaient la plaine sur
les flancs du convoi, tantt au sud, tantt au nord, il tait vident
qu'il n'et pas fait deux verstes sans avoir t repris. Les cavaliers
tartares pullulaient, et, parfois, il semblait qu'ils sortissent de
terre, comme ces insectes nuisibles qu'une pluie d'orage fait
fourmiller  la surface du sol. En outre, la fuite dans ces conditions
et t extrmement difficile, sinon impossible. Les soldats de
l'escorte dployaient une extrme vigilance, car il y allait pour eux
de la tte, si leur surveillance et t mise en dfaut.

Enfin, le 15 aot,  la tombe du jour, le convoi atteignit la petite
bourgade de Zabdiero,  une trentaine de verstes de Tomsk. En cet
endroit, la route rejoignait le cours du Tom.

Le premier mouvement des prisonniers et t de se prcipiter dans les
eaux de cette rivire; mais leurs gardiens ne leur permirent pas de
rompre les rangs avant que la halte ft organise. Bien que le courant
du Tom ft presque torrentiel  cette poque, il pouvait favoriser la
fuite de quelque audacieux ou de quelque dsespr, et les plus
svres mesures de vigilance allaient tre prises. Des barques,
rquisitionnes  Zabdiero, furent embosses sur le Tom et formrent
un chapelet d'obstacles impossible  franchir. Quant  la ligne du
campement, appuye aux premires maisons de la bourgade, elle fut
garde par un cordon de sentinelles impossible  briser.

Michel Strogoff, qui aurait pu songer ds ce moment  se jeter dans la
steppe, comprit, aprs avoir soigneusement observ la situation, que
ses projets de fuite taient presque inexcutables dans ces
conditions, et, ne voulant rien compromettre, il attendit.

Cette nuit l tout entire, les prisonniers devaient camper sur les
bords du Tom. L'mir, en effet, avait remis au lendemain
l'installation de ses troupes  Tomsk. Il avait t dcid qu'une fte
militaire marquerait l'inauguration du quartier gnral tartare dans
cette importante cit. Fofar-Khan en occupait dj la forteresse,
mais le gros de son arme bivouaquait sous les murs, attendant le
moment d'y faire une entre solennelle.

Ivan Ogareff avait laiss l'mir  Tomsk, o tous deux taient arrivs
la veille, et il tait revenu au campement de Zabdiero. C'est de ce
point qu'il devait partir le lendemain avec l'arrire-garde de l'arme
tartare. Une maison avait t dispose pour qu'il pt y passer la
nuit. Au soleil levant, sous son commandement, cavaliers et fantassins
se dirigeraient sur Tomsk, o l'mir voulait les recevoir avec la
pompe habituelle aux souverains asiatiques.

Ds que la halte eut t organise, les prisonniers, briss par ces
trois jours de voyage, en proie  une soif ardente, purent se
dsaltrer enfin et prendre un peu de repos.

Le soleil tait dj couch, mais l'horizon s'clairait encore des
lueurs crpusculaires, lorsque Nadia, soutenant Marfa Strogoff, arriva
sur les bords du Tom. Toutes deux n'avaient pu, jusqu'alors, percer
les rangs de ceux qui encombraient la berge, et elles venaient boire 
leur tour.

La vieille Sibrienne se pencha sur ce courant frais, et Nadia, y
plongeant sa main, la porta aux lvres de Marfa. Puis elle se
rafrachit  son tour. Ce fut la vie que la vieille femme et la jeune
fille retrouvrent dans ces eaux bienfaisantes.

Soudain, Nadia, au moment de quitter la rive, se redressa. Un cri
involontaire venait de lui chapper.

Michel Strogoff tait l,  quelques pas d'elle! C'tait lui!... Les
dernires lueurs du jour l'clairaient encore!

Au cri de Nadia, Michel Strogoff avait tressailli.... Mais il eut
assez d'empire sur lui-mme pour ne pas prononcer un mot qui pt le
compromettre.

Et cependant, en mme temps que Nadia, il avait reconnu sa mre!...

Michel Strogoff,  cette rencontre inattendue, ne se sentant plus
matre de lui, porta la main  ses yeux et s'loigna aussitt.

Nadia s'tait lance instinctivement pour le rejoindre, mais la
vieille Sibrienne lui murmura ces mots  l'oreille:

Reste, ma fille!

--C'est lui! rpondit Nadia d'une voix coupe par l'motion. Il vit,
mre! c'est lui!

--C'est mon fils, rpondit Marfa Strogoff, c'est Michel Strogoff, et
tu vois que je ne fais pas un pas vers lui! Imite-moi, ma fille!

Michel Strogoff venait d'prouver l'une des plus violentes motions
qu'il soit donn  un homme de ressentir. Sa mre et Nadia taient l.
Ces deux prisonnires, qui se confondaient presque dans son coeur,
Dieu les avait pousses l'une vers l'autre en cette commune infortune!
Nadia savait-elle donc qui il tait? Non, car il avait vu le geste de
Marfa Strogoff, la retenant au moment o elle allait s'lancer vers
lui! Marfa Strogoff avait donc tout compris et gard son secret.

Pendant cette nuit, Michel Strogoff fut vingt fois sur le point de
chercher  rejoindre sa mre, mais il comprit qu'il devait rsister 
cet immense dsir de la serrer dans ses bras, de presser encore une
fois la main de sa jeune compagne! La moindre imprudence pouvait le
perdre. Il avait jur, d'ailleurs, de ne pas voir sa mre... il ne la
verrait pas, volontairement! Une fois arriv  Tomsk, puisqu'il ne
pouvait fuir cette nuit mme, il se jetterait  travers la steppe sans
mme avoir embrass les deux tres en qui se rsumait toute sa vie et
qu'il laissait exposs  tant de prils!

Michel Strogoff pouvait donc esprer que cette nouvelle rencontre au
campement de Zabdiero n'aurait de consquence fcheuse, ni pour sa
mre, ni pour lui. Mais il ne savait pas que certains dtails de cette
scne, si rapidement qu'elle se ft passe, venaient d'tre surpris
par Sangarre, l'espionne d'Ivan Ogareff.

La tsigane tait la,  quelques pas, sur la berge, piant comme
toujours la vieille Sibrienne, et sans que celle-ci s'en doutt. Elle
n'avait pu apercevoir Michel Strogoff, qui avait dj disparu
lorsqu'elle se retourna; mais le geste de la mre, retenant Nadia, ne
lui avait pas chapp, et un clair des yeux de Marfa venait de tout
lui apprendre.

Il tait dsormais hors de doute que le fils de Marfa Strogoff, le
courrier du czar, se trouvait en ce moment,  Zabdiero, au nombre des
prisonniers d'Ivan Ogareff!

Sangarre ne le connaissait pas, mais elle savait qu'il tait l! Elle
ne chercha donc pas  le dcouvrir, ce qui et t impossible dans
l'ombre et au milieu de cette nombreuse foule.

Quant  espionner de nouveau Nadia et Marfa Strogoff, c'tait
galement inutile. Il tait vident que ces deux femmes se tiendraient
sur leurs gardes, et il serait impossible de rien surprendre qui ft
de nature  compromettre le courrier du czar.

La tsigane n'eut donc plus qu'une pense: prvenir Ivan Ogareff. Elle
quitta donc aussitt le campement.

Un quart d'heure aprs, elle arrivait  Zabdiero et tait introduite
dans la maison qu'occupait le lieutenant de l'mir.

Ivan Ogareff reut immdiatement la tsigane.

Que me veux-tu, Sangarre? lui demanda-t-il.

--Le fils de Marfa Strogoff est au campement, rpondit Sangarre.

--Prisonnier?

--Prisonnier!

--Ah! s'cria Ivan Ogareff, je saurai....

--Tu ne sauras rien, Ivan, rpondit la tsigane, car tu ne le connais
mme pas!

--Mais tu le connais, toi! Tu l'as vu, Sangarre!

--Je ne l'ai pas vu, mais j'ai vu sa mre se trahir par un mouvement
qui m'a tout appris.

--Ne te trompes-tu pas?

--Je ne me trompe pas.

--Tu sais l'importance que j'attache  l'arrestation de ce courrier,
dit Ivan Ogareff. Si la lettre qui lui a t remise  Moscou parvient
 Irkoutsk, si elle est remise au grand-duc, le grand-duc sera sur ses
gardes, et je ne pourrai arriver  lui! Cette lettre, il me la faut
donc  tout prix! Or, tu viens me dire que le porteur de cette lettre
est en mon pouvoir! Je te le rpte, Sangarre, ne te trompes-tu pas?

Ivan Ogareff avait parl avec une grande animation. Son motion
tmoignait de l'extrme importance qu'il attachait  la possession de
cette lettre. Sangarre ne fut aucunement trouble de l'insistance avec
laquelle Ivan Ogareff prcisa de nouveau sa demande.

Je ne me trompe pas, Ivan, rpondit-elle.

--Mais, Sangarre, il y a au campement plusieurs milliers de
prisonniers, et tu dis que tu ne connais pas Michel Strogoff!

--Non, rpondit la tsigane, dont le regard s'imprgna d'une joie
sauvage, je ne le connais pas, moi, mais sa mre le connat! Ivan, il
faudra faire parler sa mre!

--Demain, elle parlera! s'cria Ivan Ogareff.

Puis, il tendit sa main  la tsigane, et celle-ci la baisa, sans que
dans cet acte de respect, habituel aux races du Nord, il y et rien de
servile.

Sangarre rentra au campement. Elle retrouva la place occupe par Nadia
et Marfa Strogoff, et passa la nuit  les observer toutes deux. La
vieille femme et la jeune fille ne dormirent pas, bien que la fatigue
les accablt. Trop d'inquitudes devaient les tenir veilles. Michel
Strogoff tait vivant, mais prisonnier comme elles! Ivan Ogareff le
savait-il, et, s'il ne le savait pas, ne viendrait-il pas 
l'apprendre? Nadia tait tout  cette pense, que son compagnon
vivait, lui qu'elle avait cru mort! Mais Marfa Strogoff voyait plus
loin dans l'avenir, et si elle faisait bon march d'elle-mme, elle
avait raison de tout craindre pour son fils.

Sangarre, qui s'tait glisse dans l'ombre jusqu'auprs de ces deux
femmes, resta  cette place pendant plusieurs heures, prtant
l'oreille.... Elle ne put rien entendre. Par un sentiment instinctif
de prudence, pas un mot ne fut chang entre Nadia et Marfa Strogoff.

Le lendemain 16 aot, vers dix heures du matin, d'clatantes fanfares
retentirent  la lisire du campement. Les soldats tartares se mirent
immdiatement sous les armes.

Ivan Ogareff, aprs avoir quitt Zabdiero, arrivait au milieu d'un
nombreux tat-major d'officiers tartares. Son visage tait plus sombre
que d'habitude, et ses traits contracts indiquaient en lui une sourde
colre, qui ne cherchait qu'une occasion d'clater.

Michel Strogoff, perdu dans un groupe de prisonniers, vit passer cet
homme. Il eut le pressentiment que quelque catastrophe allait se
produire, car Ivan Ogareff savait maintenant que Marfa Strogoff tait
la mre de Michel Strogoff, capitaine au corps des courriers du czar.

Ivan Ogareff, arriv au centre du campement, descendit de cheval, et
les cavaliers de son escorte firent faire un large cercle autour de
lui.

En ce moment, Sangarre s'approcha et dit:

Je n'ai rien de nouveau  t'apprendre, Ivan!

Ivan Ogareff ne rpondit qu'en donnant brivement un ordre  l'un de
ses officiers.

Aussitt, les rangs des prisonniers furent brutalement parcourus par
des soldats. Ces malheureux, stimuls  coups de fouet ou pousss du
bois des lances, durent se relever en hte et se ranger sur la
circonfrence du campement. Un quadruple cordon de fantassins et de
cavaliers, dispos en arrire, rendait toute vasion impossible.

Le silence se fit aussitt, et, sur un signe d'Ivan Ogareff, Sangarre
se dirigea vers le groupe au milieu duquel se tenait Marfa Strogoff.

La vieille Sibrienne la vit venir. Elle comprit ce qui allait se
passer. Un sourire ddaigneux apparut sur ses lvres. Puis, se
penchant vers Nadia, elle lui dit  voix basse:

Tu ne me connais plus, ma fille! Quoi qu'il arrive, et si dure que
puisse tre cette preuve, pas un mot, pas un geste! C'est de lui et
non de moi qu'il s'agit!

A ce moment, Sangarre, aprs l'avoir regarde un instant, mit sa main
sur l'paule de la vieille Sibrienne.

Que me veux-tu? dit Marfa Strogoff.

--Viens! rpondit Sangarre.

Et, la poussant de la main, elle la conduisit, au milieu de l'espace
rserv devant Ivan Ogareff.

Michel Strogoff tenait ses paupires  demi fermes, pour n'tre pas
trahi par l'clair de ses yeux.

Marfa Strogoff, arrive en face d'Ivan Ogareff, redressa sa taille,
croisa ses bras et attendit.

Tu es bien Marfa Strogoff? lui demanda Ivan Ogareff.

--Oui, rpondit la vieille Sibrienne avec calme.

--Reviens-tu sur ce que tu m'as rpondu lorsque, il y a trois jours,
je t'ai interroge  Omsk?

--Non.

--Ainsi, tu ignores que ton fils, Michel Strogoff, courrier du czar, a
pass  Omsk?

--Je l'ignore.

--Et l'homme que tu avais cru reconnatre pour ton fils au relais de
poste, ce n'tait pas lui, ce n'tait pas ton fils?

--Ce n'tait pas mon fils.

--Et depuis, tu ne l'as pas vu au milieu de ces prisonniers?

--Non.

--Et si l'on te le montrait, le reconnatrais-tu?

--Non.

A cette rponse, qui dnotait une inbranlable rsolution de ne rien
avouer, un murmure se fit entendre dans la foule.

Ivan Ogareff ne put retenir un geste menaant.

coute, dit-il  Marfa Strogoff, ton fils est ici, et tu vas
immdiatement le dsigner.

--Non.

--Tous ces hommes, pris  Omsk et  Kolyvan, vont dfiler sous tes
yeux, et si tu ne dsignes pas Michel Strogoff, tu recevras autant de
coups de knout qu'il sera pass d'hommes devant toi!

Ivan Ogareff avait compris que, quelles que fussent ses menaces,
quelles que fussent les tortures auxquelles on la soumettrait,
l'indomptable Sibrienne ne parlerait pas. Pour dcouvrir le courrier
du czar, il comptait donc, non sur elle, mais sur Michel Strogoff
lui-mme. Il ne croyait pas possible que, lorsque la mre et le fils
seraient en prsence l'un de l'autre, un mouvement irrsistible ne les
traht pas. Certainement, s'il n'avait voulu que saisir la lettre
impriale, il aurait simplement donn l'ordre de fouiller tous ces
prisonniers; mais Michel Strogoff pouvait avoir dtruit cette lettre,
aprs en avoir pris connaissance, et s'il n'tait pas reconnu, s'il
parvenait  gagner Irkoutsk, les plans d'Ivan Ogareff seraient
djous. Ce n'tait donc pas seulement la lettre qu'il fallait au
tratre, c'tait le porteur lui-mme.

Nadia avait tout entendu, et elle savait maintenant ce qu'tait Michel
Strogoff et pourquoi il avait voulu traverser sans tre reconnu les
provinces envahies de la Sibrie!

Sur l'ordre d'Ivan Ogareff, les prisonniers dfilrent un  un devant
Marfa Strogoff, qui resta immobile comme une statue et dont le regard
n'exprima que la plus complte indiffrence.

Son fils se trouvait dans les derniers rangs. Quand,  son tour, il
passa devant sa mre, Nadia ferma les yeux pour ne pas voir!

Michel Strogoff tait demeur impassible en apparence, mais la paume
de ses mains saigna sous ses ongles, qui s'y taient incrusts.

Ivan Ogareff tait vaincu par le fils et la mre!

Sangarre, place prs de lui, ne dit qu'un mot:

Le knout!

--Oui! s'cria Ivan Ogareff, qui ne se possdait plus, le knout 
cette vieille coquine, et jusqu' ce qu'elle meure!

Un soldat tartare, portant ce terrible instrument de supplice,
s'approcha de Marfa Strogoff.

Le knout se compose d'un certain nombre de lanires de cuir, 
l'extrmit desquelles sont attachs des fils de fer tordus. On estime
qu'une condamnation  cent vingt coups de ce fouet quivaut  une
condamnation  mort. Marfa Strogoff le savait, mais elle savait aussi
qu'aucune torture ne la ferait parler, et elle avait fait le sacrifice
de sa vie.

Marfa Strogoff, saisie par deux soldats, fut jete  genoux sur le
sol. Sa robe, dchire, montra son dos  nu. Un sabre fut pos devant
sa poitrine,  quelques pouces seulement. Au cas o elle et flchi
sous la douleur, sa poitrine tait perce de cette pointe aigu.

Le Tartare se tint debout.

Il attendait.

Va! dit Ivan Ogareff.

Le fouet siffla dans l'air....

Mais, avant qu'il et frapp, une main puissante l'avait arrach  la
main du Tartare.

Michel Strogoff tait l! Il avait bondi devant cette horrible scne!
Si, au relais d'Ichim, il s'tait contenu lorsque le fouet d'Ivan
Ogareff l'avait atteint, ici, devant sa mre qui allait tre frappe,
il n'avait pu se matriser.

Ivan Ogareff avait russi.

Michel Strogoff! s'cria-t-il.

Puis, s'avanant:

Ah! fit-il, l'homme d'Ichim?

--Lui-mme! dit Michel Strogoff.

Et, levant le knout, il en dchira la figure d'Ivan Ogareff.

Coup pour coup! dit-il.

--Bien rendu! s'cria la voix d'un spectateur, qui se perdit
heureusement dans le tumulte.

Vingt soldats se jetrent sur Michel Strogoff, et ils allaient le
tuer....

Mais, Ivan Ogareff, auquel un cri de rage et de douleur avait chapp,
les arrta d'un geste.

Cet homme est rserv  la justice de l'mir! dit-il. Qu'on le
fouille!

La lettre aux armes impriales fut trouve sur la poitrine de Michel
Strogoff, qui n'avait pas eu le temps de la dtruire, et on la remit 
Ivan Ogareff.

Le spectateur qui avait prononc ces mots: Bien rendu! n'tait autre
qu'Alcide Jolivet. Son confrre et lui, s'tant arrts au camp de
Zabdiero, assistaient  cette scne.

Pardieu! dit-il  Harry Blount, ces gens du Nord sont de rudes
hommes! Avouez que nous devons une rparation  notre compagnon de
route! Korpanoff ou Strogoff se valent! Belle revanche de l'affaire
d'Ichim!

--Oui, revanche, en effet, rpondit Harry Blount, mais Strogoff est un
homme mort. Dans son intrt, il aurait peut-tre mieux fait de ne pas
se souvenir encore!

--Et de laisser prir sa mre sous le knout!

--Croyez-vous qu'il lui ait fait un meilleur sort par son emportement,
 elle et  sa soeur?

--Je ne crois rien, je ne sais rien, rpondit Alcide Jolivet, si ce
n'est que je n'aurais pas mieux fait  sa place! Quelle balafre! Eh!
que diable! Il faut bien bouillir quelquefois! Dieu nous aurait mis de
l'eau dans les veines et non du sang, s'il nous et voulus toujours et
partout imperturbables!

--Joli incident pour une chronique! dit Harry Blount. Si Ivan Ogareff
voulait seulement nous communiquer cette lettre!...

Cette lettre, Ivan Ogareff, aprs avoir tanch le sang qui lui
couvrait le visage, en avait bris le cachet. Il la lut et la relut
longuement, comme s'il et voulu se bien pntrer de tout ce qu'elle
contenait.

Puis, aprs avoir donn ses ordres pour que Michel Strogoff,
troitement garrott, ft dirig sur Tomsk avec les autres
prisonniers, il prit le commandement des troupes campes  Zabdiero,
et, au bruit assourdissant des tambours et des trompettes, il se
dirigea vers la ville, o l'attendait l'mir.




CHAPITRE IV

L'ENTRE TRIOMPHALE.


Tomsk, fonde en 1604, presque au coeur des provinces sibriennes, est
l'une des plus importantes villes de la Russie asiatique. Tobolsk,
situe au-dessus du soixantime parallle, Irkoutsk, btie au del du
centime mridien, ont vu Tomsk s'accrotre  leurs dpens.

Et cependant Tomsk, on l'a dit, n'est pas la capitale de cette
importante province. C'est  Omsk que rsident le gouverneur gnral
de la province et le monde officiel. Mais Tomsk est la plus
considrable ville de ce territoire qui confine aux monts Alta,
c'est--dire  la frontire chinoise du pays des Khalkas. Sur les
pentes de ces montagnes roulent incessamment jusque dans la valle du
Tom le platine, l'or, l'argent, le cuivre, le plomb aurifre. Le pays
tant riche, la ville l'est aussi, car elle est au centre
d'exploitations fructueuses. Aussi, le luxe de ses maisons, de ses
ameublements, de ses quipages, peut-il rivaliser avec celui des
grandes capitales de l'Europe. C'est une cit de millionnaires,
enrichis par le pic et la pioche, et, si elle n'a pas l'honneur de
servir de rsidence au reprsentant du czar, elle s'en console en
comptant au premier rang de ses notables le chef des marchands de la
ville, principal concessionnaire des mines du gouvernement imprial.

Autrefois, Tomsk passait pour tre situe  l'extrmit du monde.
Voulait-on s'y rendre, c'tait tout un voyage  faire. Maintenant, ce
n'est plus qu'une simple promenade, lorsque la route n'est pas foule
par le pied des envahisseurs. Bientt mme sera construit le chemin de
fer qui doit la relier  Perm en traversant la chane de l'Oural.

Tomsk est-elle une jolie ville? Il faut convenir que les voyageurs ne
sont pas d'accord  cet gard. Mme de Bourboulon, qui y a demeur
quelques jours pendant son voyage de Shang-Ha  Moscou, en fait une
localit peu pittoresque. A s'en rapporter  sa description, ce n'est
qu'une ville insignifiante, avec de vieilles maisons de pierre et de
brique, des rues fort troites et bien diffrentes de celles qui
percent ordinairement les grandes cits sibriennes, de sales
quartiers o s'entassent plus particulirement les Tartares, et dans
laquelle pullulent de tranquilles ivrognes, dont l'ivresse elle-mme
est apathique, comme chez tous les peuples du Nord!

Le voyageur Henri Russel-Killough, lui, est absolument affirmatif dans
son admiration pour Tomsk. Cela tient-il  ce qu'il a vu en plein
hiver, sous son manteau de neige, cette ville, que Mme de Bourboulon
n'a visite que pendant l't? Cela est possible et confirmerait cette
opinion que certains pays froids ne peuvent tre apprcis que dans la
saison froide, comme certains pays chauds dans la saison chaude.

Quoi qu'il en soit, M. Russel-Killough dit positivement que Tomsk est
non-seulement la plus jolie ville de la Sibrie, mais encore une des
plus jolies villes du monde, avec ses maisons  colonnades et 
pristyles, ses trottoirs en bois, ses rues larges et rgulires, et
ses quinze magnifiques glises que refltent les eaux du Tom, plus
large qu'aucune rivire de France.

La vrit est entre les deux opinions. Tomsk, qui compte vingt-cinq
mille habitants, est pittoresquement tage sur une longue colline
dont l'escarpement est assez raide.

Mais la plus jolie ville du monde en devient la plus laide, lorsque
les envahisseurs l'occupent. Qui et voulu l'admirer  cette poque?
Dfendue par quelques bataillons de Cosaques  pied qui y rsident en
permanence, elle n'avait pu rsister  l'attaque des colonnes de
l'mir. Une certaine partie de sa population, qui est d'origine
tartare, n'avait point fait mauvais accueil  ces hordes, tartares
comme elle, et, pour le moment, Tomsk ne semblait gure tre ni plus
russe ni plus sibrienne que si elle et t transporte au centre des
khanats de Khokhand ou de Boukhara.

C'tait  Tomsk que l'mir allait recevoir ses troupes victorieuses.
Une fte avec chants, danses et fantasias, et suivie de quelque
bruyante orgie, devait tre donne en leur honneur.

Le thtre choisi pour cette crmonie, rgle suivant le got
asiatique, tait un vaste plateau situ sur une portion de la colline
qui domine d'une centaine de pieds le cours du Tom. Tout cet horizon,
avec sa longue perspective de maisons lgantes et d'glises aux
coupoles ventrues, les nombreux mandres du fleuve, les arrire-plans
de forts noys dans la brume chaude, tenait dans un admirable cadre
de verdure, que lui faisaient quelques superbes groupes de pins et de
cdres gigantesques.

A la gauche du plateau, une sorte d'blouissant dcor reprsentant un
palais d'une architecture bizarre--quelque spcimen sans doute de ces
monuments boukhariens, semi-mauresques, semi-tartares--avait t
provisoirement lev sur de larges terrasses. Au-dessus de ce palais,
 la pointe des minarets qui le hrissaient de toutes parts, entre
les hautes branches des arbres dont le plateau tait ombrag, des
cigognes apprivoises, venues de Boukhara avec l'arme tartare,
tourbillonnaient par centaines.

Ces terrasses avaient t rserves  la cour de l'mir, aux khans ses
allis, aux grands dignitaires des khanats et aux harems de chacun de
ces souverains du Turkestan.

De ces sultanes, qui ne sont pour la plupart que des esclaves achetes
sur les marchs de la Transcaucasie et de la Perse, les unes avaient
le visage dcouvert, les autres portaient un voile qui les drobait au
regard. Toutes taient vtues avec un luxe extrme. D'lgantes
pelisses, dont les manches releves en arrire se rattachaient  la
faon du pouf europen, laissaient voir leurs bras nus, chargs de
bracelets runis par des chanes de pierres prcieuses, et leurs
petites mains, dont les doigts taient teints aux ongles du suc du
henneh. Au moindre mouvement de ces pelisses, les unes en toffes de
soie, comparables pour la finesse  des toiles d'araigne, les autres
faites d'un souple aladja, qui est un tissu de coton  rayures
troites, il se produisait ce frou-frou si agrable aux oreilles des
Orientaux. Sous ce premier vtement chatoyaient des jupes de brocart,
recouvrant le pantalon de soie qui se rattachait un peu au-dessus de
fines bottes, gracieusement chancres et brodes de perles. De celles
de ces femmes qu'aucun voile ne cachait, on et admir les longues
nattes s'chappant de turbans aux couleurs varies, les yeux
admirables, les dents magnifiques, le teint blouissant, relev encore
par la noirceur de leurs sourcils que reliait un lger trait trac au
collyre, et par l'estompe de leurs paupires, touches d'un peu de
plombagine.

Au pied des terrasses abrites sous les tendards et les oriflammes,
veillaient les gardes particuliers de l'mir, double sabre recourb au
flanc, poignard  la ceinture, lance longue de dix pieds au poing.
Quelques-uns de ces Tartares portaient des btons blancs, d'autres
d'normes hallebardes, ornes de houppes faites de fils d'argent et
d'or.

Tout autour, jusqu'aux arrire-plans de ce vaste plateau, sur les
talus escarps dont le Tom baignait la base, se massait une foule
cosmopolite, compose de tous les lments indignes de l'Asie
centrale. Les Usbecks taient l avec leurs grands bonnets de peau de
brebis noire, leur barbe rouge, leurs yeux gris, leur arkalouk,
sorte de tunique taille  la mode tartare. L se pressaient des
Turcomans, revtus du costume national, large pantalon de couleur
voyante avec veste et manteau tissus de poil de chameau, bonnets
rouges coniques ou vass, hautes bottes en cuir de Russie, le briquet
et le couteau suspendus  la taille par une lanire; l, prs de leurs
matres, se montraient ces femmes turcomanes, aux cheveux allongs par
des ganses en poils de chvre, la chemise ouverte sous le djouba,
ray de bleu, de pourpre, de vert, les jambes laces de bandelettes
colories qui se croisaient jusqu' leur socque de cuir. L aussi,
--comme si toutes les populations de la frontire russo-chinoise se
fussent leves  la voix de l'mir,--on voyait des Mandchoux, rass
au front et aux tempes, cheveux natts, robes longues, ceinture
serrant la taille sur une chemise de soie, bonnets ovales de satin
cerise  bordure noire et frange rouge; puis, avec eux, d'admirables
types de ces femmes de la Mandchourie, coquettement coiffes de fleurs
artificielles que maintenaient des pingles d'or et des papillons
dlicatement poss sur leurs cheveux noirs. Enfin des Mongols, des
Boukhariens, des Persans, des Chinois du Turkestan compltaient cette
foule convie  la fte tartare.

Seuls, les Sibriens manquaient  cette rception des envahisseurs.
Ceux qui n'avaient pu fuir taient confins dans leurs maisons, avec
la crainte du pillage que Fofar-Khan allait peut-tre ordonner, pour
terminer dignement cette crmonie triomphale.

Ce fut  quatre heures seulement que l'mir fit son entre sur la
place, au bruit des fanfares, des coups de tam-tam, des dcharges
d'artillerie et de mousqueterie.

Fofar montait son cheval favori, qui portait sur la tte une aigrette
de diamant. L'mir avait conserv son costume de guerre. A ses cts
marchaient les khans de Khokhand et de Koundouze, les grands
dignitaires des khanats, et il tait accompagn d'un nombreux
tat-major.

A ce moment apparut sur la terrasse la premire des femmes de Fofar,
la reine, si cette qualification pouvait tre donne aux sultanes des
tats de Boukharie. Mais, reine ou esclave, cette femme, d'origine
persane, tait admirablement belle. Contrairement  la coutume
mahomtane et par un caprice de l'mir sans doute, elle avait le
visage dcouvert. Sa chevelure, divise en quatre nattes, caressait
ses paules blouissantes de blancheur,  peine couvertes d'un voile
de soie lam d'or qui se rajustait en arrire  un bonnet constell de
gemmes du plus haut prix. Sous sa jupe de soie bleue,  larges rayures
plus fonces, tombait le zir-djameh en gaze de soie, et, au-dessus
de sa ceinture, se chiffonnait le pirahn, chemise de mme tissu, qui
s'chancrait gracieusement en remontant vers son cou. Mais, depuis sa
tte jusqu' ses pieds, chausss de pantoufles persanes, telle tait
la profusion des bijoux, tomans d'or enfils de fils d'argent,
chapelets de turquoises, firouzehs tirs des clbres mines
d'Elbourz, colliers de cornalines, d'agates, d'meraudes, d'opales et
de saphirs, que son corsage et sa jupe semblaient tre tissus de
pierres prcieuses. Quant aux milliers de diamants qui tincelaient 
son cou,  ses bras,  ses mains,  sa ceinture,  ses pieds, des
millions de roubles n'en eussent pas pay la valeur, et,  l'intensit
des feux qu'ils jetaient, on et pu croire que, au centre de chacun
d'eux, quelque courant allumait un arc voltaque fait d'un rayon de
soleil.

L'mir et les khans mirent pied  terre, ainsi que les dignitaires qui
leur faisaient cortge. Tous prirent place sous une tente magnifique,
leve au centre de la premire terrasse. Devant la tente, comme
toujours, le Koran tait dpos sur la table sacre.

Le lieutenant de Fofar ne se fit pas attendre, et avant cinq heures,
d'clatantes fanfares annoncrent son arrive.

Ivan Ogareff,--le Balafr, comme on le nommait dj,--portant, cette
fois, l'uniforme d'officier tartare, arriva  cheval devant la tente
de l'mir. Il tait accompagn d'une partie des soldats du camp de
Zabdiero, qui se rangrent sur les cts de la place, au milieu de
laquelle il ne resta plus que l'espace rserv aux divertissements. On
voyait un large stigmate qui coupait obliquement la figure du tratre.

Ivan Ogareff prsenta  l'mir ses principaux officiers, et
Fofar-Khan, sans se dpartir de la froideur qui faisait le fond de sa
dignit, les accueillit de faon qu'ils fussent satisfaits de son
accueil.

Ce fut ainsi du moins que l'interprtrent Harry Blount et Alcide
Jolivet, les deux insparables, associs maintenant pour la chasse aux
nouvelles. Aprs avoir quitt Zabdiero, ils avaient rapidement gagn
Tomsk. Leur projet bien arrt tait de fausser compagnie aux
Tartares, de rejoindre au plus tt quelque corps russe, et, si cela
tait possible, de se jeter avec lui dans Irkoutsk. Ce qu'ils avaient
vu de l'invasion, de ces incendies, de ces pillages, de ces meurtres,
les avait profondment coeurs, et ils avaient hte d'tre dans les
rangs de l'arme sibrienne.

Cependant, Alcide Jolivet avait fait comprendre  son confrre qu'il
ne pouvait quitter Tomsk sans avoir pris quelque crayon de cette
entre triomphale des troupes tartares,--ne ft-ce que pour satisfaire
la curiosit de sa cousine,--et Harry Blount s'tait dcid  rester
pendant quelques heures; mais, le soir mme, tous deux devaient
reprendre la route d'Irkoutsk, et, bien monts, ils espraient
devancer les claireurs de l'mir.

Alcide Jolivet et Harry Blount s'taient donc mls  la foule et
regardaient, de manire  ne perdre aucun dtail d'une fte qui devait
leur fournir cent bonnes lignes de chronique. Ils admirrent donc
Fofar-Khan dans sa magnificence, ses femmes, ses officiers, ses
gardes, et toute cette pompe orientale, dont les crmonies d'Europe
ne peuvent donner aucune ide. Mais ils se dtournrent avec mpris,
lorsqu'Ivan Ogareff se prsenta devant l'mir, et ils attendirent, non
sans quelque impatience, que la fte comment.

Voyez-vous, mon cher Blount, dit Alcide Jolivet, nous sommes venus
trop tt, comme de bons bourgeois qui en veulent pour leur argent!
Tout cela, ce n'est qu'un lever de rideau, et il et t de meilleur
got de n'arriver que pour le ballet.

--Quel ballet? demanda Harry Blount.

--Le ballet obligatoire, parbleu! Mais je crois que la toile va se
lever.

Alcide Jolivet parlait comme s'il et t  l'Opra, et, tirant sa
lorgnette de son tui, il se prpara  observer en connaisseur les
premiers sujets de la troupe de Fofar.

Mais une pnible crmonie allait prcder les divertissements.

En effet, le triomphe du vainqueur ne pouvait tre complet sans
l'humiliation publique des vaincus. C'est pourquoi plusieurs centaines
de prisonniers furent amens sous le fouet des soldats. Ils taient
destins  dfiler devant Fofar-Khan et ses allis, avant d'tre
entasss avec leurs compagnons dans les prisons de la ville.

Parmi ces prisonniers figurait au premier rang Michel Strogoff.
Conformment aux ordres d'Ivan Ogareff, il tait spcialement gard
par un peloton de soldats. Sa mre et Nadia taient l aussi.

La vieille Sibrienne, toujours nergique quand il ne s'agissait que
d'elle, avait le visage horriblement ple. Elle s'attendait  quelque
terrible scne. Ce n'tait pas sans raison que son fils avait t
conduit devant l'mir. Aussi tremblait-elle pour lui. Ivan Ogareff,
frapp publiquement de ce knout lev sur elle, n'tait pas homme 
pardonner, et sa vengeance serait sans merci. Quelque pouvantable
supplice, familier aux barbares de l'Asie centrale, menaait
certainement Michel Strogoff. Si Ivan Ogareff l'avait pargn au
moment o ses soldats s'taient jets sur lui, c'est parce qu'il
savait bien ce qu'il faisait en le rservant  la justice de l'mir.

D'ailleurs, ni la mre ni le fils n'avaient pu se parler depuis la
funeste scne du camp de Zabdiero. On les avait impitoyablement
spars l'un de l'autre. Dure aggravation de leurs misres, car c'et
t un adoucissement pour eux que d'tre runis pendant ces quelques
jours de captivit! Marfa Strogoff aurait voulu demander pardon  son
fils de tout le mal qu'elle lui avait involontairement caus, car elle
s'accusait de n'avoir pu matriser ses sentiments maternels! Si elle
avait su se contenir  Omsk, dans cette maison de poste, lorsqu'elle
se trouva face  face avec lui, Michel Strogoff passait sans avoir t
reconnu, et que de malheurs eussent t vits!

Et, de son ct, Michel Strogoff pensait que si sa mre tait l, si
Ivan Ogareff l'avait mise en sa prsence, c'tait pour qu'elle
souffrit de son propre supplice, peut-tre aussi parce que quelque
pouvantable mort lui tait rserve  elle comme  lui!

Quant  Nadia, elle se demandait ce qu'elle pourrait faire pour les
sauver l'un et l'autre, comment venir en aide au fils et  la mre.
Elle ne savait qu'imaginer, mais elle sentait vaguement qu'elle devait
avant tout viter d'attirer l'attention sur elle, qu'il fallait se
dissimuler, se faire petite! Peut-tre alors pourrait-elle ronger les
mailles qui emprisonnaient le lion. En tout cas, si quelque occasion
d'agir lui tait donne, elle agirait, dt-elle se sacrifier pour le
fils de Maria Strogoff.

Cependant, la plupart des prisonniers venaient de passer devant
l'mir, et, en passant, chacun d'eux avait d se prosterner, le front
dans la poussire, en signe de servilit. C'tait l'esclavage qui
commenait par l'humiliation! Lorsque ces infortuns taient trop
lents  se courber, la rude main des gardes les jetait violemment 
terre.

Alcide Jolivet et son compagnon ne pouvaient assister  un pareil
spectacle sans prouver une vritable indignation.

C'est lche! Partons! dit Alcide Jolivet.

--Non! rpondit Harry Blount. Il faut tout voir!

--Tout voir!... Ah! s'cria soudain Alcide Jolivet, en saisissant le
bras de son compagnon.

--Qu'avez-vous? lui demanda celui-ci.

--Regardez, Blount! C'est elle!

--Elle?

--La soeur de notre compagnon de voyage! Seule et prisonnire! Il faut
la sauver....

--Contenez-vous, rpondit froidement Harry Blount. Notre intervention
en faveur de cette jeune fille pourrait lui tre plus nuisible
qu'utile.

Alcide Jolivet, prt  s'lancer, s'arrta, et Nadia, qui ne les avait
pas aperus, tant  demi voile par ses cheveux, passa  son tour
devant l'mir sans attirer son attention.

Cependant, aprs Nadia, Marfa Strogoff tait arrive, et, comme elle
ne se jeta pas assez promptement dans la poussire, les gardes la
poussrent brutalement.

Marfa Strogoff tomba.

Son fils eut un mouvement terrible que les soldats qui le gardaient
purent  peine matriser.

Mais la vieille Marfa se releva, et on allait l'entraner, lorsqu'Ivan
Ogareff intervint, disant:

Que cette femme reste!

Quant  Nadia, elle fut rejete dans la foule des prisonniers. Le
regard d'Ivan Ogareff ne s'tait pas arrt sur elle.

Michel Strogoff fut alors amen devant l'mir, et l, il resta debout,
sans baisser les yeux.

Le front  terre! lui cria Ivan Ogareff.

--Non! rpondit Michel Strogoff.

Deux gardes voulurent le contraindre  se courber, mais ce furent eux
qui furent couchs sur le sol par la main du robuste jeune homme.

Ivan Ogareff s'avana vers Michel Strogoff.

Tu vas mourir! dit-il.

--Je mourrai, rpondit firement Michel Strogoff, mais ta face de
tratre, Ivan, n'en portera pas moins et  jamais la marque infamante
du knout!

Ivan Ogareff,  cette rponse, plit affreusement.

Quel est ce prisonnier? demanda l'mir de cette voix qui tait
d'autant plus menaante qu'elle tait calme.

--Un espion russe, rpondit Ivan Ogareff.

En faisant de Michel Strogoff un espion, il savait que la sentence
prononce contre lui serait terrible.

Michel Strogoff avait march sur Ivan Ogareff.

Les soldats l'arrtrent.

L'mir fit alors un geste devant lequel se courba toute la foule.
Puis, il dsigna de la main le Koran, qui lui fut apport. Il ouvrit
le livre sacr et posa son doigt sur une des pages.

C'tait le hasard, ou plutt, dans la pense de ces Orientaux, Dieu
mme qui allait dcider du sort de Michel Strogoff. Les peuples de
l'Asie centrale donnent le nom de fal  cette pratique. Aprs avoir
interprt le sens du verset touch par le doigt du juge, ils
appliquent la sentence, quelle qu'elle soit.

L'mir avait laiss son doigt appuy sur la page du Koran. Le chef des
ulmas, s'approchant alors, lut  haute voix un verset qui se
terminait par ces mots:

Et il ne verra plus les choses de la terre.

Espion russe, dit Fofar-Khan, tu es venu pour voir ce qui se passe
au camp tartare! Regarde donc de tous tes yeux, regarde!

CHAPITRE V

REGARDE DE TOUS TES YEUX, REGARDE!


Michel Strogoff, les mains lies, fut maintenu en face du trne de
l'mir, au pied de la terrasse.

Sa mre, vaincue enfin par tant de tortures physiques et morales,
s'tait affaisse, n'osant plus regarder, n'osant plus couter.

Regarde de tous tes yeux! regarde! avait dit Fofar-Khan, en tendant
sa main menaante vers Michel Strogoff.

Sans doute, Ivan Ogareff, au courant des moeurs tartares, avait
compris la porte de cette parole, car ses lvres s'taient un instant
desserres dans un cruel sourire. Puis, il avait t se placer auprs
de Fofar-Khan.

Un appel de trompettes se fit aussitt entendre. C'tait le signal des
divertissements.

Voil le ballet, dit Alcide Jolivet  Harry Blount, mais,
contrairement  tous les usages, ces barbares le donnent avant le
drame!

Michel Strogoff avait ordre de regarder. Il regarda.

Une nue de danseuses fit alors irruption sur la place. Divers
instruments tartares, la doutare, mandoline au long manche en bois
de mrier, a deux cordes de soie tordue et accordes par quarte, le
kobize, sorte de violoncelle ouvert  sa partie antrieure, garni de
crins de cheval mis en vibration au moyen d'un archet, la
tschibyzga, longue flte de roseau, des trompettes, des tambourins,
des tams-tams, unis  la voix gutturale des chanteurs, formrent une
harmonie trange. Il convient d'y ajouter aussi les accords d'un
orchestre arien, compos d'une douzaine de cerfs-volants, qui, tendus
de cordes  leur partie centrale, rsonnaient sous la brise comme des
harpes oliennes.

Aussitt les danses commencrent.

Ces ballerines taient toutes d'origine persane. Elles n'taient point
esclaves et exeraient leur profession en libert. Autrefois, elles
figuraient officiellement dans les crmonies  la cour de Thran;
mais depuis l'vnement au trne de la famille rgnante, bannies ou 
peu prs du royaume, elles avaient d chercher fortune ailleurs. Elles
portaient le costume national, et des bijoux les ornaient  profusion.
De petits triangles d'or et de longues pendeloques se balanaient 
leurs oreilles, des cercles d'argent niells s'enroulaient  leur cou,
des bracelets forms d'un double rang de gemmes enserraient leurs bras
et leurs jambes, des pendants, richement entremls de perles, de
turquoises et de cornalines, frmissaient  l'extrmit de leurs
longues nattes. La ceinture qui les pressait  la taille tait fixe
par une brillante agrafe, ressemblant  la plaque des grand croix
europennes.

Ces ballerines excutrent trs-gracieusement des danses varies,
tantt isoles, tantt par groupes. Elles avaient le visage dcouvert,
mais, de temps en temps, elles ramenaient un voile lger sur leur
figure, et on et dit qu'un nuage de gaze passait sur tous ces yeux
clatants, comme une vapeur sur un ciel constell. Quelques-unes de
ces Persanes portaient en charpe un baudrier de cuir brod de perles,
auquel pendait un sachet de forme triangulaire, la pointe eu bas, et
qu'elles ouvrirent  un certain moment. De ces sachets, tissus d'un
filigrane d'or, elles tirrent de longues et troites bandes de soie
carlate, sur lesquelles taient brods les versets du Koran. Ces
bandes, qu'elles tendirent entre elles, formrent une ceinture sous
laquelle d'autres danseuses se glissrent sans interrompre leurs pas,
et, en passant devant chaque verset, suivant le prcepte qu'il
contenait, ou elles se prosternaient jusqu' terre, ou elles
s'envolaient par un bond lger, comme pour aller prendre place parmi
les houris du ciel de Mahomet.

Mais, ce qui tait remarquable, ce dont fut frapp Alcide Jolivet,
c'est que ces Persanes se montrrent plutt indolentes que fougueuses.
La furia leur manquait, et, par le genre de leurs danses comme par
l'excution, elles rappelaient plutt les bayadres calmes et dcentes
de l'Inde que les aimes passionnes de l'Egypte.

Lorsque ce premier divertissement fut achev, une voix grave se fit
entendre qui disait:

Regarde de tous tes yeux, regarde!

L'homme qui rptait les paroles de l'mir, Tartare de haute taille,
tait l'excuteur des hautes oeuvres de Fofar-Khan. Il avait pris
place derrire Michel Strogoff et tenait  la main un sabre  large
lame courbe, une de ces lames damasses qui ont t trempes par les
clbres armuriers de Karschi ou d'Hissar.

Prs de lui, des gardes avaient apport un trpied sur lequel reposait
un rchaud o brlaient, sans donner aucune fume, quelques charbons
ardents. La bue lgre qui les couronnait n'tait due qu'
l'incinration d'une substance rsineuse et aromatique, mlange
d'oliban et de benjoin, que l'on projetait  leur surface.

Cependant, aux Persanes avait immdiatement succd un autre groupe de
ballerines, de race trs-diffrente, que Michel Strogoff reconnut
aussitt.

Et il faut croire que les deux journalistes les reconnaissaient aussi,
car Harry Blount dit  son confrre:

Ce sont les tsiganes de Nijni-Novgorod!

--Elles-mmes! s'cria Alcide Jolivet. J'imagine que leurs yeux
doivent rapporter  ces espionnes plus d'argent que leurs jambes!

En en faisant des agents au service de l'mir, Alcide Jolivet, on le
sait, ne se trompait pas.

Au premier rang des tsiganes figurait Sangarre, dans son superbe
costume trange et pittoresque, qui rehaussait encore sa beaut.

Sangarre ne dansa pas, mais elle se posa comme une mime au milieu de
ses ballerines, dont les pas fantaisistes tenaient de tous ces pays
que leur race parcourt en Europe, de la Bohme, de l'gypte, de
l'Italie, de l'Espagne. Elles s'animaient au bruit des cymbales qui
cliquetaient  leurs bras, et aux ronflements des dars, sorte de
tambours de basque, dont leurs doigts raillaient la peau stridente.

Sangarre, tenant un de ces dars qui frmissait entre ses mains,
excitait cette troupe de vritables corybantes.

Alors s'avana un tsigane, g de quinze ans au plus. Il tenait  la
main une doutare, dont il faisait vibrer les deux cordes par un simple
glissement de ses ongles. Il chanta. Pendant le couplet de cette
chanson d'un rhythme trs-bizarre, une danseuse vint se placer prs de
lui et demeura immobile, l'coutant; mais chaque fois que le refrain
revenait aux lvres du jeune chanteur, elle reprenait sa danse
interrompue, secouant prs de lui son dar et l'tourdissant du
cliquetis de ses crotales.

Puis, aprs le dernier refrain, les ballerines enlacrent le tsigane
dans les mille replis de leurs danses.

En ce moment, une pluie d'or tomba des mains de l'mir et de ses
allis, des mains de leurs officiers de tous grades et, au bruit des
picettes qui frappaient les cymbales des danseuses, se mlaient
encore les derniers murmures des doutares et des tambourins.

Prodigues comme des pillards! dit Alcide Jolivet  l'oreille de son
compagnon.

Et c'tait bien l'argent vol, en effet, qui tombait  flots, car,
avec les tomans et les sequins tartares, pleuvaient aussi les ducats
et les roubles moscovites.

Puis le silence se fit un instant, et la voix de l'excuteur, posant
sa main sur l'paule de Michel Strogoff, redit ces paroles, que leur
rptition rendait de plus en plus sinistres:

Regarde de tous tes yeux, regarde!

Mais, cette fois, Alcide Jolivet observa que l'excuteur ne tenait
plus son sabre nu  la main.

Cependant, le soleil s'abaissait dj au-dessous de l'horizon. Une
demi-obscurit commenait  envahir les arrire-plans de la campagne.
La masse des cdres et des pins se faisait de plus en plus noire, et
les eaux du Tom, obscurcies au lointain, se confondaient dans les
premires brumes. L'ombre ne pouvait tarder  se glisser jusqu'au
plateau qui dominait la ville.

Mais, en cet instant, plusieurs centaines d'esclaves, portant des
torches enflammes, envahirent la place. Entranes par Sangarre,
tsiganes et Persanes rapparurent devant le trne de l'mir et firent
valoir, par le contraste, leurs danses de genres si divers. Les
instruments de l'orchestre tartare se dchanrent dans une harmonie
plus sauvage, accompagne des cris gutturaux des chanteurs. Les
cerfs-volants, qui avaient t ramens  terre, reprirent leur vol,
enlevant toute une constellation de lanternes multicolores, et, sous
la brise plus frache, leurs harpes vibrrent avec plus d'intensit au
milieu de cette illumination arienne.

Puis, un escadron de Tartares, dans leur uniforme de guerre, vint se
mler aux danses, dont la furia allait croissant, et alors commena
une fantasia pdestre, qui produisit le plus trange effet.

Ces soldats, arms de sabres nus et de longs pistolets, tout en
excutant une sorte de voltige, firent retentir l'air de dtonations
clatantes, de mousquetades continues qui se dtachaient sur le
roulement des tambourins, le ronflement des dars, le grincement des
doutares. Leurs armes, charges d'une poudre colore,  la mode
chinoise, par quelque ingrdient mtallique, lanaient de longs jets
rouges, verts, bleus, et on et dit alors que tous ces groupes
s'agitaient au milieu d'un feu d'artifice. Par certains cts, ce
divertissement rappelait la cybistique des anciens, sorte de danse
militaire dont les coryphes manoeuvraient au milieu de pointes d'pe
et de poignards, et il est possible que la tradition en ait t lgue
aux peuples de l'Asie centrale; mais cette cybistique tartare tait
rendue plus bizarre encore par ces feux de couleurs qui serpentaient
au-dessus des ballerines, dont tout le paillon se piquait de points
igns. C'tait comme un kalidoscope d'tincelles, dont les
combinaisons se variaient  l'infini  chaque mouvement des danseuses.

Si blas que dt tre un journaliste parisien sur ces effets que la
mise en scne moderne a ports loin. Alcide Jolivet ne put retenir un
lger mouvement de tte qui, entre le boulevard Montmartre et la
Madeleine, eut voulu dire: Pas mal! pas mal!

Puis, soudain, comme  un signal, tous les feux de la fantasia
s'teignirent, les danses cessrent, les ballerines disparurent. La
crmonie tait termine, et les torches seulement clairaient ce
plateau, quelques instants auparavant si plein de lumires.

Sur un signe de l'mir, Michel Strogoff fut amen au milieu de la
place.

Blount, dit Alcide Jolivet a son compagnon, est-ce que vous tenez 
voir la fin de tout cela?

--Pas le moins du monde, rpondit Henry Blount.

--Vos lecteurs du _Daily-Telegraph_ ne sont pas friands, je l'espre,
des dtails d'une excution  la mode tartare?

--Pas plus que votre cousine.

--Pauvre garon! ajouta Alcide Jolivet, en regardant Michel Strogoff.
Le vaillant soldat et mrit de tomber sur le champ de bataille!

--Pouvons-nous faire quelque chose pour le sauver? dit Harry Blount.

--Nous ne pouvons rien.

Les deux journalistes se rappelaient la conduite gnreuse de Michel
Strogoff envers eux, ils savaient maintenant par quelles preuves,
esclave de son devoir, il avait d passer, et, au milieu de ces
Tartares, auxquels toute piti est inconnue, ils ne pouvaient rien
pour lui!

Peu dsireux d'assister au supplice rserv  cet infortun, ils
rentrrent donc dans la ville.

Une heure plus tard, ils couraient sur la route d'Irkoutsk, et c'tait
parmi les Russes qu'ils allaient tenter de suivre ce qu'Alcide Jolivet
appelait par anticipation la campagne de la revanche.

Cependant, Michel Strogoff tait debout, ayant le regard hautain pour
l'mir, mprisant pour Ivan Ogareff. Il s'attendait  mourir, et,
cependant, on et vainement cherch en lui un symptme de faiblesse.

Les spectateurs, rests aux abords de la place, ainsi que l'tat-major
de Fofar-Khan, pour lesquels ce supplice n'tait qu'un attrait de
plus, attendaient que l'excution ft accomplie. Puis, sa curiosit
assouvie, toute cette horde sauvage irait se plonger dans l'ivresse.

L'mir fit un geste. Michel Strogoff, pouss par les gardes,
s'approcha de la terrasse, et alors, dans cette langue tartare qu'il
comprenait, Fofar lui dit:

Tu es venu pour voir, espion des Russes. Tu as vu pour la dernire
fois. Dans un instant, tes yeux seront  jamais ferms  la lumire!

Ce n'tait pas de mort, mais de ccit, qu'allait tre frapp Michel
Strogoff. Perte de la vue, plus terrible peut-tre que la perte de la
vie! La malheureux tait condamn  tre aveugl.

Cependant, en entendant la peine prononce par l'mir, Michel Strogoff
ne faiblit pas. Il demeura impassible, les yeux grands ouverts, comme
s'il et voulu concentrer toute sa vie dans un dernier regard.
Supplier ces hommes froces, c'tait inutile, et, d'ailleurs, indigne
de lui. Il n'y songea mme pas. Toute sa pense se condensa sur sa
mission irrvocablement manque, sur sa mre, sur Nadia, qu'il ne
reverrait plus! Mais il ne laissa rien paratra de l'motion qu'il
ressentait.

Puis, le sentiment d'une vengeance  accomplir quand mme envahit tout
son tre. Il se retourna vers Ivan Ogareff.

Ivan, dit-il d'une voix menaante, Ivan le tratre, la dernire
menace de mes yeux sera pour toi!

Ivan Ogareff haussa les paules.

Mais Michel Strogoff se trompait. Ce n'tait pas en regardant Ivan
Ogareff que ses yeux allaient pour jamais s'teindre.

Marfa Strogoff venait de se dresser devant lui.

Ma mre! s'cria-t-il. Oui! oui!  toi mon suprme regard, et non 
ce misrable! Reste l, devant moi! Que je voie encore ta figure
bien-aime! Que mes yeux se ferment en te regardant!....

La vieille Sibrienne, sans prononcer une parole, s'avanait....

Chassez cette femme! dit Ivan Ogareff.

Deux soldats repoussrent Marfa Strogoff. Elle recula, mais resta
debout, a quelques pas de son fils.

L'excuteur parut. Cette fois, il tenait son sabre nu  la main, et ce
sabre, chauff  blanc, il venait de le retirer du rchaud o
brlaient les charbons parfums.

Michel Strogoff allait tre aveugl suivant la coutume tartare, avec
une lame ardente, passe devant ses yeux!

Michel Strogoff ne chercha pas a rsister. Plus rien n'existait  ses
yeux que sa mre, qu'il dvorait alors du regard! Toute sa vie tait
dans cette dernire vision!

Marfa Strogoff, l'oeil dmesurment ouvert, les bras tendus vers lui,
le regardait!...

La lame incandescente passa devant les yeux de Michel Strogoff.

Un cri de dsespoir retentit. La vieille Marfa tomba inanime sur le
sol!

Michel Strogoff tait aveugle.

Ses ordres excuts, l'mir se retira avec toute sa maison. Il ne
resta bientt plus sur cette place qu'Ivan Ogareff et les porteurs de
torches.

Le misrable voulait-il donc insulter encore sa victime, et, aprs
l'excuteur, lui porter le dernier coup?

Ivan Ogareff s'approcha lentement de Michel Strogoff, qui le sentit
venir et se redressa.

Ivan Ogareff tira de sa poche la lettre impriale, il l'ouvrit, et,
par une suprme ironie, il la plaa devant les yeux teints du
courrier du czar, disant:

Lis, maintenant, Michel Strogoff, lis, et va redire  Irkoutsk ce que
tu auras lu! Le vrai courrier du czar, c'est Ivan Ogareff!

Cela dit, le tratre serra la lettre sur sa poitrine. Puis, sans se
retourner, il quitta la place, et les porteurs de torches le
suivirent.

Michel Strogoff resta seul, a quelques pas de sa mre, inanime,
peut-tre morte.

Ou entendait au loin les cris, les chants, tous les bruits de l'orgie.
Tomsk, illumine, brillait comme une ville en fte.

Michel Strogoff prta l'oreille. La place tait silencieuse et
dserte.

Il se trana, en ttonnant, vers l'endroit o sa mre tait tombe. Il
la trouva de la main, il se courba sur elle, il approcha sa figure de
la sienne, il couta les battements de son coeur. Puis, on et dit
qu'il lui parlait tout bas.

La vieille Marfa vivait-elle encore, et entendit-elle ce que lui dit
son fils?

En tout cas, elle ne fit pas un mouvement.

Michel Strogoff baisa son front et ses cheveux blancs. Puis, il se
releva, et, ttant du pied, cherchant  tendre ses mains pour se
guider, il marcha peu  peu vers l'extrmit de la place.

Soudain, Nadia parut.

Elle alla droit a son compagnon. Un poignard qu'elle tenait servit 
couper les cordes qui attachaient les bras de Michel Strogoff.

Celui-ci, aveugle, ne savait qui le dliait, car Nadia n'avait pas
prononc une parole.

Mais cela fait:

Frre! dit-elle.

--Nadia! murmura Michel Strogoff, Nadia!

--Viens! frre, rpondit Nadia. Mes yeux seront tes yeux dsormais, et
c'est moi qui te conduirai  Irkoutsk!

CHAPITRE VI

UN AMI DE GRANDE ROUTE.


Une demi-heure aprs, Michel Strogoff et Nadia avaient quitt Tomsk.

Un certain nombre de prisonniers, cette nuit-l, purent aussi chapper
aux Tartares, car officiers ou soldats, tous plus ou moins abrutis,
s'taient, inconsciemment relchs de la surveillance svre qu'ils
avaient maintenue jusqu'alors, soit au camp de Zabdiero, soit pendant
la marche des convois. Nadia, aprs avoir t emmene tout d'abord
avec les autres prisonniers, avait donc pu fuir et revenir au plateau,
au moment o Michel Strogoff tait conduit devant l'mir.

La, mle  la foule, elle avait tout vu. Pas un cri ne lui chappa
lorsque la lame, chauffe  blanc, passa devant les yeux de son
compagnon. Elle eut la force de rester immobile et muette. Une
providentielle inspiration lui dit de se rserver, libre encore, pour
guider le fils de Marfa Strogoff au but qu'il avait jur d'atteindre.
Son coeur, un moment, cessa de battre, lorsque la vieille Sibrienne
tomba inanime, mais une pense lui rendit toute son nergie.

Je serai le chien de l'aveugle! se dit-elle.

Aprs le dpart d'Ivan Ogareff, Nadia s'tait dissimule dans l'ombre.
Elle avait attendu que la foule et quitt le plateau. Michel
Strogoff, abandonn comme un misrable tre dont on ne doit plus rien
craindre, tait seul. Elle le vit se traner jusqu' sa mre, se
courber sur elle, la baiser au front, puis se relever, ttonner pour
fuir...

Quelques instants plus tard, elle et lui, la main dans la main,
avaient descendu le talus escarp, et, aprs avoir suivi les berges du
Tom jusqu' l'extrmit de la ville, ils franchissaient heureusement
une brche de l'enceinte.

La route d'Irkoutsk tait la seule qui s'enfont dans l'est, il n'y
avait pas  se tromper. Nadia entrana rapidement Michel Strogoff. Il
tait possible que ds le lendemain, aprs quelques heures d'orgie,
les claireurs de l'mir, se jetant de nouveau sur la steppe,
coupassent toute communication. Il importait donc de les devancer,
d'atteindre avant eux Krasnoiarsk, que cinq cents verstes (533
kilomtres) sparaient de Tomsk, enfin de ne quitter que le plus tard
possible la grande route. Se lancer hors du chemin trac, c'tait
l'incertain, l'inconnu, c'tait la mort  bref dlai.

Comment Nadia put-elle supporter les fatigues de cette nuit du 16 au
17 aot? Comment trouva-t-elle la force physique ncessaire  fournir
une si longue tape? Comment ses pieds, saignant d'une marche force,
purent-ils la porter jusque-l? c'est presque incomprhensible. Mais
il n'en est pas moins vrai que le lendemain matin, douze heures aprs
leur dpart de Tomsk, Michel Strogoff et elle atteignaient le bourg de
Smilowsko, aprs une course de cinquante verstes.

Michel Strogoff n'avait pas prononc une seule parole. Ce n'tait pas
Nadia qui tenait sa main, ce fut lui qui tint celle de sa compagne
pendant toute cette nuit; mais, grce  cette main qui le guidait rien
que par ses frmissements, il avait march avec son allure ordinaire.

Smilowsko tait presque entirement abandonne. Les habitants,
redoutant les Tartares, avaient fui dans la province d'Yeniseisk. A
peine deux ou trois maisons taient elles encore occupes. Tout ce que
la ville contenait d'utile ou de prcieux avait t enlev sur des
charrettes.

Cependant, Nadia tait dans la ncessit de faire l une halte de
quelques heures. Il leur fallait  tous deux nourriture et repos.

La jeune fille conduisit donc son compagnon  l'extrmit de la
bourgade. Une maison vide, la porte ouverte, tait l. Ils y
entrrent. Un mauvais banc de bois se trouvait au milieu de la
chambre; prs de ce haut pole commun  toutes les demeures
sibriennes. Ils s'y assirent.

Nadia regarda alors bien en face son compagnon aveugle, et comme elle
ne l'avait jamais regard jusqu'alors. Il y avait plus que de la
reconnaissance, plus que de la piti dans son regard. Si Michel
Strogoff avait pu la voir, il aurait lu dans ce beau regard dsol
l'expression d'un dvouement et d'une tendresse infinis.

Les paupires de l'aveugle, rougies par la lame incandescente,
recouvraient  demi ses yeux, absolument secs. La sclrotique en tait
lgrement plisse et comme raccornie, la pupille singulirement
agrandie; l'iris semblait d'un bleu plus fonc qu'il n'tait
auparavant; les cils et les sourcils taient en partie brls; mais,
en apparence du moins, le regard si pntrant du jeune homme ne
semblait avoir subi aucun changement. S'il n'y voyait plus, si sa
ccit tait complte, c'est que la sensibilit de la rtine et du
nerf optique avait t radicalement dtruite par l'ardente chaleur de
l'acier.

En ce moment, Michel Strogoff tendit les mains. Tu es l, Nadia?
demanda-t-il.

--Oui, rpondit la jeune fille, je suis prs de toi, et je ne te
quitterai plus, Michel.

A son nom, prononc par Nadia pour la premire fois, Michel Strogoff
tressaillit. Il comprit que sa compagne savait tout, ce qu'il tait,
quels liens l'unissaient  la vieille Marfa.

Nadia, reprit-il, il va falloir nous sparer!

--Nous sparer? Pourquoi cela, Michel?

--Je ne veux pas tre un obstacle  ton voyage! Ton pre t'attend 
Irkoutsk! Il faut que tu rejoignes ton pre!

--Mon pre me maudirait, Michel, si je t'abandonnais, aprs ce que tu
as fait pour moi!

--Nadia! Nadia! rpondit Michel Strogoff, en pressant la main que la
jeune fille avait pose sur la sienne, tu ne dois penser qu' ton
pre!

--Michel, reprit Nadia, tu as plus besoin de moi que mon pre! Dois-tu
donc renoncer  aller  Irkoutsk?

--Jamais! s'cria Michel Strogoff d'un ton qui montrait qu'il n'avait
rien perdu de son nergie.

--Cependant, tu n'as plus cette lettre!....

--Cette lettre qu'Ivan Ogareff m'a vole!... Eh bien! je saurai m'en
passer, Nadia! Ils m'ont trait comme un espion! J'agirai comme un
espion! J'irai dire  Irkoutsk tout ce que j'ai vu, tout ce que j'ai
entendu, et, j'en jure par la Dieu vivant! le tratre me retrouvera un
jour face  face! Mais il faut que j'arrive avant lui  Irkoutsk.

--Et tu parles de nous sparer, Michel?

--Nadia, les misrables m'ont tout pris!

--Il me reste quelques roubles, et mes yeux! Je puis y voir pour toi,
Michel, et te conduire l o tu ne peux plus aller seul!

--Et comment irons-nous?

--A pied.

--Et comment vivrons-nous?

--En mendiant.

--Partons, Nadia!

--Viens, Michel.

Les deux jeunes gens ne se donnaient plus le nom de frre et de soeur.
Dans leur misre commune, ils se sentaient plus troitement unis
encore l'un  l'autre. Tous deux quittrent la maison, aprs avoir
pris une heure de repos. Nadia, courant les rues de la bourgade,
s'tait procur quelques morceaux de tchorne-khleb, sorte de pain
fait avec de l'orge, et un peu de cet hydromel connu sous le nom de
mod en Russie. Cela ne lui avait rien cot, car elle avait
commenc son mtier de mendiante. Ce pain et cet hydromel avaient,
tant bien que mal, apais la faim et la soif de Michel Strogoff. Nadia
lui avait rserv la plus grande portion de cette insuffisante
nourriture. Il mangeait les morceaux de pain que sa compagne lui
prsentait l'un aprs l'autre. Il buvait  la gourde qu'elle portait 
ses lvres.

Manges-tu, Nadia? lui demanda-t-il  plusieurs reprises.

--Oui, Michel, rpondit toujours la jeune fille, qui se contentait
des restes de son compagnon.

Michel et Nadia quittrent Smilowsko et reprirent cette pnible
route d'Irkoutsk. La jeune fille rsistait nergiquement  la fatigue.
Si Michel Strogoff l'et vue, peut-tre n'aurait-il pas eu le courage
d'aller plus loin. Mais Nadia ne se plaignait pas, et Michel Strogoff,
n'entendant pas un soupir, marchait avec une hte qu'il n'tait pas
matre de rprimer. Et pourquoi? Pouvait-il donc esprer de devancer
encore les Tartares? Il tait  pied, sans argent, il tait aveugle,
et si Nadia, son seul guide, venait  lui manquer, il n'aurait plus
qu' se coucher sur un des cts de la route et  y mourir
misrablement! Mais enfin, si,  force d'nergie, il arrivait 
Krasnoiarsk, tout n'tait peut-tre pas perdu, puisque le gouverneur,
auquel il se ferait connatre, n'hsiterait pas  lui donner les
moyens d'atteindre Irkoutsk.

Michel Strogoff allait donc, parlant peu, absorb dans ses penses. Il
tenait la main de Nadia. Tous deux taient en communication
incessante. Il leur semblait qu'ils n'avaient plus besoin de la parole
pour changer leurs penses. De temps en temps, Michel Strogoff
disait:

Parle-moi, Nadia.

--A quoi bon, Michel? Nous pensons ensemble! rpondait la jeune
fille, et elle faisait en sorte que sa voix ne dcelt aucune fatigue.

Mais quelquefois, comme si son coeur et cess de battre un instant,
ses jambes flchissaient, son pas se ralentissait, son bras se
tendait, elle restait en arrire. Michel Strogoff s'arrtait alors, il
fixait ses yeux sur la pauvre fille, comme s'il et essay de
l'apercevoir  travers cette ombre qu'il portait en lui. Sa poitrine
se gonflait; puis, soutenant plus vivement sa compagne, il reprenait
sa marche en avant.

Cependant, au milieu de toutes ces misres sans trve, ce jour-l, une
circonstance heureuse allait se produire, qui devait leur pargner
bien des fatigues  tous les deux.

Ils avaient quitt Smilowsko depuis deux heures environ, lorsque
Michel Strogoff s'arrta.

La route est dserte? demanda-t-il.

--Absolument dserte, rpondit Nadia.

--Est-ce que tu n'entends pas quelque bruit en arrire?

--En effet.

--Si ce sont les Tartares, il faut nous cacher. Regarde bien.

--Attends, Michel! rpondit Nadia en remontant le chemin, qui se
coudait  quelques pas sur la droite.

Michel Strogoff resta un instant seul, tendant l'oreille.

Nadia revint presque aussitt et dit:

C'est une charrette. Un jeune homme la conduit.

--Il est seul?

--Seul.

Michel Strogoff hsita un instant. Devait-il se cacher? Devait-il, au
contraire, tenter la chance de trouver place dans ce vhicule, sinon
pour lui, du moins pour elle? Lui, il se contenterait de s'appuyer
d'une main  la charrette, il la pousserait au besoin, car ses jambes
n'taient pas prs de lui manquer, mais il sentait bien que Nadia,
trane  pied depuis le passage de l'Obi, c'est--dire depuis plus de
huit jours, tait  bout de forces.

Il attendit.

La charrette arriva bientt au tournant de la route.

C'tait un vhicule fort dlabr, pouvant  la rigueur contenir trois
personnes, ce qu'on appelle dans le pays une kibitka.

Ordinairement, la kibitka est attele de trois chevaux, mais celle-ci
n'tait trane que par un seul cheval  long poil,  longue queue, et
auquel son sang mongol assurait vigueur et courage.

Un jeune homme la conduisait, ayant un chien prs de lui.

Nadia reconnut que ce jeune homme tait Russe. Il avait une figure
douce et flegmatique qui inspirait la confiance. D'ailleurs, il ne
paraissait pas press le moins du monde. Il marchait d'un pas
tranquille, pour ne pas surmener son cheval, et,  le voir, on n'et
jamais cru qu'il suivait une route que les Tartares pouvaient couper
d'un moment  l'autre.

Nadia, tenant Michel Strogoff par la main, s'tait range de ct.

La kibitka s'arrta, et le conducteur regarda la jeune fille en
souriant.

Et o donc allez-vous comme cela? lui demanda-t-il en faisant de
bons yeux tout ronds.

Au son de cette voix, Michel Strogoff se dit qu'il l'avait entendue
quelque part. Et, sans doute, elle suffit  lui faire reconnatre le
conducteur de la kibitka, car son front se rassrna aussitt.

Eh bien, o donc allez-vous? rpta le jeune homme, en s'adressant
plus directement  Michel Strogoff.

--Nous allons  Irkoutsk, rpondit celui-ci.

--Oh! petit pre, tu ne sais donc pas qu'il y a encore bien des
verstes et des verstes jusqu' Irkoutsk?

--Je le sais.

--Et tu vas  pied?

--A pied.

--Toi, bien! mais la demoiselle?....

--C'est ma soeur, dit Michel Strogoff, qui jugea prudent de redonner
ce nom  Nadia.

--Oui, ta soeur, petit pre! Mais, crois-moi, elle ne pourra jamais
atteindre Irkoutsk!

--Ami, rpondit Michel Strogoff en s'approchant, les Tartares nous ont
dpouills, et je n'ai pas un kopek  t'offrir; mais si tu veux
prendre ma soeur prs de toi, je suivrai ta voiture  pied, je courrai
s'il le faut, je ne te retarderai pas d'une heure....

--Frre, s'cria Nadia... je ne veux pas... je ne veux pas!--Monsieur,
mon frre est aveugle!

--Aveugle! rpondit le jeune homme d'une voix mue.

--Les Tartares lui ont brl les yeux! rpondit Nadia, en tendant ses
mains comme pour implorer la piti.

--Brl les yeux? Oh! pauvre petit pre! Moi, je vais a Krasnoiarsk.
Eh bien, pourquoi ne monterais-tu pas avec ta soeur dans la kibitka?
En nous serrant un peu, nous y tiendrons tous les trois. D'ailleurs,
mon chien ne refusera pas d'aller  pied. Seulement, je ne vais pas
vite, pour mnager mon cheval.

--Ami, comment te nommes-tu? demanda Michel Strogoff.

--Je me nomme Nicolas Pigassof.

--C'est un nom que je n'oublierai plus, rpondit Michel Strogoff.

--Eh bien, monte, petit pre aveugle. Ta soeur sera prs de toi, au
fond de la charrette, moi devant pour conduire. Il y a de la bonne
corce do bouleau et de la paille d'orge dans le fond. C'est comme un
nid.--Allons, Serko, fais-nous place!

Le chien descendit sans se faire prier. C'tait un animal de race
sibrienne,  poil gris, de moyenne taille, avec une bonne grosse tte
caressante, et qui semblait tre trs-attach  son matre.

Michel Strogoff et Nadia, en un instant, furent installs dans la
kibitka. Michel Strogoff avait tendu ses mains comme pour chercher
celles de Nicolas Pigassof.

Ce sont mes mains que tu veux serrer! dit Nicolas. Les voil, petit
pre! Serre-les tant que cela te fera plaisir!.

La kibitka se remit en marche. Le cheval, que Nicolas ne frappait
jamais, allait l'amble. Si Michel Strogoff ne devait pas gagner en
rapidit, du moins de nouvelles fatigues seraient-elles pargnes 
Nadia.

Et tel tait l'puisement do la jeune fille, que, berce par le
mouvement monotone de la kibitka, elle tomba bientt dans un sommeil
qui ressemblait  une complte prostration. Michel Strogoff et Nicolas
la couchrent sur le feuillage de bouleau du mieux qu'il leur fut
possible. Le compatissant jeune homme tait tout mu, et si pas une
larme ne s'chappa des yeux de Michel Strogoff, en vrit, c'est parce
que le fer incandescent avait brl la dernire!

Elle est gentille, dit Nicolas.

--Oui, rpondit Michel Strogoff.

--a veut tre fort, petit pre, c'est courageux, mais au fond, c'est
faible, ces mignonnes-l!--Est-ce que vous venez de loin?

--De trs-loin.

--Pauvres jeunes gens!--Cela a d te faire bien mal, quand ils t'ont
brl les yeux!

--Bien mal, rpondit Michel Strogoff, en se tournant comme s'il et pu
voir Nicolas.

--Tu n'as pas pleur?

--Si.

--Moi aussi, j'aurais pleur. Penser qu'on ne reverra plus ceux qu'on
aime! Mais enfin, ils vous voient. C'est peut-tre une consolation!

--Oui, peut-tre!--Dis-moi, ami, demanda Michel Strogoff, est-ce que
tu ne m'as jamais vu quelque part?

--Toi, petit pre? Non, jamais.

--C'est que le son de ta voix ne m'est pas inconnu.

--Voyez-vous! rpondit Nicolas en souriant. Il connat le son de ma
voix! peut-tre me demandes-tu cela pour savoir d'o je viens. Oh! je
vais te le dire. Je viens de Kolyvan.

--De Kolyvan? dit Michel Strogoff. Mais alors c'est l que je t'ai
rencontr. Tu tais au poste tlgraphique?

--Cela se peut, rpondit Nicolas. J'y demeurais. J'tais l'employ
charg des transmissions.

--Et tu es rest  ton poste jusqu'au dernier moment?

--Eh! c'est surtout  ce moment-l qu'il faut y tre!

--C'tait le jour o un Anglais et un Franais se disputaient, roubles
en main, la place  ton guichet, et o l'Anglais a tlgraphi les
premiers verses de la Bible?

--a, petit pre, c'est possible, mais je ne me le rappelle pas!

--Comment! tu ne te le rappelles pas?

--Je ne lis jamais les dpches que je transmets. Mon devoir tant de
les oublier, le plus court est de les ignorer.

Cette rponse peignait Nicolas Pigassof.

Cependant, la kibitka allait son petit train, que Michel Strogoff
aurait voulu rendre plus rapide. Mais Nicolas et son cheval taient
accoutums  une allure dont ils n'auraient pu se dpartir ni l'un ni
l'autre. Le cheval marchait pendant trois heures et se reposait
pendant une,--cela jour et nuit. Durant les haltes, le cheval
paissait, les voyageurs do la kibitka mangeaient en compagnie du
fidle Serko. La kibitka tait approvisionne pour vingt personnes au
moins, et Nicolas avait mis gnreusement ses rserves  la
disposition de ses deux htes, qu'il croyait frre et soeur.

Aprs une journe de repos, Nadia eut recouvr une partie de ses
forces. Nicolas veillait  ce qu'elle ft aussi bien que possible. Le
voyage se faisait dans des conditions supportables, lentement sans
doute, mais rgulirement. Il arrivait bien parfois que, pendant la
nuit, Nicolas, tout en conduisant, s'endormait et ronflait avec une
conviction qui tmoignait du calme de sa conscience. Peut-tre alors,
en regardant bien, et-on vu la main de Michel Strogoff chercher les
guides du cheval et lui faire prendre une allure plus rapide, au grand
tonnement du Serko, qui ne disait rien cependant. Puis, ce trot
revenait immdiatement  l'amble, ds que Nicolas se rveillait, mais
la Kibitka n'en avait pas moins gagn quelques verstes sur sa vitesse
rglementaire.

C'est ainsi que l'on traversa la rivire d'Ichimsk, les bourgades
d'Ichimsko, Berikylsko, Kusko, la rivire de Mariinsk, la bourgade
du mme nom, Bogotowlsko et enfin la Tchoula, petit cours d'eau qui
spare la Sibrie occidentale de la Sibrie orientale. La route se
dveloppait tantt  travers d'immenses landes, qui laissaient un
champ vaste aux regards, tantt sous d'paisses et interminables
forts de sapins, dont on croyait ne jamais sortir.

Tout tait dsert. Les bourgades taient presque entirement
abandonnes. Les paysans avaient fui au del de l'Yenise, estimant
que ce large fleuve arrterait peut-tre les Tartares.

Le 22 aot, la kibitka atteignit le bourg d'Atchinsk,  trois cent
quatre-vingts verstes de Tomsk. Cent vingt verstes la sparaient
encore de Krasnoiarsk. Aucun incident n'avait marqu ce voyage. Depuis
six jours qu'ils taient ensemble, Nicolas, Michel Strogoff et Nadia
taient rests les mmes, l'un confit dans son calme inaltrable, les
deux autres inquiets, et songeant au moment o leur compagnon
viendrait  se sparer d'eux.

Michel Strogoff, on peut le dire, voyait le pays parcouru par les yeux
de Nicolas et de la jeune fille. A tour de rle, tous deux lui
peignaient les sites en vue desquels passait la kibitka. Il savait
s'il tait en fort ou en plaine, si quelque hutte se montrait sur la
steppe, si quelque Sibrien apparaissait a l'horizon. Nicolas ne
tarissait pas. Il aimait  causer, et, quelle que ft sa faon
d'envisager les choses, on aimait  l'entendre.

Un jour, Michel Strogoff lui demanda quel temps il faisait.

Assez beau, petit pre, rpondit-il, mais ce sont les derniers jours
de l't. L'automne est court en Sibrie, et, bientt, nous subirons
les premiers froids de l'hiver. Peut-tre les Tartares songeront-ils 
se cantonner pendant la mauvaise saison?

Michel Strogoff secoua la tte d'un air de doute.

Tu ne le crois pas, petit pre, rpondit Nicolas. Tu penses qu'ils se
porteront sur Irkoutsk?

--Je le crains, rpondit Michel Strogoff.

--Oui... tu as raison. Ils ont avec eux un mauvais homme qui ne les
laissera pas refroidir en route.--Tu as entendu parler d'Ivan Ogareff?

--Oui.

--Sais-tu que ce n'est pas bien de trahir son pays!

--Non... ce n'est pas bien... rpondit Michel Strogoff, qui voulut
rester impassible.

--Petit pre, reprit Nicolas, je trouve que tu ne t'indignes pas assez
lorsqu'on parle devant toi d'Ivan Ogareff! Tout coeur russe doit
bondir, quand on prononce ce nom!

--Crois-moi, ami, je le hais plus que tu ne pourras jamais le har,
dit Michel Strogoff.

--Ce n'est pas possible, rpondit Nicolas, non, ce n'est pas possible!
Quand je songe  Ivan Ogareff, au mal qu'il fait  notre sainte
Russie, la colre me prend, et si je le tenais....

--Si tu le tenais, ami?....

--Je crois que je le tuerais.

--Et moi, j'en suis sr, rpondit tranquillement Michel Strogoff.

CHAPITRE VII

LE PASSAGE DE L'YENISE


Le 23 aot,  l tombe du jour, la kibitka arrivait en vue de
Krasnoiarsk. Le voyage depuis Tomsk avait dur huit jours. S'il ne
s'tait pas accompli plus rapidement, quoi qu'et pu faire Michel
Strogoff, cela tenait surtout  ce que Nicolas avait peu dormi. De l,
impossibilit d'activer l'allure de son cheval, qui, en d'autres
mains, n'et mis que soixante heures  faire ce parcours.

Trs-heureusement, il n'tait pas encore question des Tartares. Aucun
claireur n'avait paru sur la route que venait de suivre la kibitka.
Cela devait sembler assez inexplicable, et il fallait videmment
qu'une grave circonstance et empch les troupes de l'mir de sa
porter sans retard sur Irkoutsk.

Cette circonstance s'tait produite, en effet. Un nouveau corps russe,
rassembl en toute hte dans le gouvernement d'Yeniseisk, avait march
sur Tomsk afin d'essayer de reprendre la ville. Mais, trop faible
contre les troupes de l'mir, maintenant concentres, il avait d
oprer sa retraite. Fofar-Khan, en comprenant ses propres soldats et
ceux des khanats de Khokhand et de Koundouze, comptait alors sous ses
ordres deux cent cinquante mille hommes, auxquels le gouvernement
russe ne pouvait pas encore opposer de forces suffisantes. L'invasion
ne semblait donc pas devoir tre enraye de sitt, et toute la masse
tartare allait pouvoir marcher sur Irkoutsk.

La bataille de Tomsk tait du 22 aot,--ce que Michel Strogoff
ignorait,--mais ce qui expliquait pourquoi l'avant-garde de l'mir
n'avait pas encore paru  Krasnoiarsk  la date du 25.

Toutefois, si Michel Strogoff ne pouvait connatre les derniers
vnements qui s'taient accomplis depuis son dpart, du moins
savait-il ceci: c'est qu'il devanait les Tartares de plusieurs jours,
c'est qu'il ne devait pas dsesprer d'atteindre avant eux la ville
d'Irkoutsk, distante encore de huit cent cinquante verstes (900
kilomtres).

D'ailleurs,  Krasnoiarsk, dont la population est de douze mille mes
environ, il comptait bien que les moyens de transport ne pourraient
lui manquer. Puisque Nicolas Pigassof devait s'arrter dans cette
ville, il serait ncessaire de le remplacer par un guide, et de
changer la kibitka pour un autre vhicule plus rapide. Michel
Strogoff, aprs s'tre adress au gouverneur de la ville et avoir
tabli son identit et sa qualit de courrier du czar,--ce qui lui
serait ais,--ne doutait pas qu'il ne ft mis  mme d'atteindre
Irkoutsk dans le plus court dlai. Il n'aurait plus alors qu'
remercier ce brave Nicolas Pigassof et  partir immdiatement avec
Nadia, car il ne voulait pas la quitter avant de l'avoir remise entre
les mains de son pre.

Cependant, si Nicolas avait rsolu de s'arrter  Krasnoiarsk,
c'tait, comme il le dit,  la condition d'y trouver de l'emploi.

En effet, cet employ modle, aprs avoir tenu, jusqu' la dernire
minute au poste de Kolyvan, cherchait  se mettre de nouveau  la
disposition de l'administration.

Pourquoi toucherais-je des appointements que je n'aurais pas gagn?
rptait-il.

Aussi, au cas o ses services ne pourraient pas tre utiliss 
Krasnoiarsk, qui devait toujours se trouver en communication
tlgraphique avec Irkoutsk, il se proposait d'aller soit au poste
d'Oudinsk, soit mme jusqu' la capitale de la Sibrie. Donc, dans ce
cas, il continuerait  voyager avec le frre et la soeur, et en qui
trouveraient-ils un guide plus sr, un ami plus dvou?

La kibitka n'tait plus qu' une demi-verste de Krasnoiarsk. On voyait
 droite et  gauche les nombreuses croix de bois qui se dressent sur
le chemin aux approches de la ville. Il tait sept heures du soir. Sur
le ciel clair se dessinaient la silhouette des glises et le profil
des maisons construites sur la haute falaise de l'Yenise. Les eaux du
fleuve miroitaient sous les dernires lueurs parses dans
l'atmosphre.

La kibitka s'tait arrte.

O sommes-nous, soeur? demanda Michel Strogoff.

--A une demi-verste au plus des premires maisons, rpondit Nadia.

--Est-ce donc une ville endormie? reprit Michel Strogoff. Nul bruit
n'arrive  mon oreille.

--Et je ne vois pas une lumire briller dans l'ombre, pas une fume
monter dans l'air, ajouta Nadia.

--La singulire ville! dit Nicolas. On n'y fait pas de bruit et on s'y
couche de bonne heure!

Michel Strogoff eut l'esprit travers d'un pressentiment de mauvais
augure. Il n'avait point dit  Nadia tout ce qu'il avait concentr
d'esprances sur Krasnoiarsk, o il comptait trouver les moyens
d'achever srement son voyage. Il craignait tant que son espoir ne ft
encore une fois du! Mais Nadia avait devin sa pense, bien qu'elle
ne comprit plus pourquoi son compagnon avait hte d'arriver 
Irkoutsk, maintenant que la lettre impriale lui manquait. Un jour
mme, elle l'avait pressenti  cet gard.

J'ai jur d'aller  Irkoutsk, s'tait-il content de lui rpondre.

Mais, pour accomplir sa mission, encore fallait-il qu'il trouvt 
Krasnoiarsk quelque rapide mode de locomotion.

Eh bien, ami, dit-il a Nicolas, pourquoi n'avanons-nous pas?

--C'est que je crains de rveiller les habitants de la ville avec le
bruit de ma charrette!

Et, d'un lger coup de fouet, Nicolas stimula son cheval. Serko poussa
quelques aboiements, et la kibitka descendit au petit trot la route
qui s'engageait dans Krasnoiarsk.

Dix minutes aprs, elle entrait dans la grande rue. Krasnoiarsk tait
dserte! Il n'y avait plus un Athnien dans cette Athnes du Nord,
ainsi que l'appelle Mme de Bourboulon. Pas un de ses quipages, si
brillamment attels, n'en parcourait les rues propres et larges. Pas
un passant ne suivait les trottoirs tablis  la base de ses
magnifiques maisons de bois, d'un aspect monumental! Pas une lgante
Sibrienne, habille aux dernires modes de France, ne se promenait au
milieu de cet admirable parc, taill dans une fort de bouleaux, qui
se prolonge jusqu'aux berges de l'Yenise! La grosse cloche de la
cathdrale tait muette, les carillons des glises se taisaient, et il
est rare, cependant, qu'une ville russe ne soit pas emplie du son de
ses cloches! Mais, ici, c'tait l'abandon complet. Il n'y avait plus
un tre vivant dans cette ville, nagure si vivante!

Le dernier tlgramme parti du cabinet du czar, avant la rupture du
fil, avait donn ordre au gouverneur,  la garnison, aux habitants,
quels qu'ils fussent d'abandonner Krasnoiarsk, d'emporter tout objet
ayant quelque valeur ou qui aurait pu tre de quelque utilit aux
Tartares, et de se rfugier  Irkoutsk. Mme injonction  tous les
habitants des bourgades de la province. C'tait le dsert que le
gouvernement moscovite voulait faire devant les envahisseurs. Ces
ordres  la Rostopschine, on ne songea pas  les discuter, mme un
instant. Ils furent excuts, et c'est pourquoi il ne restait plus un
seul tre vivant  Krasnoiarsk.

Michel Strogoff, Nadia et Nicolas parcoururent silencieusement les
rues de la ville. Ils prouvaient une involontaire impression de
stupeur. Eux seuls produisaient le seul bruit qui se fit alors dans
cette cit morte. Michel Strogoff ne laissa rien paratre de ce qu'il
ressentait alors, mais il dut prouver comme un mouvement de rage
contre la mauvaise chance qui le poursuivait, car ses esprances
taient encore une fois trompes.

Bon Dieu! s'cria Nicolas, jamais je ne gagnerai mes appointements
dans ce dsert!

--Ami, dit Nadia, il faut reprendre avec nous la route d'Irkoutsk.

--Il le faut, en vrit! rpondit Nicolas. Le fil doit encore
fonctionner entre Oudinsk et Irkoutsk, et la... Partons-nous, petit
pre?

--Attendons  demain, rpondit Michel Strogoff.

--Tu as raison, rpondit Nicolas. Nous avons l'Yenise  traverser, et
il est ncessaire d'y voir!....

--Y voir! murmura Nadia, en songeant  son compagnon aveugle.

Nicolas l'avait entendue, et, se retournant vers Michel Strogoff:

Pardon, petit pre, dit-il. Hlas! la nuit et le jour, il est vrai
que c'est tout un pour toi!

--Ne te reproche rien, ami, rpondit Michel Strogoff, qui passa sa
main sur ses yeux, Avec toi pour guide, je puis agir encore. Prends
donc quelques heures de repos. Que Nadia se repose aussi. Demain, il
fera jour!

Michel Strogoff, Nadia et Nicolas n'eurent pas  chercher longtemps
pour trouver un lieu de repos. La premire maison dont ils poussrent
la porte tait vide, aussi bien que toutes les autres. Il ne s'y
trouvait que quelques bottes de feuillage. Faute de mieux, le cheval
dut se contenter de cette maigre nourriture. Quant aux provisions de
la kibitka, elles n'taient pas puises, et chacun en prit sa part.
Puis, aprs s'tre agenouills devant une modeste image de la Panaghia
suspendue a la muraille, et que la dernire flamme d'une lampe
clairait encore, Nicolas et la jeune fille s'endormirent, tandis que
veillait Michel Strogoff, sur qui le sommeil ne pouvait avoir prise.

Le lendemain, 26 aot, avant l'aube, la kibitka, rattele, traversait
le parc de bouleaux pour atteindre la berge de l'Yenise.

Michel Strogoff tait vivement proccup. Comment ferait-il pour
traverser le fleuve, si, ce qui tait probable, toute barque ou bac
avaient t dtruits afin de retarder la marche des Tartares? Il
connaissait l'Yenise, l'ayant dj franchi plusieurs fois. Il savait
que sa largeur est considrable, que les rapides sont violents dans le
double lit qu'il s'est creus entre les les. En des circonstances
ordinaires, au moyen de ces bacs spcialement tablis pour le
transport des voyageurs, des voitures et des chevaux, le passage de
l'Yenise exige un laps de trois heures, et ce n'est qu'au prix
d'extrmes difficults que ces bacs atteignent sa rive droite. Or, en
l'absence de toute embarcation, comment la kibitka irait-elle d'une
rive  l'autre?

Je passerai quand mme! rpta Michel Strogoff.

Le jour commenait  se lever, lorsque la kibitka arriva sur la rive
gauche, la mme o aboutissait une des grandes alles du parc. En cet
endroit, les berges dominaient d'une centaine de pieds le cours de
l'Yenise. On pouvait donc l'observer sur une vaste tendue.

Voyez-vous un bac? demanda Michel Strogoff, en portant avidement ses
yeux d'un ct et de l'autre, par une habitude machinale, sans doute,
et comme s'il et pu voir lui-mme.

--Il fait  peine jour, frre, rpondit Nadia. La brume est encore
paisse sur le fleuve, et on ne peut en distinguer les eaux.

--Mais je les entends mugir? rpondit Michel Strogoff.

En effet, des couches infrieures de ce brouillard sortait un sourd
tumulte de courants et de contre-courants qui s'entrechoquaient. Les
eaux, trs-hautes  cette poque de l'anne, devaient couler avec une
torrentueuse violence. Tous trois coutaient, attendant que le rideau
de brumes se levt. Le soleil montait rapidement au-dessus de
l'horizon, et ses premiers rayons n'allaient pas tarder  pomper ces
vapeurs.

Eh bien? demanda Michel Strogoff.

--Les brumes commencent  rouler, frre, rpondit Nadia, et le jour
les pntre dj.

--Tu ne vois pas encore le niveau du fleuve, soeur?

--Pas encore.

--Un peu de patience, petit pre, dit Nicolas. Tout cela va se fondre!
Tiens! voila le vent qui souffle! Il commence  dissiper ce
brouillard. Les hautes collines de la rive droite montrent dj leurs
ranges d'arbres! Tout s'en va! Tout s'envole! Les bons rayons du
soleil ont condens cet amas de brumes! Ah! que c'est beau, mon pauvre
aveugle, et quel malheur pour toi de ne pas pouvoir contempler un tel
spectacle!

--Vois-tu un bateau? demanda Michel Strogoff.

--Je n'en vois aucun, rpondit Nicolas.

--Regarde bien, ami, sur cette rive et sur la rive oppose, aussi loin
que puisse aller ta vue! Un bateau, une barque, un canot d'corce!

Nicolas et Nadia, se retenant aux derniers bouleaux de la falaise,
s'taient penchs au-dessus du fleuve. Le champ offert  leurs regards
tait immense alors. L'Yenise, en cet endroit, ne mesure pas moins
d'une verste et demie, et forme deux bras, d'importance ingale, que
les eaux suivaient avec rapidit. Entre ces bras reposent plusieurs
les, plantes d'aunes, de saules et de peupliers, qui semblaient tre
autant de navires verdoyants, ancrs dans le fleuve. Au del
s'tageaient les hautes collines de la rive orientale, couronnes de
forts dont les cimes s'empourpraient alors de lumire. En amont et en
aval, l'Yenise s'enfuyait  perte de vue. Tout cet admirable panorama
s'arrondissait pour le regard sur un primtre de cinquante verstes.

Mais, pas une embarcation, ni sur la rive gauche, ni sur la rive
droite, ni  la berge des les. Toutes avaient t emmenes ou
dtruites par ordre. Trs-certainement, si les Tartares ne faisaient
pas venir du sud le matriel ncessaire  l'tablissement d'un pont de
bateaux, leur marche vers Irkoutsk serait arrte pendant un certain
temps devant cette barrire de l'Yenise.

Je me souviens, dit alors Michel Strogoff. Il y a plus haut, aux
dernires maisons de Krasnoiarsk, un petit port d'embarquement. C'est
l que les bacs accostent. Ami, remontons le cours du fleuve, et vois
si quelque barque n'a pas t oublie sur la rive.

Nicolas s'lana dans la direction indique. Nadia avait pris Michel
Strogoff par la main et le guidait d'un pas rapide. Une barque, un
simple canot assez grand pour porter la kibitka, ou,  son dfaut,
ceux qu'elle avait amens jusqu'ici, et Michel Strogoff n'hsiterait
pas  tenter le passage!

Vingt minutes aprs, tous trois avaient atteint le petit port
d'embarquement, dont les dernires maisons s'abaissaient au niveau du
fleuve. C'tait une sorte de village plac au bas de Krasnoiarsk.

Mais il n'y avait pas une embarcation sur la grve, pas un canot 
l'estacade qui servait d'embarcadre, rien mme dont on pt construire
un radeau suffisant pour trois personnes.

Michel Strogoff avait interrog Nicolas, et celui-ci lui avait fait
cette dcourageante rponse que la traverse du fleuve lui semblait
tre absolument impraticable.

Nous passerons, rpondit Michel Strogoff.

Et les recherches continurent. On fouilla les quelques maisons
assises sur la berge et abandonnes comme toutes celles de
Krasnoiarsk. Il n'y avait qu' en pousser les portes. C'taient des
cabanes de pauvres gens, entirement vides. Nicolas visitait l'une,
Nadia parcourait l'autre. Michel Strogoff, lui-mme, entrait a et l
et cherchait  reconnatre de la main quelque objet qui pt lui tre
utile.

Nicolas et la jeune fille, chacun de son ct, avaient vainement
furet dans ces cabanes, et ils se disposaient  abandonner leurs
recherches, lorsqu'ils s'entendirent appeler.

Tous deux regagnrent la berge et aperurent Michel Strogoff sur le
seuil d'une porte.

Venez! leur cria-t-il.

Nicolas et Nadia allrent aussitt vers lui, et,  sa suite, ils
entrrent dans la cabane.

Qu'est-ce que cela? demanda Michel Strogoff, en touchant de la main
divers objets entasss au fond d'un cellier.

--Ce sont des outres, rpondit Nicolas, et il y en a, ma foi, une
demi-douzaine!

--Elles sont pleines?...

--Oui, pleines de koumyss, et voil qui vient  propos pour renouveler
notre provision!

Le koumyss est une boisson fabrique avec du lait de jument ou de
chamelle, boisson fortifiante, enivrante mme, et Nicolas ne pouvait
que se fliciter de la trouvaille.

Mets-en une  part, lui dit Michel Strogoff, mais vide toutes les
autres.

--A l'instant, petit pre.

--Voil qui nous aidera  traverser l'Yenise.

--Et le radeau?

--Ce sera la kibitka elle-mme, qui est assez lgre pour flotter.
D'ailleurs, nous la soutiendrons, ainsi que le cheval, avec ces
outres.

--Bien imagin, petit pre, s'cria Nicolas, et, Dieu aidant, nous
arriverons  bon port.... peut-tre pas en droite ligne, car le
courant est rapide!

--Qu'importe! rpondit Michel Strogoff. Passons d'abord, et nous
saurons bien retrouver la route d'Irkoutsk au del du fleuve.

--A l'ouvrage, dit Nicolas, qui commena  vider les outres et  les
transporter jusqu' la kibitka.

Une outre, pleine de koumyss, fut rserve, et les autres, refermes
avec soin aprs avoir t pralablement remplies d'air, furent
employes comme appareils flottants. Deux de ces outres, attaches au
flanc du cheval, taient destines  le soutenir  la surface du
fleuve. Deux autres, places aux brancards de la kibitka, entre les
roues, eurent pour but d'assurer la ligne de flottaison de sa caisse,
qui se transformerait ainsi en radeau.

Cet ouvrage fut bientt achev.

Tu n'auras pas peur, Nadia? demanda Michel Strogoff.

--Non, frre, rpondit la jeune fille.

--Et toi, ami?

--Moi! s'cria Nicolas. Je ralise enfin un de mes rves: naviguer en
charrette!

En cet endroit, la berge, assez dclive, tait favorable au lancement
de la kibitka. Le cheval la trana jusqu' la lisire des eaux, et
bientt l'appareil et son moteur flottrent  la surface du fleuve.
Quant  Serko, il s'tait bravement mis  la nage.

Les trois passagers, debout sur la caisse, s'taient dchausss par
prcaution, mais, grce aux outres, ils n'eurent pas mme d'eau
jusqu'aux chevilles.

Michel Strogoff tenait les guides du cheval, et, selon les indications
que lui donnait Nicolas, il dirigeait obliquement l'animal, mais en le
mnageant, car il ne voulait pas l'puiser  lutter contre le courant.
Tant que la kibitka suivit le fil des eaux, cela alla bien, et, au
bout de quelques minutes, elle avait dpass les quais de Krasnoiarsk.
Elle drivait vers le nord, et il tait dj vident qu'elle
n'accosterait l'autre rive que bien en aval de la ville. Mais peu
importait.

La traverse de l'Yenise se serait donc faite sans grandes
difficults, mme sur cet appareil imparfait, si le courant eut t
tabli d'une manire rgulire. Mais, trs-malheureusement, plusieurs
tourbillons se creusaient  la surface des eaux tumultueuses, et,
bientt, la kibitka, malgr toute la vigueur qu'employa Michel
Strogoff  la faire dvier, fut irrsistiblement entrane dans un de
ces entonnoirs.

L, le danger devint trs-grand. La kibitka n'obliquait plus vers la
rive orientale, elle ne drivait plus, elle tournait avec une extrme
rapidit, s'inclinant vers le centre du remous, comme un cuyer sur la
piste d'un cirque. Sa vitesse tait extrme. Le cheval pouvait  peine
maintenir sa tte hors de l'eau et risquait d'tre asphyxi dans le
tourbillon. Serko avait d prendre un point d'appui sur la kibitka.

Michel Strogoff comprit ce qui se passait. Il se sentit entran
suivant une ligne circulaire qui se rtrcissait peu  peu et dont il
ne pouvait plus sortir. Il ne dit pas une parole. Ses yeux auraient
voulu voir le pril, pour mieux l'viter.... Ils ne le pouvaient plus!

Nadia se taisait aussi. Ses mains, cramponnes aux ridelles de la
charrette, la soutenaient contre les mouvements dsordonns de
l'appareil, qui s'inclinait de plus en plus vers le centre de
dpression.

Quant  Nicolas, ne comprenait-il pas la gravit de la situation?
tait-ce chez lui flegme ou mpris du danger, courage ou indiffrence?
La vie tait-elle sans valeur  ses yeux, et, suivant l'expression des
Orientaux, une htellerie de cinq jours, que, bon gr mal gr, il
faut quitter le sixime? En tout cas, sa souriante figure ne se
dmentit pas un instant.

La kibitka restait donc engage dans ce tourbillon, et le cheval tait
 bout d'efforts. Tout  coup, Michel Strogoff, se dfaisant de ceux
de ses vtements qui pouvaient le gner, se jeta  l'eau; puis,
empoignant d'un bras vigoureux la bride du cheval effar, il lui donna
une telle impulsion, qu'il parvint  le rejeter hors du rayon
d'attraction, et, reprise aussitt par le rapide courant, la kibitka
driva avec une nouvelle vitesse.

Hurrah! s'cria Nicolas.

Deux heures seulement aprs avoir quitt le port d'embarquement, la
kibitka avait travers le grand bras du fleuve et venait accoster la
berge d'une le,  plus de six verstes au-dessous de son point de
dpart.

L, le cheval remonta la charrette sur la rive, et une heure de repos
fut donne au courageux animal. Puis, l'le ayant t traverse dans
toute sa largeur sous le couvert de ses magnifiques bouleaux, la
kibitka se trouva au bord du petit bras de l'Yenise.

Cette traverse se fit plus facilement. Aucun tourbillon ne rompait le
cours du fleuve dans ce second lit, mais le courant y tait tellement
rapide, que la kibitka n'accosta la rive droite qu' cinq verstes en
aval. C'tait, en tout, onze verstes dont elle avait driv.

Ces grands cours d'eau du territoire sibrien, sur lesquels aucun pont
n'est jet encore, sont de srieux obstacles  la facilit des
communications. Tous avaient t plus ou moins funestes  Michel
Strogoff. Sur l'Irtyche, le bac qui le portait avec Nadia avait t
attaqu par les Tartares. Sur l'Obi, aprs que son cheval eut t
frapp d'une balle, il n'avait chapp que par miracle aux cavaliers
qui le poursuivaient. En somme, c'tait encore ce passage de l'Yenise
qui s'tait opr le moins malheureusement.

Cela n'aurait pas t si amusant, s'cria Nicolas en se frottant les
mains, lorsqu'il dbarqua sur la rive droite du fleuve, si cela
n'avait pas t si difficile!

--Ce qui n'a t que difficile pour nous, ami, rpondit Michel
Strogoff, sera peut-tre impossible aux Tartares!

CHAPITRE VIII

UN BIVRE QUI TRAVERSE LA ROUTE.


Michel Strogoff pouvait enfin croire que la route tait libre jusqu'
Irkoutsk. Il avait devanc les Tartares, retenus  Tomsk, et lorsque
les soldats de l'mir arriveraient  Krasnoiarsk, ils ne trouveraient
plus qu'une ville abandonne. L, aucun moyen de communication
immdiat entre les deux rives de l'Yenise. Donc, retard de quelques
jours, jusqu'au moment o un pont de bateaux, difficile  tablir,
leur livrerait passage.

Pour la premire fois depuis la funeste rencontre d'Ivan Ogareff 
Omsk, le courrier du czar se sentit moins inquiet et put esprer
qu'aucun nouvel obstacle ne surgirait entre le but et lui.

La kibitka, aprs tre redescendue obliquement vers le sud-est pendant
une quinzaine de verstes, retrouva et reprit la longue voie trace 
travers la steppe.

La route tait bonne, et mme cette portion du chemin, qui s'tend
entre Krasnoiarsk et Irkoutsk, est considre comme la meilleure de
tout le parcours. Moins de cahots pour les voyageurs, de vastes
ombrages qui les protgent contre les ardeurs du soleil, quelquefois
des forts de pins ou de cdres qui couvrent un espace de cent
verstes. Ce n'est plus l'immense steppe dont la ligne circulaire se
confond  l'horizon avec celle du ciel. Mais ce riche pays tait vide
alors. Partout des bourgades abandonnes. Plus de ces paysans
sibriens, parmi lesquels domine le type slave. C'tait le dsert, et,
comme on le sait, le dsert par ordre.

Le temps tait beau, mais dj l'air, rafrachi pendant les nuits,
ne se rchauffait que plus difficilement aux rayons du soleil. En
effet, on arrivait aux premiers jours de septembre, et dans cette
rgion, leve en latitude, l'arc diurne se raccourcit visiblement
au dessus de l'horizon. L'automne y est de peu de dure, bien que
cette portion du territoire sibrien ne soit pas situe au-dessus du
cinquante-cinquime parallle, qui est celui d'dimbourg et de
Copenhague. Quelque-fois mme, l'hiver succde presque inopinment 
l't. C'est qu'ils doivent tre prcoces, ces hivers de la Russie
asiatique, pendant lesquels la colonne thermomtrique s'abaisse
jusqu'au point de conglation du mercure [Environ 42 degrs
au-dessous de zro], et o l'on considre comme une temprature
supportable des moyennes de vingt degrs centigrades au-dessous de
zro.

Le temps favorisait donc les voyageurs. Il n'tait ni orageux ni
pluvieux. La chaleur tait modre, les nuits fraches. La sant de
Nadia, celle de Michel Strogoff se maintenaient, et, depuis qu'ils
avaient quitt Tomsk, ils s'taient peu  peu remis de leurs fatigues
passes.

Quant  Nicolas Pigassof, il ne s'tait jamais mieux port. C'tait
une promenade pour lui que ce voyage, une excursion agrable, 
laquelle il employait ses vacances de fonctionnaire sans fonction.

Dcidment, disait-il, cela vaut mieux que de rester douze heures par
jour, perch sur une chaise,  manoeuvrer un manipulateur!

Cependant, Michel Strogoff avait pu obtenir de Nicolas qu'il imprimt
 son cheval une allure plus rapide. Pour arriver  ce rsultat, il
lui avait confi que Nadia et lui allaient rejoindre leur pre, exil
 Irkoutsk, et qu'ils avaient grande hte d'tre rendus. Certes, il ne
fallait pas surmener ce cheval, puisque trs-probablement on ne
trouverait pas  l'changer pour un autre; mais, en lui mnageant des
haltes assez frquentes,--par exemple  chaque quinzaine de
verstes,--on pouvait franchir aisment soixante verstes par
vingt-quatre heures. D'ailleurs, ce cheval tait vigoureux et, par sa
race mme, trs-apte a supporter les longues fatigues. Les gras
pturages ne lui manquaient pas le long de la route, l'herbe y tait
abondante et forte. Donc, possibilit de lui demander un surcrot de
travail.

Nicolas s'tait rendu a ces raisons. Il avait t trs-mu de la
situation de ces deux jeunes gens qui allaient partager l'exil de leur
pre. Rien ne lui paraissait plus touchant. Aussi, avec quel sourire
il disait  Nadia:

Bont divine! quelle joie prouvera M. Korpanoff, lorsque ses yeux
vous apercevront, quand ses bras s'ouvriront pour vous recevoir! Si je
vais jusqu' Irkoutsk,--et cela me parat bien probable
maintenant,--me permettrez-vous d'tre prsent a cette entrevue! Oui,
n'est-ce pas?

Puis, se frappant le front:

Mais, j'y pense, quelle douleur aussi, quand il s'apercevra que son
pauvre grand fils est aveugle! Ah! tout est bien ml en ce monde!

Enfin, de tout cela, il tait rsult que la kibitka marchait plus
vite, et, suivant les calculs de Michel Strogoff, elle faisait
maintenant dix  douze verstes  l'heure.

Il s'ensuit donc que, le 28 aot, les voyageurs dpassaient le bourg
de Balaisk,  quatre-vingts verstes de Krasnoiarsk, et le 29, celui de
Ribinsk,  quarante verstes de Balaisk.

Le lendemain, trente-cinq verstes au del, elle arrivait  Kamsk,
bourgade plus considrable, arrose par la rivire du mme nom, petit
affluent de l'Yenise, qui descend des monts Sayansk. Ce n'est qu'une
ville peu importante, dont les maisons de bois sont pittoresquement
groupes autour d'une place; mais elle est domine par le haut clocher
de sa cathdrale, dont la croix dore resplendissait au soleil.

Maisons vides, glise dserte. Plus un relais, plus une auberge
habite. Pas un cheval aux curies. Pas un animal domestique dans la
steppe. Les ordres du gouvernement moscovite avaient t excuts avec
une rigueur absolue. Ce qui n'avait pu tre emport avait t dtruit.

Au sortir de Kamsk, Michel Strogoff apprit  Nadia et  Nicolas qu'ils
ne trouveraient plus qu'une petite ville de quelque importance,
Nijni-Oudinsk, avant Irkoutsk. Nicolas rpondit qu'il le savait
d'autant mieux qu'une station tlgraphique existait dans cette
bourgade. Donc, si Nijni Oudinsk tait abandonne comme Kamsk, il
serait bien oblig d'aller chercher quelque occupation jusqu' la
capitale de la Sibrie orientale.

La kibitka put traverser  gu, et sans trop de mal, la petite rivire
qui coupe la route au del de Kamsk. D'ailleurs, entre l'Yenise et
l'un de ses grands tributaires, l'Angara, qui arrose Irkoutsk, il n'y
avait plus  redouter l'obstacle de quelque considrable cours d'eau,
si ce n'est peut-tre le Dinka. Le voyage ne pourrait donc tre
retard de ce chef.

De Kamsk  la bourgade prochaine, l'tape fut trs-longue, environ
cent trente verstes. Il va sans dire que les haltes rglementaires
furent observes, a sans quoi, disait Nicolas, on se serait attir
quelque juste rclamation de la part du cheval. Il avait t convenu
avec cette courageuse bte qu'elle se reposerait aprs quinze verstes,
et, quand on contracte, mme avec des animaux, l'quit veut qu'on se
tienne dans les termes du contrat.

Aprs avoir franchi la petite rivire de Biriousa, la kibitka
atteignit Biriousinsk dans la matine du 4 septembre.

L, trs-heureusement, Nicolas, qui voyait s'puiser ses provisions,
trouva dans un four abandonn une douzaine de pogatchas, sorte de
gteaux prpars avec de la graisse de mouton, et une forte provision
de riz cuit  l'eau. Ce surcrot alla rejoindre  propos la rserve de
koumyss, dont la kibitka tait suffisamment approvisionne depuis
Krasnoiarsk.

Aprs une halte convenable, la route fut reprise dans l'aprs-dne du
8 septembre. La distance jusqu' Irkoutsk n'tait plus que de cinq
cents verstes. Rien on arrire ne signalait l'avant-garde tartare.
Michel Strogoff tait donc fond  penser que son voyage ne serait
plus entrav, et que dans huit jours, dans dix au plus, il serait en
prsence du grand-duc.

En sortant de Biriousinsk, un livre vint  traverser le chemin, 
trente pas en avant de la kibitka.

Ah! fit Nicolas.

--Qu'as-tu, ami? demanda vivement Michel Strogoff, comme un aveugle
que le moindre bruit tient en veil.

--Tu n'as pas vu?.... dit Nicolas, dont la souriante figure s'tait
subitement assombrie.

Puis il ajouta:

Ah! non! tu n'as pu voir, et c'est heureux pour toi, petit pre!

--Mais je n'ai rien vu, dit Nadia.

--Tant mieux! tant mieux! Mais moi... j'ai vu!....

--Qu'tait-ce donc? demanda Michel Strogoff.

--Un livre qui vient de croiser notre route! rpondit Nicolas.

En Russie, lorsqu'un livre croisa la route d'un voyageur, la croyance
populaire veut que ce soit le signe d'un malheur prochain.

Nicolas, superstitieux comme le sont la plupart des Russes, avait
arrt la kibitka.

Michel Strogoff comprit l'hsitation do son compagnon, bien qu'il ne
partaget aucunement sa crdulit a l'endroit des livres qui passent,
et il voulut le rassurer.

Il n'y a rien  craindre, ami, lui dit-il.

--Rien pour toi, ni pour elle, je le sais, petit pre, rpondit
Nicolas, mais pour moi!

Et reprenant:

C'est la destine, dit-il.

Et il remit son cheval au trot.

Cependant, en dpit du fcheux pronostic, la journe s'coula sans
aucun accident.

Le lendemain, 6 septembre,  midi, la kibitka fit halte au bourg
d'Alsalevsk, aussi dsert que l'tait toute la contre environnante.

L, sur le seuil d'une maison, Nadia trouva deux de ces couteaux 
lame solide, qui servent aux chasseurs sibriens. Elle en remit un 
Michel Strogoff, qui le cacha sous ses vtements, et elle garda
l'autre pour elle. La kibitka n'tait plus qu' soixante-quinze
verstes de Nijni-Oudinsk.

Nicolas, pendant ces deux journes, n'avait pu reprendre sa bonne
humeur habituelle. Le mauvais prsage l'avait affect plus qu'on ne le
pourrait croire, et lui, qui jusqu'alors n'tait jamais rest une
heure sans parler, tombait parfois dans de longs mutismes dont Nadia
avait peine  le tirer. Ces symptmes taient vritablement ceux d'un
esprit frapp, et cela s'explique, quand il s'agit de ces hommes
appartenant aux races du Nord, dont les superstitieux anctres ont t
les fondateurs de la mythologie hyperborenne.

A partir d'Ekaterinbourg, la route d'Irkoutsk suit presque
paralllement le cinquante-cinquime degr de latitude, mais, en
sortant de Biriousinsk, elle oblique franchement vers le sud-est, de
manire  couper de biais le centime mridien. Elle prend le plus
court pour atteindre la capitale de la Sibrie orientale, en
franchissant les dernires rampes des monts Sayansk. Ces montagnes ne
sont elles-mmes qu'une drivation de la grande chane des Alta; qui
est visible  une distance de deux cents verstes.

La kibitka courait donc sur cette route. Oui, courait! On sentait bien
que Nicolas ne songeait plus  mnager son cheval, et que lui aussi
avait maintenant hte d'arriver. Malgr toute sa rsignation un peu
fataliste, il ne se croirait plus en sret que dans les murs
d'Irkoutsk. Bien des Russes eussent pens comme lui, et plus d'un,
tournant les guides de son cheval, ft revenu en arrire, aprs le
passage du livre sur sa route!

Cependant, quelques observations qu'il fit, et dont Nadia contrla la
justesse en les transmettant a Michel Strogoff, donneront a croire que
la srie des preuves n'tait peut-tre pas close pour eux.

En effet, si le territoire avait t depuis Krasnoiarsk respect dans
ses productions naturelles, ses forts portaient maintenant trace du
feu et du fer, les prairies qui s'tendaient latralement  la route
taient dvastes, et il tait vident que quelque troupe importante
avait pass par l.

Trente verstes avant Nijni-Oudinsk, les indices d'une dvastation
rcente ne purent plus tre mconnus, et il tait impossible de les
attribuer  d'autres qu'aux Tartares.

En effet, ce n'taient plus seulement des champs fouls du pied des
chevaux, des forts entames  la hache. Les quelques maisons parses
au long de la route n'taient pas seulement vides: les unes avaient
t en partie dmolies, les autres  demi incendies. Des empreintes
de balles se voyaient sur leurs murs.

On conoit quelles furent les inquitudes de Michel Strogoff. Il ne
pouvait plus douter qu'un corps de Tartares n'et rcemment franchi
cette partie de la route, et, cependant, il tait impossible que ce
fussent les soldats de l'mir, car ils n'auraient pu le devancer sans
qu'il s'en ft aperu. Mais alors quels taient donc ces nouveaux
envahisseurs, et par quel chemin dtourn de la steppe avaient-ils pu
rejoindre la grande route d'Irkoutsk? A quels nouveaux ennemis le
courrier du czar allait-il se heurter encore?

Ces apprhensions, Michel Strogoff ne les communiqua ni  Nicolas, ni
 Nadia, ne voulant pas les inquiter. D'ailleurs, il tait rsolu 
continuer sa route, tant qu'un infranchissable obstacle ne
l'arrterait pas. Plus tard, il verrait ce qu'il conviendrait de
faire.

Pendant la journe suivante, le passage rcent d'une importante troupe
de cavaliers et de fantassins s'accusa de plus en plus. Des fumes
furent aperues au-dessus de l'horizon. La kibitka marcha avec
prcaution. Quelques maisons des bourgades abandonnes brlaient
encore, et, certainement, l'incendie n'y avait pas t allum depuis
plus de vingt-quatre heures.

Enfin, dans la journe du 8 septembre, la kibitka s'arrta. Le cheval
refusait d'avancer. Serko aboyait lamentablement.

Qu'y a-t-il? demanda Michel Strogoff.

--Un cadavre! rpondit Nicolas, qui se jeta hors de la kibitka.

Ce cadavre tait celui d'un moujik, horriblement mutil et dj froid.

Nicolas se signa. Puis, aid de Michel Strogoff, il transporta ce
cadavre sur le talus de la route. Il aurait voulu lui donner une
spulture dcente, l'enterrer profondment, afin que les carnassiers
de la steppe ne pussent s'acharner sur ses misrables restes, mais
Michel Strogoff ne lui en laissa pas le temps.

Partons, ami, partons! s'cria-t-il. Nous ne pouvons nous retarder,
mme d'une heure!

Et la kibitka reprit sa marche.

D'ailleurs, si Nicolas et voulu rendre les derniers devoirs  tous
les morts qu'il allait maintenant rencontrer sur la grande route
sibrienne, il n'aurait pu y suffire! Aux approches de Nijni-Oudinsk,
ce fut par vingtaines que l'on trouva de ces corps, tendus sur le
sol.

Il fallait pourtant continuer  suivre ce chemin jusqu'au moment o il
serait manifestement impossible de le faire, sans tomber entre les
mains des envahisseurs. L'itinraire ne fut donc pas modifi, et
pourtant, dvastations et ruines s'accumulaient  chaque bourgade.
Tous ces villages, dont les noms indiquent qu'ils ont t fonds par
des exils polonais, avaient t livrs aux horreurs du pillage et de
l'incendie. Le sang des victimes n'tait pas mme encore compltement
fig. Quant  savoir dans quelles conditions ces funestes vnements
venaient d'tre accomplis, on ne le pouvait. Il ne restait plus un
tre vivant pour le dire.

Ce jour-l, vers quatre heures du soir, Nicolas signala  l'horizon
les hauts clochers des glises de Nijni-Oudinsk. Ils taient couronns
de grosses volutes de vapeurs qui ne devaient pas tre des nuages.

Nicolas et Nadia regardaient et communiquaient  Michel Strogoff le
rsultat de leurs observations. Il fallait prendre un parti. Si la
ville tait abandonne, on pouvait la traverser sans risque, mais si,
par un mouvement inexplicable, les Tartares l'occupaient, on devait 
tout prix la tourner.

Avanons prudemment, dit Michel Strogoff, mais avanons!

Une verste fut encore parcourue.

Ce ne sont pas des nuages, ce sont des fumes! s'cria Nadia. Frre,
on incendie la ville!

Ce n'tait que trop visible, en effet. Des lueurs fuligineuses
apparaissaient au milieu des vapeurs. Ces tourbillons devenaient de
plus en plus pais et montaient dans le ciel. Aucun fuyard,
d'ailleurs. Il tait probable que les incendiaires avaient trouv la
ville abandonne et qu'ils la brlaient. Mais taient-ce des Tartares
qui agissaient ainsi? taient-ce des Russes qui obissaient aux ordres
du grand-duc? Le gouvernement du czar avait-il voulu que depuis
Krasnoiarsk, depuis l'Yenise, pas une ville, pas une bourgade ne pt
offrir un refuge aux soldats de l'mir? En ce qui concernait Michel
Strogoff, devait-il s'arrter, devait-il continuer sa route?

Il tait indcis. Toutefois, aprs avoir pes le pour et le contre, il
pensa que, quelles que fussent les fatigues d'un voyage  travers la
steppe, sans chemin fray, il ne devait pas risquer de tomber une
seconde fois entre les mains des Tartares. Il allait donc proposer 
Nicolas de quitter la route et, s'il le fallait absolument, de ne la
reprendre qu'aprs avoir tourn Nijni-Oudinsk, lorsqu'un coup de feu
retentit sur la droite. Une balle siffla, et le cheval de la kibitka,
frapp  la tte, tomba mort.

Au mme instant, une douzaine de cavaliers se jetaient sur la route,
et la kibitka tait entoure. Michel Strogoff, Nadia et Nicolas, sans
mme avoir eu le temps de se reconnatre, taient prisonniers et
entrans rapidement vers Nijni-Oudinsk.

Michel Strogoff, dans cette soudaine attaque, n'avait rien perdu de
son sang-froid. N'ayant pu voir ses ennemis, il n'avait pu songer  se
dfendre. Et-il eu l'usage de ses yeux, il ne l'aurait pas tent.
C'et t courir au-devant d'un massacre. Mais, s'il ne voyait pas, il
pouvait couter ce qu'ils disaient et le comprendre.

En effet,  leur langage, il reconnut que ces soldats taient des
Tartares, et,  leurs paroles, qu'ils prcdaient l'arme des
envahisseurs.

Voici, d'ailleurs, ce que Michel Strogoff apprit, autant par les
propos qui furent tenus en ce moment devant lui que par les lambeaux
de conversation qu'il surprit plus tard.

Ces soldats n'taient pas directement sous les ordres de l'mir,
retenu encore en arrire de l'Yenise. Ils faisaient partie d'une
troisime colonne, plus spcialement compose de Tartares des khanats
de Khokhand et de Koundouze, avec laquelle l'arme de Fofar devait
oprer prochainement sa jonction aux environs d'Irkoutsk.

C'tait sur les conseils d'Ivan Ogareff, et afin d'assurer le succs
de l'invasion dans les provinces de l'est, que cette colonne, aprs
avoir franchi la frontire du gouvernement de Smipalatinsk et pass
an sud du lac Balkhach, avait long la base des monts Alta. Pillant
et ravageant sous la conduite d'un officier du khan de Koundouze, elle
avait gagn le haut cours de l'Yenise. L, dans la prvision de ce
qui s'tait fait  Krasnoiarsk par ordre du czar, et pour faciliter le
passage du fleuve aux troupes de l'mir, cet officier avait lanc au
courant une flottille de barques qui, soit comme embarcations, soit
comme matriel de pont, permettraient a Fofar de reprendre sur la
rive droite la route d'Irkoutsk. Puis, cette troisime colonne, aprs
avoir contourn le pied des montagnes, avait descendu la valle de
l'Yenise et rejoint cette route  la hauteur d'Alsalevsk. De l,
depuis cette petite ville, l'effroyable accumulation de ruines, qui
fait le fond des guerres tartares. Nijni-Oudinsk venait de subir le
sort commun, et les Tartares, au nombre de cinquante mille, l'avaient
dj quitte pour aller occuper les premires positions devant
Irkoutsk. Avant peu, ils devraient avoir t rallis par les troupes
de l'mir.

Telle tait la situation  cette date,--situation des plus graves pour
cette partie de la Sibrie orientale, compltement isole, et pour les
dfenseurs, relativement peu nombreux, de sa capitale.

Voil donc ce dont Michel Strogoff fut inform: arrive devant
Irkoutsk d'une troisime colonne de Tartares, et jonction prochaine de
l'mir et d'Ivan Ogareff avec le gros de leurs troupes. Consquemment,
l'investissement d'Irkoutsk, et, par suite, sa reddition n'taient
plus qu'une affaire de temps, peut-tre d'un temps trs court.

On comprend de quelles penses dut tre assig Michel Strogoff! Qui
s'tonnerait si, dans cette situation, il et enfin perdu tout
courage, tout espoir? Il n'en fut rien, cependant, et ses lvres ne
murmurrent pas d'autres paroles que celles-ci:

J'arriverai!

Une demi-heure aprs l'attaque des cavaliers tartares, Michel
Strogoff, Nicolas et Nadia entraient  Nijni-Oudinsk. Le fidle chien
les avait suivis, mais de loin. Ils ne devaient pas sjourner dans la
ville, qui tait en flammes et que les derniers maraudeurs allaient
quitter.

Les prisonniers furent donc jets sur des chevaux et entrans
rapidement, Nicolas, rsign comme toujours, Nadia, nullement branle
dans sa foi en Michel Strogoff, Michel Strogoff, indiffrent en
apparence, mais prt  saisir toute occasion de s'chapper.

Les Tartares n'avaient pas t sans s'apercevoir que l'un de leurs
prisonniers tait aveugle, et leur barbarie naturelle les porta  se
faire un jeu de cet infortun. On marchait vite. Le cheval de Michel
Strogoff, n'ayant d'autre guide que lui et allant au hasard, faisait
souvent des carts qui portaient le dsordre dans le dtachement. De
l, des injures, des brutalits qui brisaient le coeur de la jeune
fille et indignaient Nicolas. Mais que pouvaient-ils faire? Ils ne
parlaient pas la langue de ces Tartares, et leur intervention fut
impitoyablement repousse.

Bientt mme, ces soldats, par un raffinement de barbarie, eurent
l'ide d'changer ce cheval que montait Michel Strogoff pour un autre
qui tait aveugle. Ce qui motiva ce changement, ce fut la rflexion
d'un des cavaliers, auquel Michel Strogoff avait entendu dire:

Mais il y voit peut-tre, ce Russe l!

Ceci se passait  soixante verstes de Nijni-Oudinsk, entre les
bourgades de Tatan et de Chibarlinsko. On avait donc plac Michel
Strogoff sur ce cheval, en lui mettant ironiquement les rnes  la
main. Puis,  coups de fouet,  coups de pierres, en l'excitant par
des cris, on le lana au galop.

L'animal, ne pouvant tre maintenu en droite ligne par son cavalier,
aveugle comme lui, tantt se heurtait  quelque arbre, tantt se
jetait hors de la route. De l, des chocs, des chutes mme qui
pouvaient tre extrmement funestes.

Michel Strogoff ne protesta pas. Il ne fit pas entendre une plainte.
Son cheval tombait-il, il attendait qu'on vnt le relever. On le
relevait, en effet, et le cruel jeu continuait.

Nicolas, devant ces mauvais traitements, ne pouvait se contenir. Il
voulait courir au secours de son compagnon. On l'arrtait, on le
brutalisait.

Enfin, ce jeu se ft longtemps prolong, sans doute, et  la grande
joie des Tartares, si un accident plus grave n'y et mis fin.

A un certain moment, dans la journe du 10 septembre, le cheval
aveugle s'emporta et courut droit  une fondrire, profonde de trente
 quarante pieds, qui bordait la route.

Nicolas voulut s'lancer! On le retint. Le cheval, n'tant pas guid,
se prcipita avec son cavalier dans cette fondrire.

Nadia et Nicolas poussrent un cri d'pouvante!... Ils durent croire
que leur malheureux compagnon avait t broy dans cette chute!

Lorsqu'on alla le relever, Michel Strogoff, ayant pu se jeter hors de
selle, n'avait aucune blessure, mais le malheureux cheval tait rompu
de deux jambes et hors de service.

On le laissa mourir l, sans mme lui donner le coup de grce, et
Michel Strogoff, attach  la selle d'un Tartare, dut suivre  pied le
dtachement.

Pas une plainte encore, pas une protestation! Il marcha d'un pas
rapide,  peine tir par cette corde qui le liait. C'tait toujours
l'homme de fer dont le gnral Kissoff avait parl au czar!

Le lendemain, 11 septembre, le dtachement franchissait la bourgade de
Chibarlinsko.

Alors un incident se produisit, qui devait avoir des consquences
trs-graves.

La nuit tait venue. Les cavaliers tartares, ayant fait halte,
s'taient plus ou moins enivrs. Ils allaient repartir.

Nadia, qui jusqu'alors, et comme par miracle, avait t respecte de
ces soldats, fut insulte par l'un d'eux.

Michel Strogoff n'avait pu voir ni l'insulte, ni l'insulteur, mais
Nicolas avait vu pour lui.

Alors, tranquillement, sans avoir rflchi, sans peut-tre avoir la
conscience de son action, Nicolas alla droit au soldat, et, avant que
celui-ci et pu faire un mouvement pour l'arrter, saisissant un
pistolet aux fontes de sa selle, il le lui dchargea en pleine
poitrine.

L'officier qui commandait le dtachement accourut aussitt au bruit de
la dtonation.

Les cavaliers allaient charper le malheureux Nicolas, mais,  un
signe de l'officier, on le garrotta, on le mit en travers sur un
cheval, et le dtachement repartit au galop.

La corde qui attachait Michel Strogoff, ronge par lui, se brisa dans
l'lan inattendu du cheval, et son cavalier,  demi ivre, emport dans
une course rapide, ne s'en aperut mme pas.

Michel Strogoff et Nadia se trouvrent seuls sur la route.



CHAPITRE IX

DANS LA STEPPE.

Michel Strogoff et Nadia taient donc libres encore une fois, ainsi
qu'ils l'avaient t pendant le trajet de Perm aux rives de l'Irtyche.
Mais combien les conditions du voyage taient changes! Alors, un
confortable tarentass, des attelages frquemment renouvels, des
relais de poste bien entretenus, leur assuraient la rapidit du
voyage. Maintenant, ils taient  pied, dans l'impossibilit de se
procurer aucun moyen de locomotion, sans ressource, ne sachant mme
comment subvenir aux moindres besoins de la vie, et il leur restait
encore quatre cents verstes  faire! Et, de plus, Michel Strogoff ne
voyait plus que par les yeux de Nadia.

Quant  cet ami que leur avait donn le hasard, ils venaient de le
perdre dans les plus funestes circonstances.

Michel Strogoff s'tait jet sur le talus de la route. Nadia, debout,
attendait un mot de lui pour se remettre en marche.

Il tait dix heures du soir. Depuis trois heures et demie, le soleil
avait disparu derrire l'horizon. Il n'y avait pas une maison, pas une
hutte en vue. Les derniers Tartares se perdaient dans le lointain.
Michel Strogoff et Nadia taient bien seuls.

Que vont-ils faire de notre ami? s'cria la jeune fille. Pauvre
Nicolas! Notre rencontre lui aura t fatale!

Michel Strogoff ne rpondit pas.

Michel, reprit Nadia, ne sais-tu pas qu'il t'a dfendu lorsque tu
tais le jouet des Tartares, qu'il a risqu sa vie pour moi?

Michel Strogoff se taisait toujours. Immobile, la tte appuye sur ses
mains,  quoi pensait il? Bien qu'il ne lui rpondit pas, entendait-il
mme Nadia lui parler?

Oui! il l'entendait, car, lorsque la jeune fille ajouta:

O te conduirai-je, Michel?

--A Irkoutsk! rpondit-il.

--Par la grande route?

--Oui, Nadia.

Michel Strogoff tait rest l'homme qui s'tait jur d'arriver quand
mme  son but. Suivre la grande route, c'tait y aller par le plus
court chemin. Si l'avant-garde des troupes de Fofar-Khan
apparaissait, il serait temps alors de se jeter par la traverse.

Nadia reprit la main de Michel Strogoff, et ils partirent.

Le lendemain matin, 12 septembre, vingt verstes plus loin, au bourg de
Toulounovsko, tous deux faisaient une courte halte. Le bourg tait
incendi et dsert. Pendant toute la nuit, Nadia avait cherch si le
cadavre de Nicolas n'avait pas t abandonn sur la route, mais ce fut
en vain qu'elle fouilla les ruines et qu'elle regarda parmi les morts.
Jusqu'alors, Nicolas semblait avoir t pargn. Mais ne le
rservait-on pas pour quelque cruel supplice, lorsqu'il serait arriv
au camp d'Irkoutsk?

Nadia, puise par la faim, dont son compagnon souffrait cruellement
aussi, fut assez heureuse pour trouver dans une maison du bourg une
certaine quantit de viande sche et de soukharis, morceaux de pain
qui, desschs par vaporation, peuvent conserver indfiniment leurs
qualits nutritives. Michel Strogoff et la jeune fille se chargrent
de tout ce qu'ils purent emporter. Leur nourriture tait ainsi assure
pour plusieurs jours, et, quant  l'eau, elle ne devait pas leur
manquer dans une contre que sillonnent mille petits affluents de
l'Angara.

Ils se remirent en route. Michel Strogoff allait d'un pas assur et ne
le ralentissait que pour sa compagne. Nadia, ne voulant pas rester en
arrire, se forait  marcher. Heureusement, son compagnon ne pouvait
voir  quel tat misrable la fatigue l'avait rduite.

Cependant, Michel Strogoff le sentait.

Tu es  bout de forces, pauvre enfant, lui disait-il quelquefois.

--Non, rpondait elle.

--Quand tu ne pourras plus marcher, je te porterai, Nadia.

--Oui, Michel.

Pendant cette journe, il fallut passer le petit cours d'eau de l'Oka,
mais il tait guable, et ce passage n'offrit aucune difficult.

Le ciel tait couvert, la temprature supportable. On pouvait
craindre, toutefois, que le temps ne tournt  la pluie, ce qui et
t un surcroit de misre. Il y eut mme quelques averses, mais elles
ne durrent pas.

Ils allaient toujours ainsi, la main dans la main, parlant peu, Nadia
regardant en avant et en arrire. Deux fois par jour, ils faisaient
halte. Ils se reposaient six heures par nuit. Dans quelques cabanes,
Nadia trouva encore un peu de cette viande de mouton, si commune en ce
pays qu'elle ne vaut pas plus de deux kopeks et demi la livre.

Mais, contrairement  ce qu'avait peut-tre espr Michel Strogoff, il
n'y avait plus une seule bte de somme dans la contre. Cheval,
chameau, tout avait t massacr ou pris. C'tait donc  pied qu'il
lui fallait continuer  travers cette interminable steppe.

Les traces de la troisime colonne tartare, qui se dirigeait sur
Irkoutsk, n'y manquaient pas. Ici quelque cheval mort, l un chariot
abandonn. Les corps de malheureux Sibriens jalonnaient aussi la
route, principalement  l'entre des villages. Nadia, domptant sa
rpugnance, regardait tous ces cadavres!...

En somme, le danger n'tait pas en avant, il tait en arrire.
L'avant-garde de la principale arme de l'mir, que dirigeait Ivan
Ogareff, pouvait apparatre d'un instant  l'autre. Les barques,
expdies de l'Yenise infrieur, avaient d arriver  Krasnoiarsk et
servir aussitt au passage du fleuve. Le chemin tait libre alors pour
les envahisseurs. Aucun corps russe ne pouvait le barrer entre
Krasnoiarsk et le lac Bakal. Michel Strogoff s'attendait donc 
l'arrive des claireurs tartares.

Aussi,  chaque halte, Nadia montait sur quelque hauteur et regardait
attentivement du ct de l'ouest mais nul tourbillon de poussire ne
signalait encore l'apparition d'une troupe  cheval.

Puis, la marche tait reprise, et lorsque Michel Strogoff sentait que
c'tait lui qui tranait la pauvre Nadia, il allait d'un pas moins
rapide. Ils causaient peu, et seulement de Nicolas. La jeune fille
rappelait tout ce qu'avait t pour eux ce compagnon de quelques
jours.

En lui rpondant, Michel Strogoff cherchait  donner  Nadia quelque
espoir, dont on n'et pas trouv trace en lui-mme, car il savait bien
que l'infortun n'chapperait pas  la mort.

Un jour, Michel Strogoff dit  la jeune fille:

Tu ne me parles jamais de ma mre, Nadia?

Sa mre! Nadia ne l'et pas voulu. Pourquoi renouveler ses douleurs?
La vieille Sibrienne n'tait-elle pas morte? Son fils n'avait-il pas
donn le dernier baiser  ce cadavre tendu sur le plateau de Tomsk?

Parle-moi d'elle, Nadia, dit cependant Michel Strogoff. Parle! Tu me
feras plaisir!

Et, alors, Nadia fit ce qu'elle n'avait pas fait jusque-l. Elle
raconta tout ce qui s'tait pass entre Marfa et elle depuis leur
rencontre  Omsk, o toutes deux s'taient vues pour la premire fois.
Elle dit comment un inexplicable instinct l'avait pousse vers la
vieille prisonnire sans la connatre, quels soins elle lui avait
donns, quels encouragements elle en avait reus. A cette poque,
Michel Strogoff n'tait encore pour elle que Nicolas Korpanoff.

Ce que j'aurais d toujours tre! rpondit Michel Strogoff, dont le
front s'assombrit.

Puis, plus tard, il ajouta:

J'ai manqu  mon serment, Nadia. J'avais jur de ne pas voir ma
mre!

--Mais tu n'as pas cherch  la voir, Michel! rpondit Nadia. Le
hasard seul t'a mis en sa prsence!

--J'avais jur, quoi qu'il arrivt, de ne point me trahir!

--Michel, Michel! A la vue du fouet lev sur Marfa Strogoff,
pouvais-tu rsister? Non! Il n'y a pas de serment qui puisse empcher
un fils de secourir sa mre!

--J'ai manqu  mon serment, Nadia, rpondit Michel Strogoff. Que Dieu
et le Pre me le pardonnent!

--Michel, dit alors la jeune fille, j'ai une question  te faire. Ne
me rponds pas, si tu ne crois pas devoir me rpondre. De toi, rien ne
me blessera.

--Parle, Nadia.

--Pourquoi, maintenant que la lettre du czar t'a t enleve, es-tu si
press d'arriver  Irkoutsk?

Michel Strogoff serra plus fortement la main de sa compagne, mais il
ne rpondit pas.

Connaissais-tu donc le contenu de cette lettre avant de quitter
Moscou? reprit Nadia.

--Non, je ne le connaissais pas.

--Dois-je penser, Michel, que le seul dsir de me remettre entre les
mains de mon pre t'entrane vers Irkoutsk?

--Non, Nadia, rpondit gravement Michel Strogoff. Je te tromperais, si
je te laissais croire qu'il en est ainsi. Je vais l o mon devoir
m'ordonne d'aller! Quant  te conduire  Irkoutsk, n'est-ce pas toi,
Nadia, qui m'y conduit maintenant? N'est-ce pas par tes yeux que je
vois, n'est-ce pas ta main qui me guide? Ne m'as-tu pas rendu au
centuple les services que j'ai pu d'abord te rendre? Je ne sais si le
sort cessera de nous accabler, mais le jour o tu me remercieras de
t'avoir remise entre les mains de ton pre, je te remercierai, moi, de
m'avoir conduit  Irkoutsk!

--Pauvre Michel! rpondit Nadia tout mue. Ne parle pas ainsi! Ce
n'est pas la rponse que je te demande. Michel, pourquoi, maintenant,
as-tu tant de hte d'atteindre Irkoutsk?

--Parce qu'il faut que j'y sois avant Ivan Ogareff! s'cria Michel
Strogoff.

--Mme encore?

--Mme encore, et j'y serai!

Et, en prononant ces derniers mots, Michel Strogoff ne parlait pas
seulement par haine du tratre. Mais Nadia comprit que son compagnon
ne lui disait pas tout, et qu'il ne pouvait pas tout lui dire.

Le 15 septembre, trois jours plus tard, tous deux atteignaient la
bourgade de Kouitounsko,  soixante-dix verstes de Toulounovsko. La
jeune fille ne marchait plus sans d'extrmes souffrances. Ses pieds
endoloris pouvaient  peine la soutenir. Mais elle rsistait, elle
luttait contre la fatigue, et sa seule pense tait celle-ci:

Puisqu'il ne peut pas me voir, j'irai jusqu' ce que je tombe!

D'ailleurs, nul obstacle sur cette partie de la route, nul danger non
plus, dans cette priode du voyage, depuis le dpart des Tartares.
Beaucoup de fatigue seulement.

Pendant trois jours, ce fut ainsi. Il tait visible que la troisime
colonne d'envahisseurs gagnait rapidement dans l'est. Cela se
reconnaissait aux ruines qu'ils laissaient aprs eux, aux cendres qui
ne fumaient plus, aux cadavres dj dcomposs qui gisaient sur le
sol.

Dans l'ouest, rien non plus. L'avant-garde de l'mir ne paraissait
pas. Michel Strogoff en arrivait  faire les suppositions les plus
invraisemblables pour expliquer ce retard. Les Russes, en forces
suffisantes, menaaient-ils directement Tomsk ou Krasnoiarsk?

La troisime colonne, isole des deux autres, risquait-elle donc
d'tre coupe? S'il en tait ainsi, il serait facile au grand-duc de
dfendre Irkoutsk, et, du temps gagn contre une invasion, c'est un
acheminement  la repousser.

Michel Strogoff se laissait aller parfois  ces esprances, mais
bientt il comprenait tout ce qu'elles avaient de chimrique, et il ne
comptait plus que sur lui-mme, comme si le salut du grand-duc et t
dans ses seules mains!

Soixante verstes sparent Kouitounsko de Kimilteisko, petite
bourgade situe  peu de distance du Dinka, tributaire de l'Angara.
Michel Strogoff ne songeait pas sans apprhension  l'obstacle que cet
affluent d'une certaine importance plaait sur sa route. De bacs ou de
barques, il ne pouvait tre question d'en trouver, et il se souvenait,
pour l'avoir dj travers en des temps plus heureux, qu'il tait
difficilement guable. Mais, ce cours d'eau une fois franchi, aucun
fleuve, aucune rivire n'interromprait plus la route qui rejoignait
Irkoutsk  deux cent trente verstes de l.

Il ne fallut pas moins de trois jours pour atteindre Kimilteisko.
Nadia se tranait. Quelle que ft son nergie morale, la force
physique allait lui manquer. Michel Strogoff ne le savait que trop!

S'il n'et pas t aveugle, Nadia lui aurait dit sans doute:

Va, Michel, laisse-moi dans quelque hutte! Gagne Irkoutsk! Accomplis
ta mission! Vois mon pre! Dis-lui o je suis! Dis-lui que je
l'attends, et tous deux, vous saurez bien me retrouver! Pars! Je n'ai
pas peur! Je me cacherai des Tartares! Je me conserverai pour lui,
pour toi! Va, Michel! Je ne peux plus aller!...

Plusieurs fois, Nadia fut force de s'arrter. Michel Strogoff la
prenait alors dans ses bras, et n'ayant pas  penser  la fatigue de
la jeune fille du moment o il la portait, il marchait plus rapidement
et de son pas infatigable.

Le 18 septembre,  dix heures du soir, tous deux atteignirent enfin
Kimilteisko. Du haut d'une colline, Nadia aperut une ligne un peu
moins sombre  l'horizon. C'tait le Dinka. Quelques clairs se
rflchissaient dans ses eaux, clairs sans tonnerre qui illuminaient
l'espace.

Nadia conduisit son compagnon  travers la bourgade ruine. La cendre
des incendies tait froide. Il y avait au moins cinq ou six jours que
les derniers Tartares taient passs.

Arrive aux dernires maisons de la bourgade, Nadia se laissa tomber
sur un banc de pierre.

Nous faisons halte? lui demanda Michel Strogoff.

--La nuit est venue, Michel, rpondit Nadia. Ne veux-tu pas te reposer
quelques heures?

--J'aurais voulu passer le Dinka, rpondit Michel Strogoff, j'aurais
voulu le mettre entre nous et l'avant-garde de l'mir. Mais tu ne peux
plus mme te traner, ma pauvre Nadia!

--Viens, Michel, rpondit Nadia, qui saisit la main de son compagnon
et l'entrana.

C'tait  deux ou trois verstes de l que le Dinka coupait la route
d'Irkoutsk. Ce dernier effort que lui demandait son compagnon, la
jeune fille voulut le tenter. Tous deux marchrent donc  la lueur des
clairs. Ils traversaient alors un dsert sans limites, au milieu
duquel se perdait la petite rivire. Pas un arbre, pas un monticule ne
faisait saillie sur cette vaste plaine, qui recommenait la steppe
sibrienne. Pas un souffle ne traversait l'atmosphre, dont le calme
et laiss le moindre son se propager  une distance infinie.

Soudain, Michel Strogoff et Nadia s'arrtrent, comme si leurs pieds
eussent t saisis dans quelque crevasse du sol.

Un aboiement avait travers la steppe.

Entends-tu? dit Nadia.

Puis, un cri lamentable lui succda, un cri dsespr, comme le
dernier appel d'un tre humain qui va mourir.

Nicolas! Nicolas! s'cria la jeune fille, pousse par quelque
sinistre pressentiment.

Michel Strogoff, qui coutait, secoua la tte.

Viens, Michel, viens, dit Nadia.

Et elle, qui tout  l'heure se tranait  peine, recouvra soudain ses
forces sous l'empire d'une violente surexcitation.

Nous avons quitt la route? dit Michel Strogoff, sentant qu'il
foulait, non plus un sol poudreux, mais une herbe rase.

--Oui... il le faut!, rpondit Nadia. C'est de l, sur la droite, que
le cri est venu!

Quelques minutes aprs, tous deux n'taient plus qu' une demi-verste
de la rivire.

Un second aboiement se fit entendre, mais, quoique plus faible, il
tait certainement plus rapproch.

Nadia s'arrta.

Oui! dit Michel. C'est Serko qui aboie!... Il a suivi son matre!

--Nicolas! cria la jeune fille. Son appel resta sans rponse.

Quelques oiseaux de proie seulement s'enlevrent et disparurent dans
les hauteurs du ciel.

Michel Strogoff prtait l'oreille. Nadia regardait cette plaine,
imprgne d'effluves lumineuses, qui miroitait comme une glace, mais
elle ne vit rien.

Et, cependant, une voix s'leva encore, qui, cette fois, murmura d'un
ton plaintif: Michel!...

Puis, un chien, tout sanglant, bondit jusqu' Nadia. C'tait Serko.

Nicolas ne pouvait tre loin! Lui seul avait pu murmurer ce nom de
Michel! O tait-il? Nadia n'avait mme plus la force de l'appeler.

Michel Strogoff, rampant sur le sol, cherchait de la main.

Soudain, Serko poussa un nouvel aboiement et s'lana vers un
gigantesque oiseau qui rasait la terre.

C'tait un vautour. Lorsque Serko se prcipita vers lui, il s'enleva,
mais, revenant  la charge, il frappa le chien! Celui-ci bondit encore
vers le vautour!... Un coup du formidable bec s'abattit sur sa tte,
et, cette fois, Serko retomba sans vie sur le sol.

En mme temps, un cri d'horreur chappait  Nadia!

L... l! dit-elle.

Une tte sortait du sol! Elle l'et heurte du pied, sans l'intense
clart que le ciel jetait sur la steppe.

Nadia tomba,  genoux, prs de cette tte.

Nicolas, enterr jusqu'au cou, suivant l'atroce coutume tartare, avait
t abandonn dans la steppe, pour y mourir de faim et de soif, et
peut-tre sous la dent des loups ou le bec des oiseaux de proie.
Supplice horrible pour cette victime que le sol emprisonne, que presse
cette terre qu'elle ne peut rejeter, ayant les bras attachs et colls
au corps, comme ceux d'un cadavre dans son cercueil! Le supplici,
vivant dans ce moule d'argile qu'il est impuissant  briser, n'a plus
qu' implorer la mort, trop lente  venir!

C'tait l que les Tartares avaient enterr leur prisonnier depuis
trois jours!... Depuis trois jours, Nicolas attendait un secours qui
devait arriver trop tard!

Les vautours avaient aperu celte tte au ras du sol, et, depuis
quelques heures, le chien dfendait son matre contre ces froces
oiseaux!

Michel Strogoff creusa la terre avec son couteau pour en exhumer ce
vivant!

Les yeux de Nicolas, ferms jusqu'alors, se rouvrirent.

Il reconnut Michel et Nadia. Puis:

Adieu, amis, murmura-t-il. Je suis content de vous avoir revus! Priez
pour moi!...

Et ces paroles furent les dernires.

Michel Strogoff continua de creuser ce sol, qui, fortement foul,
avait la duret du roc, et il parvint enfin  en retirer le corps de
l'infortun. Il couta si son cour battait encore!... Il ne battait
plus.

Il voulut alors l'ensevelir, afin qu'il ne restt pas expos sur la
steppe, et ce trou, dans lequel Nicolas avait t enfoui vivant, il
l'largit, il l'agrandit de manire  pouvoir l'y coucher mort! Le
fidle Serko devait tre plac prs de son matre!

En ce moment, un grand tumulte se produisit sur la route, distante au
plus d'une demi-verste.

Michel Strogoff couta.

Au bruit, il reconnut qu'un dtachement d'hommes  cheval s'avanait
vers le Dinka.

Nadia! Nadia! dit-il  voix basse.

A sa voix, Nadia, demeure en prire, se redressa.

Vois! vois! lui dit-il.

--Les Tartares! murmura-t-elle.

C'tait, en effet, l'avant-garde de l'mir, qui dfilait rapidement
sur la route d'Irkoutsk.

Ils ne m'empcheront pas de l'enterrer! dit Michel Strogoff.

Et il continua sa besogne.

Bientt, le corps de Nicolas, les mains jointes sur la poitrine, fut
couch dans cette tombe. Michel Strogoff et Nadia, agenouills,
prirent une dernire fois pour le pauvre tre, inoffensif et bon, qui
avait pay de sa vie son dvouement envers eux.

Et maintenant, dit Michel Strogoff, en rejetant la terre, les loups
de la steppe ne le dvoreront pas!

Puis, sa main menaante s'tendit vers la troupe de cavaliers qui
passait:

En route, Nadia! dit-il.

Michel Strogoff ne pouvait plus suivre le chemin, maintenant occup
par les Tartares. Il lui fallait se jeter  travers la steppe et
tourner Irkoutsk. Il n'avait donc pas  se proccuper de franchir le
Dinka.

Nadia ne pouvait plus se traner, mais elle pouvait voir pour lui. Il
la prit dans ses bras et s'enfona dans le sud-ouest de la province.

Plus de deux cents verstes lui restaient  parcourir. Comment les
fit-il? Comment ne succomba-t-il pas  tant de fatigues? Comment
put-il se nourrir en route? Par quelle surhumaine nergie arriva-t-il
 passer les premires rampes des monts Sayansk? Ni Nadia ni lui
n'auraient pu le dire!

Et cependant, douze jours aprs, le 2 octobre,  six heures du soir,
une immense nappe d'eau se droulait aux pieds de Michel Strogoff.

C'tait le lac Bakal.




CHAPITRE X

BAKAL ET ANGARA.


Le lac Bakal est situ  dix-sept cents pieds au-dessus du niveau de
la mer. Sa longueur est environ de neuf cents verstes, sa largeur de
cent. Sa profondeur n'est pas connue. Mme de Bourboulon rapporte, au
dire des mariniers, qu'il veut tre appel madame la mer. Si on
l'appelle monsieur le lac, il entre aussitt en fureur. Cependant,
suivant la lgende, jamais un Russe ne s'y est noy.

Cet immense bassin d'eau douce, aliment par plus de trois cents
rivires, est encadr dans un magnifique circuit de montagnes
volcaniques. Il n'a d'autre dversoir que l'Angara, qui, aprs avoir
pass  Irkoutsk, va se jeter dans l'Yenise, un peu en amont de la
ville d'Yenisesk. Quant aux monts qui lui font ceinture, ils forment
une branche des Toungouzes et drivent du vaste systme orographique
des Alta.

Dj,  cette poque, les froids s'taient fait sentir. Ainsi qu'il
arrive sur ce territoire, soumis  des conditions climatriques
particulires, l'automne paraissait devoir s'absorber dans un prcoce
hiver. On tait aux premiers jours d'octobre. Le soleil quittait
maintenant l'horizon  cinq heures du soir, et les longues nuits
laissaient tomber la temprature au zro des thermomtres. Les
premires neiges, qui devaient persister jusqu' l't, blanchissaient
dj les cimes voisines du Bakal. Pendant l'hiver sibrien, cette mer
intrieure, glace sur une paisseur de plusieurs pieds, est sillonne
par les traneaux des courriers et des caravanes.

Que ce soit parce qu'on manque aux biensances en l'appelant monsieur
le lac ou pour toute autre raison plus mtorologique, le Bakal est
sujet  des temptes violentes. Ses lames, courtes comme celles de
toutes les Mditerranes, sont trs redoutes des radeaux, des prames,
des steam-boats, qui le sillonnent pendant l't.

C'tait  la pointe sud-ouest du lac que Michel Strogoff venait
d'arriver, portant Nadia, dont toute la vie, pour ainsi dire, se
concentrait dans les yeux. Que pouvaient-ils attendre tous deux dans
cette partie sauvage de la province, si ce n'est d'y mourir
d'puisement et de dnuement? Et, cependant, que restait-il  faire de
ce long parcours de six mille verstes pour que le courrier du czar et
atteint son but? Rien que soixante verstes sur le littoral du lac
jusqu' l'embouchure de l'Angara, et quatre-vingts verstes de
l'embouchure de l'Angara jusqu' Irkoutsk: en tout, cent quarante
verstes, soit trois jours de voyage pour un homme valide, vigoureux,
mme  pied.

Michel Strogoff pouvait-il tre encore cet homme-l?

Le ciel, sans doute, ne voulut pas le soumettre  cette preuve. La
fatalit qui s'acharnait sur lui sembla vouloir l'pargner un instant.
Cette extrmit du Baikal, cette portion de la steppe qu'il croyait
dserte, qui l'est en tout temps, ne l'tait pas alors.

Une cinquantaine d'individus se trouvaient runis  l'angle que forme
la pointe sud-ouest du lac.

Nadia aperut tout d'abord ce groupe, lorsque Michel Strogoff, la
portant entre ses bras, dboucha du dfil des montagnes.

La jeune fille dut craindre un instant que ce ne ft un dtachement
tartare, envoy pour battre les rives du Bakal, auquel cas la fuite
leur et t interdite  tous deux.

Mais Nadia fut promptement rassure  cet gard.

Des Russes! s'cria-t-elle.

Et, aprs ce dernier effort, ses paupires se fermrent et sa tte
retomba sur la poitrine de Michel Strogoff.

Mais ils avaient t aperus, et quelques-uns de ces Russes, courant 
eux, amenrent l'aveugle et la jeune fille au bord d'une petite grve
 laquelle tait amarr un radeau.

Le radeau allait partir.

Ces Russes taient des fugitifs, de conditions diverses, que le mme
intrt avait runis en ce point du Bakal. Repousss par les
claireurs tartares, ils cherchaient  se rfugier dans Irkoutsk, et
ne pouvant y arriver par terre, depuis que les envahisseurs avaient
pris position sur les deux rives de l'Angara, ils espraient
l'atteindre en descendant le cours du fleuve qui traverse la ville.

Leur projet fit bondir le coeur de Michel Strogoff. Une dernire
chance entrait dans son jeu. Mais il eut la force de dissimuler,
voulant garder plus svrement que jamais son incognito.

Le plan des fugitifs tait trs-simple. Un courant du Bakal longe la
rive suprieure du lac jusqu' l'embouchure de l'Angara. C'est ce
courant qu'ils comptaient utiliser pour atteindre tout d'abord le
dversoir du Bakal. De ce point  Irkoutsk, les eaux rapides du
fleuve les entraneraient avec une vitesse de dix  douze verstes 
l'heure. En un jour et demi, ils devaient donc tre en vue de la
ville.

Toute embarcation manquait en cet endroit. Il avait fallu y suppler.
Un radeau, ou plutt un train de bois, semblable  ceux qui drivent
ordinairement sur les rivires sibriennes, avait t construit. Une
fort de sapins, qui s'levait sur la rive, avait fourni l'appareil
flottant. Les troncs, relis entre eux par des branches d'osier,
formaient une plate-forme sur laquelle cent personnes eussent aisment
trouv place.

C'est sur ce radeau que Michel Strogoff et Nadia furent transports.
La jeune fille tait revenue  elle. On lui donna quelque nourriture,
ainsi qu' son compagnon. Puis, couche sur un lit de feuillage, elle
tomba aussitt dans un profond sommeil.

A ceux qui l'interrogrent, Michel Strogoff ne dit rien des faits qui
s'taient passs  Tomsk. Il se donna pour un habitant de Krasnoiarsk
qui n'avait pu gagner Irkoutsk avant que les troupes de l'mir fussent
arrives sur la rive gauche du Dinka, et il ajouta que,
trs-probablement, le gros des forces tartares avait pris position
devant la capitale de la Sibrie.

Il n'y avait donc pas un instant  perdre. D'ailleurs, le froid
devenait de plus en plus vif. La temprature, pendant la nuit, tombait
au-dessous de zro. Quelques glaons s'taient dj forms  la
surface du Bakal. Si le radeau pouvait facilement manoeuvrer sur le
lac, il n'en serait pas de mme entre les rives de l'Angara, au cas o
les glaons viendraient  encombrer son cours.

Donc, pour toutes ces raisons, il fallait que les fugitifs partissent
sans retard.

A huit heures du soir, les amarres furent largues, et, sous l'action
du courant, le radeau suivit le littoral De grandes perches, manies
par quelques robustes moujiks, suffisaient  rectifier sa direction.

Un vieux marinier du Bakal avait pris le commandement du radeau.
C'tait un homme de soixante-cinq ans, tout hl par les brises du
lac. Une barbe blanche, trs-paisse, descendait sur sa poitrine. Un
bonnet de fourrure coiffait sa tte, d'aspect grave et austre. Sa
large et longue houppelande, serre  la ceinture, lui tombait
jusqu'aux talons. Ce vieillard taciturne, assis  l'arrire,
commandait du geste et ne prononait pas dix paroles en dix heures.
D'ailleurs, toute la manoeuvre se rduisait  maintenir le radeau dans
le courant, qui filait le long du littoral, sans gagner au large.

On a dit que des Russes de conditions diverses avaient pris place sur
le radeau. En effet, aux moujiks indignes, hommes, femmes, vieillards
et enfants, s'taient joints deux ou trois plerins, surpris par
l'invasion pendant leur voyage, quelques moines et un pope. Les
plerins portaient le bton de voyage, la gourde suspendue  la
ceinture, et ils psalmodiaient d'une voix plaintive. L'un venait de
l'Ukraine, l'autre de la mer Jaune, un troisime des provinces de
Finlande. Ce dernier, fort g dj, portait  la ceinture un petit
tronc cadenass, comme s'il et t appendu au pilier d'une glise. De
ce qu'il rcoltait pendant sa longue et fatigante tourne, rien
n'tait pour son compte, et il ne possdait mme pas la clef de ce
cadenas, qui ne s'ouvrait qu' son retour.

Les moines venaient du nord de l'empire. Ils avaient depuis trois mois
quitt cette ville d'Arkhangel,  laquelle certains voyageurs ont
justement trouv la physionomie d'une cit de l'Orient. Ils avaient
visit les les Saintes, prs de la cte de Carlie, le couvent de
Solovetsk, le couvent de Trotsa, ceux de Saint-Antoine et de
Sainte-Thodosie  Kiev, cette ancienne favorite des Jagellons, le
monastre de Simonof  Moscou, celui de Kazan ainsi que son glise
des Vieux-Croyants, et ils se rendaient  Irkoutsk, portant la robe,
le capuchon et les vtements de serge.

Quant au pope, c'tait un simple prtre de village, un de ces six cent
mille pasteurs populaires que compte l'empire russe. Il tait vtu
aussi misrablement que les moujiks, n'tant pas plus qu'eux, en
vrit, n'ayant ni rang ni pouvoir dans l'glise, laborant comme un
paysan sa pice de terre, baptisant, mariant, enterrant. Ses enfants
et sa femme, il avait pu les soustraire aux brutalits des Tartares,
en les relguant dans les provinces du Nord. Lui tait rest dans sa
paroisse jusqu'au dernier moment. Puis, il avait d fuir, et la route
d'Irkoutsk tant ferme, il lui avait fallu gagner le lac Bakal.

Ces divers religieux, groups  l'avant du radeau, priaient 
intervalles rguliers, levant la voix au milieu de cette silencieuse
nuit, et,  la fin de chaque verset de leur prire, le Slava Bogu,
Gloire  Dieu, s'chappait de leurs lvres.

Aucun incident ne marqua cette navigation. Nadia tait reste plonge
dans un assoupissement profond. Michel Strogoff avait veill prs
d'elle. Le sommeil n'avait prise sur lui qu' de longs intervalles
seulement, et encore sa pense veillait-elle toujours.

Au jour naissant, le radeau, retard par une brise assez violente qui
contrariait l'action du courant, tait encore  quarante verstes de
l'embouchure de l'Angara. Trs-vraisemblablement, il ne pourrait pas
l'atteindre avant trois ou quatre heures du soir. Ce n'tait pas un
inconvnient, au contraire, car les fugitifs descendraient alors le
fleuve pendant la nuit, et l'ombre devait favoriser leur arrive 
Irkoutsk.

La seule crainte que manifesta plusieurs fois le vieux marinier fut
relative  la formation des glaces  la surface des eaux. La nuit
avait t extrmement froide. On voyait des glaons assez nombreux
filer vers l'ouest sous l'impulsion du vent. Ceux-l n'taient pas 
redouter, puisqu'ils ne pouvaient driver dans l'Angara, dont ils
avaient maintenant dpass l'embouchure. Mais on devait penser que
ceux qui venaient des portions orientales du lac pouvaient tre
attirs par le courant et s'engager entre les deux rives du fleuve. De
l, des difficults, des retards possibles, peut-tre mme un
insurmontable obstacle qui arrterait le radeau.

Michel Strogoff avait donc un immense intrt  savoir quel tait
l'tat du lac, et si les glaons apparaissaient en grand nombre. Nadia
tant rveille, il l'interrogeait souvent, et elle lui rendait compte
de tout ce qui se passait  la surface des eaux.

Pendant que les glaons drivaient ainsi, des phnomnes curieux se
produisaient  la surface du Bakal. C'taient de magnifiques
jaillissements de sources d'eau bouillante, sorties de quelques-uns de
ces puits artsiens, que la nature a fors dans le lit mme du lac.
Ces jets s'levaient  une grande hauteur et s'panchaient en vapeurs,
irises par les rayons solaires, que le froid condensait presque
aussitt. Ce curieux spectacle et certainement merveill le regard
d'un touriste, qui et voyag en pleine paix et pour son agrment sur
cette mer sibrienne.

A quatre heures du soir, l'embouchure de l'Angara fut signale par le
vieux marinier entre les hautes roches granitiques du littoral. On
apercevait sur la rive droite le petit port de Livenitchnaia, son
glise, ses quelques maisons bties sur la berge.

Mais, circonstance trs-grave, les premiers glaons, venus de l'est,
drivaient dj entre les rives de l'Angara, et, par consquent, ils
descendaient vers Irkoutsk. Cependant, leur nombre ne pouvait pas tre
encore assez grand pour obstruer le fleuve, ni le froid assez
considrable pour les agrger.

Le radeau arriva au petit port et il s'y arrta. L, le vieux marinier
avait dcid de relcher pendant une heure, afin de faire quelques
rparations indispensables. Les troncs, disjoints, menaaient de se
sparer, et il importait de les relier entre eux plus solidement pour
rsister au courant de l'Angara, qui est trs-rapide.

Pendant la belle saison, le port de Livenitchnaia est une station
d'embarquement ou de dbarquement pour les voyageurs du lac Bakal,
soit qu'ils se rendent  Kiakhta, dernire ville de la frontire
russo-chinoise, soit qu'ils en reviennent. Il est donc trs-frquent
par les steam-boats et tous les petits caboteurs du lac.

Mais, en ce moment, Livenitchnaia tait abandonne. Ses habitants
n'avaient pu rester exposs aux dprdations des Tartares, qui
couraient maintenant les deux rives de l'Angara. Ils avaient envoy 
Irkoutsk la flottille de bateaux et de barques, qui hiverne
ordinairement dans leur port, et, munis de tout ce qu'ils pouvaient
emporter, ils s'taient rfugis  temps dans la capitale de la
Sibrie orientale.

Le vieux marinier ne s'attendait donc pas  recueillir de nouveaux
fugitifs au port de Livenitchnaia, et cependant, au moment o le
radeau accostait, deux passagers, sortant d'une maison dserte,
accoururent  toutes jambes sur la berge.

Nadia, assise  l'arrire, regardait d'un oeil distrait.

Un cri faillit lui chapper. Elle saisit la main de Michel Strogoff,
qui,  ce mouvement, releva la tte.

Qu'as-tu, Nadia? demanda-t-il.

--Nos deux compagnons de route, Michel.

--Ce Franais et cet Anglais que nous avons rencontrs dans les
dfils de l'Oural?

--Oui.

Michel Strogoff tressaillit, car le svre incognito dont il ne
voulait pas se dpartir risquait d'tre dvoil.

En effet, ce n'tait plus Nicolas Korpanoff qu'Alcide Jolivet et Harry
Blount allaient voir en lui maintenant, mais bien le vrai Michel
Strogoff, courrier du czar. Les deux journalistes l'avaient dj
rencontr deux fois depuis leur sparation qui s'tait faite au relais
d'Ichim, la premire au camp de Zabdiero, quand il coupa d'un coup de
knout la face d'Ivan Ogareff, la seconde  Tomsk, lorsqu'il fut
condamn par l'mir. Ils savaient donc  quoi s'en tenir  son gard
et sur sa vritable qualit.

Michel Strogoff prit rapidement son parti.

Nadia, dit-il, ds que ce Franais et cet Anglais seront embarqus,
prie-les de venir prs de moi!

C'taient, en effet, Harry Blount et Alcide Jolivet, que, non le
hasard, mais la force des vnements avait conduits au port de
Livenitchnaia, comme ils y avaient amen Michel Strogoff.

On le sait, aprs avoir assist  l'entre des Tartares  Tomsk, ils
taient partis avant la sauvage excution qui termina la fte. Ils ne
doutaient donc pas que leur ancien compagnon de voyage n'et t mis 
mort, et ils ignoraient qu'il et t seulement aveugl par ordre de
l'mir.

Donc, s'tant procur des chevaux, ils avaient abandonn Tomsk le soir
mme, avec l'intention bien arrte de dater dsormais leurs
chroniques des campements russes de la Sibrie orientale.

Alcide Jolivet et Harry Blount se dirigrent  marche force vers
Irkoutsk. Ils espraient bien y devancer Fofar-Khan, et ils l'eussent
certainement fait, sans l'apparition inopine de cette troisime
colonne, venue des contres du sud par la valle de l'Yenise. Ainsi
que Michel Strogoff, ils furent coups avant mme d'avoir pu atteindre
le Dinka. De l, ncessit pour eux de redescendre jusqu'au lac
Bakal.

Lorsqu'ils arrivrent  Livenitchnaia, ils trouvrent le port dj
dsert. D'un autre ct, il leur tait impossible d'entrer dans
Irkoutsk, qu'investissaient les armes tartares. Ils taient donc l
depuis trois jours, et trs embarrasss, lorsque le radeau arriva.

Le dessein des fugitifs leur fut alors communiqu. Il y avait
certainement des chances pour qu'ils pussent passer inaperus pendant
la nuit et pntrer dans Irkoutsk. Ils rsolurent donc de tenter
l'affaire.

Alcide Jolivet se mit aussitt en rapport avec le vieux marinier, et
il lui demanda passage pour son compagnon et lui, offrant de payer le
prix qu'il exigerait, quel qu'il ft.

Ici, on ne paye pas, lui rpondit gravement le vieux marinier, on
risque sa vie, voil tout.

Les deux journalistes s'embarqurent, et Nadia les vit prendre place 
l'avant du radeau.

Harry Blount tait toujours le froid Anglais, qui lui avait  peine
adress la parole pendant toute la traverse des monts Ourals.

Alcide Jolivet semblait tre un peu plus grave que d'ordinaire, et
l'on conviendra que sa gravit se justifiait par celle des
circonstances.

Alcide Jolivet tait donc install  l'avant du radeau, lorsqu'il
sentit une main s'appuyer sur son bras.

Il se retourna et reconnut Nadia, la soeur de celui qui tait, non
plus Nicolas Korpanoff, mais Michel Strogoff, courrier du czar.

Un cri de surprise allait lui chapper, lorsqu'il vit la jeune fille
porter un doigt  ses lvres.

Venez, lui dit Nadia.

Et, d'un air indiffrent, Alcide Jolivet, faisant signe  Harry Blount
de l'accompagner, la suivit.

Mais, si la surprise des journalistes avait t grande  rencontrer
Nadia sur ce radeau, elle fut sans bornes, quand ils aperurent Michel
Strogoff, qu'ils ne pouvaient croire vivant.

A leur approche, Michel Strogoff n'avait pas boug.

Alcide Jolivet s'tait retourn vers la jeune fille.

Il ne vous voit pas, messieurs, dit Nadia. Les Tartares lui ont brl
les yeux! Mon pauvre frre est aveugle!

Un vif sentiment de piti se peignit sur la figure d'Alcide Jolivet et
de son compagnon.

Un instant aprs, tous deux, assis prs de Michel Strogoff, lui
serraient la main et attendaient qu'il leur parlt.

Messieurs, dit Michel Strogoff  voix basse, vous ne devez pas savoir
qui je suis, ni ce que je suis venu faire en Sibrie. Je vous demande
de respecter mon secret. Me le promettez-vous?

--Sur l'honneur, rpondit Alcide Jolivet.

--Sur ma foi de gentleman, ajouta Harry Blount.

--Bien, messieurs.

--Pouvons-nous vous tre utile? demanda Harry Blount. Voulez-vous que
nous vous aidions  accomplir votre tche?

--Je prfre agir seul, rpondit Michel Strogoff.

--Mais ces gueux-l vous ont brl la vue, dit Alcide Jolivet.

--J'ai Nadia, et ses yeux me suffisent!

Une demi-heure plus tard, le radeau, aprs avoir quitt le petit port
de Livenitchnaia, s'engageait dans le fleuve. Il tait cinq heures du
soir. La nuit allait venir. Elle devait tre trs-obscure et
trs-froide aussi, car la temprature tait dj au-dessous de zro.

Alcide Jolivet et Harry Blount, s'ils avaient promis le secret 
Michel Strogoff, ne le quittrent cependant pas. Ils causrent  voix
basse, et l'aveugle, compltant ce qu'il savait dj par ce qu'ils lui
apprirent, put se faire une ide exacte de l'tat des choses.

Il tait certain que les Tartares investissaient actuellement
Irkoutsk, et que les trois colonnes avaient opr leur jonction. On ne
pouvait donc douter que l'mir et Ivan Ogareff ne fussent devant la
capitale.

Mais pourquoi cette hte d'y arriver que montrait le courrier du czar,
maintenant que la lettre impriale ne pouvait plus tre remise par lui
au grand-duc, et qu'il n'en connaissait pas le contenu? Alcide Jolivet
et Harry Blount ne le comprirent pas plus que ne l'avait compris
Nadia.

D'ailleurs, il ne fut question du pass qu'au moment o Alcide Jolivet
crut devoir dire  Michel Strogoff:

Nous vous devons presque des excuses pour ne vous avoir pas serr la
main avant notre sparation au relais d'Ichim.

--Non, vous aviez droit de me croire un lche!

--En tout cas, ajouta Alcide Jolivet, vous avez magnifiquement knout
la figure de ce misrable, et il en portera longtemps la marque!

--Non, pas longtemps! rpondit simplement Michel Strogoff.

Une demi-heure aprs le dpart de Livenitchnaia, Alcide Jolivet et son
compagnon taient au courant des cruelles preuves par lesquelles
avaient successivement pass Michel Strogoff et sa compagne. Ils ne
pouvaient qu'admirer sans rserve une nergie que le dvouement de la
jeune fille avait seul pu galer. Et de Michel Strogoff ils pensrent
exactement ce qu'en avait dit le czar  Moscou: En vrit, c'est un
homme!

Au milieu des glaons qu'entranait le courant de l'Angara, le radeau
filait avec rapidit. Un panorama mouvant se dployait latralement
sur les deux rives du fleuve, et, par une illusion d'optique, il
semblait que ce ft l'appareil flottant qui restt immobile devant
cette succession de points de vue pittoresques. Ici, c'taient de
hautes falaises granitiques, trangement profiles; l, des gorges
sauvages d'o s'chappait quelque torrentueuse rivire; quelquefois,
une large coupe avec un village fumant encore, puis, d'paisses
forts de pins qui projetaient d'clatantes flammes. Mais si les
Tartares avaient laiss partout des traces de leur passage, on ne les
voyait pas encore, car ils s'taient plus particulirement masss aux
approches d'Irkoutsk.

Pendant ce temps, les plerins continuaient  haute voix leurs
prires, et le vieux marinier, repoussant les glaons qui le serraient
de trop prs, maintenait imperturbablement le radeau au milieu du
rapide courant de l'Angara.




CHAPITRE XI

ENTRE DEUX RIVES


A huit heures du soir, ainsi que l'tat du ciel l'avait fait
pressentir, une obscurit profonde enveloppa toute la contre. La
lune, tant nouvelle, ne devait pas se lever sur l'horizon. Du milieu
du fleuve, les rives restaient invisibles. Les falaises se
confondaient  une faible hauteur avec ces nuages lourds qui se
dplaaient  peine. Par intervalles, quelques souffles venaient de
l'est et semblaient expirer sur cette troite valle de l'Angara.

L'obscurit ne pouvait que favoriser dans une grande mesure les
projets des fugitifs. En effet, bien que les avant-postes tartares
dussent tre chelonns sur les deux rives, le radeau avait de
srieuses chances de passer inaperu. Il n'tait pas vraisemblable,
non plus, que les assigeants eussent barr le fleuve en amont
d'Irkoutsk, puisqu'ils savaient que les Russes ne pouvaient attendre
aucun secours par le sud de la province. Avant peu, d'ailleurs, la
nature aurait elle-mme tabli ce barrage, en cimentant par le froid
les glaons accumuls entre les deux rives.

A bord du radeau rgnait maintenant un absolu silence. Depuis qu'il
descendait le cours du fleuve, la voix des plerins ne se faisait plus
entendre. Ils priaient encore, mais leur prire n'tait qu'un murmure
qui ne pouvait arriver jusqu' la rive. Les fugitifs, tendus sur la
plate-forme, rompaient  peine par la saillie de leurs corps la ligne
horizontale des eaux. Le vieux marinier, couch  l'avant prs de ses
hommes, s'occupait seulement d'carter les glaons, manoeuvre qui se
faisait sans bruit.

C'tait aussi une circonstance favorable, cette drive des glaons, si
elle ne devait pas opposer plus tard un insurmontable obstacle au
passage du radeau. En effet, cet appareil, isol sur les eaux libres
du fleuve, aurait couru le risque d'tre aperu, mme  travers
l'ombre paisse, tandis qu'il se confondait alors avec ces masses
mouvantes de toutes grandeurs et de toutes formes, et le fracas,
produit par le heurt des blocs qui s'entre-choquaient, couvrait aussi
tout autre bruit suspect.

Un froid trs-aigu se propageait  travers l'atmosphre, les fugitifs
en souffrirent cruellement, n'ayant d'autre abri que quelques branches
de bouleau. Ils se pressaient les uns contre les autres, afin de mieux
supporter l'abaissement de temprature, qui, pendant cette nuit,
devait atteindre dix degrs au-dessous de zro. Le peu de vent qui
arrivait, aprs avoir effleur les montagnes de l'est, tapisses de
neige, piquait vivement.

Michel Strogoff et Nadia, couchs  l'arrire, supportaient sans se
plaindre ce surcrot de souffrance. Alcide Jolivet et Harry Blount,
placs prs d'eux, rsistaient de leur mieux  ces premiers assauts de
l'hiver sibrien. Ni les uns ni les autres ne causaient maintenant,
mme  voix basse. La situation, d'ailleurs, les absorbait tout
entiers. A chaque instant, un incident pouvait se produire, un danger,
une catastrophe mme, dont ils ne se seraient pas tirs indemnes.

Pour un homme qui comptait atteindre bientt son but, Michel Strogoff
semblait tre singulirement calme. D'ailleurs, dans les plus graves
conjonctures, son nergie ne l'avait jamais abandonn. Il entrevoyait
dj le moment o il lui serait enfin permis de penser  sa mre, 
Nadia,  lui-mme! Il ne craignait plus qu'une dernire et mauvaise
chance: c'tait que le radeau ne ft absolument arrt par un barrage
de glaons avant d'avoir atteint Irkoutsk, il ne songeait qu' cela,
bien dcid d'ailleurs, s'il le fallait,  tenter quelque suprme coup
d'audace.

Nadia, remise par ces quelques heures de repos, avait retrouv cette
nergie physique, que la misre avait pu briser quelquefois, sans
avoir jamais branl son nergie morale. Elle songeait aussi qu'au cas
o Michel Strogoff ferait un nouvel effort pour atteindre son but,
elle devrait tre l pour le guider. Mais, en mme temps qu'elle
s'approchait d'Irkoutsk, l'image de son pre se dessinait plus
nettement  son esprit. Elle le voyait dans la ville investie, loin de
ceux qu'il chrissait, mais--car elle n'en doutait pas--luttant contre
les envahisseurs avec tout l'lan de son patriotisme. Avant quelques
heures, si le ciel les favorisait enfin, elle serait dans ses bras,
lui rapportant les dernires paroles de sa mre, et rien ne les
sparerait plus. Si l'exil de Wassili Fdor ne devait pas avoir de
terme, sa fille resterait exile avec lui. Puis, par une pente
naturelle, elle revenait  celui auquel elle devrait d'avoir revu son
pre,  ce gnreux compagnon,  ce frre, qui, les Tartares
repousss, reprendrait le chemin de Moscou, qu'elle ne reverrait plus
peut-tre!...

Quant  Alcide Jolivet et  Harry Blount, ils n'avaient qu'une
seule et mme pense: c'est que la situation tait extrmement
dramatique, et que, bien mise en scne, elle fournirait une
chronique des plus intressantes. L'Anglais songeait donc aux
lecteurs du _Daily-Telegraph_, et le Franais  ceux de sa cousine
Madeleine. Au fond, ils n'taient pas sans prouver quelque motion
tous les deux.

Eh! tant mieux! pensait Alcide Jolivet. Il faut tre mu pour
mouvoir! Je crois mme qu'il y a un vers clbre  ce sujet, mais, du
diable! si je sais...

Et avec ses yeux si exercs, il cherchait  percer l'ombre paisse qui
enveloppait le fleuve.

Cependant, de grands clats de lumire rompaient parfois ces tnbres
et dcoupaient les divers massifs des rives sous un aspect
fantastique. C'tait quelque fort en feu, quelque village brlant
encore, sinistre reproduction des tableaux du jour avec le contraste
de la nuit en plus. L'Angara s'illuminait alors d'une berge  l'autre.
Les glaons formaient autant de miroirs qui, rverbrant la flamme
sous tous les angles et sous toutes les couleurs, se dplaaient
suivant les caprices du courant. Le radeau, confondu au milieu de ces
corps flottants, passait, sans tre aperu.

Le danger n'tait donc pas encore l.

Mais un pril d'une autre nature menaait les fugitifs. Celui-l, ils
ne pouvaient le prvoir, et, surtout, ils ne pouvaient pas y parer. Ce
fut  Alcide Jolivet que le hasard le signala, et voici dans quelle
circonstance.

Alcide Jolivet, couch du ct droit du radeau, avait laiss sa main
pendre au fil de l'eau. Soudain, il fut surpris de l'impression que
lui causa le contact du courant  sa surface, Il semblait tre de
consistance visqueuse, comme s'il eut t form d'une huile minrale.

Alcide Jolivet, contrlant alors le toucher par l'odorat, ne put s'y
tromper. C'tait bien une couche de naphte liquide, qui surnageait 
la partie suprieure du courant de l'Angara et coulait avec lui!

Le radeau flottait-il donc rellement sur cette substance qui est si
minemment combustible? D'o venait ce naphte? tait-ce un phnomne
naturel qui l'avait projet  la surface de l'Angara, ou devait-il
servir comme un engin destructeur, mis en oeuvre par les Tartares?
Ceux-ci voulaient-ils porter l'incendie jusque dans Irkoutsk par des
moyens que les droits de la guerre ne justifient jamais entre nations
civilises?

Telles furent les deux questions que se posa Alcide Jolivet, mais de
cet incident il crut devoir n'instruire qu'Harry Blount, et tous deux
furent d'accord pour ne point alarmer leurs compagnons en leur
rvlant ce nouveau danger.

On sait que le sol de l'Asie centrale est comme une ponge imprgne
de carbures d'hydrogne liquides. Au port de Bakou, sur la frontire
persane,  la presqu'le d'Abchron, sur la Caspienne, dans l'Asie
Mineure, en Chine, dans le Youg-Hyan, dans le Birman, les sources
d'huiles minrales sourdent par milliers  la surface des terrains.
C'est le pays de l'huile, semblable  celui qui porte maintenant ce
nom dans le Nord-Amrique.

Durant certaines ftes religieuses, principalement au port de Bakou,
les indignes, adorateurs du feu, lancent  la surface de la mer le
naphte liquide, qui surnage, grce  sa densit infrieure  celle de
l'eau. Puis, la nuit venue, lorsqu'une couche d'huile minrale s'est
ainsi rpandue sur la Caspienne, ils l'enflamment et se donnent
l'incomparable spectacle d'un ocan de feu qui ondule et dferle sous
la brise.

Mais ce qui n'est qu'une rjouissance  Bakou et t un dsastre sur
les eaux de l'Angara. Que le feu fut mis par malveillance ou
imprudence, en un clin d'oeil l'inflammation se ft propage jusqu'au
del d'Irkoutsk.

En tout cas, sur le radeau, aucune imprudence n'tait  craindre; mais
tout tait  redouter de ces incendies allums sur les deux rives de
l'Angara, car il suffisait d'un brandon ou d'une tincelle, tombant
dans le fleuve, pour allumer ce courant de naphte.

Ce que furent les apprhensions d'Alcide Jolivet et d'Harry Blount, on
le comprend mieux qu'on ne peut le peindre. N'aurait-il pas t
prfrable, en prsence de ce nouveau pril, d'accoster l'une des
rives, d'y dbarquer, d'attendre? Ils se le demandrent.

En tout cas, dit Alcide Jolivet, quel que soit le danger, je sais
quelqu'un qui ne dbarquerait pas!

Et il faisait allusion  Michel Strogoff

Cependant, le radeau drivait rapidement au milieu des glaons, dont
les rangs se pressaient de plus en plus.

Jusqu'alors, aucun dtachement tartare n'avait t signal sur les
berges de l'Angara, ce qui indiquait que le radeau n'tait pas encore
arriv  la hauteur de leurs avant-postes. Cependant, vers dix heures
du soir, Harry Blount crut voir de nombreux corps noirs qui se
mouvaient  la surface des glaons. Ces ombres, sautant de l'un 
l'autre, se rapprochaient rapidement.

Des Tartares! pensa-t-il.

Et se glissant prs du vieux marinier qui se tenait  l'avant, il lui
montra ce mouvement suspect.

Le vieux marinier regarda attentivement.

Ce ne sont que des loups, dit-il. J'aime mieux a que des Tartares.
Mais il faut se dfendre, et sans bruit!

En effet, les fugitifs eurent  lutter contre ces froces carnassiers,
que la faim et le froid jetaient  travers la province. Les loups
avaient senti le radeau, et bientt ils l'attaqurent. De l,
ncessit pour les fugitifs d'engager la lutte, mais sans se servir
d'armes  feu, car ils ne pouvaient tre loigns des postes tartares.
Les femmes et les enfants se grouprent au centre du radeau, et les
hommes, les uns arms de perches, les autres de leur couteau, la
plupart de btons, se mirent en mesure de repousser les assaillants.
Ils ne faisaient pas entendre un cri, mais les hurlements des loups
dchiraient l'air.

Michel Strogoff n'avait pas voulu rester inactif. Il s'tait tendu
sur le ct du radeau attaqu par la bande des carnassiers. Il avait
tir son couteau, et, chaque fois qu'un loup passait  sa porte, sa
main savait le lui enfoncer dans la gorge. Harry Blount et Alcide
Jolivet ne chmrent pas non plus, et ils firent une rude besogne.
Leurs compagnons les secondaient courageusement. Tout ce massacre
s'accomplissait en silence, bien que plusieurs des fugitifs n'eussent
pu viter de graves morsures.

Cependant, la lutte ne semblait pas devoir se terminer de sitt. La
bande de loups se renouvelait sans cesse, et il fallait que la rive
droite de l'Angara en ft infeste.

a ne finira donc jamais! disait Alcide Jolivet, en manoeuvrant son
poignard, rouge de sang.

Et, de fait, une demi-heure aprs le commencement de l'attaque, les
loups couraient encore par centaines  travers les glaons.

Les fugitifs, puiss, faiblissaient visiblement alors. Le combat
tournait  leur dsavantage. En ce moment, un groupe de dix loups de
haute taille, rendus froces par la colre et la faim, les yeux
brillant dans l'ombre comme des braises, envahirent la plate-forme du
radeau. Alcide Jolivet et son compagnon se jetrent au milieu de ces
redoutables animaux, et Michel Strogoff rampait vers eux, lorsqu'un
changement de front se produisit soudain.

En quelques secondes, les loups eurent abandonn non-seulement le
radeau, mais aussi les glaons pars sur le fleuve. Tous ces corps
noirs se dispersrent, et il fut bientt constant qu'ils avaient en
toute hte regagn la rive droite du fleuve.

C'est qu'il fallait  ces loups les tnbres pour agir, et qu'alors
une intense clart clairait tout le cours de l'Angara.

C'tait la lueur d'un immense incendie. La bourgade de Poshkavsk
brlait tout entire. Cette fois, les Tartares taient l,
accomplissant leur oeuvre. Depuis ce point, ils occupaient les deux
rives jusqu'au del d'Irkoutsk. Les fugitifs arrivaient donc  la zone
dangereuse de leur traverse, et ils se trouvaient encore  trente
verstes de la capitale.

Il tait onze heures et demie du soir. Le radeau continuait  glisser
dans l'ombre au milieu des glaons, avec lesquels il se confondait
absolument; mais de grandes plaques de lumire s'allongeaient parfois
jusqu' lui. Aussi, les fugitifs, tendus sur la plate-forme, ne se
permettaient-ils pas un mouvement qui pt les trahir.

La conflagration de la bourgade s'oprait avec une violence
extraordinaire. Ces maisons, construites en sapin, flambaient comme
des rsines. Elles taient l cent cinquante qui brlaient  la fois.
Aux crpitements de l'incendie se mlaient les hurlements des
Tartares. Le vieux marinier, en prenant un point d'appui sur les
glaons voisins du radeau, tait parvenu  le repousser vers la rive
droite, et une distance de trois  quatre cents pieds le sparait
alors des berges flamboyantes de Poshkavsk.

Nanmoins, les fugitifs, clairs par instants, auraient t
certainement aperus, si les incendiaires n'eussent t trop occups 
la destruction de la bourgade. Mais on comprendra quelles devaient
tre alors les apprhensions d'Alcide Jolivet et d'Harry Blount, en
songeant  ce liquide combustible sur lequel le radeau flottait.

En effet, des gerbes d'tincelles s'chappaient des maisons qui
formaient autant de fournaises ardentes. Au milieu des volutes de
fume, ces tincelles montaient dans l'air  une hauteur de cinq ou
six cents pieds. Sur la rive droite, expose de face  cette
conflagration, les arbres et les falaises apparaissaient comme
enflamms. Or, il suffisait d'une tincelle, tombant  la surface de
l'Angara, pour que l'incendie se propaget au fil des eaux et portt
le dsastre d'une rive  l'autre. C'tait,  bref dlai, la
destruction du radeau et de tous ceux qu'il entranait.

Mais, heureusement, les faibles brises de la nuit ne soufflaient pas
de ce ct. Elles continuaient  venir de l'est et rabattaient les
flammes vers la gauche. Il tait donc possible que les fugitifs
chappassent  ce nouveau danger.

Et, en effet, la bourgade en flammes fut enfin dpasse. Peu  peu,
l'clat de l'incendie s'affaiblit, ses crpitements diminurent, et
les dernires lueurs disparurent au del des hautes falaises, qui se
dressaient  un coude brusque de l'Angara.

Il tait environ minuit. L'ombre, redevenue paisse, protgeait de
nouveau le radeau. Les Tartares taient toujours l, qui allaient et
venaient sur les deux rives. On ne les voyait pas, mais on les
entendait. Les feux des postes avancs brillaient extraordinairement.

Cependant, il devenait ncessaire de manoeuvrer avec plus de prcision
au milieu des glaons qui se resserraient.

Le vieux marinier se releva, et les moujiks reprirent leurs gaffes.
Tous avaient fort  faire, et la conduite du radeau devenait de plus
en plus difficile, car le lit du fleuve s'obstruait visiblement.

Michel Strogoff s'tait gliss jusqu' l'avant.

Alcide Jolivet l'avait suivi.

Tous deux coutaient ce que disaient le vieux marinier et ses hommes.

Veille sur la droite!

--Voil les glaons qui se prennent  gauche!

--Dfends! dfends avec ta gaffe!

--Avant une heure, nous serons arrts!...

--Si Dieu le veut! rpondit le vieux marinier. Contre sa volont, il
n'y a rien  faire.

--Vous les entendez, dit Alcide Jolivet.

--Oui, rpondit Michel Strogoff, mais Dieu est avec nous!

Cependant, la situation s'aggravait de plus en plus. Si la drive du
radeau venait  tre suspendue, non-seulement les fugitifs
n'arriveraient pas  Irkoutsk, mais ils seraient obligs d'abandonner
leur appareil flottant, qui, cras par les glaons, ne tarderait pas
 manquer sous eux. Les cordes d'osier se briseraient alors, les
troncs de sapins, spars violemment, s'engageraient sous la crote
durcie, et les malheureux n'auraient plus d'autre refuge que les
glaons eux-mmes. Or, le jour venu, ils seraient aperus des Tartares
et massacrs sans piti!

Michel Strogoff revint  l'arrire, l o Nadia l'attendait. Il
s'approcha de la jeune fille, il lui prit la main et lui posa cette
invariable question: Nadia, es-tu prte?  laquelle elle rpondit
comme toujours:

Je suis prte!

Pendant quelques verstes encore, le radeau continua de driver au
milieu des glaces flottantes. Si l'Angara se resserrait, il se
formerait un barrage, et, consquemment, il y aurait impossibilit de
suivre le courant. Dj la drive se faisait beaucoup plus lentement.
A chaque instant, c'taient des chocs ou des dtours. Ici, un abordage
 viter, l, une passe  prendre. Enfin, retards trs-inquitants.

En effet, il n'y avait plus que quelques heures de nuit. Si les
fugitifs n'atteignaient pas Irkoutsk avant cinq heures du matin, ils
devaient perdre tout espoir d'y entrer jamais.

Or,  une heure et demie, malgr tous les efforts qui furent tents,
la radeau vint buter contre un pais barrage et s'arrta
dfinitivement. Les glaons, qui drivaient en amont, se jetrent sur
lui, le pressrent contre l'obstacle et l'immobilisrent, comme s'il
et t chou sur un rcif.

En cet endroit, l'Angara se resserrait, et son lit tait rduit  la
moiti de sa largeur normale. De l, accumulation des glaces, qui
s'taient peu  peu soudes les unes aux autres sous la double
influence de la pression, qui tait considrable, et du froid, dont
l'intensit redoublait. Cinq cents pas en aval, le lit du fleuve
s'largissait de nouveau, et les glaons, se dtachant peu  peu du
bord infrieur de ce champ, continuaient  driver vers Irkoutsk. Donc
il est probable que, sans ce resserrement des rives, le barrage ne se
ft pas form, et que le radeau aurait pu continuer  descendre le
courant. Mais le malheur tait irrparable, et les fugitifs devaient
renoncer  tout espoir d'atteindre leur but.

S'ils avaient eu  leur disposition les outils qu'emploient
ordinairement les baleiniers pour s'ouvrir des canaux  travers les
ice-fields, s'ils avaient pu couper ce champ jusqu' l'endroit o
s'largissait la rivire, peut-tre le temps ne leur et-il pas
manqu? Mais pas une scie, pas un pic, rien qui permt d'entamer cette
crote, que l'extrme froid rendait dure comme du granit.

Quel parti prendre?

En ce moment, des coups de fusil clatrent sur la rive droite de
l'Angara. Une pluie de balles fut dirige sur le radeau. Les
malheureux avaient-ils donc t aperus. videmment, car d'autres
dtonations retentirent sur la rive gauche. Les fugitifs, pris entre
deux feux, devinrent le point de mire des tireurs tartares.
Quelques-uns furent blesss par ces balles, bien que, au milieu de
cette obscurit, elles n'arrivassent qu'au hasard.

Viens, Nadia, murmura Michel Strogoff  l'oreille de la jeune fille.

Sans faire une seule observation, prte  tout, Nadia prit la main
de Michel Strogoff.

Il s'agit de traverser le barrage, lui dit-il tout bas. Guide-moi,
mais que personne ne nous voie quitter le radeau!

Nadia obit. Michel Strogoff et elle se glissrent rapidement  la
surface du champ, au milieu de cette profonde obscurit que
dchiraient a et l les coups de feu.

Nadia rampait en avant de Michel Strogoff. Les balles tombaient autour
d'eux comme une grle violente et crpitaient sur les glaces. La
surface du champ, raboteuse et sillonne d'artes vives, leur mit les
mains en sang, mais ils avanaient toujours.

Dix minutes plus tard, le bord infrieur du barrage tait atteint. L,
les eaux de l'Angara redevenaient libres. Quelques glaons, dtachs
peu  peu du champ, reprenaient le courant et descendaient vers la
ville.

Nadia comprit ce que voulait tenter Michel Strogoff. Elle vit un de
ces glaons qui ne tenait plus que par une troite langue.

Viens, dit Nadia.

Et tous deux se couchrent sur ce morceau de glace, qu'un lger
balancement dgagea du barrage.

Le glaon commena  driver. Le lit du fleuve s'largissant, la route
tait libre.

Michel Strogoff et Nadia coutaient les coups de feu, les cris de
dtresse, les hurlements de Tartares qui se faisaient entendre en
amont... Puis, peu  peu, ces bruits de profonde angoisse et de joie
froce s'teignirent dans l'loignement.

Pauvres compagnons! murmura Nadia.

Pendant une demi-heure, le courant entrana rapidement le glaon qui
portait Michel Strogoff et Nadia, A tout moment, ils pouvaient
craindre qu'il ne s'effondrt sous eux. Pris dans le fil des eaux, il
suivait le milieu du fleuve, et il ne serait ncessaire de lui
imprimer une direction oblique que lorsqu'il s'agirait d'accoster les
quais d'Irkoutsk,

Michel Strogoff, les dents serres, l'oreille au guet, ne prononait
pas une seule parole. Jamais il n'avait t si prs du but. Il sentait
qu'il allait l'atteindre!...

Vers deux heures du matin, une double range de lumires toila le
sombre horizon dans lequel se confondaient les deux rives de l'Angara.

A droite, c'taient les lueurs jetes par Irkoutsk. A gauche, les feux
du camp tartare.

Michel Strogoff n'tait plus qu' une demi-verste de la ville.

Enfin! murmura-t-il.

Mais, soudain, Nadia poussa un cri.

A ce cri, Michel Strogoff se redressa sur le glaon, qui vacillait. Sa
main se tendit vers le haut de l'Angara. Sa figure, tout claire de
reflets bleutres, devint effrayante  voir, et alors, comme si ses
yeux se fussent rouverts  la lumire:

Ah! s'cria-t-il, Dieu lui-mme est donc contre nous!

CHAPITRE XII

IRKOUTSK.


Irkoutsk, capitale de la Sibrie orientale, est une ville peuple, en
temps ordinaire, de trente mille habitants. Une berge assez leve,
qui se dresse sur la rive droite de l'Angara, sert d'assise  ses
glises, que domine une haute cathdrale, et  ses maisons, disposes
dans un pittoresque dsordre.

Vue d'une certaine distance, du haut de la montagne qui se dresse 
une vingtaine de verstes sur la grande route sibrienne, avec ses
coupoles, ses clochetons, ses flches lances comme des minarets, ses
dmes ventrus comme des potiches japonaises, elle prend un aspect
quelque peu oriental. Mais cette physionomie disparat aux yeux du
voyageur, ds qu'il y a fait son entre. La ville, moiti byzantine,
moiti chinoise, redevient europenne par ses rues macadamises,
bordes de trottoirs, traverses de canaux, plantes de bouleaux
gigantesques, par ses maisons de briques et de bois, dont
quelques-unes ont plusieurs tages, par les quipages nombreux qui la
sillonnent, non-seulement tarentass et tlgues, mais coups et
calches, enfin par toute une catgorie d'habitants trs-avancs dans
les progrs de la civilisation et auxquels les modes les plus
nouvelles de Paris ne sont point trangres.

A cette poque, Irkoutsk, refuge de Sibriens de la province, tait
encombre. Les ressources en toutes choses y abondaient. Irkoutsk,
c'est l'entrept de ces innombrables marchandises qui s'changent
entre la Chine, l'Asie centrale et l'Europe. On n'avait donc pas
craint d'y attirer les paysans de la valle d'Angara, des
Mongols-Khalkas, des Toungouzes, des Bourets, et de laisser s'tendre
le dsert entre les envahisseurs et la ville.

Irkoutsk est la rsidence du gouverneur gnral de la Sibrie
orientale. Au-dessous de lui fonctionnent un gouverneur civil, aux
mains duquel se concentre l'administration de la province, un matre
de police, fort occup dans une ville o les exils abondent, et enfin
un maire, chef des marchands, personnage considrable par son immense
fortune et pour l'influence qu'il exerce sur ses administrs.

La garnison d'Irkoutsk se composait alors d'un rgiment de Cosaques 
pied, qui comptait environ deux mille hommes, et d'un corps de
gendarmes sdentaires, portant le casque et l'uniforme bleu galonn
d'argent.

En outre, on le sait, et par suite de circonstances particulires, le
frre du czar tait enferm dans la ville depuis le dbut de
l'invasion.

Cette situation veut tre prcise.

C'tait un voyage d'une importance politique qui avait conduit le
grand-duc dans ces lointaines provinces de l'Asie orientale.

Le grand-duc, aprs avoir parcouru les principales cits sibriennes,
voyageant en militaire plutt qu'en prince, sans aucun apparat,
accompagn de ses officiers, escort d'un dtachement de Cosaques,
s'tait transport jusqu'aux contres transbakaliennes. Nikolaevsk,
la dernire ville russe qui soit situe au littoral de la mer
d'Okhotsk, avait t honore de sa visite.

Arriv aux confins de l'immense empire moscovite, le grand-duc
revenait vers Irkoutsk, o il comptait reprendre la route de l'Europe,
quand lui arrivrent les nouvelles de cette invasion aussi menaante
que subite. Il se hta de rentrer dans la capitale, mais, lorsqu'il y
arriva, les communications avec la Russie allaient tre interrompues.
Il reut encore quelques tlgrammes de Ptersbourg et de Moscou, il
put mme y rpondre. Puis, le fil fut coup dans les circonstances que
l'on connat.

Irkoutsk tait isole du reste du monde.

Le grand-duc n'avait plus qu' organiser la rsistance, et c'est ce
qu'il fit avec cette fermet et ce sang-froid dont il a donn, en
d'autres circonstances, d'incontestables preuves.

Les nouvelles de la prise d'Ichim, d'Omsk, de Tomsk parvinrent
successivement  Irkoutsk. Il fallait donc  tout prix sauver de
l'occupation cette capitale de la Sibrie. On ne devait pas compter
sur des secours prochains. Le peu de troupes dissmines dans les
provinces de l'Amour et dans le gouvernement d'Irkoutsk ne pouvaient
arriver en assez grand nombre pour arrter les colonnes tartares. Or,
puisqu'Irkoutsk tait dans l'impossibilit d'chapper 
l'investissement, ce qui importait avant tout, c'tait de mettre la
ville en tat de soutenir un sige de quelque dure.

Ces travaux furent commencs le jour o Tomsk tombait entre les mains
des Tartares. En mme temps que cette dernire nouvelle, le grand-duc
apprenait que l'mir de Boukhara et les khans allis dirigeaient en
personne le mouvement, mais ce qu'il ignorait, c'tait que le
lieutenant de ces chefs barbares ft Ivan Ogareff, un officier russe
qu'il avait lui-mme cass de ses grades et qu'il ne connaissait pas.

Tout d'abord, ainsi qu'on l'a vu, les habitants de la province
d'Irkoutsk furent mis en demeure d'abandonner villes et bourgades.
Ceux qui ne se rfugirent pas dans la capitale durent se reporter en
arrire, au del du lac Bakal, l o trs-probablement l'invasion
n'tendrait pas ses ravages. Les rcoltes en bl et en fourrages
furent rquisitionnes pour la ville, et ce dernier rempart de la
puissance moscovite dans l'extrme Orient fut mis  mme de rsister
pendant quelque temps.

Irkoutsk, fonde en 1611, est situe au confluent de l'Irkout et de
l'Angara, sur la rive droite de ce fleuve. Deux ponts en bois, btis
sur pilotis, disposs de manire  s'ouvrir dans toute la largeur du
chenal pour les besoins de la navigation, runissent la ville  ses
faubourgs qui s'tendent sur la rive gauche. De ce ct, la dfense
tait facile. Les faubourgs furent abandonns, les ponts dtruits. Le
passage de l'Angara, fort large en cet endroit, n'et pas t possible
sous le feu des assigs.

Mais le fleuve pouvait tre franchi en amont et en aval de la ville,
et, par consquent, Irkoutsk risquait d'tre attaque par sa partie
est, qu'aucun mur d'enceinte ne protgeait.

C'est donc  des travaux de fortification que les bras furent occups
tout d'abord. On travailla jour et nuit. Le grand-duc trouva une
population zle  la besogne, que, plus tard, il devait retrouver
courageuse  la dfense. Soldats, marchands, exils, paysans, tous se
dvourent au salut commun. Huit jours avant que les Tartares
parussent sur l'Angara, des murailles en terre avaient t leves. Un
foss, inond par les eaux de l'Angara, tait creus entre l'escarpe
et la contre-escarpe. La ville ne pouvait plus tre enleve par un
coup de main. Il fallait l'investir et l'assiger.

La troisime colonne tartare--celle qui venait de remonter la valle
de l'Yenise--parut le 24 septembre en vue d'Irkoutsk. Elle occupa
immdiatement les faubourgs abandonns, dont les maisons mmes avaient
t dtruites, afin de ne point gner l'action de l'artillerie du
grand-duc, malheureusement insuffisante.

Les Tartares s'organisrent donc en attendant l'arrive des deux
autres colonnes, commandes par l'mir et ses allis.

La jonction de ces divers corps s'opra le 25 septembre, au camp de
l'Angara, et toute l'arme, sauf les garnisons laisses dans les
principales villes conquises, fut concentre sous la main de
Fofar-Khan.

Le passage de l'Angara ayant t regard par Ivan Ogareff comme
impraticable devant Irkoutsk, une forte partie des troupes traversa le
fleuve,  quelques verstes en aval, sur des ponts de bateaux qui
furent tablis  cet effet. Le grand-duc ne tenta pas de s'opposer 
ce passage. Il n'et pu que le gner, non l'empcher, n'ayant point
d'artillerie de campagne  sa disposition, et c'est avec raison qu'il
resta renferm dans Irkoutsk.

Les Tartares occuprent donc la rive droite du fleuve; puis, ils
remontrent vers la ville, ils brlrent en passant la maison d't du
gouverneur gnral, situe dans les bois qui dominent de haut le cours
de l'Angara, et ils vinrent dfinitivement prendre position pour le
sige, aprs avoir entirement investi Irkoutsk.

Ivan Ogareff, ingnieur habile, tait trs-certainement en tat de
diriger les oprations d'un sige rgulier; mais les moyens matriels
lui manquaient pour oprer rapidement. Aussi, avait-il espr
surprendre Irkoutsk, le but de tous ses efforts.

On voit que les choses avaient tourn autrement qu'il ne comptait.
D'une part, marche de l'arme tartare retarde par la bataille de
Tomsk; de l'autre, rapidit imprime par le grand-duc aux travaux de
dfense: ces deux raisons avaient suffi  faire chouer ses projets.
Il se trouva donc dans la ncessit de faire un sige en rgle.

Cependant, sous son inspiration, l'mir essaya deux fois d'enlever la
ville au prix d'un grand sacrifice d'hommes. Il jeta ses soldats sur
les fortifications en terre qui prsentaient quelques points faibles;
mais ces deux assauts furent repousss avec le plus grand courage. Le
grand-duc et ses officiers ne se mnagrent pas en cette occasion. Ils
donnrent de leur personne; ils entranrent la population civile aux
remparts. Bourgeois et moujiks firent remarquablement leur devoir. Au
second assaut, les Tartares taient parvenus  forcer une des portes
de l'enceinte. Un combat eut lieu en tte de cette grande rue de
Bolchaa, longue de deux verstes, qui vient aboutir aux rives de
l'Angara. Mais les Cosaques, les gendarmes, les citoyens, leur
opposrent une vive rsistance, et les Tartares durent rentrer dans
leurs positions.

Ivan Ogareff pensa alors  demander  la trahison ce que la force ne
pouvait lui donner. On sait que son projet tait de pntrer dans la
ville, d'arriver jusqu'au grand-duc, de capter sa confiance, et, le
moment venu, de livrer une des portes aux assigeants; puis, cela
fait, d'assouvir sa vengeance sur le frre du czar.

La tsigane Sangarre, qui l'avait accompagn au camp de l'Angara, le
poussa  mettre ce projet  excution.

En effet, il convenait d'agir sans retard. Les troupes russes du
gouvernement d'Irkoutsk marchaient sur Irkoutsk. Elles s'taient
concentres sur le cours suprieur de la Lena, dont elles remontaient
la valle. Avant six jours, elles devaient tre arrives. Il fallait
donc qu'avant six jours Irkoutsk ft livre par trahison.

Ivan Ogareff n'hsita plus.

Un soir, le 2 octobre, un conseil de guerre fut tenu dans le grand
salon du palais du gouverneur gnral. C'est l que rsidait le
grand-duc.

Ce palais, lev  l'extrmit de la rue de Bolchaa, dominait le
cours du fleuve sur un long parcours. A travers les fentres de sa
principale faade, on apercevait le camp tartare, et une artillerie
assigeante de plus grande porte que celle des Tartares l'et rendu
inhabitable.

Le grand-duc, le gnral Voranzoff et le gouverneur de la ville, le
chef des marchands, auxquels s'taient runis un certain nombre
d'officiers suprieurs, venaient d'arrter diverses rsolutions.

Messieurs, dit le grand-duc, vous connaissez exactement notre
situation. J'ai le ferme espoir que nous pourrons tenir jusqu'
l'arrive des troupes d'Irkoutsk. Nous saurons bien alors chasser ces
hordes barbares, et il ne dpendra pas de moi qu'ils ne payent
chrement cet envahissement du territoire moscovite.

--Votre Altesse sait qu'elle peut compter sur toute la population
d'Irkoutsk, rpondit le gnral Voranzoff.

--Oui, gnral, rpondit le grand-duc, et je rends hommage  son
patriotisme. Grce  Dieu, elle n'a pas encore t soumise aux
horreurs de l'pidmie ou de la famine, et j'ai lieu de croire qu'elle
y chappera, mais aux remparts, je n'ai pu qu'admirer son courage.
Vous entendez mes paroles, monsieur le chef des marchands, et je vous
prierai de les rapporter telles.

--Je remercie Votre Altesse au nom de la ville, rpondit le chef des
marchands. Oserai-je lui demander quel dlai extrme elle assigne 
l'arrive de l'arme de secours?

--Six jours au plus, monsieur, rpondit le grand-duc. Un missaire
adroit et courageux a pu pntrer ce matin dans la ville, et il m'a
appris que cinquante mille Russes s'avanaient  marche force sous
les ordres du gnral Kisselef. Ils taient, il y a deux jours, sur
les rives de la Lena,  Kirensk, et, maintenant, ni le froid ni les
neiges ne les empcheront d'arriver. Cinquante mille hommes de bonnes
troupes, prenant en flanc les Tartares, auront bientt fait de nous
dgager.

--J'ajouterai, dit le chef des marchands, que le jour o Votre Altesse
ordonnera une sortie, nous serons prts  excuter ses ordres.

--Bien, monsieur, rpondit le grand-duc. Attendons que nos ttes de
colonnes aient paru sur les hauteurs, et nous craserons les
envahisseurs.

Puis, se retournant vers le gnral Voranzoff:

Nous visiterons demain, dit-il, les travaux de la rive droite.
L'Angara charrie des glaons, il ne tardera pas  se prendre, et, dans
ce cas, les Tartares pourraient peut-tre le passer.

--Que Votre Altesse me permette de lui faire une observation, dit le
chef des marchands.

--Faites, monsieur.

--J'ai vu la temprature tomber plus d'une fois  trente et quarante
degrs au-dessous de zro, et l'Angara a toujours charri sans se
congeler entirement. Cela tient sans doute  la rapidit de son
cours. Si donc les Tartares n'ont d'autre moyen de franchir le fleuve,
je puis garantir  Votre Altesse qu'ils n'entreront pas ainsi dans
Irkoutsk.

Le gouverneur gnral confirma l'assertion du chef des marchands.

C'est une circonstance heureuse, rpondit le grand-duc. Nanmoins,
nous nous tiendrons prts  tout vnement.

Se retournant alors vers le matre de police:

Vous n'avez rien  me dire, monsieur? lui demanda-t-il.

--J'ai  faire connatre  Votre Altesse, rpondit le matre de
police, une supplique qui lui est adresse par mon intermdiaire.

--Adresse par....?

--Par les exils de Sibrie, qui, Votre Altesse le sait, sont au
nombre de cinq cents dans la ville.

Les exils politiques, repartis dans toute la province, avaient t en
effet concentrs  Irkoutsk depuis le dbut de l'invasion. Ils avaient
obi  l'ordre de rallier la ville et d'abandonner les bourgades o
ils exeraient des professions diverses, ceux-ci mdecins, ceux-l
professeurs, soit au Gymnase, soit  l'cole japonaise, soit  l'cole
de navigation. Ds le dbut, le grand-duc, se fiant, comme le czar, 
leur patriotisme, les avait arms, et il avait trouv en eux de braves
dfenseurs.

Que demandent les exils? dit le grand-duc.

--Ils demandent  Votre Altesse, rpondit le matre de police,
l'autorisation de former un corps spcial et d'tre placs en tte 
la premire sortie.

--Oui, rpondit le grand duc avec une motion qu'il ne chercha point 
cacher, ces exils sont des Russes, et c'est bien leur droit de se
battre pour leur pays!

--Je crois pouvoir affirmer  Votre Altesse, dit le gouverneur
gnral, qu'elle n'aura pas de meilleurs soldats.

--Mais il leur faut un chef, rpondit le grand-duc. Quel sera-t-il?

--Ils voudraient faire agrer  Votre Altesse, dit le matre de
police, l'un d'eux qui s'est distingu en plusieurs occasions.

--C'est un Russe?

--Oui, un Russe des provinces baltiques.

--Il se nomme....?

--Wassili Fdor.

Cet exil tait le pre de Nadia.

Wassili Fdor, on le sait, exerait  Irkoutsk la profession de
mdecin. C'tait un homme instruit et charitable, et aussi un homme du
plus grand courage et du plus sincre patriotisme. Tout le temps qu'il
ne consacrait pas aux malades, il l'employait  organiser le
rsistance. C'est lui qui avait runi ses compagnons d'exil dans une
action commune. Les exils, jusqu'alors mls aux rangs de la
population, s'taient comports de manire  fixer l'attention du
grand-duc. Dans plusieurs sorties, ils avaient pay de leur sang leur
dette  la sainte Russie,--sainte, en vrit, et adore de ses
enfants! Wassili Fdor s'tait conduit hroquement. Son nom avait t
cit  plusieurs reprises, mais il n'avait jamais demand ni grces ni
faveurs, et lorsque les exils d'Irkoutsk eurent la pense de former
un corps spcial, il ignorait mme qu'ils eussent l'intention de le
choisir pour leur chef.

Lorsque le matre de police eut prononc ce nom devant le grand-duc,
celui-ci rpondit qu'il ne lui tait pas inconnu.

En effet, rpondit le gnral Voranzoff, Wassili Fdor est un homme
de valeur et de courage. Son influence sur ses compagnons a toujours
t trs-grande.

--Depuis quand est-il  Irkoutsk? demanda le grand-duc.

--Depuis deux ans.

--Et sa conduite....?

--Sa conduite, rpondit le matre de police, est celle d'un homme
soumis aux lois spciales qui le rgissent.

--Gnral, rpondit le grand-duc, gnral, veuillez me le prsenter
immdiatement.

Les ordres du grand-duc furent excuts, et une demi-heure ne s'tait
pas coule, que Wassili Fdor tait introduit en sa prsence.

C'tait un homme ayant quarante ans au plus, grand, la physionomie
svre et triste. On sentait que toute sa vie se rsumait dans ce mot:
la lutte, et qu'il avait lutt et souffert. Ses traits rappelaient
remarquablement ceux de sa fille Nadia Fdor.

Plus que tout autre, l'invasion tartare l'avait frapp dans sa plus
chre affection et ruin la suprme esprance de ce pre, exil  huit
mille verstes de sa ville natale. Une lettre lui avait appris la mort
de sa femme, et, en mme temps, le dpart de sa fille, qui avait
obtenu du gouvernement l'autorisation de le rejoindre  Irkoutsk.

Nadia avait d quitter Riga le 10 juillet. L'invasion tait du 15
juillet. Si,  cette poque, Nadia avait pass la frontire,
qu'tait-elle devenue au milieu des envahisseurs? On conoit que ce
malheureux pre ft dvor d'inquitudes, puisque, depuis cette
poque, il tait sans aucune nouvelle de sa fille.

Wassili Fdor, en prsence du grand duc, s'inclina et attendit d'tre
interrog.

Wassili Fdor, lui dit le grand-duc, tes compagnons d'exil ont
demand  former un corps d'lite. Ils n'ignorent pas que, dans ces
corps, il faut savoir se faire tuer jusqu'au dernier?

--Ils ne l'ignorent pas, rpondit Wassili Fdor.

--Ils te veulent pour chef.

--Moi, Altesse?

--Consens-tu  te mettre  leur tte?

--Oui, si le bien de la Russie l'exige.

--Commandant Fdor, dit le grand-duc, tu n'es plus exil.

--Merci, Altesse, mais puis-je commander  ceux qui le sont encore?

--Ils ne le sont plus!

C'tait la grce de tous ses compagnons d'exil, maintenant ses
compagnons d'armes, que lui accordait le frre du czar!

Wassili Fdor serra avec motion la main que lui tendit le grand-duc,
et il sortit.

Celui-ci, se retournant alors vers ses officiers:

Le czar ne refusera pas d'accepter la lettre de grce que je tire sur
lui! dit-il en souriant. Il nous faut des hros pour dfendre la
capitale de la Sibrie, et je viens d'en faire.

C'tait, en effet, un acte de bonne justice et de bonne politique que
cette grce si gnreusement accorde aux exils d'Irkoutsk.

La nuit tait arrive alors. A travers les fentres du palais
brillaient les feux du camp tartare, qui tincelaient au del de
l'Angara. Le fleuve charriait de nombreux glaons, dont quelques-uns
s'arrtaient aux premiers pilotis des anciens ponts de bois. Ceux que
le courant maintenait dans le chenal drivaient avec une extrme
rapidit. Il tait vident, ainsi que l'avait fait observer le chef
des marchands, que l'Angara ne pouvait que trs-difficilement se
congeler sur toute sa surface. Donc, le danger d'tre assailli de ce
ct n'tait pas pour proccuper les dfenseurs d'Irkoutsk.

Dix heures du soir venaient de sonner. Le grand-duc allait congdier
ses officiels et se retirer dans ses appartements, quand un certain
tumulte se produisit en dehors du palais.

Presque aussitt, la porte du salon s'ouvrit, un aide de camp parut,
et, s'avanant vers le grand-duc:

Altesse, dit-il, un courrier du czar!

CHAPITRE XIII

UN COURRIER DU CZAR.


Un mouvement simultan porta tous les membres du conseil vers la porte
entr'ouverte. Un courrier du czar, arriva  Irkoutsk! Si ces officiers
eussent un instant rflchi  l'improbabilit de ce fait, ils
l'auraient certainement tenu pour impossible.

Le grand-duc avait vivement march vers son aide de camp.

Ce courrier! dit-il.

Un homme entra. Il avait l'air puis de fatigue. Il portait un
costume de paysan sibrien, us, dchir mme, et sur lequel on voyait
quelques trous de balle. Un bonnet moscovite lui couvrait la tte. Une
balafre, mal cicatrise, lui coupait la figure. Cet homme avait
videmment suivi une longue et pnible route. Ses chaussures, en
mauvais tat, prouvaient mme qu'il avait d faire  pied une partie
de son voyage.

Son Altesse le grand-duc? s'cria-t-il en entrant.

Le grand-duc alla  lui:

Tu es courrier du czar? demanda-t-il.

--Oui, Altesse.

--Tu viens....?

--De Moscou.

--Tu as quitt Moscou....?

--Le 15 juillet.

--Tu te nommes....?

--Michel Strogoff.

C'tait Ivan Ogareff. Il avait pris le nom et la qualit de celui
qu'il croyait rduit  l'impuissance. Ni le grand-duc, ni personne ne
le connaissait  Irkoutsk, et il n'avait pas mme eu besoin de
dguiser ses traits. Comme il tait en mesure de prouver sa prtendue
identit, nul ne pourrait douter de lui. Il venait donc, soutenu par
une volont de fer, prcipiter par la trahison et par l'assassinat le
dnouement du drame de l'invasion.

Aprs la rponse d'Ivan Ogareff, le grand-duc fit un signe, et tous
ses officiers se retirrent.

Le faux Michel Strogoff et lui restrent seuls dans le salon.

Le grand-duc regarda Ivan Ogareff pendant quelques instants, et avec
une extrme attention. Puis:

Tu tais, le 15 juillet,  Moscou? lui demanda-t-il.

--Oui, Altesse, et, dans la nuit du 14 au 15, j'ai vu Sa Majest le
czar au Palais Neuf.

--Tu as une lettre du czar?

--La voici.

Et Ivan Ogareff remit au grand-duc la lettre impriale, rduite  des
dimensions presque microscopiques.

Cette lettre t'a t donne dans cet tat? demanda le grand-duc.

--Non, Altesse, mais j'ai d en dchirer l'enveloppe, afin de mieux la
drober aux soldats de l'mir.

--As-tu donc t prisonnier des Tartares?

--Oui, Altesse, pendant quelques jours, rpondit Ivan Ogareff. De l
vient que, parti le l5 juillet de Moscou, comme l'indique la date de
cette lettre, je ne suis arriv  Irkoutsk que le 2 octobre, aprs
soixante-dix-neuf jours de voyage.

Le grand-duc prit la lettre. Il la dplia et reconnut la signature du
czar, prcde de la formule sacramentelle, crite de sa main. Donc,
nul doute possible sur l'authenticit de cette lettre, ni mme sur
l'identit du courrier. Si sa physionomie farouche avait d'abord
inspir une mfiance dont le grand-duc ne laissa rien voir, cette
mfiance disparut tout  fait.

Le grand-duc resta quelques instants sans parler. Il lisait lentement
la lettre, afin de bien en pntrer le sens.

Reprenant ensuite la parole:

Michel Strogoff, tu connais le contenu de cette lettre? demanda-t-il.

--Oui, Altesse. Je pouvais tre forc de la dtruire pour qu'elle ne
tombt pas entre les mains des Tartares, et, le cas chant, je
voulais en rapporter exactement le texte  Votre Altesse.

--Tu sais que cette lettre nous enjoint de mourir  Irkoutsk plutt
que de rendre la ville?

--Je le sais.

--Tu sais aussi qu'elle indique les mouvements des troupes qui ont t
combins pour arrter l'invasion?

--Oui, Altesse, mais ces mouvements n'ont pas russi.

--Que veux-tu dire?

--Je veux dire qu'Ichim, Omsk, Tomsk, pour ne parler que des villes
importantes des deux Sibries, ont t successivement occupes par les
soldats de Fofar-Khan.

--Mais y a-t-il eu combat? Nos Cosaques se sont-ils rencontrs avec
les Tartares?

--Plusieurs fois, Altesse.

--Et ils ont t repousss?

--Ils n'taient pas en forces suffisantes.

--O ont eu lieu les rencontres dont tu parles?

--A Kolyvan,  Tomsk....

Jusqu'ici, Ivan Ogareff n'avait dit que la vrit; mais, dans le but
d'branler les dfenseurs d'Irkoutsk en exagrant les avantages
obtenus par les troupes de l'mir, il ajouta:

Et une troisime fois en avant de Krasnoiarsk.

--Et ce dernier engagement?.... demanda le grand-duc, dont les lvres
serres laissaient  peine passer les paroles.

--Ce fut plus qu'un engagement, Altesse, rpondit Ivan Ogareff, ce fut
une bataille.

--Une bataille?

--Vingt mille Russes, venus des provinces de la frontire et du
gouvernement de Tobolsk, se sont heurts contre cent cinquante mille
Tartares, et, malgr leur courage, ils ont t anantis.

--Tu mens! s'cria le grand-duc, qui essaya, mais vainement, de
matriser sa colre.

--Je dis la vrit, Altesse, rpondit froidement Ivan Ogareff. J'tais
prsent  cette bataille de Krasnoiarsk, et c'est l que j'ai t fait
prisonnier!

Le grand-duc se calma, et, d'un signe, il fit comprendre  Ivan
Ogareff qu'il ne doutait pas de sa vracit.

Quel jour a eu lieu cette bataille de Krasnoiarsk? demanda-t-il.

--Le 2 septembre.

--Et maintenant toutes les troupes tartares sont concentres autour
d'Irkoutsk?

--Toutes.

--Et tu les values....?

--A quatre cent mille hommes.

Nouvelle exagration d'Ivan Ogareff dans l'valuation des armes
tartares, et tendant toujours au mme but.

Et je ne dois attendre aucun secours des provinces de l'ouest?
demanda le grand-duc.

--Aucun, Altesse, du moins avant la fin de l'hiver.

--Eh bien, entends ceci, Michel Strogoff. Aucun secours ne dt-il
jamais m'arriver ni de l'ouest ni de l'est, et ces barbares
fussent-ils six cent mille, je ne rendrai pas Irkoutsk!

L'oeil mchant d'Ivan Ogareff se plissa lgrement. Le tratre
semblait dire que le frre du czar comptait sans la trahison.

Le grand-duc, d'un temprament nerveux, avait grand'peine  conserver
son calme en apprenant ces dsastreuses nouvelles. Il allait et venait
dans le salon, sous les yeux d'Ivan Ogareff, qui le couvaient comme
une proie rserve  sa vengeance. Il s'arrtait aux fentres, il
regardait les feux du camp tartare, il cherchait  percevoir les
bruits, dont la plupart provenaient du choc des glaons entrans par
le courant de l'Angara.

Un quart d'heure se passa sans qu'il fit aucune autre question. Puis,
reprenant la lettre, il en relut un passage et dit:

Tu sais, Michel Strogoff, qu'il est question dans cette lettre d'un
tratre dont j'aurai  me mfier?

--Oui, Altesse.

--Il doit essayer d'entrer dans Irkoutsk sous un dguisement, de
capter ma confiance, puis, l'heure venue, de livrer la ville aux
Tartares.

--Je sais tout cela, Altesse, et je sais aussi qu'Ivan Ogareff a jur
de se venger personnellement du frre du czar.

--Pourquoi?

--On dit que cet officier a t condamn par le grand-duc  une
dgradation humiliante.

--Oui... je me souviens.... Mais il la mritait, ce misrable, qui
devait plus tard servir contre son pays et y conduire une invasion de
barbares!

--Sa Majest le czar, rpondit Ivan Ogareff, tenait surtout  ce que
vous fussiez prvenu des criminels projets d'Ivan Ogareff contre votre
personne.

--Oui... la lettre m'en informe....

--Et Sa Majest me l'a dit elle-mme en m'avertissant que, pendant mon
voyage  travers la Sibrie, j'eusse surtout  me mfier de ce
tratre.

--Tu l'as rencontr?

--Oui, Altesse, aprs la bataille de Krasnoiarsk. S'il avait pu
souponner que je fusse porteur d'une lettre adresse  Votre Altesse
et dans laquelle ses projets taient dvoils, il ne m'et pas fait
grce.

--Oui, tu tais perdu! rpondit le grand-duc. Et comment as-tu pu
t'chapper?

--En me jetant dans l'Irtyche.

--Et tu es entr  Irkoutsk?....

--A la faveur d'une sortie qui a t faite ce soir mme pour repousser
un dtachement tartare. Je me suis ml aux dfenseurs de la ville,
j'ai pu me faire reconnatre, et l'on m'a aussitt conduit devant
Votre Altesse.

--Bien, Michel Strogoff, rpondit le grand-duc. Tu as montr du
courage et du zle pendant cette difficile mission. Je ne t'oublierai
pas.--As-tu quelque faveur  me demander?

--Aucune, si ce n'est celle de me battre  ct de Votre Altesse,
rpondit Ivan Ogareff.

--Soit, Michel Strogoff. Je t'attache ds aujourd'hui  ma personne,
et tu seras log dans ce palais.

--Et si, conformment  l'intention qu'on lui prte, Ivan Ogareff se
prsente  Votre Altesse sous un faux nom?....

--Nous le dmasquerons, grce  toi, qui le connais, et je le ferai
mourir sous le knout. Va.

Ivan Ogareff salua militairement le grand duc, n'oubliant pas qu'il
tait capitaine au corps des courriers du czar, et il se retira.

Ivan Ogareff venait donc de jouer avec succs son indigne rle. La
confiance du grand-duc lui tait accorde pleine et entire. Il
pourrait en abuser o et quand il lui conviendrait. Il habiterait ce
palais mme. Il serait dans le secret des oprations de la dfense. Il
tenait donc la situation dans sa main. Personne dans Irkoutsk ne le
connaissait, personne ne pouvait lui arracher son masque. Il rsolut
donc de se mettre  l'oeuvre sans retard.

En effet, le temps pressait. Il fallait que la ville ft rendue avant
l'arrive des Russes du nord et de l'est, et c'tait une question de
quelques jours. Les Tartares une fois matres d'Irkoutsk, il ne serait
pas facile de la leur reprendre. En tout cas, s'ils devaient
l'abandonner plus tard, ils ne le feraient pas sans l'avoir ruine de
fond en comble, sans que la tte du grand-duc et roul aux pieds de
Fofar-Khan.

Ivan Ogareff, ayant toute facilit de voir, d'observer, d'agir,
s'occupa ds le lendemain de visiter les remparts. Partout il fut
accueilli avec de cordiales flicitations par les officiers, les
soldats, les citoyens. Ce courrier du czar tait pour eux comme un
lien qui venait de les rattacher  l'empire. Ivan Ogareff raconta
donc, avec un aplomb qui ne se dmentit jamais, les fausses pripties
de son voyage. Puis, adroitement, sans trop y insister d'abord, il
parla de la gravit de la situation, exagrant, et les succs des
Tartares, ainsi qu'il l'avait fait en s'adressant au grand-duc, et les
forces dont ces barbares disposaient. A l'entendre, les secours
attendus seraient insuffisants, si mme ils arrivaient, et il tait 
craindre qu'une bataille livre sous les murs d'Irkoutsk ne ft aussi
funeste que les batailles de Kolyvan, de Tomsk et de Krasnoiarsk.

Ces fcheuses insinuations, Ivan Ogareff ne les prodiguait pas. Il
mettait une certaine circonspection  les faire pntrer peu  peu
dans l'esprit des dfenseurs d'Irkoutsk. Il semblait ne rpondre que
lorsqu'il tait trop press de questions, et comme  regret. En tout
cas, il ajoutait toujours qu'il fallait se dfendre jusqu'au dernier
homme et faire plutt sauter la ville que la rendre!

Le mal n'en et pas t moins fait, s'il avait pu se faire. Mais la
garnison et la population d'Irkoutsk taient trop patriotes pour se
laisser branler. De ces soldats, de ces citoyens enferms dans une
ville isole au bout du monde asiatique, pas un n'et song  parler
de capitulation. Le mpris du Russe pour ces barbares tait sans
bornes.

En tout cas, personne non plus ne souponna le rle odieux que jouait
Ivan Ogareff, personne ne pouvait deviner que le prtendu courrier du
czar ne ft qu'un tratre.

Une circonstance toute naturelle fit que, ds son arrive  Irkoutsk,
des rapports frquents s'tablirent entre Ivan Ogareff et l'un des
plus braves dfenseurs de la ville, Wassili Fdor.

On sait de quelles inquitudes ce malheureux pre tait dvor. Si sa
fille, Nadia Fdor, avait quitt la Russie  la date assigne par la
dernire lettre qu'il avait reue de Riga, qu'tait-elle devenue?
Essayait-elle maintenant encore de traverser les provinces envahies,
ou bien tait-elle depuis longtemps dj prisonnire? Wassili Fdor ne
trouvait quelque apaisement  sa douleur que lorsqu'il avait quelque
occasion de se battre contre les Tartares,--occasions trop rares  son
gr.

Or, quand Wassili Fdor apprit cette arrive si inattendue d'un
courrier du czar, il eut comme un pressentiment que ce courrier
pourrait lui donner des nouvelles de sa fille. Ce n'tait qu'un espoir
chimrique, probablement, mais il s'y rattacha. Ce courrier n'avait-il
pas t prisonnier, comme Nadia l'tait peut-tre alors?

Wassili Fdor alla trouver Ivan Ogareff, qui saisit cette occasion
d'entrer en relations quotidiennes avec le commandant. Ce rengat
pensait-il donc  exploiter cette circonstance? Jugeait-il tous les
hommes d'aprs lui? Croyait-il qu'un Russe, mme un exil politique,
pt tre assez misrable pour trahir son pays?

Quoi qu'il en ft, Ivan Ogareff rpondit avec un empressement
habilement feint aux avances que lui fit le pre de Nadia. Celui-ci,
le lendemain mme de l'arrive du prtendu courrier, se rendit au
palais du gouverneur gnral. L, il fit connatre  Ivan Ogareff les
circonstances dans lesquelles sa fille avait d quitter la Russie
europenne et lui dit quelles taient maintenant ses inquitudes  son
gard.

Ivan Ogareff ne connaissait pas Nadia, bien qu'il l'et rencontre au
relais d'Ichim le jour o elle s'y trouvait avec Michel Strogoff. Mais
alors, il n'avait pas plus fait attention  elle qu'aux deux
journalistes qui taient en mme temps dans la maison de poste. Il ne
put donc donner aucune nouvelle de sa fille  Wassili Fdor.

Mais  quelle poque, demanda Ivan Ogareff, votre fille a-t-elle d
sortir du territoire russe?

--A peu prs en mme temps que vous, rpondit Wassili Fdor,

--J'ai quitt Moscou le 15 juillet.

--Nadia a d, elle aussi, quitter Moscou  cette poque. Sa lettre me
le disait formellement.

--Elle tait  Moscou le 15 juillet? demanda Ivan Ogareff.

--Oui, certainement,  cette date.

--Eh bien!... rpondit Ivan Ogareff. Puis se reprenant:

Mais non, je me trompe.... J'allais confondre les dates...
ajouta-t-il. Il est malheureusement trop probable que votre fille a d
franchir la frontire, et vous ne pouvez avoir qu'un seul espoir,
c'est qu'elle se soit arrte en apprenant les nouvelles de l'invasion
tartare!

Wassili Fdor baissa la tte! Il connaissait Nadia, et il savait bien
que rien n'avait pu l'empcher de partir.

Ivan Ogareff venait de commettre l, gratuitement, un acte de cruaut
vritable. D'un mot il pouvait rassurer Wassili Fdor. Bien que Nadia
et pass la frontire sibrienne dans les circonstances que l'on
sait, Wassili Fdor, en rapprochant la date  laquelle sa fille se
trouvait  Nijni-Novgorod et la date de l'arrt qui interdisait d'en
sortir, en et sans doute conclu ceci: c'est que Nadia n'avait pas pu
tre expose aux dangers de l'invasion, et qu'elle tait encore,
malgr elle, sur le territoire europen de l'empire.

Ivan Ogareff, obissant  sa nature, en homme que ne savaient plus
mouvoir les souffrances des autres, pouvait dire ce mot.... Il ne le
dit pas.

Wassili Fdor se retira le coeur bris. Aprs cet entretien, son
dernier espoir venait de s'anantir.

Pendant les deux jours qui suivirent, 3 et 4 octobre, le grand-duc
demanda plusieurs fois le prtendu Michel Strogoff et lui fit rpter
tout ce qu'il avait entendu dans le cabinet imprial du Palais-Neuf.
Ivan Ogareff, prpar  toutes ces questions, rpondit sans jamais
hsiter. Il ne cacha pas,  dessein, que le gouvernement du czar avait
t absolument surpris par l'invasion, que le soulvement avait t
prpar dans le plus grand secret, que les Tartares taient dj
matres de la ligne de l'Obi, quand les nouvelles arrivrent  Moscou,
et, enfin, que rien n'tait prt dans les provinces russes pour jeter
en Sibrie les troupes ncessaires  repousser les envahisseurs.

Puis, Ivan Ogareff, entirement libre de ses mouvements, commena 
tudier Irkoutsk, l'tat de ses fortifications, leurs points faibles,
afin de profiter ultrieurement de ses observations, au cas o quelque
circonstance l'empcherait de consommer son acte de trahison. Il
s'attacha plus particulirement  examiner la porte de Bolchna, qu'il
voulait livrer.

Deux fois, le soir, il vint sur les glacis de cette porte. Il s'y
promenait, sans crainte de se dcouvrir aux coups des assigeants,
dont les premiers postes taient  moins d'une verste des remparts. Il
savait bien qu'il n'tait pas expos, et mme qu'il tait reconnu. Il
avait entrevu une ombre qui se glissait jusqu'au pied des
terrassements.

Sangarre, risquant sa vie, venait essayer de se mettre en
communication avec Ivan Ogareff.

D'ailleurs, les assigs, depuis deux jours, jouissaient d'une
tranquillit  laquelle les Tartares ne les avaient point habitus
depuis le dbut de l'investissement.

C'tait par ordre d'Ivan Ogareff. Le lieutenant de Fofar-Khan avait
voulu que toutes tentatives pour emporter la ville de vive force
fussent suspendues. Aussi, depuis son arrive  Irkoutsk, l'artillerie
se taisait-elle absolument. Peut-tre--du moins il l'esprait--la
surveillance des assigs se relcherait-elle? En tout cas, aux
avant-postes, plusieurs milliers de Tartares se tenaient prts 
s'lancer vers la porte dgarnie de ses dfenseurs, lorsqu'Ivan
Ogareff leur aurait fait connatre l'heure d'agir.

Cela ne pouvait tarder, cependant. Il fallait en finir avant que les
corps russes arrivassent en vue d'Irkoutsk. Le parti d'Ivan Ogareff
fut pris, et ce soir-l, du haut des glacis, un billet tomba entre les
mains de Sangarre.

C'tait le lendemain, dans la nuit du 5 au 6 octobre,  deux heures du
matin, qu'Ivan Ogareff avait rsolu de livrer Irkoutsk.




CHAPITRE XIV

LA NUIT DU 5 AU 6 OCTOBRE.


Le plan d'Ivan Ogareff avait t combin avec le plus grand soin, et,
sauf des chances improbables, il devait russir. Il importait que la
porte de Bolchaa ft libre au moment o il la livrerait. Aussi,  ce
moment, tait-il indispensable que l'attention des assigs ft
attire sur un autre point de la ville. De l, une diversion convenue
avec l'mir.

Cette diversion devait s'oprer du ct du faubourg d'Irkoutsk, en
amont et en avant du fleuve, sur sa rive droite. L'attaque sur ces
deux points serait trs-srieusement conduite, et, en mme temps, une
tentative de passage de l'Angara serait feinte sur la rive gauche. La
porte de Bolchaa serait donc probablement abandonne, d'autant plus
que, de ce ct, les avant-postes tartares, reports en arrire,
sembleraient avoir t levs.

On tait au 5 octobre. Avant vingt-quatre heures, la capitale de la
Sibrie orientale devait tre entre les mains de l'mir, et le
grand-duc au pouvoir d'Ivan Ogareff.

Pendant cette journe, un mouvement inaccoutum se produisit au camp
de l'Angara. Des fentres du palais et des maisons de la rive droite,
on voyait distinctement des prparatifs importants se faire sur la
berge oppose. De nombreux dtachements tartares convergeaient vers le
camp et venaient d'heure en heure renforcer les troupes de l'mir.
C'tait la diversion convenue qui se prparait, et d'une manire
trs-ostensible.

D'ailleurs, Ivan Ogareff ne cacha point au grand-duc qu'il y avait
quelque attaque  craindre de ce ct. Il savait, disait-il, qu'un
assaut devait tre donn, en amont et en aval de la ville, et il
conseilla au grand-duc de renforcer ces deux points plus directement
menacs.

Les prparatifs observs venant  l'appui des recommandations faites
par Ivan Ogareff, il tait urgent d'en tenir compte. Aussi, aprs un
conseil de guerre qui se runit au palais, des ordres furent donns de
concentrer la dfense sur la rive droite de l'Angara et aux deux
extrmits de la ville, o les terrassements venaient s'appuyer sur le
fleuve.

C'tait prcisment ce que voulait Ivan Ogareff. Il ne comptait
videmment pas que la porte de Bolchaa resterait sans dfenseurs,
mais ceux-ci n'y seraient plus qu'en petit nombre. D'ailleurs, Ivan
Ogareff allait donner  la diversion une importance telle que le
grand-duc serait oblig d'y opposer toutes ses forces disponibles.

En effet, un incident d'une gravit exceptionnelle, imagin par Ivan
Ogareff, devait aider puissamment  l'accomplissement de ses projets.
Lors mme qu'Irkoutsk n'et pas t attaque sur des points loigns
de la porte de Bolchaa et par la rive droite du fleuve, cet incident
aurait suffi  attirer le concours de tous les dfenseurs l o Ivan
Ogareff voulait prcisment les amener. Il devait provoquer en mme
temps une catastrophe pouvantable.

Toutes les chances taient donc pour que la porte, libre  l'heure
indique, ft livre aux milliers de Tartares qui attendaient sous
l'pais couvert des forts de l'est.

Pendant cette journe, la garnison et la population d'Irkoutsk furent
constamment sur le qui-vive. Toutes les mesures que commandait une
attaque imminente des points jusqu'alors respects avaient t prises.
Le grand-duc et le gnral Voranzoff visitrent les postes, renforcs
par leurs ordres. Le corps d'lite de Wassili Fdor occupait le nord
de la ville, mais avec injonction de se porter o le danger serait le
plus pressant. La rive droite de l'Angara avait t garnie du peu
d'artillerie dont on avait pu disposer. Avec ces mesures, prises 
temps, grce aux recommandations faites si  propos par Ivan Ogareff,
il y avait lieu d'esprer que l'attaque prpare ne russirait pas.
Dans ce cas, les Tartares, momentanment dcourags, remettraient sans
doute  quelques jours une nouvelle tentative contre la ville. Or, les
troupes attendues par le grand-duc pouvaient arriver d'une heure 
l'autre. Le salut ou la perte d'Irkoutsk ne tenait donc qu' un fil.

Ce jour l, le soleil, qui s'tait lev  six heures vingt minutes, se
couchait  cinq heures quarante, aprs avoir trac pendant onze heures
son arc diurne au-dessus de l'horizon. Le crpuscule devait lutter
contre la nuit pendant deux heures encore. Puis, l'espace s'emplirait
d'paisses tnbres, car de gros nuages s'immobilisaient dans l'air,
et la lune, en conjonction, ne devait pas paratre.

Cette profonde obscurit allait favoriser plus compltement les
projets d'Ivan Ogareff.

Depuis quelques jours dj, un froid extrmement vif prludait aux
rigueurs de l'hiver sibrien, et, ce soir-l, il tait plus sensible.
Les soldats, posts sur la rive droite de l'Angara, forcs de
dissimuler leur prsence, n'avaient point allum de feux. Ils
souffraient donc cruellement de ce redoutable abaissement de la
temprature. A quelques pieds au-dessous d'eux, passaient les glaons
qui suivaient le courant du fleuve. Pendant toute cette journe, on
les avait vus, en rangs presss, driver rapidement entre les deux
rives. Cette circonstance, observe par le grand-duc et ses officiers,
avait t considre comme heureuse. Il tait vident, en effet, que
si le lit de l'Angara tait obstru, le passage deviendrait tout 
fait impraticable. Les Tartares ne pourraient manoeuvrer ni radeaux ni
barques. Quant  admettre qu'ils pussent franchir le fleuve sur ces
glaons, au cas o le froid les aurait agrgs, ce n'tait pas
possible. Le champ, nouvellement ciment, n'et pas offert de
consistance suffisante au passage d'une colonne d'assaut.

Mais cette circonstance, par cela mme qu'elle paraissait tre
favorable aux dfenseurs d'Irkoutsk, Ivan Ogareff aurait d regretter
qu'elle se ft produite. Il n'en fut rien, cependant! C'est que le
tratre savait bien que les Tartares ne chercheraient pas  passer
l'Angara, et que, de ce ct du moins, leur tentative ne serait qu'une
feinte.

Toutefois, vers dix heures du soir, l'tat du fleuve se modifia
sensiblement,  l'extrme surprise des assigs et maintenant  leur
dsavantage. Le passage, impraticable jusqu'alors, devint possible
tout  coup. Le lit de l'Angara se refit libre. Les glaons, qui
avaient driv en grand nombre depuis quelques jours, disparurent en
aval, et c'est  peine si cinq ou six occuprent alors l'espace
compris entre les deux rives. Ils ne prsentaient mme plus la
structure de ceux qui se forment dans les conditions ordinaires et
sous l'influence d'un froid rgulier. Ce n'taient que de simples
morceaux, arrachs  quelque ice-field, dont les brisures, nettement
coupes, ne se relevaient pas en bourrelets rugueux.

Les officiers russes, qui constatrent cette modification dans l'tat
du fleuve, la firent connatre au grand-duc. Elle s'expliquait,
d'ailleurs, par ce motif que, dans quelque portion rtrcie de
l'Angara, les glaons avaient d s'accumuler de manire  former un
barrage.

On sait qu'il en tait ainsi.

Le passage de l'Angara tait donc ouvert aux assigeants. De l,
ncessit pour les Russes de veiller avec plus d'attention que jamais.

Aucun incident ne se produisit jusqu' minuit. Du ct de l'est, au
del de la porte de Bolchaa, calme complet. Pas un feu dans ce massif
des forts qui se confondaient  l'horizon avec les basses nues du
ciel.

Au camp de l'Angara, agitation assez grande, atteste par le frquent
dplacement des lumires.

A une verste en amont et en aval du point o l'escarpe venait
s'appuyer aux berges de la rivire, il se faisait un sourd murmure,
qui prouvait que les Tartares taient sur pied, attendant un signal
quelconque.

Une heure s'coula encore. Rien de nouveau.

Deux heures du matin allaient sonner au clocher de la cathdrale
d'Irkoutsk, et pas un mouvement n'avait encore trahi chez les
assigeants d'intentions hostiles.

Le grand-duc et ses officiers se demandaient s'ils n'avaient pas t
induits en erreur, s'il entrait rellement dans le plan des Tartares
d'essayer de surprendre la ville. Les nuits prcdentes n'avaient pas
t aussi calmes,  beaucoup prs. La fusillade clatait dans la
direction des avant-postes, les obus sillonnaient l'air, et, cette
fois, rien.

Le grand-duc, le gnral Voranzoff, leurs aides de camp, attendaient
donc, prts  donner leurs ordres suivant les circonstances.

On sait qu'Ivan Ogareff occupait une chambre du palais. C'tait une
assez vaste salle, situe au rez-de-chausse et dont les fentres
s'ouvraient sur une terrasse latrale. Il suffisait de faire quelques
pas sur cette terrasse pour dominer le cours de l'Angara.

Une profonde obscurit rgnait dans cette salle.

Ivan Ogareff, debout prs d'une fentre, attendait que l'heure d'agir
ft arrive. videmment, le signal ne pouvait venir que de lui. Une
fois ce signal donn, lorsque la plupart des dfenseurs d'Irkoutsk
auraient t appels aux points attaqus ouvertement, son projet tait
de quitter le palais et d'aller accomplir son oeuvre.

Il attendait donc, dans les tnbres, comme un fauve prt  s'lancer
sur une proie.

Cependant, quelques minutes avant deux heures, le grand-duc demanda
que Michel Strogoff--c'tait le seul nom qu'il pt donner  Ivan
Ogareff--lui ft amen. Un aide de camp vint jusqu' sa chambre, dont
la porte tait ferme. Il l'appela....

Ivan Ogareff, immobile prs de la fentre et invisible dans l'ombre,
se garda bien de rpondre.

On rapporta donc au grand-duc que le courrier du czar n'tait pas en
ce moment au palais.

Deux heures sonnrent. C'tait le moment de provoquer la diversion
convenue avec les Tartares, disposs pour l'assaut.

Ivan Ogareff ouvrit la fentre de sa chambre, et il alla se poster 
l'angle nord de la terrasse latrale.

Au-dessous de lui, dans l'ombre, passaient les eaux de l'Angara, qui
mugissaient en se brisant aux artes des piliers.

Ivan Ogareff tira une amorce de sa poche, il l'enflamma, et il alluma
un peu d'toupe, imprgne de pulvrin, qu'il lana dans le fleuve....

C'tait par ordre d'Ivan Ogareff que des torrents d'huile minrale
avaient t lancs  la surface de l'Angara!

Des sources de naphte taient exploites au-dessus d'Irkoutsk, sur la
rive droite, entre la bourgade de Poshkavsk et la ville. Ivan Ogareff
avait rsolu d'employer ce moyen terrible de porter l'incendie dans
Irkoutsk. Il s'empara donc des immenses rservoirs qui renfermaient le
liquide combustible. Il suffisait de dmolir un pan de mur pour en
provoquer l'coulement  grands flots.

C'est ce qui avait t fait dans cette nuit, quelques heures
auparavant, et c'est pourquoi le radeau qui portait le vrai courrier
du czar, Nadia et les fugitifs, flottait sur un courant d'huile
minrale. A travers les brches de ces rservoirs, contenant des
millions de mtres cubes, le naphte s'tait prcipit comme un
torrent, et, suivant les pentes naturelles du sol, il s'tait rpandu
 la surface du fleuve, o sa densit le fit surnager.

Voil comment Ivan Ogareff entendait la guerre! Alli des Tartares, il
agissait comme un Tartare, et contre ses propres compatriotes!

L'toupe avait t lance sur les eaux de l'Angara. En un instant,
comme si le courant et t fait d'alcool, tout le fleuve s'enflamma,
en amont et en aval, avec une rapidit lectrique. Des volutes de
flammes bleutres couraient entre les deux rives. De grosses vapeurs
fuligineuses se tordaient au-dessus. Les quelques glaons qui s'en
allaient en drive, saisis par le liquide ign, fondaient comme de la
cire  la surface d'une fournaise, et l'eau vaporise s'chappait dans
l'air en sifflets assourdissants.

A ce moment mme, la fusillade clata au nord et au sud de la ville.
Les batteries du camp de l'Angara tirrent  toute vole. Plusieurs
milliers de Tartares se prcipitrent  l'assaut des terrassements.
Les maisons des berges, construites en bois, prirent feu de toutes
parts. Une immense clart dissipa les ombres de la nuit.

Enfin! dit Ivan Ogareff.

Et il pouvait s'applaudir  bon droit! La diversion qu'il avait
imagine tait terrible. Les dfenseurs d'Irkoutsk se voyaient entre
l'attaque des Tartares et les dsastres de l'incendie. Les cloches
sonnrent, et tout ce qui tait valide dans la population se porta aux
points attaqus et aux maisons dvores par le feu, qui menaait de se
communiquer  la ville entire.

La porte de Bolchaa tait presque libre. C'est  peine si l'on y
avait laiss quelques dfenseurs. Et mme, sous l'inspiration du
tratre, et pour que l'vnement accompli put s'expliquer en dehors de
lui et par des haines politiques, ces rares dfenseurs avaient-ils t
choisis dans le petit corps des exils.

Ivan Ogareff rentra dans sa chambre, alors brillamment claire par
les flammes de l'Angara, qui dpassaient la balustrade des terrasses.
Puis, il se disposa  sortir.

Mais,  peine avait-il ouvert la porte, qu'une femme se prcipitait
dans cette chambre, les vtements tremps, les cheveux en dsordre.

Sangarre! s'cria Ivan Ogareff, dans le premier moment de surprise,
et n'imaginant pas que ce pt tre une autre femme que la tsigane.

Ce n'tait pas Sangarre, c'tait Nadia.

Au moment o, rfugie sur le glaon, la jeune fille avait jet un cri
en voyant l'incendie se propager avec le courant de l'Angara, Michel
Strogoff l'avait saisie dans ses bras, et il avait plong avec elle
pour chercher dans les profondeurs mmes du fleuve un abri contre les
flammes. On sait que le glaon qui les portait ne se trouvait plus
alors qu' une trentaine de brasses du premier quai, en amont
d'Irkoutsk.

Aprs avoir nag sous les eaux, Michel Strogoff tait parvenu 
prendre pied sur le quai avec Nadia.

Michel Strogoff touchait enfin au but! Il tait  Irkoutsk!

Au palais du gouverneur! dit-il  Nadia.

Moins de dix minutes aprs, tous deux arrivaient  l'entre de ce
palais, dont les longues flammes de l'Angara lchaient les assises de
pierre, mais que l'incendie ne pouvait atteindre.

Au del, les maisons de la berge flambaient toutes.

Michel Strogoff et Nadia entrrent sans difficult dans ce palais,
ouvert  tous. Au milieu de la confusion gnrale, nul ne les
remarqua, bien que leurs vtements fussent tremps.

Une foule d'officiers venant chercher des ordres, et de soldats
courant les excuter, encombrait la grande salle du rez-de-chausse.
L, Michel Strogoff et la jeune fille, dans un brusque remous de la
multitude affole, se trouvrent spars l'un de l'autre.

Nadia courait, perdue,  travers les salles basses, appelant son
compagnon, demandant  tre conduite devant le grand-duc.

Une porte, donnant sur une chambre inonde de lumire, s'ouvrit devant
elle. Elle entra, et elle se trouva inopinment en face de celui
qu'elle avait vu  Ichim, qu'elle avait vu  Tomsk, en face de celui
dont, un instant plus tard, la main sclrate allait livrer la ville!

Ivan Ogareff! s'cria-t-elle.

En entendant prononcer son nom, le misrable frmit. Son vrai nom
connu, tous ses plans chouaient. Il n'avait qu'une chose  faire:
tuer l'tre, quel qu'il ft, qui venait de le prononcer.

Ivan Ogareff se jeta sur Nadia; mais la jeune fille, un couteau  la
main, s'adossa au mur, dcide  se dfendre.

Ivan Ogareff! cria encore Nadia, sachant bien que ce nom dtest
ferait venir  son secours.

--Ah! tu te tairas! dit le tratre.

--Ivan Ogareff! cria une troisime fois l'intrpide jeune fille, et
d'une voix dont la haine avait dcupl la force.

Ivre de fureur, Ivan Ogareff tira un poignard de sa ceinture, s'lana
sur Nadia et l'accula dans un angle de la salle.

C'en tait fait d'elle, lorsque le misrable, soulev soudain par une
force irrsistible, alla rouler  terre.

Michel! s'cria Nadia.

C'tait Michel Strogoff.

Michel Strogoff avait entendu l'appel de Nadia. Guid par sa voix, il
tait arriv jusqu' la chambre d'Ivan Ogareff et il tait entr par
la porte demeure ouverte.

Ne crains rien, Nadia, dit-il, en se plaant entre elle et Ivan
Ogareff.

--Ah! s'cria la jeune fille, prends garde, frre!.... Le tratre est
arm!.... Il voit clair, lui!....

Ivan Ogareff s'tait relev, et, croyant avoir bon march de
l'aveugle, il se prcipita sur Michel Strogoff.

Mais, d'une main, l'aveugle saisit le bras du clair-voyant, et de
l'autre, dtournant son arme, il le rejeta une seconde fois  terre.

Ivan Ogareff, ple de fureur et de honte, se souvint qu'il portait une
pe. Il la tira du fourreau et revint  la charge.

Il avait reconnu, lui aussi, Michel Strogoff. Un aveugle! Il n'avait,
en somme, affaire qu' un aveugle! La partie tait belle pour lui!

Nadia, pouvante du danger qui menaait son compagnon dans une lutte
si ingale, se jeta sur la porte en appelant au secours!

Ferme cette porte, Nadia! dit Michel Strogoff. N'appelle personne et
laisse-moi faire! Le courrier du czar n'a rien  craindre aujourd'hui
de ce misrable! Qu'il vienne  moi, s'il l'ose! Je l'attends.

Cependant, Ivan Ogareff, ramass sur lui-mme comme un tigre, ne
profrait pas un mot. Le bruit de son pas, de sa respiration mme, il
et voulu le soustraire  l'oreille de l'aveugle. Il voulait le
frapper avant mme qu'il ft averti de son approche, le frapper  coup
sr. Le tratre ne songeait pas  se battre, mais  assassiner celui
dont il avait vol le nom.

Nadia, pouvante et confiante  la fois, contemplait avec une sorte
d'admiration cette scne terrible. Il semblait que le calme de Michel
Strogoff l'et gagne subitement. Michel Strogoff n'avait que son
couteau sibrien pour toute arme, il ne voyait pas son adversaire,
arm d'une pe, c'est vrai. Mais par quelle grce du ciel semblait-il
le dominer, et de si haut? Comment, sans presque bouger, faisait-il
face toujours  la pointe mme de son pe?

Ivan Ogareff piait avec une anxit visible son trange adversaire.
Ce calme surhumain agissait sur lui. En vain, faisant appel  sa
raison, se disait-il que, dans l'ingalit d'un tel combat, tout
l'avantage tait en sa faveur! Cette immobilit de l'aveugle le
glaait. Il avait cherch des yeux la place o il devait frapper sa
victime.... Il l'avait trouve!.... Qui donc le retenait d'en finir?

Enfin, il fit un bond et porta en pleine poitrine un coup de son pe
 Michel Strogoff.

Un mouvement imperceptible du couteau de l'aveugle dtourna le coup.
Michel Strogoff n'avait pas t touch, et, froidement, il sembla
attendre, sans mme la dfier, une seconde attaque.

Une sueur glace coulait du front d'Ivan Ogareff. Il recula d'un pas,
puis fona de nouveau. Mais, pas plus que le premier, ce second coup
ne porta. Une simple parade du large couteau avait suffi  faire
dvier l'inutile pe du tratre.

Celui-ci, fou de rage et de terreur en face de cette vivante statue,
arrta ses regards pouvants sur les yeux tout grands ouverts de
l'aveugle. Ces yeux, qui semblaient lire jusqu'au fond de son me et
qui ne voyaient pas, qui ne pouvaient pas voir, ces yeux opraient sur
lui une sorte d'effroyable fascination.

Tout  coup, Ivan Ogareff jeta un cri. Une lumire inattendue s'tait
faite dans son cerveau.

Il voit, s'cria-t-il, il voit!...

Et, comme un fauve essayant de rentrer dans son antre, pas  pas,
terrifi, il recula jusqu'au fond de la salle.

Alors, la statue s'anima, l'aveugle marcha droit  Ivan Ogareff, et se
plaant en face de lui:

Oui, je vois! dit-il. Je vois le coup de knout dont je t'ai marqu,
tratre et lche! Je vois la place o je vais te frapper! Dfends ta
vie! C'est un duel que je daigne t'offrir! Mon couteau me suffira
contre ton pe!

--Il voit! se disait Nadia. Dieu secourable, est-ce possible!

Ivan Ogareff se sentit perdu. Mais, par un sursaut de sa volont,
reprenant courage, il se prcipita l'pe en avant sur son impassible
adversaire. Les deux lames se croisrent, mais au choc du couteau de
Michel Strogoff, mani par cette main de chasseur sibrien, l'pe
vola en clats, et le misrable, atteint au coeur, tomba sans vie sur
le sol.

A ce moment, la porte de la chambre, repousse du dehors, s'ouvrit. Le
grand-duc, accompagn de quelques officiers, se montra sur le seuil.

Le grand-duc s'avana, il reconnut  terre le cadavre de celui qu'il
croyait tre le courrier du czar.

Et alors, d'une voix menaante:

Qui a tu cet homme? demanda-t-il.

--Moi, rpondit Michel Strogoff.

Un des officiers lui posa son revolver sur la tempe, prt  faire feu.

Ton nom? demanda le grand-duc, avant de donner l'ordre de lui
fracasser tte.

--Altesse, rpondit Michel Strogoff, demandez-moi plutt le nom de
l'homme tendu  vos pieds!

--Cet homme, je le reconnais! C'est un serviteur de mon frre! C'est
le courrier du czar!

--Cet homme, Altesse, n'est pas un courrier du czar! C'est Ivan
Ogareff!

--Ivan Ogareff? s'cria le grand-duc.

--Oui, Ivan le tratre!

--Mais toi, qui es-tu donc?

--Michel Strogoff!




CHAPITRE XV

CONCLUSION.


Michel Strogoff n'tait pas, n'avait jamais t aveugle. Un phnomne
purement humain,  la fois moral et physique, avait neutralis
l'action de la lame incandescente que l'excuteur de Fofar avait fait
passer devant ses yeux.

On se rappelle qu'au moment du supplice, Marfa Strogoff tait l,
tendant les mains vers son fils. Michel Strogoff la regardait comme un
fils peut regarder sa mre, quand c'est pour la dernire fois.
Remontant  flots de son coeur  ses yeux, des larmes, que sa fiert
essayait en vain de retenir, s'taient amasses sous ses paupires et,
en se volatilisant sur la corne, lui avaient sauv la vue. La couche
de vapeur forme par ses larmes, s'interposant entra le sabre ardent
et ses prunelles, avait suffi  annihiler l'action de la chaleur.
C'est un effet identique  celui qui se produit, lorsqu'un ouvrier
fondeur, aprs avoir tremp sa main dans l'eau, lui fait impunment
traverser un jet de fonte en fusion.

Michel Strogoff avait immdiatement compris le danger qu'il aurait
couru  faire connatre son secret  qui que ce ft. Il avait senti le
parti qu'il pourrait, au contraire, tirer de cette situation pour
l'accomplissement de ses projets. C'est parce qu'on le croirait
aveugle, qu'on le laisserait libre. Il fallait donc qu'il ft aveugle,
qu'il le ft pour tous, mme pour Nadia, qu'il le ft partout en un
mot, et que pas un geste,  aucun moment, ne pt faire douter de la
sincrit de son rle. Sa rsolution tait prise. Sa vie mme, il
devait la risquer pour donner  tous la preuve de sa ccit, et on
sait comment il la risqua.

Seule, sa mre connaissait la vrit, et c'tait sur la place mme de
Tomsk qu'il la lui avait dite  l'oreille, quand, pench dans l'ombre
sur elle, il la couvrait de ses baisers.

On comprend, ds lors, que lorsqu'Ivan Ogareff avait, par une cruelle
ironie, plac la lettre impriale devant ses yeux qu'il croyait
teints, Michel Strogoff avait pu lire, avait lu cette lettre qui
dvoilait les odieux desseins du tratre. De l, cette nergie qu'il
dploya pendant la seconde partie de son voyage. De l, cette
indestructible volont d'atteindre Irkoutsk et d'en arriver  remplir
de vive voix sa mission. Il savait que la ville devait tre livre! Il
savait que la vie du grand-duc tait menace! Le salut du frre du
czar et de la Sibrie tait donc encore dans ses mains.

En quelques mots, toute cette histoire fut raconte au grand-duc, et
Michel Strogoff dit aussi, et avec quelle motion! la part que Nadia
avait prise  ces vnements.

Quelle est cette jeune fille? demanda le grand-duc.

--La fille de l'exil Wassili Fdor, rpondit Michel Strogoff.

--La fille du commandant Fdor, dit le grand-duc, a cess d'tre la
fille d'un exil. Il n'y a plus d'exils  Irkoutsk!

Nadia, moins forte dans la joie qu'elle ne l'avait t dans la
douleur, tomba aux genoux du grand-duc, qui la releva d'une main,
pendant qu'il tendait l'autre  Michel Strogoff.

Une heure aprs, Nadia tait dans les bras de son pre.

Michel Strogoff, Nadia, Wassili Fdor taient runis. Ce fut, de part
et d'autre, le plein panouissement du bonheur.

Les Tartares avaient t repousss dans leur double attaque contre la
ville. Wassili Fdor, avec sa petite troupe, avait cras les premiers
assaillants qui s'taient prsents  la porte de Bolchaa, comptant
qu'elle leur serait ouverte, et dont, par un instinctif pressentiment,
il s'tait obstin  rester le dfenseur.

En mme temps que les Tartares taient refouls, les assigs se
rendaient matres de l'incendie. Le naphte liquide ayant rapidement
brl  la surface de l'Angara, les flammes, concentres sur les
maisons de la rive, avaient respect les autres quartiers de la ville.

Avant le jour, les troupes de Fofar-Khan taient rentres dans leurs
campements, laissant bon nombre de morts sur le revers des remparts.

Au nombre des morts tait la tsigane Sangarre, qui avait essay
vainement de rejoindre Ivan Ogareff.

Pendant deux jours, les assigeants ne tentrent aucun nouvel assaut.
Ils taient dcourags par la mort d'Ivan Ogareff. Cet homme tait
l'me de l'invasion, et lui seul, par ses trames depuis longtemps
ourdies, avait eu assez d'influence sur les khans et sur leurs hordes
pour les entraner  la conqute de la Russie asiatique.

Cependant, les dfenseurs d'Irkoutsk se tinrent sur leurs gardes, et
l'investissement durait toujours.

Mais le 7 octobre, ds les premires lueurs du jour, le canon retentit
sur les hauteurs qui environnent Irkoutsk.

C'tait l'arme de secours qui arrivait sous les ordres du gnral
Kisselef et signalait ainsi sa prsence au grand duc.

Les Tartares n'attendirent pas plus longtemps. Ils ne voulaient pas
courir la chance d'une bataille livre sous les murs de la ville, et
le camp de l'Angara fut immdiatement lev.

Irkoutsk tait enfin dlivre.

Avec les premiers soldats russes, deux amis de Michel Strogoff taient
entrs, eux aussi, dans la ville. C'taient les insparables Blount et
Jolivet. En gagnant la rive droite de l'Angara par le barrage de
glace, ils avaient pu s'chapper, ainsi que les autres fugitifs, avant
que les flammes de l'Angara eussent atteint le radeau. Ce qui avait
t not par Alcide Jolivet sur son carnet, et de cette faon:

Failli finir comme un citron dans un bol de punch!

Leur joie fut grande  retrouver sains et saufs Nadia et Michel
Strogoff, surtout lorsqu'ils apprirent que leur vaillant compagnon
n'tait pas aveugle. Ce qui amena Harry Blount  libeller ainsi cette
observation:

Fer rouge peut-tre insuffisant pour dtruire la sensibilit du nerf
optique. A modifier!

Puis, les deux correspondants, bien installs  Irkoutsk, s'occuprent
 mettre en ordre leurs impressions de voyage. De l, l'envoi 
Londres et  Paris de deux intressantes chroniques relatives 
l'invasion tartare, et qui, chose rare, ne se contredisaient gure que
sur les points les moins importants.

La campagne, du reste, fut mauvaise pour l'mir et ses allis. Cette
invasion, inutile comme toutes celles qui s'attaquent au colosse
russe, leur fut trs funeste, Ils se trouvrent bientt coups par les
troupes du czar, qui reprirent successivement toutes les villes
conquises. En outre, l'hiver fut terrible, et de ces hordes, dcimes
par le froid, il ne rentra qu'une faible partie dans les steppes de la
Tartarie.

La route d'Irkoutsk aux monts Ourals tait donc libre. Le grand-duc
avait hte de retourner  Moscou, mais il retarda son voyage pour
assister  une touchante crmonie, qui eut lieu quelques jours aprs
l'entre des troupes russes.

Michel Strogoff avait t trouver Nadia, et, devant son pre, il lui
avait dit:

Nadia, ma soeur encore, lorsque tu as quitt Riga pour venir 
Irkoutsk, avais-tu laiss derrire toi un autre regret que celui de ta
mre?

--Non, rpondit Nadia, aucun et d'aucune sorte.

--Ainsi, rien de ton coeur n'est rest l-bas?

--Rien, frre.

--Alors, Nadia, dit Michel Strogoff, je ne crois pas que Dieu, en nous
mettant en prsence, en nous faisant traverser ensemble de si rudes
preuves, ait voulu nous runir autrement que pour jamais.

--Ah! fit Nadia, en tombant dans les bras de Michel Strogoff.

Et se tournant vers Wassili Fdor:

Mon pre! dit-elle toute rougissante.

--Nadia, lui rpondit Wassili Fdor, ma joie sera de vous appeler tous
les deux mes enfants!

La crmonie du mariage se fit  la cathdrale d'Irkoutsk. Elle fut
trs-simple dans ses dtails, trs-belle par le concours de toute la
population militaire et civile, qui voulut tmoigner de sa profonde
reconnaissance pour les deux jeunes gens, dont l'odysse tait dj
devenue lgendaire.

Alcide Jolivet et Harry Blount assistaient naturellement  ce mariage,
dont ils voulaient rendre compte  leurs lecteurs.

Et cela ne vous donne pas envie de les imiter? demanda Alcide Jolivet
 son confrre.

--Peuh! fit Harry Blount. Si, comme vous, j'avais une cousine!....

--Ma cousine n'est plus  marier! rpondit en riant Alcide Jolivet.

--Tant mieux, ajouta Harry Blount, car on parle de difficults qui
vont surgir entre Londres et Pking.--Est-ce que vous n'avez pas envie
d'aller voir ce qui se passe par l?

--Eh parbleu, mon cher Blount, s'cria Alcide Jolivet, j'allais vous
le proposer!

Et voil comment les deux insparables partirent pour la Chine!

Quelques jours aprs la crmonie, Michel et Nadia Strogoff,
accompagns de Wassili Fdor, reprirent la route d'Europe. Ce chemin
de douleurs  l'aller fut un chemin de bonheur au retour. Ils
voyagrent avec une extrme vitesse, dans un de ces traneaux qui
glissent comme un express sur les steppes glaces de la Sibrie.

Cependant, arrivs aux rives du Dinka, en avant de Birsko, ils
s'arrtrent un jour.

Michel Strogoff retrouva la place o il avait enterr le pauvre
Nicolas. Une croix y fut plante, et Nadia pria une dernire fois sur
la tombe de l'humble et hroque ami que ni l'un ni l'autre ne
devaient jamais oublier.

A Omsk, la vieille Marfa les attendait dans la petite maison des
Strogoff. Elle pressa dans ses bras et avec passion celle qu'elle
avait dj cent fois dans son coeur nomme sa fille. La courageuse
Sibrienne eut, ce jour-l, le droit de reconnatre son fils et de se
dire fire de lui.

Aprs quelques jours passs  Omsk, Michel et Nadia Strogoff rentrrent
en Europe, et, Wassili Fdor s'tant fix  Saint-Ptersbourg, ni son
fils ni sa fille n'eurent d'autre occasion de le quitter que pour aller
voir leur vieille mre.

Le jeune courrier avait t reu par le czar, qui l'attacha
spcialement  sa personne et lui remit la croix de Saint-Georges.

Michel Strogoff arriva, par la suite,  une haute situation dans
l'empire. Mais ce n'est pas l'histoire de ses succs, c'est l'histoire
de ses preuves qui mritait d'tre raconte.






*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, MICHEL STROGOFF ***

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